Texte intégral
La chevauchée de Jeanne d’Arc
par
(1929)
Nihil obstat
Nihil obstat Lutetiæ Parisiorum die 15a Dec. 1928 H. du Passage.
Imprimatur Lutetiæ Parisiorum die 15a Dec. 1928 V. Dupin, vic. g.
La chevauchée de Jeanne d’Arc 1429
IVe carnet de route par le père Doncœur
à l’Art catholique, 6, place Saint-Sulpice, Paris
Dédicaces
7Aux chevetaines de France
Et de nos gens preux et habille
Elle est principal chevetaine…
Christine de Pisan.
9Aux fils de France qui comptent 17 ans en 1929
Voici donc (1429-1929) les cinq cents ans de la Chevauchée de Jeanne d’Arc et voici ses 17 ans ! La France va fêter Jeanne cette année comme elle ne l’a jamais fait. Fort bien !
Mais, par delà tous les hommages solennels, le cœur de Jeanne attend pour s’en réjouir le geste de ses frères et de ses sœurs de 17 ans. C’est vers vous qu’elle regarde ; car c’est auprès de vous qu’elle se sent en amitié, car c’est en vous, qu’elle espère se reconnaître, dans vos œuvres, sœurs des siennes.
On s’étonne de sa jeunesse, écrit M. Gabriel Hanotaux ? Eh ! c’est parce qu’elle était jeune ! Pensez-vous qu’un vieux théologien ou un homme d’armes, rompu sous le harnois, eussent gardé de tels dons, à supposer qu’ils les eussent reçus ? La jeunesse seule, l’enfance, a cet élan, cette légère et allègre 10abnégation, ce débordement de vie qui fait reculer la mort.
Voilà qui est pour vous couvrir de honte si, ayant vos dix-sept ans comme elle, vous vous contentez des inerties et des calculs des cœurs vieillis.
Jeanne appartient aux jeunes. Mais, l’année 1929 est plus que tout autre à vous.
Les hommes revendiqueront 1430 et 1431, surtout.
En 1930 à Compiègne et en 1931 à Rouen tous ceux qui ont à réparer viendront s’agenouiller, comme le firent en 1456, en pleurant, derrière l’Archevêque de Reims, les princes et le peuple. Tous, en effet, avaient péché. Le roi, le chancelier de France, les évêques, les docteurs, les moines, les soldats, la valetaille, la populace.
Et nous avons tous — les Anglais s’en font un chevaleresque honneur — à pleurer l’infamie dont nous sommes solidaires.
Vous êtes du moins, vous, les jeunes, les seuls qui, dans l’universelle félonie, n’avez 11pas trahi Jeanne. Ses frères et ses sœurs de 17 ans n’apparaissent pas dans le cortège des bourreaux.
Mais quelle place ils occupent dans le cortège des Victoires ! Son page, Louis de Coûtes, a 14 ans ; Guy de Laval, qui sera fait comte à Reims, a 20 ans, son frère André 18 ans — à douze il avait été fait chevalier sur le champ de bataille ! — le duc René, 20 ans ; le duc d’Alençon, 23 ; Dunois, 26 ; Charles VII lui-même n’a pas 27 ans !
Donc, 1929 doit être une année de joie, toute juvénile. C’est en chantant que les cadets de Jeanne doivent l’acclamer et la, suivre de Domrémy à Chinon, de Chinon à Orléans, d’Orléans à Reims, de Reims à Paris.
Ce que sera votre hommage, il vous appartient, à vous, de l’inventer. Au goût de Jeanne. Ces pages ne sont pas pour vous le dicter. Elles ne sont qu’un récit de veillée. Vous y rêverez la nuit. Et demain, à l’aube, 12vous bondirez sur la route de France où Jeanne vous appelle.
Va ! Fille de Dieu, va ! va ! va !… — Pourquoi faire ?
Son œuvre, écrit M. Gabriel Hanotaux, c’est qu’elle releva le monde du péché de veulerie.
Cela vous donnera peut-être — pour 1929 — une idée !

13Introduction
14Ce carnet de route a voulu être l’expression la plus serrée des événements qui ont rempli l’année 1429. C’est le Calendrier de Jeanne. C’est un Journal de Marche. Il a été établi au moyen des Chroniques du temps et des deux Procès. On trouvera presque tout dans les cinq volumes si précieux de Quicherat.
J’ai tenté, en interrogeant tous les textes contemporains, de faire rigoureuse la suite chronologique du récit. Malheureusement il nous manque des documents nécessaires. En ces cas j’ai suivi les indications les plus probables, notamment pour le séjour à Poitiers et pour la campagne d’automne.
Un * mis auprès d’une date indique une détermination conjecturale.
On sait qu’à prendre les choses dans leur rigueur l’année 1429 ne commença pour Jeanne que le 27 mars, en la fête de Pâques. Ce n’est qu’à partir de 1564 que le millésime changea au premier janvier, en la fête de la Circoncision. Mais, de toute façon, le cinquième centenaire de la Chevauchée de Jeanne c’est à dater de janvier 1929 que nous devons le fêter. C’est pourquoi j’ai adopté l’usage moderne de compter.
Avant de prendre le récit, il m’a paru nécessaire de le situer dans le temps.
15I La pitié de France : Finis Franciæ
Et l’ange me racontait la pitié qui est au royaume de France.
Depuis 1425, depuis que Jeannette a 13 ans, saint Michel la lui a racontée. Au long. Au large.
Non pas pour le plaisir de la faire pleurer. C’est pour que la fille au grand cœur aille mettre un terme à cette honte et sauver le pays. De 1425 à 1427, Jeannette a lutté d’abord contre l’Ange ; et puis en 1428 c’est contre les hommes qu’il lui faut combattre. Que d’années perdues ! Quel retard ! Le 23 février 1429, quand enfin Jeannette partira en France
, tout n’est-il pas désespéré ? Demain y aura-t-il encore une France ?
16Il y a, partagé entre le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne, un pauvre pays dévasté à perte de vue, incendié, sans roi. Il y a quelque part un Dauphin Viennois, un roi de Bourges, et encore qui songe à se cacher dans ses montagnes du Dauphinois. Il y a un peuple affamé, pillé par les garnisons et les bandes, humilié, asservi à l’étranger. Une histoire de quinze siècles s’achève dans la cendre et le sang ; ou plutôt, car ces mots sont trop beaux, dans l’épuisement d’une honteuse agonie.
La France est finie. Il faut mesurer cela. Donc se rappeler ce que c’est que la France.
La France, dirait Péguy, c’est un Pays. C’est une quantité de terre où l’on parle une langue, où vit un culte, une foi, une âme, une race
, française.
Cette terre, vous savez comme Dieu l’a incontestablement dessinée : deux mers, l’océan, des montagnes. D’un côté seulement elle n’a pas de frontière. Un fleuve, hélas ! n’est pas une frontière. Un fossé. Un trait sur la carte.
Et puis quel fleuve ? Le Rhin ? La Meuse ? La Meuse, disait en ce temps-là 17le héraut Berry, la ferme contre les Allemagnes.
Pauvre fermeture ! Débat séculaire et sanglant !
En gros, cependant, le domaine est clairement défini. Homogène et divers. Il y a une France naturelle, comme il y a une Espagne, une Italie, une Angleterre, une Irlande. Quels que soient les événements (possessions primitives, invasions, agglomérations, alliances, mariages), le sol entraîne une communauté culturelle et économique. Dans le mélange des apports, dans la fusion des sangs, un peuple devait se construire là.
La France, c’est donc un peuple. Rencontres, intérêts, sentiments feront sur ce sol une unité certaine, une harmonie. Imaginez toute autre suite d’événements que vous voudrez, les choses ne pouvaient pas ne pas être ce qu’elles furent. Appelez-la comme il vous plaira, mais regardez la carte : une France ne peut pas ne pas être.
En fait, depuis que l’histoire se souvient, elle connaît sur ce sol une nation qui, dans la communauté de race, de civilisation, de puissance, s’appelle la Gaule ; et la conquête de Rome, voisine brutale, 18loin de la détruire, cimente cette unité ; elle infuse à ce peuple, avec une civilisation supérieure et bientôt avec la religion chrétienne, une richesse spirituelle et sociale infiniment précieuse.
Cinq siècles d’équilibre gallo-romain. Et puis la catastrophe mondiale du Ve siècle. Les ruées barbares brisent l’Empire romain, artificiel Empire qui sera dépecé par les envahisseurs. Les tribus nomades se fixent au hasard des conquêtes : Wisigoths au Sud, Bretons en Armorique, Burgondes sur le Rhône, Allemands sur la Meuse et la Seine.
Un chaos battant un îlot gallo-romain, indigne de survivre.
Mais cela n’aura qu’un temps. La loi du sol va de nouveau triompher. Cette loi, l’audace juvénile d’un roi des Francs, la discerne et l’impose par les armes. Clovis en 500 reconstruit une unité qui portera cette fois le nom de française. Par malheur, une grande erreur laissant défaillir la raison d’État devant les exigences de l’individu, cette unité nationale ne sera encore qu’un fait précaire. À la mort de Clovis les partages instaurent entre l’ouest et l’est une rivalité, où les Mérovingiens durant deux 19siècles s’useront. Au milieu du VIIIe siècle, il faudra la menace des Arabes pour que Charles Martel refasse l’unité française ; et la nouvelle dynastie carolingienne atteint ainsi ses magnifiques destinées. Charles le Grand refait donc un Empire romain, un Occident, une Chrétienté. Mais c’est un trop beau rêve. Les peuples, déjà trop différenciés, ne connaissent en cet Empire qu’une union personnelle. L’Empereur disparu, le partage de Verdun crée trois royaumes : une France à l’Est, une Germanie à l’Ouest, qu’une bande de la mer du Nord à la Sicile sépare : le royaume de Lothaire.
Trouble solution. Partage mal dessiné. Mais, quoique mal défendue à l’Est, une France existe.
Ce n’est pas de l’Est cependant que vint le danger. Le coup vint des frontières bien dessinées : invasion sarrasine franchissant les Pyrénées, invasion normande débarquant par la Manche. Et ce fut enfin la faiblesse intérieure qui créa le pire mal. Le pouvoir central défaillant à sa tâche, les paysans et les cités se voient contraints de chercher secours auprès du plus proche seigneur guerrier. Le territoire se fragmente 20en un pullulement de petites souverainetés locales. La féodalité disciplinée par Charlemagne s’affranchit. C’en est fait de la France.
Dans cet émiettement de petits États et de seigneuries, il subsiste, il est vrai, au cœur du pays, le petit duché que détient une famille d’origine médiocre, mais brave, autour de laquelle se rassemble le courage de plusieurs. Robert le Fort doit à sa valeur son titre. Ses descendants le perpétuent en continuant les services, jusqu’à ce qu’enfin l’archevêque de Reims fasse proclamer roi, à titre provisoire, Hugues, duc de France.
Hugues Capet est confirmé à Senlis en 987. Mais il n’est encore que roi élu. Avant sa mort, il a la prévoyance de faire élire son fils Robert. La précaution ne sera bientôt plus nécessaire et le principe de l’hérédité assure enfin la continuité d’une dynastie autour de laquelle va se cristalliser, définitivement cette fois, la France.
Pour le moment, le duché de France ne comprend guère que le Parisis. Il a pour vassaux les comtés de Blois, d’Anjou et du Maine ; le comté de Bretagne pour arrière-vassal. 21Restent huit fiefs : Flandre, Normandie, Bourgogne, Guyenne, Gascogne, Toulouse et Gothie, sur lesquels le roi exerce une suzeraineté nominale.
Sur ces entrefaites, en 1066, le duc de Normandie conquiert l’Angleterre, dont il fait un royaume. Cinq siècles de notre histoire sont marqués par cet événement. Louis le Gros (XIIe siècle) organise l’Île de France contre les féodaux qu’il détruit. Mais la France
politiquement n’est encore qu’une toute petite province, lorsque soudainement elle joue en quelques années de longues destinées.
Louis VII épouse Éléonore de Guyenne et étend ainsi son domaine jusqu’aux Pyrénées. Du coup, la France est aux deux tiers reconstruite. Tout aussitôt, pire infortune ! Le mariage français est rompu. Éléonore de Guyenne, épousant le comte d’Anjou, lui apporte sa dot princière. Lui-même hérite à ce moment-là de la couronne d’Angleterre. Voilà Grande-Bretagne, Normandie, Anjou, Guyenne, Auvergne et Aquitaine faisant un bloc formidable qui semble interdire à jamais l’essor du roi de France, de nouveau réduit à son petit domaine parisien.
22Qui l’emportera du Capétien et du Valois ou du Plantagenêt ? Tel est le conflit qui va pour des siècles ensanglanter notre sol.
Obstinément le roi de France poursuit ses entreprises. Henri II est mort, partageant son empire entre deux fils aventureux : Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre. Celui-ci commet de telles fautes que Philippe Auguste obtient sa déchéance et la confiscation de ses biens. Maine, Anjou, Poitou, Touraine et Normandie font ainsi retour à la coalition française. Blanche de Castille recueille bientôt le Languedoc et bat le duc de Bretagne qui a appelé les Plantagenêt à son secours. Louis IX, qui épouse Marguerite de Provence, brise à Taillebourg le retour offensif des Plantagenêt (1242). Il stabilise la Normandie et rend, par désir de la paix, à Henri III, la Guyenne et le Sud-Ouest, pour quoi il exige vassalité. Malheureusement cette générosité n’assure pas la paix.
La domination anglaise sur le sol français va multiplier les conflits.
23Avec Édouard Ier et Philippe le Bel, le conflit devient européen. Le Plantagenêt coalise l’Empire, tandis que Philippe le Bel fait avec la Scandinavie et les Espagnols une sorte de blocus auquel les Flamands refusent de s’associer. Au bout de cinq ans, en 1289, on traite : la Guyenne sera rendue aux Anglais, mais Édouard Ier épousera Marie de France.
Temps confus et tristes, empoisonnés de guerres intérieures où s’épuisent les fils de Philippe le Bel : Louis le Hutin, Philippe V et Charles IV le Bel, qui meurent tous les trois sans héritier. Si bien qu’en 1324 la couronne de France est revendiquée par le roi d’Angleterre Édouard, petit-fils par sa mère Isabeau de Philippe le Bel et neveu du dernier Capétien mort ! L’Anglais qui a besoin des marchés français va-t-il décidément l’emporter ?
Cette fois la France n’est pas seulement diminuée, elle disparaît, absorbée.
Mais en France on ne veut pas être sujet du roi d’Angleterre. Un prince de la branche cadette, Philippe de Valois, cousin 24germain du roi, a été désigné par lui pour la Régence ; à l’unanimité les trois ordres réunis reconnaissent en lui l’héritier.
C’est sur cet acte de loyalisme français que se joue la partie que Jeanne d’Arc gagnera. Cent ans de guerres entre le roi français et le roi anglais qui, en la personne d’Édouard III, a pris le titre de roi de France (1340). Il vient de couler la flotte française à la bataille de l’Écluse. Toutes les voies lui sont ouvertes, toutes les audaces permises. La Bretagne est disputée par deux héritiers : Charles de Blois, que soutient la France, et Jean de Montfort, que soutient l’Angleterre. L’Anglais envahit le Cotentin et la Normandie ; il abat la résistance française à Crécy (1346) ; prend Calais après un mois de siège ; en chasse les habitants, loyaux Français. Il s’y installe pour deux siècles.
Philippe VI meurt et son fils, Jean II le Bon, lui succède. Mais la trahison est partout. Charles, roi de Navarre, dit le Mauvais, petit-fils de Louis le Hutin, se prétend héritier légitime des Capétiens. Naturellement il s’allie à l’Angleterre qui envahit et ravage la France par le Midi. 25Jean II se porte à sa rencontre ; il est écrasé à Poitiers, fait prisonnier et emmené à Londres (1356). La partie est presque perdue. Il ne reste en face du roi anglais qu’un petit prince de dix-neuf ans, Dauphin
, régent de France. Les Anglais et les Navarrais à leur aise ravagent les provinces. Émeutes, brigandages, jacquerie ajoutent le trouble de la guerre civile et les menaces de la révolution. Étienne Marcel va faire entrer les Anglais à Paris. Seul le meurtre du traître permet au Dauphin de les précéder dans sa capitale, et en 1360 le traité de Brétigny, au prix de la Normandie et d’une énorme rançon, rend à la France avec son roi humilié un semblant de paix. Le Sud-Ouest jusqu’à la Loire demeure anglais.
Jean le Bon règne encore quatre ans ; assez pour hériter de la Bourgogne et la donner en apanage à son second fils, Philippe (1363). Habileté qui consommera le malheur de la France.
Un espoir. La sagesse de Charles V. En 20 ans il rétablit l’ordre dans le pays ; le nettoie de ses bandes ; rassemble une armée que Duguesclin rend, à Cocherel, victorieuse du félon roi de Navarre. Il 26construit une marine ou du moins s’assure l’aide des escadres espagnoles. Ainsi armé il peut écouter et encourager l’appel des provinces françaises impatientes du joug étranger, et dénoncer le pacte de Brétigny.
Pendant que Duguesclin fatigue les troupes anglaises, les Espagnols détruisent leur flotte à La Rochelle, et le roi reçoit un à un l’hommage des villes délivrées.
Bientôt l’Anglais, réfugié à Bordeaux, demande grâce. Le roi exige l’évacuation totale de la France, à l’exception de Bordeaux, Bayonne et Calais. C’est le salut. Mais Charles V meurt en 1380 et laisse le pays aux mains d’un prince de douze ans, le Dauphin Charles, qu’enserrent bientôt la menace renaissante des Plantagenêt et la trahison du duc de Bourgogne.
Car le cadet de Charles V, Philippe, ayant épousé la fille du comte de Flandre, se laisse entraîner dans la politique flamande hostile à la France, amie de l’Angleterre. De la mer à la Savoie un ennemi formidable s’est levé dont les ambitions sont immenses. Pour le moment, oncle du jeune Charles VI, le duc de Bourgogne partage avec les ducs d’Anjou, de Berry et de Bourbon une précaire régence. Les 27désordres éclatent. Les Flamands se révoltent. Les Maillotins font l’émeute. Les Anglais intriguent en Bretagne. C’est en allant la soumettre que Charles VI devient fou (1392).
Nouvelle régence, où cette fois le nouveau duc de Bourgogne avance sa politique flamande pro-anglaise. Comme le duc d’Orléans est le seul qui lui fasse obstacle, un soir, après avoir communié avec lui, il le fait assassiner (1407). Paris et l’Université applaudissent à l’assassinat et offrent au Duc la couronne. Mais Jean sans Peur refuse. Le parti d’Orléans appelle à son secours les Gascons du comte d’Armagnac. Paris est livré aux excès des Cabochiens.
Cependant la révolution triomphe en Angleterre. Richard II a épousé la fille de Charles VI, et l’Angleterre s’irrite de cette alliance française. Henri de Lancastre, cousin du roi, l’ayant détrôné, ressuscite les vieilles ambitions de conquête. Son fils, Henri V, s’en fait le champion. Il débarque à Harfleur, et détruit la Chevalerie française à Azincourt en Ponthieu (1415). Il n’a plus d’obstacles devant lui. Les Bourguignons, de plus en plus anti-dynastiques, 28ont depuis trop longtemps lié leur fortune à la fortune anglaise pour s’attrister de les voir devenir les maîtres de la France. Ils trouvent dans la bourgeoisie parisienne une faveur chaque jour croissante parce qu’ils n’ont qu’un mot à la bouche : la paix, la paix à tout prix. Ils ont facilement rallié à leur cause la reine Ysabeau.
Le dernier fils du roi fou, le Dauphin Charles, héritier à treize ans de ses trois frères morts coup sur coup, emporte au sud de la Loire ses timides espérances, tandis que le roi d’Angleterre s’installe à Rouen. Peut-être un scrupule empêche-t-il encore Jean sans Peur de livrer la France tout entière à Henri V. Il tente de se rapprocher du Dauphin, lorsqu’à Montereau, à la suite d’une querelle, il tombe assassiné (1419). C’est la vengeance du duc d’Orléans.
Mais ce sang appelle un autre sang et déchaîne la haine du nouveau duc, Philippe le Bon. Le Roi fou signe un acte qui prive le soi-disant Dauphin Charles de ses droits au trône
. Il le proscrit, et le 21 mai 1420 conclut un traité qui déclare Henri V, régent de France, lui 29donne la main d’une fille de Charles VI et le proclame héritier de la couronne. Le Roi fou a signé la déchéance d’un fils, qu’en somme il désavoue. Le Parlement, l’Université, tous les Corps constitués, les États Généraux contresignent solennellement l’abandon français. Henri V se hâte de faire ses grandes entrées à Paris. Il s’y installe en maître, attendant l’heure de son triomphe. Il suffira d’un peu de patience ; Charles VI va mourir ; le roi d’Angleterre sera alors sacré roi de France.
Ainsi se terminera le séculaire et sanglant conflit par l’humiliation définitive de la France soumise à l’étranger.

30II La révolte du sentiment national
Paris, nous l’avons, vu, l’Université, les États Généraux, dociles aux conseils de Bourgogne, se sont ralliés à ce nouveau maître. C’est l’inévitable, donc c’est la sagesse.
Et puis, après tout, qu’importe ? Vasselage pour vasselage, qu’importe le souverain, Français ou Anglais, pourvu que l’on vive tranquillement, bourgeoisement ! Pourvu que les bénéfices dévastés par les guerres incessantes reprennent leur prospérité, qu’importe le nom de celui qui fera régner l’ordre, rétablira le bien-être et distribuera les faveurs ? Ce débat vaut-il notre encre, disent les chats-fourrés ?
— Il vaut notre sang
, répondit Jeanne.
C’est pour ce cri, pour ce cri seulement qu’elle fut condamnée par les 31juristes, et brûlée par les Anglais. Mais par ce cri elle a relevé le monde du péché de veulerie
.
Cela valait cette peine et ce sang.
Ce cri, c’est le cri d’un peuple loyal.
Les chats-fourrés peuvent toujours trahir. Il y a toujours des profiteurs qui s’accommodent des événements. Fussent-ils la défaite. Mais il y a un peuple loyal qui n’est ni assez subtil ni assez prompt pour un tel reniement. Celui-là, il y a longtemps qu’il attend qu’un grand cri scandaleux délivre son âme. Ma mie, dit à Jeanne un brave garçon qui l’accompagnera de Vaucouleurs à Chinon, faut-il donc que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais ?
La pitié que lui répète saint Michel, la voilà.
Quels cuistres ont prétendu, sur fiches, que le patriotisme — alors — n’existait pas et qu’il a fallu la Révolution pour l’apprendre au peuple français ? Le mot même de patrie n’est pas connu, disent-ils dans le langage de Jeanne. Le plus ancien exemple date, affirment-ils, de 1544 exactement.
32Ah ! les imbéciles, dirait Péguy ! Armés de lexiques !
Oui, Messieurs les philologues, vous avez cent fois raison. Ce pauvre La Curne de Sainte-Palaye nous a tous, Littré y compris, entraînés dans le barâtre de l’erreur. La Curne de Sainte-Palaye est un sot. Il a pris pour l’original de Jean Chartier, le chroniqueur de Charles VII, un texte édité par D. Godefroy en 1661, d’après lequel les Écossais se ruèrent en 1459 contre les Anglais, suivant le proverbe qui porte qu’il est utile à chacun et louable de combattre pour sa patrie
. Mais ce texte n’est que fantaisie. Vallet de Viriville, qui était un savant, a rétabli la vraie lecture que voici : eux, ayant devant les yeux le proverbe de Chaton qui dit : pugna pro Patria…
Ce qui témoigne du mot latin et non du mot français. Vous avez cent fois raison.
Et quand M. Hanotaux, de l’Académie française, cite ; page 324, le Religieux de Saint-Denis (tome VI, page 443), qui s’indigne de ce que Maître Cauchon fit arrêter trois religieux hostiles aux Anglo-Bourguignons, sans considérer que la loi naturelle prescrit à tous de combattre pour la Patrie
, 33j’avoue qu’il manque à la Méthode, et qu’il devrait avertir que l’original est latin. J’avoue que M. G. Grosjean, dans son livre sur Le Sentiment national dans la Guerre de Cent ans, passe les limites de la licence, non seulement en citant des textes sans référence, mais en attribuant au continuateur de Nangis ces lignes audacieuses : De ce jour (1357, lendemain de la défaite de Poitiers) la Patrie française (Patria francise, sic dans le texte), qui auparavant était glorieuse et honorée… Oh ! douleur ! elle tomba dans l’opprobre !
Procédés inqualifiables, subversifs de toute science, et offensifs des scientifiques oreilles !
Mais si le mot n’existe alors qu’en latin, l’idée est française à coup sûr. Depuis longtemps. Il n’est pas douteux que ces textes latins témoignent que les Français contemporains de Jeanne d’Arc avaient l’idée très nette d’une Patrie et d’une Patrie française, dont l’honneur et la liberté méritaient les sacrifices suprêmes.
Il est très vrai qu’à l’époque le mot Patria désigne souvent le village d’origine. Le questionnaire du procès de réhabilitation de 1456, porte à l’article Xe :
Inquiratur 34de modo recessus a patria [qu’on enquête sur les circonstances dont elle a quitté sa patrie],
et à l’article XIe :
Si in dicta patria factæ fuerunt informationes [si une enquête a déjà été faite dans ladite patrie].
Les réponses des témoins sont décisives ! Ils parlent, les uns de la maison, les autres du village paternel. C’est à coup sûr le sens propre de (terra) patria.
Alain Chartier n’écrit-il pas, dès juillet 1429, de Jeanne même (Quicherat, V, 131) :
Si nationem quæritis, de regno est. Si patriam, de Valle Colorum. [Si vous demandez sa nation, elle est du Royaume ; si vous demandez sa patrie, elle est de Vaucouleurs.]
et (II, 457) :
In exitu patriæ [Au moment de quitter sa patrie] (Vaucouleurs).
Mais cet usage n’est pas exclusif. Le Continuateur de Guillaume de Nangis écrit, en plein XIVe siècle,
ad annum 1357 :
Ex qua tota Patria Franciæ, proh dolor,… doluit.Et ad annum 1356 :Tunc incepit Patria e tota terra Franciæ induere confusionem… Tunc enim terra et patria illa Franciæ, quæ antea præ omnibus regni mundi… etc.[À l’année 1357, toute la Patrie de France — ô douleur ! — fut dans l’affliction ; et à l’année 1356, la Patrie et toute la terre de France commencèrent à se couvrir de confusion, car cette terre et patrie de France, qui auparavant surpassait tous les royaumes du monde…]
Où évidemment Patria désigne la patrie française, telle que nous la concevons aujourd’hui1.
35Circumspicite, Principes humanissimi, et aliquando desolatam Patriam animadvertie [Jetez les yeux alentour, Princes pleins d’humanité, et daignez enfin considérer la détresse de la Patrie]…
écrit Roland de Talentis.
O Patria, o facies miseranda2 [Ô Patrie, ô figure de misère]…
Mais de Jeanne même, Thomas de Courcelles n’a-t-il pas écrit qu’elle annonçait que, si on la mettait au travail,
Patria esset statim alleviata…
Que le pays, dit-elle, serait tantôt allégé3.
Ainsi donc, au XVe et au XIVe siècles, l’idée de patrie est une idée familière. La patrie est une chose nettement perçue et tendrement aimée. Nommez-la comme vous voudrez, pays ou patrie, les bonnes gens ne sont pas si empruntées. Elles disent bien et clairement son vrai nom, son nom propre, et c’est la France.
36En France, très belle… fleur de chrétienté
, disait Georges Chastelain.
De France, le pays où tout honneur s’affine
, disait la Chronique de Duguesclin.
Ah ! Ah ! douce France ! Amie ! Je te laisserai brièvement
, fait-elle dire au vieux soldat qui meurt.
C’est entendu. On n’a pas été patriote
avant 1789. On a seulement aimé la France, autant et peut-être mieux qu’elle n’a jamais été aimée. Cela nous suffit, à nous, qui ne sommes pas des philologues, disait Péguy.
Mais si vous voulez savoir comment on l’aimait du temps de Jeanne, lisez Le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier, qui est daté du 12 avril 1422. Ce bon chanoine parisien n’est pas, lui, de ceux qui prennent d’un cœur léger les couleurs anglaises. Après le traité de Troyes (1420), il a écrit son indignation dans une lettre fameuse que l’Université de Paris garde dans son Cartulaire (tome IV, page 383). Mais devant la trahison qui triomphe son éloquence redouble. Son appel, adressé aux Princes, aux nobles et au peuple français
, évoque la grande Dame France humiliée aujourd’hui, déjetée
. Écoutez-la adjurer 37ses fils :
Ô Fils, qui pour délicieusement vivre choisissez à mourir sans honneur !
Ingrats ! Sacrilèges ! Car
nature vous a devant toutes choses obligés au commun salut du pays de votre nativité, et la défense de cette seigneurie dans laquelle Dieu vous a fait naître… Qu’est devenue la constance et la loyauté du peuple français, qui a eu si longtemps renom de persévérer loyal, ferme et entier vers son naturel Seigneur… Ô Volupté, tant avez amollis les courages français ! Les Anglais… se sont adjoints aux déloyaux rebelles de ce royaume… Voyez déchoir le nom français à votre perdurable vitupère et malédiction.
Texte précieux qui témoigne si clairement des sentiments et des idées sur quoi se fonde cet amour, des principes par quoi il se justifie.
Cet amour du pays est tout d’abord compassion pour l’affreuse pitié qui désole le noble royaume de France. De cette désolation, nul n’a peint l’image avec des couleurs plus sanglantes que le successeur de Cauchon à Beauvais, le futur successeur de Regnault de Reims, celui-là qui en 1456 présidera la réhabilitation de Jeanne, Jouvenel des Ursins, dans ses 38Lettres aux États de Blois (1433) et au roi Charles (1439). Qui veut voir ce que voyait Jeanne et ce que lui décrivait saint Michel, doit lire ces pages :
Dieu sait les tyrannies qu’a souffertes le pauvre peuple de France. Hélas ! Douce France, douce ville de Paris !… Toute la beauté de France s’en est allée… Et ceux qui autrefois ont vu la France en fleurs et la glorifiaient, de présent s’en moquent… Et la pauvre France demeure gémissant et pleurant… Hélas ! Sire, regardez l’affliction de votre pauvre France ! Hélas ! se dit France, le roi qui est mon souverain seigneur a mis un filet en mes pieds… Et vous l’avez laissée, à savoir France, tellement malade… Et pour ce, France pleure. Hélas ! se dit France, oyez tout ce peuple… Hélas ! se dit France, regardez comme je suis tribulée jusqu’au ventre et au cœur. (Lettre à Charles VII.)
Et dans sa lettre aux États Généraux de Blois de 1433 :
Sacrilèges, destructions d’églises, et en 39icelles mettre feux et brûler le précieux Corps de Jésus Christ, hommes, femmes et enfants dedans. Violations de pucelles, prostitutions de mariages, profanations de lieux saints, pilleries, larcins, meurtres ! Beaucoup se tuèrent eux-mêmes par désespérance ! Je ne dis pas seulement que les délits se commettent par les ennemis, mais ont été faits et commis par beaucoup de ceux qui se disaient au Roi ; lesquels, sous ombre de appatis4 et autrement, prenaient hommes, femmes et petits enfants… Efforçaient les femmes et les filles ; prenaient les maris et pères ; tuaient les maris et pères en la présence des femmes et filles ; prenaient les nourrices et laissaient les petits enfants, qui par faute de nourriture mourraient ; prenaient femmes grosses, les mettaient en seps, et là ont eu leur fruit, lequel on a laissé mourir sans baptême, et après on l’a jeté et femmes et enfants en la rivière ; prenaient prêtres, moines et gens d’Église, laboureurs, et les mettaient en seps volants et autre manière de tourment, nommés singes, et eux étant en iceux, les 40battaient, dont les uns sont mutilés et les autres enragés et hors du sens ; appatissaient les villages tellement qu’un pauvre village était appati à huit ou à dix places ; et si on ne payait, on allait mettre le feu aux villages et églises… Lesquelles choses sont advenues dans mon diocèse… Combien, que de présent les choses soient un peu amendées par la venue des Anglais…
Quelle effroyable consolation !
Le patriotisme des cœurs français est donc tout d’abord fait de larmes et de deuil, de tendresse et de pitié. Mais, si on l’analyse, on aperçoit qu’il est fait au fond d’un sentiment de loyalisme viril et chevaleresque pour les rois en qui se personnifient sa fierté et son indépendance.
Depuis cent ans surtout ce sentiment s’exalte au tocsin des défaites. La Complainte sur la bataille de Poitiers stigmatisait déjà les félons, cause de tout notre malheur.
Car France est à tout temps par eux déshonorée…
Faux, traîtres déloyaux, infâmes et parjures.
Car par eux est le roi mis à déconfiture…
41Il faudrait lire de même la Complainte du Bon Français de Robert Blondel, ainsi que la Réponse d’un bon et loyal Français au peuple de France. Il y a de bons Français, et ceux-là sont loyaux au roi. Quant aux Français reniés
ralliés au prince anglais, il n’y a violence ni subtilité juridique qui les excuse, ce sont traîtres déloyaux et félons.
Le patriotisme se refuse à la souveraineté étrangère. Nous l’avons déjà vu, lors de l’épuisement de la dynastie capétienne, écarter les prétentions d’Édouard II d’Angleterre, et les trois ordres reconnaître Philippe de Valois. Le Continuateur de Nangis écrivait que ceux de France se révoltaient à la pensée de se soumettre à un roi anglais
. Le normand ami des Anglais, Robert Wace, avait avoué que
Si les Français pouvaient leur penser achever,
Ja, le roi d’Angleterre n’aurait rien deçà mer.
À honte l’en feraient, s’ils le pouvaient, passer.
Et Commynes affirme que la Loi salique fut établie
pour éviter que le royaume de France ne fut en la main d’un prince d’une nation étrangère et d’étrangers, car 42à grand peine les Français l’eussent pu souffrir.
Qu’on ne voie pas là l’expression d’un patriotisme de lettrés à gages, ou celui d’un enthousiasme d’exaltés. Il est extrêmement significatif, par exemple, que le 11 janvier 1358, Étienne Marcel, haranguant le peuple parisien, déclare se lever
pour rebouter les ennemis de France.
Charles de Navarre lui-même, qui cependant fut l’allié des Anglais, protestait que
nul ne devrait se méfier de lui, car il veut vivre et mourir en défendant le royaume de France.

43Le sentiment populaire demeurait donc, malgré les catastrophes, résolument fidèle.
Rien n’est plus curieux que de voir sous la domination des Anglais s’affirmer ce loyalisme indéfectible et parfois héroïque.
Il y a trois siècles bientôt que les provinces du Sud-Ouest sont, en somme, terres anglaises. Et cependant, lorsque en 1360, après la paix de Brétigny, le Roi de France les abandonne et leur ordonne de livrer les clefs des villes aux commissaires anglais, la résistance passive oppose une émouvante protestation des
peuples navrés que le Roi les livre comme orphelins aux mains de l’étranger,
dit Froissart.
Tout le Quercy se barricade. Quand la violence triomphe de Cahors, les bourgeois n’apportent les clefs de la ville qu’en pleurant et en exigeant que jamais ils ne devront servir contre la France. La Rochelle résiste huit mois ; et, quand enfin elle consent à prêter le serment anglais, elle proteste qu’elle n’avoue les Anglais
que des lèvres seulement, mais que le cœur ne s’en mouvera jamais5.
Plus tard, 44la Normandie, encore une fois conquise, cachera dans toutes ses forêts, dans tous ses buissons, des partisans, des brigands
, comme disent les Anglais terrifiés par cette insaisissable chouannerie. Les nobles et les marchands ont pu s’accommoder. Le paysan, lui, est trop simple pour ne pas demeurer loyal, tout d’une pièce. Il se tait. Mais farouche. Et quand il a bu, il trinquera, comme ce paysan de Saint-Pierre-sur-Dive, dans une auberge de Bayeux avec cet inconnu :
Dieu veuille garder la couronne de France. Donner bonne vie au duc d’Alençon, et nous donner une bonne paix !
Malheur ! Le compère est un hérault d’armes anglais qui le saisit au col. Ou bien comme ce tailleur de Notre-Dame de Cénilly, qui revenant du marché de Coutances, déclare aux sentinelles qu’il préfère le roi Charles au roi Henri VI6.
Il n’est pas une chaumière qui n’ait recueilli, soigné, caché un brigand. Quant à l’Anglais isolé, son affaire est prompte. Au bois de Baugy, à Chicheboville, à 45Bretteville, à Ambleville, à La Londe en Vexin, il ira voir au fond du puits si le cidre est bon cette année. Et le curé de chanter l’In Pace ! À Argentan, en 1431, c’est un jacobin qui conspire. À Saint-Gervais de Séez, un trou percé dans une maison ouvre la forteresse (1427). À Rouen, en 1432, le complot est bien près de livrer la ville. Quand on saisit les rebelles, ils paient de leur vie leur loyalisme. Cent quatre brigands français sont, quelques semaines avant Jeanne d’Arc, exécutés à Rouen sur le Vieux-Marché. Ceux-là sont gentils et loyaux Français, c’est-à-dire Français nobles et fidèles, irréductibles dans leur foi.
Henri V pourra bien comme tel autre envahisseur proclamer, après Azincourt, qu’il est envoyé de Dieu pour punir la France de ses péchés, et que la défaite française n’est qu’un châtiment des voluptés, péchés et mauvais vices des Français
; la conscience française peut se savoir chargée de bien des fautes devant Dieu ; mais elle discerne l’hypocrite sophisme et se dresse fièrement, humblement sûre de son devoir et par conséquent de la justice de sa cause. On connaît 46l’admirable Dialogue entre deux chevaliers anglais et français7, pèlerins de Terre Sainte :
Le Français : Cette guerre est injuste, car elle est fondée sur le désir de domination et le plaisir tyrannique d’acquérir richesses au détriment des chrétiens.
L’Anglais : Comment n’obéirais-je pas à mon Roi ?
Le Français : Il convient d’obéir aux choses justes, et non à l’injustice.
L’Anglais : J’estime juste ce que mon Roi ordonne dans ses conseils.
Le Français : À quoi votre conscience vous sert-elle donc ? Si, suivant la conscience d’un autre, vous vous exposez à la damnation ?
L’Anglais : Vous me parlez ainsi pour affaiblir notre patrie.
Le Français : Je crains Dieu et non pas vous, les Anglais, iniques persécuteurs de France.
L’Anglais : Non, mais vos bourreaux à cause de vos péchés.
Le Français : Non, nos persécuteurs ! 47Mais nous vaincrons, car pour la justice.
L’Anglais : Quelle injustice y a-t-il de vouloir augmenter notre pays ?
Le Français : Ingrats ! Dieu ne vous a-t-il pas donné une terre suffisante ?
Dans une autre rencontre le chevalier anglais renouvelle l’affirmation que son Roi fait une guerre juste parce qu’il a droit sur la France par héritage. À quoi le Français répond que ce n’est qu’un héritage de femmes.
Et voilà donc l’affirmation bien posée de la juste querelle
, comme dit Jeanne, de la bonne querelle
pour laquelle Jouvenel des Ursins et Jeanne d’Arc adjureront la conscience du Roi. Vous avez juste querelle, et aussi juste querelle qu’oncques Roi eut.
— La bonne querelle du royaume de France
, dira Jeanne.
Lorsque en mai 1431, Henri VI Plantagenêt reçut la couronne de France, on assure que la Bavaroise Isabeau cacha ses larmes pour pleurer. Pleurs de honte, plexus de douleur, pleurs de remords sans doute. Qu’une telle femme ait connu à cette heure le jaillissement expiatoire des 48larmes, cela établit assez que la force et la sophistique ne pouvaient affronter la révolte de la fierté et de la droiture. À Rouen, à cette même heure Jeanne mourait. Mais elle avait si hautement crié la fierté française que le timide Roi allait soudain se réveiller et la victoire libératrice prendre son essor.

49La chevauchée
51La chevauchée vers Chinon

Le dimanche, 1er janvier, fête de la Circoncision. Domrémy. Jour de l’an. Le jour des Estraines
. Jeannette a reçu de saint Michel, de sainte Marguerite et de sainte Catherine comme estraines
l’ordre de partir.
La bourrasque souffle dans la large vallée inondée. La pluie emplit le ciel tout noir. La Meuse a débordé. Bêtes 52et gens s’enferment en écoutant la tempête. Son père, sa mère, ses deux frères, Jean et Pierrelot, sont autour du feu qui meurt. Jeannette a longtemps prolongé sa prière à la petite église de Greux, car celle de Domrémy est brûlée. Elle a pleuré. Tous à genoux récitent le Notre Père, le Je vous salue, le Je crois en Dieu avec Ysabellette la mère. Les bonsoirs. Jeannette couvre de cendres les braises. Et va se coucher.
Mais dans la nuit Jeannette ne dort pas. Elle regarde les lits, la salle qui s’enfonce sous le toit en étable. Tout quitter ! Elle regarde la porte. Braver la colère de son père ? Encore une fois ? Elle revoit cette affreuse année qui s’achève.
Depuis près de quatre ans, tout ce qui s’est passé ! Saint Michel, qui lui a parlé, là, du côté de l’église. Les saintes qui sont venues lui dire des choses à rendre folle : Aller en France ! Sauver Orléans ! Faire sacrer le Roi ! Si ce n’étaient pas des saintes, Jeannette se moquerait. Mais il n’y a pas moyen. C’est bien saint Michel, comme il est peint à l’église. Et sainte Marguerite, la martyre, qui a une 53palme et qui de sa petite croix couvre le dragon. Et sainte Catherine, couronnée, qui tient une palme, elle aussi, et un livre. Jeannette est bien contente de les voir, mais elle tremble de les entendre. Plus tard, supplie-t-elle, par pitié !
— Voyez, je ne sais pas monter à cheval ; ni mener la guerre ! Je ne sais ni A ni B ! Tout juste filer et coudre !
— Va ! va ! hardiment ! Vois la pitié ! Vois les Bourguignons qui approchent. Vois Orléans qui va tomber ! Vois le Dauphin qui s’enfuit ! Avant la Saint-Jean il faut que tu sois près de lui.
Jeannette est affreusement seule. Son lourd secret elle n’a pu le confier à personne. Ni à Hauviette trop petite qui a peur et qui pleure, la nuit, enfouie dans les bras de sa grande amie. Ni à son père, ni à sa mère, bien sûr, qui la traiteraient de folle. Ni au curé, messire Guillaume Frontey, qui la gronderait de croire à des fantômes ! Et cependant sainte Marguerite et sainte Catherine insistent, elles pressent. Jeannette ne peut plus lutter. Un soir de mai, elle a fermé les yeux et s’est jetée dans le vide. Jeannette revoit les affreuses scènes ! La fugue 54à Burey-le-Petit chez le cousin Durand Lassois, qu’on appelle l’oncle. Les confidences aussi pénibles qu’une violence. Et puis vers l’Ascension, les entrevues si blessantes avec ce sire de Baudricourt ! Les rires grossiers, le conseil de la ramener chez son père à coup de soufflets, cela n’est rien ! Mais l’air narquois qui s’amuse à lui supposer des désirs de ribaude et à les encourager ! Cela, c’est pire que le feu. Le retour à Domrémy. Dieu ! Quelle rentrée sous l’œil des commères ! Et quel accueil à la maison ! La mère, les yeux tout rouges. Le père, plein de colère, qui lui a assigné la porte qu’elle ne devra plus jamais franchir. Et l’horrible parole qu’elle n’oubliera jamais :
Si je cuidais que la chose advensit que j’ai songié d’elle, je voudrais que la noyassiez ; et si vous — (ses frères) — ne le faisiez, je la noierais moi-même.
Et ses frères tremblants.
Alors, la réclusion que sont venues torturer les voix des hommes apeurés annonçant les expéditions bourguignonnes. En mai, Beaumont d’Argonne prise. Raucourt prise, le 2 juin. La Neuville-sur-Meuse, Mouzon, prises. Le 20 juillet, les 55voilà devant Vaucouleurs. La panique. Et dans la nuit chaude les grandes charrettes attelées, chargées de matelas. Les enfants arrachés au lit. Les vaches qui meuglent. Jeannette revoit les incendies qui, derrière vous, marquaient les points qu’il fallait fuir. Ces trois lieues infinies dans les charrois embarrassés et les troupeaux. Les jurons des hommes, les larmes des femmes et les cris des enfants ! Neufchâteau. L’horrible logement dans l’auberge de la Rousse envahie de soldats. Le tapage, les chansons, les effrois d’une belle fille farouche. Et puis la soudaine nouvelle : le pays en feu ! Le Bourguignon qui se retire ne laissant derrière lui qu’églises pillées, chaumières fumantes, vergers saccagés ! Quand on revient à Domrémy, les moissons sont brûlées ; un pignon : c’est l’église ; quelques murs noircis et des carrés entourés de pierrailles : les maisons. Les cadavres des bêtes brûlées dans les étables, dans les mouches noires et vertes au soleil, puent.
Qu’est-ce qu’on mangera cet hiver ? Et surtout où ira-t-on à la messe ?
Et puis, comme si c’était le moment, cette affaire qui l’a tant fait souffrir ! Ce 56benêt, sans doute poussé par les deux familles, qui lui fait la cour.

Elle a promis de l’épouser, dit-il. Il exige. Il plaidera. Il ira jusqu’à l’officialité de Toul. Le procès. Jeannette revoit ses juges. Elle tremble encore à ces souvenirs. Mais non, elle n’a rien promis à ce garçon. Elle a voué à saint Michel sa virginité. Il y a trois ans. Voilà ! Et personne ne la lui arrachera. Elle tient tête aux parents, qui, étant de mèche, sont très vexés de son obstination. Dieu ! quel hiver ! Orléans, depuis octobre, enserré de bastilles. L’âme de Jeanne assiégée par ses saintes.
57L’année 1428 n’a été qu’un supplice.
Que sera 1429 ?
Jeannette tard s’endort.
Le jeudi, 6 janvier, fête des Rois, fête de la Tiphaine. Encore à Domrémy ! Les garçons ont passé en chantant : Trimousset ! C’est la dernière fois qu’elle leur donnera des œufs. Elle l’a senti. Il pleut. Toute la vallée n’est que de l’eau. Pour sa fête, sa mère, qui n’ose pas trop la regarder, l’a embrassée. Car elle a ses dix-sept ans, aujourd’hui.
— Une bonne année, Jeannette !
— Une bonne année, Jeannette !
lui disent les saintes. C’est fini d’attendre Jeannette. À dix-sept ans, il faut avoir le courage d’obéir à Dieu. C’est la grande, la plus grande année dans la vie d’un homme. C’est l’année où il choisit.
— Mon choix est fait
, dit gravement Jeannette.
— Alors, pars ! comme les rois, Jeannette.
Eux, ils étaient des hommes, ils étaient des rois. Une étoile les conduisait. Elle est une fille, toute seule, de dix-sept ans !
58Vierge Marie ! quelle angoisse ! Il n’est pas de semaine, depuis un an, où deux et trois fois les saintes ne lui ont dit d’aller en France !
Sur ce, l’oncle Lassois vient donner des nouvelles de la famille.
Jeannette fait un noir complot. Mon oncle, dit-elle en tremblant, demandez à mon père que faille aider à tante Jeanne. Et puis (en baissant la voix) vous me conduirez au sire Robert…
L’oncle a dit son pressant embarras. Jacques d’Arc s’est laissé faire.
Quelle angoisse de mentir ainsi ! Jeannette a le cœur lourd. Elle a mal à voir son père trompé, sa mère qui se tait trop, pour n’avoir pas deviné. Mais puisque Dieu le commandait, si j’eusse eu cent pères et cent mères et si j’eusse été fille de roi, si fussé-je partie
, dira-t-elle à ses juges.
Un petit paquet de linge pour quinze jours. Et c’est pour toujours cependant… Quand il y a quelqu’un, Jeannette chante.
Comme c’est deux fois plus dur de partir sans rien dire ! De dire au revoir !
en riant, en n’ayant l’air de rien, quand le cœur se déchire pour toujours ! À Hauviette la bien-aimée, elle ne peut pas même 59dire au revoir. Elle pleurerait. Elle éclaterait.
— Adieu, Mengette ! À Dieu te recommande !
Elle soutient le regard de son père qui a toujours l’air d’une menace ; celui de sa mère qui se cache, les paupières tremblantes.
— À Dieu, les frères ! À Dieu, les vaches ! À Dieu, la maison !
— Comme tu es longue, Jeannette
, fait l’oncle qui a l’air de s’impatienter.
— À Dieu, tous !
Et dans la pluie on part. Une dernière prière à l’église de Greux (là on peut dire le vrai adieu). Et puis, quand on est sorti de Greux, alors on peut pleurer. Deux lieues dans la bourrasque glaciale. On arrive trempé.
C’est la mi-janvier. Chez la tante de Burey, on a l’air de ne penser qu’au ménage, aux soins, au baptême. Jeannette est marraine, sûrement. Jeannette chante.
Mais le soir Jeannette tient l’oncle longtemps seul.
— Hardiment !
disent les voix. Jeannette parle hardiment.
Jeannette presse l’oncle.
60Le 21, c’est la Sainte Agnès. Jeannette regarde l’émouvante image : sur un bûcher, la petite martyre joint les mains, le bourreau plante le couteau dans la gorge. Jeannette prie Agnès de lui donner un autre courage.
Et puis, entre le dimanche 23 janvier et le dimanche 30, en route !
Une petite lieue. Il pleut toujours.
À Vaucouleurs, on loge chez des amis. Le mari, Henri le Royer, charron, a 37 ans ; Jeannette travaille avec la femme, Catherine, qui en a 27. Tous les matins, elle est aux messes dans l’église. Souvent dans la journée elle descend à Notre-Dame des Voûtes dans la crypte, et le clergeon Jehan le Fumeux, qui a onze ans, admire comme elle prie devant la Vierge.
Quand Jeanne vint chez nous, déposera Henri le Royer, elle portait une robe rouge. Elle disait : Il faut que j’aille vers le gentil Dauphin. C’est la volonté de messire le Roi du Ciel. Dussé-je y aller sur mes genoux, j’irai.
Elle est restée chez nous, ajoute Catherine, environ trois semaines en plusieurs fois. Elle était simple, bonne, douce, fille de bonne 61nature et de bonne conduite. Elle aimait à filer et filait bien. Je nous revois encore filant ensemble à la maison.
Seulement Jeanne n’est pas venue à Vaucouleurs pour filer. Elle fait demander à Baudricourt une escorte pour aller au Dauphin. Refus.
Cependant dans Vaucouleurs on commence à parler. Les vieux rappellent des prophéties qui enfièvrent les esprits. Serait-ce pas la Pucelle dont le cheval doit fouler le dos des archers
?
Un écuyer, Jean de Metz, qui a trente ans, est fort intrigué. Cette fille, qui porte une robe pauvre et usée de couleur rouge
a un regard de chef.
Ma mie, hasarde-t-il, que faites-vous ici ? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ?
Jeanne répond : Je suis venue ici parler au sire de Baudricourt pour qu’il me conduise au roi. Mais il n’a souci de moi ni de mes paroles. Pourtant avant la mi-carême, il faut que je sois près du roi. Dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse (la fiancée de trois ans du 62futur Louis XI qui en a cinq) ni autres ne peuvent recouvrer le royaume de France.
Jeanne continue plus fermement encore : Il n’y a de secours que de moi. J’aimerais mieux filer certes près de ma pauvre mère ! Parce que ce n’est guère mon métier. Mais il faut que j’aille. Je le ferai parce que mon Seigneur veut que je le fasse.
— Quel est votre Seigneur ?
— C’est Dieu.
Jean tend la main à Jeanne : Je vous jure que, Dieu aidant, je vous conduirai vers le roi. Quand voulez-vous partir ?
— Plutôt maintenant que demain, et demain qu’après.
Jean de Metz presse donc Baudricourt, qui, échaudé par l’attaque de l’an dernier, n’a plus envie de rire. Évidemment, ce n’est pas une ribaude. Mais il n’ose, lui le soldat, se donner le ridicule de croire à une fille ! C’est bien joli les prophéties ! Mais dans les grands désarrois, les prophéties pleuvent. En ces temps d’universelle folie qui sait si cette dévote ne tient pas ses visions de quelque démon ?
Il faudrait voir
, dit Baudricourt, qui appelle le curé.
Et messire Jean Fournier consent à faire 63en présence de Baudricourt un solennel exorcisme. Ridicule et douloureux.
Ils vont tous deux chez Le Royer. On isole Jeannette. Alors le curé revêt son étole et adjure : Si tu es chose mauvaise, va-t-en ! Si tu es chose bonne, approche !
Jeannette avance à genoux vers le curé.
Baudricourt se tait. Et sort.
La pauvre Jeannette dit doucement à Catherine : Il a eu tort. Il me connaissait, m’ayant ouïe en confession.
Elle ajoute : Est-ce que vous n’avez pas entendu qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme, et que par une pucelle des marches de Lorraine elle serait sauvée ?
Baudricourt résiste toujours.
Jeannette n’a plus de repos. Le temps lui durait, dit Catherine, comme à une femme grosse.
— Ferez-vous la route en vêtements de femme
, lui demande Jean de Metz ?
— Je prendrais volontiers habits d’homme
, dit Jeannette.
Jean de Metz lui fait porter les vêtements et la chaussure d’un de ses soldats.
Le 2, la Chandeleur, la douce fête des 64cierges bénits qu’on tient en sa main pour mourir.

Sur ce, un messager de Charles II, duc de Lorraine, arrive à Vaucouleurs. Le duc veut voir Jeannette. Il envoie un sauf-conduit. C’est peut-être la route ouverte ! À cheval ! Avec son oncle et Jacques Alain (Jean de Metz l’accompagne jusqu’à Toul), Jeannette part.
Elle tombe, à Nancy, dans la chambre d’un vieillard podagre qui, fatigué de noces crapuleuses, ose prier cette pucelle dont on lui a parlé, de faire quelque miracle et de lui rendre des forces pour reprendre avec la Lison une vie qui fait le dégoût de son peuple. Jeannette lui dit qu’il ferait mieux de vivre proprement et de rappeler sa bonne femme Marguerite de Bavière. Le vieux duc n’a même pas la force de s’irriter.
65Mais le voyage à Nancy n’a pas été inutile.
Il a bien l’air d’avoir été comploté pour de tout autres fins.
Le duché de Bar est depuis cinq ans affranchi de la tutelle lorraine, car le duc René, fils de la reine Yolande de Sicile, et beau-frère du Dauphin, a été le 4 janvier 1424 émancipé par sa mère et le 12 août délivré de la tutelle du duc Charles II. Très français de cœur, très ami de Baudricourt, le duc René lutte de toutes ses forces contre les Bourguignons. Lassé, Bedford vient une dernière fois de le sommer de prêter serment de foi et hommage à Henri VI, sous peine de se voir frappé de déchéance et de confiscation.
Baudricourt qui a lutté désespérément pour maintenir le duc René dans l’alliance française, essaie les dernières chances. Cette fille arrive à propos ! Le 29 janvier les messages ont circulé entre Vaucouleurs et Saint-Mihiel, et, le 31, le duc René part pour Nancy, chez son beau-père, brûlant de connaître Jeanne dont Baudricourt lui a parlé.
Jeannette a vite fait de le conquérir.
66Les jeunes hommes ont si vite compris Jeanne et l’ont tant aimée ! Jeannette paie d’audace :
Si vous voulez, dit-elle à Charles II, que je prie Dieu pour votre santé, donnez-moi votre fils et des compagnons pour me conduire en France !
Mais le vieillard n’écoute déjà plus ; il est trop engagé dans la politique bourguignonne pour s’intéresser à cette paysanne ! Que son maître d’hôtel lui remette quatre francs pour ses frais de route, et qu’on lui donne un bidet
pour rentrer chez elle !
Sur le cheval noir du duc de Lorraine, Jeannette quitte Nancy. Mais c’est un fervent au revoir que le jeune duc René lui a lancé au départ.
Il n’aura plus qu’une volonté, se dégager définitivement de l’emprise anglaise.
Il lui faudra plusieurs mois de lutte, pendant lesquels il semblera défaillir. Mis au pied du mur, il cédera le 13 avril aux instances du Cardinal de Bar à qui il donnera commission de prêter en son nom le serment aux mains de Bedford ; le 5 mai le Cardinal fera l’hommage et le 6 conclura une alliance entre Bedford et René. Une nouvelle violence l’obligera le 15 juin 67à prêter serment à Henri VI. Mais le 17 juillet, à la nouvelle du Sacre, n’y tenant plus, il quittera brusquement Metz et, rassemblant la compagnie, courra rejoindre le Roi couronné et la Pucelle.
Quant à Jeannette, comme c’est la tradition en Champagne, elle tient à faire pèlerinage à Monseigneur Saint Nicolas de Varangéville
, comme disait Joinville. C’est le grand patron des voyageurs. C’est surtout celui des Croisés. Joinville y a un jour — à pied et déchaux, — porté l’ex-voto de saint Louis sauvé de la tempête : un beau vaisseau d’argent et sur le vaisseau, le roi, la reine, les trois enfants, tout d’argent, et les voiles toutes d’argent, du poids de 5 marcs, dont la façon avait coûté 100 livres.
Jeanne demande la médaille que les Croisés portaient sous l’armure. Elle a bien envie maintenant de partir tout droit sur Chinon. Mais non. Il vaut mieux rentrer à Vaucouleurs.
Carême. Temps gris. Bourrasques.
Le mercredi, 9 février, jour de Carême-Prenant, Jeannette a reçu les Cendres ; 68Souviens-toi, Jeanne, que tu es cendre et que tu retourneras en cendre.
Jeannette ne brûle pour le moment que de partir.
Elle presse de nouveau Baudricourt qui résiste. Mais les événements se précipitent. Les Voix lui ont dit du nouveau.
Le samedi 12 février, au soir, Jeannette aborde brusquement le bailli : En nom Dieu, vous tardez trop à m’envoyer ! Car aujourd’hui même le gentil Dauphin a eu près d’Orléans un bien grand dommage, et il est en péril encore de l’avoir pire, si vous ne m’envoyez bientôt vers lui.
Baudricourt est ébranlé.
Les voix insistent plus que jamais :
— Va, Fille de Dieu ! Va, va, va, hâte-toi ! Hâte-toi, car il est peut-être trop tard !
Dieu, quel tragique moment !
Bedford, là-bas, compte ses chances.
Voilà huit ans que le roi d’Angleterre s’est installé à Paris, épiant la mort de Charles VI pour recueillir sa couronne. Un hasard, il est vrai, a fait mourir le gendre en 1422, quelques semaines avant le beau-père. Henri V ne sera donc pas 69lui-même roi de France. Mais il laisse un fils héritier de ses droits. De fait, Henri VI, âgé de neuf mois, est proclamé roi d’Angleterre et de France. Au sacre près, qu’il faut bien remettre, la couronne de France est donc passée sur le front de l’Anglais. Le duc de Bedford, régent de France, assurément va tenter un grand coup, ce ne lui sera qu’un jeu d’assurer la conquête effective de tout le territoire. Il tient la moitié du royaume. Et ce qu’il ne tient pas, le duc de Bourgogne le possède ! L’Anjou, la Touraine, le Blésois et le Dunois ne seront pas longtemps défendus par un jeune prince sans soldats, sans ressources et sans décision. Sans étoile ! Trois ou quatre points de résistance à briser et c’en est fait. Tournai s’obstine à être française. Que peut cette place perdue dans une Flandre toute bourguignonne ? Le Mont Saint-Michel se prétend inviolable ! Qu’importe ce rocher au péril de mer ? Vaucouleurs ? Une petite bastille sans importance que l’on enlèvera quand on voudra ! Orléans seule fait une étrange et fâcheuse résistance qu’il faut enfin écraser. Alors le soi-disant Dauphin s’enfuira où il voudra, en son Dauphinois, 70en Espagne, s’il le préfère. Bedford n’en a cure. Pour le moment il faut frapper Orléans. Orléans va tomber, tout suivra.
À moins qu’Orléans résiste ?
Mais Orléans peut-il résister davantage ? Les Orléanais viennent de tenter leur dernière chance. Ils l’ont perdue. Ils ont envoyé Poton de Xaintrailles avec une délégation de bourgeois prier le duc de Bourgogne d’obtenir que les Anglais lèvent le siège. Ils supplient qu’on les comprenne dans les trêves. Mais Bedford n’est pas homme à se laisser ainsi jouer par son cher beau-frère. Le trompette du duc de Bourgogne, n’ayant rien obtenu des Anglais, s’est contenté de commander à tous les sujets du duc de Bourgogne de quitter le camp anglais. Picards, Champenois, Bourguignons ne se le font pas dire deux fois. Ils ont déguerpi. Eh bien ! on les remplacera par des Anglais de l’île. Bedford a préparé un gros convoi de ravitaillement, de viandes de carême
. Quatre cents chariots. Deux mille hommes de guerre viennent de quitter Paris sous la conduite de Falstolf.
On va bien voir !
Du côté français n’apparaît qu’une croissante 71pénurie avec une croissante fatigue. Le soi-disant Dauphin Charles n’est plus qu’un fantôme. Son entourage ploie et regarde avec lassitude vers la paix bourguignonne. Il s’est brouillé avec le connétable de Richement, un rude soldat, le seul sans doute qui l’eût efficacement secouru. Allons. Farewell !
Encore ce dernier effort, Orléans est la dernière, étape à franchir. Elle l’est à demi. Nous y serons à la Saint Jean
, jure Bedford.
Le dimanche 13, dimanche des Bures. On ne parle dans Vaucouleurs que de la défaite annoncée par Jeanne. Il faut vite qu’elle parte.
L’onde et Jacques Alain lui achètent un cheval de douze francs. On lui fera faire au plus tôt un habit d’homme. Jean de Metz s’assure d’une escorte.
Jeannette se consume à attendre. Semaine mortelle !
Enfin, le mardi 22, fête de la chaire de Saint-Pierre, anniversaire du Dauphin qui prend ses 26 ans, arrive soudain un messager du roi qui confirme l’affaire du 12. 72À Rouvray-Saint-Denis, les troupes anglaises, amenant au siège renfort et ravitaillement, ont rejeté les assauts français. L’échec a démoralisé la résistance. Les gens sont plus excités que jamais.
— Eh bien, qu’elle parte !
dit le bailli.
En ce même jour, à Paris, Bedford fait faire procession générale en actions de grâces de la victoire de Rouvray !
Mais non, Dieu ne trahira pas les Lys ! Jeannette, radieuse, passe sa dernière soirée chez ses bons amis. Le barbier coupe ses beaux cheveux noirs. Il rase la nuque et les tempes, à l’écuelle, comme on fait aux garçons. Jeanne va vivre parmi des hommes. Elle sera plus sûre en garçon.
Dernière prière. Nuit sans sommeil, le cœur battant. Jeanne voit la Route. Vers ce même temps, sa mère, avec Pierre et Jean, sont partis pour Notre-Dame du Puy.
Le mercredi 23, veille de Saint Matthias, apôtre, très tôt la messe, la confession. La communion. Dernière prière à la Vierge des Voûtes.
Et puis les chevaux sont sellés.
Jeanne paraît sur le seuil. Elle est 73grande et forte ; plus belle, mais un peu pâle sous la sévère ligne des cheveux coupés et du corps bien lacé. Elle porte le pourpoint noir, à la ceinture une épée, un chaperon noir découpé ; une robe courte aux genoux, de gros gris noir ; des chausses, avec des houseaux ; des souliers lacés et des éperons.
Dans la rue, les hommes sont à la tête des chevaux.
À côté de Jean de Metz, son servant Julien. Bertrand de Poulengy, écuyer du roi (il a 36 ans), connaît Jeanne depuis l’an dernier ; il s’est offert à la conduire. Son servant, Jean de Honecourt, tient son cheval. Colet de Vienne, le messager du Dauphin, guidera la marche. L’archer Richard servira au besoin.
— C’est bien peu pour affronter tant de dangers !
— En nom Dieu, répond Jeanne, dont les yeux bruns brillent, je ne crains pas les gens d’armes ; car ma voie est ouverte. Et s’il y en a sur ma route, Dieu Messire me fraiera la voie jusqu’au Dauphin. Car c’est pour cela que je suis née.
Alors Jeanne embrasse la bonne hôtesse sur le seuil de la maison. Baudricourt 74donne à Jean de Metz une lettre d’introduction auprès du roi. Mais il est inquiet. Il est ému de ce départ. Il fait jurer aux soldats de défendre Jeanne au péril de leur vie.
— À Dieu, Messire !
— Allez, Jeanne. Allez ! Et ce qui pourra advenir en advienne.
Le jour baisse déjà. Dans les rues étroites et glissantes, encombrées de vieux qui l’acclament en pleurant et de femmes qui embrassent ses mains, des gamins courent devant elle en jouant du tambour. Un grand signe de Croix en dépassant l’église où le curé bénit. Le martellement sec des fers de chevaux sous la voûte de la Porte de France, — la bien nommée ! — et puis sourd sur le bois du pont abaissé. Les gardes retiennent les garçons. Alors Jeanne jette un dernier regard à ceux-là et à ceux de Domrémy qui ne sont pas là. Que savent-ils ? Que pensent-ils ? Aux petites amies, aux champs, au clocher brûlé et à la Meuse : Jeannette dit adieu à tout ce qu’elle a aimé, et pour finir embrasse le brave oncle Durand qui ne peut, hélas, la suivre ! Le ciel est bas et gris. Autour des peupliers volent des corbeaux 75noirs. Mais là-bas, c’est la France. En route !

Jeannette marche silencieuse, éblouie, plongée dans la prière. La Voix marche à côté d’elle. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite sont là.
Va, Fille au grand cœur, va !
Autour d’elle, les six hommes se sont serrés. Les servants, devant le mauvais temps, maugréent. Narquois ou grognons 76ils ruminent d’abord tous les coups contre la fille. Ils la laisseront, disent-ils, dans un fossé. Ils en feront leur plaisir. Mais Jeanne va les tenir subjugués. Elle mènera le train des hommes à grande allure, car on est en plein dans les bandes bourguignonnes. Il faudra fuir les villes dangereuses (Chaumont, Bar, Troyes), et éviter les ponts gardés. Par une fatalité la route est barrée par les innombrables contre-forts du plateau de Langres et c’est chaque jour une nouvelle rivière franchir à gué : Omain, Saulx, Marne, Biaise, Aube, Seine, Armançon et Serain. Elles sont grossies par les pluies et les prairies tout inondées ! Pour fuir les regards, les soupçons, on brûlera les auberges. Repas hâtifs. Sommeils inquiets sur la paille, à la paillarde
, comme on dit, où Jeanne sévèrement lacée, s’étend entre les deux écuyers.
Ou pas de sommeil du tout.
Ce soir, on a été promptement saisi par les ténèbres. Mais le pays est tout aux Bourguignons. Il faut forcer la marche. Toute la nuit dans le bois, Jeanne entraîne les hommes et les chevaux.
Va, va ! Seize lieues d’un trait en forêt.
Enfin, avant l’aube, au sortir de la forêt 77de Sannoire, la vallée de Poissons et la Marne ! Voici l’abbaye de Saint-Urbain où l’on pourra faire halte à l’abri, près de Joinville. L’abbé Arnoult d’Anoy, parent de Baudricourt, est un fervent français. Il accueille Jeanne avec transport.
Jean de Metz redemande, inquiet, si Jeanne croit vraiment aboutir.
— Ne craignez pas, répète Jeanne. Ce que je fais, je le fais par commandement, car mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire.
Le 24, jeudi, fête de saint Matthias, apôtre, messe et Communion. Bref repos. Et puis l’on s’engage dans la sauvage forêt de Clairvaux. Le soir, sans doute, on atteint, à quinze lieues, l’abbaye ou ce qu’il en reste, après que les Anglais l’ont incendiée (1376).
Le souvenir de saint Bernard, qui l’aurait tant aimée ! Accueil enthousiaste des moines qui détestent l’envahisseur !
Enfin, le samedi 26, au soir, on arrive en vue d’Auxerre. Mais la ville est bourguignonne. On gîte sans doute dans le faubourg chez les Bénédictins.
78Le dimanche 27, messe à la grande église, et joie de la Communion. Jeanne a faim. Elle prolonge sa prière lourde d’espérance, mais pleine encore d’angoisse. Il faut au plus vite relayer les chevaux et reprendre la route. La voix presse. Jeanne veut à tout prix arriver à Chinon pour la Mi-carême qui est proche. Ne craignez rien, répète Jeanne, vous verrez comme à Chinon le Dauphin nous fera bon visage.
Une étape de douze lieues.
À Montargis, on respire. On voit des bourgeons aux arbustes.
À Gien, enfin. La Loire, la France ou ce qu’il en reste ! À dix lieues, c’est Orléans. Un nom qui sonnait comme hier Verdun.
Exultation. Marche bientôt triomphale.
Cinquante lieues de franc-étrier, peut-être par Selles et Loches.
Et le samedi, 5 mars, au soir, on arrive à Sainte-Catherine de Fierbois. Chez sa sainte ! Gîte à l’aumônerie.
Le dimanche 6, Lætare Jerusalem ! Quelle joie ! Trois messes. Et quelle Communion d’action de grâces !

Là-bas c’est le dimanche des Fontaines. Toutes les filles et tous les garçons du village y fêtent la Mi-carême. Comme on riait avec Hauviette, avec Mengette et les amies, là-bas en montant à la Bonne Fontaine aux fées Notre Seigneur ! À la Fontaine aux Groseilliers ! On emportait des petits pains, des noix. On mettait la nappe sous l’arbre des Dames. On goûtait en chantant. Jeannette aimait tant chanter. Et on dansait sur l’herbe. Plus tard au Procès, Mengette dira : Et nos enfants font aujourd’hui ce que nous faisions.
Et Isabellette : Tout est resté de mode !
Jeannette est loin, cette année ! Mais quelle fête ! À dix lieues, le Roi ! Est-ce possible ?
— Va ! Va !
hardiment, répète plus que jamais sainte Catherine. Alors d’un jet, Jeanne dicte une lettre au Dauphin. Elle est debout, sa voix tremble d’abord, 80puis se pose. Les phrases sont brèves, fermes. Jeannette de Domrémy a disparu. C’est aujourd’hui Jeanne, la Pucelle, qui parle à son Roi un langage plein d’audace : J’adressai des lettres à mon Roi pour savoir si je pouvais entrer dans la ville où était le Roi ; et que j’avais fait avec succès 150 lieues pour venir vers lui à son secours ; et que je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Et me semble que dans les dites lettres, était contenu que je reconnaîtrais le Roi entre tous les autres.
(Procès, 27 février.)
Chinon est à dix lieues. La route est belle et le brave Colet de Vienne l’enlève en un temps de galop. Il débouche dans la ville. En un instant tout le monde sait la nouvelle. C’est un beau tapage ! Les bonnes gens s’exclament. La Cour s’alarme. Les conseils s’assemblent. Les défaitistes délibèrent. Le Roi averti s’émeut.
Quel trouble-fête !
La pauvre petite qui croyait entrer tout droit, conduite par ses Anges, jusqu’au gentil Dauphin, va rencontrer le plus terrible obstacle. Son cheval est sellé ; elle-même n’attend qu’un signe… Et voilà que vers elle une première commission 81s’avance pour l’examiner. Ses réponses affolent ces honnêtes vieillards. Faire lever le siège d’Orléans ! Conduire le Dauphin à son sacre ! À Reims ! L’archevêque de Reims même est là, Regnault de Chartres, chancelier du Roi, qui sait bien que son diocèse est occupé par les Anglo-Bourguignons ; il sait bien, lui, que se risquer à Reims est impossible. Folie donc. Et pire, ce secret qu’elle refuse de confier. Fille suspecte. On l’appelle l’inquisition :
— Votre secret ?
— Je le dirai au Roi.
Cependant, la Reine Yolande de Sicile, mère de la jeune Reine Marie d’Anjou, intriguée, reçoit Jeanne, s’émeut, admire. C’est une ardente Française, une femme de haute piété et de grande finesse diplomatique. Elle parle au Dauphin ; elle plaide pour Jeanne. On délibère. On redélibère. Sur ce, le bâtard d’Orléans, le futur comte de Dunois, envoie de la ville assiégée l’annonce du désespoir de la place et demande s’il est vrai qu’un miraculeux secours approche. La rencontre est étonnante. Eh bien, qu’elle y aille !
dit le Dauphin.
Jeanne bondit. J’allai à Chinon où était mon roi. J’arrivai vers midi environ, 82je descendis dans l’hôtellerie. L’après-dîner j’allai vers mon roi qui était au château. Lorsque j’entrai dans la chambre de mon roi, je le connus par les conseils et révélations de mes voix. Je dis à mon roi que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.
La scène est bien connue. À la poterne du château, les paillardises du corps-de-garde saluent la belle fille. Dans l’antichambre pire accueil. Contre-ordre ! Le Dauphin ne veut plus la recevoir. Le gros La Trémoille et Regnault triomphent. Mais un hasard fait tomber entre les mains de Charles VII la lettre de Baudricourt qui porte de la Pucelle un étonnant témoignage. Il interroge. Il apprend le miraculeux voyage. Et son trouble renaît. Un réveil de personnalité le délivre.
— Faites-la entrer !
C’est le soir. Trois cents seigneurs remplissent la grande salle royale qu’éclairent quarante porteurs de torches. Au milieu des regards curieux, la belle fille avance, droite, en tenue de route : pourpoint noir et robe courte de gros gris noir, chapeau noir sur la tête. Le regard assuré, les yeux droits. Sans rougir, elle écarte les empressés 83et les simulateurs, fend l’épaisseur des groupes, et va tout droit tomber à genoux devant celui qui se dérobait et qui maintenant se trouble :
— Dieu vous accorde bonne vie, gentil Dauphin.
Quand il prend la main de cette fille, c’est sa main à lui, le roi, qui tremble. Il l’entraîne à l’écart. Elle parle. Elle dit sa mission, la volonté de Dieu, son plan d’action, la nécessité d’agir vite. Elle dit enfin les choses secrètes qui bouleversent et exaltent l’âme du malheureux prince. Je vous dis de la part de Messire que vous êtes vrai héritier de France et fils du roi.
Quand ils reviennent au milieu de la foule, c’est la jeune fille qui tient par la main le prince rayonnant de joie
, dira Alain Chartier, et le conduit sous les yeux des seigneurs ! C’était l’enfant qui témoignait de son roi !
Mais l’esbahissement
ne lui donne pas la victoire. On la loge dans une tour du Coudray. On la confie à la femme pieuse et dévote de Guillaume Bellier. Et en somme, on la surveille, on l’épie, on l’interroge, on enquête encore. On scrute son âme, son passé, ses révélations, sa voix, son corps. Théologiens, légistes, 84princes, grandes dames lui font chaque jour un supplice. Le Dauphin tour à tour s’enthousiasme en de mystiques élans, s’enfonce dans de sombres défiances ou s’évade en d’astrologiques rêveries. Au sortir d’une messe — car il est très pieux, chaque jour il se confesse, entend à genoux trois messes, assiste à Matines et aux prières pour les morts, et communie aux fêtes — il fait, sous la dictée de Jeanne, donation à Dieu de son royaume, et Jeanne de la part du Roi du ciel lui en confie la lieutenance. Mais lorsqu’il retombe sous les sourires et les raisons de La Trémoille, il se replonge dans son inquiétude. Et le voilà qui se déconcerte devant les rudes et suffisants capitaines, que la seule idée de voir une fille conduire un bataillon met tour à tour en fureur ou en joie. Raoul de Gaucourt mène le train.
Le vendredi 11 mars. Comme tous les vendredis, par ordre des États Généraux tenus l’an dernier, on processionne à Chinon, — ainsi fait-on dans toutes les églises notables du royaume
, — pour la victoire du Roi, et Jeanne pour la première fois se joint à cette prière nationale.
85Pour gagner du temps et peut-être pour se donner une attitude, le Roi envoie deux Frères Mineurs enquêter à Domrémy et à Vaucouleurs. Jeanne écrit à son père une lettre douloureuse pour obtenir son pardon. Affreuse attente, car les messagers d’Orléans sont là. Au bruit de son arrivée à Gien, Dunois a envoyé à Chinon Archambaud de Villars, Jacques de Chabannes et Jamet du Tillay, s’informer de cette Pucelle dont le nom est aujourd’hui sur toutes les lèvres : la ville n’en peut plus. Elle n’attend plus qu’un miracle. Peut-on croire qu’il est proche ?
Le 12 une joie. Le jeune duc Jean d’Alençon est accouru de Saint-Florent-les-Saumur où hier il chassait aux cailles. Il a appris la venue de la Pucelle. Il a sauté à cheval. C’est un soldat bouillant de vingt-trois ans. Il est, de par son aïeul Philippe le Hardi, de sang royal capétien. Son père a été tué à Azincourt. Il a tout son duché envahi par les Anglais. Il a été battu il y a quatre ans à Verneuil (le 7 août 1424), fait prisonnier par Bedford, trois ans détenu au Crotoy, et délivré pour une rançon de deux cent mille saluts d’or 86où passera toute sa fortune. Il ne possède plus franche que son épée. Plein de feu, il a bondi s’informer de la Pucelle qui l’accueille comme ferait un chef et un prince :
— Vous, soyez le très bienvenu. Plus il y en aura ensemble de sang royal de France, mieux en sera-t-il.
Hélas, le pauvre sang royal de France est bien rare et bien alangui ! Le Dauphin est chétif et porte de rudes hérédités. De taille moyenne, il a les membres grêles, les jambes courtes, cagneuses. Dans une tête forte, rasée, sous un front large et saillant, des yeux petits, gris vert, un peu troubles, un nez long, droit, tombant sur une lèvre épaisse.
Il est doux, mais ne se plaît que dans son retrait
, entre son confesseur et son médecin. Il mange toujours seul ; il chasse peu ; il joue volontiers aux échecs, aux dés. C’est le doux roi, le bénin prince. Mais comme il est peu soldat !
Il n’aime point le risque. Il tremble partout ; depuis l’accident de la Rochelle, il craint toujours que le plancher ne s’effondre. Il n’ose pas franchir à cheval un pont de bois. Il craint la guerre. Jeanne d’ailleurs le fatigue de son enthousiasme 87comme un enfant fatigue un vieillard. Il faut des cœurs jeunes et robustes pour la comprendre.
Celui du duc Jean est ébloui. Tout en elle le ravit. Jeanne se révèle amie des beaux chevaux et hardie cavalière. Jean enthousiasmé lui offre un cheval de combat. Et l’on s’enivre de galopades et de prouesses.
On s’enivre aussi de grandes audaces. Jean connaît bien les Anglais. Bedford notamment. Il en instruit Jeanne. Sur le feu qui la consume, il souffle le vent de sa propre hardiesse. La pensée de Jeanne ne connaît plus de repos. Ses décisions sont prises, son plan arrêté.
Le samedi, 19 mars, les messagers sont rentrés à Orléans et racontent au peuple assemblé qu’en effet une Pucelle prépare une armée de secours, et que bientôt elle va prendre la campagne.
Dieu même semble dicter les échéances8. Voilà le temps de Pâques, voilà la Semaine 88Sainte, dernier délai de la miséricorde. Les fêtes passées, ce sera l’action foudroyante, l’impitoyable choc. Elle n’a qu’un an devant elle. Il faudra faire vite, dit-elle au duc d’Alençon, je ne durerai guère.
Le 20, dimanche des Rameaux, Pâques fleuries, Jeanne processionne, très regardée.
Le Mardi Saint, 22 mars, elle n’a pas encore un soldat, mais elle dicte ce rude message. La plus belle page écrite en français. C’est sa première sommation aux Anglais :
Jhesus Maria.
Toi, Roi d’Angleterre et toi, duc de Becquefort, qui te dis régent de France, vous Guillaume de la Polie, comte de Suffort, Jean, sire de Talbot et Thomas, sire d’Escalles, qui te dis lieutenant du duc de Becquefort, faites raison au Roi du ciel de son sang royal. Rendez à la Pucelle envoyée de Dieu, le roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Car elle est venue ici de par Dieu 89réclamer tout le sang et droit royal et prête de faire paix si raison lui voulez faire, vous déportant de France et payant le roi de ce que vous l’avez tenue.
Et vous tous, archers et compagnons de guerre, gentils et autres, étant devant la ville d’Orléans, partez-vous de par Dieu et vous en allez en votre pays. Et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui brièvement vous visitera à votre grand dommage.
Et toi, roi d’Angleterre, fais ce que je t’ai écrit. Que si tu ne le fais, je suis chef de guerre, ayant puissance et mission de Dieu de bouter et chasser forciblement tes gens partout, où je les atteindrai en terre de France. Veuillent ou non. Que s’ils veulent t’obéir, j’aurai merci d’eux. Et sinon, je le ferai occire.
Je suis venue ici de par Dieu, le roi du ciel, pour vous bouter hors de toute France, encontre tous ceux qui voudront faire trahison, malengin ou dommage au royaume très chrétien de France.
Et ne mettez en votre opinion que vous tiendrez jamais le royaume de France de Dieu, le Roi du ciel, fils de Sainte Marie. Mais le tiendra Charles, vrai héritier, 90veuillez ou non. Car Dieu, le Roi du ciel, le veut ainsi. Et ce lui est révélé par moi qui suis Pucelle, et qu’il entrera à Paris à bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous ferrons dedans à horions, et si ferons un tel chahut, que encore à mille ans que en France ne fut fait si grand.
Faites donc raison.
Et croyez que le Roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne pourrez livrer d’assauts à elle et à ses bonnes gens d’armes. Et aux horions verra-t-on qui aura le meilleur droit du Dieu du Ciel ou de vous.
Toi, donc, roi d’Angleterre, et toi duc de Becquefort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous partiez du pays ; car elle ne vous veut pas détruire, en cas que vous lui faites raison.
Mais, si vous ne le croyez, tel coup pourra venir que les Français en sa compagnie feront le plus beau fait que oncques fut vu en chrétienté.
Et envoyez réponse si vous voulez faire paix et vous partir d’Orléans.
Que si vous ne le faites, attendez-moi à votre grand dommage et bref.
Hardiment, lui avaient dit sans cesse ses Voix. Jeanne avait profité des leçons.
Jamais on n’avait parlé aux Anglais de ce ton. Ils feignirent de rire. Mais le trait était si bien lancé qu’il les frappait en pleine poitrine et que, deux ans après, ils n’en étaient pas remis ! La lettre insolente sera soigneusement gardée aux archives de Bedford et brandie au procès. On croira par la confrontation intimider la jeune fille. Cette lettre, répondra-t-elle alors, je ne l’ai écrite ni par orgueil ni par présomption, mais par le commandement de Notre Seigneur. Quant aux Anglais, devait-elle ajouter, s’ils eussent cru ma lettre, ils n’eussent été que sages. Avant qu’il soit sept ans, ils s’apercevront de ce que je leur écrivais !
À Chinon, l’affaire fait grand tapage. Les amis, le duc d’Alençon, copient la lettre et la placardent sur les murs. Tout le monde la lit. Ce style délivre les consciences. C’est un enthousiasme déchaîné. 92Quant aux défaitistes pro-bourguignons, ils pâlissent de colère. Ils se vengeront. Mais il est trop tard, tout le populaire acclame Jeanne. Ils n’osent point l’affronter. Ils machinent alors une manœuvre. Mais on laissera d’abord passer les jours Saints.
Le 24, Jeudi-Saint, Mandé, le Roi, selon la coutume des rois de France, vêtu d’un sac de toile, entouré de princes du sang, lave les pieds de treize pauvres.
Le Vendredi-Saint, 25 mars, l’Annonciation de Notre Dame. Quelles rencontres ! Saint Gabriel incliné devant la petite Vierge de treize ans et qui lui dit la Pitié du monde. Ne craignez pas, Marie !…
Et voici le Calvaire ! Jeanne demande à saint Gabriel si elle aussi aura son calvaire ? Et les Anges lui redisent toujours la leçon d’audace. Audacter ! Jeanne songe alors que c’est le grand pardon du Puy, et Jeanne pense que sa mère et ses frères prient pour elle Notre Dame.
Enfin, le dimanche de Pâques, Pâques communiants
, 27 mars, toute la ville de 93Chinon se réveille dans la Joie des Résurrections. Alléluia !

Une rumeur circule dans les rues et les cantonnements. Le nom d’Orléans est chuchoté avec mystère. On assure que le Dauphin prépare un grand coup. Les valets serrent les coffres. On charge les voitures. On prépare les équipages.
Et le lundi 28 *, lundi de Pâques, Jeanne acclamée par les bourgeois et par les femmes se range dans la colonne, en grand arroi, le Dauphin, la cour, le chancelier, les services, les aumôniers, les dames ! Les gamins courent dans les jambes des chevaux, criant : À Orléans ! Enfin le lourd et somptueux cortège s’ébranle et franchit les portes de la ville.
La joie d’un printemps qui éclate !
94La marche sur Orléans

Orléans ! Jeanne doute si elle rêve. Le beau Pays ! On a franchi la Vienne. Les prés sont verts. Les aubépines sont en fleurs. Dans les vignes on fait la taille, on pioche autour des ceps. Dans l’air très doux les soldats chantent. Jeanne rayonne et galope, joyeuse comme une enfant.
95À la première halte, Jeanne demande si l’on approche de Tours… Vous lui tournez le dos !
répondent les bonnes gens.
On est à Richelieu !
Le pauvre Dauphin finit par avouer qu’on marche sur Poitiers ; que les Conseillers ont décidé de remettre l’affaire de Jeanne au Parlement et à l’Université de Paris transférés à Poitiers ; qu’eux seuls peuvent lui permettre de juger avec sûreté de sa mission.
Jeanne a remarqué des sourires ironiques. Les défaitistes ne sont donc pas battus ! La partie sera plus dure peut-être avec Regnault de Chartres qu’avec Bedford.
— Hé bien, Messire me aidera !
dit Jeanne.
On gîte du côté de Saint-Georges les Baillargeaux et le lendemain, par Migné, après vingt bonnes lieues de route, on atteint la ville sur qui pèse le deuil de la défaite de Jean le Bon.
Est-ce à dessein ? Jeanne ne loge pas avec la Cour, mais on la conduit non loin du Palais, à l’hôtel de Maître Jean Rabateau, avocat général au Parlement, à l’enseigne 96de la Rose. C’est pour l’y tenir sous bonne et juridique surveillance, car on la baille en garde
à sa bonne femme
. En somme, elle y est prisonnière, et son seul confort, c’est la prière qu’après chaque repas, et souvent la nuit, elle prolonge dans l’oratoire de l’hôtel.
On s’occupe aussitôt de réunir assemblées et commissions spéciales. Regnault de Chartres les préside. L’évêque de Poitiers, des abbés, des chanoines, des théologiens, un Carme, bien aigre homme
et trois Dominicains siègent chez Dame Macé. Solemnes doctores et magistri [Vénérables docteurs et maîtres] peuvent trois semaines durant fouiller sans pudeur les secrets de cette âme virginale.
Quand elle les vit (entrer dans la salle), raconte la Chronique de la Pucelle, s’alla seoir au bout du banc et leur demanda ce qu’ils voulaient. Lors lui montrèrent par douces et belles raisons qu’on ne la devait pas croire. Ils y furent plus de deux heures où chacun parla sa fois. Et elle leur répondit.
Dont ils étaient grandement esbahis comme une si simple bergère, jeune fille, pouvait ainsi prudemment répondre !…
97Pauvres scientifiques docteurs sur l’emphase de qui Jeanne laissait tomber en bon français ses mots d’enfant :
— Il y a ès livres de Messire Notre Seigneur Jésus Christ plus que ès vôtres. Messire a un livre où nul clerc encore n’a lu.
L’aigre Seguin de Seguin qui veut finasser lui demande en mâchant son limousin :
— Quelle langue parlait la voix ?
— Meilleure que vous, lui dit Jeanne en riant.
— Et croyez-vous en Dieu, insiste le lourdaud ?
— Mieux que vous !
— Mais si Dieu veut délivrer la France, subtilise Guillaume Emery, dominicain, maître en sacrée théologie, à quoi bon les gens d’armes ?
— Ils batailleront, répond Jeanne, et Dieu donnera victoire !
— Et pourquoi dites-vous toujours le Dauphin et non pas le Roi ?
— Je ne dirai pas le Roi avant qu’il ne soit sacré et couronné à Reims où je le mènerai.
Où je le mènerai ! C’est un garçon de 98quinze ans, François Garivel, qui a retenu cette fière parole.
Mais que d’autres gestes d’audace !
Celui-ci, noté par un jeune écuyer de 23 ans, Gobert Thibault ; L’aumônier du roi lui a donné ordre de conduire chez Jeanne maître Pierre de Versailles, abbé de Talmont et Jean Érault, tous deux maîtres en théologie.
Quand nous arrivâmes à son logis, Jeanne vint vers nous et me tapa sur l’épaule en disant :
Je voudrais bien avoir beaucoup d’hommes de cette trempe !
Maître Pierre de Versailles lui dit alors : Nous venons de la part du roi.
— Je vois bien que vous êtes venus pour m’examiner, mais je ne sais ni A ni B.
— Pourquoi donc êtes-vous venue ?
— Moi, je viens de la part du Roi du Ciel pour lever le siège d’Orléans et conduire le Roi à Reims pour son couronnement et son sacre.
Alors elle leur demanda s’ils avaient du papier et de l’encre, et dit à maître Jean Érault :
— Écrivez ce que je vais vous dire :
99Vous, Suffort, Clasdas et la Poule, je vous somme, de par le Roy des Cieux, que vous alliez en Angleterre.
Maître Pierre de Versailles et maître Jean Érault ne firent cette fois rien autre dont je me souvienne.
En trois semaines ils ne découvrent en Jeanne, comme en témoigne le Président du Parlement de Grenoble, Mathieu Thomassin, fors que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté et simplesse
. Quant au signe divin qu’on requiert d’elle, elle répond qu’elle le démontrera devant Orléans. Ainsi, conclut le Registre Delphinal, le roi ne la doit pas empêcher d’aller à Orléans avec ses gens d’armes, mais la doit faire conduire honnêtement, en espérant en Dieu. Car la douter ou délaisser sans apparence de mal, serait répugner au Saint Esprit et se rendre indigne de l’aide de Dieu, comme dit Gamaliel en un conseil des Juifs au regard des apôtres.
Jeanne triomphe. Mais le dossier de Poitiers complété par l’enquête conduite à Domrémy constitue un témoignage trop éclatant. Plus de dix fois à Rouen, Jeanne en appellera au Registre de Poitiers
. 100Les défaitistes s’arrangeront pour que ce document disparaisse. On ne l’a jamais retrouvé. Crime inutile, et qui ne blesse que notre amitié curieuse. Jeanne n’a pas besoin de ce papier pour être aimée de nous. Mais que ne donnerions-nous pas pour retrouver ces jaillissements de son âme qui firent blêmir tant de solennels vilains !
Après trois semaines tout le monde finit par se ranger. Les religieux envoyés enquêter à Domrémy apportent un bon témoignage. Le confesseur du roi Gérard Machet n’hésite plus. La reine de Sicile, Yolande d’Aragon, ne cache pas son admiration. Le délégué de l’Université dépose des conclusions favorables. Puisque Jeanne se fait forte de ravitailler Orléans au nez des Anglais qu’on tente la chance :
— Par mon Martin, je leur ferai mener des vivres !
Enthousiaste, la reine Yolande, qui est une femme de décision, court à Blois. Elle y rassemble du blé et des hommes. Il ne reste plus qu’à signer l’acte décisif.
Vers le 15 avril, Charles VII nomme Jeanne chef de guerre et lui donne comme commandant de son hôtel un cadet de 101Gascogne, escuïer du Roy
, le jeune Jean d’Aulon. Charles lui fait aussitôt fabriquer par son armurier de Tours, Colas de Montbazon, une armure à sa taille.

L’épée, elle veut qu’on aille la quérir à Sainte-Catherine de Fierbois, grand pèlerinage de soldats où elle avait elle-même prié. Jeanne n’attend plus une minute. Le temps de trouver une arme ; le temps de faire peindre son fanion : sur la soie blanche, dans un écu d’azur une colombe porte une banderole : De par le roi du ciel.
Et au plus tôt elle quitte Poitiers.
102Au coin de la rue d’Estienne, elle saute à cheval et part acclamée.
À grande allure, on brûle Châtellerault. Voici Chinon dont le bon peuple exulte.
Le jeudi 21, Jeanne est appelée à Tours.
C’est là qu’on apporte à Jeanne son épée trouvée derrière l’autel. Les gens de Fierbois lui offrent un fourreau de velours ; les Tourangeaux veulent faire mieux, et confectionnent un fourreau de drap d’or fleurdelisé. Hautes fantaisies peu propres à la bataille. Jeanne commande un bon fourreau de fort cuir.
À Tours, elle habite chez Éléonore de La Pau, dame d’honneur de la jeune reine Marie d’Anjou, femme d’un gros bourgeois, Jean Dupuis. Elle y est rejointe par ses deux compagnons Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, qui reviennent du Puy avec un bon ermite de Saint-Augustin, Frère Jean Pasquerel, qu’ils lui proposent comme aumônier : Jeanne, nous vous conduisons ce bon père. Si vous le connaissiez bien vous l’aimeriez beaucoup.
(Lui-même a raconté la scène au second procès). Jeanne accepte et dès le lendemain se 103confesse à Frère Pasquerel qui lui chante la messe. Il ne la quittera plus désormais jusqu’à sa capture de Compiègne. Jeanne est bien heureuse, car elle est assurée d’une faveur qu’elle n’osait espérer. Chaque jour, à moins d’impossibilité, elle aura la messe. Elle se confessera tous les deux jours
, dit un témoin. Presque tous les jours
, dit Frère Pasquerel lui-même. Elle communiera très souvent
, deux fois par semaine
, affirme le duc d’Alençon.
De son côté le roi constitue sa maison militaire et sa compagnie. Elle aura deux deux hérauts, Guyenne et Ambleville, et deux pages, Raymond et Louis de Coûtes, dit Minguet, qui a 14 ans. Arrive son armure complète. Éléonore de La Pau l’essaie et l’ajuste à Jeanne, ravie. Mais son bonheur, c’est le beau cheval que lui envoie le duc d’Alençon et toute l’écurie que lui offre le roi.
Car Jeanne aime passionnément les chevaux. Et elle ne veut ni des chevaux de dames, ni des chevaux d’évêques. À Rouen, on l’accusera d’avoir volé la haquenée de l’évêque de Senlis. Comment ! répond-elle. Il me l’a vendue 200 salus ! J’ai la quittance. Et j’ai dû la lui renvoyer, parce 104qu’elle ne valait rien pour la bataille !
Elle chevauchait, dira le greffier de La Rochelle, les coursiers noirs, de tels et de si malitieux qu’il n’était nul qui bonnement les osât chevaucher.
Les hommes d’armes en étaient esbahis
. Toujours !
Pour être vrai chef de guerre, il ne lui manque plus qu’un étendard. On fait venir un peintre, Hauves Poulnoir, et sur une bande de bougran blanc, bordé de larges franges de soie, elle lui fait peindre ce que veulent les saintes : sur un champ de lis d’or, un Christ de gloire tenant d’une main le monde et de l’autre bénissant une fleur de lis que lui présente un ange ; sur le côté, les mots Jhesus Maria ; sur l’autre face, les armes de France soutenues par deux anges, et au-dessous son écu. Cet étendard, que ses Voix lui ont dit de porter avec audace
, elle le tiendra de ses propres mains quand elle chargera les Anglais. Quand elle entrera dedans
, comme elle disait. Et ce sera pour entraîner ses hommes ; mais c’est aussi pour éviter de tuer. Car elle aime son étendard beaucoup plus que son épée, quarante fois plus
.
De tout cela les juges feront un jour 105beau scandale. Sorcellerie, orgueil
, disent-ils ! — Volonté et vertu de Dieu
, répondra Jeanne.
Plusieurs de ses hommes d’armes feront faire sur ce modèle des panonceaux de ralliement en satin blanc.
— Est-ce que vous n’avez pas dit que ces panonceaux portaient bonheur ?
— J’ai dit souvent aux miens : Entrez hardiment dans les Anglais, et j’y entrais.
— Mais n’avez-vous pas dit qu’ils les portassent hardiment et qu’ils auraient bonheur ?
— Oui bien ! Et c’est advenu et adviendra encore.
— Mais ne les bénissait-on pas avec de l’eau bénite ?
— Je n’en sais rien… Quand au bonheur de mon étendard, je m’en rapporte au bonheur que Notre Seigneur y a envoyé.
Et c’est ainsi qu’armée en chevalier, Jeanne fête le 23 avril, Mgr saint Georges. Il enfonce, du haut d’un coursier qui se cabre, sa lance dans les reins du dragon, et délivre la fille du roi de Libye. Il ne faut pas que les Goddons s’imaginent que 106saint Georges patronne leur injustice ! Ils vont bien voir !
Justement le sire de Rais et quelques seigneurs viennent au nom du roi la chercher. Le convoi pour Orléans est prêt.
— Par mon Martin, dit Jeanne, il sera bien mené. N’en faites doute.
Elle quitte Tours et remonte la Loire à grande allure. Que le France est belle, en ce printemps de Touraine !
Seize lieues de trottier.
Le dimanche 24, elle arrive à Blois, et tombe dans les bras de ses frères Jean et Pierre (Pierrelot), qui lui apportent une grande joie : le pardon de ses père et mère, qui à son départ ont manqué devenir fous. À la lettre que Jeanne leur a écrite ils répondent maintenant avec bonté, presque avec fierté. Les deux jeunes hommes sont inscrits dans sa compagnie. Que n’y sont-ils morts dans un bel assaut ! Pauvres garçons, qui après la mort de Jeanne auront le cœur de suivre, en 1436, une aventurière qu’ils affirmeront être leur sœur ! Ils vivront pauvres et quémandeurs.
Quel mystère d’ailleurs que celui de son entourage ! Son beau duc d’Alençon trahira ! 107Ce roi finira lamentablement parmi un troupeau de femmes perdues
; et ce sire de Rais mourra étranglé par le bourreau après avoir épouvanté la Bretagne par ses abominables tueries d’enfants !
Le lundi 25, fête de saint Marc, c’est à Domrémy la bénédiction des champs. Les belles litanies chantées, jusque là-haut, à Notre-Dame de Bermont et à Notre-Dame de Domrémy-en-l’Île. Hélas ! ce sont de tout autres moissons qu’il faut cette année bénir ! Avec ses compagnons, Jeanne veut qu’à la messe à la collégiale de Saint-Sauveur son étendard soit bénit. Et le voilà qui flotte tout neuf à la procession, dans le chant des litanies. A peste, fame et bello, libera nos, Domine ! [De la peste, de la famine et de la guerre, délivre-nous, Seigneur !]
N’est-ce pas sa seule prière !
De cette faim, c’est Orléans qui doit au plus tôt être délivrée. Voilà le blé sur 60 chariots et charrettes et sur les chevaux de grains ; le bétail est rassemblé, 435 têtes, bœufs, vaches, moutons, brebis et pourceaux. Les jurons des gardiens, les meuglements. Le piétinement.
L’armée, elle aussi, est sur pieds.
L’armée ? Quelle tourbe pire !
108À l’appel de Charles VII, bandes en désordre, seigneurs et aventuriers ont afflué vers Blois.
Les gentilshommes, les capitaines, elle ne les connaîtra qu’à l’usage. Quel est ce sire de Gaucourt, bailli d’Orléans et premier chambellan du Roi ? Il porte la soixantaine et souffre d’une lance, paraît-il, qui lui a traversé le corps. On dit que ce Jean de Brosse, maréchal de Boussac, est un brave. Qui est ce sire de Loré et cet amiral de Culant qui sont toujours autour d’elle ? Et ce sire de Rais ? Par bonheur arrive La Hire. Celui-là est un beau soldat. Il a quarante ans. Il boîte d’une blessure reçue on ne sait plus où, car il est de toutes les batailles. Le 25 octobre dernier, il a bravement ravitaillé Orléans, son expérience sera de bon secours. L’ami, c’est déjà ce jeune duc d’Alençon. Un peu fol, mais si spontané et si enthousiaste ! Par malheur il ne peut encore combattre, car sa rançon n’est pas payée.
Mais, derrière eux, quel aspect a, dans le chaos d’un recrutement de hasard, dans la promiscuité des auberges, cette tourbe indéfinissable ! Quelles mines ! Routiers pillards, soudards à demi-équipés, ribaudes 109naturellement ; paysans évacués s’offrant avec leurs bâtons pour trouver à manger ! Jeanne regarde avec effroi ces trognes halées, au regard de brutes. La violence, le blasphème, la paillardise !
— Frère Pasquerel, dit Jeanne, il faut me confesser tout cela !
Elle y met tous les aumôniers qui ont fort à faire. Elle fait chasser les fillettes
. Elle-même poursuit les ribaudes et arrête dans la rue les jureurs. Elle a fait peindre sur une bannière un grand crucifix, et désormais, soir et matin, frère Pasquerel réunira autour de cette image tous les religieux qui sont dans l’armée ; ils chanteront des antiennes et des hymnes de la Sainte Vierge ; mais personne n’y sera admis qui ne se soit confessé de la journée. Les aumôniers sont là pour quelque chose.
Il y aura encore des pillards, des jureurs et des amiettes
dans l’armée. Mais ils se cacheront et trembleront devant Jeanne. Jusque sous les murs de Paris elle cassera son épée sur les reins d’une ribaude.
— Vous auriez mieux fait de prendre un bâton
, lui dira le roi.
Le mardi 26, tout est en ordre. Par 110scrupule ou plutôt par élégance, Jeanne somme une seconde fois les Anglais de se retirer10. Mais avec des insultes, ils lui renvoient l’un de ses hérauts. Ils ont gardé l’autre, le pauvre Guyenne, pour le brûler. Ils brûleront de même la sorcière, disent-ils.
— Bien, dit Jeanne. On partira demain.
Le mercredi 27, frère Pasquerel portant la bannière et les moines chantant le Veni Creator, l’armée et le convoi s’ébranlent. Cette fois, c’est la guerre. Jeanne marche en priant. La colonne est lourde, sans discipline. Le route est mauvaise aux chariots. Les bêtes n’avancent pas. Ce sont des à-coups incessants. Journée difficile, aux heures rapides. Péniblement on atteint Saint-Laurent aux Trois Rois, et, les chariots faisant rempart, on campe. Jeanne n’est pas habituée à l’armure. Le cheval l’a fortement blessée. N’importe. Elle est seule au milieu des soldats, elle s’étendra donc enveloppée de son manteau 111sans desserrer une courroie. La nuit est fraîche. Jeanne ne dort guère. Mais elle respire un air léger. Cette fois, on est parti pour de bon. On campe ! Et c’est elle qui veille sur ces hommes, ses hommes, qui dorment accablés. Demain on verra les Goddons !
Le jeudi 28, saint Vital, martyr et soldat, à l’aube Jeanne est debout. Comme désormais presque tous les jours elle se confesse. Et puis au milieu du camp, sur une table, la première messe en campagne. Jeanne, à l’élévation, pleure en voyant l’Hostie. Elle communie le cœur battant de joie. Autour d’elle, quelques soldats gauchement agenouillés ont communié.
En selle !
Dans les meuglements et les cris, le grincement des chariots. Mais la journée est si belle ! Jeanne anime et entraîne la marche. Enfin vers 4 heures, du haut d’Olivet, les tours d’Orléans, les grosses bastilles anglaises ! Mais aussi (Jeanne ne comprend pas), devant elle ; la Loire !
Encore une fois on l’a jouée. Au lieu de la rive droite, plus courte, plus hardie, Regnault de Chartres a fait prendre la 112rive gauche. Beau calcul ! Il faudra sous le feu des Anglais traverser la Loire, sans pont ! Car le pont des Tourelles est aux mains des Anglais. Leur bastille construite dans le couvent des Augustins, flanquée par le Guet de Saint-Jean-le-Blanc, en interdit l’accès. Le fort des Tourelles, qui couvre la dernière arche, est occupé depuis le 24 octobre par Suffolk. Trois arches détruites coupent le passage vers la ville.

C’est donc sur des chalands qu’il faudra passer le convoi ! Le bâtard d’Orléans (Dunois) a rassemblé une flottille dans le petit port du Bouquet, en amont des Tourelles. Pour se donner du large, Jeanne voudrait enlever le Guet Saint-Jean, mais Regnault de Chartres a formellement interdit d’engager le combat. On lui permet seulement d’aveugler le Guet et d’occuper le Bouquet. Elle installe le camp et le convoi dans l’Île aux Bourdons, face 113à Chécy. Il est trop tard pour faire la traversée.
Le vendredi 29, on s’aperçoit que le Guet Saint-Jean est évacué par les Anglais. On charge tranquillement les chalands ; et, tandis que la garnison d’Orléans immobilise la Bastille Saint-Loup par une vigoureuse attaque, la flottille poussée par le vent traverse la Loire et décharge le convoi qui atteint sans incident la Porte de Bourgogne.
L’opération a donc réussi au delà des espérances.
Aussitôt, le maréchal de Boussac et le sire de Rais se remettent en route vers Blois pour aller chercher le second convoi. Jean d’Aulon les accompagne. Sur les instances de Dunois qui commande la ville, Jeanne accepte d’entrer dans Orléans qui l’attendait depuis deux mois dans l’angoisse, et qui aujourd’hui va l’accueillir dans la joie. Mais elle exige que, cette fois, le convoi force le passage par la rive droite. Suivie de quelque 200 lances Jeanne s’embarque et remonte la Loire jusqu’à Chécy. Guy de Cailly l’héberge quelques heures à Reuilly. Vers 6 heures du soir, elle passe sous les yeux 114des Anglais, barricadés dans la Bastille Saint-Loup. À 8 heures, elle franchit la Porte de Bourgogne, où soldats et bourgeois, torches en mains, lui font un cortège délirant d’enthousiasme. C’est dans les rues, autour de la Pucelle sur son cheval blanc, précédée de son étendard, une ruée. Les femmes regardent en se signant. Les hommes acclament. Les gamins courent en chantant. Jeanne, gentille, salue. Elle rayonne de bonheur. À grand-peine, pourra-t-elle atteindre l’Hôtel de l’Annonciade, où Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans, est si fier de la recevoir.

Jacques Boucher, riche bourgeois, a été choisi par Jeanne parce qu’il est l’âme de 115la résistance. Il a donné largement depuis le début du siège blé, avoine, vin, et a consenti de gros prêts d’argent. Il fait à Jeanne avec sa femme et sa fille, un accueil princier. Un grand dîner est offert à toute sa suite. Mais Jeanne, qui jeûne le vendredi, comme elle fera toujours, ne prendra dans une tasse d’argent qu’un peu de vin trempé de beaucoup d’eau, avec une tranche de pain. Au dehors, la rue des Tonneliers est envahie, le peuple veut à tout prix voir la Pucelle. La porte barricadée va céder. Jeanne se décide à se montrer et à faire dans la ville qui la réclame une sortie à cheval. Soldats, femmes, bourgeois, enfants, après six mois de siège, d’angoisses, de privations, sont fous et crient au miracle ! Allons, dit Jeanne, remercier Dieu à Sainte-Croix.
C’est d’ailleurs désormais l’usage : tous les soirs, dès qu’elle arrivera dans un village, elle ira droit à l’église faire ses oraisons, accompagnée des religieux qui chantent les antiennes de la Sainte Vierge.
Mais elle n’est pas venue pour des cortèges ni pour des processions. Jeanne court chez Dunois. Elle veut monter immédiatement l’attaque. Dunois refuse. Jeanne 116rentre à l’Annonciade très irritée. Après tout, ce retard est peut-être voulu de Dieu. Elle l’emploie à confesser cette garnison de jureurs, et de paillards.
Le samedi 30, brillant coup de main de La Hire sur le guet de Saint-Pouair.
Au soir, des hérauts envoyés chez les Anglais par Dunois, ne rapportent que des injures pour Jeanne la sorcière, la vachère, la ribaude, que Talbot fera brûler ! Jeanne, du boulevard de Belle-Croix, où elle les interpelle aux créneaux des Tourelles, les somme de déguerpir.
Rires et ordures !
Le dimanche, 1er mai, fête de saint Jacques et saint Philippe, apôtres, Jeanne va à la messe à Sainte-Croix. Jeanne communie et voudrait bien éviter le sang. L’après-midi, avec une petite escorte, elle s’approche du poste de la Croix-Morin, et requiert encore les Anglais de partir. Insultes et saletés lui répondent. Ils traitent les Français de maquereaux mécréants
.
Le lundi 2 mai, à cheval Jeanne va crânement inspecter au plus près les bastilles et le camp anglais. Au soir, Jeanne unit plus que jamais sa prière à celle des Orléanais. Vêpres à Sainte-Croix.

Le mardi 3 mai, jour de supplication. On célèbre à Orléans l’Invention de la Sainte-Croix plus solennellement que jamais. Le matin grand sermon. Le soir procession suivie par Jeanne, par les notables, cierges en main, par le peuple. Une grande joie inattendue : les garnisons de Montargis, Gien, Château-Renault, Châteaudun, forçant le blocus, pénètrent dans Orléans. Nouveau vin en l’honneur de Jeanne, et, le soir, autre bonne nouvelle : le second convoi de vivres et d’artillerie approche conduit par Dunois !
118Le mercredi 4 mai, Jeanne se lève avant l’aube et communie à la messe. Avec cinq cents hommes d’armes elle se jette au devant du convoi. Elle le trouve dans la forêt près de la bastille de Paris. Jeanne, étendard déployé, en prend la tête. Au chant des cantiques, convoi et escorte passent vers l’heure de prime, sous les murs occupés par les Anglais silencieux de stupeur. On rentre dans Orléans entre six et sept heures.
Ce même jour, après dîner, Mgr de Dunois vient au logis de la Pucelle, où Jeanne a dîné avec d’Aulon. Dunois lui dit qu’il a su que Falstolf arrivait avec du renfort anglais et du ravitaillement et qu’il était déjà à Janville. Au grand étonnement de d’Aulon, Jeanne est toute réjouie
et dit en riant :
— Bâtard, Bâtard, au nom de Dieu, je te commande que sitôt que tu sauras la venue dudit Falstolf que tu me le fasses savoir. Car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête.
Sur quoi d’Aulon, las et travaillé
, se met sur une couchette en la chambre de la Pucelle pour un peu se reposer. Et aussi se mit la Pucelle sur un autre 119lit avec son hôtesse pour dormir et se reposer.
Or, à peine commence-t-il à dormir, soudain la Pucelle-se lève de son lit. Dans la rue, c’est grand bruit et grand cri
.
Jeanne a bondi hors de sa chambre et trouve dans la rue son page, Jean de Coûtes, mêlé à la foule. On parle d’une violente attaque des Anglais. On assure que les Français sont mal en point.
— Ha, sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fut répandu !
Jeanne fait chercher son cheval et remonte dans sa chambre. À grand bruit
elle éveille d’Aulon, qui demande ce qu’elle veut :
— En nom Dieu, lui répond Jeanne, mon conseil m’a dit d’aller contre les Anglais ; mais je ne sais si je dois aller contre leurs bastilles ou contre Falstolf qui les doit ravitailler.
Le plus vite qu’il peut, d’Aulon, aidé de l’hôtesse et de sa fille, arme Jeanne.
Dans la rue, le tapage croît. Et voilà les chevaux. D’Aulon passe son armure. Jeanne est déjà en selle. Elle envoie son page chercher son étendard resté à l’étage. Louis de Coûtes le lui passe par la fenêtre 120et Jeanne lance son cheval droit sur la porte de Bourgogne où était le plus grand bruit
. Elle a si vite fait que le pauvre page demeure éberlué et il faut que Jeanne Lhuillier lui dise de suivre son chef. D’Aulon d’ailleurs se précipite. Mais je ne pus aller si vite, dira-t-il au Procès, qu’elle ne fut déjà à cette porte.
Comme ils arrivaient, ils tombent sur des brancardiers qui apportent un blessé tout sanglant. Jeanne s’informe. On lui dit que c’est un Français, un bourgeois d’Orléans, elle est prise d’un frémissement :
— Jamais, dit-elle, je n’ai vu sang de Français que mes cheveux ne se levassent droit.
On apprend des brancardiers que les compagnies ont amené du matériel d’assaut, des couleuvrines, des échelles, et sont sorties par la porte de Bourgogne pour attaquer Saint-Loup. Mais les assaillants sont repoussés, ils reculent en débandade, l’affaire va tourner très mal. Les Anglais mènent une vive escarmouche. Le boulevard est pris.
D’autres blessés arrivent. Jeanne en colère jette son cheval en avant. D’Aulon et un fort détachement de gens de 121guerre la suivent, pour donner secours aux dits Français et grever les dits ennemis
de tout leur pouvoir.
On franchit le faubourg incendié et d’Aulon voit accourir à eux tant de Français que jamais, dit-il, je n’avais vu autant de gens d’armes de notre parti
. Cette fois l’affaire devient sérieuse.
Talbot esquisse une sortie qui va prendre Jeanne à revers. Le beffroi d’Orléans sonne le tocsin. Les compagnies accourent sous le commandement du maréchal de Boussac. Jeanne les jette au devant de Talbot, et avec une fougue irrésistible, à toute allure les entraîne vers la bastille Saint-Loup. Les Anglais, voyant l’assaut et entendant les clameurs, se retranchent au plus vite ; mais l’élan des Français, enthousiasmés par Jeanne, est irrésistible. Ils franchissent les palissades. Ils sautent dans la bastille, se ruent sur les Anglais. Ils y font de si bon ouvrage que les survivants se rendent prisonniers. La tour de l’église résiste encore. Jeanne l’escalade. En hâte elle fait charger les vivres et atteler l’artillerie ; et, tandis que la bastille flambe, au grand trot, elle ramène ses gens à Orléans, où ils se 122rafraîchirent et reposèrent pour ce jour
.
Sonneries, acclamations, Te Deum.
Jeanne, elle, ne retient de cette bataille que l’image affreuse des cadavres dépouillés et des prisonniers massacrés. Ordre à tous d’avoir à se confesser. Elle ne veut pas de bandits dans son armée. Ordre, par ailleurs, aux capitaines de se tenir prêts à l’aube pour un grand coup. On lui objecte que c’est fête chômée : Soit ! on chômera
, dit Jeanne, qui s’en tînt mal contente des chefs et capitaines de guerre.
Au soir, ajoute le page, Jeanne rentra souper chez son hôtesse. Or, elle était très sobre. Car souvent de toute la journée elle ne mangeait qu’un morceau de pain — ce dont son page s’étonnait grandement — et quand elle était au cantonnement, elle ne mangeait que deux fois par jour.
Le jeudi 5 mai, fête de l’Ascension. Confession et communion. Jeanne en profite pour aller elle-même faire la morale à ceux qui, maintenant, l’ayant vue au feu, la respectent. Pendant ce temps se tient un conseil de guerre chez Guillaume Cousinot, et Jeanne n’y est pas invitée. 123Quand tout est fini on songe à l’appeler. Elle arrive. Refuse de s’asseoir.
— Nous avons décidé d’attaquer Saint-Laurent
, lui dit le chancelier.
— Et puis ?
fait-elle en plongeant son regard dans ses yeux.
En effet, on lui cache la suite la plus grave des décisions.
— Eh bien, moi aussi, il y a quelque chose que je ne vous dirai pas.
Elle se promène silencieuse dans la salle au milieu des capitaines stupides, jusqu’à ce que Dunois, bredouillant des excuses, lui explique tous les plans.
— C’est bien
, fait-elle.
Dans l’après-midi, elle somme les Anglais d’avoir à déguerpir.
Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit sur ce royaume de France, le Roi des deux vous ordonne et vous mande par moi, Jeanne la Pucelle, de laisser vos bastilles et de rentrer chez vous, ou je vous ferai tel chahut dont il sera perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois. Je ne vous écrirai plus.
Jhesus Marie. Jehanne la Pucelle.
124Elle fait ajouter :
Je vous aurais envoyé cette lettre d’une façon plus polie. Mais vous gardez mes hérauts. Car vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer. Et je vous renverrai quelqu’un de vos gens pris à la bastille Saint-Loup, car ils ne sont pas tous morts.
Elle prend une flèche, y attache la lettre avec un fil et dit à un arbalétrier de l’en voyer chez les Anglais.
— Lisez, leur crie-t-elle, ce sont des nouvelles.
Les Anglais lisent le papier en criant : Des nouvelles de la p*** des Armagnacs !
Et s’esclaffent. Jeanne rougit, pleure, tombe à genoux. Les saintes parlent.
— À demain ! j’irai vous visiter.
Le vendredi 6 mai, fête de saint Jean devant la porte Latine, c’est la grande journée. À l’aube, Jeanne se confesse et communie. À neuf heures, quatre mille hommes sortent derrière elle qui porte son étendard blanc. Gare aux Anglais.
Comme le pont est occupé par les 125Anglais, on décide de franchir la Loire par les îles des Martinets et l’île aux Toiles. De là avec deux bateaux, on fait un pont, par lequel facilement s’opère le passage.

Mais à peine a-t-on débarqué que l’incendie éclate. Les Anglais déguerpissent 126en faisant sauter leurs dépôts. Les Français se jettent à leur poursuite. Alors Jeanne, entraînant une partie de l’infanterie, occupe les faubourgs du Portereau ; et, tranquille sous le feu et les flèches, va planter son étendard sur le fossé de la grande bastille des Augustins. Tout à coup, au cri de Les Anglais !
, pris d’une panique stupide, les Français lâchent pied et courent à la Loire. Les Anglais se précipitent à grand tapage, Gaucourt, Villars et d’Aulon protègent vaillamment la retraite en combattant à pieds. Juste à ce moment, Jeanne et la Hire qui ont fait passer leurs chevaux par un chaland, voyant que les Anglais, imprudemment avancés, forment une belle proie, se jettent en avant, la lance en arrêt. Ils tombent à bras raccourcis sur les Anglais et les mettent en fuite laide et honteuse
. Enthousiastes, les Français les prennent en chasse menés par Gaucourt et d’Aulon. Ils les rejettent brutalement dans la bastille des Augustins.
Mais Jeanne ne s’arrête pas ainsi. Il faut profiter de l’élan des Français. Elle se jette jusque sur le rempart. Elle y plante son étendard. Derrière elle, guidé 127par d’Aulon, maître Jean le Canonnier, le bon Lorrain, armé de sa couleuvrine abat les Anglais les plus redoutables. Surexcités par leur succès, les Français franchissent d’un bond la palissade, escaladent les murs du couvent transformé en forteresse. Ils se précipitent sur la garnison en grand désarroi, la massacrent, sauf quelques survivants qui avec Glasdall s’enfuient vers les Tourelles que Jeanne fait investir pour les assaillir demain.
Jeanne est blessée au pied par une pointe de fer, elle refuse de se laisser soigner. Elle veut coucher en ligne. On insiste ; on lui montre qu’il faut organiser le ravitaillement en vivres et en munitions, et monter le plan d’attaque des Tourelles. Par mon Martin, dit-elle, j’aurai demain les tours de la bastille du Pont et n’entrerai en Orléans qu’elle ne soit en la main de mon roi Charles. Et demain je vous ramènerai un Goddon et je rentrerai à Orléans par les ponts !
Quand, à la nuit, Jeanne rentre dans Orléans, c’est pour apprendre qu’elle est encore une fois trahie. Le conseil de guerre refuse de reprendre l’attaque des Tourelles.
128Cette fois Jeanne tient tête : Vous avez été à votre Conseil ; et moi aussi j’ai été au mien. Sachez donc que le conseil de mon Seigneur s’accomplira.
Alors se tournant vers Pasquerel : Vous, dit-elle, levez-vous de grand matin, plus tôt qu’aujourd’hui et faites de votre mieux. Ne me quittez pas. J’aurai beaucoup à besogner, et de plus grandes choses que je n’ai faites jusqu’ici, et le sang me sortira au-dessus du sein.
Cela les saintes le lui ont révélé depuis longtemps, elle l’a annoncé au roi à Chinon.
Enlever les Tourelles est une grosse affaire. La garnison de six cents hommes est munie de vivres, d’artillerie. De plus, trois arches du côté de la ville ont été détruites. La nuit est fiévreuse. Jeanne ne dort pas. Là-bas on voit brûler la bastille de Saint-Privé évacuée et incendiée par les Anglais. Aux lueurs on voit des chalands ramener la garnison vers Saint-Laurent.
Le samedi 7 mai, avant l’aube, Jeanne se confesse et communie à la messe. Elle s’arme. À sept heures elle fait sonner les trompettes et sort. Mais nouvelle 129trahison.

Par ordre du conseil, la porte de Bourgogne est fermée. Elle est gardée par Gaucourt en personne. Fureur de la troupe qui suit Jeanne. On menace Gaucourt de mort. Les bourgeois adjurent Jeanne de ne pas céder. — Qui me aimera, si me suive !
Avec audace, elle aborde Gaucourt et l’écarte. Elle se fait ouvrir la porte et la poterne, et d’un trait franchit la Loire. Elle convoque aussitôt les capitaines qui ont campé en ligne. On décide d’attaquer le retranchement. Ce sera très dur. L’attaque, déclenchée vigoureusement, 130se brise sur une résistance acharnée. On doit revenir trois ou quatre fois à l’assaut qui n’obtient aucun résultat. Vers une heure de l’après-midi, la journée menace de tourner à l’échec. Alors Jeanne, dans un acte d’héroïque folie, saisit à son tour une échelle et court la dresser contre les remparts. Elle bondit, mais une grêle de projectiles la jette dans les fossés. Un trait de gros garriau lui traverse l’épaule. On l’emporte. On la délace sur l’herbe. L’aumônier est là, Dunois aussi, des infirmiers. L’hémorragie est grave. Des paysans offrent de charmer la blessure, comme on charme encore aujourd’hui dans les Flandres, en disant : Consummatum. Resurrexit. Cetu. Barach.
— J’aime mieux mourir que de commettre un péché !
Elle se déferre elle-même de la flèche qui lui traverse l’épaule d’un demi-pied, et fait mettre de l’huile d’olive sur la plaie avec un coton pour étancher le sang et du lard. Elle se confesse, mais ce temps a suffi pour une nouvelle trahison.
Les. capitaines qui le matin l’ont, malgré leur résolution, rejointe pour ne pas lui laisser la chance d’une victoire, interviennent 131pour arrêter l’assaut. Dunois lui-même fait sonner la retraite par les trompettes. Alors Jeanne bondit : En nom Dieu, crie-t-elle, vous entrerez aux Tourelles !
L’énergie de la blessée subjugue les capitaines. Faites manger vos hommes, dit-elle, et boire.
On fait distribution de jambons, de vin et de cinq mille boules de pain. C’est avalé, l’arme au pied.
— On est prêt ? dit-elle. En avant ! Dedans, enfants, ils sont vôtres ; j’en suis sûre ! Quand vous verrez flotter mon étendard vers la bastille, ruez-vous, elle est à vous.
Jean d’Aulon se précipite avec un basque à qui il confie l’étendard de Jeanne et le voilà qui atteint le rempart. C’est le signal qu’attendait l’armée. Haa ! mon étendard, crie Jeanne, mon étendard ! En avant ! on les a !
Elle se jette en avant, rejoint le basque, traverse les fossés et plante son étendard dans le parapet.
— Tout est vôtre, crie-t-elle, entrez !
Derrière elle, les Français franchissent d’un élan les fossés et couvrent les boulevards, comme jamais nuée d’oiseaux ne se jeta sur un buisson
. Les Anglais, à bout de poudre et de traits, se défendent 132à la lance, au bâton. Enfin, accablés, ils lâchent pied. Ils abandonnent la courtine. — Clasdas ! crie Jeanne, Clasdas, rends-ti, rends-ti au Roi du ciel. Tu m’as appelée p***, mais j’ai pitié de ton âme et des tiens.
Au même instant le pont s’effondre, miné par un brûlot, et les Anglais disparaissent dans la Loire.
Du côté d’Orléans, les sapeurs ont rétabli vaille que vaille le passage sur les trois arches détruites. Nicolas de Giresme accourt avec une poignée de soldats. Il atteint les Tourelles au moment où Jeanne y fait flotter son étendard. Presque tous les Anglais sont tués ou noyés. Il n’y a plus un ennemi sur la rive gauche. Orléans est désormais libre de communiquer par le sud avec son roi !
Dans la ville toutes les cloches s’ébranlent. Jeanne, après avoir pris ses mesures en vue d’une contre-attaque possible dans la nuit, rentre dans la place par le pont, triomphal. C’étaient les premières vêpres de la saint Michel !
[C’est toi qui fais rentrer les âmes pieuses dans les cieux.]
Mais Jeanne est épuisée ; mal pansée, elle tremble de fièvre. Jean d’Aulon la fait au plus tôt désarmer et soigner sérieusement. Elle boit un peu de vin et d’eau ; 134se couche. C’est sa première grande victoire.
Saint Michel n’a donc pas failli !
Dimanche 8 mai, c’est l’Apparition de saint Michel, archange, ce doit être plus beau encore.
Quelle nuit de prière pleine, à coup sûr, des Présences amies. La voilà donc en cet Orléans, blessée, mais plus fiévreuse encore de bonheur ! Ah ! l’archange de France l’a bien conduite !
Et Jeanne pense au Roi qui lui aussi aime tant saint Michel.
Jeanne sait maintenant pourquoi c’est saint Michel qui le premier lui a donné l’ordre d’aller en France. C’est le patron des princes Valois ; mais Charles lui a tout spécialement consacré son royaume. Il y a dix ans, lorsque les Anglais se sont emparés de Saint-Denis et de l’Oriflamme, il a fait peindre son grand étendard portant un saint Michel tout armé et frappant de l’épée le serpent. Il l’a depuis, peu fait peindre à nouveau sur un étendard de tiercelin, rouge, blanc et bleu ; et depuis la délivrance du Mont, en 1425, saint Michel a bien montré qu’il assumait 135la charge de grand patron, de grand chevalier de France ! La délivrance d’Orléans, voilà maintenant ce qu’il doit accomplir.
Et c’est la grande journée. En effet, au petit jour, les Anglais sortent de leurs bastilles et se rangent en deux corps à l’ouest et au nord de la ville. Est-ce la bataille en terrain libre ? Tumultuairement, les compagnies françaises font face. On appelle Jeanne, qui, ne pouvant lacer son armure, enfile une simple cotte de mailles, saute à cheval et paraît sur le front. Elle range ses compagnies, mais interdit d’ouvrir l’action.
— Dieu veut que vous permettiez aux Anglais de s’enfuir. Mais s’ils attaquent, défendez-vous hardiment. N’ayez pas peur, vous les aurez.
Mais c’est dimanche. Ses gens n’ont pas eu la messe. Elle fait chercher une table et un marbre, dresser l’autel bien en vue, face aux Anglais stupéfaits. Et l’on célèbre les messes de la saint Michel ! Jeanne, entre les deux armées, communie.
Alors Talbot, voyant sa feinte inutile, (car il voulait seulement masquer sa retraite), donne l’ordre de se former en 136deux colonnes de marche et de repartir vers le nord.
— Au nom Dieu, s’écrie Jeanne, ils s’en vont. Laissez-les. C’est dimanche. Nous les aurons une autre fois. Allons chanter le Te Deum !
La Hire galope sur la trace des Anglais durant trois grandes lieues pour surveiller leur mouvement, puis il revient bien assuré de la retraite. Alors on voit l’armée française se former en colonne de procession et, derrière les prêtres, chantant les psaumes d’action de grâces, faire le tour des églises d’Orléans délivrée !
Quelle fête de saint Michel !
Les Anglais ont laissé sur place leurs malades et leurs blessés, leur artillerie, leurs vivres et leurs bagages. C’est dans le camp et dans les bastilles anglaises un beau butin au pillage. L’après-midi, Jeanne veut que l’on fasse une procession solennelle de reconnaissance. On se réunit au cloître de Sainte-Croix ; le prieur des Augustins y prêche, puis on va à Saint-Paul où Jeanne avait tant prié à Notre-Dame des Miracles.
Le lundi 9, repos et nouvelle procession. 137Après quoi, pour soulager la ville, Jeanne ordonne le départ des troupes pour le lendemain.
Le mardi 10, après les discours d’adieu et avec bien des larmes, en grand arroi Jeanne quitte Orléans. Elle emporte les beaux habits brodés d’orties (figure des Orléans) et un beau coffre ferré et léger que lui a offert la ville.
Orléans, trois jours durant, ne connaîtra plus que des processions, cela en vaut bien la peine.
À toutes ses bonnes villes
le roi annonce la victoire et prescrit par de notables processions, prières et oraisons, rendre grâces à notre Créateur
.
Le soir du 10, Jeanne arrive de franc-étrier à Blois ; elle s’y repose deux jours et s’y fait soigner.
Le vendredi 13, d’un commun accord, le roi (qui était à Chinon) et la Pucelle se rejoignirent à Tours. Rencontre émouvante. Triomphe ! Charles VII relève Jeanne dans ses bras, si ému de joie, qu’on crût, disent tous les témoins, 138qu’il allait lui donner un baiser
. À travers toute la France, de Narbonne à Tournay, ville fidèle, ès confins et extrémités du royaume
, court la nouvelle foudroyante. L’enthousiasme du peuple met en colère les Bourguignons dont un des chroniqueurs écrira : L’appelaient parmi France les folles et simples gens l’Angelique, et d’elle faisaient chansons, fables, et bourdes merveilleuses et pleines d’erreurs, cuidant être chose angélique celle qui avait le diable au ventre.
En tous cas, jusqu’en Angleterre, la nouvelle que les armées du roi sont battues par une fille jette la stupeur. De Paris, Bedford, le Régent de France, s’il vous plaît, envoie bien vite aux ports de la Manche l’interdiction de laisser s’embarquer les Anglais déserteurs.
À Tours, Charles VII, pour la première fois, exulte et remercie Dieu ; tandis que La Trémoille affecte un sourire de scepticisme, Regnault de Chartres ne dit mot. C’est le moment où Gerson opine solennellement et doctoralement en faveur de la Pucelle. L’archevêque d’Embrun, ancien évêque de Tours, fait de même. L’Université et l’Église de France lui donnent donc le plus franc témoignage. 139C’est bien la première et l’essentielle victoire de Jeanne.
Le 15, dimanche de la Pentecôte. La force de l’Esprit Saint.
Jeanne n’a plus qu’une pensée : Reims et le Sacre.

140Reims et le Sacre du Roi

Jeanne n’attend pas un jour. Elle sait qu’elle n’en a plus que pour un an, elle est aux genoux du Roi :
— Gentil Dauphin, venez à Reims, recevoir la Sainte et Royale onction. Par mon Martin, je vous y mènerai sûrement. Je suis fort aiguillonnée de vous presser d’y aller.
Mais Charles ne croit pas encore à sa fortune. Il songe à Regnault, à La Trémoille, qu’il faudra consulter. Or, le 141Conseil déclare le projet fou et impraticable.
— Mais moi ! réplique Jeanne aux conseillers, je vous réaffirme, je conduirai le Dauphin et vous tous. Je le ferai couronner !
Charles se sent malgré lui entraîné par la jeune fille. Mais il n’ose. Il n’ose surtout lui remettre officiellement le commandement de l’armée.
Par bonheur, le duc d’Alençon vient, en se ruinant, de payer sa rançon de deux cent mille saluts d’or. Libre de se battre, il a accouru dans l’enthousiasme de la victoire de Jeanne. Le Roi lui offre le commandement de l’armée, à condition de se guider en tout et d’agir selon les conseils de la Pucelle
. — Bien sûr !
Vers le 21 mai, Charles VII rentre à Loches, dont il aime la solitude.
Le duc d’Alençon, fou de bonheur, emmène Jeanne jusqu’à l’abbaye de Saint-Florent, près de Saumur, pour la présenter à sa femme, Jeanne, fille du duc d’Orléans, et à sa mère, sœur du duc de Bretagne et du connétable de Richemont.
Chevauchée d’allégresse !
142Au donjon de Montsoreau, la Loire. Et puis à moins de 3 lieues la sombre forteresse qui domine Saumur ; et enfin l’abbaye qui embrasse du regard la merveilleuse vallée !
Les princesses fêtent Jeanne.
La rencontre est émouvante. Elle est pleine d’amitié. Jeanne demeure trois jours ou quatre dans cette intimité délicieuse.
Elle aime de plus en plus le bouillant duc que la petite duchesse, qui n’a pas 18 ans, lui permet d’appeler désormais son beau duc
.
Le jeudi 26 mai *, Fête-Dieu. Procession.
Mais enfin il faut partir. On pleure beaucoup en se quittant. La duchesse embrasse Jeannette, et lui recommande son mari : Dame, ne craignez pas, lui répond Jeanne, je vous le rendrai sauf et en meilleur état qu’il n’est.
On part.
Dans l’entre-temps, Dunois qui avait insisté vivement auprès de Charles VII pour attaquer les places de la Loire, a échoué devant Jargeau. Il revient à Loches et demande au Roi de rassembler une armée 143pour balayer toute la Loire ; ainsi s’ouvrirait la route de Reims.
Jeanne arrive à point avec le duc d’Alençon pour décider le Roi. Voilà déjà la fin de mai ! Jeanne voit l’année fuir si vite ! Sire, je ne durerai guère plus d’un an, songez donc à faire beaucoup de besogne en cette année.
Charles est très ému. Il interroge avec angoisse si tel est vraiment le conseil des voix.
— Ma prière faite, lui répond Jeanne, j’entends une voix qui me dit : Fille de Dieu, va, va, va ! Je te serai en aide. Va ! Alors j’ai grande joie.
Charles ose désormais croire. Il décide le départ en campagne. (Deux ans plus tard, jour pour jour, Jeanne partira pour un autre cortège).
À Loches, Jeanne demeure encore quelques jours avec Marie d’Anjou et le Dauphin Louis (le futur Louis XI).
Le 2 juin, à Chinon, Charles, malgré Jeanne qui ne les portera jamais, lui fait donner des armes : l’écu de France, mais où la fleur de lys médiane est remplacée par une épée d’argent et une couronne 144royale. L’épée, c’est Orléans. La couronne, ce sera Reims. Augure. Mais joie plus grande. Ses frères reviennent de Domrémy et rapportent à Jeanne les tendresses et les bénédictions de son père.
Et quelle coïncidence ! Un autre courrier lui apporte un émouvant message de Jeanne la veuve de Du Guesclin ! Ayant épousé en secondes noces son cousin de Laval, elle recommande à Jeanne ses deux petits-fils, Guy et André, qui, sans être encore appelés au service, ont à tout prix voulu partir en guerre. Elle est tout à la fois fière et tremblante. André n’a que 18 ans ! Quand il est parti guerroyer pour le Roi, sa grand-mère lui a donné l’épée du connétable : Dieu te fasse aussi vaillant que celui à qui cette épée était !
À 12 ans, André avait gagné ses éperons de chevalier sur le champ de bataille de la Gravelle !
Leur maman, Anne de Laval, est veuve depuis 1415 de Jean de Montfort, sire de Kergolay, mort à Rhodes en pèlerin de Jérusalem. Elle est bien émue de voir partir ses aînés.
Jeanne sait bien ce que c’est que de partir à 17 ans ! Elle écrit à la bonne grand-mère 145une lettre — hélas ! pourquoi est-elle perdue ? — qui doit être une pure merveille. En signe de serment ; elle envoie un petit anneau d’or à l’aïeule. Autre relique perdue ! Mais le temps presse.
Le samedi 4 juin, Jeanne est à Selles-sur-Cher, en Berry, lieu fixé pour le rassemblement de l’armée (douze lieues).
Son écurie est, sans doute, dès lors au complet : cinq coursiers (c’est le cheval de bataille) achetés de l’argent du Roi, sans compter les trottiers (c’est le cheval de route) au nombre de plus de sept.
Jeanne brûle de faire enfin la guerre de mouvement.
Le lundi 6, un chevaucheur arrive à Selles annoncer à Jeanne l’approche du Roi et l’invite à venir au devant de lui, lui faire escorte.
C’est là qu’elle rencontre les petits de Laval qui brûlent du désir de la voir. Jeanne les accueille avec l’autorité d’un chef et la belle amitié d’une sœur.
On fait route ensemble jusqu’à Selles, et Jeanne reçoit chez elle les jeunes 146princes. Brève et allègre entrevue où Jeanne leur promet du bon vin à Paris ! Mais Jeanne doit partir. Après vêpres, avec le maréchal de Boussac et l’un de ses frères, Jeanne monte en selle pour Romorantin.
Le mercredi 8, le duc d’Alençon part à son tour avec Dunois et Gaucourt avec une colonne de 2.400 hommes.
Guy de Laval, dans la fièvre de ces départs, écrit à ses grand-mère et mère cette lettre. C’est un des plus précieux témoignages sur Jeanne. Il est signé d’un garçon de vingt ans.
Mes très redoutées Dames et Mères,
Depuis que je vous écrivis de Sainte-Catherine de Fierbois, vendredi dernier, j’arrivai le samedi à Loches et allai voir Monseigneur le Dauphin au Château, à l’issue des vêpres, en l’Église collégiale. C’est un très bel et gracieux seigneur ; très bien formé et bien agile et habile, de l’âge d’environ sept ans. Et là vis ma cousine le dame de la Trémoille qui me fit très bon [accueil], et comme on dit n’a plus que 2 mois à porter son enfant.
147Le dimanche [5], j’arrivai à Saint-Aignan, où était le Roy ; et j’envoyai quérir… le Seigneur de Trêves,… pour savoir quand plairait [au Roy] que j’allasse vers lui. Et j’eus réponse que j’y allasse sitôt qu’il me plairait. Et [le Roy] me fit très bonne chère ; et me dit moult de bonnes paroles. Et quand il [allait] par la chambre ou [parlait] avec un autre, il se retournait chaque fois vers moi, et disait que j’étais venu… sans ordre ; et qu’il me savait meilleur gré. Et quand je lui disais que je n’avais pas amené telle compagnie que je désirais, il répondit qu’il suffisait bien de ce que j’avais amené, et que j’avais bien pouvoir d’en recouvrer [un plus grand] nombre.
Et le Sire de Trêves dit à sa maison au seigneur de la Chapelle… que le Roy… [avait] été bien content… de mon frère et de moi ; et que nous leur revenions bien. Et jura bien fort qu’il n’était pas mention que à [aucun] de ses amis et parents, il eut fait si bon accueil ni si bonne chère ; [quoiqu’]il ne [soit] pas [avare] de faire bonne chère ni bon accueil, comme il disait.
Le lundi [6], je me partis d’avec le Roi pour venir à Selles en Berry, à quatre lieues de Saint-Aignan. Et le Roy fit venir 148au-devant de lui la Pucelle, qui était auparavant à Selles. Aucuns disaient que ç’avait été en ma faveur, pour que je la visse. Et ladite Pucelle fit très bonne chère à mon frère et à moi, armée de toutes pièces, sauf la tête, et tenait la lance en main.
Et après que nous fûmes descendus à Selles, j’allai à son logis la voir. Elle fit venir le vin et me dit qu’elle m’en ferait bientôt boire à Paris. Et semble chose toute divine de son fait, et de la voir et de l’ouïr.
Elle est partie ce lundi aux vêpres de Selles pour aller à Romorantin, à trois lieues en avant, et approchant des avenues. Le maréchal de Boussac et grand nombre de gens armés et de la commune étaient avec elle. Et la vis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir qui à l’huis de son logis se démenait très fort, et ne souffrait qu’elle montât. Et alors elle dit : Menez-le à la Croix
, qui était devant l’église auprès au chemin. Et lors, elle monta sans qu’il se mut, comme s’il fut lié. Et lofs se tourna vers l’huis de l’église… et dit en assez voix de femme : Vous, les prêtres et gens d’église, faites procession et prières à Dieu.
Et lors, se retourna à son 149chemin, en disant : Tirez avant ! Tirez avant !
Son étendard ployé que portait un gracieux page, et avait sa petite hache en la main. Un sien frère, qui est venu depuis huit jours, partait aussi avec elle, tout armé en blanc.
Et arriva ce lundi à Selles Mgr le duc d’Alençon, qui a très grosse compagnie ; et j’ai aujourd’hui gagné de lui à la paume une convenance [pari]. Et n’est encore point ici venu mon [beau-]frère de Vendôme.
J’ai trouvé ici l’un des gentilshommes de mon [beau-]frère de Chauvigny (Guy de Chauvigny avait épousé Catherine de Laval), car il avait déjà ouï que j’étais arrivé à Sainte-Catherine. Il m’a dit qu’il avait écrit aux nobles de ses terres et qu’il pense être bientôt par deçà. Il dit que ma sœur est bien sa mie et plus grasse qu’elle n’a accoutumé. Et dit-on ici que Mgr le Connétable (de Richemont) vient avec six cents hommes d’armes et quatre cents hommes de trait… et que le Roi n’eut [depuis longtemps] si grande compagnie qu’on espère être ici ; ni oncques gens n’allèrent de meilleure volonté en besogne, qu’ils vont à [celle-ci]. Et doit ce jour d’huy arriver ici mon cousin de Rais, et croit ma compagnie. Et y est 150le seigneur d’Argentan, l’un des principaux gouverneurs qui me fait bien bon accueil et bonne chère. Mais de l’argent il n’y en a point à la cour, qui est si étroitement que pour le temps présent je n’y espère aucune ressource ni [soutien]. Pour ce, vous, madame ma mère, qui avez mon sceau, n’épargnez point ma terre par vente ni par engage, ou avisez plus convenable affaire, là où nos personnes sont à être sauvées, ou aussi par défaut abaissées, et par aventure en voie de périr. Car si nous ne faisons ainsi, vu qu’il n’y a point de solde, nous demeurerons tout seuls. Et jusqu’ici notre fait a été et est en bon honneur. Et a été notre venue au Roy et à tous ses gens, et aussi aux autres seigneurs, qui viennent de toutes parts, bien agréable. Et ils nous font tous meilleure chère que nous ne vous pourrions écrire.
La Pucelle m’a dit en son logis, comme je la suis allé y voir, que trois jours avant mon arrivée elle avait envoyé à vous, mon aïeule, un bien petit anneau d’or ; mais que c’était bien petite chose, et qu’elle vous eût volontiers envoyé mieux, considéré votre recommandation.
Ce jour d’huy, Mgr d’Alençon, le bâtard d’Orléans et Gaucourt doivent partir 151de ce lieu de Selles et aller après la Pucelle.
Et avez fait bailler je ne sais quelles lettres à mon cousin de la Trémoille et au seigneur de Trêves, par occasion desquelles le Roi s’efforce de me vouloir retenir avec lui jusques [à ce que] la Pucelle ait été devant les places anglaises d’environ Orléans, où l’on va mettre le siège ; et est déjà l’artillerie pourvue. Et ne s’émeut point la Pucelle qu’elle ne soit tantôt avec le Roy ; disant que, lorsqu’il prendra son chemin vers Reims, j’irai avec lui. Mais à Dieu ne veuille que je le fasse que je n’aille [à l’ennemi]. Et [autant] en dit mon frère et de même Mgr d’Alençon, et que abandonné serait celui qui demeurerait !
Et pense que le Roi partira ce jeudi d’ici pour s’approcher plus près de [l’armée] ; et viennent gens de toutes parts chaque jour. Après je vous ferai savoir sitôt qu’on aura aucune chose besoigné, ce qui aura été exécuté. Et l’on espère que avant qu’il soit dix jours, la chose soit bien avancée de côté ou d’autre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu que je crois qu’il nous aidera.
Mes très redoutées Dames et Mères, nous [nous] recommandons, mon frère et moi, à vous le plus humblement que pouvons. 152Et je vous envoie des blancs signés de ma main afin, — si bon vous semble, de la date de cette présente, écrire [quelque] chose du contenu ci-dedans à Mgr le duc [de Bretagne] — [vous] lui en écriviez. Car je ne lui écris oncques puis. Et vous plaise aussi sommairement nous écrire de vos nouvelles et vous, Madame ma mère, en quelle santé vous vous trouvez après les médecines que avez prises ; car j’en suis à très grand malaise.
Et vous envoie, [avec] ces présentes, minute de mon testament, afin que vous, mes mères, m’avertissiez et écriviez par les [courriers] prochainement venants de ce qu’il vous semblera bon que j’ajoute ; et je pense encore y ajouter entre deux, mais je n’ai encore eu que peu de loisir.
Mes très redoutées Dames et Mères, je prie le benoît Fils de Dieu qu’il vous donne bonne vie et longue ; et nous recommandons aussi tous deux à notre frère Loys.
Et pour le lecteur des présentes, que nous saluons le Seigneur du Boschet et notre cousine sa fille, ma cousine de la Chapelle et toute votre compagnie. Et n’avons plus en tout qu’environ trois cens écus du poids de France.
153Écrit à Selles, ce mercredy VIII de juin.
Et ce [soir] sont arrivés ici Mgr de Vendôme, Mgr de Boussac et autres ; et La Hire s’est approché de l’armée, et aussi on besognera bientôt. Dieu veuille que ce soit à notre désir !
Vos humbles fils,
Guy et André de Laval.
La lettre se termine, déjà, par une demande d’argent. Éternels conscrits ! Jeanne ne les laissera pas à l’arrière. Ils vont la rejoindre au feu.
Ce jour, Jeanne est en marche sur Orléans. Longue étape de 18 lieues.
Le jeudi 9, la colonne fait sa jonction avec la colonne égale de Dunois pour entrer à Orléans. On imagine la réception. Mais on veut la garder. Au prix de 13 écus d’or on lui a fait faire une robe et une huque, de deux aunes de fine Bruxelles vermeille, une aune de vert perdu pour la huque, avec doublure de satin blanc et de sandal. Jeanne est ravie ! On lui fait remettre deux mille quatre cents livres pour les soldes. On offre une taille de trois mille livres pour l’armée et tous les 154blés qui restent en magasin. Orléans donne enfin toute son artillerie et organise le transport par eau et par terre vers Jargeau : cinq chalands de couleuvrines, une grosse bombarde que tirent 24 chevaux.

Samedi 11 juin, fête de saint Barnabé, l’armée grossie de nombreux renforts, environ huit mille hommes, se met en route vers Jargeau.
Jargeau est, sur la rive gauche de la Loire, à quatre lieues en amont d’Orléans une ville fortifiée de remparts, de tours et de fossés. Les Anglais l’occupent depuis le 5 octobre 1428. Le 8 mai, l’une des deux 155colonnes fuyant Orléans est allée, conduite par Suffolk, renforcer la garnison de Jargeau. Vers deux heures les Français sont en vue de la place.
Un peu en désordre, les compagnies s’engagent dans les faubourgs ; Suffolk bondit sur eux, et c’est une cohue ! Jeanne court à l’aide, arrête la débâcle et s’installe dans les faubourgs de Jargeau. Mais nouvelle débandade. On annonce qu’un corps anglais arrive de Paris ! Les uns s’enfuient, les autres se portent avec fougue à sa rencontre. C’est un grand désarroi. Jeanne finit par rameuter son monde et hâter la mise en place de l’artillerie. Au crépuscule, bombardes et canons assis
, la préparation d’artillerie est déclenchée. Les Anglais contrebattent, mais il y a déjà des brèches dans le mur. Malgré le feu, on finit par mettre en position Bergère, une des grosses bombardes d’Orléans, face à la principale tour.
En trois coups la tour est en bas !
Le dimanche 12, à l’aube on reprend le bombardement qui fait du bon travail et l’on prépare l’assaut. Mais Suffolk affolé demande tout à coup quinze jours de 156trêve. Le duc d’Alençon flaire un piège et refuse. On décide l’attaque. À neuf heures, Jeanne fait sonner l’assaut.
— C’est trop tôt
, dit le duc d’Alençon.
— L’heure est bonne, répond Jeanne, quand il plaît à Dieu. Noble duc. À l’assaut. Avant ! Avant ! gentil duc ! À l’assaut !
D’Alençon hésite, Jeanne raille :
— Ah ! Gentil duc, ne savez-vous pas que j’ai promis à votre femme de vous ramener sain et sauf !
C’est pendant quatre heures un combat très rude. Jeanne, pour relancer ses hommes, monte l’étendard à la main sur les échelles. Une pierre la précipite dans le fossé. Elle se relève.
— Amis ! amis ! sus ! sus ! Notre Sire a condamné les Anglais. Nous les tenons ! Courage ! Montez hardiment ! Entrez dedans !
Cette fois l’élan triomphe, les assaillants envahissent la ville. Pillage, massacre des prisonniers. Spectacle affreux ! Suffolk s’est retiré sur le pont de la Loire ; mais il est encerclé avec ses hommes. Pressé par des seigneurs de se rendre à eux, il refuse et crie : Je me rends à la Pucelle qui est la plus vaillante femme du monde.
Et 157il va lui apporter son épée. Ces prisonniers sont tout ce qui reste vivant de la garnison ; Jeanne pour les sauver, les embarque sur les chalands et les envoie à Orléans ; elle-même les y suit. Le soir, elle écrit au Roi pour lui raconter la victoire.

Le lundi 13, Jeanne décide les capitaines à marcher sur Meung et Beaugency. Elle fait diriger l’artillerie sur Beaugency.
Le mardi 14, au soir : Beau duc, 158dit-elle au duc d’Alençon, je veux demain après-dîner aller voir ceux de Meung. Faites que la compagnie soit prête à sept heures.
Le mercredi 15. À grand chevalerie
, l’armée sort d’Orléans, passe le fleuve et suit la rive gauche. Meung est à cinq petites lieues. Jeanne décide d’abord de s’emparer du Pont de Meung. C’est fait le soir même sans trop de mal, et l’on campe sur la rive droite en amont de la ville.
Le jeudi 16, Beaugency n’est plus qu’à deux lieues ! Il paraît que la ville est en grand désarroi. De très bonne heure l’armée s’avance. Elle trouve, en effet, la place abandonnée ; les Anglais se sont retranchés dans le château et sur le pont. Dans les faubourgs une forte escarmouche. On rejette les Anglais dans la forteresse devant quoi l’on assoit la bombarde et les canons. Préparation d’artillerie.
Soudain une mauvaise nouvelle. On signale un corps de deux mille hommes venant de Beauce. Est-on pris à revers ?
Mais non, ce sont des amis, c’est Bretagne et Poitou qui accourent. C’est le 159connétable de Richemont avec les garnisons de Sablé, de La Flèche et de Durtal. Quatre cents lances, huit cents archers, quelle fortune !
Hélas ! La Trémoille a soigneusement trahi. Richemont, le Connétable, est un très gros personnage qui a eu longtemps la confiance de Charles VII, mais qui finalement est l’objet de sa haine et malveillance
. La Trémoille veut à tout prix empêcher la réconciliation avec le roi, car il sait que, Richemont revenu en faveur, son empire à lui prend terme. Il obtient donc du Roi une lâcheté. Défense est faite au duc d’Alençon de recevoir le connétable dans son armée, s’il venait à se présenter. Or, le voilà ! D’Amboise, Charles VII a vainement signifié par la Jaille, à Richemont, l’ordre de rentrer en Bretagne. Ce que je fais, réplique le connétable, est pour le bien du pays.
Il avance.
Et c’est maintenant d’Alençon qui tremble. Richemont est le frère de sa mère, c’est un beau soldat, à coup sûr. Mais le pauvre jeune duc a ordre, si Richemont insiste, de le repousser par les armes. C’est fou !
160C’est abominable, s’écrie Jeanne ! Là ! Sous les murs anglais !
Audacieusement, désobéissant au Roi, Jeanne, suivie des jeunes de Laval, de Dunois et de quelques seigneurs, sort à cheval au-devant du Connétable. Et c’est la scène qu’aujourd’hui tant d’églises de Bretagne peignent dans leurs vitraux, à la gloire de Jeanne d’Arc. Richemont a mis pied à terre et le prince s’incline devant la paysanne de dix-sept ans et demi. Il demande son pardon. Il offre au Roi sa personne, son armée, sa seigneurie.
— Vous en faites serment ?
dit Jeanne.
— Oui.
Sous le sceau du duc d’Alençon et des princes présents, acte est pris du serment. Richemont reçoit aussitôt mission d’attaquer Beaugency par le sud. Le renfort est providentiel.
Car le vendredi 17, de Paris arrivent, en grande hâte les cavaliers anglais commandés par Falstolf (qui est impétueux, mais très impressionnable et qui sèmera tout à l’heure la panique dans le camp anglais). Le matin ils sont arrivés à Janville, où Talbot les a rejoints. Dans la 161journée ils se dirigent sur Meung et se montrent devant Beaugency. Mais Jeanne leur barre la route avec six mille hommes retranchés sur une colline. Personne d’ailleurs n’ose engager l’action. Les Anglais, fortement retranchés derrière leurs pieux, envoient des hérauts pour appeler les Français dans la plaine.
— Allez vous coucher, répond Jeanne ! Demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près !
Les Anglais partent donc cantonner à Meung. Affolé le bailli d’Évreux qui commande la garnison de Beaugency se croit abandonné. Il capitule ! Vers minuit on lui a accorde de partir en emmenant chevaux, armes et bagages légers. Il promet de ne pas combattre pendant dix jours.
Le samedi 18. — Aujourd’hui, dit Jeanne, vous allez chasser à courre !
À huit heures du matin, les Anglais de Meung, après la messe, s’apprêtent à assaillir le pont occupé par les Français ; mais, apprenant la capitulation de Beaugency, ils ne se sentent plus en sûreté dans la place. Talbot, soudain pressé par 162Falstolf, très probablement, ordonne la retraite sur Patay.
Quand les Français arrivent devant Meung, ils trouvent la place déserte, mais pleine de vivres et de munitions. Elle est bonne pour le pillage ! Jeanne s’indigne et pousse son armée en avant. — Chevauchez hardiment, crie-t-elle ! Et quand ils seraient pendus aux nuages, nous les aurons ! Ce sera aujourd’hui pour le roi de France la plus grande victoire qu’il ait jamais remportée !
La Hire prend avec Xaintrailles le commandement de l’avant-garde de la cavalerie, Jeanne en est fort mécontente, dira plus tard son page, car elle aimait beaucoup commander l’avant-garde.
Elle suit donc avec le gros de l’armée qu’elle entraîne. L’audace de La Hire, jetant sa cavalerie vers deux heures de l’après-midi au cœur des bataillons mal commandés, surpris, et déjà démoralisés, décide de la bataille. À merveille, frappez hardiment
, crie Jeanne ! Talbot prisonnier au milieu de ses archers culbutés, Falstolf fait brusquement tourner bride à ses cavaliers pour couvrir le gros de la colonne anglaise. En les voyant accourir, on croit 163à une fuite. Toute la cavalerie anglaise avec Falstolf se précipite alors dans la direction d’Étampes. Elle ne devait s’arrêter qu’à Corbeil ! Sur le terrain, c’est un massacre. On parlera plus tard de deux mille ou trois mille Anglais tués. Il ne reste en tous cas que quatre ou cinq cents prisonniers.

On loge à Patay triomphalement, dans l’exaltation d’une victoire de rase campagne qui efface, enfin ! les souvent de Rouvray, de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt !
164Le dimanche 19, messe solennelle. Jeanne dîne à Patay. La fuite des Anglais sème partout la nouvelle de la catastrophe. Du coup, Janville se rend, abandonnant vivres, artillerie et bagages, tandis que les garnisons anglaises évacuent, en les brûlant, les forteresses de Montpipeau et de Saint-Sigismond.
Le soir, Jeanne rentre pour la troisième fois victorieuse dans Orléans !
Dans l’armée, c’est du délire. Les soldats jurent que, si on avait poursuivi, on eût jeté les Anglais à la mer, vu le courage que chacun avait ; car un Français eut abattu dix Anglais
. Toute la France maintenant frémit au nom de Jeanne, Lyon, le Dauphiné, la Rochelle célèbrent les victoires. Paris tremble. On excite l’imagination populaire. On colporte sur elle des choses inouïes.
Un chambellan du Roi, Perceval de Boulainvilliers, écrivant ce jour-là au duc de Milan, Philippe Visconti, oncle du duc d’Orléans, trace ce beau portrait :
La Pucelle est d’une élégance parfaite. Elle a maintien d’homme. Elle parle peu. Montre une sagesse admirable en ses paroles. 165Elle a la voix gracieuse d’une femme. Elle mange peu. Boit moins encore de vin. Elle aime les beaux chevaux et les belles armes. Elle se plaît beaucoup avec les soldats et les nobles. Elle a le dégoût des réunions tapageuses et nombreuses. Elle pleure parfois abondamment. Habituellement elle est joyeuse. Elle est d’une endurance inouïe. Elle est si forte à porter les armes qu’elle peut rester six jours, de jour et de nuit, complètement armée.
Mais dans cette exaltation, où les défaitistes rongent leur défaite, La Trémoille évidemment trahit.
À Orléans pavoisée, on attend en effet Charles avec impatience pour le fêter magnifiquement. Mais La Trémoille sait que la rencontre avec Richemont amènera une réconciliation qui fera sa ruine. Mieux vaut la ruine de la France et du Roi. Le pauvre Dauphin se laisse retenir chez La Trémoille à Sully-sur-Loire. Au grand dépit des Orléanais, il ne paraîtra pas !
Avec une audace d’enfant, Jeanne, sentant d’où vient la résistance, fonce sur l’obstacle.
Le mardi 21, elle part avec Dunois 166pour Sully. Elle parle au Roi avec le feu de la victoire. Lui présente les princes prisonniers, et réclame le pardon de Richemont. Elle l’a promis. Elle le veut. Elle l’aura. Le pauvre Roi se laisse faire ; il ne retrouve un peu d’énergie que pour opposer à Richemont qui est Pair de France, l’interdiction d’apparaître au Sacre. Il aime mieux ne pas être couronné que de le voir ce jour-là à Reims.
Richemont devra donc partir et quitter l’armée. Il rentre à Parthenay. Il se vengera noblement en allant pour son compte battre les Anglais sur ses terres.
Aussitôt Jeanne reprend le siège du Roi, à tout prix il faut aller à Reims sans délai.
— Pas trop vite, répond Charles ! C’est bien dangereux. On tiendra conseil à Châteauneuf-sur-Loire. On verra.
Charles part cependant de Sully. On atteint Saint-Benoît-sur-Loire, tandis que Jeanne chevauche tristement.
Le mercredi 22, on arrive à Château-Neuf, conseils sur conseils.
— On va à un échec, affirment les défaitismes. On perdra ainsi tout ce qu’on a gagné !

— C’est tout le contraire, dit Jeanne, il faut profiter de l’enthousiasme des Français et de l’abattement des Anglais. On 168passera droit jusqu’à Reims, le Sacre sera un triomphe.
— Enfin, soit !
dit le pauvre Dauphin, qui se décide à fixer à Gien le rassemblement de l’armée. Fatigué, il part se reposer à Sully chez La Trémoille.
Jeanne bondit à Orléans pour organiser la colonne.
Le jeudi 23, lui suffit. Le soir, les collines flambent des jeux de la Saint Jean !
Le vendredi 24, fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste, son patron. Un saint qui lui aussi a su parler aux rois ! Bien matin Jeanne dit au duc d’Alençon : Faites sonner trompettes et montez à cheval. Il est temps d’aller devers le gentil roi Charles pour le mettre en son chemin de Sacre à Reims.
C’était la Saint Jean que les voix lui avaient assignée jadis à Domrémy pour aller trouver son Roi.
Seize lieues. Le soir, on atteint Gien où l’on retrouve le Roi qui fit grande fête et eut grand joie de la venue de la Pucelle, du duc d’Alençon et de leur compagnie
. On a l’air d’être en grande excitation. Arrive l’ambassade des Tournaisiens. Vivats flamands !
169Le samedi 25, de Gien, Jeanne écrit aux gentils loyaux Français de la ville de Tournai les bonnes nouvelles des victoires
.
Maintenez-vous bien, loyaux Français, je vous en prie. Et vous prie et vous requiers que vous soyez tous prêts de venir au sacre du gentil Roi Charles à Reims, où nous serons brièvement. Et venez au devant de nous quand vous saurez que nous approchons.
À Dieu, vous recommande.
Que Dieu soit garde de vous et vous donne grâce que vous puissiez maintenir la bonne querelle du Royaume de France !
Mais Jeanne va trop vite.
À Gien, on discute encore.
Le dimanche 26 juin, conseil. Toujours conseil. La cour tremble : il serait sage d’assurer les derrières sur la haute Loire. On somme les places de la Loire, Bonny, Cosne et la Charité de se rendre. Refus. Enfin Bonny ouvre ses portes à l’amiral de Culan.
170Le lundi 27 juin, on délibère encore.
— Par mon Martin, tranche Jeanne avec colère, je vous dis que je mènerai le gentil Roi Charles et sa compagnie sûrement et sera sacré audit lieu de Reims.
— Mais quatre-vingts lieues en pays ami des Anglais ! Il y a entre Gien et Reims quantité de cités et villes fermées et châteaux et places fortes bien garnis d’Anglais et de Bourguignons !
— Je le sais bien, réplique Jeanne, mais de tout ce je ne tiens compte.
Et par dépit, dit le chroniqueur, elle délogea et alla loger aux champs.
Le mardi 28, Vigile de Saint Pierre. À Gien, on délibère encore.
— Nous n’avons pas assez d’hommes
, disent les conseillers.
— Ils viendront !
réplique Jeanne.
Ils viennent en effet. C’est un enthousiasme irrésistible. Des gentilshommes sans armure ni chevaux s’engagent comme archers ou coutillers.
L’armée s’impatiente.
Le mercredi 29, fête de Saint Pierre et de Saint Paul. On redélibère !
171— Nous n’avons pas d’argent !
dit le pauvre Roi sans trésor.
— Nous ne voulons pas de solde, répliquent les hommes. Avec la Pucelle nous sommes prêts à aller partout où elle voudra !
— Alors, en avant ! dit Charles, on partira aujourd’hui même.
La reine eût bien désiré être des fêtes, mais le roi, craignant le danger de la route, la renvoie tristement à Bourges. L’armée est sur pieds. Douze mille hommes sont au rassemblement.
On distribue trois francs par homme d’armes ! Ce qui était peu de chose
, dit bonnement le chroniqueur. Mais la compagnie est belle
. En route !
C’est la route de Neufchâteau, de Domrémy ! Comme bat le cœur de Jeanne !
Le jeudi 30, commémoration de Saint Paul. Au passage, Saint-Fargeau, qui commande sur le Loing un important carrefour, a fait obéissance. Au soir le Roi et l’armée se trouvent sur l’Yonne devant Auxerre qui ferme ses portes et refuse de se soumettre. Auxerre, Troyes, Châlons, Reims, forment un bloc bourguignon 172dont Troyes est l’âme. Ce jour même, les gens de Troyes ont écrit à Reims et à Châlons qu’ils ont décidé que, si le Dauphin les requiert de se soumettre ils refuseront et se tiendront au parti d’Angleterre et de Bourgogne jusqu’à la mort inclusive. Ils l’ont juré sur le précieux Corps de Jésus Christ
.
On verra bien !
Le vendredi 1er juillet, des bourgeois d’Auxerre viennent au camp du Roi le supplier de ne pas forcer la ville. Ils triomphent de Charles VII, sur lequel La Trémoille (qui a touché deux mille écus d’or) pèse de toute son influence. Il s’oppose à l’assaut que veut livrer Jeanne. Charles VII achète aux Auxerrois des vivres pour ses gens affamés.
Le samedi 2 juillet, Visitation de Notre-Dame. Aux portes d’Auxerre, on mange ! Et l’on se baigne dans l’Yonne.
Le dimanche 3, on quitte la route de Neufchâteau pour piquer plus au Nord. À six lieues on atteint Saint-Florentin, gros carrefour sur l’Armançon, qui fait 173obéissance.

C’est l’heureux anniversaire de la naissance du Dauphin Louis qui compte fièrement ses six ans révolus !
174Cependant Paris s’alarme. On renforce le guet de jour et de nuit. On fortifie les murs. On les arme de grand nombre de canons et autre artillerie
.
Dans les villages de banlieue, c’est la panique. Les paysans scient leurs blés avant qu’ils fussent mûrs et les apportent à Paris
avec leurs meubles.
Le lundi 4, de Brienon-l’Archevêque, à quatre lieues de Joigny, Charles, qui semble chevaucher à l’arrière-garde, écrit aux bourgeois de Reims pour leur annoncer ses victoires et son approche. Il leur demande de se disposer à les recevoir par la manière accoutumée de faire à ses prédécesseurs
. Ils n’ont rien à craindre, il les traitera en bons et loyaux sujets.
Le même jour le château de Saint-Phal s’ouvre devant Jeanne. Charles l’y rejoint ; et le soir il écrit aux habitants de Troyes — qui n’est plus qu’à six lieues — pour les engager à se soumettre : il mettra tout en oubli et les recevra en sa bonne grâce
.
Jeanne leur écrit également : Très chers et bons amis, loyaux Français, venez au devant du Roi Charles.
175Si vous faites vraie obéissance et reconnaissance
, vous n’avez rien à redouter ; si vous refusez on entrera chez vous de force
.
Tout cela est très mal reçu. Il y a dans Troyes une garnison de cinq ou six cents Anglais et Bourguignons qui tiennent sûrement les gros bourgeois sous le joug. Ils refusent l’entrée au héraut et lui répondent qu’ils résisteront jusqu’à la mort. Quant à la lettre de Jeanne, ils écrivent à ceux de Reims qu’ils avaient reçu de Jeanne la Pucelle (une vraie coquarde ! une folle pleine du diable !) une lettre qui n’avait ni rime ni raison ; et qu’après avoir pris lecture d’icelle, et s’en être bien moqués, ils l’avaient jetée au feu sans lui faire aucune réponse
.
Tout cela est dicté par les Anglais, manifestement.
On approche donc de Troyes non sans inquiétudes, par la voie Romaine. La campagne est déserte. Beaucoup de villages sont vides. Les champs sans culture. Désolation. Pas de ravitaillement ! On suppute la résistance que ne manquera pas d’opposer cette grosse ville riche et forte dont Jean sans Peur a fait la seconde 176capitale du royaume. En décembre 1417, Isabeau de Bavière est venue y traîner ses laides infirmités. Elle se soigne à coups d’électuaires de perles d’Orient, d’émeraudes et de rubis d’Alexandrie, de jacinthes, de ducats d’or
! Elle s’entoure d’une ménagerie. Elle avait, à Vincennes, sa léoparde ; elle caresse ici son singe à collier de cuivre rouge ; elle vit dans les chardonnerets, les linottes, les tarins, les pinsons, les tourterelles. Elle a un chat-huant qu’elle adore !
Elle fait le dégoût des bonnes gens !
Mais les Bourguignons arment la capitale. En 1417, Jean de Toulongeon qui la commande a rasé toutes les maisons, voire les églises, qui hors des murs pourraient gêner la défense de la cité. C’est à Troyes qu’a été conclu, le 29 avril 1420, le fatal traité qui donnait au Roi d’Angleterre la main de Catherine la fille de Charles VI et les droits sur la couronne de France. Le 2 juin, le mariage avait été célébré à l’église Saint-Jean.
Un espoir : la fidélité douloureuse et muette des meilleurs Troyens ne promettait-elle pas au Roi un succès ? On avait vu en 1422 le fier évêque Étienne de Givry, 177âgé de 88 ans, refuser la taxe de guerre de 100 livres imposée par Bedford et se laisser saisir. En 1426, le nouvel évêque, Jean Laiguisé, avait été élu malgré l’opposition de Henri VI et les 23 chanoines qui avaient bravé le Roi d’Angleterre avaient eu leurs biens confisqués. Mais le Pape ayant sanctionné l’élection, Jean Laiguisé occupait le siège de Troyes, sans grande sympathie pour les Anglais. Élève de Gerson, camarade de Gérard Machet, confesseur du Dauphin, il vient au Concile de la province de Sens, tenu en Carême à Paris, de faire preuve de fière indépendance vis-à-vis de Bedford. Il va peut-être jouer un rôle décisif.
Le mardi 5 juillet, vers neuf heures du matin, quand l’armée arrive en vue de la Seine sous les murs de Troyes, elle est accueillie par une sortie très vive de la garnison. Il y a des tués.
Enfin les Français s’installent sur le terrain, au mieux qu’ils peuvent.
Le mercredi 6, le jeudi 7, on perd deux jours à attendre le Roi.
Quelques escarmouches.
178Enfin, le vendredi 8, après-dîner, tous les bourgeois étant sur les murs pour voir le spectacle, le Roi arrive devant la cité. Mais c’est une fois encore le découragement qu’il trouve aux conseils et peut-être dans l’armée. La résistance de la ville a rabattu l’enthousiasme. La place fermée, l’armée ne trouve rien à manger. Plus de cinq à six mille hommes n’ont pas mangé de pain depuis huit jours. Ils se nourrissent de fèves qu’on ramasse et de blé qu’on égrène sur pied !
Bonne occasion pour la trahison. Regnault s’en charge.
Au conseil, on s’arrange pour ne pas appeler Jeanne. — Nous n’avons, dit le chancelier, ni argent, ni vivres, ni bombardes, ni canons, ni artillerie. Il faut se replier sur la Loire.
Le conseil est ébranlé. La résistance d’Auxerre avait déjà été une grosse déception ; elle est un précédent. Troyes résistera de même. Elle a une garnison plus forte, la ville est riche et bien défendue. Il faut partir !
Quelques-uns proposent timidement de laisser Troyes et de se diriger sur Reims, quand, par bonheur, un ancien chancelier 179du Roi, Robert le Masson, pose la question indiscrète :
— Pourquoi Jeanne n’est-elle pas là ?
Juste à ce moment on frappe violemment à la porte. On ouvre. C’est elle ! Elle entre, salue le Roi.
— Jeanne, lui dit Regnault, le Roi et son conseil sont en de grandes perplexités pour savoir ce qu’il y a à faire.
Il lui expose ses doutes.
Jeanne écoute Regnault, impassible et puis regarde le Roi :
— Gentil Roi de France, cette cité est vôtre. Avant deux ou trois jours, elle se soumettra par force ou par amour ; n’en faites doute.
— On vous donne six jours
, répond Regnault, narquois.
— Entendu
, fait Jeanne.
Elle monte à cheval et bâton au poing fait préparer l’assaut pour le lendemain. Rondement elle met en position le peu d’artillerie qui a suivi l’armée, une petite bombarde, quelques canons ! C’est un branle-bas général : on apporte en hâte tout ce qui tombe sous la main : fagots, portes, tables, fenêtres et chevrons pour faire des abris !
180Le reste est à peine croyable.
À la vue des préparatifs, voilà nos bourgeois affolés. Tocsin ! On s’assemble. On crie, on supplie, on gronde. On court chez l’évêque : Sauvez-nous, sauvez-nous !
On le supplie de se souvenir de Saint Loup défendant la Cité ! Tout de suite
, répond l’évêque, qui semble ravi de la tournure que prennent les événements.
Mais le peuple est fou de terreur, il court aux églises ; la peur déchaîne l’émeute. Elle se rue sur le logis des officiers anglais ; la foule les menace, elle exige la capitulation immédiate. Sur le champ une ambassade de bourgeois et d’officiers, l’évêque en tête sort de la ville.
Charles les reçoit. L’évêque, lui ayant fait la révérence, excuse les bourgeois : Il ne tenait pas à eux, assure-t-il, que le Roi n’entrât dans la ville à son plaisir, mais le bailli et ceux de la garnison les avaient gardés et empêchés d’ouvrir les portes. Il demande qu’il plût au Roi d’avoir patience. Il espérait bien décider les Troyens à braver les Anglais.
Charles se montre généreux. Il pardonne 181à la ville.

Il accepte son offre. Il promet même de laisser sortir la garnison avec ses bagages.
182Au retour, l’évêque est acclamé. Les pauvres bourgeois ont d’ailleurs été enthousiasmés par le grand prédicateur de la ville, ce frère Richard qui, l’an dernier, a prêché à Troyes un Avent sensationnel. Son carême de Paris, cette année, a réuni jusqu’à 30.000 auditeurs ; mais dans la nuit du 30 avril au 1er mai, il a jugé prudent de disparaître et a pris les champs. Il est l’idole des Troyens, et, dans ce danger, se doit d’être le soutien des courages et l’ange tutélaire de la ville. Il irait sans peur, a-t-il dit, voir cette Pucelle et on verrait bien !
Il est sorti, en effet, avec un énorme goupillon et un seau d’eau bénite et a abordé le camp français. Il a demandé la Pucelle et quand elle a paru il l’a aspergée comme un cordelier sait faire !
— Approchez hardiment, lui dit Jeanne en riant ! Je ne m’envolerai pas !
Le pauvre frère, tremblant un peu, a obéi, et Jeanne a tôt fait de le conquérir. Il est reparti plein d’éloquence vers la ville. Il a ameuté la foule à qui il a fait un portrait enthousiaste de la sainte pucelle… laquelle savait des secrets de Dieu comme Saint qui fut en Paradis, 183après saint Jean évangéliste, et qu’il était bien en sa puissance, si elle voulait, de faire entrer tous les gens d’armes du roi par-dessus les murs en quelque manière qu’elle voudrait !
Ses discours enflammés sont hachés des cris de : Vive le Roi Charles de France ! Au retour de l’évêque, c’est une folie. Les pauvres bourgeois lui font grand fête et grand joie
. Ils courent offrir aux soldats affamés des vivres à leur plaisir
.
Nez des Anglais furieux.
Le dimanche 10, au matin, les Anglais sortent, emmenant bagages et prisonniers. Mais Jeanne est à la Porte et leur arrache les prisonniers ; après quoi elle entre dans la cité ; elle range les archers en haie le long des rues. Vers neuf heures du matin le Roi fait son entrée en grand appareil avec sa cavalerie. Il assiste à la messe au milieu de l’enthousiasme populaire.
Soirée de bombances. Il y a du bon vin.
Le lundi 11, le Roi ayant passé solennellement en revue son armée, sous les yeux des bourgeois ravis, ceux-ci, après la messe, font, en ses mains, le serment 184enthousiaste d’être bons et loyaux et tels, ajoute le chroniqueur, se sont-ils toujours montrés depuis…
De retour en leur hôtel de ville, les bons Troyens, qui avaient huit jours plus tôt écrit aux Rémois pour les entraîner dans leur bravade, écrivent cette fois pour les presser de se soumettre, leur disant qu’ils en seraient très joyeux ; car le Roi Charles était le prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance qui fut issu de la Maison de France
.
En ce délire, Jeanne se montre simple et bonne. Elle est tout heureuse de tenir au baptême un beau garçon que l’on nommera Charles, sans doute, en l’honneur du Roi.
Le mardi 12, tandis que le bon Gerson meurt à Lyon aux Jacobins, le Roi, que ces acclamations réveillent, se décide à laisser dans la ville une garnison et, cédant aux instances de Jeanne, se met en route vers Châlons. Regnault lui-même commence à croire à l’invraisemblable. Il écrit à ses diocésains pour qu’ils se disposent à recevoir le Roi honorablement à son sacre ; et à quoi faire les priait et les exhortait
.
185Reims est évidemment dans un grand trouble.
Le mercredi 13. De la reddition de Troyes, les Anglais sont bien esbahis
. — Dieu, que ce mot qui revient souvent, a dû faire rire Jeanne ! — Ils sont fort inquiets. Le frère du capitaine de la garnison de Reims écrit aux Rémois de ne pas s’émouvoir de la soumission des Troyens, due à une faiblesse de leur évêque et aux sortilèges de Jeanne. Quant à celle-ci, affirme-t-il, il ne la faut pas redouter. C’est la plus simple chose qu’il vit jamais. Qu’en son fait n’avait ni rime ni raison, bien en dessous en vaillance
d’une certaine Guillemette, camériste de la duchesse de Bourgogne, dont le duc faisait, sous le nom de Dame d’or, sa maîtresse.
Les Rémois, bons marchands, sont très perplexes.
Affreuse étape dans l’éblouissement de la plaine nue. Heureusement, Arcis-sur-Aube s’ouvre au passage du Roi et offre à la colonne un peu de fraîcheur. Après, c’est le désert. Le camp de Mailly !
Jeanne précède le Roi en grand-hâte.
186Le jeudi 14, en se mettant en route, le Roi envoie un héraut à Châlons pour engager la ville à lui ouvrir ses portes. Il cantonne à Bussy-Lettrée. C’est là que le soir arrivent les députés châlonnais chargés d’obtenir du Roi des conditions de rémission.
Comme toujours, Charles se montre séducteur. Les braves bourgeois retournent en ville à grande allure et font si bien que, quand Charles atteint la Marne, il voit l’évêque, Jean de Saarbruck, suivi des principaux bourgeois, venir lui remettre les clefs de la ville !
L’entrée est triomphale. Charles VII a été tellement gracieux que le soir même les Châlonnais écrivent à ceux de Reims une lettre enthousiaste : Charles est un prince incomparable ; il faut l’accueillir en triomphe !
Pour Jeanne, une grande joie, inespérée.
Dans cette foule soudain des hommes se détachent et se jettent vers son cheval ! Par mon Martin ! ce sont des gens de Domrémy : le voisin Gérardin, et le parrain, Jean Morel de Greux, qu’accompagne un jeune neveu ! Ils sont en pauvre tenue, mais si heureux d’annoncer à Jeanne la 187grande nouvelle : son père est en route ! Elle le verra à Reims ! Soirée première et unique ! Soirée délicieuse d’affection familiale.
— Mais, dans la bataille, Jeannette, demande Gérardin, tu ne crains pas les coups de lance ?
— Je ne crains que les traîtres
, répond Jeanne.
Les pauvres gens ont l’air bien misérables ; elle fait don à Gérardin de sa huque rouge et à son pauvre neveu (dont la culotte est trouée), cadeau d’une chausse neuve !
Mais il ne faut pas s’attarder. Jeanne brûle d’atteindre Reims.
Le vendredi 15, Charles laisse à Châlons une garnison et se met en route par la plaine blanche et sans ombre. Jeanne exulte ! Mais plus Jeanne est heureuse, plus le Roi sent renaître ses inquiétudes : Reims, pour sûr, va résister ; pour la Fête-Dieu l’évêque Cauchon de Beauvais est venu à Reims, dont il est originaire ; il a porté le Saint Sacrement dans les rues ; il a certainement agi pour le parti anglais ; Reims sera inabordable ! Et nous n’avons 188pas d’artillerie, ajoute le Roi, ni machine de siège !
— Marchez toujours, gentil Sire, réplique Jeanne. Si vous voulez agir virilement, vous serez bientôt maître de tout le royaume.
Au lieu de marcher, Charles, tremblant d’aborder la ville, fait arrêter la colonne à quatre lieues de la place. Mais peut-être est-ce aussi une trahison de Regnault de Chartres. À Sept-Saulx, il a un fort château d’été, il offre au Roi de s’y reposer. Il fait si chaud ! Charles est trop heureux d’accepter.
À Reims cependant, le parti bourguignon meurt d’inquiétude. Les officiers anglais ont convoqué les bourgeois et les pressent de défendre leur ville.
— Pouvez-nous nous aider à tenir, demandent les bourgeois ?
— Tenez seulement six semaines, répliquent les Bourguignons, et nous vous amènerons grand secours de Bedford et de Bourgogne.
Six semaines de siège ! Cette perspective n’enchante personne et excite les mécontents. Le parti français relève la tête et parle d’aller vers le Roi. Le peuple applaudit. 189Une ambassade de notables et de bourgeois se met donc en route. Elle trouve Charles à Sept-Saulx. Le Roi n’en croit pas ses oreilles. Regnault se tait, Jeanne exulte. L’accord est conclu, la ville ouvrira ses portes.
Le samedi 16. La garnison anglaise quitte Reims, sans tambour ni trompette, et se retire à l’abbaye de Saint-Thierry. L’archevêque, au plus tôt, prend avance sur le roi et fait son entrée en ville. Mais Jeanne ne lui laisse pas le temps de trahir encore ; sur ses talons elle mène la marche tambour battant. Dans le soleil de midi, Charles avec l’armée, suant, fait sa grande entrée dans la ville royale. À la Porte Dieu-Lumière il est reçu solennellement par l’archevêque, les collèges de la ville, les bourgeois et le peuple, tous faisaient grande joie et criant Noël pour sa venue… où Jeanne était fort regardée, dit un témoin, comme une chose divine
. La ville, hier angoissée, retentit de fanfares et de cris… Le champagne déchaîne le patriotisme ! On croit rêver. Le Seigneur de Commercy a rejoint le roi ; il offre son dévouement à ses troupes ! Guillaume de 190Flavy amène 300 chevaliers picards aux livrées, vert et blanc, de Charles VII. On fête les nouveaux venus. Mais Jeanne ne se laisse pas distraire. Avec une énergie indomptable, elle refuse tout répit. Qu’on installe le Roi en son hôtel, et, — c’est réglé, — demain, le sacre !
— Y pensez-vous ? Rien n’est prêt !
— On a toute la nuit !
— Mais les habits royaux pour le sacre sont à Saint-Denis !
— Les Rémois en auront d’autres tout aussi beaux !
— Mais les pairs de France ne sont pas là !
— Et ceux-ci, — Alençon, Clermont, Vendôme, Laval, — ne les valent-ils point ?
Cette nuit-là personne ne dormit, mais à l’aube tout était prêt.
Le dimanche 17. C’est la Journée miraculeuse : Charles VII, Roi de France, est sacré. Dès l’aube, le sire de Boussac, maréchal de France, le sire de Rais, maréchal de France, le sire de Culan, amiral de France et le sire de Graville, maître des arbalétriers, sont allés, en grand appareil, 191quérir à Saint-Remi la Sainte Ampoule, la couronne de Saint Louis, le sceptre et la main de Justice. L’archevêque, entouré des évêques de Châlons, de Séez et d’Orléans, ainsi que de son clergé, est venu au devant d’eux jusqu’aux portes de Dieu-Lumière. Il prend la Sainte Relique et entre dans la cathédrale, escorté des quatre princes à cheval.

Charles s’est agenouillé au milieu du chœur sur le tapis de satin vert qu’il offre à Notre-Dame. Devant lui, le sire d’Albret tient haut l’épée de connétable. À son côté 192Jeanne porte son étendard. Il a été à la peine, il est raison qu’il soit à l’honneur ! De toute la cérémonie, Jeanne, en très nobles habits de drap d’or et de soie bien fourrés
ne quittera pas le Roi.
Elle vit dans l’extase.
L’archevêque, revêtu des ornements de velours rouge offerts par Charles, a adjuré le Roi d’être fidèle à l’Église. Alors Charles, sur l’Évangile, jure de défendre, Dieu aidant, toutes les libertés des églises, tant qu’il pourra :
Je promets, au nom du Christ, au peuple chrétien, à mes sujets ces choses : Je garderai à l’Église ce peuple chrétien ; je réprimerai toute exaction et toute iniquité ; je prescrirai à tous jugements l’équité et la miséricorde.
Alors le prince a revêtu les ornements royaux placés sur l’autel. Le duc d’Alençon, remplaçant le duc de Bourgogne, lui a chaussé les éperons d’or et l’arme chevalier. L’archevêque a béni l’épée et l’a remise au Roi. Puis il le sacre de l’huile sainte au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Les pairs lui ceignent la couronne royale. Alors, vêtu du grand manteau de velours bleu semé de lis d’or 193et doublé d’hermine, Charles est conduit au trône par l’archevêque qui l’acclame : Vivat Rex in æternum !
Tandis que les pairs répètent le cri : Vivat Rex in æternum ! on ouvre la cathédrale. La foule se précipite au son des trompettes. Et ce fut tel tonnerre qu’il sembla que les voûtes dussent se fendre.
Alors Jeanne, se jetant à ses pieds et embrassant les jambes du Roi, pleurant à chaudes larmes, lui dit :
— Gentil Roi, maintenant est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai Roi et celui auquel le Royaume doit appartenir !
Dans les cris du peuple et la tempête des fanfares, les Voix disaient :
Et vous, Jeanne, relevez-vous.
Vous avez accompli votre tâche.
Mais il reste que s’exécute un autre plaisir de Dieu et plus grand et plus mystérieux.
Et que vous receviez, vous aussi, votre sacre !
194Vers l’autre sacre

Reims est en fête. Les honneurs pleuvent. Sully et Laval sont faits comtes, Rais est fait maréchal de France. Le Roi arme 195de sa main trois chevaliers, dont Robert de Saarbruck, le damoiseau de Commercy. Le duc d’Alençon et les princes en armeront dans la journée plus de trois cents. Les réjouissances se déchaînent.
Ah ! qu’il est français ce vin de Rilly, d’Ay et d’Hautviller !
Le Roi reçoit à sa table, en l’Hôtel de l’Archevêché, Jeanne, les prélats et les seigneurs.
Mais pour Jeanne, la plus grande joie est d’embrasser son père et sa mère. Les pauvres vieux qui pleurent et n’osent parler à leur fille ! Et ce bon oncle Durand qui n’en croit pas ses yeux ! Les bourgeois de Reims les ont tous hébergés chez la veuve Rollin Moreau à l’hôtel de l’Âne Rayé, près du parvis de la cathédrale. Jeannette pleure et rit. On l’interroge. On l’embrasse. Qu’elle est belle ! Et bonne ! Et ses blessures ? Jeanne raconte comme un enfant ces merveilleuses histoires. Son père et sa mère osent-ils un timide vœu, qu’elle revienne à la maison ? Jeanne avoue-t-elle qu’elle aussi ne soupire qu’après ce retour ? Bien sûr ! Dans quelques jours, au chancelier et à Dunois, elle dira ces mots pleins de mélancolie :
196Que je voudrais qu’il plût à Dieu, mon Créateur, que je m’en retournasse maintenant, quittant les armes et que je revinsse servir mes père et mère et garder leurs brebis et bétail, avec ma sœur et mes frères, qui seraient grandement joyeux de me voir et faire ce que je soûlais faire !
Mais ce retour, tant désiré, est pour plus tard, ou du moins n’est pas pour aujourd’hui. Jeanne ne peut avoir de repos tant qu’il y a des Anglais sur la terre de France. Et puis, il faut qu’au plus tôt, le Roi entre à Paris. Jeanne nourrit un espoir : faire du moins la paix avec le duc de Bourgogne. Il n’a pas répondu à son message d’invitation au sacre. Mais peut-être l’éclat de la couronne de France va-t-il lui en imposer maintenant ? Le soir même du sacre, elle lui fait écrire. Elle le requiert, au nom de Dieu, de faire bonne paix ferme qui dure longuement avec le roi de France. Pardonnez-vous l’un à l’autre de bon cœur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens ; et s’il vous plaît à guerroyer, allez sur les Sarrasins.
Elle supplie le duc de se retirer incontinent de toutes les places du saint royaume de France. Elle menace. Vous ne gagnerez 197point bataille à l’encontre des loyaux Français.
Elle supplie à mains jointes que le sang ne soit plus répandu.
Mais Philippe semble plus anglais que jamais. Aux premiers jours de juillet, se sentant très menacé, Bedford, pour resserrer l’alliance a envoyé l’évêque de Noyon prier Philippe de venir en aide à Paris avec sept ou huit cents chevaux. Le duc est arrivé le 10 dans la capitale. On en profite pour chauffer l’opinion. Le 15, on a fait à Saint-Magloire procession générale en faveur de Henri VI. À Notre-Dame, grand sermon anti-français. Au Palais, on rappelle l’assassinat de Montereau. Philippe demande que son père soit vengé. On acclame de nouveau le traité de Troyes. Le 16, Philippe repart en Flandres, mais Bedford est content : N’eût été sa faveur, écrit-il à Londres, Paris et tout le reste étaient perdus de ce coup.
En reconnaissance, le 22 juillet, Bedford enverra à Philippe 20.000 livres tournois pour son armée et des joyaux pour une même valeur.
Mais à travers toute la France, l’enthousiasme est à son comble. Les Anglais font 198bien de trembler. C’est l’heure où la vieille Christine de Pisan, du fond du cloître où elle a pris sa retraite, écrit dans son enthousiasme ses derniers vers :
Or, faisons fête à notre Roi
Que très bien soit-il revenu !
Réjouis de son noble arroi,
Allons trèstous grands et menus
Au devant. Nul ne soit tenu
Menant joie le saluer
Louant Dieu, qui l’a maintenu,
Criant Noël en hautes hues !
Mais c’est Jeanne que Christine chante avec le plus de feu :
Une fillette de seize ans,
N’est-ce pas chose fors nature…
Et devant elle vont fuyans
Les ennemis, et nul n’y dure ;
Et d’eux France va décombrant
En recouvrant châteaux et villes.
Et de nos gens preux et habiles
Elle est principal chevetaine !
Si rabaissez, Anglais, vos cornes.
Car jamais n’aurez beau gibier.
En France, ne menez vos sornes.
199Matés êtes en l’échiquier
Si est tout le moins qu’affaire ait,
Que détruire l’Englischerie ;
Car elle a ailleurs plus haut fait,
C’est que la foi ne soit périe !
C’est écrit de bonne encre. Et, en effet, les villes et les châteaux vont les uns après les autres se soumettre, tandis que joyeusement Jeanne mène le train pour détruire l’Englischerie.
Le lundi 18. Le roi va, selon l’usage, vénérer le tombeau de saint Remi, auprès duquel a été replacée la sainte Ampoule. C’est Remi qui a fait un jour la France avec Clovis. Et voilà la petite champenoise de Domrémy (qui a été longtemps fief de l’Abbaye et dont l’église l’a pour patron) qui vient lui conduire le Roi qu’elle a fait ! Quelles rencontres ! À midi, on dîne en grand appareil à la table des moines. Jeanne, comme princesse, y est reçue avec une affection respectueuse. Mais dès le soir, Jeanne presse le départ sur Paris.
Coup de théâtre ! Arrivent des ambassadeurs de Philippe chargés de saluer le Roi et de parler de la Paix. Est-ce une feinte ?
200Le Roi retarde son départ et charge La Trémoille et Regnault d’entrer en conversation. Cependant, il accueille avec grâce les bonnes gens de Domrémy, très émus et très fiers. Ils sont pauvres ! Charles remet à Jeanne 60 livres tournois pour donner à son Père. Mélancolie !
Le mardi 19 juillet, journée perdue.
Le mercredi 20, Jeanne fête comme on peut le deviner sainte Marguerite. Quel recours ce jour-là dans sa communion à sa grande sainte martyre ! Elle obtient d’elle un spécial confort et triomphe enfin du Roi.
Le jeudi 21, enfin Charles décide de se mettre en route vers l’île de France ! Il ne manque pas, suivant la coutume des rois, en passant à Corbeny, à sept lieues de Reims, de s’arrêter au tombeau de saint Marcoul et d’y faire bien et dévotement ses offrandes sur l’autel du saint qui est du sang de France
. Mais il s’y attarde trop et Jeanne décide de prendre les avances pour hâter la soumission des châteaux et des villes.

202Le vendredi 22, fête de la Madeleine.
C’est grand jour de dévotion pour le Roi. C’est à la Sainte Baume que la Reine a voué, il y a deux ans, le jeune dauphin malade ; et l’an dernier, Charles a envoyé Pierre Harendel accomplir à Saint Maximin le pèlerinage voué pour et au nom de notre dit fils
. Marie d’Anjou s’y est rendue enfant, elle y retournera bientôt ! Et le 1er janvier 1448 elle sera bien heureuse de recevoir de son frère le roi René la belle estraine d’une ymaige d’or de la Madelaine, tenant en ses mains une boîte de cristal en laquelle a de son chief
.
Cette dévotion de famille illuminera un jour l’agonie du Roi. Après une vieillesse honteuse, quand il mourra abandonné, très faible : Quel jour est-ce ? demande-t-il aux religieux qui entourent son lit.
— Sire, il est le jour de la glorieuse Madelaine.
— Ah, dit Charles, je loue mon Dieu et je le remercie de ce qu’il lui plaît que le plus grand pécheur du monde meure le jour de la Pécheresse.
Charles l’a bien priée aux messes ce matin. Puis, par le chemin des Dames, il descend sur Vailly qui l’accueille avec 203honneur. Laon et Soissons annoncent leur soumission.
Rigaud de Fontaines, nommé Capitaine de Compiègne par Charles VII, somme la ville de faire sa soumission.
Le samedi 23, le Roi entre triomphalement dans Soissons encore ruinée par l’affreux sac de 1414 par les troupes royales. Il s’y attarde cinq ou six jours à nommer un successeur à la prébende de Gerson, à recevoir les soumissions de Crécy, de Provins, de Coulommiers et de plusieurs autres cités. Peut-être redevient-il timide ? Car Château-Thierry est fortement occupée et l’on dit que Bedford avance pour barrer la route de Paris…
Le vendredi 29, après dix lieues, l’armée arrive enfin devant Château-Thierry. Les bourgeois s’affolent ; l’émeute menace la garnison. La ville se rend le soir. Charles y entre.
Le 30 juillet, journée perdue.
Le 31 juillet, fête de saint Germain d’Auxerre. La Marne ouvre la route de Paris. Jeanne ne vit plus d’impatience. Il faut forcer en avant ! Mais (peur ou trahison) Charles s’abandonne.
204Pour consoler Jeanne — et c’est peut-être une habileté de La Trémoille — Charles adresse au Bailli de Chaumont, aux Trésoriers et Commissaires pour asseoir la taille des Lettres d’exemption :
Savoir vous faisons (que) en faveur et à la requête de notre bien-aimée Jeanne la Pucelle (considéré) le grand, haut, notable et profitable service qu’elle nous a fait et fait chacun jour (pour) le recouvrement de notre Seigneurie, nous avons octroyé et octroyons de grâce spéciale par ces présentes aux manants et habitants des villes et villages de Greux et Domrémy, audit Bailliage de Chaumont en Bassigny, dont la dite Jeanne est native, qu’ils soient d’ores en avant francs, quittes et exempts de toutes tailles, aides, et subsides et subventions mises ou à mettre audit Bailliage.
On ne pouvait plus solennellement nous apprendre que Jeanne était de Champagne.

Le lundi 1er août, fête de saint Pierre-ès-Liens, l’armée s’égare vers le sud dans la direction de Montmirail où le roi couche ! Jeanne est consternée.
Le mardi 2, l’armée descend jusqu’à Provins, onze lieues au sud. C’est donc le triomphe des défaitistes qui s’affirme !
Sur les entrefaites, la garnison de Paris vient de recevoir un gros renfort. Le Cardinal de Winchester, oncle de Bedford, a levé, aux frais du Pape, une armée de cinq mille hommes contre les Hussites de Bohême ; et cette armée, voilà qu’il la conduit à Paris, la prêtant pour six mois à son neveu ! Elle y arrive le 25 juillet. Par dérision pour la Pucelle, les Anglais promènent un étendard blanc ridicule, portant 206une quenouille et un fuseau sur un champ de bobines vides avec la devise : Or, vienne la Belle ! Ils lui donneront du fil à retordre ! Plus tard, le pape Martin V, informé de la trahison du Cardinal, protestera auprès de Charles et interdira à l’Anglais de porter désormais en France les insignes de légat. En attendant, Bedford a près de douze mille hommes sous la main. Belle occasion d’offrir la bataille !
Le 3 août, à Provins, à grand compagnie, c’est le duc René qui rejoint Jeanne ! Quelle joie ! Le soir même un chevaucheur emporte à Paris la lettre par laquelle René informe le roi d’Angleterre qu’il dénonce ses serments ! Enfin ! Comme il a ce soir le cœur léger !
Le 4 août, fête de saint Dominique. Bedford descend la Seine jusqu’à Melun. Ce que voyant, Charles quitte Provins et vient attendre, près de Nangis-en-Brie, la rencontre. Attente inutile, Bedford, décidément mal assuré, disparaît.
Entre temps, les pourparlers ont abouti avec le duc de Bourgogne. Merveille ! Il demande une trêve de quinze jours, au 207terme desquels il promet d’ouvrir Paris au roi Charles. Les politiciens triomphent.
Jeanne se méfie.
Le vendredi 5 août, Bedford se prépare au combat et l’évêque de Paris, Jacques du Chastelier célèbre une messe solennelle pour les armes anglaises !
Les Rémois, très inquiets d’apprendre que le Roi parle de retourner sur la Loire, écrivent lettre sur lettre pour le presser de ne pas abandonner la poursuite des Anglais. Jeanne tient à les rassurer et elle écrit à ses chers et bons amis, les bons et loyaux Français de la cité de Reims
qu’elle leur sera fidèle. On a signé une trêve. Mais Jeanne ne s’y fie pas. Elle n’en est pas contente. Elle ne sait si elle la tiendra. En tout cas l’armée demeure prête ; et, si dans les quinze jours la paix n’est pas faite, elle reprendra l’action. Que Reims donc fasse bon guet !
Elle aussi doit faire bon guet, car la trahison se complote. Les politiciens n’ont qu’une pensée : la Loire ! Charles s’y abandonne ; et le voilà en marche sur Bray pour y passer la Seine. Jeanne et les capitaines sont furieux. Un hasard les sert.
208Le samedi 6 août, fête de la Transfiguration, dans la nuit, une garnison anglaise s’est jetée dans Bray, et quand les Français abordent le pont, ils en sont durement repoussés. On se replie en désordre sur Provins. Décidément, il n’y a plus qu’une route ouverte, celle de Paris, Jeanne et d’Alençon la reprennent, joyeux et contents
.
Le dimanche 7 août, le Roi dîne, soupe et gîte à Coulommiers .
Mais là, il hésite, il s’attarde.
Le lundi 8, le mardi 9, journées perdues. Charles VII somme de nouveau Compiègne qui garde le silence.
Mais Paris s’affole. C’est le grand jour de dévotion à Saint-Laurent-hors-les-murs. Mais on a grand peur. On a fait fermer la porte Saint-Martin et il fut crié que nul ne fut si osé que d’aller à Saint-Laurent par dévotion ni pour nulle marchandise sous peine de la corde
.
Le mercredi 10 août, fête de saint Laurent, Jeanne entraîne le Roi, jusqu’à la Ferté-Milon, où il gîte.
209Le jeudi 11, tandis que Paris fête solennellement la Sainte Couronne, les populations enthousiastes de l’Île de France font partout un triomphe à leur Roi. Les bonnes gens pleurent de joie et de liesse.
Ils l’accueillent par les Te Deum. Ce spectacle enhardit Charles. Jeanne chevauche entre Regnault et Dunois :
— En nom Dieu, dit-elle, voici un bon peuple et dévot ! Quand je mourrai, comme je voudrais être enterrée en ce pays !
Le soir, en atteignant Crépy-en-Valois, Charles trouve une lettre insultante écrite de Montereau par Bedford, le 7 août. Charles de Valois y est traité de bandit qui a tortionnairement entrepris la couronne d’Henri VI, par la grâce de Dieu, vrai, naturel et droiturier roi de France
. Il abuse le peuple ignorant en lui parlant de paix. Il s’aide de gens superstitieux et réprouvés, d’une femme désordonnée et diffamée en habits d’homme et de vie dissolue, abominable à Dieu. Bedford somme finalement Charles de Valois, qu’il poursuit, d’oser choisir au pays de Brie ou d’Île de France tel lieu qu’il lui plaira pour une belle bataille.
210— Ton maître, répond Charles au héraut, n’aura pas grand peine à me trouver, puisque c’est moi qui le cherche.
Les injures de Bedford ont du bon. Charles est piqué au jeu, il se met en route à la recherche de l’Anglais.
Le vendredi 12 août, fête de sainte Claire, il est à Lagny-le-Sec.
Le samedi 13, fête de sainte Radegonde. L’évêque de Paris célèbre une messe solennelle pour la grande bataille que Bedford va livrer aux Français. Tout le jour, Charles attend la bataille près de Dammartin-en-Goële, mais Bedford ne paraît pas. Il est, dit-on, rentré à Paris.
Pourquoi ?
Les chanoines, inquiets, décident de faire le guet la veille de l’Assomption.
Cependant Compiègne demande à être comprise dans les trêves. Charles VII refuse. Il exige la soumission pour le dimanche avant 4 heures du matin.
Le dimanche 14, Charles renvoie de nouveau des ambassadeurs au duc de Bourgogne à Arras, pour traiter de la paix. 211Puis se retire sur Crépy-en-Valois. Là on apprend que Bedford a fait mouvement vers Senlis. Jeanne emmène l’armée qui campe à Montépilloy, à deux lieues de Senlis, où Charles les rejoindra le soir.
Le lundi 15 août. C’est l’Assomption. L’armée se confesse. Après une messe très matinale, Jeanne range les compagnies et attend la bataille. Mais il fait grand chaleur et merveilleusement grand poussière
. Seules quelques escarmouches assez dures.
Bedford finalement refuse le combat.
Le soir, Charles rentre à Crépy, mais l’armée reste sur place avec Jeanne.
Le mardi 16, même attente. Vers une heure, on apprend que Bedford s’est retiré sur Paris. Tout cela était donc une feinte destinée sans doute à tenir en haleine l’armée anglaise et à impressionner les villes dont la défection commence à inquiéter le régent.
Mais la catastrophe se précipite. Les députés de Compiègne, arrêtés à Verberie par la bataille, arrivent annonçant la soumission.
212Le mercredi 17, Charles reçoit à Crépy-en-Valois les clefs de Compiègne.
Le jeudi 18, Charles fait à Compiègne une entrée triomphale. À la porte de Pierre-fonds on lui offre le vin d’honneur.
À Senlis, à Beauvais, les messagers sont accueillis avec enthousiasme, au cri de : Vive Charles, Roi de France !
Et Pierre Cauchon n’a que le temps de filer avec les Anglais.
Charles VII nomme Guillaume de Flavy capitaine de Compiègne. Jeanne loge à l’hôtel du Bœuf, chez Jean Le Fréron, procureur général du roi. Elle couche avec Marie Boucher, sa femme.
Cependant les capitaines n’ont que Paris en tête. Tant que le Roi ne sera pas dans sa capitale, Jeanne ne connaîtra aucun repos. Charles, malheureusement, demeure bien tranquille à Compiègne. Ce dont Jeanne est fort marrie
.
Le mardi 23 août, n’y tenant plus, elle appelle le duc d’Alençon :
— Mon beau duc, faites appareiller vos gens et des autres capitaines. Par mon 213Martin, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’aie vu.
Sur ce, on part. À Senlis, le comte de Vendôme se joint à eux. Le duc René chevauche, enthousiaste, avec Jeanne.
Paris sait-il ce danger ? Les Anglais semblent très inquiets, car ils terrorisent littéralement la population.
Le 25 août, jour de la saint Louis. Jeanne a vu le Saint Roi prier Dieu avec saint Charlemagne pour la France. Elle est sûre de sa protection. Le roi d’Angleterre, lui, a bien raison de trembler. Il exige de tous les magistrats et de tous les gens d’Église, réguliers et séculiers, évêque en tête, le renouvellement du serment d’obéissance et de fidélité au traité de Troyes. Il exige aussi de l’argent et la promesse de défendre Paris de tout leur pouvoir
.
Mais la situation est de plus en plus critique. Peut-être Jeanne est-elle informée de ce désarroi. La terreur règne sur la ville et la vie enchérit. Ce devrait être la vendange. Mais pas un homme n’osait sortir pour cueillir un fruit à sa vigne 214ou du verjus, ni aller aux marais rien ramasser
.
Le vendredi 26, Jeanne enlève dix-huit lieues de route et entre dans Saint-Denis sans coup férir ! Anglaise depuis onze ans, la ville des tombes royales s’ouvre après Reims pour Charles VII. Jeanne l’y attend impatiemment.
À Paris, le Parlement, affolé, suspend (pour un mois) ses séances !
Pendant ce temps, hélas, à Compiègne, on traite. Donc on trahit. Le duc de Bourgogne, très visiblement tourmenté de l’allure que prennent les événements, a envoyé ses ambassadeurs pour renouveler les propositions de paix.
À Paris, on fait les séances de serment.
Le 27 août, on signe à Compiègne des préliminaires.
Le 28, Charles VII publie la trêve jusqu’à Noël ! Sont exclues de la trêve Paris et les villes qui commandent le passage de la Seine. Par contre, Charles reconnaît au duc de Bourgogne le droit de défendre Paris, s’il était attaqué !
215Charles est joué. Jeanne est trahie. Par qui ? Il semblait, écrit un chroniqueur, que le Roi fut conseillé au contraire de vouloir de la Pucelle, du duc d’Alençon et de ceux de leurs compagnons.
Jeanne, qui a en vain attendu Charles et qui apprend ces événements, mesure alors la trahison. Elle sait que Picardie et Artois sont tout prêts à se rendre. Ils ne désiraient, écrit un chroniqueur bourguignon, que de se rendre.
De cela, elle est bien informée. Il faudrait donc au plus tôt profiter de ce désarroi des provinces et de la capitale. Le duc d’Alençon envoie message sur message pour supplier le Roi de les rejoindre.
Le 29 août, lundi, Décollation de saint Jean-Baptiste, Charles se rend à Senlis à grand regret
.
Mais là s’arrête son effort.
Le 30 août, fête de saint Fiacre, et le 31, journées perdues.
Les Français, renforcés de compagnies de Liège, du Hainaut et du Barrois, cantonnent à Aubervilliers, Montmartre, Monceau et autres villages.
216Les chanoines de Notre-Dame, presque tous Français reniés
, décrètent qu’une messe sera célébrée chaque jour devant la Vierge, hors du chœur, pour éloigner le péril.
Le 1er septembre, fête de saint Leu et de saint Gilles, l’abbé à la biche blessée. Ne voyant rien venir, le duc d’Alençon court à Senlis, il arrache au Roi la promesse qu’il se mettra en route le lendemain.
Cependant Paris s’arme. Ce n’est pas le moment cette année de dresser devant Quincampoix le traditionnel mât de cocagne aux oies grasses ! On fortifie les portes par des boulevards. Aux maisons qui sont sur les murs on dispose des canons et sur les murs des tonneaux de pierres.
Le 2, le 3, le 4, rien ne vient. Journées gagnées par l’Anglais.
Le 5, lundi, le duc d’Alençon court à Senlis et fait tant et si bien que le Roi, enfin, se décide. Les chanoines de Paris accumulent les vivres sous les tours 217de Notre-Dame où ils se réfugieront.
Pour s’assurer leur pitance, ils vendent la statue d’or de saint Denis (sauf la tête) pour près de 30.000 saluts d’or.
Avec cela, ils pourront tenir !
Le mardi 6, enfin, Charles se met en route ! Manifestement, il a peur de Paris, qui lui rappelle les plus tristes souvenirs de son enfance. Les assassinats. La révolte. Sa fuite, il y a onze ans !
Il tremble d’affronter ce peuple violent.
Le mercredi 7, fête de saint Cloud, tandis que Paris processionne sur la montagne Sainte-Geneviève, pour apaiser la malice des ennemis
, le roi Charles arrive pour dîner à Saint-Denis. L’armée n’a qu’un cri : Jeanne mettra le Roi dedans Paris, s’il y tient !
Mais tout ce temps perdu, les Anglais l’ont gagné. Avec fièvre, ils se sont fortifiés. À la garnison de deux mille hommes, Bedford a envoyé un renfort de quatre cents soldats. On a consolidé les murailles, on a creusé les fossés. On a assuré l’artillerie de munitions. Jeanne, qui conduit des reconnaissances et soutient des escarmouches 218sous les murs, a bien vu ces travaux. Il faut donc à tout prix brusquer l’attaque.

Enfin les capitaines transportent leur quartier-général à La Chapelle et obtiennent l’ordre de l’assaut. Jeanne avec eux porte l’armée jusqu’à La Chapelle. Un corps sous le commandement de la Pucelle attaquera à l’aube par la Porte Saint-Honoré ; le duc d’Alençon avec un corps de réserve parera à toute sortie des Anglais.
Le 8 septembre, fête de la Nativité de Notre-Dame. Dans la nuit, près de 300 chariots ont véhiculé un gros matériel d’assaut, 219650 échelles, 4.000 claies. À l’aube les compagnies d’assaut sont en position, la préparation d’artillerie est déclenchée. L’artillerie anglaise contrebat mollement, faute de poudre. Jeanne se tient sur une butte, au Marché aux Pourceaux (avenue de l’Opéra). Elle mène en personne l’assaut qui est dur et long. Car la résistance s’acharne. Enfin les assaillants réussissent à mettre le feu à la Porte Saint-Honoré, et demeurent maîtres du boulevard et de la barrière. Jeanne jette alors ses compagnies sur les murailles. Elles traversent le premier fossé qui est à sec. Elles atteignent le second, malheureusement plein d’eau, sur lequel Jeanne fait jeter des fascines. Et elle va sommer elle-même les Anglais de se rendre.
Elle ne reçoit en réponse qu’une bordée d’injures. — Vous allez voir la vachère !
crie un archer anglais. Une décharge et Jeanne tombe, la cuisse traversée, son porte-étendard tué. Elle s’abrite derrière le dos d’âne du fossé. On veut l’emmener. Elle refuse et continue de presser l’assaut. — Aux murs, crie-t-elle, la ville est à nous !… Que le Roi se montre, supplie-t-elle, les bons Français qui sont dans Paris feront quelque 220chose cette nuit ! Que le Roi se montre !
Mais voilà la nuit. Le Roi est resté avec ses compagnies immobile sur les pentes de Montmartre ! Il fait de force emporter Jeanne à cheval. On la conduit jusqu’à La Chapelle, où à loisir La Trémoille trahissait. Au lieu d’envoyer le renfort à Jeanne, il a renvoyé les compagnies à Saint-Denis. Il a obligé le Roi à donner le signal de la retraite. En hâte dans la nuit, on a chargé les blessés sur les chariots. On a brûlé sur place le matériel d’assaut ! On a, dans le désarroi, laissé sur le terrain les saintes reliques ! C’est une affreuse débandade ! Et cependant, dit Perceval de Gagny, ils eussent gagné la ville, si on les eût laissé faire
.
— Par mon Martin, dit la pauvre blessée, la place eût été prise !
En effet, dans Paris, c’est la panique. L’attaque déclenchée à l’heure de la grand-messe a causé dans les églises une débandade affolée. Dans les rues ce n’est qu’une clameur : Tout est perdu, les Dauphinois sont entrés, sauvez-vous !
Les bourgeois se barricadent dans leurs maisons et s’attendent toute la nuit à l’incendie et au pillage.

222Le vendredi 9, de très bonne heure, Jeanne souffrant de sa blessure, supplie le duc d’Alençon de faire sonner les trompettes et de monter à cheval pour rejoindre Paris.
— Par mon Martin, jure-t-elle, je n’en partirai que n’aie la ville !
Justement arrive de Paris le baron de Montmorency, avec soixante-dix gentilshommes qui viennent servir le Roi. Jeanne triomphe des dernières timidités de son entourage et l’on se met en marche, lorsque le comte de Clermont et le duc de Bar viennent prier la Pucelle que, sans aller plus avant, elle retourne vers le Roi à Saint-Denis ! Les capitaines sont requis d’amener la Pucelle au Roi.
— Si je n’avais pas été blessée, dira-t-elle au procès, je ne serais pas partie. Les seigneurs m’emmenèrent malgré moi.
Jeanne, le cœur brisé, trouve le Roi aux mains de La Trémoille et de Regnault, occupé à faire célébrer des messes sur la tombe de son père, le roi Charles VI. Il est effrayé du sang versé. Cinq mille tués, dit-on ! Plus de mille blessés !
Il vient d’arriver une lettre du duc de Bourgogne qui promet au Roi de lui livrer la 223capitale. Le duc sollicite un sauf-conduit pour se rendre dans Paris et y préparer les esprits. Que souhaiter de mieux ? Tout heureux Charles peut donc en paix déposer, selon les usages de France, le sceptre et la couronne sur les tombeaux de Saint-Denis.
Jeanne pleure. Oui, il y a du sang ! Elle le sait bien, le sien d’abord. Mais c’est le dernier ! Et ce soir, s’il le veut, Charles entrera dans sa capitale et l’Anglais refluera, affolé, vers la Normandie, d’où Richemont va le jeter à la mer. L’affreux cauchemar touche donc à son terme : la guerre est finie demain !
Jeanne n’y tient plus. Jeanne s’échappe. Elle emmène d’Alençon, il y a un coup à faire : passer la Seine, sur le pont construit par le duc à Saint-Denis et surprendre Paris par la rive gauche. S’y jeter.
Le samedi 10, à l’aube, on part. Hélas, trop tard ! On est trahi. Le Roi, qui a su le projet de Jeanne, toute la nuit a fait dépecer le pont
. Jeanne, indignée, revient auprès du Roi qu’elle trouve, comme de juste, délibérant. Charles ne pense décidément qu’à la Loire ! Toujours 224la Loire ! Jeanne supplie. Elle tente de retarder ce départ. Les Voix lui disaient de rester à Saint-Denis.
Le 12, le duc de Bourgogne exige que Creil, Compiègne et Senlis s’ouvrent à lui, invoquant le traité signé avec Charles, qui lui en confie la garde.
Le mardi 13, au grand déplaisir de la Pucelle
, après-dîner, le roi Charles, triste et dolent de la perte de ses gens, s’en alla à Senlis pour guérir et médeciner les navrés. Et les Parisiens se reconformèrent les uns avec les autres, promettant que, de toute leur puissance, ils résisteraient jusqu’à la mort contre icelui roi Charles qui les voulait, comme ils disaient, du tout détruire.
Charles entrerait un jour à Paris, mais ce ne serait que le 12 novembre 1437, après huit années encore d’humiliations. Après combien de deuils ! Voilà ce que coûterait à la France la trahison de La Trémoille et de Regnault !
Jeanne, qui est déjà guérie, prend, avant de partir, le deuil des soldats.
Elle va à la basilique de Saint-Denis et

devant l’image de Notre-Dame dépose sur le tombeau du Saint tout son harnois 226blanc et l’épée qu’elle avait conquise sur un Anglais : Je le fis par dévotion, dira-t-elle à ses juges. C’est la coutume des gens d’armes quand ils sont blessés. J’avais été blessée. J’offris mes armes à Saint Denis parce que c’est le cri de France.
Oui, Jeanne, mais cette offrande des armes, c’était encore un augure.
Le lendemain, les Anglais, qui se sont rués sur Saint-Denis, sont fiers de découvrir le harnais blanc de Jeanne et d’emporter ce trophée.
Charles laisse le pays soumis aux bons soins de Regnault de Chartres qui s’installe à Senlis.
Le 14, fête de l’Exaltation de la Sainte Croix, douloureux souvenirs pour Jeanne qui se rappelle le 3 mai à Orléans.
On arrive à Lagny-sur-Marne.
Le 15, on est à Provins. On passe la Seine à Bray. Mais Sens refuse le passage de l’Yonne. On doit franchir à gué.
Par Courtenay, Châteaurenard, Montargis on descend de plus en plus vite vers la Loire.

Le dimanche 18 septembre, des lettres royales datées de Senlis étendent la trêve à Paris et à l’Île de France. C’est la renonciation officielle à tout espoir. Des trêves ! Toujours des trêves ! C’était donc prolonger la guerre.
En ce jour même, Bedford peut rentrer glorieux à Paris et faire, sur le grand autel de Notre-Dame, offrande d’une pièce d’or !
Le 20, le duc de Bourgogne quitte 228Hesdin pour aller à Paris. Flavy lui refuse le passage dans Compiègne.
Le 21 septembre, mercredi, fête de saint Mathias, apôtre, on arrive à Gien pour dîner. Enfin ! Charles se met à table.
À Gien ! Est-ce possible ? Jeanne est au désespoir. Journées affreuses où l’on vit, à rebours, les bonheurs de l’été !
Le mardi 27, on prie les saints Côme et Damien pour les navrés
.
Le 29, jeudi, triste fête de saint Michel. Jeanne repasse tous les souvenirs. Elle se rappelle cette autre qu’elle fêtait le 8 mai à Orléans !
Pendant ce temps, le duc de Bourgogne marchant sur Paris, est, comme il convient, bassement salué au passage par Regnault de Chartres.
Le 30, il entre solennellement fêté par les habitants. La municipalité de Compiègne, ayant reçu du roi l’ordre de s’ouvrir au duc de Bourgogne, envoie une ambassade à Charles VII pour le supplier de la laisser française.

Le 1er octobre, fête de saint Rémy, fête de son village. Quels souvenirs ! Sa petite enfance, toutes les belles images de Reims et de Domrémy ! Est-il possible que le grand évêque rémois abandonne Jeanne et le roi ?
À Compiègne la situation devient tragique. Flavy apprend que le roi ordonne la soumission au duc de Bourgogne. Il conseille aux habitants l’obéissance. Regnault de Chartres leur assure que le duc 230n’y sera que jusqu’à Noël, Compiègne s’obstine dans son refus. Flavy fortifie la ville.
Le 6 octobre, le cardinal de Winchester rejoint à Paris en belle compagnie
le duc de Bourgogne qui est proclamé lieutenant général du roi Henri VI. Voilà comment il ouvrait à Charles les portes de sa capitale ! Il peut maintenant rentrer en Flandre, songer à conclure son troisième mariage avec la fille du roi de Portugal et instituer l’ordre de la Toison d’or !
Charles VII, lui, licencie son armée. Le duc d’Alençon s’en va, ce dont Jeanne est fort moult ennuyée parce qu’elle l’aimait très fort et faisait pour lui ce qu’elle n’eut fait pour nul autre
.
Il passe quelques jours près de sa femme ; puis, rêvant d’un bel exploit qui délivrerait le Mont Saint-Michel, repart guerroyer à son compte en Normandie et dans le Maine. Il demande au Roi de lui donner la Pucelle qui depuis longtemps partage ce beau rêve. Mais Regnault et la Trémoille sont là. On interdit à Jeanne de bouger. Jeanne ne verra plus jamais son beau Duc !
231Alors il n’y a plus qu’à aller se reposer à Bourges où l’on est si bien ! Pauvre roi de Bourges ! Charles y emmène Jeanne. Il y retrouve la Reine. Jeanne logera chez noble dame Marguerite la Touroulde. On jouera aux dés. Jeanne a en horreur les dés. Jeanne monte à cheval. Jeanne va aux matines. À la Sainte Chapelle, Jeanne vénère un beau Saint Michel de vermeil et les reliques de Sainte Catherine, dans sa riche statue d’or. Jeanne aumône les pauvres :
— J’ai été envoyée, dit-elle, pour consoler les pauvres et les misérables.
Et les bonnes gens lui apportent des patenôtres à toucher :
— Touchez-les vous-mêmes, dit Jeanne, ils seront tout aussi bons !
Jeanne passe trois semaines à Bourges chez Marguerite La Touroulde, qui couche avec elle et l’a à sa table.
— Si vous ne craignez pas les assauts, Jeanne, c’est parce que vous savez bien que vous ne serez pas tuée !
— Pas plus sûre que les autres
, répondait Jeanne.
232Le 9 octobre, quelle triste fête de Mgr Saint-Denis, que Jeanne sait occupé de nouveau par les Anglais !
Le 11, c’est pour le roi un anniversaire dont le souvenir lui est très cher. Il y a sept ans, à La Rochelle, une maison s’est effondrée sous lui et il n’a échappé que par une protection miraculeuse de saint Michel. En reconnaissance, Charles a fondé au Mont une rente annuelle de 120 livres pour la célébration d’une messe solennelle en l’honneur de l’archange, pour la prospérité du royaume et pour le salut du Roi et de ses successeurs les rois de France
. Tous les jours, à l’issue de la messe conventuelle, on devra réciter le De profundis pour le repos de l’âme de son père et de ses ancêtres ; et l’on ajoutera une oraison pour les vivants et les morts.
Les regards de Jeanne et ceux du Roi ne quittent guère le saint Archange, patron de la dynastie.
C’est de Bourges précisément que le 16 avril 1423 Charles écrivait ces lignes pleines de confiance :
233Nous rappelant que ce moutier Saint-Michel au péril de mer, en merveilleuse révélation et surnaturels aides institué par le Seigneur et dédié à l’Archange béatissime, nos prédécesseurs très illustres l’ont entouré de vénération, visité en dévotion, enrichi de biens et orné de faveurs, mais de plus l’ont, en l’abondance de leur dilection, adjoint à la couronne de France en perpétuité et inséparablement.
Fidèles à leurs exemples, nous pensons digne que soit excitée la tendresse de notre dévotion envers ce moutier et qu’il sente les dons de la munificence royale pour l’accroissement plus heureux de notre état et le remède sempiternel de notre âme, en sorte que, par la conduite salutaire de cet Archange béatissime et son intercession très pieuse, que nous vénérons avec foi intime, nous méritions d’être utile au royaume et de triompher de nos ennemis !
Ah ! pourquoi Jeanne ne peut-elle courir rejoindre son duc et balayer les confins de Bretagne et de Normandie d’où les Anglais guettent le Mont sacré !
Le 16 octobre, c’est précisément l’anniversaire de la Consécration de l’église du 234Mont Saint-Michel et c’est grande fête, fête toute française, dans toutes les églises de Normandie, de Bretagne, de Poitou, de Berry. Jeanne la célèbre avec une croissante impatience.
Le jeudi 20, triste anniversaire de la mort du roi Charles VI.
Le comte de Clermont promet au duc de Bourgogne de lui livrer Compiègne qui demeure obstinée. Le duc a essayé d’acheter Flavy pour 30.000 écus et 1.000 livres de rente.
— La ville appartient au roi ; non pas à moi
, répond Flavy qui refuse.
C’est ce refus que le duc invoquera en avril 1430 pour rompre la trêve.
C’est pour cette fidélité obstinée que Jeanne aimera tant Compiègne. Amour qu’elle paiera de la vie.
Mais la Trémoille a toujours peur que Jeanne ne s’évade. La Trémoille a une idée. Il faut amuser cette fille le plus loin possible de Paris et de la Normandie. On va l’envoyer guerroyer sur la haute Loire ! On lui donne donc une petite armée pour l’occuper sans la rendre redoutable.

L’hiver est devenu très rude, La Trémoille est tranquille. Les bonshommes n’iront pas loin.
Jeanne ne se fait pas d’illusion. Elle part cependant et met le siège devant 236Saint-Pierre-le-Moûtier qui commande le Bec d’Allier. L’affaire est difficile et longue, car la garnison se défend courageusement.
Le 1er novembre, fête de Toutes Âmes, fête de tous ses Frères du Ciel
. Jeanne est encore tristement devant Saint-Pierre-le-Moûtier .
Le 2, Jour des Morts, Jeanne dans le camp fait prier pour les soldats morts pour .la France.
Elle finit par enlever Saint-Pierre-le-Moûtier. C’est son dernier succès. Alors, Jeanne supplie qu’on la laisse repartir en Île de France. Le Roi refuse et, insidieusement, semble-t-il, on la dirige sur La Charité-sur-Loire.
Le 9, de Moulins, elle écrit aux chers et bons amis de Riom, la capitale du duché d’Auvergne, pour leur demander poudre, salpêtre, soufre, traits, arbalètes, et autres munitions de guerre
. Et signe la lettre de sa main, car elle a appris à signer d’un beau trait clair et ferme.
C’est alors, sans doute, que préparant à 237Montfaucon-en-Berry son expédition sur La Charité, Jeanne voit survenir de nouveau ce Cordelier de Troyes, ce frère Richard, qui n’a décidément pas de jugement. Il s’est entiché d’une dévote, une Catherine, venue de La Rochelle, abandonnant mari et enfants, et racontant aux commères ses visions. À l’élévation de la messe, elle voit dans l’hostie des merveilles de hault secret
. Elle a mission, assure-t-elle, de par la Sainte Vierge, de demander au roi des hérauts et des trompettes pour faire crier que quiconque aurait or, argent ou trésor, le lui remette pour payer les soldats de Jeanne
. Et le pauvre frère Richard promène partout sa pécore. Il prétend même la conduire jusqu’au duc de Bourgogne pour conclure la paix !
— La paix, répond Jeanne avec colère, on ne l’aura qu’au bout de la lance !
Frère Richard, qui aime jouer les Vincent Ferrier, est furieux. Mais les saintes ont dit à Jeanne que l’affaire de la Catherine est toute folie et tout néant
.
On va bien voir ! Puisque les visions lui viennent de nuit, Jeanne prend la Catherine dans son lit et on attend.
À minuit, rien n’est venu, Jeanne s’endort.
238— C’est dommage, lui dit la Catherine au matin. La dame est venue plus tard et je n’ai pas voulu vous réveiller !
— Eh bien, on recommencera, dit Jeanne.
Cette fois, Jeanne dort dans la journée pour mieux veiller. Le soir, on se couche ; et d’heure en heure Jeanne demande :
— Viendra-t-elle point ?
— Oui, tantôt, disait la Catherine jusqu’au matin !
Jeanne renvoya la folle qui d’ailleurs ne se souciait pas de suivre Jeanne au siège de la Charité. Il fait trop froid, disait-elle.
Mais l’an prochain, la Catherine saura se venger devant l’officialité de Paris ! Elle traitera Jeanne de sorcière. Évidemment !
En attendant, et malgré le froid, Jeanne part avec le seigneur d’Albret pour La Charité. Mais elle marche sans enthousiasme et plutôt entraînée par les capitaines. Ses Voix se taisent.
Avec des moyens de fortune, elle investit la place que défend énergiquement un ancien garçon boulanger, Perrinet Grasset. On s’enfonce dans les tranchées. Guerre ennuyeuse. Longues nuits, jours vides.
239Le lundi 11, elle fête avec tristesse la saint Martin d’hiver. C’est un grand soldat du Christ et c’est par Mgr Saint Martin que Jeanne adjure. Elle a prié à Tours à son tombeau. Le saint est à cheval et d’un coup de glaive tranche son manteau que saisit un mendiant à la jambe coupée. Il fait froid cette année : que saint Martin lui donne du secours !
Mais le Roi n’envoie ni argent, ni vivres.
Le mardi 15 novembre, il s’est installé Mehun-sur-Yèvre, à quatre lieues de Bourges, et se calfeutre pour l’hiver.
Le lundi 21, c’est la Présentation de Notre-Dame. Jeanne lève ses yeux sur la petite image si touchante : La Vierge de douze ans, en surcot blanc, en longue robe rouge, couronnée, s’agenouille devant le prêtre, un clerc sonne les cloches à toute volée ! Elle aussi à 13 ans a fait sa Présentation. Elle s’offre encore.
Le mardi 22, fête de sainte Cécile. Jeanne regarde longuement cette palme de martyre.
240Orléans fidèle envoie quelques renforts et quelques approvisionnements.
Le jeudi 24 novembre, les bourgeois de Bourges rassemblent une somme de treize cents écus d’or pour envoyer promptement et sans délai
à Jeanne qui menace de lever le siège de La Charité. Beau geste, malheureusement impuissant.
Le vendredi 25, la sainte Catherine ! C’est grande fête pour Jeanne, car c’est sa grande amie céleste. Elle prie plus instamment que jamais. Sainte Catherine ne va-t-elle pas venir à son aide ? Jeanne regarde avec mélancolie l’annel qu’elle porte à l’index de la main gauche et qu’elle regarde si souvent au combat parce qu’il a touché sainte Catherine
.
À Melun, Charles VII prolonge les trêves jusqu’en mars !
Le dimanche 27, premier de l’Avent, de l’Attente ! Rorate, cæli, desuper ! [Cieux, répandez votre rosée !] Ah ! oui, que le Sauveur vienne ! Jeanne va faire un jeûne sévère.
Le mercredi 30, fête de saint André.

Encore un apôtre martyr. Faut-il toujours que les apôtres soient martyrs ? Mgr Saint Andrieu
, dont la croix rouge est l’enseigne de Bourgogne, ne pourrait-il hâter la paix avec la croix blanche des Armagnacs ?
Novembre s’achève dans le froid et la tristesse croissante. L’ennui dans les cagnas, les taudis
comme on disait. La pluie et la boue !
Et c’est Décembre.
Les souvenirs de la maison affluent. Ce n’est plus le temps de guerroyer.
Le 4 décembre, 2e dimanche de l’Avent, fête de sainte Barbe. Elle est à côté d’une tour à trois fenêtres où son père la tient enfermée. Qu’est-ce que cette tour présage ? Mais c’est la fête des artilleurs ; et Jeanne aime, après les chevaux, les artilleurs. Elle fait distribuer du vin de Touraine, du pinot ! Déjà !
Le 6, mardi, la saint Nicolas. Le bel évêque à barbe, le cuveau aux trois petits enfants ! Cette fois, c’est la Champagne. 243C’est la grande fête des garçons, là-bas. Jeanne songe à la cheminée aujourd’hui solitaire ; le père et la mère se chauffent et écoutent le vent qui s’engouffre dans la vallée. Il neige. Quand reviendra-t-elle auprès d’eux ?
Le jeudi 8, c’est la fête de la Conception de Notre-Dame, si chère à la Cour et au peuple de France. Tu, laetitia Israël. Oh ! que les Lys triomphent du Léopard !
Le 11, troisième dimanche de l’Avent, Gaudete ! Est-ce vrai que le Seigneur approche ? La France prie.
Le mardi 13, les consuls de Périgueux font célébrer une messe solennelle pour remercier Dieu et attirer ses bénédictions sur Jeanne qui assiège toujours La Charité.
Hélas ! les secours ne viennent toujours pas. Les hommes n’ont plus à manger. Jeanne a pitié. Elle n’a aucun moyen de combat. Rentrons chez nous
, dit-elle ! Elle lève le siège à grant déplaisance
. Et c’est, en abandonnant presque toute l’artillerie, le déménagement lamentable.
On marche la tête basse, dans les 244épaules à cause du vent. On rêve de bons cantonnements. C’est le temps où on tue le porc. On mange le boudin le dos au feu.
Jeanne, le cœur lourd, se dirige vers Bourges d’où elle va rejoindre le roi à Mehun-sur-Yèvre. C’est un beau château, une des plus belles maisons du monde
, assure Froissart. Charles y accueille Jeanne avec empressement. Il sait qu’elle souffre, il en est peiné. Il l’entoure d’une amitié qui se lamente de son impuissance. Mais Jeanne en est touchée, car elle sait que ce cœur est sincère.
Autour du pauvre roi, l’année s’achève dans les intrigues.
On ne parle que de la paix bourguignonne. Et Jeanne sait que c’est un piège où l’on veut amuser le roi
. Comment le lui faire comprendre ?
Le 18, quatrième dimanche de l’Avent ! Fête de l’attente de l’Enfantement.
Le 25, Noël et dimanche ! Jeanne est à Jargeau et fête Noël dans une grande incertitude. Comme elle serait mieux cette nuit avec ses petites amies Hauviette et 245Mengette à prier dans la petite église, comme l’an dernier, comme toujours ! Ici, frère Richard avec sa Catherine ! Jeanne lui conseille gentiment, puisqu’il fait si froid, de s’en retourner à son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants
. Dans quelle confusion, dans quel dégoût s’achève l’année glorieuse !

Le 26, 27 et 28, saint Étienne, premier martyr (il tient dans sa main une pierre), 246les saints Innocents, martyrs (des glaives et des mères en larmes), saint Jean, martyr ! Douce vierge, quel cortège de palmes autour de cette crèche ! Que de sang autour de cette espérance !
Faut-il toujours que les Rédemptions se paient à ce prix ? Qui sait ?
Alors, Jeanne revoit cette chevauchée de mille lieues, ces six mois où le sacre fait un sommet de splendeur, suivi de ces six mois d’amertume. Et cependant, il s’en est fallu de si peu que cette Noël elle la célèbre dans Paris délivrée, et que le roi Charles ne soit aujourd’hui acclamé par toute la France, et rétabli dans son royaume !
Il se cache à cette heure, inquiet dans un château solitaire, guettant un geste pacifique du puissant duc de Bourgogne, qui là-bas dans ses Flandres prépare à Bruges ses noces et rumine le lancement orgueilleux de sa Toison d’Or. Il a fait passer, justement par Domrémy, sur la route ferrée qui longe la maison de Jeanne, le lourd convoi, escorté à grande compagnie, de ses richesses. Quinze chariots remplis de tapisseries, harnais de joute 247et joyaux, vingt-trois chariots de dames
sont partis de Dijon vers les Flandres. Il a envoyé Jean van Eyck, son varlet de chambre et excellent maître en art de peinture peindre bien au vif
sa fiancée l’infante de Portugal.
Charles VII voudrait bien donner à Jeanne la preuve d’une gratitude princière et finir l’année royalement ; mais lui, le pauvre roi de Bourges, que peut-il faire ? Un cordouennier qui lui avait chaussé un housel, ne l’a-t-il pas déchaussé parce qu’il n’était pas payé comptant ! Il en est à faire recoudre des manches à un vieux pourpoint et à mettre en gage aux mains de la Trémoille, pour 300 moutons d’or, son heaume doré ! Ce n’est pas le moment de songer aux brillantes fêtes, dont il aurait cependant le goût.
Cependant, il se souvient qu’il est roi de France, et tout ce qu’un roi de France peut faire, il le fera. Naïvement. De son mieux.
Le jeudi 29, à Mehun, fête de saint Thomas Becket, martyr. Charles remet à Jeanne des lettres solennelles, munies du grand scel de cire verte, sur double queue 248en lacs de soie rouge et verte. Par devant l’évêque de Séez, le sire de La Trémoille, et le vieux chancelier Le Masson, ami de Jeanne, Charles déclare qu’il ennoblit Jeanne la Pucelle, son père Jacques, sa mère Isabelle et ses frères Jacquemin, Jean et Pierre, dit Pierrelot, ainsi que toute sa parenté présente et à venir.
Même, s’il est une machination de La Trémoille qui la persécute de prévenances et d’honneurs
, le geste est d’une si touchante impuissance que Jeanne en est émue.
Dans quelques jours, lorsqu’il aura été enregistré à la Cour des Comptes, Jeanne enverra à Domrémy un chevaucheur, ses frères aussi, glorieux, porter là-bas le noble parchemin.
Pour elle, elle n’en garde que ces quelques mots de tendresse dictés par son Roi. Charles, dans le préambule solennel l’a appelée Notre chere et bien-aimee Jeanne
. Il a dit les grâces innombrables et éclatantes accordées par la magnificence divine
, et timidement il a ajouté ces deux mots : amplificari speratas
[voir s’accroître ses espérances]. Ils sont les plus précieux à Jeanne : l’espérance des grâces plus considérables !

250Rien ne pouvait lui être plus doux que cette allusion à ses propres rêves.
Là est sa vraie joie de Noël.
Et voilà le 31 décembre, la saint Sylvestre ; ce dernier jour si court, cette dernière niât si longue de l’année !
Jeanne prie plus seule que jamais.
Jeanne songe à la maison lointaine, à la France encore endeuillée. Que sera l’année qui vient, où la finira-t-elle ?
Cette fin de 1429 qui meurt aujourd’hui est déjà si mystérieuse ! Qui l’éclairera sur ses doutes ? Frère Pasquerel lui-même pourrait-il comprendre ? Que pourrait-il répondre ?
Les saintes sont ses seules amies. Jeanne prie.
Toute seule.
251Jeanne, où vous finirez l’année qui vient et l’autre ensuite, vous ne le saurez pas ce soir. C’est le secret du Seigneur. Sachez seulement que votre Seigneur ne faillira pas.
Jeanne, vous avez appris à votre Roi sur lui une chose très secrète ; plus tard, vous en saurez sur vous une plus secrète encore.
Voyez-vous, Jeanne, quand une Jeannette de dix-sept ans a fait un roi et refait une France ; quand Dieu s’est servi pour ces miracles-là d’une petite fille, Dieu l’aime trop, Jeanne, pour l’abandonner ensuite à des cavalcades et à des vieillesses bourgeoises. Il l’aime trop pour la laisser vieillir à la cour d’un Roi en tête à tête avec Antoinette de Maignelais. Il l’aime trop pour la laisser vieillir à Orléans, où vous venez pour soixante ans de louer cet hôtel en la rue Aux Petits Souliers. Trop pour la laisser vieillir à Domrémy même, à servir ses père et mère
, votre plus beau rêve. Trop pour la laisser mourir parmi ce bon peuple
de Crépy-en-Valois, et dormir en un petit cimetière d’Île de France, au pied d’un clocher paysan.
252Jeanne, celle-là, votre Sire la veut corps et âme, vous entendez, corps et âme, toute jeune, pour Lui tout seul.
Vous n’allez pas comprendre : Il veut en faire une petite sainte. Comme sainte Catherine, comme sainte Marguerite.
Laissez-le faire, Jeanne.
Et puis quand Il a donné à une France ce qu’il lui a donné, sachez qu’Il l’aime trop, elle aussi, Jeanne, pour ne l’illuminer que de votre gloire de petite fille victorieuse. Il veut lui donner plus que votre sourire de Reims. À elle et à vous, Il veut donner plus que le sacre du Roi, qui est un sacre de sainte Ampoule : votre sacre à vous, Jeanne.
Le lieu, le temps, le mode, c’est son secret. Mais c’est vers ce sacre qu’il veut que maintenant, hardiment, virilement
, comme vous disiez à votre gentil Roi, vous-mêmes marchiez. Ne craignez pas, Jeanne, Il vous y conduira sûrement.
Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite ne redisent ce soir que la vieille parole :
Fille de Dieu, va ! va ! va ! Je te serai en aide. Va !
253Envoi
Petits frères de Jeanne, recueillez-vous ce soir pour prier avec elle.
Et comprenez que si Dieu vous aime beaucoup Il vous fera peut-être remporter de grandes victoires, joyeuses. Mais, qu’au delà de ces triomphes, il y a de bien autres sommets.
Comme on y monte, et comme on y triomphe, Jeanne elle aussi, en 1430 et en 1431, vous l’apprendra.
Notes
- [1]
D’Achery, Spicilegium, t. III, p. 117 et 115. Dans le procès Guillaume Manchon dit que Nicolas Loyseleur se déguisa pour tromper Jeanne, et feignit être de Lorraine et de obœdientia regis Franciæ. Jeanne crut en effet qu’il était : de sua Patria et de obœdientia regis. Et Jeanne au procès fit une déclaration que le scribe latin traduit ainsi :
Et pourquoi les Anglais ne quittaient-ils pas la France et n’allaient-ils pas ad suam Patriam
(Quicherat, III, 141 et 48). Jeanne a certainement dit : leur pays. - [2]
Denifle, Désolation…, I, 533.
- [3]
Quicherat, I, 126.
- [4]
Les villages payaient appatis à une garnison qui se chargeait de les protéger.
- [5]
Denifle, Désolation, II, 373.
- [6]
Cf. Champion, Procès de Jeanne d’Arc, II, LXXXIV.
- [7]
Composé entre 1422-1430. Voir Gerson, Opera, IV, 744. Champion, Ibid., p. XCIII.
- [8]
Il y a des incertitudes sur la date du voyage de Poitiers, que plusieurs fixent aux environs du 15 mars.
- [9]
La Chronique de la Pucelle affirme que la lettre ne fut envoyée de Blois, qu’un mois plus tard. C’est possible.
- [10]
C’est alors sans doute qu’elle leur envoie la lettre écrite le 22 mars.