Texte intégral
L’Épée
de Jeanne d’Arc
ou
les cinq… demoiselles
par messieurs
(1819)
Éditions Ars&litteræ © 2024
Personnages et acteurs
- Jupiter : M. Pascal. (Il doit être joué en ganache, malgré la sévérité du costume.)
- Mercure : M. Émile.
- Zéphyr : M. Moëssard. (À défaut de deux acteurs d’une forte corpulence, il faut faire garnir leurs habits, sans pour cela leur rien ôter de leur exactitude.)
- Un esprit : M. Vissot.
- Jeanne d’Arc, jouée aux Français : Mme Vanhove.
- Jeanne d’Arc, jouée au Vaudeville : Mme Florval.
- Jeanne d’Arc, jouée au Cirque Olympique : Mme Mariani.
- Jeanne d’Arc, jouée à Orléans : Mme Herminie.
- Jeanne d’Arc, de Chapelain : Mme St.-Amand.
- Esprits aériens.
La scène se passe dans l’Olympe.
Note sur les costumes :
- Jeanne des Français : robe chamois, bordée d’un velours noir, avec pièce de satin blanc au corsage ; toque de velours noir, ombragée de plumes blanches, et attachée avec des gourmettes.
- Jeanne du Vaudeville : d’après la gravure.
- Jeanne d’Orléans : comme celle des Français.
- Jeanne du Cirque : robe rouge avec franges d’or, avec cotte de maille, casque avec plumes blanches, bouclier lance, etc.
- Jeanne de Chapelain : robe brune à paniers, chapeau à plumes blanches, cuirasse, cheveux blancs et lance sur laquelle elle s’appuie.
L’épée
de Jeanne d’Arc
Des nuages doivent être çà et là sur le théâtre, et surtout devant les trappes que l’on ouvre pour l’arrivée des Jeanne d’Arc.
Scène première
Esprits aériens, armés de balais et de plumeaux.
Chœur
Air : D’shabillez, d’shabillez, d’shabillez là (de la parodie de la Vestale, de Désaugier).
Balayons, balayons, balayons bien,
Zéphyr nous l’ordonne,
Obéissons à sa personne.
Balayons, balayons, balayons bien,
Que le ciel soit pur et qu’il n’y manque rien.
Scène II
Les Précédents, Zéphyr. Il arrive en voltigeant.
Zéphyr
Les héroïnes qu’on va voir
Ont de belles âmes
Mais enfin ce sont des femmes ;
Il faut pour les bien recevoir
Transformer les cieux en un vaste boudoir.
Reprise du chœur
Balayons, balayons, etc.
Zéphyr, aux Esprits aériens.
Écoutez-moi, mes chers amis ; vous êtes des esprits, je veux bien le croire, mais pour que vous n’agissiez pas comme des sots, je vais, en ma qualité de maître des cérémonies de l’Olympe, vous faire part du grand objet qui nous occupe aujourd’hui. En quatorze cent trente, Charles VII renversé de son trône n’avait plus pour refuge que la ville d’Orléans, qu’une faible garnison défendait encore, lorsqu’une jeune fille, qui n’avait de son sexe que les grâces, résolut de venger son roi méconnu et la France avilie ; elle vole à la tête des troupes, ranime en leur cœur l’espoir de sauver la patrie, les mène devant Orléans, dont elle fait lever le siège, et le monarque triomphant est couronné à Reims, en dépit des Anglais.
Air : du Verre.
Rendant leurs efforts superflus,
Jeanne d’Arc, malgré son jeune âge,
Les étonne par ses vertus,
Les fait trembler par son courage ;
Trahie, elle sait opposer
Un cœur qu’en vain on veut abattre.
Des lâches seuls pouvaient oser
La brûler, n’osant la combattre.
Tous les esprits, surpris.
La brûler !
Zéphyr
Oui, mes amis. Après la mort de cette héroïne, surnommée la Pucelle d’Orléans, Jupiter s’empara de ses armes immortelles, et crut les garder éternellement, supposant qu’on ne pouvait rencontrer deux femmes comme celle-là ; eh bien, pas du tout, des Jeanne d’Arc ont paru dans différents quartiers de Paris, et quoique, pour des demoiselles de ce pays-la, la comparaison soit assez difficile à soutenir, cinq se présentent pour réclamer son épée ; mais Jupiter n’est pas homme à se laisser tromper en pareil cas, et c’est aujourd’hui qu’il doit les juger.
Air : Vaud. de Turenne.
Dans cette cause peu commune,
Jupin doit élever la voix,
Pour lui quelle bonne fortune !
Quoi ! cinq pucelles à la fois !
Pourtant, je le dis sans malice,
De ce dieu que l’amour conduit,
Je ne croyais pas que le lit
Deviendrait un lit de justice.
Vous m’avez entendu, allez.
(Les Esprits reprennent le chœur et sortent.)
Balayons, balayons, balayons bien, etc.
Scène III
Zéphyr, seul.
Ces cinq Jeanne-d’Arc vont, je l’espère, dérider le front du seigneur Jupiter ; c’est que de son naturel il n’est pas gai le seigneur Jupiter.
Air : Vaud. des Maris ont tort.
Un rien l’afflige, un rien l’attriste ;
Et, quoique le maître des cieux,
Un dieu si maussade et si triste
Devrait-il régner sur des dieux ?
Non, de cette noble demeure,
Il mérite d’être éconduit,
Une divinité qui pleure
Ne vaut pas un mortel qui rit.
Ces jeunes femmes, je l’espère,
Dissiperons ces noirs soucis.
À Jupin elles doivent plaire,
Puisqu’elles viennent de Paris.
On les dit et fraîches et belles,
Or, je puis le certifier,
Chacune de ces demoiselles
À ce qu’il faut pour l’égayer.
Eh ! mais, qui vient à tire d’aile de ce côté ?… je ne me trompe pas, c’est Mercure.
Scène IV
Mercure, Zéphyr
Mercure
Air : de Psyché.
Je suis
Presque gris,
Mais n’en sois pas surpris ;
J’arrive de Paris,
Les jeux et les ris,
S’y trouvent réunis,
Pour les dieux, les commis,
Ce pays
Est sans prix.
Vins délectables,
Plaisirs aimables,
Sont préférables
À nos dignités.
Fillettes,
Grisettes,
Fraîches, joliettes,
Y sont moins coquettes
Que nos déités.
Je suis, etc.
Zéphyr, regardant Mercure.
Mais, mon cher Mercure, est-ce que tu voudrais aller sur mes brisées, te voilà presque aussi gras que moi.
Mercure
Cela pouvait-il être autrement ? Jupiter m’avait envoyé dans le quartier du Palais-Royal, et chaque jour je déjeunais chez Legacque, je dînais chez Beauvillier, et je soupais chez Véri.
Zéphyr
Ah ! que tu étais bien là !
Mercure
Je dois en convenir, je n’y étais pas mal, et je ne sais si c’est le nectar à huit francs la bouteille que j’y ai pris ce matin, qui me tourne la tête, mais je n’ai plus de jambes.
Zéphyr
Eh bien, assieds-toi, voici un nuage. (Il lui en avance un.) Il me paraît que tu es venu vite ?
Mercure
Autant que mon état me le permettait.
Air : Vaud. du Procès.
Je crois que ce voyage-ci
À Jupin prouvera mon zèle,
Car en mettant le pied ici,
Je ne battais plus que d’une aile.
Pour que Mercure puisse mieux
Porter ses galantes ripostes,
Il devrait de la terre aux cieux
Établir des malles-postes.
Zéphyr, étonné.
Des malles-postes ?
Mercure
Oui, ou tout au moins des carrosses de place.
Zéphyr
Dis-moi donc ce que c’est que des malles-postes.
Mercure
Ce sont de nouvelles voitures, faites tout exprès pour que le public ne voyage pas en diligence.
Zéphyr
N’y a-t-il que ça de nouveau.
Mercure
Oh ! que non. On y voit un homme qui peut avoir, en dépit de Jupiter, un brevet d’invention pour le déluge. Des acteurs qui chantent les vers de Racine, en compagnie avec les chœurs de l’opéra, des chèvres du Tibet, qui, si l’on en croit les on-dit, feront crier incessamment les cachemires à vingt-cinq sous ; enfin le monde est un véritable chaos. C’est à qui s’y montrera le plus ridicule.
Air : Des nations de la terre (de Douvres et Calais)..
Des humains c’est la manière,
Ils sont ainsi presque tous ;
Même les sages sur terre,
Agissent comme des fous ;
Ils cherchent à se trahir
Dans l’espoir de s’enrichir ;
Mais hélas ! sans réussir,
On en voit beaucoup mourir.
L’un n’a que de la jactance,
L’autre ne souffle pas mot.
Malgré cette différence,
Chacun des deux est un sot.
L’un crut faire un opéra,
Point du tout, il le pilla,
Et celui qu’il imita,
Ailleurs l’avait pris déjà.
Poursuivant une autre route,
Plus loin ce riche seigneur,
Tous les ans fait banqueroute,
Mais en tout bien, tout honneur.
Là-bas c’est un maigre auteur
Flairant un restaurateur,
Quand un gros milord bien plein
Se plaint de n’avoir plus faim.
L’un se dit partout le père
De la justice et des lois,
Et dénonce son confrère
Pour obtenir ses emplois ;
Celui-ci plus éhonté,
Du jeu qu’il n’a pas quitté,
Sort et va tonner ailleurs
Contre la perte des mœurs.
Celui-là cherchant un gîte,
Et voulant se faire un nom,
Parle, parle, et se fait vite
Conduire exprès en prison.
Là-bas, c’est une beauté,
Innocente en vérité,
Mais qui doit au parfumeur
Cinq ou six pots de fraîcheur.
Là, se voit un pamphlétaire,
Mettant, papier sur papier,
Et ruinant son libraire
Pour payer son épicier.
Enfin courtisans rampants,
Journalistes à tous vents,
Des trompeurs toujours trompés,
Des maris toujours dupés.
(Bis :)
Des humains c’est la manière,
Ils sont ainsi presque tous ;
Même les sages sur terre,
Agissent comme des fous.
Des humains c’est la manière,…
Zéphyr
Et le tableau est fidèle ?
Mercure
Il est encore flatté, je t’assure.
Zéphyr
Il n’est pourtant pas flatteur. Mais, mon cher Mercure, parle-moi donc un peu de ces jeunes demoiselles pour lesquelles tu as fait, tout exprès, le voyage de Paris.
Mercure
Les Jeanne d’Arc ? je les ai trouvées, mais ça n’a pas été sans peine. L’une était dans une maison de fous, rue de Chartres, et la pauvre fille n’en était pas plus gaie. L’autre était faubourg du Temple, dans une caserne de cavalerie, et quand je l’ai aperçue, elle m’a paru d’un pâle, d’un pâle.
Zéphyr
Tu veux parler de celle du Cirque Olympique ? tu sais bien qu’elle n’a jamais eu beaucoup de couleur.
Mercure
La plus vieille, et par conséquent la moins aimable, celle d’un nommé Chapelain, était reléguée dans la bibliothèque d’un sourd-muet ; j’en vis une autre qui, trop faible pour se montrer à Paris, se montra à Orléans ; et enfin, je trouvai celle de Monsieur de *** (il lui parle bas à l’oreille), dans le boudoir d’une dévote.
Zéphyr
Quoi ! cette petite dévergondée, dans le boudoir d’une dévote ?
Mercure
Air : À soixante ans, etc.
Cette action mérite peu le blâme,
Chez elle en la faisant venir,
Je répondrais que cette chaste dame
Tout doucement voulait la convertir.
D’ailleurs, en donnant tant de grâce
Et tant d’esprit à cet objet charmant,
Ce grand génie, assurément,
De sa guerrière avait marqué la place
Dans un boudoir plutôt que dans un camp.
Zéphyr
On la dit meilleure que les autres cependant ?
Mercure
Sans contredit, et tu pourras en juger, si toutefois elle se rend ici, ce dont je ne répondrais pas, car elle est d’une frivolité !
Zéphyr
Arrivent-elles en célérifères ?
Mercure
Non, ces voitures ne vont pas assez vite pour ces dames, aussi ai-je passé chez l’aéronaute Margat, à qui j’ai commandé des ballons, et il a dû établir des relais depuis leurs domiciles jusqu’ici.
Zéphyr
Eh ! pourquoi les faire venir en ballon ?
Mercure
C’est qu’elles sont naturellement très faibles, et d’ailleurs :
Air : Vaud. des Limites.
Ce n’est pas la première fois
Qu’en ballon on vit le courages
À Fleurus le peuple Gaulois
Par eux sut venger un outrage.
Fier de son rang, fier de son nom,
Pour voler plus vite à la gloire,
De la nacelle d’un ballon
Il a fait un char de victoire !
Un esprit aérien, dans la coulisse.
Au secours ! au secours !
Mercure
Qui fait un pareil bruit ? Jupiter aurait-il ses attaques de goutte ?
Zéphyr
C’est un des Esprits de garde, aujourd’hui, à la porte de l’Olympe.
Scène V
Les précédents, un esprit aérien, accourant. Il est armé d’une grande lance.
L’esprit aérien
Air : Silence, silence, silence.
À peine je respire,
Des mortels, sans rien dire,
Du ciel franchissent l’escalier,
Cependant y a : parlez au portier.
Mercure
Point de doute, ce sont nos dames.
L’esprit aérien
Air : Qu’est-ce que c’est ? (De la Matinée villageoise.)
Quoique femme en silence,
Dans un ballon, j’en ai l’assurance,
Chaque Jeanne s’avance,
Et vient tout droit ici.
Scène VI
Les précédents, tous les Esprits aériens, ayant à la main de grandes lunettes.
Tous les esprits, accourant.
Les voici, les voici.
Mercure et Zéphyr, prenant aussi de grandes lunettes.
Suite de l’air.
Ces aimables objets
Sont bons à voir de près,
Braquons notre lunette,
Dirigeons-la sur chaque fillette,
Jamais jeune poulette
Trop près ne se verra.
(Ils dirigent leurs lunettes vers la terre, pour voir monter les ballons.)
Scène VII
Les précédents, Jeanne du Vaudeville, Jeanne du Cirque, Jeanne de Chapelain, Jeanne d’Orléans.
(Elles arrivent en ballon.)
Toutes les quatre
Fin de l’air.
Nous voilà, nous voilà, nous voilà.
(Elles mettent pied à terre pendant le chœur suivant.)
Chœur d’esprits
Air : Pour St-Cyr, ah ! quelle gloire !
Honneur à ces demoiselles
Qui viennent visiter les dieux,
Elles sont vaillantes et belles ;
Amis, consacrons des pucelles
Le surnom rare et glorieux.
Jeanne du Vaudeville
Cet accueil des plus affables
Prouve à nos cœurs satisfaits,
Que tous les dieux sont bons diables :
Pour des guerrières traitables
Montrez-vous polis, aimables…
Ne vous montrez pas Anglais.
Chœur
Honneur à ces demoiselles, etc.
Zéphyr
Soyez les bienvenues.
Jeanne du Vaudeville
Qu’on remise nos voitures.
Mercure, étonné.
Quoi ! Mesdemoiselles, vous n’êtes que quatre ?
Jeanne du Vaudeville
Oui, la cinquième, remarquée par un officier de dragons, en passant près du Champ-de-Mars, nous a quittées pour le suivre aux Jeux chevaleresques.
Air : Le soir après pénible ouvrage.
Je lui fis croire, avec adresse,
Qu’il fallait, pour entrer ici,
Donner des preuves de sagesse ;
Alors la belle nous a fui,
Disant, en des termes burlesques,
Qu’avec plaisir elle fuyait ces lieux,
Sûre qu’aux jeux chevaleresques
On était bien moins scrupuleux.
Zéphyr, à Mercure, en regardant la vieille Pucelle de Chapelain.
Ah ! mon cher Mercure, est-ce que celle-ci serait aussi une… ?
Mercure
Elle en a titre, mais je crois que ça se borne là.
Jeanne de Chapelain, à Zéphyr.
Ne croyez pas cela, Monsieur, et sachez que je n’ai point usurpé le nom que je porte.
(Elles ont toutes sur la poitrine un écriteau portant leurs noms.)
Air : Marche de M. Catinat.
Si d’un ton roc et dur, je parle au genre humain,
C’est que je dois le jour à Monsieur Chapelain,
Qui de son lourd marteau, martelant le bon sens,
A fait de méchants vers douze fois douze cents.
Zéphyr
Ah ! vous êtes la fille de Chapelain ! Si vous avez autant de courage que ceux qui vous lisent, je vous en fais mon sincère compliment.
Jeanne de Chapelain
Oui, Monsieur, je suis fille de Chapelain, et je m’en flatte.
Mercure
Il n’y a pas de quoi.
Jeanne de Chapelain
Eh ! mon Dieu, j’ai tout autant de vertus que ces demoiselles.
Mercure
Cela ne prouve rien.
Jeanne de Chapelain
Air : Prenons d’abord l’air bien méchant.
De Jeanne d’Arc prenant le ton,
Aux champs poudreux de la vaillance,
Je fis reculer le Breton,
Pour venger l’honneur de la France.
Zéphyr
Ne pas croire à de tels succès,
Ce serait par trop ridicule,
Car moi qui ne suis pas Anglais,
En vous regardant… je recule.
Mercure, à Zéphyr, en lui montrant Jeanne d’Orléans.
Devant celle-ci, ce ne serait pas de même, n’est-ce pas ?
Zéphyr, s’approchant d’elle.
Non certes, et je…
Jeanne d’Orléans
N’approchez pas, ou d’un coup de ma lance…
Zéphyr
Doucement, s’il vous plaît. Comme elle est sévère !… Vous ne venez pas de Paris, Mademoiselle ?
Jeanne d’Orléans
Non, Monsieur. Impatiente de me montrer au public, et persuadée que j’attendrais au moins dix ans dans la rue de Richelieu, je pris la patache, et j’allai cueillir des lauriers à Orléans.
Air : De l’auberge de Bagnères2.
D’une héroïne ayant les traits,
Le courage et le caractère,
Je vous assure qu’aux Français,
Comme une autre j’aurais su plaire.
De ma beauté l’on fut surpris,
Et l’on peut voir à mon audace
Que j’aurais bien tenu ma place
Au Palais-Royal à Paris.
Jeanne du Vaudeville, avec inspiration.
Ô belliqueux Michel ! toi dont les saintes inspirations m’élèvent au-dessus de moi-même, ne me conduiras-tu jamais ?…
Mercure, l’interrompant.
Ah ! Mademoiselle, pour venir du Vaudeville, vous tenez là un langage qui sent furieusement le mélodrame.
Jeanne du Vaudeville
Monsieur, ce langage-là produit de l’effet partout et me donne, je l’espère, des droits à l’Épée de Jeanne d’Arc.
Mercure
Quoi ! sérieusement, vous auriez aussi des prétentions ?…
Jeanne du Vaudeville
Oui, Monsieur, j’ai des prétentions, et beaucoup. Pourquoi n’en aurais-je pas, s’il vous plaît ?
Air : Du pot de fleur.
Sans cette étonnante sagesse,
Qui la guida dans les combats,
Jeanne d’Arc, malgré son adresse,
Sur moi ne l’emporterait pas.
Lorsqu’elle sut, dans ces jours de carnage
Vaincre l’Anglais et le chasser,
J’aurais bien pu la surpasser…
S’il n’eût fallu que du courage.
Mercure
Du courage, du courage ; mais n’êtes-vous pas toutes de fabriques françaises ?
(On entend gronder le tonnerre.)
Jeanne du Vaudeville
Ah ! Quel bruit !
C’est la sonnette de Jupiter. Il m’appelle, et je vous quitte un moment, Mesdemoiselles, pour prévenir mon maître de votre arrivée et faire convoquer le tribunal.
Jeanne du Cirque
C’est ça, Monsieur, un tribunal, moi qui parle, parce que je ne suis pas chez nous…
Mercure, à Zéphyr.
Elle vient du Cirque Olympique.
Jeanne du Cirque
Je vous dirai que nous mettons un tribunal dans toutes nos pièces, et que les juges, les accusateurs et les accusés s’en trouvent très bien.
Zéphyr
Il n’y a donc que le public qui s’en trouve mal ?
Jeanne du Cirque
Tant mieux quand cela lui arrive. C’est bien ce qu’il nous faut, des évanouissements, des attaques de nerfs, une mort même, rien n’est plus salutaire à un ouvrage, cela lui assure un succès de vogue.
Jeanne du Vaudeville, à Mercure.
Monsieur, dépêchez-nous, s’il vous plaît, nous sommes impatientes.
Mercure
Soyez tranquilles, ça ira chaudement.
Jeanne du Vaudeville
Nous ne nous en trouverons que mieux.
Mercure, à Zéphyr.
Air : Alerte, alerte (des Montagnes).
Je vole, je vole, mon cher,
Vers les plaines de l’air,
Je vole, je vole vers Jupiter ;
Quoique l’aile du dieu Mercure
Soit la plus prompte et la plus sûre,
Sur terre que de gens, ma foi,
Même sans être gens de loi,
Volent bien mieux que moi.
Zéphyr, aux Esprits aériens.
Vous autres, suivez Mercure ; pour rester avec ces dames, je n’ai pas besoin d’Esprits.
Tous, sortant avec Mercure.
Il vole, il vole, etc.
Je vole, je vole, etc.
Scène VIII
Zéphyr, les quatre Jeanne d’Arc.
Zéphyr
Je sais gré à Mercure de me laisser seul avec quatre demoiselles aussi aimables que vous paraissez l’être.
Jeanne du Vaudeville
C’est qu’il a bonne opinion de vous. Aussi vais-je profiter de son absence pour vous faire un aveu. Ma cause est bonne, je la gagnerai, la chose est sûre, cependant je voudrais avoir un avocat.
Jeanne du Cirque
Moi aussi.
Jeanne d’Orléans
Moi aussi.
Jeanne de Chapelain
Et moi aussi.
Zéphyr
C’est facile.
Jeanne du Vaudeville
Mais je désirerais qu’il n’ouvrit pas trop la main, et qu’en revanche…
Zéphyr, l’interrompant.
Il ouvrit beaucoup la bouche, n’est-ce pas ? Eh ! bien vous aurez de la peine à trouver cela ici.
Jeanne du Vaudeville
C’est donc comme à Paris.
Zéphyr
La justice est chère partout.
Jeanne du Vaudeville
Comment, il n’y aurait aucun de ces messieurs ?…
Zéphyr
Nous avons bien Apollon, mais dans ce moment-ci il fait plus de bruit que de besogne.
Jeanne du Vaudeville
Ce n’est pas l’homme qu’il nous faut.
Zéphyr
Je fais une réflexion : adressez-vous à Mercure, il aime l’argent, et votre cause fût-elle mauvaise, ce que je ne puis croire, il prouvera qu’elle est bonne.
Jeanne du Vaudeville
Voilà notre affaire.
Zéphyr
Il se fera bien payer, je vous le répète ; mais c’est égal, prenez-le, c’est le bon.
Jeanne du Vaudeville
Un mot suffira pour éclairer nos juges.
Air : Vaud. du Piège.
Il peut dire qu’à plaire à tous
Chacune est ici disposée.
Jeanne du Cirque
Qu’obliger nous semble bien doux !
Zéphyr
La chose me paraît aisée.
Jeanne de Chapelain
En plaidant pour nous en ces lieux,
Il faut qu’il prouve en homme habile
Notre innocence à tous les yeux…
Zéphyr
Cela paraît plus difficile.
Jeanne du Vaudeville
Pas tant, Monsieur.
Air : Ces postillons sont d’une maladresse.
Je suis toujours ce que j’étais naguère ;
Le prouverai par maint exploit nouveau,
Car une épée a dans mes mains guerrières
Bien plus de grâces qu’un fuseau.
Partout, Monsieur, partout on me renomme,
Et, malgré mes faibles attraits,
Les ennemis en moi voyaient un homme…
Zéphyr, à part.
À quelque chose près. (bis)
Jeanne du Vaudeville, avec feu.
Qu’on donne le signal du combat, voire même un combat singulier, et l’on verra qu’un homme ne me fait pas peur.
Zéphyr
Mademoiselle, je n’en doute pas.
Jeanne du Vaudeville
Et qui vous dit que vous en doutiez ? Je dis seulement que vous êtes hors du sens des grands desseins de Dieu, qui donne force aux faibles, et calamité à l’oppresseur ; il m’a transmis son pouvoir : aussi je vous baille assurance que l’Anglais n’a pas d’ennemi plus déclaré, et que si ce farouche adversaire paraissait devant moi encore tout enivré de ses triomphes, ce serait l’heure de convertir en deuil sa joie insensée.
Jeanne du Cirque
Encore du galimatias.
Jeanne du Vaudeville
Galimatias tant que vous voudrez ; mais dites-moi, ma bonne…
Jeanne du Cirque
Je ne suis pas bonne.
Jeanne du Vaudeville, continuant.
Viendriez-vous du Cirque Olympique pour m’apprendre à parler ?
Jeanne du Cirque
Non, nous parlons trop mal pour cela ; mais votre langage prouve que vous en voulez beaucoup aux Anglais.
Jeanne du Vaudeville
Je vous l’avoue, je ne les aime pas du tout.
Jeanne du Cirque
Ni moi non plus, mais je leur rends justice.
Jeanne du Vaudeville, à Zéphyr.
Elle est payée pour ça, l’Écuyer Ducrow la soutient depuis six mois. Mais silence, M. Mercure revient de ce côté.
Zéphyr
Laissez-moi seul un moment avec lui ; je me charge de votre affaire.
Jeanne d’Orléans
Dites-lui que je lui réciterai mes vers.
Jeanne de Chapelain.
S’il a quelque respect pour l’âge, il me vengera de l’oubli dont on m’accable.
Jeanne du Vaudeville
Faites-lui entendre que je suis très humaine, malgré mon air sévère, et qu’il ne perdra pas son temps avec moi.
Zéphyr
Air : Bon voyage, cher Dumollet.
Patience,
Autant d’attraits
Vont de Mercure exciter l’éloquence ;
Patience,
Et du succès
D’avance
Ici moi je vous répondrais.
Jeanne du Cirque, à Zéphyr.
La crainte, hélas ! toutes trois les assiège ;
C’que vous direz les occupe beaucoup ;
Qu’n’ont-ell’s, comm’ moi, quelques jours de manège,
Ell’s vous laiss’raient la bride sur le cou.
Tous
Patience, etc.
(Les quatre Jeanne d’Arc sortent.)
Scène IX
Zéphyr, Mercure, de mauvaise humeur.
Zéphyr
Arrive donc, mon cher Mercure ! Mais qu’as-tu ?
Mercure
Je suis très mécontent. Imagine-toi que Jupiter ne veut pas qu’on se mette à table avant le prononcé du jugement, et que depuis ce matin, je n’ai presque rien pris.
Zéphyr
Pour un Dieu qui a l’habitude de prendre, je conviens que c’est dur.
Mercure
A qui le dis-tu ? mais où sont donc nos Jeanne d’Arc ?
Zéphyr
Elles sont allées faire une petite promenade dans les nuages.
Mercure
J’entends, elles prennent l’air.
Zéphyr, continuant.
Et elles m’ont chargé de te demander si tu voulais leur servir d’avocat.
Mercure
Quoi ! à toutes les quatre ?
Zéphyr
Pourquoi pas ? tu as de l’éloquence ; ce sera, je crois, une excellente affaire.
Mercure
Parler pour quatre femmes, tu n’y penses pas, cela est impossible.
Zéphyr
J’ai pourtant promis…
Mercure
Oui ?… Hé bien, va leur dire que je les attends.
Zéphyr
J’y cours.
Air : Pardon de la méprise (de Bancelin).
Tu vas rester seul avec elles,
Soit à la fois subtil, adroit,
Et dans la cause de ces belles,
Songe à bien soutenir ton droit.
Mercure
En tous lieux on connaît Mercure,
Le scandale fait son bonheur,
Il vit de larcin et d’usure…
Zéphyr, l’interrompant. Ensemble.
Or tu seras bon procureur.
Tu vas rester seul avec elles, etc.
Je vais rester seul avec elles, etc.
Scène X
Mercure, seul.
Ah ! ces demoiselles veulent un avocat, et toutes m’ont choisi. Cela n’est pas étonnant, j’ai une réputation si bien établie à Paris !… Mais j’y pense, en acceptant de les protéger toutes, je me vois forcé de plaider pour et contre. Ah ! ma foi, si l’aventure est piquante, elle n’est pas neuve. Ah ! ah ! mes clientes s’approchent ; ces dames sont, je crois, accoutumées à de grandes politesses, allons au-devant d’elles, et soyons galant.
Scène XI
Mercure, les quatre Jeanne d’Arc. (Mercure doit occuper le milieu.)
Jeanne du Vaudeville
Hé bien, Monsieur, consentez-vous à parler pour moi ?
Jeanne du Cirque
Pour moi ?
Jeanne d’Orléans
Pour moi ?
Jeanne de Chapelain
Et pour moi ?
Mercure
Oui, Mesdemoiselles, je suis décidé à me mettre en quatre pour vous aujourd’hui. Mais voyons quels sont vos titres ?
Jeanne du Vaudeville
Je viens du Vaudeville avec ce certificat de bonne conduite, qui atteste…
Mercure, le regardant.
Il est signé de Gaspard l’Avisé et de Monsieur Sans-Gêne.
Jeanne du Vaudeville
Ils agissent très bien avec moi.
Mercure, à part.
Je suis étonné qu’elle approuve leur conduite, il y a au moins dix ans qu’ils la laissent en repos.
Jeanne du Cirque
Voici le mien.
Mercure
Ah ! le vôtre est signé de Robert le Diable et du Renégat ? Il me paraît que vous choisissez bien votre monde ?
Jeanne de Chapelain.
Moi, je n’ai pas de certificat d’innocence.
Jeanne d’Orléans
Ni moi non plus.
Mercure
C’est tout comme si vous en aviez.
Jeanne du Vaudeville
De plus je vous conterai mon aventure, si vous voulez me prêter l’oreille.
Mercure
Ah ! mon Dieu, je vous prêterai tout ce que vous voudrez.
Jeanne, du Vaudeville.
Air : Marche du roi de Prusse.
À pied comme à cheval,
Je vais tant bien que mal,
Et j’aime en général
Le bacchanal.
Aussi par esprit national,
Je quittai mon pays natal
Pour venger le trône royal.
D’un prince en amour sans égal,
Dont l’Anglais, jaloux et déloyal,
Voulait prendre le local,
Sans cérémonial.
Devant ce roi légal,
Je parus d’un air martial
Il prit un ton doctoral,
Et son grand maréchal
Me revêtit d’un ordre spécial
Pour faire commencer le bal.
Je partis, ce fut le signal
D’un combat vraiment infernal
Et qui fut des plus fatal
Au Breton peu jovial.
Après ce combat inégal,
En tout point digne d’Annibal,
Officier, sergent, caporal,
Clopin, clopant à l’hôpital,
Vont réclamer un secours vital
En se grattant l’os frontal.
Sous un arc triomphal,
Un peuple libéral
M’offre au retour un régal
Frugal.
Mais un seigneur féodal,
Et très peu social,
Trouva que mon succès colossal
Était un crime capital,
Avec un sang-froid glacial,
Et sous un prétexte banal,
Il me prit… pour mon fier rival,
C’était-là le principal.
Sans remords, ce Français vénal,
Bientôt pour un peu de métal,
Me vendit à l’Anglais brutal
Qui paya bien son tribunal,
D’après un jugement prévôtal
Je fus brûlée au total.
Mercure
Brûlée ! et brûlée innocente !
Jeanne du Vaudeville
Comme on ne l’est pas, je vous assure.
Jeanne du Cirque
Moi, comme je n’aurais à vous dire que ce que Mademoiselle vient de vous chanter, je me tairai.
Jeanne d’Orléans
Moi aussi.
Jeanne de Chapelain.
Et moi aussi.
Mercure
C’est fort bien fait à vous ; mais je dois vous dire, Mesdemoiselles, que c’est ici comme partout, qu’il faut que chacun vive de son métier.
Jeanne du Vaudeville
Je ne suis pas riche.
Jeanne du Cirque
Ni moi.
Jeanne d’Orléans
Ni moi.
Jeanne de Chapelain.
Ni moi.
Mercure
Vous le savez : Il est avec le ciel des accommodements.
(Il presse dans ses bras Jeanne du Vaudeville et Jeanne du Cirque.)
Jeanne du Vaudeville, se fâchant.
Vive Dieu ! vous voudriez ?…
Mercure, ne laissant pas achever.
Pourquoi non ?
Air : Ma belle est la belle des belles.
Mercure, ami dès son jeune âge
Des plaisirs, de la volupté,
Près de fille au gentil corsage,
D’amour fut toujours transporté !
Il chérit les grâces nouvelles,
D’ailleurs les dieux sont plus flattés
De plaire à de jeunes mortelles
Qu’à de vieilles divinités.
Jeanne de Chapelain, piquée.
Monsieur, serait-ce une épigramme contre moi ?
Mercure
Pourriez-vous le croire ? vous n’êtes pas une divinité.
Jeanne d’Orléans
Mais le mérite de vos déesses…
Mercure
Se réduit à bien peu de chose.
Air : De la Rosière.
Thémis déraisonne,
Érato grisonne,
Minerve gasconne ;
Flore est sans beauté,
Et dans une orgie,
Hébé poursuivie,
Verse l’ambroisie,
Et verse à côté.
La vieille Aurore
Se décolore,
Et Terpsichore
Vend cher ses faux pas.
Diane est plus belle,
Mais peu fidèle,
Et de Cybèle
On fuit les appas.
Euterpe est très sotte,
Pomone est dévote,
Vénus est bigote,
Leur sort est pareil.
La triste Uranie,
Près de Polymnie,
Perdit son génie
D’un coup de soleil.
Thétis, je pense,
Quoiqu’en démence,
Pour votre France,
Se porte trop bien.
Lorsqu’affaiblie
Lorsque vieillie,
Dame Thalie
Parle et ne dit rien.
Hygie est malade,
Et Phœbé maussade,
À la limonade
S’est mis hier soir.
N’ayant rien à faire,
Bellone moins fière,
Chez une lingère
Occupe un comptoir.
Cérès se farde,
Junon criarde,
Clio bavarde
À tort, à travers ;
Et Melpomène,
Toujours très vaine,
En souveraine
Écorche des vers.
Proserpine est laide,
Mais quand on l’obsède
Bientôt elle cède
Malgré ses refus.
Et pire qu’Ésope,
On voit Calliope
Triste en son échoppe,
Faire des rébus.
Vesta se pique
D’être pudique,
Mais on réplique
Que c’est par hasard.
Plus loin Latone
Que rien n’étonne,
Sur une tonne
Boit comme un hussard.
Les nymphes vieillissent,
Les Parques périssent,
Les Grâces maigrissent,
Bref, le croirait-on ?
Qui de l’Empirée,
Voit, dès son entrée,
La voûte éthérée,
Croit voir Charenton.
Maintenant croyez-vous que ce soit un crime de leur être inconstant ?
Jeanne du Vaudeville
Je ne dis pas cela.
Jeanne du Cirque
Ni moi.
Jeanne d’Orléans
Ni moi.
Jeanne de Chapelain
Ni moi.
Mercure
Eh bien ! humanisez-vous un peu, et qu’une simple faveur…
Jeanne du Cirque
Une faveur ?
Mercure
Oui, beauté équestre, une simple faveur.
Jeanne du Cirque
Ah ! que je suis donc fâchée de n’avoir pas apporté les rubans que je franchis tous les soirs ; je vous aurais donné des faveurs.
Mercure, à part.
Précieuse innocence ! (Haut.) Mais la faveur que je demande à chacune de vous est un baiser.
Toutes
Un baiser !
Mercure
Oui, Mesdemoiselles, et je suis à vos ordres à ce prix.
Jeanne du Vaudeville
De par Saint-Michel, je ne vous l’accorderai pas.
Jeanne du Cirque
Ni moi.
Jeanne d’Orléans
Ni moi.
Jeanne de Chapelain
Ni moi. (À part.) Ah ! qu’il m’en coûte de refuser. Il y a si longtemps que pareille occasion ne s’était présentée.
Mercure
Allons, Mesdemoiselles, décidez-vous ; et, tenez, je suis bon diable : que trois disent oui, et je fais grâce à la quatrième.
(Il désigne celle de Chapelain, et passe à gauche, pour que les quatre Jeanne d’Arc soient à côté l’une de l’autre.)
Toutes les quatre, avec fierté.
Air : De ma tante Aurore.
Vous oubliez les bienséances
En nous demandant un baiser,
Et pour sauver les apparences
Nous devons vous le refuser.
(Prenant un ton plus doux.)
Si pourtant un baiser bien tendre,
Pour votre cœur a des appas,
On pourra vous le laisser prendre,
Mais le donner ne se peut pas.
Jeanne d’Orléans, passant devant Mercure et se laissant prendre un baiser.
Non, Monsieur, vous n’l’aurez pas.
Jeanne du Cirque, idem.
Non, Monsieur, vous n’l’aurez pas.
Jeanne du Vaudeville, idem.
Non, Monsieur, vous n’l’aurez pas.
Mercure, à part.
Elles ont donc été à l’enseignement mutuel.
Jeanne de Chapelain, arrivant la dernière.
Non, Monsieur, vous n’l’aurez pas.
Mercure, la regardant.
De cell’-ci, moi j’n’en veux pas.
Mercure, à part.
Vivat ! elles ne sont pas plus cruelles que les autres, et n’ont de Jeanne d’Arc que l’habit et le nom. Ah ! vous avez voulu abuser Jupiter ; c’est bon, que l’occasion se présente, et nous verrons.
(On entend un bruit confus de bravos qui semble venir du dessous.)
Les quatre Jeanne d’Arc
D’où vient ce bruit ?
Mercure, après avoir écouté.
Je ne me trompe pas ; il vient de Paris. Voyons ce qui s’y passe. (Il lève un judas placé dans le milieu du théâtre.) Ah ! ah ! une nouvelle Jeanne d’Arc paraît dans la rue de Richelieu.
Les quatre Jeanne d’Arc
Une nouvelle Jeanne d’Arc !
(Les bravos redoublent.)
Mercure
Oui, Mesdemoiselles, et vous l’entendez, elle est fort bien accueillie.
Les quatre Jeanne d’Arc
C’est une trahison.
Mercure
Air : Ce magistrat irréprochable.
De Duchesnois le talent admirable
À cet ouvrage assure un long succès ;
Et pourrait-il ne pas être durable,
L’auteur s’est montré bon Français.
Lorqu’aux talents d’une actrice chérie
Le poète sait réunir
Des sentiments si chers à la patrie,
Il est bien sûr, de réussir.
Ô l’excellente idée ! (Il écrit sur ses tablettes, et les jette par le judas.) Maintenant j’ai de quoi me venger, et l’on sait que la vengeance est le plaisir des dieux.
Scène XII
Les précédents, Zéphyr, accourant.
Zéphyr
Air : La légère.
Du silence, (bis)
Ici Jupiter s’avance,
Du silence, (bis)
De ce lieu il est tout près,
Tâchez, pour vos intérêts,
De rester à l’audience
Surtout beaucoup d’éloquence
Ou vous perdrez ce procès.
Jeanne du Vaudeville
Je veux soutenir mon rôle,
Et, s’il le faut,
Crier haut.
Jeanne du Cirque
Fillette ayant la parole,
N’peut êtr’ jugée par défaut.
(Ensemble.)
Zéphyr et Mercure
Du silence, etc.
Les quatre Jeanne
Du silence, (bis)
Ici Jupiter s’avance,
Du silence, (bis)
À nous juger il est
Prêt.
Mercure, aux Jeanne d’Arc qu’il prend sous le bras.
Jupiter vient, sauvons-nous.
Zéphyr
Que fais-tu donc là ?
Mercure
J’emporte les pièces du procès.
(Il se sauve avec les Jeanne d’Arc.)
Jeanne de Chapelai, courant après lui.
Et moi donc, et moi ?
Scène XIII
Jupiter, Zéphyr, Dieux, Esprits aériens.
(Ils forment un cortège, et entrent en mesure sur l’air suivant.)
Chœur
Air : De Jocrisse aux enfers.
Allons,
Dépêchons,
Avançons,
Et soyons
Profonds.
Quand nous jugerons,
Disons, redisons,
Prouvons et reprouvons
Que nous sommes dieux, et lurons.
Jupiter
Pour conserver ces tendrons,
Ici toute la semaine,
Comme à Paris, nous pourrons
Remettre l’affaire à huitaine.
Chœur
Allons,
Dépêchons, etc.
(Jupiter se place sur un nuage qui lui sert de bureau ; les autres dieux se placent à sa droite et à sa gauche.)
Jupiter
Qu’on dépose sur mon bureau les armes de Jeanne d’Arc.
Zéphyr
Seigneur, les voici.
(Un Esprit aérien apporte sur un coussin une épée et un casque.)
Jupiter, à Zéphyr.
Maintenant, appelez les causes.
Scène XIV
Les mêmes, Mercure, en avocat ; les ailes de son chapeau doivent être disposées de manière à se dresser lorsqu’il met son bonnet d’avocat ; les Jeanne d’Arc.
Les Jeanne d’Arc, entrant les premières, et très haut.
Nous voilà, nous voilà, nous voilà.
(Jeanne du Vaudeville et Jeanne de Chapelain restent à droite ; Jeanne du Cirque et Jeanne d’Orléans passent à gauche.)
Zéphyr
Mesdames, un peu moins haut, si c’est possible.
Jupiter
Avocats des Jeanne d’Arc, êtes-vous en cour ?
Mercure, changeant de ton.
Présent, présent, présent, présent.
(Il descend près de Jeanne du Vaudeville.)
Jupiter, aux Jeanne d’Arc.
Nobles héroïnes, vous qui prétendez avoir des droits à l’épée de Jeanne d’Arc, parlez ou faites parler.
Toutes les Jeanne d’Arc, très haut.
Nous ferons parler, nous ferons parler, nous ferons parler.
Jupiter
Ah ! par ma foi, voilà qui m’étonne ! Je ne m’attendais pas à celui-là. (À Mercure.) Avocat de Jeanne du Vaudeville, vous avez la parole.
Mercure, à voix forte et basse.
Messieurs, l’emphase et l’exorde sont toujours l’ornement d’une mauvaise affaire ; aussi je ne m’en servirai pas. Il s’agit ici de la cause de Jeanne d’Arc, et je m’y jette à corps perdu en m’écriant : la mort vous a enlevé cette héroïne, quoi de plus ordinaire ? Le sort a mis ses armes entre vos mains, quoi de plus juste ? Vous êtes juges, Messieurs, et vous êtes disposés à les rendre, quoi de plus rare ? Ces armes si précieuses sont en ce moment réclamées par ma cliente qui a, j’ose le dire, presque tout ce qu’il faut pour les posséder, et je le prouve. Pendant un laps de temps assez considérable, ses grâces, sa jeunesse, sa vaillance, charmèrent, entre huit et neuf heures du soir, un public éclairé qui se plaisait à applaudir à ses belles actions. L’audacieux Suffolk, le traître Fastolf, tous deux Anglais d’origine, furent vaincus cent fois par elle dans la rue de Chartres, car il faut vous le dire, Messieurs, c’est là qu’était le théâtre de ses exploits. Voilà pour son courage ; je vais parler pour ses vertus, ce ne sera pas long.
Air : Il ne faudra quitter l’empire.
Mon héroïque et prudente guerrière,
Après avoir, par ses nombreux exploits,
Su résister aux coups de l’Angleterre,
Sut résister à l’amour de Dunois.
Ce héros, malgré sa jeunesse,
Son or, ses titres, sa beauté,
Par ma Jeanne fut rejeté :
Voilà Messieurs, voilà de la sagesse
De la première qualité !…
Jupiter
C’est vrai, ou je ne m’y connais pas. Avocat de Jeanne du Cirque, parlez.
Mercure, passant près de Jeanne du Cirque, et d’une voix haute et claire.
Lorsque ma faible voix s’apprête à retentir dans le sanctuaire des lois, je compte moins sur la bonté de ma cause que sur l’équité des juges qui m’écoutent ; et plein d’une confiance aveugle, je soutiens que dans ce que vient de dire la partie adverse, il y a agression, omission, provocation et violation. Sans crier comme elle d’abord, j’atteste, primo, que les armes de Jeanne d’Arc doivent appartenir en toute propriété à ma cliente ; l’épée par le fond, le casque par la forme, et deux mots suffisent pour le prouver. Mon héroïne n’est point une héroïne ordinaire, Messieurs ; elle se bat, mais ce n’est pas au son du galoubet et de la cornemuse ; c’est au son belliqueux du trombone, de la trompette et de la grosse caisse ; voyez-la, Messieurs, entourée du cheval Gastronome, du Tigre, du Régent, de Coquette et du cerf Coco ; voyez-la soutenir dans la mêlée un combat à pied et à cheval, supporter pendant deux heures, chaque soir, l’odeur désagréable de la fumée, du feu, de la poudre, des pétards !… (Songez, Messieurs, que je n’emploie pas l’artifice pour vous étourdir.) Voyez-la, dis-je, sous les murs d’Orléans, tuer vingt Anglais d’un coup de lance, trente d’un coup d’épée ; ils n’en meurent pas, allez-vous me répliquer, mais n’importe.
Jupiter
Il importe beaucoup.
Mercure
Air : Un homme pour faire un tableau.
Il n’en est pas moins abattu,
Et l’on voit cette noble femme,
Dans les rangs de l’Anglais vaincu,
Faire flotter son oriflamme ;
Âgée à peine de seize ans,
Devant Orléans qu’elle assiège…
Jupiter
Orléans ! toujours Orléans !…
Si l’on parle encore d’Orléans,
On me verra lever le siège.
Mercure
Je ferai observer à M. le président.
Jupiter
Dépêchez-vous.
Mercure
Il faut que je parle de sa sagesse.
Jupiter
Abrégez.
Les quatre Jeanne d’Arc, criant très fort.
Le jugement, le jugement, le jugement !
Mercure
Un moment, j’ai encore deux dames Jeanne sur les bras.
Jupiter
Qu’elles y restent. Leur histoire m’est connue, ma nourrice m’a bercé avec ça ; et jugeant d’ailleurs que l’une pourrait par trop endormir le public, et que l’autre pourrait par trop le réveiller, leurs causes seront jugées à huis clos.
Les quatre Jeanne d’Arc, de même.
Le jugement, le jugement !
Jupiter, agitant sa sonnette.
Silence. (À Zéphyr.) Qu’on m’apporte la balance de la justice.
Mercure
Air : Des fleurettes.
La chose est inutile
Pour un tel plaidoyer,
Ah ! laissez-la tranquille
Au fond de son grenier ;
Car cette balance auguste,
Qu’on fit servir tant et tant,
Est trop usée à présent
Pour être juste.
Jupiter
Je suis trop honnête pour vous démentir. (On entend gronder le tonnerre.) Ah ! par exemple, je voudrais bien savoir qu’est-ce qui fait aller mon tonnerre sans ma permission.
Mercure, à part.
C’est sans doute Jeanne d’Arc de la rue de Richelieu ; elle arrive à propos.
Les quatre Jeanne d’Arc, de même.
Le jugement, le jugement, le jugement !
Jupiter, agitant encore sa sonnette.
Mais, silence donc.
Air : Vaud. des Filles à marier.
Je ne sais comment faire.
Jeanne du Cirque
C’n’est pas l’seul conseiller
Qui dans pareille affaire
N’pourrait rien débrouiller.
Jupiter
Quelle étrange équipée :
Qui donc d’après cela
Mérite cette épée ?
(Le tonnerre gronde de nouveau, et Jeanne d’Arc des Français parait sur un nuage supporté par des gens qui semblent applaudir encore.)
Mercure, Esprits aériens.
La voilà. (bis)
Méritant cette épée,
La voilà. (bis)
Scène XV
Les précédents, Jeanne d’Arc des Français.
Jupiter, étonné.
Comment ! encore une Jeanne d’Arc ? mais il en pleut donc aujourd’hui.
Jeanne des Français
Je mérite ce nom honoré d’âge en âge ;
Oui, je suis Jeanne d’Arc, et j’en ai le courage.
Jupiter
Je vois ce que c’est ; c’est vous qui avez accroché mon tonnerre en passant : cependant les chemins sont larges.
Jeanne des Français, parodiant.
Écoutez.
Sur la scène aujourd’hui je vainquis mes rivaux,
Et le public payant couronna mes travaux.
Jupiter
Tant mieux pour votre caissier.
Jeanne des Français
Écoutez.
En dépit des caquets de quelques péronnelles,
Je me dis hautement la perle des pucelles ;
J’ai su vaincre l’Anglais, j’ai su venger mon roi,
Mais au nom de l’honneur qui rejaillit sur moi,
Qu’on me donne un fauteuil, je suis encor troublée
D’avoir été ce soir applaudie et brûlée.
Jupiter
Voulez-vous un peu d’eau de Cologne ?
Jeanne des Français, se fâchant.
Écoutez.
C’est un plus noble prix que j’attendais des mains
De celui qui commande au reste des humains.
Si d’un ardent brasier je me suis échappée,
C’est pour avoir de Jeanne et le casque et l’épée ;
Seule je les mérite et je sens qu’en ces lieux
Je les disputerais même au maître des dieux.
Jupiter
Diable ! c’est une luronne !
Jeanne des Français
Sans tarder donne-moi ce que je te demande ;
Mon surnom, tu le sais, n’est pas de contrebande.
Ma valeur, mes exploits, de chacun sont connus.
Mon honneur est intact, que te faut-il de plus ?
J’ai dormi dans les camps, et le soldat fidèle
Avec moi partageait tout !… par excès de zèle.
Mais de mon innocence, ici je l’avouerai,
J’ai le certificat sur du papier timbré.
Les autres Jeanne d’Arc, criant très haut.
C’est comme nous, c’est comme nous.
Jeanne des Français
Mieux que vous j’ai servi le monarque et la France,
En beaux vers j’ai chanté mes exploits, ma vaillance,
Enfin j’ai fatigué, par un brillant succès,
Ce soir toutes les mains du parterre français.
Mercure
N’avez-vous pas aussi, pour doubler ces merveilles,
En fatiguant ses mains, fatigué ses oreilles ?
Jeanne des Français
Vous cherchez à me nuir ?… ah ! vous êtes Anglais !
Eux seuls ont pu troubler ma gloire et mes succès.
Mais je brave leurs cris, la foule protectrice
À mes vers tout Français a su rendre justice ;
Et je puis espérer aussi quelques lauriers
Puisqu’on en accorda naguère aux Templiers.
Il existe entre nous beaucoup de ressemblance,
Ils avaient des vertus !… j’étouffe d’innocence !
Et c’est le même prix qu’ici je viens chercher,
Puisque je meurs, chez nous, sur le même bûcher.
Jupiter, aux dieux qui l’entourent.
Messieurs, après avoir ouï la dernière venue, qui pour cela n’en est pas la plus mauvaise, je pense qu’elle se présente avec des titres qui prouvent assez en sa faveur, pour que nous lui accordions la préférence sur toutes celles qui ont paru jusqu’à ce jour.
Les autres Jeanne d’Arc, criant très haut.
C’est mal jugé, c’est mal jugé.
Jupiter, prenant sa prise de tabac.
On ne vous demande pas votre avis, Mesdemoiselles. (Aux dieux.) Qu’en dites-vous, Messieurs ?
Les dieux et les esprits.
Air : Quelle singulière aventure.
Elle est digne de cet hommage,
Par ses talents, par ses succès.
À sa tournure, à son langage,
On voit qu’elle vient des Français.
Jupiter, lui présentant les armes de Jeanne d’Arc.
Si les soldats de l’Angleterre,
Chez vous reprenaient leur essor,
Avec cette armure guerrière
Faites-les reculer encore.
(Reprise du chœur.)
Elle est digne de cet hommage, etc.
Les autres Jeanne d’Arc, très haut.
Il y a eu de la cabale, il y a eu de la cabale.
Jeanne des Français, ceignant l’épée de Jeanne d’Arc.
Le puissant Jupiter me donne gain de cause,
De la Pucelle enfin j’aurai donc quelque chose !
Vaudeville
Vaudeville
Air : Vaudeville des Bêtes savantes.
Jupiter, désignant Jeanne des Français.
En la voyant, on était
Assuré d’avance
Que cette Jeanne ferait
Pencher la balance.
Jeanne d’Orléans
On peut voir sans fiction
Dans Bébé la naine,
Une vieille édition,
D’la Lilliputienne.
Un esprit
Le Luxembourg y verra
Mieux que Diogène,
Car dans sa lanterne il a
Du gaz hydrogène.
Jeanne du Cirque
J’ons r’pris d’vieilles pièces chez nous
J’croyons qu’c’est sottises,
Car on bouche mal des trous
Avec des reprises.
Jeanne du Vaudeville
Il faudrait à l’Odéon,
Qui d’se montrer grille,
Avec une nouvelle maison,
Un’ nouvell’ famille.
Zéphyr
Pour nous quel malheur nouveau,
Argus n’y voit goutte.
Bacchus est dans sou tonneau
R’tenu par la goutte.
Jeanne de Chapelain.
Pour le Français amateur,
Surprise nouvelle,
Près de la Fille d’honneur
Il voit la Pucelle.
Mercure
L’auteur qu’on a fait trembler
Pour une satire,
Maintenant pourra parler
S’il n’a rien à dire.
Les cinq Jeanne, au public.
Messieurs, un brillant succès
Nous rendrait bien aises,
Traitez donc en bons Français
Des dames Françaises.
Fin