Clément  : Vie de Jeanne d’Arc (1853)

Vie de Jeanne d'Arc

Vie de
Jeanne d’Arc

par

Clément

(1853)

Éditions Ars&litteræ © 2022

7Préface

Ce livre est destiné à des enfants de douze à treize ans. Ce n’est donc point l’histoire de Jeanne d’Arc que j’ai dû écrire ; ce n’est qu’un petit abrégé dans lequel je 8me contente d’offrir à mes jeunes lecteurs les faits les plus frappants et les plus faciles à comprendre.

Faire connaître à des enfants l’éducation et les vertus de l’héroïne qui fut appelée à sauver la France au XVe siècle, leur raconter brièvement ses principales victoires, puis enfin sa captivité et sa mort, telle est toute l’étendue du cadre que je me suis tracé. Faire croître dans leurs cœurs l’amour de Dieu et l’amour de la patrie, voilà le but que je me suis proposé en entreprenant ce petit ouvrage.

Mon livre offrira à mes jeunes lecteurs de salutaires enseignements. Ils y verront que Dieu aime les faibles qui l’adorent dans toute la sincérité de leur âme, et qu’il se plaît à leur donner force et courage ; qu’il sait, au contraire, quand il le veut, abaisser 9les grands de la terre, et leur montrer que sans lui leur puissance ne leur sert à rien. Mais si l’Éternel élève les faibles justes et vertueux, il les frappe aussi quelquefois et les soumet aux plus dures épreuves ; quelquefois il retire d’eux sa main puissante et les livre à leurs ennemis. Après avoir reçu du ciel les plus grandes faveurs, Jeanne d’Arc, la jeune inspirée, tombe au pouvoir des Anglais, qui la font mourir de la mort la plus cruelle. Dieu l’a-t-il donc abandonnée ? Non, non ; il n’a voulu que l’éprouver et la faire jouir plus vite de la gloire éternelle réservée à tous ceux qui marchent d’un pas ferme dans le sentier de la vertu. La terre n’était plus digne d’elle, et le ciel réclamait cette noble jeune fille.

Il est de mon devoir de déclarer, en terminant cette préface, que mon ouvrage 10n’est en quelque sorte qu’un simple extrait de l’Histoire de Jeanne d’Arc par M. Le Brun de Charmettes ; c’est à cet auteur que je dois le peu que j’ai fait.

11Vie de Jeanne d’Arc

I.

  • Naissance de Jeanne d’Arc.
  • Ses premières années.

À dix kilomètres au nord de Neufchâteau et à quatorze kilomètres au sud de Vaucouleurs, dans un délicieux vallon arrosé par la Meuse, se trouve le petit village de Domrémy ; sa population ne s’élève qu’à trois-cents habitants, et l’on n’y voyait autrefois que des laboureurs, des pâtres et quelques 12pêcheurs. Un paysan du nom de Jacques d’Arc, né à Séfonds2 en Champagne, s’était depuis longtemps fixé dans ce séjour champêtre ; il avait épousé Isabelle Romée, de Vautheur3, village voisin de Domrémy.

Jacques et Isabelle étaient sans fortune, mais ils étaient vertueux, et le bonheur habitait sous leur toit modeste. Ils élevaient quelques brebis, cultivaient la terre avec courage, et leur travail était plus que suffisant à leurs besoins. Pieux, hospitaliers, d’une probité sévère, honnêtes et chastes dans leur langage, ils jouissaient à juste titre, dans leur village, de la plus belle réputation. Tout le monde les estimait, tout le monde les aimait, tant il est vrai que la vertu commande et l’attachement et le respect. Ils eurent cinq enfants ; de ce nombre fut Jeanne d’Arc. L’héroïne du XVe siècle, la libératrice de la France, naquit sous le chaume rustique (1410).

Aussitôt que Jeanne put bégayer quelques mots, sa mère l’habitua à prononcer souvent les doux noms de Jésus et de Marie, ces noms qui plus tard devinrent les objets de toutes ses pensées, de tout son amour. Elle lui apprit à prier Dieu, à implorer la reine des anges ; elle lui enseigna elle-même les premiers dogmes de la foi, les principes de morale qui font le bonheur des hommes dans tous les pays. 13Attentive aux leçons de sa mère, Jeanne fit de rapides progrès dans le chemin de la vertu ; elle se fit remarquer par sa sagesse et sa piété ; et elle ne tarda pas à être citée dans tout le village comme un modèle de bonne conduite.

À mesure qu’elle avançait en âge, elle grandissait en vertus. Elle était bonne, chaste, modeste, prudente. Trouvait-elle l’occasion de faire l’aumône, d’exercer l’hospitalité, de servir les malades, elle la saisissait avec empressement, et son bonheur alors était à son comble.

Elle avait appris de sa mère à coudre, à filer, à prendre soin du troupeau, à s’occuper du ménage ; elle s’acquittait de ces différents travaux avec adresse et avec un courage au-dessus de son âge. Jamais elle ne restait dans l’inaction ; jamais elle ne sacrifia à l’oisiveté, cette mère de tous les vices. Ses instants de liberté, ses heures de repos, elle les consacrait à la prière. On ne la voyait point en désœuvrée errer dans les rues, comme il arrive ordinairement aux enfants de son âge. Si ses parents avaient besoin d’elle, ils n’allaient point la chercher chez des voisins, ou au lieu de réunion des jeunes filles du village ; c’est vers l’église qu’ils se dirigeaient, certains de la trouver dans le temple du Seigneur. C’est là, en effet, qu’aimait à se réfugier 14cette timide colombe ; son bonheur était de s’agenouiller humblement au pied des autels, de prier avec recueillement et ferveur, de s’entretenir avec Jésus et Marie.

Telle était Jeanne d’Arc dans ses premières années, cachée sous le chaume et inconnue à l’univers, qu’elle devait plus tard faire retentir du bruit de ses exploits ; telle nous la verrons aussi dans le palais des rois ou à la tête d’une armée victorieuse ; telle enfin nous la retrouverons en présence de ses juges, au fond d’un sombre cachot, et jusque sur le bûcher qui la consumera.

À l’âge de quatorze ans, on vit briller en elle une piété plus vive encore, un plus ardent amour pour tous les devoirs de la religion. Elle assistait assidûment à tous les offices de l’Église. Toujours la première dans le lieu saint, elle était la dernière à en sortir. Souvent, quoique exempte de fautes graves, elle allait chercher dans le tribunal sacré de la pénitence un soulagement à ses peines ; elle se jetait humblement aux pieds d’un prêtre, et lui faisait part de ses scrupules. Souvent elle recevait la divine Eucharistie, et, quand elle s’approchait de la table sainte, on eût dit un ange allant s’asseoir au banquet de l’Éternel.

Ses idées de piété ne l’abandonnaient pas un seul 15instant ; sous son toit rustique elle ne voyait que Dieu, au milieu des champs elle était avec Dieu ; livrée à des jeux champêtres ou à des travaux rustiques, elle pensait encore à son Dieu. Le son des cloches appelait-il à quelque cérémonie sacrée, elle y courait avec empressement ; et si parfois le soin de son troupeau ne lui permettait pas d’aller se joindre au reste des fidèles, elle fléchissait alors le genou en pleine campagne, et son cœur s’élevait au ciel sur les ailes de la prière. Non loin de Domrémy était une petite chapelle dédiée à la mère du Sauveur des hommes. Jeanne y allait souvent en pèlerinage ; elle était si heureuse de porter à la Vierge une belle couronne de fleurs et d’implorer sa protection pour elle et pour les siens ! C’est ainsi que cette jeune fille se préparait à la haute mission que le Seigneur devait lui confier quelques années plus tard.

Mais ces nombreux exercices de piété ne nuisaient en rien à ses travaux journaliers. Tantôt elle allait aux champs arracher les mauvaises herbes ou briser les mottes de terre ; tantôt elle secondait sa bonne mère en vaquant avec elle aux soins du ménage. De temps en temps on la voyait conduire dans les prés d’alentour le troupeau du village et les chevaux de son père ; puis, rentrée chez elle le soir, 16elle filait avec ardeur le chanvre et la laine. Tout son temps est utilisé ; elle se montre infatigable, cette jeune enfant !… N’est-on pas obligé de reconnaître que Dieu est en elle, qu’il l’inspire et la guide dans toutes ses actions ? Elle doit être le sauveur de la France, et le ciel se plaît à la rendre digne de cette mission divine.

17II.

  • Jeanne d’Arc se réfugie avec sa famille à Neufchâteau.
  • Son retour à Domrémy.
  • Son départ pour le Petit-Burey.

Jacques et Isabelle vivaient heureux ; le ciel bénissaient leurs travaux ; et ils se voyaient entourés d’enfants obéissants, laborieux et dévoués. Jeanne, surtout, faisait leur joie, leur orgueil, leur consolation. Tout à coup un événement inattendu vint troubler la sécurité dont cette famille simple et vertueuse avait joui jusque-là sous son toit de chaume. Les Anglais étaient alors maîtres d’une grande partie de la France ; les troupes du duc de Bourgogne, qui suivait ce parti, vinrent fondre sur la 18contrée, et se disposaient à s’avancer jusqu’à Domrémy. Dans ce village, on avait entendu parler de leurs violences ; on savait leurs rapines ; on n’ignorait pas que rien à leurs yeux n’était sacré ; aussi l’épouvante fut-elle générale. À leur approche, laboureurs et pâtres, tous s’empressent d’abandonner leurs demeures, d’emporter ce qu’ils ont de plus précieux, et, chassant leurs troupeaux le long des rives de la Meuse, ils vont chercher dans les murs de Neufchâteau un asile contre la fureur de ces soldats alliés des Anglais.

Jacques d’Arc et sa famille descendirent chez une excellente femme, nommé La Rousse, qui y tenait une espèce d’hôtellerie ; ils furent reçus par elle avec bonté. Pendant son séjour à Neufchâteau, Jeanne conduisait le troupeau de son père, et ensuite elle aidait de son mieux la bonne hôtesse dans les besoins de sa maison : heureuse, bien heureuse de pouvoir ainsi s’acquitter de la dette sacrée de la reconnaissance. Quoique surchargée de soins, notre sainte jeune fille ne négligea point ses devoirs de piété ; aussi fut-elle bientôt aimée et respectée comme dans son village.

Jeanne vivait à Neufchâteau comme elle vivait à Domrémy ; rien n’était changé dans ses habitudes, dans ses occupations, dans ses exercices religieux, 19et puis ses parents étaient près d’elle. Et cependant elle était triste, désolée… Elle pleurait, la pauvre fille ! D’où lui venait donc cette tristesse, cet abattement ? Ah ! c’est qu’elle regrettait de se voir entraînée si loin de Vaucouleurs !… Vaucouleurs ! c’est là que des voix célestes lui avaient ordonné de se rendre. Elle avait eu plusieurs fois des visions surnaturelles qui lui imposaient la mission de sauver sa patrie du joug des Anglais et des Bourguignons conjurés contre elle ; et, pour s’acquitter de cette noble mission, il lui fallait d’abord se présenter au chevalier de Baudricourt, alors gouverneur de Vaucouleurs, et recevoir de lui l’autorisation de se rendre à la cour de Charles VII. Tout obstacle à l’accomplissement de ce devoir devait être une source de larmes pour Jeanne, dont les deux passions étaient l’amour de Dieu et l’amour de la patrie. Voilà d’où venaient ses chagrins et l’ennui qui la consumait à Neufchâteau.

Enfin, les Bourguignons se retirent, et Jeanne d’Arc peut rentrer dans son village, revoir les lieux chéris de son enfance. Mais qu’y trouve-t-elle ? Partout la dévastation et le pillage ! Rien n’a été respecté ; les autels ont été profanés, les images des saints foulées aux pieds… Tout ce qu’elle voit alors ne fait que grandir en elle le désir qu’elle 20nourrissait de venger la France, de relever le trône des lis, et de faire couronner Charles VII. À partir de ce moment, cette idée ne la quitta plus ; jour et nuit elle pensait aux visions qu’elle avait eues. De temps en temps il lui semblait entendre encore des voix qui lui disaient : Va, et ne crains rien ; le Seigneur combattra pour toi, tes ennemis tomberont sous tes coups. Touchée des malheurs de la France que désolaient les factions intérieures et que les armées anglaises achevaient de conquérir ; frappée aussi de ces avertissements du ciel dont maintenant il ne lui est plus permis de douter, elle ne songe qu’aux moyens d’exécuter son voyage à Vaucouleurs. Elle quitte donc la maison paternelle et se rend chez un de ses oncles, demeurant au Petit-Burey, village entre Domrémy et Vaucouleurs, non loin de cette chapelle de la Vierge où nous avons dit qu’elle allait chaque semaine en pèlerinage. Elle avait pour cet oncle, qui, de son côté, l’aimait beaucoup, une affection toute particulière, et elle avait en lui la plus grande confiance.

Durand Laxart — c’était son nom — fut heureux sans doute de voir sa nièce, qui lui était si chère, et l’accueillit avec beaucoup de tendresse. Seulement il s’étonna de la voir seule, et son étonnement redoubla 21lorsqu’il apprit d’elle qu’elle était venue sans en prévenir ses parents, et avec l’intention de rester chez lui quelque temps.

— J’ai des confidences à vous faire, lui dit-elle, et un grand service à vous demander. Mais surtout ne dites rien de ce que je vous confierai ; mon père et ma mère chercheraient à s’opposer à mes desseins, et il ne le faut pas.

Surpris de voir que sa nièce, et si bonne et si vertueuse, a des secrets pour ceux qui lui ont donné le jour, le pauvre Durand est effrayé ; il la prie de lui ouvrir son cœur et de s’expliquer avec franchise, lui disant qu’elle peut compter sur sa discrétion. Jeanne alors lui fit part des visions qu’elle avait eues et du projet que, par ordre de Dieu, elle avait formé de délivrer son pays du joug de l’étranger. Elle lui déclara que les voix célestes qui plusieurs fois s’étaient fait entendre à elle lui avaient dit d’aller trouver Baudricourt, pour se rendre de là à la cour de Charles VII, qu’elle devait faire sacrer roi à Reims ; que c’était pour cela qu’elle avait quitté Domrémy et qu’elle était venue en toute hâte au Petit-Burey, persuadée que son oncle la comprendrait, et qu’il consentirait à la conduire lui-même à Vaucouleurs.

Durand Laxart l’écouta attentivement ; mais son 22cœur était bien triste. Il crut tout d’abord sa nièce sous l’empire d’une exaltation religieuse qui faisait naître en elle des images fantastiques, et il se réserva d’en avertir ses parents. Toutefois, craignant qu’une opposition directe de sa part ne fût préjudiciable à la santé de cette jeune fille, qu’il aimait comme son enfant et qu’il venait de voir lui parler avec une espèce d’enthousiasme au-dessus de ses forces, il dissimula pour le moment sa pensée, et dit à Jeanne qu’elle pouvait demeurer auprès de lui, et qu’il ferait tout pour lui être agréable. Elle est heureuse enfin, elle croit avoir convaincu son oncle, et elle va entrer dans le chemin que Dieu lui-même lui a tracé. Mais que diront ses parents ? que penseront-ils de son absence ? Elle les aime ; les laissera-t-elle dans l’inquiétude ? Non, non, elle s’empresse de leur faire savoir où elle est, de les rassurer ; elle leur donne à entendre que sa présence est nécessaire pour quelque temps au Petit-Burey, que sa tante a besoin d’elle. Elle ne mentait pas ; sa tante, en effet, était dans une position telle, que les soins d’une tendre nièce pouvaient lui être de la plus grande utilité, et on ne l’ignorait pas à Domrémy. Aussi Jacques et Isabelle ne trouvèrent-ils rien d’étrange dans la conduite de leur fille, qu’ils savaient obligeante et généreuse.

23III.

  • Départ pour Vaucouleurs.
  • Entrevue de Jeanne avec Baudricourt.
  • Suites de cette entrevue.

Pendant les premiers jours qu’elle passa dans la maison de son oncle, Jeanne seconda sa tante dans tous les travaux du ménage ; elle l’entourait de soins, de prévenances ; elle se montrait d’une activité extraordinaire, et l’on pouvait lire dans ses yeux tout le bonheur qu’elle éprouvait en se rendant utile. La voyant agile et contente, Durand Laxart était heureux lui-même… Il pensait, ce bon 24villageois, que le calme était rentré dans le cœur de sa nièce, qu’elle ne songeait plus à ce qu’il regardait, lui, comme l’effet d’une surexcitation nerveuse, d’une hallucination momentanée. Mais bientôt Jeanne tomba dans une rêverie profonde, elle parut triste, abattue. Comme on ne lui parlait point de Vaucouleurs, où il fallait qu’elle se rendît le plus tôt possible, elle commença à douter de la bonne volonté de son oncle, et à croire que la promesse qu’il lui avait faite de l’y conduire n’était point une promesse sincère. Elle regretta presque de lui avoir dit ses projets. Interrogée sur la cause de cette tristesse subite, elle répondit qu’elle était malheureuse de voir qu’on cherchait à la faire changer de dessein ; puis elle déclara de nouveau que des messagers des volontés célestes s’étaient fait entendre à elle plusieurs fois dans la solitude, qu’ils l’avaient chargée de rendre son pays indépendant, d’aller délivrer Orléans, assiégé par les Anglais, et de conduire à Reims le Dauphin, fils de Charles VI, pour l’y faire couronner roi de France. Elle ajouta qu’elle était bien décidée à partir seule pour Vaucouleurs, si l’on refusait plus longtemps de l’y accompagner. Son front alors respirait la candeur, et sa bouche la sincérité. Durand Laxart savait que jamais le mensonge n’avait souillé les 25lèvres de sa nièce, qu’elle ne connaissait ni la dissimulation ni la ruse ; il cessa donc de douter, il la crut vraiment inspirée, et cette fois ce fut sérieusement qu’il lui promit de la conduire lui-même dans la ville objet de ses désirs empressés.

Cependant il craignait que la démarche que Jeanne allait faire ne fût inutile et n’exposât cette jeune fille à devenir la risée du pays, et il crut prudent de voir d’abord par lui-même dans quelles dispositions serait le chevalier Robert de Baudricourt. Il partit donc seul, prétextant quelques affaires urgentes dans le voisinage, et se rendit promptement à Vaucouleurs. Admis en présence du gouverneur de cette ville, il lui exposa le motif de son voyage, lui fit connaître les visions de Jeanne, et son vif désir d’aller trouver le Dauphin. Baudricourt regarda ces prétendues visions comme le résultat d’un cerveau malade, et conseilla au bon paysan de reconduire chez ses parents cette jeune folle, qu’il guérirait, disait-il, en la souffletant. Durand Laxart, qui s’attendait bien un peu à ne pas faire grand effet sur l’esprit du chevalier, ne fut point surpris de cette réponse ; j’ajouterai même que ses doutes sur la mission de sa nièce se réveillèrent, et qu’il se promit bien de tenter auprès d’elle un dernier effort pour la décider à rentrer 26dans sa famille. De retour au Petit-Burey, il avoua franchement à Jeanne la démarche qu’il venait de faire, lui dit qu’elle avait été complètement infructueuse, et la conjura, dans les termes les plus pressants, de renoncer à son projet. Mais ses prières furent sans résultat sur l’esprit de la jeune fille. Les difficultés ne l’effrayaient pas ; elle saurait braver tous les obstacles avec l’aide de Dieu… Elle resta inébranlable dans sa résolution, et son oncle ne put faire autrement que de la conduire dans cette même ville qu’il venait à peine de quitter.

Il y avait huit jours qu’elle était au Petit-Burey, quand elle partis avec lui ; huit jours qui lui avaient semblé un siècle, tant elle était impatiente d’obéir aux ordres du Seigneur ! Elle fit son entrée à Vaucouleurs à la fête de l’Ascension. Elle, commença par s’acquitter de ses devoirs de piété ; elle assista avec un recueillement angélique au saint sacrifice de la messe ; puis, après s’être mise sous la protection de la reine des cieux, elle fit prévenir le gouverneur de son arrivée ; elle lui fit savoir qu’elle venait lui offrir ses services pour la défense du roi. Le gouverneur, qui déjà avait trouvé importune la démarche tentée par l’oncle, s’irrita de se voir encore dérangé pour une affaire ridicule à ses yeux. 27Il fit répondre à Jeanne d’Arc qu’il lui conseillait de retourner au plus vite dans son village et de s’y occuper du soin de son troupeau ; que Charles pouvait se passer du bras d’une bergère, et que jamais elle n’obtiendrait l’autorisation de paraître à la cour. À cette nouvelle, Jeanne montrera-t-elle de la faiblesse ? son énergie l’abandonnera-t-elle ? Non, non. Sa volonté est plus ferme que jamais, et il faut à tout prix qu’elle parle à Baudricourt. Elle insiste donc ; elle sollicite de nouveau une entrevue, la disant indispensable pour le bonheur de la France. Fatigué de ces instances et voulant se débarrasser de cette importune ; le chevalier consent enfin à l’entendre. Jeanne se présente devant lui avec assurance, et lui déclare d’un ton ferme et modeste tout à la fois que c’est le ciel qui l’a choisie pour arracher la France aux malheurs qui pèsent sur elle ; que Dieu lui a promis d’être son guide, et de rendre son bras triomphant. Mais tout ce qu’elle put dire fut inutile ; elle essuya un nouveau refus.

Vivement affligée du mauvais succès de cette nouvelle démarche, elle alla se prosterner au pied des autels et chercher dans la religion un remède à ses douleurs. Chaque jour on la voyait dans le temple prier avec ferveur, souvent elle se présentait 28au tribunal de la pénitence, souvent elle s’approchait de la table sainte ; son front, humblement penché vers la terre, semblait alors ne rêver que les cieux. Tous ceux qui étaient témoins de son angélique piété ne pouvaient s’empêcher de l’admirer, et ils se sentaient saisis pour elle d’un saint respect.

Ses vertus volaient de bouche en bouche, et dans toute la ville retentissaient les louanges de cette vertueuse jeune fille. On venait la visiter à l’envie ; on se plaisait à l’écouter quand elle racontait ses visions. Quand elle pleurait, en se plaignant des obstacles qu’elle rencontrait, on pleurait avec elle. Sa naïveté, sa candeur, sa sincérité lui gagnèrent en peu de temps tous les cœurs, et chacun crut bientôt à ses paroles. En apprenant que toutes les personnes qui s’étaient entretenues avec elle demeuraient convaincues de la vérité de ses assertions, Baudricourt lui-même ne savait plus ce qu’il fallait en penser. Lui, naguère si incrédule, il hésite maintenant, il est incertain. Encore quelques jours, et ses doutes peut-être se seront évanouis, et peut-être on le verra mieux disposé en faveur de celle que tout Vaucouleurs appelle déjà l’inspirée, l’envoyée du ciel. Mais Jeanne d’Arc doit partir sans plus de 29retard ; son oncle ne peut rester plus longtemps, et ses parents, d’ailleurs, que penseraient-ils, que diraient-ils d’une plus longue absence ? Elle adresse ses adieux aux nombreux amis qu’elle a su se taire, leur promet de les revoir bientôt, puis elle retourne au Petit-Burey. Il est probable que Jacques et Isabelle n’eurent point connaissance du voyage de leur fille à Vaucouleurs. Toujours est-il qu’ils ne lui en parlèrent pas quand ils la revirent.

30IV.

  • Jeanne revient à Vaucouleurs.
  • Sa seconde entrevue avec Baudricourt.
  • Elle part avec une escorte pour Chinon.

La persévérance était une des vertus de Jeanne d’Arc ; aussi toutes les difficultés qu’elle avait rencontrées ne la rebutèrent point. Huit mois environ après son premier voyage, elle revint supplier son oncle d’avoir encore une fois l’obligeance de l’accompagner à Vaucouleurs, lui affirmant d’un ton vraiment inspiré que ses voix lui avaient promis 31que cette nouvelle démarche serait couronnée d’un plein succès. Durand Laxart crut aux paroles de sa nièce ; le moindre doute, cette fois, ne put pénétrer dans son cœur ; aussi n’hésita-t-il pas : il consentit sur-le-champ à la conduire.

Aussitôt que la nouvelle de son arrivée se fut répandue, de nombreuses visites lui furent faites. On venait à la hâte, de tous les points de la ville, rendre hommage à celle que l’on regardait comme l’envoyée du Seigneur. Plusieurs grands personnages même, qui ne l’avaient point encore vue, mais qui avaient entendu célébrer ses louanges, se présentèrent dans la maison où elle était descendue, afin de juger par eux-mêmes du mérite de cette jeune bergère ; ils furent tellement frappés de la conversation qu’ils eurent avec elle, qu’ils s’offrirent avec empressement de la conduire à la cour de Charles VII. Jeanne ne crut pas devoir mettre à profit leurs bonnes dispositions ; il lui fallait l’assentiment du gouverneur et une lettre de recommandation de sa part. Baudricourt enfin lui accorda ce qu’elle désirait depuis si longtemps.

Aussitôt qu’on sut dans la ville la décision du gouverneur, l’autorisation qu’il venait de lui accorder de partir pour Chinon, la joie fut à sou comble ; on était heureux de voir que cette jeune prophétesse 32allait pouvoir enfin remplir sa noble mission. Mais Jeanne avait déclaré qu’elle devait cesser de porter les habits de son sexe ; aussi s’empressa-t-on de lui fournir tout ce qui était nécessaire à son équipement. On lui fit faire une robe d’homme, des bottines, et le reste des vêtements particuliers au sexe dont elle voulait adopter le costume ; on lui fit présent d’un cheval ; Baudricourt lui-même lui donna une épée, et lui fournit une escorte qui jura devant lui de mener cette jeune fille saine et sauve au roi. Jeanne cependant ne crut pas devoir entreprendre son voyage sans instruire enfin ses parents de la nécessité où elle était de les quitter ; elle leur fit écrire que Dieu l’appelait loin d’eux, et qu’elle devait obéir ; qu’elle les conjurait de lui pardonner les peines que son absence allait leur causer, et qu’elle se recommandait à leurs prières. Ces bonnes gens étaient dévoués à la cause de Charles VII ; ils étaient bons et vertueux. Aussi peut-on croire qu’ils accordèrent bien volontiers à leur fille chérie le pardon qu’elle sollicitait, et que bien des fois leurs prières ferventes s’élevèrent pour elle jusqu’aux cieux.

Enfin l’heure du départ a sonné. Tout Vaucouleurs est alors sur la place où se trouvent Jeanne et ceux qui vont l’accompagner. On ne pouvait se 33lasser de contempler cette bergère de dix-huit ans qui tenait en ses mains les destinées de la France ; on admirait son héroïque courage ; et puis on était heureux de la voir en costume de guerrière. Quelques personnes, s’étant approchées d’elle, lui firent part de leurs craintes, lui représentèrent qu’elle s’exposait à de bien grands dangers.

— Un grand nombre d’hommes d’armes, lui disait-on, stationnent dans les environs de Vaucouleurs.

— Je ne crains pas les hommes d’armes, répondit-elle avec une fermeté au-dessus de son âge et de son sexe, et je trouverai le chemin libre ; car s’il y a des hommes d’armes sur la route, j’ai Dieu mon Seigneur qui me fera mon chemin jusqu’à monseigneur le Dauphin.

Après avoir ainsi rassuré tous ceux qui lui parlaient intérêts (et ils étaient nombreux), tout d’ailleurs étant réglé pour le départ, Jeanne et ceux qui l’escortaient sortirent des murs de Vaucouleurs, le 13 février 14284. Parmi ceux qui l’accompagnaient, il s’en trouvait qui n’étaient pas sans crainte. Plusieurs la connaissaient à peine et n’avaient point eu le temps de s’enthousiasmer pour elle. Aussi, le premier jour de leur voyage, éprouvèrent-ils de grandes inquiétudes… Et ce n’étaient 34point pour cela des gens sans cœur ; car leurs inquiétudes étaient bien fondées : les Bourguignons et les Anglais occupaient tout le pays qu’ils avaient à parcourir. Que serait devenue une simple escorte, attaquée par tant d’ennemis ? Toutefois, ils ne rencontrèrent aucun obstacle. Voyant qu’ils avaient déjà voyagé un jour et une nuit sans accident fâcheux, Jeanne d’ailleurs les encourageant par son assurance surnaturelle, ils commencèrent à craindre moins ; ils crurent enfin que Dieu lui-même les conduisait. Cependant, malgré la confiance qu’ils avaient dans les promesses de la jeune bergère, ils ne voulurent point souscrire au désir qu’elle avait de suivre toujours le chemin le plus direct. Ils évitèrent avec soin la grande route et les villes un peu importantes, de peur d’être reconnus et attaqués. De Saint-Urbain, bourg situé sur la Marne, jusqu’à Auxerre, ils ne suivirent que des sentiers détournés. Arrivée à Auxerre, Jeanne, à force de sollicitations, obtint de ses compagnons d’assister à la messe dans la principale église. À peine avait-elle rempli ce devoir religieux, que déjà elle chevauchait sur la route de Gien. Le ciel la favorisa dans cette partie de son voyage, comme il l’avait favorisée depuis son départ de Vaucouleurs ; il ne lui arriva rien de fâcheux. 35Enfin, la voilà dans une ville de la domination française, dans une ville dévouée à son roi, et qui n’a point encore subi le joug de l’étranger. Gien est restée fidèle. Quelle doit être alors sa joie en pensant qu’elle peut maintenant s’entretenir avec des Français, leur dire tout son amour pour la France, leur annoncer les miséricordes de Dieu et les victoires qu’elle allait remporter sur les Anglais ! Et puis Orléans n’est plus qu’à quinze lieues de là, Orléans si constant dans sa fidélité, quoique éprouvé par bien des malheurs. Ah ! si quelqu’un du moins pouvait porter à ses infortunés habitants la nouvelle de son approche, et leur dire que son bras a été choisi pour rompre leurs chaînes et les rendre triomphants ! Telle était aussi la pensée de Jeanne. Mais réjouis-loi, fille sainte et généreuse, tes vous sont exaucés. Déjà ton nom leur est connu, ils savent maintenant qu’une jeune bergerette a passé par Gien, qu’elle a annoncé qu’elle se rendait vers le Dauphin, et qu’elle venait par ordre, de Dieu faire lever le siège d’Orléans et conduire ensuite le roi à Reims, pour y être sacré. Quoique réduits à la dernière extrémité, leur courage ne les abandonnera pas ; ils ont confiance en toi et dans celui qui t’envoie.

Jeanne et les siens passèrent la Loire et continuèrent 36leur route vers Chinon. Ils avaient déjà parcouru un espace de soixante-quinze lieues. Il leur en restait, il est vrai, encore presque autant à parcourir ; mais du moins ils ne devaient plus rencontrer maintenant que des provinces restées françaises, et, par conséquent, point d’obstacles à craindre, plus de dangers à redouter pour ses compagnons de voyage. Plusieurs jours de marche s’écoulèrent, et l’on arriva à Fierbois, petit village de Touraine, qui n’est éloigné de Chinon que de six lieues. Jeanne ne voulut pas aller plus loin, sans avoir fait avertir le Dauphin de son approche. Elle lui envoya donc une lettre portant en substance, qu’elle désirait savoir si elle devait entrer dans la ville où il était, qu’elle avait bien cheminé l’espace de cent cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours, et qu’elle savait beaucoup de choses qui lui seraient agréables.

En attendant une réponse, elle donna tout son temps à la religion. Dans le village se trouvait une église dédiée précisément à sainte Catherine, l’une de ses protectrices ; c’est là qu’elle passait toutes ses heures, priant dans le plus profond recueillement, et remerciant le Seigneur des insignes faveurs qu’il lui avait accordées pendant son long voyage. Mais la réponse de Charles ne se fit pas 37longtemps attendre. Aussitôt qu’on l’eut reçue, on se remit en marche, et l’on arriva à Chinon le même jour, avant midi. Jeanne se logea dans une hôtellerie, près du château du roi. Malgré les nombreux détours que ses compagnons avaient cru prudent de lui faire prendre, elle n’avait mis que onze jours pour accomplir heureusement son voyage.

38V.

  • Arrivée de Jeanne d’Arc auprès du roi.
  • Hésitation de Charles VII.
  • Départ de Jeanne pour Orléans.
  • Les Anglais sont obligés de lever le siège de cette ville.

Au moment où Jeanne d’Arc arriva à Chinon, les affaires du royaume étaient dans le plus déplorable état. Les Anglais, triomphants de toutes parts, voyaient, chaque jour s’accroître leur puissance. Orléans, le dernier rempart de la monarchie, allait tomber enfin au pouvoir de ses ennemis ; cette ville, assiégée depuis sept mois, était réduite à la plus affreuse extrémité ; elle n’avait plus de vivres, et aucun secours ne lui arrivait. Charles ne pouvait rien pour celle cité fidèle : il 39manquait et de troupes et d’argent. Le royaume des lis touchait à sa ruine, et le plus grand désespoir régnait à la petite cour de Chinon ; un miracle seul pouvait sauver l’infortuné Charles VII. L’arrivée de la bergère de Domrémy aurait donc dû être saluée comme une grande faveur des cieux, et les promesses merveilleuses qu’apportait cet ange libérateur méritaient d’être accueillies avec un saint transport, avec le plus vif enthousiasme. Il n’en fut cependant pas ainsi. En apprenant que Jeanne était à Chinon, et qu’elle sollicitait l’honneur de lui être présentée sans retard, Charles hésita sur le parti qu’il devait prendre. Il n’ignorait pas que pour lui elle venait d’accomplir un voyage miraculeux, et il ne savait plus s’il devait l’entendre. Il rassembla donc ses conseillers, et leur demanda ce qu’il avait à faire. Après un vif débat, il fut décidé que des prélats nommés par le roi seraient chargés d’examiner cette jeune fille et de l’interroger avec la plus scrupuleuse attention. Les prélats à qui cet examen fut confié allèrent donc la trouver ; ils lui adressèrent questions sur questions, et lui demandèrent, entre autres choses, pour quel motif elle était venue de si loin.

— Je suis venue, leur répondit-elle avec une noble fermeté, pour accomplir la volonté du roi 40des cieux ; c’est lui qui m’a ordonné de faire lever le siège d’Orléans, et de conduire ensuite le roi à Reims, pour l’y faire sacrer et couronner.

À la suite de cette première conférence, les avis étaient partagés. Les uns prétendaient que le roi ne devait pas croire aux paroles de Jeanne ; les autres disaient que, puisqu’elle soutenait qu’elle était inspirée de Dieu, et qu’elle avait à dire au prince des choses que seul il devait entendre, il était nécessaire qu’elle fût reçue à la cour. L’indécision de Charles n’en fut alors que plus forte. Il prit le parti de la faire examiner de nouveau, et d’envoyer en même temps à Vaucouleurs et à Domrémy prendre des informations sur la conduite de cette bergère, sur son caractère et ses mœurs.

Les nouveaux examens qu’on fit subir à Jeanne lui furent de plus en plus favorables, et ne servirent qu’à faire briller d’un plus vif éclat ses précieuses qualités. On ne trouva rien en elle qui pût donner le droit d’élever des doutes sur sa sincérité, et, le troisième jour de son arrivée, on décida qu’elle serait présentée à Charles VII.

Lorsque le roi lui fit dire de se rendre au château, elle versa des larmes, mais des larmes bien douces : le bonheur et la joie les faisaient couler. 41Elle était si heureuse de pouvoir dire enfin à son prince qu’elle était envoyée pour le venger et lui rendre l’héritage de ses pères !

Elle fut introduite dans les appartements du roi par le comte de Vendôme. Aussitôt qu’elle fut devant son souverain, elle le salua humblement, et, s’agenouillant devant lui, selon l’usage :

— Je viens et suis envoyée de la part de Dieu, lui dit-elle, pour porter secours à vous et à votre royaume ; je veux aller faire la guerre aux Anglais.

Le roi, l’ayant fait relever, la prit à part, et eut avec elle un long entretien ; et, pendant qu’elle parlait, les spectateurs voyaient la satisfaction se peindre sur le visage du princes. S’étant rapproché des seigneurs de sa cour, il leur déclara qu’il était obligé de reconnaître en cette belle jeune fille quelque chose de surnaturel, et d’avoir confiance en elle.

Et cependant les examens continuèrent encore à Chinon ; ils furent toujours à son avantage. Enfin il fut résolu qu’elle serait conduite à Poitiers ; c’était là que le parlement avait été transféré, c’était là que se trouvaient les docteurs les plus profonds ; on pensait que les examens auxquels elle serait soumise dans cette ville auraient plus de portée, 42et qu’il en jaillirait de plus grandes lumières. Jeanne partit donc pour la capitale du Poitou. Aussitôt qu’elle y fut arrivée, le conseil du roi s’assembla ; il était présidé par l’archevêque de Reims. Ce prélat fit venir les plus célèbres docteurs en théologie, et leur déclara qu’ils étaient chargés, au nom du roi, d’interroger la jeune prophétesse, d’examiner avec la plus minutieuse attention, si l’on pouvait ajouter foi à ses paroles, croire à ses promesses, et agréer ses services.

Jeanne n’avait point encore eu d’examen aussi sévère à subir ; ses nouveaux interrogateurs se montrèrent beaucoup plus rigides que ceux de Chinon. Toutes les questions imaginables lui furent adressées, on souleva contre elle une foule d’objections toutes plus fortes les unes que les autres ; mais la bergère de Domrémy sortit victorieuse de cette dure épreuve, et tous les docteurs restèrent interdits de la sublimité de ses réponses. Le lendemain, plusieurs personnages, notables allèrent la voir ; ils doutaient, avant de l’avoir vue et entendue ; mais tous ensuite étaient forcés de s’écrier : C’est une créature de Dieu ! Sa conduite édifiante, son langage, ses réponses pleines de prudence, tout rendait cette noble fille l’objet du respect et de l’admiration générale. À cette époque, revinrent les 43envoyés que le roi avait chargés d’aller s’enquérir de la réputation et des mœurs de Jeanne dans son pays natal ; ce qu’ils dirent ne fit qu’augmenter la considération dont elle jouissait déjà à Poitiers. Ses examinateurs alors ne craignirent plus de déclarer que tout militait en sa faveur, et qu’on pouvait l’envoyer au secours d’Orléans. Elle fut aussitôt reconduite à Chinon. Trois semaines s’étaient écoulées, à son grand regret, pendant ces diverses épreuves, et depuis son arrivée à la cour.

Le roi envoya le duc d’Alençon à Blois pour y préparer un convoi de vivres et de munitions de guerre que Jeanne devait faire entrer à Orléans. Cette ville était alors, il est vrai, entourée de bastilles anglaises et de nombreuses redoutes ; mais cependant elle n’était pas tellement investie, qu’il n’y entrât, de temps à autre, des guerriers du parti du roi. Jeanne, pendant ces préparatifs, mourait d’ennui à Chinon… Elle soupirait après le moment de son départ. Cédant à sa noble impatience, Charles lui permit d’aller jusqu’à Tours attendre que tout fût prêt pour l’expédition. Il lui donna des gens pour sa garde et pour son service, et tout l’équipage d’un général d’armée ; elle eut aussi un aumônier, qui ne la quitta plus. De tous les avantages que lui procurait sa nouvelle situation, ce fut 44là certainement celui auquel elle fut le plus sensible. Le roi fit faire pour elle une armure complète et propre à la forme de son corps. La jeune guerrière voulut avoir aussi un étendard, et elle désigna elle-même la manière dont il devait être peint ; sur cet étendard apparaissait le Sauveur du monde, tenant un globe dans ses mains.

Cependant le duc d’Alençon faisait les plus grands efforts pour accélérer les préparatifs du convoi qu’on devait envoyer aux Orléanais. Tout étant prêt, Jeanne partit de Tours avec toute sa maison pour se rendre à Blois. Elle séjourna dans cette ville pendant trois jours, parce qu’il lui fallut attendre que les vivres qu’on y amenait dans des bateaux fussent arrivés. C’est à Blois qu’elle se revêtit pour la première fois de ses armes. Cette fille généreuse désirait faire couler le moins de sang possible ; aussi, pendant son séjour à Blois, elle fit porter aux chefs des Anglais une lettre où elle leur ordonnait, au nom de Dieu, d’abandonner le siège d’Orléans, de quitter la France, et de se retirer dans leur pays. Cette lettre n’avait pas été écrite par elle (Jeanne ne savait ni lire ni écrire), mais c’est elle qui l’avait dictée, puis elle l’avait signée d’une croix.

Enfin, les vivres sont chargés sur des chars, et les troupes, au nombre de 6.000 hommes, rangées sous les bannières de leurs chefs. On quitte Blois le 24 avril 1429. La petite armée marchait en bon ordre sous le commandement de Jeanne d’Arc, et précédée des prêtres de Blois, qui faisaient retentir l’air de chants religieux. Après trois jours de marche on arriva aux environs d’Orléans. Jeanne y fit son entrée le 27, à huit heures du soir, armée de toutes pièces et montée sur un magnifique cheval blanc. Elle fut reçue avec un enthousiasme impossible à décrire, par tous les habitants qu’elle arrachait d’abord à la disette, et qu’elle allait bientôt rendre à la liberté. Partout on se pressait sur son passage ; hommes, femmes, enfants, vieillards, tous la bénissaient comme leur libératrice ; le ciel retentissaient de leurs cris de joie, et le nom de Jeanne d’Arc était portée par eux jusqu’aux nues. Ils savaient ce qu’elle avait promis de faire, et ils croyaient à ses promesses : auraient-ils pu dès lors la voir entrer dans leurs murs sans être transportés d’allégresse, et sans faire éclater leur reconnaissance ? Jeanne, attendrie et les yeux baignés de larmes, répondait par des paroles de bonté et de douceur à ces infortunés qui avaient tant souffert ; elle les exhortait à avoir bonne confiance en Dieu, 46les assurant que sous peu de jours tous leurs maux auraient cessé…

Dès le lendemain matin, Jeanne d’Arc se rendit chez Dunois, jeune prince plein de bravoure, qui depuis sept mois arrêtait, au pied des murs d’Orléans, les progrès de la puissance anglaise ; les principaux chefs de guerre, les La Hire, les Florent d’Illiers, les Jean de Gamache, etc., s’y étaient alors réunis. Son intention était de se concerter avec lui sur ce qu’il y avait à faire. Son avis à elle était d’attaquer l’ennemi sans plus de retard ; mais des objections s’élevèrent, et plusieurs des chefs étaient loin de penser comme elle. Jeanne fut irritée de voir que l’on refusait d’aller ce jour-là donner assaut aux bastilles anglaises. Forte des ordres du roi, qui avait commandé qu’on lui obéit en tout, et de l’autorité émanée du ciel dont elle se croyait investie, elle allait résister à ses adversaires ; mais, craignant de semer la division parmi les chefs, elle consentit à attendre encore quelques jours. Il fut donc arrêté qu’on n’en viendrait aux mains qu’après l’arrivée des troupes qui avaient escorté le convoi, mais qui, par suite de circonstances indépendantes de la volonté de Jeanne, avaient été obligées de retourner jusqu’à Blois.

La jeune inspirée voulut profiter du temps qui 47lui restait pour tenter encore une démarche pacifique et envoya sommer les Anglais de se retirer au plus vite. Cette sommation resta sans succès comme la première : on n’y répondit que par les plus sanglants outrages.

Enfin, les troupes tant désirées firent leur entrée à Orléans le 4 mai ; elles s’avançaient en silence, d’un pas lent et solennel. À leur tête étaient des prêtres, célébrant par leurs chants la puissance de Dieu, et portant une bannière sacrée sur laquelle était l’image du Rédempteur des hommes. On les reçut avec des cris de joie que les Anglais durent entendre de leurs redoutes.

Ce jour-là même on en vint aux mains. Jeanne, couverte de ses armes, et étendard déployé, s’avance avec intrépidité vers la bastille de Saint-Loup, située à l’est de la ville, forteresse également formidable et par la force de son enceinte et par la bravoure de ses défenseurs. Arrivée devant les retranchements de cette bastille, elle commande l’assaut. Les Français, à sa voix, font des prodiges de valeur ; les Anglais, de leur côté, se défendent avec énergie ; mais ils ne peuvent empêcher la victoire de pencher du côté de leurs ennemis. Jeanne d’Arc combat contre eux, elle doit vaincre. Après trois heures d’assaut la bastille fut emportée 48de vive force, et tout ce qui refusa de se rendre fut passé au fil de l’épée. La forteresse fut rasée, et l’on réduisit en cendres tout ce qui pouvait être la proie des flammes. Les soldats alors rentrèrent en bon ordre à Orléans, où ils furent reçus avec un saint enthousiasme.

Le lendemain, Jeanne ne voulut pas livrer de combat : c’était le jour de l’Ascension. N’était-il pas juste de sanctifier ce jour, et d’offrir son tribut de reconnaissance et d’amour à celui qui venait d’accorder la victoire à ses armes ? Mais il fut décidé qu’on recommencerait après la fête. Avant d’en venir à une seconde attaque, notre jeune héroïne voulut une dernière fois recourir à une démarche pacifique. Elle sortit donc de la ville, s’approcha des bastilles anglaises, et envoya à ses ennemis une troisième sommation de se retirer ; pour la leur faire parvenir, elle attacha la lettre au bout d’une flèche et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais, en leur criant : Lisez, voici des nouvelles. Il lui fut répondu par des paroles d’insultes et de mépris.

Le vendredi 6 mai, tous les préparatifs étant faits pour l’attaque qu’on se proposait d’entreprendre ce jour-là, on sortit de la ville dès le matin et l’on se dirigea vers une bastille située au 49sud et appelée la bastille des Augustins. Jeanne s’y fit remarquer, au milieu de la mêlée, par son intrépidité et son enthousiasme héroïque ; elle semblait défier les traits des ennemis. De part et d’autre on se battit avec acharnement ; mais la victoire se déclara encore pour les Français. Leur vigoureuse résistance sut triompher de toutes les difficultés, la bastille fut emportée d’assaut et devint aussitôt la proie des flammes ; la plupart de ses défenseurs furent passés au fil de l’épée ; ceux que la mort épargna se sauvèrent dans la forteresse des Tournelles, devant laquelle on mit le siège dès le soir même.

Cette bastille, située au sud de la ville, comme celle des Augustins, était celle sur laquelle les Anglais devaient compter le plus et devant laquelle les Français devaient rencontrer les plus grands obstacles. Elle était défendue par deux boulevards ou redoutes, l’un du côté d’Orléans, et l’autre du coté de la campagne ; des fossés larges et profonds l’environnaient, et on la regardait comme imprenable. Comme l’attaque ne devait, vu l’heure avancée du jour, commencer que le lendemain, Jeanne voulait passer la nuit devant cette forteresse avec les autres chefs de guerre. Mais elle n’avait de la journée pris aucune nourriture (elle 50faisait jeune le vendredi), et elle était exténuée de fatigue ; aussi les chefs, la conjurèrent-ils de retourner à Orléans, désirant qu’elle réparât ses forces épuisées et qu’elle prit un peu de repos. Après avoir refusé avec énergie, disant qu’elle ne voulait point abandonner les troupes, elle se vit enfin forcée de céder à leurs instances, et elle rentra dans la ville, accompagnée de son page Louis de Contes.

Pendant toute la nuit les habitants d’Orléans traversèrent la Loire à l’aide de petites barques, et portèrent des vivres à l’armée restée devant les Tournelles.

Le samedi 7 mai, aussitôt qu’il fit jour, la jeune héroïne prit ses armes et se disposa à aller conduire l’attaque. Elle monta à cheval et se dirigea vers la porte de Bourgogne ; mais son enthousiasme avait passé dans tous les cœurs, et chacun voulait se montrer digne d’elle ; aussi, quand elle voulut sortir de la ville, une grande partie de la garnison ainsi qu’une foule d’Orléanais s’attachèrent à ses pas, heureux et fiers d’aller vaincre ou mourir avec elle ; rien ne put s’opposer à leur départ.

Jeanne passa la Loire sans obstacles avec tous ceux qui l’avaient suivie. Aussitôt qu’elle eut touché 51terre, elle rassembla tous les chefs de guerre pour s’entendre avec eux sur les moyens de se rendre maîtres de la redoutable bastille des Tournelles. On tint donc conseil ; il fut décidé que toutes les forces seraient d’abord dirigées contre la grande redoute ou boulevard qui s’étendait au-devant de la bastille. À l’instant même, les troupes sont rangées en bataille, le signal est donné, et le boulevard est assailli de toutes parts. L’air martial de la fille de Jacques d’Arc électrisait tous les soldats, et l’engagement ne tarda pas à devenir général. Les Français avaient à leur disposition une artillerie formidable qu’on avait amenée d’Orléans ; l’artillerie des Anglais n’était pas moins considérable. Servies de part et d’autre avec la même habileté et le même, zèle, elles tonnent avec un épouvantable fracas ; d’épais nuages de fumée s’élèvent dans les airs avec les cris des blessés ; la mort compte de nombreuses victimes du côté des assiégés et du côté des assiégeants. Emportés par leur courage, de nobles chevaliers s’élancent dans les fossés, s’efforcent de gravir les retranchements, et combattent main à main avec les guerriers ennemis. Partout les plus généreux efforts, et chaque combattant est un héros ! La mort frappait toujours, et la victoire restait incertaine.

52Beaucoup de Français avaient succombé, beaucoup d’autres avaient reçu d’horribles blessures. On combattait depuis cinq heures ; la lassitude et le découragement commençaient à se faire sentir.

Jeanne seule était infatigable ; seule elle espérait encore dans celui qui deux fois déjà l’avait rendue victorieuse. Animée d’un enthousiasme indomptable, elle était partout à la fois, dictant des ordres, ranimant les soldats, ramenant à la charge ceux qui voulaient reculer, donnant à tous l’exemple du courage et leur promettant la victoire ; cependant les Français faiblissaient. Ne prenant conseil que de son intrépidité, elle s’élance dans le fossé, saisit une échelle, l’applique contre le boulevard, afin de l’escalader ; elle monte, mais une flèche ennemie la frappe entre le cou et l’épaule ; elle tombe. Elle est aussitôt entourée d’Anglais avides de la faire prisonnière. Dans ce danger imminent, elle se relève à demi et se défend avec un courage héroïque, frappant de son épée tous ceux qui l’approchent. Jean de Gamaches l’aperçoit ; il vole à son secours, massacre de sa hache plusieurs ennemis, et, par ses efforts surhumains, donne aux Français le temps d’éloigner la jeune guerrière du champ de bataille. On la désarma et on l’étendit 53sur un lit de gazon. Sa blessure était profonde ; elle perdit bientôt connaissance. Revenue à elle au bout de quelques instants, elle arracha elle-même le trait de sa blessure avec un sang-froid qui frappa d’admiration tous ceux qui l’entouraient. Le sang coulait avec force, et il semblait difficile de l’arrêter.

— C’est de la gloire, dit-elle, et non du sang qui coule.

On s’empressa de laver la plaie, et l’on y mit un appareil.

La consternation la plus profonde régnait parmi les troupes. Qu’allaient-elles devenir sans leur ange tutélaire !… Voyant leurs soldats découragés, les chefs crurent alors nécessaire de remettre l’entreprise à un autre jour ; on sonna donc la retraite. Déjà l’on abandonnait le pied du boulevard. Jeanne alors, oubliant et ses fatigues et sa blessure, prend son étendard, remonte à cheval, s’élance vers le boulevard, en criant qu’on la suive, et elle commande l’assaut. Les Français ne restèrent point sourds à sa voix ; enflammés d’un courage tout nouveau, ils se mirent à escalader le boulevard.

Leurs efforts furent enfin couronnés de succès. C’est en vain que les Anglais leur opposèrent la 54plus vive résistance, c’est en vain qu’ils luttèrent avec le courage du désespoir ; il leur fallut céder. Pendant qu’un des boulevards tombait ainsi au pouvoir de Jeanne d’Arc, l’autre était emporté d’assaut par les guerriers qui devaient rester dans la ville pendant l’attaque, mais que leur désir de prendre part à la gloire de leurs compagnons d’armes avaient entraînés vers le boulevard du nord des Tournelles.

Les boulevards une fois conquis, la bastille n’opposa plus qu’une faible et courte résistance. Les Français ne tardèrent pas à en être maîtres. Les guerriers et les chefs illustres qu’elles renfermaient périrent par le fer ou furent ensevelis dans les flots.

On avait combattu depuis le matin jusqu’au coucher du soleil, et les deux armées avaient montré la même ardeur, le même courage. Après cette éclatante victoire, l’inspirée de Domrémy rentra dans Orléans, et son entrée fut un véritable triomphe. Les cris de joie éclatèrent partout sur son passage, les airs retentissaient de ses louanges. On se pressait pour la voir, la remercier et la bénir ; son nom était chanté par toutes les bouches à la fois. Aussitôt, par ordre de Jeanne, le bruit des cloches se fit entendre en signe de réjouissance, et 55l’on s’empressa d’aller dans son temple remercier le Dieu des armées de la nouvelle victoire qu’il venait d’accorder à son peuple.

Lorsque Jeanne d’Arc fut rentrée dans sa demeure, un nouvel appareil fut posé sur sa blessure, dont elle ne tarda pas à être parfaitement guérie.

Les Anglais avaient plusieurs autres bastilles, et ils auraient pu lutter encore. Mais ils avaient perdu plus de 8.000 hommes en trois jours de combat, et ils venaient de se voir enlever la plus redoutable de leurs forteresses, celle sur laquelle ils comptaient le plus ; aussi furent-ils plongés dans le plus profond désespoir. Pendant la nuit, leurs généraux tinrent conseil, et il fut arrêté qu’on lèverait le siège. Le lendemain, dès le matin, ils rassemblèrent leurs troupes, et ils s’éloignèrent d’Orléans. Les Français, en les voyant partir, voulurent s’attacher à leur poursuite ; mais Jeanne, aussi généreuse que brave, s’y opposa.

— Laissez aller les Anglais, leur disait-elle, et ne les tuez pas ! Ils s’en vont, il me suffit de leur départ.

Huit jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Jeanne d’Arc dans Orléans, et trois seulement avaient été employés à combattre. Trois jours seulement pour délivrer une ville tenue fortement assiégée depuis sept mois ! Qui ne verrait là le doigt de Dieu ? Oui, Dieu seul pouvait opérer un tel prodige, et c’est à juste titre que notre vertueuse bergère s’était dite inspirée.

Pour perpétuer le souvenir de l’heureuse délivrance de leur cité, les Orléanais instituèrent une fête publique en l’honneur de leur libératrice.

57VI.

  • Jeanne d’Arc vole à de nouvelles victoires.
  • Elle triomphe à Jargeau, à Beaugency, à Patay.

Dès le lendemain de la levée du siège, Jeanne d’Arc se disposa à quitter Orléans. Mais pourquoi tant se hâter ? Pourquoi s’éloigner sitôt des lieux témoins de sa bravoure et de ses exploits ? Pourquoi se presser d’abandonner tant d’heureux qu’elle a faits, et qui se plaisent à lui témoigner leur amour et leur reconnaissance ? Ah ! c’est qu’elle veut porter elle-même de bonnes nouvelles à son roi ; et 58puis sa mission n’était point accomplie : il lui restait à conduire Charles VII à Reims… Et Dieu ne l’avait, disait-elle, envoyée que pour un an. Elle fit donc ses adieux aux bons et fidèles Orléanais, et elle sortit de leurs murs le lundi 19 mai. Charles, pour se trouver plus à portée du théâtre de la guerre, s’était rendu au château des Loches, petite ville sur l’Indre, à neuf lieues sud-est de Tours ; c’est là que l’intrépide guerrière porta ses pas. Le roi fut enchanté de revoir cette fille des champs qui venait de fouler aux pieds l’orgueil des Anglais conjurés à sa perte, et il la reçut avec les plus grands honneurs. Mais ce n’était point les honneurs ni les louanges qu’elle cherchait ; le couronnement de Charles, voilà ce qu’elle voulait. Aussi, à peine lui eut-elle dit sommairement le succès de ses armes, qu’elle lui déclara qu’il fallait partir, sans aucun retard, pour Reims, et s’y faire sacrer. Au lieu d’obéir à celle qui venait de le sauver, le roi resta longtemps indécis ; on vit alors cette même hésitation avec laquelle il avait tout d’abord accueilli Jeanne, quand elle se présenta pour la première fois devant lui. Il rassembla plusieurs fois son conseil, perdant ainsi en ridicules délibérations un temps précieux dont il eût dû faire un plus noble usage. Enfin, forcé de se rendre aux vives sollicitations de la 59guerrière, il lui promit d’entreprendre le voyage de Reims aussitôt qu’on aurait chassé les Anglais des places qu’ils occupaient encore sur la Loire, au dessous et au-dessus d’Orléans. En conséquence, il manda de toutes parts tous ses nobles, pour le suivre dans cette glorieuse expédition. Son appel ne fut pas inutile. La renommée avait déjà porté au loin le nom de la simple bergère, et partout on parlait de ses victoires ; aussi vit-on accourir de tous côtés les chevaliers en état de porter les armes pour la cause sacrée du roi et de la patrie.

Le rendez-vous général avait été fixé à Orléans. Notre héroïne s’empressa donc de revenir dans cette ville, pour veiller à tout et pour hâter le moment d’une nouvelle attaque. On fut bien heureux de la revoir, cette belle et brave libératrice, et on la reçut avec le plus grand enthousiasme ; son retour fut pour elle un nouveau triomphe.

Chaque jour cependant amenait de nouveaux guerriers pleins d’ardeur, et brûlant tous du désir de combattre. Tous les renforts sur lesquels on pouvait compter étant arrivés, on partit le 11 juin, et l’on se dirigea sur Jargeau, ville situé sur la rive gauche de la Loire, à quatre lieues sud-est d’Orléans. L’armée française montait à peu près à 5.000 hommes. Parmi les chefs qui accompagnaient 60Jeanne d’Arc, on remarquait principalement Dunois, le duc d’Alençon, le maréchal de Sainte-Sévère, le seigneur de Graville, Florent d’Illiers, La Hire, etc. Une partie des soldats portaient haches, arbalètes et maillets de plomb. L’artillerie était assez nombreuse, et plusieurs pièces appartenaient à la ville d’Orléans. On s’était d’abord flatté de se rendre maître des faubourgs par surprise ; mais il fallut bientôt renoncer à cet espoir. Le comte de Suffolk avait été averti de l’arrivée de l’armée française. Ce général, plein de bravoure, sortit de la place, et vint lui-même au-devant de ses ennemis, à la tête de toute sa garnison. Étonnés de se voir prévenus, les Français reçoivent le choc avec faiblesse ; ils se troublent, ils reculent ; le désordre règne parmi eux, les chefs eux-mêmes sont alarmés. Dans ce moment critique, transportée d’une noble colère, Jeanne arrache son étendard des mains de celui qui le portait, pique des deux, s’élance au milieu de la mêlée, encourage ses soldats du geste et de la voix ; elle fait appel à leur ancienne valeur. Leur courage aussitôt se réveille, ils se pressent autour de l’intrépide guerrière, honteux d’avoir pu reculer un instant, et marchent au combat, bien décidés à faire payer cher à leurs ennemis leur léger avantage ; on eût 61dit des lions impatients de s’abreuver du sang de leur proie. Les Anglais à leur tour de reculer frappés d’épouvante ; pressés vigoureusement de toutes parts, ils rentrent en désordre dans la ville, trop heureux de n’abandonner que les faubourgs à nos soldats. L’armée française y passa la nuit, sans y être inquiétée. Le lendemain, dès la pointe du jour, on s’apprête à attaquer la place. Jeanne dispose l’artillerie avec un talent extraordinaire, et, dans la matinée, les bombardes et autres machines de guerre commencent à tirer sur la ville. La garnison se composait de guerriers éprouvés et souvent victorieux ; aussi opposaient-ils une héroïque résistance, et leur artillerie nombreuse répondait avec vigueur à celle des assiégeants. Cependant la nôtre produisait un horrible ravage dans la place. Le feu dura toute la journée sans se ralentir, et la nuit même ne vint pas interrompre l’attaque, tant était grande de part et d’autre la soif d’un triomphe ! La perte fut grande du côté des Anglais, et cependant ils ne parlaient point de se rendre. Le lendemain, mêmes canonnades, mêmes sorties sanglantes, même ardeur, même acharnement de part et d’autre. Enfin, fatigué d’une lutte aussi longue et si préjudiciable aux siens, Suffolk, craignant de voir bientôt les Français triomphants, fait demander 62une suspension d’armes pour quinze jours, et s’engage à rendre la place à cette époque, s’il ne se trouve pas en état de soutenir une nouvelle attaque. Le général comptait sur un renfort qui devait lui arriver de Paris, la capitale anglaise de la France ; et cette suspension d’armes était sa planche de salut. Mais sa demande fut mal accueillie. Il fut décidé que le siège continuerait, et les chefs allèrent tout disposer pour une attaque générale. Déjà la trompette guerrière se fait entendre ; Jeanne alors se couvre de son casque, et donne le signal du combat. Elle vole la première à l’assaut ; les Français la suivent de près, ils descendent en foule dans les fossés, dressent de nombreuses échelles contre les remparts ; les voilà sur les murailles ! Ils entrent dans la place l’épée à la main, et, la rage dans le cœur, ils poursuivent les Anglais de rue en rue, de place en place, et jusque dans les maisons. Le sang coulait partout. Plus de onze-cents Anglais périrent dans le désordre et la confusion de cette retraite précipitée. Tout espoir de sauver la ville étant perdu, Suffolk se rendit ; plusieurs autres grands seigneurs suivirent son exemple. Mais les Français avaient aussi des braves à pleurer. Irrités d’une résistance qui leur ayant donné tant de mal, ils firent main basse sur presque 63tout le reste, et n’épargnèrent même pas la ville, dont les habitants avaient eu la lâcheté de s’armer pour les ennemis de la France.

Le soir même de cette victoire, Jeanne et le duc d’Alençon reprirent le chemin d’Orléans, où ils arrivèrent pendant la nuit et où ils furent reçus avec des acclamations unanimes. Jeanne s’empressa alors de faire savoir au roi la prise de Jargeau, preuve nouvelle de la protection du ciel.

Cependant de nouveaux renforts étaient arrivés ; un grand nombre de seigneurs étaient accourus avec leurs vassaux, et l’armée s’élevait à environ 7.000 hommes. On résolut d’aller mettre le siège devant Beaugency, ville située sur la rive droite de la Loire, à six lieues d’Orléans. L’armée se mit en route pour cette nouvelle expédition le lendemain même de la prise de Jargeau. Elle emmenait avec elle beaucoup de vivres et une forte artillerie. Charles VII alors quitta le château de Loches, et se rendit dans la petite ville de Sully-sur-Loire, pour se rapprocher de ses troupes et être à portée de les secourir.

Informe de l’approche des Français, Talbot, qui commandait dans Beaugency, envoya ordre aux Anglais de la garnison de la Ferté-Nabert, aujourd’hui Ferté-Saint-Aubin, d’abandonner promptement 64cette place, et de venir renforcer celle de Beaugency. Voyant ses ordres exécutés, ce général confia le commandement de la place à un autre chef, et alla lui-même au-devant d’un puissant renfort qu’on lui envoyait de Paris. Arrivée devant Beaugency, l’armée française, d’après les ordres de Jeanne d’Arc, livra l’assaut à la place. Elle ne trouva pas là les obstacles qu’elle avait rencontrés à Jargeau. Les Anglais, pour concentrer leurs forces, avaient abandonné la ville et s’étaient retirés dans le château et dans un fort qui défendait la tête du pont ; aussi les Français ne tardèrent-ils pas à être maîtres de la ville. Mais il n’en fut pas ainsi du reste, il leur fallut lutter longtemps et faire d’héroïques efforts. Enfin, grâce à l’activité de Jeanne, le fort et le château tombèrent en leur pouvoir dès le lendemain.

Tout à coup on apprit que les Anglais s’étaient rassemblés en un seul corps d’armée pour venir livrer un combat décisif. En effet, Talbot, Scales et Fastolf, ayant réuni leurs forces, s’avançaient à la hâte à la tête de 4.000 combattants. Leur intention était de secourir le château de Beaugency et de forcer les Français à en lever le siège. Mais il était trop tard… Quand ils aperçurent l’armée française rangée en bataille et prête à les bien recevoir, 65ils se retirèrent avec précipitation, et se rendirent à Meung, petite ville sur la rive droite de la Loire, à quatre lieues sud-ouest d’Orléans. Jeanne d’Arc et tous les seigneurs montèrent alors à cheval et se disposèrent à suivre les ennemis du côté où on les avait vus se retirer. Informés par leurs espions de l’approche de l’avant-garde de l’armée française, les Anglais se hâtèrent de quitter Meung, et se dirigèrent vers Janville, petite ville de la Beauce, à dix lieues sud-ouest de Chartres. Les Français alors hésitèrent à poursuivre plus loin leurs ennemis ; ils redoutaient d’en venir aux mains avec les Anglais en rase campagne, et ils auraient infailliblement rebroussé chemin, si Jeanne n’eût été là pour les encourager et chasser leur terreur. Cette intrépide guerrière ne partageait point leurs craintes.

— Allez hardiment, leur disait-elle, vous êtes sûrs de vaincre.

Sa voix était toute-puissante sur leurs cœurs, et, rassurés par les paroles de celle dont les promesses ne les avaient point encore trompés, ils continuèrent d’avancer. Bientôt les deux armées se rencontrèrent près du village de Patay, situé à six lieues nord-ouest d’Orléans. Les Anglais furent attaqués vigoureusement. Jeanne, plus que tous les autres, fit des 66prodiges de valeur, et l’ennemi ne tarda pas à être mis en déroute. Talbot alors, général plein de courage, fit les plus sublimes efforts pour rallier ses troupes et rétablir le combat ; mais tous ses efforts ne servirent qu’à rendre la défaite plus sanglante : 4.000 Anglais restèrent sur le champ de bataille ; les Français n’eurent à pleurer qu’un seul combattant. Cette victoire fut d’autant plus agréable aux soldats de Charles VII que c’était la première bataille rangée que, depuis huit ans, ils eussent gagnée sur leurs ennemis. Oh ! qu’ils durent alors se féliciter d’avoir suivi les conseils de Jeanne d’Arc !

C’est dans les champs de Patay qu’acheva de s’anéantir cette armée redoutable amenée d’Angleterre par le comte de Salisbury pour consommer l’asservissement de la France. Scales, Suffolk, Talbot, tous ces chefs étaient en ce moment au pouvoir des Français, ou dormaient du sommeil de la mort. Contre qui s’était venu briser ce colosse de puissance qui menaçait naguère de fouler aux pieds l’Europe ? Contre une jeune fille, contre une enfant, dont les mains innocentes eussent encore porté la houlette, si la justice divine ne les eût armées de la lance et de l’épée vengeresses5.

67L’armée s’était attachée à la poursuite des fuyards ; elle arriva presque en même temps qu’eux sous les murs de Janville. Les habitants brûlaient du désir d’échapper au joug de l’étranger ; aussi avaient-ils fermé leurs portes aux Anglais vaincus ; mais ils les ouvrirent avec empressement aux libérateurs de la France.

La brillante victoire de Patay, loin d’enfler et d’endurcir le cœur de Jeanne d’Arc, lui offrit l’occasion de donner de nouvelles preuves de son humble piété et de douceur naturelle de son caractère. Elle témoigna une douleur profonde à l’aspect du grand nombre de cadavres qui couvraient le champ de bataille, et montra la plus tendre pitié pour les pauvres soldats anglais qui, tombés au pouvoir des vainqueurs et n’ayant pas une grosse rançon à leur offrir, en étaient traités avec dureté et barbarie. Un Français, qui conduisait plusieurs captifs, en frappa un à la tête avec tant de force, que l’infortuné tomba expirant à ses pieds. Témoin de cette infamie, Jeanne d’Arc, indignée, s’élança de son cheval, courut au secours de l’Anglais et le souleva dans ses bras ; tandis que, par ses ordres, on s’efforçait de le rappeler à la vie, elle fit appeler un confesseur, et prodigua au mourant les plus tendres consolations. Elle lui soutenait 68la tête, tandis qu’il balbutiait de ses lèvres défaillantes le nom du Dieu de miséricorde et les touchantes expressions d’un humble repentir. Semblable à un ange de paix et d’amour, elle l’encourageait de son mieux, et mêlait aux pressantes exhortations d’une piété bienfaisante les larmes d’une douce pitié6.

69VII.

  • Jeanne d’Arc conduit son roi à Reims.
  • Sacre de Charles VII.

La renommée de Jeanne d’Arc grandissait, et partout on parlait d’elle. Ses nouveaux succès ne tardèrent pas à être connus dans toutes les provinces. Bientôt on sut partout l’horrible défaite qu’elle venait de faire essuyer aux Anglais auprès de Patay. À la nouvelle de ce revers, qui avait coûté tant de sang à l’Angleterre, les petites garnisons de la Beauce furent saisies de terreur, et se hâtèrent de fuir, après avoir mis le feu aux villes qui leur avaient été confiées. Mais ce n’étaient pas seulement 70les garnisons voisines de Patay qui tremblaient alors ; on tremblait même dans la capitale anglaise de la France. Paris, dont les habitants étaient vendus au duc de Bedford, savait aussi, lui, les merveilles opérées en si peu de temps par la bergère-prophétesse, et le nom de cette héroïne était déjà un sujet d’épouvante pour cette ville infidèle.

Cependant les Français victorieux se retirèrent à Orléans, où de nouveaux renforts accouraient de toutes parts ; Jeanne et les principaux chefs allèrent alors à Sully pour rendre compte au roi du succès de leur expédition. Mais la jeune guerrière revint bientôt à Orléans, afin de tout disposer pour le voyage de Reims, qu’enfin l’on devait entreprendre. Elle était sans cesse en mouvement pour hâter l’armement des soldats, et elle ne se donnait pas le moindre repos. À mesure que de nouvelles troupes arrivaient, elle les passait en revue, les électrisait par ses paroles chaleureuses, et les dirigeait aussitôt sur Gien, ville située à quinze lieues sud-est d’Orléans ; c’est là qu’avait été fixé le rendez-vous général. Plus d’une fois elle avait promis au roi qu’il aurait les troupes nécessaires pour aller à Reims. Ses promesses se justifièrent encore cette fois ; car l’armée, grossissant de jour en jour, montait 71déjà à 12,000 combattants, tous remplis d’ardeur, tous bien décidés à seconder leur roide toutes leurs forces, à tout braver pour le défendre.

Enfin, tout étant prêt pour l’expédition, Jeanne d’Arc quitta la ville de Gien, le 28 juin 1429, accompagnée de ses frères et de plusieurs chefs de guerre suivis de leurs soldats. Elle alla loger à quatre lieues de Gien, sur la route d’Auxerre. Le roi la rejoignit lui-même le lendemain ; il était escorté de tous les principaux chefs et d’une foule de gentilshommes. On avait quatre-vingts lieues à faire, et tous les pays qu’il fallait parcourir pour arriver à la ville sainte étaient occupés par les Anglais et les Bourguignons. Aussi ce voyage offrait-il les plus grands dangers. Mais Jeanne avait promis que tous les obstacles s’aplaniraient d’eux-mêmes, et que les Français triompheraient partout comme ils avaient déjà triomphe à Orléans, à Jargeau, à Beaugency, à Patay. N’en était-ce pas assez pour faire disparaître toute hésitation, toute crainte ? Les troupes pouvaient-elles bien alors refuser d’avancer, de suivre jusqu’à Reims la prophétesse dont la voix les avait déjà plusieurs fois conduites à la gloire ? On continua donc de marcher, et l’on arriva bientôt devant Auxerre, située, sur l’Yonne, place très-forte à cette époque. C’est 72la première ville que rencontre l’armée royale, et déjà elle éprouve de la résistance ! Auxerre refuse d’abord formellement d’ouvrir ses portes à Charles VII. Cette ville se trouvait dans un grand embarras : en se rendant, elle trahissait le duc de Bourgogne, auquel elle appartenait à cette époque ; en résistant, elle s’exposait aux coups terribles d’une armée redoutable. Elle resta donc bientôt indécise sur le parti qu’elle devait prendre. Mais, sachant enfin que, par suite des conseils de l’intrépide Jeanne d’Arc, les Français se disposaient à donner l’assaut à leur place, les Auxerrois envoyèrent des députés pour supplier Charles VII d’accorder la neutralité à leur ville. Ce qu’ils demandaient leur fut accordé, à la condition expresse toutefois qu’ils s’engageraient à fournir des vivres à l’armée française, et qu’ils reconnaîtraient plus tard l’autorité de Charles, si les villes de Troyes, de Châlons et de Reims venaient elles-mêmes à la reconnaître. Ce double engagement ayant été contracté par les Auxerrois, leur ville ne fut point attaquée.

Après être resté trois jours devant Auxerre, le roi se dirigea avec toute son armée sur Saint-Florentin, qui se soumit sans la moindre résistance. 73Il ne tarda pas à continuer sa route, et s’avança vers Troyes, capitale de la Champagne.

La jeune guerrière passa une revue générale des troupes dans une plaine entre Troyes et Auxerre ; le nombre en fut trouvé considérable. Il avait prodigieusement augmenté depuis le jour où l’on était parti de Gien ; le nom de Jeanne avait acquis une juste célébrité, et, partout où elle passait, tous ceux qui étaient en état de porter les armes se faisaient une fête de s’attacher à ses pas et de marcher sous ses ordres ; chacun brûlait d’aller combattre avec cette jeune inspirée. Enfin, Charles arriva devant Troyes. Ah ! qu’il dut éprouver de cruelles émotions, en apercevant les murs de cette cité !… Que son cœur dut souffrir ! C’était là que, foulant aux pieds les droits sacrés de la nature, et oubliant lâchement les devoirs d’une mère, Isabeau de Bavière avait, en 1420, conclu l’infâme traité qui dépouillait le Dauphin, son fils, et livrait la France aux Anglais !… Les habitants de Troyes refusèrent de recevoir Charles VII. L’armée du roi campa autour de la ville, et eut soin d’en fermer toutes les issues. Cinq jours déjà s’étaient écoulés, et les assiégés refusaient toujours de se soumettre. Ils avaient des vivres en abondance, et ils pouvaient attendre ; ils espéraient que les Français, manquant 74de tout, ne tarderaient pas à s’éloigner. Voyant que le temps se passait sans ramener les Troyens à de meilleurs sentiments, les Français, dont les provisions de bouche étaient épuisées, commencèrent à tomber dans le découragement. Ils firent entendre des plaintes, et plusieurs exprimaient déjà le désir de retourner sur leurs pas. Le roi alors réunit son conseil pour savoir quel parti prendre dans celle circonstance critique. Les uns étaient d’avis qu’on retournât à Gien, les autres soutenaient courageusement qu’il ne fallait pas abandonner l’expédition. En ce moment, la libératrice d’Orléans frappa à la porte de la salle où se tenaient les conseillers du roi. Elle est introduite aussitôt, salue humblement Charles VII, et lui dit :

— Ordonnez à vos gens de venir et d’attaquer Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils ; avant huit jours, je vous aurai introduit dans cette place.

À l’instant même elle prend son étendard, monte à cheval, rassemble les troupes, leur ordonne de s’approcher de la ville, et dispose tout avec la plus grande activité pour attaquer cette place superbe, cette audacieuse cité. Tout étant prêt, elle commande l’assaut. En entendant sa voix, les Anglais et les Bourguignons sont saisis d’un 75subit effroi, et le peuple s’écrie qu’il faut capituler. Bientôt les portes s’ouvrent, et Charles peut faire son entrée triomphante dans cette ville où sa mère n’avait pas eu honte de le déshériter. Les habitants s’empressèrent sur son passage, et supplièrent le roi de leur accorder leur pardon, lui promettant pour toujours une fidélité à toute épreuve. Attendri par leurs larmes et leurs prières, le roi, qui aimait mieux pardonner que punir, se montra généreux et leur fit grâce (10 juillet 1429).

Troyes était une des villes que Charles VII redoutait le plus ; et cette ville maintenant lui était rendue, et elle venait de lui jurer une fidélité éternelle ! Il eût été heureux d’y rester quelques jours, d’y goûter quelques instants de repos, d’y jouir des témoignages sincères d’affection dont l’entouraient tous les habitants ; mais il fut obligé de sortir de cette ville presque sur-le-champ. Impatiente de remplir sa noble mission et d’arriver à Reims, Jeanne ne pouvait souffrir le plus léger retard ; elle le pressait donc vivement, ne cessant de lui répéter que ce n’était point à Troyes que le Seigneur l’avait appelé, et qu’il fallait se remettre promptement en route. Docile aux ordres de l’envoyée de Dieu, le roi partit donc de cette ville, avec toute son armée, dès le lendemain du jour 76où il y était arrivé, et continua rapidement sa marche vers Châlons. Remplie d’une sainte ardeur et confiante dans la protection du ciel, qui ne lui avait point encore fait défaut, Jeanne d’Arc allait toujours devant, armée de toutes pièces.

Déjà l’on approchait de Châlons, et l’on s’attendait sans doute à quelques nouveaux obstacles, lorsque tout à coup on aperçut à une certaine distance une multitude d’hommes qui s’avançaient en ordre. Quel était leur projet ? Venaient-ils attaquer les Français et s’opposer à leur passage, ou venaient-ils plutôt offrir d’eux-mêmes leur soumission ? Allaient-ils se présenter en ennemis ou en amis ? Bientôt ils ne sont plus qu’à une très-petite distance de nos troupes. On peut bien distinguer alors, et aussitôt le doute disparaît pour faire place à la plus vive allégresse. Ces hommes ne se présentent point dans un but d’hostilités. Ce sont les habitants de Châlons ; ils sont précédés de leur excellent évêque, accompagné de tout son clergé ; ils veulent que Charles fasse dans leur ville une entrée triomphante ; ils sont accourus tous au-devant de lui pour lui jurer obéissance et fidélité. Ils lui remettent les clefs de leur cité, et lui expriment tout le bonheur qu’ils éprouvent de pouvoir grossir son cortège. Le roi entra dans la ville 77avec son armée, aux acclamations de tous les habitants ivres de joie, et qui tous regardaient ce jour comme un beau jour de fête. Ils ne pouvaient surtout se lasser d’admirer l’air plein de noblesse de la jeune amazone dont on vantait partout les brillants exploits.

Jeanne put jouir à Châlons d’un genre de bonheur sur lequel elle était loin de compter. Les victoires miraculeuses de cette jeune héroïne étaient connues à Domrémy, où elles étaient devenues l’objet de toutes les conversations ; on y savait aussi que cette noble jeune fille conduisait le roi à Reims. Comme la route qu’elle suivait la rapprochait beaucoup de son pays natal, plusieurs habitants de son village, instruits qu’elle devait passer par Châlons et brûlant du désir de la voir, s’étaient empressés de se rendre dans cette ville et de venir l’y attendre. Quelle agréable surprise pour elle !… Quel bonheur pour cette fille simple et modeste, à qui son élévation n’avait fait oublier ni sa naissance obscure, ni son toit de chaume, ni ses bons parents, ni ses amis d’enfance ! Comme elle s’entretint avec eux du pays ! comme elle les questionna avec avidité ! Combien elles furent douces les larmes qu’elle versa en entendant parler de son père, de sa douce et tendre mère, en apprenant que leur santé était 78florissante, qu’ils étaient heureux et fiers de la conduite de leur fille !… Et ceux qui étaient venus pour la voir, comme ils la regardaient avec un étonnement mêlé d’admiration ! Jeanne forte et belle, Jeanne toute couverte d’une brillante et riche armure, Jeanne victorieuse et volant à de nouveaux triomphes avec une mâle assurance !… Ils pouvaient à peine en croire leurs yeux, ces bons paysans, et ils pleuraient aussi, eux, de bonheur. Ils lui firent une foule de questions auxquelles elle se plut à répondre avec sa douceur et sa bienveillance accoutumées. Comme ils lui demandaient comment elle osait affronter tant de périls, et si elle ne craignait pas de trouver la mort dans les combats :

— Je ne crains point la mort, leur répondit-elle, je ne crains que la trahison.

Et pourquoi pourrait-on la trahir, elle si bonne, si vertueuse, si dévouée à sa patrie ? À cause de ses victoires peut-être !… Et qui donc oserait se rendre coupable d’une aussi noire trahison ? Peut-être quelque chef de guerre, quelque chef jaloux de sa gloire !…

Charles, après avoir passé la nuit dans la bonne ville de Châlons, s’empressa de continuer sa route. Jusque-là tout avait réussi au gré de ses désirs, et 79il devait par conséquent ne plus douter du succès de son entreprise ; cependant l’inquiétude ne tarda pas à s’emparer de son cœur. Il touchait au terme de son voyage, et le ciel, jusqu’à ce jour, l’avait comblé de ses faveurs. Pourquoi donc alors se troubler ? pourquoi manquer d’assurance ? C’est qu’il craignait de trouver dans les habitants de Reims des ennemis trop acharnés, il craignait de ne pouvoir se rendre maître de cette ville, parce qu’il manquait de canons et des machines employées alors dans les sièges concurremment avec l’artillerie. Instruite par lui des anxiétés qui le tourmentaient, Jeanne lui répondit :

— N’ayez aucun doute ; car les bourgeois de Reims viendront au-devant de vous. Avant que vous approchiez de la ville, les habitants se rendront ; allez donc hardiment.

Charles fut raffermi par ces paroles et continua d’avancer. Il s’arrêta ensuite avec son armée à quatre lieues de Reims.

Aussitôt que la nouvelle de son approche fut parvenue dans cette ville, le trouble et l’épouvante se répandirent partout avec la rapidité de l’éclair. Et les habitants n’étaient pas les seuls à trembler ; leur terreur était partagée par le seigneur de Châtillon-sur-Marne, qui commandait dans cette place au 80nom du roi anglais, et par le seigneur de Saveuse, que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, y avait envoyé depuis peu avec un certain nombre de gens d’armes. Ces deux chefs de guerre se trouvaient alors dans le plus grand embarras. Les Français arrivaient fiers de leurs victoires et conduits par une guerrière invincible ; comment pourront-ils se défendre contre de tels soldats dans une ville effrayée d’avance ? Comment, d’un autre côté, pourront-ils jamais consentir à se rendre sans combattre, à abandonner lâchement la place qui a été confiée à leur honneur ! Dans de telles circonstances, ne prenant conseil que de la peur, et songeant à se ménager au moins une excuse, ils firent rassembler tous les habitants et les consultèrent sur tout ce qu’ils devaient faire, espérant probablement qu’on leur donnerait le conseil de chercher leur salut dans la fuite. Ils leur demandèrent s’ils avaient bonne volonté de se défendre, et s’il fallait s’opposer à l’entrée de Charles VII. Ces derniers leur demandèrent à leur tour s’ils étaient assez forts pour les aider et les garder. Sur la réponse négative des deux chefs de guerre, les habitants déclarèrent que le parti le plus sage était d’envoyer au roi des députés chargés de lui faire connaître leur soumission. Aucune objection ne s’étant élevée, les 81gens les plus notables et les prêtres de Reims se mirent aussitôt en marche et allèrent au-devant du roi. En se présentant devant lui, ils s’agenouillèrent humblement, déposèrent à ses pieds les clefs de la ville, sollicitèrent leur pardon, et lui jurèrent de lui être désormais fidèles. Touché de leur repentir, Charles s’empressa de leur pardonner aussitôt tous les torts dont ils avaient pu se rendre coupables envers sa personne, et leur promit de travailler à les rendre heureux.

Ce même jour, dans la matinée, Regnault de Chartres, chancelier de France, fit son entrée dans la ville en qualité d’archevêque de Reims, cérémonie qu’il n’avait pu accomplir depuis qu’il avait été appelé à ce siège7.

Les députés, enchantés du bon accueil du roi, retournèrent promptement annoncer à leurs concitoyens que leur grâce leur était accordée, et que dès le soir Charles VII serait au milieu d’eux. Cette bonne nouvelle fut saluée par mille cris de joie, et l’enthousiasme était à son comble. On s’empressa de faire tous les préparatifs possibles ; la ville se para de ses habits de fête ; on voulait ménager au roi une entrée digne de lui. Vers le soir, tout étant 82préparé pour sa réception, Charles entra dans la ville au son des cloches, à la tête d’un brillant cortège, et ayant près de lui Jeanne d’Arc, qui attirait tous les regards ; l’armée suivait. Ce jour fut pour le roi un grand jour de triomphe, mais encore plus un jour de bonheur. Les promesses de la jeune bergère se trouvaient toutes accomplies. On s’était soumis à Charles sur tout son passage, et il était enfin dans la ville qui devait être témoin de son sacre et de son couronnement…. Aussi crut-il devoir se rendre aussitôt dans le temple du Seigneur, se prosterner humblement au pied des autels, et remercier Dieu de toutes les faveurs dont il venait de le combler.

Il fut arrêté que le roi serait sacré et couronné dès le lendemain. On n’avait pas trop de temps pour faire convenablement les préparatifs de cette grande et imposante solennité. Ou se mit donc à l’œuvre avec ardeur, on travailla toute la nuit avec un zèle infatigable, et dès le lever de l’aurore tout était prêt ; la cathédrale se trouva comme par enchantement ornée partout avec la plus grande magnificence. Le jour si longtemps attendu étant arrivé, quatre seigneurs furent députés par le roi vers les religieux de l’abbaye de Saint-Rémi de Reims, pour les prier de leur remettre le vase sacré 83connu sous le nom de sainte ampoule, dont l’archevêque devait se servir pour la cérémonie du sacre. On donnait le nom de sainte ampoule à une fiole sacrée que les anges, au rapport d’Hincmar qui vivait deux siècles après Clovis, apportèrent à saint Rémi pour oindre le front de Clovis le jour de son sacre ; elle était remplie d’une huile intarissable qui, depuis, a servi à sacrer tous les rois de France. Les députés de Charles VII se rendirent donc dans l’église de Saint-Rémi et firent, entre les mains des religieux, le serment de ne point perdre de vue le vase précieux et de veiller avec soin sur lui à l’aller et au retour. Après avoir reçu leur serment, l’abbé, revêtu de ses habits pontificaux, sortit de son église, entouré de tous ses religieux, et se mit en marche sous un dais magnifique, tenant dévotement entre ses mains le vase mystérieux, objet de la vénération des fidèles. La foule, avide de contempler ce don céleste, se pressait avec un saint respect sur son passage.

L’archevêque, de son côté, revêtu de tous les attributs de sa dignité, et environné de ses chanoines, était sorti de la cathédrale pour venir au devant de la sainte ampoule ; il ne tarda pas à arriver devant l’église de Saint-Denis, où l’abbé de Saint-Rémi s’était arrêté, selon l’antique cérémonial. 84Le prélat reçut alors des mains de l’abbé le dépôt précieux qui lui était confié, porta en grande pompe la sainte ampoule dans l’église cathédrale de Notre-Dame, et posa le vase sacré sur le maître autel8.

Les grands de la cour et les chefs de guerre étaient déjà rassemblés dans ce temple auguste, qui présentait alors un spectacle imposant. À coté de ceux qui avaient accompagné Charles dans son long voyage, on voyait une brillante noblesse qui était accourue à Reims pour assister au couronnement et pour offrir ses services au roi. Jeanne était là aussi, placée auprès de l’autel et tenant à la main son étendard. Comme la joie brillait sur son visage ! Comme elle était heureuse de voir que bientôt l’onction sainte allait donner un caractère sacré à son souverain et rendre sa personne inviolable !… C’était elle surtout qui attirait les regards de la foule immense réunie dans le temple.

Soudain le son des cloches se fait entendre, et la voûte sainte retentit du bruit des trompettes guerrières ; c’est le signal de l’arrivée du roi. Charles, en effet, s’avance ; il fait son entrée dans la cathédrale, précédé d’une partie de ses officiers ; il va 85s’agenouiller religieusement devant l’autel. L’archevêque alors, s’étant approché à la tête de son clergé, fit jurer au roi d’être fidèle à la religion de ses pères, de protéger l’Église, de la faire jouir pendant son règne d’une paix durable, et de travailler à purger le royaume des hérétiques qui voudraient y répandre le venin de leurs mauvaises doctrines. Aussitôt que le roi eut prononcé son serment, il alla prendre place sur un siège préparé pour lui. Deux pairs ecclésiastiques s’approchèrent alors du prince, et soulevèrent le siège sur lequel il était assis, tandis que deux autres pairs soutenaient la couronne au-dessus de sa tête, et ils le montrèrent à l’assemblée représentant le peuple, comme pour lui demander son consentement. Cette cérémonie, qui était celle du couronnement, étant accomplie, Charles, à genoux devant l’autel, reçut l’onction sainte des mains de l’archevêque.

Le roi est couronné, il est sacré ! Attendrie jusqu’aux larmes, Jeanne quitte la place qu’elle occupait, s’avance vers son souverain, et, se jetant à ses pieds :

— Ô mon roi, lui dit-elle d’une voix troublée par l’émotion, Dieu m’avait chargée de lever le siège d’Orléans et de vous amener ensuite dans cette cité pour la cérémonie du sacre ; il m’a accordé 86la grâce d’accomplir ma mission ; que son saint nom soit béni !

Après avoir, dans une prière fervente, témoigné à Dieu toute sa reconnaissance, Charles VII sortit de la cathédrale, accompagné de tous les prélats et seigneurs de sa suite, et se rendit au palais archiépiscopal, où le festin royal avait été préparé.

Nous avons vu plus haut que le ciel avait réservé à Jeanne une bien douce surprise dans la ville de Châlons ; il lui réservait à Reims une faveur bien plus précieuse encore. La libératrice de la France put, dans cette dernière ville, prodiguer à son vieux père les marques de sa tendresse et de son respect. Ah ! qu’elle dut être heureuse alors ! Et comme, en voyant ce bon père contempler avec ravissement sa fille chérie, une joie pure et délicieuse dut inonder son cœur ! Mais Jacques d’Arc n’était pas venu seul pour jouir de la gloire de son enfant. Durand Laxart était avec lui, ce bon Durand qui avait présenté à Baudricourt sa nièce qu’il aimait tant. Il était là, pleurant de bonheur, et Jeanne l’embrassait aussi, lui, avec toute la tendresse d’une nièce dévouée, et elle le remerciait du service qu’il lui avait rendu.

Parvenue au faite de sa gloire, Jeanne d’Arc deviendra-t-elle fière et ambitieuse ? Va-t-elle rêver 87de plus grands honneurs ? Va-t-elle enfin oublier son village ? Non, non. Ses triomphes n’ont point altéré son cœur ; les lauriers qu’elle a cueillis n’ont servi qu’à la rendre plus humble et plus modeste. Sa renommé a franchi les limites de la France ; l’Europe entière retentit du bruit de ses exploits, et cette noble guerrière, dont le nom fait l’admiration de tous, n’aspire plus qu’aux avantages de l’obscurité !… Revoir les lieux témoins de son enfance, passer sa vie sous le toit de chaume où elle a reçu le jour, voilà toute son ambition. Se dépouiller de sa brillante armure et reprendre des vêtements aussi simples que ceux qu’elle portait avant son départ de Vaucouleurs, retourner avec son tendre père et son bon oncle à Domrémy, où elle vivait heureuse et inconnue, s’y charger encore du soin de son troupeau, tels sont ses désirs ; elle ne veut rien de plus. Quel noble désintéressement ! quelle abnégation au-dessus de tout éloge !…

Mais elle ne devait pas revoir son village, et il était écrit que Jacques d’Arc et Durand Laxart partiraient sans elle. Voyant les deux objets de sa mission heureusement accomplis, cette vertueuse jeune fille supplia plusieurs fois le roi de lui rendre sa liberté, de lui permettre de retourner dans son 88pays natal. Elle fit à ce sujet les plus vives instances ; mais ces instances ne furent point couronnées du succès qu’elle attendait. Elle ne soupirait qu’après le repos de la solitude, et le repos de la solitude lui fut refusé.

Sentant bien qu’il serait inutile de faire une nouvelle demande, elle céda aux ordres de son prince et aux prières de la plupart des seigneurs, qui avaient éprouvé d’une manière sensible combien sa présence encourageait les troupes. Elle renonça au charme d’aller revoir le village de Domrémy, à la douce vie qu’elle voulait passer près de ses bons et vertueux parents, aux simples et innocentes occupations de sa jeunesse, qui seules pouvaient la rendre véritablement heureuse.

Seulement, à partir de ce moment, on la vit s’abstenir d’opposer son avis à celui des ministres ou des généraux, liberté qu’elle s’était presque toujours donnée jusqu’alors. Elle se contenta, dans la suite, de partager les travaux des plus dangereuses expéditions, et de s’exposer toujours la première9.

89VIII.

  • Jeanne d’Arc part de Reims avec Charles VII.
  • Le nouveau voyage qu’elle entreprend lui fournit plus d’une fois l’occasion de signaler sa vaillance.

Jeanne ne passa que trois jours à Reims ; le roi quittait cette ville, et il était décidé que celle qui lui avait rendu sa couronne s’attacherait à ses pas. Mais Charles ne pouvait-il donc demeurer plus longtemps dans celle cité, témoin de son triomphe, et dont les habitants lui témoignaient le plus vif attachement ? Non ; son devoir l’appelait ailleurs. Il avait, par l’aide puissante de l’envoyée de 90Dieu, soumis à son obéissance toutes les places qui s’étaient trouvées sur son passage de Gien à Reims, il en avait chassé l’étranger ; il fallait qu’il allât maintenant essayer d’arracher aux Anglais la capitale de la France ; il fallait qu’il forçât ses ennemis à évacuer toutes les villes qui le séparaient de Paris. Les succès glorieux que le bras redoutable de Jeanne lui avait fait obtenir jusqu’à ce jour le faisaient soupirer après de nouveaux lauriers ; et c’était sa France entière qu’il voulait maintenant reconquérir. On s’empressa donc de sortir de la ville de Reims le 20 juillet 1429, et l’on se dirigea vers Corbeny, bourg du département de l’Aisne, à cinq lieues de Reims ; on y passa la nuit. Le lendemain, on se rendit devant Vailly, petite ville située sur l’Aisne, à quatre lieues de Soissons. Les habitants s’empressèrent de faire leur soumission à Charles VII, et le reçurent avec le plus grand enthousiasme. Le roi aurait désiré poursuivre sa route ; mais il lui fallut rester toute la journée dans cette ville. Il avait envoyé, des hérauts d’armes à Laon et à Soissons pour ordonner aux habitants de reconnaître son pouvoir, de se ranger sous ses lois, et il attendit à Vailly le retour de ces hérauts. Ils ne tardèrent pas à revenir dans son camp, accompagnés des députés de Soissons, qui se firent 91une fête d’offrir les clefs de leur ville à leur légitime souverain. Laon aurait pu opposer une vive et terrible résistance ; car cette place était forte et entourée de remparts formidables ; et cependant, loin de songer à résister, elle se montra aussi empressée de bien faire que celle de Soissons. Ah ! c’est que ton nom leur était connu, noble fille des champs, et qu’ils savaient que la victoire était comme enchaînée au nom de Jeanne d’Arc !

Charles se rendit d’abord à Soissons, où l’on brûlait du désir de le voir et où il reçut le plus gracieux accueil ; on eût dit un père au milieu de ses enfants !… Les habitants lui témoignèrent tant d’amour, qu’il ne put faire autrement que de rester trois jours avec eux. Jeanne, pendant ce temps, priait Dieu ; sans cesse on la voyait humblement prosternée dans le temple, invoquant Jésus et Marie, les conjurant d’accorder de nouvelles victoires à son roi. Fille intrépide, elle veillait sur la France au milieu des combats ; fille vertueuse, c’est encore sur la France qu’elle veillait au pied des autels !… Toutes ses heures étaient pour sa patrie.

Cependant plusieurs divisions de l’armée royale parcouraient en même temps les provinces voisines, et partout les villes se soumettaient avec un 92noble empressement à l’obéissance de Charles VII ; pendant son séjour à Soissons, il eut le bonheur d’apprendre que Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie et autres places importantes avaient volontairement reconnu son autorité. N’est-on pas en droit de dire que le ciel avait exaucé les ferventes prières de la jeune inspirée ?…

Mais voyez aussi comme tout sourit à celui qui prospère ! Naguère Charles était malheureux, et chacun se faisait un devoir de déserter sa cause ; aujourd’hui il est heureux, et partout on s’empresse de reconnaître son autorité, de le saluer du nom de souverain légitime !…

De Soissons, on marcha sur Château-Thierry, place alors très-forte. C’est là que s’était réfugiée toute la garnison de Reims, et tout portait à croire que cette ville ne consentirait à se rendre qu’à la dernière extrémité. Il n’en fut rien cependant, et l’on n’éprouva de sa part aucune résistance. Qui donc enchaînait alors le bras de ses défenseurs ? À quoi pensaient donc tous les nobles seigneurs renfermés alors dans Château-Thierry ? La peur avait glacé leur courage ; en apercevant la division de l’armée royale qui, conduite par la jeune inspirée, s’avançait sous leurs murs, leur cœur s’était serré ; ils avaient été saisis d’un mortel effroi, et, 93au lieu de songer à combattre, ils ne songèrent qu’à capituler. Maintenant, pour eux, s’attaquer à Jeanne, c’eût été s’attaquer à Dieu lui-même ; aussi s’empressèrent-ils de la faire prier de vouloir bien entrer en arrangement avec eux. Jeanne, qui n’aimait pas à faire couler le sang, se rendit à leurs désirs. Il fut permis à la garnison de se retirer avec armes et bagages ; l’ennemi se hâta de profiter de la permission qu’on lui accordait, et la ville rentra au pouvoir de son roi. Bientôt après, Charles y fit son entrée ; toutes les cloches sonnaient en signe d’allégresse, les trompettes guerrières se faisaient entendre, et les cris de Vive Charles ! vive Jeanne d’Arc ! s’élevaient jusqu’aux cieux, répétés par mille voix à la fois. Encore un jour de triomphe pour Charles VII ; encore un jour de bonheur et de joie pour la bergère de Domrémy !…

Le roi partit de Château-Thierry pour se rendre à Provins (Seine-et-Marne). Il séjourna quelque temps dans cette ville, et y travailla à régler les affaires de son royaume. Jeanne s’entretenait avec les cieux et appelait de nouvelles faveurs sur son roi bien-aimé.

On savait à Paris que l’armée de Charles avançait toujours, que toutes les places qui se trouvaient 94sur son passage étaient heureuses de jurer soumission et fidélité au roi légitime sacré à Reims, et que celles qui avaient eut d’abord l’idée de résister avaient changé promptement d’idée à la vue de la bergère que la victoire n’abandonnait jamais.

Le régent anglais, duc de Bedford, voyant l’abattement des Parisiens, faisait tous ses efforts pour ranimer leur confiance ; mais ces efforts restaient infructueux : on tremblait au seul nom de Jeanne. En vain leur disait-il que le cardinal d’Excestre10 venait de lui amener d’Angleterre de nouvelles troupes, et que bientôt le duc de Bourgogne lui enverrait lui-même un puissant renfort ; ils semblaient sourds à cette voix qui jusqu’alors avait été si puissante sur leurs cœurs, et ils ne voyaient plus pour eux qu’un sombre avenir.

À quatre lieues de Provins se trouve Bray-sur-Seine. Charles se dirigea vers cet endroit avec toute son armée, dans l’intention d’y traverser le fleuve. Tous les autres ponts sur la Seine étaient occupés par les Anglais et les Bourguignons ; ce n’était qu’à Bray qu’on pouvait continuer d’avancer. Les habitants lui avaient fait la promesse de lui laisser le passage libre ; mais ils se montrèrent déloyaux ; ils ne rougirent point de manquer à leur parole. Ils avaient lâchement ouvert leurs portes 95aux ennemis, et l’armée française ne put passer outre ; if lui fallut songer à revenir sur ses pas et retourner à Château-Thierry. Là elle traversa la Marne, puis s’avança, par la Ferté-Milon, sur Crépy-en-Valois (Oise). Charles n’entendit sur tout son passage que de chaleureuses acclamations. On accourait en foule de tous les villages circonvoisins pour le voir, le bénir, lui témoigner tout le bonheur qu’on éprouvait de sa bonne fortune ; son nom était porté jusqu’aux cieux. Mais c’était surtout Jeanne que tous ces bons villageois regardaient avec amour et reconnaissance, c’est elle surtout qu’ils bénissaient. Elle était pour eux un ange descendu sur la terre pour opérer leur délivrance. Ils s’approchaient d’elle avec un religieux respect, ils se prosternaient à ses pieds pour la remercier. Si parfois quelques-uns d’entre eux avaient l’avantage de toucher à ses vêtements, ils étaient au comble de leurs vœux, et rien ne manquait plus à leur félicité. Jeanne, sensible et bonne, était émue jusqu’au fond du cœur ; elle ne pouvait, sans pleurer, contempler les bonnes dispositions de ces braves gens pour son roi ; ses larmes se mêlaient abondantes aux larmes qu’ils versaient.

De Crépy-en-Valois, Charles VII, se rapprochant 96toujours de Paris, vint camper, avec toute son armée, près de Dammartin, bourg situé sur une éminence, et d’où la vue s’étendait au loin. À cette nouvelle, le duc de Bedford, commençant à craindre lui-même pour la capitale de la France, s’avança à la tête d’une nombreuse armée, afin d’arrêter les progrès du roi. Il vint donc camper à Mitry, village peu éloigné de Dammartin, dans une situation très-avantageuse. S’y étant fortifié de tout ce qui pouvait le rendre inexpugnable, il envoya à Charles VII des hérauts d’armes chargés de lui faire savoir qu’il était prêt à engager le combat. Charles alors, acceptant avec joie le défi de son ennemi, s’empressa de quitter Dammartin, et s’avança jusqu’à Lagny-le-Sec. À son approche, les Anglais ne firent aucune sortie ; ils se contentèrent d’attendre les Français, espérant bien que ces derniers, emportés par leur ardeur guerrière, viendraient les attaquer dans la position avantageuse qu’avait choisie le duc de Bedford, et qu’ils seraient alors facilement vaincus. Charles, devinant leur pensée, fit comme eux. Au lieu de commander l’attaque, il ordonna d’attendre ; le combat n’eut point lieu. Voyant qu’il était inutile de compter plus longtemps sur une manœuvre imprudente de la part des Français, le régent anglais abandonna 97son camp ; il se retira à Paris, qu’il eût aussi bien fait de ne point quitter. Le roi alors retourna à Crépy avec toute son armée, et de là envoya des hérauts d’armes sommer Compiègne de se rendre à lui. Les habitants reçurent les envoyés de Charles avec les plus grandes démonstrations de joie ; ils leur répondirent qu’ils seraient heureux de reconnaître son autorité et de se voir sous son obéissance. Beauvais suivit cet exemple de soumission avec le plus vif empressement, malgré les efforts de Cauchon, évêque et comte de cette ville. Ce prélat avait eu la bassesse de se vendre au parti anglais ; aussi mit-il tout en jeu pour empêcher de reconnaître l’autorité du roi Charles vil. Mais ses exhortations et ses menaces ne servirent qu’à sa propre confusion. Aussitôt que les hérauts d’armés furent dans la ville, ils y reçurent de tous les habitants l’accueil le plus flatteur, et ils eurent la satisfaction de les voir chasser ignominieusement leur indigne évêque.

Heureux d’apprendre que Compiègne se faisait une fête d’ouvrir ses portes à son légitime souverain, Charles se mit en marche pour aller prendre possession de cette ville. Il lui importait beaucoup d’en être le maître ; elle lui livrait le passage de la rivière d’Oise, elle lui ouvrait le chemin de la 98Picardie et de la Normandie. Instruit de ce mouvement, le duc de Bedford, qui craignait de se voir enlever ces deux belles provinces, sortit de Paris à la tête de forces considérables ; il se dirigea à marches forcées sur Senlis, ville restée fidèle au parti anglais. L’armée française, de son côté, se rapprocha de Senlis, et vint camper à trois lieues sud-est de là, autour d’un village appelé Mont-Piloer11. Le lendemain, dès le lever du soleil, le roi fit sortir ses troupes du camp et les rangea en bataille. Il divisa son armée en trois principaux corps, dont deux furent confiés au duc d’Alençon et à René, duc de Bar et de Lorraine ; le troisième, qui constituait l’arrière-garde, devait être conduit par le roi lui-même. Il y avait, outre cela, un corps de réserve sous les ordres de Jeanne d’Arc, de Dunois, du comte d’Albret et de La Hire. Ce corps important devait servir pour les escarmouches et il était destiné de plus à venir en aide aux autres, en cas de besoin.

Le duc de Bedford, de son côté, avait tout disposé pour le combat. Il se trouvait dans une position très-forte et on ne peut plus avantageuse. Ses derrières étaient protégés par un étang large et profond qui ne permettait pas à ses ennemis de venir l’attaquer par là, et qui en même temps rendait 99la fuite impossible à ceux des siens qui auraient l’idée de fuir à l’approche de la terrible Jeanne. À sa droite et à sa gauche étaient de larges fossés, de fortes haies, qui devaient nécessairement arrêter les efforts de la cavalerie ; son front, enfin, se trouvait défendu par des tranchées profondes. Charles, qui était un tout autre homme depuis son sacre, ne songeait plus qu’à la gloire ; il brûlait du désir de combattre. Mais que pouvait-il faire, voyant ainsi son ennemi dans une position inattaquable ? S’avancer contre lui c’eût été folie. Et d’ailleurs, eût-elle été possible, la victoire ne lui eût-elle pas coûté trop de sang ? L’armée anglaise était abritée derrière des retranchements impénétrables, les Français étaient dans la plaine et n’avaient rien qui pût les couvrir. Aussi le roi jugea-t-il prudent de faire arrêter ses troupes, de ne point donner le signal d’une attaque générale, de défendre qu’on s’approchât trop du camp des Anglais. Il crut de voir attendre une occasion favorable. Mais voyant que ses ennemis ne cherchaient point à sortir de leurs retranchements, et honteux du temps qu’il perdait, il leur fit savoir par ses hérauts d’armes que son seul désir était de se mesurer avec eux ; que s’ils voulaient sortir dans la plaine, il les combattrait, au lieu de reculer. Son appel ne fut point 100écouté ; les Anglais n’oublièrent point ce que la prudence leur commandait, et, au lieu de consentir à un combat général, le duc de Bedford ne laissa sortir de son camp qu’une partie de ses bataillons. Le sire de Talbot et le comte de Suffolk avaient payé leur rançon, et ils avaient été rendus à la liberté. Ils s’étaient empressés de venir se joindre au duc de Bedford, désireux sans doute de réparer l’échec qu’avait reçu leur réputation à Jargeau et à Patay. Mais ils étaient les premiers à conseiller la prudence ; ils avaient vu Jeanne à l’œuvre ; ils savaient comment elle combattait, comme elle électrisait ses gens ; ils n’auraient point osé se mesurer avec elle en rase campagne. Aussi, au lieu d’un combat général, n’y eut-il que de nombreuses escarmouches, des combats partiels ; on se battait par groupes détachés. Cependant on fit de part et d’autre des prodiges de valeur depuis le matin jusqu’au soir, et de part et d’autre la mort avait ses victimes ; la rage était dans tous les cœurs, le feu dans tous les regards ; des deux côtés on combattait en héros.

Jeanne, accompagnée de Dunois, du comte d’Albret et de l’intrépide La Hire, son fidèle compagnon d’armes, se montrait au milieu de la mêlée, tantôt ramenant au combat les soldats dispersés, 101tantôt frappant de sa lance les guerriers assez audacieux pour venir l’attaquer, et souvent les faisant rouler dans la poussière. Exposée à tous les traits, on ne la vit pas un seul instant s’occuper des périls dont elle était environnée. Le tumulte, les cris, le bruit des armes, les sifflements sinistres des flèches meurtrières, retentissaient en vain à ses oreilles ; tranquille, impassible au milieu des scènes terribles de la guerre, elle semblait maintenant apporter sur le champ de bataille un dévouement calme, une résignation modeste, plus étonnante peut-être et plus sublime encore que le brûlant enthousiasme qu’elle avait auparavant déployé dans l’accomplissement de la mission confiée à son courage. Ce n’était plus l’ange exterminateur qui vient lancer sur les armées coupables les foudres dévorantes de la colère du Tout-Puissant ; c’était le juste résigné, le héros chrétien soumis à la volonté du ciel et travaillant en silence à mériter la couronne du martyre12.

Cependant le jour était sur son déclin, et la victoire était restée incertaine ; on redoubla d’ardeur, et l’on fit des efforts véritablement surhumains. La dernière escarmouche fut plus terrible que les précédentes ; 102on se battit avec un acharnement qui tenait du délire, tant était grand le désir de vaincre ! Partout des blessés, des morts et des mourants ! Mais enfin la nuit approche ; son ombre bienfaisante vient suspendre les coups. On sonne la retraite ; les Anglais rentrent dans leurs retranchements, et les Français retournent au lieu où ils avaient couché la veille. On eut à peu près le même nombre de combattants à regretter dans les deux armées, et la gloire fut la même de part et d’autre. Le lendemain, le duc de Bedford, ne jugeant pas prudent de recommencer le combat, reprit la route de Paris, et Charles VII revint avec les siens à Crépy-en-Valois. Bientôt après il se rendit maître du château et de la ville de Creil. La possession de cette ville lui procurait un second passage sur l’Oise. Plusieurs chefs intrépides, profitant de cet avantage, passent cette rivière et vont en Normandie. Ils prennent Aumale ; ils font périr tous les Anglais qui s’y trouvent ; les habitants seuls furent épargnés. Torcy, Etrépagny, Château-Gaillard tombent successivement au pouvoir de ces chefs valeureux. Charles alors se rendit à Compiègne, où on l’attendait avec une noble impatience ; Compiègne qui plus tard se montra si dévoué ! Oh ! que son cœur dut éprouver de douces 103émotions au moment où il fit son entrée dans cette ville ! Des transports d’allégresse l’accueillirent de toutes parts ; de riches tentures ornaient les rues par lesquelles il devait passer, et le sol était jonché de fleurs. L’enthousiasme était à son comble. Jamais Charles n’avait été reçu avec autant de pompe, avec un aussi vif empressement. Jeanne était à ses côtés, jouissant de son triomphe et recevant aussi, elle, les sincères félicitations de tous les habitants.

Le roi passa une douzaine de jours dans cette ville, qui se montrait si heureuse de le posséder. Ayant appris que le régent anglais venait de quitter Paris pour se rendre en Normandie, il résolut de partir de Compiègne, de se rapprocher de la capitale de son royaume. Il se dirigea donc vers Senlis, avec toute son armée, et vint camper auprès de cette ville. Les habitants ne tardèrent pas à lui ouvrir leurs portes, et lui jurèrent dévouement et fidélité. À peine était-il entré dans Senlis, que plusieurs seigneurs vinrent déposer aux pieds de Sa Majesté l’hommage de leur obéissance, solliciter l’honneur de combattre pour lui. Un grand nombre de places des environs reçurent ses hérauts avec les plus grands honneurs, et promirent également de 104ne plus jamais reconnaître d’autre autorité que celle de Charles VII.

Les intelligences qu’on était parvenu à se ménager dans la capitale, l’exemple de tant de villes qui étaient venues d’elles-mêmes se ranger sous le sceptre paternel du fils de saint Louis, l’inaction du duc de Bourgogne et l’éloignement du duc de Bedford, tout faisait espérer qu’une tentative sur Paris pourrait être couronnée d’un heureux succès. Le roi résolut donc de se rendre sous les murs de la capitale. L’armée quitta Senlis, et, le même jour, l’avant-garde parut devant les portes de Saint-Denis, dépositaire, depuis tant de siècles, des restes mortels de nos rois13.

Saint-Denis n’opposa pas la moindre résistance, et Charles put y faire son entrée, le 25 août 1429.

105IX.

  • Jeanne d’Arc à Saint-Denis.
  • Elle est blessée à l’attaque de Paris.

Le premier devoir de Charles VII, en arrivant à Saint-Denis, était de visiter l’ancienne basilique où reposaient les dépouilles mortelles des rois de France ; ce devoir, il sut le remplir. Il s’empressa d’aller s’y prosterner au pied des autels, d’adresser, dans toute la sincérité de son cœur, de vives actions de grâces à Dieu, à la Vierge, et aux apôtres protecteurs de son royaume. Mais le roi ne fut pas le seul à éprouver le pressant besoin de témoigner sa reconnaissance au Seigneur, et de rendre hommage au tombeau de ses aïeux. Jeanne était 106pour le moins aussi impatiente que lui d’aller dans ce temple auguste s’entretenir avec son Dieu, le remercier des bienfaits dont il l’avait comblée, le prier de veiller encore sur son roi. Elle s’y rendit donc sans-retard, s’y agenouilla humblement, et adressa au ciel les plus ferventes prières.

Nous avons déjà dit que Jeanne d’Arc était douce et bonne, qu’il suffisait de la voir pour s’attacher à elle ; et que, dans chaque endroit où elle allait, elle ne tardait pas à avoir de nombreux amis. Aurait-il pu en être autrement à Saint-Denis ? Non, sans doute. Aussi, à peine y était-elle depuis quelques jours, que chacun enviait le bonheur de la voir, de s’entretenir avec elle. Partout on se pressait sur son passage. On l’aimait pour sa douceur, sa bonté, sa générosité pour les pauvres ; on l’admirait pour ses exploits ; on la vénérait pour ses vertus. On regardait comme une faveur insigne de pouvoir l’approcher, de toucher à ses mains et à ses anneaux. Partout on la fêtait, partout on était jaloux de faire quelque chose pour lui être agréable. L’humble jeune fille était sensible à toutes ces marques d’attachement et d’estime ; elle était émue de tant de prévenances ; mais jamais elle n’en conçut le moindre orgueil.

Cependant le temps s’écoulait, et l’on était 107indécis sur le parti qu’il fallait prendre relativement à la capitale. Paris savait que Charles VII était à Saint-Denis avec la libératrice de la France et toute son armée ; Paris n’ignorait pas que le roi n’était point venu dans cette ville pour y rester, mais bien dans l’intention de voler à de nouvelles victoires ; Paris connaissait le courage de l’intrépide Jeanne d’Arc, et devait redouter son bras vengeur. Et cependant cette capitale, vendue aux Anglais, ne semblait point se préoccuper de l’approche de l’armée royale. Elle n’avait point envoyé de députés à Saint-Denis ; elle voulait donc se défendre, elle voulait donc rester au pouvoir du duc de Bedford.

L’incertitude était grande autour du roi sur ce qu’il fallait faire. Après avoir mûrement réfléchi, on crut prudent de ne rien précipiter, et de recourir à des négociations particulières. Mais, pendant que l’on traînait ainsi le temps en longueur, les Parisiens travaillaient à se fortifier de plus en plus, et se préparaient à opposer à l’armée royale la plus terrible résistance. On avait répandu sur le compte du roi les plus odieuses calomnies. On avait dit aux habitants de Paris que Charles avait juré de détruire leur ville de fond en comble, et ils le croyaient ; leur haine pour le roi était profonde, 108ils étaient décidés à mourir plutôt que de se rendre. Mais, avant de mourir, ils voulaient combattre comme des lions, faire payer bien cher la victoire à ceux qu’ils regardaient comme leurs ennemis, à ceux qu’ils auraient dû regarder comme leurs frères ! Le joug anglais pesait sur eux de tout son poids, et ils s’armaient, les malheureux, pour mieux défendre leurs chaînes, et non leur liberté !…

Cependant les Français, désireux de faire briller leur courage, et curieux de voir la contenance des Parisiens, s’approchaient jusqu’aux portes de Paris ; chaque jour était témoin de quelques escarmouches importantes, où les deux partis se signalaient également.

Enfin, fatigués de ces simples escarmouches, les chefs résolurent de tenter une attaque plus sérieuse, de déployer sous les yeux de leurs ennemis des forces plus considérables. Jeanne n’était pas de cet avis. Elle ne trouvait pas le moment opportun ; il lui semblait prudent d’attendre une occasion plus favorable.

Vu la force de l’enceinte dont Paris était alors environné, la profondeur de ses fossés, et le nombre de ses défenseurs, il n’y avait réellement aucune apparence de réussir à y pénétrer sans le 109concours des habitants14. Et Jeanne d’Arc savait les Parisiens animés d’un mauvais esprit ; il fallait attendre qu’ouvrant enfin les yeux, ils revinssent à de meilleurs sentiments. Elle refusa donc de condescendre aux désirs des chefs de guerre, et déclara formellement que son intention était de rester à Saint-Denis. Mais cette noble jeune fille est l’âme de la guerre ; sans elle les troupes n’avanceront pas, ou n’avanceront qu’en tremblant. Les soldats ont mis en elle toute leur confiance, il est nécessaire qu’elle marche avec eux. Les seigneurs qui dirigeaient l’armée forcèrent donc Jeanne d’Arc à les accompagner.

On partit de Saint-Denis avec un corps de troupes considérable, le 7 septembre 1429, et l’on vint occuper le village de La Chapelle, alors à moitié chemin à peu près de Paris à Saint-Denis. La capitale de la France était loin d’être, à cette époque, la grande et magnifique cité qui fait aujourd’hui l’admiration du monde entier ; elle renferme maintenant cinq fois plus d’espace qu’autrefois, et, par suite de son prodigieux accroissement, elle a pour faubourg le village où s’arrêta l’armée française.

110Le lendemain, dès le matin, on quitta La Chapelle ; les troupes, dont le nombre s’élevait à 12.000 hommes, furent dirigées sur Paris. Les chefs de guerre pensèrent d’abord à marcher vers la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis, ou la porte Montmartre ; mais, jugeant probablement ces portes trop fortifiées pour qu’il leur fût possible de pénétrer par là dans la place, ils tournèrent vers l’ouest, et vinrent ranger leurs soldats en bataille dans un vaste espace appelé marché aux pourceaux. Cet espace s’étendait alors entre la butte Saint-Roch et la porte Saint-Honoré, au lieu où la rue Traversière se rattache aujourd’hui à la rue Saint-Honoré.

Bientôt l’artillerie fut habilement disposée en plusieurs endroits ; une partie fut placée sur la bulle de Saint-Roch, qui formait alors une assez grande élévation. Tout étant prêt pour l’attaque, les généraux commencèrent à faire tirer vigoureusement contre les remparts de la place, et souvent même sur la ville. Aussitôt que le bruit du canon se fit entendre, les Parisiens, armés de toutes pièces, accoururent en foule porter secours aux Anglais et aux Bourguignons : ils couvraient les remparts. La rage était dans leur cœur. Fanatisés par les discours chaleureux des chefs ennemis 111qui commandaient dans leur ville, aveuglés par les paroles mensongères de gens sans cour vendus au parti anglais, ils se montraient pleins d’ardeur, décidés à vendre chèrement leur vie. Tous ceux qui étaient en état de porter les armes se trouvaient sur les murs, le reste des habitants s’était précipité dans les temples, et ils priaient contre des Français leurs frères !

L’artillerie des assiégés répondait avec vigueur à l’artillerie des assiégeants. Pendant ce temps-là une partie des troupes du roi, s’étant avancée, avait attaqué avec énergie le boulevard et la barrière Saint-Honoré. On peut alors se battre main à main ; on fit de part et d’autre des prodiges de valeur, mais Jeanne surtout se faisait remarquer par son mâle courage. Les Anglais chargés de la défense de ce poste opposèrent aux Français la plus héroïque résistance ; ils firent tous leurs efforts pour conserver la place qui leur avait été confiée, mais leurs efforts ne purent les empêcher d’essuyer une défaite ; ils furent obligés de reculer et de rentrer dans Paris.

Le boulevard et la barrière sont au pouvoir des soldats de Charles VII, qui se sont aussi rendus maîtres de tout l’espace compris entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint-Denis. La garnison 112ennemie sortira-t-elle de la capitale pour les chasser du terrain dont ils se sont emparés ? L’armée royale l’espère, elle le désire ; mais personne ne se montre. Voyant que les Anglais et les Parisiens n’osaient pas venir affronter la noble fureur de nos troupes, la jeune héroïne, saisie d’un saint enthousiasme, résolut d’aller les attaquer jusqu’aux pieds de leurs murailles. Excités par sa voix, et fiers du premier succès qu’ils venaient d’obtenir, une foule de guerriers s’élancèrent avec elle vers les fossés qui défendaient Paris. Mais ces fossés étaient remplis d’eau, et, malgré leur bouillante ardeur, nos intrépides guerriers furent obligés de suspendre leur course. Jeanne alors fit apporter à la hâte les longues bourrées et les fagots énormes qu’on avait amenés de la ville de Saint-Denis, à l’aide d’un grand nombre de chariots. On se mit aussitôt à les jeter dans les fossés, à les y entasser les uns sur les autres, afin de pouvoir se frayer un passage. Une grêle de traits fondait sur les travailleurs ; mais ils n’en montraient pas moins d’activité. Placée sur une petite éminence, et exposée plus que tous les autres aux flèches meurtrières de ses ennemis, la jeune inspirée encourageait les Français et dirigeait elle-même les travaux. Du haut de leurs remparts, les Anglais et les Parisiens 113lui faisaient de terribles menaces, vomissaient contre elle les plus grossières injures ; mais leurs injures, leurs cris et leurs menaces ne pouvaient rien contre elle. Au lieu de leur répondre par des outrages, cette noble fille se contentait de leur faire entendre ces paroles :

— Rendez la ville au roi de France, et nous cesserons de vous combattre.

Déjà les fossés étaient presque remplis ; les Français allaient enfin pouvoir tenter l’escalade des remparts, lorsqu’une flèche vint frapper Jeanne d’Arc à la cuisse. En voyant tomber celle qui faisait toute leur force, en voyant son sang qui coulait abondamment, nos soldats furent consternés ; ils abandonnèrent leurs travaux. Bientôt cependant ils reprirent courage, et, songeant à venger la guerrière qui tant de fois les avait conduits à la victoire, ils se remirent à l’œuvre avec une ardeur toute nouvelle. Mais l’ennemi redoubla ses efforts, les traits pleuvaient sur l’armée royale plus nombreux que jamais, et la mort comptait d’innombrables victimes. Le désespoir alors s’empare de tous les cœurs, les Français renoncent à l’assaut et s’éloignent des fossés, emportant avec eux Jeanne épuisée par la perte de son sang. Quel dut être l’enthousiasme des Parisiens en voyant que la victoire 114était pour eux, et que la jeune inspirée avait été mise hors d’état de pouvoir leur nuire ? Mais que nos chefs de guerre durent éprouver de cruels remords ! C’est d’eux seuls que la patrie avait droit de se plaindre ; s’ils avaient, à Saint-Denis, écouté les conseils de Jeanne d’Arc, les armes du roi n’auraient point essuyé ce honteux échec, la France n’eût point eu à pleurer en pure perte la mort de ses enfants !

L’armée royale retourna donc à La Chapelle et y passa la nuit au même endroit où elle avait campé la veille. Le lendemain matin elle se rendit à Saint-Denis, où Charles était resté avec l’arrière garde.

Aussitôt qu’elle revit son roi, Jeanne d’Arc fit près de lui de nouvelles instances pour obtenir la permission d’aller vivre dans l’obscurité et la retraite. Ce n’était pas qu’elle redoutât pour elle de nouveaux malheurs, elle aurait volontiers donné sa vie pour son souverain ; mais c’est qu’elle savait, cet ange de vertu, que sa mission était accomplie ; elle craignait, en restant plus longtemps, de se rendre coupable envers son Dieu. Il lui semblait que le ciel l’appelait vers sa vieille mère, et c’est sa mère qu’elle voulait enfin consoler de sa longue absence !

115Charles fut sourd à ses prières, à ses supplications ; il fallut qu’elle consentit à rester avec lui.

Six jours s’étaient passés depuis le moment fatal où Jeanne avait été blessée sous les murs de la capitale, et sa blessure était guérie. Comme il avait été décidé que l’armée retournerait vers la Loire, le roi et tous les siens partirent de Saint-Denis le 14 septembre 1429, laissant toutefois dans cette place un certain nombre de gens de guerre confiés au commandement d’Ambroise de Loré. On se rendit à Lagny, de Lagny à Provins, de Provins à Bray-sur-Seine, sans éprouver la moindre difficulté. Arrivé à Sens, le roi fut obligé d’aller passer l’Yonne à gué un peu au-dessous de la ville, parce que les habitants refusèrent de lui ouvrir leurs portes. De là il se rendit à Courtenay, puis à Château-Renard, puis à Montargis, puis à Gien, où il entra en triomphe avec l’amazone sainte, trois mois après en être parti pour aller se faire sacrer à Reims.

116X.

  • Jeanne d’Arc est prise au siège de Compiègne.

Huit mois se sont écoulés depuis le retour de Jeanne d’Arc à Gien jusqu’au siège dont nous allons parler. Il nous serait facile de montrer que, pendant cet espace de temps, la jeune guerrière ne resta pas un seul instant dans l’inaction ; que chaque jour elle donna de nouvelles preuves de son courage, de son sublime dévouement à son Dieu et à son roi ; mais il nous faudrait pour cela sortir du cercle étroit que nous nous sommes tracé. Qu’il 117nous suffise donc de dire ici que, du 28 septembre 1429 au 23 mai 1430, cette fille, digne de toute notre vénération, fut ce qu’elle avait toujours été : bonne, vertueuse, prudente, intrépide, ferme et inébranlable à la vue du danger. Suivons-la maintenant au camp de Compiègne.

Après de longs efforts, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, venait de s’emparer de Choisy-sur-Oise. Rien ne s’opposait plus à son passage ; il pouvait maintenant aller mettre le siège devant Compiègne, qu’il voulait livrer à la domination anglaise ; il vint donc, sans perdre de temps, occuper avec sa maison la forteresse de Coudun située à deux lieues nord-ouest de la ville qu’il désirait tant assiéger. Jean de Luxembourg, le principal officier du duc de Bourgogne, alla loger à Clairoix avec un des corps de l’armée ; un autre corps campa à Marigny, et le seigneur de Montgommery, avec ses Anglais, vint se placer à Venette. Ces trois villages n’étaient qu’à une demi-heure de marche de Compiègne.

Le bruit du siège qu’allait entreprendre Philippe le Bon s’était répandu promptement dans plusieurs des provinces soumises à son obéissance, et il lui arrivait à chaque instant de puissants renforts.

118Jeanne n’était point alors à Compiègne ; elle était allée dans les environs chercher des secours. Mais cette ville sut, pendant son absence, se défendre avec un noble courage. Dans cette place se trouvaient des guerriers expérimentés, pleins de bravoure, qui opposèrent aux Bourguignons et aux Anglais la plus vigoureuse résistance, et ne les laissèrent point s’établir paisiblement autour de leurs murailles ; il y eut de nombreuses sorties, et chaque jour vit des combats acharnés ensanglanter les prés et les rivages de l’Oise. Dévoués à la cause de Charles VII, les habitants de Compiègne, au lieu de rester dans la place, se faisaient un devoir sacré de suivre les guerriers dans ces sorties glorieuses ; ils étaient heureux de pouvoir rivaliser avec eux de courage et de fidélité.

Bientôt cependant Jeanne fut instruite de ce qui se passait. Elle apprit que le duc de Bourgogne avait fait appel à ses fidèles, que son armée grossissait d’une manière prodigieuse, que l’intention de ce prince était de faire les plus grands efforts pour livrer Compiègne aux Anglais. À cette nouvelle, elle s’empressa de partir de Crépy-en-Valois ; à la tête des soldats qu’elle venait de rassembler, heureuse et fière de penser qu’elle volait au secours d’une ville héroïque, d’une cité 119toute dévouée à la sainte cause de son roi bien-aimé. Elle entra dans la place avant le jour, et les assiégeants n’eurent point connaissance de son arrivée. La jeune amazone était, aux yeux des Compiégnois, l’ange gardien de la France ; aussi je laisse à juger de leur joie quand ils la virent au milieu d’eux. Sans elle ils avaient combattu avec un courage admirable ; de quoi ne seront-ils pas capables avec elle ?

Transportés d’un noble enthousiasme, ils laissent lire dans leurs regards leur impatient désir d’en venir aux mains, de se mesurer avec leurs ennemis. Jeanne d’Arc les a compris, et, voulant mettre à profit la belle ardeur qui les enflamme, elle décide que ce jour même on ira attaquer les troupes campées à Marigny et détruire les fortifications qu’elles élevaient à cet endroit. Sa décision mit le comble à leur allégresse, et ils firent aussitôt tous leurs préparatifs pour le combat.

Au moment désigné, l’intrépide jeune fille, armée de toutes pièces et accompagnée de plusieurs chefs de guerre d’une valeur bien éprouvée, sortit de la ville par la porte du Pont, à la tête de 600 guerriers, tous bien décidés à vaincre ou à mourir. Ils passèrent sur le pont, traversèrent 120la cour du boulevard qui en défendait l’issue du côté des champs, et s’avancèrent rapidement dans la prairie qui s’étendait au delà. Leur intention était de n’attaquer que le corps d’armée campé à Marigny ; ils espéraient le surprendre. Mais au moment où ils quittaient le pont et entraient dans la plaine, ils furent aperçus par Jean de Luxembourg, dont les troupes étaient cantonnées à Clairoix, et qui, accompagné de plusieurs chefs de guerre, s’était avancé presque sous les murs de la place, dans l’intention d’en découvrir les côtés faibles. À la vue des Français qui marchent à grands pas, les officiers anglais piquent des deux, s’élancent vers Marigny, crient : Aux armes ! Prévenus à temps, les Bourguignons se couvrent de leurs armures, et déjà ils sont prêts pour le combat.

Cependant les Français avaient continué d’avancer ; bientôt les deux partis furent en présence. On donne le signal, l’attaque commence et promet d’être meurtrière. Des coups terribles sont portés de part et d’autre ; partout des blessés, des morts et des mourants. La vue du sang et des cadavres ne fait qu’augmenter l’ardeur des combattants ; des deux côtés la fureur est à son comble. Jeanne se signala encore plus que tous les 121autres ; jamais on ne l’avait vue déployer tant de hardiesse et tant de vaillance. Deux fois elle repousse victorieusement les Bourguignons jusque dans leurs retranchements, et leur fait éprouver des pertes cruelles.

La victoire eût été assurément pour elle si elle n’avait eu à combattre ce jour-là que les troupes de Marigny. Mais ces troupes avaient eu soin de faire répéter de poste en poste le cri d’alarme ; ce cri avait parcouru en un instant toute la ligne des quartiers ennemis, et les guerriers campés à Venette et à Clairoix, lieux très-rapprochés de Marigny, étaient accourus au secours de leurs compagnons d’armes rudement éprouvés par l’intrépide amazone. Tout alors dut changer de face ; les Français n’étaient plus assez nombreux pour oser résister à tant de forces réunies. Ils allaient avoir sur les bras l’armée ennemie tout entière ; la prudence leur faisait un devoir de cesser de combattre et de se hâter de rentrer dans Compiègne. Résister plus longtemps, c’eût été folie ; ils se mirent donc à opérer leur retraite. Pleine de dévouement pour les soldats, Jeanne marchait la dernière. À chaque instant elle se retournait et faisait face à ses ennemis, uniquement occupée du soin de couvrir les siens, de les ramener sans trop 122de pertes dans la ville. Que de chefs à sa place auraient eu hâte de se mettre en tête de leurs troupes, de rentrer les premiers ! Qui n’admirerait tant de grandeur d’âme, de désintéressement ? Fille noble et généreuse, quand ta vie ne nous offrirait que ce seul exemple de dévouement aux tiens, ton nom serait encore digne de l’immortalité !

Cependant les Anglais s’élancent avec impétuosité, dans l’intention de couper le chemin à la troupe de Jeanne d’Arc. Ce mouvement précipité répand la terreur parmi ses guerriers ; ils courent en désordre vers la barrière du boulevard du Pont. Il s’y fit un tel encombrement, qu’on ne pouvait plus ni avancer ni reculer.

Il paraît qu’on sonna alors les cloches de la ville pour avertir tous les guerriers de la garnison du péril où se trouvait Jeanne, et les appeler à son secours. En ce moment, les Bourguignons, sûrs d’être soutenus de toutes parts, firent une charge terrible sur la queue des escadrons français, et y jetèrent un grand désordre. Saisis d’épouvante, une partie de ceux qui combattaient en cet endroit se précipitèrent tout armés dans la rivière ; plusieurs se rendirent prisonniers. Jeanne seule continuait encore à se défendre. Facilement reconnue 123à son habillement de couleur pourpre et à son étendard, qu’elle tenait d’une main, tandis que de l’autre elle repoussait les ennemis à coups d’épée, elle se vit bientôt environnée d’une foule de guerriers qui se disputaient l’honneur de s’emparer de sa personne ; elle parvint cependant à gagner le à pied du boulevard du Pont. Les uns disent qu’elle ne put y entrer à cause de la foule ; d’autres assurent qu’elle trouva la barrière fermée. Plusieurs historiens attribuent cette circonstance à la malheureuse trahison du gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy, qui, jaloux de la renommée de cette héroïne, craignait, dit-on, qu’elle ne recueillit toute la gloire du siège. Abandonnée de tous ses compagnons d’armes, entourée d’assaillants, Jeanne fit des prodiges de valeur pour échapper à la captivité, et chercha à gagner les champs du côté de la Picardie15. Mais tous ses efforts furent inutiles, et selle fut prise par un des guerriers du duc de Bourgogne. On la conduisit aussitôt à Marigny, où elle tut confiée à une garde nombreuse.

Les habitants de Compiègne furent désespérés ; d’abondantes larmes coulaient de tous les yeux. 124Du côté des ennemis, ce n’étaient que cris de joie et chants de triomphe : ils tenaient en leur pouvoir celle dont le nom seul les avait fait trembler tant de fois ! elle était là maintenant au milieu d’eux, désarmée et impuissante.

On se hâta d’annoncer cette nouvelle à toutes les villes restées dévouées au parti anglais ; dans toutes ces villes, on fit des réjouissances publiques.

Cependant Jeanne d’Arc avait été remise au pouvoir du duc de Luxembourg. Il envoya sous bonne escorte sa prisonnière au château de Beaulieu, vers la fin de mai 1430. À peine y était-elle enfermée, qu’elle chercha le moyen de s’échapper, pour pouvoir courir une fois encore au secours des fidèles Compiégnois ; son esprit inventif le lui fournit bientôt. Elle pratiqua une ouverture entre deux pièces de bois, et, comme elle avait la taille très fine, elle parvint, à l’aide de cette ouverture, à se frayer un passage. Une fois sortie de sa prison, elle se dirigea avec empressement et précaution vers la pièce où se tenaient ses gardes : son intention était de les renfermer dans la tour, et de gagner ensuite la campagne. Malheureusement elle fut rencontrée par le portier du château. À la vue de cette jeune fille qui cherche à fuir, il fait entendre 125le cri d’alarme. Voyant bien qu’il n’y avait plus d’espoir, Jeanne, résignée et soumise à la volonté du ciel, rentra d’elle-même dans sa prison. Elle ne resta pas, il est vrai, bien longtemps dans cette forteresse ; mais elle n’en sortit que pour entrer dans une autre. Jean de Luxembourg l’envoya dans son château de Beaurevoir, en Picardie, à quatre lieues environ de la ville de Cambrai. Son épouse, la dame de Beaurevoir, et sa sœur, la demoiselle de Luxembourg, accueillirent cette intéressante prisonnière avec la plus grande affection. Elle avaient entendu parler de ses exploits ; elles connaissaient son mérite, ses vertus ; aussi eurent elles pour cette jeune fille toutes sortes d’égards, toutes sortes de prévenances. Elles allaient souvent dans sa chambre s’entretenir avec elle et lui adressaient des paroles de consolation. Elles firent constamment tous leurs efforts pour adoucir sa captivité ; elles l’entourèrent toujours des soins les plus tendres. Aussi la jeune captive fut-elle beaucoup plus heureuse à Beaurevoir qu’elle ne l’avait été dans la forteresse de Beaulieu. Maintenant, du moins, elle avait près d’elle des personnes de son sexe ; elle avait trouvé des cours compatissants, des âmes sensible et bonnes.

La dame de Beaurevoir et la demoiselle de 126Luxembourg auraient désiré faire plus encore pour Jeanne d’Arc, obtenir, par exemple, qu’elle pût circuler librement dans le château, au lieu de rester toujours enfermée dans le donjon. Mais cette permission ne fut point accordée. Déjà, à Beaulieu, Jeanne avait tenté de s’évader, et, de plus, elle avait dit qu’à la première occasion elle ne manquerait pas de faire encore la même tentative. C’en était assez pour que Jean de Luxembourg lui accordât le moins de liberté possible.

Elle demeura dans ce château, environ quatre mois ; et plût au ciel qu’elle y fût demeurée tout le reste de sa vie : l’histoire n’eût point eu un horrible crime à enregistrer !

Rien ne manquait à Jeanne au château de Beaurevoir, sinon la liberté ; elle y était traitée comme une amie plutôt que comme une prisonnière de guerre ; elle n’y était point chargée de chaînes ; on cherchait à prévenir ses moindres désirs pour les satisfaire. Et cependant, souvent on la vit pleurer. Était-ce la perte seule de sa liberté qui faisait couler ses larmes ? Non, non ; cette fille généreuse songeait chaque jour aux habitants de Compiègne, aux dangers qui les menaçaient, et elle ne pouvait voler à leur secours !… Voilà quelle était la cause 127de sa douleur, de son abattement. C’est sur eux qu’elle pleurait, c’est pour eux que, dans sa prison, ses mains suppliantes s’élevèrent souvent vers le ciel.

Noble cœur, qui s’attendrit sur le malheur des autres, sans songer à sa propre infortune ! Cependant elle conservait toujours l’espoir de recouvrer sa liberté, et, aussitôt libre, elle s’empresserait d’aller les secourir. Cette idée lui donnait du courage, et ses larmes cessaient alors de couler. Mais bientôt ce doux espoir disparut pour toujours.

Le duc de Luxembourg, par suite des intrigues infâmes de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, consentit à vendre Jeanne d’Arc au roi d’Angleterre. Jeanne aurait mieux aimé, mourir que de tomber au pouvoir des Anglais ; c’est pourquoi, quand elle apprit qu’elle venait d’être vendue, elle résolut de tout tenter pour sortir de sa prison et échapper à ses cruels ennemis. Après avoir recommandé son âme à Dieu et à la sainte Vierge, elle s’élança du haut de la tour où elle était renfermée. Elle se blessa gravement dans sa chute, et resta évanouie au pied des remparts. Mais bientôt les gardes accoururent, la soulevèrent et l’emportèrent dans sa chambre. Les plus tendres soins lui furent 128alors prodigués. La dame de Beaurevoir et la demoiselle de Luxembourg ne la quittaient pas un seul instant ; Jeanne, en revenant à elle, put les voir à ses côtés, priant le ciel pour sa guérison. Elle fit à Dieu l’humble aveu de sa faute, en exprima le plus sincère repentir, et en implora le pardon, qu’elle ne tarda pas sans doute à obtenir ; car le Seigneur est bon, et il pardonne à quiconque se repent.

Quand elle fut parfaitement rétablie, il lui fallut songer à quitter son donjon pour se rendre à Arras, où elle devait être remise aux officiers du roi d’Angleterre ; elle n’appartenait plus à Jean de Luxembourg. Elle fit ses adieux aux dames du château, qui lui avaient témoigné tant d’affection ; elle les remerciait, avec un vif sentiment de reconnaissance, de toutes leurs bontés, de tous leurs soins ; elle leur embrassait les mains qu’elle baignait de ses larmes. Et elle ne pleurait pas seule… tant il est vrai que l’innocence a des droits sacrés sur tous les cours généreux !

Mais l’heure du départ a sonné ; Jeanne est conduite dans la capitale de l’Artois. Quelques jours après, on l’envoya au château du Crotoy, forteresse située en Picardie, à l’embouchure de la Somme, Le ciel lui réservait là de grandes jouissances, une bien douce consolation. Dans cette même forteresse était alors retenu prisonnier un ecclésiastique d’un rang élevé, d’un grand mérite. Ce saint prêtre célébrait souvent le saint sacrifice de la messe dans une des salles de ce lugubre château ; Jeanne y assistait souvent. Quand, à la voix du ministre du Très-Haut, Jésus descendait sur l’autel, Jeanne, le front humblement courbé jusqu’à terre, l’adorait avec amour, et toute son âme était remplie d’une joie ineffable. Ah ! c’est que la religion est bien consolante pour celui qui souffre, et il n’est point de délices comparables à celles qu’elle procure ! Mais cette sainte fille ne se contentait pas d’aller entendre la messe ; elle recourait souvent aussi au sacrement régénérateur de la pénitence ; souvent elle faisait à son compagnon de captivité l’aveu des fautes qu’elle croyait avoir à se reprocher, et le conjurait d’intercéder pour elle auprès du Dieu de miséricorde.

Cependant Compiègne, après plus de six mois de siège, put enfin respirer librement. La délivrance de cette ville fut immédiatement suivie de la reprise d’un grand nombre de places importantes ; partout les Français se couvraient de gloire et faisaient essuyer à leurs ennemis les plus cruelles défaites. Les revers des Anglais ne firent qu’augmenter 130leur haine contre Jeanne d’Arc. Ils crurent qu’il n’y avait plus d’espoir pour eux que dans la mort de la jeune inspirée ; il fut donc décidé qu’on travaillerait sans délai au procès de cette infortunée. Mais le roi d’Angleterre était alors avec tous ses conseillers dans la capitale de la Normandie ; ce fut là qu’on voulut juger cette innocente jeune fille et lui faire expier dans les plus affreux tourments son amour pour son Dieu, son dévouement à sa patrie. Elle fut donc transférée du Crotoy à Rouen, et renfermée dans les prisons du château de cette ville.

131XI.

  • Jeanne d’Arc dans les prisons de Rouen.
  • Sa Condamnation et sa Mort.

Tant que Jeanne d’Arc fut au pouvoir des Bourguignons, elle n’eut point trop à souffrir ; nous avons eu déjà l’occasion de dire qu’il ne lui manquait alors que sa liberté. On eut des égards pour cette jeune inspirée, à qui du reste on n’avait à reprocher que ses victoires et ses vertus, on la traita avec beaucoup d’humanité au château de Beaurevoir. C’est que les Bourguignons étaient loin d’éprouver pour cette noble fille l’animosité féroce 132que montrait le parti britannique. Mais, à partir du jour où elle fut vendue au roi d’Angleterre, le sort le plus cruel lui fut réservé. Elle eut à subir les plus odieux traitements ; elle n’eut plus alors en partage que les injures, le mépris, des vexations de tout genre, les persécutions les plus atroces.

Arrivée à Rouen, elle fut placée dans la grosse tour du château. Jour et nuit elle y resta chargée de chaînes et horriblement gênée dans ses moindres mouvements. Dans les premiers temps, sa situation avait été plus affreuse encore ; on l’avait renfermée dans une cage de fer où elle était à l’étroit, attachée par le cou, les pieds et les mains. On choisit pour ses gardiens les Anglais les plus vils, les plus infâmes. Le cœur de ces misérables était dur comme du marbre, et jamais un sentiment généreux n’était venu le réchauffer. Tirés des derniers rangs de la populace, ces monstres se faisaient une joie farouche d’outrager leur malheureuse prisonnière ; ils la maltraitaient indignement, ils insultaient grossièrement à son infortune ; à chaque instant ils faisaient retentir à ses oreilles d’horribles cris, des cris de mort ; ils la persécutaient même pendant la nuit. Aussitôt que le sommeil venait fermer ses paupières, ces féroces gardiens se hâtaient de l’éveiller en prononçant d’une 133voix stridente ces horribles paroles : Jeanne, ton supplice approche, tu vas mourir !

Personne ne fut admis auprès de cette infortunée avant l’ouverture de son procès ; et même alors, ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’on put obtenir d’entrer dans sa prison. Elle n’eut donc pour toute société que ses bourreaux. On alla jusqu’à lui refuser les secours de la religion, qu’elle sollicitait cependant avec une sainte ardeur, et qui lui eussent été d’une si grande utilité dans cette situation terrible.

Rien donc n’avait été oublié pour torturer cette pauvre jeune fille. Le désespoir cependant ne vint jamais obscurcir son front. Calme et résignée, elle se montrait grande et noble dans son malheur. Pleine de confiance dans les miséricordes infinies du Sauveur des hommes, elle élevait sans cesse vers lui ses mains suppliantes, et ses ferventes prières étaient pour sa belle âme une source inépuisable de douces consolations. Le ciel la soutenait dans les rudes épreuves qu’il lui envoyait, il lui donnait le courage, la force, la patience. Et la reine des anges, Jeanne l’oubliait-elle ? Oh ! non ; c’est le nom de Marie surtout qu’elle invoquait avec amour ; et cette tendre mère, que jamais on n’implora en vain, remplissait le cour de la prisonnière 134de joies ineffables. Jeanne pouvait donc se dire heureuse dans son cachot ; chargée de fers, elle triomphait encore de la rage de ses ennemis !… Ô religion, que tu puissance est grande, et qu’ils sont à plaindre les malheureux qui méconnaissent tes lois !

Cependant, le 3 janvier 1431, le roi anglais autorisa la mise en jugement de sa prisonnière ; il la livra dès lors à un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal fut présidé par l’évêque de Beauvais, qui avait réclamé le droit de juger l’infortunée Jeanne d’Arc, comme ayant été prise dans son évêché. Ce prélat était vendu au parti britannique, et il sut, par sa lâche conduite, justifier le choix qu’on fit de lui dans cette circonstance délicate : ce fut le plus ardent des juges appelés à condamner l’innocence. Jean d’Estivet, chanoine de Beauvais et de Bayeux, fut nommé promoteur : ses fonctions répondaient à celle de procureur du roi. Méchant, bas et grossier, il était digne en tout de siéger auprès de l’évêque de Beauvais. Parmi les assesseurs ou conseillers, les uns étaient ennemis de la France et les autres étaient enchaînés par la crainte d’encourir la haine du gouvernement anglais. Au nombre des conseillers les plus opposés à Jeanne d’Arc se trouvait Nicolas Loiseleur, chanoine de Rouen 135et de Chartres. Cet homme méprisable, digne associé de l’évêque de Beauvais, avait su, à force de ruses et de mensonges, gagner toute la confiance de la jeune inspirée. Croyant trouver en lui un cœur droit et pur, un prêtre selon Dieu, elle s’entretint avec ce monstre des révélations qu’elle avait eues avant de partir pour Vaucouleurs ; elle lui parla plusieurs fois aussi des affaires de Charles VII. Nicolas Loiseleur s’était dit du pays de Jeanne et victime comme elle du ressentiment des Anglais : c’est ce qui la décida à lui donner sa confiance. Mais aucun crime ne coûtait à cet être méprisable. Non-seulement il trahissait les secrets que Jeanne lui confiait, non-seulement il rapportait à l’évêque de Beauvais les moindres détails ; mais, instruit d’avance des demandes qui seraient adressées à celle qui lui ouvrait son cœur, il s’efforçait de lui suggérer des réponses dangereuses. Tels étaient les hommes auxquels était abandonné le sort de Jeanne d’Arc ; n’est-ce pas dire assez qu’elle était condamnée d’avance ?

Tout étant disposé pour la procédure, le tribunal s’assembla ; on fit comparaître la jeune prisonnière, et l’on commença à l’interroger. Les questions les plus insidieuses lui furent adressées ; chaque mot était un piège tendu à son innocence, 136à sa bonne foi. Si encore on s’était contenté de lui poser des questions difficiles, subtiles, souvent profondes, quelquefois impertinentes… ; mais non. Ses juges, acharnés à sa perte, lui donnaient à peine le temps de répliquer ; ils changeaient à chaque instant de propos, ils passaient brusquement d’une demande à une autre, faisant tout ce qui dépendait d’eux pour qu’elle s’égarât dans ses réponses. Elle s’en plaignit souvent avec douceur ; mais que pouvaient ses plaintes sur de tels juges ?

Tous les interrogatoires qu’on lui fit subir, et ils furent nombreux, sont un modèle de ruse, de fourberie, de noirs détours. Ils n’avaient point pour but la recherche de la vérité. La vérité ! elle était connue de tous ses ennemis. Ils savaient, les infâmes, que celle qu’ils questionnaient si adroitement était innocente des crimes qu’on voulait faire peser sur sa tête ; ils savaient qu’elle n’était coupable ni de sortilège ni d’hérésie. Que se proposaient-ils donc dans ces interrogatoires ? Et pourquoi ne la condamnèrent-ils pas sans l’avoir souvent et longtemps fatiguée de leurs questions ? Ils se proposaient d’arracher à cette fille simple et franche quelques aveux qui lui fussent préjudiciables, des paroles auxquelles ils pourraient donner un sens tout autre que celui qu’elle y avait 137donné elle-même. Ils songeaient, tout en la condamnant, à couvrir au moins les apparences et à pouvoir échapper aux malédictions de la postérité. Mais la postérité, écoutant la voix de la justice, a flétri ces hommes, et marqué du sceau de la honte et de l’infamie les noms de Pierre Cauchon, de Jean d’Estivet, de Nicolas Loiseleur, etc.

J’ai dit qu’on poussait la barbarie à l’égard de Jeanne d’Arc jusqu’à lui refuser la permission d’accomplir ses devoirs religieux ; privation d’autant plus sensible que dans sa triste situation elle avait plus besoin que jamais du soulagement qu’une âme pieuse et résignée trouve à se réfugier à l’ombre des autels. La douceur avec laquelle elle était traitée par l’appariteur Jean Massieu, lorsqu’il la conduisait devant le tribunal, l’enhardit un jour à lui demander s’il se trouvait sur leur chemin quelque église ou lieu saint où le corps de Jésus-Christ fût exposé. Massieu lui répondit affirmativement, et lui montra la chapelle royale du château de Rouen, située dans la grande cour qu’il leur fallait traverser pour se rendre, de la tour où elle était enfermée, au lieu où siégeait le tribunal. Jeanne d’Arc le supplia de la faire passer par-devant cette chapelle, pour qu’elle pût s’agenouiller et faire sa prière. Jean Massieu fut touché de ses larmes et de 138ses instances ; il lui permit de s’arrêter devant la chapelle. Prosternée et les mains jointes, elle y adressait à Dieu les prières les plus humbles, et les plus ferventes. Croira-t-on que le promoteur d’Estivet eut la dureté d’envier à la malheureuse captive cette dernière consolation ? Il reprocha plusieurs fois à Jean Massieu sa complaisance, et il ne tint pas à lui de la faire regarder comme un crime16.

L’évêque de Beauvais, ayant appris que l’appariteur autorisait la prisonnière à prier auprès de la chapelle, lui en fit les plus durs reproches et lui défendit expressément d’en agir ainsi désormais.

Que penser de tels juges ? Et peut-on raisonnablement supposer que de tels êtres aient jamais eu le désir de s’éclairer, de découvrir la vérité, à l’aide de leurs longs interrogatoires ?

Cependant quelques assesseurs se montraient favorables à la cause de Jeanne d’Arc ; quelques-uns s’élevaient avec force contre les questions obscures et artificieuses qu’on lui adressait, L’évêque de Beauvais, craignant de voir sa proie lui échapper, changea le mode des interrogatoires. Il finit par n’y admettre que deux ou trois conseillers entièrement 139dévoués à ses coupables desseins. Ce fut un moyen de plus d’empêcher la vérité de se montrer au grand jour, et c’est tout ce qu’il demandait.

Enfin, il ne restait plus de questions à faire à la pauvre captive, et on la laissa quelque temps en repos. Tout étant donc terminé, l’odieux prélat, aidé de plusieurs assesseurs aussi méprisables que lui, réduisit toutes les pièces de la procédure à douze articles ou propositions prétendues extraites des réponses de Jeanne d’Arc ; un grand nombre de docteurs furent consultés aussitôt sur la catholicité ou l’hérésie de ces articles. Presque tous se montrèrent défavorables à l’innocente jeune fille, et les magistrats prononcèrent contre elle la peine de mort, le mercredi 30 mai 1431 !… Elle venait d’être condamnée comme sorcière et hérétique !…

Soit remords, soit espoir de diminuer le poids du forfait dont il allait se charger, l’évêque de Beauvais eut l’idée d’adoucir les derniers moments de sa victime. Dès le matin du jour fatal, il envoya à Jeanne Martin Ladvenu, frère prêcheur, pour lui annoncer sa fin prochaine et lui offrir les consolations religieuses qu’elle avait tant de fois sollicitées en vain depuis le commencement de son procès. Aussitôt qu’elle eut appris le motif de sa visite, celle sainte fille, sans témoigner le moindre 140trouble, le remercia d’avoir songé à elle, et elle se disposa avec une piété angélique à profiter de la faveur qu’on lui accordait. Elle s’approcha avec la plus profonde humilité du tribunal de la pénitence. Ensuite elle conjura le ministre du Seigneur de lui donner en viatique la sainte eucharistie ; elle la reçue de ses mains dévotement, et des larmes de bonheur sillonnèrent son visage radieux.

Mais l’heure de son supplice approchait ; elle fut alors revêtue d’habits de femme. Le moment de partir étant arrivé, on la fit sortir de sa prison, on la plaça dans un chariot. À côté d’elle étaient son confesseur, Martin Ladvenu, et l’appariteur Jean Massieu. Frère Isambart de la Pierre ne la quitta pas non plus jusqu’à son dernier moment. Le fatal chariot s’ébranle, on sort de la cour du château, on s’avance vers le lieu destiné aux exécutions ; c’était alors la place du Vieux-Marché. Plus de 800 guerriers armés de haches, de lances et de glaives, escortaient la malheureuse victime. Mais pourquoi ce nombreux cortège ? pourquoi toutes ces armes ? Jeanne ne peut plus échapper. Anglais, elle est sans défense, et vous n’avez plus à craindre ses coups…

Pendant tout le trajet, la pieuse jeune fille, les mains jointes et les yeux tournés vers la céleste patrie, 141recommandait son âme à Dieu et aux saints. Mais tu ne priais pas pour toi seule, ange de générosité ; le Christ avait prié pour ses ennemis, et tu voulus suivre l’exemple de ton divin maître ! La rue qu’il fallut traverser regorgeait de spectateurs ; à toutes les fenêtres se montraient de nombreux visages avides de voir cette guerrière célèbre, dont les exploits avaient fait tant de bruit, et que presque tous les habitants regardaient comme innocente. L’émotion était dans tous les cours, les larmes coulaient de tous les yeux. On arriva au Vieux-Marché, où l’on avait dressé, trois échafauds. Sur l’un étaient les juges ; sur un autre, plusieurs prélats ; sur le troisième, le bois qui devait consumer la jeune fille. La place était remplie de monde, et le silence le plus profond régnait partout. On fit alors lecture publique de l’inique sentence qui condamnait à mort la jeune héroïne. Aussitôt que cette lecture fut terminée, des soldats anglais s’emparèrent de Jeanne d’Arc, et l’entraînèrent au supplice avec une affreuse brutalité. Tandis qu’on la conduisait au bûcher qui allait la dévorer, l’infortunée invoquait avec ferveur le nom de Jésus et de Marie, et s’écriait :

— Ô Rouen ! Rouen ! seras-tu donc ma dernière demeure !

142On ceignit sa tête d’une mitre ignominieuse sur laquelle étaient écrits ces mots : Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre. Jeanne alors monta d’un pas ferme sur le bûcher, tenant entre ses mains l’image du Christ, qu’elle embrassait avec amour. Tout à coup le feu brille, il s’élance… Voyant que la flamme s’approche d’elle, elle s’écrie à haute voix :

— Jésus, mon Dieu !

Frère Martin Ladvenu était si occupé du soin de la bien préparer à la mort, qu’il ne s’apercevait pas que la flamme gagnait. Reconnaissante de sa charité, Jeanne y veillait pour lui : elle eut la présence d’esprit et le courage de l’en avertir, et de lui dire de se retirer. Elle le pria en même temps de se placer au bas de l’échafaud, de tenir la croix du Seigneur élevée devant elle, afin qu’elle pût la voir jusqu’à la mort, et de continuer à l’exhorter assez haut pour qu’elle pût l’entendre ; ce qu’il exécuta17.

Cependant le feu faisait des progrès rapides… Bientôt la flamme et la fumée enveloppèrent la fille infortunée de Jacques et d’Isabelle… Les sanglots alors éclatèrent de toutes parts, et beaucoup de 143spectateurs effrayés s’enfuirent du lieu du supplice. Quelques instants après, l’héroïne du XVe siècle avait cessé de souffrir, et sa belle âme se reposait dans le sein miséricordieux de l’Éternel ; le ciel comptait un ange de plus.

Les cendres, les os, en un mot tout ce qui restait de Jeanne fut jeté dans la Seine.

Ainsi périt à la fleur de l’âge, après une année de dure captivité, par les mains d’une poignée d’hommes vendus à l’Angleterre, cette fille extraordinaire qui avait sauvé la monarchie d’une chute jugée inévitable, et porté à la puissance britannique une atteinte si profonde, que ses armées, poursuivies de défaites en défaites, finirent par être forcées d’abandonner les rivages de la France18

Le procès de Jeanne d’Arc ayant été, par les soins de Charles VII, révisé sérieusement plusieurs années après, fut déclaré nul et injuste. La famille de cette héroïne fut anoblie, et le village qui lui avait donné naissance fut exempté de toutes tailles.

Fin

Notes

  1. [1]

    Ci-dessous, l’avis des éditeurs publié en début d’ouvrage des premières éditions :

    Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux le titre qu’ils ont choisi pour le donner à cette collection de bons livres. Ils regardent comme une obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le justifier dans toute sa signification et toute son étendue.

    Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer dans cette collection, qu’il n’ait été au préalable lu et examiné attentivement, non-seulement par les Éditeurs, mais encore par les personnes les plus compétentes et les plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours particulièrement à des Ecclésiastiques. C’est à eux, avant tout, qu’est confié le salut de l’Enfance, et, plus que qui que ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du monde, pourrait offrir quelque danger dans les publications destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.

    Aussi tous les Ouvrages composant la Bibliothèque morale de la Jeunesse sont-ils revus et approuvés par un Comité d’Ecclésiastiques nommé à cet effet par Monseigneur l’Archevêque de Rouen. C’est assez dire que les écoles et les familles chrétiennes trouveront dans notre collection toutes les garanties désirables, et que nous ferons tout pour justifier et accroître la confiance dont elle est déjà l’objet.

  2. [2]

    Ceffonds.

  3. [3]

    Vouthon.

  4. [4]

    Le 13 février 1429 dans notre calendrier actuel. — En effet Le Brun de Charmettes, dans son Histoire de Jeanne d’Arc dont s’est inspiré Clément, avait choisi de conserver l’ancien style des chroniques du XVe siècle qui faisait débuter l’année le jour de Pâques, soit le 27 mars pour l’année en question ; les chroniques passent ainsi du 26 mars 1428 au 27 mars 1429.

  5. [5]

    Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc (1817), t. 2, p. 219.

  6. [6]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 222.

  7. [7]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 305.

  8. [8]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 312.

  9. [9]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 329.

  10. [10]

    Henri Beaufort, évêque de Winchester, surnommé le cardinal d’Angleterre.

  11. [11]

    Montépilloy

  12. [12]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 371.

  13. [13]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 394.

  14. [14]

    Le Brun de Charmettes, t. 2, p. 422.

  15. [15]

    Le Brun de Charmettes, t. 3, p. 129.

  16. [16]

    Le Brun de Charmettes, t. 3, p. 320.

  17. [17]

    Le Brun de Charmettes, t. 4, p. 203.

  18. [18]

    Le Brun de Charmettes, t. 4, p. 212.

page served in 0.043s (1,5) /