Épopée
Jeanne d’Arc Épopée ornée d’images extraites du film Joan of Arc
avec Ingrid Bergman
Joan of Arc avec Ingrid Bergmanpar
(1949)
Avant-propos
5Puisque aucune image prise sur le vif ou feinte par la création d’un artiste ne nous apporte le vrai visage de Jeanne, c’est qu’il est vain de le chercher parmi les morts. Si la pierre et le bois défaillent, peut-être un visage vivant recevra-t-il d’un cœur fervent une ressemblance. Les lèvres et les yeux sont sans doute plus riches d’expression que les instruments inertes. C’est ce qui a fait oser ce livre d’images.
7Jeanne, fille de Dieu
Dix-sept ans. Il m’a fallu les furieuses batailles de Verdun, en avril 1916, pour réaliser que Jeanne avait mené des armées au combat, âgée de dix-sept ans et quatre mois. Quand devant les forts de Tavannes et de Vaux, j’ai vu, éperdus sous les barrages, blessés, pleurant et appelant leur maman dans la nuit, les jeunes soldats de la classe 16 — des hommes de vingt ans — j’ai soudain mesuré le miracle de cette fille menant l’assaut des Tourelles ou la charge de Patay, alors qu’elle n’avait pas dix-huit ans.
Quand, à Rouen, elle fit pâlir les vieux docteurs de l’inquisition, elle comptait tout juste dix-neuf ans. Et avant ses vingt ans elle s’était inscrite dans l’Histoire. Et non pas seulement de France et d’Angleterre.
Car, la voici aujourd’hui présentée à toutes les nations. Quand ils la verront se battre et mourir, les hommes devront se souvenir que c’était une enfant
. Il y a là de quoi bouleverser les sagesses. On s’étonne de sa jeunesse, écrivait Gabriel Hanotaux. Eh ! c’est parce qu’elle était jeune ! pensez-vous qu’un vieux théologien ou un homme d’armes rompu sous le harnois eusse gardé de tels dons, à supposer qu’il les eusse reçus ? La jeunesse seule, l’enfance a cet élan, cette légère et allègre abnégation, ce débordement de vie qui fait reculer la mort.
Il faut aller plus profond en ce mystère. Jeanne a été condamnée par des hommes, soi-disant justiciers de Dieu, parce qu’avec une intrépidité à leurs yeux sacrilège cet enfant proclama que Dieu seul est Seigneur. Saisie par sa puissance inexorable, elle n’a plus donné un regard d’attention aux hommes. Oui, disait-elle, mais Messire premier servi.
On doute qu’elle soit une martyre ? mais qu’ont dit de plus les Étienne, les Polycrate ou les Irénée ?
Fais-les taire
, disaient les sages d’Israël, furieux d’entendre les enfants crier la royauté du Christ. — Mais s’ils se taisaient, répondait Jésus, les pierres crieraient.
Les sages de Rouen juristes et politiciens ont voulu étouffer aussi la voix de cette enfant. Mais haute et claire, elle domine leurs conciliabules et leurs colères. Sous les hommages mêmes, il n’est plus possible de l’étouffer.
8De Domrémy à Vaucouleurs
Janvier 1425. Jeanne a treize ans. Elle est la fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, pauvres cultivateurs de Domrémy, le dernier village soumis au Roi de France sur la Meuse, aux confins de la Lorraine. Par les bandes bourguignonnes, il a été pillé, incendié. Et l’on tremble sans cesse sous de nouvelles menaces. Jeanne a connu l’exode, la misère, la faim, les morts. Elle en a le cœur déchiré. Mais ce n’est pas de pleurer qu’il s’agit. Dieu lui signifie son vouloir. C’est elle qui ne sait ni A ni B, ni chevaucher, ni mener la guerre, qui doit aller en France et la sauver. Quatre ans Jeannette se débat contre l’assaut, sans pouvoir se confier ni à sa mère, ni à son père, ni au curé qui la traiterait de folle, elle soutient toute seule le combat. Elle pleure, elle communie, elle ne dort plus, elle supplie qu’on l’épargne. Mais la voix est inexorable.
En 1428, elle a 16 ans, elle s’enfuit chez son cousin Durand Lassois, le suppliant de la conduire au capitaine de Vaucouleurs. En ricanant celui-ci la renvoie à ses vaches. De retour, sa mère pleure, son père est furieux et jure de la noyer dans la Meuse.
Tout à coup nouvelle panique, nouvel exode. Les incendies flambent à l’horizon. Quand on rentre à Domrémy les moissons, les maisons, l’église sont brûlées. Les cadavres de bêtes puent dans les étables. Les voix se font terribles, elles reprochent à Jeannette ses retards.
Les nouvelles de France sont de plus en plus sinistres. Demain y aura-t-il encore une France ? Faudra-t-il donc, demandent les bonnes gens, que le Roi soit chassé du royaume et que nous soyons anglais ?
Les hommes les plus sages disent : Qu’importe ! Il faut en finir avec la guerre. Après tout, le Roi Henri d’Angleterre est un Normand. Pourquoi ne pas s’en tenir au traité signé à Troyes en 1420, qui reconnaît cet Henri comme régent de France et héritier de Charles le fou. Le soi-disant dauphin Charles, déclaré bâtard par sa propre mère, n’a qu’à disparaître et laisser la France en paix. D’ailleurs Paris, la Normandie, les Flandres, la Picardie, la Champagne, la Guyenne sont occupées. La Bourgogne est ralliée aux Anglais. Le Parlement, l’Université, les États Généraux ont contresigné le traité. Le Roi d’Angleterre, Henri VI, sera sacré Roi de France. C’est la paix finale.
10C’est devant ces abdications qu’une fille de dix-sept ans, du fond de son village se dresse. Et, soulevée par la révolte d’un peuple qui ne veut rien savoir, prononce le non
qui renversera l’Histoire.
Le plus juridiquement authentique traité, elle le déchire. Quand un peuple est trahi par ses princes — un Roi fou et une Reine sans mœurs — il n’est pas lié par leurs signatures infâmes. Là où docteurs et politiciens s’empiergent dans la casuistique, une paysanne, sur l’avis de Dieu, tranche tous les filets du droit légal, pour proclamer le droit naturel et divin. Il n’y a que des regards d’enfant pour traverser ces ténébreuses politiques. Dieu n’admet pas que, par la complicité des vieillards prévaricateurs, l’iniquité réelle triomphe sous les dehors de la justice. Jeanne ne sera pas tant victorieuse au champ de bataille, où d’ailleurs elle succombera, que victorieuse sur le chemin divin de la vérité et du droit. Elle commande à l’histoire. Par elle va bientôt se refaire une France libre, mais elle a fait beaucoup plus. Ayant flétri les mensonges des scribes, elle a, comme le disait Gabriel Hanotaux, relevé le monde du péché de veulerie
. Telle est sa vraie victoire.
11Paroles de Jeanne
Autre personne que ma mère ne m’apprit ma créance.
Ma mère m’a appris à coudre et je ne cuide point qu’il y eut femme dedans Rouen qui m’en sut apprendre aucune chose.
Dès l’âge de treize ans j’eus révélation de Notre Seigneur par une voix qui m’enseigna à me gouverner. La première fois j’ai eu grand peur. La voix vint vers midi, au temps d’été. J’étais au jardin de mon père, en un jour de jeûne. Elle vint du côté droit, vers l’église. Et il y a toujours grande clarté du côté de la voix.
Quand je l’eus oui par trois fois je connus que c’était la voix d’un ange… Il me disait que je devais fréquenter l’église… Puis qu’il était nécessaire que j’aille en France. Elle me disait deux ou trois fois la semaine de partir pour la France et qu’il fallait que je me hâte, que je lèverai le siège devant Orléans.
Il s’en fallut bien peu que mon père et ma mère ne perdissent le sens quand je partis à Vaucouleurs. Mais puisque Dieu le commandait, si j’eusse eu cent pères et cent mères et si j’eusse été fille de Roi, si fussé-je partie !
Il faut que je sois près du Roi, dussé-je m’user les jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni Roi, ni duc, ni fille du Roi d’Écosse ne peuvent recouvrer le royaume de France.
J’aimerais mieux filer près de ma pauvre mère, parce que ce n’est pas mon métier. Mais il faut que j’aille. Je le fais parce que Messire veut que je le fasse.
Je crois aussi fermement les dits et faits de Saint Michel qui m’est apparu, que je crois que Notre Seigneur Jésus Christ souffrit mort et passion pour nous.
12Vaucouleurs, janvier-mars 1429
Va, va, va, fille de Dieu, hâte toi.
Aux derniers jours de janvier 1429, Jeanne s’enfuit. Adieu le père et la mère, les frères et les sœurs, les amis, la Meuse, la maison. Adieu tous ! Jeanne s’enfuit.
Séances atroces en face de Baudricourt qui résiste toujours. Jeanne n’en peut plus. Le temps lui dure comme à une femme enceinte
. Les journées sont sans fin chez ses bons amis Henri Le Charron et sa femme Catherine. Tous les matins elle est aux messes dans l’église. Souvent elle descend dans la crypte de Notre-Dame des Voûtes et l’on admire comme elle prie. Quand Jeanne vint chez nous, déposera Le Charron, elle portait une robe rouge. Elle disait : Il faut que j’aille vers le gentil dauphin. C’est la volonté de Messire le Roi du ciel.
Elle est restée chez nous, ajoute Catherine, environ trois semaines en plusieurs fois. Elle était simple, bonne, douce, fille de bonne nature et de bonne conduite. Elle aimait filer et filait bien.
Cependant les nouvelles du royaume sont plus tragiques que jamais. Il n’y a plus qu’Orléans pour tenir. Les Anglais vont forcer le passage de la Loire et ce sera fini. Jeanne livre un suprême assaut et enfin Baudricourt cède.
À la tierce fois, il me reçut et me bailla des gens pour me mener en France. Quand je partis de Vaucouleurs je pris habit d’homme, et je pris une épée que me bailla le sire de Baudricourt sans autre armure. J’étais accompagnée d’un chevalier et quatre autres hommes… Il fit jurer à ceux qui me menaient qu’ils me mèneraient bien et sûrement. Et quand il partit il me dit : Va-t-en et en advienne ce qu’il pourra advenir. C’est le 23 février. Je lui dis : En nom Dieu je ne crains point les gens d’armes, car ma voie est ouverte. Et s’il y en a sur ma route, Dieu Messire me fraiera ma voie jusqu’au Dauphin, car c’est pour cela que je suis née. Ce même jour je couchais dans l’abbaye de Saint-Urbain, puis je passai à Auxerre où j’ouïs la messe en la grande église et j’avais souvent mes voix avec moi.
21De Vaucouleurs à Chinon
Évitant les villes dangereuses, Chaumont, Bar, Troyes, et les ponts gardés, chaque jour c’est une nouvelle rivière à franchir à gué. Pour fuir les regards on brûle les auberges. On marche de nuit. Par des étapes de douze à seize lieues, enfin on touche Gien sur la Loire et le samedi 5 mars on couche à Sainte-Catherine-de-Fierbois. J’écrivis à mon Roi des lettres en lesquelles je lui demandais d’entrer dans la ville où il se trouvait. J’avais fait un voyage de cent cinquante lieues pour le voir et lui être en aide, et je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. J’ai mis, il me semble, dans ces lettres, que je reconnaîtrai mon Roi entre tous les autres. À Sainte-Catherine-de-Fierbois j’ai entendu trois messes le même jour ; après j’allais à Chinon.
C’était le dimanche de Lætare Jérusalem.
Je vins en cette ville vers midi et me logeais dans une hôtellerie.
Jeanne tombe dans une ville qui est à la fois quartier général, cour, et capitale dérisoire. Autour d’un Dauphin qui ne croit plus à rien ni d’abord à lui-même, se pressent avec La Trémoille et Regnault de Chartres des politiciens, jaloux les uns des autres, et avides de bénéfices, des capitaines en congé, sans armées, sans espoirs, des princesses légères et ne rêvant que fêtes. Nul ne semble se soucier d’Orléans qui agonise, ni prévoir qu’avec la chute de cette place, toutes ces frivolités s’achèveront dans le désastre.
Quant à l’immense détresse du pays, nul ne semble en être ému. Et cependant quelles horreurs : Dieu sait les tyrannies qu’a souffertes le pauvre peuple de France, écrivait Jouvenel des Ursins. Hélas ! douce France, douce ville de Paris. Toute la beauté de France s’en est allée… Et ceux qui autrefois ont vu la France en fleurs et la glorifiaient, de présent s’en moquent… et la pauvre France demeure gémissante et pleurant… Hélas ! Sire, regardez l’affliction de notre pauvre France ! Hélas ! se dit France, le Roi qui est mon souverain Seigneur a mis un filet en mes pieds… Et vous l’avez laissée, à savoir France, tellement malade… Et pour ce France pleure. Hélas, se dit France, oyez tout ce peuple… Regardez comme je suis tribulée jusques au ventre et au cœur.
24L’entrevue de Chinon, avril 1429
Le mardi 8 mars, après dîner, dit Jeanne, j’allai au châtel trouver le Roi
. Charles s’est dissimulé dans cette foule de princes et de grandes dames, mais Jeanne, alla droit à lui et, s’arrêtant à la longueur d’une lame, elle ôta son chaperon et fit les révérences d’usage, comme si elle eut vécu constamment à la cour
.
Dieu vous donne bonne vie, gentil Roi
, dit Jeanne.
Mais je ne suis pas le Roi.
En nom Dieu, gentil Prince, vous l’êtes et non un autre… j’ai nom Jeanne la Pucelle et le Roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims, et serez lieutenant du Roi des cieux qui est Roi de France… Et si vous me baillez gens je ferai lever le siège d’Orléans… C’est le plaisir de Dieu que les Anglais s’en aillent en leur pays et, s’ils ne s’en vont, ils ne s’en mescherraient… Pourquoi ne me croyez-vous pas ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple. Car Saint Louis et Saint Charlemagne sont à genoux devant lui, faisant prière pour vous… Sire, si je vous dis des choses si secrètes qu’il n’y a que Dieu et vous qui le sachiez, croirez-vous bien que je suis envoyée par Dieu ?
Quel était ce secret ? Les juges de Rouen ne réussirent pas à l’arracher à Jeanne prisonnière. Il semble bien cependant qu’elle assura Charles de la légitimité de sa naissance. Aux doutes qui torturaient le Dauphin, Jeanne lui aurait dit, au témoignage du frère Pasquerel : Moi, je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils de France.
En tous cas, malgré les défiances sournoises de la Trémoille et de Regnault de Chartres, Charles fit confiance à Jeanne. Néanmoins il décida de la soumettre à un tribunal composé de théologiens, de parlementaires et de docteurs d’université qui, pendant trois semaines, soumit Jeanne à de minutieuses enquêtes. Présidé par l’archevêque de Reims, chancelier du royaume, ce tribunal finit par rendre sa sentence ; n’ayant trouvé en Jeanne que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté et simplesse
, le grave magistrat Mathieu Thomassin conclut : Le Roi ne la doit point empêcher d’aller à Orléans avec ses gens d’armes, mais la doit faire conduire honnêtement en espérant en Dieu, car, la douter ou délaisser sans apparence de mal, serait répugner au Saint Esprit et se rendre indigne de l’aide de Dieu.
29Paroles de Jeanne
Mes maîtres, il y a plus au livre de Notre Seigneur qu’au vôtre. Messire a un livre où nul clerc n’a jamais lu, si bon fut-il en cléricature.
Je ne sais ni A ni B mais je sais que je viens de la part du roi des cieux pour faire lever le siège d’Orléans et mener le Dauphin à Reims, afin qu’il y soit couronné et sacré.
Je suis lasse de tant d’interrogatoires. On m’empêche de faire pourquoi je suis envoyée. Il est urgent de besoigner. Le moment d’agir est venu.
On lui objecte que, si c’est le plaisir de Dieu que les Anglais s’en aillent, elle n’a donc point besoin de gens d’armes pour les déconfire. — En nom Dieu, répond Jeanne, les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire.
Quelle langue parlaient vos voix ?, lui demande Pierre Séguin, brave Limousin patoyant : — Une langue meilleure que la vôtre, répliqua Jeanne.
Qu’on me donne le nombre d’hommes qu’on voudra et je ne doute pas que ainsi ne soit fait. Je suis vierge. À une pucelle les habits des deux sexes conviennent également. Si Dieu m’a commandé de prendre et de garder l’habit d’homme, c’est que je dois porter les armes que portent les hommes. (Témoignage recueilli par le Pape Pie II.)
Et ainsi quand je serai entre les hommes en habits d’hommes, ils n’auront pas concupiscence mauvaise à mon sujet, et il me semble que je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.
32Vers Orléans, avril-mai 1429
Sur les témoignages des juges de Poitiers, le conseil du Roi décide Charles à confier à Jeanne la mission de ravitailler Orléans aux abois. La Reine Yolande, enthousiaste, fait rassembler du blé et des hommes. Charles constitue la mission [maison] militaire de Jeanne. Jean d’Aulon le plus sage et le plus recommandable chevalier
commandera sa maison. Un armurier de Tours lui fabrique une armure et Jeanne fait bénir à Sainte-Catherine-de-Fierbois l’épée de ses victoires. Son meilleur compagnon c’est, désormais, le jeune duc d’Alençon. Son beau duc
comme elle dira, qu’elle avait accueilli par ces paroles : Vous, soyez le très bien venu. Plus il y en aura ensemble de sang royal de France, mieux en sera t-il.
C’est sa première victoire : rassembler autour d’elle tous les bons français. Du Puy, où ils ont trouvé leur mère en pèlerinage, les compagnons de Jeanne, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy ont ramené frère Jean Pasquerel qui sera désormais son chapelain. Le Roi et le duc d’Alençon lui donnent de beaux chevaux qu’elle aime passionnément : Elle chevauchait les coursiers noirs, de tels et de si malicieux qu’il n’était nul qui bonnement les osât chevaucher, note le greffier [de] La Rochelle.
Ce qui lui est le plus cher, c’est le bel étendard blanc semé de lys d’or que Jeanne fait peindre et broder, d’un côté avec un Christ de gloire, tenant d’une main le monde et de l’autre bénissant une fleur de lys que lui présente un ange. Sur l’autre face, l’écu de France, soutenu par deux anges. C’est cet étendard qu’elle aimait quarante fois
plus que son épée.
Peu à peu un grand rassemblement de soldatesque a afflué vers Blois, mais quelle tourbe ! Autour d’aventuriers ce sont des bandes en désordre pillardes et paillardes à souhait. Mais cette armée doit être l’instrument des œuvres de Dieu. Le premier soin de Jeanne sera d’en refaire des chrétiens dignes de leur mission. Peu à peu les ribaudes disparaissent ; soûleries, jurements, rixes font place à une discipline joyeuse. Jeanne sent qu’avec ces Français-là elle peut marcher sur Orléans.
33La délivrance d’Orléans, 7-9 mai
Le 28 avril, un énorme convoi de ravitaillement a pris la route et s’avance le long de la Loire. Par miracle, échappant aux bastilles anglaises, le convoi réussit à traverser la Loire, en amont des Tourelles et pénètre dans la ville par la porte de Bourgogne. Le bâtard Jean d’Orléans, qui commande la ville, tient absolument à faire entrer Jeanne dans la place qui l’accueille dans les transports.
Des garnisons amies accourent de Montargis, de Gien, de Châteaudun, de Châteaurenard. Les vivres affluent avec l’artillerie. La ville et l’armée sont en grand émoi. Jeanne peut difficilement en contenir l’impatience. Premières escarmouches contre les bastilles anglaises, et un premier triomphe qui chasse les Anglais de Saint-Loup.
Mais il faut en venir à l’action décisive. Jeanne renouvelle auprès des Anglais ses sommations. C’est la troisième fois. Mais la dernière. Désormais ce sera la bataille qui décidera.
Seules les insultes répondent à ses propositions pacifiques : Paillarde, vachère, que l’on brûlera, si elle tombe en leurs mains.
Jeanne pleure et prie. On vient de fêter l’Ascension, 5 mai. En toutes les églises, bourgeois et soldats, enfants et femmes, communient autour de Jeanne.
Et le 7, traversant la Loire, Jeanne entraîne l’armée contre les retranchements anglais. La résistance est acharnée. Trois et quatre fois l’assaut est repoussé. Alors, saisissant une échelle, Jeanne bondit vers les remparts. Une grêle de projectiles la jette dans les fossés l’épaule traversée par un trait. Elle refuse de laisser charmer
sa blessure par des sortilèges. Mais s’étant fait panser et s’étant confessée, faisant de nouveau manger les hommes et boire : Dedans, enfants, ils sont vôtres, j’en suis sûre. Quand vous verrez flotter mon étendard vers la bastille, ruez-vous, elle est à vous !
Derrière elle, les Français franchissent les fossés, et les Anglais ne se défendent plus maintenant qu’à la lance et au bâton. Ils abandonnent bientôt la muraille, et le pont s’effondre, entraînant Glasdale avec ses hommes dans la Loire. C’est une première grande victoire. Mais demain sera la journée décisive.
34Le 8 mai, dimanche, apparition de Saint-Michel, Jeanne fête dans son cœur le grand archange victorieux qui, depuis Domrémy et Vaucouleurs, l’a menée impérieusement au combat. La délivrance d’Orléans, tant de fois promise, voilà qu’elle doit s’accomplir et ce sera le miracle décisif. Jeanne dispose son armée pour la bataille en terrain libre. Car, les Anglais eux aussi sont sortis des bastilles et offrent une bataille rangée. Jeanne, à cause de sa blessure n’a pu revêtir sa cuirasse, mais à cheval range ses compagnies. Les aumôniers préparent l’autel, face aux Anglais. Et tandis que Jeanne communie, un immense cri s’élève de l’armée : les Anglais refusant la bataille se forment en colonne de route et abandonnent le terrain !
En mon Dieu, dit Jeanne, ils s’en vont. Laissez-les. C’est dimanche. Nous les aurons une autre fois. Allons chanter le Te Deum.
Alors se forme une immense procession qui se développe dans la ville au chant des Psaumes ; au cloître Sainte-Croix, à Saint-Paul, à Notre-Dame des Miracles, toute la journée Orléans sauvé fêtera sa libération.
Orléans, durant trois jours, jubile. Et le Roi n’en croyant pas son bonheur, accourt au devant de la Pucelle, jusqu’à Tours. Toute la France est dans l’enthousiasme, tandis que l’Angleterre, frappée au cœur, semble-t-il, sent la victoire lui échapper. Ce ne sont que déserteurs qui refusent de s’embarquer.
Dans ce désarroi, Jeanne n’a plus qu’un objectif : foncer sur Reims, au travers d’un pays encore occupé par les Anglais, mais jouer d’audace, et, avant que l’ennemi ne se ressaisisse, faire connaître à la chrétienté que la France a son Roi, consacré dans la cathédrale des sacres, sous le nom de Charles VII.
Le secret des triomphes d’hier et de demain, il est dans la plus belle page écrite en français par cette paysanne, en qui le sentiment de la race s’allie merveilleuse ment avec l’inspiration divine :
35Lettre aux Anglais Paroles de Jeanne
Toi, Roi d’Angleterre et toi, duc de Becquefort, qui te dis régent de France, vous, Guillaume de la Polle, comte de Suffort, Jean, sire de Talbot et Thomas, sire d’Escalles, qui te dis lieutenant du duc de Becquefort, faites raison au Roi du de ! de son sang royal. Rendez à la Pucelle envoyée de Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Car elle est venue ici de par Dieu réclamer tout le sang et droit royal, et prête de faire paix, si raison lui voulez faire, vous déportant de France et payant le Roi de ce que vous l’avez tenue.
Et vous tous, archers et compagnons de guerre, gentils et autres, étant devant la ville d’Orléans, partez-vous de par Dieu et vous en allez en votre pays. Et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui brièvement vous visitera à votre grand dommage. Et toi, Roi d’Angleterre, fais ce que je t’ai écrit. Que si tu ne le fais, je suis chef de guerre, ayant puissance et mission de Dieu de bouter et chasser forciblement tes gens partout où je les atteindrai en terre de France. Veuillent ou non. Que s’ils veulent t’obéir, j’aurai merci d’eux. Et sinon, je les ferai occire.
Je suis venue ici de par Dieu, le Roi du ciel, pour vous bouter hors de toute France, encontre tous ceux qui voudront faire trahison, malengin ou dommage au royaume très chrétien de France.
Et ne mettez en votre opinion que vous tiendrez jamais le royaume de France de Dieu, le Roi du ciel, fils de Sainte Marie. Mais le tiendra Charles, vrai héritier, veuillez ou non. Car Dieu, le Roi du ciel, le veut ainsi. Et ce lui est révélé par moi, qui suis Pucelle, 36et qu’il entrera à Paris à bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous ferrons dedans à horions, et si ferons un tel chahut, que encore à mille ans que en France ne fut fait si grand. Faites donc raison.
Et croyez que le Roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne pourrez livrer d’assauts à elle et à ses bonnes gens d’armes. Et aux horions, verra-t-on qui aura le meilleur droit du Dieu du Ciel ou de vous.
Toi, donc, Roi d’Angleterre, et toi, duc de Becquefort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous partiez du pays ; car elle ne vous veut pas détruire, en cas que vous lui faites raison. Mais, si vous ne le croyez, tel coup pourra venir que les Français en sa compagnie feront le plus beau fait que oncques fut vu en chrétienté.
Et envoyez réponse si vous voulez faire paix et vous partir d’Orléans.
Que si vous ne le faites, attendez-moi à votre grand dommage et bref.
Écrit le mardi de cette Semaine Sainte.
49La déroute anglaise, mai-juin
Orléans n’était que le signe.
Reims devait être l’accomplissement.
Jeanne ne vit plus que dans cette pensée. Mais c’est trop hardi et trop simple pour que les politiciens n’en soient pas déconcertés. Charles lui-même est effrayé par cette audace. Il interroge son conseil qui veut le retenir sur la Loire. Et, se dirigeant sur Loches, on amusera Jeanne par des fêtes d’abord, par des batailles, s’il le faut. Le duc d’Alençon emmène Jeanne pour la présenter à sa femme, Jeanne, fille du duc d’Orléans. Ce sont des journées d’allégresse et d’amitié… Quand on se sépare la jeune duchesse pleure beaucoup : Ne craignez pas, lui répond Jeanne. Je vous rendrai votre duc sauf, et en meilleur état qu’il n’est.
Jeanne se hâte de retourner à Loches pour entraîner le Dauphin, vers Reims. Mais c’est pour se heurter à un programme astucieux qui, sous couleur de stratégie, écarte encore un temps la marche sur Reims. Une armée s’est réunie et l’on assure Jeanne qu’avant de se risquer vers le Nord, il faut arracher aux Anglais leurs dernières positions sur la Loire.
Le 11 juin, 8.000 hommes se mettent en route vers Jargeau, à quatre lieues d’Orléans. Après une journée d’assaut incertaine et malgré la résistance énergique des Anglais, les assaillants envahissent la ville et leur chef, le comte de Suffolk est fait prisonnier : Je me rends, dit-il, à la Pucelle, qui est la plus vaillante femme du monde.
Sans perdre de temps, Jeanne ramène l’armée avec ses prisonniers sur Orléans, et décide d’assaillir les deux places de Meung et de Beaugency.
Mais la plus belle bataille se prépare : Beaugency a capitulé. Talbot ordonne à la garnison de Meung de se retirer sur Patay. Et, le 18 mai, Jeanne commande cette fois une grande victoire de cavalerie : Chevauchez hardiment, crie-t-elle, et quand ils seraient pendus aux nuages nous les aurons. Ce sera aujourd’hui pour le Roi de France la plus grande victoire qu’il ait remportée.
L’audace de La Hire fait merveille. La cavalerie anglaise se précipite en débandade dans la direction d’Étampes. C’est un massacre et la gloire de Patay efface les souvenirs d’Azincourt.
50Il faut transcrire ici avec un respect douloureux la lettre par laquelle Jeanne convoquait à Reims les loyaux français de la ville de Tournai, cette relique ayant été consumée dans l’incendie des archives de la ville au cours de la dernière guerre.
✝Jhesus ✝Maria
Gentilz loiaux Franchois de la ville de Tournay, la Pucelle vous faict savoir des nouvelles de par dehà, que en VIII jours elle a cachié [chassé] les Anglais hors de toutez les places qu’ilz tenaient sur la rivire de Loire, par assaut ou aultrement ; où il en a eu mains mors et prinz, et lez a desconfis en bataille.
Et croiés que le comte de Suffort [Suffolk], Lapoulle [La Poole], son frère, le sire de Tallebord [Talbot], le sire de Scallez [Scales] et messires Jehan Falscof [Fastolf], et plusieurs chevaliers et capitaines ont esté prinz, et le frère du comte de Suffort et Glasdas mors.
Maintenés vous bien, loiaux Franchois, je vous en pry et vous pry et vous requiers que vous soiés tous prestz de venir au sacre du gentil Roy Charles à Rains, où nous serons briefment, et venés au devant de nous quant vous saurés que nous aprocherons.
À Dieu vous commans [recommande]. Dieu soit garde de vous et vous doinst grâce que vous puissiez maintenir la bonne querelle du royaume de France.
Escript à Gien, le XXVe jour de juing.
52La marche sur Reims, juillet 1429
Cette fois, il n’y a plus de prétexte, la Loire est dégagée. On peut courir à Reims. Jeanne part à Sully et, après maintes délibérations, triomphant des calculs de prudence que l’on pèse et repèse à Gien : Gentil Sire, supplie Jeanne, ne tenez pas tant et de si interminables conseils… Par mon Martin, je vous dis que je mènerai le gentil Roi Charles et sa compagnie, sûrement, et qu’il sera sacré à Reims.
On lui oppose encore une fois la folie d’une marche de 80 lieues, en pays occupé par les Anglais.
Je le sais bien, réplique Jeanne, mais de tout cela je ne tiens compte.
Enfin ayant rassemblé une armée de 12.000 hommes, le 29 juin le Roi donne l’ordre du départ. C’est une marche triomphale.
Saint-Fargeau, atteint le 30, fait obéissance au Roi. Le soir on atteint Auxerre qui supplie le Roi de ne pas forcer la ville. On passe donc l’Yonne, en direction de Saint-Florentin, dans la direction de Troyes, dont les bourgeois annoncent insolemment qu’ils résisteront jusqu’à la mort inclusive
.
Courtoise, Jeanne leur a écrit que, s’ils font obéissance, ils n’ont rien à redouter. Mais que s’ils résistent : Je vous promets et certifie, dit-elle, sur vos vies, que nous entrerons à l’aide de Dieu, en toutes les villes qui doivent être du saint royaume.
Anglais et Bourguignons tiennent les Troyens sous la menace. On ne répond à Jeanne et au Roi que par des injures.
Le 5 juillet, quand l’armée arrive sous les murs de la ville, les Anglais les surprennent et multiplient, pendant plusieurs jours, d’assez violentes escarmouches. Le Roi est inquiet. Le chancelier conseille la retraite. Mais Jeanne n’en veut rien entendre :
Gentil Roi de France, cette cité est vôtre. Avant deux ou trois jours elle se soumettra par force ou par amour. N’en faites doute.
Avec une énergie redoublée, Jeanne fait les préparatifs de l’assaut, tant et si bien que la ville ouvre ses portes et chasse les occupants. Mais c’est Reims qu’il faut atteindre maintenant.
53Reims est toujours occupé par une garnison anglaise, Charles VII vient d’entrer triomphalement à Châlons, où Jeanne a l’immense joie de trouver de braves gens de Greux qui lui annoncent que son père a pris la route et la rejoindra à Reims.
Marchez toujours, gentil Sire, répète Jeanne, si vous voulez agir virilement vous serez bientôt maître de tout le royaume.
Tant et si bien que le Roi se met en route et qu’à Sept-Saulx il est abordé par une ambassade rémoise qui lui offre les clés de la ville. C’est un triomphe inespéré, on hâte la marche et le cortège royal est reçu dans un enthousiasme indescriptible aux portes de la ville.
Jeanne cependant ne pense qu’au sacre. Tout fait défaut : la couronne, les habits royaux, les pairs de France ! Qu’im porte dit Jeanne, l’essentiel est la consécration que l’archevêque va donner au Roi avec la sainte ampoule.
Toute la nuit s’est passée à préparer la cathédrale. Le duc d’Alençon, les comtes de Clermont et de Vendôme, de Laval et de Maillé tiendront l’office des pairs laïcs. Les évêques de Châlons, de Séez et d’Orléans, remplaceront les pairs ecclésiastiques absents.
Charles a passé de longues heures en prière et, au premier matin, l’abbé de Saint-Rémy, escorté de princes à cheval, apporte l’huile du sacre jusqu’à la cathédrale.
Jeanne, en somptueux habits d’or et de soie se tient dans le sanctuaire, tandis que l’archevêque accomplit les titres solennels propres au sacre des Rois de France.
Charles, debout devant l’autel, revêt les ornements royaux, chausse les éperons d’or tandis que d’Alençon l’arme chevalier. Il reçoit l’épée et la main de justice, puis la couronne dont le ceignent les évêques, au tonnerre des acclamations, des trompettes et des cloches.
56Lorsque Jeanne s’est jetée aux pieds de son Roi couronné, toutes les promesses de saint Michel et des saintes sont accomplies. Elle n’en avait jamais douté, certes, mais les hommes eux-mêmes, cette fois, ne peuvent plus mettre en question les volontés de Dieu : c’est toute la France qui revient à son Roi.
Gentil Roi, or est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, montrant que vous êtes vrai Roi et celui auquel le royaume doit appartenir.
Méchamment les juges de Rouen lui reprocheront d’avoir paradé dans la cathédrale avec son étendard. Quel orgueil ! Mais la simplicité de Jeanne répond qu’ayant été à la peine, c’était bien raison qu’il fut à l’honneur !
Ce devait être hélas ! son dernier triomphe.
Un jour, un paysan de Greux, venu pour le sacre, avait demandé à Jeanne : Mais dans la bataille, Jeannette, tu ne crains pas les coups de lance ?
Je ne crains, répondit-elle, que les traîtres.
À la sortie de la cathédrale, elle avait eu le bonheur de tomber dans les bras de son père, accouru de Domrémy. Cette fois, c’était au père à demander pardon. Mais de quel cœur Jeanne lui donna sa tendresse, toute simple, comme naguère, mais si belle qu’on l’eût prise pour une princesse.
Sa mère n’était pas du voyage. Elle était restée à Domrémy, et, point de doute qu’elle n’ait fait répéter à sa Jeannette une demande pressante de revenir à la maison. Jeanne aussi n’eût désiré que cela : reprendre au milieu des siens sa vie de paysanne de France, puisqu’aussi bien la France venait de ressusciter.
Que je voudrais qu’il plût à Dieu mon créateur que je m’en retournasse maintenant, quittant les armes et que je revinsse servir mes père et mère, et garder leurs brebis et bétails, avec ma sœur et mes frères, qui seraient grandement joyeux de me voir, et faire ce que je voulais faire.
Mais elle n’avait point d’ordre pour cela. Elle crut qu’il ne lui appartenait pas de mettre un terme à sa mission : un pressentiment, fondé peut-être sur la parole des saints, lui faisait dire : Je ne durerai guère plus d’un an. Il me faut donc bien l’employer.
57Toujours plus désireuse de paix plus que de batailles, Jeanne avait adressé au duc de Bourgogne le jour même du sacre, cette lettre conservée aux archives de Lille.
✝Jhesus ✝Maria
Hault et redoubté prince, duc de Bourgoingne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du Ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, que le Roy de France et vous faciez bonne paix ferme, qui dure longuement.
Pardonnez l’un à l’autre de bon cuer, entièrement, ainsi que doivent faire loyaulx chrestians ; et s’il vous plaist à guerroyer, si alez sur les Sarrazins.
Prince de Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis, que ne guerroiez plus ou [contre le] saint royaume de France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui sont en aucunez places et forteresses dudit Saint royaume ; et de la part du gentil Roy de France, il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur, s’il ne tient en vous.
Et vous faiz à savoir de par le Roy du Ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, pour vostre bien et pour vostre honneur, et sur voz [votre] vie, que vous n’y gaignerez point bataille à l’encontre des loyaulx François, et que tous ceulx qui guerroient oudit [contre le] saint royaume de France, guerroient contre le Roy Jhésus, Roy du Ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain Seigneur.
Et vous prie et requiers à jointes mains, que ne faictes nulle bataille ne guerroiez contre nous, vous, vos gens ou subgiez ; et croiez seurement que, quelque nombre de gens que amenez contre nous, qu’ilz n’y gaigneront mie [rien], et sera grant pitié de la grant bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y vendront contre nous.
Et a [il y a] trois sepmaines que je vous avoye escript et envoié bonnes lettres par ung hérault, que feussiez au sacre du Roy qui, aujourd’hui dimenche, XVIIe jour de ce présent mois de juillet, ce fait en la cité de Reims ; dont je n’ay eu point de response, ne n’ouy onsques puis nouvelles dudit hérault.
A Dieu vous commens [recommande] et soit garde de vous, s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mecte bonne pais.
Escript audit lieu de Reims, ledit XVIIe jour de juillet.
59La trahison, automne 1429
Les traîtres que, seuls, Jeanne redoutait, devaient être les politiciens, humiliés et dépités par ses victoires. Rendus inutiles par cette fille, leur fortune ne serait rétablie que s’ils arrivaient à s’en débarrasser. À partir de ce moment, tous, sauf ses camarades de combat, et jusques au Roi, allaient mener perfidement les obscures machinations où elle succomberait. Un témoignage curieux d’un contemporain, grave magistrat de la cour, rapporte une étrange prophétie qu’elle prononça peu après le sacre :
Interrogée si les Anglais avaient puissance de la faire mourir, elle répondit : Tout est laissé au plaisir de Dieu. Et j’assure que, s’il convenait à Dieu que je meure avant que ce pour quoi Dieu m’avait envoyée fut accompli, après ma mort je nuirais plus aux dits Anglais que ce que j’aurai fait en ma vie, et que, nonobstant ma mort, tout ce que pour quoi j’étais venue, s’accomplirait.
Il semble, d’ailleurs, que la route si clairement tracée jusqu’alors par les saintes, ne lui soit plus montrée ni commandée.
Jeanne est comme livrée à elle-même. Elle obéit plus à ses compagnons d’armes qu’aux indications divines. Il lui paraît que le sacre ne sortira son plein effet que si le Roi rentre dans sa capitale. Et c’est pourquoi elle l’entraîne sur les routes de Paris, force les portes de Soissons, conquiert Château-Thierry et voudrait gagner de vitesse les Anglais qui renforcent la garnison de Paris et fortifient ses murailles.
Sournoisement La Trémoille, au contraire, cherche à gagner du temps. Au lieu de foncer vers l’ouest, Charles s’égare à Coulommiers, à Provins, à Melun, à Crépy-en-Valois, tandis que ses conseillers politiques ourdissent le sinistre complot des trêves.
Reims, Compiègne, connaissent d’affreuses angoisses et redoutent les représailles bourguignonnes.
60Paroles de Jeanne
Mes chiers et bons amis les bons et loyaux François de la cité de Rains, Jehanne la Pucelle vous faict à savoir de ses nouvelles, et vous prie et vous requiert que vous ne faicte nul doubte [que vous ne doutiez pas] en la bonne querelle que elle mayne [qu’elle mène] pour le sang royal, et je vous promets et certiffy que je ne vous abandonneray poinct tant que je vivray.
Et est vray que le roy a faict trêves au duc de Bourgoigne quinze jours durant, par ainsi [à l’issue desquelles] qu’il ly doibt rendre la cité de Paris paisiblement au chief [au bout] de quinze jours.
Cependant ne vous donnés nule merveille [ne vous étonnez pas] se je ne y entre si brieffvement, combien que des trêves qui ainsi sont faictes je ne soy point contente et ne scay si je les tiendroy ; mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l’honneur du Roy ; combien aussi que ilz ne rabuseront point le sang royal, car je tiendray et maintiendray ensemble l’armée du Roy pour estre toute preste au chief [au bout] desdictz quinze jours, s’ils ne font la paix.
Pour ce, mes très chiers et parfaicts amis, je vous prie que vous ne vous en donnés malaise tant comme je vivray [ne vous en tourmentez tant que je vivrai] ; mez vous requiers que vous faictes bon guet et gardez la bonne cité du Roy ; et me faictes savoir scil y a nuls triteurs [mauvaises gens, malandrins] qui vous veulent grever, et au plus brief que je pourray je les osteray ; et me faictes savoir de vos nouvelles.
À Dieu vous commande qui soit garde de vous.
Escript ce vendredy, cinquième jour d’aoust, emprès un logis sur champ ou [au] chemin de Paris.
Aux loyaux Francxois habitants en la ville de Rains.
63Dislocation de l’armée
Il faut décidément forcer Paris ; les Anglais ne résisteront pas à cette suprême défaite. Le 23 août, Jeanne adjure le duc d’Alençon :
Mon beau duc, dit-elle, faites appareiller vos gens et des autres capitaines. Je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’ai vu.
En effet, Paris tremble.
Jeanne, avec l’armée, vient d’atteindre Saint-Denis de France, qui, anglaise depuis 11 ans, acclame Charles VII. Soulevée par l’enthousiasme populaire, Jeanne prépare l’assaut suprême. Des renforts sont venus du Hainaut, du Barrois et même du pays de Liège. Jeanne fait construire des ponts sur la Seine, tandis que Paris compte ses derniers jours d’occupation. Les renforts anglais arrivent et s’apprêtent à une résistance désespérée.
Enfin, le 8, fête de la Nativité de Notre Dame l’assaut est déclenché qui réussit à mettre le feu à la porte Saint-Honoré.
Jeanne tient sa victoire.
Par malheur un coup d’arbalète lui traverse la jambe et elle s’écroule sur le fossé, criant à ses troupes de poursuivre l’assaut.
Au mur, crie-t-elle ! la ville est à nous. Que le Roi se montre et les bons Français qui sont dans Paris feront quelque chose cette nuit.
Malheureusement c’est la nuit qui tombe et l’on emporte de force Jeanne blessée jusqu’à La Chapelle. Le Roi a commandé la retraite et, suprême trahison, il a fait détruire les ponts sur la Seine. Il ordonne de cesser toute action. Il fait retirer l’armée jusqu’à Senlis où il entraînera Jeanne. Et c’est alors que celle-ci dépose devant l’image de Notre-Dame sur le tombeau de saint Denis son armure et son épée :
Je le fis par dévotion. C’est la coutume des soldats quand ils sont blessés. J’avais été blessée. J’offris mes armes à saint Denis parce que c’est le cri de France.
64Le sombre hiver, 1429-1430
La sagesse de La Trémoille et de Regnault triomphe. Trahison qui retardera de huit ans l’entrée de Charles à Paris. Il s’en va maintenant par Provins, par Sens, pour aboutir enfin à Gien, tandis que le duc d’Orléans entre solennellement à Paris. Charles donne l’ordre à Compiègne d’ouvrir ses portes aux Bourguignons.
Charles va donc licencier son armée, désormais inutile. Il a renvoyé le duc d’Alençon dans ses terres et il entraîne Jeanne dans sa honteuse retraite.
Cependant Compiègne, héroïquement, refuse de se livrer au duc de Bourgogne. C’est cette fidélité que Jeanne paiera de sa liberté. Pour l’occuper et la retenir sur la Loire, on lui constitue une petite armée, avec mission d’assiéger Saint-Pierre le-Moûtiers, qu’elle enlève le 2 novembre. De nouveau Jeanne regarde vers l’Île de France. Mais La Trémoille dirige son armée sur la Charité-sur-Loire. Triste siège qui n’obtiendra aucun résultat dans le froid d’un hiver sinistre.
Le 13 décembre il faut bien se résigner à lever le siège inutile. Jeanne va rejoindre le Roi à Mehun-sur-Yèvre où elle fêtera quel triste Noël. Et, suprême décision au moment même qu’il la trahit, Charles signe les lettres par lesquelles Jeanne et toute sa parenté reçoivent leurs titres de noblesse.
Sa seule joie, en ces jours de misère, c’est de recevoir le pauvre peuple qui l’assaille :
C’est, dira-t-elle à ses juges, que je suis envoyée pour consoler les pauvres et les malheureux.
On lui reprochera les prières qui, de toute la France, s’élèvent, vers Dieu pour elle.
S’ils ont fait célébrer services et oraisons, répondra-t-elle ; ils ne l’ont pas fait par mon commandement. Et s’ils ont prié pour moi, m’est avis qu’ils n’ont point mal fait.
S’il est un lieu où l’on prie pour elle, c’est bien sûr Domrémy.
65La capture, 22 mai 1430
À Compiègne, non seulement on prie, mais on se bat. Le cœur de Jeanne est avec ces bons Français. Aux harangues de La Trémoille et de Regnault, les gens de Compiègne ont répondu qu’ils étaient résolus à se perdre, eux, leurs femmes et leurs enfants, plutôt que d’être exposés à la merci du duc de Bourgogne
.
Charles ne pense qu’à étendre les trêves qu’il renouvelle jusqu’à Pâques. Jeanne tire des jours pleins d’angoisse à Orléans, à Tours, à Vierzon, essayant de rassembler des armes et des hommes.
Reims aussi est pleine d’inquiétude que Jeanne essaie d’apaiser par le réconfort de ses lettres. Paris sourdement complote et les émissaires circulent de la Seine à la Loire pour obtenir que le Roi soutienne leur complot. Mais ces pauvres bons Français sont trahis. Tout le réseau de résistance est saisi.
Reims multiplie les appels au secours, mais Charles, à Sully, ne veut rien entendre. Il répond à Reims par de bonnes paroles, jure que jamais il n’abandonnera ses chers amis, auxquels il promet d’envoyer une armée. Jeanne n’y tient plus et le 28 mars, sans demander rien à personne, feignant une promenade à cheval, avec deux ou trois compagnons, elle s’élance vers le nord, en direction de Lagny : parce que ceux de la place font bonne guerre aux Anglais de Paris et d’ailleurs
.
Cependant les nouvelles qu’elle apprend de la capitale lui sont une torture. Plus de 150 bourgeois conspirateurs, sont arrêtés, pendus ou jetés dans la Seine.
À Pâques, le 16 avril, les trêves expirent et Jeanne multiplie ses efforts pour rassembler quelqu’armée. Elle passe à Melun tandis que Henri VI, Roi d’Angleterre, débarque pour se faire couronner à Paris.
Un avertissement mystérieux dit à Jeanne que l’heure de la passion approche : 66Avant la Saint-Jean prochaine elle sera prisonnière.
Raison de plus pour ne point perdre de temps. Compiègne tient toujours, menacée par Philippe le Bon et par Jean de Luxembourg.
Henri VI vient de débarquer à Calais, salué par les hommages empressés de Pierre Cauchon, évêque dépossédé de Beauvais.
Jeanne n’hésite pas. Elle entraîne sa petite armée sur Senlis, tandis qu’Henri VI, arrivant à Paris, fait chanter le Te Deum à Notre-Dame.
De gros renforts anglais ont débarqué avec lui. Manifestement les Anglais ont profité des trêves pour se fortifier. Le duc de Bourgogne a fait de même. C’est bien ce qu’avait redouté Jeanne.
Le conseil royal voit clair maintenant dans le jeu bourguignon. Compiègne et Reims se résolvent à une résistance acharnée. Les capitaines fidèles entraînent Jeanne qui pénètre à Compiègne le 13 mai.
Jeanne est hantée de pressentiments. Un jour qu’elle communiait à Saint-Jacques, au milieu d’une centaine d’enfants : Mes enfants et chers amis, leur dit-elle, je vous signifie qu’on m’a vendue et trahie et que, de bref, je serai livrée à mort ; ainsi vous supplie que vous priez Dieu pour moi, car jamais je n’aurai plus de puissance de faire service au Roi ni au royaume de France.
Tout autour de Compiègne, Jean de Luxembourg avec les Bourguignons, Montgomery avec les Anglais, occupent les places qui forment autour de la ville une ceinture dangereuse. Le lundi 22 mai, on ne sait sur l’initiative de qui, une sortie de trois ou quatre cents hommes s’engage vers 6 heures du soir sur la route de Margny qu’ils espèrent surprendre.
Jeanne les a suivis. Mais Luxembourg se porte rapidement au secours de la garnison assiégée et refoule à deux reprises les Anglais jusqu’au pont de l’Oise. Jeanne tente une troisième charge pour dégager les Français, quand une offensive anglaise débouche sur sa gauche et encercle la compagnie de Jeanne. Par des efforts désespérés Jeanne tente le repli jusqu’au pont, tandis que le tocsin sonne dans la ville. D’Aulon ramène Jeanne jusqu’au pont levis, lorsque soudainement la herse descend et leur ferme l’entrée dans la ville. Anglais et Bourguignons se ruent sur elle. Jeanne cabre son cheval pour se dégager. Mais en vain. La marée l’engloutit, on l’arrache de selle et ni son frère ni d’Aulon ne peuvent la relever. C’est un cri féroce de joie qui s’élève.
Dans la nuit Jeanne est entraînée jusqu’à Margny pour être livrée à Jean de Luxembourg, allié du duc de Bourgogne.
69Le procès, janvier-mai 1431
Le jeudi 25, fête de l’Ascension, Jeanne, au camp de Jean de Luxembourg est déjà réclamée par des envoyés de Bedford. Mais bien vite Luxembourg met sa prisonnière en sûreté, d’abord dans la forteresse de Beaulieu. Ce départ met les Anglais en fureur, qui veulent à tout prix qu’on leur livre Jeanne. Cauchon et l’Université de Paris la réclament au duc de Bourgogne, afin que Jeanne réponde de ses scandales et de ses hérésies. Dès lors le plan anglais est arrêté. Avoir Jeanne prisonnière de guerre est très insuffisant. Sans doute, la cause de Charles VII a subi, de ce fait, un dommage considérable. Mais ce n’était plus de combat que l’on se souciait. L’heure était aux traîtres et à la politique. C’est sur le plan politique qu’il faut battre décidément Charles. Et pour cela manifester le caractère usurpateur de son sacre. En violation du traité de Troyes, il doit sa couronne aux œuvres de la Pucelle. Si l’on établit que celle-ci est une sorcière, une hérétique, qui agit sous l’inspiration du diable, on porte le coup décisif à la prétendue royauté de soi-disant Dauphin.
Mais ni tribunal civil, ni tribunal militaire n’ont la compétence requise. Il faut donc faire agir un tribunal d’église et dans l’espèce l’Inquisition, pour établir aux yeux de la chrétienté entière le caractère diabolique de la prétendue envoyée de Dieu.
Le dominicain Martin Billory, vicaire général de l’inquisition en France, réclame qu’on lui livre Jeanne à Paris. 70Mais Cauchon sera le plus fort. Il est le plus habile.
Il est membre du conseil privé du Roi d’Angleterre. C’est un politique retors, un parvenu et un ambitieux. C’est lui qui va machiner toute l’affaire.
Tandis que toute la France, fidèle, prie et processionne pour la Pucelle, Jeanne est de plus en plus sévèrement gardée à Beaulieu, car elle a failli échapper. Pour plus de sûreté, Luxembourg l’emmène dans son château de Beaurevoir au fond du Cambrésis, où l’accueillent, pleine d’affection la damoiselle Jeanne, tante de Jean de Luxembourg, ainsi que la femme de celui-ci et sa fille. Ce sont quelques jours d’amitié.
Cependant Cauchon pousse son intrigue. Payant d’audace, il requiert le duc de Bourgogne, de par le Roi, pour être livrée à l’Église et lui faire son procès, cette femme accusée de sortilège et d’idolâtrie.
On apprend vers le 15 juillet, qu’elle a bien failli encore une fois échapper, ayant tenté de s’échapper au moyen d’une corde qui s’est brisée ; et on l’a trouvée écrasée au sol, sans connaissance, dans le fossé.
Cauchon n’ayant pas reçu livraison gracieuse, négocie un achat qui tentera Jean de Luxembourg. Pour une rançon de 10.000 livres, Jeanne est vendue.
Par Arras, elle est emmenée jusqu’au Crotoy ; le vendredi 8 décembre, les Anglais emmènent leur capture à Rouen où elle est soigneusement enfermée dans le château royal tenu par une forte garnison sous les ordres du comte de Warwick.
Il n’y a plus qu’à faire agir l’ignoble fiction de justice. Dès le mois de janvier, Cauchon compose son tribunal : abbés bénédictins, franciscains et dominicains, chanoines de Rouen, curés de la ville, sont requis sous des peines peu déguisées. Cauchon a désigné comme promoteur du procès maître Jean d’Estivet qui sera le plus cruel ennemi de Jeanne. On emploie presque deux mois à réunir le dossier juridique et enfin le mercredi, 21 février, assisté de 42 assesseurs, Cauchon, évêque de Beauvais ouvre le procès préparatoire. Il consistera en interminables interrogatoires par lesquels on veut à tout prix établir que Jeanne est en révolte contre l’Église. L’Inquisition n’aura plus alors qu’à la livrer au bras séculier, lequel exécutera la sentence.
Dès qu’elle se trouve en face du tribunal, Jeanne élève une protestation solennelle contre l’iniquité dont elle est victime. Elle récuse formellement ce tribunal. Car elle sait que les lois de l’Inquisition dénient à ceux qu’elle appelle inimici 71mortales
le droit de siéger comme juges ou assesseurs ou témoins. Or, tous ici, commandés, payés, menacés par les Anglais sont ses ennemis mortels
. Plus tard, les juristes romains, au procès de cassation, retiendront cette grave infraction comme viciant toute la procédure. Bien sûr nul compte n’est tenu de la protestation de Jeanne, ses juges se prétendant animés des plus purs sentiments de zèle pour l’Église. Seuls quelques rares courageux ou refuseront de siéger ou trouveront des alibis lointains.
Jeanne alors demande que l’on fasse venir des personnages, partisans du Roi Charles, pour établir un jury impartial, et fait appel à l’enquête menée à Poitiers dont elle réclame le dossier. Tout cela lui est refusé.
Sans conseils, sans témoins à décharge, sans même le recours plus précieux de tous à l’Eucharistie, Jeanne pendant quatre mois va se débattre contre cet effroyable mur de silence où se heurtent ses protestations.
Lorsque, les interrogatoires terminés, on lui lira les 70 articles du réquisitoire, elle niera presque toutes les accusations portées contre elle. Néanmoins c’est sur ces documents mensongers que les facultés de théologie et de droit de Paris porteront leur sentence de condamnation.
Devant ces odieux dénis de justice, Jeanne n’aura plus qu’un recours. Du fond de sa prison, sa voix ne peut émouvoir ses amis de France. Son Roi se tait et semble bien l’abandonner. Les hommes d’Église qui la connaissent et l’ont vue de près, pendant plus d’un an, gardent le même silence. Le seul recours, le seul espoir, c’est Rome. Là, du moins, il se trouvera des juges sur lesquels la puissance des Rois sera sans effet. C’est un cri d’enfant désespérée qu’elle pousse et répète : Menez-moi à Rome, au Saint Père. Il m’interrogera. Je lui répondrai. Il me croira.
Mais les Anglais n’entendent pas que leur proie leur échappe. Cauchon et le vice-inquisiteur rejettent ce pourvoi. Ils achèveront sur place le procès, devenu du fait de l’appel à Rome illégal.
Quand, vingt-cinq ans plus tard, Rome sera saisi de l’affaire, ses juristes casseront solennellement la sentence de Rouen, du même coup ils proclameront l’infamie des juges prévaricateurs et l’innocence de leur victime.
L’Histoire a jugé. Il n’est que de recourir au dossier de ses accusateurs eux-mêmes pour voir éclater l’innocence, le courage, l’intrépidité, la rectitude de cette enfant qui livre, toute seule, dans sa prison, des combats plus redoutables que ceux des champs de bataille.
71Paroles de Jeanne
Sur mes père et mère, sur ce que j’ai fait depuis que j’ai pris le chemin France ; volontiers en jurerai. Mais les révélations à moi faites par Dieu, jamais je ne les ai dites ni révélées à personne, fors à mon seul Roi Charles. Ces choses-là je ne les révélerai, dût-on me couper la tête.
Cauchon lui interdit de s’évader sous peine d’excommunication : — C’est une défense que je n’accepte pas. Si je m’évade, nul ne pourra me reprendre d’avoir enfreint ou violé mon serment. Je n’ai donné ma foi à personne. Je l’ai voulu. Je le veux encore, ainsi qu’il est licite à tout détenu ou prisonnier de s’évader.
Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ? — Si je n’y suis, Dieu m’y mette et si j’y suis, Dieu m’y garde. Je serai la plus malheureuse du monde, si je savais ne pas être en la grâce de Dieu… Et je souhaite, Révérend Père, que tout le monde puisse dire aussi bien que moi.
Il y a longtemps que je serai morte, n’était la révélation qui me réconforte chaque jour.
Ne vous est-il pas arrivé de vous trouver en des endroits où des Anglais aient été tués ? — En nom Dieu, si fait. Comme vous parlez doucement. Que ne partaient-ils de France et n’allaient-ils en leur pays !
Et pourquoi vous plutôt qu’une autre ? — Il plut à Dieu ainsi faire par une simple pucelle pour bouter hors les adversaires du Roi. Vous dites que vous êtes mon juge. Je ne sais si vous l’êtes. Mais prenez garde à me mal juger, car vous vous mettriez en grand danger.
Vous croyez donc être sauvée ? — Je le crois aussi fermement que si je l’étais déjà.
77Vous échapperiez-vous encore, si vous en aviez l’occasion. — Bien sûr, si je voyais la porte ouverte, je m’en irai. Ce serait signe du conseil de Dieu. Aide-toi, le ciel f aidera.
L’Église, je l’aime et la voudrais servir de tout mon pouvoir.
Dieu hait-il les Anglais ? — De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais et de ce que Dieu fera à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront. Et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.
Je requiers que vous me meniez au Pape. Je répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre… Et point ne me soumettrai au jugement de mes ennemis.
Je prie Dieu et Notre-Dame qu’ils m’envoient conseil et confort. Alors ils me l’envoient. — Que dites-vous pour cela ? — Je dis : Très doux Dieu, en l’honneur de votre Sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’Église.
J’en appelle à notre Saint Père le Pape et au sacré Concile.
Je m’en rapporte à Notre Seigneur qui me commande.
Je suis une bonne chrétienne. De toutes ces charges je m’en remets à Dieu.
81Ne croyez-vous pas être sujette à l’Église qui est sur la terre, notre Saint Père le Pape, cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats d’Église ? — Oui, Notre Seigneur premier servi.
Si mon corps meurt en prison, j’espère que vous le ferez mettre en terre Sainte. Si vous ne l’y mettez, je m’en remets à Dieu.
J’aime Dieu. Je le sers et suis bonne chrétienne. Et je voudrais aider et soutenir l’Église de tout mon pouvoir.
Quand on lui a lu le réquisitoire définitif : Je m’en remets à Dieu mon Créateur, de tout. Je l’aime de tout mon cœur… Je m’en attends à mon juge ; c’est le Roi du ciel et de la terre.
On la menace de la torture : — Vraiment, répond Jeanne, si vous deviez me faire écarteler les membres et partir l’âme du corps, oui, je ne vous dirai autre chose ; et si je vous en disais quelque chose, après je dirai toujours que vous me l’auriez, fait dire de force.
Si j’étais au supplice et si je voyais le feu allumé et allumées les bourrées et le bourreau prêt à mettre le feu et que je fusse dans ce feu, je n’en dirai autre chose et soutiendrai ce que j’ai dit au procès jusqu’à la mort.
Procès (suite)
87N’ayant abouti à aucun désaveu de sa mission, les juges ont tenté, le 24 mai, un assaut suprême. Devant une immense foule rassemblée au cimetière de Saint-Ouen, sous la menace du bûcher préparé, la trompant de promesses menteuses, l’accablant d’imprécations et de menaces, lisant déjà la sentence d’excommunication qui la livre au bras séculier, Cauchon finit par obtenir de Jeanne, épuisée, la signature d’une cédule d’abjuration fallacieuse où Jeanne comprend seulement qu’elle se soumet à l’Église. Dans la rédaction officielle du procès qu’il fera cinq ou six ans plus tard, Cauchon aura soin de substituer à cette cédule brève un long factum où Jeanne s’accuse de tous les crimes inspirés par le diable. C’est un faux qui n’éclatera que longtemps après.
Mais la signature obtenue est un coup de théâtre. On a promis à Jeanne que, si elle signait, on la remettrait en prison d’Église. Cyniquement Cauchon la fait reconduire dans la prison anglaise et la livre de nouveau aux violences de ses abominables gardiens.
C’est, pour Jeanne, un véritable désespoir. Elle comprend qu’à nul homme elle ne peut se fier. Pour se défendre des brutalités de ses geôliers, elle reprend ses habits d’homme qu’elle avait quittés dans l’espérance d’être remise en prison ecclésiastique entre des mains de femmes. Par ailleurs, elle réalise que, sous la menace d’excommunication, elle a désavoué ses voix. Non, ses voix ne l’ont pas trompée. Sans doute elle va mourir et ce sera la victoire qu’elles lui avaient promise. Jeanne a repris dans la prière toute son énergie. Personne ne pourra plus désormais avoir raison d’elle. Tout espoir humain lui est retiré. Elle envisage résolument son martyre.
Cauchon et les Anglais triomphent. Devant notaire constatation est faite qu’elle a repris ses habits d’homme. Sans se souvenir qu’ils ont violé eux-mêmes leur promesse, les juges déclarent que Jeanne a manqué à son serment ; sa soumission à Saint-Ouen n’a été qu’une feinte abominable. Elle est relapse. La cause est définitivement jugée.
Une dernière consultation réunit quarante-cinq assesseurs, le 29 mai, dans la chapelle de manoir épiscopal. Cauchon, leur soumettant les faits, demande ce que leur sagesse en décide. Une dernière iniquité alors s’accomplit. Tous les assesseurs, sauf un ou deux, ont proposé que l’on relise de nouveau à Jeanne son abjuration pour la sommer d’y être fidèle. Mais Cauchon refuse une confrontation qui ferait éclater le faux dont il est coupable. Si on lit à Jeanne la longue formule qu’il a rédigée, elle protestera et le couvrira de honte. Il n’accepte pas ce risque. Il est plus simple de déclarer le 90fait de relapse. Et de citer Jeanne pour le lendemain, afin de lui notifier en public la sentence d’excommunication.
C’est ce qui s’accomplira dans ce matin du mercredi 30 mai, vigile de la Fête-Dieu, sur la place du Vieux-Marché. Une foule énorme s’y est assemblée. Et le bûcher est prêt. De forts détachements anglais interdiront tout mouvement populaire.
Avec une dernière hypocrisie, Cauchon lira la sentence d’excommunication à Jeanne vêtue d’une longue robe blanche, les cheveux rasés, coiffée de la mitre infamante des hérétiques.
La sentence de l’Inquisition lue par Cauchon, tous les juges ecclésiastiques, ayant à leur tête le cardinal anglais de Winchester se retirent, car leur sacerdoce leur interdit de prendre part au supplice. On assure que les évêques, et Cauchon lui-même, pleurent. On voudrait croire à un remords. Cependant Jeanne est remise au bras séculier : c’est le bailli de Rouen, homme tout vendu aux Anglais, qui prend livraison de la condamnée.
En droit, il aurait dû prononcer une sentence dans un simulacre de jugement. Mais les Anglais sont pressés. Ils ne veulent pas dîner ici ce matin. Ordre est donné aux bourreaux d’accomplir leur tâche. Ils entraînent Jeanne et la lient au poteau du bûcher. Jeanne a supplié qu’on lui donne une croix. La pitié d’un soldat anglais en façonne une avec deux morceaux de bois d’un fagot, tandis qu’un dominicain lui présente la croix processionnelle de l’Église Saint-Sauveur dont l’image occupera désormais, seule, le regard de Jeanne.
La fumée, puis la flamme l’ont enveloppée. Mais elle n’est plus elle-même qu’une torche qui se consume en holocauste.
Il fallait qu’à nos yeux, et pour les siècles, Jeanne demeure une flamme qui ne s’éteint plus.
92Paroles de Jeanne
La dernière parole de Jeanne à ses juges : Évêque, je meurs par vous. J’en appelle de vous devant Dieu.
À un assesseur qui se montre pitoyable : — Maître Pierre, où serai-je ce soir ? — N’avez-vous pas bonne espérance en Dieu ? — Oui, certes, avec l’aide de Dieu, je serai ce soir en Paradis.
— Ha ! quel horrible et cruel supplice. Ce corps que j’ai gardé de tout péché, entièrement net, faut-il qu’il soit ce matin brûlé et mis en cendres ! Ah ! j’aimerais mieux sept fois être décapitée que d’être ainsi brûlée.
Ah ! Rouen ! Rouen ! Est-ce donc ici que je dois mourir ?
Rouen, Rouen, seras-tu ma dernière demeure ?
Vous tous qui êtes ici, pardonnez-moi comme je vous pardonne. Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme.
Ô Marie, benoîts saints et saintes du Paradis, protégez-moi, secourez-moi. Saint-Michel ! Saint-Michel ! Non, mes voix ne m’ont pas trompée. Ma mission était de Dieu.
Et, du milieu de la flamme, dans un dernier cri : Jésus ! Jésus !