P. Doncœur  : Le mystère de la Passion de Jeanne d’Arc (1930)

1430

15M. CCCC. XXX

I
L’hiver

16Note. — Ce second Carnet des années 1430 et 1431 a été écrit comme le premier. C’est encore un Calendrier, mais il ne sonne que les Heures de la Passion.

Il a été établi au moyen des chroniques et des Pièces juridiques, des Procès, notamment, dont les éditions de J. Quicherat et de P. Champion sont si riches de renseignements. Le Procès de Condamnation ne dit que ce que les ennemis de Jeanne ont voulu dire. D’où des obscurités, des lacunes, et des faussetés. Le Procès de Réhabilitation redresse bien des choses ; il établit la culpabilité, tout au moins la lâcheté ou la vénalité des Juges.

Quelques incertitudes de date demeurent en plusieurs cas, mais elles sont d’importance secondaire.

Les textes en italiques reproduisent les paroles mêmes de Jeanne et des juges telles que les documents en témoignent.

17
Janvier MCCCCXXX

Le dimanche, 1er janvier, fête de la Circoncision. Jour de l’an. Estraines ! Compiègne !

L’an dernier, c’était : Orléans !

Cette année, c’est Compiègne qui appelle.

Compiègne, qui bourguignonne depuis 1424, s’est, le 18 août 1429, donnée à Charles VII et à Jeanne. Compiègne est bastille française, comme Orléans.

Orléans, c’était sur la Loire le pont vers les dernières provinces fidèles au Dauphin. Bedford a voulu faire sauter Orléans pour se précipiter sur le roi de Bourges.

Compiègne, c’est, sur l’Oise, la porte d’Île-de-France et la porte de Picardie, et à deux marches de Paris ! Bedford veut à tout prix tenir cette bastille. Naturellement La Trémoille et Regnault de Chartres sont d’accord. De par les trêves de septembre, ils ont livré Compiègne à Philippe 18le Bon. Mais les bourgeois de Compiègne sont là ! Ils ont répondu : qu’ils étaient très humbles sujets du Roi et désiraient le servir de corps et de bien, mais de se commettre au duc de Bourgogne, ils ne le pouvaient.

La Trémoille et Regnault sont venus, furieux, cauteleux, les haranguer.

Les bourgeois de Compiègne ont répliqué qu’ils étaient résolus à se perdre, eux, leurs femmes et leurs enfants, plutôt que d’être exposés à la mercy dudit duc.

Compiègne tiendra.

En fin d’octobre Philippe le Bon a essayé d’acheter par des sacs d’écus et un mariage Guillaume de Flavy qui en est capitaine.

Flavy n’a pas marché.

Les bourgeois, eux, sont plus intraitables encore. Tout l’hiver, ils restaurent les murailles, fondent des canons, des couleuvrines, taillent des boulets, vont rechercher à Senlis et à Creil les deux canons prêtés l’an dernier à Jeanne pour le siège de Paris. Les fossés sont élargis à 20 mètres, creusés à 8 pieds ; les maçons défendent la porte de Pierrefonds, la plus vulnérable, contre l’eschellage.

De là-bas, des pays de Loire, de Melun 19ou de Sully, Jeanne n’a de regards que pour Compiègne.

Les trêves qui cessaient à Noël, viennent d’être prolongées jusqu’à Pâques. Bien sûr que, dès la fin de mars, Anglais et Bourguignons vont frapper un grand coup. D’ici là il faut amuser Charles VII avec l’annonce de la paix qui se négociera le 1er avril à Auxerre.

Si vis pacem… Le Conseil royal d’Angleterre a donc élaboré un programme plein de sagesse : envoyer promptement en France une bonne armée, y faire débarquer le roi Henri VI à grande puissance, s’attacher le duc de Bourgogne par des apanages et des subsides généreux, lui soudoyer une forte armée, le presser de réduire les places avoisinant Paris, s’assurer par des dons appréciables les principaux seigneurs bourguignons. Peut-être obtiendra-t-on l’alliance du duc de Savoie ; il faudrait solliciter l’amitié de l’Empereur, ainsi que des rois d’Espagne, d’Aragon, de Portugal, de Navarre, des ducs de Milan et de Lorraine et autres princes allemands, et enfin du duc de Bretagne. Ainsi pourra-t-on parler à Auxerre de façon à être entendu !

20Charles VII fait le raisonnement inverse : puisque tout est à la paix, en preuve de bon vouloir, démobilisons.

Jeanne n’a plus un soldat. Elle erre dans un hiver lamentable.

De quoi l’an neuf sera-t-il fait ?

La Hire le mois dernier vient de s’emparer de Louviers, à dix lieues de Rouen ! Au nez de Bedford !

Le 15 décembre, à Rouen, le grand Conseil d’Angleterre a décidé d’écrire au pape Martin V pour obtenir la translation au siège de Rouen de Mgr Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, chassé avec les Anglais de sa ville épiscopale.

Le 23 décembre, Ser Pancrazio Giustiniani, marchand à Bruges, mande à Venise que, se trouvant avec quelques religieux à discuter de la Pucelle, il a appris que l’Université de Paris, ou pour mieux dire les ennemis du Roi, ont envoyé à Rome au pape pour accuser d’hérésie Jeanne et ceux qui croient en elle.

Cependant, la fille de Jean Ier de Portugal, la princesse Isabelle, fiancée de Philippe le Bon, a débarqué avec un affreux 21mal de mer à l’Écluse, après une effroyable tempête qui a dispersé ses vaisseaux sur la mer océane…

Les Anges voient d’un regard d’étranges choses !

La Loire rousse court vite entre les hauts peupliers défeuillés.

Le lundi, 2 janvier, la terreur et la famine ont semé la panique dans Paris. Pilleries et violences. Pour faire exemple, douze pauvres bougres, pris dans la banlieue, sont pendus au gibet.

Le mardi 3, triste fête de Sainte Geneviève. Qu’elle ait pitié de son pauvre peuple au désarroi !

Le vendredi 6, fête des Rois, Tiphaine. Là-bas à Bruges, à Gand, à Bruxelles, on prépare fête de plus que roi.

Le fastueux duc de Bourgogne ne songe qu’à ses nouvelles amours, à ses noces orgueilleuses plutôt. Les amours, il les a ailleurs. Sa première femme Michelle de France, fille de Charles VI, voilà huit ans qu’elle est morte. Il a bien pensé après 18 mois de veuvage à cette princesse de 22Portugal ; mais en fait c’est sa tante par alliance, Bonne d’Artois, veuve elle-même du Comte de Nevers tué à Azincourt qu’en novembre 1424, il a épousée. Elle est morte dix mois plus tard. Et ce second veuvage n’a pas été trop désolé. Un jour il avouera 15 ou 16 bâtards et bâtardes. Madame d’Or est toujours aimée.

Cependant il n’a pas encore d’héritier légitime. Il prend ses 35 ans, il y faudrait pourvoir. Voilà pourquoi l’an dernier à pareil jour il a envoyé une ambassade demander la main d’Isabelle. Il a eu soin d’y adjoindre son valet de chambre, Jean de Eyck, avec mission de pourtraiturer bien au vif le visage de Madame l’infante.

Demain est le jour des noces.

Le samedi 7, le mariage est célébré en petit appareil à l’Écluse même. Les fêtes sont réservées à Bruges ; le soir les nouveaux époux se mettent par bateau en route vers la ville follement parée pour les recevoir.

Le dimanche 8, à 9 heures du matin, le couple ducal est reçu aux portes de la 23ville de Bruges.

Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne

Huit cents marchands étrangers, vêtus d’or et de soie, vont avec 24leurs bannières au-devant de l’infante. Parmi les seigneurs innombrables : l’évêque de Liège, avec qui le duc va bientôt entrer en guerre, et le comte de Ligny, seigneur de Beaurevoir, Jean de Luxembourg qui a toutes les faveurs et qui saura les payer.

Parmi les princesses, Anne, duchesse de Bedford, sœur de Philippe le Bon, est admirée comme l’une des gracieuses du monde ; et dans ce chariot tout garni de drap d’or la dame de Beaurevoir, Jeanne de Luxembourg, au cœur tout français.

Les rues ne sont parées que de drap vermeil ; les fanfares des métiers, les trompettes d’argent, les carillons, jettent sur le défilé des archers et arbalestriers et sur cette foule de près de 200.000 curieux un éclat triomphal. La presse est telle qu’il faudra deux heures pour atteindre le palais du duc.

La chapelle attend les époux pour la messe ; puis, les dames et les seigneurs revêtent des atours plus splendides encore. Grandissime banquet pour lequel on a converti une rue entière en cuisines et rôtisseries. Parmi les princesses, sous les yeux pâles et ignorants de l’infante, la 25Dame d’Or, maîtresse du duc. Dans les luths et les chants, des merveilles de table. Dans les rues, les fontaines coulent le vin et l’hypocras. Le trésor du duc se vide en ces jours de 600.000 salus d’or.

Le lundi 9, joutes princières.

Le mardi 10, dans un appareil impérial, le duc Philippe proclame l’Acte de création de l’Ordre de la Toison d’or, et passe aux vingt-quatre chevaliers le collier de fusils. Jean de Luxembourg qui, naguère, sous les murs d’Abbeville, arma chevalier le jeune duc de Bourgogne lors de son premier combat, reçoit aujourd’hui de ses mains l’insigne de plus orgueilleuse chevalerie. Son serment en fait l’homme-lige de son prince. Rien de tout cela n’est hasard.

À Paris, l’horreur va croissant ; dans le grouillement d’un peuple affamé, on sert à son désespoir le régal des supplices. Onze pillards sont amenés aux Halles et décapités. Mais qui donnera du pain aux povres gens qui n’en peuvent plus acheter hors de prix !

26Les 11, 12, 14 et 15, joutes bourguignonnes et portugaises. Bruges mange et boit !

Le lundi 16, le duc et la duchesse ouvrent leur voyage de noces par la visite de leurs États du Nord.

À Bourges, la Chambre des Comptes entérine les Lettres de noblesse de la Pucelle. De son côté le duc de Savoie prolonge de 3 années la trêve conclue entre la Bourgogne et le Dauphin, relativement aux contrées de l’Est.

Le mardi 17, grandes fêtes à Gand.

Le jeudi 19, à Orléans, Jeanne qui chevauche avec son frère pour un médiocre mariage, est reçue à déjeuner et à dîner par la municipalité. L’équipage de son frère est miteux, puisqu’on lui paie un pourpoint neuf confectionné par Isambert Bocquet pour 29 sous. Jean Morchoasne a pris soin des menus : six chapons, neuf perdrix, treize lapins et un faisan. Jaquet Leprestre a pourvu à 52 pintes de vin, d’un sou la pinte. Maître Jean de Velly, le Seigneur de Mortemar, et Maître Jean 27Rabateau, l’hôte judiciaire de Jeanne à Poitiers, sont traités avec elle. Journée d’amitié qui évoque de chers souvenirs à Jeanne !

Ce jour même, à Tours, Jean Dupuy qui l’hébergea il y a neuf mois, se réunit avec les échevins de la ville pour délibérer sur une lettre close qu’il vient de recevoir de Jeanne. La jeune Héliote (la fille du brave Heuves Polnoir qui, l’an dernier, lui peignit son étendard) va se marier et Jeanne voudrait bien que l’épousée fût belle. Elle a prié la ville, par amour pour elle, de faire largesse de 100 écus à la jeune fille. C’est une grave affaire. Les échevins vont en parler au papa, et en écrire aux conseillers absents.

Le vendredi 20, grande réception du duc et de la duchesse de Bourgogne à Arras, où ils séjourneront jusqu’au 25.

Le samedi 21, fête de Ste Agnès en quelque église d’Orléans, sans doute, où Jeanne prolonge sa demeure. Prière incertaine, tandis que les voix tiennent un étrange langage. Pourquoi toujours ce 28recueillement plus grave en la fête de ses sœurs martyres ?

Le mercredi, conversion de saint Paul, le couple ducal fait route sur Péronne. Il s’y installe pour jusqu’aux fêtes de Pâques. Philippe reprend en mains les affaires, et emploie les dix semaines de trêves à préparer l’offensive de printemps.

Pendant ce temps Jeanne chevauche en Berry.

Le jeudi 26, elle passe à Vierzon, d’où elle se dirige, par Mennetou-sur-Cher, vers Bourges. Elle prépare la campagne de printemps en s’assurant des concours.

29
Février MCCCCXXX

Le 2 février, Chandeleur. Jeanne sent en elle l’amer mélange de joie et de larmes qui emplit le cœur de Marie. La délivrance n’est-elle donc donnée aux hommes que moyennant ce glaive au cœur des femmes ? Tuam ipsius animam gladius… [À toi aussi, un glaive (percera) l’âme…] Quel mystère !

Le mardi 7 février, à la Massequière, grande assemblée des Élus de la ville de Tours, sous la présidence de Jehan Godeau, lieutenant. Il s’agit des cent écus demandés par Jeanne pour la petite Héliote. Ils sont refusés

pour ce que les deniers de la ville convient employer ès réparations de la ville et non ailleurs… Mais, ajoute la délibération honteuse, pour l’amour et honneur de la dite Pucelle, iceux gens d’Église bourgeois et habitants feront honneur à ladite fille (Héliote) à sa bénédiction… et (pour elle) 30feront prier au nom de ladite ville… et à cette fille sera donnée du pain et du vin le jour de sa dicte bénédiction, c’est assavoir le pain d’un setier de froment et quatre jalayes de vin.

Le don princier conçu par Jeanne se mue en bons du bureau de bienfaisance : 40 sous de vin blanc et claret, et 50 sous de pain.

Le jeudi 9 février, mariage d’Héliote auquel Jeanne probablement apporte sa prière et son affection ; dernières journées de joie dans l’amitié de ces bonnes gens. Car là-bas, en Picardie, il n’est plus question de mariages. Le duc Philippe ne pense maintenant qu’à la guerre. Il dresse avec les Anglais le plan d’une violente offensive de printemps.

Jeanne le sait. Peut-être elle le devancera.

Depuis Reims, sa volonté demeure inébranlable : ouvrir Paris au Roi. Ce coup frappera de stupeur Bourguignons et Anglais ; il coupera court aux tractations défaitistes.

Charles VII

À tout prix, il faut surprendre les ennemis du dedans et les ennemis du 32dehors en leur arrachant l’initiative des opérations.

Dans le grand secret où elle se cache, Jeanne mène hâtivement la plus audacieuse partie. Elle sait que Paris compte de nombreux partisans du roi Charles. Les messages qui viennent jusqu’à elle, lui décrivent la souffrance de ce peuple, l’impatience, le désespoir, la colère contre le Bourguignon succédant à la colère contre l’Anglais. Évacuée par ceux-ci depuis l’automne, la ville est faiblement occupée par ceux-là. D’un coup hardi et prompt on peut les surprendre. Jeanne est l’âme invisible du complot qui se noue.

Un Carme de Melun, Jean d’Allée, est ravi de risquer sa tête à ce jeu. Ce laboureur qui rentre des champs par la porte Baudoyer et salue d’un geste amical le sergent du guet, c’est lui. Chez Jacques Perdriel, rue de la Verrerie, ami sûr, il s’est fait reconnaître. Il a vu Jeanne ; il apporte les promesses ; on n’attend là-bas qu’un plan net et des garanties. Ce soir même le plan est arrêté : un de ces dimanches, à l’heure où les laboureurs sont assemblés aux environs de la Porte Baudoyer, on annoncera tout à coup à son 33de trompe l’arrivée du roi et l’amnistie générale. Les laboureurs, soulevés, courront à la porte Saint-Antoine et l’ouvriront aux Armagnacs embusqués.

Quant aux concours, Jacquet Perdriel s’en charge. Il a déjà la parole d’un clerc à la Cour des Comptes, Jean de la Chapelle, et celle de deux procureurs au Châtelet, Renaud Savin et Pierre Morant. Ce sont de gros appuis. Dans le populaire il a des agents puissants : le boulanger Jean le Rigueux et précisément, tout proche de la Porte Baudoyer, le propriétaire de l’hôtel À l’ours, un Jacques Guillaume, dont Jeanne fait grand cas.

Cet hôtel À l’ours a déjà une tragique histoire.

En 1416, son propriétaire, grand riche homme, sergent du roi, Jean Roche, ardent bourguignon, a été décapité par les Armagnacs maîtres de Paris. Ses biens ont été confisqués ; sa femme, sa fille Jeannette et son gendre Jacquet Guillaume ont connu la misère et le Châtelet ! Ils n’en sont libérés que pour voir, en juin 1418, décapiter à son tour le sergent d’armes, Monmélian, qui avait fait décoller deux ans plus tôt Jean Roche. Jacquet est rentré 34en possession de l’hôtel de son beau-père. Mais par un retour d’opinion, le voilà en 1430 Armagnac enragé. Il sera l’appui le plus précieux. Mais il faut atteindre maintenant des dizainiers de quartiers. Ils sont les chefs de file du populaire et commandent les cellules de rues.

Jean Perdriel, chef du complot, tente d’y engager un certain Jean de Calais, qui fait le sceptique et raille ces propos de commères : le projet est voué à l’insuccès ; il ne marchera pas. Sur quoi Perdriel l’assure que Charles VII et Philippe le Bon sont à Laon, auprès des deux légats du Pape et que celui qui refusera de faire la paix sera excommunié.

— Raison de plus, réplique Jean de Calais, pour attendre !

L’infatigable frère Jean est retourné à Sully auprès de Charles VII porter les propositions de Perdriel. Il se heurte au même scepticisme : on ne veut pas croire à la conjuration ; qu’il apporte des lettres signées des conjurés, on verra !

Jean d’Allée ne se tient pas pour battu. Avec le soutien de Jeanne, il arrache à Charles VII les lettres d’amnistie qui déchaîneront la révolte, et repart pour Paris.

35L’heure est à l’audace. De toutes parts on sent monter la fièvre guerrière. Il n’est question que de coups de mains plus hardis de jour en jour.

À Arras, on en est encore aux tournois ouverts par la duchesse.

Le lundi 20 février, à la faveur des trêves, cinq chevaliers français se sont présentés à Arras, et ont sollicité de Philippe le Bon l’honneur de provoquer en tournoi cinq chevaliers bourguignons.

Poton de Xaintrailles mène le combat avec furie pendant plusieurs jours.

La Hire fait mieux que de jouter.

Le vendredi 24 février, fête de Saint Mathias, il s’est emparé de la forteresse de Château-Gaillard, bâtie sur la Seine par Richard Cœur de Lion, à 7 lieues de Rouen ! Il y délivre le Chevalier sans reproche, sire de Barbazan, prisonnier depuis dix ans. Mais ayant donné sa parole, celui-ci refuse de prendre sa liberté avant que le gouverneur anglais, Kinston, ne le relève de son serment. Barbazan sera en Champagne l’âme d’une offensive où il trouvera, le 2 juillet 1431, la mort.

36

Pour le moment, la Champagne est gravement menacée par les Bourguignons en marche sur Troyes.

Le dimanche gras, 26 février, interdiction est faite aux habitants de sortir de la ville.

Le péril est accru du fait des connivences et des trahisons. À Reims, on a arrêté et transféré aux prisons du Chapitre le chanoine Jean Honorat et un chapelain Jean Greslet, qui complotaient avec Cauchon de livrer la ville aux Bourguignons. Décidément les trêves ne sont plus qu’une dangereuse couverture.

37Vers la fin de février, le faux laboureur rentré à Parts apporte à Jacquet Perdriel les nouveaux plans d’attaque. Il faut vivement s’assurer de concours résolus.

Jacquet Perdriel va relancer dans sa maison Jean de Calais ; le presse d’entrer dans le complot.

— Soit, répond Jean de Calais, si la conjuration comprend des gens notables.

— Bien sûr réplique Perdriel, qui donne des noms et qui l’entraîne à Saint-Merry voir le messager.

Jean de Calais se laisse faire et à son tour emmène chez lui le faux laboureur qui se découvre et demande les signatures exigées par le conseil royal. Mais Jean de Calais n’a pas ce courage. Et le pauvre frère Jean s’en retourne, sans papier, mais plus résolu que jamais à agir.

Jeanne, de son côté, ne contient plus ses impatiences. À Sully, où La Trémoille la tient en bonne garde, elle regarde avec désespoir le faible roi dont l’âme captive se laisse endormir dans l’illusion, le luxe et le silence du grand château dont les tours dominent la Loire. Et cependant, là-bas, les Flandres et la Picardie grondent 38du roulement des convois. Le duc de Bourgogne a fait publier le ban. Il lève de toutes parts des troupes. Pour stimuler l’enthousiasme il répand la grande nouvelle : le roi d’Angleterre arrive, il amène plus de 25.000 Anglais. C’est l’offensive finale pour avril ! En fait, la démoralisation est telle chez les Anglais qu’après même la signature de leurs engagements, capitaines et soldats s’embarquent à qui mieux mieux aux bons arrières de Londres. Paris au désespoir, guette en vain l’arrivée du duc de Bourgogne qui a promis de le défendre et d’y rétablir le paix.

Famine effroyable, cent fois plus dure que ce carême d’Église qui approche.

Frère Jean d’Allée, le Laboureur

39II
Le carême

41
Mars MCCCCXXX

Le mercredi 1er mars, Cendres. Quelle pénitence abolira cette malédiction sur la chrétienté ? Jeanne encore une fois reçoit ces Cendres mystérieuses.

Les Cendres ! Il n’est question que des meurtres et des incendies qu’allument en Bohême les Hussites furieux. La chrétienté déchirée, à sang et à feu ! Après le scandale de la Papauté rivale d’elle-même, celui des peuples se haïssant ! Peut-être qu’une victime expierait assez ? Si la violence, si les armes sont inefficaces, peut-être que plus d’amour, peut-être qu’une oblation suffirait ? Pourquoi les Voix ne parlent-elles plus de combat ? Pourquoi cette insistance sur les Cendres ?

Souviens-toi, lui a dit Pasquerel, que tu es cendre et que tu retourneras en cendre. Jamais comme ce matin elle n’a été frappée de cette prophétie.

42Le dimanche des Brandons, 5 mars, un inconnu frappe chez Jean de Calais ; c’est l’orfèvre Guillaume de Loir qui annonce l’arrivée chez Perdriel du Laboureur. Jean de Calais se méfie : il ne comprend pas.

Le lundi 6, Perdriel, venu chez Jean de Calais, le manque. Averti par ses domestiques, Jean va donc chez Perdriel, le trouve à son comptoir avec Guillaume de Loir. Le Laboureur est là, avec l’amnistie et de nouveaux plans que l’on discute : au lieu de la porte Saint-Antoine, quelques conjurés préfèrent s’emparer de la Porte des Bordelles ; d’autres proposent de recourir à 80 ou 100 Écossais, habillés comme les Anglais et portant la Croix Rouge ; ils viendraient de Saint-Denis amenant la marée ou du bétail ; ils entreraient facilement par la Porte Saint-Denis, se jetteraient sur les gardes ; alors les Armagnacs en embuscade sauteraient dans Paris.

On discute les projets. Le troisième semble meilleur. Mais on ne conclut pas. Par ailleurs le Laboureur montre à Jean de Calais deux cédules à signer qu’on enverra à Charles VII et au Conseil.

43Les conjurés parisiens

Elles ne lui plaisent pas. Il en rédige une troisième que Perdriel proposera aux conjurés.

Le mardi 7, à l’aube, Guillaume de Loir avec le Laboureur (qui n’ont pas perdu leur nuit) présentent à Jean de Calais une cédule à signer : elle accrédite auprès du Roi les porteurs, expose les trois plans d’attaque et demande les décisions relatives au jour et à l’heure. Dans la nuit, Perdriel a recueilli les adhésions de Pierre 44Morant, de Jacquet Guillaume et de beaucoup de gens du quartier. Tout va bien. Il faut d’ailleurs se hâter, car en Champagne les événements se précipitent.

Or le mercredi 8 mars, les traîtres aux ordres de Cauchon sont condamnés à Reims, à la prison perpétuelle ; et c’est le jour que le roi d’Angleterre, de son manoir d’Elcham, octroie généreusement à Philippe le Bon les comtés de Champagne et de Brie. Autant lui dire qu’il n’a plus qu’à les prendre. Un don de 12.000 marcs d’argent lui permettra, sinon de vaincre, du moins d’acheter. Reims, de plus en plus inquiète, sent la trahison invisible. La vengeance des Bourguignons et des Anglais sera effroyable s’ils reviennent. De quel prix, de quel sang devra-t-elle payer les acclamations du Sacre ?

Jeanne est le seul appui. Mais Jeanne, où est-elle ? Que fait-elle ? Que sait-elle ? Des lettres suppliantes lui sont envoyées qui annoncent le siège imminent. D’où leur viendra le secours ? À Sully, Charles VII, qui a réuni les États du Languedoc, obtient une aide de 200.000 livres. De qui obtiendra-t-il 45l’aide de son propre courage ? Les appels de Champagne, ceux de Compiègne ne semblent que l’accabler.

Le jeudi 9 mars, les 12.000 marcs promis sont versés d’urgence par le Conseil privé d’Henri VI avec ordre de les porter immédiatement au duc de Bourgogne, à Arras ou ailleurs.

Le dimanche 12 mars, décisive réunion des conjurés parisiens à la Pomme de pin, dans la Cité. Pierre Morant, Jean de la Chapelle, Renaud Savin tiennent conseil et arrêtent les détails du complot. Le troisième plan d’attaque par la Porte Saint-Denis est retenu : Jean de Calais ira aux champs, portant comme signe un pennon blanc, il guidera les Français jusqu’à la porte ; Guillaume de Loir se trouvera là pour les conduire dans la ville ; Morant et les autres seront embusqués dans les tavernes de la rue Saint-Denis pour se joindre aux Français.

Le mardi 14, Jean de Calais, mis au courant, accepte le rôle qui lui échoit. Il fera mine d’aller voir sa vigne à la chapelle 46Saint-Denis. Tout est prêt pour le dimanche suivant. On n’attend plus, dans une fièvre croissante, que le signal du Laboureur.

À Reims cependant, l’inquiétude est au comble.

Le mercredi 15 mars, le Conseil de la ville ayant appris qu’en effet Jean de Luxembourg approche avec ses troupes, mande une pressante dépêche au Comte de Vendôme et au chancelier archevêque : la garnison est insuffisante. Est-elle sûre ? On n’a pas de nouvelles du Roi ni de Jeanne ! Pires angoisses que celle de juillet dernier.

Un suprême appel est envoyé à Sully au roi Charles, au Conseil et à Jeanne, par le plus rapide des chevaucheurs. Course sans débrider, dans la mort.

Le jeudi 16 mars, à Sully, à l’aube arrive le messager rémois ; Jeanne aussitôt dicte un rapide billet que dans sa hâte le scribe orthographie au hasard :

47Très chers et bien aimés et bien désirés à voir,

Jehenne de Pucelle, ai reçu vos lettres faisant mention que vous vous doutiez d’avoir le siège. Veuillez savoir que vous ne l’aurez point, si je les puis rencontrer bien bref. Et si ainsi était que je ne les rencontrasse (et que) eux vinssent devant vous, fermez vos portes. Car je serai bien bref vers vous ; et si eux y sont je leur ferai chausser leurs éperons si en hâte qu’ils ne sauront par où les prendre. Et (je leur ferai) lever (le siège) s’il y est, si vite que ce sera bientôt.

Autre chose ne vous écris pour le présent, mais que vous soyez bons et loyaux.

Et prie à Dieu que vous ait en sa sainte garde.

Écrit à Sully le 16e jour de Mars.

Puis, avant de signer, Jeanne ajoute ce mot de réconfort :

Je vous manderais encore quelques nouvelles de quoi vous seriez bien joyeux ; mais 48je crains que mes lettres ne soient prises en chemins et que l’on ne vit lesdites nouvelles.

Alors Jeanne prend la plume des mains de son secrétaire et signe de lettres vigoureuses et claires son nom :

Signature de Jeanne sur sa première lettre aux habitants de Reims

La lettre est aussitôt pliée, close du sceau de cire. L’adresse porte :

À mes très chers et bons amis, gens d’Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

À toute allure le chevaucheur remporte son message porteur de si grandes espérances. Bientôt ils en sauront davantage et ils verront alors si les Bourguignons ont encore le temps de songer à Reims. Jeanne compte secrètement les jours : vendredi, 49samedi, dimanche ! Dieu ! que le temps lui tarde de ces bonnes nouvelles !

Le dimanche 19, Charles, qui n’est pas si pressé, écrit tranquillement à ceux de Reims de ne pas s’affoler. Pour rien au monde, il ne les abandonnera ; de tout son pouvoir, toutes autres choses laissées, il les secourra ; il enverra une armée sous un chef bien agréable. Bref, ses amis en seront bien réjouis et réconfortés !

Il a lui aussi ses bonnes nouvelles. Il vient de recevoir une excellente lettre de son cher oncle, le duc de Savoie, qui a sondé les reins du duc de Bourgogne et s’est assuré que, si Philippe lui-même ne vient pas à Auxerre, il y enverra ses gens. Lui-même fait partir ses négociateurs. On causera, il ne faut donc pas s’exciter !

La Trémoille a dicté la lettre, tandis que Jeanne guette anxieusement sur le pont de Loire l’apparition du cavalier accouru de Paris. Jamais elle ne s’est ainsi rongé le cœur.

Or à Paris la confusion est extrême. Tandis que les conjurés attendent frère Jean d’Allée, porteur des réponses de 50Charles VII, un autre carme, dénoncé, trahi, vient d’être emprisonné ! Contre-ordres ! Désarroi des conjurés !

Le 21, mardi, impatients sans doute de ne pas recevoir les ordres attendus, un fort parti d’Armagnacs vient razzier gens et bêtes sous les murs de Paris. Une sortie conduite par le sire de Saveuze et plusieurs capitaines tombe dans leur embuscade. Le coup de filet est superbe ; il fait renaître les audaces.

Le jeudi suivant, 23, à minuit, les Armagnacs cette fois échellent la porte Saint-Denis, tuent le guet et font dans la ville grand carnage de Picards bourguignons. Ils emmènent les chevaux avec force butin.

Dans l’excitation de ces journées fiévreuses, peut-être frère Jean d’Allée s’est-il trahi ; peut-être sous le coup de la terreur qui règne a-t-il été vendu. Il est saisi, écroué au Châtelet. Il avoue. La prise est bonne !

À Sully la pauvre Jeanne se meurt d’angoisse de ne rien recevoir de Paris. Charles est très sombre. Les nouvelles 51reçues de son cher oncle de Savoie son mauvaises. Jean de Luxembourg, interprète de la pensée bourguignonne, vient de lui mander que, vu les méchancetés qu’on lui a faites, il ne viendra pas à Auxerre. On ne sait toujours point si les Anglais s’y rendront.

Jeanne a, dès le premier instant, vu clair dans ce jeu. Elle sait bien qu’il n’y aura de paix qu’au bout de la lance. Mais on ne la croit pas. Son cœur est à la torture.

De tous côtés la souffrance des chrétiens l’appelle. Il n’est bruit que des ravages commis en Bohême par les Hussites contre lesquels le pape Martin V a l’an dernier prêché la croisade. Par une abominable trahison, le cardinal de Winchester a livré à Bedford l’armée de 250 chevaliers et 2.500 archers payée par le pape, laissant libre cours aux fanatiques ! La trahison indigne Jeanne. Qu’elle en finisse avec ces Anglais deux fois criminels et elle ira porter en Bohême la croisade française. Qui sait où elle sera demain ? Elle fait bien vite écrire par frère Pasquerel une lettre de menaces aux Hussites. Sommation de cesser leurs pillages, faute de 52quoi, aussitôt victorieuse des Anglais, Jeanne ira les châtier. Ah ! pourquoi l’an dernier, en ce jour même, Bedford n’a-t-il pas entendu son appel à la paix et uni ses armes à celles du Dauphin pour le service du Christ et la défense de la chrétienté !

Pourquoi, s’il lui plaît de batailler, le duc Philippe ne va-t-il pas s’en prendre aux Sarrasins !

Dieu n’aura-t-il pas pitié de tant de larmes ?

Le samedi 25, fête de l’Annonciation : Et Marie dit alors : Voici la servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon votre parole. Et l’ange la quitta.

53L'Annonciation à la Vierge Marie

Frère Pasquerel pourrait-il expliquer à Jeanne les desseins de Dieu ? Jeanne prie ce jour bien longtemps. Elle-a de grandes angoisses plein le cœur. Depuis quelques jours, de la fenêtre qui domine la Loire, Jeanne regarde et interroge cette Loire muette, cette plaine, ces routes qui vont vers l’Île-de-France et la Champagne. Quel secret derrière les collines fermées ? Et là-bas les armées de Bourgogne qui roulent vers les places royales. Et Compiègne 54menacée et Paris dans l’effroi des dénonciations et des représailles !

À Reims le désarroi atteint le comble.

Le lundi, 27 mars, se répand en ville le bruit que le capitaine de la ville s’est enfui la veille avec un sauf-conduit de Philippe le Bon ! Après tout, il vaut mieux ainsi, puisqu’à coup sûr il trahissait. Les Rémois envoient au plus vite un chevaucheur au lieutenant général pour faire arrêter le traître. Mais ils demeurent fort inquiets. Toutes ces trahisons doivent à la cour du Roi faire peser de graves soupçons sur la fidélité rémoise. Ils écrivent à Jeanne et au Roi pour se disculper et réclamer des secours.

Le mardi 28, de Sully, Jeanne, émue de leur message, leur répond au plus vite :

Très chers et bons amis,

Qu’il vous plaise savoir que j’ai reçu vos lettres, lesquelles font mention comment on a rapporté au Roi que dedans la bonne cité 55de Reims il y avait moult de mauvais. Veuillez donc savoir que c’est bien vrai qu’on lui a rapporté en effet qu’il y en avait beaucoup qui étaient d’un complot qui devaient trahir la ville et mettre les Bourguignons dedans.

Et depuis, le Roi a bien su le contraire, pour ce que vous lui en avez donné l’assurance, dont il est très content de vous. Et croyez que vous êtes bien en sa grâce et si vous aviez à besogner il vous secourrait quant au regard du siège.

Et il connaît bien que vous avez moult à souffrir pour la dureté que vous font ces traîtres bourguignons adversaires. Aussi vous en délivrera-t-il au plaisir Dieu à bien bref. C’est assavoir le plus tôt que faire se pourra. Ainsi je vous prie et requiers, très chers amis, que vous gardiez bien ladite bonne cité pour le Roi et que vous fassiez très bon guet. Vous entendrez bientôt de mes bonnes nouvelles plus à plein. Autre chose, quant à présent, ne vous écris fors que toute Bretagne est française. Et doit le duc envoyer au Roi IIII mille combattants payés pour 6 mois.

56À Dieu vous commande, qu’il soit garde de vous.

Écrit à Sully le XXVIIIe de mars.

Ici Jeanne prend la plume et plus fermement que jamais signe

Signature de Jeanne sur sa seconde lettre aux habitants de Reims

Quant au Roi, il rêve je ne sais quelles alliances avec les Princes allemands ! Jeanne, écartée des Conseils, comme elle l’est des champs de bataille, fait le décompte des quinze jours après quoi expirent les trêves. Le messager du duc de Savoie vient d’apporter la nouvelle que les ambassadeurs anglais, s’excusant sur la proximité trop grande, ont demandé de reporter la journée d’Auxerre au 1er juin ! Jeanne comprend leur jeu. Le péril est extrême. Il faut bondir au-devant de l’offensive qui va se déclencher. C’est bien 57en Autriche ou en Bavière qu’est le secours de France ! Elle en a trop sur le cœur et le péril est trop pressant. Le vent qui pousse la Loire, n’est-ce pas le grand appel d’un pays douloureux et furieux ?

Ce château somptueux et inutile ! Ces conseillers subtils et agaçants ! Le sourire de la Trémoille, les soupirs de Charles VII ! Jeanne étouffe ! Alors elle monte à cheval.

Sur les sables du fleuve, à travers les prés, les bêtes nerveuses de l’écurie font des foulées joyeuses. Jeanne rit et caresse l’encolure. S’enivre et joue. Son frère, son page, frère Pasquerel lui-même se précipitent derrière elle et poussent leurs trottiers dans une course un peu folle. Mais l’espace, la vitesse ! L’air ! Le vent ! La terre. Les bêtes elles-mêmes semblent inviter les cavaliers aux excès. Quand Jeanne qui mène le peloton se retourne, elle ne voit plus qu’à peine les toits pointus des tours de Sully… Alors poussant sa bête qui bondit, entraînant ses compagnons essoufflés, elle lance un geste ironique vers les arrières, avec gaminerie elle salue : À Dieu ! fait-elle. Et par la route de Beaune-la-Rolande elle pique droit au Nord.

58Maintenant les collines dérobent la vue de la Loire. Jeanne met au pas les chevaux en sueur.

— Où allons-nous, hasarde frère Pasquerel un peu inquiet ?

— À Lagny, fait Jeanne riant, puis grave : parce que ceux de la place font bonne guerre aux Anglais de Paris et ailleurs.

Ce soir-là bien tard le pont-levis de Sully demeure baissé. Mais il faut se résigner. La Trémoille est joué ! Il rumine longtemps dans la nuit sa vengeance. Enfin il se couche, le cœur content de son calcul.

Le mercredi 29, Jeanne se fait reconnaître à la poterne de Lagny. La petite ville héroïque, la garnison se précipitent vers elle : messire Jean de Foucault n’en croit pas ses yeux. Jeanne hésite dans son bonheur. Cet air de France, cette camaraderie de combat, voilà quatre longs mois qu’elle ne les a plus connus ! Enfin on a quitté l’arrière avec ses lâchetés et ses calculs. Lagny, c’est le front.

59Opérations de janvier à mai 1430

Durant tout l’hiver Lagny s’est battue. Jeanne voit encore les dégâts produits par 60les boulets des bombardes anglaises. Mais le brave amiral de Culan, Ambroise de Loré, a tenu bon. Les Anglais s’y sont brisé les dents. Loré s’est alors jeté en Normandie dans la place de Saint-Célerin, près d’Alençon, prise aux Anglais. Il a confié Lagny à son bon lieutenant Jean de Foucault que Jeanne a connu à la bataille de Montépilloy où il commandait les archers. Avec lui de braves capitaines, Guiffray de Saint-Aubin, Barie, et le bon Écossais Kennedy, et une troupe de rudes soldats, fous de fierté à voir Jeanne parmi eux. Les bonnes gens ont tout juste un miracle à lui demander !

On a porté à l’église Saint-Pierre un petit enfant venu au monde depuis trois jours sans avoir donné signe de vie. Il est déjà tout noir. Le considérant comme mort, le clergé n’a pas cru pouvoir le baptiser et la désolation des pauvres gens est extrême. Les parents l’ont déposé aux pieds de l’image de Notre Dame des Aidances, en grande vénération à Lagny depuis trois siècles, et les jeunes filles de la ville prient pour obtenir de la Sainte Vierge un miracle. À peine sait-on Jeanne dans la ville qu’on la supplie de venir 61prier Dieu et Notre Dame pour ce petit.

J’y allai, racontera Jeanne à ses juges. Je priai avec les autres. Et finalement il y apparut vie et bailla trois fois, et puis fut baptisé et bientôt mourut, et fut enterré en terre sainte.

Comme à son maître un jour les Pharisiens ne manqueront pas de reprocher à Jeanne cette résurrection.

Ils lui reprocheront d’ailleurs également sa pitié et sa cruauté.

Depuis les trêves le pillage est l’occupation et la ressource des bandes. Tout le plat pays vit sous leur terreur. Et justement les bonnes gens viennent signaler à Lagny une compagnie d’Anglais, en réalité 3 ou 400 Picards bourguignons, qui, sous les ordres d’un terrible routier, Franquet d’Arras, après avoir razzié l’Île-de-France, s’en retournent en Picardie.

Foucault qui commande à Lagny décide de leur couper la retraite. Avec Jeanne et ses lieutenants Guiffray de Saint-Aubin, le brave Écossais Kennedy et l’Italien Barretta, il se jette donc en chasse à la tête de 4 ou 500 cavaliers et fantassins. Franquet, averti par ses avant-gardes, a le temps de faire mettre pied à terre à ses 62cavaliers, de choisir sa position et de les ranger en bataille selon la tactique anglaise. Ses archers fauchent les deux premiers assauts des cavaliers français. Jeanne comprend que la partie est grave et qu’il faut autre chose que de la furie. Elle appelle à la rescousse les garnisons de Lagny et autres forteresses voisines qui arrivent avec couleuvrines, arbalètes et autre matériel d’assaut. Une forte préparation de tir défonçant la ligne de feu des Bourguignons, un troisième assaut culbute la résistance. C’est un massacre. Quelques survivants se rendent, dont le capitaine de la compagnie, Franquet, que Jeanne acquiert comme prisonnier. La capture de ce bandit déchaîne dans toute l’Île-de-France une joie assoiffée de vengeance. Dans le combat Jeanne a arraché à un Bourguignon une forte épée de bataille. Elle lui paraît si bien en mains et si propre à donner bonnes buffes et bons torchons qu’elle la portera désormais au combat.

En rentrant à Lagny Jeanne dépêche à Sully et à Reims aussi de ses bonnes nouvelles. À Paris ce fut une stupeur.

Cependant sur là Loire Charles VII est très affairé.

63Le 30 mars, il apparaît par lettres-patentes qu’il a de grandes occupations.

Son jeune beau-frère Charles d’Anjou, troisième fils de la reine Yolande, a pris place, à 15 ans, au Grand Conseil, auprès de l’évêque de Séez, de la Trémoille, de Christophe d’Harcourt et du sire de Trêves. Un enfant, des vieillards, des diplomates ! Il n’y pas là place pour Jeanne.

64
Avril MCCCCXXX

Le 2 avril, dimanche de la Passion de Notre Seigneur. Quelle mystérieuse douceur cette année, quel étrange appel dans la communion !

Le lundi 3, de navrantes nouvelles de Paris : les Bourguignons, furieux de représailles, font régner la terreur. On ne parle que d’arrestations. Le seigneur de l’Isle-Adam ne se sent plus maître de la ville menacée par Jeanne. Philippe le Bon est trop loin, ou trop inerte ; voilà des mois qu’on l’attend en vain. Force est de recourir à Bedford ! L’Isle-Adam demande une garnison de secours aux Anglais !

Mais il faut à tout prix mater la trahison. Les pieds dans les brodequins, frère Jean d’Allée, hurlant de douleur, se laisse arracher un à un les noms de ses complices.

Tous les chefs sont arrêtés, sauf Perdriel 65qui s’est enfui. Jean de Calais, saisi, rend à la police bourguignonne de signalés services qui seront bien payés. Plus de 150 bourgeois, dont près de 40 dizainiers, sont incarcérés au Châtelet.

Le mercredi 5 avril, de Jargeau où il s’est rendu, le roi Charles, trop faible pour s’appuyer à Jeanne, demande du secours aux Allemands ! Il envoie une ambassade au duc Frédéric d’Autriche à qui il mendie des soldats qu’il paiera de sa fille Radegonde, donnée au fils aîné du duc ! Il prie humblement le duc Ludwig de Bavière, le duc Albrecht, et tous seigneurs du pays d’Empire, et les villes de Berne, de Zurich, de Strasbourg, et de Bâle ! Tout, plutôt que de s’aider soi-même ! Quelle misère !

Jean de Calais reçoit dans sa prison du Châtelet où il gémit en grande pauvreté et misère, en grand péril de mourir, l’infamante lettre de rémission accordée par Henri VI, à la relation du grand Conseil, pour certaines causes justes et raisonnables touchant le bien du roi et de sa seigneurie… C’est le prix de sa trahison.

66Les conjurés parisiens sont mis à mort

Le samedi 8, tandis que le bâtard de Clarence entre insolemment à Paris avec de grosses forces anglaises, le povre peuple qui n’a plus à manger est convoqué aux Halles. Effroyable boucherie : la tête de Jean de la Chapelle, le clerc de 67la Cour des Comptes, et puis écartelés, ses jambes, ses bras, le tronc sanglants. Une ruée : on s’arrache ses dépouilles, mais sa robe longue de viollet fourrée, c’est Jean Bourdin, le digne geôlier du Châtelet qui l’aura ! Une femme et des petits enfants pleurent en silence dans sa maison en deuil. Ouste, dehors ! Le sire de l’Isle-Adam, qui ne néglige pas cette aubaine, hérite des biens confisqués !

La tête des deux procureurs au Châtelet, Renaud Savin et Pierre Morant. Huées dégoûtantes !

La tête de Guillaume Perdriau, un tailleur d’habits.

La tête de Jean le Français, dit Bau-drain, ses cuisses, ses bras, le tronc écartelés. Des femmes se pâment. La tête du boulanger Jean le Rigueux. Et pour finir la tête de Jacques Guillaume, le seigneur de l’Ours, l’ami de Jeanne… Quant au menu fretin, avec de bonnes pierres au cou, dans la Seine ! Bon appétit !

Sur le quai passent en chantant les Goddons de Clarence !

Item, — note dans son Journal le vilain inconnu, clerc ou chanoine, prud’homme bien 68sûr, qui a enregistré ces horreurs, — cette année avait foison de roses blanches au jour de Pâques fleuries, qui furent le IXe jour d’avril, tant était l’année hâtive.

Pâques fleuries aux roses blanches ! De l’année 1430.

La semaine sainte ouvre le dernier délai des trêves de Noël. Années maudites où l’Alleluia du Christ glorieux sonne par le péché des hommes le déchaînement des guerres et l’agonie des navrés.

Cependant Jeanne qui a appris l’arrestation de Jacques Guillaume garde avec soin son propre prisonnier Franquet en vue d’un échange. Cette combinaison dépite fort les gens de Lagny et des pays d’alentour qui dès le premier instant ont réclamé la tête du capitaine.

Le bailli de Senlis, Jean de Troissy, a recueilli les témoignages : tous les crimes d’un homme de guerre, Franquet les a commis ; il les avoue sans honte. Après tout Franquet peut soutenir le regard de beaucoup, non moins coupables que lui. Lorsque durant la Semaine Sainte la nouvelle arriva à Lagny de l’exécution des 69conjurés parisiens, le bailli remontre à Jeanne que c’était faire tort à la justice que de lui refuser plus longtemps ce Franquet. Jeanne alors le lui livre en disant : Faites de lui ce que vous devez faire par justice. Troissy lui fait couper, la tête. C’est un soulagement pour la conscience publique. Mais ses juges ne manqueront pas de reprocher à Jeanne ce sang.

La Semaine Sainte a été pour Jeanne un temps de prière extraordinaire : elle sait les préparatifs bourguignons. Elle compte les heures qui fuient, hâtant les batailles. Elle ne sait pas pourquoi une angoisse croissante monte dans son âme.

Le 16 avril, fête de Pâques, expiration des Trêves ! Quelle effrayante réplique des hommes à la proposition de Dieu !

À Péronne Philippe de Bourgogne célèbre la fête au milieu de la fièvre d’une offensive qui se monte.

Le lundi 17, Jeanne part pour Melun. Il faut au plus tôt rassembler les forces fidèles. Il l’a bien noté ce jour-là dans son courrier, ce marchand vénitien qui de 70Bruges observe avec sympathie l’effort du redressement français :

Les gens du Roi sont capables de tout dominer, s’ils sont d’accord. N’est-ce pas à cet effet que travaille depuis un an la pauvre enfant ?

Melun est le type des villes françaises irréductibles dans leur foi. Assiégée et tombée en 1420 aux mains des Anglais, la population subissait depuis dix ans là garnison bourguignonne que Jean de Luxembourg avait mise dans la ville et dans le château de l’île sous les ordres de Dreux d’Humières. Mais le cœur toujours français épiait l’heure des délivrances. Une sortie de la garnison partie pour razzier des vaches à Yèvre en Gâtinais ne laissait guère qu’une dizaine d’hommes au château. Les gens de Melun coururent chercher le commandeur de Giresme, à Pont de Seine, qui en hâte occupa la ville et l’île, encerclant le château. Quand les Bourguignons revinrent, ils se heurtèrent aux portes closes. Ils allèrent demander du renfort à Corbeil, ils crurent pouvoir par bateau reprendre pied dans l’île. Mais ils la trouvèrent occupée. Il fallut bien sous les yeux narquois des Français reprendre 71le fil de l’eau. Ce que voyant, le château se rendit. C’était un pont très important dont le Roi reprenait possession.

Jeanne passe à Melun la semaine de Pâques, un peu après ces événements.

Mais de bien autres se préparent ! Il n’est bruit que du débarquement d’Henri VI en terre de France.

Le jeudi, 20 avril, l’armée bourguignonne, assemblée à Péronne, s’ébranle. Jean de Luxembourg, le seigneur de Croÿ prenant le commandement de l’avant-garde, passe l’Oise en direction de Compiègne. Et Jeanne n’a en mains qu’une poignée d’hommes. Ses frères, son aumônier et le fidèle Jean d’Aulon, et sans doute cette compagnie de gens d’armes italiens, 68 archers et arbalétriers avec deux trompettes, que commande le lombard Barthélemy Barretta.

Cette solitude, cet abandon du Roi la jettent dans une grande angoisse. Ses voix semblent depuis quelques semaines porter un secret. Pourquoi ne disent-elles plus ce : Va ! va ! qui l’avait un an plus tôt poussée vers Chinon, vers Orléans, vers Reims ?

72Du bord des fossés de Melun elle regarde cette Seine qui coule rapide vers Paris. Un pressentiment étrange fixe ses yeux sur ces eaux pleines de mystère. Elle marche entourée des deux saintes amies qui soudain livrent leur secret : Avant votre fête, à la Saint-Jean prochaine, Jeanne, vous serez prisonnière !

Jeanne est à genoux, le cœur déchiré, le regard suppliant. La mort, cent fois la mort plutôt.

Non, Jeanne, disent-elles avec une douceur inflexible, c’est ainsi qu’il fallait qu’il fût fait !

À Lui, un ange aussi avait apporté le calice nécessaire.

Les amies se font saintement caressantes : qu’elle ne s’esbahisse ! qu’elle prenne tout en gré ! que Dieu lui aidera !

Quelle agonie !

Jeanne supplie encore : Ah ! plutôt que captive qu’elle meure tantôt sans long travail de prison !…

Les amies se taisent, et douloureusement soutiennent la pauvre enfant.

Désormais chaque jour ou presque elles seront près d’elle. Et leur regard, plein de tristesse, est insondable. Quand cela ? 73Le lieu ? l’heure ? le mode ? l’issue ? Elles sont muettes. Sic oportebat Christum pati. Et resurgere ! [Ainsi fallait-il que le Christ souffrît. Et qu’il ressuscitât !]

Jeanne marche désormais vers ce calvaire qui surgira au détour de quel chemin ? Si elle savait où, sans doute qu’elle eût chancelé, mais sur leur commandement elle eût été, quoiqu’il dût advenir.

D’ailleurs il n’est point temps de faiblir. Autour de Compiègne la partie se resserre qui n’admet plus un abandon.

À quatre lieues au nord-ouest de Compiègne la petite place de Gournay-sur-Aronde, occupée par les Français depuis l’été dernier, constitue un appui pour Compiègne et une menace dans le dos d’une armée assiégeante. En descendant de Montdidier, Philippe le Bon fait sommation à Tristan de Magneliers de se rendre. Devant une si grosse armée la résistance est impossible. Magneliers entre en pourparlers, lorsqu’on vient apprendre aux Bourguignons que le damoiseau de Commercy, Yvon du Puits, et autres capitaines ont mis le siège devant Montaigut en Laonnois.

En effet, Robert de Saarbrück, damoiseau 74de Commercy, que Charles VII avait fait chevalier au sacre, vient d’amener bombardes, veuglaires et machines devant la forteresse qui lui appartient, mais que Georges de la Croix avec un capitaine anglais tiennent aujourd’hui au nom de Jean de Luxembourg.

La menace est grave. Philippe le Bon et Jean de Luxembourg ne prennent pas le temps de discuter les propositions du capitaine de Gournay ; ils se contentent d’une sorte de soumission provisoire et de neutralisation, et en grande diligence portent leur armée dans la direction de Montaigut.

Le samedi 22 avril, Robert de Saarbrück, informé de l’approche des Bourguignons, comme épouvanté, lève le siège en abandonnant toute son artillerie.

Cependant, au moment de foncer sur Compiègne, Philippe le Bon hésite. Encore une fois au heu de frapper au point fort, il se laisse occuper à des opérations de police. On lui a signalé les brigandages des Français de Louis de Waucourt dans la région de Beauvais et des Anglais qui ont fait de la forteresse de Prouvenlieu 75un repaire de bandits.

Philippe le Bon

Tandis que Jean de Luxembourg, qui représente l’élément mobile de l’armée, va perdre son temps à encercler ces alliés encombrants, Philippe emmène le gros de ses forces vers Noyon. Tout cela est l’incohérence même.

76À Jargeau, elle est pire : le pauvre Charles VII écrit à son cher oncle de Savoie qu’il n’a aucune confiance dans les dispositions pacifiques des Anglais, mais que néanmoins il est tout prêt à traiter le 1er juin à Auxerre avec eux et le duc Philippe !

Cependant la Normandie est en branle-bas, c’est demain la Saint Georges et l’on est en grands préparatifs de fête. Calais pavoisée attend la flotte royale d’Angleterre. Il n’est bruit que du débarquement du jeune roi Henri VI impatient de venir prendre possession de son royaume de France. Monseigneur Pierre Cauchon, évêque dépossédé de Beauvais, est accouru à Calais. On ne l’accusera pas de lenteurs.

En effet, le dimanche de Quasimodo, 23, jour de Mgr Saint Georges, vers 10 heures, les 48 galères anglaises entrent au port et le roi Henri VI, qui n’a pas ses 9 ans, un peu ému et très grave, monte à cheval, et accompagné du cardinal de Winchester, son grand-oncle, du duc d’York, des comtes de Huntingdon et de 77Warwick, se rend pour la messe à l’église Saint-Nicolas.

La nouvelle soigneusement diffusée par Bedford doit, espère-t-il, donner à ses troupes un courage qui leur manque et abattre là confiance des Français.

Cependant Jeanne est loin de s’abandonner. Elle a rassemblé à Lagny une forte armée de 1.000 chevaux qu’elle va diriger sur Compiègne.

Le lundi 24 avril, Jeanne se met en marche vers Senlis. Son approche affole ces braves gens.

À Senlis la lâcheté règne en la personne de Regnault de Chartres. Ouverte à Charles VII en août dernier, Senlis est devenu le quartier général de Louis de Bourbon, comte de Vendôme, lieutenant général du Roi, et le chancelier en a fait le siège de ses intrigues. Évidemment il est furieux de retrouver Jeanne sur sa route. Il saura le faire comprendre au Conseil de ville qui justement en ce moment délibère. Les attournés réunis au commandement de Jean de la Ruelle, Mahieu Dencre, Polet Canterel, Laurent Sorin, Jean Cauche rédigent pour Jeanne 78cette honteuse adresse que : vu la pauvreté de vivres de la ville tant en foin, avoine, comme vin, il lui sera offert d’entrer dans la ville avec 30 ou 40 personnes des plus notables de sa compagnie, et non plus. Que son armée s’en aille où elle voudra !

Jeanne heureusement trouvera meilleur accueil à Crépy et au château de Vez.

Le 25 avril, fête de Saint Marc, Bedford a la courtoisie de faire annoncer au vénérable Chapitre de Rouen les bonnes nouvelles du débarquement de Henri VI à Calais. Trois semaines plus tôt, le duc et la duchesse avaient fait célébrer dans le chœur une messe solennelle et déposé sur l’autel l’offrande de 2 pièces d’or. Les égards, la piété, la générosité discrète touchent vivement le cœur de ces bons chanoines, presque tous nommés à leur bénéfice par Bedford en vertu du droit de régale. La reconnaissance leur dictera de sacrés devoirs.

Cependant les bonnes nouvelles, colportées par le Comité anglais de propagande 79à l’étranger, vont apprendre aux Français leur bonheur.

À Paris le moral est de plus en plus bas : on vient d’apprendre que les Armagnacs se sont emparés de l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés. Il faut prendre garde aux mauvais conseils que suggèrent les audaces.

Le mercredi 26, le sire de l’Isle-Adam et le bâtard de Clarence ordonnent de grandes réjouissances populaires : grands feux comme à la Saint Jean d’été, en l’honneur du roi de France qui, annonce-t-on, est arrivé à Boulogne avec grand foison de souldoiers, pour combattre ces Armagnacs maudits.

Mais le pauvre peuple ne croit plus aux journaux officiels. Il est au désespoir, et, dans l’effroi croissant, c’est une panique qui encombre les portes de fugitifs affamés.

Le jeudi 27, grand Te Deum officiel chanté à Notre-Dame, auquel assistent les autorités.

Le vendredi 28, processions générales de Notre-Dame à Sainte-Geneviève, tant 80la vraie détresse double les liesses officielles !

La Champagne, de plus en plus menacée, implore le secours du Roi, autre que de paroles.

Le dimanche 30, de Jargeau Charles VII mande aux Rémois qu’il leur envoie le maréchal de Boussac réduire les places rebelles et diriger les opérations militaires.

Blason de la Champagne (en miroir)

81III
Compiègne

83
Mai MCCCCXXX

Le mois de mai s’ouvre en de troubles conjonctures.

Tandis que les bourgeois de Paris admirent dans les champs les plus belles vignes qu’homme eust vu depuis XXX ans devant, la Seine charrie les noyés que le seigneur de l’Isle-Adam y précipite pour effrayer la rébellion !

À Noyon le duc de Bourgogne fait le rassemblement de son armée.

En cette fête des apôtres Philippe et Jacques, les voix ne parlent à Jeanne que des heures prochaines du sacrifice.

Cependant en Angleterre la démoralisation de l’armée inquiète de plus en plus le pouvoir.

Henri VI, passé en France, devait y être suivi le 1er mai par des renforts importants. Les engagements avaient été signés par les capitaines. Mais, au mépris 84de leur parole, ils s’embusquent à Londres, fort peu soucieux d’une campagne pleine de dangers ! De France, Bedford presse le duc de Glocester, gardien d’Angleterre, de sévir.

Le 3 mai, de Cantorbéry part une sommation qui doit être proclamée à Londres, dans ses faubourgs, sur toutes les places. Elle ordonne à tous les capitaines et soldats engagés de se rendre sans délai à Sandwich ou à Douvres pour s’y équiper eux et leurs chevaux. L’ordre doit être exécuté dans les 24 heures, après quoi les réfractaires seront mis en prison en attendant la puissante indignation du monarque. Tous ces braves ne semblent pas avides d’affronter les maléfices de la Pucelle.

En France on s’émeut beaucoup de la campagne qui se prépare. On prie de tous côtés pour Jeanne.

Le vendredi 5 mai, le bon chanoine Jean Boucher, doyen de Saint-Jean d’Angers, miraculeusement guéri par sainte Catherine le 18 avril, s’étant rendu à pied à Fierbois, y célèbre la sainte messe pour 85le Roi, la Pucelle, digne de Dieu, et la prospérité et la paix du royaume.

Que Dieu prenne en pitié ces prières ! Car le danger devient extrême.

De Noyon, l’armée bourguignonne, conduite par Philippe le Bon, les comtes Stafford et d’Arondel, et Jean de Luxembourg s’ébranle à grand appareil pour frapper le grand coup sur Compiègne.

Ayant passé l’Oise à Pont-l’Évêque et cheminé sous les couverts boisés par Carlepont, Tracy-le-Val, Tracy-le-Mont, elle se heurte, au débouché de l’épaisse forêt de Laigle, à la forteresse de Choisy 86qui à une lieue au Nord-Est de Compiègne commande le passage de l’Aisne. Le capitaine de Compiègne, Guillaume de Flavy, en avait donné le commandement à son frère Louis, un très brave soldat qui sera tué en défendant Compiègne.

Les machines de siège sont aussitôt mises en batterie.

Choisy, battue par les grosses pierres de bombardes, voit les brèches se multiplier dans ses murailles. Si le pont d’Aisne tombe aux mains des Anglais, Compiègne est bien menacée.

En tout cas, le Conseil royal ne peut plus nier l’évidence : il a été joué depuis 5 mois au moins par les pacifiques avances de Philippe le Bon. Jeanne avait bien dit qu’avec lui il n’y avait de paix possible, si ce n’est par le bout de la lance. On ne l’a pas crue et voici que le bout de la lance bourguignonne va frapper Compiègne, si on ne pare le coup.

Le samedi 6 mai, saint Jean Bouillant. Le Conseil royal des pays en deçà de Seine, réuni à Compiègne autour du chancelier Regnault de Chartres et du Lieutenant général, envoie au nom du 87Roi un solennel avertissement à toutes les villes fidèles d’avoir à s’opposer résolument aux entreprises bourguignonnes.

Les trahisons du duc de Bourgogne leur sont enfin dénoncées : trompant les sujets de notre royaume… sous de faux prétextes, il a livré aux Anglais villes, forteresses et la personne même du roi Charles VI. Sous couleur de parvenir à la paix, il a amusé et déçu le roi Charles VII par apparence de bonne foi. Mais en fait le duc n’a eu et n’a aucun désir de procurer le bien de la paix. Il favorise au contraire les violences anglaises.

Mettant en garde ses sujets contre la perverse et damnable façon d’agir du duc Philippe, le Conseil interdit toute espèce de tractation avec lui : on doit ou refuser ou retenir ses envoyés. Il faut même les punir, comme des traîtres, de quelque condition ou état qu’ils soient. Si par hasard des lettres bourguignonnes avaient été déjà reçues, on doit les livrer immédiatement au Conseil royal.

Les Rémois prennent bonne note de cette rigueur. Bien tardive, elle s’inspire plus de la peur que du courage.

À Compiègne, en effet, arrivent de 88Choisy des nouvelles de plus en plus alarmantes.

On a bien envoyé aux assiégés des canons, y compris le gros canon de la ville, mais les assiégés ont, dans un héroïsme mal raisonné, fait sauter le pont. Isolés désormais, on ne pourra plus les secourir directement.

C’est alors que les capitaines conçoivent un projet de grande envergure. Il ne s’agit plus seulement d’inquiéter le duc de Bourgogne, il faut le couper de ses arrières. C’est par Noyon que lui arrivent renforts et munitions venus de Picardie. De Noyon à Choisy la route n’a qu’un pont sur l’Oise, car le pont d’Ourscamp est à peine réparé. L’occuper, c’est paralyser Philippe le Bon et peut-être lui couper la retraite. Inquiet, démuni, isolé, il offrira une belle proie. Toute son armée imprudemment engagée à Choisy entre Aisne et Oise pourrait être détruite ou capturée d’un coup.

Jeanne, dont les voix depuis quelque temps ne la conseillent plus aux faits de guerre, donne son acquiescement aux capitaines. Une grosse armée de 2.000 combattants quitte de nuit Compiègne.

Environs de Compiègne

90Aux côtés de Jeanne chevauchent Jacques de Chabannes, Théolde de Valpergue, Renaut de Fontaines et Saintrailles. L’objectif est Pont-l’Évêque. Le duc de Bourgogne en a commis la garde à une garnison anglaise commandée par le sire de Montgommery et autres capitaines résolus. Ils sont appuyés par la garnison des faubourgs de Noyon sous les ordres du seigneur de Saveuse et du picard Jean de Brimeu.

Pour échapper aux patrouilles bourguignonnes, car le succès exige la surprise, c’est par la rive droite de l’Oise que la colonne s’engage dans la nuit.

Le plan est de tomber au petit jour sur la garnison endormie, de la massacrer et de s’installer à puissance dans la forteresse échellée.

Par Coudun et Dreslincourt, la colonne atteint la Divette, contourne le Mont-Renaud et dans l’obscurité enveloppe la forteresse.

Aux premières clartés, dans le plus grand silence, les fossés sont franchis et les échelles appliquées aux murs. Avant que l’alarme soit donnée, les assiégeants sont-dans la place. Mais ils se heurtent 91bientôt à la garnison éveillée.

Jeanne lors d'une action contre Pont-l’Évêque (sur-l’Oise)

Cris, tapages, trompettes, tocsin. Les Français s’engagent hardiment dans les rues et assaillent les maisons. Quand tout à coup sonne l’ordre de retraite : on voit, en effet, déboucher du faubourg de Paris la garnison anglaise de Noyon conduite par Saveuse et Brimeu. Il y a un moment d’affolement, car on pourrait lui tenir tête. On se contente de protéger le repli et, montant en selle, les cavaliers de Saintrailles reprennent sans être inquiétés la route de Compiègne. Il y a une trentaine 92de morts de chaque côté. Les Anglais, instruits, fortifient à grande hâte leurs positions.

L’échec est très sensible à Saintrailles qui ne veut pas s’y résigner. Il tente un nouveau coup de main sur les derrières du duc de Bourgogne, et, faisant passer l’Aisne à sa troupe dans les environs d’Attichy, patrouille dans le bois de Latrie en quête d’aventure. Il surprend ainsi, en train de marche, un convoi qui descend de Noyon, escorté par une centaine de cavaliers commandés par Jehan de Brimeu. L’attaque est si prompte que les Anglais, embarrassés dans le train, n’ont pas le moyen de se former pour le combat. D’un coup de filet Saintrailles capture convoi et escorte, et ramène sa prise, Jehan de Brimeu en tête, à Compiègne !

Enhardi par ce succès, Saintrailles persuade au comte de Clermont et au chancelier qu’il faut reprendre la partie pour dégager Choisy qui succombe. Il n’y a plus un jour à perdre.

Et c’est ainsi que vers le 10 mai une nouvelle expédition, accompagnée du lieutenant 93général et du chancelier, sous la conduite de Saintrailles, tente une seconde fois le passage de l’Aisne.

Soit hauteur des eaux, soit ponts coupés, il faut remonter l’Aisne à dix lieues jusqu’à Soissons !

Soissons sur la rive gauche commande un pont confié depuis août dernier à la garde de l’écuyer Guichard Bournel qui déjà trahissait en secret. Avec une outrecuidance froide, il refuse le passage à l’armée. Menteusement il a ameuté les Soissonnais en leur faisant croire que c’est une garnison qui vient s’installer chez eux. En ces temps de demi-famine, cette perspective était le cauchemar des bourgeois. Ils laissent donc entrer le lieutenant général, le chancelier et la Pucelle à petite compagnie. Les gens d’armes doivent camper devant le faubourg Saint-Christophe.

Le lendemain on essaye de passer l’Aisne à gué, mais les eaux sont trop hautes. Il n’en faut pas plus pour briser l’élan du chancelier qui, prétextant que ni Compiègne menacée de siège, ni le plat pays ne peuvent nourrir une si forte armée, envoie avec le comte de Clermont 94une partie des troupes vers Senlis, tandis qu’avec Jeanne et quelques capitaines il rebrousse chemin vers Compiègne.

Le 13 mai Jeanne loge rue de l’Étoile, à l’hôtel du Bœuf, chez le Procureur du Roi, accueillie avec joie par les habitants inquiets.

Le dimanche 14, les attournés Thomas Quillet, Thibaut Bourgeois, Pierre Crin, Gérard le Riche lui offrent, comme à une princesse, 4 pots de vin, soit X los (15 litres). Il y en a pour dix sous. Mais l’angoisse pèse sur ces rencontres. On vient d’apprendre qu’à peine les Français disparus, Bournel a envoyé un chevaucheur au duc de Bourgogne. Il lui offre Soissons ! Le marché sera conclu aux premiers jours de juin pour 4.000 salus d’or, et la place remise à Jean de Luxembourg : dont il fist laidement, contre son honneur, d’autant plus qu’il poussa la trahison jusqu’à venir offrir ses soldats et lui-même aux assiégeants de Choisy ! Plus laidement encore les juges reprocheront un jour à Jeanne de s’être mise en colère et d’avoir, en reniant Dieu, juré 95que si elle tenait ledit Bournel, elle le ferait trancher en 4 pièces. Jeanne niera avoir jamais blasphémé. Mais s’en tiendra là. Quant à l’indignation — et aux menaces — elle n’aura garde de les désavouer.

À Calais, par acte solennel, Henri VI confirme Cauchon dans sa charge de conseiller royal au traitement annuel de 1.000 livres tournois. Cauchon, très ému, jure qu’il méritera cette royale faveur.

Cependant devant Compiègne les événements se précipitent. Dans une forteresse démantelée, la petite garnison de Choisy ne peut plus résister.

Le lundi 15 mai, elle entre en pourparlers avec Philippe le Bon qui lui accorde de sortir avec armes et bagages, ramenant à Compiègne le gros canon.

Le 16 et le 17, à peine évacuée, le vainqueur fait raser la forteresse en ruines. Il a désormais les mains libres pour frapper sur Compiègne le coup décisif.

Jeanne suit avec angoisse les événements. Elle sent la ville peu sûre. L’exemple de Soissons la hante. Le petit-fils de Marie le Boucher, son hôtesse, se rappellera 96un jour que de nuit Jeanne faisait souvent relever de son lit ladite Marie (avec laquelle elle couchait) pour aller avertir ledit procureur qu’il se donnât de garde de plusieurs trahisons des Bourguignons.

Le capitaine de la place, ce Guillaume de Flavy, est-il si sûr ? Regnault de Chartres et le comte de Vendôme de nouveau réunis à Soissons inspirent à Jeanne un croissant effroi.

Longtemps plus tard, en 1498, deux vieux de Compiègne, âgé l’un de 97, l’autre de 86 ans, raconteront comment la dite Pucelle, un bien matin, fit dire messe à Saint-Jacques et reçut son Créateur.

Puis se retira près d’un des piliers de cette église et dit à la foule des gens de la ville qui là étaient (et y avait 100 ou 120 petits enfants qui désiraient la voir) :

Mes enfants et chers amis, je vous signifie qu’on m’a vendue et trahie ! Et que de bref je serai livrée à mort. Ainsi vous supplie que vous priiez Dieu pour moi ; car jamais je n’aurai plus de puissance de faire service au Roi ni au royaume de France.

97L’un et l’autre avaient alors 30 et 20 ans. Ils étaient dans l’église et avaient entendu ces paroles.

À une lieue en aval du confluent de l’Aisne et de l’Oise, Compiègne, bâtie sur la rive gauche de la rivière, offre une situation stratégique très semblable à celle d’Orléans. Elle aussi défend un pont fortifié. Les trois portes principales du pentagone formé par le rempart sont au nord la Porte de Choisy (vers Noyon), au sud-est la Porte de Pierrefonds, au sud-ouest, la Porte de Paris. Une large dérivation de l’Oise fait autour des remparts un fossé profond. La ville n’a pas trois mille mètres de tour.

Le pont, construit par saint Louis, reçoit la chaussée d’Amiens qui débouche à Margny-en-Chaussée. Il a dix ou douze arches. Sur la rive droite il est défendu par un boulevard, une barrière et un petit bras de l’Oise sur lequel est jeté un pont dormant. Un moulin à vent occupe le boulevard.

Avec une incroyable mollesse d’esprit, le duc de Bourgogne au lieu d’attaquer la ville par son côté vulnérable, par peur de la. forêt, prendra l’affaire par le plus mauvais 98bout. Son premier soin est de mettre l’Oise entre lui et la ville !

Choisy rasée, au lieu de reconstruire le pont sur l’Aisne, il en fait bâtir un sur l’Oise dans la direction de Montdidier, beaucoup plus préoccupé d’assurer ses arrières que de couper ceux de l’ennemi !

Ainsi le samedi 20 mai met-il son armée en position.

Aux pieds du mont Ganelon, il installe Jean de Luxembourg avec les Bourguignons et les Flamands dans le village de Clairoix-sur-Aronde. Il pousse les Picards avec Baudot de Noyelles jusqu’à Margny qu’une prairie sépare de l’Oise. Plus au sud encore, il envoie les Anglais avec Montgommery loger à Venette. Lui-même installe son quartier général à deux lieues en arrière sur la route de Flandre, au château de Coudun. Les chevaliers de la Toison d’or forment sa garde et son conseil. Les renforts arrivent d’ailleurs des provinces du Nord : Flamands, Picards, Allemands et Wallons.

Ces belles et confortables dispositions prises, il faut en venir à un plan d’opérations. On s’aperçoit alors qu’il faut bien 99un jour franchir l’Oise pour atteindre la ville. Le duc imagine de construire en amont de la Tour des Oziers un pont de bois. Pour forcer le pont de pierre, il croit qu’il suffira d’écraser le boulevard et les défenses de la rive droite. On commence des tranchées destinées à abriter l’artillerie de siège.

Durant ce temps Jeanne habituée à ne compter que sur elle-même s’occupe à rassembler à Crépy-en-Valois quelques contingents de renfort.

Le lundi 22, Jeanne a pu réunir trois ou quatre cents soldats. Elle décide le départ immédiat.

On lui objecte qu’avec cette poignée d’hommes, elle ne pourra franchir le blocus que l’on croyait établi.

Par mon Martin, répond-elle, nous sommes assez ! J’irai voir mes bons amis dé Compiègne !

Et à minuit elle fait sonner le boute-selle.

Il y a six lieues à franchir, dont une grande partie en forêt. Il faut éviter les partis bourguignons et anglais. Jeanne fait soigneusement éclairer, sa marche 100et la mène si rapide qu’elle atteint avant l’aube la porte de Pierrefonds sans avoir rencontré un ennemi.

À son usage, Jeanne assiste à la messe et communie à l’église Saint-Jacques ; puis va se reposer en son logis, rue de l’Estoile, de la longue étape de nuit.

Sa compagnie est cantonnée à la Grand-Halle.

Sur ce les chroniqueurs bourguignons ont imaginé tous les traits capables de charger Jeanne de ridicule. Ils lui prêtent toutes sortes de folles fantômeries ! Comme hallucinée, Jeanne aurait ameuté les bonnes gens, annoncé que Dieu lui ordonnait de sortir sur-le-champ, que ses voix l’assuraient qu’elle déconfirait les Anglais et capturerait Philippe le Bon en personne ! Sur quoi les Français ajoutant foi à ces folles délusions, courant aux armes et faisant joie, lui offrirent tous de la suivre.

Or, d’après les affirmations réitérées de Jeanne, ce n’est ni sur le conseil de ses voix, ni même de son propre chef qu’elle résolut le coup de main de la soirée. Fut-ce Guillaume de Flavy, personnage très douteux, qui l’y poussa ou quelque autre capitaine ? Elle n’en a jamais 101rien dit. Fut-ce une embuscade montée par Regnault de Chartres ? Sa joie le dénoncera demain.

Monstrelet, le chroniqueur qui se trouvait à Coudun, affirme que Jeanne avait conçu le projet un peu fou, après avoir bousculé le camp de Margny, de se rabattre sur Clairoix pour ensuite foncer sans doute sur Coudun ! C’est peu probable. Ce n’est pas avec 300 hommes et à 6 heures du soir qu’on s’engage en pareille affaire.

Vers 5 heures, en effet, Jeanne a rassemblé ses hommes en avant de la porte du pont. Elle monte son demi-coursier gris pommelé. Armée, elle porte sa huque cramoisie, brodée d’or. Sa bannière blanche claque au vent portée par son page. Son frère, son aumônier, Jean d’Aulon, quelques capitaines, dont Poton le bourguignon, l’entourent. Au signal le pont-levis s’abaisse et la compagnie franchissant le boulevard, s’engage au trot sur la chaussée de Margny. Jeanne a pris la tête de l’assaut au cri de : En nom Dieu ! en avant !

Plan de Compiègne

En un instant les Français ont franchi les tranchées et tombent sur la garnison 104de Margny surprise. Baudot de Noyelles organise comme il peut la résistance.

À ce moment chevauche le long de l’Oise venant de Clairoix, Jean de Luxembourg, accompagné du sire de Créquy et d’une dizaine de chevaliers. Il venait s’entendre avec Noyelles ; et profitait de l’occasion pour examiner de son œil borgne les remparts de Compiègne.

À la vue du combat engagé à Margny, il alerte la garnison de Clairoix. Lui-même et son escorte se portent au secours de Noyelles complètement bousculé.

Si vite qu’ils soient accourus, il faut bien une heure pour que les premiers renforts arrivent de Clairoix. Leur contre-attaque énergique refoule jusqu’au pont les Français.

Mais Jeanne a pris en mains sa bannière et, remettant de l’ordre dans sa troupe, donne le signal de la seconde attaque. Elle est si vigoureuse qu’elle reconduit les Bourguignons jusqu’aux côtes de Margny.

Dans l’entrefaite le gros des compagnies de Clairoix arrive à la rescousse, et malgré les efforts de Jeanne la contre-attaque massive refoule une seconde fois les Français jusqu’au pont.

105Des tours et des remparts les gens de Compiègne suivent avec fièvre les péripéties du combat qui tourne à la grande bataille.

La pression des Bourguignons est devenue très lourde. Jeanne rameutant ses cavaliers, conduit une troisième charge qui ébranle les premières lignes, mais qui s’enfonce et s’embarrasse dans l’épaisseur des réserves. À mi-route de Margny le corps à corps stabilise la ligne dans un engagement acharné.

Voici bientôt deux heures que l’on se bat. Lorsque des petits bois qui couvrent Venette l’arrière-garde de Jeanne voit déboucher sur sa gauche une violente offensive des Anglais. Le coup est bien calculé, il brise la colonne française qui n’a pu défendre son flanc. L’arrière-garde de Jeanne culbutée se replie en grand tumulte sur le pont.

Se sentant en l’air, les compagnies engagées vers Margny abandonnent le combat et, prises de panique, se réfugient dans le boulevard du pont. Beaucoup dans l’affolement se jettent dans les barques amarrées à la rive. La bousculade en précipite plusieurs dans l’Oise. C’est au boulevard et 106sur le pont une mêlée où les chefs n’arrivent pas à rétablir le calme.

Jeanne, tant par bravoure que pour protéger le repli, mène dans la prairie un combat furieux. Sa ténacité fait le plus grand danger.

Mettez-vous en peine de regagner la ville, lui crient ses hommes, ou vous et nous sommes perdus !

Taisez-vous ! répond Jeanne, il ne tient qu’à vous qu’ils ne soient déconfits ! Ne pensez qu’à férir sur eux.

Or, d’Aulon a vu qu’en arrière le flot se referme sur eux. Il saisit le cheval de Jeanne par la bride et veut forcer le passage. Mais la masse des Anglais est de plus en plus épaisse. Sous la poussée venue de front et du flanc gauche, la petite troupe qui entoure Jeanne est refoulée jusqu’au boulevard. Un hurlement s’élève, tandis que Jeanne agitant sa bannière appelle le secours de Compiègne. Tout en se défendant Jeanne regarde vers la ville dont les cloches sonnent le tocsin. Courage ! c’est le secours qui vient…

Passant nature de femme, — écrira le bourguignon 107Georges Chaslellains, — la Pucelle soutint grand poids et mit beaucoup de peine à sauver sa compagnie de perte, demeurant derrière comme chef et comme la plus vaillante du troupeau !

Jeanne est prise devant Compiègne

Tous en effet sont maintenant sauvés. D’Aulon de force ramène Jeanne au pont, lorsque sous ses yeux stupéfaits, la herse descend et coupe la retraite !

C’est alors une ruée d’Anglais et de Bourguignons sur les quelques hommes fidèles à Jeanne. Pour se dégager elle enfonce les éperons dans les flancs de son fort cheval. Il se cabre, mais de toutes parts des mains ont saisi la bride, le 108harnais. Dans une mêlée dégoûtante la convoitise déchaîne maintenant au lieu de bravoure la brutalité.

Rendez-vous à moi ! lui hurlent des bouches crispées.

À moi !

À moi ! Baillez la foi !

La pauvre enfant ne peut déjà plus manier l’épée. On lui tient les pieds, les bras. Elle sent des coups forcenés la tirer par sa huque. Elle va chanceler…

Alors son âme se dresse encore libre et debout sur les étriers elle crie sa dernière fierté :

Non ! Non ! J’ai juré et baillé ma foi à autre que vous. Et je lui tiendrai mon serment !

Alors, accroché aux pans de sa huque, un archer picard, raide homme et bien aigre, d’un coup furieux la tire à bas et la désarçonne. Elle tombe, épuisée, toute platte à terre ; et la presse est telle que son frère ni d’Aulon ne la peuvent relever et mettre en selle.

C’en est fait de Jeanne !

Le Picard tient sa proie. Il l’offre à son chef le bâtard Lyonel de Wandomme, homme d’armes de la compagnie de Jean de Luxembourg, qui plus joyeux que 109s’il eût eu un roy en ses mains, l’amena hâtivement à Margny.

Un hourra formidable dans la plaine salue le duc de Bourgogne qui arrive à grande puissance.

Sur le pont, sur les remparts un silence haletant qui ne peut croire, mesurer, comprendre. Les regards suivent, en fouillant le crépuscule, qui étouffe les bruits et les horizons, Jeanne qui s’enfonce et disparaît.

L’horrible commence.

Sous un tintement de cloche au cœur de la ville les moines de l’abbaye de Saint-Corneille achèvent compiles :

Tu autem in nobis es, Domine… Ne derelinquas nos, Domine, Deus noster ! [Toi, Seigneur, tu es parmi nous… Ne nous abandonne pas, ô Seigneur notre Dieu ! (Jérémie 14, 9)]

La voix du chantre lance dans l’obscurité le suprême appel de la supplication pleine de craintes : Custodi nos, Domine, ut pupillam oculi. Alleluia ! [Protège-nous, Seigneur, comme la prunelle de tes yeux. Alléluia !] Et le chœur répond à voix étouffée :

Sub umbra alarum tuarum protege nos ! Alleluia ! [À l’ombre de tes ailes, protège-nous ! Alléluia !]

Jeanne passe le seuil du Mystère.

111IV
Captive

113
Mai (suite)

La nuit est tombée.

Jeanne est debout dans la salle obscure d’une maison de paysans, éclairée par la flamme du foyer. Jean de Luxembourg, de son œil borgne, regarde, avec Lyonel de Wandomme, sa proie.

Au dehors hurlements de basse joie : on n’a plus à craindre pour sa peau ! On la tient, la sorcière ! Bousculade pour voir. Tapage de blasphèmes et d’insultes. On se sent tous les courages en face d’une fille qui pleure.

Jeanne pleure de dégoût.

Jeanne pleure d’effroi. Sur un ordre des capitaines, sous leurs yeux, des valets lui ont enlevé l’armure. Pour la première fois des mains à qui elle ne peut résister la touchent sans respect. La délacent.

Tout à l’heure c’était la brutalité, mais le combat.

114Ici le sacrilège commence.

Un de ces goujats a vu briller à l’index de la main gauche de Jeanne un anneau d’or. Il saisit le doigt et arrache avec les ongles ! Jeanne crispe avec désespoir la main ! C’est son père et sa mère qui le lui ont donné à Domrémy. Il porte gravé trois croix avec les noms de Jésus et de Marie. C’est lui, qu’en souvenir d’eux et de sainte Catherine (dont elle l’a touchée) elle regardait souvent au combat. Elle supplie cette brute, qui tord le poignet et, pressant sur l’ongle, détend le doigt, et riant enlève la bague qu’il emporte. Souvenir.

Dans la rue, des cris, des ordres. Un soudain silence et dans la porte qui s’ouvre la silhouette d’un prince qui va droit sur Jeanne.

Aux lueurs du foyer Jeanne regarde ce visage chafouin : les yeux aux paupières gonflées, noirs, mal conjugués, glissants ; le nez mince et courbé, la lèvre aiguë et dure ; frémissant d’une joie et d’une colère qui se déguisent sous un mépris qui tremble. Aux prosternements de tous et d’instinct, Jeanne a reconnu le duc, qui s’approche et l’insulte.

115C’est tellement laid que son historiographe Enguerrand de Monstrelet, qui est là, et qui note tout, plus tard n’osera se souvenir des paroles dites :

Laquelle icelui duc alla voir au logis où elle était et parla à elles des paroles dont je ne suis mie bien recors, bien que j’y étais présent.

Jean Germain, évêque de Nevers et de Châlons, chancelier de la Toison d’or, lui, se souviendra d’une scène abominable qu’il décrira joyeusement.

Jean Jouffroy, évêque d’Arras, s’en tiendra devant le pape Pie II à affirmer que : Le duc dédaigna de regarder cette fille et de lui parler. C’est faux.

Quand il a satisfait sa cruauté, le duc monte à cheval et se hâte vers Coudun. Il faut ce soir même frapper d’un coup violent l’opinion. Les chevaucheurs sont tous alertés, les scribes ont parchemins et plumes. Le duc dicte aux Très chers et bien aimés des bonnes villes le communiqué. L’affaire est devenue une grande bataille qui s’achève dans l’écrasement des Français :

116Et par le plaisir de notre benoît Créateur, la chose est ainsi avenue et nous a fait telle grâce que cette appelée la Pucelle a été prise et avec beaucoup de capitaines, chevaliers, écuyers et autres pris, noyés et morts, dont à cette heure nous ne savons encore les noms, sans qu’aucun de nos gens ni des gens de mondit Seigneur le roi (Henri VI) y aient été morts et pris ni qu’il y ait eu 20 blessés de gens, la grâce de Dieu. De laquelle prise… seront grandes nouvelles partout, et sera connue l’erreur et folle créance de tous ceux qui aux faits de cette femme se sont rendus enclins et favorables. Et cette chose nous écrivons, espérant qu’en aurez joie, confort et consolation et en rendrez grâces et louanges à notre dit Créateur qui tout voit et connaît et par son benoît plaisir veuille conduire le surplus de nos entreprises au bien de notre dit Seigneur le Roi et de Sa Seigneurie, et au relèvement et réconfort de ses bons et loyaux sujets. Très chers et bien aimés, le Saint Esprit vous ait en sa sainte garde.

Sur cette piété un cœur vilain et félon se repose.

Le pire commence qui ne sera pas la cruauté ; mais le savant, paisible, mensonge des politiciens qui appelleront les choses divines à sanctifier le péché, le 117Saint Esprit à prendre en sa garde leur crime. Scandale durable de la chrétienté.

Nuit affreuse, où les Saintes répètent l’Oportebat sic pati Christum [Ainsi fallait-il que le Christ souffrît], que Jeanne ne mesure pas encore.

Mystère de la Passion.

Le mercredi 24, vigile de l’Ascension, le bâtard de Wandomme, qui a 6 hommes d’armes et 62 hommes de trait, touche du trésorier du duc de Bourgogne, ses gages de 277 livres tournois.

Jean de Luxembourg écrit à Paris la grande nouvelle à son frère Louis, évêque de Thérouanne, chancelier de France pour le roi Henri.

Philippe le Bon écrit de son côté au duc de Bretagne dont il apprécie l’amitié. Évidemment il n’oublie pas les Anglais.

À Compiègne le silence, ainsi qu’en toute France, où sonnent plus odieuses la joie de Regnault de Chartres et celle des capitaines jaloux. L’archevêque de Reims, annonçant la prise de Jeanne, trouve en son cœur épiscopal de saintes considérations bien dignes d’édifier son bon peuple rémois : punition de Dieu ! dit dévotement le prélat, comme elle ne voulait 118croire conseil, mais faisait toutes choses à son plaisir, pour ce qu’elle s’était constituée en orgueil et pour les riches habits qu’elle avait pris, et qu’elle n’avait point fait ce que Dieu lui avait commandé, mais avait fait sa volonté.

À Paris, par ordre, feux de joie et Te Deum à Notre-Dame. À Calais, Bedford a décidé de se faire livrer Jeanne aussitôt.

À Jargeau, rien.

Le jeudi 25, fête de l’Ascension. Jeanne est encore à Margny au camp de Jean de Luxembourg. Des envoyés de Bedford viennent la réclamer. De quel droit ? Refus.

Le duc de Bourgogne, sûr maintenant de l’issue militaire, écrit de Venette à son bon oncle Amédée de Savoie que le Conseil d’Angleterre est de moins en moins incliné à aller à Auxerre. Les dispositions pacifiques du Dauphin sont bien douteuses. Il ne faut s’avancer que très prudemment. Le bon apôtre ! Il prie son bon oncle de bien sonder les intentions de Charles VII.

Si vous aperceviez qu’il… voulut procéder 119par feintise, cautèle ou dissimulation,… ne vous en veuillez travailler davantage. Car — (voilà le bon argument !) — vu que nous avons notre armée sur pieds et toute prête, grâce à Dieu — (Dieu est bien bon, en effet !) — et appointée de paiements pour grand et long terme, mondit Seigneur (Henri VI), ici moi n’y voudrions point perdre de temps à y entendre sans cause. Nous sommes en ce cas tout réconfortés de la guerre, et tous entendons que ladite journée se tienne ou non, à l’aide de N. S. employer et conduire notre armée ainsi que Dieu — (bien sûr) — nous administrera…

Philippe termine en annonçant négligemment la prise de celle qu’ils appellent la Pucelle.

Si ce vous écris, très cher et très aimé oncle, pour ce que je ne fais pas doute que bien vous viendra à plaisir !

Comment donc !

Un post-scriptum demande que, s’il tient ladite journée, il la veuille transférer à Corbeil (en plein théâtre d’opérations !) La paix au bout de la lance ! C’était le principe de Jeanne et le bon. Seulement, 120ce n’est pas Charles VII, mais Philippe le Bon, qui tient la lance en arrêt !

On va bien voir.

Le vendredi 26, le duc de Bourgogne veut profiter de sa fortune. Pour mener activement le siège il transporte son quartier-général dans les fermes appartenant à l’abbaye de Saint-Corneille.

Gros mouvement de troupes. Dans cet embarras, il est plus sûr de renvoyer les prisonniers à l’arrière. Luxembourg occupe depuis deux mois la forteresse de Beaulieu, dont il a fait un centre de ravitaillement et un camp de concentration. Il y a mis une forte garnison que commande précisément ce Lyonel de Wandomme qui a capturé Jeanne. Il lui confiera donc la garde de sa prisonnière. Lui-même installe son quartier général à Margny.

Beaulieu est à 8 lieues au nord. Par la vallée de la Matz l’escorte atteint vers le soir le village d’Élincourt. Au sommet de la colline pointe le clocher de l’église de Sainte-Marguerite. Ainsi les Saintes l’attendaient-elles. Longue prière au crépuscule. Toujours le Prends tout en gré. Nuit passée au château de Beauvoir, 121qui appartient à Aubert de Canny, le capitaine de Noyon.

Jeanne est en paix.

Mais à Calais la nouvelle de ce départ cause une fureur. Bedford est joué !

Savoir qui sera, sinon le plus fort, le plus fin.

Cauchon est là. De bon conseil. Son idée est très juste : tant que Jeanne sera considérée comme un soldat captif de guerre, elle peut se racheter, elle doit en tous cas être traitée en soldat par Jean de Luxembourg à qui elle appartient. C’est très dangereux. À tout prix, il faut que les Bourguignons trop peu sûrs s’en dessaisissent. Pour vaincre leur refus, l’argent est trop peu ; il faut faire agir un pouvoir souverain qui exigera la tradition ; il n’y en a qu’un : l’Église. Cette femme n’est-elle pas une sorcière ? Scandaleuse et idolâtre ? Elle n’appartient donc ni à Luxembourg, ni à Bourgogne, ni à Bedford même. Ses crimes ne sont justiciables que de la Sainte Inquisition. Bedford aura sans doute assez d’esprit pour le comprendre et s’effacer.

On ne peut mieux dire. En conséquence, l’université de Paris, fille dévote du 122Roi, aussitôt alertée, écrit le jour même au duc

le suppliant très humblement que cette femme dite la Pucelle, étant, la mercy Dieu, mise en (sa) sujétion, fut mise aux mains de la justice de l’Église pour lui faire son procès dûment sur les idolâtries et autres matières touchant notre Sainte Foi et les scandales réparer à l’occasion d’elle survenus en ce royaume, ensemble les dommages et inconvénients innumérables qui en sont suivis.

De son côté le dominicain frère Martin Billory, vicaire général de l’inquisition en France, dans un affreux baragouin, réclame que Jeanne lui soit sûrement envoyée à Paris, au plus tôt, pour répondre devant lui de ses scandales et des erreurs sentant hérésie, par elle semées, dogmatisées, publiées, etc.

Aux griffes des docteurs, son cas est bon. Bedford peut être tranquille.

Cependant Compiègne ne s’abandonne pas. Tandis que Flavy attache définitivement Barretta et sa compagnie à la défense de la ville, moyennant la solde hebdomadaire 123de 4 livres parisis, 4 sacs de blé, 2 muids de vin et 4 vaches, les attournés envoient Gilles Crochon, messager de pied, avec deux cordeliers supplier Charles VII de les secourir.

À Compiègne, Flavy fait raser les faubourgs. Le pont de bois qui conduit au boulevard, démoli par les Bourguignons, est réparé avec des cordes... Tous les métiers travaillent aux munitions ou aux remparts qu’on protège de réseaux d’épines.

124Le samedi 27, Jeanne continue sa route vers Beaulieu. Peut-être après le réconfort de la Communion à Sainte-Marguerite, prompt départ pour une étape de quatre lieues. Par Lécourillon, Thiescourt et Dives, l’escorte de Jeanne arrive en vue du château de Beaulieu. C’est une forteresse qui résistera plus tard six jours au bombardement de Charles le Téméraire. Tours, murailles, fossés, casemates en font aujourd’hui une citadelle inviolable. Dans l’une des tours, Jeanne est enfermée, mais sans entrave. Jean de Luxembourg la traite en prince captif : Jean d’Aulon demeure à son service et peut-être aussi frère Pasquerel.

Le dimanche 28, dans l’octave de l’Ascension, Jeanne a la joie de la messe dans la chapelle castrale, et la surprise de se savoir sous la tutelle de Sainte Catherine. Comme elle a besoin de cette amitié céleste !

Triste dimanche, le premier de captivité ! Le regard par delà l’église du village toute proche, hors du château, s’en va vers les chères paroisses de France, où au prône sûrement on prie pour elle, dans 125un grand deuil. À Orléans, à Reims, à Domrémy.

À Compiègne surtout, le bon peuple de Saint-Jacques.

Cette pauvre ville de Compiègne, dit tristement Jean d’Aulon, que vous avez tant aimée, cette fois sera remise aux mains et en la sujétion des ennemis de France…

Non sera, réplique vivement Jeanne, car toutes les places que le Roi du Ciel a réduites et remises en la main et obéissance du gentil roi Charles par mon moyen, ne seront point reprises par ses ennemis, tant qu’il fera diligence de les garder.

En effet, Compiègne, héroïquement, fait front. Face au Boulevard du Pont, à un trait d’arbalète, voici que s’élève une énorme bastille de fagots et de terre, entourée d’abris souterrains et de tranchées. Et de tous côtés afflue l’artillerie de siège. Ses boulets ont démoli le moulin de l’avant-pont qui fournissait la farine. Les attournés organisent des moulins à bras. Flavy fait raser les faubourgs. Le pont de bois qui conduit au boulevard, démoli par les Bourguignons, est réparé 126avec des cordes. La guerre de mines commence.

Mais la ville fait appel à tous les courages. Tous les métiers travaillent aux munitions ou aux remparts qu’on protège de réseaux d’épines. D’enthousiasme les bourgeois apportent la contribution aux tailles de guerre. L’abbé de Saint-Faron, Philippe de Gamaches, a revêtu casque et cuirasse, il prend le commandement d’une compagnie. Le cordelier Noiroufle est la terreur des assaillants. Il commande l’artillerie compiégnoise, et tous les jours il est au rempart avec sa fameuse couleuvrine. On se montre dans les tranchées sa silhouette terrible de haut grand homme noir avec un laid meurtrier visage et une cruelle vue et un grand long nez, et semblait espovantable entre tous les autres d’église ou de religion.

Il se vantera d’avoir devant le siège abattu 300 hommes en jouant de sa couleuvrine.

Cette énergie des Compiégnois, Jeanne la connaît ; mais dans le silence de ce château l’angoisse pèse plus lourdement encore que durant les jours où elle voyait les arrières bourguignons, la force, la 127richesse, sinon la bravoure. Ici la solitude, et l’ignorance absolues. Que se passe-t-il ? Que se prépare-t-il ? Là-bas on voyait les convois, on entendait les détonations. On savait le combat, donc la résistance. Ce silence, est-ce la fin de la bataille ?

Jeanne n’a plus que la prière. Longs regards vers le Ciel de l’Ascension. Les Saintes sont plus proches que jamais. Elles disent d’étranges choses. Jeanne doit, paraît-il, voir le roi des Anglais ?

Attente de la Pentecôte ! Quel triste Cénacle que cette haute tour et que ce cachot barricadé…

À Calais, on s’impatiente du silence bourguignon. Cauchon qui, depuis le 1er mai est à la solde anglaise au joli prix de 100 sols tournois par jour, est envoyé au camp de Compiègne.

Le lundi 29, Cauchon est, à sa première étape, reçu à Béthune par les bourgeois. Vins d’honneur ! On boit aux victoires du Roi ! Et à la santé de Monseigneur si dévoué au bien du royaume !

128
Juin MCCCCXXX

Le mercredi 1er juin, il n’y a décidément personne à Auxerre, ni à Corbeil. L’heure n’est plus aux entrevues de paix.

Il n’est bruit d’ailleurs que des victoires remportées en Dauphiné par Raoul de Gaucourt. Mais le deuil n’en demeure pas moins appesanti sur les villes fidèles.

Aux premières annonces du malheur, l’archevêque d’Embrun, ce Jacques Gelu qui, l’an dernier, en mai, avait si prudemment, puis si fortement agi en faveur de Jeanne, est de nouveau intervenu auprès de Charles VII. La lettre est d’une audace qui a fortement troublé le roi.

Après lui avoir rappelé les grâces dont il a été comblé

par le bras et le réconfort de cœur d’une fille, il le prie de faire sur lui-même un retour d’esprit pour voir si quelque offense de sa part n’aurait pas provoqué la colère de 129Dieu… Il recommande que pour la délivrance de cette fille et le rachat de sa vie, le roi n’épargne ni moyens, ni argent, ni quelque prix que ce soit, s’il ne veut pas encourir le blâme ineffaçable d’une très reprochable ingratitude… Il lui conseille enfin de faire ordonner partout des prières pour la délivrance de cette Pucelle, afin que si ce malheur était arrivé pour quelque manquement du roi ou pour le manquement du peuple, il plaise à Dieu de pardonner.

Dès lors sont dites à la messe, sous forme d’Imperatae pro re gravi [oraisons obligatoires pour circonstance exceptionnelle], en Dauphiné et dans le royaume, les trois oraisons suivantes :

Collecte : Dieu tout puissant Éternel, qui, par votre sainte et ineffable clémence et votre puissance admirable, avez fait venir la Pucelle pour le triomphe et le salut du Royaume des Francs ainsi que pour l’expulsion, la défaite et la destruction de ses ennemis, et qui avez permis qu’au cours des œuvres sacrées que vous lui aviez ordonnées elle fût incarcérée par leurs mains, nous vous en prions, par l’intercession de la Bienheureuse Marie toujours Vierge, et de tous les saints, accordez-nous qu’elle échappe sauve de leur pouvoir, et qu’elle accomplisse 130en même temps les œuvres qui par vous lui ont été formellement ordonnées, par N. S. J.-C.

Secrète : En cette oblation, Père des Vertus et Dieu Tout puissant, descende votre sacro-sainte bénédiction, qui, par l’intercession de la Bienheureuse Marie toujours Vierge et de tous les Saints, délivre sans mal la Pucelle détenue en la prison de ses ennemis et accorde à son entreprise, selon que vous lui en aviez donné l’ordre, de s’achever effectivement, par N. S. J.-C.…

Postcommunion : Exaucez, Dieu Tout-puissant, les prières de votre peuple et, par le Sacrement que nous avons pris, avec l’intercession de la Bienheureuse Marie toujours Vierge et de tous les Saints, brisez les chaînes de la Pucelle qui, accomplissant les œuvres que vous lui aviez ordonnées, est aujourd’hui incarcérée par nos ennemis, et pour qu’elle achève sa mission accordez-lui d’échapper sauve par votre très sainte pitié et miséricorde, par N. S. J.-C.…

De tous côtés se multiplient les processions. À Tours, depuis plusieurs jours, en toutes les églises, le pauvre peuple est en prières. Aujourd’hui il faut un appel suprême à la pitié de Dieu. Procession 131générale, tous, chanoines, clergé, moines mendiants nu-pieds.

Cependant la Normandie est toute fiévreuse de la prochaine arrivée du roi Henri. Les Anglais redoublent d’arrogance. Les bonnes gens, le soir dans les chaumières, prient en secret pour le roi Charles et la Pucelle. À Paris, la garnison anglaise rentre gorgée du butin qu’elle rapporte de l’abbaye de Saint-Maur des Fossés qu’elle a repris sur les Armagnacs.

Jeanne a soigneusement examiné les entours de son cachot souterrain et voici que dans le plafond elle a repéré deux poutrelles mal assemblées qu’il est possible d’écarter assez pour se glisser entre elles. Elle accédera ainsi à un étage libre et en faisant vite pourra sans doute s’échapper hors de l’enceinte. Mais il faut attendre une nuit favorable. Jeanne épie ses gardes ; elle écoute les allées et venues des soldats ; elle supplie les Saintes de la seconder ; elle sait les heures où la surveillance se relâche…

C’est le moment. Elle force les poutrelles, 132se hisse, se coule et se dirige promptement vers la porte de la tour. Elle a aperçu la clé sur la serrure. Elle l’enlève ; elle sort et du dehors donne un tour de clé enfermant derrière elle ses gardes, quand une main la saisit à l’épaule et la retient. Le portier qui fait sa ronde !

Le coup est manqué.

Triste vigile de Pentecôte dans la prière et le jeûne ! Dans l’inquiétude secrète d’avoir peut-être désobéi, puis dans l’assurance que la volonté de Dieu s’est accomplie, Jeanne, mise en plus sévère garde, attend l’heure divine.

Le 4, Pentecôte. La même promesse des Saintes : Dieu te aidera. Prends tout en gré ! Mais que Dieu donne conseil et force au pauvre roi de Jargeau ! Veni, Creator spiritus ! veni, pater pauperum ! veni, dator munerum ! Consolator optime, dulce refrigerium. In fletu solatium !… Da salutis exitum… Da perenne gaudium ! Amen ! Alleluia ! [Viens, Esprit créateur ! Viens, Père des pauvres ! Viens, dispensateur des dons ! consolateur souverain, douce fraîcheur, repos dans nos larmes ! Accorde-nous une mort salutaire… Donne-nous la joie éternelle ! Amen ! Alléluia !]

À Paris, où est arrivé Cauchon, avec le refus renouvelé de Philippe le Bon, on invoque attentivement la Lumière.

133Itinéraire de Jeanne en captivité, mai-décembre 1430

Le lundi de la Pentecôte, à Compiègne, par décision des gens d’Église et des officiers du Roi, procession générale, torches allumées, au chant du Miserere, Da pacem, Domine ! [Prends pitié, Seigneur, donne-nous la paix.]

À Rouen, les chanoines sont en grande 134délibération. Bedford les a fait avertir de la prochaine arrivée de Henri VI. On a souci de bien régler les pompes. Il faut du premier coup conquérir les grâces de cet enfant. Aux portes de la ville, il sera harangué par la bouche éloquente et sympathique de Nicolas Couppecouane, au nom agréable aux Anglais. Depuis 7 ans, il a été nommé chanoine par Bedford, en remplacement de Jean d’Estampes proscrit pour fidélité à la France. C’est un bon serviteur, Dieu merci. Il le montrera.

De la porte, le cortège royal se rendra à la cathédrale. Au seuil il sera harangué par Pierre Maurice. C’est un jeune chanoine nommé par Bedford le 11 janvier dernier. Il est plein d’un zèle juvénile. On peut compter sur lui.

À Paris, les jours sont plus troubles que jamais. La garnison anglaise rançonne le pauvre peuple, qui ne sait plus que souhaiter. On attend toujours la venue du roi d’Angleterre. Apportera-t-il la paix ? Aux gens en situation, il apportera les faveurs. Il faut donc se préparer à le flatter. L’université lui ménage un cadeau royal.

Y réussira-t-elle ?

Jean de Luxembourg, inquiet à la nouvelle 135de l’évasion de Jeanne et peu soucieux de la livrer gracieusement à l’autorité ecclésiastique, prend ses sûretés. Il a résolu de l’emmener hors de toute atteinte en son domaine personnel de Beaurevoir, dans le fond du Cambrésis. Cette fois, lui-même se chargera du commandement de l’escorte. Il sait le duc et la duchesse de Bourgogne, à Noyon, assez curieux de voir la prisonnière. Il a tout intérêt à leur faire ce plaisir.

Le mardi 6 juin, en secret il emmène Jeanne et la déguisant l’introduit à Noyon, où elle passe la nuit en prison.

Le mercredi 7, après l’avoir présentée à la duchesse, il poursuit sa route vers le Nord. Nuit à 5 lieues, au château de Ham, toujours en grand mystère.

À Compiègne, un espoir : Gilles Crochon revient enfin de Jargeau où il a trouvé Charles VII. Il rapporte en hâte la promesse d’un prompt secours. On a eu tant de promesses, déjà !

Le jeudi 8, Jeanne fait une longue étape par Saint-Quentin et le Catelet.

136Le vendredi 9, la petite troupe atteint enfin le château de Beaurevoir en Cambrésis, au milieu d’une forêt où se cachent les sources de l’Escaut.

Au moment où elle descend du cheval sur lequel elle est ligotée, trois princesses sont venues vers elle et leurs regards ne disent plus l’odieuse curiosité, mais la compassion et déjà l’amitié. La plus âgée, une femme de plus de soixante ans, est particulièrement émue et attentive. C’est Jeanne, tante de Jean de Luxembourg, la damoiselle de Luxembourg, comme on dit avec respect. Jadis demoiselle d’honneur de la reine Ysabeau, marraine du dauphin Charles, elle est très attachée à son filleul royal. Elle a refusé toute alliance et vit dans la prière et la charité. Sœur du bienheureux cardinal Pierre de Luxembourg, elle n’a rien plus à cœur que la canonisation de son jeune frère. Depuis longtemps elle aime Jeanne et du premier regard a pénétré la splendeur de son âme. Elle l’a embrassée comme une fille.

Près d’elle la comtesse de Ligny, femme en secondes noces de Jean de Luxembourg, Jeanne de Béthune, veuve de Robert de Bar, tué à Azincourt.

137Les dames de Luxembourg, parents de Jean de Luxembourg.

Et, du même âge que la prisonnière, Jeanne de Bar, sa fille.

Quelle bonté de Dieu d’avoir préparé cet accueil ! Le château d’ailleurs compte plusieurs chapelains. Les messes y sont nombreuses chaque jour. L’Eucharistie sera le meilleur réconfort. Factus cibus viatorum [devenu l’aliment des pèlerins] !

138Le samedi 10, l’amitié s’est déjà faite confiance. La piété de Jeanne ravit ses hôtesses qui osent lui avouer leur scandale.

— Pourquoi, Jeanne, ces habits indécents ?

Et les bonnes princesses apportent à la prisonnière des robes de femme et du drap pour en confectionner, la requérant de les porter.

Jeanne répond fermement qu’elle n’en a pas licence de Dieu et que ce n’est pas encore le moment. Elle est triste de résister à ces dames si bonnes. Si elle avait dû changer d’habit, elle l’eût fait, bien sûr, à leur demande, préférablement (sauf sa reine) à toutes les autres dames du royaume de France. Mais ni Dieu ni les circonstances ne le permettent.

C’est si peu le moment qu’elle est obligée de se battre pour obtenir le respect. Dans le parti de France, jamais homme d’armes ni prince n’a osé une liberté. Elle a dû ici, à Beaurevoir même, repousser à plusieurs reprises Aymond de Macy, l’écuyer de Jean de Luxembourg, qui a porté la main dans sa gorge ! Le péché n’est pas en l’habit. Il serait de désobéir à Dieu, son souverain Seigneur. Sa virginité 139est le seul bien peut-être qu’on ne lui ravira pas !

Le dimanche de la Trinité, 11 juin, joie de la Messe et de la Communion. Les Saintes sont bien proches ! Mais comment ne pas se tourmenter : Reims ? Le Roi ? Compiègne ? Ici l’on ne sait que si tardivement et si mal les événements !

Il n’est parlé que des entrées triomphales préparées au jeune roi d’Angleterre. Quelle honte !

Le lundi 12 juin, n’ayant toujours aucun secours de Charles VII, Compiègne envoie de nouveau Gilles Crochon avec Baudot la Personne pour le supplier de réaliser sa promesse.

Le mardi 13 juin, le Parlement de Paris précise le protocole de la réception du roi. Les conseillers clercs du Parlement, vêtus de robes longues de drap fers avec chaperons fourrés et les laïcs de simple drap, montés tous sur des chevaux, iront hors des murs à la rencontre du cortège royal.

On attend d’un jour à l’autre le duc de 140Bourgogne. Mais les pauvres peuples, si souvent trompés, n’attendent plus, eux, que le désespoir.

En effet, la nouvelle circule et se confirme d’une effroyable défaite infligée dans le Dauphiné aux armées du prince d’Orange, du duc de Bourgogne et du duc de Savoie. Le 11, aux approches du château d’Anthon, sur le Rhône, dans une bataille de grand style, la noblesse bourguignonne et la noblesse savoisienne ont subi des pertes sanglantes. Morts, captifs, butin, châteaux rasés, et hypocrisie du duc Amédée dévoilée ! Les Anglais font des mines lugubres. On parle de 3.000 chevaliers tués !

Le jeudi 15, fête-Dieu. Depuis deux ans, le pape Martin V a fait de cette fête un grand Pardon, enrichi d’indulgences. Dans toutes les paroisses de chrétienté, on n’a plus d’espoir qu’en la pitié du ciel. Dans la solitude de la forêt sauvage, Jeanne écoute le son lointain des cloches de France. Cloches de Loire ! Cloches de Champagne ! Cloches de Domrémy ! Et ces cloches de Compiègne, les dernières entendues, qui sonnaient désespérément 141le tocsin pendant le combat de Margny ! Quelles cloches l’appellent là-bas vers le couchant tout rouge de flammes ?

Les Saintes parlent instamment du Ciel !

Pendant ce temps, de Calais à Rouen et à Paris, c’est une croissante irritation devant les silences de Jean de Luxembourg qui ressemblent trop à des refus de livrer sa prisonnière.

L’université de Paris, passionnément soucieuse des intérêts de la foi, ne peut plus contenir son zèle. Il faut aviser aux moyens décisifs.

Le jeudi 22 juin, à Paris, l’Université s’assemble à Saint-Mathurin et délibère sur les Lettres à envoyer au roi d’Angleterre. Le silence où s’enferment Philippe le Bon et Jean de Luxembourg est intolérable. Un de ces jours, on va apprendre que la Pucelle s’est échappée ou s’est rachetée. Il faut tout craindre de ses sortilèges diaboliques.

Par bonheur Mgr l’évêque de Beauvais, est aussi dévoué à l’Alma Mater qu’au Roi. Il est infatigable et s’offre à une nouvelle mission. Le jour même, il saute 142à cheval et se remet en route pour presser à Calais le zèle du Conseil Royal.

Le jeudi 23, dans la soirée, les feux qui s’allument sur les collines annoncent la Saint Jean… cette Saint Jean avant laquelle Jeanne devait être prise. Vigile bien désolée. C’est la fête de tout le monde en chrétienté : qui ne s’appelle pas Jean ici ? Le seigneur, les trois princesses, et la prisonnière et Jean d’Aulon aussi… Les flammes rougeoient à l’horizon, autour desquelles on danse. Flammes de bûcher dont Jeanne ne peut distraire son regard.

Le vendredi 24, pour la Nativité de Saint Jean-Baptiste, en grande solennité, messe avec tout le clergé, les gens du château, les seigneurs. Salutem de inimicis nostris et de manu qui oderunt nos… [Sauvés de nos ennemis, délivrés de la main de ceux qui nous haïssent…]

À Compiègne revient enfin après 12 jours de course à pied le messager Crochon. Il rapporte de Charles VII la même réponse que, bien brief, il secourra la ville. Le roi se rend-il compte de l’extrémité que souffre leur courage ? Du moins leur viendra-t-il de l’aide des villes proches. Le 1er juin, Flavy avait demandé 143à Crépy et à Senlis, 12 arbalétriers et 100 livres de poudre. Il n’a reçu en tout et pour tout que 40 livres de poudre. Il envoie quêter le salpêtre à Reims et Vailly. Comment à Jargeau ne comprend-on pas sa détresse ?

Sur toutes les routes, c’est un chassé-croisé de messagers et d’ambassades. Cauchon vient de passer au camp Bourguignon en route vers Calais.

Le dimanche 26 juin, cependant, Cauchon a franchi cinquante lieues de routes dangereuses. C’est presque un triomphe que lui font de nouveau les bourgeois de Béthune, prodigues de vins d’honneur. Mais il ne s’attarde pas et ne consent à se reposer qu’à Calais.

Le lundi 27, Cauchon arrive à Calais et aussitôt s’emploie aux tâches que lui a confiées l’Université.

Le mercredi, jour des saints Pierre et Paul, de Jargeau où l’on est assez fier de la victoire de Gaucourt, Charles VII envoie au duc de Savoie un message un peu raide. Oui, on fera la paix, la paix 144générale, mais on ne sera pas dupe. Le roi prendra l’avis des seigneurs de son sang et fera connaître ses intentions.

Mais avec tout cela il n’agit pas.

À Compiègne, on ne peut plus souffrir l’inertie de Charles VII. Au risque de déplaire, il faut parler de façon à être entendu. On emploiera tous les moyens. Voici que, en place de Montgommery et de John Stuart, envoyés en Normandie, les comtes d’Arondel et de Huntington arrivent avec 2.000 chevaliers, écuyers et archers anglais que le duc de Bourgogne installe à Venette. Ce n’est plus l’heure des paroles seulement !

145V
La vente

147
Juillet MCCCCXXX

Le dimanche 2 juillet, fête de la Visitation Sainte Marie. Quelle visitation attend son pauvre peuple fidèle ?

Le lundi 3, Compiègne dépêche à Jargeau Baudot la Personne pour remontrer au Roi les affaires de la ville et presser le secours ; et à Château-Thierry, Guiot de Charmisy pour chercher 100 livres de salpêtre promises par Poton de Saintrailles.

Semaine de longue attente. Enfin, n’y tenant plus, c’est l’un des attournés, Pierre Crin, qui se décide à partir. Il emmène Pierre Morel, du couvent des Jacobins, et se fait guider jusqu’à Crépy par les frères Autin, messagers de pied, d’où il chevauchera vers le roi.

Cette fois les messagers ne reviendront pas les mains vides. À Crépy ils ont trouvé Dunois chargé par Charles VII 148d’envoyer du secours à Compiègne. Jamet de Tillay reçoit le commandement d’un détachement de 70 hommes. Les frères Autin seront leurs guides vers Compiègne. Maigre renfort !

Le vendredi 7 juillet, le pauvre Guiot de Charmisy rentre à Compiègne, mais détroussé par les pillards ! Décidément les secours sont bien misérables !

À Calais, Cauchon n’a pas perdu son temps. Une action subtilement combinée du pouvoir doctrinal d’une part et du pouvoir temporel, de l’autre, ne laissera au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg aucune issue.

Visitation de la Vierge Marie

En effet, le vendredi 14 juillet, Cauchon arrive au logis du duc de Bourgogne, en sa Bastille. Il est aussitôt reçu en présence de Nicolas de Mailly, bailli du Vermandois, de Jean de Pressy, trésorier-général et du chancelier Nicolas Rolin, et d’un grand nombre de seigneurs.

C’est une réquisition qu’il apporte de Calais. Cauchon a donc amené son greffier Triquellot qui en rédige l’exploit. Il atteste que : Mgr Pierre, par la 150grâce de Dieu, évêque et comte de Beauvais, a remis au duc de Bourgogne une cédule en papier, par quoi Mgr de Beauvais requiert le duc de Bourgogne et le bâtard de Wandomme, de par le roi et de par lui, évêque de Beauvais : d’envoyer au roi pour être livrée à l’Église pour lui faire son procès cette femme soupçonnée de sortilèges, idolâtries, etc…

En quoi, sauf l’insistance royale, il n’y a rien de nouveau. Mais voici qui est plus intéressant :

Bien que cette femme ne doive être estimée prise de guerre… néanmoins pour dédommager ceux qui l’ont prise, le roi veut libéralement leur bailler jusqu’à la somme de 6.000 fr. et audit bâtard… lui assigner une rente… jusqu’à 200 ou 300 livres.

En conséquence, l’évêque requiert la livraison de la prisonnière, puisque, prise en son diocèse, elle relève de sa juridiction.

Que si les conditions ne sont pas agréées, il offre au nom du Roi une somme de 10.000 fr. en tout et pour tout.

Le duc de Bourgogne, ayant lu la pièce, affecte l’indifférence. Cette affaire ne le 151regarde pas. Il passe la cédule à Nicolas Rolin avec ordre de la transmettre à Jean de Luxembourg. Celui-ci, par une coïncidence bizarre, entre à cet instant et Nicolas Rolin lui remet la cédule qu’il lit publiquement.

Dont Triquellot prend acte. Après quoi l’évêque laisse le duc et Jean de Luxembourg à leurs réflexions.

Quand ils comparent cette réquisition aux lettres que l’un et l’autre viennent de recevoir de l’Université, ils en apprécient l’intention.

Au duc de Bourgogne l’Université se plaignait de n’avoir eu aucune réponse à sa lettre précédente. Nulle suite n’a été donnée. Or le démon et le dauphin pourraient bien faire échapper de ses mains la prisonnière. On dit qu’ils y mettent tous leurs soins par des moyens subtils. Et, aux yeux de tous les bons catholiques conscients, ce serait dommage effroyable que cette femme échappât ; et ce serait au grand préjudice de l’honneur du duc et de la maison de France. L’Université supplie donc de nouveau que le duc veuille bien remettre sa prisonnière ou à l’inquisiteur ou à l’évêque de Beauvais.

152Quant à Jean de Luxembourg, l’Université employait les grandes phrases éloquentes, faisait appel à son serment de chevalerie, le félicitait de la prouesse, mais évoquait l’affreux scandale qu’il donnerait s’il s’en tenait là, si l’offense perpétrée par cette femme contre notre Doux Créateur, la foi et la sainte Église n’était pas réparée. Il y avait urgence de remettre cette femme en justice, moyennant quoi l’Université lui promettait la grâce de Dieu, la gloire de son nom et les prières de la chrétienté, et finalement la rétribution d’une joie sans fin.

Tout cela est bien joli. Mais une rançon princière n’est pas sans prix. Les prières de la chrétienté, Jean de Luxembourg est trop bon chrétien pour en faire fi, mais les prières de la chrétienté et puis 10.000 francs d’or, c’est plus intéressant. Tout cela demande réflexion.

Cauchon s’offre à reprendre l’entretien dans le calme de Beaurevoir. Laissant les Anglais mener la guerre de mines devant le boulevard, Jean de Luxembourg emmène l’évêque en son lointain château.

À Beaurevoir, l’arrivée de Cauchon sème l’angoisse. Avec une clairvoyance de 153femme, Jeanne de Luxembourg a discerné les laideurs inavouées.

La conjugaison des deux autorités (l’Évêque et le Roi anglais), des deux motifs (la piété et le gain) dénonce la duplicité. Cauchon, évêque à la fois et politicien, lui inspire une défiance proche du dégoût. Elle s’inquiète de voir son neveu aux mains d’un personnage chez qui la haine se dissimule mal sous l’onction du zèle. Le jeu 154est trop clair : si Jeanne tombe en son pouvoir elle est perdue. J’aime mieux mourir, répète Jeanne, plutôt que d’être au pouvoir des Anglais !

Cauchon affecte d’ailleurs de ne pas la voir. Quand il repart pour Calais, le geste d’intelligence qu’il fait à Jean de Luxembourg jette la demoiselle en grande angoisse.

Elle supplie son neveu de ne pas se laisser circonvenir : la Pucelle est bonne chrétienne, autant que bonne française, qu’il ne la livre pour aucun prix à ses ennemis !

Jean, sourdement, s’irrite de ces appels chevaleresques mal calculés. Le bon sens de sa race parle un autre langage. Sa devise représente un chameau qui trop chargé fait la culbute et l’âme proteste qu’à l’impossible nul n’est tenu. Voilà la sagesse. Les femmes ne comprennent rien à la politique. Sa vieille tante déraisonne.

D’ailleurs il est pressé de regagner Compiègne, où les opérations sont menées plus activement.

Dans la nuit du mardi au mercredi 19 juillet, par surprise les Bourguignons 155pénètrent dans le boulevard, massacrent ou capturent la garnison. Le duc de Bourgogne se hâte d’annoncer la grande nouvelle à travers les Flandres. Jean de Luxembourg revient à point.

De mauvaises nouvelles sont arrivées de Champagne où le brave Barbazan emporte place sur place. Voici maintenant Vitry (le François) menacé. Le duc envoie une armée de secours sous les ordres de Jean de Luxembourg.

Et de pires menaces de Beaurevoir ! Ce qui devait arriver !

La prisonnière vient d’être au petit jour trouvée demi-morte dans un fossé du château. De la chambre haute de la Tour, hantée par la pensée de Compiègne qui va peut-être succomber, et sûre qu’elle vient d’être vendue aux Anglais, Jeanne s’est fait glisser par une corde ou une étoffe qui, sous son poids, s’est déchirée. Elle a été précipitée dans le vide et, les reins presque rompus, s’est écrasée au sol, sans connaissance. À grand-peine on l’a portée, puis étendue sur son lit.

Depuis deux ou trois jours elle ne prend aucune nourriture. Peut-être va-t-elle mourir ?

156C’est dans son âme surtout qu’elle souffre. A-t-elle péché contre Dieu ? A-t-elle mal fait de vouloir fuir la menace anglaise qui se resserre sur elle ? A-t-elle mal fait de tenter une fois encore de s’enfuir au secours de Compiègne. De fuir les entreprises galantes dont elle a horreur !

Depuis des jours elle a douloureusement interrogé les Saintes : Comment laissera Dieu mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur ? Est-ce péché que d’avoir non pas douté, mais risqué la folie en se recommandant à Dieu ?

Malgré les soins des bonnes dames, la blessée ne peut guérir en ce supplice. Elle prie ses saintes d’avoir pitié de sa bonne foi ; et, en effet Sainte Catherine, penchée sur son lit, la réconforte. Confesse-toi, Jeanne ! Et requiers mercy à Dieu d’avoir sauté. Quelle paix maintenant ! Et quelle douceur que d’entendre l’assurance : Sans faute, Jeanne, ceux de Compiègne auront secours avant la Saint-Martin d’hiver.

Elle mange maintenant et boit de bon cœur. Et quoique très faible, commence à accepter de vivre.

157Dieu ne gouvernera-t-il pas tout à son gré ?

Le mardi 22, fête de la Madeleine, à Innsbruck, les ambassadeurs de Charles VII concluent l’alliance avec Frédéric, duc d’Autriche. Celui-ci promet d’entrer en campagne avant la Saint Michel contre la Bourgogne et d’être en action avant le 1er avril 1431 sur les frontières d’Alsace et de Bourgogne. En signe de grande amitié, Charles VII offre à Sigismond d’Autriche, qui a trois ans, la main de sa fille Radegonde qui en a deux. Étrange usage des sacrements ! Mais la Bourgogne s’inquiète et s’irrite.

Par ailleurs, le samedi 29, fête de Sainte Marthe, après un voyage triomphal, le jeune Henri VI, au milieu d’un mirelifique fatras, fait ses entrées à Rouen. Bedford chevauche avec orgueil derrière le jeune prince que protège et menace le terrible oncle Warwick. Après les cérémonies, les discours, les messes, les vins d’honneur, il est conduit dans le château-fort du Bouvreuil.

Cependant Compiègne est de plus en 158plus inquiète de n’avoir aucune nouvelle de son ambassadeur auprès de Charles VII. Il lui est sûrement arrivé malheur. Quelques défaitistes, effrayés du bombardement devenu beaucoup plus nourri depuis la chute du boulevard, ne savent plus à quel saint vouer. D’autant que le duc de Bourgogne, ayant fait construire le pont de Venette, élève maintenant au faubourg Saint-Ladre une bastille face à la porte de Pierrefonds. Elle commande les routes de Crépy, de Pierrefonds et de Paris. L’investissement commence. Le pays d’entre Oise et Seine est de plus en plus terrorisé par les bandes anglaises de Huntington.

Le lundi 31 juillet, les attournés envoient Chambet, dit Francequin, à la recherche du pauvre Pierre Crin disparu. Ils apprennent en revanche que Luxembourg est arrivé trop tard en Champagne, après que Vitry a capitulé aux mains de Barbazan !

À Rouen, l’arrivée de Cauchon coïncide avec une arrogance plus grande de la Cour, de Warwick notamment. Le jeune Nicolas de Houppeville, Rouennais, se souviendra 159plus tard de l’audience où Cauchon rendit compte au roi et à Warwick de la mission qu’il venait d’accomplir. Il était exubérant de joie et de paroles. Avec exaltation, il précipitait son récit que Nicolas ne pouvait suivre. Après quoi Cauchon, prenant à part Warwick, lui parla en secret.

160
Août MCCCCXXX

Étrange mois d’août !

Il fait un temps magnifique. À Paris, les vendanges sont très belles et les vins très bons et en avait-on assez bon compte. Six deniers la pinte ! Sur la Loire, en Champagne, l’août est splendide. Autour de Beaurevoir la forêt est somptueuse et fraîche. Un soleil de victoires.

D’autant plus tragique le désarroi des peuples.

Le mardi 1er août, Saint-Pierre aux-Liens ! Jeanne est maintenant trois fois captive : prison, chaînes et blessure. Viendra-t-il l’Ange libérateur ! Fût-ce l’ange de la mort ! Oh ! du moins ne pas tomber aux mains des Anglais ! Les princesses sont plus compatissantes que jamais, mais si faibles ! Jeanne de Luxembourg, elle-même, sent son mal la dominer. Luttera-t-elle longtemps contre lui ?

161À Compiègne, Guillaume de Flavy, dans un geste de juste colère, abandonne son poste devant l’ennemi et court à la recherche du roi, lui arracher les secours.

De son côté, le 5 août, fête de Sainte-Marie-aux-neiges, Philippe le Bon apprend la mort de Philippe de Brabant, épuisé à 26 ans par les excès. Gros héritage, gros embarras. Il rappelle au plus vite Luxembourg qui, sur le chemin du retour, s’amuse à forcer Crépy-en-Laonnois, à occuper Soissons. Puis il part pour Noyon, où il retrouve la duchesse. De là il gagnera Lille et Malines, pour empêcher certains de mettre le brouillis en la succession.

Luxembourg est plein de fougue. Il veut en finir avec ce siège ennuyeux. Son plan est d’occuper fortement la rive gauche de l’Oise. Il s’installe en l’abbaye de Royallieu. Il achève la bastille Saint-Ladre, où il met une garnison de 300 hommes. Il en fait bâtir deux plus petites sur la rive droite.

L’investissement se resserre. Le bombardement est-de plus en plus actif. Il fait plus de bruit et de ruines que de victimes. 162Mais il démoralise. Compiègne demeure inébranlable.

Enfin le vendredi 11 août, dans la nuit, ayant forcé le blocus, entre dans la ville le messager Chambet. Il a traîné Pierre Crin à Sens auprès du Roi, et les nouvelles sont toujours les mêmes. Pierre Crin a supplié le roi de tout son pouvoir de réaliser ses promesses. Charles a été plein de courtoises paroles. Encore une fois, il a assuré que Compiègne serait brief secourrue. Et pour aide, a octroyé à Pierre Crin un subside de 300 livres tournois. Maigre à-compte !

Triste fête de l’Assomption, en processions suppliantes pour la Paix. Les attournés de Compiègne sont très inquiets de n’avoir pas encore vu revenir Guillaume de Flavy. Cette situation ne peut se prolonger.

Le vendredi 16 août, ils envoient le brave Chambet, à peine reposé, à sa recherche.

Après quatre jours de course, il retrouve à Épernay la trace du gouverneur ; il le 163poursuit à Reims, puis le trouve à Château-Thierry occupé à recueillir l’impôt destiné au secours de Compiègne. Flavy lui en laisse le soin et rentre à Compiègne, où il trouve une garnison sans solde à bout de patience.

Par bonheur, voici que revient aussi Pierre Crin qui, avec Lancelot du Bois, rapporte les 300 livres du Roi. Flavy tient à distribuer de sa main aux gens d’armes 200 livres de solde. Le reste sera versé aux coffres de la ville.

Cependant les États de Normandie assemblés à Rouen votent à Henri VI une aide de 120.000 livres tournois. Elle vient à point.

La sagesse de Cauchon ouvre une nouvelle phase dans l’affaire de Beaurevoir. Sans doute Jean de Luxembourg a trop d’intérêt à ménager sa vieille tante, pour l’offenser en livrant malgré ses supplications Jeanne aux Anglais. Les comtés de Ligny et de Saint-Pol sont de bon héritage. Mais les 10.000 francs de Bedford ne sont pas non plus négligeables. N’y aurait-il pas moyen de préparer les événements 164en recourant aux bons offices du duc de Bourgogne ?

La garde d’une telle prisonnière est décidément bien difficile à Jean. Ne pourrait-il s’en autoriser pour réclamer le transfert de Jeanne en lieu plus sûr ? En quelque ville de forte garnison ?

À la fin d’août l’affaire est conclue. On attendra la guérison complète de la blessée. Aux premiers jours elle sera dirigée sur les ordres de Philippe le Bon vers quelque forteresse bien gardée.

Jeanne se trouve très seule. Les dames de Luxembourg sont elles aussi en Flandre pour la succession où elles sont intéressées. Jeanne est en grand abandon, en grand besoin même.

Une fortune faisant passer à Beaurevoir un messager de la ville de Tournai, Jeanne est si réduite qu’elle ose se souvenir des vieilles amitiés, elle lui dicte une lettre, où : en faveur du Roi notre Sire et des bons services qu’elle lui a faits, elle prie la dite ville qu’elle voulut bien lui envoyer de 20 à 30 écus d’or pour employer à ses nécessités.

Quel triste regard vers les amis lointains ! Les seuls cependant qu’elle puisse 165invoquer. Les autres sont encore plus loin.

Elle n’a de compagnie que les saintes qui lui redisent toujours la même parole si obscure et si claire : Prends tout en gré. Ne te chaille pas de ton martyre. Tu t’en viendras enfin au Royaume de Paradis.

Son martyre ?

Lundi 24, fête de Saint Barthélemy, apôtre. Martyr.

Mardi 25, fête de Saint Louis, roi de France.

Samedi 29, décollation de Saint Jean-Baptiste, son patron. Courage, Jeanne : Tu t’en viendras enfin, au royaume de Paradis !

Bedford, silencieusement, triomphe. Et se prépare.

166
Septembre MCCCCXXX

Le 2 septembre, le gouverneur des finances en Normandie, Thomas Blount, reçoit ordre du Roi, de percevoir avant le 30 septembre la somme de 80.000 livres, premier paiement de l’aide de 120.000 livres tournois votée par les États. La première tranche de 10.000 livres est affectée au paiement de l’achat de Jeanne la Pucelle, que l’on dit être sorcière, personne de guerre, conduisant les armées du Dauphin.

Bedford paiera rubis sur l’ongle. Mais il ne suffit pas d’avoir de l’argent.

L’argent vient toujours à qui le mérite. Bedford a d’autres soucis. Le tout n’est pas d’acheter la Pucelle. Il faut d’un même coup la faire disparaître et la déshonorer, elle et son roi. C’est un peu plus subtil. Bedford y arrivera.

Le dimanche 3 septembre, aux Halles de 167Paris, les Anglais se font joyeusement la main sur une fille. En somme ce n’est pas si difficile. Depuis quelques mois, dans l’affaire de Corbeil, ils se sont emparés de deux jeunes filles faisant l’espionnage au compte de Jeanne. Il répugne à Bedford de les noyer comme des chiennes. Cauchon lui a soufflé une idée pleine de justesse. L’une de ces filles, une Bretonne bretonnante, Piéronne, en son pays Périnaïk, est une effrontée qui a osé soutenir que Jeanne, au service de qui elle est depuis près de 9 mois, était bonne et que ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu ! Ce propos, qui en dit long, a éveillé la finesse de l’inquisiteur. Le cas devient intéressant. Piéronne n’est pas tant une espionne qu’une sorcière, véhémentement soupçonnée d’hérésie. Il faudrait y regarder de près. En effet, on découvre, grâce à Dieu, de très graves abominations : elle est fille spirituelle de ce frère Richard qui est depuis longtemps connu de la police anglaise ; on en apprend de belles : elle a un jour reçu deux fois le corps de N. S. J. C. ; elle affirme et jure que Dieu lui apparaissait souvent en humanité et lui parlait comme ami fait à autre et mille 168folies et blasphèmes, où elle persiste orgueilleusement. Le cas est beau. Et ce matin de dimanche la Piéronne jugée à être arse, flambe au milieu des ricanements des soldats et de la populace.

Bedford trouve que c’est tout à fait à retenir.

Le mercredi 6, Nativité de Notre-Dame. Henri VI par droit de régale nomme chanoine de Rouen maître Jean Beaupère, déjà chanoine de Paris, de Beauvais, de Besançon, de Sens. Un gouvernement s’honore en reconnaissant le mérite des 169bons serviteurs. C’est l’avis de Beaupère qui prête avec allégresse serinent au Roi.

À Beaurevoir Jeanne vit dans la solitude le douloureux anniversaire de Paris. Les Saintes parlent toujours du martyre mystérieux, et qu’il faut qu’elle voie le roi d’Angleterre. Jeanne supplie de plutôt mourir. Les dames de Luxembourg sont plus inquiètes. Que se passe-t-il donc ?

Le 10, la demoiselle de Luxembourg, de plus en plus tourmentée de l’attitude de son neveu et des bruits qui circulent, ajoute à son testament un codicille, le suppliant de ne pas déshonorer son nom en livrant Jeanne aux Anglais.

De quoi se tourmente son esprit ? Ces préparatifs, ces bruits ne signifient qu’un acte de prudence. Il faut mettre la captive en sûreté.

Et voici que justement le sire de Pressy, trésorier du duc de Bourgogne, se présente à Beaurevoir avec des ordres de transfert signés du duc.

Adieu cruel aux bonnes princesses ; la demoiselle de Luxembourg, bien fatiguée de ses récents voyages, le cœur dévoré d’angoisses, montre à Jeanne le ciel. Est-ce 170signe de secours ? Est-ce de rendez-vous ? La dernière amitié terrestre qui se déchire.

En deux étapes, par Bapaume, la troupe de cavaliers atteint la grosse ville d’Arras que gouverne David de Brimeu. Écrou brutal dans un cachot de la Cour-le-Comte, palais ducal situé au cœur de la ville.

Le vendredi 29, quelle Saint Michel endeuillée à travers toute la France, de Jargeau à Arras, en ce souterrain verrouillé. La Communion, du moins, après la confession au bon chapelain. Et la mystérieuse parole de l’archange qui parle encore de combats. Lesquels ?

La seule joie humaine, mais si précieuse ! Dans le silence de ce cachot l’apparition d’un homme qui apporte à Jeanne la réponse et le salut de Tournai. Jean Naviel, procureur général de la ville, lui apporte les 20 couronnes d’or, votées en séance secrète, par les Consaux Tournaisiens. Dernier geste d’amis, dernière pitié, une aumône à une prisonnière.

Jeanne s’enfonce dans une solitude de plus en plus occupée par les souvenirs.

171
Octobre MCCCCXXX

Le dimanche 1er octobre, Saint Rémy. Domrémy, Reims ! Images si présentes maintenant ! Mais pourquoi toujours cette promesse du Paradis ? Qu’elle meure enfin, plutôt que de glisser ainsi dans les mains anglaises qui la guettent dans l’ombre.

Curiosité, pitié, on vient parfois la voir en son cachot.

Ce Jean de Pressy, chambellan et trésorier général de Philippe le Bon, ne semble poursuivre que de bonnes intentions. Cette enfant n’est pas vicieuse, comme on l’a dit, ni sorcière, bien sûr. C’est une petite chrétienne, dont le malheur le touche. Il veut son bien. Il insiste pour qu’elle renonce à cet habit d’homme qui scandalise les plus bienveillants. Pourquoi s’obstiner en cette étrangeté ?

Il ne descend pas au cachot sans renouveler ses instances. Il apporte des vêtements de femme. Qu’elle consente enfin ! 172Mais Jeanne est inflexible. Une force supérieure la régit. Elle s’y abandonne. Elle n’a plus que le refuge de la prière et de l’Eucharistie toute proche. Advienne ce que Dieu voudra !

Le lundi 9, fête de saint Denis. Tous les patrons de France au secours ! Si du moins son martyre sauvait le pays, si Compiègne était sauve !

Le lundi 16, Jeanne apprend que la bonne Jeanne de Luxembourg vient de mourir à Boulogne-sur-Mer. Elle a le sentiment qu’un rempart s’écroule qui ouvre une voie d’angoisse. Mais il y a le ciel !

Quand Jean de Luxembourg, son neveu, lit de son œil borgne le testament qui le favorise, il estime qu’il a bien conduit ses destinées. Le codicille relatif à Jeanne l’arrête. Il réfléchit. Puis, avec calme, range le papier : Oui, se dit-il, c’est au duc de Bourgogne que j’ai remis la Pucelle. C’est régulier.

Le vendredi 20 octobre, en la cathédrale de Rouen, se déroule une bien pieuse 173cérémonie. Elle remplit de consolation l’âme de l’évêque de Beauvais. Le duc de Bedford a daigné agréer le geste des chanoines de Rouen qui lui ont offert une stalle. Et, quoique souffrant, le Régent vient à genoux recevoir des mains de Cauchon, assisté par les évêques d’Évreux et d’Avranches, les insignes canoniaux. Sa femme, Anne de Bourgogne, est agenouillée près de lui. Nicolas Couppecouane dans sa harangue a dit des choses admirables. Son éloquence mérite bien le gallon de vin de 6 sols 8 deniers qui lui sera octroyé. Il offre au nouveau chanoine le pain et le vin symboliques de la fraternité canoniale. Puis la procession s’ébranle au chant du Te Deum. Bedford n’a qu’un regret : il est trop faible pour porter la lourde chape des chanoines. Il eût tant souhaité être en tout comme l’un d’eux ! L’évêque de Beauvais donne au cher duc une accolade mouillée de larmes.

Dans l’après-dîner, après vêpres, le Régent-chanoine sort de sa prière pour penser aux affaires urgentes. Par ordre royal Thomas Blount fait prélever dans le trésor 2.636 nobles d’or en appoint aux sommes déjà perçues pour le paiement de 174Jean de Luxembourg, qui en reçoit avis.

Ainsi les convois d’or soigneusement escortés pourront-ils partir vers Beaurevoir. Luxembourg épie leur marche par un itinéraire assuré, tandis que Philippe le Bon se débat à Malines pour son héritage.

Mais il n’est ici-bas de bonheur pur. Des messages apprennent, par les dires de paysans, que dans la région de Senlis des troupes françaises se rassemblent. Le comte de Vendôme, lieutenant-général des armées d’outre-Seine, le maréchal de Boussac sont en route. On parle de 4.000 gens d’armes, et d’un nombre considérable de seigneurs : Jacques de Chabannes, Poton de Saintrailles et autres, des plus redoutables.

Le dimanche 22 octobre, Vendôme et Boussac, émus de la gravité des circonstances, se rendent à la cathédrale de Senlis et font vœu devant l’image de Notre-Dame de la Pierre d’y fonder un service solennel, s’ils obtiennent la levée du siège de Compiègne et si eux et les leurs rentrent saufs à Senlis.

175Tout est prêt maintenant pour un effort décisif.

Le mardi 24, Vendôme et son armée de 2.000 hommes se mettent en route et cantonnent à Verberie.

Jean de Luxembourg, averti par ses éclaireurs, renforce partout ses garnisons et prend ses positions de combat.

Ceux de Compiègne en armes se préparent à se jeter dans la bataille.

Le mercredi 25, fête des saints Crépinien et Crépin, premiers apôtres de la région, à l’aube les deux armées s’affrontent aux environs de Royallieu, mais sans engager le combat. Le convoi de vivres se dirige par le côté de Choisy vers Compiègne, y pénètre et soulève l’enthousiasme de la garnison et du peuple en lui faisant connaître le plan de Vendôme qui est de faire tomber d’abord les bastilles du Nord et de l’Est.

D’un élan formidable, la garnison, suivie des hommes et des femmes, se jette sur Saint-Ladre et, après trois assauts menés par Flavy en personne, bouscule la garnison. C’est un combat corps à corps 176où, armées de bâtons, les Compiégnoises font rage. Enfin la place est nette. Il n’y reste que les morts et les prisonniers.

Jean de Luxembourg n’a pas bougé. À la nouvelle de la chute de Saint-Ladre, il a envoyé son héraut requérir des Français la bataille. Mais personne n’a répondu. À la nuit les Bourguignons et les Anglais rompent le front de bataille, tandis que Vendôme, au milieu d’une liesse folle, fait avec ses gens une entrée victorieuse à Compiègne. On n’a plus rien à manger en ville. Mais la joie et la danse trompent les estomacs, tandis que flambent les deux petites bastilles de la rive droite.

Le jeudi 26, au petit jour, Jean de Luxembourg sort juste à temps pour voir les Anglais repasser l’Oise, abandonnant ainsi leur quartier de Royallieu. Il apprend qu’ils refusent de se battre parce que les soldes n’ont pas été payées depuis huit jours. Le Conseil de guerre bourguignon, réuni en hâte, est en plein désarroi. Il n’y a rien à espérer. Trahis par les Anglais, il n’y a qu’à décamper, si l’on veut échapper au massacre. Évacuation 177immédiate de Royallieu. Et sur les pas des Anglais, colonne de route vers Pont’ l’Évêque, en abandonnant Venette, Margny, Clairoix, les bastilles, les canons : toute l’artillerie de Bourgogne et de Luxembourg !

Du haut des remparts les Compiégnois, stupéfaits d’abord, puis fous de bonheur, saluent la déroute et se précipitent au pillage. Dans la soirée l’assemblée populaire fait vœu qu’à perpétuité en ce jour des saints Crépin et Crépinien qui les ont sauvés, serait faite une procession générale avec les sacrés et précieux reliquaires 178dont leur ville est ennoblie depuis un long temps et spécialement du saint suaire de Notre Seigneur.

Dans son cachot d’Arras, ce sont les saintes qui ont annoncé à Jeanne le miracle. Avant la saint Martin d’hiver, avaient-elles promis. Dieu a abrégé de 15 jours les souffrances de son bon peuple de Compiègne.

Voilà un an que Jeanne a lutté avec lui. Son sacrifice fait ce triomphe. Que ne peut-elle écrire à ses bons amis de Compiègne sa joie. Sa dernière joie !

Ah ! s’ils voyaient les longues mines, les fureurs de Philippe au long nez, les reniements de Jean de Luxembourg à l’œil en feu ! Maudissant le troupeau des traîtres anglais causes du désastre, et quasi de toute la nation pour le deuil qu’il en avait. Le bruit de sa colère remplit la Flandre et se répercute à Venise.

Mais peut-il jeter la première pierre à la trahison ?

Vendôme et Boussac sont appelés de tous côtés pour recevoir la soumission des bonnes villes d’Île-de-France !

179Boussac veut donner un grand coup et faire sauter la garnison anglaise de Clermont-sur-Oise.

Sur la Loire, Charles VII se fait faire de belles robes de soie et de chaudes fourrures.

181VI
Livrée

183
Novembre MCCCCXXX

Le mercredi 1er novembre, Toussaint. Les cloches d’Arras qui sonnent dans l’aube brumeuse semblent au travers des murailles comme le frémissement d’une terre en appareillage. Le Paradis ! Les frères et les sœurs de Paradis I Les saintes ne lui parlent plus que de Paradis. O Esca viatorum [Ô Aliment des pèlerins]

Le jeudi 2, commémoraison de Toutes Âmes. De La Charité à Compiègne les tombes des camarades. Heureux ! Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles ! Et qui reposent en terre bénite l Jeanne revoit tous ceux qu’elle a, au milieu des honneurs, fait ensevelir en cette terre de France. Pourquoi cette angoisse en sa chair ? A-t-elle jamais eu cette peur, ce dégoût ?

184Le samedi 4 novembre, Philippe de Bourgogne, qui a maintenant les rapports de Luxembourg en mains, envoie une ambassade à Rouen chargée de messages sévères. Il se plaint au Roi de la façon dont sont conduites les affaires. Il décrit l’instabilité de la situation anglaise. Il prédit la proche fin de leur domination en France, si l’on n’agit pas plus activement.

Le mercredi 8, l’argentier du Roi paie la grande et longue robe faite pour la Toussaint à Charles VII. Il a acheté, moyennant 600 royaux d’or, un bel et riche drap d’or de veluyau velouté haut et bas, poil vert perdu à girons, bandes et feuilles d’or de 20 aunes.

Pendant ce temps à Paris, l’Université s’irrite des lenteurs où l’on s’attarde à Rouen.

Le samedi 11, saint Martin d’hiver, à Jargeau, Charles VII nomme le maréchal de Boussac son lieutenant-général au delà des rivières de Seine, Marne et Somme. Après avoir avec le secours des bourgeois, réoccupé Clermont ; Boussac a vainement battu le château avec l’artillerie conquise 185à Compiègne. Le duc de Bourgogne rassemble d’ailleurs une armée de secours.

Vers le 15 novembre, Boussac trop menacé abandonne Clermont, tandis que le 20, Saintrailles inflige aux Anglo-Bourguignons une grosse défaite à Bouchoire près d’Amiens.

Entre temps l’irréparable se consomme.

Sa tante morte, la rançon touchée, Jean de Luxembourg n’a plus rien qui le retienne à suivre les invitations de sa conscience : cette sorcière doit être jugée et puisque les Anglais vont la livrer à l’Église, qu’ils la prennent !

Il est convenu que la livraison se fera au Crotoy.

C’est de nouveau la chevauchée. Le départ sous les regards voilés des bonnes gens d’Arras qui n’osent dire tout haut leur certitude. Les adieux. Dans l’escorte, à côté de l’écuyer de Luxembourg, Aimond de Macy, quelques nouveaux venus que Jeanne voit bien être des Anglais. L’horrible chose s’accomplit donc ! Le silence gêné des officiers bourguignons est 186trop clair ! Jeanne ne veut pas même leur demander où l’on va.

La première étape sous ce ciel mouillé et sombre de novembre s’achève un peu au delà de Saint-Riquier en la forteresse de Drugy, domaine des moines de la grande abbaye. Aussitôt informés, le prévôt dom Nicolas Bourdon et dom Jean de la Chapelle, aumônier de l’abbaye, sont venus de Saint-Riquier avec des moines et des notables de la ville, qui ont compassion de voir la persécutée, étant très innocente.

Ainsi se font les derniers gestes, avant que de disparaître.

Le lendemain, la suprême étape jusqu’au Crotoy. Et cette fois, ce sont les sentinelles anglaises qui font abaisser le pont-levis du château, dont ils sont maîtres depuis bientôt 6 ans…

Jeanne marche dans un nuage, où son imagination s’égare et chavire. N’était sa fierté de Française, n’étaient ses saintes, elle tomberait là même, suppliant la mort. Elle s’engage sous la voûte qui sonne au pas des chevaux et dans la cour où se 187pressent insolents les soldats anglais. Jeanne, chancelante, étroitement enchaînée, est conduite en son cachot.

La nuit, un long bruit qu’elle ne connaissait pas. La mer.

Le froid, la fièvre peut-être déjà. L’âme qui sombre dans l’horreur.

Cependant de Paris on suit avec inquiétude les vicissitudes militaires et l’on se demande ce que devient en tout cela l’affaire capitale de la Pucelle. Depuis quelques semaines a circulé le bruit de l’achat. Les Anglais se vantent d’avoir fait céder Luxembourg et Bourgogne. On affirme depuis peu qu’en fait la livraison est accomplie. Alors que se passe-t-il ? Il faut faire cesser ce vilain jeu.

Le mardi 21, en la fête de la Présentation de Notre Dame, l’Université tient assemblée générale à Saint-Mathurin et délibère sur ce qu’impose la gravité des circonstances. En somme Cauchon est le grand coupable, on lui en fera de notables reproches, mais le conseil royal lui aussi est d’une inertie scandaleuse. Son devoir de gardienne de la doctrine prime tous 188ses intérêts : au risque de déplaire, l’Université parlera.

La lettre à Cauchon débute par un solennel Miramur [Nous nous étonnons].

Nous ne comprenons pas qu’un tel retard soit apporté à l’expédition de cette femme. Et cela d’autant moins qu’on dit qu’elle a été livrée aux mains du Roi N. S.

Si votre paternité avait montré un peu plus de diligence à poursuivre cette affaire, le procès serait maintenant commencé.

Amèrement on rappelle le zèle avec lequel les princes chrétiens ont toujours agi en de semblables cas où la foi était intéressée.

En conséquence l’évêque est respectueusement semoncé et sommé d’exiger qu’on livre rapidement à lui et à l’inquisiteur la coupable ; et de la faire conduire sûrement à Paris où il a copieux nombre de savants et érudits, en sorte que le procès soit mené avec toutes les lumières, pour l’édification du peuple chrétien et la gloire de Dieu.

Dans la Lettre au Roi on met quelques formes : on est moult joyeux de savoir que cette femme est rendue à présent en 189la puissance du roi ; on ne peut cependant dissimuler la longue retardation de justice qui est le scandale de la chrétienté ; on ose rappeler les nombreuses démarches déjà faites auprès du roi ; on supplie, on déprie en l’honneur de notre Sauveur J. C. qu’il plaise à sa Royale Majesté de remettre brièvement la coupable aux mains de la justice d’église ; on souhaite qu’elle soit conduite à Paris pour que soit donnée plus notoire réparation au scandale.

Leur devoir accompli les maîtres peuvent l’âme en paix se livrer à leurs dévotions.

Le mardi 22, Charles VII quitte Loches et s’installe à Chinon pour les mois d’hiver. A-t-il l’âme en paix et la vue des lieux ne lui rappelle-t-elle rien ?

À Rouen les messages de l’Université de Paris sont trouvés un peu insolents. A-t-on besoin de ces pédants pour connaître son devoir ? Son intérêt ne le définit-il pas assez ? N’est-on pas aussi pressé que ces régents de tenir la sorcière ? Si la garde bourguignonne demeure 190encore au Crotoy retenant la prisonnière, on hâte les formalités qui lui en donneront décharge. Quant au procès, c’est à Rouen qu’il se débattra, bien à l’abri des surprises de toutes sortes.

De toutes parts, d’ailleurs, la nouvelle s’est répandue de la livraison aux mains anglaises.

Le vendredi 24, de Bruges, Pancrazio Giustiniani écrit à son patron de venir :

Il est certain que la Pucelle a été envoyée au Roi d’Angleterre. Messire de Luxembourg a touché 10.000 couronnes pour la livrer aux Anglais. Ce qui s’ensuivra, on ne le sait. Mais on redoute que les Anglais ne la fassent mourir. Et vraiment ce sont là étranges et grandes choses !

Le samedi 25, fête de sainte Catherine, on apprend à Bruges la défaite d’un corps anglais accouru de Rouen au secours des Bourguignons près de Roye.

Le même jour Vendôme et Boussac offrent la bataille au duc de Bourgogne sous les murs de Roye. Mais Philippe le Bon la refuse.

191

La fin de la campagne d’automne affirme les avantages français.

Au Crotoy, Jeanne, entre les Bourguignons et les Anglais, s’étonne de ce séjour. Dans la prison, elle a rencontré maître Nicolas de Queuville, chancelier de la 192cathédrale d’Amiens, bon Français, incarcéré par les Anglais. Un homme vénérable et bon. Grâce à lui Jeanne peut assister et communier à la messe en la chapelle du château. Elle a le réconfort de confessions qui lui semblent, elle ne sait pourquoi, solennelles. Queuville restera longtemps sous le charme de cette très vertueuse et très chaste fille.

Un jour, Jeanne reçoit la visite de dames de qualité, damoiselles et bourgeoises, venues d’Abbeville par bateau, qui l’entourent d’une amitié pleine d’admiration et de respect. C’est la dernière marque d’affection qu’elle reçoit de France. Demain elle sera en pleine terre anglaise. L’adieu se fait dans les larmes. Et c’est Jeanne qui doit les soutenir.

En ce jour de fête, sainte Catherine s’est faite plus amie que jamais. Une force étonnante et calme émane de ses caresses.

Et le grand bonheur c’est la visite, rare, de l’archange qui le premier lui a montré la route de France. Saint Michel lui apporte, elle le sent, le suprême réconfort. Il vient pour le grand combat.

193Le jeudi, 30 novembre, fête de saint André, apôtre et martyr. O crux ! [Ô Croix !]

On dit à Paris que le Saint Père vient d’envoyer le cardinal Albergati en France pour y traiter de la paix. Un saint dont on dit des miracles. Il n’est d’espoir, en effet, qu’aux saints.

195VII
Rouen

197
Décembre MCCCCXXX

Le samedi 2 décembre, le duc de Bourgogne, battu, rentre à Péronne et disloque son armée. Il a hâte de partir pour Bruxelles où dans quelques semaines la duchesse attend son premier enfant.

Depuis quelques jours au Crotoy Jeanne a remarqué des arrivées de messagers. Aimond de Macy est d’une déférence insolite. Les Anglais deviennent impudents à mesure.

Le mercredi 6, triste Saint Nicolas, pleine des appels de Lorraine.

Le vendredi 8, la Conception de Notre Dame, maître Queuville en lui donnant la Communion a un tremblement dans la voix. Les saintes, plus douces, plus assidues, comme pour une agonie. Elles ne parlent que de Paradis. Jeanne voudrait bien que Notre Dame lui apprit la pureté de son 198Fiat ! Douceur inouïe de cette messe. Force chaleureuse de cette communion.

En effet, c’est le viatique.

Dans la matinée la porte verrouillée s’est ouverte. Des officiers, Anglais et Bourguignons, un notaire, des soldats sont entrés. L’acte de cession est rédigé, signé. Puis les Bourguignons ont salué avec respect la prisonnière. Ils ont disparu.

À quelque temps de là, le gouverneur anglais est revenu. Il annonce à Jeanne le départ.

Par la falaise une troupe l’emmène à la Somme. Une barque y est amarrée… Et maintenant, sous l’effort des rames, la rive s’éloigne où Jeanne fixe ses derniers regards. Puis laissant tomber la tête entre ses mains, pleure.

Un choc, un appel brutal en anglais ; c’est la rive du pays de Vimeux où la barque aborde, proche de Saint-Valéry.

Péniblement entravée, Jeanne descend à terre et marche, silencieuse, au milieu des soldats jusqu’au château d’Eu, où 199elle est enfermée dans la tour dite de la Fosse aux Lions.

L’horreur de cette solitude, de cette obscurité est douce. Délivrance de l’âme du moins.

Mais si brève ! Les geôliers, les soldats, les curieux… Les rires, les jurons, les menaces, le feu encore, le feu toujours annoncé ! Ah ! la joie des brutes qui 200voient enchaînée celle qui leur faisait si grand peur !

Le mardi, 12 décembre, au nom du roi, le duc de Glocester, gardien d’Angleterre, a expédié au vicomte de Norfolk et Suffolk, au vicomte de Londres, d’Essex et de Sussex, au vicomte de Southampton, au constable du château royal de Douvres, gardien des cinq Ports du Roi, ce message royal :

Un très grand nombre de nos hommes liges et de nos sujets, venus à notre suite dans Notre Royaume de France… se retirent… avant le temps convenu… par fraude, subrepticement et iniquement. Les désertions continuent au péril de laisser sans aucune défense Notre Personne et Notre Royaume de France… Nous vous enjoignons, nous vous commandons rigoureusement d’arrêter et d’enchaîner tous ceux qui sont venus de France en Angleterre sans notre permission et faites-les passer en Conseil de guerre.

Le 13 décembre, sainte Lucie, le brave Barbazan bat aux environs de Troyes l’armée bourguignonne venue au secours de Chappes. On parle d’un vrai désastre ; 60 chevaliers et seigneurs prisonniers. 201Philippe le Bon aux abois cherche la paix avec Liège. Le moral bourguignon ne vaut pas mieux que l’anglais.

On raconte en Flandre que Charles VII a envoyé une ambassade au duc de Bourgogne pour le menacer, s’il livre la Pucelle aux Anglais, de tirer vengeance sur les prisonniers qu’il détient.

Ce serait bien simple, en effet. Est-ce vrai ? En tous cas c’est trop tard.

Charles VII redoute les gestes qui compromettent. Il aime mieux, comme tous les faibles, ceux qui réparent.

Le 18 décembre, il accorde à Compiègne une exemption générale d’impôts en reconnaissance de leur loyauté et bons services, à ce qu’ils s’en éjouissent.

Le 20 décembre, le comte de Vendôme fonde à Senlis le service commémoratif voué à Notre-Dame de la Pierre en actions de grâces de la délivrance de Compiègne, tandis que Jeanne achève ses dernières étapes.

Arrivée en vue de Rouen, d’un coup s’est ouverte l’immense vallée : la Seine 202lumineuse, les clochers, les châteaux-forts, les tours, les innombrables toits d’où montent dans le ciel les fumées de Rouen ! Et puis l’infinie plaine couverte de brumes, couverte de la honte anglaise.

Rapidement, pour ne pas ameuter la population toujours incertaine, la troupe s’est dirigée vers le château du Bouvreuil dont le gros donjon et la tour carrée, bâtie du côté des champs, font une forteresse imprenable. Le jeune roi, le conseil, la cour, le trésor, les prisonniers dangereux sont là en sûreté.

Quand les portes se sont refermées sur l’escorte, comme à un signe, la cour, les fenêtres sont remplies de soldats, de la valetaille, de princes. La sorcière de France ! C’est un déchaînement de cris, de jurons, de colères, de rires. Plus laids, plus vils, les princes, Warwick surtout.

Des ordres hurlés, comme font les sergents anglais. Et au travers de la bousculade, Jeanne entraînée, poussée dans un escalier noir, et puis dans une chambre obscure. Les chaînes aux pieds, aux mains, au cou. Cinq soldats demeureront près d’elle. Le pire ! Elle ne sera même plus seule ! Ô ! mourir !

203Le sommeil, hanté d’angoisses et de rêves désespérés.

Au petit jour, les grossièretés des soldats réveillés. Dans la mauvaise lumière qui glisse des profondes et étroites fenêtres, la salle, un entresol, apparaît assez vaste, une dizaine de mètres, voûtée. Une grosse poutre retient la chaîne fermée par une serrure.

Et ces brutes dégoûtantes, houspailleurs, comme on disait, toujours sur elle.

Jeanne a doucement parlé de la messe… Une bordée d’insultes a répondu. Et justement, par la porte qui s’ouvre, on entend le bruit d’hommes qui montent à renfort de leviers et de cordes une chose très pesante qui crisse sur les marches, et qui maintenant roule sur les dalles : une cage de fer que le serrurier de l’Écu de France, Jean Salvart, vient de forger sur les plans du gouverneur du château. Étroite, on ne peut s’y tenir que debout. On n’est jamais trop sûr avec une sorcière qui a le diable à sa disposition.

Richard Beauchamp, comte de Warwick, gouverneur du château, vient voir sa petite invention ; il caresse les barreaux et regarde Jeanne en riant.

204Tout le jour, c’est un supplice de visites.

Jeanne assise sur la poutre s’est blottie dans le coin le plus obscur. Et l’affreux défilé des curieux qui font queue, qui prononcent de sentencieuses idioties ou de méchantes ironies. La nouvelle a rempli la ville et c’est à qui obtiendra le laisser-passer pour entrer au château. Laurent Guesdon, avocat à la cour, lieutenant du bailli de Rouen, Pierre Manuel, avocat du Roi d’Angleterre, Pierre Daron, procureur de la ville de Rouen.

Me Pierre Manuel est plein d’esprit :

Vous ne seriez pas venue jusqu’ici, dit-il en riant, si on ne vous y avait conduite !

Mais il est surtout un grand lâche : ce qu’il ne peut comprendre, c’est que Jeanne, avertie qu’elle serait prise, ait fait la folie de retourner au front.

Saviez-vous vraiment que vous deviez être prise ?

Je m’en doutais bien, répond Jeanne.

Alors, pourquoi ne vous êtes-vous pas mise en lieu sûr ce jour-là ?

Je ne savais ni quand, ni où, je serais prise, fait Jeanne avec dégoût.

205Comment les Angloys amenèrent la Pucelle à Rouen

Les petites gens sont plus pitoyables. Le jeune apprenti Pierre Cusquel est entré dans la chambre, parce qu’il est l’aide de Jean Salvart. Il peut, tout en faisant son travail, parler à voix basse à Jeanne. Il lui recommande de parler prudemment, car on veut sa mort.

Le pire, c’est la visite des princes. Oh ! l’horreur ! Voici, est-ce possible, le borgne ! 206Jean de Luxembourg, accompagné de son frère, l’affreux évêque de Thérouanne, chancelier d’Angleterre, du comte de Stafford, de Warwick et du jeune Macy.

Jeanne, lui dit Luxembourg, évidemment gêné, je suis venu pour vous mettre à rançon, si toutefois vous voulez promettre que vous ne vous armerez plus contre nous !

En nom Dieu, lui réplique Jeanne, vous vous moquez de moi ! Je sais bien que vous n’en avez ni vouloir ni pouvoir.

Comme Luxembourg répète son mensonge, Jeanne redit avec force :

Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France. Mais, et Jeanne se redresse et regarde avec fierté les princes anglais, ils pourraient bien être 100.000 Goddons de plus, ils n’auront pas le royaume !

Sous l’affront, Stafford, rouge de colère, se jette sur Jeanne en tirant sa dague. Il l’aurait tuée, si Warwick ne l’avait saisi à bras le corps.

Luxembourg sort avec la honte du mensonge sur celle de la trahison.

Et puis c’est la duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne. Elle vient voir ce dont 207a besoin la jeune fille. L’indécence de son accoutrement choque la noble dame. Elle va y pourvoir. Elle fait commander à son tailleur Jeannotin Simon une tunique de femme et revient avec lui. C’est une sorte de houppelande qui la défendra du froid. Jeannotin veut la lui enfiler et se risque, ce faisant, à lui toucher le sein. Une maîtresse gifle plaque de rouge la joue du benêt.

La nuit même n’est pas une délivrance. Deux sentinelles gardent la porte. Trois soldats prolongent en jouant aux dés des plaisanteries immondes. Jeanne pense alors à la nuit du Jeudi saint.

Mais elle grelotte de froid et d’angoisse. Que ses saintes, que son ange, que saint Michel la gardent des sales instincts de ces hommes ! Que plutôt ils l’emportent morte en ce Paradis promis !

Le dimanche 24 décembre, Charles VII donne mission à Frédéric d’Autriche de traiter avec tous les princes d’Allemagne et d’Italie.

À Chinon, les trois États des pays de Champagne et de Loire sont assemblés.

208Par notable homme de Senlis, ils font remontrer au Roi les maux et tyrannies que souffre son pauvre peuple et comment il doit faire justice… mais le confort qu’ils eurent fut que des gens du Roi répliquèrent que cet homme était un très mauvais fol et qu’on le devait jeter dans la rivière !

Dans la bourrasque de neige qui couvre de Rouen à Vaucouleurs le pays, veillée de Noël, portes closes, cœurs saignés, vidés de leur courage, vidés de leurs espérances.

Du moins les messes !… La supplication universelle pour la paix de Rome aux confins de chrétienté. Les cloches ouatées de Rouen. Dans le château les bruits de la Christmas. Les gardiens saoulés ! Pas de messe pour Jeanne. Pas de communion ! Le petit Jésus ne viendra pas !

Pourquoi, par-dessus tous les autres, ce martyre ? Longs pleurs.

Les gardiens, pleins de whisky et de pudding, étendus sur les bancs, ronflent comme des porcs.

L’aube du jour de Noël, lundi, tout le château dort tardivement. Pas de messe, pas de communion ; mais dans ce silence inespéré, 209la présence plus longue et plus tendre des saintes.

Dans la matinée, Conseil royal où sont arrêtées les grandes lignes du procès. Bedford ne veut plus de retard. Cauchon objecte que par délicatesse, il doit obtenir, en la vacance du siège de Rouen, autorisation du Chapitre pour agir en justice sur un territoire où il n’a pas juridiction. Eh bien ! qu’il la demande et que l’on aille vite.

Cauchon n’a pas d’autre désir. La requête est adressée au Chapitre. Mais sans plus tarder Cauchon s’inquiète de rassembler un bon dossier. Il faudrait envoyer en Lorraine une commission d’enquête. Information prise, on découvre en ville un certain noble de Lorraine. Qu’à étapes forcées, il courre à Chaumont, se mette en relations avec le bailli et rapporte au plus vite un rapport substantiel sur les faits et gestes de la fille en son pays natal. Il y a beaucoup à savoir. Qu’il interroge avec soin dans les formes juridiques et revienne avec des pièces bien établies.

Soirée de boisson, de chansons ignobles.

Happy Christmas !… Par bonheur le vin 210les assomme de bonne heure. Nuit de douce prière à penser à la grotte de Bethléem, si semblable !

Le mardi 26, saint Étienne. In manus tuas ! Domine Jesu, ne statuas illis hoc peccatum ! [Entre tes mains ! Seigneur Jésus, ne leur compte pas ce péché !]

Le mercredi 27, le cher saint Jean, qui a dormi contre la poitrine du Seigneur. Pas de communion !

Le jeudi 28, saints Innocents, après délibération solennelle, le vénérable Chapitre de Rouen envoie à l’évêque de Beauvais les lettres de territorialité. Il a maintenant pleins pouvoirs. Mais il sait trop ce qu’il doit à la sainte Université de Paris pour ne pas être déférent. Le dépit là-bas est vif. Cauchon tient à l’apaiser. Il fera appel aux précieuses lumières des plus savants maîtres et régents de Paris.

Le vendredi 29, fête de saint Thomas de Cantorbéry, assassiné pour avoir résisté au roi Henri II. Cauchon demande le zèle à servir le roi Henri VI et bénit le ciel qui fait que les intérêts de son Roi, les 211intérêts de l’Église et ses intérêts personnels coïncident si heureusement en son cas. Il aborde avec ardeur l’étude délicate de la procédure à suivre.

Le dimanche 31, Jeanne supplie qu’on lui accorde une absolution, une messe, une communion. Warwick fait répondre qu’il n’y a pas de messe pour les filles à scandale.

Il n’y a que les larmes obscurément dévorées.

En ce jour, à Rome, le Saint Père fait écrire au Roi Henri VI pour le prier de recevoir avec bienveillance son légat Albergati.

Les pauvres papes, dans les guerres, ne peuvent bénir que la paix.

Da pacem, Domine, in diebus nostris, quia non est alius qui pugnet pro nobis nisi Tu, Deus noster ! [Donne la paix, Seigneur, en nos jours, car il n’est personne d’autre pour combattre pour nous, si ce n’est Toi, Seigneur notre Dieu !]

Mais quand Dieu retire son bras et laisse périr ceux qu’il a envoyés, que reste-t-il ?

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