Jeanne, êtes-vous en état de grâce ? (1958)
Article
Note. — Le texte original ne comportait ni titres ni sous-titres ; ceux-ci ont été introduits par l’éditeur pour en clarifier la structure et en faciliter la consultation.
- La célèbre réplique de Jeanne d’Arc sur l’état de grâce
- La question piège tendue par ses juges
- La réponse de Jeanne et son authenticité (procès-verbal de l’interrogatoire du 24 février 1431)
- La stupéfaction des juges (déposition du notaire Boisguillaume du 18 décembre 1455)
- Les qualités spirituelles et littéraires de la réponse
- Une formule puisée dans les prières du prône ?
- Des textes liturgiques contemporains retrouvés révèlent une similarité frappante
- Trois sources manuscrites (Paris, XVe et XVIe, Meaux : ms. de 1475)
- Validité et limites de la comparaison (textes postérieurs au procès et provenant d’autres diocèses, mais témoignant d’une tradition ancienne et probablement répandue)
Appel à rechercher dans le diocèse de Toul.
- Texte du prône en usage à Meaux (1475)
Jeanne, êtes-vous en état de grâce ?
I. La célèbre réplique de Jeanne d’Arc sur l’état de grâce
1. La question piège tendue par ses juges
204Jeanne, êtes-vous en état de grâce ?
Grave question. Maxima quæstio1 !
À peine fut-elle posée que l’un de ceux qui assistaient à l’interrogatoire de Rouen, Jean Lefèvre, professeur en théologie, ne put s’empêcher de dire que Jeanne n’avait pas à y répondre :
Ipsa Johanna non debebat respondere dictæ quaestioni.
La remarque n’était pas pour plaire à l’évêque Cauchon, qui lança à son auteur : Vous auriez mieux fait de vous taire2 !…
2. La réponse de Jeanne et son authenticité (procès-verbal de l’interrogatoire du 24 février 1431)
À l’insidieuse question, la réponse que fit Jeanne d’Arc est bien connue, et bien digne de l’être. Mais, à la différence de tant de mots historiques
, celui-ci est attesté de façon rigoureuse tant par le procès-verbal de l’interrogatoire du 24 février 1431 que par la déposition faite au procès de réhabilitation, le 18 décembre 1455, par Guillaume Boisguillaume, l’un des notaires publics qui avait tenu la plume lors du procès de condamnation.
Voici ces textes, d’après l’édition de Jules Quicherat :
[24 février 1431.] Item sabbati XXIIII februarii, interrogata utrum ipsa scit quod est in gratia Dei : respondit quod, si ipsa non sit, Deus ponat ; et, si ipsa sit, Deus eam teneat. Et dixit quod esset multum dolens, si sciret se non esse in gratia Dei3.
[Item samedi 24 février, interrogée si elle sait qu’elle est dans la grâce de Dieu, elle répondit que, si elle n’y était pas, Dieu l’y mette, et, si elle y était, Dieu l’y maintienne. Et elle a dit qu’elle serait très dolente si elle savait n’être pas dans la grâce de Dieu.]
3. La stupéfaction des juges (déposition du notaire Boisguillaume du 18 décembre 1455)
[18 décembre 1455.] Guillaume Colles alias Boysguillaume, presbyter, notarius publicus deponit quod, durante processu, ipsa Johanna sæpissime conquesta est quod sibi fiebant subtiles quæstiones et impertinentes. Et bene recordatur quod quadam vice fuit interrogata an esset in gratia. Respondit quod magnum erat in talibus respondere ; et in fine respondit : Si ego sim, Deus me teneat ; si ego non sim, Deus me velit ponere, quia ego prædiligerem mori quam non esse in amore Dei. De quo responso interrogantes fuerunt multum stupefacti, et illa hora dimiserunt, nec amplius interrogaverunt pro illa vice4.
[Guillaume Colles, dit Boisguillaume, prêtre, notaire public, déclare que pendant le procès Jeanne s’est très souvent plainte qu’on lui posait des questions subtiles et hors de propos. Il se rappelle bien qu’une fois on lui demanda si elle était en état de grâce. Elle répondit que c’était une grande affaire de répondre à de telles questions ; mais elle finit par répondre :
Si j’y suis, que Dieu m’y garde ; et si je n’y suis pas, que Dieu veuille m’y mettre ! Car j’aimerais mieux mourir que de n’être pas en l’amour de Dieu.De cette réponse ceux qui l’interrogeaient furent stupéfaits, et ils la laissèrent alors, sans plus l’interroger pour cette fois.]
Stupéfaits les juges
pouvaient l’être, en effet. Ils avaient certainement préparé leur question, escomptant que 205Jeanne ne pourrait répondre que par oui ou par non (et l’on devine les conséquences qu’ils en auraient tirées). Mais ils n’avaient pas prévu la réponse qu’ils reçurent. Décontenancés, ils ne poussèrent pas l’interrogatoire plus outre, pour cette fois, et, penauds, se retirèrent.
Après une telle réponse, comment soutenir sans gêne, sans honte, le regard de l’accusée ? Comment supporter la réaction intime, même inexprimée, de tel ou tel collègue du tribunal, le blâme, enfin, de sa propre conscience ? Ils se séparèrent, et sans doute allèrent prendre l’air, tandis que la jeune victime, qui en un instant avait déjoué leurs méchants calculs, était reconduite au cachot.
4. Les qualités spirituelles et littéraires de la réponse
Réponse humble, sage, prudente : où la foi et l’espérance en Dieu s’épanouissent dans la charité parfaite qui est amour de Dieu.
Réponse émouvante, mais non exempte d’ironie peut-être. Jeanne n’en était pas dépourvue. On sait comment un jour elle rétorqua à l’un de ses juges
, qui lui demandait avec un fort accent poitevin : Quelle langue parlaient vos voix ? — Meilleure que la vôtre !
II. Une formule puisée dans les prières du prône ?
1. Des textes liturgiques contemporains retrouvés révèlent une similarité frappante
De la part d’une pucelle
, placée dans des circonstances dramatiques, face aux docteurs
qui, pleins d’arrière-pensées, lui posent l’insidieuse question, persuadés qu’elle va s’enferrer, n’y a-t-il pas de l’ironie à répondre en reprenant simplement les termes mêmes de l’une des prières qui chaque dimanche est lue dans chaque église au prône paroissial ?
Ces prières du prône, prononcées chaque semaine du haut de la chaire, peuvent n’être que banales formules pour un esprit superficiel. Elles nourrissent une âme pieuse et généreuse. De cet enseignement dominical et des méditations qu’elle en tirait pour son propre profit spirituel, Jeanne n’a pas eu de mal à trouver la réponse qui stupéfia
ses juges.
2. Trois sources manuscrites (Paris, XVe et XVIe, Meaux : ms. de 1475)
Du moins est-ce l’hypothèse que nous croyons pouvoir proposer, hypothèse fondée sur l’examen des
prieres que l’en fait es eglises parrochiaulx, aux diemences,
dont le texte est conservé, entre autres, dans trois manuscrits de la Bibliothèque nationale :
- Lat. 1212, écrit pour Saint-André-des-Arcs de Paris, XVe siècle (les prières du prône, p. 40-42, ont 206été publiées par Amédée Gastone5) ;
- Lat. 1216, écrit par un vicaire de Saint-Eustache de Paris, originaire du diocèse de Chartres, début du XVIe siècle (preces quedam ac preceptiones, que in parochialibus ecclesiis dioc. Parrhisiensi, atque aliarum, singulis diebus dominicis a plebanis sacerdotibus fiunt [quelques prières et prônes faits le dimanche par les curés, dans les églises paroissiales du diocèse de Paris et d’ailleurs], titre latin, mais prières en français, p. 2-6) ;
- Lat. 1347, livre d’Heures écrit pour un chanoine de Meaux, manuscrit de très petit format (10 X 7 cm.) dont la copie fut achevée le 10 juillet 1475.
3. Limites et validité de la comparaison (postérieurs et d’autres diocèses, mais témoignant d’une tradition ancienne et probablement répandue : appel à rechercher le texte du diocèse de Toul)
Assurément, ces trois manuscrits sont postérieurs au temps même où vivait Jeanne d’Arc ; les prières du prône que l’on y lit étaient destinées à des fidèles des diocèses de Paris ou de Meaux, et le texte de ces prières, comparées entre elles, offre de nombreuses variantes de forme et des additions. Mais l’esprit qui les anime est le même ; la tradition ainsi transmise est certainement ancienne et ne devait pas être limitée aux diocèses de la province ecclésiastique de Sens (Paris, Meaux).
Il ne paraît pas douteux qu’on retrouvera d’autres exemplaires de ces prières du prône
dans les manuscrits dits liturgiques
conservés en si grand nombre sur les rayons de nos bibliothèques. Et nous attirons l’attention des chercheurs, en formant le vœu que soit découvert le texte même de ces prières en usage dans le diocèse de Toul, dont dépendait la paroisse de Domrémy.
À défaut de ce texte souhaité, voici du moins celui du diocèse de Meaux, que nous croyons inédit. On trouvera, imprimé en italique, le passage relatif à l’état de grâce (qu’il est impossible de ne pas rapprocher de la réponse que Jeanne d’Arc fit à ses juges) et, en note, les passages correspondants empruntés aux manuscrits de Saint-André-des-Arcs et de Saint-Eustache de Paris.
À la lecture de ces prières du prône, on retrouvera les thèmes proposés chaque dimanche à la méditation de ses paroissiens par un curé du XVe siècle. Si la langue, un peu vieillie, a pour nous la saveur du temps passé, l’objet même de ces prières est de tous les temps : la paix, l’outre-mer, 207l’Église, la France, les fruits de la terre, la santé de l’âme et celle du corps, les vivants et les morts.
III. Texte du prône en usage à Meaux (1475)
Prières du prône
(extraites d’un livre d’Heures à l’usage de Meaux, écrit en 14756)
La priere, les dimenches.
Bonnes gens, nous prierons pour la paix, que Dieu par sa sainte grace la nous veille envoier du ciel en terre, telle comme il scet que mestier nous est aux ames et aux corps.
Nous prierons pour le fruict de terre mis et a mettre, que Dieu le veulle saulver et multiplier affin que Dieu en soit servy et honnoré et le menu peuple soustenu et gouverné.
Nous prierons pour la sainte Terre d’Oultre mer, que Dieu y mette tel conseil come il scet que mestier en est.
Nous prierons pour l’estat de Saincte Eglise, pour nostre Saint Pere le pape, pour tous cardinaulx, legaulx, arcevesques et evesques, pour toutes gens de religion, pour tous curéz quy ont cure d’ames a gouverner ce qu’ilz ont entrepris, qu’ilz en puissent rendre bon compte au jour du jugement.
Nous prierons pour tous princes de terre, en especial pour nostre seigneur le Roy de France, pour toute sa lignee, pour tout le bon conseil et pour tous bons seigneurs qui ont terre a garder et a gouverner, que Dieu leur doint entre eulx paix et concorde en telle maniere que le menu peuple puisse vivre en paix soubz eulx.
Nous prierons pour tous leaulx marchans et pour tous laboureurs, que Dieu leur doint telle marchandise et tel labour faire qu’ilz en puissent acquérir le royaulme de paradis.
Nous prierons pour ceulx qui ont fait la charité du pain benoist, que Dieu les tiegne en vraye charité jusques a la fin.
Nous prierons pour toutes femmes qui sont ensaintes d’enfent, que Dieu les vueille delivrer a joye et a senté, en telle maniere que le fruict de leur corps puisse venir au sainct sacrement de baptesme et que les saincts sieges de paradis en soient remplis a la fin.
Nous prierons pour tous pelerins en quelxconques pelerinages que ce soit, que Dieu les conduye et raconduye au salut de leurs ames et santé de leurs corps, et a joye de leurs amys.
Nous prierons pour ceulx qui sont en estat de grace, que Dieu les y tiegne jusques a la fin, et ceulx qui sont en péché mortel, que Dieu les en vueille gecter hors hastivement7.
208Nous prierons pour nous qui sommes cy assembléz a faire se service divin, que Dieu le nous doint en telle maniere faire, et vous le oÿr, que ce soit au sauvement de noz ames et de vous aussy.
Nous prierons pour ceulx qui sont en enfermeté de maladie de corps que Dieu le[ur] vueille envoyer telle santé que il scet que mestier leur est, pour les ames et pour les corps.
Nous prierons pour toutes ames trespassees de ce siecle en l’autre, especialment pour les ames de noz peres, de noz meres, de noz seurs, de noz freres, de noz amys, de noz bienfaiteurs et de noz predecesseurs, et pour toutes les ames dont les corps reposent en l’eglise et cymetiere de ceans, et en toutes aultres qui sont par l’universel monde.
Sy en dictes chacun et chacune iij fois Pater noster et iij fois Ave Maria, et nous dirons Ad te levavi oculos meos…
Notes
- [1]
Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, t. III, p. 175.
- [2]
Ibid.
- [3]
Ibid., t. I, p. 263, § XXXIX. [Trad. Tisset, II, 201.]
- [4]
Ibid., t. III, p. 163. [Trad. Duparc, IV, 118.]
- [5]
Dans Questions liturgiques et paroissiales de Louvain (août 1927), p. 240-249.
- [6]
Bibl. nat., ms. lat. 1347, fol. 220 v°-223 v°.
- [7]
Lat. 1212, fol. 42 (Saint-André-des-Arts) :
… Après nous prierons Dieu pour touz ceulx et celles qui sont en pechié mortel, ou en enfermeté de leurs corps que Dieu les vueille visiter et donner sa grace, bonne patience et temps, esperance et volenté d’eulx amender. — Après nous prierons Dieu pour touz ceulx et celles qui sont en estat de grace et en bonne prospérité et santé, que Dieu les y tienne jusquez en la fin…
Lat. 1216, fol. 4 (Saint-Eustache) :
… Nous prierons ci après pour tous ceulx et celles qui sont en estat de péché mortel : que Dieu par son plaisir leur vueille donner grace de brief s’en relever et mectre dehors. Et pour tous ceulx et celles qui sont en estat de grace : que Dieu leur veuille donner bonne perseverance de bien en myeulx…
Présentation
Jeanne, êtes-vous en état de grâce ? — Si j’y suis, Dieu m’y garde ; si je n’y suis pas, Dieu m’y mette !
Cette réponse célèbre de Jeanne d’Arc à la question piège de ses juges a fait couler beaucoup d’encre. Les témoins rapportent qu’elle stupéfia les membres du tribunal, composé pourtant de clercs et d’universitaires aguerris. Le chartiste Louis Carolus-Barré, ayant découvert une formule quasi identique dans plusieurs recueils de prêches dominicaux contemporains (prières du prône), propose une hypothèse audacieuse : et si cette réplique n’était qu’un trait d’ironie d’une jeune paysanne rembarrant les arguties cauteleuses des ces théologiens présomptueux par une simple formule de liturgie rurale ?
(Communication du 17 décembre 1958 devant la Société nationale des Antiquaires de France.)
Sources
Publié dans les Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, année 1959, p. 204-208, Persée.