Abbé Mourot  : Pour la canonisation de Jeanne d’Arc (1888)

Texte intégral

Pourquoi la France catholique demande à l’Église romaine
la canonisation de
Jeanne d’Arc

par l’abbé

Victor Mourot

(1888)

Éditions Ars&litteræ © 2022

Imprimatur : Saint-Dié, le 4 décembre 1888, Eugène Grandclaude, vicaire capitulaire.

4Déclaration

S’en rapportant sur tous points au décret du pape Urbain VIII, l’auteur de cet opuscule déclare qu’en décernant à Jeanne d’Arc le titre de sainte, de martyre, qu’en proclamant la divinité de sa mission, qu’en lui attribuant des miracles et des prophéties, il n’entend donner à ses paroles qu’une portée toute humaine, sans vouloir prévenir en rien les jugements de la sainte Église romaine du Saint-Siège apostolique, auxquels il soumet humblement ses écrits.

5Avant-propos

Depuis plus de quatre siècles, les historiens, les orateurs et les poètes ont célébré les gloires de Jeanne d’Arc. Mais, éblouis par les dons éclatants du courage patriotique qui resplendissent dans l’Héroïne, ils n’avaient guère mis en lumière le côté non moins grandiose des vertus surnaturelles de la Sainte.

C’est ce qui explique pourquoi l’on rencontre, même chez des catholiques, l’oubli du culte religieux pour la Libératrice de la France. Beaucoup s’étonnent aussi de voir l’Église s’occuper avec tant de sollicitude pour sa fille aînée, de la cause de béatification de la Pucelle1.

Cependant, plus on étudie son histoire miraculeuse, plus on doit vivre dans l’espérance d’une prochaine sentence du Pontife suprême, proclamant l’Envoyée de Dieu digne des honneurs réservés aux saints placés sur les autels. Il suffirait pour s’en convaincre de lire le récent 6travail2 dans lequel j’apporte à l’angélique enfant l’hommage d’une tendre et pieuse vénération, en pénétrant, comme me l’écrivait Mgr Mermillod, dans l’intime de son âme, dans ce sanctuaire dont les trésors sont révélés, par la contemplation de ses vertus théologales et cardinales.

Mais, ainsi qu’on l’affirme de toutes parts, cet ouvrage, dont la lecture produit les meilleurs fruits d’édification, paraît d’un prix trop élevé pour la propagande populaire. On m’a donc prié d’en faire un abrégé succinct et moins coûteux, avec la conviction profonde que, sous cette nouvelle forme, Dieu s’en servirait encore pour sa plus grande gloire et celle de Jeanne d’Arc.

Partageant cette espérance j’ai cru devoir accéder au désir qui m’était manifesté. Aujourd’hui, je suis donc heureux d’offrir à tous les catholiques cette modeste brochure, qui met en relief les admirables vertus et la mission surnaturelle de la Vierge de Domrémy.

Daignent Jésus et Marie, dont la Pucelle avait fait broder les noms sur son étendard, bénir ces pages, afin qu’elles contribuent efficacement à faire aimer et vénérer davantage celle en qui se résume le mieux ce qui peut nous raffermir et nous relever : la sainteté et le patriotisme, la confiance en Dieu et l’amour de la France !

7[Introduction]

Quand Bonaparte cherchait la gloire aux Pyramides, avant d’enchaîner la Révolution, il vint, en juillet 1788, occuper, avec l’armée française, l’un des accidents de terrain qui avoisinent la vallée du Nil. C’était au lever de l’aurore, et, à cette heure matinale, la perspective de cette admirable plaine de l’Égypte est aussi variée que saisissante. Au milieu, c’est le grand fleuve qui sillonne, d’une large bande d’argent, le tapis de verdure des plantations et des forêts de palmiers ; à l’est, la masse des maisons du Caire, dominées par la citadelle et par les crêtes blanches du mont Mokattam ; au nord, l’immense champ de bataille, où s’élancent déjà les dix-mille cavaliers de Mourad-Bey ; à l’ouest, le désert de Libye, où chaque grain de sable scintille comme un diamant ; au midi, les pyramides de Gizeh, ces géants de quarante siècles, dont les cimes altières, noyées dans des rayons d’or, sous l’immensité d’un 8firmament sans nuages, dominent tout le paysage de leur écrasante majesté.

À la vue d’un tel spectacle, peut-être unique au monde, qui résumait les splendeurs du ciel, les richesses de la nature, la poésie des souvenirs, la grandeur des monuments et la solennité du désert, nos vieux grenadiers furent saisis d’admiration ; emportés tous par un mouvement de reconnaissance et de foi, instinctif autant que sublime, ils présentèrent les armes à cette nature féconde sur laquelle se levait radieusement l’astre du jour ; et pendant qu’en France on expulsait Dieu, les vainqueurs des Mamelouks saluèrent le Créateur Tout-Puissant de semblables merveilles.

Or, si la contemplation des splendeurs matérielles est capable de produire un pareil enthousiasme, quels sentiments ne devra pas exciter, en nous, la contemplation des beautés morales que nous allons voir resplendir dans l’âme de Jeanne d’Arc !

En présence d’une héroïne qui est une des plus suaves visions de l’histoire, de cette figure unique dans les annales des peuples, absolument sans tache, admirablement belle, sainte, glorieuse et touchante ; à la vue de cette enfant qui naquit, un jour, d’un regard de Dieu sur une chaumière de nos vallées lorraines ; devant ce front suave de la vierge s’épanouissant, dans un nimbe d’or, sous l’auréole de la gloire et de la sainteté ; à une époque où le naturalisme et la libre-pensée n’ont d’estime que pour tout ce qui se compte ou ce qui se pèse, ne devons-nous pas, nous les soldats dévoués de la grande armée catholique, nous agenouiller aussi aux pieds de notre Dieu, de ce Dieu que les méchants haïssent et que leur haine atteste, pour répéter, avec l’accent de la reconnaissance et de l’adoration : 9Oui, la mission de Jeanne est bien l’œuvre divine ; oui la Pucelle toujours loyale, sublime et Sainte sera canonisée ! Le temps approche où nous pourrons lui rendre un culte public, et cette glorification de Jeanne d’Arc sera la préface de notre relèvement national !

10Chapitre I.
Degré éminent de la sainteté de Jeanne d’Arc

La sainteté, d’après saint Bonaventure, est la réunion de toutes les vertus dans une âme. Mais les vertus sont les sœurs d’une même famille, les rayons d’un même soleil, les anneaux d’une même chaîne, en sorte que celui qui a réussi à introduire véritablement dans son cœur et dans sa vie une vertu principale, y est assuré d’y voir entrer toutes les autres par voie de conséquence. Quand l’Église se décide à placer la couronne des saints sur la tête de quelqu’un de ses enfants, elle requiert, dans ses délibérations sages, longues, savantes, certaines conditions dont elle ne se départ jamais.

La première, c’est que le futur élu, le candidat aux honneurs d’un culte public, ait pratiqué, à un degré éminent, héroïque, comme disent les canonistes, les vertus théologales : la Foi, l’Espérance, la Charité ; et les vertus cardinales : la Justice, la Tempérance, la Prudence, la Force.

Or, nous allons établir que, dans la vie de familles, à Domrémy, au milieu des agitations de la vie guerrière, dans les angoisses de la captivité, comme sur 11le bûcher de Rouen, Jeanne d’Arc a pratiqué les vertus chrétiennes au degré requis par l’Église pour la canonisation des saints.

1.
Les vertus théologales

§1.
Vertu de Foi

Ce que fait l’aigle pour ses petits quand il les prend sur ses ailes pour leur faire contempler le soleil, la foi le fait pour l’âme du chrétien ; elle le prend sur ses ailes de lumière et d’amour, elle le fait monter au-dessus du visible pour le plonger dans le divin. C’est la vision béatifique commencée, s’écrie le Docteur Angélique : Visio inchoata.

Dès l’enfance, la Pucelle manifesta les plus heureuses dispositions. Elle aspirait avec bonheur l’air pur et vivifiant de la vérité. Son âme se développait sous l’influence des enseignements maternels et du curé de sa paroisse, comme le gazon de la pelouse sous la rosée du ciel. Quand un jour, devant ses juges, la pauvre captive fut interrogée sur sa croyance, à cette demande son cœur se gonfla : Tout ce que je crois, dit-elle avec émotion, je le tiens de ma pauvre mère ! Ces derniers mots se noyèrent dans les larmes.

Le curé de Domrémy, qui a déposé lui-même dans le procès [de réhabilitation] de Jeanne d’Arc, racontait avec simplicité qu’elle n’avait pas sa pareille au village. Tout le monde l’aimait à cause de sa piété. Loin de cette âme candide les illusions où succombent quelquefois les natures faibles ou maladives ! On ne trouve pas ombre d’une superstition dans ses pratiques religieuses. L’enquête ordonnée par les juges de Rouen n’a jamais rien 12produit qui fasse de Jeanne une adepte de vaines et ridicules observances. Quand elle fut atteinte, au siège à d’Orléans, d’un trait d’arbalète qui la perça de part en part entre la gorge et l’épaule, quelques hommes d’armes, qui avouaient connaître un peu de magie, lui offrirent de la guérir du secret en charmant sa plaie. Elle refusa : J’aimerais mieux mourir, dit-elle, que de rien faire contre la volonté de Dieu. Si l’on sait à mon mal quelque remède permis, je veux bien qu’on en use pour panser ma blessure !

Dans une autre circonstance, la Pucelle déclara nettement que, malgré son désir de sortir de prison, elle ne voudrait jamais le faire par l’intermédiaire de l’esprit mauvais.

C’est donc en vain qu’on l’accusera de sorcellerie et d’hérésie, qu’on cherchera des coïncidences entre les Fées du Bois Chesnu et ses apparitions ; elle saura triompher de ses détracteurs, et pousser, en mourant, ce cri qui prouve la sincérité de sa foi : Mes voix étaient de Dieu, et mes voix ne m’ont pas trompée ! Dire, avec les libres-penseurs, qu’elle a coloré des ardeurs de sa foi les sublimes desseins de son patriotisme, c’est la calomnier et faire injure au bon sens.

La Pucelle se lève quand Dieu l’appelle ; elle marche où il la conduit. Le principe suprême et le régulateur de sa vie est de répondre, à tout prix, à l’inspiration intérieure ; en un mot, d’accomplir, dans ses dernières limites, la très sainte volonté de Dieu. Quelle lutte et quelle douleur pour quitter sa famille, ses amies, ses champs, sa chaumière, son silence et sa douce paix ! Mais aussi quelle foi et quelle victoire ! Elle hésitait, la pauvre petite bergère ! Mais saint Michel lui dit : 13Dieu le veut ! Elle n’hésite plus. Dès lors, c’est la foi qui la caractérise : une foi inébranlable, invincible, étonnante. Jeanne d’Arc a été un acte de foi sur les destinées de la France.

C’est par la foi que Jeanne d’Arc persuade et convainc ceux qui résistent à sa mission : Il faut que j’aille au Roi, dit-elle à Robert de Baudricourt, il faut que j’y sois avant la mi-carême ; et, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux, j’irai !

C’est par la foi qu’à Chinon elle écarte les groupes, va droit à Charles VII qui se dissimule en vain, et, s’agenouillant, dit avec émotion : C’est vous qui êtes le Rot, noble prince, et non pas un autre.

C’est par la foi qu’elle signifie aux Anglais de s’en aller : Je suis envoyée ici de par le Roi du ciel, pour vous bouter hors de France !

C’est par la foi qu’elle emporte Orléans et annonce qu’elle ira faire sacrer le Roi à Reims3.

Or, toute proportion gardée, on peut appliquer à l’humble enfant de Domrémy la parole dite par l’Ange à la Vierge de Nazareth : Vous êtes bienheureuse d’avoir cru !

À Poitiers comme à Vaucouleurs, son orthodoxie éclate aux yeux de tous. Les plus incrédules ne résistent point à l’accent de sa parole. Les gens d’Église surtout rendent hommage à sa foi ; et, après trois mois d’enquête, les docteurs de l’Université déclarent qu’ils n’ont vu, su, ni connu, en cette Pucelle, rien qui ne fût conforme à une vraie chrétienne. Les ennemis de l’héroïne se sont bien gardés d’invoquer ce témoignage 14si favorable, et ils ont cherché à faire, de cette Sainte, une martyre de la libre-pensée. Mais il suffit de recourir aux dépositions du procès de réhabilitation pour faire bonne justice de la prétendue révolte de Jeanne contre l’autorité de l’Église.

À Rouen, la foi de la Pucelle apparaît d’autant plus admirable qu’elle fut soumise à la plus dure épreuve. Qu’y a-t-il, en effet, de plus capable d’étouffer la foi dans une âme que la vue de ces juges ecclésiastiques, trahissant leur conscience, par peur ou par ambition, vendus aux ennemis de la France, accusant d’hérésie une âme certaine de son orthodoxie, et cherchant à mettre en contradiction la parole catholique de Dieu avec les révélations particulières qu’il fait à ses serviteurs ?

Ah ! que j’aime à contempler cette jeune fille seules en face de la force qui la menace et d’une justice hypocrite qui lui tend des pièges, trouvant dans son innocence, dans le sentiment de sa mission et du devoir accompli, un courage indomptable ! Il ne semble pas qu’il soit possible à la douce et simple colombe d’échapper à ces vautours sans pitié : elle y échappe cependant par les révélations célestes accordées aux âmes pures qui voient les clartés de Dieu. Par l’enthousiaste élan de sa foi, elle va briser d’un coup d’aile, dans ses réponses inspirées et sublimes, le réseau dans lequel on l’enserre.

Cette bergère ignorante donne de la grande société à surnaturelle, de l’Église catholique, une notion que les plus illustres docteurs ne récuseraient pas, et qui est bien l’expression lumineuse de la vérité.

Je suis bonne chrétienne, s’écrie-t-elle ; l’Église et Notre-Seigneur c’est tout un ! Menez-moi au Pape 15et je lui répondrai ! Je tiens et je crois que nous devons obéir à Notre Saint-Père le Pape qui est à Rome !

C’est donc avec une sublime inspiration que, plus de quatre siècles avant le Concile du Vatican, Jeanne d’Arc proclame l’infaillibilité pontificale, à la face de misérables, émules de Judas, qui veulent faire endosser à l’Église la responsabilité de leur crime, après avoir eu l’infamie de souiller leur robe ecclésiastique dans une trahison doublée d’un sacrilège.

Non, ce n’est pas l’Église qui a condamné et brûlé Jeanne d’Arc ! Les pharisiens qui ont fait de son échafaud un piédestal à leur ambition, les juges qui l’ont vouée au feu ! ah ! ils ne sont pas l’Église !

L’Église, elle avait un représentant unique au milieu de ces foules passionnées, applaudissant au meurtre d’une victime innocente. L’Église, c’est le bon prêtre qui la suit en pleurant ! L’Église, c’est le pieux moine qui lui présente la croix rédemptrice, qui la place sur ses lèvres mourantes ! L’Église, c’est le doux et courageux ministre de la miséricorde qui la console et qui l’absout ! Non, mille fois non, l’Église n’a pas trahi la cause de cette sainte et généreuse enfant !

Si, pendant les longues heures de la souffrance et de l’agonie de Jeanne d’Arc, il y eut un silence de l’Église et de la patrie, ce silence eut sa raison d’être dans les profondeurs divines de cette immolation. Est-ce que sur le Calvaire le Rédempteur des mondes n’a pas eu son abandonnement ? Est-ce qu’il n’a pas jeté à tous les horizons ce cri étrange : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé ? Le silence se fit dans l’éternité, et le bourreau seul répondit par sa lance qui brisait la poitrine du Saint des saints.

Les puissances ténébreuses furent vaincues par la 16Résurrection du Maître ; cette résurrection viendra aussi pour Jeanne d’Arc4.

Elle en avait appelé au Chef de l’Église ; le pape Calixte III lui a répondu, et, après quatre enquêtes simultanément ouvertes à Orléans, à Domrémy, à Paris et à Rouen, une sentence définitive cassa le premier jugement et proclama que l’évêque Cauchon, le vicaire de l’inquisition, les prêtres, les docteurs composant le tribunal de Rouen en 1431, avaient complètement erré.

La Pucelle avait donc eu raison d’en appeler, de ses juges iniques, à l’autorité du Pape ; elle avait eu raison d’affirmer que, soumise à la décision du Souverain Pontife pour ses paroles et ses actions, elle avait le droit de ne s’en rapporter qu’à Dieu de ses révélations. En un mot, Jeanne avait été la fille dévouée de l’Église, et celle-ci la reconnaissait pour son enfant.

§2.
Vertu d’Espérance

L’espérance est la tige de l’arbre mystique dont la foi est la racine ; c’est l’ancre de l’âme au milieu des tempêtes. Cette vertu fut chez notre héroïne la principale source de ce merveilleux courage qui la fit triompher de tous les obstacles et accomplir jusqu’au bout sa divine mission. Elle n’attendait rien de ses propres forces, mais tout de Dieu, et ce qui la consola davantage dans ses dures épreuves, ce fut l’espoir du Paradis.

Quand l’Archange et les saintes lui crient chaque jour avec plus d’instance : Va, fille au grand cœur, Dieu te sera en aide ! elle croit à l’aide de Dieu et 17triomphe de tous ses effrois. Elle ne s’étonne pas d’être rebutée par sa famille, par le sire de Vaucouleurs ; elle sent bien qu’elle tente l’impossible suivant les hommes, mais elle ne se décourage jamais : Je sais bien que batailler n’est pas mon ouvrage ; mais il faut que je fasse ce qui m’est commandé, car mon Seigneur le veut !

Tout stupéfait de cette réponse, le chevalier Jean de Metz lui demanda : Et qui donc est votre Seigneur ?

Jeanne répondit : C’est Dieu, le Roi du ciel ! Et quand, après trois semaines d’épreuves, Robert de Baudricourt lui laisse la liberté de partir, elle s’élance de la vitesse de son cheval et disparaît, sentant son espérance s’épanouir avec le danger.

Il lui fallait en effet une grande confiance au cœur, à cette jeune fille de dix-sept ans, pour s’aventurer avec une si faible escorte, dans un pays désert ou infesté de soldats de tous les partis ! Plusieurs de ceux qui l’accompagnaient regrettaient bien d’être partis avec elle et parlaient de l’abandonner : En nom Dieu5, ne fuyez pas ; il ne vous sera fait aucun mal ! Je ne crains rien ; j’ai pour moi le bon Dieu qui m’ouvrira un passage pour rejoindre mon Seigneur le Dauphin !

À la tête de ses gens, elle marchait tout le jour, et souvent même la nuit, avec une admirable sérénité. Peu à peu sa confiance les gagna et ils montrèrent autant d’ardeur qu’elle à supporter les fatigues de ce voyage de onze jours, à travers cent-cinquante lieues de périls continuels.

À Chinon, les hésitations des examinateurs durent cesser devant l’espérance invincible de la jeune fille et 18son ardeur d’aller au combat. C’était une confiance chrétienne qui n’a rien de commun avec le fanatisme aveugle. Elle compte sur Dieu ; mais elle compte aussi sur les ressources que présentent les conjonctures humaines ; elle ne repousse en aucune façon ni l’habileté des capitaines, ni la bravoure des soldats, ni les secours et les alliances qui lui sont une force de plus ; elle dit au contraire : Travaillez ! et Dieu agira !

Croyant l’embarrasser, un moine dominicain lui fit cette objection : Si Dieu veut sauver le royaume, sa volonté suffit ; il n’a pas besoin de guerriers.

La réponse de Jeanne fut un éclair de génie : Eh bien ! s’écria-t-elle, les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire ! Elle savait, la pieuse enfant, que ce serait injurier Dieu que de présumer qu’il fera toute l’œuvre sans demander notre concours !

Forte de la confiance qui lui venait d’en haut, Jeanne donne l’ordre d’arriver à Orléans par la route la plus courte, celle de la Beauce. Mais les généraux lui font un effrayant tableau de la puissance des Anglais sur ce point ; elle se contente de répondre : Il n’est rien d’impossible à Dieu !

Arrivée devant Orléans, la Pucelle remarque qu’il n’y a ni pont, sur lequel on puisse passer le fleuve, ni passage facile pour les bateaux. L’armée se décourage. Mais les âmes inspirées savent trouver l’espérance là où elle n’est pas : Attendez, s’écrie Jeanne, et, avec l’aide de mon Dieu tout ira bien ! Et voilà que presqu’aussitôt les eaux s’accroissent, le vent change et les bateaux arrivent d’Orléans, sans désastre aucun, malgré le double feu des batteries de Tourelles et de Saint-Loup.

Espérer encore, espérer toujours : ce mot résume tout le génie militaire et chrétien de la Pucelle. Dieu 19m’a envoyée ici, disait-elle aux Orléanais, ayez en lui ferme confiance, il vous délivrera infailliblement !

Et au milieu de cette sanglante affaire de la bastille des Augustins, blessée, presque seule dans les fossés, elle s’écrie : En nom Dieu n’ayez doute ; en avant ! en avant ! tout est vôtre !

Après la délivrance d’Orléans, la prise de Jargeau, les batailles de Patay, Meung, Beaugency, elle ne cesse de répéter au tremblant Charles VII : Marchez donc sans inquiétude ; les bourgeois de Reims viendront à votre rencontre et ils feront leur soumission avant que vous ne soyez aux portes de la ville.

Cette indomptable espérance n’abandonne point la Pucelle, même après que l’infâme égoïsme d’une cité française eut ramené le pont-levis devant elle et regardé, du haut de ses remparts, la guerrière tombant aux mains de l’ennemi. Derrière les barreaux de son premier cachot, elle ne vivait encore que d’espérance pour sa patrie, et le seul ennui qui lui mit la mort dans le cœur était de ne pouvoir plus rien faire pour Compiègne, qui l’avait trahie, et pour la France qui paraissait l’abandonner.

Il me semble inutile de réfuter ici l’accusation du désespoir de Jeanne, lorsqu’elle se précipita du haut de la tour de Beaurevoir où on l’avait enfermée. Ce fut un des misérables griefs des juges odieux de Rouen et je ne comprends pas qu’il ait pu trouver des échos jusqu’au milieu de nous. Car la malheureuse captive affirme, sur la foi du serment, que ce n’était point par désespérance ou lassitude de la vie qu’elle avait agi, mais pour recouvrer sa liberté afin de secourir les siens et défendre sa pudeur contre les complots nocturnes de ses geôliers.

20Nous voici au dénouement du drame sanglant. Immobile sur le bûcher même et comme ne connaissant pas la douleur, Jeanne porte ses yeux vers le ciel, dans l’impuissance d’y tendre ses mains captives. Puis regardant autour d’elle, elle aperçoit, parmi les assistants, Pierre Maurice, l’un de ceux qui l’avaient exhortée, et lui dit : Ah ! maître Pierre, où serai-je ce soir ? Celui-ci reprit : N’avez-vous pas bonne espérance au Seigneur ? À quoi Jeanne répondit : Oh ! oui, Dieu aidant, je serai en Paradis !

Quelques instants encore et la victime ne sera plus dans cette poussière, débris sanglant du bûcher et du supplice ; elle sera tout entière dans son âme, inviolable à la haine et toute resplendissante des gloires du martyre. Sainte patrie de l’esprit qui ne meurt pas, régions de l’éternelle vie où toute vertu a sa couronne, Jeanne vous voit, elle vous contemple, elle vous salue ! Et vous qui en êtes le Souverain et qui, de votre sang, nous en avez conquis l’espérance, ô Dieu du Calvaire ! à cette heure solennelle, Jeanne se confie à vous : elle vous remet son esprit comme vous-même, sur la croix, vous remettiez le vôtre aux mains de votre Père. De ces flammes qui voilent la victime, de ce brasier où l’œil ne distingue plus une forme humaine, une voix suprême se fait entendre : que nomme-t-elle, qu’invoque-t-elle ? Celui qui donne les missions divines, qui les soutient par des miracles et qui les achève par des martyres ; celui qui avait envoyé Jeanne pour combattre et souffrir et qui la rappelle pour la couronner ; elle nomme et elle invoque Jésus-Christ6 !

C’est bien là l’espérance chrétienne, l’invincible confiance 21en Dieu qui triomphe des bouleversements sociaux : Impavidum ferient ruinæ, comme elle triomphe en face de la mort.

§3.
Vertu de Charité

Si la foi est la racine de l’arbre divin, si l’espérance en est la tige, la charité en est la fleur et le fruit. Sa puissance est celle du feu : Ignis charitas. Rien ne lui résiste et tout l’alimente. Quand une étincelle de ce feu céleste tombe sur une âme, immédiatement il l’embrase et la divinise : Deus charitas est.

La charité a deux objets matériels, l’un principal et premier qui est Dieu ; l’autre secondaire, qui est le prochain, aimé dans le premier et pour le premier.

En lisant la délicieuse histoire de Jeanne d’Arc, on y voit briller les caractères, les sentiments, le langage, les œuvres, les beautés et les ardeurs du plus pur amour de Dieu, comme aussi du dévouement le plus généreux, de la compassion la plus douce envers le prochain.

§3.1.
Amour de Jeanne pour son Dieu. Sa tendre dévotion pour la sainte Vierge, les Anges et les Saints.

D’abord Jeanne a aimé Dieu, comme les saints l’ont aimé, c’est-à-dire avec tendresse. Le Seigneur était pour elle un vaste océan où son cœur, tout brûlant d’amour, trouvait un bain d’ineffable rafraîchissement. Sur les genoux de sa mère, la Pucelle avait appris de bonne heure à prononcer avec amour et à baiser avec piété l’image du Dieu crucifié. Elle fut toujours fidèle à cette pieuse pratique aussi bien qu’à la récitation du Pater et de l’Ave Maria.

Le besoin de prier sans cesse, à toute heure, en tout 22lieu, apparaît comme le trait le plus caractéristique de la vie de Jeanne d’Arc.

La chaumière de ses parents touchant à l’église, elle profitait du voisinage pour y aller, tous les matins, faire ses prières. Puis, bénie de Dieu, elle s’en allait au travail qu’elle s’efforçait de sanctifier par ces pieuses aspirations qui portent, dans le langage ascétique, le doux nom d’oraisons jaculatoires ; c’est-à-dire prières qui partent, du cœur humain, comme des traits enflammés dirigés vers le cœur de Dieu.

Au temps de Jeanne d’Arc, chaque jour, après les travaux et avant les veillées en famille, on disait les Complies dans toutes les églises. C’était comme le repos de l’âme aux pieds de Dieu avant le repos du corps concédé à la nature. Jeanne était assidue à ce sacrifice du soir ; elle y arrivait une des premières, et ses oraisons duraient encore longtemps après que ses compagnes avaient disparu.

Parfois, dans le cours de la journée, Jeanne revenait à l’église où était son trésor ; elle était heureuse de passer dans le lieu saint jusqu’aux moindres instants dont elle pouvait disposer, après avoir accompli ponctuellement ses autres devoirs. Et là, prosternée humblement devant les autels, mains jointes, elle goûtait ces joies ineffables réservées aux âmes assez pures pour s’élever jusqu’aux délices de l’amour divin. Alors que le regard mobile et insouciant d’un enfant se promène sur tout, sans rien pénétrer, Jeanne fixe le sien sur les saintes images, et le cœur, chez elle, passe par le regard pour exhaler la prière la plus expressive. Tel était le ravissement où la plongeaient ces sublimes effusions, qu’il n’était pas rare de voir son visage à la fois radieux et baigné de larmes.

23Lorsque, d’ordinaire, l’enfant ne va pas au delà de ce qu’on appelle communément la gentillesse, efforts souvent infructueux pour acquérir de petits mérites intermittents, Jeanne faisait plus que tenter l’essai du bien, elle en établissait l’habitude en elle. Malgré son extrême innocence de cœur, l’angélique jeune fille voulait sans cesse purifier sa conscience. Dès ses plus tendres années, elle se confessait fréquemment, d’abord au moins tous les mois, puis en carême tous les quinze jours, à Neufchâteau tous les huit jours ; et plus tard, quand elle fut jetée dans le tumulte des camps, c’était deux fois par semaine. Quand elle se confessait, c’était toujours en pleurant.

Les jeunes gens étourdis, qu’elle n’aimait pas du reste à fréquenter, se moquaient quelquefois de sa piété ; cela lui faisait confusion, mais le respect humain ne la retenait pas. Ses petites amies, même celles qu’elle aimait le plus, lui disaient qu’elle était trop dévote, mais elle n’en tenait aucun compte ; elle savait que la piété l’emporte sur toute grandeur et toute puissance, et qu’elle est utile à tout. En effet, c’est la piété qui donnera à Jeanne l’ascendant qui domine et règne sur les cœurs. Non seulement elle marchera, comme un modèle, à la tête de ses compagnes de Domrémy qui l’admirent, mais ses prières et le parfum de sa charité pénétreront les nuées du ciel pour obtenir le salut de la France, et lui mériter, à elle, pauvre bergère, la gloire incomparable de marcher à la tête des armées et de les conduire à la victoire.

Il existe, en effet, des cœurs que Dieu a prévenus de ses bénédictions, et dont il veut faire comme les émules de son Cœur généreux. Il leur donne d’entendre de bonne heure sa voix, comme une note harmonieuse 24détachée des concerts éternels, afin de les consoler d’avance des amertumes d’une vocation extraordinaire.

La Pucelle fut une de ces créatures privilégiées. Qui pourrait nous redire ses sentiments au jour de sa première communion ? le mystère attendrissant, la divine magnificence de l’entrée triomphante de Jésus dans cette âme virginale ? le courage et l’énergie surhumaine dont il l’arma dans ce jour pour les heures d’épreuve, surtout pour l’heure du martyre ? La première communiante de Domrémy emporta de l’autel avec son trésor quelque chose de la force d’âme, de la résignation, de l’oubli des injures, du pardon des ennemis, en un mot, de ces vertus héroïques qui ont fleuri sur le Calvaire7.

Depuis lors, ce fut toujours avec un nouveau bonheur qu’elle nourrit, au banquet des élus, son âme affamée de Dieu et de son saint amour. Pendant la guerre, elle communia tous les jours.

Dunois a rendu à la jeune compagne de ses exploits ce témoignage si touchant dans la bouche du vieux soldat : Elle était presque continuellement en prières, entendait la messe chaque matin, se confessait souvent et recevait fréquemment la sainte Eucharistie.

Son page Louis de Contes a déposé ceci : J’ai vu Jeanne à la messe ; et, à l’élévation du Corps du Sauveur, elle répandait des larmes très abondantes.

Quand elle passait devant la maison du Seigneur, si elle ne pouvait y entrer, elle se signait dévotement, et ses yeux, voilés de larmes, se tournaient avec amour vers le saint lieu.

25Ainsi, cette vaillante guerrière avait le don sacré des larmes pieuses, cette source des pleurs que tous les Saints ont répandus aux pieds de Jésus-Christ !

Jésus-Christ ! Ah ! n’est-ce pas lui qui a créé Jeanne pour la France ? Aussi l’a-t-elle aimé de toutes ses forces. Il l’a soutenue vierge et général d’armée. Elle avait faim et soif de Lui ; elle allait Le chercher à l’autel. Elle vivait de Lui, guerroyait en son nom, et par Lui sauvait la France. Le divin Maître voulut graver en Jeanne quelque chose de sa beauté divine et poser sur son front, une année durant, sa couronné d’épines. Elle mourut, comme Lui, dans les angoisses d’une cruelle mort ; et, quand le noir tourbillon du bûcher enveloppa la martyre, on entendit un grand cri : Jésus ! Jésus ! Jésus ! Était-ce le cri de l’amour de son âme ? Était-ce la vue du Sauveur lui tendant les bras du haut des cieux, et l’appelant sur son Cœur ? Peut-être ces deux choses à la fois !

De cette dévotion si tendre pour Jésus-Christ découlait, comme le ruisseau de sa source, comme la conséquence de son principe, la dévotion pour Marie. C’était la pensée de Jeanne que, plus on aime le Sauveur, plus on doit aimer Celle qui nous l’a donné, Celle dont la gloire est la sienne propre puisqu’elle tire de lui toutes ses grandeurs.

Dès ses premières années, cette dévotion avait fait les délices de son cœur. Chaque samedi, on voyait la pieuse enfant se rendre à Notre-Dame de Bermont pour y vénérer une image de la Vierge Mère. C’était comme l’hommage de la semaine offert au jour que l’Église a plus spécialement consacré à la Reine du ciel. Le dimanche et les autres jours, elle allait se prosterner aux pieds de Notre-Dame de Domrémy. 26C’est pour elle que, pendant le mois de mai, elle tressait des guirlandes et des bouquets, alors que ses amies folâtraient autour de l’Arbre des Fées. Souvent, à laide de ses modestes épargnes, elle achetait quelques petits cierges qu’elle faisait brûler sur l’autel : emblème touchant de la foi qui veille et de l’amour qui doit brûler pour Dieu !

Sa prière favorite était l’Ave Maria. C’était un besoin naïf de cette âme candide, en tous lieux et à toute heure, de saluer ainsi la Mère de Dieu. Le soir surtout, au milieu du silence profond qui se faisait dans la nature, sous l’immensité d’un ciel étoilé, quand le tintement de la petite cloche de son village se faisait entendre, elle s’arrêtait dans sa marche, s’agenouillait même dans les champs pour dire pieusement son Angelus. La voix maternelle de la cloche avait pour elle tant de charme que, si Perrin, le sonneur du village, oubliait le rappel de la prière, elle lui en faisait reproche et lui promettait quelques petits cadeaux pour qu’il fût moins négligent à l’avenir.

Ce que Jeanne faisait à Domrémy, elle le fit à Neufchâteau et à Vaucouleurs. Un enfant de chœur de la chapelle royale du château de cette dernière ville8, Jean le Fumeux, a raconté qu’il avait vu plus d’une fois la Pucelle s’agenouiller devant l’image de 27Marie9, le visage humblement prosterné ou levé vers le ciel.

Voici maintenant la pieuse bergère obligée de vivre avec des hommes de guerre, dans un temps où le relâchement de la discipline et la grossièreté des mœurs rendaient cette épreuve particulièrement redoutable pour une jeune fille élevée sous l’aile de la tendresse maternelle. Jeanne ne s’en émeut pas ; elle se place sous la protection de Marie et, arborant son étendard où sont gravés ces mots : Jesus-Maria, elle semble à tous une chaste et suave apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses des camps.

Par son ordre, le matin et le soir, les prêtres s’assemblent autour de sa bannière et Jeanne entonne avec eux des cantiques en l’honneur de la Reine des Vierges. Chaque fois qu’elle veut commencer une action sérieuse on la voit aux pieds de sa divine Mère. Après chaque victoire, elle n’oublie jamais de rendre grâces à Dieu et de se prosterner devant les chapelles de Marie. Toujours et partout, elle recherche, pour elle aussi bien que pour les autres, la protection de Marie. Ne nous étonnons point, après cela, que la sainte Vierge ait accordé à sa prière la résurrection d’un petit enfant de Lagny. Ne soyons pas surpris non plus de voir Jésus-Christ récompenser Jeanne de son amour pour sa mère, en lui envoyant, pour l’assister à la dernière heure, deux religieux dominicains, les apôtres du Rosaire et de l’Ave Maria !

N’est-ce pas encore au moment précis où la Pucelle récite la prière recommandée à tout l’univers, par le Pontife de Rome, qu’elle reçoit le divin message du 28glorieux prince de la milice céleste ? C’était dans la splendeur d’un beau jour d’été, vers l’heure de midi. Tout à coup, du côté de l’église, à droite, une voix se fait entendre et saint Michel lui apparaît dans un océan de clarté. Quel rapprochement, quelle distance franchie et quelle rencontre ! Le plus glorieux des archanges près d’une petite fille des champs ! Toutefois, si l’un était descendu, l’autre n’était-elle pas montée ? La dévotion au grand Archange avait toujours été très populaire sur les marches de la Champagne et du Barrois, et Jeanne, après la sainte Vierge, avait donné à saint Michel une part privilégiée dans son culte et-sa vénération.

D’ailleurs, l’Église elle-même n’avait-elle pas autorisé la pieuse enfant, pendant les messes qu’elle entendait avec une si sainte avidité, à s’unir au prêtre chantant la Préface pour dire au Très Haut : Ordonnez, Ô mon Dieu, que ma faible voix soit associée à celle des Anges et des Archanges : cum Angelis et Archangelis, et nostras voces admitti jubeas !

Après le Sursum corda ! son cœur était en haut ; ses prières devaient être exaucées. Aussi, loin de la dédaigner, les anges et les saintes du Paradis lui donnent le nom de sœur ; de son côté elle les appelle couramment ses frères ; elle les salue, à leur départ, et pleure en baisant avec amour le sol que leurs pieds ont foulé9b.

On ne peut trop admirer ici la sage disposition de la Providence qui donne à une jeune fille comme guides dans le chemin de la vertu, comme soutien et consolation dans les heures du sacrifice, un prince de la cour céleste avec deux illustres saintes, sainte Catherine et sainte Marguerite qui, pures comme des anges, avaient aussi connu la souffrance et dont la couronne virginale est empourprée par le martyre.

29Leurs statues étaient vénérées dans l’église de Domrémy. Et c’est devant elles, comme plus tard devant les images de saint Denis, de saint Martin, de saint Nicolas et des saints du pays de Toul, que la jeune fille récitait de si ferventes prières pour le salut de sa chère France.

La dévotion à la sainte Vierge, aux anges et aux bienheureux du ciel fut le secret de cette confiance invincible que la Pucelle sut inspirer à tous, et celui du charme irrésistible de sa parole à laquelle on trouvait tant de douceur. Jeanne transmettait aux hommes les ordres qu’elle avait reçus d’en haut, et, du jour où elle s’entretint avec les esprits célestes, sa voix demeura harmonisée à la leur10.

§3.2.
Amour de Jeanne pour le prochain.

Bien que, selon l’expression de l’Apôtre, la conversation habituelle de Jeanne d’Arc fût avec le ciel, elle n’oublia point ses frères de la terre.

À l’heure bénie du baptême, il semble que le disciple chéri du Maître, le doux et chaste saint Jean, lui ait apporté du Paradis, à un degré plus qu’ordinaire, le don de charité.

Les premières personnes sur lesquelles s’épancha d’abord son amour furent les divers membres de 30sa famille. Mais, semblable au poussin timide qui s’abrite sous les ailes maternelles, la pieuse bergerette recherchait surtout la compagnie de celle qui lui avait donné le jour. Douce comme les agneaux, obéissant à sa voix enfantine, Jeanne aimait à se jeter souvent dans les bras de sa mère et à lui dire, en la caressant de ses petites mains : Que je vous aime ! On me dira peut-être qu’au moment des apparitions et de son départ pour la guerre, Jeanne lui cacha soigneusement ses projets. Je le sais ; les juges de Rouen firent même un crime à l’enfant d’avoir été si réservée. Si la Pucelle garda le secret de sa mission, c’est parce qu’elle redoutait que ses parents, affligés de ses aveux, ne fissent résistance aux ordres de Dieu. Plus tard, quand Jeanne leur demanda pardon d’être partie sans leur permission, non seulement ils pardonnèrent, mais ils bénirent leur fille pour son courage et son dévouement.

Admettons encore qu’on puisse entourer, comme elle, d’une amitié vraie et sans mélange d’égoïsme jaloux, les petites amies, telles que Meuzette et Hauviette avec lesquelles elle avait grandi. Mais la douce commisération pour les étrangers qui souffrent, la compassion à cet âge dont on a dit qu’il est sans pitié, voilà qui est plus rare et caractérise particulièrement cette enfant.

Je la vois donc, s’apitoyant sur la misère des vieux mendiants qui passent, leur prodiguer les soins, et, s’ils n’ont pas de gîte pour la nuit, leur céder sa couchette, tandis que près de l’âtre, sur la terre nue, elle essaie de s’endormir en souriant. Alors je fais plus qu’admirer, je salue avec émotion la première apparition de nos Petites sœurs des pauvres11.

31Chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion, Jeanne faisait l’aumône de tout ce qu’elle possédait. Durant le voyage de Vaucouleurs à Chinon, elle emprunta même au sire de Novelompont pour donner plus abondamment.

Avant son départ pour Orléans, la Pucelle, ayant entendu parler de l’état de détresse où se trouvait la veuve du connétable Bertrand Du Guesclin, lui fit parvenir un petit anneau d’or.

En quittant Tours, elle avait laissé dans cette ville une jeune fille avec laquelle elle avait eu le temps de se lier, dans le cours de ses visites chez Heuves Polnoir, peintre tourangeau chargé de l’exécution de son étendard. Entraînée par les événements, elle parut avoir oublié sa petite amie. Quelques mois après, parvenue au faite de la fortune et de la gloire, elle se rappela cette liaison si douce et sitôt rompue. Héliote allait se marier. Sur ces entrefaites, au mois de janvier 1430, le conseil de la ville de Tours reçut de Jeanne une lettre faisant mention que on baille à Heuves Polnoir, peintre, la somme de cent écus pour vestir sa fille12. On aime à retrouver dans la vie héroïque de Jeanne d’Arc ces attentions délicates qui viennent du cœur ! Un historien peu suspect a dit de la Pucelle :

Elle fut bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même13.

Elle était sœur de Charité ! Réalisant par avance ces merveilleuses créations de l’Église, dans nos temps modernes, elle panse les blessés et même ses ennemis. Elle tient leur tête défaillante appuyée sur son sein ; elle songe d’abord à leur âme pour la préparer au 32passage d’outre-tombe, puis elle étanche leur soif, essuie la sueur et le sang qui les baigne et mêle ses pleurs aux sanglots de leur agonie.

Toutefois, quelque touchante que fût la charité de la Pucelle envers les pauvres et les moribonds, elle était plus admirable encore vis-à-vis des malheureux pécheurs.

Apôtre, elle veut mettre Dieu dans les cœurs. Elle discipline les gens de guerre ; elle conduit les plus bouillants et les plus incorrigibles au pied du crucifix ; par de douces remontrances, elle les ramène aux devoirs religieux ; les désordres cessent, l’ivresse est réprimée, le meurtre et le pillage disparaissent, la discipline se rétablit. C’était merveille, disent les chroniques, de voir ces vieux brigands armagnacs devenir bons chrétiens et recommencer une nouvelle vie. Le Dieu des combats descend en ces âmes purifiées. Ces hommes durs, ces courtisans efféminés, ces fronts jadis abattus, maintenant électrisés aux paroles d’une jeune fille, adorent la sainte Hostie. N’est-ce pas l’image de la France qui se relève de sa défaillance aux rayons du soleil Eucharistique, au contact de Jésus-Christ !

Les héros bataillent avec cœur : Jeanne bataille avec son cœur. Sur les champs de combat, quand elle rencontre des soldats blessés, elle frissonne et s’écrie, en versant d’abondantes larmes : Jamais, jamais je n’ait vu couler le sang des Français sans que les cheveux me dressassent sur la tête !

L’histoire rapporte qu’à l’exception du sien, qui coula deux fois, ce fut sans verser une goutte de sang qu’elle eut le bonheur de reprendre tant de villes pour les rendre à son Roi. Jeanne sut vaincre sans tirer 33l’épée ; jamais elle ne trembla sous la grêle des traits ennemis, mais toujours on la vit pleurer de pitié sur les morts et se désoler de ce que tant d’hommes soient morts sans confession.

En toute circonstance, Jeanne cherchait l’occasion de faire du bien. Elle consentit plusieurs fois, même en guerre, à tenir les enfants pauvres sur les fonts de baptême. Partout où elle passait les bonnes gens venaient à elle, baisaient ses mains et ses vêtements parce qu’elle les protégeait de tout son pouvoir.

Messagère de la paix, elle cherche à réconcilier le duc de Bourgogne avec Charles VII. Elle engage Charles de Lorraine à reprendre sa bonne femme qu’il avait délaissée pour vivre avec une concubine. En campagne, elle tente presque toujours, avant le combat, d’éviter l’effusion du sang ; elle protège les prisonniers contre la brutalité du vainqueur. Hors des tristes nécessités de la guerre, le cœur de Jeanne, dilaté par la charité, ne voit que des frères à secourir et des âmes à sauver. On ne trouve pas dans les pages de sa vie un seul acte de ressentiment, une seule parole d’aigreur. Pas un murmure contre les moqueries de Baudricourt ou des Anglais. Pas une plainte contre les hésitations et le délaissement de son Roi ; pas une récrimination contre les manœuvres des courtisans ; pas une pensée de révolte contre la jalousie des chefs de guerre14.

Messie de la France, la Pucelle, à l’exemple du Christ, manifesta sa charité jusqu’à la mort : In finem dilexit ! C’est là surtout que sa bonté sublime nous apparaît dans son incomparable splendeur. En apercevant 34le bûcher, la victime innocente a pour Rouen les attendrissements et les pleurs de Notre-Seigneur sur Jérusalem : Rouen, Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort ! À la vue du feu, Jeanne pousse un cri ; mais ce n’est pas pour elle qu’elle tremble : Maître Martin, dit-elle à son confesseur, retirez-vous ! le feu ! le feu ! Mon père, descendez ! La martyre n’a plus, à cette heure, qu’un vague sentiment de faiblesse, parce qu’elle est mortelle. S’il lui reste encore un peu de force, c’est pour presser contre sa poitrine la croix qu’elle a demandée, afin de se raffermir dans les dernières luttes ; c’est pour jeter le regard d’un ange qui bénit, sur le juge insensé qui la condamne, c’est pour déclarer qu’elle pardonne à ceux qui lui ont fait du mal et leur demander à tous de prier pour elle.

Bonté de Jeanne d’Arc, encore une fois vous m’attendrissez, parce que vous êtes restée sans artifice et que votre sincérité ne s’est jamais démentie ! Ô Jeanne ! ils ont dit vrai, les compagnons de votre vie, quand ils ont porté sur vous ce témoignage si complet dans sa naïveté : Jeanne était toute bonté. Oui, depuis ces fraîches années où les oiseaux des champs, comme jadis avant le péché ceux du Paradis terrestre attirés vers l’homme innocent, voltigeaient sur votre épaule et gazouillaient sans crainte à votre approche, jusqu’aux jours de la grande pitié qui s’était fixée sur votre cœur, je salue en vous un des plus touchants reflets de Celui dont il est écrit : Dieu est amour ! et je répète avec admiration : Jeanne était toute bonté15 !

352.
Les vertu morales

Comme nous venons de établir, Jeanne d’Arc a pratiqué jusqu’à la perfection les trois vertus qu’on appelle théologales, parce qu’elles ont Dieu pour objet immédiat et principal.

Il nous reste à prouver maintenant l’héroïsme avec lequel notre petite sainte donna l’exemple des vertus morales, ainsi désignées parce qu’elles tendent directement à régler les actions libres, les mœurs de l’homme.

Il y a un grand nombre de vertus morales ; mais les plus importantes se nomment vertus cardinales, en ce sens qu’elles sont comme le pivot sur lequel reposent et tournent toutes les autres. Il y en a quatre : la Prudence, la Justice, la Tempérance et la force.

§1.
Vertu de Prudence

Dans toutes les phases de sa vie, l’incomparable Pucelle sut montrer à la fois tant de réserve et de loyale franchise, tant de candeur et de sagesse, qu’on peut à juste titre lui appliquer ces belles paroles de la liturgie dans l’office des Vierges : Voici une vierge sage, du nombre de celles qui ont la prudence. Hæc est virgo sapiens et una de numero prudentum.

Certains auteurs sceptiques ou railleurs, en parlant de Jeanne, ont souvent dit : C’était une hallucinée !

Une hallucinée, cette enfant saine de corps et d’esprit, si ferme en son bon sens ! Une folle, cette jeune fille qui, pour connaître et accomplir la sainte volonté de Dieu, sait éviter tous les défauts contraires à la 36prudence chrétienne : la précipitation, l’inconstance, l’inconsidération, la négligence, et manifeste, au contraire, la rectitude de son jugement par sa vigilance, sa circonspection et sa prévoyance !!! Ô l’admirable et divine folie !!!

Pour moi je suis ravi et je m’étonne qu’une pauvre bergère ait pu se préserver, à son âge, des illusions d’un mysticisme frivole, sur la question des apparitions, qui demandait cependant l’expérience des docteurs, une très grande fermeté de principes ou la lumière des saints.

Par des voix célestes Dieu lui commande d’aller en France, et son père refuse absolument de la laisser partir. C’est le problème de la vocation qu’il faut résoudre à cette heure. Mais Jeanne sait qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, et part à l’insu de ses parents. Elle a satisfait à son Père du ciel, elle veut aussi satisfaire à son père de la terre ; elle lui écrit donc et en obtient son pardon.

Au sortir de Vaucouleurs, Jeanne prend toutes les précautions nécessaires pour sauvegarder sa pudeur. Afin de mieux abriter sa personne contre les traits de l’ennemi et contre les brutalités de la licence, elle revêt à la fois les insignes de l’honneur avec la cuirasse des combats : elle prend l’habit de chevalier16.

Les examinateurs de Poitiers et l’illustre Gerson approuvèrent cette sage 37attitude, dont plus tard les juges de Rouen feront un à la Pucelle. Ils reconnurent même que, puisqu’elle devait faire œuvre d’homme et de guerrier, il était juste et licite qu’elle portât des habits conformes à sa condition.

Messagère de Dieu, le premier acte de sa mission sera l’affirmation des droits de Charles VII, en présence des chevaliers réunis à Chinon. Dépouillé de ses habits royaux, le prince affecte de se confondre au milieu de la foule ; mais Jeanne va droit à lui et lui dit : En nom Dieu, gentil prince, vous êtes le Roi et pas un autre ! Pour asseoir son jugement, Jeanne ne s’était donc pas laissé tromper par les apparences brillantes du dehors.

À Poitiers, devant les habiles docteurs de l’Université, ce fut la même prudence, la même candeur virginale, la même assurance intrépide. Jeanne répondait à tout sans embarras, sans détours, souvent avec éloquence, toujours avec la simplicité mêlée de sens, de finesse et de retenue qu’on admire dans le sire de Joinville.

Cette prudence des vieillards, trop souvent le fruit amer de beaucoup de déceptions, d’expériences coûteuses et de fautes parfois difficiles à réparer, était, chez Jeanne, comme une lumière éclairant ses pas et dissipant toute espèce de ténèbres. Cette vertu donnait à toute sa conduite une mesure ravissante, au point que chacune de ses actions était mûrement réfléchie, sensément jugée, puis courageusement exécutée.

Voici la Pucelle à la tête des armées. En cette tâche délicate, elle saura déployer tant de sage réserve, qu’elle ne blessera point la susceptibilité d’un roi jaloux de son autorité, et ne froissera jamais l’orgueil militaire 38et nobiliaire des princes du sang et des vieux guerriers, ses compagnons d’armes.

Tous admiraient qu’elle pût agir avec tant de sagesse et de prévoyance, comme l’eût fait un capitaine qui aurait guerroyé pendant vingt ou trente ans17. C’est que cette petite bergère, avant de conduire ses troupes et de diriger un combat, avait un grand soin de solliciter, par la prière, les lumières et le secours d’en haut : Vous avez été à votre conseil, disait Jeanne aux capitaines, et moi j’ai été au mien. Mais croyez que le conseil de mon bon Seigneur tiendra et s’accomplira, et que celui des hommes ira à néant.

Partout et toujours, d’Orléans à Reims et de Reims à Saint-Pierre-le-Moûtier, nous retrouvons le tact délicat et la discrète réserve qui l’avaient guidée dans ses premières opérations. Il semblerait même que, dans les loisirs forcés que lui firent alors l’indécision de Charles VII et les intrigues de ses conseillers, elle montrât un bon sens plus net, une raison plus ferme, une intelligence plus maîtresse d’elle-même, une personnalité plus énergique et moins disposée à s’abdiquer.

L’habileté avec laquelle Jeanne sut déjouer les intrigues d’une aventurière, Catherine de la Rochelle, prouve encore que la Pucelle, comme beaucoup de saints, était douée du discernement des esprits et n’entendait point se laisser tromper par qui que ce fût.

Jamais ses qualités naturelles ne parurent sous un plus grand jour, jamais son esprit ne fut plus lucide et plus prudent, jamais sa candide simplicité ne brilla d’un si vif éclat que dans cette lutte plus difficile encore à soutenir que la lutte armée, où, seule et sans 39appui contre des ennemis implacables, sans conseils pour éclairer son ignorance et guider son inexpérience contre des docteurs habiles et préparés, il lui fallut répondre aux questions les plus captieuses et les plus ardues, éviter les surprises, déjouer les pièges, sans céder à la lassitude que devait lui causer la multiplicité des interrogatoires, ni au découragement que pouvaient lui inspirer les horreurs de la prison et le peu de chance d’y échapper autrement que par la mort18.

Je ne connais pas de procès, excepté celui de Notre-Seigneur, où des questions plus perfides aient été renversées par des réponses aussi péremptoires, aussi pleines de bon sens et d’honneur, où l’âme de la victime éclate tout entière19.

Il existe, ce procès mémorable, et c’est là qu’il faut lire, dans ces actes d’un nouveau martyre, les étonnantes reparties de Jeanne d’Arc, déchirant, comme de la pointe d’un glaive, toutes les trames ténébreuses de juges vendus à l’Angleterre.

Il n’y avait pas de cœur d’homme pour tenir devant des réponses si justes et si réservées. Les Anglais mêmes laissaient parfois échapper leur admiration pour la jeune captive, et l’on entendit des juges dire de temps à autre : Jeanne, c’est bien répondu ! Debout, seule et enchaînée au milieu de juristes qui étaient après elle comme une meute acharnée, l’interrompant, changeant de sujet, parlant tous à la fois, elle conservait un imperturbable sang-froid, leur disant avec une incomparable suavité de ton, de parole 40et de regard : Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre !

On lui propose de se choisir un conseiller : Le mien est meilleur que celui que l’on me donnerait ; c’est Dieu lui-même !

Rien n’égalait sa présence d’esprit, sa mémoire, renvoyant aux réponses qu’elle avait faites, en indiquant le jour et la date, ne se trompant jamais. Chaque question qui frappe cette âme d’enfant en tire, comme d’un bronze divinement trempé, un son sublime20.

Aussi un homme qui est une des plus intéressantes et des plus pures figures du procès de Rouen, et qui, à la science du droit et de la théologie, réunissait, comme il le montra, non sans danger, un esprit indépendant et un noble caractère, Nicolas de Houppeville, fut si frappé du contraste entre la simplicité naïve de Jeanne et sa merveilleuse prudence, que, comme la plupart de ses collègues, il ne put l’expliquer que par une assistance spéciale de Dieu. Oui, c’est le Seigneur qui a fait toutes choses, et il a donné la sagesse à ceux qui vivent saintement : Omnia Deus fecit et pie agentibus dedit sapientiam. (Ecclésiastique, XLIII, 37.)

§2.
Vertu de Justice

Dans les articles précédents, surtout dans ceux relatifs à la piété et à la charité, nous avons suffisamment établi comment Jeanne d’Arc avait su remplir tous ses devoirs vis-à-vis de Dieu et des hommes. Afin d’éviter les redites, nous ne reviendrons plus sur ces diverses particularités de l’histoire de notre héroïne ; 41toutefois, pour compléter cette étude sur la vertu de justice et sur les devoirs envers la patrie, nous allons montrer ici combien la Pucelle a aimé la France.

§2.1.
Patriotisme de Jeanne d’Arc

Gardons-nous de croire que le culte de la patrie soit un culte profane et comme la religion de ceux qui n’ont point d’espérance ; gardons-nous de croire que le partage du chrétien soit la seule contemplation du ciel mêlée d’une molle indifférence pour les fortunes de son pays. La grâce ne détruit pas la nature, mais elle la confirme, l’achève et la couronne par des réalités supérieures aux siennes. Le patriotisme, c’est l’enthousiasme de l’autel et du foyer. C’est une vertu qui, sans doute, naît spontanément dans le cœur de l’homme, mais que les inspirations de la foi peuvent élever au-dessus de sa grandeur naturelle pour lui donner, par le dévouement et, au besoin, par le témoignage du sang, une consécration divine. Le patriotisme est donc une vertu chrétienne ; c’est encore une vertu publique, une forme sublime de la charité fraternelle. On doit la pratiquer en plein soleil, avec sincérité, avec abnégation.

Le patriotisme trouve son type idéal dans Jeanne d’Arc, comme la charité trouve son modèle achevé dans saint Vincent de Paul, la douceur chrétienne dans saint François de Sales, la pauvreté évangélique dans saint François d’Assise, le zèle des apôtres dans saint Dominique et, dans saint Thomas d’Aquin, la science des choses divines.

Jeanne d’Arc a éprouvé ce sentiment naturel au cœur de l’homme et qui le porte d’abord à s’attacher aux lieux où il a commencé de vivre. Elle a aimé la riante vallée de la Meuse, qu’elle a si souvent parcourue, 42le bois silencieux où lui arrivait le son de l’Angelus du soir, les collines qu’elle gravissait, chaque samedi, pour orner de fleurs la Madone ; elle a aimé la modeste chaumière où elle apprit de sa pieuse mère la prière et le travail, le petit jardin où ses frères du paradis lui ont parlé pour la première fois du salut de la France ; elle a aimé l’humble église, grave et solennelle dans sa simplicité séculaire, où la vue de l’Hostie consacrée faisait doucement couler ses larmes ; elle a aimé l’obscur hameau, ce Domrémy que ses exploits et ses vertus ont rendu l’illustre sanctuaire du patriotisme et où, bientôt sans doute, l’Église conduira toute la France en pèlerinage.

Mais l’amour du lieu natal n’est à l’amour de la patrie que ce que la fleur est au fruit de l’arbre ; pour devenir le sentiment patriotique, dans le sens que nous entendons lui donner ici, il doit subir un perfectionnement.

La patrie, c’est l’ensemble de tous les faits, de tous les monuments, de toutes les traditions, des habitudes, des croyances, des institutions qui composent son histoire et sa vie. C’est tout le passé des siècles, avec leurs gloires et leurs épreuves, avec leurs grands hommes et leurs chefs-d’œuvre immortels ; c’est le présent avec nos courageux efforts et les joie qui nous régissent ; c’est l’avenir avec nos sublimes aspirations et nos espérances invincibles ; c’est le drapeau national que, dans les dernières détresses des batailles, cent mains défaillantes se transmettent à travers le feu et la mort ; c’est tout un peuple faisant retentir d’un pas libre le sol libre d’un grand pays.

Telle est l’idée précise que Jeanne s’était formée de la patrie. Et voilà pourquoi l’amour de la France, selon 43la belle expression de Mgr Dupanloup, fut, avec l’amour de Dieu, la flamme de Jeanne d’Arc.

Filles, épouses, mères françaises, qui lisez ces lignes, vous souvient-il de l’invasion allemande en 1870 ? Vous souvient-il de la honte amère infligée par nos désastres et par la présence des vainqueurs ? des souffrances et du courage de nos soldats ? de vos angoisses pour des vies bien chères ? Vous souvient-il de ces heures de brûlante indignation et d’enthousiasme fébrile où vous maudissiez votre faiblesse et où, sentant battre dans votre poitrine un cœur de soldat, vous pleuriez de n’avoir que la main d’une femme ? Qui d’entre vous n’a offert à Dieu sa vie pour le salut de son peuple et de ses frères ? Qui eût hésité à la donner ? Souvenez-vous de cette année et vous lirez dans l’âme de Jeanne d’Arc21.

Qui redira les larmes versées alors par la généreuse enfant sur la grande pitié qui était au cœur du royaume de France ?

Partout des remparts démantelés, des villes perdues et reconquises, des villages en feu, des églises profanées, des maisons livrées au pillage, des troupeaux fuyant à travers la campagne ou dans la profondeur des bois. Il n’était question que de défaites, de hontes, de fureur, de sang et de larmes ! Au milieu de ce chaos épouvantable, de ce découragement général, avec ses ivresses et ses folies, le peuple éperdu, tremblant et ruiné, mourait de la peste ou de la faim. À Paris, la mort ; à Orléans, l’agonie ; à Chinon, le désespoir ! Pauvre France ! Dieu l’avait frappée pour ses crimes, mais il ne voulait pas sa destruction. Car les peuples 44ont, à ses yeux, des fonctions diverses, que chacun d’eux doit remplir à son heure. L’expiation ayant duré son temps, Celui qui avait envoyé le fléau suscita la délivrance.

Des voix du ciel se font entendre à Jeanne d’Arc et lui répètent : Va, va, va, fille de Dieu, délivre la France, je serai avec toi ! Cinq ans entiers dure le mystère, profondément caché par l’enfant dans le secret de son âme ; et quand, enfin, il éclate au dehors, aucun amour humain ne peut lutter contre cet amour de la France humiliée, vaincue, menacée dans son existence elle-même : Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie ! Puis elle ajoutait : J’irai, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux.

Qu’elle est belle à voir dans le premier élan de cet amour ! Quand tout ailleurs est par terre ou s’écroule, seule, debout au milieu de ces ruines et de ces désespoirs, elle affirme la résurrection et l’affranchissement de son peuple ! Elle en a pour garant la parole de Jésus qui a dit : Je suis la résurrection et la vie ; s’ils croient en moi, quand même ils seraient morts, ils vivront ! Et, ravie par cet idéal d’une France victorieuse et libre, Jeanne s’élance pour le réaliser.

Honneur et gloire à la paysanne lorraine, à la vraie patronne de l’armée française !

Dans son ardeur héroïque, elle joignit l’action à la parole ; et, casque en tête, vêtue de sa cotte de mailles, de sa bannière d’une main, son épée de l’autre, cette jeune fille, relevant les courages abattus, organisa la résistance contre l’étranger, non pas avec des discours ni même avec du savoir, mais par vocation, avec la bonté de son cœur et sa foi en Dieu ; et les vieux capitaines s’honorèrent 45d’être conduits par elle à l’ennemi, car cette femme incarnait l’héroïsme de Léonidas et de Godefroy de Bouillon22.

C’est bien avec raison qu’on a dit de Jeanne : Elle a tant aimé la France, qu’en la voyant, la France touchée se prit à s’aimer elle-même.

Mais voilà que, tout d’un coup, l’héroïne est arrêtée au milieu de son triomphe, et, malgré ses protestations, on la force à reculer : J’ai voulu, ô France, rassembler tes enfants sous mes ailes, et tu ne l’as pas voulu ! Pour toute réponse à ce patriotique appel, on brise l’épée de la victorieuse, on enchaîne le bras de la libératrice. Elle est trahie, arrêtée sous les murs de Compiègne, livrée aux Bourguignons, ensuite aux Anglais. Mais, toujours dévouée à la France, quoique vaincue, elle refuse de donner sa foi aux hommes d’armes qui la demandent : Je l’ai donnée à un autre qu’à vous, répond-elle avec une patriotique fierté, je lui tiendrai mon serment.

Ce peuple qui l’oublie, ce roi qui l’abandonne, elle les aime plus encore dans les horreurs de la captivité qu’aux jours de ses triomphes.

Puis, quand les jours de l’épreuve sont venus, en présence d’impitoyables bourreaux et de juges iniques qui la torturent dans son corps et dans son âme, en trahissant les devoirs sacrés du patriotisme, sur cette place fatale de Rouen, au milieu de cette armée réunie tout entière pour le supplice d’une jeune fille, au pied de ce bûcher que l’Angleterre a fait immense comme sa rancune, son amour pour la France reste fidèle jusqu’à l’héroïsme. La céleste enfant supporte sans se 46plaindre tout ce que dit contre elle l’ignoble représentant de l’Angleterre. Mais quand il outrage Charles VII à et les Français, elle n’y tient plus ; elle interrompt pour la dernière fois et jette à sa chère patrie, pour laquelle elle va mourir, la suprême protestation de sa tendresse et de son dévouement.

Oui, Jeanne est bien la personnification du patriotisme français ; et, parce qu’elle avait défendu ce que les nations ont de plus cher et de plus sacré, les Anglais la firent brûler23.

L’histoire rapporte qu’après la mort de la Pucelle, son cœur fut retrouvé, parmi les cendres du bûcher, encore vif et saignant. N’en soyons pas surpris. Elle portait en elle le cœur même de la France, et ce cœur-là, vous le savez bien, catholiques et français, il ne mourra jamais. C’est lui qui palpite en vous ; c’est lui qui a frémi d’une indicible émotion, en présence des gloires et surtout du malheur de notre pays. Mais combien ces battements seront encore plus généreux, lorsque l’Église vous aura appelés au pied des autels pour invoquer la sainte qui a mérité de Dieu et de l’Église en méritant si bien de la patrie24 !

§3.
Vertu de Tempérance

C’est toujours sur les ruines de la nature pervertie et sur les afflictions de la chair que la grâce établit sa domination souveraine. Ceux qui vivent de la vie des 47sens et se répandent dans tous les objets qui les environnent, ne trouvent pas Dieu. C’est après que nous lui avons tout donné et tout sacrifié qu’il vient dans l’âme en y apportant ses plus sublimes dons.

Jamais la Pucelle n’eût été ce que son histoire nous la montre, jamais elle n’eût opéré les merveilles qui ont marqué le cours de sa mission providentielle, si elle n’eût pas pratiqué cette belle vertu de tempérance, qui réglait ses sens, son esprit, son cœur, par l’exercice de la mortification, de l’humilité et de la chasteté, qui furent les principaux fondements de sa sainteté et les plus puissants ressorts de sa miraculeuse existence.

§3.1.
Esprit de mortification

Dès l’adolescence, les joies austères de la pénitence s’étaient révélées au cœur de notre héroïne. Comme nous l’avons déjà dit, que de fois ne se priva-t-elle pas de nourriture pour que la part des pauvres fût plus abondante ! Que de fois ne coucha-t-elle pas sur la terre nue, au coin du foyer, ou sur un peu de paille, entre deux portes, après avoir cédé son lit aux mendiants fatigués ou aux pèlerins sans gîte !

Plus tard, cet attrait pour les privations n’avait fait que grandir au sein de la vie des champs et du ménage, si dure à la mollesse, si favorable aux fortes vertus, et par laquelle l’innocente enfant mortifiait son corps dans les travaux les plus rudes. Jeanne savait que l’esprit de pénitence ne consiste pas seulement dans les œuvres extraordinaires, mais dans l’exact accomplissement des devoirs de chaque jour. Elle acceptait donc le travail comme une obligation imposée à l’homme depuis la chute originelle, et le regardait comme la plus méritoire des œuvres de satisfaction et la sauvegarde 48de l’innocence. Lorsqu’on met le pied sur le seuil de la maison de Domrémy, on ne peut s’empêcher d’être frappé de la devise gravée sur la porte : Vive labeur ! Certes, ce fut bien la devise de Jeanne d’Arc ! Elle avait du cœur à l’ouvrage. Tantôt, dit un de leurs voisins, elle restait à son rouet ou à son fuseau, jusque bien avant dans la nuit, près de sa mère ; tantôt elle allait à la charrue avec son père ; elle promenait la herse dans le champ, elle sarclait ; elle portait la nourriture aux bestiaux dans l’étable, ou elle les menait aux prés, ou bien elle gardait à son tour les troupeaux sur les rives de la Meuse, dans les environs du village, aux pâturages communs25.

À l’exemple de Notre-Seigneur dont il est écrit : J’ai été dans les travaux dès ma plus tendre jeunesse, elle acceptait en esprit de pénitence les ennuis, les répugnances qui naissent parfois de l’uniformité et du simple accomplissement des devoirs d’état. Elle avait toujours bien soin de sanctifier son travail par la pureté d’intention, et de l’unir aux mérites infinis du Sauveur.

Elle tenait surtout sa langue et tous ses sens dans une entière sujétion ; en sorte que l’on peut bien dire de cette grande âme qu’elle était maîtresse absolue du corps qu’elle habitait.

Elle ne donna rien à la gourmandise ; ne mangeait que par nécessité et jamais, autant que possible, en dehors des repas.

Transformée en grande dame par le vouloir et la 49générosité du Roi, Jeanne conserva toujours les habitudes de frugalité de Domrémy.

Son écuyer d’Aulon affirme qu’elle était d’une sobriété sans pareille. Un peu de pain trempé, quelquefois des légumes et un peu de poisson, formaient toute sa nourriture. Malgré la grandeur et le nombre de ses travaux, elle jeûnait tous les vendredis en l’honneur de la Passion de Jésus-Christ. Aussi, comme la prise de la forteresse des Augustins eut lieu en ce jour de la semaine consacré à rappeler les souffrances et la mort du Sauveur, ce fut à grand-peine qu’elle consentit à prendre une légère collation pour se remettre de ses fatigues.

Dans la prison de Rouen, où elle eut à souffrir, en mille manières, soit de la dureté de ses bourreaux, soit du poids accablant de ses fers ou des angoisses de la solitude et de l’abandon, la pauvre Jeanne continua ses œuvres de pénitence. Un des juges lui ayant demandé : Jeûnez-vous tous les jours de Carême ? elle répondit : Cela est-il de votre procès ? Eh bien ! j’ai jeûné chaque jour pendant ce Carême !

Ainsi, c’était à jeun que la sainte jeune fille soutenait les fatigues de ces interminables interrogatoires. Et cependant, bien que dispensée par l’âge, car elle n’avait pas vingt ans, si elle n’eût pas jeûné, les misérables suppôts de l’Angleterre lui en auraient peut-être fait un crime !…

Du reste, il faut bien le dire, dans sa mission, elle n’avait pas été un jour sans injures, sans contradictions, sans douleurs. Jamais la Pucelle n’aurait pu se résigner à ces tortures inouïes, si elle n’eût été pénétrée depuis longtemps de la grande pensée du sacrifice, de l’idée de la souffrance acceptée par amour, en vue 50de répondre à l’amour divin, pour accomplir et compléter, selon l’expression de l’Apôtre, ce qui manque à la Passion du Christ. (Épître aux Colossiens, I, 24.)

§3.2.
Humilité de Jeanne d’Arc

Semblable à l’architecte qui rêve pour un édifice de vastes proportions, la Pucelle avait senti de bonne heure que la base de la vertu a besoin de fondements profonds. Aussi, comme nous allons le démontrer, la conviction de sa propre faiblesse, la défiance d’elle-même, l’amour du silence et de la retraite, l’obéissance, le mépris de la richesse, l’horreur des louanges, la fuite des honneurs, furent, durant toute sa merveilleuse carrière, les sentiments qui inspirèrent ses actes, dictèrent ses paroles et guidèrent ses démarches. Ici encore la beauté surhumaine de l’âme de notre sainte se révèle sous un jour de perfection qui ne laisse rien à désirer.

Loin de moi la pensée de comparer la Pucelle à la glorieuse Mère du Sauveur. Du haut du ciel, Jeanne, toujours dévote à Marie, me le reprocherait comme un sacrilège. Élevée au-dessus de toute créature, la Mère de Dieu ne connaît pas d’égal ni de semblable. Mais pourtant, si les âmes les plus humbles s’efforcent de retracer l’image de ses vertus, pourquoi serait-il défendu de chercher comme un souvenir de sa mission sublime dans l’histoire des grandes âmes ?

Jeanne d’Arc, elle aussi, avait reçu la visite d’un archange et s’est alarmée comme la très sainte Vierge : Turbata est in Sermone ejus. (Luc, I, 23.) Trouble pieux, frayeur sainte, qui témoigne de l’humilité de la créature surprise par la visite de Dieu. Gabriel rassure Marie en lui disant qu’elle a trouvé grâce devant le Seigneur ; Michel dit à Jeanne de n’avoir pas peur, 51d’être bonne fille et que Dieu lui aidera. Gabriel annonce à Marie qu’elle donnera naissance au Sauveur du monde ; Michel raconte à Jeanne la grande pitié du royaume de France et lui parle d’aller elle-même délivrer son peuple. Marie demande comment elle deviendra Mère du Rédempteur : Quomodo fiet istud ? Jeanne objecte son âge, son ignorance et sa faiblesse : Je suis, dit-elle, une pauvre fille qui ne sait ni chevaucher ni guerroyer. Marie répond par l’obéissance au message angélique : Ecce ancilla Domini ! Jeanne se soumet, à son tour, avec humilité, et Dieu sait ce que lui coûtera son obéissance26.

Jamais un mot à sa louange ne sort de ses lèvres ; point d’intrigues, point de vues humaines n’entrent dans ce cœur si humble. Elle pourrait facilement confondre tous les ambitieux jaloux de son influence ; ces moyens-là sont à l’usage des imparfaits, mais la Pucelle ne les connaît pas ; elle ne cherche pas les flatteurs ni les confidents. Son consolateur, c’est Jésus, c’est le Maître divin ; c’est à Lui qu’elle ouvre son cœur ; c’est à Lui qu elle demande du secours et rapporte tout le mérite de ses actions.

Lorsque la jeune guerrière put rejoindre Dunois en face d’Orléans : Voila que je vous amène, dit-elle d’un accent inspiré, le meilleur secours qui vint à chevalier où à cité, puisque c’est le secours du Roi Des cieux. Ce n’est point par amour pour moi que Dieu vous l’envoie, mais à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne. Il y avait tant d’oubli de soi dans ces magnifiques paroles que le brave Dunois en fut profondément ému.

Le lendemain, 29 avril 1429, à huit heures du soir, 52Jeanne fit son entrée dans la ville au chant de Veni Creator, hymne qui proclame si bien la faiblesse de l’homme en invoquant la puissance incréée, et appelle d’en haut les lumières du Saint-Esprit.

Deux jours après son triomphe, Jeanne, toujours oublieuse d’elle-même, prit congé des braves Orléanais pour se rendre au château de Loches près Tours, où se trouvait Charles VII. Tous pleuraient à son départ ; ils lui disaient avec effusion qu’elle pouvait disposer de leurs personnes et de leurs biens. La Pucelle les remerciait doucement, ne prenant pour elle-même que leurs tendres paroles, mais faisant remonter à Dieu toute leur reconnaissance.

Il y avait cependant de quoi faire tourner les meilleures têtes et amollir les plus incorruptibles caractères. Quand on est l’idole de tous, il est difficile de ne pas s’adorer aussi ; rien ne ramène l’homme des plus généreux oublis à l’enivrement de lui-même comme les acclamations d’un grand peuple et toutes les voix flatteuses qui chantent à l’oreille des vainqueurs27.

On ne trouve rien de ces faiblesses chez Jeanne d’Arc, même dans la glorieuse matinée du sacre. Charles VII lui rend grâce, les princes s’inclinent devant elle, les pontifes et les docteurs la proclament l’envoyée de Dieu, les guerriers ne veulent plus d’autres chefs et le peuple la canonise. Quelle heure enivrante pour la Pucelle ! Néanmoins les vertiges de l’orgueil ne troublent pas plus son âme que l’eau ne ternirait en le baignant, une heure ou même un siècle, l’impérissable pureté du diamant. Jeanne l’héroïne garde dans son triomphe l’humilité de Jeanne la bergère. 53Et quand on lui dit au sortir des pompes de Reims : Dans aucune histoire, on ne voit rien de semblable à votre fait, elle répond avec modestie : Je ne suis rien ; mon fait n’est qu’un ministère ! C’est vrai ; elle était réellement le bras de Dieu.

Charles VII, afin d’unir pour toujours le souvenir de l’héroïne à celui de la monarchie, avait voulu lui donner pour armoiries l’azur et le lis du blason de France avec une épée la pointe en l’air, soutenant une couronne d’or. Mais la Pucelle n’en fit jamais usage, leur préférant les religieux emblèmes qu’elle avait fait peindre sur sa bannière.

Jamais l’orgueil, jamais l’amour des honneurs et du luxe n’effleura cette âme que Dieu, cependant, avait choisie entre toutes les autres, et que son Roi comblait de faveurs.

Jeanne aime à fuir le commerce des grands, pour se mêler aux pauvres et aux petits ; elle s’approche de la Table sainte avec les enfants ; le soir, dans l’ombre des églises, elle se confond dans leurs rangs pour la prière, et c’est près d’eux qu’elle épanche ses douloureux pressentiments.

Qu’on se garde bien de croire qu’en se mêlant aux pauvres, elle tienne à jouir de leur naïve admiration ; elle l’étouffe le plus qu’elle peut. À Bourges, où elle avait suivi le Roi, les gens voulaient lui faire bénir des croix et des médailles ; elle leur disait en riant : Touchez-les vous-mêmes, ce sera tout aussi bon. Et quand, la croyant invulnérable, on lui disait : Vous n’avez pas à craindre d’aller à l’assaut, puisque vous savez bien que vous ne serez pas blessée, elle répondait avec une incomparable bonhomie : Je n’en suis pas plus assurée qu’un autre.

54Jeanne d’Arc se défiait beaucoup de ses propres lumières. Quand il fallait prendre une importante détermination, elle priait avec plus de ferveur, sollicitait le secours de ses voix, et allait chercher des inspirations supérieures aux pensées humaines près du Roi du ciel dont elle disait souvent : Messire à un livre où nul clerc n’a lu, si parfait qu’il soit en cléricature !

La sagacité de ses réponses devant le tribunal de Rouen, la modeste jeune fille ne se l’attribua pas davantage qu’elle ne l’avait fait de ses victoires sur les champs de bataille.

Il se peut que, lors de l’abjuration dans le cimetière de Saint-Ouen, la Pucelle, trompée par ses juges, ait eu son heure de défaillance ; mais elle trouve une excuse suffisante dans son humilité même. En voyant sa conviction battue en brèche par des docteurs dont la science surpassait la sienne, cette nature simple et confiante ne crut-elle pas avoir un motif sérieux pour douter de ses lumières et de sa mission ?

Au reste, Jeanne d’Arc sut trouver, dans cette vénielle défectuosité d’un instant, l’occasion d’une vertu plus haute. Elle fut humble jusqu’à la mort.

Nulle âme, si pure ou purifiée qu’elle soit, ne peut approcher du trépas sans frissonner et sans être envahie, au moins pendant quelques instants, par une suprême angoisse. Les terreurs vagues et froides, les pièges du serpent ténébreux se tiennent au seuil redoutable qui marque la frontière de l’éternité28.

L’âme candide de Jeanne, pour laquelle le ciel s’était ouvert si souvent lors des apparitions, sentit passer sur elle le souffle glacé de l’effroi, au moment même 55où l’éternité allait encore s’ouvrir, mais cette fois pour la recevoir. Le souvenir de ses imperfections et la responsabilité des faveurs reçues durant la vie, l’épouvantèrent à cette heure dernière ; et, croyant que son amour n’était pas assez puissant pour la rendre digne des noces de l’Agneau sans tache, elle tourna son regard suppliant du côté de ceux qui assistaient à son martyre, et leur dit avec émotion : Vous tous qui êtes ici, pardonnez-moi ! Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme !

§3.3.
Chasteté de Jeanne d’Arc

Quand une âme doit s’élever au-dessus du vulgaire, Dieu lui donne d’abord, comme deux ailes, la simplicité et la pureté ; c’est le premier trait qu’il dessine, et déjà l’esquisse est digne de l’artiste divin. Pour faire un chef-d’œuvre, il prend d’abord ce que Bossuet appelle un cœur vierge, ce qu’il compare à une glace parfaitement nette, à un diamant sans tache, à une fontaine limpide, à un miroir qui réfléchit le ciel29.

Mon Bien-aimé a été choisi entre mille, dit l’Épouse des Cantiques : Dilectus meus electus ex millibus. Elle aussi, la petite bergère de Domrémy, a été non seulement choisie, mais préparée par Dieu lui-même à son extraordinaire et redoutable mission. Il la choisit, non pas à l’âge de la maturité et de la force, mais au moment du premier épanouissement de la vie, de la première jeunesse et des premiers enthousiasmes de l’âme.

56Jeanne avait treize ans. Des voix célestes lui commandent avant tout d’aimer Dieu. Elle comprend que, pour l’aimer comme il faut, elle ne doit point partager son cœur. C’est alors qu’elle fait vœu de virginité, voulant marcher sur les traces des saints dont elle avait reçu le nom au baptême ; sur celles du disciple vierge, le bien-aimé du Seigneur, l’heureux enfant adoptif de la Vierge bénie, et sur celles aussi du Précurseur de Jésus, du vierge pénitent du désert. Elle restera désormais le lis entre les épines, enseignant à tous la pureté gardée dans l’austérité de la vie.

Il y a dans l’attitude de la fille de Domrémy ce que le Pontifical romain proclame dans les Vierges, une modestie prudente, une sage bonté, une grave douceur et une chaste liberté.

Jamais peut-être ce mot casta libertas n’a mieux obtenu sa réalisation que dans la personne de Jeanne d’Arc. Avec son âme pudique, avec sa chair virginale dont rien n’a flétri l’éclat, elle passe librement sous le feu de tous les regards, à travers les soldats et le peuple, les vieillards et les jeunes gens. Elle porte sur son jeune front la splendeur de sa vertu, et garde la franche liberté de ses allures guerrières. Nul ne fut assez osé, en la voyant couverte du bouclier protecteur de sa pureté, pour jeter sur elle un regard indigne de son cœur et de son Dieu30.

En effet, selon la délicate remarque d’un écrivain :

On ne désire pas posséder les anges ; on tremble devant eux, et l’on adore a genoux, devant leur face, un reflet de l’idéal divin31.

Tous les témoignages se réunissent pour attester que 57Jeanne, devenue pour ainsi dire immatérielle, a toujours su rester à la hauteur sublime de son vœu.

Les ennemis implacables qui l’ont livrée aux flammes ont essayé de lui ravir cet honneur et de briser sur son front cette couronne, mais en vain ; les plus haineuses et impudentes enquêtes ne leur ont pas même permis de faire monter une ombre jusqu’à cette innocence éclatante comme la pureté du jour, et leur silence, dit un témoin lui-même de l’odieux procès, est assurément le plus éloquent des témoignages32.

Après les habitants de Domrémy et les respectables matrones chez lesquelles Jeanne a reçu l’hospitalité, ceux qu’il faut interroger surtout, ce sont les compagnons de ses glorieux combats, qui ne la quittaient jamais, ni dans les marches, ni dans les campements de jour et de nuit. Écoutons d’abord les braves chevaliers qui firent avec elle le voyage de Vaucouleurs à Chinon.

J’ai été bien souvent, dit Bertrand de Poulengy, chez les parents de Jeanne à Domrémy : c’étaient de bons laboureurs ; j’ai appris que Jeanne, pendant son enfance, avait été une fille d’habitudes honnêtes et pieuses.

Jeanne atteste le sire de Gaucourt, était on ne peut plus chaste. Elle se confessait souvent, recevait fréquemment le sacrement d’Eucharistie, et n’aurait pas souffert qu’on prononçât en sa présence des paroles honteuses ; par ses discours et ses actions, elle manifestait bien combien elle avait toutes ces choses en horreur.

Le duc d’Alençon et d’autres chevaliers, Georges Thibault, Garivel, de Ricarville, vont plus loin encore ; 58ils reconnaissent que la seule vue de Jeanne, lorsqu’ils venaient de l’apercevoir, arrêtait soudain, non seulement tout propos licencieux sur leurs lèvres, mais dans leurs cœurs et jusque dans leurs sens toute impression peu chaste.

Ce qu’il faut lire surtout, c’est la déposition tout entière de Dunois. Il ne croit pas, dit-il avec l’écuyer d’Aulon, qu’une femme puisse être plus chaste que Jeanne d’Arc ; et il ajoutait ces remarquables paroles, qu’on nous pardonnera de redire dans leur franchise militaire : Ni moi, ni les autres, quand nous étions avec elle, n’eûmes jamais de mauvaises pensées. Il y avait en elle quelque chose de divin !

Si l’armée regardait Jeanne comme une sainte, le jugement du peuple confirmait le jugement de l’armée. Lorsqu’elle fut entrée dans Orléans, les habitants eurent le temps nécessaire de connaître et d’apprécier cette jeune fille extraordinaire à qui la foule avait décerné le doux nom de Pucelle. Ils furent témoins de sa dévotion profonde et solide, de sa simplicité, de sa haute vertu. Elle se montrait irréprochable dans sa conduite ; elle évitait même ce qui aurait été l’ombre d’un soupçon.

Dans le trajet d’Orléans à Reims, qui fut une véritable marche triomphale, Jeanne avait les plus grandes attentions pour sa pudeur ; elle avait soin d’habiter, dans toutes les villes où elle séjournait, avec des femmes pieuses et de bonne renommée. La pureté de l’héroïne n’eut donc pas plus à souffrir quelque atteinte dans ses pérégrinations, qu’au milieu de la licence des camps. Après le sacre du Roi, la mollesse des cours ne parviendra pas davantage à la flétrir que les brutales violences de ses geôliers dans le cachot de Rouen. Elle 59restera comme le beau lis des champs qui croît au milieu des épines sans rien perdre de son éclatante blancheur.

Par une délicatesse qui est comme la fleur la plus exquise d’une vertu plus chère à Jeanne que la vie, elle n’a pas voulu dire, dans les interrogatoires publics de son procès, pour quelle raison elle persistait à garder son habit d’homme comme une barrière contre l’impudence de ses gardiens. Mais, après sa mort, les voiles ont été déchirés, les vieux papiers poudreux des archives ont révélé leurs secrets ; nous le savons maintenant, Jeanne n’est pas morte seulement martyre de la patrie, elle est morte martyre de la pureté33.

À Rouen, les tentatives et les outrages parvinrent à un tel degré de turpitude et de violence, qu’on ose difficilement croire à tant de perversité, même de la part d’ennemis les plus acharnés ou les plus corrompus. Pour trouver des forfaits comparables, il faut se reporter à cette époque de sang et de honte où, dans l’horreur des cachots de Tibère, le bourreau descendait pour flétrir ses chastes victimes ! Encore n’était-ce que le bourreau34.

Aussi ne puis-je, sans une émotion profonde, contempler ce spectacle d’une jeune fille soutenant pendant des mois entiers, sans secours humains, avec les seules armes de la prière et de l’amour de Dieu, une lutte épouvantable et dont, comme la chaste Suzanne et les vierges martyres, elle sort plus digne d’admiration, 60plus immaculée ! C’est vraiment à ces heures suprêmes, selon la remarque de Mgr Pie, que l’on voit de nouveau l’intervention divine, non plus comme au brillant midi de Jeanne, par de miraculeuses victoires, mais par les admirables réponses de son interrogatoire, par cette pureté sans tache qu’elle conserve dans toute sa virginale splendeur, malgré les efforts multipliés des mandataires de Satan qui veulent la lui ravir35.

Hélas ! ô honte ! ô infamie ! ses ennemis outrageront l’angélique enfant jusqu’au delà de la mort. Déjà la victime n’est plus ; elle a rendu l’âme en répétant avec amour les noms de Jésus et de la Vierge sans tache ; le bourreau reçoit l’ordre d’écarter les flammes, afin que nul ne puisse dire que la Pucelle s’est échappée. On entrevoit la jeune fille morte ; ses vêtements sont consumés, mais le corps reste debout lié au fatal poteau. Pendant que le peuple se rassasie de cet horrible spectacle, un grand bruit se fait auprès du bûcher ; les soldats entourent un de leurs camarades évanoui. Malheur à nous, compagnons ? s’écrie-t-il avec désespoir, malheur à nous ! Quand la Pucelle expirait en disant : Jésus ! j’ai vu comme une blanche colombe s’envoler de sa bouche et monter au ciel !

Ô Jeanne, Ô sainte enfant, généreuse imitatrice des Lucie, des Blandine, des Agnès, puissions-nous tous, à notre heure dernière, redire comme vous le nom de Celui qui fut l’objet de votre unique et saint amour ! puissions-nous à notre tour être reçus dans ce paradis, la seule récompense que vous avez souhaitée, et vous voir, au milieu des vierges et des martyrs, marcher radieuse sur les pas de l’éternel Agneau ! Ecce quod 61concupivi jam video ; quod speravi jam teneo ; ipsi sum juncta in cœlis quem, in terris posita, tota devotione dilexi. (Office de sainte Agnès.)

§4.
Vertu de Force

De toutes les vertus de Jeanne d’Arc, celle qui lui donne sa physionomie propre, son caractère distinctif, c’est la vertu de force. Simplement vertu morale, elle fait de la Pucelle une Héroïne sur les champs de bataille ; vertu surnaturelle, elle en fait une Martyre.

La vaillance de Jeanne n’est plus à prouver désormais. Les louanges n’ont pas manqué à cette gloire sacrée, et tout le monde est d’accord pour rendre hommage à l’archange de la patrie française.

Nous ne pourrions donc rien ajouter à sa sublime renommée ni à celle de ses frères d’armes ! Voilà pourquoi nous n’étudierons ici que la question du martyre, pour constater qu’en celui de la Pucelle se trouvent réunies toutes les excellences et toutes les conditions formulées par le pape Benoît XIV, l’auteur du Code de procédure pour la canonisation des saints.

1° Jeanne est morte comme mouraient les premiers martyrs, volontairement, invinciblement et patiemment : voluntarie, invicte, patienter.

Recueillons-nous devant le bûcher de cette grande victime, comme en face d’un autel, et tirons de cette vie et de cette mort incomparables les principaux enseignements qu’elles nous imposent. Jeanne, à la tête des armées et mourant pour sa foi patriotique et chrétienne, nous apparaît comme une incarnation de la force, de cette vertu qui fait les héros et les martyrs, mais qui fait également les braves et dévoués serviteurs de la 62vérité et de la justice de tout degré et de tout ordre, soit dans l’Église, soit dans la patrie.

Elle est, à cette heure, plus admirable par sa force d’âme qu’elle ne l’était auparavant par l’enthousiasme d’une victoire assurée. Elle reste la digne imitatrice de saint Louis, que les musulmans trouvèrent plus grand dans les fers que sur les marches du trône… Comme on voit quelquefois un flambeau, près de s’éteindre, jeter tout à coup, en mourant, une lueur plus vive, de même ce qu’il y a de grand, de saint, de pur, de vaillant et d’héroïque en cette fille inspirée, la foi, l’ardente espérance, l’amour, la prière, le généreux pardon, le désir du ciel et de l’immortelle couronne, débordent de son cœur en accents qu’on n’avait pas encore entendus. Elle se jette à genoux, aussitôt après l’audition de la sentence, et commence à prier hautement, devant la foule, avec la plus touchante ferveur.

À l’aspect de cette enfant qui porte son innocence dans son attitude et sur son front, aux plaintes si douces qu’elle adresse aux hommes, aux prières si ferventes qu’elle adresse à Dieu, à ce je ne sais quoi d’humble, de tendre et d’intrépide où éclatent à la fois la chrétienne, la femme et le héros, tous sont émus, tous ont peine à retenir leurs larmes. Pendant plus d’une demi-heure on l’écoute avec respect, avec attendrissement ; nul n’oserait l’arrêter, nul n’oserait l’interrompre ; ses juges eux-mêmes sentent leur cœur défaillir. Le cardinal de Winchester et l’évêque Cauchon sont vaincus, ils pleurent ! L’émotion la plus profonde domine les assistants ; on entend des sanglots partout !

Seuls, quelques soudards et capitaines anglais murmuraient de tant de lenteurs. L’un d’eux s’approche de 63Massieu, qui consolait de tout son pouvoir la pauvre jeune fille, et d’un ton menaçant lui dit : Allons ! allons ! est-ce que vous voulez nous faire dîner ici ?

À ce propos grossier, la haine se réveille ; deux sergents vont arracher Jeanne à sa dernière prière et la traîner de force devant le bailli. Le juge séculier hésite et se trouble ; au mépris de toutes les formes de la justice, il supprime la sentence et se contente de dire au bourreau : Fais ton office !

Un frisson d’horreur circule dans la foule ; la plupart des prélats et des juges, en proie à la plus terrible angoisse, quittent précipitamment leurs sièges et s’éloignent en gémissant. Le bourreau s’empare de la condamnée ; des archers anglais lui prêtent main forte et la poussent vers le bûcher avec fureur et brutalité. On l’attache au fatal poteau, d’où elle domine toute la place, seule avec Martin Ladvenu, qui l’entretient de son triomphe prochain, et avec Isambart de la Pierre, qui lui présente la croix. Bientôt les fagots sont allumés, la fumée flotte en tourbillons, le bûcher craque, le feu pétille, Jeanne pousse un cri, mais ce n’est point pour elle qu’elle tremble : Maître Martin, crie-t-elle à son confesseur, Maître Martin ! prenez garde !… le feu ! le feu ! descendez ! La flamme terrestre enveloppe le chaste corps de la Pucelle, tandis que le feu divin de l’extase embrase son cœur, contre lequel elle presse avec amour une petite croix de bois. Une prière incessante sort des lèvres de la suppliciée.

Tout à coup, du sein du noir tourbillon, on entend un grand cri : Jésus ! Jésus ! Jésus ! Et c’est à ce nom divin, par qui seul les hommes peuvent être sauvés, que l’âme de la vierge martyre, comme une blanche colombe, prend son vol vers les cieux, pour y jouir 64sans fin de l’éternelle récompense promise à ceux qui souffrent persécution pour la justice.

Ainsi mourut l’héroïne d’Orléans et de Reims. Elle fut aussi véritablement martyre qu’elle fut vierge. Martyre de sa foi, de sa piété, de sa mission, de son patriotisme, de son dévouement à l’Église, de sa fidélité au Pape, de son invariable constance en ses sentiments et en ses vertus. Si le martyre, c’est-à-dire le témoignage qui se fait par le sacrifice volontaire de la vie, n’est pas là, où le trouverons-nous jamais ?

Plusieurs écrivains n’ont pas craint de dire que, s’étant lamentée, comme une suppliciée vulgaire, à l’annonce du moment fatal, la Pucelle n’a point fait librement le sacrifice de sa vie. C’est une erreur, ainsi que nous l’avons déjà fait pressentir plus haut. Ce n’est pas la mort en elle-même qui effrayait l’héroïne ; bien plus que le feu, elle redoutait les outrages à la pudeur : la chaste vierge craignait d’être, selon l’usage de cette époque, dévêtue en jugement, c’est-à-dire en public, par la main du bourreau. Aussi la pensée d’être ainsi livrée à la curiosité impudique de la soldatesque anglaise était pour elle un martyre plus douloureux que le supplice lui-même. C’est pour cela qu’elle dit à Martin Ladvenu, le messager de la fatale nouvelle : J’aimerais mieux qu’on me coupât sept fois la tête ! C’est aussi pour cela que nous voyons le calme renaître dans l’âme de la victime, aussitôt qu’elle put obtenir le long vêtement de femme qui lui permit d’arriver au bûcher sans offense pour sa pudeur virginale.

2° Jeanne a non seulement reçu la mort avec une constance digne des premiers chrétiens, mais, comme pour eux encore, la cause de son martyre a été, de la part des bourreaux, la haine de sa fidélité à sa foi ou 65à son devoir : fides credendorum aut fides agendorum. L’héroïne a souffert et vaincu pour accomplir sa mission divine, dont elle disait : Quand j’aurais eu cent pères et cent mères et que j’aurais dû user mes jambes jusqu’aux genoux, je serais tout de même partie, puisque c’était la volonté de mon Seigneur, le Roi du ciel. De plus, elle a souffert et vaincu pour l’Église en sauvant la foi de nos pères.

Quelques années après, Constantinople allait tomber sous le cimeterre du mahométisme envahissant ; l’Europe marchait à sa ruine. Si la France fût restée la proie de l’Angleterre, notre nation si digne d’être appelée le sergent du Christ, comme parlait saint Louis, eût manqué à l’Europe et à la chrétienté. La Fille aînée de l’Église, l’héroïque champion de honneur, du droit, de toutes les causes justes et saintes, aurait peut-être failli dans les lamentables divisions du XVIe siècle, ou bien elle aurait été condamnée aux tortures du peuple irlandais qui meurt aujourd’hui dans la pauvreté plutôt que de trahir sa religion.

Grâce à Jeanne d’Arc, la France a conservé son indépendance et sa foi ; et lorsque le schisme et l’hérésie sont venus lui proposer la trahison, l’ingratitude, un manque de respect à l’égard du Vicaire de Jésus-Christ, elle a noblement répondu, comme le fit François Ier dans une circonstance solennelle. Henri VIII d’Angleterre, voulant le détacher du Saint-Siège et peut-être l’entraîner dans la révolte, lui avait envoyé des ambassadeurs pour le dissuader de traiter avec honneur le Pape Clément VII. À ce lâche conseil, le fils de l’Église opposa cette belle parole : Allez dire à votre maître que jusqu’à ce jour son alliance m’était chère, mais que je romps avec celui qui veut que je méconnaisse 66ma Mère.

Voilà bien la France ! Elle est surtout à Rome, près du Souverain Pontife, non plus comme une guerrière pour le défendre, mais comme une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul pour le secourir et le consoler36.

Bénissons Dieu d’avoir sauvé toutes les nations chrétiennes, par les victoires de son envoyée, en sauvant pour la France la foi de Clovis ! Que l’Angleterre elle-même, qui garda tant de fiel contre l’héroïne, l’honore à présent comme nous ; qu’elle pardonne du moins à sa mémoire ! En refoulant ses soldats au delà des mers Jeanne n’a pas amoindri sa puissance : elle l’a servie. Car le génie de la Grande-Bretagne a cherché, par les voies de l’Océan qui l’entoure, la terre que nos pères lui refusaient. Ses vaisseaux ont dompté les mers et sont allés ouvrir, sur d’autres continents, de nouveaux champs de conquêtes.

Dès lors que les chefs anglais avaient voué jadis à la Pucelle une haine implacable, parce qu’elle se disait l’envoyée de Dieu ; dès lors qu’ils ont ensuite immolée pour n’avoir pas voulu renier sa mission, Jeanne remplit la seconde condition du martyre.

3° La mort exemplaire et terrible des bourreaux est enfin un indice frappant qui fait présumer si les martyrs ont été mis à mort en haine de leur foi ; car Dieu venge toujours le sang de ses serviteurs : Vindicavit sanguinem servorum suorum (Apocalypse XIX, 2). Or, les coupables persécuteurs de Jeanne d’Arc ont presque tous disparu d’une façon tragique, emportés par les coups éclatants et terribles dont Dieu les a frappés37.

67Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, président du tribunal, excommunié plus tard par le pape Calixte III, mourut d’une apoplexie foudroyante38. Le promoteur Jean d’Estivet fut trouvé mort dans un égout ; le traître Nicolas Loiseleur tomba de mort subite, en arrivant à Bâle. Nicolas Midi fut frappé d’une lèpre horrible qui l’emporta. Guillaume de Flavy se vit étrangler par sa femme. Jean Lemaître disparut sans qu’on ait jamais pu retrouver ses traces. La maison de Bourgogne fut visiblement atteinte dans la personne de Charles le Téméraire, qui perdit ses États et fut tué sous les murs de Nancy sans laisser de descendants. L’Angleterre, elle aussi, paya chèrement son crime. Warwick, qui avait présidé à tous les détails de la captivité de Jeanne, transmit à son fils un nom fatal qu’au milieu des horreurs de la guerre civile des Deux-Roses, les divers partis ne prononçaient qu’avec l’accent de la terreur et du mépris. Le duc de Bedford, oncle du roi et instigateur du procès, périt, à la fleur de l’âge, dans le propre château où Jeanne avait été emprisonnée. Le cardinal de Winchester, témoin timide du martyre de l’héroïne, 68rendit le dernier soupir dans un accès de folie. Quant à Henri VI, prétendu roi de France, au nom de qui la condamnation avait été prononcée, il fut deux fois renversé du trône, condamné lui-même à une captivité et massacré dans la tour de Londres par son propre cousin.

À Rouen, Jeanne avait dit à ses juges : Vous ne ferez jamais ce que vous dites contre moi, qu’il ne vous en prenne mal au corps et à l’âme. Et voilà qu’aussitôt après son martyre, se sont multipliées, dans les rangs de ses bourreaux, les morts subites et honteuses. Le surnaturel ne pouvait s’affirmer par une plus tragique intervention.

Pour conclure, terminons par les admirables paroles que le grand évêque d’Orléans écrivait un jour au sujet de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dont les douleurs, comme celles de Jeanne, font le plus comprendre la Passion de Notre-Seigneur :

La voie parcourue par ces êtres si admirables dans leur innocence, si étrangement dévoués, si mystérieusement choisis pour l’holocauste, cette voie est telle qu’on ne se lasse pas de la parcourir après eux ; on interroge chaque lieu, chaque heure, chaque pas ; on s’arrête, on frémit, on se surprend des sanglots38b.

Oui, la vie de la Pucelle mérite d’être lue comme un martyrologe, et l’on peut méditer sur son calvaire comme sur celui du divin Maître.

69Chapitre II.
Les prophéties et les miracles de Jeanne d’Arc

Outre la pratique des vertus chrétiennes à un degré héroïque, l’Église a coutume d’exiger encore, pour la glorification des serviteurs de Dieu, diverses autres conditions. Elle attend que le Ciel se prononce en leur faveur, en confirmant leur sainteté par des signes non équivoques de sa puissance, tels que les prophéties et les miracles.

1.
Les prophéties de Jeanne d’Arc

La prophétie, comme la définit le Docteur angélique, est l’annonce précise et certaine d’un fait à venir qui ne peut être naturellement connu dans le présent.

D’après cette notion, il est aisé de conclure que Jeanne a été véritablement prophète, puisque toute son histoire nous montre cette héroïne illuminée de clartés célestes, prévoyant avec certitude les grands événements de sa mission, connaissant par intuition les faits qui se passent au loin, et semant, pour ainsi dire, les prédictions sous ses pas.

70La prophétie est un des grands moyens par lesquels elle arrive à se faire accepter, par lesquels elle se soutient au milieu des envieux, qui ne lui firent pas défaut, même dans son parti. Elle est encore aux bords de la Meuse ; l’abattement est dans tous les cœurs, le roi de Bourges se demande dans quel pays il peut espérer un asile moins déshonorant, et la jeune villageoise de dix-sept ans annonce que, dans l’année qui va s’ouvrir, elle délivrera Orléans et fera sacrer le roi à Reims39.

Le jour de la défaite des Français à Rouvray, Jeanne, qui se trouvait à Vaucouleurs, va trouver le sire de Baudricourt et lui dit avec une agitation extrême : En nom Dieu, vous mettez trop de temps pour m’envoyer ; car aujourd’hui gentil Dauphin a eu, près d’Orléans, un bien grand dommage !

Comment expliquer ce phénomène merveilleux ? Quelle relation a pu s’établir entre l’intelligence de Jeanne et ce fait matériel et lointain d’une défaite à peine accomplie ? Par quel fil conducteur a-t-elle reçu cette dépêche privée ? Évidemment par une révélation d’en haut ; et c’est là que je constate le surnaturel.

Je le constate aussi dans ce voyage dangereux de plus de six cents kilomètres, exécuté sans le moindre accident, ainsi qu’elle l’avait prédit avant son départ : Ne me plaignez pas, dit-elle à la population de Vaucouleurs, effrayée des dangers d’une si longue route ; c’est pour cela que je suis née ; personne que moi ne peut recouvrer le royaume de France.

Quel mystère sublime de sa destinée se révélait donc à elle en ce moment ? Dieu seul peut le savoir. Mais le Messie n’en disait pas plus à ses contemporains 71quand il leur annonçait sa mission rédemptrice : Ad hoc venit filius hominis in hunc mundum, ut salvetur mundus per ipsum. (Jean, VII, 37.)

Quand elle vint à Chinon, à l’instant où elle entrait au château, elle entendit un soldat proférer sur son compte des paroles de souillure et de blasphème : En nom Dieu, s’écria-t-elle, tu le renies, malheureux, et tu es si près de ta mort ! Une heure après, l’insulteur tombait dans la rivière et s’y noyait sans qu’on pût lui porter secours.

Introduite auprès du Roi, elle annonce à Charles VII qu’elle lèvera le siège d’Orléans et fera sacrer le Dauphin dans la cathédrale de Reims. Celui-ci, toujours défiant, comme les Juifs qui demandaient autrefois des signes à Notre-Seigneur, ayant, en outre, sollicité de Jeanne un signe secret pour justifier la réalité de sa mission surnaturelle, l’envoyée de Dieu le lui donna en répétant les propres termes d’une prière que le Roi avait faite en son oratoire, prière inconnue de tous, et qui n’avait pas même passé par les lèvres de celui qui l’avait prononcée dans son cœur.

À la révélation de cet incident, on eût dit, rapporte Alain Chartier, témoin oculaire, que le Roi venait d’être visité du Saint-Esprit lui-même, tant l’étonnement et la joie se peignaient sur le visage peu facile à émouvoir de Charles VII40.

En effet, si puissantes que soient les forces latentes de l’âme humaine, il y avait, dans les événements que la Pucelle annonçait, des abîmes que son œil ne pouvait sonder, des mystères dont elle ne pouvait déchirer le voile, précisément à cause de cette faculté mystérieuse 72qu’on appelle la liberté humaine, dont l’action spontanée peut subir l’influence d’une multitude de causes naturelles, qu’il est au-dessus de l’homme de connaître et d’enchaîner.

La prophétie relative à la mise en liberté du duc d’Orléans suppose également l’existence d’une révélation divine. Ce prince languissait captif à Londres, depuis la bataille d’Azincourt en 1413, et c’est en 1427, au moment où le royaume de France est à deux doigts de sa perte, que Jeanne prédit qu’un jour il rentrera dans sa patrie. Cette parole ne devait avoir sa réalisation qu’en 1440, après une série d’événements inouïs et par la bienveillante libéralité de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, l’ennemi le plus acharné du Roi à l’époque où Jeanne annonce cette délivrance. En bonne vérité, nous devons reconnaître, avec M. Albert Réville, que les prophètes voient étonnamment juste et loin41.

Non seulement Jeanne annonce, d’une façon précise, la prochaine délivrance d’Orléans, mais encore une foule de circonstances détaillées de ce glorieux événement : l’introduction d’un convoi de vivres sans nulle opposition de la part des Anglais, le changement subit dans la direction du vent jusqu’alors contraire, le genre de mort de Glacidas. Elle connaît surnaturellement les délibérations des capitaines, les combats engagés malgré ses ordres, les sorties entreprises à son insu.

Le 4 mai, la Pucelles fatiguée des marches de la journée, prenait quelques instants de repos sur son lit, quand elle se réveille tout d’un coup avec de grands 73cris : Mes voix m’appellent ! Le sang de nos gens coule par terre. Mes armes ! mon cheval !

Le soir du 6 mai, elle dit à son aumônier : Demain, j’aurai beaucoup à faire, et plus que je n’ai jamais eu ; le sang coulera de mon corps au-dessus de la poitrine. Et, comme elle l’avait dit, le lendemain, à l’attaque des Tourelles, elle fut gravement atteinte à l’épaule par une flèche, sans que cependant le succès de l’assaut fût compromis.

À Patay comme à Jargeau, les capitaines craignent de courir sus à l’ennemi : En nom Dieu, s’écrie Jeanne, il faut combattre ces Anglais. Mon conseil m’a dit qu’ils sont tous en notre pouvoir, et que le gentil Roi aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il ait jamais, remportée. Le triomphe, en effet, fut splendide et glorieux.

Devant Troyes, tous les chefs sont hésitants ; l’armée n’a plus de vivres ; l’artillerie fait défaut. On décide en conseil qu’il faut se replier sur la Loire : Ne doutez de rien ; en nom Dieu, dit la Pucelle, avant qu’il soit trois jours, je vous introduirai dans la ville par amour ou par puissance. Regnault de Chartres réplique : On attendrait bien si l’on était sûr de l’avoir dans six jours. Six jours ! reprend l’héroïne, demain vous en serez maîtres ! Le lendemain, les troupes de Charles VII entraient dans la ville, et quelques jours après, le Roi était sacré à Reims, ainsi qu’elle l’avait annoncé tant de fois, malgré les obstacles humainement insurmontables dont il fallait triompher.

Après la cérémonie, Jeanne ne cesse de répéter : Je ne durerai guère qu’un an ; c’est pourquoi veuillez bien employer le temps qui me reste. Sa mission n’a pas duré davantage.

74Un jour, à Compiègne, s’adressant aux pauvres gens et aux petits enfants qui étaient accourus près d’elle : Mes chers amis, leur dit-elle avec tristesse, je vous dis que l’on m’a vendue et trahie, et que brief serai livrée à mort. Les faits ont bien vite réalisé cette prédiction.

La Pucelle avait nettement déclaré qu’avant sept ans, la ville de Paris serait prise par le roi de France ; elles ajoutait : Je serais bien peinée que ce fût différé, mais je suis aussi certaine que cela arrivera, que je le suis que vous êtes devant moi. Sept ans après, le 14 avril 1436, Paris tombait dans les mains de Charles VII et les Anglais perdaient tout en France, c’est-à dire que la perte de la capitale entraînait celle de tout le royaume.

Qu’on me dise, malgré cela, que l’Angleterre a gardé des places en France pendant près de vingt-cinq ans, cela ne prouve rien contre l’infaillibilité des prophéties surnaturelles de Jeanne. Ce n’est pas l’héroïque Pucelle qui est en défaut : ce sont les hommes qui conspirèrent en France au XVe siècle pour repousser de leur peuple le bras sauveur et faire mentir Dieu42.

Une des choses les plus douloureuses de ce monde, a dit Mgr l’évêque d’Autun, c’est l’inintelligence des hommes pour le bien. C’est, en même temps, un des obstacles les plus formidables à l’accomplissement des volontés de Dieu. L’action positive du mal est peut-être moins à redouter, parce qu’elle provoque la résistance et fait sentir la nécessité du combat. Mais l’inintelligence des gens de bien, leur insouciance, leurs divisions, leurs mesquines jalousies, voilà ce qui paralyse tout43.

75Telle est l’explication véritable, au temps de Jeanne d’Arc, comme à toutes les époques de notre histoire, de ces avortements déplorables qui font succéder si vite les plus tristes désenchantements aux espérances les plus magnifiques.

C’est donc en vain qu’on chercherait à dépouiller la parole de Jeanne de l’infaillibilité qu’elle possède incontestablement et qui la marque d’un caractère divin. Trop longtemps, hélas ! on a refusé de reconnaître, chez la Pucelle, l’un des plus beaux privilèges dont le Ciel l’ait dotée ; mais la vérité perce enfin les nuages qui l’enveloppaient, et l’on est contraint de reconnaître qu’à part les héros et voyants des saints Livres, il est difficile de trouver, dans les annales de la sainteté, un personnage qui ait eu, au même degré que notre héroïne, la faculté de lire dans l’avenir. Le surnaturel est là ; et nous saluons, dans l’humble enfant de Domrémy, une véritable inspirée de Dieu, en répétant, de concert avec l’Écriture : Oui, c’est bien l’œuvre du Seigneur, et, à nos yeux, c’est tout à fait merveilleux44. (Psaume CXVII, 23.)

2.
Les miracles de Jeanne d’Arc

Si la prophétie est la parole de Dieu, le miracle est son fait, puisqu’il est une dérogation aux lois de la nature, dont Dieu seul est l’auteur. Initiée aux secrets du Ciel, Jeanne sera-t-elle de même associée à sa puissance ? Favorisée du don de prophétie, aura-t-elle aussi, comme les âmes privilégiées, le pouvoir de faire des 76prodiges ? Nous répondons par l’affirmative, car sa vie publique est un miracle permanent ; le surnaturel en forme la chaîne et la trame, et les plus graves historiens de la Pucelle y signalent même, indépendamment de la résurrection d’un enfant à Lagny, un certain nombre de faits importants auxquels on ne peut refuser la qualification de miracles, dans le sens le plus rigoureux de cette expression.

Et dans le cas où je serais embarrassé par la pénurie des exemples, ne pourrais-je citer la récente conversion d’un des écrivains les plus acharnés contre l’Église et la Foi, celle de Léo Taxil qui, au milieu même du travail impie qu’il avait entrepris pour bafouer la Pucelle, ou, tout au moins, pour utiliser son martyre dans la guerre soutenue par lui contre la religion, se trouva brusquement confondu par l’évidence de sa mission miraculeuse ? Lui-même a raconté le fait avec une simplicité et un accent de sincérité qui défient toute discussion45.

Les naturalistes de notre temps, ne voulant voir dans les œuvres de Jeanne que des actes humains, essaient de torturer les faits pour avilir l’instrument prédestiné de la Providence, en criant au sortilège.

Mais alors comment expliqueront-ils sa mission et les prodiges qui l’accompagnent ? Une parole dite à une enfant de treize ans, dans un vallon de la Meuse ; une épée rouillée mais ramassée dans une église par la main de cette enfant : voilà ce qui suffit au salut de la France. Comment une jeune fille qui n’a manié que le fuseau, et qui paraît pour la première fois au milieu des 77camps, peut-elle, sans l’intervention d’une puissance supérieure, avoir en un clin d’œil les illuminations du génie de la guerre, la prudence qui prépare les coups décisifs, l’audace et la valeur bouillante qui déconcertent l’ennemi, les manœuvres savantes des capitaines vieillis dans les combats et le maniement de l’artillerie ? Qui lui a dit que, contrairement à l’opinion des chefs, la rive droite de la Loire est plus propice à une attaque que la rive gauche ? Qui ? Assurément ce ne peut être que le Saint-Esprit, car Satan n’a jamais fait rayonner, dans ses suppôts, l’angélique virginité qui contient autour d’elle les passions brutales, transforme en quelques jours une armée de blasphémateurs ou de libertins, et fait pénétrer dans des cœurs corrompus les chastes pensées, dans des sens fougueux l’apaisement des ardeurs coupables.

Lorsque la Pucelle se présenta pour la première fois devant Orléans bloqué et affamé, afin d’y faire pénétrer un convoi de vivres et de munitions, un obstacle insurmontable parut s’opposer à la réalisation de son hardi projet. Les eaux de la Loire étaient, en ce moment, très basses, et de plus un vent contraire, soufflant avec fureur, s’opposait à la marche des embarcations. Les matelots découragés allaient virer de bord quand l’héroïne survint : Attendez un petit peu ! s’écria-t-elle. Elle se recueillit ensuite quelques instants, puis, se redressant avec autorité : En nom Dieu, que tout entre en ville ! Et voilà que subitement les vents deviennent propices, et que Jeanne peut aisément traverser le fleuve avec tout son convoi. Ses hommes d’armes émerveillés la regardaient avec stupeur, et semblaient se dire entre eux, comme les Apôtres de leur divin Maître : Quelle est donc celle-ci qui commande 78à la tempête et à qui les vents eux-mêmes obéissent ? (Marc, IV, 40.)

Mais si la petite flotte a pu triompher des éléments, du moins résistera-t-elle au feu des innombrables batteries que l’ennemi a spécialement dressées pour interdire toute communication par eau avec la place investie ? L’inquiétude est très vive dans les esprits. Seule, Jeanne reste impassible. Jetant, pour ainsi dire, un défi à la raison humaine et à la puissance des Anglais, elle affirme : En nom Dieu, qu’il n’y aura pas une goutte de sang versé. Du haut de leurs tourelles, les canons ne cessent de tirer sur cette multitude de bateaux, pendant deux ou trois heures que dure le débarquement. Pas un bateau n’est coulé bas ; pas un seul homme ne reçoit une égratignure !

Quand les Égyptiens étaient sur le point d’atteindre le peuple hébreu, avant le passage de la mer Rouge, pour le ramener en captivité, Moïse les arrêta en faisant à Dieu cette prière : Que la terreur tombe sur eux et qu’ils deviennent immobiles comme des pierres, jusqu’à ce que votre peuple ait passé ! (Exode, XV, 16.)

Si, comme le remarque judicieusement un historien, l’acte de Moïse est miraculeux, ce que personne ne conteste, l’acte de Jeanne d’Arc ne l’est pas moins. Il est évident que ces deux actes étaient supérieurs à la puissance humaine, et que Dieu seul a été la cause efficiente de l’un et de l’autre. Les Égyptiens ont reconnu le pouvoir surnaturel de Moïse : En vérité, disaient-ils, le doigt de Dieu est là. Digitus Dei est hic ! Des chrétiens seraient-ils plus aveugles que ces idolâtres ?

D’ailleurs la délivrance d’Orléans n’est-elle pas elle-même un éclatant prodige ? Les généraux français en 79regardant la prise des Tourelles comme un œuvre divin, selon l’expression des chroniques contemporaines, les Anglais, en refusant de lutter désormais contre une jeune fille en qui ils reconnaissent un pouvoir surnaturel, sont des témoins irrécusables que la levée du siège d’Orléans a été un véritable prodige, comme la prise de Jéricho, de Béthulie, ces grands événements de guerre que le miracle divin a frappés d’un sceau que les siècles ont respecté.

Jeanne est véritablement le soldat de Dieu, elle a l’âme d’une sainte et le cœur d’un héros. Comme César, elle n’a plus qu’à se montrer pour triompher de ses innombrables adversaires : Veni, vidi, vici. De Jargeau elle vole à Beaugency, à Meung et à Patay. Malgré la tactique habile de trois généraux anglais, Suffolk, Fastolf et Talbot, ces places tombent en son pouvoir. En présence de succès aussi rapides et aussi merveilleux, Charles VII ne peut plus hésiter. Il s’abandonne donc à la conduite de cette petite villageoise transformée en grand capitaine et se dirige vers la ville de Reims. Roi, courtisans, politiques, tous ensemble, de gré ou de force, ils partent. Elle s’avance en tête du cortège, sa bannière à la main. Troyes, Châlons, ouvrent leurs portes. Reims sort au-devant du Dauphin en criant : Noël ! Noël ! Charles entre dans la basilique au son des trompettes qui sonnent à fendre la voûte. L’huile sainte coule sur son front. Jeanne est debout près de lui, rayonnante. On eût dit l’ange de la France présidant à la résurrection de la patrie46. Jamais, depuis le jour où, conduit par sainte Clotilde, Clovis était venu courber la tête sous la main de saint 80Rémy, scène plus émouvante ne s’était vue. Quel changement, en effet ! À l’arrivée de la Pucelle, trois mois auparavant, le roi, croyant son trône à jamais perdu, songeait déjà à chercher son salut dans l’exil, et balançait entre l’Espagne et les montagnes d’Écosse. Les Anglais l’appelaient en ricanant le petit roi de Bourges ! et se moquaient de son simulacre de royauté. Aujourd’hui ils ne s’en moquent plus ; ils sentent qu’il y a une France, et dans cette France un roi triomphant que la postérité surnommera le Victorieux ! N’est-ce point l’œuvre de la puissance de Dieu47 ?

La mort de la Pucelle fut peut-être plus merveilleuse encore que sa vie ; car la souffrance est la consécration surnaturelle des grandes missions ; c’est le signe divin du Crucifié sur les œuvres qu’il inspire, la transfiguration surhumaine des âmes : Corona tribulationis effloruit in coronam gloriæ.

Un dossier authentique existe qui relate tous les miracles accomplis par Jeanne ; ce dernier, c’est celui du procès de Rouen. Dans ce document, Cauchon, le bourreau de la sublime française, constate tous les prodiges. Il les attribue, c’est vrai, aux puissances de l’ordre infernal ; mais enfin il ne les nie pas. Et ces prodiges, déclarés d’autre part d’ordre divin, sont aussi certifiés par les cent-trente témoins du procès de réhabilitation.

Or, aujourd’hui, tout le monde est fixé. Les prodiges sont indiscutables, et il est évident que Jeanne n’était pas une sorcière. Si elle ne fut pas une sorcière, elles est donc une sainte48.

Je ne veux pas clore ce rapide coup d’œil, jeté sur 81la question du miracle, sans reproduire aussi les conclusions de M. Siméon Luce, dans la préface de son livre Jeanne d’Arc à Domrémy :

Pour nous, dit-il, Jeanne n’est pas seulement une vierge inspirée de Dieu ; elle est encore l’expression sublime de l’âme du peuple de France au milieu d’une des crises les plus graves que notre pays ait jamais traversées.

Ainsi l’écrivain rationaliste n’hésite pas à reconnaître la présence d’une inspiration divine dans sa mission. Il laisse à d’autres le soin de l’établir et se cantonne sur le terrain des constatations historiques. C’est déjà beaucoup.

Proclamer que le dernier mot du jugement de la raison est l’aveu même de son impuissance à expliquer certains faits, n’est-ce pas dire que ces faits demeurent en dehors du pouvoir de la raison ? Et n’est-ce pas là un des signes auxquels on reconnaît le miracle49 ?

82Chapitre III.
Renommée publique de la sainteté de Jeanne d’Arc

Parmi les procédures qui sont aujourd’hui les préliminaires indispensables d’un jugement de béatification et de canonisation, la Congrégation des Rites, avant d’informer en détail sur les vertus héroïques et les miracles d’un saint, requiert en premier lieu, de l’évêque diocésain, une information solennelle pour constater la renommée publique des vertus et des miracles proposés. Cette sagesse administrative, ces habitudes invariables, montrent le cas que l’Église sait faire de cette ne voix du peuple qui est la voix de Dieu quand elle n’a pas été viciée par les passions humaines : Vox populi vox Dei !

C’est pour cela qu’avant de rappeler comment le projet de canonisation s’est fait jour et à quel degré d’avancement la cause est parvenue, à l’heure présente, il ne sera pas inutile de noter les symptômes qui ont précédé cette imposante manifestation de l’opinion catholique et de remonter jusqu’aux premiers préliminaires de proclamation de sainteté qui s’annonce aujourd’hui comme prochaine.

Toutes les générations qui se sont succédé depuis la 83délivrance d’Orléans ont attesté leur croyance à l’inspiration divine de Jeanne d’Arc par la reconnaissance et la vénération.

La Pucelle a cela de commun avec saint Louis, qu’elle n’attendit point la mort pour être déclarée Bienheureuse par la voix publique50.

Nous ne rappellerons pas ici les témoignages favorables des habitants de Domrémy ni de ses compagnons d’armes, au sujet de sa piété et de sa vertu. Nous en avons parlé plus haut.

À Vaucouleurs et à Chinon, pendant que l’angélique enfant était traitée de folle par les gens de cour ; pendant que les avocats, les conseillers, les vieux scolastiques, habitués à tout déduire avec la logique, secouaient la tête d’un air de défiance, il advint un moment où le cri populaire triompha de toutes les résistances, en proclamant la sainteté de la Pucelle.

Les femmes, damoiselles et bourgeoises, allaient la voir souvent ; elle leur expliquait le but de son voyage, et leur parlait si doucement et gracieusement, dit la chronique, qu’elle les faisait plorer. Les hommes même subissaient son irrésistible empire, et quand les plus incrédules l’avaient entendue, ils pleuraient tous comme les femmes, et disaient en la quittant : Cette fille est l’Envoyée de Dieu !

Rien n’est plus curieux en effet que d’étudier, dans les historiens, dans les poètes de cette époque, quelle admiration sans bornes les contemporains de Jeanne professaient pour elle. Les religieux et les docteurs témoignent en sa faveur par de solennels écrits. Thomas Bazin, évêque de Lisieux, Gerson, Jacques 84Gélu archevêque d’Embrun, Henri de Gorkum, le docteur allemand de Spire, les docteurs de Poitiers, ceux qui étudièrent, comme juges, les procès de réhabilitation et qui recueillirent les dépositions de cent-vingt témoins, toutes à la louange de la Pucelle, se montrent véritablement enthousiastes à son égard, et un volume ne suffirait pas à reproduire ceux de leurs témoignages d’admiration qui nous sont parvenus51.

Alain Chartier, religieux de Saint-Denis, attaché à la personne du roi Craie VII, écrivait, en 1429 :

Ce fut un triomphal la lorsqu’elle apparut dans Poitiers, tout illuminée des flammes de l’Esprit-Saint, toute transformée d’une joie et d’une impatience divines, pareille à Jésus au milieu des docteurs.

On trouve à la fin du quatrième tome des œuvres du grand chancelier Gerson un petit ouvrage, en style scolastique, intitulé : De l’admirable victoire d’une jeune bergère devenue chef des armées du roi de France contre les Anglais. C’est une apologie complète de la Pucelle ; l’auteur la compare à Judith et à Débora ; il assure même que son action a tous les caractères d’une mission surnaturelle.

D’autres chroniqueurs, dont plusieurs ont suivi les à armées, Perceval de Cagny, Cousinot de Montreuil, à Jean Rogier, Thomassin, Chatelain de la Porte, Monstrelet, les auteurs du Journal du siège d’Orléans, de la Chronique de Lorraine, etc., etc., reconnaissent hautement l’inspiration divine de la Pucelle et ne peuvent s’empêcher de lui rendre hommage.

Les poètes, Christine de Pizan, Martial d’Auvergne, 85Saint-Gelais, Villon, Chastelain, célèbrent dans leurs vers les merveilles qu’ils ont entendu raconter.

En Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Espagne, la vénération n’était pas moins grande pour la Sibylle de France.

C’est sous ce titre qu’un livre fut composé, du temps même de la Pucelle, par un ecclésiastique allemand, qui dépeint l’héroïne comme une prophétesse suscitée de Dieu, une personne de la plus sainte vie. Jean Nider, aussi allemand et religieux dominicain, mort en 1436,raconte de même en parlant de Jeanne :

Elle prédisait l’avenir, elle faisait tant de merveilles que tous les royaumes de la chrétienté en étaient dans l’admiration.

Deux annalistes d’Italie (le premier, Bonincontrio, dont la chronique va de 1360 à 1458 ; le second, Garnerio Berni, qui relate les événements de 1360 à 1472) font mention des prodiges attribués à la Pucelle et affirment qu’elle n’agissait que par inspiration divine.

En Espagne, on publia la Cronica de la Poucella d’Orlians qui remplissait alors toute l’Europe du bruit de son nom. Un étranger du même temps, saint Antonin, archevêque de Florence, qui avait quarante ans quand la Pucelle vint trouver le Roi, a écrit ces paroles significatives en parlant de Jeanne d’Arc :

On la croyait conduite par l’Esprit de Dieu ; ses exploits en étaient la preuve.

Jean Gobelin, secrétaire du pape Pie II, rend à la Pucelle le même témoignage que saint Antonin :

Afflata Spiritu sicut res ejus gestæ demonstrant.

Après la délivrance d’Orléans, la réputation de la sainteté de Jeanne ne fit encore que s’accroître. Pour le peuple, c’était la sainteté d’un être descendu des 86cieux plutôt que d’un être qui lutte pour y monter. Les femmes lui faisaient toucher leurs petits enfants, comme si elle était une sainte relique. Les soldats baisaient à genoux son étendard, et sanctifiaient leurs armes en les approchant de son épée nue. C’est la grâce de Dieu et l’honneur de la Pucelle, disaient-ils, que l’on ne gagne auprès d’elle que de légères blessures.

La popularité de Jeanne d’Arc alla même plus loin, car il est évident aujourd’hui que, sans avoir été l’objet d’un culte liturgique, elle fut celui d’un culte privé des plus étendus. On portait des médailles à son effigie, comme c’est la coutume pour les saints dont on espère la protection ; on plaçait ses portraits et ses statues dans les églises ; on fit même introduire, en son honneur, dans les offices des prières où l’on remercie Dieu d’avoir délivré son peuple par la main d’une femme. Des processions publiques furent ordonnées par reconnaissance pour elle ; et, afin d’attirer davantage les fidèles à ces pieuses cérémonies, bon nombre d’évêques les enrichirent plus tard d’indulgences spéciales.

Mais les premiers témoins de Jeanne, a dit un auteur non suspect, sont ses ennemis mêmes. En machinant son procès, ils méditaient un monument de leur vengeance, et ils ont édifié le monument de sa gloire52.

En effet, l’article 52 de l’acte d’accusation, par lequel on lui reproche le crime d’idolâtrie, est le plus magnifique témoignage du concert unanime des populations acclamant son héroïsme et ses vertus. Les bourreaux eux-mêmes n’ont pu s’empêcher d’y mêler 87leurs accents. Sur le seuil même de l’échafaud, pendant que des sanglots éclatent au milieu de dix-mille soldats anglais, les juges, pareils à l’assassin qui vient d’assouvir sa haine, se troublent et se sauvent en criant : Nous sommes perdus, nous venons de brûler une sainte ! Ne croirait-on pas entendre les soldats du Calvaire se frappant la poitrine et disant tout haut : Celui-la était vraiment le Fils de Dieu !

Ce qui indique encore dans quelle estime de sainteté ses contemporains tenaient la vierge de Domrémy, comme l’a fait remarquer M. Charles de Beaurepaire, le savant archiviste de la Seine-Inférieure, c’est que jamais, malgré la demande formelle de Jeanne sur le bûcher, on ne fonda ni messes ni services, dans un temps où cependant les fondations de ce genre étaient habituelles. Pourquoi cette abstention exceptionnelle pour la Pucelle, si ce n’est qu’on la tenait pour sainte et martyre53 ? Au reste, l’année même de sa mort, la voix publique réclama sa béatification, et ce projet si populaire n’échoua que devant l’opposition de ses anciens persécuteurs.

Ces témoignages du sentiment national ne firent que se multiplier après la sentence de réhabilitation du pape Calixte III, publiée solennellement le 18 septembre 1456, au lieu même où, le 30 mai 1431, avait été prononcée et exécutée la sentence de Cauchon ! Ce jour-là, un cri de soulagement répondit à cet acte de réparation, et, sur tout le territoire, les Français remercièrent le Pape de s’être fait l’arbitre intrépide de la justice, l’admirateur de la Pucelle, et de ne point avoir appréhendé la fureur de l’Angleterre, qui, à peine refoulée dans son île, saignait encore de ses blessures.

88Au fond des cœurs, l’acte de la reconnaissance et de la vénération publiques pour Jeanne d’Arc avait précédé l’acte de la justice officielle ; il l’a suivi quatre siècles durant et n’a subi que des interruptions éphémères. Au XVIe siècle, où les guerres de religion absorbaient le pays ; au XVIIe, que Louis XIV, dit le Grand, tenait dans la contemplation exclusive de lui-même et de ses exploits ; même au XVIIIe, où les princes et les hommes de lettres marchaient attelés au char de Voltaire, la Pucelle demeura le plus grand honneur des classes populaires, et une légende se créa vite autour de son nom dans toutes les chaumières du royaume.

Une seule voix a fait entendre une note discordante ; une seule a protesté contre l’enthousiasme des foules, par un acte plus infâme encore que le bûcher de Rouen. Car, il faut bien le dire, l’Angleterre ne brûla que le corps de Jeanne d’Arc ; l’insulteur français de la Pucelle essaya de souiller sa gloire et de noyer sa virginité dans la fange.

Ô pure et sainte fille ! Ce n’était donc pas assez de ton martyre ? il fallait que tu fusses clouée deux fois au gibet d’infamie. Tu as épuisé la coupe, et Dieu te doit bien, maintenant, de te glorifier aux yeux des hommes. L’outrage de Voltaire te donne un titre de plus ; tu as gagné deux fois l’auréole des bienheureux. C’est pourquoi nous la réclamons pour toi avec une invincible espérance.

Une chose, du moins, peut te consoler, toi, l’ardente amie de la France ; peut nous consoler, nous, patriotes jaloux de l’honneur national. C’est que ton insulteur, ce profanateur de la poussière des vierges, n’était point français : il avait perdu cette qualité, il l’avait reniée lui-même en se prosternant aux pieds du 89roi de Prusse et en léchant ses bottes. Voltaire était prussien, et s’en vantait bien haut ; s’il vivait de nos jours, il serait reconduit à la frontière comme un ennemi dangereux54.

La France n’est plus autant qu’autrefois cette société rongée de scepticisme et de corruption, applaudissant le crime d’un génie en délire. Ses admirateurs actuels, en gravant, sur le piédestal de sa statue, les titres de ses œuvres, se croiront obligés de remplacer par quelques points le nom du poème obscène ; ils chercheront même à disputer au catholicisme l’angélique Pucelle, pour qui c’est une gloire de plus d’avoir été insultée par la bouche même de celui qui blasphéma Jésus et poussa le cri satanique : Écrasons l’infâme ! Que conclure de cet étrange changement ? Si l’on veut nous confisquer notre sainte nationale, c’est qu’on ne la méprise plus, c’est qu’on nous l’envie ; et, si on nous l’envie, c’est que son mérite surnaturel éclate à tous les regards.

En effet, les lettres et les arts célèbrent aujourd’hui la divine mission de Jeanne, cette mission si chastement, si héroïquement remplie par une enfant ! Histoire, poésie, travaux de la plume et travaux du pinceau, éloges gravés dans le bronze ou fouillés dans le marbre, tout a payé son tribut à cette mémoire. La religion s’unit à la patrie pour l’honorer ; elle ouvre ses chaires à ses évêques et à ses prêtres pour célébrer, ses temples au peuple pour écouter ses louanges, en face des autels et sous le regard de Dieu. Il serait instructif, il serait glorieux, pour notre patriotisme personnel, de tracer ici seulement la nomenclature des 90panégyristes de Jeanne d’Arc. Cette lumineuse statistique, comme la dit l’un d’eux, formerait ce que l’Église appelle une nuée de témoins55.

L’opinion est fixée partout sur la sainteté de la Pucelle. L’Allemagne lui a rendu un touchant hommage dans le livre de Guido Görres. En 1815, un Prussien voulut acheter la chaumière de Domrémy. Dans le même moment, l’archiduc Ferdinand, plus tard empereur d’Autriche, et les officiers de sa suite, détachaient des parcelles de pierre et de bois de l’édifice sanctifié et les emportaient comme des reliques. La Belgique a depuis abjuré les haines des Bourguignons. L’Angleterre elle-même se montre magnanime dans son repentir, et elle répudie le crime de Bedford avec les injures de Shakespeare. Par la voix de ses évêques les plus illustres, elle demande, avec la France, la canonisation de Jeanne d’Arc. C’est un des nobles fils de cette nation, l’Éminentissime cardinal Howard, qui est même chargé de poursuivre, à Rome, la cause de la béatification de la sainte fille ; et Mgr Gillis, évêque d’Édimbourg, fit, en 1857, retentir la cathédrale d’Orléans de cet aveu digne d’un grand cœur :

J’affirme hautement qu’il y a, dans nos annales, une page que je voudrais arracher au prix de tout mon sang, la page qu’éclaire, à notre honte, le bûcher de Rouen.

En France, on ne diffère plus que par la manière de 91proclamer les grandeurs surnaturelles de l’héroïque martyre. Orléans et Paris lui ont dressé des statues que le peuple couvre d’étendards et de couronnes ; une souscription nationale a ressuscité de ses ruines le donjon de Rouen, où, bientôt, un autre monument grandiose, de 130 mètres de superficie et de 25 mètres de hauteur, sera élevé en mémoire de la sainte martyre. Reims, qui vit le relèvement décisif de la nationalité française, n’oublie pas non plus de mettre en honneur la sublime guerrière qui fut partout ailleurs à la peine. L’œuvre de M. Paul Dubois, qui a doté sa patrie de tant de chefs-d’œuvre, a sa place marquée sur les parvis de la cathédrale, où Jeanne a pleuré de joie, reprenant son épée et poussant le cri légendaire : En avant ! en avant !

Domrémy, l’humble berceau de Jeanne, pouvait-il être oublié ? Le pieux évêque de Saint-Dié, fils illustre par sa naissance de notre chère Lorraine, dont les exquises qualités de l’esprit et du cœur, la noblesse de caractère, témoignage vivant de la puissance de l’hérédité, s’harmonisaient si bien dans une âme apostolique, née d’un sang plus noble encore, le sang de Jésus-Christ, Mgr Albert de Briey avait formé le projet d’élever un monument national, près du Bois Chesnu, théâtre des apparitions célestes. Déjà les premières assises avaient été posées, d’après les plans superbes de M. Sédille, architecte à Paris. Mais, par suite de circonstances aussi douloureuses qu’imprévues, les travaux sont depuis longtemps suspendus ; l’on ne prévoit pas encore le moment où ils pourront être terminés et prêts à recevoir le gigantesque groupe de sculpture exécuté par M. André Allar. Qui sait ? Dieu veut peut-être, qu’au lieu de décorer la façade de l’édifice projeté, 92ce travail d’art soit placé, après la canonisation, dans l’église du village, à côté de l’humble chaumière où naquit la Pucelle56.

L’œuvre en bronze et marbre de l’éminent statuaire nous montre Jeanne debout, en extase, comme plongée dans une lumière céleste et écoutant les voix de ses benoîts Saints et saintes du Paradis. C’est la reproduction saisissante de la scène dans laquelle sainte Catherine, sainte Marguerite et l’archange saint Michel racontaient à l’enfant la grande pitié qui était en royaume de France ! Il est impossible de contempler un tel sujet sans être profondément ému. Au XVe siècle, saint Michel et la Pucelle sauvèrent la France envahie du côté de l’Ouest. N’avons-nous pas raison d’espérer que l’Archange et celle qu’on appellera bientôt sainte Jeanne d’Arc préserveront encore la France du XIXe siècle, menacée et déjà mutilée dans ses provinces de l’Est ?

Mais avant d’être la libératrice, Jeanne a été la sainte ; et si c’est un honneur pour notre nation d’avoir reconnu et enfin proclamé la gloire de Jeanne d’Arc, c’est à l’Église que la France doit son sauveur. C’est l’Église qui a défendu et réhabilité la Pucelle ; qui, maintes fois, 93a déclaré les actes de l’héroïne dignes de toute admiration et se prépare à inscrire son nom dans le livre d’or de la terre et des cieux.

Parmi les témoignages les plus remarquables rendus par les Papes à la mémoire de Jeanne d’Arc, depuis la sentence de Calixte III, il faut compter celui de Pie II qui, après avoir raconté sa vie merveilleuse et constaté que dans son procès on n’avait rien établi contre sa foi, s’écrie avec enthousiasme :

Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France, presque ruiné et abattu, et infligé aux Anglais tant de défaites ; qui, devenue chef de guerriers, a gardé au milieu des soldats sa pudeur sans tache… Chose digne de mémoire et qui trouvera dans la postérité moins de foi que d’admiration !

La grande figure de Pie IX ne pouvait manquer à l’imposant cortège qui proclame la réhabilitation de la Pucelle et glorifie son patriotisme. Dans un Bref adressé à M. Vallon, un des historiens les plus distingués de Jeanne d’Arc, le Pape écrit :

Personne ne saurait méconnaître que Dieu, voulant relever la France de ses désastres et lui rendre son Roi légitime, n’ait choisi ce qui était faible pour briser les forces et les efforts des puissants, et qu’il n’ait pour cela donné à une simple fille des champs un courage extraordinaire et une science merveilleuse des choses de la guerre et de la politique.

Pie IX, dépossédé de son pouvoir temporel encore plus que Charles VII, le roi de Bourges, devait comprendre et admirer la Pucelle.

Que dirons-nous de cet infatigable Pontife qu’on appelait volontiers le chevalier de Jeanne d’Arc, qui, toujours sur la brèche, fut en même temps le vaillant 94soldat de l’Église57 et le grand justicier du XIXe siècle ? C’est lui qui a lavé, pendant trente ans, sur le front de l’héroïne, le soufflet impur qu’a voulu y graver la main d’un vieillard débauché ; c’est lui qui a publié, contre l’infâme écrivain, ces lettres enflammées qui furent, suivant le mot pittoresque du cardinal Guibert, le Rosbach de Voltaire ; c’est lui qui, non content de chanter la grande Française, sollicita pour elle, en cour de Rome, le titre de sainte, de concert avec les évêques de tous les diocèses où la Pucelle avait passé.

Mgr Dupanloup n’a point assez vécu pour assister au triomphe définitif et à la prochaine béatification de celle qu’il honorait d’un culte si patriotique et si chrétien58. Il avait dit, dans une touchante invocation à Jeanne d’Arc :

Fille généreuse, désormais nous ne sommes plus étrangers l’un à l’autre ; nous nous retrouverons, nous nous reconnaîtrons quelque jour.

Ce jour est venu ; au seuil des parvis sacrés, Jeanne a reçu l’évêque d’Orléans, elle l’a reconnu ; lui-même la reconnue telle qu’il l’avait représentée aux regards de la France dans deux discours immortels. C’est à la fin du second, en présence de treize évêques groupés autour de sa chaire, le 8 mai 1869, que l’éloquent prélat s’écriait avec enthousiasme :

Devant une telle vertu, maintenant que les passions d’autrefois sont apaisées 95et que Jeanne n’apparaît plus que dans la sérénité de l’histoire, je ne m’étonne pas que d’éclatants hommages lui viennent chaque jour de l’Angleterre elle-même, et qu’en dépit du protestantisme, un de ceux qu’elle a vaincus se soit écrié naguère : Un tel personnage est un soutien pour notre foi, une splendeur pour l’âme humaine, et sa place est dans nos temples.

Ce grand et solennel hommage, peut-être un jour la sainte Église romaine le décernera-t-elle à Jeanne ! Ce jour-là, il m’est permis de le dire, je l’attends et je l’appelle. Ô France, ô ma patrie, mère de Jeanne d’Arc, ce jour-là de quel incomparable diamant l’Église aura orné ton front !

Citons encore les paroles d’un autre chevalier de Jeanne d’Arc, dont le diocèse de Saint-Dié pleure si douloureusement la mort prématurée, de Mgr de Briey, faisant partager son espoir et son enthousiasme aux foules nombreuses accourues, à son appel, le 10 juillet 1878, aux fêtes de Domrémy :

Ah ! quelle joie si le Père qui demande à consoler ses enfants daigne accueillir favorablement nos humbles et ardentes prières ! Quelles fêtes nous aurons alors à Domrémy ! Car la gloire de Jeanne est sans doute revendiquée à juste titre par les nobles cités qui ont été témoins de ses exploits ou de sa mort héroïque ; mais il n’en est pas moins vrai que cette vierge de Jésus-Christ appartient avant tout à l’église et au diocèse qui lui ont donné, avec le baptême, la vie des enfants de Dieu. Jeanne est un héritage sacré que nous conserverons toujours avec un amour jaloux59.

96Toutefois l’idée de faire inscrire l’humble bergère au catalogue des saints n’est pas une pensée nouvelle ni même une pensée individuelle. Dès 1672, un éloquent religieux de l’Oratoire en avait suggéré l’idée dans un panégyrique prononcé à Sainte-Croix d’Orléans :

Proclamons-la mille fois bienheureuse, disait-il, adressons-lui nos prières, invoquons-la dans nos besoins. L’Église qui l’honore entend que nous la réclamions comme une sainte60 !

Mais les temps n’étaient pas mûrs ; cette glorieuse époque ne sentait pas le besoin d’un Sauveur. D’autres panégyristes se sont faits dans notre siècle les patrons de la cause de Jeanne, et, même avant que les malheurs de la patrie en aient démontré l’opportunité, ont émis les mêmes aspirations.

Il y a, dans la bibliothèque de Reims, un document très intéressant. C’est une adresse en 16 pages in-4°, d’un curé du diocèse demandant, le 15 novembre 1855, à Napoléon III, d’entreprendre la cause de canonisation de Jeanne d’Arc.

En 1864, un missionnaire apostolique du diocèse de Versailles, M. l’abbé Thomas, terminait ainsi son discours du 8 mai :

Ah ! du moins, nation de l’Angleterre, je t’invite à conjurer dans une filiale prière le Père commun des fidèles, d’écrire le nom de notre ange sur le saint livre des martyrs. Ah ! je voudrais te condamner à tomber à genoux, avec nous, avec la France et nous écrier ensemble : Jeanne d’Arc, priez pour nous !

97Trois années plus tard, dans la même chaire d’Orléans, M. l’abbé Freppel, alors professeur en Sorbonne, et depuis évêque d’Angers, faisant le parallèle de Jeanne d’Arc et de sainte Geneviève, exprimait le désir de les voir réunies dans une même vénération :

Sorties l’une et l’autre des derniers rangs du peuple, des entrailles mêmes de la nation, appelées l’une et l’autre à remplir une mission de délivrance, sœurs par l’innocence et par la vertu, la vierge de Nanterre et la vierge de Domrémy reçoivent de tout Français un même culte d’admiration et de reconnaissance. Ah ! puissions-nous les associer un jour dans un même culte de respect religieux et d’invocation !

Son Éminence Mgr le cardinal archevêque de Reims, plaidant aussi la cause de Jeanne d’Arc, le 8 mai 1885, à Orléans, s’écriait à son tour, en s’adressant à la France :

Ô mon pays, sache apprécier, dans toute son étendue, le don que t’a fait le Seigneur : Non fecit taliter omni nationi. Il l’a fait pour Israël qui était son peuple : il l’a fait pour toi qui es le soldat de son Église et la nation privilégiée de sa providence ! Voulant te sauver, parce que tu en étais digne encore, il va envoyé plus qu’un capitaine, une Vierge, une Sainte, une Martyre, ce qu’il y a de plus beau et de plus élevé dans son Ciel ! En retour, sache comprendre qu’il faut aujourd’hui répondre à la prédilection divine, ne point rapetisser ses faveurs à la taille des ruines que tes péchés ont faites, mais, au contraire, demander à l’Église le droit d’honorer, dans ta libératrice, ce que les meilleurs de tes enfants y ont toujours vu, la Sainteté !

C’est surtout en ces dernières années que s’est accentué 98le mouvement d’opinion qui se déclare partout en faveur de Jeanne d’Arc.

Pour la première fois depuis l’époque néfaste de la Révolution, lors de l’inauguration d’un monument en l’honneur de la Pucelle, en 1820, Domrémy avait été le théâtre de fêtes splendides. À une députation venue d’Orléans s’étaient réunies les sommités administratives et militaires des divers départements de l’Est, des délégations de l’Académie de Nancy et de plusieurs autres villes. Mais, en cette circonstance, on n’était venu que pour honorer la guerrière. On avait songé beaucoup à l’héroïne en oubliant trop la sainte. L’enthousiasme religieux se manifesta davantage lors du centenaire de Voltaire, quand la France, douloureusement émue des vivats adressés à l’insulteur de la vierge, voulut répondre à cette injure par un immense cri d’amour envers sa libératrice et la patronne des envahis. Tout à la fois, du nord et de l’ouest, du centre et du midi, les mêmes désirs furent exprimés : faire au berceau de Jeanne d’Arc, sur les frontières de l’est, un acte d’amende honorable et de vénération. Dans le même temps, le pieux évêque de Saint-Dié se recueillait devant les autels, y mûrissait cette grande idée et préparait les moyens de l’accomplir.

De là cet immense concours des foules, le 10 juillet 1878, à l’humble village de Domrémy ; où Mgr de Briey, dans une admirable homélie, comme dans la circulaire qui avait annoncé ce grand pèlerinage, rappela, avec tant de netteté, la mission surnaturelle de Jeanne d’Arc et affirma la réalité des prophéties de la Pucelle d’Orléans.

De toute la Lorraine, de la Franche-Comté, de l’Alsace, du Jura, des Ardennes, aussi bien que du 99Berry, de la Bretagne, du Bordelais, du Languedoc et de Paris, près de vingt-mille pèlerins, plutôt des hommes encore que des femmes, étaient venus au rendez-vous du triomphe de la Pucelle, et se pressaient autour du saint évêque, l’âme de cette manifestation chrétienne et patriotique. Il y avait là des prêtres, des soldats, des officiers, des nobles, des bourgeois, des ouvriers, des paysans, tous pêle-mêle, tous égaux dans l’enthousiasme de la foi et de la ferveur. Le matin, à la messe dite en l’honneur de saint Michel archange, sous une splendide chapelle de feuillage et de fleurs, dressée, pour la circonstance, au milieu de la prairie si souvent parcourue par la pieuse bergère ; le soir, à la procession au sanctuaire de Notre-Dame de Bermont, il n’y avait, au sein de cette foule, qu’un cœur, qu’une âme, qu’une prière, qu’une voix. Elle montait vers le ciel, elle remplissait la vallée, elle faisait frémir les fibres les plus intimes ; les visages pâlissaient, l’émotion était au comble et les larmes coulaient douces de bien des yeux. À ce spectacle, l’enfer a dû frémir dans ses régions de ténèbres ; et Voltaire, du lieu où Dieu l’a placé pour l’éternité, a dû en tressaillir, car, en ce jour béni, ce qu’il avait nié, ce qu’il avait insulté, la France entière l’acclamait et le vénérait.

Le succès de cette fête, si courageusement inaugurée par Mgr de Briey, fut une révélation en dépassant toute espérance. Il était donc bien vrai que le culte de Jeanne reste toujours populaire et vivace ! Aussi nous ne sommes point étonnés de voir, depuis, le nombre des pèlerins de Domrémy s’accroître de plus en plus. Quand les peuples sont heureux, ils ne songent guère à leurs gloires nationales ; ils se les rappellent dans la mauvaise fortune. Jadis les visiteurs ne priaient 100guère ; aujourd’hui tout est changé. Ceux qui arrivent (ils sont de dix à vingt par jour, quelquefois plus nombreux, quelquefois des collèges et des séminaires entiers) sont tous de bons chrétiens qui se rendent d’abord à l’église avant de visiter la demeure de Jeanne d’Arc.

Les substructions qui portent l’église de Domrémy, la grande voûte, les colonnes, quelques pierres de deux contreforts et la base de la tour sont contemporains de Jeanne. Malgré les modifications faites en 1824, pour le déplacement du transept et de l’abside, c’est bien, en effet, sur ces dalles que la pieuse enfant s’est prosternée, sous ces voûtes qu’elle a tant de fois levé les mains et les yeux vers le ciel ; ce sont bien ces piliers qui ont entendu les échos de sa voix et de ses soupirs, qui, peut-être aussi, ont été les secrets témoins de quelques visions mystérieuses61.

Oh ! que de poignantes impressions l’on éprouve en cherchant, sur le pavé, la trace de ses larmes brûlantes ! Mais aussi quel consolant spectacle, en élevant les regards vers les couronnes de la France à Jeanne d’Arc, vers les couronnes apportées en 1878, le premier jour du mois du Sacré-Cœur, par une noble femme, Mme la duchesse de Chevreuse, qui sut vaincre les obstacles avec le concours des énergiques efforts de tous les habitants et de leur pieux curé, M. l’abbé Bourgaut, chanoine d’Orléans62 !

Une petite rue, tracée en 1823 sur l’emplacement de l’ancien cimetière, sépare, du flanc méridional de l’église, l’enceinte où est enfermée la maison natale de la Pucelle.

101Dans cette chaumière pauvre et belle, nue et splendide, dont les solives parlent et dont les murailles sont éloquentes, que de témoignages de vénération et d’amour ! Des statues, des couronnes, des drapeaux, et parmi eux une oriflamme en drap d’or, que le général de Charette, le vaillant champion de l’Église et de la France, voulut accrocher lui-même aux poutres noircies sous lesquelles Jeanne d’Arc vint au monde. Sur cette oriflamme sont brodés l’étendard de l’héroïne et la bannière des volontaires de l’Ouest. C’était bien justice de réunir ainsi à l’honneur les deux drapeaux qui furent à la peine sur le même champ de bataille ; ces deux drapeaux qui, à quatre siècles d’intervalle, virent, à Patay, reculer devant le Sacré-Cœur les ennemis de la France.

C’est avec le respect que réclame un sanctuaire, que l’on pénètre dans l’austère cellule de la vierge prédestinée. Ce réduit froid et triste n’est éclairé que par une faible lucarne, du côté nord, ouverte à ras du sol. C’est de là qu’elle apercevait, dans ses longues heures d’oraison, la petite lampe qui brûle dans l’église devant l’autel, et qu’elle adorait le Dieu caché dans le tabernacle.

Pour ma part, j’avoue sincèrement qu’une émotion singulière m’envahit chaque fois que je fais ce pieux pèlerinage. La pensée que Dieu s’est servi d’un instrument si chétif pour opérer tant de prodiges me remplit d’admiration et de stupeur. Dans cette chambrette, où l’angélique enfant a passé tant d’heures recueillies, des visions traversent le cerveau.

On revoit la guerrière dans la mêlée, répandant son sang pour son roi, tour à tour humiliée et triomphante, prisonnière enfin, calomniée, torturée, expiant dans les flammes son ardent amour pour l’Église et la patrie.

102Si j’en juge par l’inspection détaillée du registre où s’inscrivent la plupart des visiteurs, l’impression produite dans leur esprit et dans leur cœur demeure aussi profonde que spontanée. C’est dans ce recueil qu’on trouve, sous des formes diverses, il est vrai, l’expression de gratitude et d’admiration des pèlerins de Domrémy pour la sainte héroïne. Il y a là des réflexions pieuses et patriotiques émanant de personnages de tout âge et de toute condition qui méritent d’être lues. À l’honneur des signataires, dont le nombre est considérable, on ne peut y relever aucune inconvenance, ni même une plaisanterie risquée.

Nous ne saurions ici passer sous silence la touchante démarche du sixième corps d’armée, à l’époque des grandes manœuvres de 1878. Car la sympathie croissante de nos soldats pour leur patronne n’est pas seulement un gage d’espérance nationale, mais encore un argument sérieux en faveur de la thèse que nous défendons ici.

Fantassins, artilleurs, chasseurs à cheval, hussards, dragons, cuirassiers vinrent successivement, par escouades, visiter Domrémy. Nous avons vu de ces hommes, arrivés très tard dans la nuit, après une rude journée de marches, de contre-marches et de combats, se coucher dans une grange ouverte, et, le lendemain, aux premières lueurs de l’aube, sonner à la grille de l’humble demeure, demandant à visiter la chapelle de Jeanne d’Arc. Dans leur naïf et pittoresque langage, les soldats appelaient ainsi la modeste maison que les habitants du ciel, la vénération des peuples et les vertus de l’héroïne ont transformée en un vrai sanctuaire. Ils en avaient à peine franchi le seuil, que, déjà, ils manifestaient leur émotion. Une ou deux 103fois, quelques-uns oublièrent de se découvrir ; mais aussitôt leurs camarades les rappelèrent au devoir du respect. Leur air pensif, recueilli et souvent attendri, révélait les sentiments intimes de ces cœurs simples. Quelques paroles échappées, çà et là, les traduisaient aussi à leur manière. Que nous sommes contents ! disaient-ils. — On n’eût donné cent francs en échange du voyage de Domrémy, ajoutait l’un d’eux, que je ne les aurais pas acceptés ! Et le front joyeux, le pas alerte, ils regagnaient leurs quartiers pour l’heure du premier appel et le départ de la compagnie. Du 21 au 30 septembre exclusivement, et du matin au soir, excepté le 24, jour de la revue, l’illustre chaumière n’a pas désempli.

En appréciateurs éclairés du grand rôle de Jeanne, les chefs furent aussi empressés et plus touchés encore que les soldats en lui apportant le tribut de leurs hommages. Jamais Domrémy n’avait vu briller tant d’uniformes ni étinceler tant de casques et de décorations. Et tous les officiers supérieurs du général Douai étaient du sang de France, comme disait autrefois Jeanne des nobles chevaliers de Charles VII.

Pénétrés de respect, émus parfois jusqu’aux larmes, les illustres pèlerins de l’armée semblaient heureux de parcourir le jardin dont l’héroïne a foulé la poussière, d’entrer nu-tête dans sa pauvre demeure, de s’incliner devant ses statues, d’y trouver un gage de son aide et de sa protection. Avec quelle confiance ils pressaient sur les murs noircis, sur les débris de meubles jadis à l’usage de la paysanne guerrière, leurs objets précieux destinés à des amis, et des lettres qu’ils voulaient sanctifier par ce contact sacré avant de les expédier à leurs familles ! Qu’elle était sentie et gracieuse leur reconnaissance 104en recevant de cette visite un modeste souvenir délicatement sollicité : une fleur épanouie à l’endroit des apparitions, une plante cueillie au bord de la petite fenêtre de ce réduit, ou bien une simple feuille détachée des arbres du parterre !

Non, disait l’un de ces hommes de guerre, non, il est impossible de ne pas voir l’intervention divine en Jeanne d’Arc. Le scepticisme le plus acharné ne peut expliquer autrement cette grande figure… Des paysannes ! nous en avons rencontré beaucoup dans les dernières manœuvres de Lorraine. Hélas ! qu’auraient-elles fait à la tête d’une armée ? Jeanne d’Arc n’aurait pas été plus qu’elles si Dieu ne l’eût conduite !…Oui, disaient-ils encore, on respire dans cette chaumière un parfum tout céleste ; on sent que la main de Dieu a passé par ici… Un attrait irrésistible y attache les cœurs français63.

C’est ce que constate tous les jours le vénérable curé de Domrémy. À la date du 29 octobre dernier, il nous écrivait :

Si, par défaut de publicité, le pèlerinage alsacien-lorrain n’a pas été aussi nombreux qu’on aurait pu le désirer, il s’est fait remarquer par la qualité des pèlerins. Mes paroissiens ont été édifiés de leur piété ; 105car ils sont restés des heures entières dans l’église pour y prier avec ferveur. À la fin de la journée, beaucoup sont venus me remercier des heureux moments qu’ils ont passés à Domrémy. Prêtres et fidèles, tous s’en retournaient contents. Oh ! comme il serait facile d’appeler les foules au berceau de notre héroïne, et de faire du bien à nos contrées par des pèlerinages bien organisés et bien préparés64 !

Devant ces protestations sérieuses, réfléchies et loyales d’hommes compétents, que deviennent les déclamations de journaux et les thèses tortueuses de livres obstinés à violenter la raison, à dénaturer le patriotisme, à vulgariser une chrétienne sans égale pour en faire une adepte de la liberté de conscience ou bien une personnification du vieux culte des druides ? Écrasés par la houle toujours montante de l’opinion maintenant éclairée et toute-puissante dans sa réaction légitime, il n’est plus guère possible aujourd’hui que les rationalistes rêveurs essaient encore d’expliquer sans Dieu, ou contre Dieu, l’énigme d’une telle existence, dont un grave historien, M. Wallon, a pu écrire sans soulever de contradictions :

La vie de Jeanne d’Arc est un miracle placé au seuil des temps modernes, comme un défi à ceux qui veulent nier le merveilleux.

On ne saurait donc plus le contester, la gloire de l’Envoyée de Dieu grandit avec une puissance étonnante 106et répand son éclat vainqueur sur toute la chrétienté, en Amérique, en Angleterre, dans les missions de l’Extrême Orient, et jusque dans les îles de l’Océanie. Les évêques de ces contrées lointaines ont tressailli de joie à la pensée de voir sur les autels la vaillante martyre, et joignent leurs suppliques à celles de Nos Seigneurs les Évêques de France, unanimes à solliciter auprès du Saint-Siège la canonisation de Jeanne d’Arc.

Les simples fidèles eux-mêmes veulent prendre part à cette manifestation saintement patriotique. Déjà, dans beaucoup de diocèses, sous le contrôle de l’autorité ecclésiastique, des pétitions nombreuses se couvrent de signatures, et il n’est pas un seul congrès catholique qui n’émette des vœux relatifs à la glorification de l’angélique Pucelle65.

Le pape Léon XIII, qui semble prendre à cœur de signaler aux peuples les grands saints nationaux, mettra-t-il bientôt, par la canonisation solennelle de Jeanne d’Arc, le couronnement à l’œuvre de réhabilitation du pape Calixte III ? C’est le secret du Saint-Esprit. L’information canonique suit son cours normal. Mais, dans toutes les causes de cette espèce, Rome, on le sait, se hâte avec lenteur, et cette lenteur même, jointe au luxe d’enquêtes et de témoignages dont s’entoure le tribunal chargé de prononcer, communique à la sentence rendue un caractère de majesté incomparable. Les péripéties de l’instance ne sont donc 107pas, à proprement parler, des retards ; elles sont, au contraire, l’indice de la marche régulière et, par conséquent, de la marche sûre du grand procès qui passionne la France catholique.

Mgr Couillé, évêque d’Orléans, poursuit avec le même cœur d’évêque et de Français l’entreprise de son illustre prédécesseur. Au retour de son dernier voyage de Rome, après l’audience du Pontife pacificateur qui a des vues si larges sur le présent et si profondes sur l’avenir, Sa Grandeur nous a rapporté l’espérance avec ces consolantes paroles de Sa Sainteté : Nous aimons aussi à vous présager l’heureux succès dont Dieu lui-même daignera couronner vos vœux unanimes en faveur d’une cause qui intéresse la gloire de la France entière et le principal honneur de la ville d’Orléans. C’est après avoir achevé cette phrase commençant par ces mots : Ultro vobis ominamur, que Sa Sainteté s’arrêta en disant : Je pense bien qu’ici l’on devinera qu’il est question de Jeanne d’Arc !

On dit que Léon XIII avait été particulièrement frappé de la découverte faite, quelques jours auparavant, parmi les vieux manuscrits de la Bibliothèque Vaticane, d’un nouveau témoignage en faveur de. Jeanne d’Arc66. Cette voix inconnue, sortie si à propos du fond de ses propres archives, lui semblait un avertissement du ciel.

Ainsi les catholiques ont toute raison d’espérer, car ils ont le Pape avec eux. Nous dirons plus : ils ont pour 108eux jusqu’à l’avocat du diable67 ! Mgr Caprara, investi de cette ingrate fonction, a laissé échapper un jour cet aveu charmant : Je souhaite de vaincre dans cette très noble cause, mais je désire encore plus être vaincu !

Le procès de canonisation semble donc en très bonne voie. Plusieurs cardinaux qui n’étaient pas jusqu’ici pleinement renseignés sur les particularités de la mission de Jeanne, maintenant qu’ils la connaissent mieux, admirent sa piété et ses vertus chrétiennes autant que son héroïsme. Ce qui frappe surtout la cour de Rome, c’est l’opportunité de cette cause pour la France, dans la situation politique où elle se trouve.

109Chapitre IV.
Opportunité de la cause de béatification de Jeanne d’Arc

Chaque époque, l’histoire l’a remarqué, voit élever sur les autels les saints qui conviennent à ses besoins, à ses tendances, à son tempérament. On dirait que, par un dessein miséricordieux, Dieu veut mettre sous les yeux des différentes générations le modèle des vertus qui leur sont le plus nécessaires et leur ménager des intercesseurs personnifiant, pour ainsi dire, auprès de lui ces mêmes vertus.

Sans remonter aux âges précédents, il me suffira de citer deux exemples que le nôtre a vu se succéder à quelques années d’intervalle. Au moment où la soif de l’or et la fièvre de l’agiotage atteignaient chez nous leur paroxysme, l’Église, au grand scandale des spéculateurs et des tripoteurs, a canonisé le saint de la pauvreté absolue, le saint de la mendicité volontaire, Benoît Labre. Au moment où l’instruction primaire est devenue le terrain d’une lutte violente, où l’âme des enfants du peuple n’est plus qu’une proie que l’athéisme s’efforce d’arracher par lambeaux, l’Église proclame bienheureux l’humble fondateur des Écoles 110chrétiennes et propose à notre imitation le type du parfait instituteur Jean-Baptiste de la Salle.

Il est une autre qualité dont notre temps, dont notre pays ont déjà eu l’occasion de déplorer l’affaiblissement : c’est le dévouement sincère et désintéressé à la patrie que Dieu nous a donnée et qu’il a voulu que nous aimions. Je n’entends point parler ici de ce patriotisme étroit, intolérant, sanguinaire, que l’on fait dater de l’époque des patriotes de 89 et qui remonte en réalité aux idées païennes, mais de ce sentiment essentiellement religieux qui porte un peuple à défendre, comme un patrimoine sacré, l’héritage de ses pères, c’est-à-dire sa foi, ses traditions, ses lois séculaires. Ce patriotisme fut celui des Roland, des Godefroy de Bouillon, des saint Louis, de tous ceux pour qui leur pays et leur religion ne faisaient qu’un. C’est celui dont nous avons surtout besoin à l’heure qu’il est. Or c’est aussi celui dont l’Église s’apprête à consacrer bientôt la vivante incarnation dans la personne de Jeanne d’Arc68.

Ainsi que le constatait naguère Mgr Pagis, évêque de Verdun :

Cette affirmation et cette glorification arrivent donc à propos pour relever l’esprit national de ses tristes défaillances, à une époque où les idées impies et grotesques sont à l’ordre du jour.

Par son baptême seize fois séculaire, Dieu avait fait la France chrétienne jusqu’à la moelle des os ; il l’avait confirmée par la charité dont elle est encore, dans le monde, la plus ardente propagatrice ; il n’avait donné et il ne donnera sans doute jamais à personne le pouvoir 111de la débaptiser.

[Mais] l’auréole tombe, le signe du baptême pâlit. Dans les sciences plaie d’orgueil ; dans les croyances plaie du doute ; dans les mœurs plaie de sensualisme et d’argent ; dans la politique plaie d’athéisme social. Appliquée comme une fatale expérience à la grande nation qui fut la fille aînée de l’Église, c’est l’apostasie nationale… L’Europe est malade, mais les saints ont ressuscité les morts. Quand un peuple penche vers la tombe, ce n’est point un sauveur politique ou d’épée qu’il lui faut (ils passent et le mal demeure), mais un rédempteur par la sainteté. Dieu dit alors à un élu : Verse là ta parole ! laisse tomber là une étincelle de ton amour ! Et c’est ainsi que se ranime le sépulcre des nations baptisées69.

Pour qui connaît l’histoire de notre pays, l’abîme où nous sommes descendus n’est pas plus affreux que celui de la France du XVe siècle quand elle fut arrachée par une enfant des bras de la mort et délivrée du joug de l’étranger. Ce n’est pas aujourd’hui la première fois que la fortune militaire de la France a pâli, que sa prospérité, sa paix intérieure ont été menacées ; ces éclipses temporaires n’ont servi qu’à la faire briller, après quelque temps, d’un plus vif éclat. Il n’y a pas de nation au monde, disait l’empereur Charles-Quint, qui fasse plus pour sa ruine que la Française, et néanmoins tout lui tourne à salut ! Jamais peut-être Monseigneur Jésus-Christ, comme disait la Pucelle, n’a été poursuivi de haines plus violentes que dans le siècle présent ; cependant, je m’en attends au Roi du Ciel, la France ne périra pas encore.

Les peuples ressuscitent quand ils ont été baignés 112dans la grâce du Christ, et quand, malgré leurs vices et leurs crimes, ils n’ont pas abjuré la foi. Le sabre d’un barbare et la plume d’un ambitieux ne peuvent pas les assassiner pour toujours. On change leur nom, mais non pas leur sang. Quand l’expiation touche à son terme, le sang se réveille et revient par sa pente naturelle se mêler au courant de la vieille vie nationale70.

Justement à l’heure où toutes les affaires humaines rentrent dans la catégorie des choses désespérées, voici Jeanne qui se lève, avec son étendard, comme un gage de salut. Après avoir été jadis l’épée de la patrie, elle deviendra bientôt, nous l’espérons, sa patronne et son bouclier. Puisqu’on découvre toujours des étoiles dans le ciel visible, pourquoi n’en découvrirait-on point dans l’autre ? Le bras du Seigneur ne s’est pas raccourci ; le trésor de l’Église est plein de ressources précieuses qui deviennent pour nous, selon les événements, de la miséricorde, de la justice et de la gloire.

Les de Montfort et les de La Salle ne sont pas les derniers saints de notre patrie que Léon XIII placera sur les autels. D’autres étoiles se lèvent au ciel de la France ; les nuages qui les cachent encore se dissipent ; elles montent, elles prennent place dans le ciel de l’Église, et je salue d’avance, au milieu d’elles, cette Jeanne, cette héroïne qui fut trois fois sainte : dans les murs d’Orléans, dans la basilique de Reims, sur le bûcher de Rouen ; cette Jeanne qui depuis quatre siècles, ayant pris son vol vers les hauteurs célestes sous la figure d’une colombe, n’attend plus qu’un signe pour y apparaître avec la blancheur et l’éclat d’un astre nouveau. Appelez-la, Saint-Père, et qu’elle vienne à 113notre défense : Stellæ vocatæ sunt et dixerunt : Adsumus. Qu’elle se montre, qu’elle brille, qu’elle éclate sur nos têtes ! Avec elle la France fut à la peine ; avec elle, la France sera à l’honneur71.

En effet, quand le Seigneur voulut remettre l’ordre et la paix dans son royaume très chrétien, il fit dire à la libératrice par les saintes du paradis, ces paroles significatives : Prends l’étendard, de par le Roi du Ciel, et cela hardiment, Dieu t’aidera !

Du haut des autels, la Pucelle nous les ferait entendre à son tour. Car s’il est une parole qui puisse ressusciter la vraie France c’est celle-là ; s’il est un drapeau qui puisse rallier tous ceux qui veulent voir la patrie se redresser, c’est le drapeau de Jeanne d’Arc. Tout le programme de la contre-révolution y est inscrit, puisqu’il signifie : Jésus-Christ Roi72 !

Il n’y a de salut possible qu’en Lui et par Lui. L’heure approche où les ennemis de Dieu, maîtres officiels des destinées françaises, vont célébrer le Centenaire de la Révolution, en face du monde civilisé, partagé en deux camps, dont la sympathie ou l’hostilité sont déjà des arrêts. S’il est vrai, comme l’a dit l’Évangile, qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits, il ne sera point difficile de deviner où est l’âme de la vraie France et qui en a la garde. Faisons un parallèle.

Quand, au sacre de Reims, Jeanne d’Arc élevait son étendard au-dessus du victorieux Charles VII, si merveilleusement replacé sur le trône, ne voulait-elle pas exprimer qu’il fallait voir Jésus-Christ investissant le vassal et le couvrant d’un rayon de sa majesté ? N’indiquait-elle 114pas que le Roi du Ciel doit vivifier la sève morale de l’humanité comme la lumière du soleil éclaire et vivifie le globe ?

Bien au contraire, le premier des principes de 89, c’est la suppression totale de toute religion. Pas un mot ni du Dieu révélateur, ni du Dieu Rédempteur, ni de l’Église qu’il a fondée. Sous les auspices de l’Être suprême, la Révolution ose bâtir un monde en écartant la pierre angulaire du monde : c’est l’exil du Christ, c’est aussi l’apostasie !

Jésus-Christ, source du droit ; la loi divine, vraie constitution de la France : voilà ce qu’a proclamé Jeanne d’Arc. La loi regardée comme l’expression de la volonté générale ; tous les citoyens ayant le privilège de concourir, par eux-mêmes ou leurs délégués, à sa formation ; en un mot, l’État sans Dieu : tel est le rêve de la Révolution.

La Pucelle a combattu sous la protection de saint Michel ; elle est morte dans les flammes d’un bûcher pour sauver l’indépendance de son pays et rétablir la monarchie chrétienne. La Révolution, fille de Satan, s’est déclarée l’ennemie de l’Église et veut nous conduire, avec sa théorie de fraternité universelle, à la vassalité des nations voisines.

Jeanne d’Arc faisait porter, à la tête des armées, et arborait dans les batailles, l’image de Jésus crucifié, de Marie sa très sainte Mère, avec les reliques de élus du ciel. La Révolution a chassé du Panthéon, avant d’en déboulonner la croix, la puissante Patronne de Paris, et a fait disparaître de rues le nom de tous nos saints. Dans les asiles de la justice et de la prière, où trônait Dieu, elle l’a remplacé par la figure grimaçante de son ignoble Marianne !

115Du côté de Jeanne d’Arc se trouve la sainte armée du Sacrifice, du dévouement, de la charité, de la chasteté et de la foi chrétienne, des familles fécondes, du travail patient et résigné, du clergé catholique et des vierges sublimes consacrées à Dieu, des femmes fortes enfin, reines légitimes de foyers couronnés de vertus et d’honneur.

Du côté de la Révolution, on peut voir la vaste cohue des ambitieux, des jouisseurs et des courtisanes, des aventuriers, des exploiteurs, des cupides effrénés, des prodigues et des simples fainéants, sans oublier les égoïstes et les orgueilleux !

Jeanne d’Arc, disent les chroniques, avait des attentions délicates pour les malheureux, les vieillards, les petits, les faibles et les soldats mourants ; comme récompense de ses éminents services, elle avait demandé au Roi l’exemption des impôts pour son village natal et la création d’une école chrétienne de jeunes filles. Mais la Révolution pouvait-elle se montrer reconnaissante envers la vierge envoyée de Dieu pour sauver la France monarchique ? Pouvait-elle tolérer cet abus que Jeanne eût, à elle seule, payé pour tous la dette de dévouement à leur patrie ? En 1791,la Révolution abolit donc l’odieux privilège, à son avis, de l’exemption fiscale qui durait depuis plus de trois siècles en considération de la Libératrice du pays. Et voilà que la République, en 1888, laïcise encore après beaucoup d’autres l’école chrétienne de Domrémy ! Par l’expulsion des Sœurs de Charité et des aumôniers, elle apprend au soldat la peur de mourir, elle impose l’athéisme à l’enfant, et l’agonie sans prières aux moribonds des hospices. Au prêtre dont les mains bénissantes consolaient la vie et berçaient la mort, elle a donné des armes et a dit : Sois le meurtrier de ton frère !

116 Même durant la guerre, Jeanne d’Arc faisait respecter aux vainqueurs les églises et les monastères. Dans le calme et la paix, la Révolution a envoyé des soudards, le sabre nu et le fusil chargé, pour ébranler la porte des couvents, rudoyer les vieux moines, profaner les saints autels.

Après chacune de ses victoires, la sainte libératrice de la France remerciait Dieu dans ses temples, faisait des processions solennelles, et demandait des prières pour les guerriers morts dans les combats. La Révolution a supprimé la loi du dimanche et laïcisé les cimetières ; elle a outragé la religion de la France par le scandale de funérailles nationales sans le Christ qui a fait la France. Que dis-je ? Dans cette France, qui fut celle de Jeanne d’Arc, il s’est trouvé des hommes pour défendre à Jésus-Christ de passer en triomphe, dans les rues de certaines cités, sous le soleil de la terre dont les rayons s’effaceraient pour nous, devant les siens, si nous avions plus de foi !

En présence d’un pareil outrage au Maître du monde, les exils des rois de la terre paraissent peu de chose ! Et comme la Révolution sait que ce n’est point assez d’aigrir un peuple pour le dompter, mais qu’on doit aussi l’avilir, elle a appelé à son aide le blasphème et la débauche.

De son temps, la Pucelle ne toléra jamais autour d’elle, ni dans son armée, les paroles grossières et le vice impur, parce que, disait-elle : Ce sont les péchés des hommes qui font perdre les batailles !

Aujourd’hui, la luxure coule partout à pleins bords comme un fleuve de boue ; le blasphème, pareil au reptile, émerge de cette fange pour siffler Jésus-Christ ! La main libertine de la Révolution a déchiré le bandeau 117sacré de la pudeur. Théâtres, livres, journaux obscènes, étalages et titres provocateurs, échos impurs des cours d’assises, vénalité publique de la chair vivante, scandales de la parole, de la plume et des yeux, rien ne manque à l’épanouissement de l’immoralité73 !

Tout le monde, si l’on en croit certain publiciste en vogue74, coopère à cette œuvre de ruine et de mort : les uns par leur corruption personnelle, beaucoup par la facilité avec laquelle ils se laissent corrompre ; les autres par leur lâcheté en face de cet envahissement progressif et du triomphe insolent de la dépravation révolutionnaire. Pas un germe de résurrection dans ce chaos empesté, où chacun joue le rôle d’agent destructeur ; pas un rayon de lumière donnant un peu d’horizon sur l’avenir !

Ce serait bien le cas de répéter ici la parole de Bossuet : Quel état ! et quel état ! État d’honneur et de fidélité dans une longue histoire ; à cette heure, état de chute, de défection, d’oubli mortel de soi-même, et de renoncement au principe de l’existence nationale. Est-ce un état sans espoir ? L’effort continué depuis bientôt un siècle pour dénaturer la France, l’arracher à sa noble destinée et faire d’elle l’ennemie de ce qu’elle était née pour défendre, a-t-il produit son dernier effet ? En sommes-nous à la consommation. de l’apostasie ? Au retour de l’anniversaire de 1789, l’état de la France sera-t-il un nouveau deuil pour l’Église, et la nation va-t-elle entrer dans un nouveau siècle pour descendre plus bas ?

118Ou bien nous serait-il donné que, rendue à elle-même, délivrée de l’illusion révolutionnaire, cette nation comprit de nouveau que Dieu l’a faite pour sa gloire, et qu’elle retournât à sa mission si belle de le servir et d’étendre son règne avec son amour, d’autant plus dévoué que ses égarements ont été plus funestes ? Espérons, car il est encore en notre pays des signes de salut, et Dieu peut se ressouvenir de ses miséricordes d’autrefois.

Un jour, dans une de ses immortelles conférences, le père Lacordaire, effrayé et troublé du chaos, s’écriait avec une indicible émotion : Mon Dieu, donnez-nous des saints ! C’était le cri d’Abraham demandant dix Justes afin que Sodome fût épargnée. C’est aussi celui de la France chrétienne, se groupant à l’ombre de la blanche oriflamme de Jeanne pour demander à l’Église de lui décerner le titre glorieux de patronne, dans un temps où, selon la remarque de Léon XIII, la situation devient, en se prolongeant, plus grave et plus périlleuse : Tot igitur prementibus malis quæ vel ipsa diuturnitas majora facit !

À l’exception d’une minorité sans croyances, la France est convaincue que l’exemple de la foi de Jeanne d’Arc et de son héroïsme peut aujourd’hui la sauver, des mains d’un ennemi pire que les Anglais d’autrefois : la Révolution athée qui l’afflige et qui l’opprime75. C’est pourquoi les catholiques français demandent la glorification de Jeanne d’Arc !

Vainement les fils de Voltaire et les sectateurs de la libre-pensée (ceux-là mêmes qui crachaient, naguère, au visage de l’angélique enfant) essaieront de l’accaparer ; 119une gloire si pure et si haute doit rester en à dehors et au-dessus des passions de l’heure présente. Vainement ils déposeront, soit à la Chambre, soit au Sénat, des projets de loi pour glorifier l’héroïne à leur façon, en promenant, à travers le carnaval d’une fête civique, sa radieuse image enguirlandée de drapeaux rouges, et suivie d’un cortège de patriotes hurlant la Marseillaise ! Jeanne n’a rien de commun avec les agents de la Révolution !

Il est vrai, comme ils aiment à le proclamer, que nul cœur n’aima jamais la France plus que la Pucelle, que jamais bras ne servit mieux son pays. Mais cet amour et ce courage venaient d’une source que la Révolution veut tarir : le dévouement et la foi. La vierge si pure, en qui s’est incarnée pour toujours l’âme de la France royaliste ; la bonne chrétienne dont la doctrine catholique a formé toutes les vertus, dont l’humilité a soutenu l’espérance, dont la charité a fait l’héroïsme, dans la guerre, dans la captivité et le martyre, appartient à l’Église, à la France chrétienne, au Christ qui l’a envoyée et qu’elle a servi jusqu’à la mort. Elle est à ceux qui le prient avec elle et qui, bientôt, j’en ai la confiance, la prieront à son tour !

Sa mémoire ne saurait donc être exploitée au profit d’un régime dont elle aurait vigoureusement combattu l’esprit, les œuvres et les odieux décrets. Ah ! s’écriait un jour Mgr l’évêque d’Autun, que la fille au grand cœur, à qui nos pères furent redevables de ne pas avoir subi définitivement le joug de l’étranger, soit exaltée par leurs arrière-petits-fils ! Que, dans toutes nos écoles, en face de cette carte où, tout près de son berceau, s’étale tristement la trace d’un grand deuil, on redise à nos enfants ce qu’elle a fait et ce qu’elle a souffert 120pour restituer la France à elle-même ! Que son histoire soit une vivante exhortation au courage, au dévouement, au don de soi-même et le meilleur commentaire de nos manuels de morale civique, ce n’est pas nous qui voulons y contredire. Elle rendra, d’ailleurs, à nos contemporains, le service de leur rappeler que toute grandeur et toute gloire ne datent pas, pour nous, de la prise de la Bastille et de la Déclaration des droits de l’homme, et que le passé nous a légué des œuvres et des souvenirs dignes de notre respect, de notre admiration, de notre reconnaissance.

Mais après avoir donné cette satisfaction aux légitimes exigences du patriotisme, respectons l’harmonie de cette existence extraordinaire et ne séparons pas ce que Dieu a visiblement uni en elle. Ne mettons pas d’un côté l’héroïne dont les exploits militaires ont sauvé la patrie et de l’autre l’envoyée de Dieu, miraculeusement suscitée pour notre salut et fidèle jusqu’au degré sublime à la grâce de sa prédestination. Ces deux personnages n’en font qu’un, ne les séparons pas ! Non, Messieurs, ne laïcisons pas Jeanne d’Arc : ce serait la détruire76 !

Écarter la religion des apothéoses de la Pucelle, c’est faire une manifestation athée, sans aucun caractère national, puisque le culte catholique est celui de la majorité des Français. Il ne suffit donc pas que les fêtes projetées dans les hautes sphères administratives soient simplement civiles ou militaires ; il faut encore qu’elles soient religieuses, c’est-à-dire que, célébrées ici-bas, elles aient au ciel des échos ; que, commencées à l’église, les cérémonies s’achèvent encore dans l’église.

121De temps immémorial, nous l’avons déjà dit, c’est dans une fête chrétienne que, le 8 mai de chaque année, la cathédrale d’Orléans voit célébrer, dans sa vaste enceinte, un office solennel, en mémoire de la délivrance miraculeusement opérée par la Pucelle.

Depuis 1885, Sa Grandeur Mgr l’Archevêque de Rouen, répondant aux vœux de la population, a rétabli, pour l’anniversaire du supplice de Jeanne, la fête du 30 mai, fondée par la ville, en 1456, comme expiation du crime dont elle avait été le théâtre.

En 1887, sous les auspices de l’Éminent Cardinal Mgr Langénieux, de splendides solennités eurent lieu dans la cathédrale de Reims, où la messe de Gounod (sublime de religion, de patriotisme élevé et de beautés musicales pleines de génie) fut exécutée par un orchestre de quatre-cents musiciens, devant un concile de vénérables évêques et cent-mille auditeurs ravis.

Depuis lors, Mgr Pagis, évêque du diocèse où Jeanne d’Arc prit l’épée, s’est engagé d’honneur à la défendre contre tous, à la glorifier aux yeux de tous, dans Vaucouleurs.

Mais, pour mettre plus en relief le côté surnaturel de l’existence de Jeanne d’Arc, que les fils de Satan se sont efforcés d’amoindrir, ne serait-il pas opportun, sous la direction de l’Épiscopat, d’organiser, en 1880, un pèlerinage national à Domrémy ?

Domrémy ! c’est un nom que le Français prononce avec toute son âme77. Les grandes cités virent passer l’héroïne ; le modeste hameau connut la sainte. C’est 122là qu’elle est née ; là sont restées debout comme de précieuses reliques, la pauvre chaumière et la petite église où se formèrent toutes ses gloires, dans les creusets divins de l’humilité, de la prière et du sacrifice. C’est dans la paisible vallée de la Meuse où tout est riant, comme à Bethléem, que notre libératrice a vu le ciel s’ouvrir sur sa tête et apparaître, au milieu d’une lumière divine, les anges et les saintes du paradis. C’est là que le vainqueur des infernales légions, celui dont le nom exprime la force suréminente de Dieu, saint Michel, patron de l’Église et de la France, vint raconter à une enfant la grande pitié du royaume et lui apporter l’inconcevable mission d’exécuter ce qui semblait impossible à tout un peuple, de sauver sa patrie.

Puisqu’au XVe siècle, c’est de Domrémy que nous vint le triomphe, que saint Michel, par Jeanne d’Arc, a ressuscité la France, n’avons-nous pas lieu d’espérer que l’humble village sera de nouveau choisi par le Tout-Puissant, pour y manifester ses desseins de miséricorde et de grâce, surtout à l’heure où il importe de savoir si Dieu sera le Souverain ou le Proscrit du monde, si le XIXe siècle s’engloutira dans la barbarie ou remontera par l’ordre dans la paix ?

Le nom seul de Jeanne est sur toutes les lèvres chrétiennes un cri de foi et d’espérance. À son exemple :

Que notre cœur ne se trouble pas. Quelle que soit la tribulation présente, au jour marqué par les décrets de sa sagesse, demain peut-être, Dieu tirera de son carquois la flèche réservée, et il renouvellera la face de la terre : posuit me sagittam electam, in pharetra sua abscondit me78.

123Recueillons pieusement cette parole d’un saint évêque comme un écho d’outre-tombe !

La France, disait, naguère encore, un éloquent religieux, est toujours l’objet des prédilections divines et nous devons espérer son relèvement, en travaillant toutefois, par notre sanctification personnelle, sous peine de rendre inutiles les prières par lesquelles nous réclamons l’intervention du ciel. Pourquoi compter sur un prodige dont nous serions indignes ? Dieu aide qui s’aide ! Bataillons, comme disait la Pucelle, Dieu donnera la victoire79 !

Catholiques français, ne perdons pas courage ! À l’œuvre, sans relâche et sans retard ! Toute conviction chrétienne qui ne veut pas se répandre est flétrie comme un drapeau qui ne se défend plus ! Accourons tous à Domrémy, pour y demander la résurrection de la France, actuellement couchée, comme Lazare, dans la putréfaction du sépulcre. Ce miracle nouveau sera le prélude de la prochaine canonisation de Jeanne d’Arc !

Toutefois, avant que l’Église ait parlé, il faut soigneusement s’abstenir de tout culte solennel et public envers la sainte Libératrice ; ce serait faire acte de 124désobéissance et nuire à la cause que nous voudrions servir.

Mais en attendant que l’humble bergère soit placée sur les autels, à côté de sainte Geneviève, nous pouvons l’invoquer dans nos oraisons privées et lui demander toute espèce de faveurs, afin de manifester plus clairement le crédit dont elle jouit dans le ciel. Nous pouvons fortifier nos âmes en les élevant vers les sommets de la gloire, où triomphe la sienne, si grande, si pure, si héroïque, trouvant toujours, dans sa foi, le courage de l’immolation au devoir, à son pays et à son Dieu !

Nous pouvons surtout donner pour but au pèlerinage de Domrémy, l’église paroissiale et les reliques des ne saints qui s’y trouvent exposées ; nous pouvons supplier l’archange saint Michel et les vierges qui encouragèrent Jeanne de leurs voix surnaturelles, de lui commander encore de protéger la France et surtout d’obtenir que l’Église l’associe aux honneurs suprêmes que reçoivent ici-bas les élus de Dieu.

Si la décision de Rome au sujet de la canonisation de Jeanne d’Arc est ce que souhaite tout cœur français, il n’est pas téméraire de penser que ce sera pour notre patrie l’un des plus heureux événements du siècle. Alors, de l’Océan à la Méditerranée, des Vosges aux Pyrénées, des rivages de la Normandie et de la Bretagne aux montagnes de la Savoie et du Jura, tous les citoyens réunis dans une même foi religieuse et dans un même dévouement pour le pays feront monter vers le ciel une prière d’actions de grâces et des cris d’allégresse.

Ah ! daigne le Christ qui aime toujours les Francs, daigne le Cœur adorable de ce Maître si bon, ajouter à tant d’autres gloires du Pontificat de Léon XIII, celle 125d’achever, au gré de nos désirs, la glorification de l’Envoyée de Dieu, et permettre à la France de redire bientôt, après le successeur de Pierre, dans un élan d’espoir pour la patrie :

Bienheureuse Jeanne, priez pour nous !

Fin

Notes

  1. [1]

    Ce nom, qui était synonyme de vierge, était fréquemment employé du temps de Jeanne d’Arc. Appliqué à Jeanne d’Arc, ce nom, dit Laurentie, est un saint nom dans l’histoire ; il est patriotique et chrétien de le conserver dans sa naïve majesté.

  2. [2]

    Jeanne d’Arc modèle des vertus chrétiennes, 1887, 2 volumes, in-12. Cet ouvrage, spécialement béni par Sa Sainteté Léon XIII, a été approuvé par un grand nombre de Cardinaux, d’Archevêques et d’Évêques. (Voir la notice sur la couverture.)

  3. [3]

    L’abbé Joseph Léman : Jeanne d’Arc, récompense des Croisades. Discours prononcé dans la cathédrale de Reims, le 24 juillet 1887.

  4. [4]

    Mgr Mermillod, évêque de Genève : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 8 mai 1863.

  5. [5]

    Cette expression, que l’on trouve fréquemment sur les lèvres de Jeanne d’Arc, signifie : Au nom de Dieu ! C’est sa manière d’affirmer énergiquement, depuis le commencement de sa mission.

  6. [6]

    L’abbé Charles-Philippe Place (aujourd’hui cardinal-archevêque de Rennes) : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1858.

  7. [7]

    M. l’abbé Jeangeot : Jeanne d’Arc et ses souvenirs à Vaucouleurs et à Domrémy, 1878.

  8. [8]

    Cette chapelle existe encore, mais à l’état de ruines. Sauf la crypte qui servit pendant plusieurs années d’écurie ou de cellier, le plan seul en reste dessiné par quelques vestiges des lignes architecturales, découvertes naguère à la suite de fouilles intelligentes opérées par les soins de M. Pierson, de Vaucouleurs. L’artiste chrétien, soucieux de la gloire de la religion et de l’honneur national, a réuni des amis, a demandé leur concours, et a payé de sa propre bourse l’achat du terrain, pour sauver les débris d’un sanctuaire où la plus pure et la plus généreuse fille de France se livra si souvent, loin des regards profanes, à ses effusions de piété et d’attendrissement pour la délivrance de son pays.

  9. [9]

    Cette statue, dite Notre-Dame des Voûtes, fut mutilée en 1793. Depuis sa restauration, elle a été placée dans l’église paroissiale.

  10. [9b]

    Mgr Gonindard, évêque de Verdun : L’Âme de Jeanne d’Arc, panégyrique prononcé dans la cathédrale d’Orléans, le mardi 8 mai 1888.

  11. [10]

    Ne pouvant donner ici tous les arguments qui établissent l’affiliation de Jeanne d’Arc au Tiers-Ordre séculier de Saint-François, nous renvoyons le lecteur à l’étude publiée dans notre grand ouvrage : Jeanne d’Arc modèle des vertus chrétiennes, 1887. On y trouvera des preuves surabondantes tirées : 1° des circonstances de temps et de lieux au milieu desquelles s’exerça l’action de Jeanne d’Arc ; 2° de la qualité des personnages de l’Ordre franciscain que Jeanne aima le plus à fréquenter, et 3° des pratiques de dévotion en usage chez les religieux de l’Ordre et dont, à la suite de saint François d’Assise et de sainte Colette, elle sut toujours donner un si bel exemple. Le R. P. Général des Franciscains a naguère adressé au Saint-Père une lettre demandant la canonisation de Jeanne d’Arc, lettre où sont rappelées les relations de l’Ordre séraphique avec la Pucelle d’Orléans.

  12. [11]

    Mgr Gonindard : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1888.

  13. [12]

    Abel Desjardins : Vie de Jeanne d’Arc, 1889.

  14. [13]

    Jules Michelet : Histoire de France.

  15. [14]

    Voir l’abbé Bernard : Panégyrique de 1875 ; et l’abbé Jean-Baptiste Jaugey : Étude sur Jeanne d’Arc, 1867.

  16. [15]

    Mgr Gonindard : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1888.

  17. [16]

    Nous ferons remarquer ici que l’habit d’homme porté par une femme, avait des précédents dans bon nombre de saintes, telles sainte Eugénie, vierge de Rome au IIIe siècle, sainte Anastasie la Patricienne en 576, sainte Hildegonde, de l’Ordre de Cîteaux, au XIIe siècle ; mais on ne doit regarder ces actes de prudence comme étrangers aux habitudes communes, ayant été inspirés par un mouvement extraordinaire du Saint-Esprit.

  18. [17]

    Lire, dans L’Étendard de Jeanne d’Arc, la belle étude de M. Maurice le Bailleul : Jeanne d’Arc tacticien et stratégiste.

  19. [18]

    Le comte de Bourbon Lignières : Étude sur Jeanne d’Arc, 1875.

  20. [19]

    Mgr Dupanloup, Second Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1869. — Voir aussi Ernest O’Reilly : Les deux procès, 1868, et la Vie de Jeanne d’Arc, par l’auteur de Mme la duchesse d’Orléans.

  21. [20]

    Histoire de Jeanne d’Arc, par Henri Wallon. — Panégyrique de Jeanne d’Arc, par l’abbé François Lagrange, 1866.

  22. [21]

    Louis Morvan : Jeanne d’Arc, sa mission, sa vie, sa mort, 1883.

  23. [22]

    Extrait du discours du colonel Mignot, du 114e de ligne, à l’inauguration du monument commémoratif de la victoire de Castillon.

  24. [23]

    Lire l’intéressante brochure : Jeanne d’Arc et le droit des gens, par Pierre Defourny, 1888, avec introduction du baron d’Avril, ministre plénipotentiaire. — Voir aussi : Jeanne d’Arc et sa mission sociale, par Victor Canet, 1887.

  25. [24]

    L’abbé Augustin Lémann : Jeanne d’Arc et Charles VII, Panégyrique de 1874. — Voir aussi le R. Père Monsabré, 1877 ; Mgr Thomas, 1855 ; Mgr d’Hulst, 1876. L’abbé Bernard : Dieu et la France, Panégyrique de 1875. — L’abbé Bougaud : Panégyrique de 1865.

  26. [25]

    Voir : Second Panégyrique de Jeanne d’Arc, par Mgr Dupanloup, 1869 ; et, dans Quicherat, le texte des dépositions aux deux procès. Voir aussi : Histoire de Jeanne d’Arc, par Mme la comtesse de Chabannes et par Lamartine.

  27. [26]

    Mgr d’Hulst, vicaire général de Paris : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1870.

  28. [27]

    L’abbé Chapon : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1884.

  29. [28]

    Henri Lasserre : Histoire de Bernadette, 1879.

  30. [29]

    L’abbé Vié, directeur du petit séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1886. — Voir encore Mgr Perraud : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1872. — L’abbé Lagrange : Panégyrique de 1866. — Mgr Freppel : Panégyrique de 1867. — L’abbé Laroche : Panégyrique de 1853.

  31. [30]

    Mgr Mermillod : Panégyrique de Jeanne d’Arc.

  32. [31]

    Siméon Luce, membre de l’Institut : Jeanne d’Arc à Domrémy, 1886.

  33. [32]

    Mgr Dupanloup, Second Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1869.

  34. [33]

    Mgr Perraud : Panégyrique de Jeanne d’Arc. — Voir : Procès de réhabilitation, dans Quicherat, t. II, p. 208, la déposition de Guillaume Manchon.

  35. [34]

    Voir, dans O’Reilly, les enquêtes à la suite du procès, t. II, p. 449 et suivantes. Dépositions d’Ysambart de la Pierre, Martin Ladvenu et Massieu. Lire aussi le chapitre qui vient après, intitulé : Dimanche de la Trinité, 27 mai.

  36. [35]

    Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1844.

  37. [36]

    Mgr Thomas, archevêque de Rouen : La mission de Jeanne d’Arc, 6 décembre 1885.

  38. [37]

    Un seul homme a osé jeter de la boue sur Jeanne d’Arc : c’est Voltaire. La protestante Angleterre avait toutes ses sympathies, et il bafoua de gaîté de cœur la victime des Anglais. Voltaire était aussi l’ami de Frédéric de Prusse, et Jeanne était lorraine ; un siècle avant les hostilités franco-allemandes, on aperçoit donc, du côté de la Prusse, l’ennemi de l’Église, et du côté de la France, la grande chrétienne de Domrémy.

    Et voyez comme le doigt de Dieu s’est manifesté dans l’horrible fin de l’insulteur de la Vierge française. Voltaire est mort un 30 mai, le même jour que Jeanne d’Arc. Et sa mort, dans son lit, est tout ce qu’on peut imaginer de plus épouvantable : c’est lui qui endure les tourments du bûcher de Jeanne. Et Jeanne, au contraire, est calme sur le bûcher ; elle subit le supplice avec le sourire aux lèvres, en invoquant pieusement les noms de Jésus et de Marie ; elle a la mort triomphante. (Léo Taxil.)

  39. [38]

    Avant de mourir, Pierre Cauchon s’était amèrement repenti de son rôle criminel dans le procès de Jeanne d’Arc. La tradition constante du clergé de Lisieux est que l’évêque fit bâtir à ses frais, comme expiation de sa faute, la chapelle de la sainte Vierge située au chevet de la cathédrale de Lisieux et y fit pour le repos de son âme de nombreuses fondations de services religieux. Le tombeau de Cauchon, qui lui fut élevé dans ladite cathédrale, a été détruit pendant la révolution de 1793.

  40. [38b]

    Mgr Dupanloup, Lettre sur la Révolution française, Orléans, 20 mai 1856.

  41. [39]

    R. P. Ayroles : Jeanne d’Arc sur les autels, 1885.

  42. [40]

    Voir : Panégyrique de Jeanne d’Arc, par l’abbé Rouquette, chanoine honoraire de Bordeaux.

  43. [41]

    Les Prophètes d’Israël, Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1867. — Voir aussi l’Étude sur Jeanne d’Arc, par l’abbé Jaugey, 1867.

  44. [42]

    Henri Martin, tome VI, p. 106.

  45. [43]

    Mgr Perraud : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1872.

  46. [44]

    Mgr Germain : Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1882.

  47. [45]

    Voir : Confessions d’un ex libre-penseur, par Léo Taxil, 1887. — Voir aussi le Discours prononcé, en 1887, par le même, au Cercle catholique ouvrier de Montparnasse, sur l’anniversaire de la délivrance d’Orléans.

  48. [46]

    Voir Michelet et Henri Martin.

  49. [47]

    Voir Frédéric Godefroy : La Mission de Jeanne d’Arc, 1878.

  50. [48]

    Léo Taxil : La Petite Guerre, 29 mai 1887.

  51. [49]

    L’Étendard de Jeanne d’Arc, 15 mai 1888.

  52. [50]

    Voir la belle Étude de M. Pierre d’Arc, avocat à la Cour d’appel d’Aix, sur le Culte de Jeanne d’Arc au XVe siècle.

  53. [51]

    Lecoy de la Marche : Conférence de 1888 au Cercle catholique du Luxembourg sur le culte et la canonisation de Jeanne d’Arc.

  54. [52]

    Joseph Fabre : Jeanne d’Arc, libératrice de la France, 1882.

  55. [53]

    Voir Semaine religieuse de Rouen, 29 mai 1886.

  56. [54]

    Lecoy de la Marche : Journal des villes et des campagnes, n° du 12 février 1888.

  57. [55]

    L’abbé Rouquette : Panégyrique de Jeanne d’Arc en 1876. Voir le discours de Mgr l’archevêque de Rouen ainsi que l’Histoire de Jeanne d’Arc, par H. Wallon. Dans la Bibliographie des ouvrages relatifs à Jeanne d’Arc, 1887, in-8 de 260 pages, M. Pierre d’Arc mentionne plus de dix-sept-cents ouvrages consacrés à la vierge lorraine, et encore laisse-t-il de côté les volumes qui ne parlent qu’accidentellement de la Pucelle, M. l’abbé Ulysse Chevalier, dans son grand Répertoire des sources historiques, M. Herluisson d’Orléans, M. l’abbé Lemerle ont aussi dressé des Bibliographies de Jeanne d’Arc, équivalentes au catalogue d’une belle collection d’amateur.

  58. [56]

    Une des grandes joies de Monseigneur l’Évêque de Saint-Dié a été d’apprendre, avant de mourir, que des âmes généreuses de son diocèse avaient formé le projet de reconstituer le Comité des Dames de France, pour le monument national de Jeanne d’Arc, à Domrémy. Il me semble facile, sous la surveillance d’un Comité central de Direction, de constituer, dans tous les diocèses, des Comités de Patronage chargés d’activer la propagande et de recueillir les aumônes. Quand Du Guesclin était prisonnier, il ne se trouva pas dans sa patrie une seule fille ou une seule femme qui ne filât une quenouille pour sa rançon. Eh bien ! je suis assuré qu’aujourd’hui, on trouverait le même enthousiasme pour la glorification de la sainte Libératrice de la France. Tout calcul fait, en admettant que, dans chaque paroisse, les jeunes filles et les mères chrétiennes versent une cotisation de dix centimes, on arriverait, en peu de temps, à doter Domrémy d’un souvenir digne de Jeanne d’Arc, de la France et de Dieu !

  59. [57]

    Dans une lettre à Mgr Couillé, au sujet de la mort et des funérailles de Mgr Dupanloup, Sa Sainteté le Pape Léon XIII regrette vivement la perte « de ce très illustre évêque, qui a livré tant de vaillants combats pour la défense des droits de l’Église. » Les mêmes sentiments sont de nouveau exprimés dans la réponse du Saint-Père à l’adresse des évêques réunis naguère à Orléans pour l’inauguration du mausolée du grand évêque, en octobre 1888.

  60. [58]

    Pour le couronnement du splendide mausolée de Mgr Dupanloup, l’éminent artiste, M. Chapu, a placé au-dessus de la statue du prélat et des deux figures allégoriques (l’Éloquence et le Patriotisme) l’ange glorieux de la résurrection déployant l’étendard de Jeanne d’Arc.

  61. [59]

    Homélie de Mgr de Briey sur le texte du Prophète : Posuit me sagittam electam, in pharetra sua abscondit me ; il m’a réservée comme une flèche choisie, il m’a cachée dans son carquois. (Isaïe, XLIX, 2.)

  62. [60]

    Panégyrique de 1672 découvert par le P. Ingoli à la Bibliothèque nationale. — Un ancien Éloge de Jeanne d’Arc imprimé à Caen en 1652, et communiqué naguère par M. de Braux à la Société d’archéologie lorraine, constate également qu’au XVIIe siècle on considérait déjà Jeanne comme une sainte Envoyée de Dieu.

  63. [61]

    Guide du Pèlerin à Domrémy, par M. l’abbé Bourgaut.

  64. [62]

    La France à Domrémy, par A. de Beugny d’Hagerue.

  65. [63]

    Sous la Restauration, la garde de la chaumière de Jeanne d’Arc avait été confiée aux dignes Sœurs de la Providence de Portieux qui dirigeaient, dans le pavillon voisin, une école de jeunes filles fondée par Louis XVIII. L’innocence et la vertu se partageaient ainsi la protection de cette précieuse relique et de cette immortelle mémoire. Malheureusement, tout cela était entaché de cléricalisme ; il fallait y mettre ordre. En avril 1888, la majorité radicale du Conseil général des Vosges décida, que, désormais, la chaste demeure de la vierge serait gardée par un homme ! C’est en vain que trois conseillers conservateurs, que les dames de Vittel, de Domrémy, de Greux et autres lieux ont protesté contre cet inique projet. Les religieuses ont été chassées, non seulement de la chaumière, mais encore de l’école. Malgré leurs promesses antérieures et de solennelles réserves, les farouches opportunistes ont sacrifié les droits les plus sacrés de la religion et du bon sens.

  66. [64]

    Avant la messe que célébra M. le curé de Saint-Marceau d’Orléans, le R. P. Ollivier des Frères Prêcheurs sut ravir et surtout émouvoir l’assistance, par le commentaire du mot de saint Thomas :

    La sainteté suppose la pureté et la fermeté.

    Le soir, à la chapelle du Bois Chesnu, au milieu d’un silence où l’on paraissait écouter le vol de l’archange et le murmure des voix célestes, le même religieux fit un appel à l’espérance, avec une rapide évocation des visions de la Pucelle. Les applaudissements enthousiastes de la foule saluèrent cette allocution, qui, comme celle du matin, fit verser de bien douces larmes.

  67. [65]

    On lit dans l’Univers du 29 juin 1885 :

    Nos lecteurs apprendront certainement avec bonheur que le vœu pour la canonisation de Jeanne d’Arc, préparé dans une séance publique du congrès de Toulouse par M. l’abbé Mourot, son compatriote, et une lettre du père Ayroles, de la Compagnie de Jésus, a été chaleureusement acclamé par l’assistance.

  68. [66]

    C’est un écrit composé à Rome par un clerc français, attaché depuis 1414 à la Cour pontificale. On y lit les lignes suivantes :

    Une Pucelle nommée Jeanne est entrée dans le royaume de France quand ce royaume était à la veille d’une ruine complète… Cette jeune fille accomplit des actes plutôt divins qu’humains. (Suit l’histoire de la levée du siège.)

  69. [67]

    On appelle ainsi l’avocat qui doit élever toutes les difficultés imaginables sur le fait et sur le droit, afin que la vérité se découvre et que la cause soit mise à néant, s’il y a lieu.

  70. [68]

    M. Lecoy de la Marche : Conférence sur le culte de Jeanne d’Arc. Voir aussi : Jeanne d’Arc en face de l’Église romaine et de la Révolution, par l’abbé Victor Mourot, in-12, 1886.

  71. [69]

    M. Gabriel de Belcastel : Discours devant l’Académie des Jeux Floraux à Toulouse.

  72. [70]

    P. Monsabré : Station de Carême à Metz, 1871.

  73. [71]

    Mgr Besson : Discours prononcé à Orléans au sacre de Mgr Bougaud, évêque de Laval, 1887.

  74. [72]

    Père Ayrolles : Jeanne d’Arc sur les autels.

  75. [73]

    M. de Belcastel. (Voir ses admirables Discours dans les Congrès catholiques de Lille, Paris, Toulouse et Montpellier.)

  76. [74]

    La Fin d’un monde, étude psychologique et sociale, par Édouard Drumont. 1 vol. in-12.

  77. [75]

    Lettre de Son Em. Mgr le cardinal Manning, archevêque de Westminster, à l’auteur, 4 septembre 1887.

  78. [76]

    Mgr Perraud : Jeanne d’Arc, message de Dieu, 8 mai 1887.

  79. [77]

    Domrémy veut dire Seigneur Rémy, saint Rémy qui en est le patron. N’est-ce pas une coïncidence remarquable que le village où naquit la pieuse enfant qui devait faire sacrer Charles VII, portât le nom du grand évêque qui avait, par le sacre et le baptême de Clovis, fait naître du même coup la France à la vie nationale et catholique ?

  80. [78]

    Mgr Albert de Briey, évêque de Saint-Dié : Discours au pèlerinage du 10 juillet 1878, à Domrémy.

  81. [79]

    Frère Marie-Joseph Ollivier : Discours du 29 octobre aux pèlerins de Domrémy. Dans l’Année Dominicaine (n° de décembre 1888) le vaillant dominicain dit encore :

    L’ordre de Saint-François à présenté au Souverain Pontife une supplique en vue d’obtenir la canonisation de Jeanne d’Arc. Pourquoi les Frères Prêcheurs de France ne feraient-ils pas la même démarche auprès du Saint-Siège ? Trop longtemps la légende de l’hostilité des Dominicains contre la Pucelle a prévalu, fondée sur la présence du vice-inquisiteur de Rouen parmi les complices de Cauchon. Si Jean Lemaître a été coupable, qu’il porte seul le poids de sa faute. L’Ordre n’en a jamais accepté la responsabilité, et, à côté de lui, Fr. Isambart de la Pierre et Fr. Martin Ladvenu, les amis de la dernière heure de Jeanne, donnent certainement aux Dominicains le droit de participer au grand mouvement d’opinion qui porte vers les autels la Vierge martyre de Domrémy !

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