L. Bloy  : Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915)

Dossier : Journal de Léon Bloy (1914-1915)

Journal de Léon Bloy
(avril 1914 – mai 1915)
Genèse de Jeanne d’Arc et l’Allemagne

Présentation

Cette sélection d’extraits du 7e volume du journal de Léon Bloy (lequel couvre les années 1913 à 1915 et parut en 1916 sous le titre Au seuil de l’Apocalypse) nous permet d’assister, de l’intérieur, à l’ensemble du processus créatif de l’écrivain, de l’idée du livre jusqu’à sa mise en vente.

Chronologie succincte :

  • Décision d’écrire un livre sur Jeanne d’Arc (5 avril 1914) ;
  • Phase de documentation ;
  • Début de la rédaction (14 juillet) ;
  • Interruption à cause du déclenchement de la guerre (juillet-août) ;
  • Reprise de l’écriture (5 novembre) ;
  • Titre trouvé (16 janvier 1915) ;
  • Rédaction achevée (6 février) ;
  • Mise à l’impression (21 février) ;
  • Préparation des dédicaces (19 avril) ;
  • Parution (début mai) ;
  • Consternation devant les mauvaises ventes…

Journal 1913-1915
(Extraits)

7 juillet 1913. — Pour inaugurer ma villégiature, voici La Vigie, hebdomadaire catholique inconnu de moi. Directeur Henri Merlier. Cette feuille est adressée à l’auteur du Salut par les Juifs. L’article de tête marqué de rouge et intitulé Modernisme historique concerne Péladan qui vient de publier une petite manigance : Le Secret de Jeanne d’Arc. Ce livre, dit Merlier, est une élégante ordure. L’adjectif seul est contestable. Péladan méprise l’Église, l’Ancien Testament, le Nouveau aussi, par conséquent, et ne croit pas au miracle, ce qui ne l’empêche pas de se proclamer catholique, au fond le seul catholique. Jeanne d’Arc n’a jamais eu de vie surnaturelle. Elle a été initiée, choisie, préparée à sa mission et conseillée pendant toute cette mission, par l’Internationale franciscaine, véritable société secrète dont l’ancien Sar affirme l’existence au XVe siècle. Les victoires de Jeanne s’expliquent( ?) alors par la puissance occulte de cette société ! ! ! Le surnaturel n’existant pas, Cauchon est naturellement réhabilité. Il avait le devoir de condamner Jeanne.

Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres, dit l’imbécile. Mais du moins notre conception religieuse s’est épurée, le diable a disparu de notre pensée. Nous savons que l’homme est l’auteur du mal. Je ne lirai certainement pas le livre de Péladan. Il y a longtemps que j’ai renoncé à m’ennuyer de cette manière et cet ex-Fils des Anges est vraiment trop bête et trop malpropre. Mais que ce crétin impie soit accepté dans des milieux catholiques, admiré et glorifié par des journaux soi-disant religieux tels que Le Soleil, béni récemment par l’archevêque de Paris, c’est une honte merveilleuse et je n’ai besoin d’aucune autre preuve de l’existence du Démon. […]

5 avril 1914. — Dimanche des Rameaux. […] Résolution d’écrire un livre sur Jeanne d’Arc, irrévocablement déterminée par mon ami Brou qui m’a parlé de l’Héroïne avec une force extraordinaire de pénétration et d’amour.

15 avril. — Pour mon livre sur Jeanne d’Arc, lecture de l’Histoire de Charles VII, par Vallet de Viriville. Effroyable chaos de ce commencement du quinzième siècle.

29 avril. — […] Charles VII. Cette histoire m’est extrêmement douloureuse. Autour de Jeanne si désignée pour souffrir, je cherche un personnage sympathique. On croirait qu’il n’y a que des lâches ou des scélérats.

14 juillet. — Commencé l’Introduction à mon livre sur Jeanne d’Arc. Difficulté énorme.

20 juillet. — À Jeanne Peyrabon :

[…] Malgré l’impression sur moi de vos pages, je ne vous aurais peut-être pas écrit, étant, d’ailleurs, fort occupé d’un livre sur Jeanne d’Arc.

26 juillet. — Achevé l’Introduction à mon livre sur Jeanne d’Arc.

20 août. — À Émile Baumann :

[…] Parmi des peines excessives, j’avais commencé un livre sur Jeanne d’Arc vue par moi très autrement que les historiens et les bondieusards ne l’ont vue. Me sera-t-il donné d’achever ce livre ad maximam Dei gloriam ? Je n’en sais rien.

11 septembre. — À Alfred Pouthier :

[…] Vous ne serez pas étonné d’apprendre que nous sommes à Rennes depuis quelques jours. […] Cependant j’aurais préféré rester à Mévoisins et y continuer ma Jeanne d’Arc. […] Privé de mes livres, car il nous a fallu partir avec de très petits paquets, je ne peux m’occuper de Jeanne d’Arc et je végète sur mon journal.

25 septembre. — Jardin des Plantes de Rennes assez banal, à l’exception d’un chêne gigantesque qui devait être déjà un assez grand arbre à l’époque de Jeanne d’Arc. J’admire ce vénérable témoin des siècles.

5 novembre. — Je reprends enfin ma Jeanne d’Arc, interrompue à la fin de juillet.

7 novembre. — J’apprends qu’une statue de Jeanne d’Arc, à Reims, en un endroit où pleuvaient les obus, a été préservée, jusqu’à ce jour.

1er décembre. — Ma Jeanne d’Arc m’inquiétait. Je ne savais que penser des trois premiers chapitres si péniblement obtenus jusqu’à ce jour, et cette incertitude était un tourment. Alors, ce matin, visite soudaine de René Martineau et de son aimable belle-sœur Élisabeth, venus tout exprès pour m’entendre lire ces chapitres. Cette lecture a été pour moi une révélation et une délivrance. Évidemment j’ai beaucoup reçu pour ce travail difficile et me voilà réconforté.

5 décembre. — Lettre d’un jeune officier blessé qui m’écrit de Bordeaux qu’en partant pour la guerre, le 5 août,il a glissé dans son sac l’Exégèse des Lieux Communs, avec le regret de ne pouvoir emporter mes autres livres et que celui-là l’a fort souvent soutenu dans l’accomplissement de sa rude tâche. Réponse :

Oui, mon cher officier, j’ai reçu votre lettre avec plaisir et c’est à moi de vous remercier pour avoir pris la peine de m’écrire que mes livres vous sont profitables. Tout le monde n’y pense pas. On se dispense très bien de la gratitude envers un écrivain qu’on sait malheureux, et il y a des cochons sur toutes les rivières, vous n’en doutez pas. Mes 68 ans passés ne m’ont pas permis de combattre comme en 70 — malheureusement.

Je ne suis pourtant pas sans blessures, vous le savez, m’ayant lu. Blessures profondes pour lesquelles je ne puis être évacué qu’au cimetière. Je fais, en ce moment, un livre sur Jeanne d’Arc, œuvre que je crois importante et salutaire pour quelques âmes. Si vous êtes chrétien, demandez à Dieu qu’il me donne de l’achever avant d’être mort de froid et de misère.

12 décembre. — Malgré l’incessante constriction du cœur procurée par les événements inouïs de cette fin d’année, malgré les constantes menaces de la misère, je continue ma Jeanne d’Arc.

13 décembre. — Longue lettre à Termier. Je lui parle d’abord de ma Jeanne d’Arc :

… Voué au bleu sombre de l’Absolu, je ne peux voir les choses que synthétiquement et cela est terrible quand il s’agit, comme dans le cas actuel, de présenter synthèse de la stratégie. Jeanne d’Arc, le saviez-vous ? fut un des plus grands capitaines qu’il y ait eu et les hommes du métier qui ont étudié son histoire ne craignent pas de l’égaler à Bonaparte, oui à Bonaparte en ses meilleurs jours.

Les sages amis de la Pucelle veulent qu’elle ait été surnaturellement douée pour entraîner les soldats, mais ils ne veulent rien de plus, et la sentimentalité bondieusarde intervient aussitôt pour caricaturer cette grande figure. Les braves dévots à qui les images de piété suffisent et qui croient savoir seraient étonnés d’apprendre que les faits de guerre de Jeanne d’Arc ne furent pas une expansion de son enthousiasme, mais le résultat, plus ou moins spontané, d’une pensée puissante et grave.

À l’heure actuelle, j’en suis là et je vous assure que c’est extrêmement difficile, d’autant plus qu’il ne faut pas, un instant, oublier la sainte. Lorsque, d’une voix qui a percé cinq siècles et que j’entends encore, Jeanne criait à ses hommes : En avant, tout est vôtre ! elle exprimait sans doute une parfaite confiance en Dieu, mais, en même temps, elle parlait en général qui a tout préparé et qui sait ce qu’il dit. Voilà ce qu’on ignore et ce qu’il s’agit de montrer…

20 décembre. — À Philippe Raoux :

[…] Plein de ces pensées, j’ai fait la moitié de mon livre où je parle souvent de la guerre actuelle à propos de Jeanne d’Arc, parallèle qui donnera peut être à notre Joffre une illusion de virginité. Vous verrez cela dans quelques mois, s’il y a encore moyen d’éditer des livres.

16 janvier 1915. — Jeanne d’Arc et l’Allemagne, tel sera le titre de mon livre, décidément. Me voici très près de la fin.

Je ne peux me dispenser, pour la conclusion, de dire quelques mots de Luther. Lecture de son dernier historien allemand, le Père Denifle, religieux catholique fort savant,mais lourd comme toutes les montagnes de la lune, qui montre pourtant l’hérésiarque dans sa hideur de patriarche de l’ignominie allemande.

6 février. — Fin de Jeanne d’Arc et l’Allemagne. Dieu seul peut savoir ce que ce livre m’a coûté.

10 février. — Dédicace imprimée de Jeanne d’Arc et l’Allemagne : À Thérèse Brou du Lys…

16 février. — Jeanne d’Arc mit uns ! Dans une église de Longwy une statue de Jeanne d’Arc avait échappé au bombardement. Les Boches grattèrent l’inscription gravée sur le socle et la remplacèrent par celle-ci, en allemand :

La Pucelle d’Orléans a toujours été l’adversaire des Anglais. Les Français combattent aujourd’hui aux côtés des Anglais. Jeanne d’Arc ne peut être avec les Français. Elle est avec nous.

21 février. — Ma Jeanne d’Arc et l’Allemagne s’imprime avec rapidité. Préparé une petite légende pour être lue sur la bande Vient de paraître :

On sait que les Allemands ont entrepris récemment d’annexer Jeanne d’Arc par le moyen de ce raisonnement balourd qui leur va si bien : Jeanne d’Arc ayant été l’ennemie des Anglais, doit être avec nous. Le beau livre de Léon Bloy est une réponse accablante à cette insolence de Boches.

10 avril. — À Termier :

Je voudrais pouvoir, dès aujourd’hui, vous envoyer mon livre, mais il ne peut paraître avant le 4 ou 5 mai. Dieu veuille le bénir ! La circonstance extraordinaire et même un peu miraculeuse qui m’a permis de l’éditer en un moment où aucun livre n’est édité, me fait espérer beaucoup. Il sera peut-être le seul livre de la saison, ce que je vous prie d’admirer. Effet prodigieux de la guerre apocalyptique ! La victime de la conspiration du silence, pendant tant d’années, devenue enfin la seule voix qui se fasse entendre ! Puis le succès espérable va coïncider avec nos noces d’argent, ô Termier ! qui auront lieu, le mardi de Pentecôte, 26 mai.

Il est vrai, je me hâte de le dire, que cela est trop beau pour être croyable. Cependant… Je fais, chaque jour, ce que je n’ai jamais fait. Je prie pour obtenir le dit succès, considérant que j’aurais ainsi, outre la sécurité matérielle, la notoriété qui m’est indispensable. Dieu sait que j’ai une tâche à accomplir et que cette tâche n’est pas accomplie. Ceux qui ont lu le Salut par les Juifs le savent aussi et me reprochent souvent de garder pour moi ce qui me fut, il y a plus de trente ans, confié pour d’autres.

Mais que pouvais-je faire avant d’avoir conquis une autorité suffisante ? Si Jeanne d’Arc me donne cette autorité et cette indépendance, avec quelle joie j’oublierai nos contemporains et leurs pensées imbéciles pour me donner entièrement à la Parole de Dieu, dans la solitude, pendant que s’écrouleront quelques empires, comme faisaient les anciens Pères ! […]

19 avril. Préparé quelques dédicaces pour Jeanne d’Arc et l’Allemagne qui va paraître :

À Termier :

Dieu premier servi ! disait Jeanne d’Arc. Les Boches premiers servis, êtes-vous forcé de dire, en expédiant vos obus, mon doux colonel. C’est la différence des temps. Mais le sens est le même, puisqu’il est nécessaire de détruire cette muraille de crapules qui offusque le trône de Dieu.

À Alfred Vallette :

Qui m’a vu sourire, pour qu’il soit témoin des larmes d’amour qui coulent quelquefois sous le masque du pamphlétaire.

À Henri Boutet :

Voici, cher ami, un livre qui défie toute illustration. C’est le surnaturel constant. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait à la fois l’âme d’enfant d’un primitif et le génie d’un Michel-Ange ?

À Ricardo Viñes :

Voici une guerrière qui enfonce un peu vos Almogavares qui étaient, soit dit sans vous offenser, de terribles fripouilles. J’imagine que le Cid lui-même comparé par Hugo au Pic du Midi, se fût abaissé devant cette colline de gloire et de pureté angélique.

À Raïssa Maritain :

Cette incomparable figure de sainte, visible seulement pour les bons amis de Dieu qui ont reçu la grâce de voir au-dessus du temps.

À Christine van der Meer :

Tu trouveras ici, bien-aimée compagne de mon Pierre, de quoi contenter ton âme d’artiste et ton âme d’élue de Jésus-Christ. Je te demande seulement une petite larme pour l’auteur.

À Georges Crès :

Je ne sais si ce livre vous enrichira, mais je suis sûr qu’il contentera votre cœur et que vous serez heureux de m’avoir aidé à offrir ce témoignage à la grande Sainte de France.

À René Martineau :

Si Jeanne d’Arc est l’âme de la France, comme j’ai dit, c’est donc qu’elle est de quelque manière, en chacun de nous et c’est pour cela, sans doute, qu’il est difficile de ne pas pleurer en y pensant.

À Carlos Olivarès :

On a souvent parlé de mes livres, mais personne n’a dit que je suis un poète, rien qu’un poète, que je vois les hommes et les choses en poète comique ou tragique, et que, par là, tous mes livres sont expliqués. Je vous livre ce secret.

À l’abbé X. :

Ne pensez-vous pas que le bûcher de Jeanne d’Arc est une image prophétique de l’avenir, désormais prochain, de la France, tel que nous le préparent, depuis soixante-neuf ans, Nos Grandeurs ?

À Brou :

Ce livre qu’il a tant désiré et que je n’aurai pu faire sans lui.

À Émile Baumann :

Ici, comme pour l’Âme de Napoléon, j’ai rêvé le miracle de mettre ma pauvre âme à la place de celle de Jeanne d’Arc, persuadé que c’est par ce moyen qu’on peut écrire vraiment l’histoire.

À Edmond Barthèlemy :

L’histoire vue à travers les larmes.

À André Baron :

En attendant que la France monte à son tour sur le bûcher.

À Cornuau :

Ce livre de douleur et de gloire,qui est une forme de prédication pour Notre Dame de la Salette.

Au Frère D… :

Dieu premier servi ! Ce cri de Jeanne d’Arc ne serait-il pas la vraie devise de tous mes livres ?

À Émile Fabre :

Celui qui aime la grandeur et qui aime l’abandonné, quand il passera à côté de l’abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là, a dit Hello.

À Louis Hénault :

Aujourd’hui, comme au XVe siècle, l’histoire est une torche promenée au milieu des ruines.

À Vincent d’Indy :

L’histoire de tous les siècles est-elle autre chose qu’un océan de ténèbres horribles, éclairé, çà et là, par quelques figures lumineuses ?

À Jean de la Laurencie :

Gestes humains, larmes humaines, et l’incompréhensible Volonté de Dieu, c’est toute l’histoire.

Au Père Louis M… :

En attendant le règne du Paraclet, qui mettra fin aux bavardages et aux lieux communs.

À Jacques Maritain :

Mon cher filleul in eremo [dans le désert, en solitude]. Je confie pour lui ce livre au fidèle corbeau qui portait, chaque jour, l’Eucharistie au Patriarche des Solitaires.

À Pierre van der Meer :

Le temps et l’histoire n’étant que des songes, il me semble que j’ai pu être l’un des compagnons de cette guerrière et j’ai pensé bien souvent que je finirais comme elle dans un brasier.

À un soldat-prêtre :

En le priant de se désarmer pour me lire.

À l’oncle Louis :

Il y en a qui se font tuer par les Boches. L’auteur s’est tué lui-même pour écrire ce livre qui augmentera peut-être le courage de quelques-uns. On fait ce qu’on peut.

À Raoux :

En attendant les événements indicibles et miraculeux dont cette guerre monstrueuse n’est que le prélude.

À Raugel :

L’auteur impotent qui voudrait être près de lui pour avoir part aux merveilleux rêves des chrétiens qui offrent leur vie, chaque jour.

À Georges Rouault :

En attendant les massacres joyeux et les exterminations suaves.

À un jeune prêtre :

Reçu l’étonnante compilation sur le Paradis terrestre, liber totius consolationis, dites-vous. Lecture profitable sans doute, mais pénible et longue. Les auteurs ecclésiastiques, en général, ignorent la concision. Qu’ils écrivent en latin ou en toute autre langue sublunaire, leur prolixité est effrayante et leurs références infinies. Je suis loin d’avoir tout lu. Cependant j’ai eu la joie de voir que je ne m’étais pas trompé dans mes pressentiments au sujet du Paradis terrestre. (Voir mon Exégèse des Lieux communs, 2e série. Conclusion.) Ci-joint un brouillon que vous pourrez garder. Je l’ai recopié avec soin. C’est une espèce de note pour des travaux futurs. Je vous recommande à Notre Dame de Transfixion et au Bon Larron.

1er mai. — Note préliminaire à une citation de mon livre dans le Mercure de France :

J’avais entrepris, avant la guerre, une étude sur Jeanne d’Arc. L’Introduction que voici de cette étude, qui devait être purement historique, fut écrite, en juillet dernier,…

Trois mois plus tard seulement, j’ai pu reprendre ce travail, mais alors au bruit du canon et l’oreille remplie de la clameur énorme des immolés. Il était inévitable que ma vision du passé se confondît en une manière avec l’obsédante vision du déluge actuel. Il y avait, d’ailleurs, tant de points de ressemblance !

C’est pourquoi j’ai intitulé mon livre Jeanne d’Arc et l’Allemagne.

9 mai. — La Gazette de Cologne, du 6 mai, annonce que l’évêque de Metz ( !), Mgr Benzler, a donné à son clergé l’ordre d’enlever, dans toutes les églises de son diocèse, les statues de Jeanne d’Arc. Ce cochon violet serait tout à fait à sa place à l’archevêché de Reims, quand son empereur aura conquis toute la France.

16 mai. — Liturgie admirable. La fête de Jeanne d’Arc a été fixée au dimanche dans l’Octave de l’Ascension, et je lis avec saisissement les derniers mots de l’Évangile de ce dimanche occurent : Hæc locutus sum vobis, ut cum venerit hora eorum, reminiscamini quia ego dixi vobis. À rapprocher de l’avertissement de Jeanne d’Arc à Cauchon : Écrivez-le, afin que, quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit.

21 mai. — À Philippe Raoux :

… La statue de Jeanne d’Arc est couverte de fleurs par des gens dont l’unique rêve est la destruction de l’Église. On ne veut absolument plus de Dieu, nos évêques eux-mêmes l’ayant disqualifié. Alors, c’est, bien simple : Dieu se retire. Il est clair pour nous que si Dieu, tout à coup, privait de sa bénédiction les simples pierres, aussitôt le granit et le silex désagrégés tomberaient en poussière. Que sera-ce pour les sociétés modernes ?

27 mai. — La vente de ma Jeanne d’Arc est nulle ou presque. Nulle autre réclame que quelques lignes de Gustave Téry qui semblent plutôt avoir tué mon livre. Cette nouvelle, quoique prévue, m’accable un peu. Dieu ne veut pas pour moi ce genre de victoire.

2 juin. — À Edmond Barthèlemy. Je lui expose le besoin que j’aurais d’un article de lui au Mercure pour rompre le silence universel. Après Napoléon, c’est Jeanne d’Arc qui vous demande cela.

17 juin. — À un ami qui m’a écrit une lettre réconfortante :

[…] Il est probable aussi que cela ne fera pas monter sensiblement la vente de ma Jeanne d’Arc, mais je serai plus fort pour tout supporter, et qui sait ?… Dieu aura peut-être besoin de moi un de ces jours.

23 juin. — À Philippe Raoux :

[…] Ah ! je voudrais pouvoir combattre, moi aussi, et risquer ma vie chaque jour, je souffrirais moins. Mais je ne peux pas même descendre mon escalier pour aller à l’église. Lorsque j’étais assez valide encore pour cela, j’ai fait ce que je pouvais, mon livre sur Jeanne d’Arc, dont personne ne veut et qui atteindrait sûrement des dizaines de milliers d’âmes s’il était signé Maurice Barrés.

25 juin. — Quelques amis, Barthèlemy, Vallette, Marguillier, avaient concerté une démarche au ministère de la Guerre. On sait que Millerand est un fervent de mes livres. Il s’agissait de suggérer à ce ministre l’idée noble et assurément peu banale de répandre Jeanne d’Arc et l’Allemagne dans les bibliothèques et les hôpitaux militaires. Une signature aurait suffi. Le moment paraissait assez bien choisi, l’État voulant dédommager les éditeurs de la suppression des livres de prix. La réponse très prévue a été une fin de non-recevoir bureaucratique et protocolaire, déplorant l’insuffisance actuelle des fonds disponibles, etc. Je pense que Millerand a complètement ignoré cette démarche.

29 juin. — On m’envoie un feuilleton de M. Paul Souday dans le Temps d’hier où il est parlé de ma Jeanne d’Arc. Je suis toujours, pour ce monsieur, le truculent et divertissant pamphlétaire. Il en donne pour preuve le fait que je condamne Charles VII, La Trémouille et Regnault de Chartres, personnages qu’il semble estimer. Il ne me reproche pas d’avoir attaqué Cauchon, mais c’est tout juste. Son intention visible est de paraître équitable en m’honorant d’une mention, mais de telle manière que cette mention me soit absolument inutile. C’est un pauvre homme qui fait son métier.

30 juin. — Lettre d’un Ch. Meunier (Maison du Livre) m’offrant de collaborer à un recueil de morceaux littéraires pour une publication destinée à venir en aide aux artistes blessés. Cela me serait payé cent francs. Réponse :

Monsieur, je suis étonné de voire proposition . On m’oublie si volontiers ! D’autre part, il est de tradition, depuis un grand nombre d’années, de refuser tout ce que je présente, quoi que ce puisse être. Alors, à quoi bon ? D’ailleurs je suis malade en ce moment et peu capable de travail, étant moi-même un artiste blessé, et combien ! Cependant, par égard pour votre lettre que vous avez eu l’obligeance d’écrire de votre main sans recourir à la machine, je vous offre la conclusion de mon récent livre, Jeanne d’Arc et l’Allemagne, page qui vaut, je crois, de l’inédit, la chevaleresque et rituelle conspiration du silence, par laquelle on m’assassine depuis trente ans, ayant étouffé cet ouvrage dès son apparition. J’ajoute que le prix médiocre de cent francs dont vous me parlez est extrêmement à considérer pour un écrivain malade, presque sans ressources et qui accomplit très péniblement sa soixante-neuvième année.

1er juillet. — Enfin, voici un peu de justice, l’admirable article d’Edmond Barthèlemy, dans le Mercure de France.

2. — À Barthèlemy :

Mon cher ami, c’est un convalescent, très faible encore, qui vous écrit. Vous lui pardonnerez de ne pouvoir vous envoyer une longue lettre. Mais je tiens à vous dire tout de suite que votre article m’a été infiniment doux et consolant. Un peu de justice enfin ! Quelle suavité pour un vieil artiste à qui la justice a presque toujours été scandaleusement refusée !

Avez-vous lu, dans le Temps, un feuilleton d’un Paul Souday, une autorité, paraît-il ? Ce monsieur voyait en moi un pamphlétaire truculent. Il s’indignait de mon mépris pour les ennemis de Jeanne d’Arc et c’est tout juste s’il me pardonnait d’avoir été irrespectueux pour Cauchon. Mais ma forme le faisait penser à Péguy ( !) et cela militait en ma faveur.

Après cela vous comprenez que j’ai dû vous lire avec une sorte d’ivresse et je vous prie de m’inscrire par ordre alphabétique, c’est-à-dire au premier rang, parmi vos débiteurs — insolvables ; les débiteurs pour leur âme secourue ! C’est quelque chose avant le Paradis…

13 juillet. — Inédit pour l’éditeur Meunier qui n’a pas voulu de l’imprimé que je lui offrais le 30 juin. À Félix Raugel :

[…] Faire de beaux livres, me dites-vous. Qui les lirait ? Ma Jeanne d’Arc et l’Allemagne ne se vend pas. Nos héros s’entraînent en dévorant les Trois Mousquetaires ou le Comte de Monte Cristo. Quelques intellectuels s’arrachent Barrés ou Aristide Bruant. Il y a même des artilleurs qui ont emporté du Bergson et je connais un avocat sans peur qui avait fourré dans son sac deux ou trois volumes de Nietzsche. Qui pourrais-je intéresser, ne sachant parler que de Dieu ?

Comptes-rendus critiques

Paul Souday
(Le Temps, 28 juin 1915)

Les livres. — […] On ne nous a pas changé notre Léon Bloy. Le truculent et divertissant pamphlétaire n’a pas désarmé. Dans son nouveau livre sur Jeanne d’Arc et l’Allemagne, il nous parle de la puanteur des derniers Valois, des Bourbons surtout ; de la crépitante sottise des catholiques (on sait qu’il est lui-même un catholique fervent et militant) ; des profanations et des idioties de l’art prétendu chrétien ; il traite Charles VII d’ avorton fleur-de-lysé, La Trémoille de serviteur du démon, et nous assure qu’après La Trémoille, la première place parmi les traîtres appartient à Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France. Celui-là est à décourager le mépris. Les retards apportés à la canonisation de Jeanne d’Arc l’exaspèrent, et il se fait visiblement violence pour ne pas braquer de nouveau contre le Vatican l’artillerie lourde de ses anathèmes, dont il bombarda jadis Léon XIII, coupable d’avoir scandaleusement reçu Ferdinand Brunetière en audience privée.

Au surplus, il y a de l’éloquence et de la poésie dans cette suite de méditations. Voici une jolie idée : À l’époque de Jeanne d’Arc, dit un historien, et dans plusieurs provinces de la France proprement dite, régnait une coutume fort notable. Lorsque les condamnés à mort marchaient au supplice, il arrivait parfois que quelque jeune fille, voyant, passer le cortège, se sentît émue de compassion dévouée. Dans ce cas, elle réclamait publiquement l’un des misérables pour en faire son époux… L’élu de la Pucelle fut le roi de France… Certaines phrases font songer à Péguy : La France intégrale, homogène, la France géographique, telle qu’on la voit depuis trois cents ans, était nécessaire à Dieu, parce que sans elle il n’aurait pas été et ne serait pas complètement Dieu… C’est pourquoi le plus sale peuple de la terre a voulu détruire la cathédrale de Reims, la basilique du sacre, où Jeanne d’Arc avait conduit Charles VII, afin que cela n’existe plus et que Jeanne fût tuée de nouveau, tuée par le feu, si c’était possible encore. Ce sacrilège sera vain. Que voulez-vous que puisse contre une nation qui a enfanté Jeanne d’Arc la horde crapuleuse… qui, dans quelques jours, ne sera plus qu’une chaîne de montagnes de charognes ? La haine vigoureuse que M. Léon Bloy porte à l’hérésie ne l’empêche pas de citer avec approbation Luther, lorsque le réformateur, dégoûté de ses compatriotes comme tant d’autres éminents Germains, déplore d’être né Allemand, d’avoir parlé et écrit en allemand, et désire mourir pour ne pas assister au châtiment divin prêt à tomber sur l’Allemagne.

On ne peut dire que M. Léon Bloy ait apporté de bien substantielles contributions à l’histoire de Jeanne d’Arc, et il n’en a pas eu la prétention : il ne fait pas œuvre de critique ni d’érudit. Mais, cette fois, son emportement mystique est plus qu’un spectacle curieux : il sert la patrie à sa façon et mérite de ce chef nos sympathies.

Paul Souday.

Edmond Barthèlemy2
(Mercure de France, 1er juillet 1915)

Histoire.Jeanne d’Arc et l’Allemagne, par Léon Bloy (Georges Crès et Cie, 3.50).

Il n’y a que la plus simple et la plus compréhensive des intuitions du cœur dans le titre du récent livre de Léon Bloy : Jeanne d’Arc et l’Allemagne. Évoquer le plus extraordinaire, le plus exaltant des souvenirs de notre Histoire à l’heure du plus grand des périls qui se soient abattus sur la France, — c’est là, par excellence, je viens de le dire, un mouvement spontané du cœur. Et c’est bien ainsi. L’encouragement et la consolation sont offerts avec une candeur profonde, pleine de sagacité parce qu’elle est à sa place dans une époque inouïe comme celle-ci, où, dans l’ordre moral, tout s’est profondément simplifié. C’est un livre très bon, très doux, très réconfortant. Il faudrait qu’il fût lu dans les tranchées, où des noms comme Jeanne d’Arc ont pris une actualité sublime. Dans les tranchées, et partout en France. Il y a, dans ce livre, un accent précieux pour bien des cœurs, en des jours comme les nôtres. J’ai vu des femmes pleurer, aux paroles d’adoration avec lesquelles le chrétien et le catholique Léon Bloy érige, face à la Croix de fer, la pauvre Croix de bois que Jeanne d’Arc baisa sur son bûcher, la Croix des indigents et des vagabonds, la douce Croix des vieux chemins dans les campagnes, l’accueillante Croix des miséreux, des courbatus, des pieds en sang, des cœurs en larmes, de ceux qui ont été mordus par des serpents du désert et qui guérissent de leurs blessures en la regardant, la Croix de misère et de gloire ! Et c’est aussi, dirai-je encore, le ton de quelque saint Jérôme, eu quelque Ve siècle, laissant tomber, sur les civilisations horriblement ensanglantées par la framée du Barbare, des paroles d’une mélancolique spiritualité.

Les premières pages seulement de l’ouvrage étaient composées lorsqu’éclata la guerre. Léon Bloy reprit le livre au mois de novembre, après les jours sans pareils de l’été et de l’automne 1914. C’est, sans nul doute, l’imagination profondément ébranlée par ces événements qu’il ressaisit la plume. Ébranlée ? Disons plutôt qu’elle ne s’en retrouvait que mieux elle-même ! Ce XXe siècle complétait ce XVe siècle : Léon Bloy n’a eu qu’à rester lui-même pour être égal, dans ses moyens d’écrivain, à l’horreur commune à ces deux époques, et à la pitié aussi, à la grand’pitié, qui est en elles. À la pitié surtout, préciserai-je. Ce livre sur Jeanne d’Arc est un large réseau de données biographiques, où s’enchâssent, comme de resplendissants vitraux dans un maillis de plomb, les translucidités irradiées d’un brûlant Amour. Au fond de ce livre flambe un cœur d’écrivain fervent par la souffrance. Et la ferveur s’est trouvée d’autant plus éclatante, ici, que la souffrance s’est accrue, élargie. Il y a, dans ce cœur, fondues en une même source de tendresse, sa propre infortune, l’infortune de Jeanne d’Arc et l’infortune de la France.

Il résulte de là une lecture bien émouvante, et si claire. Si claire. Comme tous les livres de Léon Bloy, d’ailleurs. Les événements ont seulement confirmé l’écrivain dans ses façons de sentir et de s’exprimer. Mais il fut toujours, dans ses autres ouvrages, ce que nous le voyons dans celui-ci. Il eut toujours, à défaut d’extraordinaires événements comme aujourd’hui, des raisons à lui, ces événements de son âme. L’intensité de l’émotion a, chez lui, toujours emporté aussi irrésistiblement la netteté de l’expression. Bloy est un voyant du monde moral. Émotion et forme, l’une dans sa profondeur, l’autre dans sa lucidité, annoncent l’énergie sans pareille de son intuition, de ce qu’il faut appeler son sens pratique de l’Invisible, qui est la seule réalité. Je négligerai, ici, la Mystique théologique, où le catholique Bloy restera comme un grand poète : il y aurait, sous ce rapport,à recueillir à travers son œuvre une foule de pensées, d’images, originales jusqu’à l’étrange, éclatantes jusqu’à la fulguration : trouées éblouissantes vers l’au-delà chrétien, vitraux de feu clair pour l’église qu’est l’œuvre de Bloy. Dans cette sphère de l’Invisible, je m’arrêterai seulement à ce qui est sentiment, vie du cœur. Ah ! c’est ici, dirai-je, qu’il est si délicieux d’entendre Bloy s’exprimer avec cette clarté. J’ai toujours pensé que l’auteur de la Femme Pauvre, dans tout ce qu’il a écrit, s’adresse avant tout à nos cœurs. Les femmes sont les meilleurs juges en ceci, et j’en ai vu, j’ai vu des mères de famille, que ses livres attiraient. Cet écrivain, qui ne flatte pas les femmes, leur inspire confiance. Elles sont averties d’une loyauté qui est en lui, elles sentent la rectitude et l’autorité qui est dans sa pensée. Elles savent qu’il y a une douceur en lui, à laquelle on peut se fier. La vie, certes, a fait que cette douceur n’est pas allée sans bien des éclats de colère. Mais qui voudra compter, aux pieds de la statue enfin dégagée en sa forme, les éclats de marbre ou de basalte jaillis sous le maillet ? Ah ! je bois bien : Bloy en a donné, de ces rudes coups de maillet, qui ont pu s’égarer parfois, et risqué de briser, avec la gaîne qui l’emprisonnait, la statue elle-même. Mais son œuvre n’en est pas moins pleine de sens, d’un sens très doux, si vous voulez y réfléchir.

Je reviens à Jeanne d’Arc. C’est à cette heure, avec Napoléon, Napoléon que Bloy chanta en un livre étonnant dont j’ai parlé en son temps, le sujet le plus pratique de l’histoire de France. Quand de pareils sujets sont traités, à une pareille heure, par des écrivains comme Bloy, on sent aussitôt une réalité dont on n’avait pas la perception nette en temps ordinaire : on sent la réalité du monde de l’âme, la seule réalité positive, qui est le fonds commun d’où sortent les forces en action à la surface sous la lumière de l’immédiat. Nous éprouvons, à propos de Jeanne d’Arc et de tout ce que son évocation contient de vivifiant, combien le monde est mené par les idée. La croyance le conduit.

On a donné des histoires rationalistes de Jeanne d’Arc. J’en sais qui sont des choses fort laborieuses, des écrits pleins de science et d’art. Parfois même, le souci de tout expliquer, le scepticisme, n’y va pas sans tendresse pour l’héroïne. J’ai retrouvé un de mes articles sur un important ouvrage inspiré de ce scepticisme humainement affectueux. Le ton de cet article, écrit il y a des années, est très négatif, et l’on ne m’accusera donc pas d’improviser mes idées à l’occasion du présent livre de Bloy. C’est que j’ai dû sentir que ce n’était point là la manière de parler de Jeanne d’Arc. Et je le sens plus que jamais aujourd’hui, dans les temps où nous vivons. De pareils essais d’histoire rationaliste, malgré tout leur labeur, tout leur art, tout ce qu’il y a d’affectueux dans leur scepticisme humainement compréhensif, restent en somme, pour tout objet pratique, une friche aride : pas une fleur de sentiment et pas une poussée d’action n’en sortiront. Ils ne peuvent rien pour l’instinct vital qui, du fond des tranchées, des ambulances, partout où l’on lutte et l’on souffre, nous crie : Vivre, d’abord ; ils ne peuvent pas la millième partie de ce que les pages instinctives de Bloy pourraient à cet égard.

Qu’on ne s’y trompe point : ces pages sont écrites tout près de notre cœur. Ce sujet de Jeanne d’Arc, si extraordinaire, si en dehors de tout, est, par là, rapproché, humanisé, rendu pratique, en un mot, plus que par toutes les exégèses scientifiques, rationnelles, humaines, du monde entier. Qu’on lise le chapitre intitulé : les Larmes. Devant une histoire comme celle de Jeanne d’Arc, devant une histoire aussi comme celle de la France actuelle, tout se résout en elles, tout se concentre, sentiment, esprit, en cette rosée du cœur. Je viens de dire esprit. Je laisse là-dessus parler Léon Bloy :

Les larmes, il est vrai, brouillent la vue déjà si incertaine, mais la clairvoyance du cœur peut la remplacer avec avantage, et une divination magnifique peut illuminer le pauvre historien. Et puis, à une certaine profondeur déterminée par le gisement des grands morts, on est bien forcé de rencontrer la Solidarité universelle qui nous est cachée par le mensonge social et que dénonce avec tant d’éloquence leur poussière ! C’est cela surtout qui fait pleurer !

On se sent de plain-pied dans cette excessive misère de tous les hommes. L’éblouissement de l’Héroïsme ou de la Beauté a disparu. Qu’il s’agisse de Charlemagne, de Napoléon ou de Jeanne d’Arc, on ne voit en eux que des proches, de très humbles frères dans l’immense troupeau des cohéritiers de l’Expulsion. Les chants de gloire, les cris d’enthousiasme, les acclamations populaires n’existent plus, n’existèrent jamais que dans un rêve qui s’est dissipé. Il n’y a plus que des larmes de pénitence, de compassion, d’amour ou de désespoir, fleuves lumineux ou sombres qui vont aux golfes inconnus.

Cela veut dire que la destinée humaine n’est bien comprise, ou sentie, que par une vue du cœur ; que si la souffrance est au fond de cette destinée, nous sommes par là tous solidaires ; et que les grandes âmes, les grands hommes, en qui, par une nécessité et une gloire de leur nature, se rencontre la souffrance universelle, sont comme le lieu mystique de la concentre de toutes les âmes. Il ne reste que leurs larmes, à ces âmes-mères, c’est-à-dire de quoi féconder la terre. Léon Bloy, qui vient de recueillir celles de Jeanne d’Arc, sera compté parmi les très parfaits serviteurs de la Sainte et de la France.

Edmond Barthèlemy.

L’Humanité
(3 août 1915)

Jeanne d’Arc et l’Allemagne. — C’est le titre d’un ‘nouveau volume de Léon Bloy.

Du monde entier, M. Léon Bloy est l’homme dont les idées s’éloignent le plus de celles qui sont ordinairement défendues en ce journal, et si le travail et le confessionnal lui laissaient le loisir de nous connaître, nous n’aurions pas d’ennemi plus acharné. C’est un catholique fanatique, qui ferait brûler le pape pour réchauffer sa tiédeur, — un royaliste fanatique, qui étranglerait Philippe VII, VIII ou IX, Comme trop républicain, — un réactionnaire fanatique qui doit maudire l’automobile et mépriser le Métro.

Mais, c’est aussi une force, une conviction, un talent. Les uns le déclarent fou : ils exagèrent. C’est un lettré qui a toute sa raison, hors le point sur lequel il déraisonne. C’est un maniaque de l’invective, mais un amoureux de sa langue. C’est un aigri, auquel il manque peut-être d’avoir réussi — mais qui, s’il avait réussi, à la façon de MM. Bazin et Henry Bordeaux, n’eût pas donné les œuvres de violence et de haine auxquelles il doit une notoriété à la fois restreinte et scandaleuse.

Rien donc de ce qu’écrit M. Léon Bloy ne saurait être tenu pour négligeable. Il est de ces adversaires qui méritent d’être connus.

Le livre qu’il vient de donner — sous ce titre étonnant et de si remarquable actualité : Jeanne d’Arc et l’Allemagne — sort un peu de sa manière habituelle. Son mysticisme y brûle d’une façon plus sympathique, plus compréhensible dirait-on, et ses invectives ont perdu de leur caractère personnel.

On ne peut songer à donner ici une analyse de ce livre, assurément plein de mérite littéraire, mais déconcertant au point de vue logique : M. Léon Bloy en emploie 250 pages à montrer et à flétrir l’indignité des évêques français et des Anglais, qui souillèrent leur nom de meurtre de l’innocente… et brusquement, dans les dix dernières, conclut péremptoirement que la guerre européenne est imputable à Luther ! C’est abracadabrant.

Mais si le livre ne vaut pas comme thèse, il renferme des chapitres de valeur — et des passages étranges, où M. Léon Bloy affirme, par exemple, que le cœur de Jeanne d’Arc n’a pas été détruit et qu’il existe quelque part, en un lieu mystérieux, encore plein de sang, et qu’il est destiné à devenir une relique ! Il déclare que la France est à ce point le premier peuple du monde que les autres peuples doivent s’estimer honorablement partagés quand ils sont admis à manger le pain de ses chiens (doctrine boche du Frankreich über Alles), etc.

Mais le style est fort, net, pur. Quand il n’y aurait pas autre chose, cela seul suffirait à mettre en évidence ce livre étrange.

V. S.

Notes

  1. [1] Edmond Barthèlemy (1868-1934), critique au Mercure de France à partir de 1890. Bibliothécaire chez le baron Henri de Rothschild, il a aussi traduit des écrits du compositeur allemand Richard Wagner et de l’érudit écossais Thomas Carlyle.
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