L’abbé Nicolas Lenglet Du Fresnoy (1674-1755), historien de Jeanne d’Arc (1979)
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Note. — Les titres suivants ont été ajoutés pour rendre visible la structure du texte et en faciliter la consultation.
- Introduction
L’abbé Lenglet-Dufresnoy, un pionnier des études johanniques.
- Une carrière politique et diplomatique entre ambitions et disgrâce
- Débuts et formation ecclésiastique : naissance à Beauvais (1674), études de théologie à Paris (1693), réseaux précoces
- Installation en Flandre (1705) : au service de l’électeur de Cologne ; intermédiaire diplomatique auprès du prince Eugène
- Retour à Paris sous la Régence (1718) : mêlé à la conspiration contre le Régent (agent double ?) ; premier emprisonnement à la Bastille
- Missions obscures en Autriche (1721–1726) : incarcérations répétées (Strasbourg, Vincennes, Bastille) ; fin définitive de sa carrière politique
- Une œuvre littéraire et scientifique variée et novatrice
- Un érudit prolifique : éditeur et vulgarisateur (éditions nombreuses, succès éditorial, ouvrages réédités jusqu’après sa mort)
- Une réflexion pionnière sur la méthode historique
- La Méthode pour étudier l’histoire (1713) : critique des sources, hiérarchie des témoignages, règles de discernement
- De l’usage des romans (1734) : au-delà du récit factuel, recherche des causes, des motifs et des mentalités
- Une critique ironique de la mode des abrégés (1753)
- L’Histoire de Jeanne d’Arc (1753–1754) : l’œuvre maîtresse
- Structure et contenu de l’œuvre
- Un plagiat de l’Histoire d’Edmond Richer ? Une accusation contestée
- Une influence durable sur les études johanniques : mise en lumière des procès, travaux de L’Averdy (1790), édition critique de Quicherat (1841), intérêt de Rousseau
- Conclusion
Belle mort (1755) d’un esprit curieux, indépendant et novateur.
L’abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755) historien de Jeanne d’Arc
I. Introduction — L’abbé Lenglet-Dufresnoy, un pionnier des études johanniques
I.1. Une historiographie de Jeanne d’Arc foisonnante mais inégale
47On sait le nombre prodigieux d’écrits consacrés à l’héroïne ; la bibliographie compte plusieurs milliers d’articles et s’accroît régulièrement d’année en année. Mais les travaux sérieux ne peuvent être découverts qu’après un effort de débroussaillement considérable. Dans ce foisonnement, en effet, les œuvres littéraires de pure imagination sont concurrencées par des œuvres historiques du même type. Que de divagations ont grossi et pris du poids à force d’être répétées ! M. Samaran et M. Marot, Mlle Pernoud ont heureusement fait justice de quelques-unes de ces billevesées. Le cas de Jeanne d’Arc est là encore, au-delà de sa mort, exceptionnel. Non plus 48exactement pour l’historien, cette fois, mais pour l’historiographe, pour le psychologue ou l’historien des mentalités, et probablement pour le psychanalyste.
I.2. Le premier éditeur des sources fiables sur Jeanne d’Arc
Aussi doit-on retenir le nom de celui qui, le premier, a fait connaître au public les sources sûres de l’histoire de Jeanne, l’abbé Lenglet Dufresnoy. La vie de ce curieux personnage garde bien des côtés étranges ou mystérieux, malgré une notice qui lui fut consacrée en 1761, après sa mort, par Michault de Dijon, et malgré la place qu’il tient dans une Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes par Delort, 1839.
II. Une carrière politique et diplomatique entre ambitions et disgrâce
II.1. Débuts et formation ecclésiastique : naissance à Beauvais (1674), études de théologie à Paris (1693), réseaux précoces
Né à Beauvais en 1674, il vint faire ses études de théologie à Paris, en 1693, où il fut le condisciple du futur cardinal de Rohan. Peu soucieux d’exercer un ministère pastoral, il se lança dans des intrigues politiques et diplomatiques, où devaient si bien réussir un abbé Dubois et un abbé Alberoni. Il y réussit moins bien, mais elles devaient l’occuper pendant une vingtaine d’années.
II.2. Installation en Flandre (1705) : au service de l’électeur de Cologne ; intermédiaire diplomatique auprès du prince Eugène
En 1705 il part pour Lille comme secrétaire de l’électeur de Cologne, Joseph-Clément de Bavière, alors allié de Louis XIV et réfugié en Flandre, dont Saint-Simon nous a laissé un portrait savoureux. Lors de la capitulation de Lille, assiégée par le prince Eugène de Savoie et les troupes impériales, en 1708, il est chargé de négocier avec le prince l’octroi de sauf conduits. Un peu plus tard il aurait noué des intrigues à Mons, une des places de la Barrière que pouvaient occuper les Hollandais en vertu du traité de Ryswick. Enfin en 1710, au moment des conférences de Gertruydenberg, il reprend contact avec le prince Eugène, comme il le raconte dans son Plan de l’histoire générale de la monarchie françoise :
Étant auprès du prince Eugène de Savoye, au camp devant Douai en 1710… je lui présentai l’histoire du roi par médailles qu’il souhaitait avoir. Je la lui offris en présent de la part de M. le chancelier de Pontchartrain.
II.3. Retour à Paris sous la Régence (1718) : mêlé à la conspiration de Cellamare contre le Régent (agent double ?) ; premier emprisonnement à la Bastille
Sous la Régence il est installé à Paris et, en 1718, il est mêlé à la conspiration de Cellamare, l’ambassadeur d’Espagne, contre le Régent. S’est-il infiltré dans le réseau des conspirateurs pour les dénoncer, comme il l’a prétendu ? a-t-il intrigué contre Philippe d’Orléans pour le duc du Maine ou le duc de Bourbon ? Fut-il agent double ? En tout cas il est embastillé pour la première fois — il le sera six fois — et pour plus d’un an.
II.4. Missions obscures en Autriche (1721–1726) : incarcérations répétées (Strasbourg, Vincennes, Bastille) ; fin définitive de sa carrière politique
En 1721 l’abbé Lenglet-Dufresnoy est en Autriche, on ne sait exactement pour quelles raisons. À Vienne il retrouve le prince Eugène, voit le poète Jean-Baptiste Rousseau, qui a été banni de France. Visites compromettantes, qui lui valent des ennuis à son retour. À peine met-il le pied en France qu’il est emprisonné, à Strasbourg, de mai 1722 à octobre 1723. Il est ensuite relâché, mais dès son arrivée à Paris on l’incarcère de nouveau, à Vincennes, puis à la Bastille, de mars 1724 à juin 1726.
III. Une œuvre littéraire et scientifique variée et novatrice
III.1. Un érudit prolifique : éditeur et vulgarisateur (éditions nombreuses, succès éditorial, ouvrages réédités jusqu’après sa mort)
Ses intrigues politiques, ses déplacements suspects s’arrêtent là. En revanche il va redoubler d’activité littéraire, ce qui lui vaudra 49trois autres emprisonnements. Recenser ses œuvres est aussi long que difficile, plusieurs étant anonymes, ou sous des pseudonymes ; la tâche a exercé la sagacité de Quérard dans La France littéraire, et d’autres à sa suite. L’abbé Lenglet-Dufresnoy a abordé les genres les plus divers. On lui doit d’abord un grand nombre d’éditions ou de rééditions : Nouveau Testament en 1703, Histoire de la Floride traduite de Garcia de la Vega en 1709, Œuvres de Clément Marot en 1731, Roman de la Rose en 1735, Mémoires de Commines en 1747, Œuvres de Lactance en 1748, pour ne citer que quelques-unes de ses productions. Il s’est intéressé à la géographie et sa Géographie des enfants, remaniée en Géographie abrégée, eut quatorze éditions, de 1736 à 1802.
III.2. Une réflexion pionnière sur la méthode historique
III.2.1. La Méthode pour étudier l’histoire (1713) : critique des sources, hiérarchie des témoignages, règles de discernement
Mais ses travaux historiques sont les plus nombreux. Ils portent sur des sujets variés. Nous ne retiendrons que les principaux. La Méthode pour étudier l’histoire avec un Catalogue des principaux historiens et des remarques critiques sur la bonté de leurs ouvrages et sur le choix des meilleures éditions parut en 1713 et connut un grand succès, car, avec des remaniements et des suppressions de la censure, elle fut rééditée au moins huit fois jusqu’en 1772. La première partie est une véritable initiation à la méthode historique et à la critique des sources, comme en témoignent les titres de quelques chapitres :
Des sciences qui doivent précéder l’étude de l’histoire… géographie, coutumes, mœurs et religions ; chronologie (ch. II) ;
Des secours qui servent à étudier l’histoire : les mémoires, les lettres, les traités, les histoires secrètes, les satires (ch. XIV) ;
Des autres secours qui sont les chartes, les inscriptions, les médailles,
c’est-à-dire les sources documentaires placées après les sources narratives. L’auteur énumère ensuite les
Règles pour le discernement des faits historiques (ch. XIX),
et j’en citerai seulement deux sans leurs commentaires :
(1) La seule possibilité d’un événement n’est pas une raison suffisante pour faire croire que cet événement soit véritable. […] (6) Dans l’examen des faits historiques il ne faut pas toujours se laisser entraîner par le nombre, mais par le mérite des auteurs.
Suivent encore des
Règles pour le discernement des ouvrages supposés (ch. XX),
et enfin :
De quels usages peuvent être les faits et les ouvrages douteux et les historiens passionnés (ch. XXI).
On sent quel effort de rigueur préside à cette Méthode.
III.2.2. De l’usage des romans (1734) : au-delà du récit factuel, recherche des causes, des motifs et des mentalités
En 1734 paraissait un autre ouvrage de Lenglet-Dufresnoy, sous le nom de Gordon de B*** à Amsterdam ; malgré son titre, il nous livre quelques réflexions sur l’histoire ; c’est De l’usage des romans où l’on fait voir leur utilité et leurs différents caractères. La préface laisse entendre qu’il fut écrit à la Bastille :
Un voyage de long cours que je fis il y a quelque temps à 2000 pas… m’ayant procuré quelques mois de loisir… je n’ay vérifié mes citations qu’au retour de mon voyage qui a fini le 20 juin 1726. [L’auteur explique comment] l’imperfection de l’histoire doit faire estimer les romans : l’histoire 50ne doit pas être un narré fidèle des choses arrivées pour nous servir d’instruction ; elle doit encore découvrir les causes et les motifs secrets des grands événements, les ressorts et les intrigues que l’on a mis en œuvre pour y réussir.
L’abbé Lenglet-Dufresnoy apparaît ici comme un précurseur de l’histoire des mentalités ou de l’histoire globale, opposée à l’histoire événementielle. Les idées neuves ne manquent d’ailleurs pas dans cet ouvrage d’un féministe convaincu, qui déclare à propos des femmes :
Les affaires de la religion ne sont pas moins de leur ressort que les affaires de l’État ;
et après avoir souligné le rôle des reines dans l’histoire de France, il ajoute que l’Esprit Saint souffle où il veut :
Celui qui conduit les papes pourrait bien conduire une papesse.
III.3. Une critique ironique de la mode des abrégés (1753)
En 1753 il publie en trois volumes son Plan de l’histoire générale et particulière de la monarchie françoise, vaste compilation sans grand intérêt. Il semble d’ailleurs ne pas se faire d’illusions sur le genre dans sa préface :
Nous sommes dans le siècle des abrégés ; on voudrait apprendre beaucoup de choses en peu de mots et presque même sans se donner la peine de lire. On ne seroit pas fâché de ne faire que jetter les yeux sur la couverture d’un livre pour sçavoir ce qu’il contient.
Que dirait-il au siècle des digest !
IV. L’Histoire de Jeanne d’Arc (1753–1754) : l’œuvre maîtresse
IV.1. Structure et contenu de l’œuvre
Enfin nous en arrivons à l’œuvre des dernières années, l’Histoire de Jeanne d’Arc, vierge, héroïne et martyre d’Etat, suscitée par la Providence pour rétablir la monarchie françoise, parue à Orléans en trois volumes en 1753-1754.
IV.1.1. Volume I : une biographie sérieuse, marquée par le scepticisme des Lumières face aux visions, mais attentive à comprendre le cas de Jeanne
Le premier volume contient l’histoire elle-même, écrite avec assez de sérieux. Certes notre abbé appartient au siècle des lumières
, comme on peut le voir à propos des voix :
De croire que cette petite fille ait eu des visions, des apparitions, des révélations de saints et de saintes, j’abandonne cette pieuse créance à des personnes d’un esprit moins rétif que le mien.
Mais il fait un grand effort pour comprendre le cas de Jeanne, et on est loin de cette œuvre qui devait paraître l’année suivante, au déshonneur de Voltaire.
IV.1.2. Volume II : un répertoire des sources manuscrites (procès, pièces, traités), contribution décisive à la connaissance documentaire
Le deuxième volume contient la Liste des procez manuscrits et pièces imprimées sur Jeanne d’Arc ; on y trouve une analyse du ms. français 5970 de la Bibliothèque nationale, avec la liste des huit traités qui se trouvent à la fin du procès de justification. Ce sont là des indications de sources précieuses.
IV.2. Un plagiat de l’Histoire d’Edmond Richer (1630) ? Une accusation contestée
Il est vrai, et c’est une réserve qui doit être faite, que cent ans plus tôt un syndic de la Faculté de théologie de Paris, Edmond Richer, avait préparé le travail pour une éventuelle édition. Cette édition ne fut pas réalisée, et l’abbé Lenglet-Dufresnoy eut en mains pendant quelques mois le manuscrit de Richer. On a prétendu qu’il se serait contenté de le démarquer, sans citer son prédécesseur ; un contemporain, l’abbé d’Artigny, l’a laissé entendre dans de perfides allusions. Nous sommes dans une querelle entre gens de lettres ecclésiastiques. Le récit de ce pillage littéraire ne semble pas entièrement exact. D’abord 51parce qu’il est certain que Lenglet-Dufresnoy a vu les manuscrits des procès, dans la bibliothèque du cardinal de Rohan, son protecteur, par l’intermédiaire du bibliothécaire Oliva, dans la Bibliothèque royale, par l’intermédiaire de l’abbé Sallier, et également dans la bibliothèque de Saint-Victor. La préface de l’Histoire de Jeanne d’Arc l’indique avec des détails précis. D’autre part Lenglet-Dufresnoy mentionne le travail de Richer, qu’il juge d’ailleurs sévèrement dans sa Liste des procès manuscrits. Voici ce qu’il en dit :
Cet ouvrage a été fait vers l’an 1630 ; je l’ai lu et bien examiné, et avant que d’avoir vu les deux procès de la Pucelle et les autres pièces du procès, je l’ai cru bon et bien fait. Mais dès que j’eus parcouru les originaux, j’ai remarqué qu’Edmond Richer n’avoit pas travaillé d’une manière assez lumineuse… Il faut espérer, si on le fait imprimer qu’on y changera bien des choses ; alors ce ne sera plus l’ouvrage d’Edmont Richer.
Cette dernière phrase nous livre peut-être l’esprit dans lequel Lenglet-Dufresnoy a utilisé le travail de son prédécesseur.
IV.3. Une influence durable sur les études johanniques : mise en lumière des procès, travaux de L’Averdy (1790), édition critique de Quicherat (1841), intérêt de Rousseau
Quoi qu’il en soit, c’est la publication de notre abbé qui devait appeler l’attention sur les manuscrits des procès. On sait que ceux-ci devaient être étudiés avec soin par Clément de L’Averdy, en 1790, avant que Quicherat n’en fît la première édition critique, à partir de 1841, pour la Société de l’Histoire de France. On pourrait trouver un indice témoignant de l’attention portée par le public à l’ouvrage de Lenglet-Dufresnoy : en 1755, l’année qui suivit sa publication, Jean-Jacques Rousseau trouvait chez un libraire parisien un manuscrit des procès écrit vers 1500 ; il l’acheta aussitôt et le donna à la Bibliothèque de Genève, où il se trouve encore.
V. Conclusion — Belle mort (1755) d’un esprit curieux, indépendant et novateur
L’abbé Lenglet-Dufresnoy survécut peu à son Histoire de Jeanne d’Arc. Il mourut l’année suivante, accidentellement, à l’âge de 83 ans. Voici comment un contemporain, Michault de Dijon, raconte les faits :
Le 16 janvier 1755 en rentrant chez lui, sur les six heures du soir, il prit un livre nouveau qu’on lui avoit envoyé ; c’étoient les Considérations sur les révolutions des arts par le chevalier de Mehegan ; il en lut quelques pages ; s’endormit et tomba dans le feu. Ses voisins accoururent trop tard pour le secourir : il avoit la tête presque toute brûlée lorsqu’on le retira du feu.
Cet homme de lettres, grand lecteur, est donc mort d’une manière exemplaire, un livre à la main. Ce serait cependant un mauvais jeu de mots de dire qu’il s’est consumé à la tâche.
Nous avons cru pouvoir évoquer sa mémoire. Car il eut un esprit curieux et ouvert, avec des vues souvent justes. Et s’il fut parfois passionné ou paradoxal, il n’en tira ni gloire, ni profit. Ce qui n’est pas si courant pour un homme de lettres.
Présentation
Lors de son discours de présidence de la Société de l’Histoire de France (séance du 1er février 1979), après avoir rendu hommage aux membres disparus, Pierre Duparc respecta la coutume voulant que le nouveau président puise son inspiration dans un secteur de la recherche où il s’est aventuré. Or, en plus de son activité de professeur d’histoire du droit à l’École des chartes, l’historien était alors plongé dans Jeanne d’Arc, avec son édition du Procès en nullité (dont le tome I venait de sortir) et la préparation de sa contribution au colloque organisé par Régine Pernoud à Orléans (octobre 1979). C’est avec cette idée qu’il rédigea ce portrait d’un des premiers historiens de Jeanne d’Arc : l’abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755).
Sources
Extrait du Discours de M. Pierre Duparc Président de la Société de l'Histoire de France pendant l'exercice 1978-1979, publié dans l'Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France (1978-1979-1980), p. 45-51, JStor.