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Jeanne d’Arc devant l’opinion allemande
À M. Larcanger1, affectueux souvenir.
[Introduction]
L’Église a des mots grandioses et des gestes augustes pour consacrer les réputations universelles ; elle est ici-bas la seule puissance qui sache faire choix de certaines figures disparues, pour les proposer, hardiment, au culte de la famille humaine. Mais dans cette besogne d’élection, elle ne fait qu’enregistrer, après examen, une sorte de suffrage universel des peuples ; elle ratifie des gloires beaucoup plus qu’elle ne les crée ; la prière, déjà, voltige sur les lèvres des hommes avant que l’Église ne l’édicte et ne lui donne un aspect liturgique ; et lorsqu’une physionomie historique est sacrée par une canonisation, c’est que les âmes, d’elles-mêmes, ont déjà coutume de la chercher dans l’au-delà, et de l’y trouver. La vox populi, ainsi comprise, précède et détermine en quelque mesure la vox Dei.
Nous voudrions en quelques pages faire entendre au sujet de Jeanne d’Arc certains échos de cette vox populi, les échos dont au cours des cinq derniers siècles les pays d’Outre-Rhin ont retenti2. M. James Darmesteter3 esquissait naguère l’histoire des jugements anglais sur Jeanne d’Arc4. Encore que l’opinion allemande au sujet de l’héroïne ne puisse prétendre au même attrait piquant, au même intérêt paradoxal, nous espérons, pourtant, que l’étude de cette opinion ne sera ni sans portée ni sans profit.
I. [L’écho contemporain des exploits de Jeanne en Allemagne : Jean Desch, Hermann Cornérius, Henri de Gorkum, un clerc de l’église de Spire, Éberhard Windeck, Jean Nider]
Les exploits de la Pucelle en France étaient, au jour le jour, connus et suivis en Allemagne : des indices très sérieux nous permettent de l’affirmer. C’est d’abord certain compte de dépenses de la ville de Ratisbonne, dont il résulte qu’en 1429, au moment du séjour de l’empereur Sigismond dans cette ville, les magistrats dépensèrent vingt-quatre deniers pour voir le tableau qui représente comment la Pucelle a combattu en France5
.
Ce sont deux lettres écrites à destination de l’Allemagne, l’une à la fin de juin 1429, par les agents d’une ville ou d’un prince allemand, l’autre le 16 juillet 1429, par Jean Desch, secrétaire de la ville de Metz ; elles témoignent l’une et l’autre combien les événements d’Orléans captivaient la curiosité, dans ce qui commençait à être l’Europe.
Des pierres furent jetées sur la Pucelle, lit-on dans la première lettre, mais elle ne reçut aucun mal, par la grâce de Dieu qui la préserva6…
Et, dans la seconde :
Bien sûr, ce que l’on dit est vrai, que tout ce que le Dauphin et la Pucelle entreprennent, leur réussit en tout sans aucune résistance7.
Une autre mention qu’on ne saurait omettre, est le passage que consacrait à Jeanne d’Arc, à la date de 1429, l’Histoire universelle, du dominicain Hermann Cornérius8, recueillant dans son lointain couvent de l’Allemagne septentrionale ce qu’affirmaient d’une commune voix ceux qui venaient des contrées françaises
, il notait, en 1429, que par la vertu de Jeanne ou mieux par la vertu de Dieu qui agissait en elle
, les Français étaient victorieux ; et que, sous son influence, Charles VII, devenu un autre homme, promettait de se conduire entièrement selon les conseils de la jeune fille envoyée par Dieu9.
L’opinion allemande, ainsi formée, devait naturellement saluer la Pucelle comme une force invulnérable et invincible, par la grâce de Dieu. Nous avons la preuve, même, que certaines espérances, au delà du Rhin, faisaient appel à la mystérieuse jeune fille pour mettre un terme aux troubles religieux de la Germanie. Quoi qu’on pense de l’authenticité de la lettre de l’aumônier Pasquerel, par laquelle Jeanne menace les Hussites10, un fait du moins est certain, c’est qu’en 1434, dans une pièce jouée à Ratisbonne et dont le sujet était la guerre contre les hérétiques de Bohême, la Pucelle avait un rôle11. Il semble donc qu’au moment même où les imaginations, un peu partout dans la chrétienté, avaient rêvé pour la Pucelle la direction d’une croisade12, l’Allemagne, elle, avait établi je ne sais quel lien entre l’apparition de Jeanne d’Arc et l’urgente nécessité de cette croisade spéciale qui intéressait les populations germaniques, la croisade contre le hussitisme.
Mais dans cette vallée Rhénane où survenaient, plus rapides et plus fréquents, les souffles de France, les documents relatifs à Jeanne, en l’année 1429, sont singulièrement plus explicites et plus copieux : l’un émane de Cologne, le second de Spire, le troisième de Mayence. Henri de Gorkum était un tout jeune professeur de l’Université de Cologne lorsqu’en juin 1429, à la gloire de la bénite Trinité, de la glorieuse et toujours Vierge Mère de Dieu, et de toute la cour céleste
, il exposait la réputation de Jeanne, les raisons qui militaient pour le bon aloi de sa mission, les raisons qu’on y pouvait objecter13. Henri de Gorkum ne concluait pas ; les faits qu’il analysait et qu’il connaissait par la voix publique étaient à l’honneur de Jeanne ; il parlait de sa foi, des signes surnaturels qui l’accréditaient, de son habileté merveilleuse au combat, de sa simplicité après le combat, de sa chasteté, de sa sobriété, de sa continence ; et la neutralité même de cet impartial théologien, qui ne faisait qu’enregistrer les données de la rumeur publique, nous offre un précieux témoignage de la renommée qui s’attachait en Allemagne, même avant le sacre, à la Pucelle d’Orléans. Quelques semaines après, sous le titre de Sibylla Francica, un clerc de l’église de Spire écrivait deux rouleaux sur l’héroïne : il admettait, sur la foi d’un religieux Prémontré, que Jeanne trouvait ses aspirations dans les astres ; mais il la défendait du reproche de magie et donnait de nombreux détails sur l’édifiante valeur de sa piété14.
Henri de Gorkum et le clerc de Spire ne sont historiens que par occasion : ils échafaudent, au sujet de Jeanne, des dissertations ; ils mettent sur pied des raisonnements, dont certains échos historiques forment la mineure. Avec Éberhard Windeck, au contraire, nous sommes en présence d’un écrivain d’histoire.
Ce personnage, mayençais d’origine, avait longtemps couru le monde pour son commerce et pour son empereur. Il avait fait trois voyages à Paris. Familier de l’empereur Sigismond, tantôt il l’avait suivi dans ses solennels déplacements, tantôt il avait, çà et là en Europe, fait des déplacements pour lui. C’était un homme expert, grand connaisseur de son époque. Il avait à peu près quarante-cinq ans, lorsque, rentré à Mayence, épris d’un confortable et fécond loisir, il se fit, tout à la fois, chroniqueur et fermier d’impôts : Sigismond lui attribua une partie des péages du Rhin, et sa plume, reconnaissante et fidèle, écrivit une sorte de mémorial pour servir à l’histoire de l’empereur et de son temps. Nous connaissions déjà, par Guido Görres15 et par Quicherat, une partie des fragments dans lesquels Éberhard Windeck parlait de Jeanne d’Arc ; M. Altmann, en 1891, a publié, d’après un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Vienne, d’autres morceaux du même Mémorial relatifs à notre Pucelle16, et M. Germain Lefèvre-Pontalis vient de nous donner une édition critique de l’ensemble des passages consacrés à Jeanne d’Arc par le vieux chroniqueur mayençais17.
Nous n’avons point affaire, ici, à l’un de ces historiens savants dont le récit même suppose une sélection, et qui, désireux de reconstituer une physionomie sous un certain jour, en choisissent et en disposent les éléments. Pêle-mêle, au hasard de ses informations et de ses notes, Windeck nous livre, en son Mémorial, tout ce qui parvenait à Mayence, soit par écrit, soit par des traditions orales, au sujet de la Pucelle. Les textes qu’il reproduit sont au nombre de trois : d’abord les vers latins, quasi-prophétiques, fabriqués à l’occasion de la venue de la Pucelle, en mars ou avril 1429, avant la délivrance d’Orléans18 ; puis la consultation émanée de la commission d’enquête réunie à Poitiers par ordre de Charles VII19 ; enfin, la lettre de Jeanne aux Anglais, du 22 mars de la même année20. Ce sont là trois pièces favorables à la cause de Jeanne ; la dernière, en particulier, ne se rencontre, à cette époque, que dans les chroniques d’inspiration française21. Les échos circulant à Mayence, et dont Windeck se fait le greffier, sont plus significatifs encore. Il en est, parmi eux, grâce auxquels nous connaissons tel détail qui a échappé à tous les autres chroniqueurs. Par exemple, Éberhard Windeck est le seul historien qui nous donne la nouvelle, confirmée par un document de la Chambre des comptes de Nantes, d’une ambassade du duc de Bretagne auprès de Jeanne22. D’autres échos, au contraire, apparaissent plutôt comme les premiers murmures d’un Romancero allemand, à demi mythique, consacré à la gloire de la Pucelle. Windeck nous promène de miracle en miracle : nous entendons Jeanne prévenir le roi d’une tentative d’empoisonnement qui se concerte contre lui23 ; nous voyons les vignes de Reims, au lendemain du sacre durant lequel l’immense foule les avait abîmées et dévastées, repousser, comme par enchantement, en une prodigieuse floraison24 ; nous surprenons Jeanne annonçant à son confesseur Pasquerel qu’elle fera contre les infidèles une grande croisade25 ; nous assistons, la nuit, à la dure vie de grande rudesse
que mène l’héroïque Pucelle, plus durement qu’un Chartreux en son cloître26
; et de tous ces traits, ainsi combinés, se recompose la merveilleuse légende qui, à l’heure même où Jeanne d’Arc nous sauvait, attirait et retenait les âmes mayençaises.
Était-il surprenant que cette sorte d’attrait qui les agenouillait devant la vierge surnaturelle les gagnât à la cause même que Jeanne venait servir ?
Et ainsi fut Orléans délivré, — nous dit Eberhard Windeck, — l’armée détruite et toutes les batailles gagnées avec grand butin qu’on trouva dedans. Et alors tirèrent les Anglais en Normandie et laissèrent leurs gens en garnison à Meung et à Beaugency et à Jargeau. Deo gratias27 !
Et un peu plus loin :
Et se mit le roi sus, et est en chemin, et espère réduire Meung et Jargeau et Beaugency. Dieu veuille y pourvoir aussi28 !
Le texte français de la Chronique de Tournai donne exactement les mêmes détails ; mais les mots : Deo gratias !
qui soulignent les victoires, les mots : Dieu veuille y pourvoir aussi !
qui invoquent d’autres victoires, ne se trouvent que dans le texte allemand29. Le Dominicain Jean Nider, professeur à l’Université de Vienne, aux yeux de qui Jeanne n’était rien autre chose qu’une sorcière, nous laisse comprendre, malgré son hostilité, cette sympathie des pays germaniques pour la cause française et pour la libératrice de la France :
La Pucelle, — dit-il dans son Formicarium, — accomplissait de telles merveilles, qu’elles jetaient dans la stupéfaction, non pas seulement la France, mais encore tous les royaumes de la chrétienté30.
Voilà le témoignage du seul contemporain de langue allemande qui ait fait cause commune avec les ennemis de la Pucelle ; et quoi qu’en veuille l’auteur, ce témoignage est un éloge.
II. [Dans la poésie prussienne de la Renaissance : Eustache de Knobelsdorff]
Un siècle après, vers la fin du règne de François Ier, un jeune Prussien, Eustache de Knobelsdorff, s’en fut étudier, d’abord à Louvain, puis à Paris. Pour s’exercer en poésie latine, et pour honorer, aussi, l’évêque de la lointaine ville de Culm31, dont il était le protégé, il lui expédia une description en vers de Paris, et puis, en 1543, la fit imprimer32. Au moment où, dans ce poème, il parle des remparts de Paris, les Anglais qui longtemps les occupèrent, et Jeanne qui bouta les Anglais dehors, surgissent devant sa mémoire érudite ; et Knobelsdorff, à brûle-pourpoint, ébauche, à la gloire de Jeanne, une petite épopée de sa façon. Knobelsdorff est un homme de la Renaissance : les réminiscences antiques encombrent son papier ; elles se heurtent pêle-mêle, sans souci de l’incohérence, sans peur de l’anachronisme. Pour lui, Jeanne d’Arc est une Judith, mais elle est aussi une Amazone ; elle est une Esther, mais elle est aussi une Penthésilée et une Hippolyte ; elle est une vierge chrétienne, une émule de Geneviève ; mais elle est aussi un Brutus et un Camille. À la demande d’Iris, qui lui fut expédiée par Jupiter, Jeanne la bergère, habituée à n’intimider que les loups, intimide des êtres bien pires, quovis deteriora lupo
, les Anglais !
[Et] tel un voyageur craintif, apercevant un serpent, recule épouvanté et regagne promptement sa demeure, ainsi, à la vue de la Pucelle, fuient les troupes ennemies, en proclamant que ses innocentes mains lancent la foudre.
C’est Jeanne — Knobelsdorff l’affirme — qui a sauvé Paris ; et l’on a pu, ensuite, la condamner sous prétexte d’hérésie ; mais la censure de la chaire Romaine
a rectifié le verdict d’un tribunal inhumain
. Knobelsdorff est tout joyeux d’apprendre à son lointain correspondant, le bon évêque Tidemann Gisy, cette dernière victoire morale remportée par Rome et par Jeanne sur le léopard
anglais. D’un bout à l’autre de son poème, Eustache de Knobelsdorff parle fort mal des Anglais. Plus il trouve attrayante l’hospitalité française, plus il accuse de désinvolture ces intrus d’Outre-Manche qui voulaient s’implanter en France, pareils aux abeilles avides de fleurs succulentes, pareils aux fourmis en quête des endroits fertiles. Knobelsdorff est un grand amateur de nos vins français : pourquoi Dieu n’a-t-il pas voulu que la Prusse ruisselât d’un tel liquide ! Le pauvre poète songeait d’avance avec tristesse à l’âpre et banale bière que, rentré chez lui, il allait absorber de nouveau ; et j’augure que dans sa vieillesse ce lui fut une joie malicieuse de penser que si les lèvres prussiennes étaient sevrées de vin français, les lèvres anglaises, grâce à Jeanne d’Arc, en étaient également privées.
Plus distingué comme gourmet qu’il ne l’était comme poète, Eustache de Knobelsdorff a droit à quelque gratitude : au siècle même où Du Haillan, historiographe patenté des Valois, diffamait la Pucelle, et où Étienne Pasquier, dans ses Recherches sur la France, constatait avec douleur que l’héroïque mémoire était décriée parmi nous33, ce latiniste de la Prusse orientale, se laissant guider par le jugement de la chaire Romaine (Latiæ censura cathedræ), parlait de Jeanne en meilleurs termes que beaucoup de Français.
III. [La réhabilitation de Jeanne par le romantisme allemand : Schiller]
Franchissons deux siècles et demi : la gloire de Jeanne, à la fin du XVIIIe siècle, a besoin d’une réparation. Chapelain la ridiculisa sans le vouloir, Voltaire la ridiculisa sciemment ; des deux poètes qui s’acharnèrent sur elle, le premier fut à plaindre, le second est à flétrir, et tous deux lui furent néfastes. Bernardin de Saint-Pierre, dans un passage trop peu connu des Études de la Nature, dessinait le plan d’une tragédie sur Jeanne d’Arc, cette fille respectable et infortunée à qui la Grèce eût élevé des autels
; il songeait que ce sujet, traité par un homme de génie, pourrait produire une pièce patriotique
; que Jeanne deviendrait parmi nous la patronne de la guerre
, et que, dans les circonstances périlleuses où l’État peut se rencontrer, on en donnerait la représentation au peuple, comme on montre à celui de Constantinople, en pareil cas, l’étendard de Mahomet
; et il espérait, en exposant ce rêve, faire naître à quelque homme vertueux le désir
de le réaliser34. Cet homme vertueux
se rencontra : ce fut Schiller. Schiller vengea la Pucelle des outrages de Voltaire ; mais nous ne devons point oublier que seize ans avant Schiller, Bernardin de Saint-Pierre, un Français, avait senti la nécessité morale et patriotique d’une pareille réparation.
C’est dans l’été de 1800 que Schiller se mit au travail ; au printemps de 1801, l’œuvre était terminée. Il y avait consacré les derniers mois du vieux siècle, du siècle qui avait péché contre Jeanne, et les premiers mois de ce siècle nouveau, qui la devait exalter. On a supposé que la traduction qu’avait donnée Lobstein35 de l’érudit ouvrage de L’Averdy avait incité Schiller à tirer un drame de la vie de Jeanne ; le fait est très vraisemblable36. Le 9 juillet 1800, il empruntait à la bibliothèque de Weimar le Malleus Maleficarum, afin d’étudier les sorcelleries d’antan37 ; le 4 août, il faisait sur les mêmes rayons une véritable razzia. Alain Chartier, Enguerrand de Monstrelet, l’Histoire de Charles VI et les Mémoires secrets de la cour de Charles VII, des livres de troubadours et de poésies chevaleresques, un volume de l’Histoire générale (Allgemeine Welthistorie), un tome de livre d’Eichhorn sur la civilisation de l’Europe moderne38, et certains recueils dans lesquels figuraient des opuscules sur la Pucelle, furent confisqués, plusieurs mois durant39, pour le mystérieux travail où Schiller s’absorbait. Seuls, Goethe et Körner avaient des confidences40 ; l’éditeur Unger41, qui achetait à l’avance la tragédie nouvelle pour la faire imprimer dans le Calendrier de 1802, savait, pour tout détail, qu’il fallait faire préparer, comme décor de frontispice pour la publication future, un cuivre représentant une tête de Minerve42. Le 11 février 1801, Schiller lisait à Goethe les trois premiers actes43 ; le quatrième fut plus lent à se dessiner, et se fabriqua comme un pensum44
; le cinquième, au contraire, arriva très vite à terme45. Le duc de Weimar s’inquiétait. Le sujet lui paraissait scabreux, et cela pour deux raisons dont il livrait l’une et cachait l’autre. La Pucelle de Voltaire avait eu en Allemagne de nombreux lecteurs ; la pièce de Schiller, si émouvante fût-elle, ne susciterait-elle pas dans les esprits certaines réminiscences qui donneraient à rire au spectateur malin46 ? Charles-Auguste semblait redouter que Voltaire n’eût pour toujours attaché à l’héroïque Pucelle quelque nuance de ridicule ! Mais, en son for intime, une autre peur obsédait le grand-duc ; et s’il craignait le ridicule, c’était moins pour la Pucelle que pour sa favorite du moment, l’actrice Caroline Jagemann47. Il paraît qu’on aurait trop souri, parmi les bourgeois de Weimar, si l’on avait entendu Mlle Jagemann déclarer, au second acte, qu’elle ne connaîtrait jamais le sentiment de l’amour, et se repentir, au cinquième acte, de s’en être un instant laissé frôler. Weimar, pour l’instant, ne vit pas Jeanne d’Arc sur les planches. C’est sur le théâtre de Leipzig, à la date du 18 septembre, sur celui de Berlin, à la date du 23 novembre, que la Jeanne d’Arc de Schiller affronta le public allemand ; à Leipzig, l’auteur fut pour ainsi dire cerné, dans le vestibule, par les clameurs unanimes de : Vive Schiller !
À Berlin, le quatrième acte, en particulier, produisit une telle impression, que le public restait en extase48 ; et l’extase
fut durable ; car, entre 1801 et 1843, il n’y aura pas moins de deux-cent-quarante-et-une représentations de la Pucelle d’Orléans sur la scène berlinoise ; et Don Juan, d’ailleurs antérieur de quinze ans à la Pucelle d’Orléans, sera la seule œuvre scénique qui puisse rivaliser avec elle pour le chiffre des exécutions49.
Ainsi, l’œuvre littéraire qui dans la première moitié du XIXe siècle fut le plus constamment applaudie par les Berlinois était — les chiffres en font foi — la Pucelle d’Orléans, par Frédéric Schiller. La Convention, par un décret solennel, avait fait de Schiller, — de Monsieur Giller ou de Monsieur Gilles, comme l’appelèrent, en abîmant son nom, les journaux de l’époque50, — un citoyen français ; et Schiller, rendant courtoisie pour courtoisie, faisait de notre Pucelle, pour un demi-siècle, l’héroïne la plus aimée de la scène allemande.
La sensation a été générale, — écrivait en 1802 un journal de Berlin. — Nos critiques de profession ne trouvent pas encore d’explication de ce grand phénomène et n’expriment leur admiration qu’en phrases interrompues. Une plus longue étude du poème peut seule permettre de fixer une théorie pour ce genre particulier de poésie51.
L’embarras du critique était significatif ; pour un sujet imprévu, Schiller devait adopter une manière imprévue ; sa tragédie sortait des cadres coutumiers, et tout le premier, du reste, il la qualifiait, sur le titre même, de tragédie romantique, afin de donner au ciel quelque droit de descendre sur la scène, afin de donner à l’enfer quelque droit d’y monter. Il y a, dans ses cinq actes, beaucoup de divin, et il y a aussi beaucoup de diabolique ; un chevalier noir s’évade des profondeurs infernales ; des roulements de tonnerre grondent dans les hauteurs du ciel. Sans faire ici la critique de ces divers épisodes, nous dirons d’un mot, que, dans l’histoire de la Pucelle, Schiller réintègre ce surnaturel52, que le XVIIIe siècle s’était efforcé d’en bannir. Voltaire avait diminué Jeanne ; Schiller a la prétention de l’exalter et de la magnifier ; et nous en gardons comme témoignage, la courte poésie qu’écrivait Schiller lui-même, en 1802, sous ce titre : La Pucelle de Voltaire et la Vierge d’Orléans.
Le poète interpelle Jeanne :
Pour flétrir la noble image de l’humanité, la moquerie l’a traînée dans la plus épaisse poussière ; l’esprit moqueur fait une guerre éternelle à la beauté ; il ne croit ni à l’ange, ni au Dieu ; il veut ravir au cœur ses trésors ; il combat l’illusion et blesse la foi.
Mais, issue comme toi-même d’une race candide, pieuse bergère comme toi, la poésie te tend sa main divine ; elle s’élance avec toi vers les étoiles éternelles. Elle t’a entourée d’une auréole ; le cœur t’a créée, tu vivras immortelle.
Le monde aime à noircir ce qui rayonne et à traîner le sublime dans la poussière. Mais sois sans crainte ; il est encore de belles âmes qui s’enflamment pour ce qui est élevé et grand. Que Momus divertisse la halle bruyante : un noble esprit aime de plus nobles figures53.
Nous entendons, en ces trois strophes, Schiller en personne nous définir la portée de son œuvre ; et lorsqu’en 1802 Charles-Frédéric Cramer54, chassé de l’Université de Kiel pour ses idées révolutionnaires, et devenu éditeur à Paris, traduisit en français La Pucelle, le dramaturge Mercier ne se trompait point en présentant cette pièce, dans une préface grandiloquente, comme une représaille contre le délit anti-national
commis par la plume obscure et diffamatoire
d’un poète immoral et trop célèbre55
.
L’esprit moqueur
, versifiait tout à l’heure Schiller, ne croit ni à l’ange ni à la divinité
. Schiller, lui, au moins en tant que poète, se pique d’y croire… On sortait de cette période languissante, anémiante, durant laquelle un rationalisme très sec et très terne avait amputé les imaginations allemandes : on avait besoin d’un peu de foi parce qu’on avait besoin de beaucoup de poésie, et l’on avait besoin de beaucoup de poésie à cause de la disette de la foi ; art et religion recommençaient de paraître solidaires. Chateaubriand en France et les Schlegel en Allemagne, — en attendant qu’au-delà des Alpes Manzoni leur succédât — mettaient en relief la fécondité esthétique du christianisme ; et Schiller, au même instant, illustrait ces thèses nouvelles en faisant descendre du ciel sur la terre la figure de la vierge d’Orléans. On eût dit que la petite Vosgienne illettrée souriait au romantisme prochain. C’est en replaçant ainsi dans le cadre de l’époque la tentative dramatique de Schiller, que l’on est conduit à lui rendre vraiment justice.
Que d’ailleurs les dévots de l’histoire soient pleinement dans leur droit lorsqu’ils déplorent que Schiller fasse mourir la Pucelle au champ de bataille et non sur le bûcher ; que les dévots de Jeanne, aussi, soient pleinement dans leur droit lorsqu’ils regrettent de trouver en elle quelques minutes de dureté sanguinaire à l’endroit de Montgomery, et puis, au contraire, en présence de Lionel, un soubresaut d’étrange tendresse : c’est ce que nous ne songeons point à contester. Schiller a diminué Jeanne en ne lui épargnant pas l’amoureuse faiblesse
; cela est très vrai ; on dirait même qu’il s’en est rendu compte tout le premier, puisqu’elle sent elle-même le besoin de se punir, de se racheter à ses propres yeux, et de se réhabiliter au regard de Dieu en se laissant maltraiter au regard des hommes ; et c’est ainsi que, de sa défaillance même, le poète sait tirer un élément de rédemption. Schiller a fait une entorse à l’histoire, en faisant mourir Jeanne dans une bataille et non sur le bûcher ; cela aussi est très vrai, et l’on dirait, ici encore, que le poète a lui-même éprouvé quelque inquiétude, puisque au lendemain même de son succès il confiait à l’éditeur Göschen son envie de composer une autre pièce sur Jeanne d’Arc, et qui serait, celle-là, plus historique56. Des travaux différents l’absorbèrent, et ce projet demeura à l’état de songe ; mais il est bon de retenir qu’à côté de la pièce que nous connaissons, une autre Jeanne d’Arc exista dans la pensée de Schiller, héroïne impalpable, inconnue, dont nous sommes à jamais privés : libre à nous d’en rêver, de rêver comment il la rêvait.
Votre pièce est si bonne, si bonne et si belle, que je ne vois rien à lui comparer, …
écrivait Goethe à Schiller après avoir lu le manuscrit de la Pucelle57. Plus difficile que Goethe, la piété française eût aimé pouvoir comparer entre elles les deux Jeanne d’Arc de Schiller.
Grâce à Frédéric Schiller, la gloire de notre héroïne se confond avec la gloire littéraire de l’Allemagne. Lorsqu’en 1815 les princes de la maison d’Autriche, passant par Domrémy, ébrèchent les murailles ou les parois de la maison de Jeanne pour rapporter quelques souvenirs, et lorsqu’un comte prussien offre six-mille francs au propriétaire, le brave Nicolas Gérardin, pour acquérir cet archaïque logis58, ils agissent en dévots de Jeanne d’Arc, mais, aussi, en dévots de Schiller.
IV. [L’élan romantique : Wetzel, Ramberg, Schlegel, La Motte-Fouqué]
Il était naturel que le romantisme allemand donnât à la Pucelle quelques marques d’honneur. N’était-il pas, en son essence, un mouvement de réaction contre le rationalisme du siècle antérieur, contre l’esprit d’analyse desséchante, contre la négation destructrice ? En tout romantique, si éloigné soit-il d’une foi positive, vous découvrez une religiosité qui aime à flotter entre ciel et terre, dans ces sphères éthérées où parlaient, précisément, les voix de la Pucelle ; et un goût parfois morbide des situations merveilleuses, qui eût trouvé, dans la contemplation de l’histoire de Jeanne, une satisfaction du plus pur aloi. Les romantiques, par surcroît, en Allemagne comme chez nous, aimaient l’exception, le contraste, l’anomalie : une épée victorieuse dans les mains d’une frêle jeune fille, une bergère sauvant un trône et délivrant un peuple, une faiblesse devenant une force, il y avait de quoi tenter une école littéraire pour laquelle le paradoxe était fécond en prestiges. Enfin l’attrait puissant qui poussait cette école vers le Moyen Âge eût été pour elle un motif de plus de rendre hommage à la Pucelle. On ne saurait donc s’étonner qu’au lendemain de 1815, un publiciste bavarois fort oublié, Friedrich Gottlob Wetzel59, ait éprouvé, en une nuit d’été, l’hallucination presque impérieuse d’une tragédie à écrire sur Jeanne d’Arc ; il fit venir son ami Funck, lui confia sa besogne de journaliste et se mit à versifier60. Il avait fait, déjà, avec quelque succès, des chants guerriers et des poésies patriotiques ; sa tragédie eut moins de chance. Lorsqu’elle parut en 1817, aucun théâtre n’en voulut. Nous n’avons pu l’avoir sous les yeux, mais une lettre de l’illustre Jean-Paul Richter à Wetzel nous apprend que, dans le manuscrit, les propos de Jeanne traînaient souvent en longueur, que les personnages étaient trop bavards, qu’au dénouement il y avait trop de miracles, et qu’au demeurant la pièce offrait des beautés, surtout la scène du bûcher61. Il paraît que Wetzel se conformait strictement à la vérité historique ; et, dans son insuccès, il put se décerner à lui-même cette consolation, d’avoir dépassé Schiller en exactitude62.
Les noms de Schiller et de Jeanne d’Arc demeuraient indissolublement associés : le graveur Ramberg63, très réputé en Allemagne, dessinait en 1812, pour le calendrier Minerva, huit jolies scènes de la vie de Jeanne, d’après la pièce de Schiller. Plus d’une fois, l’inquiet génie des romantiques d’Outre-Rhin dut songer à faire élection de Jeanne d’Arc comme sujet de drame, de poème ou de roman ; mais le prestige de Schiller décourageait en général toute imitation. Il y avait cependant un épisode de la vie de Jeanne, que Schiller, par une audacieuse licence à l’endroit de l’histoire, avait affecté d’ignorer : cet épisode, c’était le martyre. Auguste-Guillaume Schlegel, l’illustre ami de Mme de Staël, consacra une pièce de vers au bûcher de Rouen ; il accentue, dans cette pièce, les représailles contre Voltaire, et semble même demander compte au peuple français tout entier du crime commis par le philosophe :
Un poète, — dit-il, — non, un insulteur de la pieuse voyante, outrage la pure créature ; la gloire de l’Histoire, en un poème infâme, vous sert de passe-temps répugnant.
Et Schlegel, continuant l’interpellation, nous traite de
… race sans cœur, étrangère à la loyauté et au droit, tantôt oppressive et tantôt esclave, jamais douce, jamais libre64.
Mme de Staël écrivait dans son livre de l’Allemagne :
Les Français seuls ont laissé déshonorer la mémoire de Jeanne : c’est un grand tort de notre nation, que de ne pas résister à la moquerie, quand elle lui est présentée sous des formes piquantes65.
Schlegel traduisait en invectives la sévère remarque de Mme de Staël ; et pour réprimer son torrent d’injures, il eût suffi de lui dire, d’un mot, que la France de Voltaire n’est pas toute la France, ou bien de lui mettre sous les yeux, tout simplement, le souhait patriotique jadis exprimé par Bernardin de Saint-Pierre.
Deux autres romantiques, gênés par l’exemple de Schiller, et jaloux, pourtant, de travailler à la gloire de Jeanne, firent, vers la même époque, besogne proprement historique. L’un, Frédéric Schlegel, le propre frère de Guillaume, publia, en 1802, une Histoire de la Pucelle66, qui résumait, sans nulles prétentions, la Chronique de la Pucelle, de Cousinot, et le Journal d’un bourgeois de Paris, de Jean Chuffart ; c’est dans l’ouvrage de Denis Godefroy que Frédéric Schlegel avait puisé ces documents ; et, pour exposer la fin de la vie de Jeanne, il ajoutait, en appendice, la traduction d’un chapitre de l’Histoire d’Angleterre, de Hume. L’autre écrivain romantique qui se fit traducteur pour célébrer Jeanne d’Arc fut le baron de La Motte-Fouqué : il aimait les scènes de chevalerie, les romans qui étaient des féeries, les gracieuses légendes et les beaux costumes ; tout d’un coup, en 1826, il imposa quelque sieste à ses innombrables rêveries, dont les lecteurs allemands admiraient les créations ; et il adapta au goût de l’Allemagne l’Histoire de Jeanne d’Arc qu’avait donnée en 1817 le sous-préfet Le Brun de Charmettes. Deux gros volumes en résultèrent67. La Motte-Fouqué descendait d’une famille française que la Révocation de l’Édit de Nantes avait exilée au delà du Rhin ; avec une sorte de piété atavique, il faisait connaître à ses compatriotes la Vierge merveilleuse — si merveilleuse, même, que la fantaisie romantique n’aurait pu l’inventer — qui avait libéré, jadis, la patrie primitive des La Motte-Fouqué.
V. [L’érudition allemande au service de la sainte : le catholique Guido Görres, le protestant Henrich Leo]
Frédéric Schlegel et La Motte-Fouqué avaient fait œuvre de traducteurs ; Schiller œuvre d’inventeur. L’érudition allemande, dont la curiosité s’éveillait, sentait cependant le besoin de trouver, par elle-même, quelque chose d’inédit sur Jeanne d’Arc. Dès 1803, le secrétaire du grand-duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar, Frédéric-Justin Bertuch68, traducteur de Cervantes, s’occupa, dans un voyage à Paris, de rassembler quelques matériaux nouveaux sur l’héroïne. Évidemment il chercha mal, car il ne découvrit rien, et s’empressa d’en conclure que les orages de la Révolution avaient sans doute anéanti les documents relatifs à la Pucelle. Éditeur en même temps qu’auteur, il publia à Weimar, dans sa librairie du Comptoir de l’Industrie, une brochure intitulée : Contribution à l’histoire de Jeanne d’Arc69, dans laquelle, confessant l’insuccès de ses explorations personnelles, il se contenta de résumer L’Averdy. Le pauvre Bertuch, qui rentrait de France les mains vides, rapportait, cependant, quelques impressions orléanaises : il avait assisté à l’inauguration de la statue de Jeanne d’Arc, œuvre du sculpteur Gois, à la bénédiction de cette statue par Bernier ; et il raconte, en son livre, que le lendemain matin, à l’aurore, on voyait des paysans agenouillés devant la statue et priant Jeanne comme une sainte70. Bertuch, en terminant, exprime le souhait que Jeanne trouve bientôt des historiens : ce souhait fut réalisé, trente ans plus tard, par Guido Görres, fils de Joseph Görres.
La France, durant la première moitié du XIXe siècle, n’eut pas d’adversaire plus ardent, parmi les écrivains étrangers, que l’illustre publiciste catholique Joseph Görres. Sa plume était la seule plume devant laquelle eût tremblé Napoléon : l’empereur, luttant contre quatre puissances alliées, appelait Görres la cinquième puissance
. Plus de cinquante ans avant que Bismarck n’enlevât l’Alsace à la France, le Mercure Rhénan, journal de Görres, voulait nous en expulser. Il fallait rappeler ces faits, pour apprécier l’ironie et mesurer la portée de l’émouvant contraste auquel nous allons assister : ce Joseph Görres et son fils, Guido Görres, furent les premiers au delà du Rhin, qui, dans un livre historique, spécialement consacré à Jeanne, prosternèrent aux pieds de la vierge française l’hommage de l’Allemagne.
C’était au début de la monarchie de Juillet. Appelé à Munich par Louis de Bavière, Joseph Görres, avec Clément Brentano et d’autres catholiques de son entourage, s’était préoccupé de fonder et de développer une Société bavaroise des bons livres. Guido, jeune encore, venait d’obtenir de l’Institut de France, pour un travail fort distingué de philologie, le grand prix Volney : la science souriait à sa gloire naissante. Mais la poésie le disputait à la science ; et, de toute son âme, il se tourna pieusement vers certaines figures historiques du XVe siècle, qui lui semblaient attrayantes, tout à la fois, pour ses méthodes de chercheur et pour ses aspirations de poète. Le bienheureux Nicolas de Flüe qui, dans son ermitage, vécut vingt ans sans manger, et qui, par sa seule parole, en un instant, pacifia les discordes intérieures de la Confédération suisse, fut la première physionomie sur laquelle Guido s’essaya71 ; et puis, en 1833, il donna à la Société des bons livres la biographie de Jeanne d’Arc72.
C’est la biographie d’une sainte. Par Jeanne d’Arc, Dieu lui-même sauva la France : voilà l’idée maîtresse que soutient Joseph Görres, dans la préface dont il fait précéder le livre de son fils ; et d’un coup d’aile, l’historien-prophète s’élève, comme il en était coutumier, vers les cimes altières de l’histoire, où son imagination semblait commercer avec le Très-Haut lui-même.
Déjà dans le lointain, — nous explique Joseph Görres, — se préparait la Réforme, et, plus loin encore, la Révolution ; or ni l’une ni l’autre ne devaient trouver l’Angleterre et la France réunies sous un même sceptre, parce que, dans l’état de complet absolutisme qui eût pesé sur le monde européen, elles eussent été étouffées par la force purement matérielle, ou bien, s’étendant victorieusement sur cette partie du monde, elles auraient produit une anarchie effrénée, et, dans l’un et l’autre cas, la dissolution de l’ordre social. C’était en outre la destinée des Français, de devenir entre les mains de Dieu, dans les âges suivants, un fouet et un aiguillon pour les autres peuples, et la France n’eût pu remplir ce rôle providentiel si elle n’eût pas été délivrée de la domination étrangère et n’eût pas conservé son individualité73.
Ainsi spécule Joseph Görres, le grand familier des conseils de Dieu : la Providence ne voulait pas que la France, religieusement, évoluât comme l’Angleterre, et la Providence avait besoin de la France, — Görres, ici, songe toujours à Napoléon, — pour exciter et fouetter les peuples : voilà les deux raisons pour lesquelles Jeanne d’Arc fut envoyée, libératrice de l’individualité française.
On aurait de la peine, — poursuit un peu plus loin Joseph Görres, — à trouver dans le domaine entier de l’histoire un caractère plus intéressant.
Il nous la montre appartenant à deux mondes, celui de la terre et celui du ciel, et appelée à agir dans l’un comme envoyée de l’autre ; il nous la montre appartenant à tous les peuples, au peuple français par le sang, aux autres par ses nobles actions74. Joseph Görres nous laisse Voltaire, ce démon d’esprit sans cœur75
; et volontiers nous exproprierait-il de la gloire de Jeanne, pour adjuger cette gloire à l’humanité. Ainsi se déroule cette préface, où l’on croirait lire, en certains endroits, les conclusions d’un tête-à-tête entre Joseph Görres et l’Éternel.
Guido Görres, l’auteur du livre, n’affecte pas ces somptueuses envolées ; il est narratif, exact et édifiant ; il laisse circuler, à travers l’histoire de Jeanne, un souffle de poésie, sans permettre cependant à la poésie d’empiéter sur l’histoire. L’Averdy et Le Brun de Charmettes lui servent de sources principales76 ; mais il les complète et les enrichit en tirant du manuscrit où l’oubli les avait endormis les fragments d’Éberhard Windeck consacrés à la Pucelle77 ; et c’est ainsi que ce livre, sorte d’œuvre pie offerte à la sainteté de Jeanne, apportait en même temps à la science historique une contribution d’élite. Le travail de Guido Görres eut un retentissement prolongé. On ignore en général que Montalembert aurait dévoué à Jeanne d’Arc son jeune talent d’historien, si Guido Görres n’avait pris les devants ; nous en avons comme témoin Montalembert lui-même qui, le 13 décembre 1836, annonçant à Joseph Görres l’apparition de sa sainte Élisabeth, ajoutait, en propres termes :
Je me suis décidé maintenant pour saint Bernard, sujet gigantesque et bien au-dessus de ma portée, mais que j’oserais effleurer à défaut d’autres plus dignes. J’aurais beaucoup préféré Charlemagne ou Jeanne d’Arc, si votre fils ne m’avait coupé l’herbe sous le pied78.
Un autre lecteur français ne trouva pas moins d’intérêt que Montalembert à cette biographie allemande de Jeanne d’Arc : ce fut le duc de Bordeaux en personne. De Rome, en 1840, il écrivit à Joseph Görres pour le féliciter79 ; et Guido, qui se trouvait alors à Paris, fut très heureux de ce témoignage royal, d’autant qu’autour de lui, comme il l’écrivait à son père, beaucoup de gens s’intéressaient au duc de Bordeaux, et qu’en dépit de leurs chances médiocrement brillantes
, les légitimistes reprenaient courage80
. Après Montalembert, après l’héritier de la légitimité, c’était le Pape lui-même qui, en 1841, complimentait Guido Görres pour la traduction italienne de son livre : Est-ce de votre père ou de vous ?
, lui demanda Grégoire XVI. Guido se déclarant l’auteur, le Pape reprit : O mi rallegro !
, et la conversation, bientôt, par une douloureuse association d’idées qui rendait la transition toute naturelle, prit congé de Jeanne d’Arc pour passer à Voltaire81. Le livre de Guido Görres, objet d’une si longue attention et de si hautes bienveillances, fut en 1843 traduit en français par Léon Boré, et la traduction a été réimprimée en 188682.
L’année même où était parue la première édition du livre de Guido Görres, l’historien Leo83, qui s’est fait un nom, en Allemagne, par ses travaux sur l’Italie du moyen âge, composait pour l’Encyclopédie générale d’Ersch et Gruber l’article sur Jeanne d’Arc. Simple résumé des pages que Barante venait de consacrer à la Pucelle, l’article prenait en quelque mesure la portée d’un manifeste, grâce aux déclarations très formelles et presque passionnées qu’y prodiguait Leo contre le matérialisme du XVIIIe siècle. Plusieurs fois en son existence d’historien, Leo fut accusé de sympathies pour le catholicisme ; il fut même soupçonné, parfois, d’être à la veille d’une conversion. Ce qui est certain, c’est qu’en l’année 1834 un historien catholique, Guido Görres, et un historien protestant, Leo, mettaient l’un et l’autre en relief, celui-là dans un livre, celui-ci dans un article, le caractère surnaturel de la Pucelle d’Orléans.
VI. [Le voyage de Guido Görres en France et sa collecte systématique des manuscrits]
Serait-il dans la destinée de ceux qui ont une première fois étudié Jeanne, de vouloir sans cesse y revenir, pour la contempler de plus près ? De même que nous avons failli posséder une seconde Jeanne d’Arc, de Schiller, de même nous avons failli posséder une seconde Jeanne d’Arc, de Guido Görres. En décembre 1835, Guido faisait à la bibliothèque de Vienne quelques recherches nouvelles sur la Pucelle84 ; en février 1837, il s’inquiétait auprès de Böhmer, le grand historien francfortois, de ce qu’on pouvait, à Berne, trouver sur elle85 ; et puis, sa piété l’y poussant, et le succès l’encourageant, Guido prit en 1839 le chemin de France pour accomplir un pèlerinage dans tous les endroits qu’avait illustrés la Pucelle, et pour interroger, sur elle, les manuscrits. Les lettres qu’au cours de ce voyage, il échangeait avec son père, furent publiées à Munich, en 1858, par sa sœur Marie Görres : elles nous renseignent, au jour le jour, sur ses excursions et sur ses recherches86. Le 21 juillet, il trouvait à Berne un manuscrit concernant la Pucelle, qui d’ailleurs, dit-il, n’était pas d’une particulière importance87. Il travaillait deux jours aux archives de Dijon, sans grand résultat88 ; puis il remontait vers les Vosges ; le 27 il visitait Domrémy, et le 28, en pleine fête nationale, il survenait à Vaucouleurs, où les illuminations lui parurent maigres et la population médiocrement enthousiaste89 ; de là, il gagna Paris, et travailla tellement dans les bibliothèques, qu’il n’eut vraisemblablement plus le temps d’écrire à sa famille. C’est le 15 septembre seulement qu’il donne de ses nouvelles, et la lettre est datée d’Orléans :
On te demandera sans doute assez souvent, — écrit-il à son père, — à quel degré de longitude et de latitude se trouve le puceau sur la piste de la pucelle : c’est de l’ancien champ de bataille de la Pucelle que je t’écris ces lignes… Depuis sept jours je suis seul ici, et j’ai continué mon vieux métier de copiste. Si j’avais le temps, ici, de tout inspecter dans le détail, je trouverais encore du travail, amplement, pour quatorze jours, mais j’ai brisé mon filet, et demain matin de bonne heure, tout équipé, je descendrai la Loire en bateau
inexplosible, la Loire pauvre en eau, jusqu’à la célèbre Touraine, d’où je reviendrai à Paris, par Chartres.Orléans est une ville tranquille, à demi-ancienne, à demi-vieille mode (Halb alt und halb altmodisch), quoiqu’on ait tout fait, et que présentement on travaille activement pour lui faire une toilette nouvelle. Il me semble toujours davantage que les provinces françaises soient ce que chez nous on nomme vulgairement capout. Si de Paris quelque réaction ne se produit pas sur la province, ce n’est point de la province qu’on puisse attendre grand chose en sens inverse. Tout ce que j’ai vu jusqu’ici indique une stagnation complète, sans sève, sans force, sans vie. Les provinciaux sont si parfaitement conscients de leur manque d’importance, qu’ils ne s’avisent même pas d’avoir une opinion propre. Aux vacances, ils vont à Paris pour s’amuser90.
Ayant jeté à la poste ces impressions un peu railleuses, Guido Görres comptait s’embarquer sur la Loire le 16 au matin. Il avait à sa disposition un petit vapeur inexplosible, appartenant au marquis de La Rochejaquelein, fils de la célèbre Vendéenne, qui devait, dix-huit ans plus tard, mourir à Orléans91. Mais la Loire était à sec ; le vapeur fit de vains efforts, et l’on ne parvint pas à perdre de vue le pont d’Orléans. Retenu malgré lui, Görres, pour patienter, écrivit à son père une lettre nouvelle, pleine de détails sur ses recherches :
Je ne rentrerai pas les mains vides, — lui dit-il — ; le prestige de la Pucelle sera très consolidé ; et pour ce qui concerne l’étude des sources et leur richesse, je puis à cet égard me mesurer avec tous les Français. Ici, à la bibliothèque, j’ai vu les manuscrits d’un ecclésiastique qui est mort il y a quinze ans et qui, durant une bonne partie de sa vie, a médité et écrit sur les campements anglais au temps de la Pucelle, si bien que la foule, derrière son cercueil, disait :
Maintenant enfin les Anglais seront en repos, car la mort l’a pris avant qu’il n’eût enlevé toutes les bastilles et tous les boulevards.Mais ses papiers contiennent de bons matériaux, et maintenant tous les charlatans les pillent et s’en font une parure. Malheureusement, ce n’est que dans les derniers jours que j’ai découvert cette mine, car le vieux bibliothécaire était mort il y a quelques semaines, et le nouveau ne savait pas encore répondre à mes questions92.
Nous avons consulté sur cette lettre le commentateur qualifié de tous les documents Orléanais, le très regretté M. Herluison, et grâce à lui nous pouvons identifier les personnages dont parle ici Guido Görres : la bile du jeune Allemand se décharge contre le bibliothécaire, M. Watson, qui ne lui avait pas tout de suite fait connaître les volumineux manuscrits du savant théologal Dubois. La Loire restait sèche, elle créait à Guido Görres des loisirs qui lui eussent permis de s’attarder sur les volumes de Dubois. Mais, pressé de partir, il prit la route de terre, pour descendre en Touraine. Il vit Chaumont, Blois, Tours, Angers, Solesmes93, où il rencontra son ami de Munich, le théologien Döllinger94, qui, jeune encore, était déjà une illustration. Le 8 octobre, de retour à Paris, il adressait à son père cette précieuse confidence de ses projets :
J’ai encore, en particulier, un gros morceau de travail dans un manuscrit (le second procès de la Pucelle) dont j’avais, ici même, pris copie à peu près jusqu’au tiers, et que j’ai fait copier, durant mon absence, par un scribe allemand. Je n’ai pas encore examiné, jusqu’ici, dans quelle mesure le copiste a été à la hauteur de sa tâche, qui n’est pas très facile. Avant de partir, je voudrais être rassuré sur le bon aloi de cette copie, car elle m’est presque indispensable comme source capitale de mon histoire, et avec l’aide de Dieu, je songe à la publier après mon retour en Allemagne, pour la honte de la France, dont c’eût été le devoir95. Cette publication, ce me semble, ne rendra pas un médiocre service à l’histoire et à la justice, puisque ce procès contient environ cent-cinquante dépositions prêtées sous serment, qui jusqu’ici n’étaient connues du public que par des extraits de façon incomplète, tandis que maintenant l’historien tient les actes eux-mêmes96.
Octobre et novembre passèrent : Guido prolongeait son séjour parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale ; il songeait vaguement à compléter ses recherches par d’autres fouilles à Bruxelles97, et faisait une fugue à Rouen, la ville du martyre98. La marquise de La Rochejaquelein, devant laquelle il avait, paraît-il, soutenu une opinion qui, au point de vue légitimiste, était une hérésie, lui disait, moitié souriante, moitié colère, qu’il était indigne d’écrire l’histoire de Jeanne d’Arc. Mais Guido se consolait de ce verdict :
Comme résultat de mon voyage, — écrivait-il le 18 décembre, — j’aurai des matériaux, comme à peine en a-t-on pour toute autre biographie d’un personnage historique. Ma nouvelle édition formera deux volumes ; puis un troisième, que je veux publier à part, contiendra le procès de réhabilitation, les rapports, chroniques, documents inédits99.
L’hiver s’écoulait ; il faisait très froid à la Bibliothèque Nationale ; Guido était constant à s’y rendre, et constant à s’en plaindre100 ; il copiait, en janvier, toute la Récollection de Jean Bréhal ; il résumait les huit mémoires qui y étaient joints101 ; et sa plume, essoufflée par ce travail de bibliothèque, expédiait de temps à autre aux Feuilles historico-politiques, de Munich, des articles sur la France102. En mars, il s’en retournait en Allemagne, et c’était chose convenue avec les Bénédictins de Solesmes, pauvres comme des souris d’église
, qu’en même temps que s’imprimerait à Munich l’ouvrage de Guido, ils en prépareraient, eux, la traduction française103.
Ce voyage n’eut pas de lendemain ; le journalisme actif rendit Guido Görres infidèle à la Pucelle, les Bénédictins n’eurent rien à traduire, et cet immense matériel qu’avait rapporté le jeune Allemand demeura dans ses cartons. La France n’y a rien perdu, puisque, de 1841 à 1849, la publication qu’avait projetée Guido Görres nous fut donnée, d’une façon définitive, par l’impeccable érudition de Jules Quicherat ; et c’est une initiative française qui nous a fait connaître, en leur intégralité, tous les actes concernant la Pucelle. Mais l’entreprenante curiosité de Guido Görres mérite d’être retenue : il s’en fallut de peu que le texte du procès de réhabilitation de notre héroïne nationale appartînt à l’Allemagne comme une glorieuse primeur104.
VII. [La science historique allemande : Charles Hase, Frédéric Raumer, Reinhold Pauli]
Avec Guido Görres, le catholicisme allemand avait rendu hommage à la Pucelle ; Charles Hase, en 1850, lui apporta l’hommage du protestantisme. L’Église évangélique d’Allemagne honore comme une de ses illustrations ce professeur de l’université d’Iéna, mort nonagénaire en 1890 ; ses travaux de polémique religieuse sont demeurés classiques parmi ses coreligionnaires ; son histoire de l’Église, traduite jadis en français, dessine avec une intelligente équité et un sens très profond de la vie les physionomies religieuses des siècles successifs105. Au cours de ses travaux d’histoire générale, plusieurs personnalités d’élite l’avaient attiré ; c’étaient celles dans lesquelles il entrevoyait certains traits de prophétisme : François d’Assise, Catherine de Sienne, Jérôme Savonarole, Jeanne d’Arc. Quelques pages sur Jeanne d’Arc, rapides mais pénétrantes, qu’il lut en 1850 dans le cercle de la grande-duchesse de Weimar et qui furent imprimées en 1857, furent l’origine de l’étude plus approfondie qu’il publia en 1861106. Hase est un admirateur passionné de Jeanne d’Arc : il la répute une sainte, mais une sainte qui va vers Dieu plutôt que Dieu ne va réellement vers elle, une sainte dont le mysticisme se projette dans l’au-delà plutôt que l’au-delà n’intervient effectivement dans sa vie. On ne peut demander à Hase de croire aux visions de Jeanne : l’explication physiologique qu’en apportait, en 1848, le docteur Hecker107, dans une conférence sur les hallucinations, est acceptée, sans scrupules, par l’esprit rationaliste du théologien ; et l’on pourrait définir son attitude à l’endroit de Jeanne en disant qu’il parle d’elle en dévot plutôt qu’en croyant. Guido Görres avait installé, parmi les catholiques d’Allemagne, une sorte de religion de Jeanne d’Arc ; Charles Hase, lui, créait, parmi les protestants d’Allemagne, la religiosité de Jeanne d’Arc ; et son livre, ainsi considéré, marque, dans la littérature
concernant la Pucelle, le dernier terme de la réaction contre l’esprit voltairien. L’incroyance, avec Charles Hase, a cessé d’être railleuse, persifleuse, diffamatrice ; elle se prosterne, au contraire, elle vénère ; et l’on dirait qu’elle dispute à l’Église l’honneur de canoniser.
On n’entre pas de plain pied dans la vie de Jeanne. L’historien qui l’aborde est enveloppé de mystère, d’un mystère qui le dépasse ; s’avouer impuissant à tout y comprendre, c’est peut-être se rendre digne d’y comprendre presque tout. Dans l’Allemagne du milieu du siècle, deux écrivains d’élite, ayant à saluer au passage la figure de notre héroïne, eurent cette contenance de savante humilité ; l’un était l’historien des Hohenstaufen, professeur à l’université de Berlin, Frédéric Raumer ; l’autre était l’historien du peuple anglais, Reinhold Pauli. Raumer, en 1845, se riait discrètement de ceux qui veulent, dans l’histoire de Jeanne, délimiter artificiellement la nature et la surnature108 ; et Pauli, en 1860, conquis par cette femme si humainement belle, si magnifiquement sublime109
, déclarait que pour tous les esprits impartiaux elle demeurait une énigme
. Dans la personne de Raumer et de Pauli, on voyait s’incliner devant Jeanne la modestie de la science, comme s’inclinait devant elle, dans la personne de Guido Görres, la sécurité de la foi, et, dans la personne de Hase, l’éblouissement de la piété.
VIII. [La science historique allemande : Sickel, Eysell, Beckmann, Mahrenholtz, Seeböck, Becker, Mme Kaufmann, le père Dühr, Semmig]
De la publication de Quicherat date, en Allemagne comme en France, une sorte de renouveau dans la connaissance de Jeanne d’Arc. Sickel, l’un des premiers érudits du siècle en matière de diplomatique, dessina en 1860, dans la revue historique que venait de fonder Sybel, un superbe portrait de l’héroïne :
Les générations successives, — disait-il, — en terminant, ont en tout pays, dans le domaine de l’histoire, pris part à la glorification de la Pucelle, qui nous montre ce que peuvent la foi et le patriotisme : entraîner une nation entière vers une lutte juste et victorieuse pour son indépendance110.
Quatre ans après Sickel, un professeur de gymnase, Georges-Frédéric Eysell, consacra à la Pucelle une monographie considérable, résultat d’une très consciencieuse étude de l’œuvre de Quicherat111. Sickel et Eysell appartiennent l’un et l’autre à cette école historique qui prétend exclure le surnaturel ; les témoignages les plus sûrement accrédités ne sauraient prévaloir, à leurs yeux, contre ce parti pris philosophique : on devine, dès lors, qu’ils font taire les voix de Jeanne, et qu’ils font parier, au contraire, tout comme faisait Hase, le médecin berlinois Hecker, spécialiste en hallucinations112 ; on devine, aussi, qu’ils sont plutôt sévères pour Guido Görres113, coupable d’avoir de l’histoire une conception philosophique différente de la leur114. Guido Görres considérait la mission de la Pucelle comme terminée à Reims ; en général, les historiens allemands ultérieurs pensent tout autrement115. Il leur déplaît de couper la vie de Jeanne en deux parts, dont l’une aurait été strictement dessinée par Dieu, dont l’autre, aboutissant au bûcher, aurait eu je ne sais quoi de plus saccadé et de plus improvisé ; ils se refusent, comme s’y est refusé chez nous M. Wallon, à limiter la mission de Jeanne à la prise d’Orléans et au sacre de Reims ; mais, à la différence de M. Wallon, ils effacent de la vie de Jeanne le commerce extraordinaire avec Dieu.
Au bout de quarante ans, la monographie d’Eysell marque encore, au sujet de Jeanne, le dernier état de la science allemande. Beckmann en 1872116, Mahrenholtz en 1890117, ont tenté d’innover, en chicanant la gloire de Jeanne. Beckmann lui reproche de compromettantes entorses à la vérité ; Mahrenholtz se range, contre Jeanne, du côté de La Trémouille, et considère que la campagne de la Loire, et en particulier la délivrance d’Orléans, procurèrent à la Pucelle une gloire militaire tout à fait usurpée118. Ni Beckmann, ni Mahrenholtz n’ont fait école en Allemagne ; et l’âme française — nous l’avons récemment senti — est toute prête à s’insurger contre ceux qui, en France même, auraient quelque envie de se faire leurs disciples. L’Allemagne catholique lit aujourd’hui la vie de Jeanne, soit dans l’écrit récent du Franscicain Seeböck119, soit dans l’essai qu’a donné Becker à la collection de portraits historiques publiés par la librairie Herder, soit dans un petit livre qui date de 1878120, et qui est l’œuvre de Mme Amara-George Kaufmann, une protestante convertie121. Mme Kaufmann terminait son livre en souhaitant la canonisation de Jeanne ; et l’on ne saurait être surpris qu’elle s’associât ainsi, formellement, aux aspirations orléanaises, si nous ajoutons qu’elle se fit en Allemagne la traductrice des écrits de Mgr Dupanloup122 sur la femme chrétienne.
Mais la meilleure contribution qu’ait apportée l’Allemagne catholique à l’étude sérieuse de Jeanne d’Arc est un article d’un jésuite, le père Dühr, intitulé : Sur un errement de la Pucelle d’Orléans. L’auteur y reprend, avec beaucoup d’originalité, la critique des divers textes concernant la mission de Jeanne et le but de cette mission ; de ses conclusions, il résulte que la Pucelle n’a pas été fourvoyée par ses voix et qu’aucune de leurs prédictions effectives ne fut expressément démentie par l’événement ; et le père Dühr, cette preuve une fois faite, accule le lecteur à cette alternative, d’admettre une énigme complètement insoluble, ou bien une intervention extraordinaire de la providence divine123.
Quant à l’Allemagne protestante, elle a déjà plusieurs fois, dans des publications récentes, revendiqué comme une devancière de la Réforme celle-là même que l’Église Romaine se préparait à proclamer bienheureuse.
Comment la Pucelle pourrait elle être comprise au delà des Vosges ? — écrivait en 1890 M. Rieks. — La terre de France est ravagée, d’un côté, par la bigoterie catholique, de l’autre, par la froide libre-pensée. Jeanne était un précurseur du principe protestant de la liberté de conscience, et elle était l’antagoniste de la négation de Dieu, qui règne en France124.
Voilà la France, en peu de mots, sommairement déshéritée d’une de ses gloires.
Un autre biographe de Jeanne, le professeur Hermann Semmig125, considère Jeanne, aussi, comme une protestante précoce. Exilé de Saxe en 1849 pour raisons politiques, Semmig vint en France, fit d’abord plusieurs séjours à Orléans, et puis, de 1862 à 1870, professa l’allemand au lycée. Jeanne d’Arc le fascina tout de suite, d’une sorte de coup de foudre, ainsi qu’en témoignent le petit poème qu’il lui dédiait dès 1851126 et l’article qu’il donnait aux Deutsche Jahrbücher en 1863. Rentré en Allemagne après la guerre de 1870, il publia en 1885 un ouvrage sur la Pucelle, dans lequel, non sans paradoxe, il se complaît à jeter Jeanne d’Arc au milieu des débats contemporains, comme une sorte de messagère inconsciente des idées qui lui sont chères, à lui Semmig. L’histoire de Jeanne, sous sa plume, devient une thèse en faveur de l’Allemagne contre l’idée de revanche127, en faveur de la république contre la réaction, en faveur du protestantisme contre le catholicisme128, et l’on pourrait donner comme épigraphe à son livre ces lignes que naguère écrivait chez nous Henri Blaze de Bury :
La Pucelle représente la lutte de l’esprit moderne contre l’obscurantisme clérical ; c’est une protestante avant la lettre, la mère anticipée de la Réforme129.
Au demeurant, Hermann Semmig mérite de nous émouvoir par le culte profond qu’il a voué à la Pucelle : il n’oublie pas sans doute qu’elle est issue du peuple dont la fureur guerrière a coûté à l’Allemagne de si longues et si dures souffrances130
; Semmig se sent plus Allemand que jamais lorsqu’il tombe aux genoux de Jeanne ; précisément il tombe à ses genoux parce qu’elle est pour lui la plus pure et la plus haute incarnation du patriotisme131
; et dans un article d’une revue populaire allemande, Semmig affectait d’écrire, en 1883 :
En France, hors d’Orléans, la Pucelle n’est pas partout aussi chère au peuple français, qu’elle l’est au peuple allemand132.
[Conclusion]
De Schiller à Auguste-Guillaume Schlegel, de Schlegel à Guido Görres, de Guido Görres à Charles Hase, de Charles Hase à Hermann Semmig, l’Allemagne semble affecter une sorte de coquetterie à l’endroit de la Pucelle ; et cette coquetterie, parfois, dans l’expression dont elle se pare, devient presque offensante pour nous. Si la France pouvait être accusée d’oublier Jeanne, l’Allemagne serait là pour la célébrer ; si quelque Français diffame Jeanne, l’Allemand surgit comme chevalier. On dirait que l’Allemagne littéraire et savante, toujours éprise de l’antique Velléda, porte quelque envie aux Français, qui, pour installer une vierge guerrière au chevet de leur nationalité, n’ont pas besoin d’aller quérir la prophétesse d’un paganisme défunt, mais simplement de feuilleter leur histoire nationale et chrétienne.
Voici que chez nous une certaine école, opprimant de son dédain tout ce qu’elle qualifie de légende, s’essaie à rabaisser l’histoire de Jeanne, en l’affublant de cette rubrique discréditée ; si on la laissait faire, la page la plus glorieuse de notre passé irait s’effilochant. La science allemande suit une conduite inverse : lorsqu’elle ne peut faire aux légendes germaniques l’honneur de les considérer comme des épisodes authentiques de l’histoire d’antan, elle les caresse, les cultive, les réchauffe, comme des germes de l’histoire future, et, si nous osons ainsi parler, comme le devenir
de l’avenir. Avec ses propres légendes, l’Allemagne fait de l’histoire ; permettrons-nous qu’on s’attaque à la Geste
de Jeanne, qui est de l’histoire, et qu’on la défasse, brutalement, pour la ravaler à l’état de légende méprisée ? On peut deviner avec quel étonnement sévère l’opinion germanique accueillerait une telle défaillance, et comment elle ferait à certains de nos intellectuels
un affront mérité, en leur rappelant que pour tout Français la question de la Pucelle est, tout ensemble, une question de science nationale et une question de conscience nationale.
Georges Goyau.
Notes
- [1]
M. Larcanger, ancien professeur de dessin au lycée d’Orléans et membre de la Société, avait été chargé d’en réorganiser la bibliothèque, de classer toutes les publications et de dresser le catalogue de tous les bulletins et mémoires publiés par la Société depuis son origine.
- [2]
Il est de notre devoir, au début de ce travail, de ne point oublier l’aide précieuse que nous avons trouvée dans le Livre d’or de Jeanne d’Arc, publié par M. Pierre Lanéry d’Arc (Paris, Techener, 1894).
- [3]
James Darmesteter (1849-1894), linguiste, professeur au Collège de France, spécialiste du vieux-perse et du zoroastrisme.
- [4]
James Darmesteter, Nouvelles études anglaises, Paris, Lévy, 1896.
- [5]
Quicherat, Procès, t. V, p. 270.
- [6]
Quicherat, Procès, t. V, p. 350-351.
- [7]
Quicherat, Procès, t. V, p. 355.
- [8]
Hermann Korner (~1365-1438), dominicain originaire de Lübeck, auteur d’une Chronica novella, rééditée à Göttingen en 1895.
- [9]
Ayroles, La Vierge guerrière, p. 279-281 (Paris, Rondelet, 1898).
- [10]
Ce document fut publié pour la première fois en 1834, par Joseph von Hormayr (1782-1781), l’archiviste de Louis de Bavière, dans le Taschenbuch für die vaterländische Geschichte : Hormayr en donnait le texte allemand. M. Theodor Sickel (1826-1908), ultérieurement, en trouva aux archives de Vienne le texte latin, et le publia dans la Bibliothèque de l’École des Chartes (septembre 1860-août 1861) ; il défendit l’authenticité de la lettre contre les doutes soulevés par M. Wallon, et émit l’hypothèse qu’un Bohémien en voyage ou quelque ennemi des Hussites avait décidé Jeanne à charger son aumônier Pasquerel d’écrire en son nom aux Hussites. M. Wallon s’est plus tard rallié aux conclusions de M. Sickel (Jeanne d’Arc, t. I, p. 447-450, Hachette, 1901).
- [11]
Quicherat, Procès, t. V. p. 82.
- [12]
Voir notre livre : Les nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne, p. 19-29 (Paris, Perrin, 1903, 3e édition).
- [13]
Quicherat, Procès, t. III, p. 411-421. — Ayrolles, La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 60-68 (Paris, Gaume, 1890).
- [14]
Quicherat, Procès, t. III, p. 422-468. — Ayrolles, La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 69-75.
- [15]
Guido Görres (1805-1852), poète et historien allemand, avaient publié une Vie de Jeanne (1834) au grand retentissement ; le pape Grégoire XVI l’en félicita (1841) ; elle fut traduite en français par Léon Boré (1843). Dans son élan, Görres avait entrepris la consultation systématiques des archives européennes dans le but de publier l’ensemble des documents connus relatifs à l’histoire de Jeanne d’Arc, dont l’intégralité des deux procès (1839-1840). Son projet éventé, la Société de l’Histoire de France s’empressa de charger le jeune Quicherat (26 ans) de travailler à la publication des Procès pour conserver à la France la primeur d’une édition si capitale. Görres, pris par d’autres activités n’avait encore rien publié lorsque parut le premier volume de Quicherat en 1841 ; dès lors il abandonna son projet. L’honneur français était sauf. (Voir à ce sujet les parties V et surtout VI).
- [16]
Wilhelm Altmann, Studien zu Eberhart Windecke : Mitteilung bisher unbekannter Abschnitte aus Windeckes Welt-Chronik (Berlin, 1891). Eberhart Windeckes Denkwürdigkeiten zur Geschichte des Zeitalters Kaiser Sigmunds, zum ersten Male vollständig herausgegeben (Berlin, 1893). — [NdÉ] Wilhelm Altmann (1862-1951) était conservateur de la bibliothèque de l’Université de Greifswald.
- [17]
Germain Lefèvre-Pontalis, Les sources allemandes de l’histoire de Jeanne d’Arc, Eberhard Windecke (Paris, Fontemoing, 1903). — Par cette publication, succédant à l’édition de la Chronique d’Antonio Morosini qu’il a donnée avec M. Léon Dorez, M. Germain Lefèvre-Pontalis inaugure, à proprement parler, une sorte de période nouvelle dans les études sur Jeanne d’Arc : le domaine vers lequel elles se porteront de plus en plus, et sur lequel l’érudition peut encore utilement s’exercer, c’est l’histoire de la réputation de Jeanne d’Arc.
- [18]
Lefèvre-Pontalis, p. 22-31.
- [19]
Lefèvre-Pontalis, p. 32-41.
- [20]
Lefèvre-Pontalis, p. 42-63.
- [21]
Lefèvre-Pontalis, p. 47-48.
- [22]
Lefèvre-Pontalis, p. 68-69.
- [23]
Lefèvre-Pontalis, p. 128-129.
- [24]
Lefèvre-Pontalis, p. 92-93.
- [25]
Lefèvre-Pontalis, p. 108-109 et 112-113.
- [26]
Lefèvre-Pontalis, p. 108-109.
- [27]
Lefèvre-Pontalis, p. 174-177.
- [28]
Lefèvre-Pontalis, p. 176-177.
- [29]
Lefèvre-Pontalis, p. 71-72.
- [30]
Ayrolles, La Vierge guerrière, p. 282-287.
- [31]
Aujourd’hui Chelmno en Pologne. [NdÉ]
- [32]
Une réimpression du fragment sur Jeanne d’Arc a été donnée en 1879, sous le titre : Jeanne d’Arc ou la Vierge lorraine, fragment d’un poème d’Eustache Knobelsdorff, prussien, traduit en français, avec une introduction par l’abbé Valentin (Orléans, Herluison).
- [33]
Au sujet de l’opinion française au seizième siècle, concernant Jeanne d’Arc, voir Louis de Carné, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1856, p. 313.
- [34]
Bernardin de Saint-Pierre, Étude de la nature, t. III, p. 258-261. (Paris, Didot, 1784.)
- [35]
Johann Michael Lobstein (1740-1794), Nachrichten und Auszüge aus den Handschriften der königlichen Bibliothek zu Paris (1791).
- [36]
Heinrich Düntzer (1813-1901), Erläuterungen Zu Den Deutschen Klassikern, vol. L-LI, p. 3 (Leipzig, Eduard Wartig).
- [37]
Düntzer, op. cit., p. 4.
- [38]
Johann Gottfried Eichhorn (1752-1827), Allgemeine Geschichte der Kultur und Literatur des neuern Europa (Göttingen 1796-1799).
- [39]
Düntzer, op. cit., p. 15-18.
- [40]
Düntzer, op. cit., p. 11-14.
- [41]
Johann Friedrich Unger (1753-1804), éditeur de Goethe et Schiller.
- [42]
Düntzer, op. cit., p. 21-22.
- [43]
Correspondance entre Goethe et Schiller, traduction Saint-René-Taillandier, t. II, p. 223.
- [44]
Düntzer, op. cit., p. 27.
- [45]
Düntzer, op. cit., p. 31. — Correspondance, t. II, p. 227.
- [46]
Düntzer, op. cit., p. 32-33.
- [47]
Cette Henriette-Caroline-Frédérique Jagemann (1777-1848), fille du bibliothécaire de Weimar, resta sur les planches jusqu’en 1828, encore que le grand-duc l’eût de bonne heure anoblie sous le nom de Mme de Heygendorff. Quelques mois avant que Schiller n’écrivît Jeanne d’Arc, elle venait d’obtenir, dans Marie Stuart, un grand succès.
- [48]
Correspondance, t. II, p. 235 et 236.
- [49]
Düntzer, op. cit., p. 42. — Comparer ce qu’écrit Mercier, en 1802, à la page V de sa préface à la traduction de la Pucelle d’Orléans par Cramer :
La tragédie de Schiller a le succès le plus complet et le plus soutenu dans toute l’Allemagne ; on ne se lasse point de l’applaudir, et les lettres que je reçois à son sujet tiennent d’une espèce d’ivresse.
- [50]
Voir l’article de M. Charles Schmidt dans les Études sur Schiller, publiées à l’occasion du centenaire (Paris, Alcan, 1905.)
- [51]
Düntzer, op. cit., p. 46.
- [52]
Auguste-Guillaume Schlegel ne laissa pas d’en être choqué. Il admirait le personnage de Jeanne :
La haute mission dont elle a la conscience, écrivait-il, et qui impose le respect à tout ce qui l’approche, produit un effet extraordinaire et plein de grandeur.
Mais il ajoutait :On aurait pu laisser le miracle entièrement de côté, puisque l’esprit sceptique de notre siècle s’opposait à ce qu’on le donnât pour réel.
(Cours de littérature dramatique, t. III, p. 309-310. Paris et Genève, Paschoud, 1814). - [53]
Correspondance, t. II, p. 193.
- [54]
Ce Charles-Frédéric Cramer (1752-1807), qui traduisit en allemand les discours de Petion et souleva ainsi, à Kiel, des colères devant lesquelles il dut disparaître, demeure surtout connu, en Allemagne, comme le principal ouvrier de la gloire de Klopstock.
- [55]
Jeanne d’Arc ou la Pucelle d’Orléans, p. III et XII (Paris, Cramer, 1812). — Cf. Schlegel, Cours de littérature dramatique, t. III, p. 310 :
La pièce allemande sera toujours une belle réparation d’honneur envers un nom avili par une raillerie licencieuse.
- [56]
Düntzer, op. cit., p. 6-7 et 48. — Düntzer discute et conteste l’affirmation de Böttiger, d’après laquelle Schiller aurait même élaboré les plans de trois Jeanne d’Arc différentes.
- [57]
Correspondance, t. II, p. 229.
- [58]
Alexandre Sorel, La maison de Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 47-51. (Paris, Champion ; Orléans, Herluison, 1886).
- [59]
Sur ce personnage, né en 1780, mort en 1819, on est surpris de ne trouver aucun article dans l’Allgemeine Deutsche Biographie, alors qu’il est l’objet d’une notice dans la Biographie Michaud.
- [60]
On trouve tout le récit, de l’épisode dans Zacharias Funck (1785-1849, pseudonyme de Carl Friedrich Kunz), Erinnerungen aus meinem Leben in biographischen Denksteinen und andern Mitteilungen, Erster Band : Hoffmann und Wetzel, p. 244-250 (Leipzig, Brockaus, 1836).
- [61]
Funck, op. cit., p. 248-250 : la lettre de Jean-Paul est de juillet 1816, et Wetzel en tint compte dans le texte définitif de sa pièce. Goethe fit complimenter Wetzel par Knebel.
- [62]
Dans le reste du siècle, on cite, en Allemagne, un opéra sur Jeanne d’Arc, par Johann Vesque von Püttlingen, représenté à Vienne en 1841 (Paymaigre, Jeanne d’Arc au théâtre, p. 59, Paris, Savine, 1890) ; une tragédie de Wilhelm von Issing (Gassel, Freyschmidt, 1868 ; Paymaigre, op. cit., p. 86-87) ; une tragédie d’Adolphe Wechssler (Ülm, Ebner, 1871) ; enfin une tragédie d’Albert Kühne : Das Mädchen von Orleans (Leipzig, Mulze, 1890), qui affecte de suivre fidèlement l’histoire.
- [63]
Johann Heinrich Ramberg (1763-1840), peintre, dessinateur et graveur allemand.
- [64]
A. W. Schlegel, Poetische Werke, t. I, p. 233-236 (Heidelberg, Mohr et Zimmer, 1811.)
- [65]
Mme de Staël, L’Allemagne, édit. Garnier, p. 242.
- [66]
Geschichte der Jungfrau von Orleans, aus alten französischen Quellen, nebst einem Anhange von Hume und einer Verrede (Berlin, Sander, 1802).
- [67]
Geschichte der Jungfrau von Orleans nach authentischen Urkunden und dem französischen Werke des Herrn Le Brun des Charmettes. (Berlin. Schlesinger, 1826.)
- [68]
C’est à Frédéric-Justin Bertuch (1747-1822) qu’on doit la fondation de l’Institut géographique de Weimar et du premier journal de modes allemand.
- [69]
Beitrag zur Geschichte der Johanna d’Arc, (Weimar, Comptoir de l’Industrie, 1804).
- [70]
Bertuch, Beitrag, p. 36. — Voir, sur cette inauguration, la savante étude de MM. Herluison et P. Leroy, intitulée : Le sculpteur Gois fils et sa statue de Jeanne d’Arc, au tome XXIX des Mémoires de la Société archéologique et historique de l’Orléanais, 1905.
- [71]
Cette biographie de Nicolas de Flüe fut traduite en français en 1840 (Paris, Fulgence).
- [72]
Die Jungfrau von Orléans, nach den Processakten und gleichzeitigen Chroniken (Ratisbonne, Pustet, 1834).
- [73]
Guido Görres, Jeanne d’Arc, traduction Léon Boré, p. XI-XII.
- [74]
Guido Görres, op. cit., p. XIV et XVIII.
- [75]
Guido Görres, op. cit., p. XVII.
- [76]
Guido Görres, op. cit., p. 404.
- [77]
Guido Görres, op. cit., pp 174-181.
- [78]
Joseph von Görres, Gesammelte Briefe, t. III, p. 452 (Munich, Literarisch-Artistische Anstalt, 1874). — Cf. Historisch-politische Blätter, 1852, t. XXX, p. 139, l’oraison funèbre de Guido par le bénédictin Haneberg :
Avec ce livre, Görres eut la joie d’exciter l’émulation d’un des plus grands orateurs, d’une des plus illustres personnalités de la France.
- [79]
Joseph von Görres, op. cit., t. III, p. 529.
- [80]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 412-413 (Munich, Literarisch-Artistische Anstalt, 1858).
- [81]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 453.
- [82]
Une première traduction parut en Belgique en 1840. (Bruxelles, De Mat.) — La traduction de Boré (Paris, Périsse, 1843) fut réimprimée chez Lecoffre en 1886. — Mgr Dupanloup se complut à citer le livre de Guido Görres, parmi les documents qu’il ajouta à son premier panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé en 1855 (Orléans, Gatineau). Il avait d’ailleurs, en 1842, connu personnellement Guido Görres à Rome. (Binder, Historisch-politische Blätter, 1er juin 1905, p. 805.)
- [83]
Heinrich Leo (1799-1878), historien allemand.
- [84]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 364.
- [85]
Johann Friedrich Böhmer (1795-1863), Briefe, t. I, p. 245 (Fribourg, Herder, 1868).
- [86]
Quelques semaines après que lecture fut donnée de ce travail à la Société historique et archéologique de l’Orléanais, paraissaient dans les Historisch-politische Blätter, de Munich (1er juin 1905), quelques pages de M. Franz Binder, intitulées : Guido Görres und die Jungfrau von Orléans.
- [87]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 387.
- [88]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 301.
- [89]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 388 et 392.
- [90]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 394-395. — Guido Görres, à Orléans, ne fut pas isolé : il avait connu en Allemagne un jeune Orléanais nommé Magarin, qui le conduisit dans sa famille, à quelque distance de la ville.
- [91]
M. Boucher de Molandon, au lendemain de sa mort, lui consacra dans le Moniteur du Loiret une notice, où nous lisons qu’en mai 1839 elle perdit sa mère, Mme de Donnissau. C’est à ce deuil du jeune marquis de La Rochejaquelein que fait allusion Guido dans une lettre à son père, du 16 septembre 1839 (id., op. cit., t. I, p. 396) : il dit, par erreur, que le marquis vient de perdre sa mère, c’est de la grand-mère qu’il s’agissait ; et de fait, en décembre, comme nous le verrons ci-dessous, Guido entretint la célèbre Vendéenne.
- [92]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 397.
- [93]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 398-402.
- [94]
Ignaz von Döllinger (1799-1890), théologien et prêtre catholique allemand.
- [95]
Zur Schande Frankreichs, dessen Pflicht es gewesen.
- [96]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 403.
- [97]
Joseph von Görres, op. cit., t. III, p. 529.
- [98]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 405.
- [99]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 407.
- [100]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 410.
- [101]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 414-415.
- [102]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 411.
- [103]
Joseph von Görres, op. cit., t. I, p. 407.
- [104]
En 1820, Johannes Voigt (1786-1863), l’historien de Grégoire VII, avait trouvé à Königsberg une traduction allemande de la lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, relative à la Pucelle : il la publia comme inédite dans un journal de Leipzig, sans se douter que cette lettre était déjà connue et imprimée dans le Codex Historico-diplomaticus faisant suite au Thesaurus anecdotorum de Pez (partie III, p. 237). Voir Quicherat, V, p. 114. — Plus heureux que Voigt, Franz Pfeiffer (1815-1868), bibliothécaire du roi de Wurtemberg, connu pour ses travaux sur la mystique allemande, découvrit à la bibliothèque de Stuttgart la lettre de Jean Dech et la lettre d’un agent allemand, mentionnées au début de ce travail, et les publia dans le Serapeum, 1847, p. 357-359.
- [105]
Karl Hase, Kirchengeschichte (Leipzig 1834), trad. Flobert, Histoire de l’Église, (Tonneins, 1860, 2 vol.).
- [106]
Heilige und Propheten, Zweiter Teil (3e édition, 1893, Leipzig, Breitkopf et Härtel).
- [107]
Justus Hecker, Über Visionen (Berlin, 1848). — Une explication analogue fut donnée, la même année, par Rudolf Leubuscher (1822-1861). Der Wahnsinn in den vier letzten Jahrhunderten (La folie au cours des quatre derniers siècles, Halle, 1848). Voir Bernhard Duhr (1852-1930), Stimmen aus Maria-Laach, 1888, t. II, p. 228-229.
- [108]
Friedrich von Raumer (1781-1873), Historisches Taschenbuch, t. VI, p. 445-490 (Leipzig, 1815).
- [109]
Reinhold Pauli (1823-1882), Bilder aus Alt-England, p. 298 (Gotha, Perthes, 1860).
- [110]
Theodor von Sickel (1826-1908), Historische Zeitschrift, 1860, IV, p. 320. — Deux ans après Sickel, Henri Strass (Karl Friedrich Heinrich Straß, 1803-1864) publia, sur Jeanne d’Arc, un bon petit livre de vulgarisation (Jeanne d’Arc, die Jungfrau von Orleans, Berlin, Förster, 1862).
- [111]
Georg Friedrich Eysell (1812-), Johanna d’Arc, genannt die Jungfrau von Orleans.Ihre Jugend, ihre Thaten und ihre Leiden, getreu nach den Quellen, unter stetem Hinweis auf dieselben, und mit Benutzung der besten Hülfemittel dargestellt (Ratisbonne, Manz, 1864).
- [112] Sickel, op. cit., 1860, t. IV, p. 289-289. — Eysell, op. cit., p. V.
- [113]
Sickel, loc. cit., p. 282-283, critique Guido Görres comme trop épris des miracles et trop porté vers l’édification ; mais il reconnaît, cependant, qu’il a connu et bien utilisé les sources. — Eysell, op. cit., p. VI, est plus sévère.
- [114]
Le père Bernard Duhr, jésuite, dans les Stimmen aus Maria-Laach, septembre 1888, p. 224-240, a examiné et discuté l’attitude des historiens allemands successifs à l’égard du surnaturel dans la vie de Jeanne d’Arc.
- [115]
Sickel, loc. cit., p. 280.
- [116]
Peter Beckmann, Forschungen über die Quellen zur Geschichte der Jungfrau von Orleans (Paderborn, Jusermann, 1872).
- [117]
Richard Mahrenholtz (1849-1909), Jeanne Darc in Geschichte, Legende, Dichtung auf Grund neuerer Forschung (Leipzig, Renger, 1890).
Nous devons citer aussi, en y attachant une moindre importance encore, une conférence donnée à Zurich en 1870, par Johannes Scherr (1817-1886) et publiée dans son livre Farrago (Leipzig, Wigand, 1870), et une brochure signée Quis ? et intitulée : Jeanne d’Arc, eine Heilige ? Skeptische Studien gelegentlich des Canonisationsprocesses (Munich, Poessl, 1893). M. Scherr pardonne à Voltaire par haine du Moyen Âge, et l’anonyme munichois conclut qu’en canonisant Jeanne d’Arc, le clergé donnerait une preuve insigne de falsification historique et de mensonge.
- [118]
On peut se consoler de ces paradoxes en entendant M. Hirzel, dans une conférence faite au Museum de Tubingue, et publiée dans la collection de conférences scientifiques de Rudolf Virchow et Franz von Holtzendorff, tome X (Berlin, Habel, 1875), déclarer que Jeanne d’Arc est une
personnalité unique dans l’histoire profane
, presque aussi extraordinaire que le serait un jeune homme ignorant en musique qui donnerait subitement un éclatant concert. - [119]
Seeböck (Philib.), Die ehrwürdige Johanna d’Arc, genannt die Jungfrau von Orléans : ein Lebensbild für das christliche Volk nach den besten Quellen gezeichnet (Dülmen, 1897).
- [120]
Amara-George Kaufmann (Mathilde Binder, 1835-1907), Die Jungfrau von Orléans, Johanna d’Arc : ein Lebensbild (Würzbourg, Woerl, 1897).
- [121]
Sur la poétesse Mathilde Kaufmann, qui sous le nom d’Amara-George, publia de nombreux écrits, et qui se convertit au catholicisme comme son maître le philosophe Daumer, voir Rosenthal, Konvertitenbilder, t. I, 3 p. 371-378. (Ratisbonne, Manz, 1902).
- [122]
Rappelons à ce propos que le second panégyrique de Jeanne d’Arc, de Mgr Dupanloup, fut l’objet, en 1869, de deux traductions allemandes (Lanéry d’Arc, op. cit., p. 467.)
- [123]
Stimmen aus Maria-Laach, janvier 1889, p. 24-37.
- [124]
Johannes Rieks, Die Jungfrau von Orleans, ein Kirchengeschichtliches Bild aus dem XV Jahrhundert, p. 100 (Berlin, Wiegandt et Grieben, 1890).
- [125]
Hermann Semmig (1820-1897), Die Jungfrau von Orleans und ihre Zeitgenossen, mit Berücksichtigung ihrer Bedeutung für die Gegenwart (Leipzig, Unflad, 1885).
- [126]
Hermann Semmig, op. cit., p. 66-69. — À l’époque même où ce professeur du lycée d’Orléans emportait en Allemagne le souvenir de Jeanne, un professeur du petit séminaire de Sainte-Croix, l’abbé Volmar, publiait en 1871, à la librairie Herluison, un bref opuscule en allemand sur Jeanne d’Arc et sur les bas-reliefs de son monument.
- [127]
Hermann Semmig, op. cit., p. 245-255 : il en appelle à Jeanne d’Arc contre la Ligue des Patriotes !
- [128]
Hermann Semmig, op. cit., p. V.
- [129]
Henri Blaze de Bury, Jeanne d’Arc (Paris, Perrin, 1890).
- [130]
Hermann Semmig, op. cit., p. IV.
- [131]
Hermann Semmig, op. cit., p. IV.
- [132]
Die Gartenlaube, 1883, n° 18, p. 291.
La fille d’Hermann Semmig, Mlle Jeanne Berta Semmig, a publié en 1905, un petit livre sur Orléans, intitulé : Die Stadt der Erinnerung (Munich, Beck). Elle y décrit, p. 29-37, l’entrée de Jeanne d’Arc à Orléans ; p. 73-75, la fête de Jeanne d’Arc en l’année 1860. Elle y explique qu’en France, le culte de Jeanne d’Arc est commun à tous les régimes, commun à toutes les opinions.