Abbé Mourot  : Jeanne d’Arc en face de l’Église romaine et de la Révolution (1886)

Texte intégral

Jeanne d’Arc
en face
de l’Église romaine et de la Révolution

par M. l’abbé

Victor Mourot

(1886)

Éditions Ars&litteræ © 2024

Page de garde
(édition originale)

Jeanne d’Arc en face de l’Église romaine et de la Révolution, par M. l’abbé Victor Mourot, prêtre lorrain spolié par l’État, chevalier de l’ordre du Saint-Sépulcre, membre de la Société française de numismatique et d’archéologie de Paris.

Dédié à Madame la Duchesse de Chevreuse, présidente du Comité des Femmes de France pour l’Œuvre de Jeanne d’Arc à Domrémy.

Chantez, chantez, lyre des anges.

Chantez celle qui meurt dans l’abandon ;

Chantez, chantez, ô célestes phalanges ;

Mettez l’auréole à son front.

Au profit de plusieurs bonnes œuvres. Paris, V. Palmé éditeur, 76 rue des Saints-Pères, et chez l’auteur, à Grand (Vosges) 1886.

Avis de l’éditeur

Nous faisons appel à tous les cœurs jaloux de la grandeur de la France et à toutes les âmes catholiques pleines de confiance envers Jeanne d’Arc, pour nous aider à propager cette brochure, qui se vend au profit des œuvres entreprises par l’auteur et qu’il ne veut point abandonner, malgré les mauvais jours que nous traversons.

Après avoir engagé toutes ses ressources et consacré plus de onze années de son ministère pour la construction d’une église dans son ancienne paroisse de Monthureux-le-Sec, M. l’abbé Mourot a été arbitrairement privé de son traitement par l’État, en 1883, et n’a pu obtenir encore que justice lui soit rendue. Les journaux ont souvent parlé, dans ces derniers temps, de la requête adressée par le desservant spolié, au tribunal civil de la Seine et tendant à la condamnation du ministre des Cultes, à restitution du traitement si injustement supprimé. L’affaire est venue devant la première Chambre du tribunal présidée par M. Aubépin. La cause de M. l’abbé Mourot a été soutenue, avec autant de compétence que de talent, par l’honorable Me Fourcaulx, du barreau de Paris. Mais le Ministre, qui redoutait une sentence de flétrissure pour les iniques spoliations qu’il accomplit avec tant de désinvolture, a opposé, selon son habitude, le traditionnel déclinatoire d’incompétence.

Le déclinatoire était prévu. L’important était d’apporter, devant la première Chambre civile de France, la solennelle affirmation du contrat le plus certain, le plus inébranlable qui soit dans toute la législation civile du pays.

M. l’abbé Mourot — dit l’Univers, dans son numéro du 23 mars — et le jeune avocat qui s’est révélé en cette occasion, ont été à la hauteur de leur cause et c’est leur meilleure victoire.

Ils se consolent en songeant qu’ils ont combattu pour la cause de tous, que, vaincus avec la loi elle-même, ils l’importent avec elle. Les triomphes de la raison d’État furent toujours éphémères ! Les victimes attendront ! Mais, fasse Dieu que cette attente soit abrégée !

Prix de l’exemplaire, franco : 1 fr. 20

La douzaine, franco 9 fr.

Déclaration

S’en rapportant en tous points au décret du pape Urbain VIII, l’auteur de cet opuscule déclare qu’en décernant à Jeanne d’Arc le titre de sainte, de martyre, qu’en proclamant la divinité de sa mission, qu’en lui attribuant des miracles et des prophéties, il n’entend donner à ses paroles qu’une portée toute humaine, sans vouloir prévenir en rien les jugements de la sainte Église romaine et du Saint-Siège apostolique, auxquels il soumet humblement ses écrits.

5Prologue

Que tous les cœurs chantants deviennent des autels

Où la louange éclate en hymnes immortels :

Poètes, vengeons-la des bourreaux détestables.

Quand le bien tombe aux pieds du crime injurieux,

C’est aux enfants du beau comme frères pieux

À réparer du sort les coups épouvantables.

(Auguste Barbier, Rimes héroïques.)

Les temps étaient bien durs à la France quand Jehanne la bonne Lorraine, comme l’appelle Villon, parut amenée à Chinon devers le dauphin Charles VII.

L’histoire de cette lamentable époque ressemble à un mauvais rêve. Ce que la démence de Charles VI n’avait pu faire pour achever la ruine du trône, l’impudeur d’Isabeau de Bavière s’était chargée de l’accomplir. Par l’indigne traité de Troyes, elle avait livré au roi d’Angleterre l’héritage de son fils. Des haines atroces divisaient les seigneurs et les princes. Partout des remparts démantelés, des donjons incendiés, des assauts livrés et repoussés, des villes perdues et reconquises. Il n’était question que de défaites, de hontes, de pillages, de fureur, de sang et de larmes. Bourgogne s’était uni à Bedford, et l’Anglais invincible assiégeait Orléans avec les forces de deux royaumes.

Au milieu de ce chaos épouvantable, de ce découragement général avec ses ivresses et ses folies, le peuple 6éperdu, tremblant et ruiné, mourait de la peste ou de la faim.

Pauvre France ! Dieu l’avait frappée pour ses crimes, mais il ne voulait pas sa destruction. Car les peuples ont, à ses yeux, des fonctions diverses que chacun d’eux doit remplir à son heure. L’expiation ayant duré son temps, Celui qui avait envoyé le fléau suscita la délivrance.

Dans un repli des premières collines des Vosges, sur les bords riants de la Meuse, à l’ombre d’une église de village, dans le jardin d’une chaumière, une jeune enfant avait entendu des voix célestes qui lui disaient la grande pitié du royaume de France ! Ces voix lui avaient répété souvent : Va, va, fille de Dieu, je serai avec toi ! Et Jeanne était partie comme un ange de salut, pour châtier les Anglais et faire couronner son roi.

Noble et rayonnante vision, à l’œil doux et fier, la Pucelle a su mener de front deux héroïsmes qui semblent se contredire dans son sexe. Elle a conservé sous l’armure la chasteté et l’humilité d’une sainte, tout en se mouvant au milieu de ce que les passions humaines ont de plus féroce et de plus trivial. Commise au salut d’une nation, elle ne permettra pas au plus brave de la dépasser en valeur guerrière, et, en même temps, la femme s’imposera par sa mansuétude et sa modestie ; intrépide et timide, belliqueuse sans cruauté, paisible sans faiblesse, impétueuse et circonspecte, bien équilibrée d’âme et de corps, ne quittant pas le ciel, et cependant toujours à son affaire. Sa prière n’exclut pas l’action et ses extases ont des résultats que les plus sceptiques sont forcés d’admettre. Elle vit tout à la fois dans le réel et le surnaturel ; double existence qui, 7après avoir été sa gloire, aux jours heureux du siège d’Orléans et du sacre de Reims, se retournera contre elle et sera sa perte, aux jours du procès.

Non, jamais plus blanche apparition ne se dessina sur un fond plus sombre de sang et de flammes. Ce sont d’abord les cris de joie, les chevauchées et les triomphes ; l’étendard blanc où est peinte l’image de Dieu assis sur les nuages, avec l’inscription : Jesus, Maria ; l’épée de la chapelle de Fierbois avec cinq fleurs de lis, les victoires, le couronnement du roi, et la soumission des cités reconquises ; puis, c’est la trahison, l’odieux procès et le sinistre bûcher de Rouen.

Chaque Français devrait l’avoir et l’honorer en sa mémoire, cette merveilleuse histoire de Jeanne d’Arc, si héroïque, si touchante et si courte, ici bas ! Il n’est plus permis à tout patriote sincèrement chrétien de rester indifférent quand on prononce le nom de la Pucelle. Nous avons tous, prêtres et laïcs, deux devoirs à remplir envers elle : un sentiment de reconnaissance obligatoire pour tous les citoyens ; un acte de réparation plus spécial aux catholiques. Car malheureusement, ainsi que le disait naguère Mgr de Cabrières1, il y a un pauvre évêque en particulier dont le nom reste rivé à la mémoire de Jeanne d’Arc, en ce qu’il a été le plus acharné à sa perte et qu’il a contribué, peut-être le plus efficacement, à la faire condamner et brûler vive comme hérétique, sorcière et relapse.

Mais à côté de cet homme qu’on ose à peine désigner par sa dignité ; à côté des épouvantables docteurs, 8comme l’âpreté pharisaïque en montre, hélas ! à tous les siècles ; à côté de prêtres fanatiques, de juges payés ou tremblants, de toutes ces figures que l’histoire méprise plus encore qu’elle ne les déteste, nous apercevons, comme personnification vivante de l’Église, la figure du bon prêtre qui oublia sa propre vie, près de la sainte martyre, et qui, debout sur le bûcher déjà brûlant, tint jusqu’à la fin, devant les regards de Jeanne d’Arc, l’image sacrée de Jésus-Christ.

Les siècles ont passé, et la victime qui avait été condamnée au nom d’un évêque a été réhabilitée par les Papes. L’Église a été la première à solliciter la révision du procès de la Pucelle. Il y eut après sa mort une admirable procédure dont les registres, dignes de faire suite aux Actes des martyrs, renferment à coup sûr les plus sérieux titres d’honneur de la vierge de Domrémy.

Peintres, poètes, sculpteurs, musiciens ont essayé à l’envi de chanter ou de peindre la vaillante pastoure ; mais il y a un ascendant si merveilleux dans la mission de cette jeune fille, que les hommes ont toujours échoué jusqu’ici à vouloir la célébrer dignement.

Il a fallu Voltaire pour oser profaner un pareil idéal. Tour à tour l’ironie et ce qu’on appelle la science ont essayé leurs dents venimeuses sur l’albâtre de ses pieds. Cette immaculée se dresse ainsi que sa benoîte Mère du Ciel avec la tête du serpent sous les talons. C’est en vain que la Révolution a brûlé ses images ; c’est en vain qu’Arouet, l’immortel libertin, a lancé, contre la Pucelle, d’innombrables essaims de vers, la voix populaire redira toujours : Martyre ! Ange de Dieu !

9Notre génération sera peut-être témoin de sa canonisation, et vénérera ses statues, à côté de celles de Jésus et de Marie, les principaux objets de son virginal amour. Déjà les premières démarches ont été favorablement accueillies par le Saint-Siège, et les récentes nouvelles de Rome, apportées par Mgr l’Évêque d’Orléans, sont des plus consolantes pour nos cœurs chrétiens.

Les loges maçonniques françaises, qui songeaient de leur côté à s’emparer de Jeanne d’Arc pour en faire la plus idéale illustration de leur république, se sont bien vite émues de cette sollicitude aussi maternelle que persévérante des Souverains Pontifes pour la mémoire de la Pucelle. Car voici que les écrivains hostiles à l’Église recommencent, pour la centième fois, d’accumuler dans les journaux ou les revues leurs fades plaisanteries sur son immutabilité. Il en est même dont les nerfs semblent surexcités au plus haut point. Désespérant de vaincre, ils jettent avec dépit la mitre de l’évêque Cauchon à la tête du clergé, et, dans leur sensibilité colérique, cherchent à immoler le sacerdoce du XIXe siècle à la philanthropie, sur le bûcher de Rouen.

En lisant leurs accusations impudentes, il n’est pas malaisé de voir que le mensonge historique fondé par Voltaire fait école et reste en permanence au service des basses et hautes œuvres des fils de la Révolution. Il semble que leur haine soit une espèce de désordre physiologique, pareil à la rage des clients de M. Pasteur. Dans leur fureur aveugle, ils n’évoquent, en histoire, que des ombres ou des fantômes, se jettent avec frénésie sur les personnes ou les choses catholiques, et souillent de leur bave impure ce qu’il y a de plus respectable et de plus sacré.

10N’est-ce pas un sujet de profonde tristesse que de voir ces empoisonneurs publics offrir aux lecteurs des écrits si mensongers sous l’étiquette de Contrôle historique, et couvrir en même temps leur marchandise malsaine du pavillon de Patriotisme ?

Afin d’empêcher la calomnie d’exercer, en s’accréditant, une influence funeste sur les esprits légers ou distraits, nous allons tenter de rétablir la vérité des faits. Nous appuyant sur les documents les plus authentiques2, nous montrerons d’abord que Jeanne d’Arc n’a pas été condamnée par l’Église, mais réhabilitée par l’Église. Puis, quand nous aurons confondu nos accusateurs sur ce terrain, nous leur ferons voir comment, à toutes les époques, la mémoire de Jeanne a été souillée et son rôle amoindri par les scribes de la Révolution, c’est-à-dire de la haine abjecte de tout mal contre tout bien. Par conséquent, ce n’est point à la Révolution, mais à l’Église, qu’il appartient de glorifier la sainte patronne de la France, digne non seulement de l’amour national, mais de la commémoration de tous les peuples et de toute la terre.

Si pour venger dignement l’ange de Domrémy il suffit d’aimer la France qu’elle a délivrée, d’admirer sans réserve sa gloire et gémir de ses malheurs, ah ! 11vous pouvez m’en croire : Français, j’aime de toute mon âme la grande, la généreuse nation ; prêtre catholique et lorrain, je vénère cette virginale mémoire que je voudrais associer au culte de nos saints. C’est là ce qui fait ma force et soutient ma confiance pour accomplir la tâche que je m’impose aujourd’hui.

I.
Condamnation de Jeanne d’Arc par l’Angleterre

Le procès de Jeanne d’Arc est un des monuments les plus effrayants de la méchanceté et de la lâcheté humaines. Quand, après avoir escamoté Dieu et la religion, la libre-pensée veut porter la désolation dans le temple et faire à l’Église romaine un reproche du supplice de la Pucelle, l’accusation est aussi mal fondée que cruelle. C’est reprocher à la famille entière, au Père le meurtre d’une fille et d’une sœur toujours aimée, comme l’est Jeanne d’Arc, et qu’ont frappée des parricides furieux, avec l’arme même qu’ils aiguisaient, pour le conciliabule de Bâle, contre le Pape et la chrétienté fidèle.

L’Église catholique n’est pas officiellement intervenue dans la condamnation de Jeanne d’Arc. L’Angleterre seule a pris l’initiative de la procédure et en a eu la direction. Il est vrai que, dans leur infernale hypocrisie et afin d’égarer le sentiment populaire, les Anglais firent intervenir des gens d’Église et par-dessus tout un évêque. Mais c’était un évêque chassé de son siège, comme ennemi de la France, par le contre-coup 12des conquêtes de Jeanne, et constitué son juge en dehors de toutes les règles canoniques, par le choix intéressé de ses ennemis. Précisons les détails.

Quand la Pucelle fut prise, à Compiègne, le 24 mai 4430, les Anglais fêtèrent cet événement avec grand enthousiasme. L’héroïque jeune fille était pour eux un instrument de terreur. Ils reconnaissaient en elle un pouvoir surhumain, cause de tous leurs revers, et pensaient qu’aucun succès ne leur serait possible tant qu’elle vivrait. Ce n’était point assez, pour leur sécurité, de savoir aux mains des Bourguignons, leurs alliés, celle qui avait relevé la fortune de la France. Il fallait à tout prix s’en défaire. Même, pour l’orgueil britannique, c’était trop peu de tuer Jeanne, il fallait au besoin la flétrir. Elle s’était dite envoyée de Dieu pour chasser dehors les Anglais ; et elle les avait effectivement vaincus, sur tous les champs de bataille où on l’avait voulu suivre. Dieu était-il donc contre les Anglais ? Il fallait démontrer le contraire, et pour cela dire que la Pucelle n’était pas son envoyée, mais une magicienne et un suppôt du diable.

À ce prix-là seulement l’autorité et le prestige de l’Angleterre devaient se rétablir dans ses conquêtes. Brûler Jeanne comme sorcière n’était pas seulement une affaire d’amour-propre ; c’était encore une question de suprématie.

Pour juger l’héroïne, il la fallait avoir. Pour l’avoir comme pour la juger, ils employèrent un homme à eux, le misérable Cauchon. D’une famille récemment anoblie, il avait été placé sur le siège de Beauvais par le crédit du duc de Bourgogne. Il y avait à cela quelque raison. Au concile de Constance, Cauchon avait défendu le meurtrier du duc d’Orléans ; c’était une attraction 13d’assassinat. Mais Jeanne d’Arc ayant rendu le courage aux armées françaises, la ville de Beauvais était rentrée sous l’obéissance, du roi légitime et avait renvoyé l’évêque, comme partisan déclaré des ennemis de la France. On pressent déjà combien peu un pareil homme devait aimer la Pucelle et combien peu il était propre à devenir son juge.

Réfugié à Rouen, Cauchon convoitait ce siège archiépiscopal, vacant alors, et il l’attendait de l’intervention du roi d’Angleterre auprès du Pape. La Pucelle avait été prise dans le diocèse de Beauvais, et, à ce titre, relevait juridiquement de l’évêque du lieu. Pierre Cauchon n’eut garde d’excuser son absence. Le siège d’où il était chassé lui offrait le moyen d’arriver à l’autre. L’ambition et l’esprit de vengeance conspiraient donc en lui au profit des volontés de l’Angleterre. C’est en vain que ce nouveau Caïphe trouve dans quelques historiens des auxiliaires inattendus ; tout leur savoir ne suffira pas pour donner à la haine du pontife l’appui que sa conscience elle-même et sa raison ne lui ont jamais assuré. Si l’Église pouvait être détruite, elle le serait par de semblables personnages. Mais l’Évangile nous a prophétisé ces scandales. Aucun interprète de la vie du Maître qui ne nous dise que son histoire est l’histoire anticipée de l’Église. Ce n’est pas sans une profonde signification qu’il a choisi pour futurs fondements de son œuvre douze hommes, parmi lesquels il savait bien que se trouverait Judas, c’est-à-dire le plus scélérat des fils de la femme. Iscariote a des successeurs et Cauchon est un de ceux-là.

C’est lui qui se constitue l’infâme entremetteur du honteux accord aux termes duquel Jeanne doit être livrée par le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg, 14moyennant 10.000 livres en espèces d’or3. C’est l’Angleterre qui payait ce marché de sang ; mais la Normandie et les pays de conquête devaient donner l’argent.

Aussitôt que l’Université de Paris fut informée que la Pucelle avait été livrée au gouvernement de Bedford, elle le supplia d’ordonner que cette femme fût amenée en cette cité, pour être mise brièvement aux mains de la justice de l’Église. Mais Cauchon ne voulut point qu’on donnât suite à cette requête. Paris ne lui semblait pas assez sûr ; et parmi les docteurs, on courait grand risque d’en rencontrer qui ne fussent Anglais que du bout des lèvres. Au surplus, l’évêque de Beauvais, qui était un ambitieux, voulait rester maître de la situation. Que lui importaient les excès de juridiction et l’abus révoltant de la force, pourvu qu’il réussît à dresser son tribunal dans une ville où le procès, accompli au cœur même de la puissance anglaise, ne pouvait manquer d’aboutir au supplice de l’accusée ?

Après que celle-ci eut été traînée, durant six mois, d’une prison dans une autre, on la conduisit à Rouen, où elle fut enfermée, les fers aux pieds et aux mains, dans une tour du château royal. Cette circonstance, si peu conforme aux habitudes des juges ecclésiastiques, prouve évidemment que l’Église catholique était étrangère à ces actes de barbarie. Jeanne réclamait avec instance les prisons de l’officialité, où certes on l’aurait mieux traitée ; mais on fut sourd à sa prière. Quand elle voulut récuser Cauchon, comme son ennemi capital, 15celui-ci répondit :

— Les Anglais m’ont ordonné de faire votre procès, je le ferai.

Les envahisseurs de la France pouvaient compter sur la haine de leur fondé de pouvoir. Il fallait maintenant lui adjoindre des complices et constituer un tribunal qui devint, lui aussi, l’impitoyable instrument de leurs rancunes, tout en ayant l’air, aux yeux du peuple, de statuer en matière ecclésiastique.

Ici encore, Pierre Cauchon doit subir la volonté de ses maîtres. En refusant de s’associer des membres du clergé français, demeurés fidèles au Pape et au roi Charles, il manifeste l’intention formelle de faire subir à la Pucelle les inconvénients de sa double situation de prisonnière de guerre et d’accusée d’hérésie. Il faut que Jeanne, brûlée en qualité d’ennemie de l’Angleterre, paraisse condamnée en qualité d’ennemie de l’Église. C’est là l’iniquité qui domine toute cette procédure et la grande équivoque où on la maintient à tout prix. C’est ce qui fait de Cauchon le personnage nécessaire de cette sanglante comédie. Les autres acteurs, bien que partageant ses haines, ne s’y prêtèrent pas toujours de bonne grâce.

L’évêque avait le droit de se choisir pour assesseurs tels ecclésiastiques qu’il lui plaisait ; et, Dieu merci ! l’histoire nous apprend avec quelle partialité Cauchon fit usage de ce privilège.

Sa haineuse et sacrilège hypocrisie éclate partout. Il est si peu l’instrument de l’Église en cette affaire, que ceux qui ne consentent pas à l’iniquité sont menacés des eaux de la Seine.

— Je vois bien, disait le vice-inquisiteur Le Maître, qu’il faut juger à la volonté des Anglais ou se préparer à la mort.

Pour avoir essayé de protester au nom de l’Église, le courageux chanoine Houppeville 16est maltraité, puis jeté en prison. Jean Lohier, canoniste de renom, ayant osé flétrir le défaut de liberté et d’impartialité des membres du tribunal, n’échappa à la fureur anglaise qu’en se réfugiant à Rome où il demeura toujours depuis, comme doyen du tribunal de la Rote, qui est la cour suprême d’appel pour les causes ecclésiastiques. Ce titre éminent, dont il fut revêtu par le Pape, donne une valeur singulière à l’opinion qu’il avait émise sur le procès de la Pucelle.

La cupidité ou un sentiment analogue, l’ambition, mettait à la merci des Anglais ceux des assesseurs que n’aurait point aveuglés la vengeance ou domptés la terreur.

Cauchon sentait si bien lui-même l’infamie de ce brigandage, qu’il essaya de le couvrir par l’Université gallicane de Paris, dont il s’empressa de réclamer l’assistance. C’était se montrer doublement habile. En effet, cet évêque satisfaisait ainsi l’orgueil de ce corps illustre dont il s’était fait nommer recteur par le roi de France et qui pouvait avoir été blessé du peu de succès de ses démarches, pour que le procès de Jeanne se fit à Paris ; en même temps, il donnait à sa procédure une grande autorité et cela sans inconvénient, puisqu’il tenait les assesseurs sous sa dépendance. Il avait eu soin, du reste, de n’appeler que les docteurs les plus dévoués à sa personne et les plus connus par leur esprit de révolte contre l’autorité du Pape de Rome, ainsi que l’appelait la Pucelle, et auquel, après Dieu, elle s’en rapportait de tous points. Jean Beaupère, Guillaume Érard, Nicole Midi, Thomas de Courcelles ne furent pas ses moins utiles auxiliaires.

Étonnante coïncidence de dates ! Les interrogatoires de Rouen s’étaient ouverts en février 1431 et le concile 17plénier, convoqué à Bâle par le Souverain Pontife, devait commencer le 3 mars suivant.

Ce sont les docteurs les plus animés contre la Pucelle qui s’apprêtent à être les boute-feux de la factieuse assemblée. L’Université de Paris couvre l’attentat de Rouen de son autorité ; elle va mener et couvrir les attentats de Bâle. À Rouen, elle condamne dans la Pucelle la personnification des prédilections de Jésus-Christ pour la France ; à Bâle, elle essaie de dépouiller le Vicaire du Christ de ses prérogatives.

Bâle est l’application au bienheureux Eugène IV des doctrines en vertu desquelles l’Université gallicane de Paris a condamné la Pucelle. Bien plus, ce sont les mêmes personnages qui occupèrent les premiers rôles sur les deux scènes. Dans la poursuite de Jeanne, les docteurs ne tinrent aucun compte de l’approbation donnée à sa mission par les évêques réunis à Poitiers et ne virent que des griefs nouveaux dans les victoires qui la confirmèrent ; dans leur conciliabule de Bâle, ils ne tinrent aucun compte de la dissolution prononcée par le Pape ; ils trouvèrent de nouveaux griefs contre lui dans la convocation du vrai concile à Ferrare et à Florence ; ils calomnièrent outrageusement la Pucelle, ils attaquèrent le saint Pontife dans sa vie privée, non moins que dans sa conduite publique. Plusieurs des motifs de la prétendue condamnation d’Eugène IV sont identiques à ceux de la prétendue condamnation de Jeanne. L’un et l’autre sont déclarés violateurs des saints canons, en révolte contre le saint Concile, schismatiques, hérétiques, obstinés, etc., etc.4. Ne pouvant 18le livrer an bras séculier, les révoltés essayèrent de lui donner un remplaçant. Quatre de ces écolâtres, parmi lesquels l’inévitable Courcelles, nommèrent un prétendu conclave de trente-trois membres. Les burlesques électeurs choisirent un laïque, le joyeux solitaire de Ripailles, Amédée VIII, duc presque démissionnaire de Savoie. Le nouvel élu prit le nom de Félix V et, soutenu par les factieux de l’Université de Paris, il essaya de renouveler le grand schisme.

Voilà les faits. Ils nous disent ce que furent dans l’Église les docteurs et la corporation qui condamnèrent la Pucelle.

Français et catholiques, qu’avons-nous de commun avec pareils scélérats ? La libre-pensée peut tant qu’elle voudra frapper sur ce monde-là, elle n’atteint pas l’Église ; elle frappe ses vrais pères. Elle le sent si bien que si, par la plus inique des confusions, elle en prend thème pour condamner Rome, elle relève par ailleurs les bourreaux, en professant la plus grande admiration pour le Père des libertés gallicanes, l’âme du conciliabule de Bâle et le bras droit de Cauchon dans le sinistre procès de Rouen.

Parmi les membres du tribunal, on ne voit guère d’Anglais ; mais les juges travaillent aux frais de l’Angleterre. Ils siègent au château, au milieu des envahisseurs, sous la surveillance des oncles du jeune monarque anglais, Bedford et Winchester. L’exacte comptabilité du gouvernement britannique en donne la preuve pour chacun, par livres et par sous. S’ils ne travaillent pas bien, nous avons vu de quelle manière 19sommaire on entendait régler leur compte. Il est donc impossible, encore une fois, de voir dans les assesseurs qui siégèrent à Rouen autre chose que les valets d’un maître impérieux qui tremblent à sa voix, épousent ses passions et tendent la main pour recevoir leur salaire.

Au surplus, Cauchon et ses acolytes se sont eux-mêmes flétris devant l’histoire et ont formellement accepté ce caractère de basse dépendance en sollicitant du grand conseil des lettres de garantie, pour la part qu’ils avaient prise à la plus grande iniquité commise en ce monde, depuis le procès et le martyre du divin Maître à Jérusalem.

Maintenant qu’il est surabondamment prouvé que le procès de la Pucelle ne fut pas l’œuvre de l’Église, il est assez indifférent de rechercher si les règles canoniques ont été observées. Quelques détails cependant feront mieux connaître les dispositions des juges vis-à-vis de Jeanne d’Arc et serviront à flétrir cette œuvre d’iniquité. Pour vaincre la fermeté de l’héroïne ils ne reculèrent devant aucun moyen, quelque vil et injuste qu’il pût être. Quand leurs ruses ne réussissaient pas à tromper la victime, ils cherchaient à l’effrayer par leurs violences. Les lois ecclésiastiques défendaient d’appliquer à la torture les femmes, les enfants et les personnes de faible tempérament. On installa sous les yeux de la Pucelle tous les instruments de supplice afin que la malheureuse, dans un moment de désespoir, témoignât contre elle-même et se soumît au jugement. Mais Jeanne, forte de son bon droit, brisa les filets de leur abominable perfidie et supporta toutes ses douleurs avec une patience invincible.

Je n’ai garde de suivre dans toutes ses séances et tous ses détours ce honteux procès dans lequel la servilité 20passionnée et la subtilité scientifique des juges s’employèrent, pendant trois mois, à lasser le courage ou à égarer l’intelligence d’une jeune fille, exténuée par l’insomnie et par les privations. Cauchon et ses affidés mirent tout en œuvre pour falsifier les réponses de l’accusée ou cacher le résultat des enquêtes. L’enquête sur sa virginité, réputée si capitale pour juger de la nature des visions ; l’enquête sur ses antécédents, indispensable dans le procès d’hérésie ; tout cela fut supprimé comme lui étant favorable. Les interrogatoires eux-mêmes sont justement suspects d’erreurs ou d’omissions calculées sur des points capitaux. Jeanne s’en plaignit plus d’une fois en s’écriant :

— Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi et vous n’écrivez rien de ce qui est pour moi !

C’est surtout à propos de l’Église que les bourreaux espèrent condamner la Pucelle. Ici les questions sont faites avec art, avec perfidie, coup sur coup, de tous les bancs du tribunal. Seule contre tous ces théologiens de mauvaise foi, Jeanne fait briller sa présence d’esprit, son sens droit, la sûreté de sa mémoire, l’heureuse hardiesse de ses répliques. Vainement on rappelle les odieuses accusations de cruelle, idolâtre, schismatique, dissolue, l’héroïne leur répète ce qu’elle a dit tant de fois et si souvent avec une véritable éloquence, qu’elle n’a jamais blasphémé, que ses révélations sont vraies et lui viennent de Dieu ; qu’elle n’a jamais été superstitieuse, qu’elle n’a gardé ses habits d’homme que par pudeur :

— Vous me parlez du Pape, menez-moi devant lui et je répondrai ce que j’ai à répondre. Je suis bonne chrétienne, je m’en tiens au Credo ; je reconnais l’Église militante et le Pape après Jésus !

Les juges, les docteurs, les Anglais eux-mêmes sont 21altérés ; leur victime vraiment leur échappe. Vaincus sur le terrain du droit et de la raison, ils pensent recourir encore à la force et à la ruse pour lui arracher un acte d’abjuration dans le cimetière de Saint-Ouen. Là se passe une scène d’une violence telle que, depuis les débats de Caïphe et du roi Hérode, les annales judiciaires d’aucun pays n’en ont jamais rappelé de semblable. Mais si à travers les détours ténébreux où la malice humaine avait voulu égarer l’élue de Dieu, la vierge de France a pu hésiter, se troubler un instant, elle a gardé inébranlable sa sublime confiance en Jésus-Christ, en sa cause et en celle du roi. Elle est demeurée catholique, elle est demeurée française.

À peine rentrée dans sa prison, Jeanne, avertie par la voix de ses saintes, perçoit la vérité. D’elle-même elle va au-devant de sa nouvelle et dernière condamnation. Elle affirme qu’elle renie la signature qui lui a été imposée par la fureur, arrachée par la force. Elle proclame hautement et librement que sa mission était divine et surnaturelle ; elle renouvelle sa ferme résolution de s’en tenir à ses déclarations du procès.

— Je n’ai jamais entendu révoquer mes apparitions. Ce qui était en la cédule de l’abjuration, je ne l’entendais pas. Quelque chose que l’on m’ait fait renier, je n’ai jamais rien fait contre Dieu ni contre la foi. Tout ce que j’ai fait c’est par peur du feu.

Noble fille ! elle proclame ainsi son arrêt de mort : il est prononcé. Et maintenant qu’elle voit la mort en face, et quelle mort ! l’instinct de la vie se révolte en elle avec toute la force, tout le désespoir de ses vingt ans. Elle exhale ses plaintes et pousse des cris de douleur. Mais ses dernières paroles sont une proclamation de son innocence et la justification de l’Église romaine 22faussement accusée de son trépas.

— Quoi ! disait-elle en promenant sur sa tête ses mains convulsives, quoi ! mon corps qui ne fut jamais corrompu sera aujourd’hui consumé, réduit en cendre ! ! ! Ah ! ah ! si j’eusse été dans la prison ecclésiastique, gardée par les gens d’Église et non par les Anglais, mes ennemis, je n’aurais pas fait une si misérable fin ! ! ! J’en appelle devant Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu’on me fait.

Mais aussitôt que la première douleur se fut calmée et que son confesseur lui eut apporté la sainte communion5, le pur éclat de son âme sainte brilla à travers ses larmes, comme le soleil se dégage des tempêtes et des nuages de la nuit. Jeanne revêtue de ses habits de femme sort de la prison et arrive sur la place du Vieux-Marché de Rouen. Elle a pour ses ennemis des paroles de pardon, pour son roi un dernier souci de l’honneur, et quelle ferveur pour son Dieu ! ! ! Elle monte sur le bûcher, on l’attache au fatal poteau, elle supplie le prêtre Massieu de lui procurer une croix. Bientôt la fumée s’élève, le bois pétille, la flamme terrestre enveloppe le chaste corps de la Pucelle pendant que le feu divin de l’extase embrase son cœur. Elle voit les anges, elle voit ses saintes, elle comprend la délivrance :

— Sainte Catherine ! Sainte Marguerite ! Saint-Michel ! Saint Michel ! Non, non, mes voix ne m’ont pas trompée ! Ma mission était de Dieu !

L’émotion gagne le peuple qui ne saurait confondre un supplice avec une victoire. La conscience des bourreaux 23eux-mêmes se trouble en face de ce bûcher que l’Angleterre a fait immense comme sa rancune. La céleste enfant continue d’épancher l’amour divin qui la consume en d’admirables prières. Elle incline enfin sa tête mourante et, toute sa vie se rassemblant dans un dernier soupir, elle l’exhale en poussant ce grand cri :

— Jésus ! Jésus ! Jésus !

Quand le Christ mourut au Calvaire, la foule juive descendit de la montagne en se frappant la poitrine et en disant : Vraiment cet homme était fils de Dieu !

À Rouen, ce nom béni avec lequel Jeanne dit adieu à la terre, pour saluer le Ciel, perça même les cœurs les plus durs. Soudain s’éleva dans les airs un concert de gémissements et de sanglots. Les yeux de Winchester rougirent ; il pleura et Cauchon versa des larmes. La plupart des assistants s’enfuirent pour n’en pas voir davantage, répétant avec terreur ce mot de Jean Tressart, secrétaire d’Henri VI :

— Nous sommes perdus ! nous avons brûlé une sainte !

Ah ! nation de l’Angleterre, ta fortune a souvent fait soupirer mon cœur6. Je te pardonne cependant, je te pardonne Poitiers, je le pardonne Crécy, je te pardonne Azincourt ; je te pardonne, ô mon Dieu ! oui je te pardonne Aboukir, Waterloo, ce vaste et sanglant tombeau de nos pères ! Car enfin, c’est le sort de la guerre, la chance terrible des batailles ; et si la victoire a été glorieuse, je sais une chose aussi glorieuse que la victoire, c’est la défaite elle-même ! Mais, à Rouen, quand je te vois acheter, avec ton or, cette prisonnière qui n’est pas la tienne ; quand je vois ta main mêlée 24dans cet odieux procès, soudoyant les juges, soudoyant les gardes, soudoyant les bourreaux ; quand je vois cette prison, la tienne, et que, debout à sa porte, tu dis à ce pâle tribunal : Condamnez-la ; si le Pape vous désapprouve, nous vous défendrons ! Quand je te vois, peuple anglais, commander l’escorte, mettre la torche au bûcher, eh bien ! quand la flamme brûle notre sœur, notre libératrice, notre Jeanne… Eh bien !… Non, non, mon Dieu ! non, mon cœur n’a pas d’amertume, mon âme n’a pas de fiel ! Non, ma bouche ne peut ni ne veut s’ouvrir à l’anathème !… Je te pardonne, parce que les meilleurs et les plus saints de tes fils sont venus plus d’une fois demander pardon à la mémoire de l’auguste victime ; je te pardonne et t’invite à conjurer, dans une filiale prière, le Père commun des fidèles d’écrire bientôt le nom de notre Ange de Salut au livre des Martyrs !

II.
Réhabilitation de Jeanne d’Arc par l’Église romaine

Après l’exécution de l’horrible sentence à laquelle le nom de Cauchon restera éternellement lié pour sa honte, les Anglais ne s’arrêtèrent pas dans leur déplorable triomphe. L’impression que la mort de Jeanne avait faite sur le peuple de Rouen et jusque sur les hommes de leur parti leur signalait un péril à conjurer.

Ils étaient en présence de l’opinion publique, ils voulurent la mettre de leur côté, et en même temps qu’ils délivraient aux juges des lettres de garantie, qui revendiquaient 25pour l’Angleterre la responsabilité du procès, ils en tentaient l’apologie par des lettres répandues dans toute l’Europe et qui sont le digne couronnement de cette œuvre détestable. Tant de précautions pour étouffer la vérité indiquent chez ceux qui en usèrent la conscience de leur crime. Il fallait qu’ils se sentissent bien coupables, ces orgueilleux lords, ces docteurs fanatiques, pour mettre tant de soin et de hâte à se justifier. Le sang des martyrs est souvent retombé, même ici-bas, sur la tête des bourreaux. Qui sait ce qu’a pesé le meurtre de la Pucelle dans la balance des destinées de l’Angleterre ? Qui sait si les horreurs de la guerre des deux Roses ne furent pas une expiation ? Toujours est-il que la voix populaire attribua à la conduite qu’ils avaient tenue durant le procès la fin tragique de plusieurs qui y avaient pris une large part.

De leur vivant, ces Caïns furent montrés du doigt ; on se détournait avec horreur de leur présence. Cauchon, à qui l’archevêché de Rouen ne fut pas donné, quoique promis, tomba foudroyé par l’apoplexie tandis qu’on lui faisait la barbe. Nicolas Midi fut attaqué de la lèpre, peu de temps après le sermon prêché sur la place du Vieux-Marché. Nicolas Loyseleur, le traître, mourut subitement à Bâle, où il était allé porter son désespoir. Jean d’Estivet, l’ignoble promoteur de la procédure, se noie dans un égout. Le duc de Bedford, oncle du roi et instigateur de toute la tragédie, meurt à la fleur de l’âge, dans le château même où Jeanne fut emprisonnée. Le cardinal Winchester, témoin timide du martyre de l’héroïne, rend le dernier soupir dans un accès de folie. Henri de Lancastre, cet enfant au nom duquel le meurtre avait été commis, perd successivement ses 26deux couronnes, est abandonné par les siens, puis meurt assassiné dans sa prison.

Sans prétendre sonder les voies impénétrables de la Providence, n’est-il pas permis de croire que ces terribles coups sont parfois un moyen dont Dieu se sert pour manifester sa justice et rappeler, à ceux qui l’oublient, que toujours l’innocence opprimée trouve en lui un vengeur.

La sentence ne demeurait pas moins sur la mémoire de Jeanne. Pendant vingt-quatre ans, la France et le roi parurent ne plus songer à elle. Les fraudes du procès n’étaient pas encore connues et ne le furent que quand les pièces vinrent aux mains du Roi, après l’expulsion des Anglais. Dès ce moment la réparation est assurée. L’honneur de la royauté se trouvait engagé dans la condamnation de l’héroïne qui avait tout sauvé, et Charles VII ne pouvait souffrir que le jugement de Cauchon, flétrissant sa couronne dans celle qui la lui avait rendue, ne fût point supprimé par une autorité plus haute. Pour acquitter la dette de la France et décharger sa conscience d’un remords d’ingratitude qui, en général, pèse peu aux hommes, surtout aux rois, le dauphin poursuivit donc en cour de Rome l’autorisation de faire réviser la cause, et il agit, en cette circonstance, avec la réserve, mais en même temps avec la suite et la fermeté qui présidèrent à ses résolutions dans la seconde partie de son règne.

Dès 1450, il avait chargé Guillaume Bouillé de faire une enquête à Rouen et d’y entendre plusieurs de ceux qui avaient siégé au procès, assisté aux derniers moments de la Pucelle. En 1452, le roi mit à profit l’arrivée en France du cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège et en même temps archevêque de Rouen, pour 27lui faire commencer, au nom de l’Église, une enquête sur un fait que les Anglais avaient précédemment rattaché à son diocèse. Le cardinal, assisté de l’un des deux inquisiteurs de France, Jean Bréhal, ouvrit d’office une instruction nouvelle où l’on recueillit de nombreux témoignages.

L’Église se trouvait donc engagée dans le contrôle de la procédure par ses représentants les plus compétents. Et certes, à ce moment, il ne fallait pas au Saint-Siège un médiocre amour de la justice pour ordonner la révision du procès de Rouen. Bien qu’elle eût perdu la France, l’Angleterre n’en restait pas moins un des plus beaux fleurons de l’Église romaine, et l’on avait besoin de son appui pour défendre l’Europe menacée par les Turcs. Réhabiliter Jeanne d’Arc, ce n’était pas seulement imprimer à la dynastie régnante le stigmate d’un atroce assassinat ; c’était implicitement dire que le Ciel lui commandait de renoncer au fruit des victoires de Poitiers, d’Azincourt et de Verneuil ; bien plus, à l’héritage des Plantagenêts en France.

Mais les Papes savent qu’ils sont dans le monde les défenseurs de la civilisation, de la justice, de la vérité et qu’ils doivent tenter l’impossible quand l’intérêt des âmes le demande. C’est la volonté de Dieu, ce sera l’œuvre de Dieu. Ils engagent leurs combats même contre toute espérance de succès ; un autre le reprend, un autre encore. Les défaites se succèdent et s’accumulent ; mais un jour, comme dit Louis Veuillot, lorsque-tous les héros sont morts, l’ennemi victorieux vient trébucher sur leur cercueil.

Ce fut Calixte III, élu le 8 avril 1455, qui, le 11 juin de la même année, accueillit la requête du roi de France avec celle de la famille de Jeanne. Ce pontife 28précédait dignement Clément VII qui, plutôt que de refuser d’entendre les plaintes d’une autre victime, la vertueuse Catherine d’Aragon, indignement répudiée, devait laisser la grande île se détacher de la chaire de Pierre. La France doit donc au Saint-Siège la conservation de la page la plus belle et la plus expressive de son histoire ; le monde entier lui doit aussi de pouvoir éternellement admirer la Pucelle.

Ce procès nouveau, qui devait enfin donner le vrai jugement de l’Église sur Jeanne et sur sa mission, s’ouvrit avec une grande solennité. Le 7 novembre 1455, pendant que l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris et l’inquisiteur Jean Bréhal siégeaient à Notre-Dame, Isabelle Romée, mère de Jeanne, accompagnée d’un de ses fils et d’un nombreux cortège, vint déposer devant eux sa demande et le rescrit du Souverain Pontife qui l’avait accueillie. Sept à huit mois furent consacrés aux formalités de la procédure et à la poursuite des enquêtes.

Les dépositions des témoins, au nombre de cent quarante-quatre, proviennent des plus nobles princes, des plus célèbres capitaines et des plus braves chevaliers de France aussi bien que des pauvres paysans de Domrémy. Ceux qui l’assistèrent dans la prison et jusque sur le bûcher ; les assesseurs mêmes et les officiers de ses bourreaux vinrent tour à tour reproduire quelques traits de cette belle figure. On retrouvait dans leurs déclarations, faites sous la foi du serment, la vie pieuse et irrépréhensible de la jeune fille au foyer paternel ; la même pureté de mœurs, la même simplicité, qui était de sa nature, avec la fermeté de langage qu’elle tenait de son inspiration, tout le temps qu’elle parut, soit à la cour, soit aux armées ; et depuis qu’elle tomba 29aux mains de ses ennemis, sa constance dans les rigueurs de la prison, son calme dans les épreuves du tribunal avec ses illuminations soudaines qui jetaient un jour accablant sur les machinations des juges, enfin sa ferme croyance à la mission qu’elle avait reçue, jusqu’au jour où, après avoir payé le tribut à la faiblesse de la femme devant les apprêts du supplice, elle se releva par un sacrifice volontaire d’une défaillance plus apparente que réelle et couronna sa vie de sainte par la mort d’une martyre7.

De plus, les prédictions de Jeanne sur des choses futures et humainement impossibles à prévoir,s’étaient accomplies de manière qu’elles ne pouvaient avoir été inventées. Enfin elle n’avait cessé de se déclarer l’enfant soumise de la sainte Église romaine. C’était plus qu’il n’en fallait pour renverser l’échafaudage de diffamation et d’hypocrisie des douze articles qui formaient la base du premier procès. L’innocence, la vertu et la grandeur de la Pucelle brillaient de tout leur éclat, à l’éternelle confusion de ses juges.

Le 7 juillet 1456, dans une assemblée solennelle, l’archevêque de Reims prononça la sentence de réhabilitation. En voici le dispositif :

Considérant : 1° la qualité des juges ; 2° la manière dont Jeanne était détenue ; 3° les récusations de ses juges ; 4° ses soumissions à l’Église ; 5° les appels multipliés par lesquels elle a soumis au Pape ses actions et ses discours, requérant plusieurs fois que le procès fût envoyé au Saint-Siège ; 6° considéré que l’abjuration insérée au procès est fausse, que celle qui a eu lieu était l’effet du dol, qu’elle a été arrachée par la crainte 30en présence du bûcher, et que, de plus, elle n’a pas été comprise par Jeanne ;

Tout considéré et n’ayant que Dieu en vue, les juges prononcent que le procès, l’abjuration et les deux jugements rendus, contiennent la fraude la plus manifeste, la calomnie et l’iniquité avec des erreurs de droit et de fait ; en conséquence, le tout est déclaré nul et invalide ainsi que tout ce qui en est suivi ; Jeanne est déclarée n’avoir encouru aucune tache d’infamie, dont en tout événement elle est entièrement levée et déchargée.

Le surplus du dispositif concerne les réparations dues à la mémoire d’une accusée innocente, condamnée et suppliciée injustement. Voici en quoi elles consistent :

1° le jugement sera solennellement publié dans la ville de Rouen ; 2° il y sera fait en outre deux processions solennelles, la première à la place de Saint-Ouen où s’est passée la scène de la fausse abjuration ; la seconde, le lendemain, au lieu même où, par une horrible exécution, les flammes ont étouffé et brûlé Jeanne d’Arc ; 3° il y aura une prédication publique dans les deux endroits ; 4° il sera placé une croix au lieu de l’exécution, en souvenir perpétuel ; 5° enfin, il sera fait dans toutes les villes du royaume et dans tous les lieux remarquables, une notable publication du jugement intervenu, afin qu’on s’en souvienne dans les temps futurs.

Que de réflexions ne suggère pas à l’historien cette sentence des délégués pontificaux, étudiée dans ses considérants et les termes qui la formulent ! Seule la libre-pensée pourra la trouver trop sévère pour les prélats courtisans et les théologiens révoltés qu’elle épargne manifestement, toutes les fois que, par la plus lâche 31des hypocrisies, elle ne les montre pas comme étant la véritable Église. Est-ce que le Saint-Esprit n’a pas toujours prononcé l’anathème contre ceux qui appellent bien le mal et mal le bien ? Est-ce que les écrivains inspirés ont ménagé, dans la Bible, les Coré et les Dathan, les Hélie et les Alcimes ? Est-ce que Jésus-Christ lui-même n’a pas flagellé les vendeurs du temple ?

Stigmatiser les excès commis par des ecclésiastiques, qui souvent ont forcé les portes du sanctuaire, ou se sont servis du plus saint des ministères comme marche pied pour leur ambition, fait partie du respect dû à la sainteté de leur caractère et de leurs fonctions.

Le divin Maître nous a dit qui devait régler notre foi. Quand les Papes ont jugé certains actes, certains personnages ecclésiastiques, leurs jugements sont ceux de l’histoire. Pourquoi donc les adversaires de l’Église ne disent-ils pas que Jeanne, frappée par les ennemis du Saint-Siège, a été réhabilitée par le successeur de Pierre ? Ah ! c’est qu’avouer ce fait indiscutable, ce serait donner un formel démenti à leurs méchantes inventions et reconnaître que l’infamie des juges de Rouen ne saurait être imputée qu’à ce tribunal et non à Rome, non à l’Église entière, non aux cléricaux !

Si nous étions assez mal avisés pour reprocher les horreurs de 93 ou les récentes orgies de la Commune aux honnêtes républicains de nos jours, que diraient-ils ? Eh bien ! ce qu’ils diraient, pour se disculper, nous le renvoyons aux écrivains de mauvaise foi qui accusent les catholiques du supplice de Jeanne d’Arc ! Comme autrefois il a fallu calomnier la Pucelle pour la brûler, il faut aujourd’hui se moquer du sens commun 32pour imputer à Rome cette odieuse exécution. Dans le passé, la honte reste aux juges iniques, et dans le présent, la confusion à ceux qui dénaturent l’histoire et la vérité !

III.
Jeanne d’Arc travestie et insultée par la Révolution

Avant de prendre énergiquement l’offensive et de commencer le récit des attentats de la Révolution contre la Pucelle, il ne sera pas inutile, ce me semble, de bien préciser ce qu’il faut entendre par ce mot : La Révolution. Pour cela, je ne saurais mieux faire que de reproduire ici l’admirable définition que nous adonnée M. de Belcastel, l’un des plus vaillants défenseurs, après les chevaliers du moyen âge et Jeanne d’Arc, des droits du Christ outragé et de la monarchie chrétienne8.

33La Révolution, dit l’ancien sénateur, n’est ni une dynastie qui change, ni un trône qui tombe, ni une république qui arrive et qui s’en va. Ce n’est pas même l’Église persécutée sur un point de l’espace et du temps.

Tout cela peut être son instrument ou son œuvre, ce n’est pas elle encore. Au fond et dans son essence, elle n’est rien moins que la révolte des sociétés d’êtres intelligents et libres contre le Créateur. Pour la définir d’un seul mot, c’est le divorce de la loi humaine avec la loi divine : l’État sans Dieu.

Telle est son essence et voici sa marche :

Le gallicanisme fut sa préface, le libéralisme son premier pas. Puis, sous des noms et des masques changeants : sécularisation, laïcisation, séparation de l’Église et de l’État, nous l’avons vue passer. Toujours identique à elle-même et toujours satanique dans ses voies comme dans son but, elle travaille tantôt lentement et sûrement, comme le veulent ses sages, tantôt à coups de colère comme ses enfants l’exigent : opportuniste ou radicale, anarchiste ou autoritaire, selon les heures, mais sans trêve et sans merci, avec une rage et un génie au-dessus de l’homme.

Elle a trois principaux auxiliaires : la science insurgée contre la foi ; la luxure, qui abrutit les âmes, énerve les corps et stérilise la semence de vie ; la haine, 34sans cesse aiguisée par toutes les convoitises à la fois, qui pousse les affamés à se ruer contre les jouisseurs. Tous les moyens lui sont bons, ceux qui s’avouent et ceux qui ne s’avouent pas. Elle a seulement un goût spécial pour ceux qui déshonorent, parole, presse, action, soulèvement populaire ou dictature, conventions ou Parlements en deux Chambres, mensonge ou cynique franchise, hypocrisie ou brutalité.

Satan, cet immortel vaincu de la justice humaine, se venge de son écrasement par des victoires sur l’humanité. Il en fait sa complice et sa victime dans sa guerre à l’éternel vainqueur.

Le mal est toujours insolent, son insolence est toujours odieuse ; mais le comble de l’insolence du mal, c’est de se donner pour le bien : Ce serait trop peu de les tourmenter, de les ruiner, d’emporter leurs dépouilles, je veux leur faire croire que je suis la délivrance, l’honneur et même la Religion.

Comme on le voit, c’est une méchanceté tout à fait lâche, mais c’est un des caractères distinctifs des partisans de la Révolution. Il y a des âmes dégradées qui font le mal pour anéantir le bien qui condamne leur perpétuelle ignominie. Il y en a d’autres qui se ménagent le succès en caressant les fibres de l’impiété9. Nous aurons bientôt l’occasion de stigmatiser quelques personnages appartenant à l’une ou à l’autre de ces, catégories.

Pour le moment revenons à Jeanne d’Arc.

Nous avons vu que Cauchon et les juges de son tribunal avaient brûlé l’héroïne afin de se venger des pertes qu’elle avait fait subir aux Anglais. Eh bien ! le génie du mal s’est acharné à travestir le rôle de la Pucelle ou à souiller sa mémoire, parce que le doigt de Dieu était imprimé sur son front et que son cri de ralliement dans les batailles était le mot de Jésus brodé sur son étendard.

Jésus-Christ roi ! ce programme est cependant celui que la France proclama au lendemain de son baptême, c’est-à-dire de sa naissance : Vive le Christ qui aime les Francs ! Mais la haine du christianisme a tout de miné chez les philosophes, les politiques, les poètes et 36les historiens révolutionnaires. Ils ont abjuré ce pacte de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, que la vieille France nous avait légué brûlant des ardeurs de quatorze siècles, scellé du sang de soixante générations. Non contents d’avoir voulu mettre au compte de l’Église les infamies du procès de Rouen, ils prétendent encore invalider ou laïciser la chaste Pucelle afin d’en faire une des gloires de leur République anti chrétienne.

Certes, en publiant ces pages, pour flétrir de tels attentats, je ne puis me promettre de fermer la bouche aux maniaques qui ne l’ouvrent que pour insulter ; mais je tenterai du moins de raffermir les intelligences que les cris des méchants parviendraient à troubler.

Les penseurs libérâtres supportent mal qu’on les dérange ; ils exigent de leurs victimes la même tranquillité que le bourreau et ne peuvent admettre que l’opprimé ait une attitude moins correcte et moins réjouie que l’oppresseur. Ils prétendent que c’est nuire à l’Église que de la défendre contre eux et surtout de montrer qu’elle a plus d’esprit qu’eux. En dépit de leur mauvaise humeur, nous allons proclamer la vérité ; nous lui donnerons des ailes pour les poursuivre dans leur défaite, de la pointe pour percer l’épaisse cuirasse de leur orgueil et de leur hypocrisie.

Il semble qu’après la sentence vengeresse des commissaires du Saint-Siège, dans le procès de réhabilitation ratifié par la postérité, la mémoire vénérée de Jeanne aurait dû se trouver à l’abri de toute atteinte. Malheureusement il n’en fut pas toujours ainsi. La littérature et l’histoire ont souvent méconnu sa gloire et lui ont fait parfois les plus grossières injures.

J’ai dit précédemment que les bourreaux de Jeanne 37d’Arc, ennemis du Pape, étaient les vrais pères de nos radicaux modernes. Je maintiens cette affirmation et je ne doute pas que si Cauchon eût vécu en 1789, on aurait fait de lui un archevêque révolutionnaire de Paris. On vient de voir en effet l’abominable rôle que joua l’Université de Paris dans la tragédie de Rouen et au conciliabule de Bâle. Ce rôle, elle a toujours continué de le remplir, surtout depuis l’époque où la politique consista à s’affermir contre Rome, avec l’appui des doctrines dites gallicanes, dont la célèbre corporation était la mère et la nourrice. Comme le dit fort justement M. Quicherat, l’Université de Paris, par la multitude de ses suppôts, dominait l’Église gallicane et lui soufflait forcément son esprit. L’enseignement catholique ne pouvait se produire dans sa pureté et dans son intégrité. Les livres, même l’histoire, devaient se plier au système !

L’école césaro-gallicane, qui a si profondément faussé l’histoire ecclésiastique toute entière et notre histoire nationale elle-même, avait des raisons particulières de défigurer l’histoire de Jeanne d’Arc ou d’en faire le reflet de ses préjugés et de sa mutinerie envers le Saint-Siège apostolique.

Ni le Parlement, encore moins l’Université n’aimaient guère qu’on insistât sur ces souvenirs. Ils les ont donc le plus possible relégués dans l’ombre. Rien ne montre mieux ce que leur conduite a eu d’inique que l’histoire de la Pucelle. Voilà pourquoi (comme le constate si judicieusement le R. P. Ayroles10 au livre duquel nous empruntons les principaux éléments de cette étude) 38les historiens gallicans disent peu de chose sur la vie angélique de l’adolescente à Domrémy et font finir sa mission à Reims. Ce qui suit n’est pas a l’honneur des ennemis de l’Église ; il fallait donc passer légèrement sur le procès et le martyre, comme sur des charbons embrasés.

Veut-on savoir combien Jeanne d’Arc est gênante pour l’école césaro-gallicane ? Qu’on cherche la place occupée par la vierge guerrière dans la période dont cette école voulut faire le point resplendissant de notre histoire ? Quelle rang tient-elle dans les œuvres de la grande littérature de cette époque ? Lit-on une seule fois son nom dans les œuvres de nos grands prosateurs, de nos grands orateurs, de nos grands poètes ? Y intervient-elle autrement que par le ridicule que Nicolas Despréaux attacha au poème de La Pucelle, publié en 1656 par le malheureux Chapelain ? Même les meilleurs historiens de cette époque font une part mesquine à la libératrice, quand le courant du récit les force d’en parler.

À l’exception des écrivains catholiques, qui ont toujours soutenu la divinité de la mission de Jeanne d’Arc tant dans les histoires universelles de l’Église que dans les histoires particulières des peuples, les lettrés du XVIe siècle, tout bouffis de paganisme, étaient incapables de fixer la radieuse apparition du merveilleux chrétien. On en vit traiter de fable une histoire qui était d’hier, dont ils n’étaient séparés que par deux ou trois générations. D’autres osèrent bien ravaler la divine figure jusqu’à celle d’une Clélie, de l’Égérie de Numa Pompilius, en faire un personnage politique Du Bellay, sans trop s’en rendre compte, en prit l’idée à l’opinion bourguignonne de Monstrelet, et Du Haillan 39ne craignit pas d’accueillir jusqu’aux plus infâmes impostures que la passion et la haine eussent inspirées aux Anglais. La Pucelle trouva des insulteurs dans le pays même qu’elle avait fait si grand. Les choses furent poussées si loin qu’un auteur peu suspect de mysticisme, Étienne Pasquier, écrivait à la fin du XVIe siècle cette phrase qui en dit long :

Jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée.

Le XVIIe siècle en fit une héroïne, mais une héroïne de théâtre aux couleurs de l’hôtel Rambouillet ; elle périt ensevelie dans le triomphe que Chapelain lui ménageait en son pitoyable poème, où se rencontrent, çà et là, quelques beaux vers11.

Chose singulière, les étrangers ont rendu à cette bergère sublime plus d’hommages que les Français ! Parmi les principaux, nous citerons Shakespeare et Southey pour l’Angleterre et Schiller en Allemagne. Southey, qu’on accusait autrefois d’audace antipatriotique, serait plutôt accusé aujourd’hui de timidité scrupuleuse. On lui reprocherait de n’avoir pas osé conduire l’héroïque Pucelle jusqu’à la gloire de son martyre, supérieure à celle de son triomphe. Dès le début de leurs tragédies, Shakespeare dans Henri VI et Schiller dans Jeanne d’Arc ont une même donnée et nous la montrent, dès sa plus tendre enfance, vierge 40chaste et immaculée. L’un et l’autre invoquent le surnaturel d’où qu’il vienne, étant d’ailleurs bien compris d’avance, que le merveilleux sera diversement interprété par les deux camps : lumière ici, ténèbres là, l’ange ou le démon selon qu’on se retournera du côté de la France ou de l’Angleterre. Il est vrai qu’à la fin de leurs drames, le poète allemand et le poète anglais n’ont pas assez respecté le caractère de Jeanne d’Arc, mais ils n’ont aucunement voulu lui infliger une flétrissure qui, à leurs yeux, eût été une insulte pour la France.

Voltaire, celui-là même qui se faisait appeler Prussien12 et traitait les Français d’excréments du genre humain ; Voltaire, à qui le gouvernement élevait une statue dans Paris, le 14 août 1870, alors que nos morts n’étaient pas encore relevés du champ de bataille de Reischshoffen ; Voltaire qui, après avoir pris ce cri de guerre : Écrasons l’infâme ! reste l’infamie à la plus haute puissance ; Voltaire seul a souillé la mémoire si pure de la jeune fille et a cyniquement bafoué celle qui avait sauvé sa patrie. Oui, c’est ce monstre, fils aîné de Satan, précurseur de la Révolution, qui est l’auteur de cette immonde débauche intitulée : La Pucelle, et dont il n’osa avouer hardiment le forfait que quand il jugea son époque assez gangrenée pour l’applaudir. C’est alors que les infamies du poète passèrent des boudoirs aux antichambres et que les courtisanes 41les redirent aux laquais. Arouet traitait celle qui est le plus grand témoin de l’amour de Jésus-Christ pour la France, comme il avait traité Jésus lui-même.

Avant de mourir, la Pucelle avait reçu le Christ avec une foi angélique, avec une ardente piété pour entrer dans le ciel. Voltaire communia dans l’église de Colmar, avec une satanique hypocrisie, avec une haine ardente pour être cru bon chrétien et pouvoir rentrer dans Paris.

Le genre humain n’aura jamais assez d’opprobres pour l’écrivain coupable de la triple infamie d’avoir insulté le Sauveur du monde, la Pucelle et la France catholique. En aura-t-il assez pour le siècle qui se rua sur la vile pâture qu’Arouet lui jetait et dont il s’appliqua savamment à l’affriander ?

Dieu fit à l’insulte la réponse méritée. L’auteur de l’infâme Pucelle alla rendre ses comptes à l’infinie justice, le jour même où la jeune martyre avait vu le ciel s’ouvrir au-dessus du bûcher de Rouen. Le 30 mai 1778, le cratère de luxure et d’impiété cessait de vomir sur la terre sa lave empestée. Il pouvait se fermer ; le genre humain en mourra pendant longtemps.

Le médecin Tronchin, un protestant, ne parlait qu’avec horreur du spectacle de rage contre lequel son art n’avait pas de remède.

Rappelez-vous les fureurs d’Oreste, écrivait-il ; ainsi est mort Voltaire…

— Je sens une main qui me traîne au tribunal de Dieu, criait-il… le diable est là… je vois l’enfer… cachez-les-moi, et il se tordait, se déchirait avec ses ongles et finissait en portant à ses lèvres le breuvage impur entre tous, symbole seul convenable de celui qu’il 42avait fait avaler à son siècle, sous le nom blasphémateur de : La Pucelle13.

Le siècle qui s’était moqué, en la personne de Jeanne d’Arc et de la bienheureuse Marguerite-Marie, des miséricordieuses tendresses de Jésus pour la France ; le siècle qui avait acclamé les subtilités malsaines du jansénisme et toutes les railleries de l’impiété, contre la vierge de Domrémy et la vierge de Paray-le-Monial, devait avoir la fin qu’il s’était préparée.

Renouvelant les attentats de la guerre de Trente ans, accomplis par les envahisseurs suédois14, la Révolution, au nom de la liberté, avait profané les autels en haine de Dieu et brisé les statues de Jeanne d’Arc pour effacer le souvenir des rois. Après l’assassinat de Louis XVI, la France s’était réveillée, avec la chemise de force, République française. Mais la bergerie républicaine, rêvée par les admirateurs du Contrat social de Rousseau, fut bien vite envahie par des bêtes féroces. La nature humaine n’avait jamais paru sous un aspect plus exécrable que depuis la fameuse Déclaration des droits de l’homme. Les philosophes avaient semé le vent, la nation recueillait la tempête. Jamais elle n’avait vu tant d’horreur : un déluge de sang sur un déluge de fange. L’odieuse réalité apparaît enfin aux régicides et aux instigateurs des massacres de septembre. Les Girondins, qui remplacent leurs victimes à la Conciergerie, aperçoivent le gouffre ouvert 43sous leurs pieds et poussent des cris de terreur. Il se produit dans leur esprit, dans leur cœur, une gradation d’indignation et de colère qui ne fera que s’accroître jusqu’à l’heure du supplice. Comme les damnés du Dante, ils laisseront là l’espérance, et quand ils graviront, quelques jours après Marie-Antoinette, les marches de la guillotine, au lieu de penser au ciel à l’exemple de la reine, ils adresseront, comme Mme Roland, cette parole de sarcasme à la statue de plâtre remplaçant la statue de Louis XV : Ô Liberté, comme on t’a jouée !

N’est-ce pas le cas de répéter avec le comte de Maistre :

La terre est pleine de justes châtiments exercés par de grands scélérats.

Il n’y a pas de plus formidable justice ; car c’est celle de l’enfer.

Au XVIIIe siècle comme au XVe, la Pucelle fut divinement vengée.

Malgré les terribles catastrophes qui assombrirent le soir de cette mauvaise journée du monde qu’on appelle siècle de Voltaire, les fils du poète libertin, héritiers de sa haine contre l’Église, n’ont rien fait pour réparer l’outrage de leur père. Sans doute aucun d’eux n’oserait aujourd’hui répéter les polissonneries vulgaires sous lesquelles leur aïeul voulut écraser, de parti pris, la Libératrice française. C’est par voie toute contraire qu’ils procèdent.

De même que les philosophes matérialistes ont proclamé que le Rédempteur du monde était le premier des humains, à condition qu’on ne le dirait pas Dieu ; de même les historiens rationalistes sont disposés à reconnaître dans la Pucelle la première des héroïnes nationales et même des filles d’Ève, à la condition qu’elle sera dépouillée de tout élément surnaturel.

44À l’appel et avec l’appui du Christ, Jeanne l’humble bergère avait tout sauvé, hommes, femmes et enfants ; elle avait sauvé la France, sauvé le roi et sauvé la patrie. Les rationalistes n’ont pas voulu que le miracle vint se graver dans nos cœurs parce que le doigt de Dieu y aurait laissé une empreinte ineffaçable. Alors ils ont mutilé, arraché la plus belle page de notre histoire, ils ont privé le peuple du bonheur de savoir que le Dieu des chrétiens aime les humbles et les pauvres et qu’il choisit parmi eux les instruments de sa justice.

Oui, c’est parce que la Pucelle est toute radieuse de surnaturel que les écrivains alanguis par le naturalisme ne lui ont pas accordé les honneurs qui lui étaient dus. C’est en vain que l’école révolutionnaire essaye d’accorder sa lyre pour chanter l’héroïne, les louanges de la libre-pensée sont fausses, grimaçantes, et parfois contradictoires15.

La Révolution, comme Arouet son père, hait avant 45tout dans la Libératrice ce nom de La Pucelle. Les sarcasmes de Michelet ont ici quelque chose de particulièrement aigu et de vraiment infernal. Et je ne m’explique certainement pas comment des catholiques ont pu s’éprendre de la Jeanne d’Arc de ce poète en histoire, de l’auteur de la Sorcière ?

Personne ne fausse mieux une citation, un texte, tout en ayant l’air de le donner ou de l’indiquer. Personne ne crée mieux un tableau fantastique placé à propos pour donner le vertige. Il y aurait peu de phrases où il ne faudrait pas relever des transpositions, des inventions mensongères. Parfois un éclair de lumière passe devant les yeux ; c’est pour éblouir le lecteur et l’enfoncer dans des ombres plus profondes. Il y a de la mièvrerie dans la peinture qu’il nous fait de la candeur de la jeune fille ; on sent je ne sais quels frissons pénibles, tels qu’on les éprouverait, si pour mieux démolir un saint et tromper ses dévots, Lucifer entreprenait d’en faire le panégyrique.

Les journalistes radicaux auraient grand tort de se fixer aveuglément à la théologie de Henri Martin. Cet historien, dit encore le R. P. Ayroles16, est moins faux que Michelet ; mais il fait trop souvent appel au druidisme, au magnétisme, aux fées celtiques pour se passer de saint Michel et des saintes catholiques, constamment donnés par Jeanne d’Arc comme l’explication de sa merveilleuse vie.

Dans son Histoire de Charles VII, Vallet de Viriville ne laisse pas, à défaut de fange, que de jeter sur la fleur de virginité de l’ange de Domrémy quelque poussière propre à en ternir l’éclat. Je ne crois pas cependant 46que les documents, auxquels il renvoie, puissent lui donner ce droit. Que seront les détracteurs, si tels sont les panégyristes ?

Au dire de la libre-pensée, elle seule a compris, elle seule aime Jeanne d’Arc. Elle fait sonner bien haut que c’est un des siens, un des hommes les plus distingués dans la critique des textes du moyen âge, Jules Quicherat, qui, sous le titre de Double procès de condamnation et de réhabilitation, nous a donné sur l’héroïne le recueil des pièces le plus étendu et le plus authentique que l’on ait encore formé. Assurément je suis loin de nier l’importance de l’œuvre précitée et les services qu’elle a rendus à l’histoire. Mais la terreur du surnaturel trouble la vue du directeur de l’École des chartes.

Ce paléographe éminent, que l’on aime à représenter comme le chevalier de Jeanne d’Arc, semble quelque fois regretter d’avoir élevé au nom de la Société d’histoire de France un monument à la vérité de la foi ; car dans ses Aperçus nouveaux sur la Pucelle il cherche à combattre les conclusions en faveur du surnaturel qui ressortent avec tant d’éclat des cinq volumes de précieux documents réunis par lui.

M. Quicherat a une sympathie manifeste pour les criminels juges de Rouen, pour l’Université, dont il vante le calme dans toute cette affaire, comme si la haine pour Charles VII et pour le pape ne se manifestait pas dans les lettres au duc de Bourgogne, à Cauchon, au roi d’Angleterre ! Il y a tant d’atténuations pour Arouet Voltaire que le forfait de son infâme poème n’est plus qu’une peccadille ! ! ! Par contre, Quicherat est très peu favorable aux personnages de la réhabilitation 47et à la réhabilitation elle-même17. On croirait vraiment que la libre-pensée voudrait, pour ainsi dire, brûler la vraie Jeanne d’Arc dans sa gloire posthume, tant sont faux les travestissements infligés à la mémoire de l’héroïne !

Si la Pucelle pouvait encore mourir, elle choisirait de monter à nouveau sur le bûcher plutôt que de servir de thème de déclamations contre l’Église et la royauté, les deux causes qu’elle a servies jusqu’au martyre.

Haine de la monarchie, haine de la papauté, c’est le double sentiment qui reste quand on a parcouru les histoires de la libératrice par les libres-penseurs !

Que dirons-nous maintenant de la franchise de Gambetta qui, au jour grotesque du centenaire de Voltaire, entreprit de prouver que l’on pourrait être dévot à Jeanne d’Arc et en même temps admirateur de Voltaire ?

L’ex-député de Belleville nous rappelle ces nourrices qui mettent fin aux querelles des bébés en donnant un baiser à chacun d’eux. Mais la politique et la religion ne sont pas un enfantillage. Honorer tout ensemble Jeanne d’Arc et Voltaire, c’est associer la victime au bourreau, c’est blasphémer contre la majesté nationale. Il est des bornes posées par la justice et le bon sens que personne ne doit franchir.

M. de Marcère, ministre de l’intérieur en 1878, aurait bien dû s’en souvenir, car nous n’aurions pas été les témoins attristés des actes arbitraires de M. Gigot, préfet de police, pour la statue de la place des Pyramides, 48à Paris, et de M. le sous-préfet de Neufchâteau pour la maison de Domrémy.

On se rappelle l’enthousiasme de toutes les femmes chrétiennes et françaises, pour célébrer l’anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc et leur empressement unanime à lui offrir des couronnes d’honneur en signe de protestation contre la fête soi-disant nationale de Voltaire, son répugnant insulteur. Il ne fallut pas moins de deux voyages d’un énorme chariot pour transporter toutes les couronnes de la gare de Domrémy à l’église et à la maison de la Pucelle.

Devant l’accueil sympathique de la population et du respectable curé de Domrémy, Mme la duchesse de Chevreuse avait manifesté le désir de porter, en procession, les couronnes à la chaumière de la vaillante libératrice. Mais sur l’avis qui fut donné à Mme la duchesse que les gendarmes étaient venus, la nuit précédente, questionner les autorités municipales, elle voulut aller demander au sous-préfet de Neufchâteau s’il ne mettrait point obstacle à une démonstration religieuse au pays même de Jeanne d’Arc.

Cette visite n’était pour tous qu’une simple formalité et un témoignage du caractère purement religieux de la fête projetée. Malheureusement on avait compté sans les ordres de M. de Marcère, et sans les personnages dont M. le ministre de l’intérieur avait fait choix pour représenter le gouvernement auprès de nos populations lorraines.

M. Gauthier, sous-préfet de Neufchâteau, répondit à Mme de Chevreuse qu’il était l’homme de Voltaire et qu’il ne tolérerait pas dans son arrondissement des manifestations qu’on avait cru devoir interdire à Paris.

Le désappointement fut grand à Domrémy quand 49Mme la duchesse vint rapporter l’étonnante réponse de l’administration. On ne s’attendait nullement à une mesure aussi arbitraire qu’antipatriotique.

Nous ignorons si le sous-préfet avait reçu des ordres spéciaux du ministère, mais nous ne pouvons que protester avec énergie contre cet esclandre immoral, contre cette violation de la liberté, je dirai mieux, contre cette lâche persécution à laquelle le nom de Jeanne d’Arc fut alors en butte, de la part d’un gouvernement qui, par une bizarre contradiction, veut aujourd’hui ravir à l’Église cette incomparable figure de la Pucelle et l’accaparer à son profit.

Un projet de loi, déposé dans les bureaux de la Chambre basse qui vient de finir, demande en effet qu’un jour de chaque année soit consacré à honorer l’héroïne. Ce serait, dit-on, la fête du patriotisme, un pendant du 14 juillet, de la prise de la Bastille18.

Il n’est pas malaisé de deviner le jeu de la franc-maçonnerie en cette circonstance. La République est si 50pauvre en grands hommes qu’il lui faut, à tout prix, chercher parmi les illustrations de l’ancien régime pour y trouver une gloire pure qui symbolise l’âme de la nation.

On avait pensé pour un temps que M. Thiers et sa glorieuse redingote suffiraient à l’idéal du parti républicain. C’était sa Jeanne d’Arc, à ce parti démocratique, une Jeanne d’Arc à bec de perroquet et à lunettes d’or, symboliques emblèmes de bavardages stériles et de criminelles myopies de ce temps si myope et si bavard. C’était sa Pucelle d’Orléans, que cette Pucelle de Saint-Germain, ayant, comme l’a si bien dit le Gaulois, un vieux numéro du Bien public au lieu de l’étendard fleurdelisé, un pantalon à pont-levis en place des cuissards d’acier ; au lieu de l’ivresse de la patrie qui fait surgir les héros du sol embrasé par la foi, le sarcastique sourire de Voltaire ; au lieu de Xaintrailles, de La Hire, de Dunois, M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. Mignet et M. Troncin-Dumersan. Les puissants du jour n’avaient rien trouvé de mieux que ce petit bourgeois rageur et ambitieux, que le cheval de renfort de la Révolution, chassant l’Allemand à coup de billets de banque des contribuables, pour l’opposer à la sublime vision de la Vierge de Domrémy chassant l’Anglais, à coups d’épée, de la France envahie et reconquise !

Mais voici qu’à force de contempler le nez crochu, de se mirer dans les lunettes du sinistre vieillard (cette expression leur appartient encore), les républicains se sont lassés de cette gloire nationale qui bien vite tourne à la caricature. Faire un titre de gloire d’un traité imposé, de la plus douloureuse amputation que la France ait jamais subie : cela ne s’était jamais vu !

Ah ! les républicains qui ont eu la sotte idée de 51représenter M. Thiers, avec l’humiliant traité de Francfort à la main19 et cette inscription sur le piédestal de ses statues : Libérateur du territoire, ont fait une mortelle injure au bon sens et au patriotisme. Les malheureux ! ils renoncent donc pour toujours à l’Alsace-Lorraine, pour qu’ils prêtent ainsi les mains au rapt de nos deux sœurs bien-aimées ! Metz et Strasbourg sont-elles donc désormais l’Allemagne ? Et parce qu’il n’y a plus de Prussiens à Longwy, à Nancy, à Toul et à Saint-Dié, le vieux sol national, l’unité française, l’héritage de nos pères, le territoire enfin se trouve donc libéré !… Bonnes gens de la Lorraine, remerciez Dieu que ce singulier libérateur n’ait pas libéré votre pays jusqu’à la Marne !

Quand la légende de M. Thiers eut fait son temps, la République s’éprit ensuite d’un spasmodique 52enthousiasme pour Gambetta, le fou furieux, le bohème sinistre qui s’était constitué dictateur dans une crise suprême et chef d’armées sans avoir jamais vu le feu.

À l’exemple de Jeanne d’Arc et des preux du moyen âge, les fils de la France s’étaient levés contre l’envahisseur, ne demandant que des armes et des chefs pour les conduire. Mais le bouffon, en qui semblait s’être incarné le génie maçonnique, leur donna des bouffons comme lui, destinés à paralyser les plans de tous nos généraux. Il avait appelé la bande de ses compères affamés ; il les établit partout où il n’y avait pas de dangers à courir, mais des profits à faire.

L’heure de l’incendie est celle où certaines catégories d’hommes font leur fortune ; l’incendie de la France a été celle où la race de Jean-Jacques et de Voltaire s’est donnée somptueux habits et capitaux.

Néron chantait pendant que Rome était en flammes, Gambetta disait aux compères qu’il engraissait de nos malheurs : Soyez gais, mes amis20 ! Et voilà l’homme dont le père, épicier de Cahors, disait, quelques années plus tard : Mon fils est le maître de la France !

53Mais depuis que ce demi-dieu, atteint si tragiquement par la balle vengeresse d’une nymphe délaissée, a disparu de la scène politique ; depuis le jour où la France aveuglée lui décerna des funérailles que n’eurent ni Chanzy ni Courbet, le silence s’est presque fait autour de son nom, et j’ai bien peur que la place du Carrousel ne voie pas longtemps, sur le piédestal qu’on lui prépare, l’effigie coulée en bronze de ce héros, hardi seulement contre Dieu.

Après Gambetta qui choisir ? Où la République prendra-t-elle la gloire qu’elle veut honorer ? Dans quel coin de sa sombre histoire ? Au pied de quel échafaud ? C’est là pourtant, dans le sang et la fange de ses révolutions, qu’il lui faut réveiller ses héroïnes et ses martyres. S’en tiendra-t-elle à Théroigne de Méricourt21 ou à Louise Michel, une tricoteuse de 93 ou une pétroleuse de la Commune ? Non. Il lui faut une vierge sans doute, comme il en faut parfois aux entremetteuses, pour la jeter à la débauche. Elle est donc allée au fond de notre histoire à nous, catholiques et Français, elle a choisi Jeanne d’Arc, la gloire la plus pure et la plus mystique de la monarchie chrétienne.

Il semble qu’à partir de maintenant Jeanne d’Arc appartienne à la République. Celle-ci lui a mis sur la 54tête son bonnet rouge, elle lui a arraché des mains sa blanche oriflamme et elle entend la promener à travers le carnaval de ses fêtes civiles, attifée de drapeaux rouges, suivie d’un cortège d’ivrognes hurlant la Marseillaise !

Pauvre Jeanne d’Arc ! Fallait-il donc après le bûcher de Rouen et les outrages de Cauchon que tu en vinsses à subir les apothéoses de la République et le baiser des plus mortels ennemis de ton Christ et de ton Roi !

On croit rêver. L’initiative d’un tel projet vient de M. Fabre, député de l’Aveyron, et deux cents de ses collègues ont adhéré à cette motion. Mais, quelle que soit l’intervention de ces députés en glorifiant la Pucelle, il était impossible de choisir un personnage qui condamne plus hautement l’esprit, les œuvres et les édits des gouvernants actuels.

Ils veulent, disent-ils, honorer le patriotisme personnifié dans Jeanne d’Arc. Il est vrai que nul cœur n’aima jamais la France plus que la Pucelle ; jamais bras ne servit mieux son pays. Mais l’amour de Jeanne pour la France venait d’une source que la République veut tarir : le dévouement et la foi.

Jeanne voulait vraiment le salut et la grandeur de la France, tandis que les patriotes modernes ne veulent que déshonorer, bouleverser et trahir la patrie. Ils ne peuvent supporter qu’elle garde dans l’esprit, sur les grandes questions sociales, une seule étincelle de sens commun. Ils ne veulent pas seulement que la France soit insensée, ils la veulent triviale et féroce. Sa langue si délicate et si belle, ils la remplacent par un espèce de jargon sauvage ; à sa politesse, ils substituent l’insolence ; son goût exquis pour les arts, on peut juger du cas qu’ils en ont fait par les ruines de la Commune. 55Si la France obéissait aux vœux du patriotisme révolutionnaire, elle boirait bientôt le sang même de ses enfants les plus généreux et les plus honnêtes. N’est-ce pas ainsi que les assassins des otages auraient désiré faire ? Et derrière eux n’avaient-ils pas en province une foule de complices, avoués ou secrets, qui maintenant les renient parce qu’ils ont été vaincus, tandis que, vainqueurs, ils nous auraient conduits comme les autres à l’anthropophagie ?

Voilà le patriotisme qui s’étale avec faste aujourd’hui sous nos yeux et se donne pour le seul patriotisme vrai qui soit dans le monde.

Ce n’est pas tout : quand la patrie est en paix, le patriotisme radical aspire à la bouleverser et à la trahir, afin de satisfaire à travers le chaos, comme nous l’avons dit tout à l’heure, son ambition des honneurs et sa soif de l’argent. Est-elle en détresse, il en aggrave les malheurs en multipliant les agitations ou en abusant avec tyrannie du pouvoir quand il s’en est emparé. N’est-ce pas ce que la France a vu, au 4 septembre, pendant la guerre et pendant les deux sièges de Paris22 ? Ni les douleurs du pays ne désolent 56l’âme de tels patriotes, ni le désir de les soulager ne suscitent en eux des élans désintéressés. Leur grande étude a pour but, d’une part, de faire d’ardentes déclamations en faveur de la patrie, d’autre part de se soustraire 57 soit aux champs de bataille où l’on expose sa vie, soit aux offrandes héroïques où l’on ébrèche sa fortune.

Ah ! combien fut différente la conduite de Jeanne d’Arc ! La sainte héroïne, qui aima la France, l’aima jusqu’à la mort qui est le terme extrême et divin de l’amour : in finem dilexit. Pour sauver la patrie, Jeanne ne recula devant aucune fatigue, devant aucun sacrifice. Elle savait que la croix sera toujours la route royale de ceux qui veulent faire, avec le Maître bien-aimé Jésus, la délivrance du monde. Comme elle parlait avec attendrissement de la grande pitié qu’il y avait au royaume de France ! Avec quel cœur elle disait :

— Je n’ai jamais vu couler sang de Français sans que mes cheveux levassent sur ma tête !

De quel accent, éveillée en sursaut pendant un combat, elle s’écriait :

— Quoi ! vous ne me disiez pas qu’on répandit le sang de France !

Son amour pour la patrie persiste jusque sur le bûcher, reste fidèle jusqu’à l’héroïsme. La céleste enfant a supporté, sans se plaindre, tout ce qu’a dit contre elle l’ignoble représentant de l’Angleterre. Mais quand il outrage Charles VII et les Français, elle n’y tient plus, elle interrompt ; pour la dernière fois elle se lève, et jette à sa chère France, pour laquelle elle va mourir, la suprême protestation de sa tendresse et de sa fidélité.

58Oui, Jeanne est la personnification du patriotisme français, parce qu’elle aimait dans la France le royaume préféré du Roi des nations, Jésus-Christ ; mais M. Fabre et ses collègues ne veulent plus de Jésus-Christ. Ils prétendent même dépouiller le pays de ce qui le rendait si cher à Jeanne d’Arc, si cher à la terre et au ciel23.

La République a tout sali et tout brisé. Notre drapeau, qui fut si grand, ce drapeau qui conquit le monde et se chauffa, brûlé, à tous les ciels de gloire, elle l’a promené de comptoir en comptoir, et l’a compromis dans les pires aventures du fond desquelles monte la mauvaise odeur des marchés véreux de la Tunisie, de l’Égypte et du Tonkin. Dans les asiles de la justice et de la prière, où trônait Dieu, elle l’a remplacé par l’image grimaçante de son ignoble Marianne. Elle apprend l’athéisme à l’enfant, l’adultère à la femme, au soldat la peur de mourir, au vieillard le désespoir de l’au-delà de la tombe, par l’expulsion des aumôniers et des sœurs de charité ; au prêtre, dont les mains 59bénissantes consolaient la vie et berçaient la mort, elle a donné un chassepot et a dit : Tue !

Partout où la foi agenouillait ses fidèles devant la Croix outragée, elle a envoyé des soudards, le sabre nu et le fusil chargé, pour ébranler les portes des couvents, rudoyer les vieux moines, profaner les saints autels. Elle a enlevé aux rues le nom des saints et coulé en bronze l’effigie des mécréants ; elle a chassé du Panthéon la patronne de Paris et fait disparaître la monnaie de nos rois pour faire croire que la France n’avait jamais eu d’autre constitution que celle d’à présent.

Comme elle sait que ce n’est point assez d’aigrir un peuple pour le dompter, mais qu’on doit aussi l’avilir, elle a appelé à son aide le blasphème et l’impudeur. Aujourd’hui, l’impudeur coule à pleins bords comme un fleuve de fange, et le blasphème, pareil au reptile, émerge de cette fange pour siffler Je soleil incréé !

Ô nom de Jésus, — s’écriait naguère M. de Belcastel devant l’assemblée des catholiques, — nom mille fois adoré, nom libérateur que nos pères soupiraient en mourant comme l’immortelle espérance, se peut-il, qu’au sein de cette France baptisée, dont quarante générations ont courbé toutes la tête, chaque fois que vous passiez sur elle, se peut-il que vous soyez aujourd’hui le jouet d’une langue qui fut française et d’une presse profanatrice grisée par son impunité ?

Et toi, sainte pudeur chrétienne, qu’a fait de ton bandeau sacré la main libertine de la Révolution ? Théâtres, livres, journaux, étalages et titres provocateurs, échos impurs des cours de justice, vénalité publique de la chair vivante, scandale de la parole, de la 62plume et des yeux ; rien ne manque à l’épanouissement de l’immoralité24.

Voilà, d’après M. Jules Simon lui-même, le bilan de la République :

Nous n’avons fait que des ruines. Nous avons abaissé les intelligents en les soumettant aux foules et les foules en leur ôtant leurs croyances. En deux mots, c’est notre histoire. Non, non, n’appelez pas progrès un simple changement de servitude.

Et c’est une telle œuvre de mal que la République voudrait pour ainsi dire placer sous le patronage de Jeanne d’Arc, la Pucelle héroïque en qui s’est incarnée pour toujours l’âme de la France royaliste ; de Jeanne d’Arc qui est la foi, et qui, à son appel, fit se lever tout un peuple engourdi, toute une armée abattue par les défaites ; de Jeanne d’Arc enfin qui marchait au com bat, protégée par les anges et brandissant un étendard sur lequel resplendissaient l’image de Dieu et le 63nom de la Vierge Marie ! Républicains de la veille ou du lendemain, Jeanne d’Arc ne vous appartient pas. C’est en vain que vous désirez la chanter, la fêter, lui tresser des couronnes, lui élever des statues ; la Pucelle n’est point à vous, pas plus qu’Henri IV, pas plus que Louis XIV, pas plus que toute la splendide histoire de la monarchie française d’où la France est venue, et où elle retournera pour se guérir des blessures que vous lui avez faites, se laver des opprobres dont vous l’avez couverte et pour retrouver la prospérité des anciens jours.

Vous avez vos grands hommes qui, presque tous, ont aux mains de la boue et du sang ; vous avez vos fêtes qui toutes rappellent les plus sombres deuils de l’humanité. Là où vous vous amusez, c’est là que nous avons pleuré, et quand la République rit, c’est que la France est esclave ou ensanglantée25.

Gardez donc vos admirations haineuses, goûtez vos plaisirs révolutionnaires, mais laissez-nous toute la pureté de nos souvenirs. Ils sont consolants, car c’est avec les souvenirs lointains que nous faisons nos prochaines espérances26.

64Vous avez évoqué la vision radieuse de Jeanne d’Arc, prenez garde de l’avoir évoquée contre vous-mêmes.

Lorsqu’elle était encore sur la scène, les Hussites proclamaient en Bohême les principes de nos radicaux contemporains, à savoir la destruction complète de tout ce qui est chrétien. La Pucelle leur écrivit :

Vous êtes donc devenus des païens aveugles et des Sarrasins ; vous avez aboli là vraie croyance. Êtes-vous donc tout à fait enragés ?

Pourquoi voulez-vous persécuter la foi qui nous est venue du Ciel ? Pensez-vous que Dieu laisse l’iniquité impunie ? Il permet à votre scélératesse de s’accroître, à vos ténébreuses erreurs de se répandre, pour que, votre irréligion étant portée au comble, il puisse vous culbuter soudainement, de plus haut, dans le précipice.

Ces reproches si véhéments, ces terrifiantes menaces, Jeanne les adresse aux Hussites de toutes les époques, c’est-à-dire à tous les renégats de la foi. Elle ne saurait donc accepter d’honneurs de la main de ceux qui dépouillent le Christ son fiancé du manteau de la divinité, qui la dépouillent elle-même de la parure du surnaturel chrétien.

Si, comme le dit fort bien le P. Ayroles, il y a quelque sincérité dans les hommages décernés par les révolutionnaires à la Libératrice du XVe siècle, qu’ils commencent par mettre leur langage et leur pensée d’accord avec la foi de l’héroïne. C’est la foi de leur baptême, la foi de notre patrie. Jeanne d’Arc appartient tout entière à la France catholique ; elle est fille de l’Église romaine, et c’est près de cette Église qu’elle a toujours trouvé des appuis et des défenseurs durant sa vie et après sa mort.

65IV.
Jeanne d’Arc glorifiée par la France catholique et canonisée par l’Église romaine

Laissons donc railler ceux qui, prompts à se distraire.

Sont lents à plier les genoux ;

Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière ;

Nous, les vaincus, prosternons-nous !

····················

Consacrons nos cœurs recueillis

À Jeanne la Française, à Jeanne la Lorraine.

La patronne des envahis !

(Paul Déroulède, Chants du soldat.)

Nous avons montré plus haut comment le pape Calixte III, par une sentence de Réhabilitation publique, avait vengé la mémoire de la Pucelle indignement flétrie par le tribunal de Cauchon. Il nous reste à dire maintenant ce que l’Église a toujours fait, dans le passé, pour réparer les outrages ou l’oubli des siècles envers Jeanne d’Arc, et ce qu’elle se propose de faire encore, en procédant à la Béatification ou à la Canonisation de l’héroïque et chaste martyre.

Mais au préalable, quelques explications ne sembleront pas superflues, du moins pour les lecteurs peu familiarisés avec les sciences ecclésiastiques.

La Béatification est un acte par lequel le Souverain Pontife déclare qu’une personne est bienheureuse après sa mort. En conséquence de la béatification, le Pape accorde à certaines personnes, à certains pays, le privilège d’honorer d’un culte déterminé celui qui est béatifié, sans encourir les peines portées contre ceux qui rendent un culte superstitieux. Les saints qui ne sont que béatifiés sont honorés d’un culte moins solennel 66que ceux qui sont canonisés. On ne peut les prendre pour patrons ou titulaires d’une église ; leur office n’a point d’octave ; il ne peut être une fête de commandement ; on n’en peut dire une messe votive.

La béatification a été introduite depuis qu’on n’a pu procéder à la canonisation qu’après de longues procédures. Jusqu’au pape Alexandre VII, on ne faisait la solennité de la béatification des saints que dans l’Église de leur ordre, s’ils étaient religieux, ou dans celle de leur nation s’ils en avaient une à Rome. Ce fut le même Pape qui ordonna le premier que les cérémonies de béatification se feraient solennellement dans la basilique de Saint-Pierre, et la première qui se fit de la sorte fut celle de saint François de Sales, le 8 janvier 1662.

La Canonisation, suivant l’étymologie du mot, veut dire l’action par laquelle on met quelqu’un dans le Canon ou Catalogue des saints. Suivant son acception actuelle, la canonisation est une déclaration légitime, solennelle et définitive par laquelle le Souverain Pontife met au rang des saints une personne béatifiée et en autorise le culte dans toute l’Église.

La canonisation est aussi ancienne que l’Église ; le droit de canoniser lui appartient essentiellement, et c’est une hérésie de nier l’autorité de l’Église et du Pape pour la canonisation des saints.

Les premiers saints canonisés furent des martyrs. La relation des actes était d’abord envoyée à l’évêque dans le diocèse duquel le saint avait souffert la mort. Ensuite l’évêque, après examen sérieux, l’envoyait au métropolitain. C’est à lui qu’était réservé le jugement ecclésiastique par lequel on décernait un culte public au martyr ou au confesseur, c’est-à-dire à celui qui avait 67confessé sa foi, non par le sang, mais par l’héroïsme de toutes les vertus qu’elle enseigne.

Telle fut, jusqu’au XIIe siècle, la manière de canoniser. Mais depuis le pape Alexandre III, qui occupait le Saint-Siège en 1161, la discipline changea pour des raisons graves qu’il serait trop long de rapporter ici, et le droit de béatifier et de canoniser fut réservé au Souverain Pontife, privativement à tout autre. Voici de quelle manière on procède à la béatification et à la canonisation.

On ne s’occupe de la béatification d’un serviteur de Dieu que cinquante ans après sa mort. Cette règle ne souffre d’exception que dans certains cas très rares d’une sainteté tout à fait extraordinaire. Il est bien glorieux pour saint Alphonse de Liguori d’avoir été de notre temps (comme le sera probablement Pie IX) l’objet d’une semblable exception.

Tous les procès-verbaux constatant la réputation de sainteté et le bruit des miracles sont envoyés à Rome, à la sacrée Congrégation des Rites, qui forme un véritable jury composé :

  1. D’un président ; c’est le cardinal nommé par le Pape comme rapporteur de la cause et qui est chargé de procurer toutes les pièces nécessaires à l’instruction du procès ;
  2. Des avocats pour, ce sont les cardinaux postulateurs de la cause, qui sont nommés pour procurer la mise en jugement de la canonisation ;
  3. Des avocats contre, qui doivent élever toutes les difficultés imaginables sur le fait et sur le droit afin que la vérité se découvre et que la cause soit mise à néant s’il y a lieu ;
  4. 68Des notaires, greffiers, archivistes et un interprète pour les procès en langue étrangère ;
  5. Des jurisconsultes, afin d’étudier toutes les questions de droit ;
  6. Des médecins, chirurgiens, physiciens, qu’on consulte lorsqu’il est question des miracles et qui sont obligés de donner leur réponse par écrit.

Épluché dans le sein de la Congrégation, le procès avec toutes ses pièces est ensuite soumis à l’examen du Consistoire en assemblée générale de tous les cardinaux, archevêques et évêques de la Cour de Rome. Le Souverain Pontife préside à la plupart de ces réunions, demande l’avis de tous les cardinaux consultants, sans donner le sien lui-même, se recommande à leurs prières, en ordonne de publiques, en un mot n’omet rien de ce qui peut l’éclairer. Si, après ces précautions, le Vicaire de Jésus-Christ est convaincu, il publie le décret qui autorise à procéder à la cérémonie de la béatification ou de la canonisation.

En ce qui concerne la cause de Jeanne d’Arc, le procès de canonisation est, paraît-il, en très bonne voie ; la question a fait beaucoup de chemin à Rome. Plusieurs cardinaux, qui n’étaient peut-être pas auparavant très au courant des particularités de sa vie, maintenant qu’ils la connaissent mieux, admirent sa piété et ses vertus chrétiennes autant que son héroïsme. S’il y a dans la vie des saints comme un reflet des grands modèles qui nous sont proposés, où le trouver plus éclatant et plus doux à la fois que dans Jeanne d’Arc, qui rappelle en même temps et le Sauveur et sa Mère : la mère de Dieu dans sa virginité, dans son trouble et dans ses hésitations à la vue de l’Ange qui 67l’appelle ; le Sauveur dans les traverses de sa mission ; dans le traître qu’elle rencontra, au moins devant ses juges, et dans l’hypocrisie de ceux-ci ; dans la vraie cause de sa mort, car elle meurt aussi pour son peuple ; dans le délaissement de son supplice comme dans la paix de son dernier soupir.

Elle résume en elle toutes les grandeurs de la terre : la religion dans sa foi la plus vive, la patrie dans son amour le plus ardent, le courage dans son énergie la plus brillante. Après le combat, elle est femme, elle est sœur de charité, elle panse les blessés, elle pleure sur les maux de la guerre, elle prie pour les morts. En un mot, sa vie est un miracle placé au seuil des temps modernes comme un défi à ceux qui veulent nier le surnaturel chrétien. Attribuer à la Pucelle comme à la cause principale, à une enfant de dix-sept ans, les merveilles qu’elle a accomplies, c’est insulter la raison et l’héroïne tout ensemble.

C’est insulter la raison, parce que c’est donner à d’immenses effets une cause puérile et sans proportion ; c’est insulter l’héroïne, car elle n’a cessé de proclamer qu’elle n’était qu’un instrument : celui du divin Sauveur dont la vertu la remplit.

Voici une jeune fille pieuse et timide qui s’éloigne de son village pour aller à la guerre ; elle prend la cuirasse et s’arme de l’épée. Elle verse son sang, puis, sa mission accomplie, elle pleure pour retourner au village où son troupeau l’attend. Elle tombe au pouvoir de l’ennemi qui la fait mourir.

Elle a sauvé son pays, rendu au roi sa couronne et chassé l’ennemi du sol de la patrie.

Tout cela est simple et naïf comme un récit de la Bible.

68Comment ne s’est-il donc pas créé une légende populaire autour du nom de Jeanne d’Arc ? Comment la France a-t-elle pu méconnaître si longtemps les services rendus ? Si l’héroïne était née sur les marches du trône, si les sciences humaines avaient été son partage, on pourrait supposer que le souffle démocratique a voulu flétrir cette enfant ; mais non, Jeanne est une fille des champs, obscure, sans richesse et sans appui ; elle est le plus grand honneur des classes populaires, et son nom brille d’un plus vif éclat que ceux des grands seigneurs du royaume.

Sans doute le quinzième siècle, qu’elle a illustré, est loin de nous, mais, pour une nation, le temps n’est pas tellement éloigné que les grands souvenirs puissent disparaître. De la part du peuple y a-t-il ingratitude ? On ne saurait le supposer. Mais il y a ignorance27.

Depuis que Voltaire a souillé de ses déjections rimées la mémoire si pure de la Pucelle, le peuple a mis en oubli le respect, l’admiration, le culte dus à sa libératrice. Les orgies folles du poète ont détruit le bon sens populaire.

Supposons qu’au lieu de naître en 1410, Jeanne d’Arc soit venue au monde en 1853. Supposons encore qu’au lieu de chasser le duc de Bedford de Paris, elle ait dispersé les légions allemandes et délivré la France de la présence des Prussiens. Supposons enfin que le miracle accompli au XVe siècle se soit produit en 1870.

Quels cris de reconnaissance s’élèveraient de toutes parts !

Quelle admiration, quel enthousiasme et quel délire 69s’empareraient des cités et des hameaux ! On baiserait la trace de ses pas, et son nom, répété par les échos, serait béni de génération en génération. Chaque ville aurait sa place publique, son monument consacré à Jeanne d’Arc ; son image planerait sous toutes les formes : médailles, statues, fontaines, écoles, asiles hospitaliers et chapelles expiatoires. Ce serait justice ; et ce qui est justice en un temps peut-il ne pas l’être en un autre ?

Aujourd’hui l’opinion est fixée partout. L’Allemagne a rendu un touchant hommage à la Vierge et à la guerrière dans le livre de Guido Görres. En 1815, un Prussien osa bien marchander la chaumière de Jeanne d’Arc ! Il a fallu le patriotisme de l’humble paysan qui l’habitait, Nicolas Gérardin, pour ne pas voir tomber aux mains d’un étranger, un ennemi, une demeure que le département des Vosges paya moins de la moitié du prix offert par le Teuton28. Quelle honte pour la France révolutionnaire ! Dans le même moment, l’archiduc Ferdinand, plus tard empereur d’Autriche, et sa suite, détachaient des parcelles de pierre et de bois de l’édifice sanctifié et les emportaient comme des reliques.

Reliques, trophées, reproches, enseignements, il y avait tout cela dans cet acte du très noble Habsbourg-Lorraine.

La Belgique a depuis longtemps abjuré les haines des Bourguignons. L’Angleterre elle-même a répudié, dans le poème de Robert Southey, le crime de Bedford et les injures de Shakespeare ; Jeanne la Pucelle n’est plus 70un limier d’enfer ; elle est la Vierge de Dieu. C’est un des nobles fils de cette nation, l’Éminentissime cardinal Howard, qui est chargé de poursuivre la cause de Béatification de la sainte fille.

Les journaux ont rapporté de la part de la reine Victoria un fait d’exquise délicatesse, bien digne de la gracieuse Souveraine qui préside si heureusement et depuis si longtemps aux destinées de la Grande-Bretagne.

Voulant se mettre sous les yeux le type de la pureté, Sa Majesté a voulu qu’on lui peignit Jeanne la Pucelle. Puisse cet hommage être récompensé par un don que sollicitent pour la reine d’Angleterre et l’impératrice des Indes tant de milliers de missionnaires et de catholiques, répandus dans les immenses possessions britanniques.

En France, on ne diffère plus maintenant que par la manière de la déclarer sainte. Autrefois, quand la patrie vivait prospère à l’abri des révolutions et des invasions de l’étranger, l’héroïne fut, comme nous venons de le dire, sinon trop oubliée, du moins trop négligée. Il a fallu à notre malheureux pays le retour de l’infortune pour lui rappeler le nom et les bienfaits de sa libératrice.

L’invasion des armées alliées, en 1814 et 1815, la première dont la France eut subi l’affront depuis celle des Anglais vaincus par la Pucelle, fit de nouveau songer à Jeanne d’Arc. On n’osa rester en arrière des Allemands qui affluèrent à Domrémy. La grande fête régionale qui y fut célébrée, en 1820, et qui laissa dans le pays de si profonds souvenirs, affirma ce réveil du patriotisme français.

La guerre néfaste de 1870, comme le dit fort bien 71M. le curé de Domrémy, accentua davantage encore le mouvement salutaire des esprits vers la Pucelle. Les visites à son hameau devinrent plus fréquentes et surtout plus sérieuses. Les touristes, jusqu’alors uniquement mus par la curiosité ou le patriotisme, se trouvèrent peu à peu des pèlerins, admirateurs de l’héroïne, vénérant en elle la vierge chrétienne envoyée de Dieu pour le salut de la France. On se prit à l’invoquer comme une sainte et à l’appeler comme une guerrière au secours du pays en péril. Mais il nous manquait le patriotisme et la foi de Jeanne ; Dieu nous manqua.

Portons-nous à 1874. La Commune a creusé davantage l’abîme entrouvert par la guerre. Il s’établit une réaction puissante contre le mal. De tous côtés, on sent une aspiration sérieuse à la vertu patriotique. Dans l’atmosphère souffle une brise rafraîchissante ; il faut un acte vraiment moral, une profession de foi française et catholique. La statue de Jeanne d’Arc est commandée, faite et posée sur un piédestal, là même où la Lorraine a voulu monter à l’assaut des remparts de Paris, là même où la flèche d’un révolutionnaire a blessé le champion virginal de la légitimité française.

Elle est là, sur un cheval de bronze29, et semble dire 72aux Parisiens, comme autrefois : Rendez la ville au roi de France !

Quelques jours après l’érection de cette statue, une troupe de conscrits alsaciens vint saluer Jeanne d’Arc et déposer une couronne à ses pieds. C’était à la fois un deuil, un hommage et une prière.

Enfin, une dernière impulsion est résultée de la réaction produite par le projet révoltant, conçu, prôné, presque imposé et en partie réalisé par des Français, de célébrer une fête nationale à l’occasion du centenaire de la mort de Voltaire. Cette année-là fut toute glorieuse pour Jeanne d’Arc. On ne savait plus trop la grande place que le côté céleste de sa mission occupait dans l’histoire nationale ; et voilà que la splendeur des fêtes du 10 juillet 1878, à Domrémy, si courageusement inaugurées par Mgr de Briey, a été une révélation, en dépassant toute espérance. Jeanne a remporté, ce jour-là, une nouvelle victoire sur d’innombrables ennemis, qui voulaient ensevelir son honneur sous les lauriers offerts à son infâme insulteur.

C’est à la suite de ces fêtes que, d’accord avec Mme la duchesse de Chevreuse et les Dames du Comité, dont elle était présidente, Mgr l’Évêque de Saint-Dié, pour réparer, au nom de la France, quatre siècles d’oubli, conçut le projet grandiose d’élever à la mémoire de Jeanne d’Arc un monument national, près du Bois-Chesnu30.

73Déjà les premières assises de cette basilique, dont les peintures murales intérieures retraceront les principales scènes de la vie de la Pucelle, ont été posées, sous l’habile direction d’un architecte, aussi patriote que chrétien, M. Joseph Michaux, de Sartes (Vosges), d’après les plans superbes de M. Paul Sédille. Depuis quelque temps, les travaux de construction subissent un moment d’arrêt, et l’on ne prévoit pas encore quand ils pourront être continués et prêts à recevoir un gigantesque groupe exécuté par M. André Allar. Dieu veut sans doute qu’au lieu de décorer la façade de l’édifice, du côté de la Meuse, ce travail d’art soit placé dans l’église après la canonisation.

L’œuvre en bronze et marbre de l’éminent statuaire nous montre Jeanne debout, en extase, comme plongée dans une lumière céleste et écoutant les voix de ses benoîts saints et saintes du Paradis. C’est la reproduction saisissante de la scène dans laquelle sainte Catherine, sainte Marguerite et l’archange saint Michel racontaient à l’enfant la grande pitié qui était en royaume de France ! Il est impossible de contempler 74cet admirable groupe sans être profondément ému. Au XVe siècle, saint Michel et la Pucelle sauvèrent la France envahie du côté de l’Ouest. N’avons-nous pas raison d’espérer que l’Archange et celle qu’on appellera bientôt sainte Jeanne d’Arc préserveront encore la France du XIXe siècle, menacée et déjà mutilée dans ses provinces de l’Est.

Mais avant d’être la libératrice, Jeanne a été la sainte ; et si c’est un honneur pour notre nation d’avoir reconnu et enfin proclamé la gloire de Jeanne d’Arc, c’est à l’Église que la France doit son sauveur. C’est l’Église qui a défendu et réhabilité la Pucelle ; qui, maintes fois, a déclaré les actes de l’héroïne dignes de toute admiration et se prépare à inscrire son nom dans le livre d’or de la terre et des cieux.

Au Pape seul il appartient de décerner pareil honneur, au Saint-Esprit de lui suggérer le jour et l’heure. À ceux qui pourraient trouver étrange que l’Église ait tant tardé, donnons ici quelques mots d’explication.

On a dit quelquefois que les Souverains Pontifes auraient craint de provoquer les susceptibilités de l’Angleterre protestante. cette considération ne les arrêta pas au procès de réhabilitation ; et cependant l’Angleterre était alors catholique. Il est peu séant de supposer, fait très bien remarquer le P. Ayroles, que le Saint-Siège aurait eu plus d’égards pour la fille révoltée que pour la nation fidèle. Il faut, ce nous semble, chercher d’autres raisons et les dire, quand même elles ne seraient pas à notre honneur national.

Le supplice de la Pucelle, tous les catholiques en conviennent, fut un opprobre pour l’Université gallicane de Paris. Or, la célèbre corporation, tant qu’elle a existé, exerça une immense influence sur le clergé de 75France. Jeanne par son programme condamnait trop d’idées reçues dans le royaume, pour qu’on demandât pour elle les honneurs des autels. On est donc resté ingrat pour n’avoir pas à abjurer ces erreurs, pour ne pas les voir flétrir par le décret de canonisation de la nouvelle sainte. Rome n’a pas été mise en demeure de se prononcer.

Les juges nommés par le Pape, à la requête de la famille de la Pucelle et du roi Charles VII31, n’avaient pour mission que de réviser son procès. En réhabilitant sa mémoire ils ne pouvaient lui donner d’autre glorification. Et quand on réfléchit au rôle de Jeanne d’Arc dans la lutte séculaire des deux principaux peuples de la chrétienté, on comprend que l’Église n’ait pas voulu décréter alors un culte qui eût obligé l’Angleterre aussi bien que la France. Quand on voit en outre l’influence de l’esprit de parti se perpétuer depuis les écrivains anglo-bourguignons, jusque dans les jugements des historiens rationalistes français, au sujet de la Pucelle, on comprend que l’Église ait continué de s’abstenir, laissant le sentiment public se produire librement dans le domaine de l’histoire.

Est-ce à dire pour cela que le Saint-Siège ait méconnu le caractère surnaturel de la mission de Jeanne d’Arc ? Pas le moins du monde. L’Église sait ce qu’elle fait et fait ce qu’elle doit faire. Comme Jésus-Christ son chef, 76elle est la voie, la vérité, la vie ; elle ne règle pas son chemin d’après la boussole affolée des entreprises humaines ; les événements se pressent sans la trouver plus indifférente qu’elle ne doit l’être, ou plus empressée qu’il ne convient. Elle n’a point à chercher en dehors d’elle-même la lumière, la force, les infaillibles gages du triomphe ; elle les possède et les donne à ceux qu’elle bénit.

Parmi les témoignages les plus remarquables rendus par les Papes à la mémoire de Jeanne d’Arc, depuis la sentence de Calixte III, il faut compter celui de Pie II qui, après avoir raconté sa vie merveilleuse et constaté que dans son procès on n’avait rien établi contre sa foi, s’écrie avec enthousiasme :

Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France, presque ruiné et abattu et infligé aux Anglais tant de défaites ; qui, devenue chef de guerriers, a gardé au milieu des soldats sa pudeur sans tache… Chose digne de mémoire et qui trouvera dans la postérité moins de foi que d’admiration !

La grande ligure de Pie IX ne pouvait manquer à l’imposant cortège qui proclame la réhabilitation de la Pucelle et glorifie son patriotisme. Dans un bref adressé à M. Vallon, un des historiens les plus distingués de Jeanne d’Arc, le pape écrit :

Personne ne saurait méconnaître que Dieu voulant relever la France de ses désastres et lui rendre son Roi légitime, n’ait choisi ce qui était faible pour briser les forces et les efforts des puissants, et qu’il n’ait pour cela donné à une simple fille des champs un courage extraordinaire et une science merveilleuse des choses de la guerre et de la politique.

Ensuite Pie IX conseille à tous les Français d’acquérir 77une connaissance plus parfaite de notre histoire. Il ajoute que nous devons apprendre

par l’obéissance, la résolution et les souffrances de Jeanne, qu’il est toujours utile et glorieux de se soumettre à la volonté de Dieu et de bien servir sa patrie, et en outre qu’il faut attendre de Dieu seul et non des hommes la récompense du bien accompli.

Pie IX, dépossédé de son pouvoir temporel encore plus que Charles VII, le roi de Bourges, devait comprendre et admirer Jeanne d’Arc.

Comme le glorieux et saint Pape, Son Éminence Mgr le Cardinal Caverot (qui pendant plus d’un quart de siècle fut l’évêque du diocèse de Jeanne d’Arc) avait un culte aussi sincère que profond pour l’héroïque et chaste Pucelle. Nous nous rappelons encore avec quels accents émus le pieux prélat, dans ses tournées de Confirmation, faisait le récit des belles fêtes d’Orléans en 1869, auxquelles il avait assisté, et communiquait l’impression produite sur l’auditoire tout entier par le panégyrique de Mgr Dupanloup, exaltant les vertus de Jeanne la sainte.

Que dirons-nous de cet infatigable Pontife qu’on appelait volontiers le chevalier de Jeanne d’Arc, qui, toujours sur la brèche, fut en même temps le vaillant soldat de l’Église32 et le grand justicier du XIXe siècle ? Ses admirables discours sur Jeanne d’Arc, ses travaux pour obtenir la canonisation de l’héroïne, ses lettres foudroyantes qui ont dissipé l’épais brouillard vomi 78par l’abîme infernal en l’honneur de Voltaire, méritent bien l’éloge suivant :

Le Christ nous délivra de l’antique adversaire

Jeanne d’Arc des Anglais, Dupanloup de Voltaire33

L’illustre évêque n’a pas assez vécu pour assister à la prochaine béatification de celle qu’il honorait d’un culte si patriotique et si chrétien.

Ce grand et solennel hommage, — s’écriait l’éloquent prélat le 8 mai 1869, en présence de treize évêques groupés autour de sa chaire, — peut-être un jour la Sainte Église romaine le décernera-t-elle à Jeanne ; ce jour-là, il m’est permis de le dire, je l’attends et je l’appelle. Ô France, ô ma patrie, mère de Jeanne d’Arc, ce jour-là de quel incomparable diamant l’Église aura orné ton front !

Écoutons encore Mgr Albert de Briey, évêque de Saint-Dié, faisant partager son espoir et son enthousiasme aux foules nombreuses accourues, le 10 juillet 1878, à la fête de Domrémy :

Ah ! quelle joie si le Père qui demande à consoler ses enfants daigne accueillir favorablement nos humbles et ardentes prières ! Quelles fêles nous aurons alors à Domrémy ! En attendant il nous est permis d’espérer que Jeanne d’Arc entraînera sous sa bannière tous les cœurs français, qu’aujourd’hui encore comme au temps de nos grandes infortunes, elle saura rapprocher les esprits virils, qu’elle apparaîtra de nouveau à la France, comme un gage de paix et de salut !

Le pape Léon XIII, qui semble prendre à cœur de 79signaler aux peuples les grands saints nationaux34, mettra-t-il par la canonisation solennelle de Jeanne d’Arc le couronnement à l’œuvre de réhabilitation de Calixte III ? C’est le secret du Saint-Esprit. Toutefois les paroles que le Souverain Pontife adressait à Mgr Couillé dans une récente audience au Vatican sont des plus consolantes :

Nous aimons aussi, — disait Sa Sainteté, — à vous présager l’heureux succès dont Dieu lui-même daignera couronner vos vœux unanimes en faveur d’une cause gui intéresse la gloire de la France entière et le principal honneur de la ville d’Orléans.

C’est après avoir achevé cette phrase commençant par ces mots : Ultro vobis ominamur [Nous aimons aussi à vous présager] que le Pape s’arrêta en disant :

Je pense qu’ici on devinera qu’il est question de Jeanne d’Arc !

La glorification de la vierge lorraine par le clergé de France s’est pour ainsi dire concentrée à Orléans, principal théâtre des exploits de Jeanne la guerrière, et à Domrémy, témoin des vertus de Jeanne la prédestinée.

Après avoir brûlé fort longtemps, la flamme du bûcher de Rouen semblait avoir fait son œuvre. Les premiers 80tisons écartés ne laissaient voir que de la cendre et des os calcinés. Mais, ô merveille ! sous cet amas fouillé, les viscères et le cœur paraissent intacts. On rallume le foyer incandescent et on cherche à en activer les ardeurs en y jetant de l’huile et du soufre. Inutiles efforts, le cœur de la martyre résiste. C’est alors que par ordre royal il fut jeté à la Seine avec les cendres auxquelles la rage anglaise réservait le suprême outrage35. Voilà pourquoi cet ange incorporé n’a pas laissé plus de trace visible de son passage sur la terre que les anges invisibles qui l’assistaient.

Mais, à défaut de reliques, il nous reste un trésor sans égal ; c’est la chaumière de l’illustre vierge, sauvée de la ruine par le patriotisme de Gérardin. Classée depuis 1820 parmi les monuments historiques, nous ne doutons pas qu’avant peu elle ne soit le but d’un pèlerinage national.

L’habitation se compose de quatre pièces au rez-de-chaussée. En franchissant le seuil de la porte, on se trouve dans la chambre de famille où Jeanne naquit, le 6 janvier 1412, où elle fut élevée par sa mère dans la prière, l’obéissance et le travail. C’est là, dans cette pièce tout à la fois cuisine, salle à manger et chambre, que s’est écoulée l’enfance laborieuse et chrétienne de celle qui devait sauver la France. Au centre de ce sanctuaire s’élève une statue en pied de la Pucelle sur un piédestal de marbre noir. Ce bronze, réduction du chef-d’œuvre de sentiment et de grâce dû au ciseau de la princesse Marie d’Orléans, fut donné en 1843 par le roi Louis-Philippe son père. Des inscriptions commémoratives sont incrustées dans le mur, et des cartouches 81appendus à la muraille avec ces noms qui retracent les étapes de sa vie : Vaucouleurs, Orléans, Patay, Chinon, Reims, Compiègne, Rouen.

Aux lointains souvenirs du moyen âge si troublé se mêlent aussi les fastes de gloire et de douleur de notre dur présent. Une bannière porte les noms entrelacés et brodés de Castelfidardo et de Mentana. L’étendard des zouaves pontificaux de Patay fut apporté par le général de Charrette en hommage à celle qui la première avait illustré ce champ de bataille.

La chambre des frères de Jeanne est placée à droite de la salle commune, elle ne renferme qu’une cheminée, une armoire creusée dans le mur, et l’escalier du grenier. Au fond, en face de l’entrée de la cuisine s’ouvre la porte de la chambrette où couchait la jeune fille. Au nord et au niveau du sol, éclairé à peine par une très petite fenêtre, l’humble réduit est presque dans l’obscurité ; c’était le fournil de la maison. À gauche de la fenêtre, Jeanne serrait ses vêtements dans une sorte de renfoncement creusé dans le mur, ainsi qu’on en remarque dans les chaumières de nos paysans. Le vandalisme des touristes anglais et la vénération des visiteurs avaient tellement tailladé les vieux et grossiers châssis du placard qu’on a dû les protéger par une grille. Ce retrait du mur est couvert d’inscriptions et de noms parmi lesquels on lit encore celui de Chateaubriand36. De l’étroite fenêtre on aperçoit l’église. 82C’est là qu’agenouillée sur la terre nue, ses regards plongeaient sur la maison de Dieu ; c’est là qu’elle reposa, qu’elle reçut plusieurs avertissements célestes, qu’elle lutta pendant cinq ans contre son cœur et les ordres de ses voix ; c’est là enfin qu’elle combina, sous l’œil du Seigneur, les moyens d’accomplir sa volonté manifeste. De combien de soupirs et de larmes ces murs noircis furent les témoins muets ! Ce qu’elle répandit de prières, de quelles lumières elle fut éclairée et par quels encouragements fortifiée dans cette demeure indigente, elle seule le sait et a pu le dire. Proportion gardée, comme dit si bien le vénérable curé de Domrémy, là, comme jadis la Vierge ignorée à Nazareth, le Tout-Puissant l’a choisie pour humilier les forts et se glorifier en elle : Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles. [Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. (Magnificat.)

Pour ma part, j’avoue sincèrement qu’une émotion singulière m’envahit chaque fois que je fais ce pieux pèlerinage. La pensée que Dieu s’est servi d’un instrument si chétif pour la rédemption de la France me remplit d’admiration et de terreur. Dans cette chambrette où la douce bergère a passé tant d’heures recueil lies, des visions traversent le cerveau.

On revoit la guerrière dans la mêlée, répandant son sang pour son roi, tour à tour humiliée et triomphante, prisonnière enfin, calomniée, torturée, expiant sur le bûcher anglais son violent amour pour la France.

Puissent bientôt les chemins de Domrémy se couvrir d’une multitude toujours croissante de pèlerins avides des patriotiques et saintes impressions que l’on y goûte à chaque pas !

À Orléans, c’est dans une fête religieuse que les 83honneurs populaires rendus à Jeanne d’Arc se sont perpétués jusqu’à nous.

Le 8 mai de chaque année, la cathédrale de cette ville épiscopale voit célébrer dans sa vaste enceinte un office solennel en mémoire de la délivrance, que le jugement papal appelle merveilleuse.

Les plus grands orateurs du clergé de France, conviés tour à tour, retracent, je dirai presque, chantent avec l’enthousiasme du patriotisme catholique, les vertus et les hauts faits de la Pucelle d’Orléans37.

Un jour, la basilique arrachée aux Anglais par Jeanne d’Arc vit un spectacle inouï mais bien consolant. Mgr Gillis, évêque d’Édimbourg, abdiquant avec amour, avec éclat, les haines nationales de l’Angleterre, prononça le panégyrique de la Pucelle et fit entendre ce cri de bénédictions que répètent les échos de quatre siècles.

Après les vœux de Nos Seigneurs les évêques de France et d’Angleterre unanimes à solliciter auprès du Saint-Siège la canonisation de la Pucelle, voici ceux des missionnaires et des chrétiens de l’extrême Orient qui ont tressailli de joie à la pensée de voir sur les autels la vaillante martyre. L’un d’eux, Mgr Foucard, vicaire apostolique du Kouang-si, écrivait, en novembre 1884 :

Nous prions ici pour cette cause qui nous va au cœur, comme à tout cœur religieux et patriotique !

Comme on le voit, le haut clergé de France, ainsi que les Papes, a toujours rempli ses devoirs envers Jeanne d’Arc. Il semblerait même que cette grande mémoire 84s’est réfugiée dans l’Église, parce qu’elle ne trouvait pas un asile digne d’elle sous le toit des châteaux, ni même à l’ombre des chaumières. Ou bien faudrait-il penser que les prêtres et les évêques, dans leur ardeur à protéger notre Libératrice, sont animés d’un patriotisme plus ardent que les autres classes de la société.

Il est temps enfin que la France chrétienne honore les gloires qui l’ont illustrée avec non moins de zèle que nos radicaux libres-penseurs en mettent à glorifier et à mouler en bronze les misérables qui, comme Voltaire, l’ont bafouée, corrompue et divisée.

N’a-t-on pas vu naguère, lorsqu’on ne croyait plus à rien, des flots de pèlerins croire aux cendres de Jean-Jacques Rousseau, se presser au pied de son mausolée avec toute la ferveur que l’on met à accomplir un vœu ; des dévots de Voltaire se disputer quelques lambeaux de sa défroque et acheter, au poids de l’or, les plus vils meubles de sa maison ? Aujourd’hui même, nos impies se montrent-ils plus sages ? Vit-on jamais le culte des grands hommes, ou prétendus tels, affecter un caractère plus prononcé d’apothéose et d’adoration ? Depuis qu’ils ne savent plus s’abaisser devant Dieu, les voyez-vous, ces fiers génies, à genoux devant les hommes, et quels hommes !

Ne voudraient-ils pas établir un pèlerinage annuel républicain à la maison de campagne de Ville-d’Avray, où Gambetta, rongé par la gangrène, termina si piteusement ses jours ? N’ont-ils pas volé, à la sainte patronne de Paris, l’église du Panthéon pour y déposer la dépouille des corrupteurs de la morale, des contempteurs de la religion, des destructeurs des institutions de la patrie, dépouille immonde que Rome païenne aurait traînée aux gémonies, aux jours de sa vertu et 85de sa gloire, alors que l’incorruptible Caton refoulait, hors des limites de la République, cette écume de sophistes que la Grèce frondeuse et sceptique vomissait sur les rivages de l’Italie38.

Si la libre-pensée donne aux chrétiens de tels spectacles par l’apothéose de ses gredins, à combien plus forte raison, le culte des héros du patriotisme et de la foi doit être cher aux cœurs catholiques et français ?

Faisons donc à Jeanne d’Arc une éclatante réparation.

Mettons en relief, pour cela, le côté surnaturel de sa 86céleste existence, que les fils de Satan se sont efforcés d’affaiblir ou de diminuer. La Pucelle sur les autels, Voltaire aux gémonies, la justice d’ici-bas ne sera complète que ce jour-là.

À l’œuvre donc toutes les âmes qui aiment la France : prêtres, religieux, fidèles de tout âge et de toute condition ! La cause de Jeanne d’Arc intéresse au plus haut degré notre malheureuse patrie. La vierge libératrice est la sœur de chaque Français, de chaque Française ; il faut que chacun d’entre nous demande au ciel la canonisation de Jeanne d’Arc. L’exemple nous vient de loin. Dans la lettre que nous avons citée plus haut, Mgr Foucard, missionnaire en Chine, écrivait, il y a dix-huit mois :

Nous prions ici pour cette cause qui nous va au cœur, comme à tout cœur religieux et patriotique.

Nous laisserons-nous devancer par les chrétiens de l’extrême Orient ? Pourquoi, dans les familles patriarcales où l’on conserve l’usage si touchant de la prière en commun, n’ajouterait-on pas un Ave Maria, une invocation au Cœur de Jésus, à Notre-Dame de France, à saint Michel, à tous les saints protecteurs de la France pour obtenir une grâce qui serait un remède à part pour les maux de notre temps ?

Sans doute, avant que l’Église ait parlé, il faut soigneusement s’abstenir de tout culte solennel et public ; ce serait faire acte de désobéissance et enrayer la cause que nous voulons servir39 !

Mais on peut rendre à la Libératrice un culte privé, c’est-à-dire l’invoquer, dans ses prières particulières, lui demander des faveurs extraordinaires pour que le 87crédit dont elle jouit auprès de Dieu soit manifesté à tous.

On peut lui rappeler que sa gloire sera une éclatante manifestation de Jésus-Christ qui aime les Francs. Jeanne vivait avec les saints et les saintes dans une intimité également pleine de respect et de familiarité. Son cœur était la compassion même ; il est meilleur dans le ciel. Il entendra nos vœux et nous permettra de traiter avec elle comme elle traitait avec l’Église victorieuse de là-haut.

Gravures, médailles, statues de la Pucelle devraient se trouver dans toutes les écoles, dans tous les cercles catholiques et principalement dans tous les ouvroirs de jeunes filles. Car la pieuse bergère apprit à manier si habilement l’aiguille et le fuseau qu’à Rouen, lors de son procès, elle put se rendre le naïf témoignage que dans l’art de coudre et de filer, elle n’avait pas peur d’être vaincue par les meilleures ménagères.

La contemplation de l’image bénie de Jeanne exercerait à coup sûr une heureuse influence sur l’esprit et le cœur de la jeunesse, comme elle en exercera, surtout au foyer domestique, sur l’âme de mères chrétiennes. La femme qui n’est pas obligée au travail pour vivre, doit demeurer à la maison, car c’est de là qu’elle rayonne. Elle n’a besoin d’aucune influence au dehors ; chez, elle la sienne est assez grande. Son titre est d’être mère ; sa couronne, les cheveux qu’elle natte sur la tête de sa fille ; sa gloire, de faire de son fils un citoyen pénétré de patriotisme aussi bien que de foi religieuse.

On a remarqué qu’à l’origine de tous les grands hommes, se trouvait une mère d’un esprit élevé, d’un cœur fier, aucune femme ne sera plus, je le crois, un 88guerrier étonnant, mais il faut une Cornélie pour faire les Gracques, comme il a fallu une Blanche de Castille pour former saint Louis.

Au-dessus de toutes les femmes, dans son armure d’acier où bat le cœur même de la patrie, apparaît Jeanne d’Arc, la vierge sans peur et sans reproche, qui, simple, naïve et seule, vint tranquillement s’offrir en holocauste pour sauver le pays de France. À quel homme, si illustre qu’il soit, est-elle inférieure, cette fille qui ne savait pas lire ? Du haut de son bûcher de Rouen, elle domine les génies et les conquérants. La flamme de son martyre vaut toutes les auréoles40 !

89Ce n’est pas tout ; à la prière et aux hommages rendus il faut joindre l’action. L’Église ne procède ordinairement à une canonisation que sur la demande du clergé et du peuple.

Jadis les rois parlaient au nom de leurs sujets. On n’a guère à attendre pareille démarche des pouvoirs qui régissent aujourd’hui la France. C’est aux peuples de suppléer et d’agir eux-mêmes.

À nos frères dans le sacerdoce, aux prêtres les plus influents dans les diocèses, supérieurs et directeurs de grands séminaires, archiprêtres, doyens, directeurs des Semaines religieuses de rédiger des suppliques qu’ils présenteraient à la signature de leurs confrères, des communautés et des pieux fidèles. Elles seraient ensuite transmises à l’évêque diocésain qui les ferait arriver aux pieds du Souverain Pontife par la voie qu’il jugerait plus convenable.

L’Église est une famille ; et dans une famille l’aïeul ne dédaigne pas d’entendre les prières des petits-fils et des arrière-petits-fils, quand elles sont faites avec un filial respect et avec l’accent qui convient à leur position nécessairement dépendante.

Très Saint Père,

Nous sommes vos fils soumis, les enfants dociles de notre bonne Mère l’Église romaine. Nous ne voudrions point par des démarches ou des paroles imprudentes alarmer votre paternité, contrister le cœur du vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

90Plus d’une fois, nous le savons, la France aux abois a été sauvée par une bergère ; mais pour invoquer Jeanne d’Arc avec sainte Geneviève, nous voulons, nous devons attendre avec soumission, avec respect la décision suprême de celui qui conduit les agneaux et les brebis !

Du moins notre âme peut-elle s’élancer vers les célestes demeures, avec la douce assurance d’y contempler, sur son trône de gloire, l’immortelle Pucelle d’Orléans ; notre âme peut-elle convier cette sœur si chère à présenter au divin Sauveur, fils du Dieu vivant, vrai Dieu avec le Père et l’Esprit, les vœux ardents de nos cœurs afin que bientôt la grâce surmonte la justice, et qu’en s’humiliant devant Dieu, la France devienne digne de recouvrer, devant les hommes, la foi, la grandeur et la liberté de ses meilleurs jours41 !

91V.
Jeanne d’Arc et la résurrection de la France chrétienne

Hélas, frère, ici-bas tout se tient, tout s’enchaîne,

Quand l’idéal fléchit sous la réalité

Est-il si bon pour nous que sa fin soit prochaine,

Que les temps soient bien morts de Jeanne la Lorraine

Et que le jour soit né de l’incrédulité ?

Rien ne manque-t-il donc à notre indifférence.

Nos cœurs sont-ils donc par d’âpres désirs mordus ?

N’avons-nous plus besoin de foi ni d’espérance,

Sommes-nous sans regrets, dans le peuple de France

Qui pour Terre promise a des pays perdus ?

Si jamais nos drapeaux palpitent à la brise.

Quelle nuée en feu guidera donc nos pas ?

Qui l’osera tenter la suprême entreprise ?

S’il ne croit pas en Dieu, qui donc sera Moïse ?

Qui de nous le suivra si nous n’y croyons pas ?

C’est le seul Sabaoth qui donne la victoire

Lui qui marque les fronts du signe des vainqueurs ;

Si notre adieu dernier n’est pas dit à la gloire

Si nous n’avons pas clos à jamais notre histoire.

Levons à lui nos mains, et nos yeux et nos cœurs ! ! !

(Vicomte de Borelli, Sursum Corda.
Pièce couronnée en 1885, par l’Académie française.)

Pour initier le lecteur aux pensées que nous allons développer dans ce dernier chapitre, nous ne pouvions mieux faire que de citer les beaux vers d’un vaillant officier de l’armée du Tonkin, qui, à ses heures de loisirs, est encore un brillant poète. Ces strophes en effet résument admirablement ce qui nous reste à dire sur la mission de la France et sur ses gloires ; sur les causes de ses désastres et du chaos au milieu duquel nous nous débattons aujourd’hui, en attendant la mort. Nous aurons ensuite à montrer que si la France du XVe siècle fut sauvée par Jeanne la Guerrière 92devenue, comme son étendard42, l’instrument du Christ-Roi, la France de notre époque ne pourra se relever de ses ruines que par une intervention nouvelle de Jeanne la Sainte, devenue sa patronne, et avec le concours d’une monarchie chrétienne arborant fièrement le Drapeau de Dieu, celui du Sacré-Cœur.

Avant tout, faisons un peu d’histoire pour bien préciser la mission de notre patrie et la véritable source des grandeurs de ce beau royaume, dont on a pu écrire qu’il était le plus beau après celui du Ciel.

La France n’est pas une enfant trouvée sur le trottoir révolutionnaire. La France est fille de famille ; elle a père et mère, nom et dot, tradition et honneur. La France est née de la foi des saints, de la prière d’un héros, d’une grâce du Ciel et d’un baptême. Son histoire sort des eaux sacrées de Reims comme un beau fleuve sort d’une source limpide. Le sacrement qui fait le chrétien a fait aussi cette nation. Elle est née par une merveilleuse rencontre, le jour où le Sauveur a paru sur la terre, car elle est la nation du Christ. À dater du 25 décembre 496, une autre tribu de Juda sous la loi nouvelle allait commencer dans le monde.

Elle a précédé dans l’histoire, de trois siècles au moins, tous les États européens : elle a recueilli l’héritage 93de l’antiquité expirante et l’a conservé pour les peuples de l’avenir.

Puissante ou non, suivant les vicissitudes des siècles, elle a toujours été, parmi les nations, la plus influente, la première dans l’attention universelle.

Elle a encore le privilège, car c’en est un, de n’avoir jamais dévié de la voie du bien et du juste sans en être sévèrement châtiée. D’autres États ont pu grandir par l’iniquité, mais la France y est impuissante. Les châtiments sont venus fondre sur elle, surtout lorsqu’elle a abusé de son influence pour contredire la vocation qui ne lui a pas été retirée ni confiée à aucun peuple. Témoins nos derniers désastres. Le jour, pas la veille, pas le lendemain, le jour même où nos troupes sortaient de Rome, nous éprouvions notre première défaite, Wissembourg, et nous perdions dans cette bataille un nombre égal à celui qui sortait de la Ville éternelle…

Le jour où le dernier soldat quittait l’Italie, à Civitavecchia, nous perdions notre dernière réelle bataille à Reichshoffen.

Le 4 septembre 1870, jour où croula la dynastie napoléonienne, était le dixième anniversaire du 4 septembre 1860, jour où Napoléon III, craignant plus les bombes d’un nouvel Orsini que la main vengeresse de Dieu, complotait, dans une rencontre avec Cavour, l’unité italienne et la chute de la Papauté.

Enfin, le jour où les Italiens paraissaient devant Rome, les Prussiens paraissaient devant Paris, et l’investissement complet des deux villes commençait le même jour. Nous ne cessions de dire alors, oubliant tous nos devoirs : Le Français est le premier soldat du monde ; ce qui n’est vrai que quand le Français 94se montre le premier soldat de Dieu. Nos blasphèmes étaient fils de notre orgueil, et voilà que nous avons succombé sous le faix d’une humiliation sans exemple. On avait vu des massacres immenses ; mais toutes les forces vives d’une nation, prises à Metz, à Sedan, à Paris comme dans un filet, par troupes de quatre-vingt et cent mille hommes, c’est unique dans l’histoire.

Catholique malgré tout, dans son fond, elle n’a pas cessé un moment de l’être dans une si longue suite de siècles. Même après tant d’écarts, de prévarications, d’apostasies, elle reste assez catholique pour ne pouvoir cesser de l’être sans en mourir.

Oui, la France est la race élue, la nation sainte et prédestinée. Malgré des fautes de tout genre, sans cesse sur le point de périr, elle se relève toujours avec une incroyable vitalité. Cette alternative de faiblesse et d’héroïsme avait arraché ces paroles remarquables à l’empereur Charles-Quint :

Il n’y a nation au monde qui fasse plus pour sa ruine que la française, et néanmoins tout lui tourne à salut, Dieu ayant en sa protection particulière le Roy et le royaume.

Après Clovis, instruit dans la voie de Dieu et donnant sa foi au Christ, avec la très forte nation des Francs de la première race, les papes et l’Église bénirent Pépin, chef de la seconde race. Vint ensuite Charlemagne qui régna pour le bien de l’Église et lui assura dans son chef l’indépendance de toutes les puissances temporelles. Sous la troisième race, qui devait donner saint Louis au monde, la France fut un royaume dont l’exaltation est inséparable de celle du Saint-Siège. Pendant que l’Angleterre chassait saint Thomas de Cantorbéry, la France, plus équitable, le recevait dans son sein, comme le martyr des libertés ecclésiastiques.

95Et quand sur toute la terre on vit la piété se ralentir et les désordres se multiplier, elle produisit saint Bernard, apôtre, prophète, ange terrestre par sa doctrine, par sa prédication, par ses miracles et par une vie plus étonnante encore que ses miracles.

Dieu récompensait ainsi la France Fille aînée de l’Église, le royaume très chrétien qui accomplissait son œuvre dans le monde : Gesta Dei per Francos43.

Qu’elle était belle alors cette France catholique que nos évêques avaient construite de leurs mains, avec le même amour que les abeilles construisent les rayons de leurs ruches ! Qu’elle était belle, aux époques héroïques du moyen âge, quand elle éclatait en chants tour à tour tendres et sublimes, quand elle créait l’architecture de nos cathédrales et les chefs-d’œuvre de la science sacrée ! Qu’elle était belle la France de la chevalerie et des croisades, la France des Godefroy de Bouillon, des Villehardouin, des saint Louis, des Bayard, des Turenne !

Et vous, héros de la Vendée, martyrs de Castelfidardo, de Mentana et de Patay, vous êtes sublimes, comme le fut naguère l’héroïque amiral Courbet44, 96parce qu’à l’amour de la France vous avez su joindre l’amour du Christ et de son divin Cœur.

Lorsque le soldat français marche, comme Jeanne d’Arc, avec le nom de Jésus pour cri de ralliement, il renouvelle les prodiges d’autrefois. La poignée des zouaves pontificaux de Charrette l’a montré et l’ennemi l’a senti. Aux heures les plus sombres de la guerre néfaste de 1870, lorsque tous les drapeaux français étaient la proie de l’Allemagne, à travers la neige des champs de bataille, on vit un étendard nouveau flotter triomphal et libre sur le sang de trois martyrs sous le souffle de Dieu. Le drapeau des zouaves était celui du Sacré-Cœur, et il rappelait toute l’histoire religieuse de la France.

Vive le Christ qui aime les Francs ! Vivat Christus qui diligit Francos ! Vive le Christ, c’est le roi des Francs ! Vivat Christus Francorum rex !

Cette immortelle acclamation, écrite par nos pères en tête de la loi salique, nous dit le secret de la grandeur de la France : le Christ Jésus en est le roi, l’âme, la vie.

Le Français, — dit le comte de Maistre dans son livre du Pape, — a plus besoin de religion que tout autre 97homme ; s’il en manque, il n’est pas seulement affaibli, il est mutilé.

À l’heure présente, nous sommes témoins du douloureux spectacle de cet affaiblissement et de cette mutilation, tant sous le rapport religieux et moral, que dans l’ordre politique et social.

Il suffit de prêter un instant l’oreille aux bruits qui viennent des divers points du monde pour constater les grands périls qui nous menacent de toutes parts. Écoutons la grande voix du pape Léon XIII, le gardien si vigilant de l’Église et des peuples de la terre :

Les vertus de nos pères ont disparu en grande partie ; les passions, qui ont déjà tant de force par elles-mêmes, se sont de plus en plus affranchies de toute loi ; la liberté insensée des opinions, qui n’est retenue par aucun frein ou n’est comprimée que par des freins impuissants, s’étend chaque jour plus loin ; parmi ceux-là mêmes qui conservent des doctrines sensées, plusieurs, arrêtés par une honte déplacée, n’osent pas librement manifester ce qu’ils pensent et bien moins encore le mettre en pratique ; la force du mauvais exemple exerce partout son influence sur les mœurs populaires ; les sociétés perverses, très habiles dans l’art de nuire, travaillent avec ardeur à en imposer aux peuples, à les détourner de Dieu, des devoirs les plus saints, de la foi chrétienne, et à les y rendre complètement étrangers.

La situation en se prolongeant devient plus grave et plus périlleuse ; c’est la réflexion qu’ajoute encore Léon XIII :

Tot igitur prementibus malis, quæ vel ipsa diuturnitas majora facit [Dans cet accablement de maux d’autant plus graves qu’ils durent depuis plus longtemps],

et nous pouvons dire que l’un des plus grands périls de cette situation, c’est de voir les chrétiens s’endormir peu à peu dans une 98sorte de torpeur, pendant que les ennemis de l’Église poursuivent leur œuvre de destruction sous le nom menteur et le fallacieux prétexte de laïcisation de la société moderne, c’est-à-dire l’exclusion systématique, graduelle, persévérante du christianisme de toutes les institutions sociales.

Suivez, — dit à son tour Son Éminence le Cardinal Guibert, archevêque de Paris45, — suivez le mouvement qui s’opère depuis un certain nombre d’années sous nos yeux ; tous les signes extérieurs de la religion disparaissent successivement de l’école, de l’hôpital, du cimetière où reposent nos morts et où nous allons verser nos larmes avec nos prières. Une propagande active s’exerce partout parmi les classes laborieuses pour priver les enfants du baptême46, pour écarter toute sanction religieuse du mariage qui ne devient plus qu’un contrat résiliable comme un autre contrat purement humain, pour enlever aux convois funèbres 99les consolations et les espérances de la vie future.

En traçant ce tableau dont l’exactitude n’est que trop réelle, nous nous rappelons avec tristesse et effroi la parole du prophète Ézéchiel : Finis venit, venit finis ! La fin approche ; elle approche cette fin redoutable qui est le terme où, par une conséquence logique, devait aboutir une société qui renie les vérités divines et qui méconnaît les lois posées par Dieu lui-même pour la conservation des sociétés humaines.

Tel est en ce moment l’état religieux et moral de la France. Ce mal n’est pas moins grand si l’on examine, d’autre part, où en est notre malheureuse patrie, sous le rapport politique et social. Depuis cent ans, sous les rafales périodiques de la tourmente révolutionnaire, tous les sceptres français ont été brisés. Tous, selon l’énergique expression de M. de Belcastel, quels que soient leurs principes et leurs formes, quelle que fût la main de velours ou de fer qui les portât, sont venus joncher l’un après l’autre la vieille terre monarchique, où durant quatorze siècles avait fleuri le sceptre des rois très chrétiens.

Je ne veux faire le procès d’aucun gouvernement. Eh ! mon Dieu ! les gouvernements, ils ont tous passé, apportant chacun avec eux une satisfaction passagère, un enthousiasme d’un jour, mais tous frappés au cœur du mal de la Révolution : la gloire d’abord et l’enivrement de la victoire ; puis le droit restauré et le vieux trône relevé dans un incomparable prestige ; après cela un trône nouveau soutenu par une bourgeoisie puissante, et l’accord d’un moment entre la révolte et l’autorité, mais la révolte toujours prête et tout à coup éclatant dans un bouleversement inattendu qui soulève encore, et pour un jour, le peuple trompé ; et puis l’ordre 100rétabli par la force et la gloire renaissant avec le prodigieux essor de la prospérité matérielle ; l’alliance du pouvoir et de la démocratie, saluée comme l’heureuse solution du grand combat séculaire ; et bientôt, cependant, la chute, les désastres et ce gouffre, ouvert soudain par la guerre de 1870, au fond duquel la Commune sanglante agite ses colères et qui laisse voir dans l’âme du peuple une plaie creusée par ce siècle d’illusions, une plaie si profonde que c’est de toutes parts un cri universel : Cela ne peut pas durer ! il faut à tout prix sortir d’un pareil état social !

Et depuis nous avons eu ces quinze années dont l’histoire ne peut s’écrire encore, mais dont l’impuissance frappe déjà tous les yeux, impuissance pour le bien, impuissance pour la gloire, impuissance pour les réformes fécondes, impuissance partout, dernier mol d’un siècle agité par tant d’efforts, tant de luttes et tant d’espérances. Voila où nous en sommes ; et aujourd’hui comme il y a cent ans, il y a un grand cri vers la justice47.

Écoutons encore une parole non moins éloquente, celle de M. Paul de Cassagnac48.

Si la France, fatiguée du chaos dans lequel elle se perd, déchirée par l’anarchie républicaine, réclame l’autorité, c’est qu’elle en a soif depuis qu’elle ne la voit plus à aucun des degrés de l’échelle sociale, pas plus en haut qu’en bas.

Elle n’est pas en haut, dans ce vieillard caduc, atone, 101accroupi sur une tirelire, et que vient de renommer un Congrès sans valeur légale. Elle n’est pas en bas dans un peuple mis en tutelle, privé de ses droits souverains, qui ne peut ni librement choisir la forme de son gouvernement, ni conserver ses conseillers municipaux, ses conseillers généraux, ses députés, ses élus enfin, qu’on invalide cyniquement, outrageusement, du conseil de préfecture au conseil d’État, du conseil d’État au palais Bourbon.

Elle n’est plus dans l’armée livrée à des énergumènes, dans la magistrature devenue couchée, après avoir été debout et assise autrefois ; elle n’est plus dans l’éducation des enfants, où les vices de l’humanité remplacèrent les vertus divines, en même temps que l’infâme bonnet rouge se substituait au crucifix consolateur.

Non, elle n’est plus, l’autorité ; elle n’est plus qu’un vain mot sous la République.

La République ! — s’écrie à son tour un de ses partisans les plus sincères, en s’adressant au parti révolutionnaire, — nous voudrions la faire aimer, vous pensez uniquement à la faire craindre ; nous voudrions la faire désirer, vous voulez qu’on la subisse… Vous combattez le prêtre de peur qu’il ne soit clérical et le philosophe spiritualiste de peur qu’il ne ramène le prêtre. Vous avez commencé par laïciser l’école et puis vous l’avez neutralisée… Vous allez jusqu’à craindre la diversité des croyances, sans vous apercevoir que, sous ce nom, c’est la liberté elle-même qui vous fait peur. La neutralité que vous voulez imposer aux écoles de l’État et, par voie de conséquence, à l’État lui-même est quelque chose de plus humiliant et de plus débilitant que le nihilisme. Car c’est l’indifférence en matière de religion. 102Il n’y a que les fortes croyances et la pleine possession de soi-même qui forment les grands citoyens et les grands peuples. Nous en appelons contre vous à Dieu et à la liberté49 ! Vous abaissez le législateur, vous énervez le juge, vous supprimez le soldat ; et c’est le moment que vous choisissez pour supprimer aussi les croyances. C’est un étrange moyen de sauver et de régénérer la France !

Voilà donc où en est la société depuis le jour où le Maître a été chassé de la maison, depuis que la France ne veut plus de Jésus-Christ50 !

En présence des nuages chargés de foudre, qui s’amassent à notre horizon, il faudrait être plus froid que le marbre, plus insensible que l’airain pour demeurer calme et impassible. À toute heure, à tout instant, nous sommes sous l’impression d’un frémissement intérieur qui attriste jusqu’aux dernières profondeurs tous les cœurs chrétiens.

Ce serait bien le cas de répéter ici la parole de Bossuet : Quel état ! et quel état ! État d’honneur et de fidélité dans une longue histoire ; à cette heure état de chute, de défection, d’oubli mortel de soi-même, et de 103renoncement au principe de l’existence nationale. Est-ce un état sans espoir ? L’effort continué depuis bientôt un siècle pour dénaturer la France, l’arracher à sa noble destinée et faire d’elle l’ennemie de ce qu’elle était née pour défendre, a-t-il produit son dernier effet ? En sommes-nous à la consommation de l’apostasie ? Au retour de l’anniversaire de 1789, l’état de la France sera-t-il un nouveau deuil pour l’Église et la nation va-t-elle entrer dans un nouveau siècle pour descendre plus bas ?

Ou bien, nous serait-il donné que, rendue à elle-même, délivrée de l’illusion révolutionnaire, cette nation comprit de nouveau que Dieu l’a faite pour sa gloire, et qu’elle retournât à sa mission si belle de le servir et d’étendre son règne avec son amour, d’autant plus dévoué que ses égarements ont été plus funestes ? Espérons, car il est encore en notre pays des signes de salut, et Dieu peut se ressouvenir de ses miséricordes d’autrefois.

Un jour, dans une de ses immortelles conférences, le Père Lacordaire, effrayé et troublé du chaos, s’écriait avec une indicible émotion :

Mon Dieu, donnez-nous des saints !

C’était le cri d’Abraham demandant dix justes afin que Sodome fût épargnée. Eh bien ! à notre France aussi, dans ce siècle, Dieu a daigné accorder des saints. Germaine Cousin, Benoît-Joseph Labre, tant de héros de la foi partis de nos rivages et morts sur des plages lointaines pour le nom de Jésus-Christ, la chambre des martyrs de Paris, la maison d’Arcueil, le presbytère d’Ars, l’oratoire de M. Dupont, le saint Homme de Tours, n’est-ce pas la sainteté ?

Et puis, voici que les pèlerinages ont rappelé à la France qu’elle est une terre religieuse et catholique :

104Les pèlerinages, — a dit Mgr Mermillod, — c’est la résurrection !

Voici enfin Léon XIII qui prenant à cœur, comme nous l’avons déjà dit, de signaler aux peuples leurs grands saints nationaux, s’occupe activement à l’heure présente de la canonisation de Jeanne d’Arc pour en faire notre patronne et peut-être encore notre libératrice.

Pour qui connaît l’histoire de notre pays, l’abîme où nous sommes descendus n’est pas plus affreux que celui d’où la France du passé est remontée plus d’une fois.

Après la bataille de Poitiers [19 septembre 1356], on put craindre que la France fût asservie à jamais au sceptre de l’étranger. La déroute de Maupertuis avait cela de honteux que notre armée était très supérieure en nombre à l’armée ennemie. À part de glorieuses exceptions, parmi les quelles il faut ranger le Roi [Jean le Bon] et une partie de sa noblesse, le courage fit défaut autant que la discipline. Jamais on n’avait vu les Français fuir devant un adversaire aussi faible et montrer tant de pusillanimité après avoir étalé tant de jactance. La conséquence de cette défaite, que tous considérèrent comme une juste punition de Dieu, ce fut la captivité du monarque, l’occupation d’une grande partie du royaume par des étrangers, le reste du territoire livré aux factieux et ravagé par les scélérats, l’autorité souveraine méconnue par des assemblées de mutins51, les princes engagés dans 105des brigues et des compétitions, la capitale en proie à l’anarchie, la voix de la religion, comme celle des lois, dépourvue de vertu et de sanction, toutes les ressources du pays épuisées, toutes les forces de la nation tour nées contre elle-même.

À la nouvelle de cette catastrophe, le chef de la chrétienté, Français par le cœur comme par la naissance, Français surtout par le sentiment de solidarité qui unissait déjà depuis des siècles les destinées de l’Église aux destinées de la France, Urbain VI épancha sa douleur dans des lettres où sa sensibilité sur les maux de notre patrie paraît à découvert. Humainement, l’état des choses était désespéré. Mais Dieu veillait sur ce peuple qui, malgré ses infidélités et ses écarts, était toujours son peuple d’adoption, le premier né de l’orthodoxie, le principal boulevard de la catholicité.

À défaut des armes qui s’étaient émoussées aux mains des guerriers, la Providence divine tourna les éléments contre nos envahisseurs : un premier traité fut conclu sous les yeux de la Vierge de Chartres.

Quelques années après, un roi sage, Charles V, aidé d’un chevalier breton, Bertrand Du Guesclin, avait réparé presque toutes les pertes de la patrie, et quand de nouvelles fautes eurent ramené de nouveaux revers, quand la France fut sur le point de succomber sous les 106coups d’Isabeau de Bavière et des Anglais, sous les coups de Français révolutionnaires et des Français timides, une libératrice fut suscitée qui rendit la France à elle-même en la rendant à son roi. La France, née d’un acte de foi sur le champ de bataille de Tolbiac, avait pour ainsi dire été conçue par une sainte et par une reine, Clotilde, femme de Clovis. Une autre sainte fille du peuple, Geneviève, avait sauvé sa capitale d’Attila, le fléau de Dieu. C’est une vierge inspirée, enfant du peuple aussi, qui va la créer une seconde fois.

À l’heure où parait Jeanne d’Arc, la sagesse humaine est à bout de ses voies ; la force avoue son impuissance ; l’homme ne peut plus rien, ni le guerrier, ni le politique, ni le sage, ni le savant. Que reste-t-il donc pour sauver la France et chasser les Anglais ? Dieu seul. C’est lui qui se montre sur le grand théâtre de la France agonisante ; c’est lui qui va lui rendre la vie, la force, la puissance. Que fait-il ? Par quel moyen digne de lui va-t-il faire éclater sa gloire ? Ah ! il faut le reconnaître et l’adorer à ce grand coup de son bras tout puissant, comme a dit l’immortel Bossuet.

Pour remettre l’ordre et la paix dans son royaume très chrétien, il envoie l’archange saint Michel, patron de la France, à une jeune villageoise, lui donne pour conseillères de chaque jour sainte Catherine et sainte Marguerite. Ces reines dans le ciel expliquent à la vierge de Domrémy comment elle doit renvoyer le fils de Catherine de France devenue Catherine d’Angleterre, comment elle doit faire connaître à tous que Charles VII est vraiment roi, par la volonté de Dieu et par la volonté nationale52.

107C’est alors que la Pucelle crie à haute voix :

— Le beau royaume de France n’appartient pas au Dauphin, mais à mon Seigneur. C’est lui qui veut qu’il ait ce royaume en commende. Dieu m’a choisie pour conduire le Dauphin et le faire sacrer à Reims.

Auparavant Jeanne veut faire de l’armée, qu’elle conduit à la victoire, une armée vraiment chrétienne. Dès le premier jour, elle a soin d’exiger l’expulsion de tout ce qui peut entretenir la licence des camps. Puis par ses discours et ses exemples, elle inspire à tous, officiers et soldats, la résolution de se confesser, de communier comme à la veille de la mort. Dès lors, l’héroïne ne doute plus du succès. La victoire ! Jeanne la tient dans ses mains ; mais il faut la faire accepter du conseil, qui refuse d’obtempérer à ses ordres :

— Ah ! vous avez été en votre conseil, répond résolument la Pucelle qui venait de prier Dieu, et moi j’ai été au mien ; croyez que le conseil de Messire Jésus-Christ 108tiendra et s’accomplira et que celui des hommes périra !

Comme elle l’avait prédit, Jeanne entre dans Orléans et marche après de victoires en victoires. La voyez-vous, debout sur ses étriers, interrogeant l’horizon d’un regard enflammé ?

— En nom Dieu, s’écrie-t-elle, il faut chercher les ennemis et les combattre ; quand ils seraient aux nues nous les aurons !

Bien vite le nom du roi vole de clocher en clocher, les villes ouvrent leurs portes. C’est d’abord Troyes, où se fit l’abominable traité de 1420, puis Châlons-sur-Marne. Le lendemain, 17 juillet 1429, le fils de Charles VI est sacré aux acclamations du peuple dans la basilique de Reims. Alors Jeanne, se prosternant devant lui, embrasse ses genoux, baise ses pieds ; puis pleurant à chaudes larmes elle lui dit :

— Gentil Roi, maintenant est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, montrant ainsi que vous êtes le vrai roi53, celui auquel le royaume doit appartenir.

109On marche sur Paris. Les Français se pressent en foule sur les pas du roi. Vivement émue de cet enthousiasme, Jeanne s’écrie devant l’archevêque de Reims :

— Peuple aimable ! peuple excellent ! puissent tes maîtres rendre ce qu’ils doivent à ton amour !

À Saint-Denis, la Pucelle s’agenouille devant l’autel de l’apôtre, du martyr et du patron de la France ; elle suspend à une des colonnes de son tombeau la riche armure qu’elle portait au siège de Paris, parce que, dit-elle plus tard à ses juges :

— Saint-Denis ! C’est le cri de la France.

Quel admirable enchaînement des idées patriotiques et des faits historiques ! Comme la France est bien faite !

Le roi par la France, la France et le roi par Dieu, voilà le Credo politique, la religion patriotique de Jeanne d’Arc, la vierge inspirée de Dieu, secondée par la nation, héritière de la loi salique ! Je ne m’étonne plus maintenant que le grand Pape Pie IX ait célébré 110la merveilleuse science politique d’une simple fille des champs. Catholiques et Français, allons tous à cette école, c’est l’académie de la légitimité.

Le 12 novembre 1437, Charles VII fait son entrée solennelle à Paris. Le roi à cheval, vêtu d’une armure d’argent, est tête nue. Le sire Jean d’Aulon, écuyer de la Pucelle, tient le cheval par la bride. Quel souvenir ! Devant le roi chevauche Xaintrailles portant le casque royal orné d’une couronne de fleurs de lys. Un autre écuyer tient haute l’épée du roi ; suivent les princes et la fleur des guerriers du royaume avec leurs riches armures. Jeanne d’Arc marche à côté de Charles VII, mais son âme triomphante plane au-dessus des Français réconciliés avec leur souverain légitime et avec la Providence.

Un héraut d’armes porte l’étendard de France qui représente saint Michel sur un fond rouge semé d’étoiles d’or. Au-dessus de la porte Saint-Denis, trois anges semblent descendre du ciel, portant l’écu de France, trois fleurs de lys d’or sur un fond d’azur54. Toutes les 111rues sont envahies par les spectateurs. On entend crier partout : Noël ! Noël ! Beaucoup pleurent de joie et Charles VII a des larmes aux yeux d’être si bien reçu. Il n’est pas nécessaire, on le voit, d’être républicain pour être libre et pour se livrer à une joie patriotique. La nuit se passa en danses, en festins, en feux de joie, en courses dans les rues. Le père était retrouvé, la famille se sentait complète.

Le lendemain, le roi entendit la messe à la Sainte-Chapelle et montra lui-même au peuple la Sainte-Lance dont Notre-Seigneur avait été percé. Telle était alors la forme de la dévotion au Sacré-Cœur. Car, pourquoi vénérer la Sainte-Lance si ce n’est parce que cette arme a pénétré dans le Sacré-Cœur de Jésus ? Pourquoi encore ce dernier acte de la Passion, en apparence inutile, est-il accompli, par le soldat Longin, au sommet du Calvaire ?

N’était-ce pas la révélation d’un lointain appel à l’humanité, d’une miséricorde en réserve pour les grandes apostasies des derniers jours ?

Combien sont ignorants les prétendus libres-penseurs de nos jours qui se révoltent contre cette dévotion catholique, si nationale, qu’elle fait partie au moyen âge des réjouissances publiques.

Le jour où on discuta à la Chambre de Versailles la question du terrain destiné à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, n’entendit-on point le pasteur républicain et protestant, M. de Pressensé, s’élever contre ce culte et prétendre qu’il était de date récente, 112alors qu’il existait déjà bien longtemps avant Luther et Calvin ?

Hélas ! ce qu’il y a de très nouveau parmi nous, c’est le mépris en lequel nous tenons nos ancêtres, c’est l’ignorance orgueilleuse des révolutionnaires, c’est la timidité des vrais Français qui laissent trop dire et trop faire, contre leur patrimoine séculaire de religion et de monarchie chrétienne, qui de tout temps fil la patrie si grande et la ressuscita du temps de Jeanne d’Arc.

Qu’on ne s’étonne donc plus de voir la Sainte Église romaine s’occuper, avec tant de sollicitude pour la France, de la cause de canonisation religieuse de la Pucelle. Politiquement, l’héroïne est déjà canonisée. La canonisation politique, c’est l’hommage d’une nation proclamant ceux qui brillent au-dessus de tous par leurs vertus et leurs actes politiques. Leur gloire est une semence de patriotisme pour les temps futurs. Cette canonisation demande aussi des miracles.

Or, le grand miracle de Jeanne d’Arc, c’est la résurrection d’une nation déjà couchée dans le tombeau et qui déjà, comme Lazare, sent la corruption. Telle était la France du XVe siècle quand elle fut arrachée des bras de la mort et délivrée du joug de l’étranger. Ce n’est pas aujourd’hui la première fois que la fortune militaire de la France a pâli, que sa prospérité, sa paix intérieure ont été menacées ; ces éclipses temporaires n’ont servi qu’à la faire briller, après quelque temps, d’un plus vif éclat55.

Les peuples ressuscitent quand ils ont été baignés dans la grâce du Christ, et quand, malgré leurs vices et leurs crimes, ils n’ont pas abjuré 113la foi. L’épée d’un barbare et la plume d’un ambitieux ne peuvent pas les assassiner pour toujours. On change leur nom, mais non pas leur sang. Quand l’expiation touche à son terme, le sang se réveille et revient par sa pente naturelle se mêler au courant de la vieille vie nationale56.

Nous l’avons dit, c’est pour avoir trop négligé le culte de Dieu, de la patrie et du droit, que notre pauvre société contemporaine se débat dans les convulsions dernières de l’agonie. Pour les peuples comme pour les particuliers, l’adversité est une école puissante et salutaire. L’essentiel est que nous rendions l’expiation profitable et féconde en reconnaissant d’où partent les coups et en soumettant humblement nos intelligences et nos volontés au Christ, qui aime toujours les Francs, et, qui, alors que la nation privilégiée penchait vers sa ruine, lui envoya Jeanne d’Arc comme gage irrévocable de ce profond amour.

C’est un souvenir de ce qui s’est passé jadis sous l’ancienne loi. Judith, Esther, Débora ont été les gloires d’Israël et, à des heures difficiles, elles ont sauvé leur peuple. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la France ? Les interventions providentielles où même les miracles ne sont pas rares dans la vie des individus. Ils doivent être et ils sont bien plus nombreux dans la vie des nations. Ce que nous avons rappelé de nos origines, les actes mêmes de la Pucelle témoignent manifestement que Dieu ne sera pas plus absent de nos annales contemporaines qu’il ne l’a été de notre histoire.

Quelle que soit la tribulation présente, au jour marqué par les décrets de sa sagesse, demain, peut-être, Dieu 114tirera de son carquois la flèche réservée et il renouvellera la face de la terre : posuit me sagittam electam, in pharetra sua abscondit me. Si la décision dernière de l’Église au sujet de la canonisation de Jeanne d’Arc est ce que la souhaite tout cœur français, il n’est pas téméraire de penser que ce sera pour la Lorraine57 et pour la France un des plus heureux événements du siècle.

Jeanne la sainte serait encore plus influente sur le cœur de Dieu et plus secourable à sa patrie que Jeanne la guerrière.

Le diadème attaché à son front par la main du vicaire de Jésus-Christ deviendrait un diadème attaché au front de la France très chrétienne. La vraie France, dit le P. Ayroles, apparaîtrait à tous les regards telle que Jésus-Christ veut la faire. Quoi de plus propre à nous inspirer la honte de nos laideurs présentes, à nous presser, par un sentiment aussi vif que délicat, de chercher dans la lumière du divin visage de Jésus un éclat perdu, et dans son Cœur sacré, le feu du dévouement qui s’éteint en nous !

La lumière du Christ, c’est le surnaturel chrétien. Or, le surnaturel est l’unique remède à nos maux ; nous ne guérirons, nous ne nous relèverons qu’en lui demandant, comme l’a fait Jeanne d’Arc, la solution de 115tous les problèmes de l’ordre moral, social et politique.

Dieu ne blesse que pour guérir, il ne renverse que pour relever, il ne tue que pour vivifier. À nous donc de tirer avantage de tant de malheurs. Ne nous exposons pas aux reproches que saint Augustin adressait aux citoyens de son temps :

Vous avez perdu le fruit de la calamité, vous êtes devenus très misérables et vous êtes restés très mauvais. (De Civitate Dei, liv. I, chap. XXXIII).

Proclamer que les coups qui nous atteignent partent de Dieu, c’est être replacé déjà sur le chemin de la victoire. La Pucelle l’avait fort bien compris, et voilà pourquoi elle avait pris soin de réformer les mœurs de l’armée et de faire remplir à ses soldats leurs devoirs de chrétiens. Le premier devoir de chacun de nous, c’est de revenir pour sa part à la pratique totale de sa foi religieuse. Nous le devons à Dieu que nous avons trop longtemps négligé et offensé. Nous le devons à notre âme qui sera jugée selon ses œuvres et qui deviendrait plus inexcusable si elle abusait des grâces attachées à l’adversité. Nous le devons à notre pays, car selon la pensée souvent exprimée par l’évêque d’Hippone, un citoyen est le commencement d’une cité ; et ce qu’un seul chrétien conséquent avec sa foi peut pour le bien de sa patrie est incalculable. À tous ceux qui l’approchaient, Pie IX ne cessait de répéter ces deux mots qui résument nos devoirs de l’heure présente : Pénitence ! Prière ! C’était le cri de la Sainte Vierge à La Salette, à Lourdes ; c’est le cri de Léon XIII et des âmes saintes qui vivent dans l’intimité de Dieu et semblent posséder les secrets de l’avenir. Pénitence ! L’innocence, a écrit le père Lacordaire, est une goutte 116d’eau dans le monde ; le repentir est l’océan qui l’enveloppe et qui le sauve. Ne soyons pas de ces âmes tièdes qui ne songent ni à elles-mêmes ni aux autres ! Ayons la passion du bien !

Tout en nous menaçant, Dieu nous ouvre ses bras et attend que nous passions le chemin qui conduit à son cœur. Mais se retournera-t-il vers nous si nous refusons de lui demander pardon de nos fautes, de lui rendre, par de volontaires souffrances et un sincère retour à la vie religieuse, la gloire que lui ont ravie nos blasphèmes, nos impiétés, nos trahisons ? La France a cherché partout des alliances et partout elle a dû subir la honte d’un refus ; eh bien ! cessons de faire le tour du monde et demandons par la prière une alliance qui ne nous sera pas refusée, la plus enviable et la plus salutaire de toutes, l’alliance du Ciel. Cette alliance a des précédents dans l’histoire. Gédéon, les Machabées, la Légion fulminante, Sobieski, les héros de Lépante et, chez nous, l’illustre Jeanne d’Arc en sont les immortels témoins.

Il n’est plus temps de s’aveugler sur l’instabilité de notre situation, plus temps de se confier dans les habiletés de la politique et dans ce qu’on appelle les forces vives du pays, plus temps de compter sur les efforts précaires d’un gouvernement sans lendemain, quelque honnête qu’il soit. Rentrons en nous-mêmes et prions ! Le 17 janvier 1871, quand Paris était assiégé, quand un tiers du territoire était occupé par l’étranger vainqueur, la Sainte Vierge apparut à de pauvres enfants de Pontmain au diocèse de Laval et leur dit : Mais priez, mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher.

Ô France, as-tu gravé sur ton cœur palpitant ces 117paroles de salut ? Aie foi dans la parole d’une mère. Marie veut te ramener à Jésus, le seul vrai médiateur entre Dieu et les hommes. Il n’y a de salut possible qu’en Lui et par Lui. À l’heure présente, tu cours aux abîmes parce que tu ne veux pas comprendre ce mystère. Loin d’appeler le Christ régénérateur, l’unique fondement des nations et du monde, tu le chasses ! Ô France, regarde donc l’étendard de Jeanne d’Arc sur lequel étaient écrits ces mots : Jesus ! Maria ! C’est en l’arborant fièrement qu’elle a remporté la victoire et fait sacrer à Reims le Dauphin Charles VII.

Cet étendard que la Pucelle aimait quarante fois mieux que son épée était le symbole du programme politique qu’elle apportait et qui n’était que le rajeunissement de la vieille constitution politique de la France : Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ! Qu’il protège l’armée ! Qu’il lui accorde les miracles qui attestent leur foi !

Aucun cri n’est national et français comme celui-là. Intimement unie à la religion et à la royauté, la Loi Salique promulguée par Clovis le Grand est le Code de la légitimité nationale58. Ses deux défenseurs auprès 118de Dieu sont, d’après les révélations de Jeanne, saint Louis et Charlemagne : le martyr pour le tombeau du Christ et le fondateur de la royauté pontificale. Elle a donné quatorze siècles de stabilité à la France et ce n’est qu’en revenant à l’antique tradition des ancêtres que notre patrie si humiliée, si vaincue recouvrera la sécurité du lendemain qu’elle n’a plus.

Des âmes timides murmurent en secret : C’est impossible ! Jeanne d’Arc répond :

— Quand j’eusse eu cent pères et cent mères, été fille de Roi, dû user mes pieds jusqu’aux genoux, je serais partiel

Dieu par l’intermédiaire de ses voix lui avait dit : Va, va faire couronner le Roi ! et quand elle voyait les interminables délibérations du conseil royal, elle ne cessait de répéter :

— Noble Dauphin, tenez, ne faites pas tant et de si longs conseils ; mais venez au plus tôt à Reims prendre votre digne couronne. Marchez sans 119inquiétude59, car si vous voulez agir en homme, vous reconquerrez votre royaume !

Quelle foi dans la légitimité nationale et royale ! Quel courage ! quelle honte pour nous, catholiques et Français, si nous abandonnions la bannière de Jeanne d’Arc, si nous laissions la France à la merci des révolutionnaires, insensés aujourd’hui, qui nous maudiraient demain d’avoir fait par notre lâcheté leur malheur et le nôtre. À l’exemple de Jeanne, prions pour que la force, qui s’appuie sur la vérité des principes et qui naît de la conviction religieuse, prenne la place de ces fictions et de ces habiletés dont l’insuccès n’est que trop démontré.

Chaque chose, — dit Bossuet, avec sa grave simplicité, — commence à goûter le repos quand elle est dans sa bonne et naturelle constitution.

Réserver l’action pour l’avenir serait une faute, — ajoute l’illustre Cardinal Pie, évêque de Poitiers.

Réserver 120la vérité en serait une plus grande encore. Car si l’on croit devoir surseoir aux principes, écarter les doctrines, les actes seront une fois de plus ce qu’ils ont été et ce que nous les avons vus depuis longtemps : de mauvais expédients du quart d’heure des évolutions dans la révolution, phases nouvelles du désordre religieux et moral que quelque courte durée d’ordre matériel fait envisager à leur commencement comme une ère de restauration sociale. Cela peut satisfaire les hommes qui ont encore devant eux quelques années d’existence, durant lesquelles ils veulent être ou redevenir quelque chose ; cela ne satisfait ni les droits de Dieu ni les intérêts des peuples.

Dans tous les cas, il n’y a rien à espérer de ces paroles vagues et creuses, de ces banalités sonores dont on a charmé et endormi dans leur berceau ou sur leur lit de mort tous les régimes disparus. Hélas ! même parmi les gens de bien, beaucoup de contemporains ont été touchés, sinon flétris par le vent mauvais de leur siècle ; esprits trop dépourvus de doctrine ou trop impatients du succès pour opposer une résistance soutenue aux opinions dominantes. Or, quiconque est atteint de cette faiblesse n’appartiendra jamais à la race des hommes par qui le salut peut être opéré en Israël60.

Qu’on ne se livre point à de futiles appréhensions, qu’on ne perde pas de temps en explications cent fois comprises et convenues d’avance. Qui dit monarchie chrétienne, dit pouvoir tempéré par la religion et par les lois, par les institutions et par les mœurs. Mais sous quelque forme que le pouvoir se relève, qu’il soit plus ou moins populaire ou monarchique, la condition à 121laquelle il sera permis à la France de retrouver son ascendant dans le monde n’est pas autre que celle qui fut intimée autrefois par Daniel et confirmée par la mission surnaturelle de Jeanne d’Arc : Ton règne te sera rendu après que tu auras reconnu que la puissance ne vient pas de l’homme, mais du ciel, et moyennant que tu saches que le Très-Haut domine par-dessus la royauté des hommes61.

Oui, le roi puissant et terrible que nous rencontrons devant nous et qui dispose des forces contre lesquelles il ne nous est point donné de lutter avec avantage, c’est le Roi même du Ciel, c’est Dieu dont nous avons méconnu les droits et les volontés, c’est son royal et divin Fils Jésus dont nous avons délaissé et trahi l’Épouse. Celui qui doit un jour juger le monde et dont le jugement commence maintenant, voilà le vainqueur contre lequel nous serons toujours impuissants.

Quand, au sacre de Reims, Jeanne d’Arc élevait son étendard au-dessus du victorieux Charles VII, si merveilleusement replacé sur le trône, ne voulait-elle pas exprimer aussi qu’il fallait voir Jésus-Christ investissant le vassal et le couvrant d’un rayon de sa majesté ? Telle était bien la signification du sacre, le grand épouvantail de la révolution, et dont la pensée fait rugir ou ricaner les mécréants.

Jésus-Christ, source du droit, souverain droiturier, la loi de Jésus-Christ vraie constitution de la France, c’est le programme de Jeanne d’Arc. La loi regardée comme l’expression de la volonté générale ; tous les citoyens ayant le droit de concourir par eux-mêmes ou leurs 122délégués à sa formation, en un mot l’État sans Dieu, voilà le programme de la Révolution.

Du côté de Jeanne d’Arc se trouve la sainte armée du sacrifice, du dévouement, de la charité, de la chasteté et de la foi chrétienne, des familles fécondes, du travail patient et résigné, du clergé catholique et des vierges sublimes consacrées à Dieu, des femmes fortes enfin, reines légitimes de foyers couronnés de vertus et d’honneur.

Du côté de la Révolution, on peut voir la vaste cohue des ambitieux, des jouisseurs et des courtisanes, des aventuriers, des exploiteurs, des cupides effrénés, des prodigues et des simples fainéants, sans oublier les égoïstes et les orgueilleux. S’il est vrai, comme l’a dit l’Évangile, qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits, il ne sera point difficile de deviner où est l’âme de la vraie France et qui en a la garde.

Ah ! s’écriait un jour M. de Belcastel avec son éloquence si communicative, l’âme française est avec le Christ. C’est le Christ qui la garde. Elle appartient au Christ ; elle a été baptisée dans le Christ, elle a vécu par le Christ et la Révolution ne lui arrachera jamais le signe de gloire et d’immortalité. Jamais ! jamais jamais !

Dans une des nombreuses batailles qui ensanglantèrent le sol de la Vendée, on raconte qu’un soldat de la Révolution, vainqueur d’une petite bande royaliste, vit à ses pieds un ennemi grièvement blessé :

— Rends-moi tes armes ! cria-t-il.

— Rends-moi mon Dieu ! répondit le Vendéen.

Cette sublime réponse lui coûta la vie ; mais, en dépit du triomphe éphémère des persécuteurs, la tourmente révolutionnaire passa, et Dieu fut rendu à la Vendée et à la France.

123Chaque soldat chrétien devrait répéter les mêmes paroles tant que durera la persécution. Les supplications des vaincus amènent les prompts relèvements, et les mains levées vers le Ciel sont le prélude des cantiques d’actions de grâces. Il faut bien que les révolutionnaires le sachent, l’âme d’un peuple n’est pas la proie des vainqueurs d’un jour ; à travers la tourmente elle demeure inviolable et libre, vivant toute entière dans les grands principes qui constituent son être durable et légitime, son honneur, sa puissance, sa moralité, son droit, son devoir, sa tradition séculaire et ses longs avenirs.

L’âme de la France a soif de Jésus-Christ plus qu’on ne le pense et plus qu’elle ne le croit elle-même. Le chef-d’œuvre de la Révolution, c’est de lui cacher ce vrai Roi, le seul qui l’aime, le seul qui soit digne d’elle et qui puisse encore la sauver.

Qui donc a le premier, dans le monde, pris la défense des pauvres et des petits ? Qui a plus fait pour guérir, au plus intime du cœur humain, l’amertume de la douleur ? Qui apaisa le mieux les passions humaines : convoitise, ambition, volupté, haine et envie ? Qui a déclaré tous les hommes véritablement frères si ce n’est celui qui a mis sur les livres de l’humanité la grande prière filiale : Notre Père qui êtes aux cieux ? Qui fait passer de siècle en siècle, dans chaque battement de cœur des peuples baptisés, une force vivifiante et unificatrice de prosélytisme et de progrès, ne s’arrêtant jamais et débordant à toute heure sur le monde entier, par l’apostolat de nos missionnaires et le dévouement sublime de nos sœurs de charité ?

Le Christ ! toujours le Christ dont le Roi de France, 124comme le proclamait Jeanne d’Arc, ne doit être que le lieutenant ici-bas.

Ah ! si la monarchie qui viendra relever les ruines amoncelées par la Révolution est vraiment chrétienne de nom, de cœur et d’action, elle aura, beaucoup mieux que toutes les phrases humanitaires et tous les budgets de la franc-maçonnerie, la force de régénérer par degrés non seulement une patrie, mais tous les peuples baptisés de l’Univers.

Assurément la royauté chrétienne qui a fait la France l’a couronnée d’un diadème immortel d’honneur et de génie.

Je la crois fermement pour ma part, — dit encore M. de Belcastel, — le meilleur gage de liberté, de progrès, de sécurité, de grandeur et de prospérité publique. Je la salue dans le passé comme la vie et la gloire nationale, dans l’avenir comme un magnifique instrument pour la liberté de l’Église et le règne de Dieu.

Mais la royauté n’est pas un dogme qui s’impose aux consciences. Elle ne réunit pas sous son drapeau tous les fidèles de la cause sacrée. Hors de son rayon il est des hommes qui croient en Dieu, qui défendent ses droits et auxquels le dévouement à la cause sacrée nous fait un devoir de nous unir. Pas plus que le peuple, un roi n’est infaillible et absolu dans son pouvoir. Fier aujourd’hui, il peut être demain l’esclave de la Révolution. Premier serviteur du peuple, premier soldat de Dieu, voilà son vrai titre de gloire. Le symbole de la régénération française n’est ni le drapeau populaire, ni le drapeau de la liberté, ni le drapeau de la conservation sociale, ni même le drapeau monarchique, c’est le drapeau de Dieu, celui que la voix de ses saintes conseillait à Jeanne d’Arc : 125Prends l’étendard de par le Roi du ciel et cela hardiment, Dieu t’aidera !

Mais outre cet étendard (drapeau étendu) sur lequel étaient brodés les mots Jesus, Maria, et qui servait à rallier l’armée dont la Pucelle avait pris le commandement en vertu de sa mission :

Je suis envoyée de par Dieu… Je suis chef de guerre !

Jeanne avait encore son pennon et sa bannière. Le pennon, de petite dimension, servait à réunir autour de l’héroïne les combattants choisis qui se tenaient près de sa personne. La bannière était un signe purement religieux autour duquel se réunissait la troupe pour les exercices du culte introduit dans l’armée. Sur le pennon était peinte une Annonciation et sur la bannière figuraient la Vierge et saint Jean à côté de Jésus expirant sur la croix.

Quand on voit, d’une part, la tendre dévotion de Jeanne pour le Christ souffrant et pour Marie sa mère, que, d’autre part, comme nous l’avons dit plus haut, le premier acte de Charles VII entrant à Paris fut de vénérer la Sainte-Lance qui avait transpercé le cœur du divin Rédempteur, on n’a plus lieu de s’étonner des succès nombreux et rapides remportés sur les ennemis de la France par la Pucelle et le Dauphin. Pourquoi Celui qui sanctifie les âmes par le signe sensible des sacrements n’attacherait-il pas le don de la victoire à ses images ? N’avait-il pas donné le Labarum à Constantin et ne lui avait-il pas promis qu’il vaincrait par ce signe ?

Or le bras du Seigneur ne s’est pas raccourci ; il est toujours le Dieu de la miséricorde. Il châtie souvent, il appelle toujours et ne maudit jamais.

Pour délivrer la France du joug de l’étranger, il 126avait dit à Jeanne d’Arc d’inscrire la Croix et le nom de son Fils sur son étendard ; pour l’arracher des mains de la Révolution, il révélera à la fille aînée de son Église les tendresses infinies de son Cœur en lui réclamant une amende honorable aussi retentissante que les blasphèmes, une adoration plus profonde à mesure que montent les outrages des insulteurs.

Il y a deux siècles, au fond d’un couvent de Bourgogne, le Christ apparaissait à une humble religieuse de la Visitation, la bienheureuse Marguerite-Marie. Il lui disait :

— Fais savoir au Fils aîné de mon sacré Cœur (c’était en ce temps-là le roi qui portait au front la majesté française) qu’il veut régner dans son palais, être peint dans ses étendards et gravé dans ses armes pour le rendre victorieux de tous ses ennemis et de tous ceux de la sainte Église.

Louis XIV a-t-il connu cette invitation divine ? Rien ne le prouve, rien n’autorise à le croire. Même instruit de ce qui s’était passé à Paray-le-Monial, le grand Roi aurait pu et peut-être aurait dû douter, quand les religieuses, la supérieure et les directeurs refusaient de croire. Il n’appartient pas à un prince de prévenir les décisions de l’Église, et quand le Pape Benoît XIV autorisa la dévotion au sacré Cœur de Jésus, Louis le Grand était mort depuis quarante-deux ans.

Quelques années après le décret de Benoît XIV, la reine de France, Marie Leczinska, effrayée de voir les hommes de son temps vivre dans un si profond oubli de l’amour de Dieu pour eux, crut qu’il fallait demander à cet amour même le remède à un si grand mal ; elle sollicita et obtint du pape Clément XIII la fête du Sacré-Cœur.

Vingt-sept ans après, le petit-fils de Marie Leczinska, 127Louis XVI, le roi martyr, à la veille de l’holocauste purificateur, reconnaissant qu’il ne pouvait plus rien attendre des hommes pour le salut de la Royauté et de la France opprimée avec elle, se tourna du côté du Ciel. Comme Louis XIII avait voué la France à Marie, son arrière-petit-fils voulut la vouer au Sacré-Cœur de Jésus ! Ce fut alors qu’il laissa tomber de ses lèvres l’émouvante consécration qu’on peut appeler la confession publique d’un roi et d’un saint, en même temps que la prière du père du peuple pour la nation menacée dans sa foi, dans ses mœurs, dans ses intérêts les plus chers.

La Révolution, qui avait bien pu arrêter l’accomplissement du vœu si chrétien du fils de saint Louis et empêcher sa voix d’arriver à son peuple, pour lequel il est mort, n’a pas pu s’interposer pour l’empêcher d’arriver à Dieu. Louis XVI a consacré la France au Sacré-Cœur. Et la France, comme si elle devinait ce vœu étouffé par l’anarchie et qu’elle n’a pas entendu, se lève à cette heure pour s’y associer. Quel cœur ne serait touché de cet accord à quatre-vingts ans de distance ? Quelle âme n’en concevrait l’espérance que le Sacré-Cœur de Jésus, invoqué en 1792 par le Roi contre la Révolution qui venait de jeter le masque et de se révéler dans toute son horreur, invoqué aujourd’hui par le peuple, va mettre fin à la révolution et sauver la France ?

Voilà pourquoi après les tremblements de terre politiques où tout ce qui vient de l’homme a sombré, et plus récemment encore, les sœurs de Marguerite-Marie envoyaient une bannière au régiment des héroïques zouaves du général de Charette.

Né, comme l’a si 128bien dit M. de Belcastel62, de l’inspiration d’une grande âme cachée63, ce drapeau portait sur un fond sans tache l’image du Cœur divin et n’y reçut d’autre empreinte que celle du sang versé pour la défendre. Fortune rare alors, il demeure aux mains françaises dans tout l’éclat de sa patriotique virginité. Le Christ a voulu sans doute qu’avant d’autres destinées il fût baptisé dans le sang et sacré par la gloire, afin que l’homme assez misérable pour ouvrir sa lèvre devant cette noble image, au rictus blasphémateur de Voltaire, se condamnât deux fois lui-même, non seulement comme un aveugle qui doute de la foi, mais comme un renégat du courage et un insulteur du patriotisme.

Honte à ces insulteurs ! Honte aux démolisseurs qui veulent arracher des entrailles de la patrie la basilique réparatrice élevée par l’âme de la France et la foi de ses représentants.

Ah ! si cette foi plus forte avait été jusqu’au bout de l’acte commencé, si l’Assemblée nationale avait été 129fidèle à ce beau nom du Sacré-Cœur de Jésus-Christ, qu’une défaillance fit rayer du projet de loi64, qui peut dire si la bénédiction promise au souverain inaugurateur de ce signe ne fût pas descendue sur les pages de son testament ? Qui sait si, en disparaissant, elle n’eût pas mieux légué à la France qu’un avenir fondé sur deux scandales : la vérité captive et la Révolution déchaînée65 ?

Puisse un jour et bientôt l’image du Sacré-Cœur resplendir sur le drapeau de la France convertie !

Sa seule apparition comme l’étendard de Jeanne d’Arc deviendrait le prélude de la victoire. Ce drapeau serait un nouveau baptême sur le front de la patrie régénérée, proclamerait la vérité sociale toute entière, sans mélange, sans ombre, et l’imprimerait au fond des âmes.

Il dirait aux conducteurs des nations que Dieu est 130le seul maître, que de lui viennent tous les pouvoirs, qu’ils ont droit, par ce titre, à l’obéissance, mais aussi qu’ils ont le devoir absolu de travailler uniquement au bien de la communauté.

Il dirait aux familles que Dieu est le fondateur des races fortes ; qu’il est le seul ciment de la discipline et de l’affection, leur joie intérieure, leur dignité devant les hommes et le gardien de la fécondité qui propage la vie.

Il dirait aux juges qu’ils ne rendent pas seulement la justice au nom d’un peuple ou d’un monarque, mais au nom de la vérité vivante qui les jugera eux-mêmes à leur tour.

Il dirait aux soldats que Dieu regarde et récompense le plus obscur dévouement. Ce regard de Dieu serait plus imposant que les quarante siècles de Bonaparte, assis au haut des Pyramides66.

Il dirait aux multitudes qu’elles peuvent obéir fièrement, parce que leurs supérieurs ne sont eux-mêmes que les vassaux d’une loi plus haute, les ministres de Dieu pour le bien. Il leur apprendrait que si la conscience est opprimée, elles doivent rester debout, et, comme le proclamait Jeanne d’Arc, qu’il vaut mieux mille fois mourir que de pécher contre la volonté de Dieu !

Il proclamerait enfin que l’Église, épouse du Christ, que la France, fille aînée de l’Église, sont souverainement libres puisque le Christ est roi.

Déjà des milliers de chrétiens ont voué leurs personnes et leurs familles au Sacré-Cœur de Jésus ; déjà les évêques français lui ont consacré leurs diocèses. 131Ce n’est point encore assez. Quand même tous les membres de la nation se consacreraient au Cœur de Jésus, la France, dans son unité, ne lui serait pas encore consacrée si la voix du Père de la Patrie, qui seul peut parler pour elle, n’inaugurait son avènement comme l’a fait Charles VII, du temps de Jeanne d’Arc, par la dévotion au Sacré-Cœur et par la consécration de la France.

Cet acte s’accomplira. Tout ce que nous voyons le prépare. Un courant électrique d’enthousiasme religieux traverse de part en part la France chrétienne. Les pèlerins débordent sur les routes avec des acclamations brûlantes, au nom de Dieu et de la patrie. L’atmosphère française est sillonnée en tous sens par le vent des cantiques :

Dieu de clémence,

Ô Dieu vainqueur,

Sauvez Rome et la France

Au nom du Sacré-Cœur.

Pitié, mon Dieu ! c’est pour notre patrie67 !

Que nous prions au pied de cet autel.

Les bras liés et la face meurtrie

Elle a porté ses regards vers le ciel.

Quand l’œuvre sera consommée, à tout ennemi qui osera menacer l’Église et la France, la mère et la fille, 132nous présenterons notre étendard, comme Jeanne le faisait hardiment aux Anglais, et nous jetterons le cri qui le fera reculer :

Arrête ! le cœur de Jésus est là !

Ô France ! ma France bien-aimée, je te prie avec larmes, comme autrefois les prophètes priaient l’infortunée Jérusalem : Reviens au Seigneur ton Dieu ! Il t’appelle, il veut te sauver. Prends l’étendard de par le roi du ciel et cela hardiment ! C’est lui qui te donnera le pouvoir fort, respecté, indiscutable, honnête, chrétien qui doit rassembler tes forces rompues et te remettre sur le chemin de l’honneur et de la gloire ; c’est lui qui ressuscitera dans ton cœur, comme l’a proclamé souvent le R. P. Monsabré, l’illustre conférencier de Notre-Dame, les mâles vertus de ta jeunesse ; c’est lui qui rendra à ta couronne les deux fleurons, l’Alsace et la Lorraine, que des envahisseurs cupides en ont détachés.

Dieu de nos pères, Dieu de la France, Dieu de sainte Clotilde, de saint Louis et de Jeanne d’Arc, souvenez-vous de vos antiques bontés ! Abaissez un regard sur cette noble France ; donnez-lui le courage chrétien du caractère, comme elle a le courage des champs de bataille !

Délivrez-la des sophistes qui ne sont pas nés de son sein et qui l’ont, pour un moment, éloignée de vous ! 133Mettez fin parmi nous, Seigneur, au XVIIIe siècle qui fut celui de Voltaire, l’insulteur de Jeanne d’Arc et qui voudrait revenir encore. Nous sommes las de blasphémer le Dieu qui nous sauve et d’outrager les saints qui meurent pour nous !

Donnez-nous, comme à Jeanne d’Arc68, la faim et la soif de la justice ! Apprenez-nous à la servir avec une foi simple, avec une infatigable espérance, un indomptable amour ; avec la conviction cent fois justifiée par notre histoire, que son triomphe n’est jamais si éloigné qu’on le pense, et qu’à l’heure même où tout est perdu pour elle du côté des hommes, rien n’est encore perdu du côté du Ciel.

Dieu protège la France !

Fin

Notes

  1. [1]

    Discours de Mgr l’Évêque de Montpellier aux membres du Cercle Montparnasse, à Paris, décembre 1885.

  2. [2]

    Pour éviter les annotations trop nombreuses, nous citons ici les principaux ouvrages consultés pour cette étude :

    • Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc et Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc, par J. Quicherat, professeur à l’école des Chartes.
    • Jeanne d’Arc, par H. Vallon, membre de l’Institut.
    • Jeanne d’Arc, par Marius Sepet.
    • Jeanne d’Arc à Domrémy, par Siméon Luce, membre de l’Institut.
    • Jeanne d’Arc et sa mission, par Gaston du Fresne de Beaucourt.
    • Jeanne d’Arc sur les autels, par le R. P. Ayroles, de la Compagnie de Jésus.
    • Panégyriques, discours, articles de revues ou de journaux divers.
  3. [3]

    Environ 61.125 fr. 69 centimes de notre monnaie ; car la valeur intrinsèque d’une livre tournois était de 6 fr. 11 à 12 centimes. La valeur relative à cette époque était beaucoup plus grande.

  4. [4]

    Voir : Jeanne d’Arc sur les autels, par le R. P. Ayroles. — Acta Concil., Hardouin, t. IX, 1156, et Histoire de l’Église gallicane (1438), déposition du Pape. — Histoire de l’Université, t. IV, p. 36 et suiv.

  5. [5]

    En accordant la sainte communion à Jeanne, les juges se reconnaissent eux-mêmes coupables d’injustice. Car si la victime était digne de recevoir le divin corps de Notre-Seigneur, ils n’avaient plus de raisons pour l’exclure de l’Église et la brûler comme hérétique.

  6. [6]

    Voir le Panégyrique de Jeanne d’Arc prononcé par Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, 1855.

  7. [7]

    Jeanne d’Arc, par H. Vallon.

  8. [8]

    Voir : Lettres d’un catholique à ses contemporains sur la Monarchie chrétienne, œuvre magistrale qu’on ne peut ouvrir, comme l’a dit Mgr l’évêque de Grenoble, sans qu’un parfum délicieux s’en exhale et où ou ne tarde pas à reconnaître la bonne odeur du Christ : Bonus odor Christi, dont parle l’apôtre saint Paul. Nous en dirons autant de son éloquent plaidoyer en faveur du Saint-Siège :

    Ce que garde le Vatican, — ainsi que de tous ses discours à la tribune ou dans les Congrès, — sur les prières publiques à l’occasion de la rentrée des Chambres, sur l’enseignement chrétien, sur le Sacré-Cœur,sur le règne du Christ, sur le Drapeau de Dieu, etc., etc.

    La plume étincelante du brillant écrivain a des reflets comme une lame de Tolède, et il n’est pas possible d’entendre les accents émus de l’orateur catholique, sans que le cœur batte plus vite et plus fort d’amour ardent pour l’Église et pour la France. S’il nous était permis d’exprimer un vœu à notre cher et affectueux compagnon de pèlerinage à Jérusalem, en 1882, ce serait de donner au public une édition complète de ses œuvres. Chacun serait heureux de les posséder, parce qu’elles résument avec force, largeur de vue et haute éloquence, cette parole de Notre-Seigneur qui s’applique aux sociétés comme aux individus :

    Sans moi, vous ne pouvez rien faire !

    Si l’auteur d’un récent livre à sensation : Le Réveil national, M. Léon Hugonnet, s’était mieux pénétré de cette pensée, il n’aurait pas écrit tant de phrases creuses ou erronées sur la politique à suivre en France, pour le relèvement de notre patrie.

  9. [9]

    Comme type du genre, je n’en connais guère de plus grotesque, en ces derniers temps, que celui du citoyen Goblet. Ce petit ministre rageur qui s’est fait coller, par l’affichage dans toutes les communes de France et qui s’est cru un grand homme parce qu’il a insulté les évêques et a voulu mettre les curés à genoux, ne s’est-il pas avisé naguère, dans la séance publique du 6 février 1886, au Sénat, de tourner en ridicule la dévotion des catholiques pour Notre-Dame de Lourdes et de la Salette ?

    Non, messieurs, — s’écriait-il en se débattant comme un diablotin, — non, je ne puis avoir le respect de ces choses-là ; et, quant aux personnes qui croient ou qui feignent d’y croire, je ne puis que les plaindre… Ce qui me fait préférer ma doctrine, qui est une doctrine de spiritualisme, c’est qu’elle demande aux lumières de la raison, à la conscience universelle et non à la révélation et au surnaturel, la notion de l’âme et de l’infini !

    Quoique très obscure, cette déclaration, bêtement impie, nous laisse assez entendre que l’insulteur estime plus doux d’être flambé au pétrole que décrassé d’eau bénite. J’aime mieux, pour nos petits enfants de l’école, l’exemple de Jeanne d’Arc, disant à ses juges :

    — Je suis bonne chrétienne. J’ai appris de ma mire mon Pater, mon Ave, mon Credo. Je reconnais l’Église et le Pape après Jésus. J’ai été baptisée et je veux mourir chrétiennement.

    M. Goblet ne vivra plus longtemps ; les hommes de notre génération ne peuvent compter sur beaucoup d’années. Quand l’heure suprême viendra pour lui, puisse-t-il obtenir, par l’intercession de la Sainte Vierge, la révélation de la vérité divine, l’illumination de l’éternelle lumière, le pardon du Rédempteur ! Quand on s’endort dans la prière, on se réveille dans le sourire. Comment se réveillera le malheureux qui, à la mort, s’est endormi dans le blasphème ?

  10. [10]

    Jeanne d’Arc sur les autels et La Régénération de la France, par le R. P. Ayroles, de la Compagnie de Jésus.

  11. [11]

    Il serait injuste pourtant, comme le dit M. Vallon, de ne pas tenir compte, à cet infortuné rimeur, de sa sincère admiration pour la Pucelle, de son effort pour suivre l’histoire dans la disposition de son poème, de beaucoup de nobles pensées et, si étrange que cela paraisse, de quelques traits qui vont jusqu’au sublime, malgré la platitude habituelle de ses énormités saugrenues. La prière de Charles VII, pour ne citer qu’un exemple, amène une peinture du ciel qui doit compter parmi les beaux morceaux de la langue française.

  12. [12]

    Après le démembrement de la Pologne, l’infâme vieillard écrivait à Frédéric II :

    Que je me sais bon gré d’avoir vécu pour voir tous ces grands événements, je ne sais pas quand vous vous arrêterez, mais je sais que l’aigle de Prusse va bien loin !

    Le misérable ! il ne se doutait guère qu’en 1871, pendant le siège de Paris, un boulet lancé par une batterie prussienne viendrait visiter sa statue de bronze et, cruelle ironie du sort, fortement endommager la partie postérieure de l’individu.

  13. [13]

    L’abbé Maynar : Voltaire, sa vie et ses œuvres, t. II.

  14. [14]

    Précurseurs sinistres des hordes allemandes, ces Prussiens de 1630 avaient renversé la chapelle de Sainte-Marie que le Comité des dames de France veut relever de ses ruines. C’est la, dans ce site, l’un des plus beaux des environs de Domrémy, que Jeanne, l’enfant bénie, aurait entrevu les premières lueurs de son étonnante mission.

  15. [15]

    Il arrive que les radicaux tombent dans les pièges qu’ils tendent à leurs adversaires. En 1884, la municipalité libre-penseuse de Saint-Omer, afin de faire la leçon aux aristocrates, eut l’idée d’élever une statue à Jacqueline Robins, femme du peuple, disait-on, qui avait sauvé la ville en 1710, en la ravitaillant au péril de sa vie. Le conseil municipal vota un crédit de 20.000 francs et obtint une subvention de l’État. Vers le milieu de juillet, M. Hérisson, alors ministre, fut en grande pompe inaugurer la statue. Mais voici que la Société des antiquaires de Saint-Omer vient d’établir par des preuves irréfutables que Jacqueline Robins n’était pas du tout de la lie du peuple, que c’était une grande, riche et noble dame, mariée au sieur de Boyaval, écuyer capitaine au service du roi, seigneur de Cambronne, etc., etc. De plus il est établi que Jacqueline Robins n’avait pu sauver Saint-Omer en 1710, par la bonne raison que cette place n’avait pas du tout été assiégée à cette date. On dit que, depuis cette découverte, les conseillers municipaux républicains n’osent plus traverser la place où s’élève le monument.

  16. [16]

    Jeanne d’Arc sur les autels, in-12, chez Gaume, à Paris.

  17. [17]

    Voir : Aperçus nouveaux, par Jules Quicherat, pages 95, 108, 149 et suivantes.

  18. [18]

    Jusqu’alors les radicaux n’avaient point osé définir franchement le caractère de la fête dite nationale du 14 juillet. Mais voici qu’un des leurs, le citoyen Basly, cabaretier des mines d’Anzin et député de Paris, vient de le dire brutalement, le 11 février 1886, à la tribune de l’assemblée :

    Le 14 juillet 1789, — s’est écrié l’orateur à propos de l’assassinat de l’ingénieur Watrin, — n’a-t-il pas été illustré par l’exécution des tyrans et des affameurs comme Flesselles, Foulon, Berthier et les boulangers accapareurs ? On a promené leurs têtes au bout d’une pique et cela n’a pas empêché la Chambre précédente d’ériger cette date révolutionnaire en fête nationale. — Où est la différence avec ce qui s’est passé à Decazeville ?

    Que peuvent répondre à cela les journaux républicains ? S’il se sont mis si fort en colère contre le langage compromettant de Basly, c’est parce qu’ils ont senti que leur collègue poussait jusqu’au bout de leurs conséquences logiques les doctrines révolutionnaires qu’ils ont soutenues et qui nous ont conduits là où nous sommes.

  19. [19]

    En persistant à donner le nom de libération de territoire au traité de Francfort, les républicains finissent par changer le sens des mots. N’ont-il pas appelé vassaux de l’invasion les Bourbons qui nous épargnèrent, en 1815, la honte du démembrement ? Que Thiers est petit cependant a côté du duc de Richelieu, ministre de la Restauration ! Richelieu sauva l’Alsace et la Lorraine ; Thiers ne les a pas sauvées. L’indemnité réglée par Richelieu fut de 700 millions, l’indemnité réglée par Thiers a été de 5 milliards plus les avantages douaniers réclamés par Bismarck pour l’exportation en France des produits manufacturés de l’Alsace. La Chambre vota 50.000 livres de rente, comme récompense nationale à Richelieu, qui était pauvre et qui en fit don aux hospices de Bordeaux. L’assemblée a voté 1.200.000 francs à l’archi-millionnaire Thiers, qui a placé la somme en lieu sûr et a fait rebâtir son hôtel, démoli par les communards, au moyen d’une autre combinaison. En résumé, Thiers n’a été chez nous qu’un auxiliaire de la République et de l’Allemagne puisque, pour satisfaire son ambition sénile, il a établi le gouvernement qui, selon les instructions de M. de Bismarck au comte d’Arnim, fait le mieux les affaires de la Prusse. (Voir : Étude sur M. Thiers, par Henri Arsac.)

  20. [20]

    Cette parole semble être devenue, paraît-il, la devise de ces gens-là ! Feu Gambetta travaillait sur les balcons ; Paul Bert, son disciple, travaille dans les salles d’attente. En quittant la France, (au prix de 300.000 francs d’appointements, faux frais en sus) pour aller civiliser le Tonkin, le vivisecteur ému s’est écrié : Il faut sourire au soleil levant ; ayons donc avant tout la belle humeur ! On voit que Paul Bert a emprunté la parole du maître : Soyons gais et de bonne composition ! Les cigares exquis suivront, n’en doutons pas ! En serrant la main du résident général, au nom de la ligue des patriotes, M. Déroulède avait dit : Que Dieu vous garde ! À ce souhait-là, Paul Bert le découpeur de chiens n’a rien répondu. Puisse-t-il n’avoir pas à s’en repentir !

  21. [21]

    Théroigne de Méricourt ou plutôt de Harcourt (Luxembourg), 1762-1817, fille d’un cultivateur, se fit remarquer par son exaltation révolutionnaire. Elle pérorait dans les clubs, aux Jacobins ou aux Cordeliers, sortait vêtue et armée comme une amazone. Elle se déclara pour les Girondins, voulut défendre Brissot dans les Tuileries et fut publiquement fouettée par les femmes ; sa raison en resta dès lors égarée. Elle vécut presque toujours renfermée a la Salpêtrière et ne devint plus calme qu’en 1810. — On voit qu’elle a servi de type a Louise Michel, cette folle de la troisième République dont tout le monde connaît les ridicules exploits.

  22. [22]

    Faisons hardiment quelques déchirures au ballon de popularité qui porta si haut, pour notre malheur, le grand organisateur de la Défense (on dirait mieux Dépense ou Démence) nationale. Deux faits incontestables nous serviront à prouver que ce que les naïfs ont, dès l’abord, pris pour du patriotisme, n’était chez Gambetta que criminelle ambition.

    Le cabinet de Vienne, étonné de la résistance inattendue de Paris, pensa que le moment d’une médiation armée était venu. Il proposa donc à M. Gambetta de fournir des renforts à la France à charge par celle-ci de payer : un million de francs par mille hommes mis en campagne. Toutefois l’Autriche, qui n’avait guère confiance dans le semblant de gouvernement qui existait a Tours, déclara qu’elle n’entendait traiter qu’avec une Assemblée ayant qualité pour représenter le pays, lors même que les membres de cette réunion compétente ne seraient pris que dans le sein des conseils généraux et désignés par ceux-ci. Mais Gambetta repoussa d’une façon absolue toute pensée d’appel aux électeurs. Ce qui avait arrêté cet homme de malheur dans les négociations qui pouvaient nous sauver fut uniquement l’ambition de présider, en dehors de la France, à ses destinées !

    Ce n’est pas tout. En quittant Paris pour organiser la défense en province, M. Gambetta avait emporté un plan de campagne discuté en conseil de guerre et d’après lequel l’armée de Paris devait opérer sa jonction par la basse Seine avec les nouveaux corps en formation. Pendant plus de deux mois, sans que personne le sût, tous les efforts de la défense de Paris avaient tourné autour de cette combinaison militaire si pratique et si hardie du général Ducrot. Que fit Gambetta ? Il ne tint aucun compte de ce plan d’opération et s’improvisa stratégiste. Malgré les observations du général d’Aurelle, Gambetta persista à marcher directement sur Paris par l’Orléanais et le plateau de la Beauce. Il était évident que le projet était d’avance frappé d’impuissance. Car les victoires remportées, si brillantes qu’elles fussent, amenaient sur un seul point la réunion compacte de toutes les forces allemandes au lieu de les diviser.

    Au lieu d’aller donner la main à l’armée du Nord, de concentrer près de 200.000 hommes aux alentours de Rouen pour descendre ensuite sur Paris ou se jeter, par Laon et Reims, sur les lignes d’opération et de ravitaillement de l’armée prussienne, Gambetta, dans sa folle présomption, persiste à se porter, par des pays ouverts, dans la direction de Fontainebleau. Mais il y trouva les masses considérables du prince Frédéric-Charles qui l’écrasèrent, et Paris, qu’on aurait pu délivrer, d’après le plan de sortie, par la basse Seine, fut contraint de capituler.

    Quand on songe que c’était un avocat, aidé d’un ingénieur, M. de Freycinet, aussi profondément ignorants l’un que l’autre des éléments les plus simples de l’art de la guerre qui jugeaient de la valeur des plans de nos généraux et y substituaient leurs combinaisons personnelles, on ne peut se défendre d’un sentiment de douleur et d’indignation ! Comment, livrée aux mains de pareils sauveurs notre pauvre patrie n’eût-elle pas achevé de succomber ? Je ne veux point citer les apostrophes véhémentes que Gambetta lançait, dans ses proclamations, contre le maréchal Bazaine dont il flétrissait, à juste titre, la coupable attitude. Mais ne pourrait-on pas les appliquer à l’ambitieux dictateur de Tours dont l’entêtement obstiné fut si fatal à la France ? Ne serait-ce pas la frayeur de passer devant un conseil d’enquête à la suite des hostilités, qui aurait poussé le proconsul vaincu, à se donner de l’air, au delà de la frontière, sous les orangers de Saint-Sébastien ? Mystère !

  23. [23]

    Dans le discours-programme de Gambetta à Romans, Gambetta ne s’est-il pas écrié : Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! Ç’a été le point de départ de la guerre qui se poursuit encore avec acharnement contre l’Église.

    Un autre personnage fameux par son fanatisme antireligieux, Madier de Montjau, disait, à Bourg-en-Bresse, dans un discours publie : L’ennemi, c’est à tort qu’on l’appelle cléricalisme, son vrai nom est catholicisme !

    Un autre député, que l’opinion désigne comme un des hommes de l’avenir, a formulé ainsi les projets : Voici notre plan politique : Détruire le cléricalisme. Vaincre le catholicisme. (Discours [de M. Clemenceau] aux étudiants du quartier latin, [voir le Temps, 15 février]1881).

    Enfin, un autre député, l’illustre vice-roi du Tonkin, Paul Bert, poussait naguère ce cri d’énergumène, du haut de la tribune française : Il faut que le catholicisme tombe !

    Cependant, nous pouvons le demander aux ennemis de notre foi, qui a fait autant que Jésus-Christ et son Église pour ceux qui passent leur vie dans le travail, la souffrance et les larmes ?…

  24. [24]

    Qu’on veuille bien ne point nous accuser de haine, de parti pris contre la République. En soi, la République est, comme l’a dit le Saint-Siège, comme les catholiques l’ont répété cent fois, un gouvernement que l’Église ne condamne pas. Mais la République des francs-maçons qui, à la suite des articles 7, impose des articles 12 pour l’enseignement obligatoire, mérite l’exécration de tous les honnêtes gens ; et tous les honnêtes gens, s’ils veulent réellement sauver la France, doivent s’unir tous pour l’écraser. S’ils ne le font pas, avant vingt ans, ce qui restera de catholiques en France subira le sort de l’Irlande, sous l’impure et sanguinaire Élisabeth. Lorsque Jeanne conduisait ses chevaliers au combat, elle leur disait : En mon Dieu, n’ayez doute, et bientôt les Anglais n’auront plus force sur vous ! À l’exemple de la Pucelle, levons-nous et marchons ! comme le disait avec tant d’éloquence Mme la duchesse de Chevreuse, nous ne sommes pas seuls ; nous avons pour appui Celui qui est le maître du monde. Le flambeau de la foi, servons-nous-en pour aller partout répandre le règne du Christ et humilier ses ennemis. En avant donc et sus à l’ennemi ! Les radicaux sont encore pires que les Anglais.

  25. [25]

    M. Gambetta avait promis que la République serait le régime de la liberté dans toute son étendue, dans sa plus large acception. Voici comment il formulait ce mensonge :

    La liberté, messieurs, que de partis l’ont promise, qui aussitôt arrivés aux affaires l’ont ravie !

    Pour ma part, je ne connais qu’un parti qui ait demandé la liberté pour tous, la liberté complète, intégrale, sans restriction, c’est le parti républicain.

    M. Gambetta prononçait ces paroles au temps où il essayait de faire oublier sa dictature criminelle et incapable, et où il briguait le pouvoir. En dirait-il autant aujourd’hui s’il vivait encore ?

  26. [26]

    Voir le Gaulois, 16 juillet 1884.

  27. [27]

    Voir un article du général Ambert dans l’Univers, 28 juillet 1879.

  28. [28]

    Ce beau trait valut à Gérardin, avec sa nomination de garde forestier, une médaille d’or décernée par la ville d’Orléans, puis une royale décoration par le roi de France Louis XVIII.

  29. [29]

    Le 6 mars 1429, vers midi, l’humble paysanne de Domrémy fit son entrée dans la ville de Chinon. Jeanne était habillée en homme ; elle avait les cheveux coupés court, un gippon ou pourpoint qui se liait avec ses chausses au moyen d’aiguillettes, une huque ou robe courte. Elle était chaussée de houseaux, sorte de souliers à guêtres, armée de longs éperons, coiffée d’un chapeau de laine découpée. Un haubert ou plastron protégeait sa poitrine. Une lance, une épée, une dague étaient ses armes offensives. Elle montait un cheval que son oncle lui avait acheté, avant que le jeune duc d’Alençon ne lui fit cadeau d’un plus élégant. L’œuvre d’art de M. Frémiet, érigée sur la place des Pyramides, à Paris, reproduit exactement le costume que portait la jeune héroïne. La statue est en bronze, de grandeur naturelle, sur un piédestal en granit rouge. Toutefois, si l’on est d’accord sur la belle allure du cheval, je n’aime guère la pose de la guerrière, ni surtout son visage, dont les traits s’écartent complètement du type saintement inspiré, devenu légendaire en France.

  30. [30]

    Ce bois, qui rappelle tant de souvenirs, est a 1.600 mètres du village, au-dessus de la fontaine de la Pucelle et non loin du lieu qu’occupait le célèbre arbre des Fées qui tomba, au XVIIe siècle, sous la hache des envahisseurs suédois. C’est un des points de vue les plus beaux des environs de Domrémy. La vaste et riante prairie arrosée par la Meuse, les travailleurs qui s’y agitent, les troupeaux qui paissent, les coteaux qui eu sont les bords évasés, les sommets de Brixey, de Beauregard, de Julian, de Bourlémont et de Dermont qui la dominent, les locomotives qui y courent panachées de fumée, la vallée du Vair qui s’ouvre en face pour montrer, dans le lointain brumeux, l’imposante tour de Saint-Élophe, l’essaim des villages posés sur tous les sentiers fleuris : tel est le spectacle qui s’offre à l’admiration du visiteur dans ce lieu, deux fois consacré par en sanctuaire et par les révélations de la Pucelle. (Guide du Pèlerin à Domrémy.)

  31. [31]

    Dans le second volume de son Histoire de Charles VII, M G. du Fresne de Beaucourt consacre tout un chapitre au reproche que l’on fait généralement à ce prince d’avoir abandonné sa libératrice et d’avoir payé son intervention par la plus noire des ingratitudes. L’historien répond en établissant, par des preuves convaincantes et des affirmations péremptoires, que c’est, au contraire, au roi de France en personne qu’est dû le commencement de la réhabilitation de l’héroïne.

  32. [32]

    Dans une lettre à Mgr Coullié, au sujet de la mort et des funérailles de Mgr Dupanloup, Sa Sainteté le pape Léon XIII regrette vivement la perte de ce très illustre évêque, qui a livré tant de vaillants combats pour la défense des droits de l’Église.

  33. [33]

    Voir la brochure anonyme : La parole est à Jeanne d’Arc.

  34. [34]

    L’histoire nous apprend que Jeanne, qui aimait tant les benoîts saints et saintes du Paradis, comme elle les appelait, intéressa, par la prière, à son héroïque entreprise, les saints et saintes honorés dans le pays. Ce n’est donc pas une vaine conjecture de penser que l’innocente victime des Anglais alla vénérer les tombeaux des nobles martyrs de Julien l’Apostat à Grand et à Saint-Élophe. Grand, à la splendide mosaïque, au vaste amphithéâtre, dont un portique est resté debout, et la courbe elliptique très apparente sous des monceaux de décombres, est, avec Domrémy, la localité de cette région la plus riche en souvenirs. Par leurs vierges martyres, sainte Libaire et Jeanne d’Arc, plus encore que par leur proximité, l’antique cité romaine et le modeste hameau lorrain se donnent la main devant Dieu et devant l’histoire. (Voir le Guide du Pèlerin à Domrémy, par M. l’abbé Bourgaut).

  35. [35]

    Procès, tome II, page 7.

  36. [36]

    Aujourd’hui, les visiteurs peuvent inscrire leurs noms sur un registre et, s’ils le désirent, quelques lignes à la louange de la Pucelle. Tous ne laissent pas, il s’en faut, ce témoignage authentique de leur passage. Les noms relevés sur les registres, de 1868 à 1877, ne s’élèvent qu’au chiffre de 15.554. Du 8 mai 1854 au 8 mai 1855, on avait compté jusqu’à 3.200 personnes.

  37. [37]

    Ce nom, qui signifie la Vierge, est un nom saint dans l’histoire ; il est patriotique et chrétien de le conserver dans sa naïve majesté. (Laurentie, Histoire de France, 3e vol., p. 252.)

  38. [38]

    Il leur faut un culte à ces libres-penseurs ; il leur faut des prières et des rites ! La religion, c’est la patrie, et la patrie, c’est eux. Ils ne savent que déraisonner et contrefaire. L’autre jour (séance du 2 mars), au Sénat, n’avons-nous pas vu bondir à la tribune le citoyen Goblet, ministre des cultes, qui, s’efforçant de grossir sa voix de fausset, a pris les mânes révolutionnaires à témoin de sa fermeté ? Oui, la Marseillaise, toujours la Marseillaise, partout, à l’école, à la maison, sur les places publiques. La Marseillaise chantée autour des échafauds où tombaient, par milliers, les têtes des enfants du peuple, l’hymne des ruisseaux, le signal des troubles et du pillage, la versification inepte et la musique plagiée, c’est la prière de la Révolution ! M. Goblet se réserve, lui, d’instituer, par une circulaire, la Marseillaise obligatoire. En voyant le petit avocat, furieux et solennel, menacer du poing les rois de l’Europe,

    Qui viennent jusque dans nos bras

    Égorger nos fils, nos compagnes,

    et demander que les bambins des écoles chantent cela nu-tête et debout, on ne pouvait s’empêcher de rire. Ou eût dit, selon la pittoresque expression de M. Paul de Cassagnac, on eût dit une vieille perruche édentée, achevant de briser son bec fêlé sur une noisette trop dure et avec des battements d’aile désespérés ! Quelle prétention ! quel vide ! Pourquoi donc, a demandé en riant M. Paris, ne décrète-t-on pas que la Marseillaise sera chantée à l’ouverture des séances ? Quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre !

  39. [39]

    C’est encore au P. Ayroles que j’emprunte ces conseils pratiques ; paroles précieuses, respectueusement tirées de son riche écrin : Jeanne d’Arc sur les autels, p. 450 et suiv.

  40. [40]

    On ne demande pas à toutes les Françaises d’être Jeanne d’Arc, mais on pourrait leur demander d’être femmes, d’apporter dans les modestes devoirs de leur vie les instincts élevés et délicats qu’elles ont reçus de la nature. Ces instincts-là, les nouvelles méthodes d’éducation devraient les développer, et, loin de créer des petits hommes manqués, on ferait des épouses adorables, des mères dignes du plus extrême respect.

    La femme, il faut s’en souvenir, a de l’or dans le cœur et des ailes dans la tête. La science ne lui ajoutera rien et ne corrigera rien. Il lui faut plus que des qualités, il lui faut des vertus. Tout ce qui est un don parait délicieux chez les femmes. Filleules des fées, on les trouvera incomparables ; disciples de vieux docteurs de la Sorbonne, elles perdront quelque chose de leur grâce, comme le papillon dont les ailes ont perdu leur éblouissante poussière.

    La religion avait trouvé la nourriture céleste de cet être fragile. Elle la résumait en ces trois mots : Foi, espérance, charité. Qu’on les leur laisse.

    Ce qu’il faut surtout à une femme, c’est la science du cœur, et je doute que ce soit la science des écoles qui la donne.

    Jadis, on apprenait aux jeunes filles la grammaire, l’orthographe, les quatre règles, un peu d’histoire et de géographie avec beaucoup de catéchisme ; mais elles savaient élever leurs enfants ; elles étaient mères, c’est-à-dire la bonté, la douceur, celle qu’on ne craint jamais et qu’on aime toujours ; elles savaient commander un dîner, repriser le linge et faire des confitures à leurs maris. Aujourd’hui, elles ne savent même plus broder, si ce n’est des mensonges. Elles n’ont pas même seize ans, et elles savent tout ; elles parlent de tout, envient tout et n’ignorent plus le mal. Quand leur fiancé les conduit à l’autel, c’est l’homme qui tremble, et il a raison.

  41. [41]

    Nous sommes heureux de pouvoir reproduire une partie de l’adresse au Souverain Pontife proposée aux membres du Congrès des catholiques de Normandie par le R. P. Delaporte, et qui a été votée par acclamation, au mois de décembre 1885 :

    Vos illustres prédécesseurs, très Saint-Père, immortels défenseurs de la justice, avaient sans retardement vengé la mémoire de la Pucelle ; Votre Sainteté déclare à tout l’univers et à tous les siècles qu’à l’héroïsme du courage guerrier, que nul ne lui refusa jamais, elle joignit l’héroïsme, plus digne encore de vénération, de toutes les vertus chrétiennes. Les papes du XVe siècle avaient accompli l’œuvre de la réhabilitation ; celle de la glorification sera la vôtre et unira pour toujours le nom de Léon XIII à celui de la vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc, ambassadrice du roi Jésus près des Francs qu’il aime.

    Daigne le cœur adorable de ce Maître si bon, ajouter à tant d’autres gloires de votre pontificat celle d’achever, au gré de nos cœurs, ce procès de béatification qui commence, et permettre à la France catholique de redire, après le Vicaire de Jésus-Christ, dans un élan unanime d’allégresse, de soumission pour l’Église et d’espoir pour la patrie : Bienheureuse Jeanne, priez pour nous.

  42. [42]

    Pour Jeanne, le nom de Jésus-Christ n’est pas seulement en tête des plis de son étendard et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt, il est surtout au plus profond de son cœur. C’est au nom du Seigneur qu’elle se produit :

    — Sur quoi fondiez-vous votre espérance de la victoire, lui demandèrent un jour ses juges, sur vous ou sur l’étendard ?

    — Mon espérance était fondée en notre Seigneur.

    — Qui aidait le plus à la victoire, vous ou l’étendard ?

    — La victoire de l’étendard ou de moi, c’était tout à notre Seigneur.

    (Voir Procès, t. I, p. 182.)

  43. [43]

    Félix Gabriel, La France et Marie.

  44. [44]

    On se rappelle que, peu de temps avant sa mort, l’amiral Courbet avait adressé une généreuse offrande à l’œuvre du Vœu national, au grand mécontentement du citoyen Ferry et des radicaux. Quel contraste entre Ferry et l’amiral Courbet ! Tous deux personnifiaient les deux écoles entre lesquelles la France doit choisir. Ferry est le principal auteur de cette intolérance religieuse qui ajoute à nos malheurs de déplorables divisions. Affamé du pouvoir, n’ayant jamais en vue que son intérêt personnel ou celui de sa famille, il laisse le pays appauvri, menacé, justement inquiet, mécontent autant qu’humilié d’avoir subi trop longtemps les conseils d’un homme qui n’avait pas craint de faire du mensonge quotidien un système de gouvernement et qui, par une permission de la Providence, est tombé du pouvoir à la suite d’une fausse nouvelle, après avoir été le fléau du pays.

    Courbet a fait revivre à nos yeux les grandes figures de notre histoire ; chrétien convaincu, soldat discipliné, chef héroïque, étonnant mélange de prudence et d’audace, réparant sans cesse les fautes qu’il avait d’avance signalées, redonnant à nos armes des succès qu’elles ne connaissaient plus, stupéfiant les marins des deux mondes par les plus héroïques exploits, il était, comme Bayard, le soldat sans peur et sans reproche. Son nom suffit pour rappeler à quiconque voudrait l’oublier quelles sont les croyances qui font les héros et nous permettent d’affirmer, aujourd’hui comme autrefois, que ce sont encore les meilleurs chrétiens qui font les meilleurs Français.

  45. [45]

    Lettre pastorale de 1886 pour la publication du Jubilé universel accordé par Sa Sainteté le Pape Léon XIII.

  46. [46]

    L’interrogatoire du procès de Rouen nous a révélé un fait que l’histoire n’a pas mentionné et qui prouve combien était grand le zèle de Jeanne pour le salut des âmes, combien était efficace le secours de sa prière. Quand elle arriva à Lagny, on lui apprit que toutes les jeunes filles étaient en prière devant l’autel de la Sainte Vierge pour un enfant mort sans baptême :

    — On me pria, dit naïvement Jeanne à ses juges, d’aller aussi prier devant Notre-Dame pour que Dieu donnât vie à l’enfant. J’y allai. Depuis trois jours que l’enfant était mort, il était noir comme ma cotte ; mais quand il eut ouvert les yeux et bâillé, la couleur lui revint peu à peu, il fût baptisé et mis en terre sainte.

    Combien de fois la Pucelle ne descendit-elle pas de cheval pour aider même les soldats anglais à bien mourir ; combien de fois n’a-t-elle pas versé des larmes à la pensée que les âmes coupables paraissent devant Dieu qui doit les juger ?

    Hélas ! aujourd’hui la République ne veut plus d’aumôniers dans l’armée !

  47. [47]

    Discours prononcé par M. le comte Albert de Mun au banquet de l’Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, le 21 février 1886.

  48. [48]

    Programme du nouveau journal l’Autorité, n° du 25 février 1886.

  49. [49]

    Jules Simon, Dieu, Patrie, Liberté.

  50. [50]

    N’est-ce pas le cas de reproduire ici la vigoureuse et fière apostrophe de M. Lucien Brun aux francs-maçons, à la fin de son discours sur l’enseignement chrétien ?

    Vous êtes les maîtres, vous êtes la majorité ; vous usez et abusez d’un pouvoir dont j’espère voir la fin avant de mourir. Vous irez jusqu’au bout, je le sais, si Dieu vous en donne le temps ; vous ferez l’œuvre pour laquelle vous êtes là où vous êtes ! Oui, vous la ferez. Mais au moins, mettez votre langage d’accord avec vos actes. Et puisque vous avez le mandat et la volonté de rétablir la servitude du monopole, n’ajoutez pas à la douleur que vous nous causez ce supplément de supplice véritablement intolérable et, pardonnez-moi ce mot, énervant, de vous entendre encore parler de liberté ! (Séance du Sénat, 23 février 1886.)

  51. [51]

    Ce qui se passe à Decazeville et, en général, dans toutes les grèves, nous rappelle la situation de la France avant l’arrivée de Jeanne d’Arc, alors que les paysans et les serfs se mettaient en insurrection contre les seigneurs. À force de dire aux ouvriers que le capital est leur ennemi, que la bourgeoisie n’est composée que d’exploiteurs, que le sol n’appartient qu’à ceux qui travaillent ; à force d’exciter ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent ; à force de leur répéter que la magistrature, l’armée, l’administration, le clergé, eu un mot tous les représentants des forces sociales sont les adversaires de leur bien-être, dont il faut se débarrasser par tous les moyens possibles, on arrive à créer dans les esprits une confusion d’idées monstrueuses et entre toutes les classes un antagonisme redoutable. Cet antagonisme, du temps des Spartacus, s’appelait la guerre sociale ; au moyen âge, il prenait le nom de Jacquerie.

  52. [52]

    Il importe de ne pas confondre la souveraineté nationale avec la volonté du peuple, ni le mariage avec le divorce. La souveraineté nationale, c’est la nation, le droit, le roi, marchant avec une confiance et une fidélité réciproque sous l’œil de Dieu et sous la main du Christ. C’est le mariage politique qui fonde et conserve la famille nationale dans le pacte fondamental et perpétuel de la loi salique.

    Au contraire, la souveraineté du peuple est une sinistre plaisanterie. C’est la volonté actuelle, mais capricieuse, de la moitié des électeurs plus un. Le peuple n’est pas souverain, c’est la majorité. La minorité, qui se compose aussi de citoyens, se trouve asservie. Mais demain, quelques voix déplacées changeront tout, gouvernement, administration, diplomatie.

    C’est la politique livrée au plus entreprenant, c’est le provisoire en permanence, c’est le divorce politique érigé en principe, c’est le suicide de la famille nationale, c’est la mort de la France. Le salut de l’État et la politique nationale sont basés sur la morale et non sur l’arithmétique. La majorité qui triomphe dans l’injustice tombe de droit en minorité.

  53. [53]

    Il y a douze ans surtout, la France attendait l’entrée triomphale du roi. Des motifs, des inspirations dont l’histoire éclaircira tout le noble mystère, firent continuer au comte de Chambord son patriotique exil. Il avait dit : La parole est à la France et l’heure est à Dieu ! La France n’a point parlé assez haut, Dieu n’a pas indiqué l’heure, le roi n’est pas monté à cheval : il est mort sans reprendre la couronne et, néanmoins, il a régné. Il a régné par la grandeur de son caractère, par la noblesse de sa vertu et par la nécessité de son droit. M. le comte de Chambord a été et restera un grand exemple dans l’histoire. Devant la tombe qui s’est ouverte, ce n’est pas toutefois un passé glorieux qui s’est évanoui. C’est un héritage de douze siècles qui se déclare, c’est un droit national qui se transmet. Ce n’est point là une fin, c’est une suite qui recommence. Il n’y a plus à hésiter désormais devant le Roi nouveau en qui se confondent étroitement le droit séculaire et national, la consécration de l’histoire, les libertés publiques, les larges aspirations de l’avenir. Le chef actuel de la maison de France se trouve, par rapport à l’auteur commun, c’est-à-dire le roi Louis XIII, au même degré que M. le comte de Chambord. Par sa naissance, M. le comte de Paris, et s’il eu était besoin, par la désignation d’Henri V, est le souverain légitime. Les embrassements de Frohsdorf ont été un sacre comme la mort de M. le comte de Chambord a été l’investiture salique. Les fautes des cadets de la race ont été effacées aux jours de la fusion des deux familles. Comme une branche fraîchement née sur un arbre antique, M. le comte de Paris a la sève jeune et vive. Comme les racines par lesquelles il plonge aux origines de la France, il a maintenant la force des siècles.

  54. [54]

    Le lecteur nous permettra de citer un passage de Guillaume de Nangis, qui n’a pas la prétention d’être une prophétie, mais qui en est une par le fait et qui mérite d’être rapportée. Guillaume de Nangis écrivait au XIVe siècle, et sa chronique est rédigée on latin. Nous traduisons exactement le passage en question, dont on peut lire le texte dans l’édition donnée par la Société d’Histoire de France, t. I, p. 182.

    Les rois de France ont coutume de porter peint sur leurs armes et sur leurs étendards un lys à trois feuilles, comme pour dire à tout le monde : La foi, la sagesse et l’honneur militaire, par la providence de Dieu, existent plus abondamment dans notre royaume que dans les autres. En effet, deux feuilles égales signifient la sagesse et l’honneur, lesquelles gardent une troisième feuille placée plus haut dans le milieu d’elles et représentant la foi, car la foi est réglée par la sagesse et l’honneur. Aussi longtemps que ces trois choses susdites seront dans le royaume de France, pacifiquement, fortement et régulièrement, par leur union le royaume restera debout ; mais si elles étaient séparées ou arrachées, tout le royaume divisé en lui-même serait désolé et tomberait.

  55. [55]

    La parole est à Jeanne d’Arc (brochure in-8°, librairie Fénelon, Paris).

  56. [56]

    R. P. Monsabré, station du carême à Metz, 1871.

  57. [57]

    La cause du B. Pierre Fourrier, le grand patriote lorrain, le modèle et le patron des curés, qui intéresse également notre province, est en bonne voie près de la Cour de Rome. D’autre part, le procès informatif de la cause de la mère Alix Le Clerc, la vénérable coopératrice du bienheureux curé de Mattaincourt, pour l’institution de la Congrégation de Notre-Dame, se poursuit devant le tribunal de l’Ordinaire, constitué à Saint-Dié. Quelle joie pour le cœur de notre pieux prélat, Mgr Albert de Briey, quelle source de bénédictions pour le diocèse qu’il dirige, si Rome inscrivait au rang des saints : Jeanne d’Arc, Pierre Fourrier et Alix Le Clerc ! ! !

  58. [58]

    Cette glorification du parti légitime est un enseignement trop méconnu. Trop de catholiques retranchent la politique active de la liste de leurs devoirs. Ils ont grand tort. Tout catholique est citoyen. Il doit remplir les devoirs politiques imposés par les exigences morales de sa patrie respective. Qu’un pays soit d’essence monarchique ou d’essence républicaine, il y existe toujours une légitimité, résultat naturel de son histoire, de sa constitution. Trop souvent cette légitimité, soit monarchique, soit républicaine, est attaquée par des ambitions criminelles. Au catholique d’étudier parfaitement l’histoire de sa patrie, selon le conseil de Pie IX. Une fois la lumière faite, le catholique digne de ce nom est obligé, en conscience, comme Jeanne d’Arc, de consacrer ses forces, sa vie, au triomphe de cette légitimité politique, expression patriotique et temporelle de la volonté divine. Il n’est permis à personne de déserter ses devoirs de citoyens. Le catholique réclame ses droits, il doit pratiquer ses devoirs. Aucune aumône, aucune pratique de piété ne peut bien remplacer les devoirs politiques. C’est la morale de Jeanne d’Arc et de Pie IX, de saint Paul et du Christ.

    En Amérique, en Suisse, le catholique est légitimiste républicain, parce que la République est historiquement légitime dans ces pays. En France, le catholique est légitimiste royaliste du droit salique, comme Jeanne d’Arc, parce que l’histoire de France est la Royauté en action dans le cadre de cette loi.

    Du temps de Charles VII, il fallait de grands coups d’épée et nous n’avions pas de soldats. Maintenant il suffit de victoires électorales. On disait à Jeanne d’Arc : Dieu peut nous sauver sans vous ! Elle répondait : Dieu veut que nous combattions, il nous donnera la victoire ! Debout, électeurs de France !

    Suivons la Pucelle d’Orléans sur le chemin de l’honneur, et bientôt sonnera l’heure de la rédemption nationale.

  59. [59]

    Aux journaux républicains qui prétendent que ce sont les monarques régnants qui ont le privilège des assassinats, provoqués par leur tyrannie, il est bon de rappeler les faits suivants :

    • 14 avril 1865 : assassinat du Président de la République des États-Unis.
    • Mai 1872 : assassinat du Président de la République du Pérou.
    • Juin 1873 : assassinat du Président de la République de Bolivie.
    • 5 août 1875 : assassinat du Président de la République de l’Équateur.
    • 21 avril 1877 : assassinat du Président de la République du Paraguay.

    Enfin le journal La France racontait dernièrement que M. Thiers, qui n’était pas sans peur et sans reproches, s’était mis dans la tête, vers les derniers temps de sa présidence, qu’on en voulait à sa vie. Sous la redingote noisette dont les pans bourgeois couvrirent pendant dix-huit ans le trône de Louis-Philippe, M. Thiers portait une cuirasse ! On croit rêver et l’on sourit.

  60. [60]

    Ipsi autem non erant de simine virorum illorum per quos salus facta est in Israël (Machab. I, 62).

  61. [61]

    Regnum tuum tibi manebit postquam cognoveris potestatem esse cœlestem et donec scias quod dominetur Excelsus super regnum hominum (Daniel, IV, 22, 23).

  62. [62]

    Je ne veux pas retracer ici le tableau des fêtes si grandioses de Paray-le-Monial, au 29 juin 1873, alors que les membres de l’Assemblée nationale ont voulu consacrer la France au Sacré-Cœur. En choisissant cette date, les députés de la France n’ont pas voulu séparer dans leurs prières la France et l’Église, tourmentées l’une et l’autre avec tant de rage par la Révolution qui tient la patrie privée de son roi, comme une famille privée de son père et qui a dû, en dépouillant le vicaire de Jésus-Christ, rompre les rapports du chef et des membres de l’Église. Après la Communion, à laquelle les députés avaient pris part, c’est M. de Belcastel qui a prononcé l’acte de consécration.

  63. [63]

    Le vénéré M. Dupont, dit le saint Homme de Tours. On peut lire d’intéressants détails sur l’origine de la bannière du Sacré-Cœur, soit dans le livra de M. Léon Aubineau, Le Saint Homme de Tours, soit dans la Vie de M. Dupont, par M. le chanoine Janvier, directeur de l’Archiconfrérie de la Réparation par la Sainte Face de Notre Seigneur.

  64. [64]

    C’est, toutefois, un grand honneur pour cette Assemblée souveraine de 1873, que plus de cent de ses membres aient signé de leur nom l’acte consécrateur déposé à Paray-le-Monial, aux pieds de la bienheureuse Marguerite-Marie et du divin Sauveur. C’est surtout un magnifique spectacle que cette construction superbe et hardie de la basilique de Montmartre au Sacré Cœur de Jésus-Christ, s’élevant, avec le concours de tous les catholiques de France, dans toute la majesté d’un vœu national. Ce sanctuaire est l’image de l’Église voyageant ici-bas. Comme l’Église, il commence par des catacombes et plonge dans le sol des racines indestructibles. Comme l’Église, il aspire au ciel, car il aura un dôme immense qui le cherchera à travers l’espace et le montrera incessamment à l’humanité qui l’oublie. Puisse bientôt, au sommet de cette basilique, resplendir l’image du crucifié ! Alors, si nous avons assez souffert, le sang d’un Dieu de miséricorde lavera de nouveau nos souillures, les ennemis du Christ seront balayés et les braves, ceux qui luttent pour le bien, verront resplendir les jours attendus.

  65. [65]

    Discours prononcé à l’Assemblée générale des catholiques (21 mai 1885).

  66. [66]

    Gabriel de Belcastel, Le Drapeau de Dieu.

  67. [67]

    Les feuilles radicales accusent volontiers les catholiques de ne point aimer leur patrie. Cependant, qui plus que les catholiques la défendent avec dévouement, soit par les armes, sur les champs de batailles, soit par leurs discours dans les assemblées parlementaires ? L’autre jour, au Sénat, n’a-t-on pas vu M. Buffet, un compatriote de Jeanne d’Arc, monter à la tribune pour répondre aux absurdités outrageantes du petit ministre Goblet et, se retournant du côté de ses adversaires, s’écrier :

    Non, jamais je n’oublie que la France est ma patrie ; et si ma foi de chrétien m’enseigne qu’il y a une autre patrie au delà de celle-ci, je sais aussi que, dans cette autre patrie, il me sera demandé compte comment je me suis acquitté de mes devoirs envers celle à laquelle j’appartiens ici-bas. Notre patrie commune, je l’aime autant que qui que ce soit, et ma foi de catholique avive encore mon amour et mon dévouement pour la France ! (Séance du 6 février 1886.)

  68. [68]

    L’abbé Henri Perreyve, Panégyrique de Jeanne d’Arc, 1863.

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