P. Doncœur  : Le mystère de la Passion de Jeanne d’Arc (1930)

Introduction

Le mystère
de la Passion de
Jeanne d’Arc

par

Paul Doncœur

(1930)

Éditions Ars&litteræ © 2026

Nihil obstat

Nihil obstat Paris, exaltation de la Sainte Croix, 14 sept. 1930 L. de Mondadon, S. J.

Imprimatur Lutetiæ Parisiorum die Xa Octobris. 1930 V. Dupin, vic. g.

VIIIe carnet de route par le père Doncœur
à l’Art catholique

Dédicaces

5
Aux fils et aux filles de France
qui auront 20 ans
en 1931
pour qu’ils se souviennent
que
le salut de la France
est venu
d’un cœur de 20 ans
résolu à tout souffrir
pour accomplir la tâche
que
Dieu
lui avait assignée

Avant-propos

7La chevauchée de 1429 et cette Passion de 1431 sont, si dissemblables, les deux aspects d’un même événement. Étroitement liés, intimement dépendants l’un de l’autre, les deux extrêmes s’y affirment comme toujours dans les œuvres de Dieu. Le triomphe éblouissant et l’insolence juvénile, l’écrasement et la souffrance jointes aux profanations les plus sacrilèges. Dieu n’a cure de ce juste milieu qui, quoique nous prétendions, est pour nous le signe de la vérité et du bien. La chevauchée de Jeanne, sonore, riante, déchaînée, bouleverse les prudences et les habiletés. La Passion de Jeanne scandalise et déroute les convenances, les respects et met en désarroi les timides. Au regard de Dieu, cela fait une unité où les antithèses se composent si bien qu’elles ne peuvent se poser l’une sans l’autre. La Chevauchée sans la Passion est une folie ; la Passion sans la Chevauchée n’est qu’un scandale. Il est étonnant comme les 8paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ sur Lui-même éclairent cette effroyable et sublime aventure, si proche de la Sienne propre !

Et qui nous demeure si mystérieuse. Car personne encore n’a pu y faire la lumière. Mystère de l’abandon du Roi qui nous stupéfie et sur lequel nous avons à peine quelque donnée ; mystère de l’indifférence silencieuse de ses compagnons d’armes les plus passionnés ou les plus loyaux, mystère de l’ingratitude populaire où la fidélité d’Orléans semble d’autant plus inexplicable que l’oubli a été plus universel ; mystère plus effrayant de l’âme de ces juges, docteurs, prêtres et évêques, sur lesquels le Procès de Réhabilitation n’apporte que des témoignages incertains. Et, pour finir, mystère de l’âme de Jeanne, le plus tragique. Que s’est-il passé dans ce cœur de fille de 19 ans, pendant les douze mois de captivité et de torture ? Ce que nous en savons est si précaire et si trouble, sur les affirmations hostiles et perfides de ses juges !

Peut-être devrons-nous un jour reprendre sur des explorations nouvelles les problèmes historiques qui n’ont jamais été éclaircis à fond. Nous disons ici le plus que nous en comprenons.

9Quant au mystère des conduites de Dieu, c’est peut-être celui sur lequel nous avons le plus de données, lumières tombées de la Croix du Sauveur ou jaillies des paroles de St Paul.

Au fond, c’est ce qui importe le plus. Nous savons que tous ces scandales de notre esprit s’achèvent dans la certitude éclatante de la Rédemption issue du sacrifice. Il suffit pour que nous bénissions Dieu comme Marie et que nous entrions, avec Elle, comme Jeanne, dans les voies obscures que Dieu ouvrira.

Au risque d’accabler des âmes sensibles et des esprits insuffisants, il fallait donc raconter cette Passion sans laquelle le récit de la Chevauchée serait faux, serait dangereux. Les jeunes cœurs qui, sur la foi des allégresses de 1429, ont rêvé, eux aussi, d’équipées ardentes n’ont pas été égarés par l’image lumineuse de Jeanne renversant au galop de ses chevaux les peurs de Charles VII, les calculs de Regnault de Chartres et les trahisons de la Trémoille. Mais il faut qu’ils sachent où ce galop les mène et que c’est dans les flammes de Rouen précédées par les tortures du Bouvreuil que s’accomplit la vraie rédemption. Trahisons, silences complices, mensonges doctoraux, solitudes, où l’âme passe par le point tragique des obscurités 10intimes, suprême angoisse ; enfin, à 19 ans, pour être fidèle à la vocation divine, impérieuse, toutes choses, y compris les projets, consumées en cendres. Voilà ce que la Passion de Jeanne leur apprendra.

Mais alors ils comprendront les renversements de l’histoire et leurs secrets.

La Chevauchée, glorieuse et joyeuse, s’ouvrait sur le tableau de la grande Pitié française.

La Passion, effroyable, se clôt sur l’essor des victoires.

Jeanne le savait. Elle ne l’a pas vu. Nous le voyons, nous, à jamais gravé dans l’histoire.

Le 30 mai 1431, Jeanne est brûlée.

Or, le 17 avril 1436, le dernier Anglais quitte Paris.

Le 4 novembre 1449, le dernier Anglais quitte Rouen.

Le 12 août 1450, le dernier Anglais quitte la Normandie.

Le 9 octobre 1453, le dernier Anglais quitte la Guyenne.

Le cauchemar séculaire, l’attentat qui triomphait, la soumission des doctes et des riches à l’envahisseur, tout cela est balayé dans le vent de Dieu. Il ne reste, pour attester 11le miracle, que cette cicatrice superficielle : Calais !

C’est donc aux Te Deum des entrées triomphales que s’achève en réalité l’histoire de Jeanne. Il faut que les jeunes, ambitieux de grands services, n’oublient pas que les vainqueurs assistent rarement aux triomphes que leur mort a payés. Il faut aussi qu’ils sachent que nous laissons après nous une œuvre posthume, plus grande souvent et plus durable que celle dont nos yeux ont eu la joie.

Voilà ce qui domine divinement cette histoire aux troubles péripéties. Ce sont des leçons si nécessaires et si difficiles que Dieu n’hésite pas, pour nous les inculquer, à recourir à d’étonnants langages. En son Fils, tout Israël fut scandalisé et la Justice et le zèle et la Loi et le Temple se sont souillés.

En Jeanne tout le pays a péché : le roi le premier et ses conseils, les évêques et les princes, les docteurs et les soldats, les moines et les manants. Tous. En sorte que, dans cette universalité, il n’est permis à personne de regarder personne avec mépris ; nous n’avons qu’à nous courber dans une pitié unanime et une tristesse fraternelle. Nul ne lancera une pierre. Tous nous nous aiderons 12à nous redresser sous le pardon de Jeanne pour réparer le crime que les Pères dont nous héritons ont commis.

Les gens d’Église les premiers. Les autres à leur place au grand cortège qui, après 500 ans, nous conduira à Rouen au Pont Mathilde. Les gens d’Église les premiers et les autres à leur place sur la Route qui s’ouvre au service de la France sauvée par cette sœur de 19 ans.

Il est vrai : les jeunes seuls n’ont pas péché contre elle. Mais qu’ils ne s’assurent pas témérairement. Ils verront ici comment rien ne garantit contre le péché insinué dans l’âge. Ainsi seront-ils humbles.

Qu’ils recueillent maintenant les paroles suprêmes de Jeanne. Elles seules sont à retenir en ces pages qui n’ont d’autre raison d’être que de les leur faire connaître, comprendre et aimer.

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