Léon-E. Halkin

Les apparitions et la critique historique (1956)

Auteur
Léon-E. Halkin
Date de publication
15 février 1956

Article

[Note. — Le texte original ne comportait ni titres ni sous-titres ; ceux-ci ont été introduits par l’éditeur pour en clarifier la structure et en faciliter la consultation.]

  • Introduction : Positionnement méthodologique

    La critique historique est une méthode objective, ni sceptique ni dogmatique, destinée à distinguer le vrai du faux. Elle ne doit exclure aucune irruption du surnaturel a priori, tout en reconnaissant les limites de sa compétence.

  1. Le mirage de la preuve scientifique du miracle
    1. Exemples récents de preuves qui n’en sont pas

      La Madone de Lorette (analyse chimique de briques), une guérison à Lourdes (photographies du malade avant/après), et la Vierge d’Entrevaux (radiographie d’une statue).

    2. Distinction entre certitude naturelle et certitude surnaturelle

      Le miracle, par définition, échappe aux prises de la science. L’histoire peut constater des faits (mort de Jésus, guérisons inexpliquées), mais seule la foi peut en reconnaître la dimension surnaturelle.

  2. Critique du scientisme et de ses limites
    1. Le dogme de l’impossibilité du miracle (Langlois-Seignobos, Renan)

      L’impossibilité scientifique est en réalité un préjugé philosophique déguisé en méthode.

    2. Les limites reconnues de la science (Poincaré)

      La science ne peut démontrer l’impossibilité du miracle.

  3. Le rôle précis et fondamental de l’historien
    1. L’historien face aux dossiers d’apparitions

      Le cas de Jeanne d’Arc illustre comment nier la possibilité du surnaturel rend son histoire incompréhensible et provoque des essais malheureux d’explication de l’inexplicable par des thèses sans fondement.

    2. Nécessité d’établir les faits avec rigueur et méthode

      Quelques rares dossiers sérieux : celui de Jeanne d’Arc (paradoxalement élaboré par ses ennemis), et celui de Lourdes (le curé agit en véritable juge d’instruction).

    3. Approche comparative des apparitions

      Des similitudes qui ouvrent des perspectives de recherche.

    4. Éliminer le faux et éclairer le jugement

      L’historien doit démontrer les fraudes et impostures, écarter les explications saugrenues, et fournir les éléments qui permettront une adhésion religieuse libre et éclairée.

  4. La position de l’Église et l’influence des apparitions
    1. Prudence du magistère

      L’Église distingue le culte de l’authenticité historique des faits qui le fondent. En outre aucune apparition n’est de foi divine, même si le culte est autorisé.

    2. Impact historique des apparitions sur la piété

      Fêtes liturgiques, dévotions (scapulaire, rosaire, Médaille Miraculeuse), pèlerinages de masse. Leur importance s’est même accrue face au rationalisme du XIXe siècle.

  • Conclusion : Mise en garde contre l’exaltation

    Danger de voir la passion des foules pour les miracles remplacer le merveilleux chrétien qui est celui de la Bible et celui de la messe.

113Les apparitions et la critique historique

La critique historique ne se présente pas sous l’aspect d’un scepticisme moral. Historiens, nous ne sommes pas tributaires d’une théorie de démythologisation de l’histoire religieuse. Nous n’excluons a priori aucune irruption du surnaturel dans l’homme, qu’il s’agisse d’un miracle, d’une vision ou d’une apparition.

La critique historique est une méthode destinée à distinguer le vrai du faux en histoire et dans la dialectique de l’histoire ; distinguer le vrai document du document faux, distinguer ce qu’il y a de faux dans le document vrai et ce qu’il peut y avoir de vrai dans le document faux ; distinguer enfin les extrapolations abusives des conclusions fondées.

Aucun apriorisme dans ce programme. Aucune limite à nos recherches, sinon celles de l’histoire et celles de nos moyens d’investigation. L’histoire se fait d’après les témoignages. Lorsque les témoignages manquent, il n’y a place que pour le silence ou la légende. Lorsque les témoignages sont rares ou insuffisants, nous resterons modestement dans le doute et dans l’expectative.

Les phénomènes des apparitions1 appartiennent au domaine de l’histoire puisqu’ils se sont produits en un temps et en un lieu déterminés puisque des témoins privilégiés, les voyants, ont raconté ce qu’ils avaient vu. Le dossier des apparitions est ouvert. Il est naturel qu’il soit soumis à la critique la plus large : celle des théologiens, des médecins, et même des historiens. L’examen du dossier par ces diverses instances permettra de donner ou de refuser le préjugé favorable à la crédibilité des faits en cause. Sans doute, mais cet examen n’entraîne aucune conclusion nécessaire quant au fond du problème religieux qui relève du seul jugement de l’Église.

Avant de développer notre thèse de l’objectivité historique ouverte à la possibilité du miracle et avant de décrire le rôle modeste de l’historien devant les faits paranormaux, nous devons ouvrir une parenthèse pour dénoncer, après d’autres, le mirage d’une vérification expérimentale des phénomènes réputés surnaturels. Il est assez étonnant que des chrétiens cèdent à la tentation 114d’une preuve scientifique et à l’espoir puéril d’une certitude historique en ce qui concerne l’essence de ces faits mystérieux, comme si le miracle était à la portée de la science.

Quelques exemples simples éclaireront notre propos et montreront qu’il existe des dossiers d’apparitions incomplets, suspects et tendancieux. Il y a quelques mois, un quotidien catholique de Bruxelles n’a pas consacré moins de deux colonnes à la Madone de Lorette et à la Santa Casa. Il s’agit de la translation aérienne, au XIIIe siècle, de la maison de Nazareth jusqu’à une colline d’Italie. Voici le sous-titre de l’article : Le miracle de la translation confirmé par la science. En fait, tout se ramène à l’analyse chimique de deux briques de la Santa Casa et de deux autres briques prélevées à Nazareth !… Or, il y a un demi-siècle déjà, l’illustre chanoine Ulysse Chevalier démontrait que la translation n’était qu’une légende du XVe siècle ; il allait jusqu’à concéder que les matériaux de la Casa pouvaient avoir été apportés d’Orient2. La piété des foules n’en pas été autrement gênée, ce qui d’ailleurs ne nous choque nullement, mais il paraît regrettable que des catholiques instruits ignorent le verdict de l’histoire et réclament naïvement celui de la chimie3.

L’illustré parisien qui porte un nom bien français, Match, a fait mieux. Dans son numéro daté des 30 octobre-6 novembre 1954, un grand titre : À Lourdes, la caméra témoin d’un miracle. Et dans le texte, cette perle : la preuve du miracle était enregistrée par la photographie d’une paralytique avant et après sa guérison. Nous n’avons aucune raison de mettre en doute la possibilité de cette guérison miraculeuse, mais en quoi les deux photographies de la même personne, — couchée sur sa civière, puis la quittant, — en quoi ces documents incontestablement curieux sont-ils des preuves scientifiques d’un miracle ? Ce qu’il y a de plus énorme, c’est de chercher ou d’attendre la preuve scientifique du miracle, comme si la Faculté de Médecine devait donner à notre assentiment non seulement le nihil obstat mais aussi la garantie de son adhésion raisonnée autant que solennelle.

Je citerai encore Match qui, dans son numéro daté des 25 décembre 1954-1er janvier 1955, publie un article plus fort que le précédent : Le nouveau miracle de la Vierge d’Entrevaux. De quoi s’agit-il ? Une statue, qui est d’ailleurs une sainte Anne, avait été achetée par un hôtelier du Midi pour lui porter bonheur aux cartes. Un jour de guigne, ce dévot jeta la statuette inutile sur le sol. Le bras de sainte Anne fut brisé. Deux jours plus tard, ce115bras saigna. Le prétendu miracle se produisit trois fois. Le nouveau miracle annoncé par le journal n’est autre qu’une radiographie de la statue (encore la preuve scientifique !) qui aurait révélé sous le badigeon une statue du Christ. La statue, que l’on continue toujours à appeler la Vierge d’Entrevaux, va être exposée à Paris. Je suppose que l’analyse médicale du sang sera faite et qu’elle donnera à ceux qui les apprécient des confirmations nouvelles aussi décisives que les précédentes…

Un dernier trait, plus ancien, peut être rapproché des précédents. À Lourdes, au début des apparitions, une personne bien intentionnée persuadait Bernadette de présenter à l’apparition de la Grotte un papier et une plume afin que la Dame mystérieuse donne son nom par écrit ! Faut-il dire que cette naïve invitation n’eut aucun succès ?…

Croirions-nous plus aisément aux apparitions si la Vierge présentait une carte d’identité aux voyants ou leur livrait ses empreintes digitales ?… Ces hypothèses ont, par elles-mêmes, quelque chose de choquant, qui répugne à notre sensibilité et à notre goût. La recherche scrupuleuse de la vérité ne doit point nous amener à sacrifier au mythe d’une soi-disant certitude scientifique qui sert d’alibi à la crédulité des masses ou à son goût morbide de l’extravagant. Les preuves les plus scientifiques ne sont que des présomptions accumulées et concordantes : elles ne sont des preuves que jusqu’à preuve du contraire. Depuis que le monde existe, il se contente de cette certitude morale.

Après avoir réfléchi aux réactions simplistes de la ferveur populaire, il faut aussi reconnaître le danger d’une religion sentimentale appuyée sur des faits aussi douteux qu’extraordinaires et se contentant d’explications fallacieuses. Il existe bien une certitude naturelle appliquée aux choses religieuses. Nous n’en pouvons douter. L’histoire nous enseigne que Jésus est vraiment mort sous Ponce-Pilate. La science constate la guérison inexplicable de la fracture ouverte de Pierre de Rudder. La philosophie enfin prouve l’existence d’un Dieu personnel.

Sans doute, mais cette certitude naturelle ne dépasse pas son ordre et, comme nous le disions, ne touche pas le fond du problème religieux. Au-dessus de cette certitude naturelle ou en dehors d’elle, une certitude surnaturelle peut seule nous convaincre que le Jésus de l’histoire est le fils de Dieu et que la guérison de de Rudder est un signe manifeste de ce même Dieu. Il en va ici comme de la providence qui est aussi une action divine, mais constante et discrète, visible aux seuls yeux de la foi. L’histoire nous apprend, d’une part, que l’Église revendique un fondateur divin, Jésus-Christ, et, d’autre part que des milliers 116de sorciers ont invoqué Satan. Il est vrai. Mais la foi, à son tour, nous enseigne que l’Église est divine et continue avec autorité l’œuvre de son fondateur. De même, la foi nous enseigne, d’autre part, que le diable existe. L’histoire ne connaît que les sorciers, la foi ne connaît que le diable.

Nous voyons donc une certitude surnaturelle s’appliquer aux réalités surnaturelles liées aux réalités historiques : Dieu et sa providence ; Jésus-Christ et sa divinité ; l’Église et sa mission surnaturelle ; le fait de la guérison et le signe divin ; la sorcellerie et le diable.

L’histoire n’étudie que des faits dans lesquels la foi peut reconnaître les conséquences visibles d’une action surnaturelle. On voudrait des preuves scientifiques et historiques du miracle, mais le miracle se définit précisément comme un fait qui échappe aux causes scientifiques et historiques parce qu’il est præter cursum ordinarium naturæ [hors du cours ordinaire de la nature]. Il est aussi un signe divin, discernable comme tel : ce second caractère échappe tout autant aux prises de la science et de l’histoire4.

L’histoire, l’histoire religieuse, ne peut atteindre les réalités spirituelles en elles-mêmes. Nous ne connaissons que l’extérieur des choses et l’expression visible des forces invisibles. Nous pouvons mesurer la pratique religieuse, mais la foi ne se laisse pas mettre sur fiches. Nous dénombrons les convertis et les saints, mais que savons-nous historiquement de la sainteté, de la conversion, de la prière et des questions de conscience sans lesquelles la présentation de l’histoire humaine serait mutilée ? La croix de l’historien des religions sera toujours de ne pouvoir, en historien, s’avancer jusqu’à la conjonction de la nature et de la grâce.

Jusqu’où ne devons-nous pas aller ? L’histoire ainsi mise à sa place, — remise à sa place, — pourrait-elle plaider l’impossibilité du miracle ? Le traité classique de critique historique, de Langlois et Seignobos, n’hésitait pas à faire ce pas et à écrire :

La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les documents de presque tous les peuples. Historiquement, le diable est beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate : nous n’avons pas un seul mot d’un contemporaine qui dise avoir vu Pisistrate ; des milliers de témoins oculaires déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants. Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate. C’est que l’existence du diable 117serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences constituées5.

Renan est passé par là ! Son message s’est transmis à la philosophie du temps qui a formé nos maîtres. Son dogmatisme ingénu nous atteint par personne interposée et sans que nous en ayons [conscience].

Voici sa théorie de l’impossibilité du miracle.

Une règle absolue de la critique, — dit-il, — c’est de ne pas donner place dans les récits historiques à des circonstances miraculeuses.

Et pourquoi s’il vous plaît ? Si l’histoire ne veut ou ne peut prononcer le mot miracle, qu’elle n’écarte point pour cela les faits attestés. Ce n’est point là, chez Renan, une impossibilité historique, puisqu’elle ne procède pas d’une observation des faits (au contraire, elle heurte des faits très nombreux et bien établis par des témoins dignes de foi). Ce n’est point une impossibilité scientifique, car la science ne prétend pas tout expliquer. C’est une impossibilité dogmatique a priori.

Renan semble avoir eu parfois un sentiment de mauvaise conscience qui est tout à son honneur. Il écrit en effet dans une de ses préfaces à la Vie de Jésus :

Si le miracle a quelque réalité, mon livre n’est qu’un tissu d’erreurs.

L’erreur historique essentielle de Renan n’est pas de ne pas croire au miracle (le miracle est métahistorique), mais de ne pas enregistrer les faits connus, qu’ils passent ou non pour miraculeux. Le lecteur aurait jugé, — s’il en avait été capable, — et la présentation de l’histoire n’aurait pas été faussée, dès son départ, par un préjugé qui n’a de scientifique que l’apparence6.

Renan fut un apôtre du scientisme. Son rayonnement se réduit aujourd’hui à une influence indirecte sur des publicistes attardés. Après l’échec du scientisme qui croyait percer en quelques années tous les mystères de l’univers, maintenant que nous voyons au contraire la science découvrir sans cesse de nouveaux problèmes, nous ne sommes pas moins critiques que nos pères. Nous ne devons pas être moins critiques qu’eux, mais leur scepticisme nous paraît démodé, dépassé ; comme nous paraît désuet et périmé le concordisme de la Bible et de la paléontologie.

Je n’ai jamais trouvé l’âme au bout de mon scalpel, disait un homme de science, dans une formule qui a scandalisé trop de chrétiens. Le contraire serait étonnant ! Le scalpel n’est pas construit pour atteindre l’âme. Le miracle n’est pas à portée de la 118science. Il serait aussi faux de prétendre surnaturaliser la science que de vouloir naturaliser le divin.

Henri Poincaré, qui ne croyait point au surnaturel, a montré loyalement les limites de la science :

Que devons-nous répondre maintenant à ceux qui nous reprochent de nier le miracle a priori et d’être ainsi infidèles à la méthode expérimentale ? Pouvons-nous dire que la physique moderne en a démontré l’impossibilité ? non, ce serait une pétition de principe. La science ne peut que nous faire connaître les lois des phénomènes ; elle ne nous apprend pas que ces lois ne comportent aucune exception, elle le postule, cela n’est pas la même chose. Nous aurons beau montrer que ces exceptions sont rares, que dans tel cas particulier, celles qu’on avait cru observer n’étaient qu’apparentes, nous n’aurons pas la démonstration rigoureuse qui réduirait nos adversaires au silence. Tout au plus pourra-t-on dire que nos habitudes expérimentales nous ont fait un état d’âme qui nous rend impossible la croyance au miracle, cet état d’âme ne se communique pas.7.

Quel est le savant qui n’avouerait aujourd’hui que la réalité tout entière n’est pas soumise à ses sens ou à ses preuves ? Cette réalité déborde de toute part la science et l’histoire.

L’historien d’aujourd’hui et l’homme de science d’aujourd’hui ne peuvent accepter, en tant qu’historien et en tant qu’homme de science, la non-impossibilité des phénomènes paranormaux8. C’est peu et c’est beaucoup ! C’est énorme pour notre enquête que cette concession : la non-impossibilité de ce que le croyant appelle miracles, visions, apparitions, etc.

Nous n’en resterons pas là. Les dossiers des apparitions existent, au moins à l’état embryonnaire, puisque les témoignages sur les apparitions sont des documents historiques comme les autres témoignages. On peut même dire qu’ils offrent à la critique des cas intéressants, de beaux cas pour l’analyse.

L’historien s’attachera aussi à expliquer les apparitions les unes par les autres ; il analysera leurs conséquences diverses, depuis les explosions de ferveur collective jusqu’aux déclarations mesurées de l’Église. Enfin, ce sera une autre tâche de l’histoire religieuse que de décrire l’influence des apparitions sur la piété et sur la vie des croyants.

119Le procès de Jeanne d’Arc est un document particulièrement suggestif pour une pareille étude. Nous y lisons les déclarations de Jeanne sur ses voix, telles qu’elles nous sont parvenues dans le compte rendu de son procès. Nous entendons Jeanne d’Arc elle-même, pour autant que ses juges aient bien voulu lui laisser la parole et reproduire fidèlement ses propos. Évidemment, nous voudrions interroger la voyante en personne, et nous ne l’entendons qu’à travers un arrangement, un condensé, œuvre de ses ennemis, qui n’ont reproduit les aveux de Jeanne d’Arc que par devoir professionnel et pour la condamner plus sûrement.

Des historiens se sont attachés à expliquer Jeanne d’Arc en dehors de toute croyance, appliquant à son cas une méthode dite objective qui, non seulement fait abstraction du surnaturel, mais va jusqu’à nier sa possibilité. Le résultat de cette méthode est de rendre l’histoire de Jeanne d’Arc incompréhensible et de provoquer des essais malheureux d’explication de l’inexplicable par des thèses sans fondement : Jeanne d’Arc princesse cachée, Jeanne d’Arc secrètement instruite de l’art militaire ; Jeanne d’Arc aventurière échappant au supplice pour courir à de nouvelles intrigues ; Jeanne d’Arc hystérique et simulatrice ; etc.

Nous voyons une fois de plus, par cet exemple, que la critique doit demeurer ouverte, sans décret préalable d’impossibilité d’explications transcendantes. Il faut reconnaître toutefois que la critique la plus ouverte ne pourra imposer une solution positive dans un domaine qui n’est pas le sien ; mais elle pourra éliminer les fausses clés et donner à chacun quelques éléments pour une solution personnelle raisonnable.

L’histoire ne connaît les apparitions que par les témoignages qui nous les rapportent, et ces témoignages, comme dans le procès de Rouen, sont le plus souvent des témoignages écrits qui ne nous donnent pas le contact avec les visionnaires. Il y a cependant des cas où l’historien, professionnel ou occasionnel, peut interroger ceux qui se disent favorisés par des visions ou par des apparitions. Ces interrogatoires n’ont rien du caractère odieux que les juges de Jeanne d’Arc ont su imprimer à leur beau procès. Ce n’en sont pas moins des interrogatoires parfois serrés, dont nous aimerions posséder des éditions critiques. Pour ma part je n’en connais aucun exemple satisfaisant. Je dois à la vérité de le dire : le procès de Jeanne d’Arc est le seul dossier sérieux d’une visionnaire, et il a été constitué contre elle par ses ennemis.

Prenons un cas connu et particulièrement respectable, celui de Lourdes. Le curé Peyramale était un saint homme et un redoutable questionneur. À travers ce que je connais de ses interventions, je trouve même qu’il y a chez lui quelque chose du juge d’instruction. Sainte Bernadette, au début du moins, fait figure d’accusée 120devant son curé. La critique historique n’en demande pas tant : un témoin n’est pas un accusé, et même, en bonne règle, un accusé doit être réputé innocent jusqu’à ce que soit faite la preuve de sa faute. Mais cette rigueur du curé de Lourdes contribue à nous convaincre du sérieux de son enquête.

Il y a le cas de Lourdes et il y en a bien d’autres qui lui ressemblent : La Salette, Pontmain, Fatima, Beauraing, Banneux, etc. L’historien ne peut pas ne pas remarquer, — c’est aussi un fait historique, — l’immense mouvement de piété qui pousse les foules vers ces lieux bénis. Ce sont les apparitions qui ont conservé ou restitué au peuple chrétien le sens du pèlerinage. L’historien peut en outre espérer une histoire comparée des apparitions. Une telle confrontation mettrait en lumière des traits communs, parfois déconcertants. C’est à des enfants, à des enfants de milieu modeste, le plus souvent à des filles, que la Vierge apparaît9. À ces enfants, elle donne des conseils pieux, et elle leur révèle un secret, — comme à Jeanne d’Arc déjà, — elle leur indique une source.

Les voyants sont toujours discutés et ils ont souvent d’étranges émules. Jeanne d’Arc avait des concurrentes ! Bernadette aussi ! Un délire collectif parut s’emparer des enfants, ose écrire le dernier chroniqueur de Lourdes, Mgr Trochu10. On sait que les faits de Beauraing s’accompagnèrent de cas semblables, — reconnus ou non, — dans une quinzaine de localités de Belgique11.

Il faut remarquer que les voyants des cent dernières années décrivent la Vierge d’une manière semblable, comme si elle leur apparaissait avec le même âge, sinon la même apparence. Cet âge, c’est celui que paraît avoir Notre-Dame de Lourdes, du moins dans la version retouchée qui corrigea les dires de Bernadette12.

Quelles conclusions peut-on tirer de ces rapprochements ? Au point de vue de l’histoire, rien de décisif encore. La contagion des apparitions ne plaide pas contre leur origine céleste ; le fait que des enfants soient élus ne peut non plus nous mettre en défiance, alors que les découvertes les plus récentes de la psychologie nous 121ont montré dans l’enfant une faculté de synthèse originale que l’âge ne perfectionnera pas toujours. Nous dirons avec la même prudence que ce n’est pas parce que les voyants ne deviennent pas des saints que les apparitions sont à rejeter, et ce n’est pas parce que nous ne comprenons pas leurs secrets que leur sincérité nous paraîtra douteuse.

L’histoire comparée des apparitions nous vaudra sans doute de précieux enseignements. Il serait prématuré d’en attendre aujourd’hui plus que de simples suggestions.

Que peut alors nous apporter l’histoire ? Il semble que son rôle soit d’abord et surtout négatif. L’histoire peut démontrer des fraudes, des faux, des impostures, comme la science, mais avec d’autres armes.

La science prouve que certaines hosties qui passaient pour sanglantes ne sont qu’agrémentées de parasites rouges. L’histoire démontre que la stigmatisée d’Ezquioga se tailladait les paumes avec un rasoir. Le Bureau des Constatations de Lourdes écarte les guérisons suspectes, comme la Commission historique de la Congrégation des Rites filtre les procès de canonisation. Et tout cela est correct et louable.

Il y a aussi un rôle positif, — plus modeste, — que l’histoire peut revendiquer. C’est de donner des éléments utiles pour l’appréciation de ces faits déconcertants.

Le cas de Jeanne d’Arc peut encore être invoqué ici, car c’est l’histoire qui écarte les explications saugrenues : Jeanne d’Arc, bâtarde d’Orléans ou dame des Armoises ; comme c’est la science qui dit qu’aucune raison suffisante ne permet de taxer Jeanne d’Arc d’hystérie ou de déséquilibre mental. En faisant table rase de ces divagations, la critique permet une adhésion religieuse raisonnable qui reste libre.

Dans cette question des apparitions, reconnaissons qu’on en appelle toujours trop tard à l’historien. C’est au début d’un cas de l’espèce que les constatations et les vérifications s’imposent. Ce n’est pas après coup, lorsque l’Église s’est prononcée, qu’il convient de demander à l’histoire une manière de consécration qu’elle n’a aucun titre à donner13.

Le rôle de l’histoire, c’est de chercher son chemin entre la crédulité et le scepticisme, et de permettre l’approche de l’invisible par l’analyse du visible. Ce qui lui appartient en propre, ce sont les témoignages sur les apparitions et sur les phénomènes d’opinion qui les accompagnent. Mais l’histoire ne donne pas la foi ; elle 122n’est pas la gardienne du dépôt révélé ; elle ne peut qu’affranchir le croyant.

Nous ne demandons pas à l’histoire, — et pas davantage à la science, — les preuves du miracle. Certes non ! Mais nous demandons à toutes les compétences de nous aider à voir clair dans des situations dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont embarrassantes, embroussaillées et, souvent, rendues inextricables par un engouement collectif réfractaire à toute critique.

À l’historien donc, s’il est appelé à donner son avis sur une apparition, le soin de réclamer des documents originaux, des interrogatoires discrets, qui ne suggèrent pas les réponses. À lui aussi le devoir de noter objectivement toutes les phases du développement de l’affaire, sans y apporter de retouches. Cela fait, la mission de l’historien est terminée, son dossier critique est au point. Les éléments d’appréciation ainsi rassemblés seront remis à l’autorité diocésaine qui donnera l’interprétation religieuse des faits en cause.

Comment juge l’Église et quelle est l’influence de ses décisions ? L’histoire encore nous présente ici des documents. L’Église, toujours prudente, n’a pas hésité à dire et à répéter solennellement que le culte, même officiel, ne prouve pas l’authenticité des faits qui sont posés ou supposés au point de départ de ce culte. Le magistère ne garantit pas l’inspiration, au sens technique du terme, des révélations privées.

Déjà Benoît XIV, dans son traité de la canonisation, estimait que les apparitions ne doivent pas être prises en considération avant que ne soit établie l’héroïcité des vertus des saints.

Il y a quelques années, Son Excellence Mgr Kerkhofs, évêque de Liège, dans sa lettre pastorale du 19 mars 1942, s’exprimait d’une manière parfaitement claire. Après avoir autorisé le culte de Notre-Dame de Banneux, l’évêque de Liège précisait :

Autre chose est le culte, autre chose les faits qui en sont l’origine ou l’occasion. Nous honorons Notre-Dame de Montaigu, Notre-Dame de Chèvremont, Notre-Dame de la Sarte, sans connaître, parfois même sans admettre, les faits que l’histoire ou la légende racontent touchant les origines de ces cultes.

Une telle netteté manque parfois à certaines déclarations de l’autorité religieuse. Plus récemment, à propos de la Madone des Larmes, l’archevêque de Syracuse, Son Excellence Mgr Baranzini, exprimait à la fois la prudence de règle et un enthousiasme personnel difficilement conciliables.

Je dis au peuple, — qui m’écoutait avec grande attention et recueillement, — que le Seigneur envoyait Marie pour sauver la société perdue et nos âmes égarées, et j’ajoutais : pour le moment je ne peux et ne dois 123me prononcer sur les faits qui ont attiré de si grandes foules ici, à la rue des Jardins. L’Église ne se prononce qu’après un sévère et mûr examen, parce que l’Église est maîtresse de sagesse et de prudence et qu’elle n’est pas pressée. Vous ne devez donc pas vous étonner si votre évêque se conforme à cette attitude digne et réservée de notre Sainte Mère l’Église. Quant à vous, soyez calmes et dignes, sans fanatisme, exaltation ni exagération. Ensuite je leur dis que la foi que nous devons aux faits actuels de Syracuse est seulement une foi historique basée sur des preuves et des témoignages qui doivent être examinés attentivement et scrupuleusement, faisant remarquer que les larmes de la Madone ne sont pas des larmes de joie mais de tristesse : elles sont un avertissement pour moi, pour mon clergé, pour vous tous, ô fidèles, pour rendre sa vie meilleure et pour se remettre dans le bon chemin du devoir14.

L’influence historique des apparitions n’est guère mesurable, mais elle est incontestable. Il suffit de considérer les fêtes du calendrier qui doivent leur origine à des apparitions ou à des visions, depuis les apparitions de saint Michel jusqu’à celles de Notre-Dame de Lourdes. Il suffit de dénombrer les dévotions rattachées à des visions ou à des apparitions par la piété populaire : scapulaire, rosaire, Médaille Miraculeuse, etc. ; sans oublier les pèlerinages innombrables qui soulèvent les masses.

Toute apparition peut être discutée, puisqu’aucune n’est de foi divine, mais on comprend que l’ensemble des apparitions ne puisse être repoussée par l’Église. Ces apparitions sont un des principaux supports de la piété catholique. Pensons à leur importance dans la seconde moitié du XIXe siècle, sous le règne de Renan.

Cette importance n’a pas diminué de nos jours, au contraire, et l’exaltation générale pose un nouveau problème. Nous inspirant d’une déclaration récente du Cardinal Ottaviani, nous rappellerons que le goût du merveilleux, même dans la religion, — surtout dans la religion, — ne va pas sans quelque risque.

Nous en sommes arrivés à ce point que nous prenons pour de purs renouveaux de la foi ces flambées de sentiment qui précipitent les foules aux lieux des apparitions, alors que ces mêmes chrétiens ont perdu le sens du merveilleux le plus chrétien : celui de la Bible et celui de la messe !

Il est fort inquiétant de voir cette vérité obscurcie de nos jours. C’est ainsi qu’on peut lire, dans un opuscule, Le vrai combat pour la paix, publié à Clermont-Ferrand en 1952, cette énormité :

Les 124prophètes de l’Ancien Testament venaient avertir l’Église mosaïque et le Peuple de Dieu que des châtiments terribles allaient punir ses prévarication […]. À la Salette […], à Fatima […], il y a plus que tous les prophètes : il y a la Reine des Prophètes. Qui osera dire que son message n’a pas plus de poids, de valeur, d’universalité que ceux des prophètes de l’Ancien Testament ?

L’auteur oublie que ce n’est pas sur le témoignage de la Sainte Vierge que nous sommes invités à croire au message de Fatima, mais sur le témoignage des enfants qui l’ont vue apparaître. Quelle que soit l’authenticité surnaturelle et l’importance de cette apparition, il est insensé de la mettre sur le même plan que les signes divins inscrits dans la Bible15.

Les dévotions sont légitimes, bien sûr, mais il faut qu’elles ne se développent jamais aux dépens de l’essentiel. La piété digne de ce nom ramène la foi de la périphérie vers le centre de la religion et la fait remonter des révélations privées jusqu’à la Révélation divine.

Léon-E. Halkin,
Professeur à l’Université de Liège.

Notes

  1. [1]

    Louis Lochet, Apparitions, dans la Nouvelle revue théologique, t. 76, p. 949-964, 1009-1027, Louvain, 1954. — Précisons qu’il ne sera question, dans notre travail, que des apparitions qui appartiennent au domaine des révélations privées.

  2. [2]

    Ulysse Chevalier, Notre-Dame de Lorette, Paris, 1906.

  3. [3]

    Le journal a fait lui-même, dans une note rectificative, la mise au point qui s’imposait.

  4. [4]

    Françoise Taymans, Le miracle, signe du surnaturel, dans la Nouvelle revue théologique, t. 77. p. 225-245, Louvain , 1955. — Henri Bouillard, L’idée chrétienne du miracle, dans les Cahiers Laënnec, t. 8 , p. 25-37, Paris, 1948.

  5. [5]

    Introduction aux études historiques, p. 177, Paris, 1898.

  6. [6]

    Il est honnête d’ajouter que cette remarque s’applique aussi aux historiens catholiques étudiant des religions non-catholiques.

  7. [7]

    Discours prononcé à l’Université de Bruxelles en 1909 ; cf. Revue de l’Université de Bruxelles, t. 7, p. 104, Bruxelles, 1955.

  8. [8]

    Jean Guitton, Le problème de Jésus et les fondements du témoignage chrétien, p. 97, 248, Aix, 1948.

  9. [9]

    Étienne De Greeff, Les instincts de défense et de sympathie, p. 106, Paris, 1947.

  10. [10]

    Francis Trochu, Sainte Bernadette Soubirous, p. 261, Paris, 1953. — Sur les émules de Jeanne d’Arc, voir Pierre Champion, Le procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. I, p. 80 sv., t. II, p. 384, 430, Paris, 1920-1921.

  11. [11]

    Carlos María Stæhlin, Apariciones, dans Razón y fe, t. 139, p. 554, Madrid, 1949. — La lettre pastorale de Son Éminence le Cardinal van Roey, le 25 mars 1942, citait encore sept de ces lieux, aujourd’hui presque oubliés. — Voir aussi Joseph Creusen, Les faits merveilleux de Belgique, dans la Nouvelle revue théologique, t. 61, p. 68-83, Louvain, 1934.

  12. [12]

    Bernadette comparait l’apparition à une petite fille d’une dizaine d’années ; cf. Trochu, op. cit., p. 80, note 2. — Voir aussi Léonard-Joseph-Marie Cros, Histoire de Notre-Dame de Lourdes, 2e éd., t. I, p. 99, Paris, 1925.

  13. [13]

    Édouard Dhanis, À propos de Fatima et la critique, dans la Nouvelle revue théologique, t. 74, p. 580-606, Louvain, 1952.

  14. [14]

    Lettre de février 1954 publiée par les Fiches documentaires, du 15 août 1954. On remarquera que, ici aussi, on a recouru à l’analyse chimique des larmes.

  15. [15]

    Cité et critiqué par Jean-Hervé Nicolas, La foi et les signes, dans La Vie spirituelle. Supplément, n° 25, p. 131. Paris, 1953.

Présentation

L’historien belge Léon-Ernest Halkin définit le rôle de la critique historique face aux phénomènes réputés surnaturels. Contre un certain courant parmi les historiens, il démontre que le rejet a priori de la possibilité du surnaturel n’est pas une position scientifique mais un dogme philosophique déguisé en méthode.

Car si l’historien ne doit pas chercher à prouver le surnaturel scientifiquement, il ne doit pas non plus l’exclure d’emblée. Son rôle est précis et essentiel : distinguer le vrai du faux pour établir les faits et éliminer les explications sans fondement ou les impostures, de sorte à constituer un dossier rigoureux permettant à chacun de se forger un jugement libre et éclairé.

Le cas de Jeanne d’Arc occupe une place particulière dans la démonstration. D’une part son dossier est très solide (car, paradoxalement, constitué par ses ennemis). D’autre part il illustre les absurdités auxquelles conduit le refus dogmatique du surnaturel : l’échafaudage d’explications fantaisistes et dénuées de fondement historique (Jeanne princesse cachée, ou secrètement instruite de l’art militaire, ou aventurière échappant au supplice pour courir à de nouvelles intrigues, ou hystérique et simulatrice, etc.), rendant son histoire proprement incompréhensible.

Sources

Publié dans la Revue nouvelle (Bruxelles), t. 23, n° 2, 15 février 1956, p. 113-124, Google (extraits).

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