Le génie militaire de Jeanne d’Arc : Siège de Paris, 1429 (1889)
Article
Note. — L’article original ne comportait ni titres ni sous-titres ; ceux-ci ont été introduits par l’éditeur pour en clarifier la structure et en faciliter la consultation.
- L’échec de Jeanne devant Paris : un malentendu historique
- Une tradition qui impute cet échec à Jeanne (forgée sur les chroniques de ses adversaires)
- En réalité, Jeanne n’a commis aucune faute militaire et la victoire lui a été enlevée : analyse de Quicherat fondée sur la découverte de nouveaux documents
- La chronique de Perceval de Cagny : restitution du déroulement réel du 9 septembre
- Le traité secret de Charles VII avec le duc de Bourgogne : preuve de la trahison
- Une lettre de rémission d’Henri VI (découverte par Lefèvre-Pontalis) : confirmation des ponts de bateaux et concordance avec la chronique
- Le plan de Jeanne pour prendre Paris : une vision stratégique et tactique remarquable
- Paris, objectif fixé dès le sacre de Reims (17 juillet 1429) : troisième étape de la mission (Orléans, Reims, Paris)
- Les freins politiques : hésitations du roi et effets des manœuvres anglaises
- Une préparation méthodique du siège : attaque simultanée sur les deux rives, ponts de bateaux et logistique d’assaut
- La journée du 8 septembre : une victoire à portée de main
- Une simple reconnaissance qui se transforme en succès : révélant l’effondrement moral de la défense parisienne (confirmé par le ralliement de Montmorency)
- Jeanne est blessée, mais conserve le coup d’œil du grand capitaine : elle impose le bivouac pour achever la victoire à l’aube
- La défaillance des capitaines : épuisés et affamés, ils ordonnent la retraite (Gaucourt ramène Jeanne de force au camp)
- Le contre-ordre du 9 septembre et la destruction des ponts : une opération sabotée par la politique
- La Trémouille obtient de Charles VII l’ordre de lever le siège
- Les ponts sont détruits dans la nuit du 9 au 10 septembre : impossibilité matérielle de toute reprise offensive
- Jeanne obéit et dépose ses armes à Saint-Denis : soumission au roi, sans renoncer à sa mission
- De l’échec de Paris à celui de la seconde partie de la mission : une responsabilité exclusivement politique
- L’impossible accomplissement de la mission sans le concours royal
- Confirmation de la thèse de Quicherat : la mission de Jeanne ne s’arrêtait pas à Reims
- L’avertissement de Jean Gerson sur la nécessité du concours royal : une lecture prophétique de l’échec
- Le coût de l’ingratitude de Charles VII : la reconquête de Paris retardée de plusieurs années, et son châtiment terrestre (une fin misérable)
- Conclusions
- Jeanne réhabilitée dans l’assaut de Paris : validation de son plan (stratégie, tactique et commandement)
- Son génie militaire établi : une conclusion confirmée par le témoignage du duc d’Alençon
140Le génie militaire de Jeanne Darc Siège de Paris. — 1429
I. L’échec de Jeanne devant Paris : un malentendu historique
I.1 Une tradition qui impute cet échec à Jeanne (forgée sur les chroniques de ses adversaires)
Pourquoi Jeanne Darc a-t-elle échoué dans les opérations militaires qu’elle a dirigées contre Paris en août 1429 ? Les réponses ne manquent pas ; aucune cependant ne satisfait le lecteur ; il s’agit naturellement des réponses que les nombreux historiens de notre siècle ont su opposer à cette question.
I.2 En réalité, Jeanne n’a commis aucune faute militaire et la victoire lui a été enlevée : thèse de Quicherat fondée sur la découverte de nouveaux documents
La vérité est que, dans cette campagne, Jeanne Darc a trouvé ses plus belles inspirations militaires : elle a mis en œuvre les moyens les plus complets de la stratégie afin de s’emparer de la capitale du royaume de la France. Le matin même du jour où Jeanne allait entrer dans Paris et forcer son enceinte, un ordre formel du roi Charles VII lui prescrivit de faire retraite sur Saint-Denis. Pour plus de sûreté, la lettre du roi était accompagnée d’autant d’instructions individuelles qu’il y avait de capitaines sous les ordres de Jeanne. Chacune de ces instructions prescrivait au capitaine de la ramener de force, au cas où elle aurait persisté à donner l’assaut, en dépit de l’ordre royal.
I.2.1 La chronique de Perceval de Cagny : restitution du déroulement réel du 9 septembre
La découverte par Quicherat d’une chronique de ces opérations émanant d’un témoin oculaire de l’inoubliable scène du 9 septembre 1429 a levé les doutes touchant ce point essentiel de l’histoire de France. C’est le 9 septembre, à cinq heures du matin, que Jeanne partait de la Chapelle pour livrer l’assaut décisif à la capitale du royaume.
À cheval de grand matin, en dépit d’une blessure reçue la veille, Jeanne Darc conduisait six mille hommes d’armes à l’assaut de la portion de l’enceinte comprise entre la porte Saint-Honoré et la porte Montmartre. Il y avait une crânerie singulière de la part de cette jeune fille de dix-sept ans qui, triomphant de la souffrance et de la fatigue, entraînait, sous sa bannière, de vieux soldats étonnés de tant de vaillance. Au reste, le succès n’était pas douteux ; les Anglais ne se faisaient pas d’illusion sur le résultat de l’assaut qui allait être une brillante réédition des magnifiques journées où les bastilles de Saint-Loup, 141des Augustins, des Tourelles, avaient vu couler le sang anglais sur les ruines qu’ils disputaient vainement à Jeanne1. Toutefois, les dispositions du généralissime étaient si bien prises que la lutte eut été moins acharnée, quoique le résultat dut être plus grand.
Au moment où Jeanne avait quitté la Chapelle et s’engageait sur le chemin qui menait à l’enceinte, une troupe armée se présente au-devant d’elle, sortant de la porte Saint-Honoré. Ce sont des Français qui, hier, alliés des Anglais et tenant au parti bourguignon, ont estimé que toute résistance était inutile et viennent offrir à Jeanne Darc leurs services et leur concours à la cause du roi Charles VII. Quel est le chef de ces cinquante chevaliers, qui de Bourguignons se font Armagnacs ? Ce gentilhomme porte un nom déjà illustre et qui retentira pendant deux siècles sur tous les champs de bataille où coulera le sang français : c’est le premier baron de France, c’est Montmorency.
À peine la présentation de Montmorency et de Jeanne à un quart d’heure des murs de Paris a-t-elle donné à l’armée royale un nouveau gage de victoire, que le héraut de Charles VII arrive portant l’ordre de ramener l’armée à Saint-Denis. Le cruel moment pour Jeanne, qui touche le but désiré ! le pitoyable couronnement d’opérations admirablement menées au moment précis où elles vont se dénouer ! Jeanne obéit, les larmes aux yeux : les hommes de guerre obéissent, tous tournent le dos à Paris. À huit heures du matin, l’armée royale est à Saint-Denis, ayant exécuté à la lettre l’ordre du roi de faire retraite sans retard. Les ordres royaux étaient pris si fort à la lettre, que les équipages de siège étaient abandonnés pour la plus grande part, faute de quelques centaines d’attelages pour les ramener à la suite de l’armée !
Les Anglais de Paris et leurs protégés, les bourgeois parisiens d’alors, allaient se vanter de cette retraite sur Saint-Denis, de cet abandon d’équipages de siège comme d’un succès dû à leur vaillance et à leur énergie !
I.2.2 Le traité secret de Charles VII avec le duc de Bourgogne : preuve de la trahison
Mais la cause ? la cause de cette manœuvre inouïe prescrite à l’armée par Charles VII ? Quicherat l’a découverte, il y a quelques années, dans les archives d’Arras, trente ans après avoir découvert la Chronique de Perceval : c’est un traité secret conclu entre Charles VII et le duc de Bourgogne, par lequel, entre autres clauses, l’occupation de Paris était garantie aux Bourguignons jusqu’à Pâques prochaines
.
Jeanne Darc, revenant à Saint-Denis le 9 septembre 1429, ignorait ce traité ; secret au reste, tous les historiens l’ont ignoré jusqu’au jour où Quicherat, vingt ans après avoir édité les cinq volumes de documents qu’il a réunis sur Jeanne Darc2, le découvrit, en fouillant dans les archives départementales.
Jeanne Darc put attribuer la décision royale à toute autre raison qu’à un pareil traité. Elle put attribuer cette résolution à l’appréhension d’un échec sous les murs assez élevés de la porte Saint-Honoré. 142Charles VII avait pu être mal renseigné sur la force de l’enceinte, et, pour cela, Jeanne, aussi féconde en combinaisons de guerre que les plus grands capitaines, ne perdit pas confiance dans le succès. L’attaque par la porte Saint-Honoré lui faisait défaut. Jeanne allait entreprendre sans perdre un jour un autre mouvement offensif.
L’incident montre à merveille la souplesse de son génie militaire ; il révèle la prévoyance avec laquelle cette jeune fille de dix-sept ans avait organisé les préparatifs de l’attaque de Paris, de manière à ne rien laisser à la fortune de ce qui pouvait lui être ravi.
Le roi Charles VII refuse d’aborder Paris par la porte Saint-Honoré : eh bien ! Jeanne prendra Paris par la porte de Bucy3. Cette seconde tentative est-elle empêchée ! un tacticien sagace ne s’embarrasse pas de si peu : Jeanne trouvera un troisième moyen !
Que prépare-t-elle, le 9 septembre, aussitôt arrivée à Saint-Denis ? Elle donne les ordres pour faire passer la Seine par l’armée royale, dès le lendemain matin ; porter l’attaque par la rive gauche et forcer l’enceinte de la capitale près de la porte de Bucy, est son plan.
Vaine tentative ! chimérique manœuvre ! murmurera un militaire médiocrement familiarisé avec les procédés de guerre du moyen âge, et persuadé qu’au quinzième siècle on ignorait l’art du pontonnier. Passe-t-on la Seine comme cela, avec plusieurs milliers d’hommes ? Jeanne Darc avait-elle donc des ponts à sa disposition ? Or, la Seine était en pleine crue, comme le remarquent les éphémérides du temps.
Eh bien ! oui, Jeanne Darc avait des ponts de bateaux sur la Seine. Dès son arrivée de Compiègne à Saint-Denis, le 26 août, elle avait arrêté l’ensemble des opérations du siège de Paris. Entre autres ouvrages militaires créés par Jeanne pour mener à bien cette colossale entreprise, figurait l’établissement immédiat à Saint-Denis de deux ponts de bateaux, de manière à menacer Paris par ses deux rives et à pousser les attaques simultanément sur la rive droite et sur la rive gauche du fleuve, dès que les effectifs présents le permettraient.
Bessonneau, maître de l’artillerie, obéissant aux ordres de Jeanne, avait exécuté ces deux ponts. Le 9 septembre au matin, les deux ponts étaient en mesure d’assurer le passage sur la rive gauche de la Seine aux six mille hommes et à l’artillerie qui composaient l’armée.
Les deux ponts n’avaient pas été créés par Jeanne Darc, en vue de l’éventualité particulière qui venait de se produire le matin du 9 septembre. Il est probable que si cette éventualité ne s’était pas réalisée, Jeanne aurait pris Paris, sans que les historiens eussent su les grands préparatifs de siège qu’elle avait conçus et exécutés. Aujourd’hui, l’existence des deux ponts de bateaux jetés sur la Seine par Bessonneau ne paraît guère discutable.
I.2.3 Une lettre de rémission d’Henri VI (découverte par Lefèvre-Pontalis) : confirmation des ponts de bateaux et concordance avec la chronique
On avait révoqué en doute la chronique de Perceval de Cagny, où le rôle des ponts était précisé. Un chartrier, M. Lefèvre-Pontalis, a mis la main depuis sur un document royal parfaitement concordant, où on en fait mention : la découverte de ce dernier document ne laisse debout 143aucune des imputations qu’avait subies la véracité de la chronique de Perceval de la part des historiens qui regardaient comme une fable l’existence des fameux ponts.
Dans une lettre de rémission signée du roy Henri VI, il est parlé de ces ponts, comme ayant été utilisés : force est donc de constater que Perceval, en racontant la retraite de Jeanne Darc à Saint-Denis, le matin du 9 septembre, et en indiquant le nouveau plan d’attaque par la rive gauche de la Seine, aussitôt résolu par elle, n’a fait qu’enregistrer un des faits dont il était le témoin, lors qu’écuyer du duc d’Alençon il prenait part à la singulière retraite de la Chapelle à Saint-Denis et au séjour de l’armée en cette localité.
Que va-t-il advenir du plan de Jeanne Darc ? Son exécution, grâce aux ponts de bateaux jetés, à la fin d’août, sur le fleuve, ne présente aucune difficulté sérieuse : la principale préoccupation du siège de la rive gauche va être de reconstituer les fascinages abandonnés, le 9 septembre au matin, dans la retraite inexplicable qui a laissé aux Parisiens fascines et claies, gabions et échelles. En se mettant activement à l’œuvre, trois jours suffiront pour reconstituer les ressources nécessaires à l’assaut, et afin de réunir attelages et voitures en quantité suffisante pour transporter les matériaux d’escalade à la porte de Bucy.
C’est ainsi que Jeanne Darc l’entend ; c’est ainsi qu’elle ordonne. Son zèle ne se rebute pas de la contrariété que Charles VII a infligée le matin même à son patriotisme. De Jeanne il ne faut pas prononcer le mot d’amour-propre, encore moins le mot d’orgueil, en exprimant l’effet produit sur elle par le contre-ordre royal. Elle aimait la patrie et son roi, et, quelle que fût la déception que lui imposât la politique royale, Jeanne n’avait d’orgueil que pour son étendard et ne se considérait que comme l’humble instrument de Dieu pour la délivrance et la grandeur de la France.
Les mesures de l’attaque de Paris par la rive gauche de la Seine sont ordonnées par Jeanne Darc. C’est à Bessonneau, maître d’artillerie, qu’incombe, selon l’usage déjà établi, la besogne technique des fascinages. Dès l’après-midi du 9 septembre, tout, aux environs de Saint-Denis et dans les villages voisins, se prépare en vue de la nouvelle attaque. Fascines et claies, échelles et gabions sont commencés sans retard. Le 11 septembre, tout sera achevé et l’armée française pourra aborder, sur trois colonnes, la rive gauche de l’enceinte parisienne pour livrer l’assaut décisif. Quant à l’issue, elle n’est guère douteuse pour les témoins de la journée du 8 septembre. Le succès de cette journée permet de mesurer d’avance la force des deux adversaires. Le terrain d’attaque du 11 septembre est, d’ailleurs, plus favorable que n’étaient les abords de la porte Saint-Honoré. Les fossés sont moins larges et moins profonds, les murs d’enceinte ont moins de hauteur.
II. Le plan de Jeanne pour prendre Paris : une vision stratégique et tactique remarquable
II.1 Paris, objectif fixé dès le sacre de Reims (17 juillet 1429) : troisième étape de la mission (Orléans, Reims, Paris)
Avant de poursuivre l’examen des projets militaires de Jeanne 144Darc, il est bon de revenir en arrière, afin d’exposer les péripéties de la journée du 8 septembre et les opérations antérieures déroulées, pendant la quinzaine précédente, aux environs de Paris. La prise de Paris était l’un des problèmes sur lesquels la Pucelle avait concentré son attention, dès le commencement de sa mission. Délivrer Orléans ; conduire le dauphin à Reims pour l’y faire sacrer ; prendre Paris tels étaient les trois objectifs que Jeanne avait à cœur depuis le commencement de 1429. Le 8 mai, le siège d’Orléans avait été levé ; le 17 juillet, Charles VII avait été sacré. Le même jour, à peine le sacre achevé, Jeanne Darc annonçait aux capitaines que l’armée royale allait prendre Paris. Il reste de cette prévoyante activité de l’Héroïne un témoignage formel : c’est le document connu des érudits sous le nom de Lettre des trois gentilshommes angevins.
Ce document qui a survécu à quatre siècles est une lettre adressée à la reine de France par trois gentilshommes. Cette lettre, écrite le soir même du sacre, raconte par le menu les grandes cérémonies de cette journée ; elle appartient aujourd’hui aux archives de la ville de Reims. En voici un extrait qui ne laisse pas de doute sur le plan de Jeanne arrêté dès le 17 juillet, le soir du sacre :
Demain, s’en doit partir le Roy, tenant son chemin vers Paris : la Pucelle ne fait doute qu’elle ne mette Paris en l’obéissance.
II.2 Les freins politiques : hésitations du roi et effets des manœuvres anglaises
Jeanne proposait : Charles disposait. Ce ne fut ni le lendemain du sacre, ni même le surlendemain que le Roy tint son chemin vers Paris. Charles VII perdit quatre jours à Reims. Encore ne les perdit-il qu’au point de vue de la réoccupation de sa capitale ; car ces quatre jours paraissaient au roi Charles VII et à ses favoris beaucoup plus agréablement passés en repos qu’ils ne l’auraient été à une marche fatigante contre Paris.
Le 23 juillet, Charles se rendit à Soissons ; le 29 juillet, il alla à Château-Thierry. C’était le chemin de Paris, avec certains détours et quelques longueurs : l’armée se rapprochait de la capitale, bien que très lentement, deux étapes en huit jours ! lorsque les favoris de Charles VII, La Trémouille en tête, obtiennent du roi que l’armée soit ramenée sur la Loire, à Gien, dont elle était partie le 27 juin pour Reims
Cette résolution s’accomplit et beaucoup plus vite que la résolution précédente de marcher sur Paris ; le 1er août, l’armée française est à Montmirail, le 2 août à Provins. On marche beaucoup plus alertement vers Gien qu’on n’avait marché sur la capitale.
Mais la décision royale ne se réalisera pas. Cette résolution néfaste va être entravée par une manœuvre de l’armée anglaise qui ramènera Charles VII dans la direction de Paris.
Cette menace de l’armée anglaise est, au point de vue militaire, un des plus curieux épisodes de la guerre de Cent ans. C’est un exemple de manœuvre tactique parfaitement combinée, aboutissant à un résultat stratégique tellement désavantageux, que la perte totale 145de la campagne faillit en dépendre. Peu de défaites furent aussi pernicieuses au vaincu que cette manœuvre faillit être au vainqueur, par le succès même de son opposition à la retraite de l’armée de Charles VII.
Le généralissime anglais Bedford avait perdu courage à la nouvelle du sacre de Charles VII et de l’arrivée en quatre jours de Jeanne Darc sous les murs de Paris. La navette de l’armée française par Soissons et Château-Thierry lui avait permis de se reconnaître et de concentrer toutes ses forces, de manière à tenir la campagne et à tenter encore la fortune des armes.
La retraite de l’armée royale sur Gien aurait du combler les vœux de Bedford ; car c’était le salut de Paris. Mais Bedford était Anglais, c’est-à-dire insatiable. Non content de ce succès inespéré, il voulut faire subir une défaite en rase campagne à l’armée en retraite et vint se camper à Melun, à une étape en aval du pont de Bray, par où Charles VII était obligé de franchir la Seine, pour aller de Provins à Gien.
En même temps, Bedford écrivait à Charles VII une lettre des plus insolentes où il le défiait de se battre contre l’armée anglaise.
Le résultat de cette belle manœuvre de Bedford ne fut pas celui qu’il attendait, c’est-à-dire une bataille livrée témérairement par Charles VII pour revenir à tout prix aux châteaux de la Loire dont il aimait tant les ombrages.
Du moment où la retraite sur Gien devenait dangereuse et exigeait un passage de fleuve dans les conditions les plus périlleuses, le conseil de Charles VII renonça à la retraite sur Gien et l’armée remonta vers le Nord ; le 7 août, l’armée royale fut à Coulommiers ; le 10 août, à la Ferté-Milon ; le 11 août, à Crépy-en-Valois. L’armée royale, sans marcher droit à Paris, s’en rapprochait assez pour permettre d’entrevoir les opérations prochaines d’un siège.
Il est resté aux mains du comte de Maleyssie un document précieux, qui montre clairement la situation militaire, dans les premiers jours d’août, aussitôt après que la menace de Bedford sur Bray eût éloigné l’armée française de la ligne de retraite Provins-Gien. Ce document est une lettre dictée par Jeanne Darc, le vendredi, cinquième jour d’août, près d’un logis aux champs sur la route de Paris
et adressée aux bourgeois de Reims, que Jeanne avait quittés quinze jours auparavant.
Mes chers et bons amis, les bons et loyaux Français de la cité de Reims, Jeanne la Pucelle vous fait savoir de ses nouvelles et vous prie et vous requiert que vous n’ayez nulle inquiétude sur la bonne querelle qu’elle soutient pour le sang royal, et je vous promets et certifie que je ne vous abandonnerai pas tant que je vivrai. Il est vrai que le roi a fait trêve avec le duc de Bourgogne quinze jours durant, à la condition qu’il doit lui rendre la cité de Paris paisiblement au bout de quinze jours. Pourtant ne soyez pas surpris si je n’y entre 146aussi vite, parce que je ne suis pas contente des trêves ainsi faites et je ne sais pas si je les tiendrai. Mais si je les observe, ce sera seulement pour garder l’honneur du roy. Comme aussi ils ne réussiront pas à abuser le sang royal, car je tiendrai et maintiendrai réunie l’armée du roy pour être toute prête au bout de ces quinze jours, s’ils ne font la paix. Pour cette raison, mes très chers et parfaits amis, je vous prie de ne pas vous en donner de souci, aussi longtemps que je vivrai, mais vous requiers de faire bon guet et de garder la bonne cité du roy et faites-moi savoir s’il y a nuls oppresseurs qui vous veuillent faire tort, et aussi vite que je le pourrai, je vous en délivrerai ; et faites-moi savoir de vos nouvelles. Je vous recommande à Dieu pour qu’il vous garde.
Cette lettre révèle la conclusion d’une trêve du 5 au 20 août, sur la sincérité de laquelle Jeanne ne se fait guère d’illusion : elle compte bien après le 20 août marcher droit à Paris avec l’armée qu’elle tient réunie, et, si elle attend jusque-là, c’est seulement pour garder l’honneur du roi. Cela est clair, précis, et cela se vérifiera.
Le 13 août, l’armée française est à Dammartin et l’armée de Bedford est en face d’elle ; le 15 août, les deux armées sont encore en présence l’une de l’autre à une étape au nord de Dammartin, près de Montépilloy. Bedford occupe dans ces deux journées mémorables de formidables positions où la science des ingénieurs anglais supplée le nombre qui fait défaut à l’armée anglaise. Charles VII refuse avec raison d’attaquer les positions anglaises. Avec non moins de raison, Bedford refuse de sortir de ses retranchements pour attaquer l’armée française rangée en bataille à portée de trait de ses positions.
Aussi les deux armées finissent par se retirer ; les Anglais sur Paris, les Français sur Compiègne. Là-dessus, le 20 août était passé. Jeanne ne put se contenir davantage. Elle appela le duc d’Alençon et lui dit : Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres capitaines, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’ai vu.
Le vendredi, 26 août, trois semaines après la lettre aux Rémois, Jeanne Darc et l’armée royale étaient à Saint-Denis, Bedford évacuait Paris et se portait à Rouen sous prétexte de défendre la Normandie. En réalité, le généralissime anglais, considérant comme imminente la prise de Paris, refusait, comme un capitaine consommé qu’il était, de lier le sort de son armée au sort de la place. Il savait qu’une armée en campagne peut reprendre toutes les places du monde, tandis qu’une armée cernée est une armée prise.
II.3 Une préparation méthodique du siège : attaque simultanée sur les deux rives, ponts de bateaux et logistique d’assaut
Jeanne concerta immédiatement une double attaque de Paris par les deux rives de la Seine ; à cet effet, elle ordonna la construction de deux ponts de bateaux à Saint-Denis, elle ordonna la confection de six mille fascines, de deux mille claies et de mille échelles, de façon à pouvoir attaquer en masse l’enceinte de Paris, après en avoir comblé les fossés. En partant de Compiègne, le 23 août, Jeanne avait passé par Senlis et elle avait amené à Saint-Denis l’artillerie de cette 147petite place, une douzaine de bouches à feu, pour constituer le noyau de son artillerie de siège ; Bessonneau avait tiré de Château-Thierry et de Soissons plusieurs bouches à feu de gros calibre. Le 29 août, les ponts sur la Seine étaient achevés ; le 5 septembre, le parc de siège était pourvu de canons et de munitions en quantité suffisante ; enfin, le 7 septembre, Charles VII se décidait à rejoindre l’armée et couchait à Saint-Denis.
À ce moment, l’armée royale était logée en partie à la Chapelle, en partie dans les villages situés entre la Chapelle et le cours d’aval de la Seine en allant vers la porte Saint-Honoré. Depuis le 1er septembre, c’était chaque jour escarmouches et combats entre les troupes royales et les Bourguignons restés dans Paris en fort petit nombre, deux mille à peine !
Jeanne Darc assistait à ces escarmouches ; elle examinait attentivement le fort et le faible de la fortification de Paris : l’assaut — ou plutôt les assauts donnés simultanément sur les deux rives de la Seine — serait vraisemblablement livré dans la seconde quinzaine de septembre, quand les provisions de poudre et de munitions portées au complet permettraient de pousser vivement à coups de canon les défenseurs des portions de l’enceinte choisies pour l’attaque.
Le plan de Jeanne Darc allait subir du fait des circonstances une modification imprévue. Au lieu de passer par les phases lentes et régulières d’approches par les deux rives de la Seine et d’un bombardement prolongé plusieurs jours, la reconnaissance du 8 septembre allait montrer à Jeanne la très faible résistance dont étaient capables les défenseurs de Paris.
III. La journée du 8 septembre : une victoire à portée de main
III.1 Une simple reconnaissance qui se transforme en succès : révélant l’effondrement moral de la défense parisienne (confirmé par le ralliement de Montmorency)
La reconnaissance du 8 septembre allait tourner en déroute des Parisiens abandonnant sans coup férir le boulevard construit en avant de la porte Saint-Honoré.
L’évacuation de cet ouvrage, susceptible, aux mains d’un petit nombre de gens résolus, d’opposer une résistance de plusieurs jours, offrait à un capitaine aussi clairvoyant qu’était Jeanne Darc le gage positif de la défaillance morale de la garnison de Paris.
Sans que rien annonçât, le matin du 8 septembre, que l’assaut pourrait être préparé dans l’après-midi, Jeanne voyait la vaillance d’armes à laquelle elle prenait part tourner à un succès décisif. Sans perdre une minute, elle ordonne de concentrer les fascinages répartis entre les divers magasins des assiégeants et de combler sans retard les fossés de l’enceinte près de la porte Saint-Honoré.
C’est le préliminaire obligé de l’assaut. Avant de franchir le fossé, il faut le combler ; une fois cet obstacle comblé, ce sera l’escalade du mur d’enceinte à force d’échelles, à force aussi de coups de canons tirés sur les défenseurs et sur leurs murs. Jeanne a l’intuition que l’escalade sera des plus faciles et que la résistance des défenseurs sera médiocre. Leur attitude du matin au boulevard de la porte Saint-Honoré lui présage la mollesse et le découragement avec lequel 148sera disputé le plus beau fleuron de la couronne royale, Paris !
Si près du but, Jeanne se multiplie ; la lance à la main, elle parcourt le dos d’âne qui précède le fossé principal de l’enceinte, fossé en ce moment rempli d’eau car, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, la Seine était en crue. Jeanne mesure avec sa lance la profondeur qui la sépare du fond du fossé. Il s’agit de choisir la portion du fossé la moins profonde pour la combler d’un monceau de fascines, y créant une avenue d’une vingtaine de mètres de largeur, permettant à l’armée de se réunir au pied des murs de Paris et de donner l’escalade.
III.2 Jeanne est blessée, mais conserve le coup d’œil du grand capitaine
C’est à ce moment, assez tard dans l’après-midi du 8 septembre, vers sept heures, que Jeanne Darc eut la cuisse traversée d’un trait, jeté des murs de Paris.
Ce fut pour les soldats et pour les capitaines qui accompagnaient Jeanne un grave contretemps. Tous les yeux furent tournés sur Jeanne, afin de savoir ce que signifiait cet incident, si le général était encore vivant, et surtout la dose de découragement que produirait sur le commun des troupes un événement aussi imprévu, aussi désastreux qu’un coup frappant l’armée dans son chef.
On est d’ailleurs à soixante pas des murs de l’ennemi, à bout portant de ses canons. Les caractères mal trempés ne réfléchissent pas à l’immunité que leur procure le couvert d’un dos d’âne interposé entre eux et les traits des défenseurs, à la protection que le fossé plein d’eau oppose à une sortie des Parisiens, à laquelle d’ailleurs, effarés, ceux-ci ne songent guère.
III.3 La défaillance des capitaines : épuisés et affamés, ils ordonnent la retraite (Gaucourt ramène Jeanne de force au camp)
D’ailleurs, il est tard : hommes et chevaux n’ont pas pris de nourriture depuis le matin. Il faut rentrer au cantonnement, disent les Français animés d’un patriotisme moins ardent, moins clairvoyant, moins désintéressé que la sublime jeune fille qui, malgré la souffrance de sa blessure, malgré la fatigue de cette pénible journée, les exhorte à coucher sur leurs positions, les invite à attendre les vivres qu’elle fait mander à la Chapelle et leur montre la superbe conclusion de l’assaut qui sera assurée dès le point du jour.
Avant midi, le lendemain, Paris sera à Charles VII. Telle sera la récompense de la nuit passée à la barbe des Parisiens sur le bord de leur fossé.
Les gentilshommes qui accompagnent Jeanne sont de braves soldats, mais ils ont terriblement faim. Douze heures à frapper d’estoc et de taille et à courir la plaine creusent singulièrement l’estomac ! C’est ce que disent le maréchal de Rais et le maréchal de Gaucourt, qui n’ont pas quitté Jeanne depuis la prise du boulevard Saint-Honoré.
Paris sera au roi quand même ! Nous en serons quittes, disent-ils, pour partir demain dès le matin de la Chapelle. Au moins serons-nous reposés et restaurés tandis que passer la nuit casqués et cuirassés sur ce dos d’âne, c’est bien peu réconfortant !
149Avec la sagesse d’un capitaine accompli, Jeanne représente à ses compagnons que la victoire sera bien plus vite obtenue et bien plus décisive, si l’armée couche sur ses positions : pas un instant perdu à retrouver la besogne au point où elle est restée au moment de la chute du jour ; aucune perte de temps, aucun retard et quel ascendant moral de l’assiégeant sur l’assiégé qu’une nuit passée hardiment à quelques pas de sa puissance !
La guerre est la guerre ! Nous dînerons fort bien demain à Paris. Ce soir, nous nous passerons de souper. Ainsi le veut la victoire.
Ces paroles de Jeanne resteront comme un témoignage de la méthode supérieure dont elle formait sa tactique. Elles sont d’autant plus belles que Jeanne était blessée et qu’elle n’avait pas plus dîné que les maréchaux et les soldats auxquels elle imposait un jeune, en vue d’un résultat décisif.
Et aux murmures de ses capitaines objectant la fatigue pour leurs gens de cette nuit de bivouac, Jeanne répondait en montrant les Parisiens effrayés de ce bivouac, condamnés par là même à l’insomnie et à l’inquiétude, appréhendant à chaque minute une surprise, une escalade ! Bien plus que nos gens, les gens de Paris seront navrés de cette veille ! observait Jeanne avec sa merveilleuse intuition.
Déjà, le soir du 6 mai, Jeanne avait exigé une semblable veille de son armée. C’était sous les murs d’Orléans, sur la rive gauche de la Loire, après dix-huit heures de combat. Le fort des Augustins avait été pris aux Anglais après un assaut sanglant. Le fort des Tourelles restait à prendre et la garnison anglaise qui l’occupait n’avait pu être réduite. Jeanne avait obtenu de ses lieutenants que l’armée couchât sur les positions conquises, enfermant la garnison anglaise dans les bivouacs où l’armée française attendait la première heure du jour pour recommencer l’assaut.
La nuit du 8 septembre était aussi claire que la nuit du 6 mai ; les deux journées avaient été également glorieuses, l’une avait valu aux Français le fort des Augustins, l’autre leur avait donné le boulevard Saint-Honoré. Les deux journées promettaient un superbe lendemain. Le 7 mai avait marqué la prise des Tourelles, le 9 septembre devait marquer la prise de Paris.
Le 6 mai, Jeanne avait été secondée par les bourgeois Orléanais qui avaient porté au bivouac des vivres et des provisions de toutes sortes. Le 8 septembre, Jeanne n’avait affaire qu’à des routiers, soldats de métier, dont l’égoïsme s’élevait mal au-dessus des exigences de l’heure présente, gens dont on pouvait dire comme de l’oiseau de proie de la fable :
Ventre affamé n’a pas d’oreilles !
La nuit du 8 septembre n’eut pas la gloire de la nuit du 6 mai. Vainement Jeanne montrait à ses compagnons les étoiles qui constellaient 150le ciel de leurs clous d’or et qui promettaient une splendide matinée pour le dernier assaut ! Jeanne insistait de toutes ses forces. Devinait-elle qu’en couchant là l’ordre royal arraché en ce moment même par La Trémouille à la faiblesse de Charles VII, l’ordre de lever le siège, arriverait trop tard ? Paris étant déjà pris, Paris étant redevenu français en dépit du roi lui-même ! On ne peut que supposer les pensées qui agitaient cette âme de héros, du plus grand des héros français.
Quant à la réalité, elle est des plus tristes. Lassée de tant de discours à ses lieutenants, lassée par la grave blessure qu’elle a reçue, Jeanne Darc est mise de force à cheval par le maréchal de Gaucourt. Vainement la jeune fille se défend, disant que sa place est en face du mur à escalader le lendemain matin ! Gaucourt veut s’en aller, et comme il n’ose revenir seul, sans le général de l’armée française, il emmène Jeanne de force.
La pauvre fille, que ses talents de stratégiste et de tacticien, que sa vaillance héroïque, ne mettent pas au-dessus de la vigueur physique d’un Gaucourt, cède à la force.
Sa dernière exclamation est admirable dans sa naïve tristesse : Ah ! si je n’étais blessée ! vous n’auriez pas raison de moy !
Il est plus de dix heures du soir, l’armée française va coucher à la Chapelle.
IV. Le contre-ordre du 9 septembre et la destruction des ponts : une opération sabotée par la politique
IV.1 La Trémouille obtient de Charles VII l’ordre de lever le siège
Au moment même où se passait sous les murs de la porte Saint-Honoré ce plat épisode d’une femme mise de force à cheval par un maréchal de France et reconduite au camp de la Chapelle, La Trémouille obtenait du roi Charles VII la signature des ordres par lesquels le siège de Paris était levé.
La Trémouille, le premier ministre de Charles VII, était un politique des plus habiles, mais le patriotisme lui faisait absolument défaut. Vallet de Viriville a tracé le portrait de ce personnage en ces termes :
Comme homme d’État, deux idées fixes et d’une évidente fausseté résument toute la politique de La Trémouille. L’une consistait à négocier sans cesse et à tout prix, vis-à-vis du duc de Bourgogne. L’autre était de combattre les Anglais à l’aide de troupes mercenaires et étrangères. Jeanne Darc offrait pour ainsi dire l’antithèse vivante de ce double système. En avril 1429, elle avait été présentée depuis un mois lorsque La Trémouille s’adressa au roi d’Aragon pour défendre la France. Alphonse le Sage exigea en échange une partie du Languedoc. Il se déclara, d’ailleurs, dans l’impossibilité d’obtempérer immédiatement à cette requête. La Trémouille se vit alors contraint d’accepter ou de tolérer Jeanne4.
Tel était le ministre qui arrachait à Charles VII l’ordre de lever le siège de Paris. II n’était que temps, du reste. Un retard de douze heures dans la signature de ces ordres, moins que cela, le bivouac de l’armée à la porte Saint-Honoré, et le héraut royal envoyé par La Trémouille arrivait trop tard. Il n’y aurait plus eu de siège à lever. 151Le siège eût été fini. Paris eût été pris. La Trémouille n’aurait pas gagné la pension de mille écus d’or que lui servait le duc de Bourgogne en échange des bons offices que lui procurait le ministre du roi Charles VII !
La nuit se passa pour La Trémouille a bien styler le héraut du roi ainsi que les officiers de son escorte chargés de l’exécution de l’ordre royal, et de prêter main forte aux capitaines de Jeanne, si Jeanne avait refusé d’obtempérer à cet ordre et avait persisté à donner sa capitale au roi de France.
La précaution n’était pas inutile. Dans sa lettre du 5 août aux Rémois, Jeanne avait écrit ce qu’elle pensait de ces négociations de La Trémouille avec le duc de Bourgogne :
Je ne suis pas contente des trêves ainsi faites, et je ne sais pas si je les tiendrai !
Jeanne avait ajouté :
Si je les observe, ce sera seulement pour garder l’honneur du roy !
La Trémouille était trop fin pour ne pas savoir que l’honneur du roi, c’était la prise de Paris, et qu’après un succès de ce genre, la désobéissance de Jeanne serait plus glorieuse au roi que l’obéissance la plus dévouée ! Aussi prit-il toutes ses précautions pour que le héraut royal et son escorte trouvassent Jeanne avant l’assaut engagé. La Trémouille avait, du reste, été avisé par un des gens du sire de Gaucourt que Jeanne avait été reconduite dans la nuit au cantonnement de la Chapelle.
La nuit se passa, nuit pleine d’étoiles : l’aube blanchit l’horizon. Contemplons la peinture de cette matinée, par Perceval de Cagny, écuyer du due d’Alençon :
Le vendredi, neuvième jour dudit mois de septembre, quoi que la Pucelle eût été blessée du jour de devant à l’assaut devant Paris, elle se leva bien matin et fit venir son beau duc d’Alençon par qui elle se conduisait et lui pria qu’il fit sonner les trompilles et monter à cheval pour retourner devant Paris ; et dit, par son martin5, que jamais n’en partirait tant qu’elle eût la ville. Ledit d’Alençon et autres des capitaines étaient bien de ce vouloir à l’entreprise d’elle de y retourner, et aulcuns non. Et tandis qu’ils étaient en ces paroles, le baron de Montmorency, qui toujours avait tenu le party contraire du Roy, vint de dedans la ville de Paris, accompagné de cinquante ou soixante gentilshommes, s’y rendre en la compagnie de la Pucelle.
Ce simple constat peint mieux que de longues dissertations l’effet produit sur les Parisiens, et en particulier sur le baron de Montmorency, par la vaillance d’armes de la veille. Les faits sont les faits : la résolution du baron de Montmorency est une preuve a posteriori de de ce qu’était le moral de la garnison de Paris dans la soirée du 8 septembre et dans la matinée du 9. Évidemment le très petit nombre des défenseurs de Paris, deux mille à peine ! faisaient regarder aux gens de guerre enfermés dans la ville la défense comme désespérée. Le baron de Montmorency avait hâte de faire sa soumission avant l’assaut, pour éviter d’être pris ou tué les armes à la main. Avant la bataille, 152il estimait que la bataille était perdue. Le trait était d’autant plus caractéristique que, depuis huit ans, le baron de Montmorency combattait à outrance le roi Charles VII.
Au reste, écoutons Perceval de Cagny, témoin de la scène, la détailler. L’impression des bons Français, des capitaines qui se souciaient médiocrement de sacrifier aux préférences de La Trémouille, est des plus nettes. La défection de Montmorency d’avec les Parisiens est, pour les capitaines, un signe évident de victoire. Un signe, venu du ciel, ne les éclairerait pas beaucoup plus. Au reste, la scène est courte ; un autre tableau lui succède : l’arrivée du héraut royal qui va ramener Jeanne, de force, si elle persiste à vaincre. Deux familiers de La Trémouille, le duc de Bar et le comte de Clermont, commandent l’escorte, et sont chargés de cette honteuse besogne. Tous les mots de Perceval de Cagny portent et doivent être pesés :
À quoy le cœur et le courage fut plus ému à ceux de bonne volonté de retourner devant la ville. Et, tandis qu’ils approchaient, vinrent le duc de Bar et le duc de Clermont de par le Roy qui estoit à Saint-Denis, et prièrent à la Pucelle que sans aller plus avant, elle retournât devers le roy au dit lieu de Saint-Denis. Et aussi de par le Roy, prièrent au dit duc d’Alençon et commandèrent à tous les autres capitaines qu’ils s’en venissent et amenassent la Pucelle devers luy.
Le lecteur est-il fixé maintenant sur le sens qu’il convient de donner à ce qui a été appelé par les historiens : l’échec de Jeanne Darc devant Paris ? Cet échec, au point de vue de l’art de la guerre et au point de vue de la réputation de Jeanne Darc comme chef d’armée, est un échec plus glorieux que les plus belles victoires.
Il y a échec en ce sens que Paris ne fut pas pris et que son enceinte ne fut pas forcée près de la porte Saint-Honoré. Cela est bien certain. Mais en quoi ces deux faits touchent-ils à la réputation de Jeanne Darc comme général ? En rien, évidemment ; le malheur est qu’il a été écrit un récit de ces événements par un bourgeois de Paris, ennemi mortel de Jeanne Darc, qui se réjouit vivement, plus tard, quand elle fut brûlée comme hérétique à Rouen, et qui a conté ces faits à sa manière, en en faisant une grande victoire des Parisiens. Voici un échantillon du récit de ce bourgeois de malheur :
La vigile de la Nativité Notre-Dame en septembre vinrent assaillir aux murs de Paris les Armagnacs et le cuidaient prendre d’assaut, mais peu y conquestèrent sinon douleur, honte et meschef ; car plusieurs d’entre eux furent navrés pour toute leur vie qui, par avant l’assaut, étaient tous sains ; mais fol ne croit jamais ce qu’il prend ; pour eux, le dis-je, qu’étaient pleins de si grand mal et de si mauvaise croyance que pour le dit d’une créature qui était en forme de femme avec eux, que on nommait la Pucelle, qui c’était ? Dieu le sait ! Le jour de la Sainte Nativité Notre-Dame firent conjuration, tous d’un commun accord, de celuy jour assaillir Paris.
Ce récit du bourgeois parisien, qui serait comique à force de haine, 153si le tragique des circonstances n’excluait le rire, représente ainsi la scène de la blessure de Jeanne Darc, au moment où, son étendard à la main, elle est sur le dos d’âne du fossé :
Vois ! dit un archer des murs de Paris, Paillarde, ribaude ! Et tire de son arc droit à elle, et lui perce la jambe d’outre en outre, et elle de s’enfuir !
Comme ce joli mot de la fin est d’accord avec le récit de Perceval de Cagny que nous avons suivi, en racontant les instances de Jeanne auprès de ses capitaines pour les amener à coucher sur leurs positions, et avec l’épisode de Gaucourt, mettant Jeanne à cheval et la ramenant de force à la Chapelle ! Au reste, le bourgeois de Paris n’est pas à une invention près. Voilà un autre coin du tableau que l’on jurerait conforme à la vérité, tant il est vivant, si Perceval de Cagny n’avait eu soin de remarquer dans sa chronique que l’armée royale n’eût pas un seul homme tué dans cette journée du 8 septembre : il n’y eut que des blessés.
Et maudissaient moult leur Pucelle qui leur avait promis que, sans nulle faute, ils gagneraient à celuy assaut la ville de Paris par force et qu’elle y coucherait cette nuit et eux tous et qu’ils seraient tous enrichis des biens de la cité et que tous ceux qui mettraient défense seraient mis à l’épée ou ars en leurs maisons ; mais Dieu qui mua la grande entreprise d’Holophernes par une femme nommée Judith, ordonna, par sa pitié, autrement qu’ils ne pensaient. Car lendemain y vinrent quérir, par sauf conduit leurs morts et le héraut qui vint avec eux fut sermenté du capitaine de Paris combien il y avait eu de navrés de leurs gens, lequel jura qu’ils étaient bien quinze cents dont bien cinq cents ou plus étaient morts ou navrés à mort !
On serait tenté, la Chronique de Perceval à la main, de répondre au bourgeois de Paris :
Les gens que vous tuez se portent assez bien !
Voici, en effet, les termes mêmes de Perceval, témoin de cette vaillantise :
Et y en eût moult à pied et à cheval qui furent férus et portés à terre, de coups de pierre de canons, mais par la grâce de Dieu et l’heur de la Pucelle, oncques homme n’en mourrut ni en fût blessé qu’il ne pût revenir à son ayse en son logis, sans autre aide.
La plupart des historiens, même parmi ceux qui ont eu l’intention d’apprécier avec justice le patriotisme et le génie de Jeanne Darc, ont donné à la relation du bourgeois de Paris une créance que ce dernier ne mérite à aucun titre pour ce qui touche aux détails du combat du 8 septembre. Le bourgeois de Paris s’était bien tenu caché le 8 et le 9 septembre, dans son logis. Il ne s’en vante pas, naturellement ! Mais la chose est d’autant plus probable que des témoins autorisés affirment que la plus affreuse panique régna dans Paris depuis 154la prise du boulevard Saint-Honoré par les Français, le 8 septembre à midi, jusqu’au 9 septembre à dix heures du matin, quand il y eut certitude que l’armée royale avait levé le siège. Les témoins de cette panique ont laissé le témoignage de leurs impressions dans les registres du Parlement et, après la panique à laquelle la résolution de Charles VII portée à Jeanne Darc par le comte de Clermont et le duc de Bar avait seule mis fin, le bourgeois de Paris inventa ou accueillit de toutes pièces la relation que les ennemis de Jeanne Darc trouvaient conforme à leurs haines.
N’oublions pas que si Jeanne Darc fût brûlée à Rouen vingt mois plus tard, ce fut de l’avis unanime de l’Université de Paris et de ses clercs : or, il est très probable que le prétendu bourgeois de Paris était tout simplement un des ecclésiastiques de cette Université. Aussi ne faut-il citer la relation du bourgeois de Paris que comme exemple de la défiance que méritent les gens inspirés par la haine ; il n’y a rien d’exact dans les différentes assertions du bourgeois relatives à la fuite de Jeanne et aux pertes des Français ; ce sont des racontars où l’outrage se donne libre carrière, sans chercher même à être vraisemblable.
Lorsque la relation de Perceval de Cagny était inédite, on pouvait encore ajouter foi au bourgeois de Paris et écrire comme faisait Le Brun de Charmettes, qui fut le plus estimé des historiens de Jeanne Darc jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle :
À travers beaucoup d’exagérations et d’impostures, on voit percer dans le récit du bourgeois de Paris quelques vérités précieuses à recueillir. Il n’est pas en effet sans vraisemblance que, pour enhardir les troupes, les chefs de l’armée française eussent fait répandre que la Pucelle garantissait le succès de l’entreprise. On conçoit alors qu’une soldatesque irritée, changeant son idolâtrie en haine avec cette facilité qui est le partage du peuple de tous les siècles et de tous les pays, couvrit alors d’injures l’héroïne devant laquelle elle se prosternait la veille, et lui reprochât avec fureur une prophétie dont elle n’était pas coupable6.
Voilà en quelles erreurs extravagantes les billevesées du bourgeois de Paris ont pu entraîner un historien admirant sincèrement Jeanne Darc. Il est vrai que Le Brun ignorait la chronique de Perceval qui dément avec une précision implacable les impostures du bourgeois. Henri Martin, qui dût refaire les chapitres de son histoire de France concernant Jeanne Darc, lorsque la découverte de la chronique de Perceval jeta une lumière nouvelle sur les incidents obscurs du siège de Paris, n’a pas saisi non plus la perfection des opérations militaires menées par Jeanne Darc sous les murs de Paris.
Henri Martin voit un échec au bout de la journée du 8 septembre, tant a eu de créance la pernicieuse relation du bourgeois de Paris : or, il n’y a pas l’ombre d’échec dans cette journée.
Henri Martin croit que les maréchaux de Rais et de Gaucourt 155trahirent ce jour-là la confiance de Jeanne Darc. Nous ne le pensons pas : le tort de ces maréchaux fut de ne pas obtempérer aux solides raisons de Jeanne pour coucher sur les positions conquises ; mais ce n’est pas là, à proprement parler, de la trahison. C’est l’égoïsme et l’amour de leurs aises que deux soudards mettent au-dessus du salut de la patrie.
Henri Martin n’avait pas besoin, pour expliquer ce qu’il regarde à tort comme un échec, de formuler cette appréciation :
Jeanne, par une généreuse confiance et comme gage de réconciliation, avait appelé près d’elle ce Gaucourt qui lui avait toujours fait obstacle, et qui dernièrement encore était allé négocier avec le duc de Bourgogne. À la première bataille était aussi le sire de Rais, que le roi avait fait maréchal à Reims : c’était l’enfer associé au ciel7.
Il n’y a pas de doute que Jeanne ait possède d’éminentes vertus, notamment une abnégation d’elle-même et un dévouement à la France qui en faisait un ange au milieu des capitaines d’alors, dont l’âme pleine d’orgueil, d’ambition, d’égoïsme, semblait animer autant de démons. Cependant, dans la journée du 8 septembre, il n’y eut de la part des maréchaux ni imprévoyance ni mauvais vouloir. Au contraire, chacun paya de sa personne, et vaillamment, tant qu’il fit jour.
Pour se faire une idée de cette journée du 8 septembre 1429, il faut se figurer une reconnaissance poussée avec tant de succès contre une place, qu’elle gagne la place elle-même. Le fait est rare : il faut des suppositions pour le faire bien comprendre.
Imaginons que le lendemain de l’Alma8, l’armée française ait poussé droit à Sébastopol, et que la reconnaissance de l’enceinte ait permis au général de pénétrer dans la place. Imaginons que le 23 septembre 1870, l’escarmouche de Châtillon ait amené l’armée allemande dans Paris, aux basques des fuyards de l’armée française. On aurait eu dans les deux cas supposés un résultat hors de proportion avec les prévisions les plus optimistes que le vainqueur aurait pu formuler le matin du combat.
C’est ce qui s’était produit le 8 septembre 1429, et avec son coup d’œil de grand capitaine, Jeanne avait aperçu tout le profit à tirer de cette dépression du moral des soldats bourguignons qui lui livrait Paris. L’erreur des maréchaux fut d’évacuer le champ de bataille : encore cette erreur était-elle réparée le 9 septembre au matin, quand arriva le contre-ordre royal prescrivant de lever le siège.
Même après l’exécution de cet ordre, même après la retraite de Saint-Denis, Jeanne Darc persista dans la résolution d’enlever Paris. Ignorant que le roi Charles VII avait promis par un traité secret de ne pas attaquer sa capitale, pensant que le roi laisserait prendre Paris par la rive gauche, où l’enceinte était plus faible, Jeanne résolut d’utiliser les ponts de Saint-Denis pour enlever l’enceinte de Paris près de la porte de Bucy. Peine inutile La Trémouille arracha secrètement à Charles VII, le matin du 9 septembre, l’ordre de rompre les ponts 156de bateaux de Saint-Denis. C’était la certitude que Jeanne aurait les mains liées dans l’exécution de ses nouveaux plans contre la capitale.
IV.2 Les ponts sont détruits dans la nuit du 9 au 10 septembre : impossibilité matérielle de toute reprise offensive
Perceval exprime en ces termes l’exécution de cet ordre qui eut lieu dans la nuit du 9 au 10 septembre :
Le samedi, dixième jour de septembre, partie de ceux qui avaient été devant Paris, cuidèrent bien matin aller passer la rivière de Seine, audit pont mais ils ne le purent, pour ce que le roy qui avait su l’intention de la Pucelle, du duc d’Alençon et des autres de bon vouloir, toute la nuit fit dépecer ledit pont. Et ainsi furent demourés de passer. Ce jour, le Roy tint son conseil auquel plusieurs opinions furent dites, et demeura audit lieu jusques au mardy, treizième jour de septembre, toujours tendant afin de retourner sur la rivière de Loire, au grand déplaisir de la Pucelle.
Telle est la conclusion des opérations militaires entreprises par Jeanne Darc contre Paris. Il n’est pas de campagne plus propre à consacrer la renommée d’un général, et à le mettre au premier rang, que ces quinze jours passés par Jeanne Darc devant Paris. Sagesse profonde dans la conception du plan d’attaque par les deux rives et audace indomptable dans la réalisation de cette conception ! Coup d’œil merveilleux à saisir l’immense résultat à tirer de la reconnaissance du 8 septembre ! Fermeté bien rare ! blessée et lasse, Jeanne Darc préfère coucher à la belle étoile, plutôt que de perdre deux heures avant d’avoir emporté son objectif décisif, Paris ! Rien ne manque à la gloire de Jeanne Darc, sinon le succès, sinon d’avoir pris Paris.
Mais ce succès, ce ne sont pas les Parisiens qui le lui ont disputé. C’est une diplomatie occulte ; c’est le ministre La Trémouille qui l’a ravi à Jeanne. Pour nous Français, qui avons le culte des vertus héroïques, sans avoir besoin du succès et de la victoire, Jeanne est aussi digne d’admiration que si elle avait triomphé. Jeanne mérite même plus d’admiration que si elle avait triomphé !
IV.3 Jeanne obéit et dépose ses armes à Saint-Denis : soumission au roi, sans renoncer à sa mission
Après que les ponts de Saint-Denis eurent été rompus, la campagne contre Paris brisée, Jeanne Darc se rendit avec tristesse à l’abbaye de Saint-Denis ; elle déposa ses armes en offrande au pied de l’image de la Sainte-Vierge et de l’image de Saint-Denis, patron du royaume de France.
C’était pour la fille vaillante qui avait poussé la grandeur d’âme à ses plus hautes limites dans les efforts persévérants qu’elle avait consacrés à reprendre Paris, l’abdication de sa mission, la soumission du serviteur qui s’est heurté à la volonté du maître auquel il a été envoyé.
Tel était le sens de cette triste cérémonie qui ne signifiait cependant pas la renonciation de Jeanne à sauver le royaume. C’était une renonciation à l’espérance actuelle de prendre Paris ce n’était pas une renonciation à toute espérance. C’était aussi l’accomplissement de la coutume familière aux hommes d’armes d’alors de suspendre aux parois d’un sanctuaire l’armure sous laquelle ils avaient reçu une grave blessure, comme un hommage à Dieu et une offrande aux saints qui avaient préservé la vie du blessé.
157En réalité, la blessure reçue par Jeanne à la porte Saint-Honoré n’était rien pour elle ; mais par l’ordre royal, Jeanne avait été blessée au cœur. C’est à ce titre surtout que cette curieuse campagne présente un intérêt de premier ordre, car la conclusion de cette campagne, ouverte réellement le 5 août à Provins, quand l’armée anglaise barra le pont de Bray à l’armée de Charles VII en pleine retraite sur Gien, se retrouve encore à Provins le 15 septembre. Seulement, ce jour-là, aucune force anglaise ne barrait le pont de Bray, et la honteuse retraite sur la Loire ne rencontrait pas d’obstacles.
V. De l’échec de Paris à celui de la seconde partie de la mission : une responsabilité exclusivement politique
V.1 L’impossible accomplissement de la mission sans le concours royal
Les quarante jours de campagne qui séparent le double passage de l’armée de Charles VII à Provins devaient contenir la restauration du roi dans sa capitale et l’expulsion totale des Anglais de l’Isle de France. Ces quarante jours offerts au roi Charles VII par les secrets desseins de la Providence, qui choisissait pour propre instrument de ce don le duc de Bedford, le chef des Anglais, devaient au contraire consacrer le triomphe définitif de La Trémouille sur Jeanne Darc dans l’esprit de Charles VII, la victoire du ministre égoïste et rapace sur le général dont les brillants succès passés portaient ombrage aux inutiles et vains favoris du prince et dont les futurs succès devaient être jalousement évités.
Sans le concours du roi, Jeanne Darc pouvait-elle accomplir sa mission ? Il semble que non. D’ailleurs, quelle était cette mission ? Était-elle seulement de délivrer Orléans et de faire sacrer le dauphin à Reims ? Cette thèse a été défendue par maint historien. Elle a été fort à la mode jusqu’au jour où Michelet et Henri Martin ont ajouté l’autorité de leurs écrits aux solides arguments mis en lumière par Quicherat pour la combattre.
V.2 Confirmation de la thèse de Quicherat : la mission de Jeanne ne s’arrêtait pas à Reims
Aujourd’hui la thèse de Quicherat sur la mission de Jeanne Darc est presque unanimement admise. Historiens, prédicateurs, poètes affirment qu’après le sacre de Reims, elle avait accompli une partie essentielle de sa mission, mais seulement une partie de sa mission.
Si l’on demande pourquoi Jeanne Darc n’a pas réalisé la seconde partie de sa mission, que les autorités les plus éclairées étendent à la prise de Paris, à la délivrance du duc d’Orléans, enfin à l’expulsion du dernier Anglais du royaume de France, la réponse est que cette mission réclamait, pour être accomplie, le concours de la volonté royale. Ce concours fit défaut, absolument défaut, à l’accomplissement de la dernière partie de la mission de l’Héroïne.
L’histoire de la campagne devant Paris est des plus instructives au point de vue de cette défaillance manifeste du concours de Charles VII à la réalisation imminente du premier point de cette mission. La plus légère déférence de Charles VII pour Jeanne Darc, et Paris est pris. Bien plus Charles VII n’avait qu’à laisser faire : Paris était encore pris.
Ce qui rend plus douloureux ce défaut de concours de Charles VII à la mission admise par les docteurs de Poitiers, confirmée par la 158délivrance d’Orléans, manifestée hautement par le sacre de Reims et par les grands succès qui avaient rendu le sacre possible, c’est précisément cette intervention providentielle des Anglais au pont de Bray, le 5 août 1429, venant empêcher Charles VII de revenir à sa douce oisiveté des châteaux de la Loire. Il semble que Dieu ait voulu aider Charles VII à vaincre son apathie et l’ait pris par la main pour lui offrir cette capitale que Jeanne avait mission de lui restituer ! Hélas ! Charles VII revenait à Provins le 15 septembre, heureux de fuir l’activité des expéditions et des guerres, ravi d’avoir laissé Paris aux Bourguignons, admirant Jeanne Darc comme mérite d’être admiré un héros plein de vaillance et de désintéressement, mais aimant mieux les conseils de La Trémouille, qu’il tenait pourtant à sa juste valeur d’ambitieux et de flatteur.
Paris ne fut pas pris par Jeanne ; le duc d’Orléans ne fut pas arraché par Jeanne des mains des Anglais. Cent ans après la mort de Jeanne Darc, le drapeau anglais flottait encore à Calais, cette ville qui était si française moins d’un siècle avant que l’Héroïne proclamât sa mission ! Si les faits donnèrent un démenti évident aux promesses qu’elle avait faites, ce n’est pas à elle qu’il faut s’en prendre.
V.3 L’avertissement de Jean Gerson sur la nécessité du concours royal : une lecture prophétique de l’échec
Avant que la délivrance d’Orléans eût confirmé la sentence des docteurs de Poitiers sur la mission de Jeanne Darc, Gerson, consulté, avait formulé cet avertissement prophétique :
Que le parti qui a juste cause prenne garde de rendre inutile, par incrédulité ou par ingratitude,le secours divin qui s’est manifesté si miraculeusement9.
L’avertissement de Gerson s’est vérifié à partir du sacre de Reims. Jusque-là, Charles VII a préféré les avis patriotiques de Jeanne Darc aux suggestions intéressées de La Trémouille. Charles VII s’est beaucoup fait prier pour se rendre à Reims ; mais enfin il a consenti à tenter l’expédition. Cette résolution paraît avoir été le dernier effort du roi pour vaincre son apathie et sa mollesse. Quinze jours après le sacre, le voilà en pleine retraite sur Gien, avide de retrouver ses tranquilles distractions des châteaux du Berry et de la Touraine. La Trémouille, son mauvais génie, n’a pas eu beaucoup à faire pour persuader au roi cette politique qui permet au favori de gouverner le royaume, sans avoir à compter avec Jeanne Darc, ce rival dont le désintéressement et la probité sont la vivante condamnation des procédés habituels au favori. Vainement les circonstances amèneront le roi et son armée sous les murs de Paris, l’incrédulité, ou plutôt l’ingratitude de Charles VII vis-à-vis du capitaine qui l’a conduit à Reims empêchera le roi de donner son concours à la mission de Jeanne Darc. Charles VII aime mieux signer honteusement un traité secret avec le duc de Bourgogne que d’entrer en triomphe à Paris !
Mais que l’on ne parle plus d’échec, de dispositions mal concertées, d’attaque téméraire de la part de la Pucelle, à propos des opérations militaires qu’elle a ordonnées sous les murs de Paris. Ces échecs, ces dispositions mal concertées, cette témérité, n’ont existé que 159dans les relations écrites par les ennemis de Jeanne Darc ; par ceux qui, comme Cauchon et les Universitaires parisiens, firent tout pour déshonorer sa mémoire, après avoir brûlé son corps ; par ceux qui, comme La Trémouille et Regnault de Chartres, ont laisse ternir sa gloire comme celle d’un rival détesté, et qui ont vu supplicier Jeanne sans élever la voix en sa faveur, tant ses vertus civiques paraissaient haïssables à des favoris qui bâtissaient leur fortune sur les embarras de la politique royale !
V.4 Le coût de l’ingratitude de Charles VII : la reconquête de Paris retardée de plusieurs années, et son châtiment terrestre (une fin misérable)
Huit ans plus tard, Charles VII entrait à Paris. Trente ans plus tard, Charles VII mourait après avoir chassé les Anglais de presque toutes leurs conquêtes de la guerre de Cent ans. C’était la réalisation des promesses de Jeanne Darc. Il est permis aux admirateurs de son héroïsme et de ses vertus de lui attribuer encore ce nouveau titre à la reconnaissance des Français.
Quand Jeanne Darc, faite prisonnière à Compiègne, fut jugée comme sorcière et condamnée à être brûlée vive à Rouen, l’ingrat monarque n’avait rien fait pour la sauver.
Les historiens qui cherchent à réunir les divers actes d’une vie de roi par une chaîne analogue au lien qui rattache l’effet à la cause peuvent se demander si Charles VII, après son ingratitude envers Jeanne, méritait de tels succès. Évidemment non, mais si les dernières années de son règne furent heureuses pour la France, les plus cruels chagrins remplirent la vie privée du roi. Nous ne connaissons pas de criminel qui ait eu une fin plus effrayante, de mort plus atroce : il est mort de faim, craignant d’être empoisonné par son fils, dont le nom seul, Louis XI, en dit si long. On peut donc considérer cette fin comme le châtiment terrestre infligé au roi qui, par mollesse et apathie, plutôt que par méchanceté, après avoir entravé la mission de Jeanne Darc, avait vu d’un œil indifférent les péripéties de son procès, sa condamnation et son supplice.
VI. Conclusions
VI.1 Jeanne réhabilitée dans l’assaut de Paris : validation de son plan (stratégie, tactique et commandement)
Nous concluons. Les événements militaires des 8 et 9 septembre sous Paris sont la confirmation éclatante du génie militaire de Jeanne Darc. Elle n’a pas, comme on l’a dit, subi un échec : sa retraite du 9 septembre et l’abandon du siège doivent être attribués à la volonté royale. Jeanne devait obéir au roi.
VI.2 Son génie militaire établi : une conclusion confirmée par le témoignage du duc d’Alençon
Si Paris n’a pas été pris, les talents militaires de l’Héroïne sont hors de cause, et on est amené sans hésitation à partager l’appréciation du duc d’Alençon, un des capitaines les plus éprouvés du quinzième siècle, qui assistait au siège de Paris :
En toutes choses hors du fait de guerre, Jeanne Darc était simple et comme une jeune fille, mais au fait de la guerre, elle était fort habile, soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer l’artillerie. Et tous s’étonnaient de lui voir déployer dans la guerre l’habileté et la prévoyance d’un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans. Mais on l’admirait surtout dans l’emploi de l’artillerie, où elle avait une habileté consommée10.
Le plus caractéristique dans cette prévoyance de Jeanne Darc, 160c’est le détail des ponts de bateaux organisés à Saint-Denis dès le début des opérations. Lorsque fut retrouvée la chronique de Perceval par Quicherat, maint lecteur cria à l’invraisemblable et à l’apocryphe. Aujourd’hui le doute est levé, les Archives nationales contiennent jusqu’à la quittance du travail relatif à ces fameux ponts.
À Pierre Bessonneau, écuyer, maistre de l’artillerie du roy, et à Jorrand Arnauld, maistre des œuvres d’icelui, seigneur du bailliage de Senlis, la somme de deux cent trente-cinq livres, qui, ès mois d’août et septembre 1429, leur a été payée et baillée par ledit trésorier c’est assavoir audit Bessonneau cent quatre-vingt cinq livres, et audit maistre des œuvres, cinquante livres pour la dépense que faire leur avait convenu pour faire les ponts, que lors ledit seigneur fit faire sur la rivière de Seine, emprès Saint-Denis11.
Nos archives contiennent certainement encore maint document inédit sur cette période extraordinaire de notre histoire nationale. C’est un devoir de les mettre en lumière. La vérité en devient plus éclatante. Plus éclatants aussi les témoignages de la mission de Jeanne Darc et les sentiments de reconnaissance que nous inspire l’admirable figure de cette jeune fille, plus vaillante que nos plus vaillants soldats, montrant plus qu’aucun capitaine qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Jeanne Darc a fait de grandes choses : elle n’a pas eu de Bossuet pour faire son oraison funèbre.
Notes
- [1]
L’assaut sur le fort Saint-Loup (4 mai 1429), sur celui des Augustins (5 mai) et sur celui des Tourelles (7 mai) lors de la libération d’Orléans.
- [2]
Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, 5 vol. (1841-1849).
- [3]
Construite sur l’enceinte Philippe Auguste au début du XIIIe siècle, et détruite à la fin du XVIIe siècle, la porte de Buci se trouvait dans l’actuel quartier de l’Odéon (6e arrondissement de Paris, au nord du jardin du Luxembourg).
- [4]
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, livre IV, chapitre V.
- [5]
C’est à dire : par son bâton.
- [6]
Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, 1817, p. 422.
- [7]
Henri Martin, Jeanne Darc, 1857, p. 139.
- [8]
Bataille de l’Alma (20 septembre 1854) : victoire de la France (alliée aux Britanniques) sur les Russes, au début de la guerre de Crimée (1853-1856).
- [9]
Henri Wallon, Jeanne d’Arc, 1860, t. I, livre III, chap. I. — Quicherat, Procès, t. III, p. 305-306 :
Tantummodo caveat pars habens justam causam, ne per incredulitatem et ingratitudinem vel alias injustitias, faciat irritum divinum tam patenter et mirabiliter auxilium inchoatum, prout in Moise et filiis Isræl, post collata divinitus tot promissa, legimus contigisse.
- [10]
Général Dragomirof, Les étapes de Jeanne d’Arc, 1898. — Quicherat, Procès, t. III, p. 100 (déposition du duc d’Alençon) :
Dicit etiam quod ipsa Johanna in omnibus factis suis, extra factum guerræ, erat simplex et juvenis ; sed in facto guerræ erat multum experta, tam in portu lanceæ quam in congregando exercitu et ordinandis bellis, et in præparatione de l’artillerie ; et de hoc mirabantur omnes quod ita caute et provide agebat in facto guerræ, ac si fuisset unus capitaneas qui facta guerræ per XX aut XXX annos exercuisset, et maxime in præparatione de l’artillerie, quia multum bene in hoc se habebat.
- [11]
Chronique de Perceval de Cagny. — Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, livre IV, chap. IV (t. II, p. 120, note 1).
Présentation
Pendant plusieurs siècles, l’historiographie a imputé à Jeanne d’Arc l’échec de l’assaut de Paris en septembre 1429, nourrissant des interprétations contradictoires tant sur le terme de sa mission que sur la valeur de ses talents militaires. Le capitaine Paul Marin, fort d’une double compétence — une excellente connaissance des sources, enrichie des découvertes documentaires les plus récentes, et l’expérience d’un ancien commandant de régiment d’artillerie — démontre ici que le plan de Jeanne était au contraire remarquablement conçu et sur le point d’aboutir. Si Paris ne fut pas pris, la responsabilité en incombe au seul pouvoir royal : cédant aux intrigues de cour menées par La Trémouille, Charles VII annula l’opération au dernier moment.
Le rôle de Jeanne dans l’assaut de Paris est ainsi réhabilité et son génie militaire définitivement établi.
Publié dans la Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg du 25 janvier 1889, cet article marque, pour le capitaine Marin, le point de départ d’une entreprise beaucoup plus vaste : les quatre volumes de sa Jeanne d’Arc, tacticien et stratégiste, publiés entre 1889 et 1890, où il étudie en profondeur la seconde partie de l’épopée guerrière de Jeanne d’Arc, de l’échec devant Paris à sa capture à Compiègne — période beaucoup moins connue car trop souvent négligée par les historiens.