Les historiens et le surnaturel dans l’histoire de Jeanne d’Arc
Chronologie
1850
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Jules Quicherat, Aperçus nouveaux.
Quicherat, professeur à l’École des chartes depuis 1847, venait d’achever la publication des cinq volumes des Procès (1841-1849). Le dernier tome étant déjà d’une ampleur excessive, les Aperçus furent publiés séparément.
Dans le chapitre VII consacré aux
facultés extraordinaires mises en jeu par les visions de Jeanne
, il en distingue trois :- la connaissance des pensées secrètes,
- la perception d’objets échappant à la portée des sens,
- le discernement et l’annonce de l’avenir.
Dans mon opinion, les documents fournissent pour chacune des trois espèces de révélations qui viennent d’être énoncées, au moins un exemple assis sur des bases si solides, qu’on ne peut le rejeter sans rejeter le fondement même de l’histoire.
Sur le secret du roi :
Tant de versions puisées à des sources si pures, qui se complètent avec un accord si parfait de leurs circonstances communes et avec cette gradation si caractéristique d’un secret divulgué peu à peu, me semblent mettre à l’abri du doute l’authenticité de la révélation.
Sur la singularité de Jeanne par rapport aux autres prophètes :
La différence entre Jeanne et toutes ces sibylles, c’est que leurs prédictions n’étaient qu’un pathos dans lequel on pouvait voir toutes choses annoncées, tandis que les siennes portaient sur des faits précis et d’une réalisation prochaine.
Conclusion :
Je répète que je n’ai pas de conclusion à tirer de ce fait, non plus que des autres qui précèdent. Je m’en tiens à leur exposé, tel que les vues de l’histoire le comportent.
1890
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Jules Doinel, Jeanne d’Arc telle qu’elle est.
Doinel, diplômé de l’École des chartes en 1866, eut Quicherat pour professeur. Il était alors archiviste du Loiret. Son étude obtint le premier prix de la Société archéologique et historique de l’Orléanais.
Mon but, en écrivant ces pages, est de démontrer scientifiquement que Jeanne d’Arc n’est pas une hallucinée, une malade, une folle sublime, mais une véritable inspirée ; que ses voix sont réelles, indéniables ; que son prestige vient de son inspiration, et que sa conduite morale, dirigée par cette inspiration, en fait une sainte incomparable, comme sa conduite politique et militaire, soumise à la même influence d’en haut, en fait une merveilleuse héroïne.
Arpès avoir montré la réalité objective des voix, il examine les 3 facultés distinguées par Quicherat (chap. II) et conclut.
Si l’on a bien voulu nous suivre, on aura vu que l’autorité des sources où nous avons puisé étant reconnue, que les faits étant attestés, authentiques, certains, force est bien de conclure avec nous que des dons particuliers, résultant du commerce de Jeanne d’Arc avec des puissances extraordinaires ou des manifestations d’un ordre spirituel, ont été son apanage incontestable.
1956
-
Léon-E. Halkin, Les apparitions et la critique historique
Dans la Revue nouvelle, vol. 23, 1956, p. 113-224. — Professeur d’histoire à l’Université de Liège (1947-1982), Halkin y enseigna notamment la critique historique. Il fut reçu docteur honoris causa des universités de Strasbourg (1972) et Montpellier (1974).
Sur les conséquences méthodologiques du rejet a priori du surnaturel, l’exemple de Jeanne d’Arc (p. 119) :
Des historiens se sont attachés à expliquer Jeanne d’Arc en dehors de toute croyance, appliquant à son cas une méthode dite objective qui, non seulement fait abstraction du surnaturel, mais va jusqu’à nier sa possibilité. Le résultat de cette méthode est de rendre l’histoire de Jeanne d’Arc incompréhensible et de provoquer des essais malheureux d’explication de l’inexplicable par des thèses sans fondement : Jeanne d’Arc princesse cachée, Jeanne d’Arc secrètement instruite de l’art militaire ; Jeanne d’Arc aventurière échappant au supplice pour courir à de nouvelles intrigues ; Jeanne d’Arc hystérique et simulatrice ; etc.
1958
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Pierre Tisset, Les procès de condamnation de Jeanne d’Arc
Dans Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation, p. 165-288.
Sur la prédiction de la perte de Paris par les Anglais (p. 182) :
Lorsque Jeanne annonce dans les séances des 1er et 28 mars qu’avant qu’il soit sept ans, les Anglais auront perdu plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans, on ne pouvait évidemment savoir que le roi Charles reprendrait Paris en avril 1436.
1977
-
Emmanuel Bourassin, Jeanne d’Arc
Éd. Perrin, 349 p.
Sur la prédiction de la blessure (p. 78) :
Vers midi, la Pucelle et les chefs de guerre entreprirent l’action décisive : la prise par escalade de la bastille, dont les remparts montraient déjà maintes brèches béantes. Résolument, la jeune fille plantait une échelle contre la muraille de l’ouvrage avancé qui couvrait les Tournelles, le
boulevard
, lorsqu’un trait, unvireton
, lui traversa l’épaule à la naissance du cou. Jeanne, en voyant son sang couler à flots, éclata en sanglots comme l’enfant qu’elle était encore. Précautionneusement, ses gens la menèrent à l’écart ; ses proches entours, consternés, se rappelaient la prédiction qu’elle avait faite le matin même. [...] Fait curieux rapporté par Jules Quicherat dans ses Aperçus Nouveaux... 1986
-
Régine Pernoud, Marie-Véronique Clin, Jeanne d’Arc
Éd. Fayard, 447 p. — Régine Pernoud, diplômée de l’École des chartes (1933) et docteur en histoire médiévale de la Sorbonne (1935), a fondé en 1974 le Centre Jeanne-d’Arc d’Orléans, qu’elle a dirigé jusqu’en 1985. — Marie-Véronique Clin, diplômée de l’École du Louvre et docteur de l’École des hautes études en sciences sociales (1984) avec une thèse intitulée Les sources de l’histoire de Jeanne d’Arc au XVe siècle, a été collaboratrice de Régine Pernoud au Centre Jeanne-d’Arc.
Sur le secret du roi (p. 42) :
Que lui a-t-elle dit ? On ne le saura jamais exactement [...] mais on peut considérer comme vraisemblable ce que le roi aurait raconté à son chambellan Guillaume Gouffier et que nous transmet la chronique de Pierre Sala.
Sur la prédiction de la blessure (p. 77) :
La victoire. — C’est vers l’heure du déjeuner ou peu après que Jeanne est frappée d’une flèche légèrement au-dessus du sein, comme elle l’a prévu.
2004
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Colette Beaune, Jeanne d’Arc
Éd. Perrin, 475 p. Ouvrage couronné par le Prix du livre d’histoire du Sénat. Beaune était alors professeur à l’Université Paris-Nanterre depuis 1992.
Sur la prédiction de la blessure (éd. poche, 2009, p. 237) :
Le 7 mai fut une journée décisive. L’assaut dura toute la journée autour de la bastille du pont. Au matin, Jeanne fut blessée d’une flèche comme elle l’avait prédit.
2006
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Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc : Die Geschichte der Jungfrau von Orleans, Beck.
Sur la blessure (p. 46) :
Der 7. Mai sollte tatsächlich die Entscheidung bringen. Jeanne war fest entschlossen, den Kampf jetzt zu Ende zu führen, wie ihr Beichtvater berichtet, auch wenn sie vorher schon wußte, dass sie dabei schwer verwundet werden würde.
Le 7 mai devait en effet être une journée décisive. Jeanne était fermement décidée à mettre un terme définitif aux combats, ainsi que le relata son confesseur, bien qu’elle sût par avance qu’elle serait gravement blessée.
2012
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Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier Hélary, Jeanne d’Arc, histoire et dictionnaire, éd. Robert Laffont, 1212 p.
Sur la blessure (Xavier Hélary, p. 135) :
Lors de son procès, Jeanne dira avoir été informée à l’avance de sa blessure [...] et en avoir même confié la nouvelle à Charles VII. De façon très intéressante, la lettre d’un marchand italien [Morosini], écrite quelques semaines avant la levée du siège, expose que Jeanne, le matin même, avait annoncé aux capitaines la blessure qui la frapperait. Encore plus étonnant : alors qu’il se trouve en mission diplomatique à Lyon pour le compte du duc de Brabant, le sire de Rotselaar rend compte à son maître des dernières nouvelles en provenance de la cour de Charles VII. Une jeune file a promis qu’elle lèverait le siège d’Orléans et qu’elle serait blessée au cours des combats. La lettre est datée du 22 avril 1429, deux semaines avant les blessures de Jeanne.
Idem (Philippe Contamine, article Blessures, p. 565-566) :
Dans la guerre telle qu’elle se déroulait à la fin du Moyen Âge, en dépit des précautions prises pour se protéger (armure et casque, bouclier ou pavois, rempart de terre, palissade de bois, mur de pierres), les combattants [...] avaient de sérieux risques d’être blessés. [...] De ce point de vue, le cas de Jeanne d’Arc est exemplaire tout en étant hors norme, et cela pour trois raisons : elle prévit une, voire deux de ses blessures (Orléans et Paris) [...] Dans une lettre écrite de Lyon le 22 avril 1429, le seigneur de Rotselaar [...] rapporte que la Pucelle a expliqué et assuré qu’elle lèverait le siège d’Orléans, qu’elle serait blessée d’un trait durant les combats mais qu’elle n’en mourrait pas. La lettre la présente donc comme quelqu’un susceptible de prédire l’avenir. Or cette prédiction se vérifia. [...] Cette blessure, qui aurait pu être mortelle : nombreuses sont les sources à en parler : Dunois, dans sa déposition de 1456, dit même que la flèche [...] s’enfonça d’un demi-pied (15 cm) entre le cou ou la gorge et l’épaule droite. [...] Frère Pasquerel s’en souvient : elle lui avait dit la veille qu’elle serait blessée au haut de la poitrine. [...] Ainsi advint-il. [...] Telle fut la blessure en quelque sorte mystique de Jeanne.
2018
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Philippe Contamine, préface de la réédition de Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc en vérité, 2012, Tallandier, 248 p.
Sur le secret du roi (p. 13-15) :
Et, d’abord, comment ou pourquoi Charles VII se laissa-t-il convaincre par cette toute jeune paysanne, surgie de nulle part [...], qu’elle était envoyée par le Ciel à son secours ? (Résumé du récit puis de la confidence de Gouffier à Sala.) Ce serait la connaissance mystérieusement révélée à Jeanne d’Arc de cette prière secrète qui amena Charles VII à croire en elle lorsqu’elle lui dit qu’il était bien le fils de son père et non pas un bâtard, comme le bruit en courait toujours.
Sur la blessure (p. 17) :
(Après avoir cité la lettre de Rotselaer.) Incontestablement, dès cette date, on la tient pour quelqu’un qui prédit l’avenir (les futurs contingents, selon la formule des théologiens du temps). Notamment à propos de sa blessure, tout se passe comme si elle connaissait des choses, des événements occultes qui ne peuvent être naturellement connaissables à l’homme. Or, dans les semaines et les mois qui suivirent, ses prédictions se réalisèrent. Cela ne put qu’impressionner les esprits.
2022
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Claude Gauvard, Jeanne d’Arc, héroïne diffamée et martyre, Gallimard, 188 p.
Sur la blessure (p. 107) :
Elle avait déjà été atteinte au cou par un vireton lors du siège d’Orléans, cependant elle avait pu panser sa blessure et continuer l’offensive. Son image en sortit grandie ; cette blessure, elle l’avait prédite et surmontée.