Texte intégral
La passion de Jeanne d’Arc drame en 5 actes et 7 tableaux
par
(1904)
Éditions Ars&litteræ © 2024
À André Suarès
Tu m’as offert une riche Émeraude, recueillie sous les ajoncs de la terre bretonne, et sertie par toi dans un métal précieux. Reçois de moi, puisqu’elle t’a plu, taillée aussi dans le granit d’un sol antique, cette image de la Bonne Lorraine.
Les larmes qu’elle a fait répandre, je les dédie à la très chère mémoire du jeune homme riant et infortuné, en qui la vie chantait tout son chant d’espoir, et qui maintenant repose, ombre silencieuse, veillée par ta douleur fraternelle et par notre mélancolique pitié.
M. P.
Personnages
Personnages du drame
- Jeanne d’Arc (18 et 19 ans).
- Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
- Jean d’Estivet, chanoine de Beauvais.
- Warwick, général anglais.
- Stafford, son lieutenant.
- Jean de Luxembourg, allié des Anglais.
- Messire Jean d’Alençon.
- La Hire.
- Un vieux paysan.
- 1er paysan.
- 2e paysan.
- 3e paysan.
- Un héraut.
- Vandonne (personnage muet)
- Assesseurs au procès :
- Nicolas Loiseleur, chanoine,
- Frère Isambard, moine,
- Maître Beaupère, chanoine,
- Maître Guillaume Évrard,
- Maître Thomas de Courcelles,
- Maître Aubert Morel,
- Frère Martin L’Advenu.
- Frère Jean Lemaître, vice-inquisiteur.
- Massieu, prêtre, appariteur du procès.
- Me Boisguillaume, greffier.
- Gardiens de Jeanne :
- Le Bourguignon,
- 1er garde anglais,
- 2e garde anglais.
- Le Tourmenteur.
- Hommes et Femmes du peuple. Soldats français, anglais et bourguignons. Moines, bourreaux, etc.
Personnages de la vision
- Jeanne d’Arc, enfant (14 ans).
- La mère de Jeanne.
- La sorcière.
- Le forgeron.
- Le vieux paysan.
- 2 moines.
- 4 petits enfants.
- Troupe de fugitifs.
- Alençon.
- La Hire.
- Personnages muets :
- Le roi de France,
- L’amie du roi.
- Paysans et Paysannes de Domrémy.
Division du drame
- Ier Acte : La bataille. — Campagne aux environs de Seuils.
- IIe Acte : La prise de Jeanne. — Au camp anglais, devant Compiègne.
- IIIe Acte : Le procès.— Au château de Rouen.
- IVe Acte :
- 1er tableau : La prison.
- 2e tableau : La vision de Domrémy.
- Ve Acte :
- 1er tableau : La chapelle.
- 2e tableau : Le bûcher. — Place du Vieux-Marché à Rouen.
Indications
La plupart des airs qui accompagnent les scènes de la vision, au IVe acte, sont tirés du recueil de MM. Julien Tiersot et Maurice Bouchor : Chants populaires pour les écoles.
L’harmonisation et l’arrangement musical ont été faits par Lucien Michelot, maître de chapelle, à Paris.
Les passages entre [ ] peuvent être supprimés à la représentation.
Acte I
Une campagne aux environs de Senlis. À droite, dans le lointain, on aperçoit un village. Arbres et champs, lumière du plein été. — Un groupe de paysans entre à droite, sur la scène. Au fond, un vieil homme, pauvrement vêtu, la chemise ouverte sur la poitrine, est occupé à piocher.
Scène I
Un groupe de paysan
Premier paysan
Entendez-vous ? Le boucan recommence.
Deuxième paysan
Voilà deux jours qu’ils se guettent, là-bas.
Troisième paysan
Est-ce aujourd’hui qu’aura lieu la bataille ?
Premier paysan
Si les mylords veulent sortir de leurs taudis !…
Deuxième paysan
La Pucelle les fera bien venir en danse.
Premier paysan
Tu crois ça, toi ?
Troisième paysan
C’est sûr, mon vieux.
Deuxième paysan
Bien sûr, c’est sûr !
Tous les Goddem qui sont chez nous, si elle en trouve,
Ouste ! à la porte, ou bien, morts !
Troisième paysan
Comme à Orléans.
Deuxième paysan
Comme à Patay, comme à Meung !
Premier paysan
Et les Bourguignons ?
Troisième paysan
Les Bourguignons aussi !
Premier paysan
Allons voir ça.
Les autres
Allons !
Ils sortent à gauche ; le vieux reste seul à piocher. — Entrent à droite Pierre Cauchon et Jean d’Estivet, tous deux en moines mendiants.
Scène II
Cauchon, D’Estivet
D’Estivet
Malheur à nous ! tous les chemins nous sont fermés.
Les Armagnacs cernent le camp anglais… Que faire ?
Un grand étang, par derrière, en défend l’accès,
Et les trois ailes au Valois tiennent la plaine…
Chiens ! — Vous êtes las. Monseigneur ?
Cauchon
Asseyons-nous.
Il s’assied sur une pierre, à droite, au pied d’un arbre.
D’Estivet
Être réduits à fuir ainsi, un noble évêque.
Et son vicaire ! errants, chassés comme des loups…
Ah ! chiens maudits ! chiens de Beauvais !
Cauchon
Prends patience !
La fin viendra.
D’Estivet
Je voudrais être en sûreté
Au camp anglais. N’aurions-nous pas mieux fait peut-être
D’attendre Monseigneur le Régent à Paris,
Ou dans Rouen ?
Cauchon
Je veux voir Bedford, tout de suite.
D’Estivet
J’espère bien qu’ils vont en finir aujourd’hui
Avec ces Armagnacs damnés et leur sorcière.
L’Anglais est fort ; on dit que le Duc a gardé
Quatre mille hommes, réclamés par le Saint-Père
Pour combattre les hérétiques allemands.
Ces troupes-là ne vont pas fuir, comme les autres
Devant une vachère, une fille à soldats,
N’est-ce pas, Monseigneur ?
Cauchon
Dieu veuille !
D’Estivet, inquiet.
Mais le diable
Est fort aussi ! et c’est de lui, certainement,
Qu’elle tient son pouvoir : sans quoi, comment comprendre
Tous les miracles qu’elle a faits en quatre mois ?
S’il lui donnait cette fois encore la victoire ?…
Oh ! je la hais !
Cauchon
Mon fils, la haine est un péché.
D’Estivet
Pardonnez-moi, Monseigneur.
Cauchon, montrant sa robe.
Laisse donc ce titre…
Monseigneur !… Vois, je ne suis plus qu’un mendiant.
D’Estivet
Eh ! cet habit ne sera pas toujours le nôtre.
Nous l’avons pris pour être mieux en sûreté
Sur une route périlleuse. Mais quoi, maître,
Bien qu’une ville ingrate et rebelle ait chassé
Son évêque, n’êtes-vous pas toujours Messire
Pierre Cauchon, prélat insigne et conseiller
Du roi Henri, vrai roi de France et d’Angleterre ?
Votre courage faiblit donc ?
Cauchon
J’attends la fin.
Fais comme moi : sois patient.
D’Estivet
Je voudrais l’être,
Mais c’est en vain : le cœur résiste à la raison.
Votre âme est forte et sait commander aux orages ;
Votre front calme et vos regards, toujours sereins,
Gardent caché le secret des forces ardentes
Qui brûlent sous vos airs glacés. Mais mon sang bout ;
Ce cœur pêcheur malgré moi s’indigne et s’irrite…
Quand le bien de l’Église est en jeu. Souffrez donc,
Tandis qu’en paix vous reposerez sous ces arbres,
Que j’aille voir aux alentours, et, s’il se peut,
Sans être vu, voir de loin comment la bataille
Tourne pour nous.
Cauchon
Contiens ta langue : sois prudent !
Va ! moi, je veux prier pour nous, en attendant.
D’Estivet sort à gauche.
Scène III
Cauchon, le vieux paysan, toujours à son travail.
Cauchon, seul.
Chassé ! Ils m’ont chassé !… Et j’ai fui, tête basse.
Les bourgeois lâches se taisaient ; la populace
Menaçante aboyait sous les murs du palais
Épiscopal, et me huait du nom d’Anglais.
— Je pensais bien qu’ils ne m’aimaient guère ; moi-même,
J’ai voulu qu’on me craigne et non pas que l’on m’aime,
Mais je ne savais pas être odieux ainsi.
Beauvais, Beauvais, tu me paieras ces larmes-ci !
Car j’ai pleuré, pourtant, moi qui ne sais plus rire…
La haine est un péché, mon fils ! Crains de maudire :
Dieu le défend. Dieu veut bien que nous punissions
Nos ennemis pour leurs méchantes actions,
Mais sans courroux, sans rancune contre l’offense,
En juges. — Je me suis réservé la vengeance
,
Dit le Seigneur… C’est qu’elle est un plaisir de Dieu !
Je ne dois pas haïr. Quand je tiendrais le feu
Et le fer suspendu sur la ville tremblante,
Je l’anéantirais comme cette humble plante…
Mais sans la détester. Haïr est un péché ;
Pis encore, une faute. — Orgueil, reste caché !
Un silence.
Si les Anglais étaient vaincus ?… — C’est impossible !
Des miracles ? On le dirait : en quatre mois,
Tout a changé. Mais de tels faits où le vulgaire
Voit un prodige, et dont le sage est étonné,
Offensent trop la raison lente et réfléchie,
Pour résister aux coups du temps et du destin.
— Une fille, vierge ou ribaude, transformée
En chef de guerre, pour sauver un roi bâtard !
Même si le démon s’en mêle… — Quel besoin
De déranger l’enfer pour expliquer la chose ?
La foi crédule, l’esprit superstitieux
De la foule suffit à former le prodige.
Mais tout ceci ne peut durer : un seul revers,
L’ange perd sa blancheur, la sorcière ses charmes.
L’Anglais est fort… Le ciel doit être pour l’Anglais.
— Écoute-moi, Dieu tout puissant : moi, ton ministre,
Ne souffre pas que je demeure humilié !
Avant ce temps, ma vie était belle et prospère…
Fais que Bedford, pour compenser ce qu’a perdu
À son service, — au tien aussi ! — le pauvre évêque
De Beauvais, dépouillé, proscrit, injurié,
Me fasse asseoir sur un siège plus haut encore,
Où je pourrai triompher de mes ennemis, —
Qui sont les tiens, Seigneur, et ceux de ton Église.
L’archevêché de Rouen est sans maître encor,
Et si Bedford le veut… Fais que Bedford le veuille !
Je t’en prie à genoux : j’ai besoin d’être grand !
Et toi, Pucelle d’Orléans, magicienne
Ou prophétesse de hasard, qui, follement,
Vins te jeter sur le chemin de ma fortune,
Si Dieu permet qu’un jour tu tombes dans mes mains,
Je vengerai… — Mais sans haine, mon Dieu, sans haine !
Ainsi soit-il !
Se levant.
Allons, me voilà conforté.
Il est bon de parler avec Dieu, quand les hommes
Vous ont failli.
Il fait quelques pas, aperçoit le vieux paysan qui pioche, le regarde et s’approche pour lui parler.
Hé, compagnon ! Pax Domini…
Que fais-tu là ? Tu travailles ? Un jour de guerre…
Le paysan
Hé, comment donc ? N’est-ce pas la guerre toujours,
Chez nous ?
Cauchon
Hélas ! — On m’a parlé d’une bataille
Près d’ici ?
Le paysan
Oui, là-bas, tenez. Ils sont en train
De se donner de bonnes buffes ; tous nos hommes
Y ont couru.
Cauchon
Et toi, tu n’es pas curieux ?
Le paysan
Que non ! J’en ai déjà tant vu ! Bah ! je préfère
Piocher mon champ, pour semer l’orge.
Cauchon
Mais le temps
Des semailles est loin ; c’était hier la fête
De Notre-Dame.
Le paysan
Eh ! eh ! les saisons, voyez-vous,
C’est tout brouillé, aujourd’hui, comme fils et pères.
Voilà trois fois, depuis la Saint-Martin d’hiver,
Que je laboure et que je sème, sans récolte.
Cauchon
Ta terre est donc mauvaise ?
Le paysan
Oh ! Oh ! mon révérend,
Puissent mon âme et la vôtre n’être point pires
Que notre sol : nous irions droit en paradis !
La terre est bonne, mais les hommes sont moins bons qu’elle.
— Le blé levait, la tige était verte, et voilà
Que messieurs les Anglais sont venus : avant Pâques.
Ils avaient si grands pieds, dame ! et pesaient si lourd
Que derrière eux, rien n’est resté, pas même paille.
J’ai nettoyé, j’ai re-semé. Le blé manquait ;
Pas de pain blanc ? ma foi tant pis, j’ai mis du seigle.
Pourvu qu’on ait du pain, hein donc ? Tout allait bien,
Vers la Saint-Jean, quand survint une autre visite :
Les Armagnacs, cette fois. Bien !…
Cauchon
Ils ont aussi
Foulé ton champ, et leur pas n’était pas moins rude ?
Le paysan
Je ne sais point ; mais leurs chevaux devaient avoir
Si longue dent qu’ils ont mangé mon seigle en herbe.
Ni blé, ni seigle. Il me reste un peu d’orge ; on va
Tâcher encor d’en faire pousser quelques graines.
Cauchon
Ne crains-tu pas que les Bourguignons, cette fois,
Ne coupent la moisson avant toi ?
Le paysan
C’est possible.
Alors, pour pain, c’est les feuilles qu’on mangera ?
Tout est vide, dans le grenier et dans la huche.
— Mais cette fois, j’ai de l’espoir !
Cauchon
D’où le tiens-tu ?
Le paysan, confidentiellement.
On m’a conté qu’il nous venait une Pucelle…
Cauchon, à part.
Ah ! ah !
Le paysan
C’est Dieu qui, prenant pitié de nos maux,
Nous l’envoya, bien sûr ! pour sauver le royaume.
Quand elle aura mis hors de France les méchants,
C’en sera fait de toute guerre ; les récoltes
Pourront mûrir ; les maisons ne flamberont plus ;
Les hommes d’armes ne nous prendront plus nos femmes,
Et nos enfants ne crieront plus la faim.
Cauchon
Vraiment ?
Le paysan
Oui : Saint Michel, qui parle avec la damoiselle,
Le lui a dit ; ce qu’elle annonce arrivera :
Le ciel le veut, et c’est écrit dans les vieux livres.
Tout le monde se réjouit. Elle a déjà
Fait des miracles ; les murailles devant elle
Tombent par-terre ; l’ennemi est balayé !
Pourtant on dit qu’elle est bien douce au pauvre monde.
Et chacun l’aime. — Mais sans doute, vous savez
Ces choses mieux que moi, qui ne suis qu’un pauvre homme,
Vous qui parlez si bien latin et qui, marchant
Sur les chemins, avez beaucoup appris ?
Cauchon
Peut être.
— Mais que t’importe que les Français soient vainqueurs,
Ou les Anglais ? Dis-moi, vilain : tous, gens de guerre,
Soldats, routiers, n’ont-ils pas saccagé ton champ,
Vidé ta cave, maltraité ta maisonnée ?
Les Armagnacs t’épargnent-ils plus que l’Anglais
Et que le Bourguignon ? Si le roi d’Angleterre
Régnait en France, et qu’il mette la paix chez vous,
Seriez-vous pas plus rassurés et plus tranquilles
Avec un maître très puissant et respecté,
Qu’avec un tas de chefs brigands sous un roi faible ?
Réfléchis, et réponds.
Le paysan, se grattant le menton.
Est-ce que notre roi
Est encor fou ? Je croyais que le pauvre sire
Charles sixième était défunt ?
Cauchon
Sans doute, mais
Son successeur ne vaut pas mieux : un méchant prince
Sans sou ni maille, un roi pour rire, renié
Par ses parents, un fils de gueuse…
Le paysan, l’arrêtant, — avec gravité.
Attendez, moine :
C’est notre roi, pourtant ! — Vous êtes plus instruit
Que moi, vieil homme ignorant, vieille bête ;
Et beaucoup disent comme vous, qu’il vaudrait mieux,
Puisqu’il est fort, que l’Anglais gouverne là France.
Peut-être bien que nous autres, les paysans,
Depuis le temps qu’Henry ou Charles nous écorche,
Nous vivrions plus tranquilles sous un seul roi ;
Et peu nous chaut, pourvu qu’il nous assure l’ordre
Et la paix, que son nom soit Charles ou bien Henry.
Cauchon
C’est parler sagement.
Le paysan
Oui, mais voilà la chose…
Comprends-moi bien, mon petit père ! Les Anglais,
Ça n’est pas les Français ; et le roi d’Angleterre,
Sans doute il est très bien pour les Anglais, vois-tu,
— Mais pas pour les Français !
Cauchon
Le seul vrai roi de France
Et d’Angleterre, c’est le roi Henry, manant !
Pour la femme en qui vous croyez, fous que vous êtes,
Qui sait si ce n’est pas de l’enfer qu’elle vient,
Et non du ciel ? La sainte Église en répond seule.
Le paysan
Je ne dis pas : la sainte Église !… Mais pourtant…
Cauchon
Prends garde à toi : ceux qui se prononcent sans elle
Risquent d’être des hérétiques ; et sais-tu
Ce qu’on fait d’eux, quand on les prend ?
Le paysan
Non.
Cauchon
On les brûle,
En attendant que leur âme brûle en enfer.
Le paysan
Oh ! vous me donnez chaud ! — Mais jarnidieu, mon maître…
— Non, je n’ai rien renié, je suis bon chrétien ! —
C’est-il donc être hérétique d’aimer sa terre
Et de ne vouloir point être Anglais ? Voyez-vous,
On dira tout ce qu’on voudra : j’aime la France ;
Notre roi, c’est le roi de France ; l’autre, non :
C’est le roi des Anglais. Et Jeanne la Pucelle,
On l’aime bien, parce qu’elle aime son pays.
Voilà tout.
Cauchon, à part.
Paysan obstiné !
Le paysan
Mais vous, frère,
Vous n’aimez pas la France ? Êtes-vous Bourguignon ?
Cauchon secoue la tête, sans parler.
Vous avez l’air fatigué. Vous avez peut-être
Fait longue route, aujourd’hui… Vous venez de loin ?
Cauchon fait signe que oui.
Vous avez dû voir en chemin bien des misères.
Voulez-vous boire ? Je ne puis, pour le moment,
Vous offrir qu’un peu d’eau : le vin manque à la cave.
La vigne aussi, messieurs les soldats, gens pressés,
L’ont dépouillée avant le temps de la vendange.
Il va chercher une cruche, cachée à l’ombre d’un arbre, et la présente à Cauchon.
Cauchon, à part.
Prendre une aumône de ce rustre !… Et cependant,
J’ai grand soif !
Haut :
Donne.
Il boit.
Dieu te le rende !
Le paysan, à part, avec un peu de malice.
Après vous.
Et qu’il bénisse l’étendard de la Pucelle !
Il boit. — La troupe des paysans, qu’on a vus à la scène I, rentre à gauche, joyeusement.
Scène IV
Cauchon, le vieux paysan, troupe d’hommes et de femmes.
Premier paysan
L’Anglais s’en va ! L’Anglais s’en va !
Deuxième paysan
Vivat !
Troisième paysan
Hé ! hé ! compère, écoutez la nouvelle :
L’Anglais décampe ! c’est fini.
Cauchon, à part.
Encor vaincu !
Le vieux paysan
Contez-moi ça ! La bataille… Elle l’a gagnée ?
Deuxième paysan
Pour dire vrai, il n’y en a pas eu.
Tous étaient là, l’un à son poste, et l’autre
Au sien. Nos gros mylords, bien retranchés,
Ne voulaient pas quitter leurs palissades
Ni leurs fossés, pour venir au combat.
Et les Français, flairant la bonne attrape,
N’étaient point sots de s’y faire pincer.
Le vieux paysan
Et la Pucelle ?
Deuxième paysan
Attends un peu ! — Les nôtres
Leur couraient sus et leur criaient : Couards,
N’êtes-vous pas venus chercher bataille ?
Sortez, sortez ! nous vous étrillerons !
Mais nos Goddem faisaient celui qui ronfle.
Il fallait voir le beau jeu que c’était,
Quand notre armée s’ébranlait dans la plaine,
En quatre corps : en avant, les seigneurs,
Sur leurs chevaux, couverts d’armes luisantes ;
Tout ça brillait, tout ça menait grand train,
Et c’était là, vraiment, chose moult belle !
Le vieux paysan
Et la Pucelle ?
Deuxième paysan
Attends un peu ! — Le roi
Y est venu, qu’on dit : mais, — c’est dommage —
Je ne l’ai pu connaître en tant de gens.
Y vint aussi Monsieur de la Trémouille,
Tout équipé sur un grand cheval noir,
Faisant le fier et secouant ses plumes.
Mais voilà qu’en voulant caracoler,
Le cheval bute et le seigneur s’allonge
Tout de son long, avec un grand fracas.
Les autres
Ah ! Ah ! Ah !
Deuxième paysan
Ah ! Monsieur de la Trémouille !
Nul ne l’a plaint, sûr ! Il n’est guère aimé,
Hormis du roi et du duc de Bourgogne.
Car s’il se fait payer pour servir l’un,
L’autre, qu’on dit, pour mal servir le paye,
Et la Pucelle aurait peu de soutien,
S’il était seul pour aider la Pucelle.
Le vieux paysan
Mais Elle, enfin, bavard, parle-moi d’Elle !
Deuxième paysan
J’y viens.
Premier paysan
Non, c’est à moi de parler.
Le vieux paysan
Oui, dis, toi !
Premier paysan
Elle est venue aussi sur son cheval,
Piquant tout droit et portant sa bannière,
Jusqu’au fossé qui couvrait les Anglais.
Près d’elle étaient deux beaux et vaillants sires
Monsieur La Hire et le duc d’Alençon ;
Mais, par ma foi ! je ne regardais qu’Elle :
Tant beaux qu’ils soient, elle est plus belle qu’eux.
Elle criait, en claire voix de femme :
Anglais, sortez, si vous êtes venus
Pour nous combattre ! En nom Dieu, je le jure,
Nous ne voulons vous faire tort, avant
Que vous ayez ici rangé vos troupes.
Prenez le champ, Anglais, et combattons !
Le vieux paysan
Et les Anglais ?
Premier paysan
Une grêle de flèches,
Voilà comment ils lui ont répondu.
Plus d’un Français a trébuché par terre ;
D’autres, alors, ont crié : En avant !
Et tout à coup, un grand mur de poussière
S’est élevé dans le bas du vallon.
Les traits sifflaient à travers ce nuage ;
Tous tapaient dur, comme à la Saint-Michel,
Quand les fléaux battent le blé en grange.
Mais au moment où, pour tenir conseil,
Nos gens s’étaient retraits vers la colline,
Monsieur Bedford, qui trouvait le temps bon,
Lève le camp sans demander son reste
Et bravement… s’en retourne chez lui.
Tous, riant.
Ah ! Ah ! Ah !
Deuxième paysan
Bon voyage !
Le vieux paysan
On ne les poursuit pas ?
Premier paysan
Non, ils étaient déjà trop loin ; et la Pucelle
Dit que bientôt elle ira les revoir de près,
Sous les murailles de Paris.
Le vieux paysan
La bonne fille !
J’aurais voulu la voir aussi.
Deuxième paysan
Tu la verras,
Si l’on dit vrai qu’ils vont vers Senlis.
Premier paysan, remarquant Cauchon qui s’est tenu à l’écart.
Hé, mon père,
Vous restez seul ? Venez avec nous ; nous allons
Chanter ensemble un beau cantique, à la louange
Du vieux Bedford, le plus prudent des chevaliers.
C’est dit, hein ?
Cauchon
Laissez-moi.
Le vieux paysan, à mi-voix.
Laissez-le. Le bon frère
Parle latin, mais il chante mal en français.
Ils se groupent vers le fond en causant. Arrive à gauche d’Estivet.
Scène V
Les mêmes, D’Estivet
D’Estivet, bas à Cauchon.
Partons, seigneur ! L’Anglais…
Cauchon
Je sais.
D’Estivet
En fuite encore !
Cauchon
Non, en retraite seulement.
D’Estivet
C’est un échec
De plus…
Cauchon
Mais non une défaite. Le prestige
De cette femme a donné déjà tout son feu.
Quelques lueurs et la flamme palpite et tombe :
Le reste est bon pour allumer un bûcher. — Viens !
Nous rejoindrons Bedford avant Paris.
On entend au loin des cris.
Voix, dans le fond.
Noël !
Noël !
Cauchon
Qu’est-ce donc ? Ces voix ?…
Voix, se rapprochant.
Gloire à la Pucelle !
Premier paysan, regardant à gauche.
Écoutez, écoutez, ils viennent par ici.
Deuxième paysan
Ce cortège, là-bas…
Voix
Vivat !
Troisième paysan
Voyez, c’est Elle !
Le vieux paysan
Elle !
D’Estivet
Partons !
Cauchon
Trop tard !
D’Estivet
Voir ce démon de près !
Si la sorcière allait deviner qui nous sommes ?
Cauchon
Nous verrons bien ; contiens ta haine et sois prudent.
Ils rabattent leurs capuchons sur le front et se tiennent à l’écart, à demi-cachés sous les arbres, au premier plan, à droite. Entrent au fond, à gauche, quelques hommes d’armes à pied, puis Jeanne d’Arc, à cheval, en armure de guerre. Un page, à côté d’elle, porte son oriflamme. Un peu derrière elle, à cheval aussi, La Hire et le duc d’Alençon, le premier grisonnant, rouge et hérissé, le second jeune, l’air riant. Derrière eux, un groupe de soldats. Ils sont entourés par une troupe d’hommes, de femmes et d’enfants, gens de la campagne, qui agitent des feuillages et acclament la Pucelle. Les paysans qui étaient en scène, groupés à leur arrivée pour les saluer, se portent au devant d’eux.
Scène VI
Gens du peuple, acclamant.
Noël ! Noël ! — Gloire à Dieu ! — Vive la Pucelle !
— Madame Jeanne, écoutez-moi ! — Venez chez nous !
— Prenez mes fleurs ! prenez mes fleurs, Madame Jeanne !
— Priez pour nous ! — Noël ! Noël !.
Un homme d’armes
Arrière !
Jeanne
Laissez-les ! Merci, mes bons amis !
Une femme
Touchez mon chapelet, dites !
Une autre
Moi, ma médaille.
Une autre
La mienne aussi, pour la bénir !
D’Estivet, bas à Cauchon.
Impiété !
Cauchon, bas.
Tais-toi !
Jeanne, souriant.
Hé ! mes amis, touchez-les donc vous-mêmes :
Ils seront aussi bons !
Le vieux paysan, s’avançant vers elle.
C’est vous Jeanne ? c’est vous !
Je vous vois. Permettez un peu qu’on vous regarde.
J’avais bien souhaité de vous voir… On m’a dit
Que vous n’étiez pas fière et que vous étiez douce
Aux pauvres gens. Les pauvres gens ont bien des maux ;
On a pâti longtemps, longtemps, et la misère
Était si grande en ce pays que l’on pensait :
Est-ce que Dieu n’a plus souci de ce royaume ?
Et quelques-uns disaient déjà : Non, c’est fini :
Il n’y aura plus de France !
Mais moi, quand même,
Je répétais : Non, ce n’est pas encor fini !
Alors, vous, vous êtes venue… Et c’était comme
Si la terre ressuscitait. Les pauvres gens
Ne tremblent plus ; chacun respire ; et c’est la France
Qui ressuscite !… — Oh ! je ne sais point bien parler :
Si j’étais clerc, je vous dirais de belles choses…
Mais voyez-vous, on est heureux, oui, très heureux,
Il s’agenouille.
Et je vous dis, à genoux : Soyez bienvenue,
Madame Jeanne : ils prient pour vous, les pauvres gens !
Jeanne, sautant à bas de son cheval et allant rapidement à lui.
Relevez-vous ! relevez-vous !
Elle lui prend les mains et le relève.
Ah ! le bon peuple !
Elle se cache la tête dans les mains.
Le duc d’Alençon
Hé bien, vous pleurez, Jeanne ?
Jeanne
En nom Dieu, gentil duc,
Voici de bonnes gens, car il aiment la France
Et leur roi. Je voudrais mourir en ce pays,
Quand je devrai mourir.
Le duc d’Alençon
Jeanne, pourriez-vous dire
Quand vous mourrez et dans quel lieu ?
Jeanne
Je ne le sais.
Ce sera l’heure quand il plaira à Messire.
— J’ai fait, amis, ce qui m’a été commandé,
Qui était délivrer Orléans et conduire
Sacrer le dauphin Charles à Reims. Et plût à Dieu
Qu’il me permît de retourner dans mon village,
Près de mon père et de ma mère ; ils seraient, eux,
Bien contents de me voir, et moi, j’aurais grand aise…
Mais je n’ai pas encor fini ma mission.
Entre à droite un héraut, avec deux soldat.
Scène VII
Les mêmes, le héraut.
Le duc d’Alençon
Un messager du Roi !
Le héraut
Messire d’Alençon,
Noble La Hire, et vous, Jeanne, le roi vous mande
Que vous alliez le retrouver dedans Senlis,
Où notre Sire vous attend.
Le duc d’Alençon
Hé quoi, la ville
Est donc prise ?
La Hire
Sans nous !
Le héraut
Sitôt qu’ils ont connu
Le départ des Anglais, ils ont ouvert leurs portes.
Compiègne aussi vient de se rendre à notre roi,
Et les gens de Beauvais envoient leurs clefs.
Cauchon, à part.
Les traîtres !
Le duc d’Alençon
Bonnes nouvelles ! — Eh bien, Jeanne, entendez-vous ?
Vous vous taisez : n’êtes-vous pas bien satisfaite ?
Jeanne
Si fait, beau duc ! Et je le serai plus encor,
Quand nous aurons remis au roi tout l’héritage.
Le duc d’Alençon
Quand donc sera-ce ?
Jeanne
Avant sept ans, je vous le dis,
Et je le tiens d’en haut. Mais ne perdons point d’heure,
Allons !
Elle s’apprête à remonter à cheval. À ce moment, une cloche d’église tonne au loin. Jeanne s’arrête, l’oreille aux aguets, le doigt levé et souriante.
Ah ! cette cloche… Elle a même son, presque,
Que la cloche de Greux, auprès de Domrémy.
Regardant autour d’elle.
— Ici, la terre est belle aussi, et la prairie,
À la Saint-Jean, doit porter grande herbe, et des fleurs,
Comme chez nous… Mais on n’y voit point notre Meuse.
— C’est l’Angélus, n’est-ce pas ? Attendez un peu
Que je dise l’Ave.
S’adressant à Cauchon et à d’Estivet qu’elle aperçoit.
Et vous, les gens d’église,
Faites la prière avec moi. Approchez-vous.
Cauchon vient vers elle. D’Estivet hésite et ébauche des signes d’exorcisme.
Eh ! n’ayez crainte : je ne m’envolerai pas !
D’Estivet se décide à venir pris d’elle, en courbant la tête. Jeanne s’agenouille vers le milieu de la scène ; Cauchon et d’Estivet aussi, un peu à droite. Les autres personnages se découvrent et s’inclinent, quelques-uns mettent le genou en terre. Un moment de silence.
Jeanne, pendant que la cloche sonne.
Ayez pitié, mon Dieu, de douce France !
Ayez pitié de ce pauvre pays,
Qui a saigné et souffert tant d’ennuis,
Et faites-lui pardon et délivrance !
Ave Maria…
Elle prononce à mi-voix la prière latine, que Cauchon et d’Estivet, sous les regards des assistants, sont obligés de dire avec elle. On n’entend qu’un murmure de voix.
Jeanne, se relevant.
Or çà, partons ! Adieu, mes amis : je ne sais
Si nous nous reverrons… Demeurez bons Français ;
Servez bien votre roi ; labourez bien vos terres.
Aux deux moines.
Et vous, souvenez-vous de moi dans vos prières.
Cauchon
Dieu puisse vous donner ce que mon cœur fervent
Lui demande pour vous !
Jeanne, remontant à cheval.
En avant !
Les autres
En avant !
Rideau.
Acte II
Au camp anglais, devant Compiègne. La tente de Warwick, dont l’intérieur et les alentours sont visibles pour les spectateurs. Deux soldats la gardent ; on voit d’autres soldats passer au fond. — À gauche, un rempart, haut de 2 à 3 mètres, et praticable. — Warwick, blessé, a le pied emmailloté et étendu sur un banc. — Appels de trompettes.
Scène I
Warwick, Stafford
Warwick
Qu’est-ce encore ?
Stafford
Les Bourguignons…
Warwick
Les Bourguignons !
Puisse la peste teindre en vert leurs trognes rouges !
Hé bien, parlez, que veulent-ils ?
Stafford
Ils ont besoin…
Warwick, railleur.
De nous, pardieu ! Pour l’assaut ?
Stafford
Non ; ceux de Compiègne
Ont entrepris une sortie.
Warwick, de même.
Avant souper ?
Hé bien, il faut leur conseiller de taper ferme :
Ils en auront l’appétit plus ouvert.
Stafford
Mylord,
L’attaque est rude ; les Français la poussent ferme.
C’est la sorcière d’Orléans qui les conduit !
Warwick
Vraiment ?
Stafford
Vraiment, mylord. On dit qu’elle est entrée
Cette nuit même dans Compiègne.
Warwick
Je croyais
Que ces messieurs de Bourgogne faisaient le siège
De cette ville ? En vérité, nos alliés
Gardent fort bien les bonnes places qu’ils assaillent…
Ils dorment aussi bien qu’ils boivent !
Stafford
Orléans
Était aussi cerné par nous, et la sorcière
Y est entrée !
Warwick, moqueur.
En traversant les murs, pas vrai ?
Stafford
Qui sait ?
Warwick
Sottise ! — Allez, mon cher… (quelle sottise !
En traversant les murs !…) allez vite avertir
Nos bons amis que je savais ce qu’ils ignorent :
La femme est entrée à Compiègne ce matin,
À l’aube, par la porte, entendez, par la porte !
Et je savais qu’elle en sortirait dès ce soir,
Pardieu ! Or maintenant, savoir si, de sa vie,
Elle doit ou non y rentrer, voilà le point
Que Warwick peut viser et marquer sur la cible :
Mais nul encor ne pourrait dire ou non : touché !
Stafford
Cependant, ces renforts…
Warwick
Me croyez-vous inerte,
Parce qu’un damné coup de virolet m’a fait
La jambe roide et me tient, mordieu, dans ma cage ?
Que nos bons alliés se rassurent ! J’ai mis
Des renforts où il faut ; lorsque sonnera l’heure,
Les Jacks anglais se montreront, et vous verrez,
Bourguignons, comment doit se fermer une porte !
C’est compris ?
Stafford
Bien, mylord.
Warwick
Faites-moi prévenir
Dès qu’en se retirant vers la ville, la femme
Arrivera devant le pont.
Stafford s’incline et sort.
Warwick, seul.
Maudit archer !
Que ne ferais-je en ce moment pour être ingambe,
Au lieu de rester là comme un gros moine gras,
Quand la bataille ronfle et que le coq de guerre
S’en va bientôt chanter victoire ou détonner !
— Tout est prévu ; pourvu qu’on suive bien mes ordres,
L’embuscade doit réussir, et le gibier
Tomber au sac. — Qui vient par là ? Un froc de prêtre…
Un officier, introduisant Cauchon.
Monseigneur de Beauvais, de la part du Régent.
Scène II
Warwick, Cauchon
Warwick
C’est vous, évêque ? Entrez, de par Dieu ! — Excusez :
J’ai la patte engluée… Oh rien ! un coup de flèche,
Rien, rien ! Vous n’êtes pas venu, je pense bien,
Pour m’apporter les sacrements ? Pardieu, messire,
Je ne veux pas mourir encore. — Dites-moi
Qui vous amène dans ce lieu hanté des diables ?
Cauchon
Le paix soit avec vous, Monseigneur !
Warwick
La paix, hum !
Appels de trompettes.
Entendez-vous ? Elle a la voix bien enrouée…
Cauchon, souriant.
Eh ! la victoire, alors. — Je reviens de Calais
Où j’eus le très insigne honneur d’aller attendre
Sur le vaisseau qui l’apporta, Sa Majesté
Le roi Henry, — que Dieu garde ! — pour le conduire
En son royaume de France et dans sa cité
De Rouen.
Warwick
Un royaume un peu mouvant encore !
Pour y régner, la hache d’armes convient mieux
Qu’un sceptre d’or. Mais la hache est une arme lourde
Dans la main d’un enfant…
Cauchon
Le sceptre est pour l’enfant,
Mais les vaillants tiennent la hache qui le garde.
Ah ! plût à Dieu que chaque Français eût au cœur
Le même amour qui nous attache à notre maître :
Dans ce pays, le noble Warwick n’aurait plus
De rebelles à vaincre.
Warwick
Oui, oui, je sais, évêque :
Si tout Français aimait son pays comme vous,
Ce serait bon… pour le profit de l’Angleterre !
Comment va le cousin Bedford ?… — Paix ! Écoutez :
N’avez-vous point entendu qu’on criait alarme ?…
— Non, rien encor. — Continuez. Çà, vous disiez
Que Bedford ?…
Cauchon
Monseigneur le Régent me confie
La mission d’aller trouver notre allié,
Le noble duc de Bourgogne…
Warwick
Oui-dà, vraiment,
Notre allié ! C’est fort bien dit : comme à la corde
Est allié le cou bien lié du pendu.
Ça le soutient, mais ça le tient ; et plus il tire,
Plus le nœud serre et mieux le drôle est étranglé.
Cauchon
Vous ne pouvez vous passer d’eux.
Warwick
Voilà la chose !
Et ces messieurs se passeraient fort bien de nous.
Bons alliés ! toujours tout prêts à lâcher prise,
Qui font la soupe avec Lancastre, et qui, ce soir,
Iront trinquer peut-être avec Valois !
Cauchon
Messire,
La mission dont j’ai la charge auprès de lui
Doit justement réveiller le duc, et j’espère
Que mieux instruit de ses devoirs…
Warwick
Espérez donc,
Espérez ! — Vous avez, dit-on, l’âme subtile
Et la langue dorée : arrachez doucement,
Dévotement, à ce bon duc, quelque promesse
Ou même un bon Traité de plus, pour le lier
À ses amis… Tous ces serments et ces grimoires
N’empêcheront le Bourguignon de nous lâcher
Un jour ou l’autre, quand aura tourné la brise.
Cauchon
Le croyez-vous ? Et pourquoi donc ? Son intérêt,
Sa haine même… Car il hait les Armagnacs.
Warwick
Mais les Anglais, les aime-t-il ? — Voyez-vous, prêtre,
Entre les fils du même sol, comme entre époux,
Il arrive qu’on se querelle et qu’on se morde :
Mais la chaîne qui les tenait les tient toujours.
Les étrangers, on les prend pour amants, pour maîtres,
Mais on ne les épouse pas. On plante là
Ses alliés : on ne trahit que sa patrie.
Cauchon, après un silence.
Alors, pourquoi combattez-vous ?
Warwick
Je suis soldat…
Comme vous dites, vous, la messe, étant évêque.
— Ou vous l’étiez…
Cauchon
Je pourrais être mieux encor.
Warwick
On vous a pris Beauvais.
Cauchon
Mais Rouen est à prendre.
Warwick
C’est une crosse d’archevêque, ah ! ah ! j’entends,
Qui vous consolerait d’avoir perdu la mitre ?
Cauchon
N’en suis-je pas digne à vos yeux ? — L’humilité
Convient au prêtre, et l’orgueil n’enfle pas mon âme :
Mais Warwick sait tout ce que j’ai fait pour son roi,
Et mon opprobre parlerait de mes services
Plus haut encor que mes honneurs.
Warwick
Mon révérend,
Nul mieux que vous ne peut peser l’un, et les autres.
L’opprobre ne vient pas de moi. Quant aux honneurs,
Il me paraît qu’ils s’équilibrent aux services.
Vous en avez rendus : on vous les a payés
Honnêtement, je crois.
Cauchon
Mais j’en puis rendre encore,
Et plus puissant, je pourrais mieux vous seconder.
Noble Warwick, si votre appui…
Cris et tumulte au dehors.
Warwick
Pardieu, messire,
Nous reprendrons un peu plus tard cette chanson :
En ce moment, mes oreilles sont occupées
Par un autre air, dont le son fait danser mon cœur !
Entre Stafford.
Scène III
Warwick, Cauchon, Stafford.
Warwick
Eh bien ?
Stafford
Vraiment, mylord, ce n’est pas une femme
C’est un démon ! Le camp faillit être emporté.
Elle a bondi, balayant tout sur son passage,
Jusqu’au quartier des Bourguignons ; nos alliés,
Tremblants de peur, tombaient par monceaux sur la terre,
Ou s’enfuyaient en hurlant comme des damnés.
Créquy, Noyelle et d’autres vaillants capitaines
Ont cédé sous le choc. Mais enfin, dans Margny,
Messire Jean de Luxembourg, avec des troupes
De renfort, ralliant les fuyards, arrêta
La panique et brisa l’élan de la sorcière.
En même temps, nos soldats, qui s’étaient cachés,
Suivant votre ordre, dans un pli de la colline,
Se découvrant, coururent avec de grands cris
Derrière les Français.
Warwick
Bien joué, Angleterre !
Après ? après ?
Stafford
Ceux-ci, qui n’étaient guère plus
De quatre cents, voyant contre eux toute une armée
Et le chemin du retour coupé derrière eux,
Commencèrent à reculer, malgré la femme
Qui leur criait, toujours intrépide : En avant !
Il fallut, pour la décider à la retraite
Que quelques-uns des gens armés qui l’escortaient,
Prenant son cheval par la bride, de force
L’entraînassent au milieu d’eux. En s’éloignant,
Elle ne fuyait pas, mais souvent faisait face
Aux assaillants et les forçait à reculer.
— C’est ainsi que finit l’affaire, périlleuse
Pour nos armes, et pour nous tous sans déshonneur.
Warwick
Finie ? Eh quoi, finie !… Alors, c’est ma défaite
Que tu m’apprends, oiseau de malheur, s’il est vrai
Qu’en t’éloignant, tes yeux ont vu la vierge fée
Passer la porte et rentrer dans son bourg charmé ?
Stafford
Non : lorsque j’ai quitté mon poste, la sorcière
Était encore hors des murs ; mais elle allait
Franchir le pont.
Warwick
Allons ! allons ! la flèche vole,
La flèche peut frapper encor… Monte au rempart !
De là-haut, tu dois voir la rivière : regarde !
Tends tes regards comme pour fendre l’air brumeux.
Et dis-nous bien ce que tu vois. Va vite, monte !
Stafford sort de la tente et monte sur le rempart.
Pucelle d’Orléans, voici l’heure ! Cours bien,
Si tu ne veux que Warwick, tout boiteux, t’attrape !
Cauchon, à part.
Cette Jeanne ! il faut donc la retrouver toujours
Sur mon chemin ! Fuirai-je encore devant elle ?
Stafford, apparaissant sur le rempart et regardant à gauche.
Voici la ville… À droite, la porte.
Warwick
Es-tu là ?
Parle haut !
Stafford, criant.
Je la vois.
Warwick
La fille ?
Stafford
Oui : son armure
Blanche luit au soleil. Beaucoup de monde autour…
On se bat ferme au bout du pont. Les Français fuient,
Ils se pressent vers le rempart… Nos gens, nombreux,
Les serrent de très près.
Warwick
Et la porte, la porte,
Est-elle ouverte, dis ?
Stafford
Oui.
Warwick
Malédiction !
Tu dois mal voir : regarde mieux !
Stafford
Elle est ouverte.
Et le pont-levis abaissé, car les Français
En tumulte se précipitent et s’engouffrent
Sous le portail, pour échapper aux poursuivants.
Warwick
Attends encor ! De combien en est éloignée
La soudarde ?
Stafford
De vingt ou trente pas au plus.
Warwick, à part.
Vingt pas… telle est la longueur de mon espérance !
Stafford
La voilà presque seule à présent : ses soldats
Sont tous passés… Elle protégeait leur retraite.
Maintenant, elle avance encor.
Warwick
Retenez-la !
Que faites-vous, Anglais flegmatiques ? — La porte ?…
— Parle plus haut !
Stafford
Toujours ouverte.
Warwick
Alors, plus bas !
J’entends trop bien… Portier d’enfer, dors-tu, vieux diable ?
— Vous verrez que c’était un Bourguignon !
Stafford
Encor
Dix pas au plus pour qu’elle arrive à la poterne…
Mais on l’attaque vivement. — Bah ! à quoi bon ?
Les coups se brisent autour d’elle sans l’atteindre ;
Les traits ruissellent sur son corps ensorcelé.
Warwick
Fable absurde ! Frappez, Anglais, frappez quand même,
Et vous aussi, gros Bourguignons, frappez !
Stafford
Voilà
Que le cheval a fait un bond et se dégage ;
Il touche au porche ; il n’a plus qu’à passer…
Warwick, à part.
Perdu !
Stafford
Mais d’où vient qu’elle n’entre pas ? La bête hésite
Et tourne en se cabrant… Ah ! le pont est levé,
La herse vient de s’abaisser ; la porte est close !
Warwick, railleur, contenant sa joie.
— Hé bien, voyez ! Va-t-elle traverser le mur,
Ou s’envoler sur les créneaux comme un fantôme,
Avec son oriflamme pour balai ?
Stafford
Hurrah !
Elle est prise ! elle est prise !
Warwick
À présent, sentinelle,
Tu peux crier : ce cri-là réjouit mon cœur.
Mon Angleterre demain, le hurlera d’aise,
Et votre France, de douleur !
À Stafford, qui est descendu du rempart.
Allez, Allez !
Ramenez-nous notre butin ; mais par saint Georges,
Prenez-en soin et ramenez-le-nous vivant !
Stafford sort à gauche.
Scène IV
Warwick, Cauchon
Cauchon
Vous venez, comte, de gagner grande victoire !
Je suis heureux que Dieu m’ait conduit par ici
Pour vous offrir le premier de tous ma louange.
Warwick
Louez donc Dieu… puisque c’est Dieu qui conduit tout.
Cauchon
Mais la vaillance d’un grand chef, parfois sa ruse,
Sont l’instrument dont Dieu se sert pour ses desseins.
Warwick
L’homme fait une part à Dieu, puis prend la sienne :
Partage sûr ! car Dieu ne réclame jamais.
Mais le hasard, qu’on accuse dans la défaite.
Qui donc lui rend ce qu’on lui doit dans le succès ?
— Puisse ce jour être un beau jour pour ma patrie !
Cauchon
Que fera-t-on de cette fille ?
Warwick
Il me suffit
De l’avoir prise : désormais son charme tombe ;
Son étendard enchanté, gisant sur le sol,
N’inspire plus ni l’audace, ni l’épouvante.
Je défais la sorcière.
Cauchon
Et ne craignez-vous pas
De faire une héroïne ? Usant de maléfices
Et sous l’égide du démon, elle a bien pu
Vaincre Talbot, sans que Talbot en soit moins brave :
Mais si ce n’est qu’une femme, que deviendra
La gloire de Talbot ?
Warwick
Nous savons tous deux, prêtre,
Qu’elle n’est pas une sorcière.
Cauchon
Question
Bien délicate ! et qui veut, avant de conclure,
Qu’on l’étudie à fond. Si l’Église affirmait
Que cette fille est fort suspecte d’hérésie,
Que ses voix viennent de l’Enfer et que tous ceux
Qui se sont servi d’elle ont fait œuvre damnable,
Ne faudrait-il pas bien le croire, cependant ?
Et l’Église pourrait le dire, si l’Église
Était interrogée, et si l’on avait soin
De bien choisir celui qui répondrait pour elle.
Me suis-je assez fait comprendre ?
Warwick
J’ai compris.
— Soit ! Nous vous la laissons.
À part.
Faites notre besogne,
Prêtres français ! L’Anglais s’en lavera les mains.
Tumulte. Entre à gauche Jeanne, encore en armes, poudreuse, le visage enfiévré de la lutte, conduite par le Bastard de Vandonne qui lui tient le bras, Jean de Luxembourg, Stafford, et suivie de soldats anglais et bourguignons qui la gardent ou qui sont accourus pour la voir.
Scène V
Cauchon, Warwick, Jeanne, Jean de Luxembourg, Stafford, Vandonne, soldats anglais et bourguignons.
Cri des soldats
La voilà ! La voilà ! — On la tient. — Elle est prise.
— Quel air effronté ! — Bah ! tu vas la voir pleurer.
— Hé bien, appelle donc tes démons à ton aide !
— Ah ! the witch, hasn’t she done us harm !
— À mort ! à mort ! — Hurrah ! — Au bûcher, la sorcière !
Warwick
Silence ! Faites-moi sortir tous ces braillards !
Stafford et les sentinelles repoussent les soldats qui se pressaient à l’entrée de la tente, où Jeanne est entrée avec Vandonne et Luxembourg. — Regardant Jeanne.
Oui, c’est elle… Je la connais ! — La chasse est bonne,
Monsieur de Luxembourg, si c’est vous le chasseur
Qui m’avez pris ce gibier-là.
Luxembourg
Non : voici l’homme
Qui l’a jetée à bas de son cheval et qui,
Le premier, l’a saisie ; il se nomme Vandonne,
Mais il est de mes gens : la prise est donc à moi.
Warwick
Vous en aurez tous deux l’honneur ; pour la personne
Elle appartient à notre maître… Les Anglais
L’ont bien gagnée.
Luxembourg
Halte-là, mylord, s’il vous plaît !
Nous vous laissons vos prisonniers : laissez les nôtres !
Qui prend la peine a seul des droits sur le profit ;
Et le profit vaudra sans doute ici la peine.
Warwick, après un silence, se contenant.
Soit ! on vous la paiera… Dites-moi votre prix.
Luxembourg
Mylord, vous êtes prompt en affaires… Le chiffre
Vaudrait le temps d’être pesé et débattu.
Mais, entre nous, pour une telle prisonnière,
Dix mille écus…
Warwick
Dix mille écus ! Par la mort-Dieu !
Votre appétit est un appétit de Bourgogne…
Dix mille écus ! C’est la rançon d’un duc, au moins.
À ce prix-là, j’aurais bien dix mille bergères !
Luxembourg
À votre aise, mylord. Si ce prix vous paraît
Trop élevé, je trouverai sans doute en France
Assez de gens pour le payer.
Warwick
En France ! Quoi ?
Vous oseriez rendre aux Français cette donzelle ?
Vous êtes fou !
Luxembourg
Pardieu, mylord !…
Warwick
Réfléchissez :
Quand nous tenons notre plus sanglante ennemie,
Celle par qui se ranima le cœur éteint
De son pays, par qui nos soldats et les vôtres,
Jadis vainqueurs, ont connu la honte et l’effroi,
La rendre aux siens, vous dût-on offrir en échange
Un monceau d’or plus haut que nos monceaux de morts,
Comment nommer ce marché-là, sinon folie…
— Ou trahison ?
Luxembourg, furieux.
Bénis le coup qui fit de toi
Un pauvre infirme, Anglais insolent ! car je jure
Que tu m’aurais payé ce mot plus chèrement
Que tes trésors ne pourraient payer cette fille !
Emmenons-la : elle est à moi. Tous les Anglais
Me supplieraient à deux genoux de la leur vendre,
J’aimerais mieux la laisser libre sans rançon !
Il fait signe à Vandonne d’emmener Jeanne et s’apprête à partir.
Cauchon, s’avançant.
Non. C’est à moi qu’il faut remettre cette femme.
Luxembourg
Vous ! Qui donc êtes-vous ? En quel nom parlez-vous ?
Cauchon
Seigneurs, je parle au nom de la très sainte Église.
— Noble Warwick, et vous, sire de Luxembourg,
Écoutez-moi ! Je n’ai dans l’âme ni colère,
Ni passion : un seul intérêt me conduit,
Celui de Dieu ; une seule cause me guide,
Celle de la Foi, dont je suis le serviteur.
Cette femme, par sa conduite et ses exemples,
A gravement offensé les divines lois,
Versé le sang, semé l’erreur, trompé le peuple
Et répandu l’enseignement pernicieux
Du grand scandale et de l’horrible idolâtrie.
Et c’est pourquoi, moi, Pierre, évêque de Beauvais,
Ministre de Jésus, pasteur de son Église,
Je revendique, pour lui faire son procès,
La créature que l’on nomme la Pucelle ;
Et parce qu’elle fut, selon la volonté
Du Très-Haut, prise à Compiègne, en mon diocèse,
Dans un lieu soumis à ma juridiction,
J’ai le droit de la réclamer ; et je vous somme,
Nobles seigneurs, par le Dieu que vous adorez,
De me remettre cette femme, à moi, son juge :
Ou vous devrez en répondre au saint tribunal !
Un silence. Luxembourg se tait et baisse la tête, sombre. Warwick feint de ne pas la regarder. Jeanne, immobile depuis le commencement de la scène, avec un air d’indifférence presque souriante, comme s’il ne s’agissait pas d’elle, éclate tout à coup.
Jeanne
C’est faux ! c’est faux ! Pourquoi m’accusez-vous, évêque ?
J’ai fait l’œuvre que Dieu m’a commandée, et non
L’Esprit méchant !
Ses yeux rencontrent le regard glacé de Cauchon ; alors elle se tait et baisse la tête.
Warwick, à Cauchon.
Vos droits sont bons, votre requête
Est juste. Je ne sais ce que mon roi dira,
Mais je ne puis me révolter contre l’Église :
La prisonnière est à vous, s’il dépend de moi.
À Luxembourg.
Faisons la paix, duc, voulez-vous ? Warwick, malade,
A le mot vif, mais son cœur n’est point rancunier.
Luxembourg, après une hésitation.
Voici ma main. — Pour cette femme, ma captive,
Je ne puis rien en décider, sans avoir vu
Mon suzerain, le duc Philippe de Bourgogne ;
Qu’il parle, et je ferai selon sa volonté.
Il sa rapproche de Warwick et s’entretient avec lui.
Cauchon, las, à Jeanne.
Remettez-vous à moi : je vous sauverai, Jeanne !
Jeanne le regarde et se tait ; il s’éloigne.
Stafford, s’approchant d’elle.
Te voilà prise, prophétesse ! Eh bien, tes voix
Ne t’avaient donc point avertie ? — Est-elle sourde
Ou muette ? — Jadis, tu savais mieux parler,
Dans Orléans, quand tu jurais, fille impudente,
Qu’avant sept ans, tu nous chasserais de ce sol !
La glorieuse, maintenant, courbe la tête,
Et, le cœur gros, se tient à peine de pleurer !
Jeanne, lentement.
Je sais que les Anglais me tueront, car ils croient
Qu’après ma mort, ils pourront prendre le pays :
Mais je le dis, ils ne l’auront pas, ce royaume,
Quand ils seraient cent mille Goddem de plus !
Stafford, furieux, tirant son épée.
Quoi ?
Même en nos mains, tu viendras nous braver, sorcière !
Warwick
À bas l’épée ! à bas l’épée ! Allons, Stafford,
Pas de sottises ! — Après tout, c’est une femme.
La sainte Église la réclame ; il nous faut donc
Avoir grand soin de sa vie ; et vraiment, la vôtre,
Si vous frappiez, suffirait mal à la payer !
À Luxembourg.
— Messire, vous en répondez ; veillez sur elle.
Regardant Jeanne.
Adieu, belle vierge farouche ! Que n’es-tu
Plutôt restée, en Lorraine, à garder tes bêtes ?
Tu n’aurais point l’âme si lourde, ni le corps
En péril, à cette heure… — Enfin, c’était peut-être
Ton destin. Va ! tu t’es conduite vaillamment :
Le vieux Warwick n’insultera pas ta défaite.
Jeanne, tenue par Vandonne, sort de la tente avec Luxembourg, Stafford les suit. Les soldats, qui étaient tous aux aguets, accourent curieusement et forment une haie sur son passage ; ils se la montrent du doigt en chuchotant, et l’on devine des injures, sans les entendre.
Jeanne, à part.
Est-ce qu’ils me feront mourir ? Ô doux Jésus,
On vous vendit aussi trente deniers aux prêtres…
Elle sort.
Scène VI
Warwick, Cauchon
Cauchon
Eh bien, messire ?
Warwick
Nous l’aurons ; mais il faudra
La payer cher !
Cauchon
Si l’on m’emploie à cet office,
Je vous négocierai l’affaire pour le mieux.
Warwick
Vous n’aviez jamais vu cette femme ?
Cauchon
Moi, comte ?
Non, jamais.
Warwick
Je ne sais qu’en penser… Il faut bien
Qu’elle soit un peu folle ; et pourtant, quelque chose
De profond, qui surprend, luit dans son regard fier.
Bah ! à quoi bon y songer ?… — J’ai cru, tout à l’heure,
Que vous lui parliez à voix basse ?
Cauchon
J’ai promis
De la sauver.
Warwick
Ah ?
Cauchon
Oui : je veux sauver son âme.
Quant à son corps…
Warwick
Quant à son corps ?…
Cauchon
Je m’en remets
Pour y pourvoir, à la clémence des Anglais.
Acte III
Une salle dans le château de Rouen. Fenêtre à vitrail et grande porte dans le mur du fond : petite porte à droite. Des sièges et des bancs sont rangés au fond et à droite, le long des murs, pour les assesseurs du procès. Deux sièges plus élevés, sous un dais, pour les juges. Devant, le banc des greffiers. Au milieu, un escabeau pour l’accusée. En face, le siège du Promoteur (une chaire à pupitre).
Scène I
D’Estivet, Massieu
D’Estivet, occupé à écrire à la table du greffier.
Vous entendez ? Tenez vous prêt à introduire
L’accusée, aussitôt qu’on vous appellera.
C’est à neuf heures la séance.
Massieu
Bien, mon maître,
Après un silence.
Sera-ce donc la dernière ?
D’Estivet
Eh ! le sais-je, moi ?
Depuis un an que cette fille est prisonnière,
Il n’a pas dépendu de moi que son procès
Ne fût instruit et consommé dix fois pour une.
Mais ce marché, pour décider les Bourguignons
À la livrer aux Anglais qui nous l’ont cédée…
J’ai cru qu’on n’en finirait pas ! Et les lenteurs
De ce procès, depuis quatre mois que l’on siège,
Qu’on interroge, qu’on sermonne, qu’on requiert,
Que l’on consulte et qu’on dispute, sans conclure !
Massieu, naïvement.
Heureusement qu’on est payé pour tout cela !
D’Estivet
Ne parlez pas d’argent ! Fi !
Massieu
Las ! il faut bien vivre…
Un pauvre prêtre comme moi n’est point fâché
De trouver un petit emploi dans la justice.
D’Estivet
J’aimerais mieux gagner moins et qu’on en finît.
Que de façons pour condamner une hérétique,
Dont le crime est cent fois prouvé ! Mais Monseigneur
Pierre Cauchon tient à bien respecter les formes :
Il ne veut pas que les ennemis de la foi
Puissent un jour rien alléguer contre notre œuvre,
Quand nous aurons envoyé la fille au bûcher.
— Comment est-elle, ce matin ?
Massieu
La chair bien faible
Encore, après le mal étrange qui faillit
L’emporter, mais l’esprit toujours vif. Je m’étonne
Bien grandement, en vérité, que cette enfant
— Car ce n’est presque qu’une enfant, si j’ose dire, —
Puisse endurer ce qu’elle endure et résister
Comme elle fait, d’une âme si forte et constante.
D’Estivet
Orgueil d’enfer, voilà son soutien ! C’est Satan
Qui le lui souffle ; sans quoi, serait-il croyable
Qu’une ignorante, une gardeuse de moutons,
Qui ne sait même pas signer, une rustaude,
Puisse ainsi tenir tête à soixante docteurs
Et plus, parmi les plus instruits et les plus sages,
Subir, sans peur, les longs tourments de la prison,
Qui d’ordinaire, apprivoisent les plus farouches,
Et deux fois être en mal de mort sans succomber ?
Massieu
Puisqu’il faudra qu’elle aille à la mort tout de même
Peut-être eût-il mieux valu pour la pauvre enfant
Ne pas guérir ?…
D’Estivet, haussant les épaules.
Savez-vous bien ce que vous dites ?
Vous pensez donc que le Régent serait content,
Si sa captive s’échappait dans une bière,
Avant d’avoir reçu congé ?
Massieu
Mais pourquoi donc,
Puisque aussi bien, l’Anglais n’aurait plus à la craindre ?
D’Estivet
Chut ! De tels mots sont imprudents. Ces choses-là
Sont des secrets de politique qui dépassent
L’entendement d’un pauvre prêtre comme vous.
Laissez-nous faire, et ne songez qu’à votre office.
— Je vous engage seulement, maître Massieu,
À montrer pour votre captive une tendresse
Plus réservée et plus discrète, car sinon,
Vous pourriez vous en repentir.
Massieu
Qui ? Moi, mon maître ?
D’Estivet
Vous ! Je vous ai déjà défendu, l’autre jour,
De tolérer, quand vous amenez cette fille,
Qu’elle s’arrête, sous prétexte d’oraison,
À la porte de la chapelle. Je m’étonne
Que vous ayez osé le faire encore ?
Massieu
Pardon !
Elle en avait si grand désir, la pauvre fille,
Et m’en a tant fait requête, et si doucement !
Pouvais-je donc lui refuser une prière ?
Le cœur m’en a manqué, je l’avoue.
D’Estivet
Ah ! vraiment ?
Ainsi, vous l’avez fait ? Et malgré ma défense !
Massieu, effrayé.
Mon maître…
À part.
Qu’ai-je dit ? Il ne le savait pas.
D’Estivet, se levant.
Ah çà ! truand, qui donc t’a donné tant d’audace
De me désobéir ? Vraiment, c’est trop hardi !
Entends-moi bien : je m’en vais te guetter moi-même,
Et s’il t’arrive de recommencer ce coup,
Je te ferai mettre en telle tour, méchant homme,
Que d’un grand mois, tu ne verras plus le soleil !
— Allez, sortez, et méditez bien mes paroles.
Massieu, la tête basse, sort à droite.
D’Estivet, seul.
Quels lâches cœurs ! Si l’on ne les traitait ainsi,
Je ne sais pas comment nous finirions l’affaire…
— Ah ! voici Monseigneur.
Il se lève et salue respectueusement Cauchon, qui entre au fond, avec Nicolas Loiseleur.
Scène II
Cauchon, D’Estivet, Loiseleur
Cauchon, lisant une lettre.
… Attentifs au soin infatigable avec lequel votre paternelle sagacité poursuit cette œuvre éclatante… Veuille enfin le Prince des Pasteurs, quand il se manifestera, accorder en récompense à votre pastorale sollicitude, une Couronne de gloire qui ne se flétrira point.
S’interrompant.
En vérité, je n’en puis lire davantage…
Mérité-je de tels éloges ? Et pourtant
Mon cœur, qu’aucun vain sentiment d’orgueil ne gonfle,
Les reçoit avec une douce émotion,
Car il y trouve au centuple la récompense
Des peines et des grands soucis que nous prenons
Pour le bien de la foi.
Loiseleur
Certes, pareils éloges
De la très docte Université de Paris
Ont à nos yeux une valeur inestimable.
Votre Grandeur doit cependant les accepter
Sans nul scrupule, comme un dû ; car, s’ils atteignent
Les mérites et les vertus qu’ils louent en vous,
Nul ne dira qu’ils les dépassent.
D’Estivet
Oh non, certes !
Cauchon
Merci, mes fils ! Mais pour venir un jour à bout
De cette tâche difficile, votre zèle,
Votre dévouement sont pour moi de grands appuis ;
Et si je tire quelque gloire de cette œuvre,
Vos noms, mes fils, y devront être associés.
Loiseleur
Ainsi soit-il, Monseigneur !
Cauchon
Il est regrettable
Que tous nos frères n’aient pas la même ferveur.
Je rencontre chez quelques-uns des résistances
Ou des faiblesses, qui me font un vrai chagrin…
Ils sont rares, Dieu soit loué ! Mais, quelque peine
Que j’en ressente, ils me forceront a sévir.
D’Estivet
Vous ferez bien, Monseigneur.
Cauchon
Leur intérêt même
M’y pousserait, et non le mien ; car les Anglais
Qui savent bien distinguer entre nous les tièdes
Et les zélés, et qu’irritent nos longs délais,
Pourraient leur faire payer cher ces complaisances…
— Laissons cela. Dites moi, maître Loiseleur,
Avez-vous pu confesser encor la captive ?
Loiseleur
Oui, Monseigneur, ce matin même.
Cauchon
Êtes-vous sûr
Qu’elle ne vous reconnaît pas, sous le costume
Qui vous déguise, et qu’elle n’a pas de soupçon ?
Loiseleur
Non, Monseigneur : j’en suis bien sûr. D’ailleurs, j’évite
De lui laisser voir mon visage au tribunal.
Elle me croit toujours un prisonnier, comme elle,
Un pauvre moine du parti des Armagnacs ;
Elle est heureuse de causer avec un homme
De son pays… — oui, pour elle, je suis Lorrain, —
Et n’ayant pas d’autre secours, elle se fie
À mes conseils ; car elle est, malgré son esprit,
Assez simple de cœur pour croire que je l’aime,
Quand je feins de l’aimer.
Cauchon
Sans doute ce moyen
Nous coûte un peu, mais il est, hélas ! nécessaire
Avec un ennemi si ferme et obstiné.
D’ailleurs, la Sainte Inquisition, en ses formes
L’autorise, et même en recommande l’emploi.
— Hé bien, qu’en avez-vous appris ?
Loiseleur
Bien peu de chose,
Monseigneur ; nul secret dont on puisse tirer
Parti contre elle. Il faudrait des témoins, en outre.
J’avais enjoint aux deux greffiers de se cacher
Dans la chambre voisine où, par une ouverture
Pratiquée en secret, ils pourraient écouter ;
Mais ces Messieurs ont refusé de rien écrire,
Prétendant que c’était contre leur droit.
Cauchon
C’est bien :
Nous nous en souviendrons. Écoutez-moi, mon frère :
Jusqu’ici, selon notre vœu, vous engagiez
Cette hérétique à tenir bon dans sa défense,
En refusant de se soumettre au tribunal :
Dorénavant, il faudra changer de système
Et l’exhorter à reconnaître ses erreurs.
D’Estivet
Mais Monseigneur, si Jeanne abjure…
Cauchon
Eh bien, l’Église
Lui pourra donc être clémente, et nous aurons
Le bonheur de sauver son corps avec son âme…
À moins, hélas ! à moins qu’après avoir soumis
Ses actions et ses paroles à ses juges,
Elle n’en vienne à regretter ce désaveu
Et ne retombe en ses erreurs invétérées.
D’Estivet, vivement.
Alors on la tiendrait comme relapse !
Cauchon
Eh oui…
Crime exécrable, qui défend toute indulgence !
Loiseleur
Et qui supprime le pécheur, tout en laissant
Subsister l’aveu du péché.
Cauchon
Je vois, mes frères,
Que vous avez compris ma crainte et mon espoir.
Tâchez donc, maître, inspiré par votre éloquence,
De ramener cette âme égarée au salut,
En lui montrant le chemin de l’obéissance.
Prodiguez-lui les bons conseils de l’amitié.
Allez, mon fils !
Loiseleur
J’y veux employer tout mon zèle.
Mais je crains bien que ni prière ni conseil…
Cauchon
Essayez, cependant : si la douceur échoue,
Nous emploierons d’autres moyens.
Loiseleur sort à droite.
Scène III
Cauchon, D’Estivet
Cauchon, sèchement, à d’Estivet.
Vous, écoutez :
Je ne suis pas content de vous ! — Laissez-moi dire :
Vous répondrez quand je vous interrogerai.
J’ai tout à l’heure glorifié votre zèle :
En vous nommant le promoteur de ce procès,
Avec charge de requérir contre la femme
Qu’un juste sort nous livra, je ne doutais point
De votre ardeur, étant certain de votre haine.
Vous avez fait de votre mieux : mais cette ardeur,
Qui n’a péché que par excès, non par faiblesse,
Est dangereuse, bien souvent ; vous lâchez trop
La bride à vos ressentiments ; votre rancune
Est indiscrète, et votre zèle maladroit.
Assurément, je vous approuve d’être ferme,
Mais il faudrait plus de mesure ; votre ton
Est trop brutal. La violence devrait être
Plus dans l’esprit, moins dans les mots ; il est façon
De dire tout, moyennant quoi l’on peut tout dire.
Par des rudesses inutiles, vous nuisez
À votre cause ; vous cabrez l’esprit des juges,
Au lieu de le guider. Enfin, — et c’est ici
Le point très grave, — par vos écarts de langage,
Vous m’exposez, moi, votre évêque, à maint ennui !
Qu’êtes-vous allé dire en sa prison à Jeanne ?
L’injurier et la traiter trop durement,
En vous servant de mots grossiers et qui conviennent
À des soldats, non pas à un prêtre : à tel point
Que Monseigneur de Warwick en a pris ombrage,
Et m’a mandé auprès de lui pour m’avertir
Qu’il blâmait fort ces procédés contre une femme
Prisonnière, et de plus, malade. — Qu’avez-vous
À répondre à cela ?
D’Estivet
Monseigneur, si mon zèle
S’est échauffé plus peut-être que de raison,
C’est que cette méchante fille avait l’audace
De prétendre…
Cauchon
Eh bien, quoi ? parlez ! qu’hésitez-vous ?
D’Estivet
La calomnie est si horrible que ma bouche
Craint de la répéter. Elle affirmait — pardon ! —
Qu’elle serait si gravement tombée malade
D’avoir mangé certain poisson, qu’en sa bonté
Votre Grandeur lui fit offrir pour le carême ;
Et d’un soupçon vraiment infâme salissant
Votre pitié…
Cauchon
Elle voulait laisser entendre
Que je l’avais empoisonnée ?
D’Estivet
Ah ! monseigneur,
Elle vous accusait tout haut !
Cauchon
L’infortunée !
Croire que j’ai voulu, par ce moyen !… Alors
Que chaque jour, obligé de répondre d’elle,
Je tremble qu’un hasard ne la mette en péril…
Ah ! elle ne se doute pas combien sa vie
M’est précieuse… Pauvre enfant ! — Pardonnons-lui !
D’Estivet, à part.
Ce n’était donc pas vrai ?
Haut.
Quoi ? c’est vous qu’elle accuse,
Maître, et c’est vous qui la plaignez ! Tant de pitié
Attendrirait un cœur de pierre… Fille ingrate,
Si tu pouvais contempler ton juge et pleurer !
Ému, il prend la main de Cauchon et la baise.
Cauchon
Il faut, mon fils, pardonner à qui nous offense.
Je vous l’ai dit : notre cœur ne doit rien haïr,
Sauf le péché. Efforcez-vous d’être plus calme :
Votre œuvre en sera plus solide aussi.
D’Estivet
En tout
Je veux vous obéir, monseigneur.
Cauchon
L’heure passe :
Nos frères vont bientôt se rassembler. Avant
Qu’ils ne soient là, n’avez-vous plus rien à me dire ?
D’Estivet, consultant ses papiers.
Voyons, quelle nouvelle ai-je donc apprise ? — Ah !
Il paraîtrait que maître Jean de la Fontaine
Ne viendra plus siéger.
Cauchon
Pourquoi ?
D’Estivet
Votre Grandeur
Se rappelle que l’autre jour, ce mauvais juge
Fut vivement repris par vous, pour un conseil
Qu’il s’est permis d’aller porter à cette femme ?
Cauchon
Avec frère Isambard de la Pierre… Bon, bon !
D’Estivet
L’homme a pris peur. On lui a dit que sa faiblesse
L’exposerait à boire en Seine un coup de trop.
Il a fui de Rouen.
Cauchon
C’est le meilleur service
Qu’il sût nous rendre. — Plût à Dieu que les poltrons
Pussent ainsi nous faciliter la besogne.
— Quoi d’autre, encore ?
D’Estivet
Un bonhomme, nommé Moreau,
Qu’on envoya pour recueillir des témoignages
Dans le pays de l’accusée, a, plusieurs fois,
Réclamé qu’on lui remboursât ses frais de route.
Cauchon
Cet homme est bien audacieux ! Tout ce qu’il sut
Nous rapporter n’a pu servir à notre enquête.
D’après lui, Jeanne était une sainte ; il trouvait
En elle des vertus, disait-il, que lui-même
Voudrait voir en sa propre sœur. On n’a rien fait
De ses renseignements : que veut-il qu’on l’en paye ?
Il n’aura pas un sou. S’il se présente encor,
Menez-le-moi : je lui donnerai tel à-compte
Qu’il se tiendra pour jamais notre débiteur.
D’Estivet
J’entends qu’on vient. — J’augure bien de la séance :
J’ai préparé quelques petites questions
Dont l’accusée, aussi rusée et arrogante
Qu’elle se montre, aura grand’peine à se tirer.
Car, qu’elle dise oui ou non, je la veux prendre
Comme hérétique ou comme impure.
Cauchon
Plaise à Dieu !
— Mais avec calme, je vous le dis, avec calme !
Entrent au fond, par groupes successifs de deux ou trois, les juges. Parmi eux, le Vice-inquisiteur, Jean Lemaître, qui siège à la droite de Cauchon, homme silencieux et timide, qui montre par sa contenance l’ennui qu’il a d’être obligé de participer à ce procès ; Maître Jean Beaupère, chanoine de Paris ; Maître Guillaume Évrard, chanoine de Caen et de Beauvais ; Maître Thomas de Courcelles, le plus jeune, qui marche seul, les yeux baissés, l’air austère et mystique ; Maître Aubert Morel, Maître Boisguillaume, greffier, etc. Tous viennent saluer Cauchon devant lequel ils défilent ; puis ils s’installent, au fond et à droite, sur les sièges préparés pour eux, de façon à remplir les trois-quarts de la scène. — Frère Isambard de la Pierre, de l’ordre des Frères-Prêcheurs, défile le dernier, avec Frère Martin l’Advenu.
Scène IV
Cauchon, D’Estivet, les juges, puis Loiseleur, puis Jeanne
Cauchon, saluant les juges.
Bonjour, mes fils ! — Bonjour mes maîtres. Que le ciel
Soit avec vous ! — Je vous souhaite bienvenue
Et paix à tous.
À Me Beaupère, confidentiellement.
Maître Beaupère, mon ami,
Le trésorier de Sa Majesté notre Sire
Désirait, je crois, vous parler… Vous l’avez vu ?
Me Beaupère fait signe que oui.
Bien, bien, il suffit. — (Haut.) Ah ! voici notre fidèle
Frère Isambard… Vous êtes pâle, ce matin.
Frère Isambard
Moi, monseigneur ?
Cauchon
Le long travail de ces séances
Vous fatigue, je le vois bien. Nous en avons,
Tous, grand tracas et dur souci, — vous plus qu’un autre,
Pour l’intérêt tout paternel que vous prenez
À la pauvre brebis égarée. Ah ! mon frère,
Ménagez-vous, ménagez-vous ! Trop de bonté
Pourrait vous coûter cher… Allons, prenez vos places,
Mes maîtres : nous allons commencer.
À Massieu.
L’accusée
Est-elle là ? Menez-la-nous, appariteur.
Massieu s’incline et sort.
En attendant, prions l’Esprit-Saint qu’il assiste
Notre assemblée, et qu’il éclaire nos esprits.
Tous les assesseurs, debout, font le signe de croix et prient. Bas, à Loiseleur, qui vient d’entrer par la petite porte de droite.
Mettez-vous là, derrière moi : cette tenture
Vous cachera. Il serait bon que vous notiez
Exactement les réponses de l’accusée,
Pour comparer avec le texte des greffiers :
Je ne suis pas très sûr d’eux.
Loiseleur s’installe derrière un rideau qui sert de fond au baldaquin sous lequel est le siège de l’évêque. Celui-ci s’assied. Les autres juges s’assoient après lui. Entre au fond Jeanne, conduite par deux gardes. Massieu détache la chaîne qui lie les poignets et l’amène au milieu de la scène. Puis il va s’asseoir, sous la chaire de Cauchon, près des greffiers. Les deux gardes restent à la porte.
Asseyez-vous, Jeanne.
Jeanne s’assied sur l’escabeau préparé pour elle.
Révérends pères, seigneurs, et maîtres, après avoir dans nos précédentes séances interrogé cette femme à fond et obtenu ses réponses sur les articles dressés par le Promoteur, nous avons transmis à des docteurs et à des maîtres habiles, tant en théologie sacrée qu’en droit canon et civil, ses aveux résumés en une forme définitive, pour avoir leurs consultations sur ces points. Déjà l’avis et l’opinion de la plupart d’entre eux nous font assez connaître que cette femme leur a paru coupable de fautes nombreuses. Toutefois, avant de prononcer notre arrêt, nous avons voulu encore essayer par tous les moyens de l’instruire sur les points où elle est en faute et de la ramener charitablement sur le chemin de la vérité. — Levez-vous, Jeanne, et écoutez attentivement les questions qui vont vous être posées et les avertissements qui vous seront donnés. Vous, monsieur le Promoteur, veuillez procéder, en toute charité, à votre office.
D’Estivet, à Massieu.
Apportez les Saints Évangiles pour qu’elle prête serment…
Jeanne, l’interrompant.
Il est inutile de me faire jurer encore. Je vous ai déjà dit qu’il y a des choses sur lesquelles je ne m’engagerai point à vous répondre.
D’Estivet
Vous refusez de nous dire la vérité ?
Jeanne
Sur ce qui touche la foi, je dirai la vérité. Mais sur mes révélations et sur autre chose que j’ai juré de ne pas dire, vous ne tirerez rien de moi.
Cauchon
Vous êtes ici pour répondre à ce que nous devons vous demander.
Jeanne
Je suis venue de la part de Dieu. Je n’ai rien à faire ici. Renvoyez-moi à Dieu, de qui je suis venue !
D’Estivet
Sont-ce vos voix qui vous conseillent de nous désobéir ?
Jeanne
Ce que mes voix me conseillent est bon, et je leur obéis.
D’Estivet
Cependant, vous ne leur avez pas obéi toujours. Quand vous vous êtes précipitée du haut de la tour de Beaurevoir, aimant mieux mourir et aller en enfer que d’être livrée aux Anglais, vos voix vous avaient défendu ce crime abominable ?
Jeanne
J’ai déjà répondu là-dessus… Pourquoi me tourmentez-vous toujours ?
D’Estivet
Répondez : vos voix vous conseillaient-elles le suicide ?
Jeanne
Non. J’ai mal fait de ne pas leur obéir. Mais je leur ai demandé pardon, et elles m’ont pardonné.
D’Estivet
Vous voyez bien que vous mentiez, quand vous nous disiez que vous aviez tout fait par le conseil de Notre-Seigneur ?
Jeanne
Je n’ai pas dit : Tout ce que j’ai fait. — J’ai dû dire : Tout ce que j’ai fait de bien.
D’Estivet
Non, non ! Tout ce que j’ai fait.
(Aux greffiers.) N’est-ce pas que c’est bien là sa réponse exacte ?
Me Boisguillaume, timide.
Je le crois en effet…
Jeanne
Et moi, je vous dis que j’ai bonne mémoire : consultez votre livre, et vous verrez que je dis la vérité.
Cauchon
Soit ! (Aux greffiers.) Consultez les interrogatoires.
D’Estivet, continuant.
Vous risquiez de mourir en vous précipitant de cette tour. Vous seriez allée en enfer, si vous étiez morte : votre âme était en état de péché mortel.
Jeanne
Mais je ne suis pas morte ; mes Saintes m’ont protégée.
D’Estivet
Croyez-vous maintenant que vous êtes en état de grâce ?
Jeanne, hésitant.
Est-ce que c’est dans votre procès de me demander cela ?
Frère Isambard
Permettez… Pour une femme, c’est une question trop délicate, il me semble.
Quelques juges l’approuvent en hochant la tête.
Cauchon
Laissez parler Monsieur le Promoteur.
D’Estivet
Êtes-vous en état de grâce ?
Jeanne
Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y garder !
D’Estivet, à part.
Elle m’échappe toujours !
Cauchon, au greffier.
Hé bien, avez-vous trouvé le texte de la réponse ?
Me Boisguillaume
Monseigneur, il y a en effet : Tout ce que j’ai fait de bien.
Jeanne
Ah ! vous voyez que j’ai bonne mémoire ! il ne faut pas me tromper. Prenez garde à vous !
Gaiement, à Me Boisguillaume.
Si vous faites encore erreur, je vous tirerai les oreilles…
D’Estivet
Laissons cela : — Voulez-vous enfin vous soumettre à l’Église, l’Église qui est une et infaillible et qui condamne vos visions ?
Jeanne
Je vous ai déjà répondu. Je crois bien l’Église d’ici-bas ; mais de mes faits et dits, je m’en rapporte à Dieu.
Cauchon
Jeanne, voulez-vous dire par là que vous ne vous reconnaissez pas de juges sur la terre ? Comment vous, une simple fille, pouvez-vous prétendre en savoir plus que tous les docteurs ?
Maître Beaupère
Voyons, Jeanne, fiez-vous-en à nous : nous ne vous disons rien qui ne soit inscrit dans nos livres.
Jeanne
Lisez, mes maîtres, lisez vos livres ! Mon Seigneur a un livre auquel clerc jamais ne lit, tant soit-il savant et parfait en sa cléricature.
D’Estivet
Ainsi, vous êtes mieux renseignée sur la religion que les gens d’Église !… Qui donc vous a si bien instruite ?
Jeanne
Je n’ai appris ma religion d’autre que de ma mère. J’ai appris de ma mère Notre Père, Je vous salue, Marie et Je crois en Dieu. Autrement, je ne sais ni A ni B.
D’Estivet
Vous ne dites pas tout : il y a d’autres croyances qui vous ont été enseignées.
Jeanne
Quelles croyances ? Je crois que Dieu aime ce royaume et qu’il faudra que les Anglais le rendent à son vrai maître ; voilà ce que je crois ! — Pour le reste, je ne sais ce que vous voulez dire.
D’Estivet
Dites plutôt que vous ne voulez pas le savoir ! — Dès votre enfance, vous avez été endoctrinée par de vieilles femmes qui vous ont initiée aux œuvres de la superstition et de la magie. Des témoins sûrs nous ont appris, et vous-même, vous avez dû le reconnaître, que vous alliez suspendre des guirlandes à un arbre hanté par les fées, et danser la nuit des rondes autour d’une fontaine, pour évoquer les mauvais esprits.
Jeanne
Ce n’est pas vrai !
D’Estivet
Ne portiez-vous pas, sur votre sein, une racine de mandragore, croyant par là vous assurer richesse et puissance ?
Jeanne
Ce n’est pas vrai ! Je n’ai jamais dit cela ! — Si je suis allée chanter et danser autour de cet arbre, c’était avec mes compagnes, et nous ne pensions pas mal faire… Mais quand j’ai appris qu’il me faudrait venir en France, je n’ai plus guère dansé ni chanté.
D’Estivet
Et pourquoi donc fallait-il que vous veniez en France ?
Jeanne
À cause de la grande pitié qui était au royaume.
Cauchon
Et vos parents, Jeanne, vous n’avez pas eu pitié d’eux ? Vous leur avez désobéi en les quittant, vous leur avez cruellement déchiré le cœur !… Vous n’aimiez donc pas vos parents ?
Jeanne
Vous savez bien que je les aimais de tout mon cœur ! — Mais quand j’aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie tout de même, car c’est Dieu qui me commandait.
D’Estivet
Vous dites que c’est Dieu ! Mais si c’était vraiment Dieu, vous en auriez donné des signes ?
Jeanne
Mes signes, je les ai donnés à Orléans, à Patay et ailleurs encore : demandez-le aux Anglais ! — Vous voudriez encore me faire dire le signe que j’ai donné à mon roi. Mais cela, je ne le dirai pas, quand vous me feriez tirer les membres à quatre chevaux.
D’Estivet
C’est donc un secret bien dangereux ?
Jeanne
C’est un secret qu’il est bon pour moi de garder et qu’il n’est pas bon pour vous d’entendre.
D’Estivet
Allons ! votre refus de parler nous fait deviner ce que vous ne voulez pas dire. (Jeanne fait un mouvement comme pour répondre et se contient.) Votre soi-disant miracle n’est qu’une supercherie. Vous vous êtes entendus entre vous pour faire croire au peuple que vous apportiez une révélation. C’est comme cette épée, marquée de cinq croix, que vous avez feint de savoir cachée derrière l’autel de Sainte Catherine. (Jeanne se tait.) Votre prince s’est fait le complice d’une fille hérétique et schismatique ; et, de ce fait, il s’est mis hors de l’Église comme hérétique et schismatique, lui aussi.
Jeanne, vivement.
Mon roi est bon chrétien ! c’est le plus noble de tous les chrétiens ! Parlez de moi : pourquoi vous occupez vous de lui ?
D’Estivet
Vous voudriez qu’on l’oubliât comme il vous oublie. Vous voyez bien qu’il ne se soucie plus de vous.
Jeanne
Cela n’est pas de votre procès : passez !
Cauchon
C’est vous, Jeanne, qui nous parlez toujours de votre roi et de l’amour que Dieu a pour lui.
Jeanne
Je sais bien que Dieu aime le roi de France.
D’Estivet
Et il hait les Anglais, n’est-ce pas ? — Proposition abominable !
Jeanne
De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, je ne sais ; mais je sais bien qu’avant sept ans, ils seront tous mis hors de France.
D’Estivet
C’est vos voix qui vous l’ont promis ?
Jeanne
Oui ; et Dieu le tiendra, soyez-en sûrs.
D’Estivet
Vos voix ne vous ont-elles pas promis aussi qu’avant trois mois, vous seriez délivrée de prison ?
Jeanne
Il faudra bien qu’un jour je sois délivrée.
D’Estivet
Quand sera-ce ?
Jeanne
Quand il plaira à Dieu.
D’Estivet
En somme, vous n’en savez rien.
Jeanne
Je ne sais ni le jour ni l’heure ; mais quand je le saurais, croyez-vous que je veuille vous l’apprendre ? Les petits enfants disent comme ça, chez nous, que quelquefois on est pendu pour avoir dit la vérité.
Me Beaupère
Enfin, vous voyez bien, mon enfant, que celles que vous croyez être des saintes vous ont abandonnée ?
Jeanne
Puisqu’il a plu à Notre-Seigneur, c’est sans doute pour le mieux que j’ai été prise.
D’Estivet
Une dernière fois, voulez-vous vous soumettre à l’Église ?
Jeanne
Je vous ai déjà dit que je m’en remettrais à Dieu qui m’a envoyée. Il me semble que c’est tout un, de Notre-Seigneur et de l’Église, et que, sur cela, il ne doit pas être fait de difficultés… Pourquoi en faites vous ?
Frère Isambard
Jeanne, si vos faits étaient soumis au Saint-Concile qui est assemblé en ce moment à Bâle pour juger les affaires de la chrétienté, ne voudriez-vous pas vous en rapporter à lui ?
Jeanne, méfiante.
Quels sont ceux qui siègent dans ce Concile ? Sont-ils du parti anglais ?
Frère Isambard
I| y en a de tous les pays de la terre : il y en a aussi de votre parti.
Jeanne
Oh ! alors, s’il y a là des gens de France, je veux bien m’y rendre et me soumettre à ce Concile.
Cauchon, à frère Isambard, violemment.
Taisez-vous, taisez-vous, de par le diable ! (Se radoucissant.) Votre proposition, mon frère, n’est point raisonnable. Le Saint Concile a bien d’autres affaires à régler qu’à s’occuper d’un procès qui ne regarde que nous. (Aux greffiers.) Il est inutile de consigner cet incident.
Jeanne
Ah ! vous écrivez bien ce qui témoigne contre moi ; mais ce qui est pour moi, vous ne voulez pas qu’on l’écrive.
Cauchon
C’est à moi de décider comment votre procès doit être conduit : je suis votre juge.
Jeanne
Je ne sais pas si vous êtes mon juge ; mais si vous l’êtes, vous devriez ne pas mal juger, car vous vous mettriez en grand péril.
Cauchon, souriant.
Des menaces, maintenant ? — Et quel est ce grand péril où je me mettrais ?
Jeanne
C’est Dieu qui vous en demandera compte ! Je vous en avertis, afin que si Dieu vous châtie à cause de moi, j’aie fait mon devoir de vous le dire.
Cauchon
Je vous remercie, en vérité. Je voudrais que vous n’eussiez rien à redouter pour vous plus que je n’ai à craindre pour moi… Hélas ! C’est vous qui me semblez en grand péril !
D’Estivet
Son orgueil et son arrogance lasseraient la bonté divine ! — Et ce vêtement d’homme, vous ne voulez pas renoncer à le porter ?
Jeanne
Vous revenez toujours là-dessus… Cette question d’habit est peu de chose, il me semble, moins que rien !
D’Estivet
Peu de chose ? Vous ne savez donc pas qu’en portant ce costume et ces armes, dont vous étiez si vaine, non seulement vous avez foulé aux pieds la pudeur et l’honnêteté de votre sexe, mais vous avez fait une chose prohibée par la loi divine, abominable à Dieu et aux hommes, et interdite, sous peine d’anathème, par les censures de l’Église ?
Jeanne
Pour faire œuvre d’homme et vivre parmi les hommes, il m’était bien convenable de prendre un habit d’homme.
Cauchon
Mais à présent, pourquoi, quand on vous ordonne et qu’on vous supplie d’en prendre un autre, vous obstinez-vous à le garder ?
Jeanne, hésitant.
Je vous ai déjà répondu là-dessus.
Maître Beaupère
Il faut nous dire pourquoi, mon enfant. C’est une chose bien grave : on ne comprendra pas pourquoi vous vous entêtez ainsi à désobéir.
Frère Isambard
Voyons, Jeanne, on n’exige pas de vous grand’chose. Dites seulement que vous vous en remettez à l’Église, et consentez à prendre un habit de femme. Vous sauverez votre vie, ainsi !
Cauchon
Nous voudrions tous vous sauver, ne nous rendez pas la tâche impossible.
Jeanne
Hé bien, mettez-moi aux prisons d’Église. Pourquoi me laissez-vous entre les mains des Anglais ? Si j’étais dans une prison d’Église, avec une femme pour me servir… Je vous l’ai déjà demandé plus de vingt fois ! Est-ce que ce n’est pas mon droit, puisque je suis jugée par vous, prêtres, d’être gardée dans vos prisons ?
Frère Isambard
Monseigneur, sa réclamation…
Cauchon
Est impossible à satisfaire. N’insistez pas, mon frère ! Sa Majesté notre roi veut bien nous prêter sa captive pour que nous essayons de ramener à la foi cette âme égarée : elle lui appartient, et non pas à nous. Pourquoi me forcez-vous à redire certaines choses que vous devriez, que nous devons tous savoir ?
D’Estivet, à Jeanne.
Alors, puisque vous ne voulez rien céder à la persuasion gracieuse et bénigne, je vais être forcé de requérir qu’on essaye avec vous d’autres moyens, dont la clémence de vos juges aurait voulu vous éviter l’emploi.
Cauchon
Attendez, attendez encore Monsieur le Promoteur ! S’il était possible, sans recourir à ces cruels arguments… Jeanne, vous avez témoigné autrefois le désir d’entendre la messe. Le souhaitez-vous encore ?
Jeanne
Oh ! oui, de tout mon cœur !
Cauchon
Hé bien, ma fille, si l’on vous permettait à présent d’assister au Saint-Sacrifice, et même de recevoir le corps du Sauveur, consentiriez-vous, en échange, à accepter le costume que l’on vous donnerait ?
Jeanne
Mais qu’est-ce que cela peut faire à Dieu, l’habit que je porte, pour le prier et le recevoir ?
Frère Isambard
Voyons, Jeanne !…
Jeanne
Hé bien, je mettrai une robe de femme pour aller à la messe et communier, — pourvu qu’elle soit bien longue.
Cauchon
On vous la donnera telle que vous la souhaitez. En fin, nous voilà donc d’accord ?
Jeanne
Oui. — Mais après, je reprendrai mon habit d’homme ?
D’Estivet
Voyez, voilà qu’elle prétend nous poser des conditions, à présent ! Son âme est trop endurcie : nous n’en tirerons rien sans l’aide des salutaires douleurs. — Je requiers qu’elle soit soumise aux épreuves prescrites pour obtenir la vérité de ceux qui s’obstinent dans le mensonge et dans l’erreur.
Cauchon, soupirant.
Il le faut donc !… Maître Massieu, faites entrer ici la personne qui doit attendre dans la salle voisine.
Massieu s’incline et sort à droite.
Jeanne, à Frère Isambard.
Qu’est-ce qu’ils veulent me faire ?
Frère Isambard
Hélas ! Jeanne…
Massieu rentre avec le tourmenteur. La porte reste ouverte. On voit deux aides qui préparent des instrumente de torture.
Jeanne, apercevant les bourreaux.
Ah !
Elle frissonne et se raidit.
Cauchon, au tourmenteur.
Maître Mauger, avez-vous préparé ce qui est nécessaire ?
Le tourmenteur
Oui, Monseigneur.
Jeanne, vivement.
Vous pouvez bien me faire arracher les membres et me tirer l’âme hors du corps : je ne vous dirai pas autre chose que ce que je vous ai dit. (Cauchon parle bas avec d’autres juges.) Et je vous en avertis, si je disais autre chose, après je soutiendrais toujours que vous me l’auriez fait dire par force !
D’Estivet
Emmenez-la.
Cauchon
Attendez ! Il m’est si dur de recourir à cette extrémité que je veux encore consulter tous ceux dont les conseils, ici, nous éclairent, pour savoir s’il jugent ou non nécessaire d’appliquer immédiatement la torture. Que chacun de vous, mes maîtres, donne librement son avis.
Me Thomas de Courcelles
Je suis d’avis que la pitié doit fléchir devant le service de la vérité : que le corps souffre quelques tourments, si l’âme peut être sauvée !
Me Aubert Morel
Je pense comme Maître Thomas de Courcelles.
Loiseleur, derrière le rideau.
La torture, pour la médecine de son âme !
Frère Isambard
Au lieu d’inutiles souffrances, je demande qu’on essaye encore une fois de la persuasion.
Me Guillaume Évrard
La torture me semble inutile : nous avons de quoi juger désormais, sans recourir aux tourments.
Me Beaupère
On pourrait nous reprocher d’être cruels : il ne faut pas qu’un procès si bien fait puisse être calomnié.
Un autre assesseur
C’est mon avis.
Tous les autres
C’est aussi le nôtre.
Cauchon
Il sera donc sursis, pour cette fois, à l’application des tourments. Nous délibérerons, demain, s’il y a lieu de procéder à un autre avertissement. (Il fait signe au tourmenteur de se retirer.) Vous pouvez rendre grâce, ma fille, à la miséricorde de vos juges. Puisse leur bonté attendrir votre cœur et l’ouvrir au repentir ! — N’avez-vous rien à ajouter aujourd’hui ?
Jeanne, presque bas.
Rien.
Cauchon
Vous pouvez vous retirer. (À Massieu.) Reconduisez l’accusée à ses gardes.
Massieu conduit Jeanne jusqu’à la porte du fond. Les soldats anglais lui rattachent les mains et l’emmènent. — Les juges se lèvent et s’apprêtent à sortir.
D’Estivet, bas à Cauchon.
Hé bien, toujours au même point… Elle nous brave
Et n’a pas l’air d’être plus prête à nous céder.
Loiseleur
Elle est toujours aussi obstinée et altière.
Cauchon
Elle résiste et se roidit ; mais j’ai bien vu
Qu’elle avait peur. — Patientez : bientôt, je pense,
Nous en verrons la fin…
Rideau.
Acte IV Premier tableau : La prison
Une salle voûtée et obscure, dans une tour. Elle n’est éclairée que par une étroite fenêtre grillée, à droite. Porte cintrée à gauche, fermée par de gros verrous. La voûte repose sur deux colonnes trapues. À gauche, un lit de planches, recouvert d’une paillasse et d’une couverture ; au pied de ce lit se dresse une poutre verticale, à laquelle pendent des chaînes. À droite, près de la porte, un banc de bois.
Jeanne est assise sur son lit, non enchaînée, immobile, les deux mains sur les genoux, les regards fixés à terre. Les trois soldats occupent à gauche le devant de la scène.
Scène I
Jeanne, le Bourguignon, 2e et 3e gardes anglais
Deuxième garde
Why sighest thou, my graceful jackass ?
Troisième garde
I’m thinking that it is really hard, when outside there is good wine to drink and fine wenches to caress, to be shut up in this dull prison, to guard a maid more strongly bound than the temple of Salomon.
Deuxième garde
Thou speakest like the holy book, my virtuous locksmith.
Le Bourguignon
Hé, qu’est-ce que vous racontez, vous ? — Dites donc, tachez un peu de parler français, puisque vous êtes en France. Je ne comprends rien à votre charabia.
Deuxième garde
Charabia ?… Qu’est-ce que c’est, toi, Bourguignon ?
Le Bourguignon
C’est ce que vous dites. Qu’est-ce que vous racontez, tous les deux ?
Deuxième garde
Le camarade, il dit qu’il aimerait mieux se promener dehors que être enfermé ici pour garder ce sorcière.
Le Bourguignon
Yes, je comprends ça… Et moi aussi, pardieu ! Heureusement, je crois que la faction ne sera plus bien longue ; m’est avis que d’ici deux ou trois jours, la belle n’aura plus besoin d’être gardée.
Deuxième garde
Toi, tu crois cette chose ?
Le Bourguignon
Puisqu’elle a remis ses habits d’hommes, après avoir juré qu’elle ne les porterait plus !… Mon vieux, pour moi, son affaire est réglée : ça ne fera plus long feu.
Deuxième garde
Ça fera le feu toute juste pour la cuire.
Le Bourguignon, riant.
Ah ! ah ! ça, pour un Anglais, c’est pas trop mal, mon garçon. (Au 3e garde qui les écoute.) T’as pas compris, toi ? C’est dommage.
Troisième garde
No.
Deuxième garde
He says that the woman is going to be roasted.
Troisième garde
She ought to have been burnt long ago !
Le Bourguignon
Quoi ?
Deuxième garde
Je lui dis : on va brûler le sorcière. Il dit : ce doive être fait depuis longtemps.
Le Bourguignon
Bien sûr, si on nous avait consultés !… Depuis cinq mois qu’on nous fait monter la garde dans cette tour, je commence à y moisir. Jeudi soir, quand ils l’ont ramenée en disant que, puisqu’elle avait renié ses voix, comme elle les appelle, elle resterait en prison toute sa vie au lieu d’être mise sur un fagot, ça m’a porté un coup. S’il avait fallu rester encore des années à faire ce métier !… Aussi j’ai été rudement content quand j’ai su que la fille se ravisait et voulait redevenir hérétique. Je comprends ça, d’ailleurs ; à sa place, j’aimerais mieux être brûlée d’un coup que de me dessécher dans un cachot, au pain et à l’eau… Quoique ça ne doive pas être agréable de griller tout vif sur un feu de bois… Dis donc, qu’en penses-tu, hein, mon vieux John ?
Deuxième garde, montrant Jeanne.
Demande à elle ce qu’elle pense de cette divertissement.
Le Bourguignon
Bah ! laissons-la tranquille. Crois-tu seulement qu’elle nous entend ? Voilà des jours qu’elle ne dit plus rien… Peut-être qu’elle est en train de devenir tout à fait folle.
Deuxième garde
Elle a encore, tout de même, beaucoup crié de la voix, l’autre jour.
Le Bourguignon
Ah oui, quand le mylord, qui est venu la visiter, a voulu faire le galant avec elle ! Ça, tu peux dire qu’elle s’est bien défendue. Et lui, le bougre, il était furieux, il tapait sur elle… J’ai cru qu’il la tuerait ; elle a eu le visage enflé pendant trois jours. — Dis donc, chez vous ils ont une drôle de façon d’être aimables avec les femmes… Il est vrai que ton mylord m’avait l’air d’avoir bu un coup de trop.
Deuxième garde
Les gentlemen, ils ont meilleur à boire que le pauvre soldat.
Le Bourguignon
À mon idée, c’est pour ça, vois-tu, qu’elle a voulu remettre ses habits d’homme. Elle ne l’a pas dit aux prêtres, quand ils sont venus l’interroger…
Deuxième garde
Pourquoi ?
Le Bourguignon
Les femmes ont des idées comme ça ! Elles aiment mieux des fois, avoir l’air de faire la mauvaise tête que d’avouer la vérité. Peut-être aussi, parce qu’elle a été capitaine, elle ne voudrait pas reconnaître qu’elle a peur : tu comprends ?
Deuxième garde
Yes.
Le Bourguignon
Au fait, comment ça s’est-il passé l’affaire ? Je n’étais pas de garde ce matin-là. Toi, tu y as assisté ?
Deuxième garde
C’était une chose que personne il ne faut dire : c’était très défendu. Personne ne connaîtra jamais cette chose.
Vivement au 3e garde qui depuis un moment s’est levé, les yeux fixés sur Jeanne, et qui se rapproche d’elle.
What art thou doing, brother ?
Troisième garde
Leave me alone ! I wish to touch her.
Arrivé près d’elle, il s’arrête brusquement, comme s’il avait peur de la toucher. Jeanne relève les yeux et a un mouvement de recul, mais elle ne se lève pas ; elle regarde le soldat dans les yeux.
Le Bourguignon
Qu’est-ce qui lui prend, à ton camarade ?
Deuxième garde
Sais pas… Il a bu aussi beaucoup, cette soir.
Troisième garde, à Jeanne.
Witch ! art thou really a witch ?
Le Bourguignon
Qu’est-ce qu’il lui dit ?
Deuxième garde
Il dit si elle est vraiment une sorcière ?
Troisième garde
Well, so much the worse, I will touch thee.
Il s’avance vers elle, les bras tendus. Jeanne se lève et recule au fond contre le mur, sans parler.
Le Bourguignon, riant.
Tiens ! je crois qu’il veut faire comme le mylord.
Deuxième garde
Cette chose est permise pour les mylords, mais pas pour les pauvres soldats. (Au 3e garde.) Here, Jack, that is not allowed.
Troisième garde
I wish to touch the witch !
Jeanne, entre les dents.
Laissez-moi ! laissez-moi ! Je ne vous ai rien fait…
Troisième garde
Lovely witch, I will have thee, even though I burn with thee in hell !
Pendant cette scène, la porte s’est ouverte, sans que le 3e garde, tout entier à son idée fixe, et les deux autres, occupés à le regarder en riant, s’en soient aperçu. Seule, Jeanne, qui est acculée contre le mur et qui, tout en se défendant contre le soldat, a les yeux fixée sur cette porte, l’a vue s’ouvrir, et Warwick apparaître sur le seuil, suivi de Stafford. — Warwick fait quelques pas vers le 3e garde, qui lui tourne le dos ; il lui met la main sur l’épaule, et d’un geste brusque et rapide, l’envoie rouler en arrière sur le sol. — Les deux autres soldats effarés se redressent en saluant.
Scène II
Jeanne, Warwick, Stafford, les trois gardes
Warwick
Vulgar brute, did I not tell thee not to ?
Le soldat se relève, la tête basse, et reste immobile. — À Stafford.
Demain matin, cent coup de fouet ! S’il en réchappe,
Six semaines dans un cachot, pour le guérir.
J’entends quand j’ai parlé qu’on obéisse ! — Brute !
Faites-le remplacer de suite ; vous prendrez
Un des soldats qui sont en dehors à la porte.
Stafford s’incline et sort avec le 3e garde. Jeanne est restée un moment à la même place, sans manifester aucun sentiment. Puis, lentement, elle revient s’asseoir sur son lit, dans la position où elle se trouvait d’abord. Warwick la regarde ; il semble avoir quelque chose à dire et être retenu de parler.
Il ne vous a pas fait de mal ?
Jeanne, secoue la tête.
J’avais pourtant
Bien défendu… — Ce sont des brutes ! — Mais personne
Ne vous touchera plus.
Jeanne se tait.
Si vous aviez besoin
De quelque chose, qu’on pourrait, sans ennui grave,
Vous accorder, il faudrait me le dire… — Hé bien,
Vous ne voulez pas me parler ?
Jeanne, secouant la tête.
Merci ; je pense
Que je n’ai plus besoin de rien.
Warwick
Fière, toujours !
Stafford entre avec Cauchon qu’il introduit, et un soldat qui vient prendre la place du 3e garde.
Scène III
Les mêmes, Cauchon
Cauchon
Mon bon seigneur, je vous cherchais… Deux mots, de grâce.
Warwick se rapproche de lui, sur le devant de la scène à gauche.
C’est fait, c’est fait ! Soyez content, tout est réglé.
Demain matin, la sentence sera rendue :
Elle est déjà rédigée. — Enfin, cette fois,
Nous sommes tous d’accord, grâce à Dieu ! Il ne reste
Pour accomplir notre office, à nous, serviteurs
De l’Église, qu’à la lire à la condamnée,
En lui faisant la suprême admonition.
Puis aussitôt, Jeanne sera par nous livrée
À la justice séculière, pour subir
Son châtiment : car l’Église juge et condamne,
Mais elle laisse à la loi le soin de punir.
Warwick
L’Église est charitable !
Cauchon
Elle veut rester pure.
Donc, demain soir, tout sera fait.
Warwick
Tout sera fait ?
Bien, bien !
Cauchon
Vous pouvez, monseigneur, dormir tranquille,
Après avoir fait préparer un bon bûcher.
— Annoncerai-je devant vous à cette femme ?
Warwick
Non, non ! pas devant moi. Demain, il sera temps.
Laissons-la cette nuit encor dormir tranquille,
Elle aussi, si son âme obscure peut dormir.
À Jeanne.
Ne pouvais-tu sauver ta vie ? Étrange fille,
Pourquoi, quand tu venais de te soumettre, as-tu
Si tôt repris ton serment et ta vieille faute ?
Aimais-tu donc mieux mourir ?
Jeanne
J’aime mieux mourir,
Que renier ce que j’ai fait de par mon maître.
Cauchon
Vous l’aviez renié, pourtant !
Jeanne
Je ne savais,
Quand je l’ai fait, ce que vous me disiez de faire.
Je n’ai jamais entendu renier mes voix,
Ni mes œuvres.
Cauchon
Et vous vous êtres parjurée !
Jeanne
Et vous, évêque, vous ne m’avez pas tenu
La parole que vous m’aviez alors donnée :
On m’a laissée en cette prison, dans les mains
Des ennemis qui me tourmentent et m’outragent ;
Je n’ai pas entendu la messe, ni reçu
Le corps de mon Sauveur… Vous m’avez bien trompée !
Cauchon
Eh bien, demain, ce désir sera satisfait.
Je vous le jure, Jeanne.
Jeanne, après un silence.
Et je serais damnée,
Si je disais autrement que ce que je dis.
Cauchon
En abjurant, vous n’avez pas été sincère ?
Jeanne
J’ai été lâche ; je l’ai fait par peur du feu.
Warwick
Et maintenant vous ne craignez plus le supplice ?
Jeanne
J’aime mieux tout souffrir en une seule fois.
Et mourir, qu’endurer ici ce que j’endure.
Warwick, brusquement.
Adieu ! Dormez, dormez ! — Tâchez de bien dormir…
Il sort avec Cauchon et Stafford.
Scène IV
Jeanne, les trois Gardes.
Jeanne, à part.
Me feront-ils mourir ? — Ô Jésus, je vous prie
De me venir en aide ! Ô Jésus, j’ai besoin
Que vous me secourriez, car mon âme est meurtrie.
Mon pauvre corps ne pourra plus me porter loin.
Ce roi que j’ai servi, ce bon peuple de France
Qui m’avait tant aimée et qui m’était si cher
Pourraient-ils me laisser mourir, sans espérance,
De cette affreuse mort qui fait frémir la chair ?
Ayez pitié de moi ! Je ne suis plus bien forte :
La voix des Saintes ne vient plus me secourir.
Si vous tardez encor, mon Dieu, je serai morte…
Ayez pitié ! Je voudrais bien ne pas mourir !
Elle s’est agenouillée, la tête cachée dans les mains.
Le Bourguignon, allant à elle.
Allons ! le Gouverneur a dit qu’il fallait dormir : couchez-vous ! On va vous attacher, comme tous les soirs… Vous n’avez pas besoin d’avoir peur : ça coûte trop cher de plaisanter avec vous !
Jeanne, obéissante, va s’étendre sur son lit. Les gardes lui attachent à la ceinture et aux pieds les chaînes qui pendent à la poutre. Puis ils jettent une couverture sur elle.
Il est inutile que nous veillions tous les trois. Toi, le nouveau, prends d’abord la faction, et ouvre l’œil ! Le camarade et moi, nous allons faire un somme.
Le Bourguignon et le 2e garde s’étendent par terre, à gauche, près de la porte, roulés dans leurs manteaux. L’autre soldat reste assis sur le banc, les peux ouverts.
Jeanne, étendue dans son lit.
Sera-ce cette nuit ? J’espère encor, j’espère !
Si je pouvais sortir de cet horrible lieu,
Et revoir mon pays, et ma mère, et mon père,
Tous mes amis auxquels je n’ai pas dit adieu !
Mon Dieu, protégez-moi ! Mon Dieu…
Elle s’endort. La nuit est venue. On ne voit presque plus clair dans la salle. Un silence. — Un son grave et lourd de cloche retentit : c’est l’horloge de la Tour qui sonne neuf heures. Les dernières vibrations, sur le point de s’éteindre, semblent se prolonger et se ranimer tout à coup en un murmure d’orgue qui soutient un accord, et peu à peu commence à moduler doucement. Au loin, s’éveillent les battements d’une petite cloche, très vagues et très faibles d’abord, qui augmentent d’intensité : la même cloche qu’on a entendue, au 1er Acte, dans la campagne de Senlis. En même temps, le fond noir de la prison s’éclaire peu à peu et devient transparent, comme si la muraille s’évanouissait. On voit se dessiner un décor champêtre, une prairie, des arbres, avec un grand hêtre au milieu, à gauche l’orée d’un bois, à droite la façade d’une maison, — celle de Jeanne à Domrémy — pendant que la musique se précise en une mélodie populaire1.
Une femme, d’âge mur, vêtue en paysanne aisée, est assise, devant la porte de la maison et file. Près d’elle, à ses pieds, une petite fille de 13 à 14 ans, l’air sérieux et doux, habillée d’une courte jupe rouge et d’un corsage bleu, feuillette un livre dont elle regarde les images : c’est Jeanne enfant avec sa mère. — De l’autre côté de la scène, sur une enclume installée en plein air, un vieil homme, tout courbé, boiteux, s’occupe à forger et à marteler : il va et vient, de sa maison (invisible) à sa forge. Quatre enfants, de 8 à 12 ans, arrivent à droite : la musique joue une ronde populaire2. Ils s’approchent de la mère et de l’enfant, et par signes, cherchent à décider Jeanne à venir jouer avec eux, après en avoir obtenu la permission de sa mère.
Deuxième tableau : La vision
Scène I
La mère de Jeanne, le Forgeron, Jeanne enfant, puis les enfants, puis la sorcière, puis les fugitifs, puis le vieux paysan ; puis Jeanne et le garde bourguignon
La mère
Laisse tes images, Jeannette. Va jouer avec eux !
Jeanne et les trois enfants s’en vont par le fond, en courant. Le vieux forgeron s’approche de la mère, clopin-clopant.
Le forgeron, chuchotant.
C’est une bonne petite fille !
La mère hoche la tête de haut en bas, plusieurs fois.
Elle aime bien le bon Dieu. Elle ne voudrait pas faire de peine à ses parents : oh non, bien sûr, bien sûr !…
La mère, confidentiellement.
Plutôt que de la voir partir, son père aimerait mieux la savoir noyée.
Le forgeron
Pourquoi n’est-il pas là ?
La mère, de même.
Il est allé à Vaucouleurs, pour le procès… Il verra Messire Robert de Baudricourt.
Le forgeron, l’air effrayé.
Ah ? — Chut ! il ne faut pas le dire à Jeanne… Chacun a son secret. Moi, j’aimerais mieux être brûlé vif sur la place que de me laisser arracher mon secret. Adieu, voisine.
La mère
Pourvu que les Saintes ne la laissent pas mourir !…
Elle rentre dans la maison, en emportant sa quenouille. Le forgeron est retourné à sa besogne. On entend les voix des enfants crier de loin : Jeanne ! Jeanne !
— La petite Jeanne arrive en courant, à gauche, les yeux animés et riants. Elle se jette contre le hêtre et allonge la main sur le tronc, comme les enfants qui touchent un but. Un à un, les autres enfants arrivent après elle.
Jeannette
Je suis la première arrivée ! Vous avez vu comme je courais ?
Un des enfants
Oui, Jeannette.
Un autre
Comme tu courais vite ! pas moyen de t’attraper.
Jeannette
Je ne sais pas ce qui m’est arrivé… (Riant.) Ah ! ah ! ah ! c’était comme dans un rêve : je ne touchais plus terre ; et voilà que mes pieds glissaient au-dessus des herbes et des fleurs. Écoute, Hauviette : il m’a semblé tout à coup que j’étais devenu une fée ou un ange ; et je me suis mise à voler, à voler, à voler… Mais il ne faudra pas le dire aux autres, parce qu’ils se moqueraient de moi.
De derrière le gros hêtre s’avance brusquement une vieille femme. Elle est enveloppée de haillons, ses cheveux gris glissant sur ses joues, un bâton de houx à la main.
La vieille
Viens avec moi, Jeannette ! Je t’apprendrai d’autres secrets.
En voyant la vieille, les enfants, l’air apeuré, se la montrent du doigt.
Les enfants
La sorcière ! La sorcière !
Ils s’enfuient à droite et à gauche, laissant Jeannette seule avec la vieille.
La vieille
As-tu peur de moi ? Je suis ta marraine… Tu me connais bien ? Je viens de Neufchâteau.
Jeannette
Oui.
La vieille
Écoute : je veux te donner la mandragore, qui est cachée sous l’arbre des fées. N’en, parle à personne. Nous allons creuser, creuser la terre avec nos ongles, à la mi-nuit, en disant des mots que je t’apprendrai, pour appeler les Bonnes Dames du Bois-chenu.
Jeannette
Non… Je ne dois pas : cela est défendu.
La vieille, mystérieusement.
Celui qui a la mandragore commande aux hommes et aux esprits. Il a pouvoir et richesse ; il est plus puissant qu’un roi ; il peut faire gronder l’orage et changer les épis en soldats.
Jeannette
Laissez-moi… Je ne veux pas !
La vieille, la prenant par la main.
Viens, viens ! Par le feu, par l’eau vive et par l’eau morte, par la salamandre et le bouc, viens !
Elle cherche à l’entraîner en murmurant des paroles intelligibles.
Jeannette, se débattant.
Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
La vieille, ricanant.
Ah ! ah ! tu t’en repentiras, entre les pierres de la maison ronde !…
Elle disparaît. Jeanne s’assied au pied de l’arbre et pleure. Le vieux forgeron, qui est revenu à son enclume, l’appelle.
Le forgeron
Pourquoi pleures-tu, petite Jeannette ? Une si bonne petite enfant, si douce, si modeste ! Viens près de moi, viens me voir travailler.
Il se met à marteler sur son enclume. La musique commence une mélodie nouvelle3. Jeanne se rapproche de lui.
Es-tu allée ce matin à l’Église ?
Jeannette
Oui.
Le forgeron
As-tu prié le bon Dieu pour nous ?
Jeannette
Oui.
Le forgeron, geignant.
Ah ! il y a bien de la misère en France. Les pauvres gens ont besoin d’être aidés ; sinon, sinon… (D’une voix rude :) Le diable les emporte !
Jeannette
Qu’est-ce que vous forgez là, avec votre marteau ?
Le forgeron
Chut ! c’est le secret, le grand secret que personne ne doit savoir. Écoute, écoute la chanson.
Tout en travaillant, il commence à chanter, d’abord presque en sourdine, puis en enflant progressivement la voix de façon que le dernier vers soit lancé sur un timbre éclatant :
Chant du glaive de bataille,
Cher au dur guerrier !
Il fera plus d’une entaille,
Il fera crier.
Tann, tann, dir o dir,
Bois le sang et mords la chair.
Tu vas resplendir
Glaive au rouge éclair !
À mesure qu’il chantait, le vieux Forgeron, tout courbé et tout décrépit, se redresse, grandit et semble se transformer à la fin en un homme de 40 ans, aux traits rudes, aux peux étincelants qui brandit une épée.
Jeannette, presque bas.
Oh ! j’ai peur, j’ai peur !
Le forgeron, à pleine voix, tout près d’elle.
Prends, le glaive de bataille,
Qui griffe et qui mord,
Frappe d’estoc et de taille,
Frappe, frappe à mort !
Tann, tann, dir o dir,
Le sang jaillit, rouge et clair,
Les loups vont bondir,
La mort est dans l’air !
Il remet l’épée dans les mains de Jeanne et disparaît.
Jeannette
J’ai peur, j’ai peur… Je ne veux pas aller dans la bataille, je ne veux pas voir couler le sang… Mon Dieu ! que veulent-ils que je fasse de cette épée ? Elle est trop lourde pour moi… Jamais je ne pourrai la soulever !
Rumeurs au lointain : cris derrière le théâtre : Les Bourguignons ! Les Bourguignons !
Entre à droite une troupe d’hommes et de femmes en fuite, l’air épouvanté : les femmes traînent ou portent des enfants ; quelques-uns des hommes sont blessés.
Les fugitifs
Les voici ! — Sauvons-nous ! — Ils brûlent tout, ils massacrent tout ! — Ils ont emmené mes bêtes ! Ils ont mis le feu à ma maison ! — Voyez, voyez ! c’est tout rouge, là-bas ! — Au secours, mon Dieu ! prenez pitié de nous !
Ils entourent Jeanne, les femmes s’agenouillent et tendent vers elle les bras des petits enfants. — Arrive le vieux paysan qu’on a vu au premier acte dans la campagne de Senlis ; mais il a les cheveux hérissés, l’air égaré et le visage en sang.
Le vieux paysan, tragique.
La terre ! la terre ! ils ont pris toute notre terre ! La bonne terre de France, ils l’ont pillée et ruinée ; ils ont tué ma femme et mes enfants ! Viens ! viens ! pourquoi ne viens-tu pas ? Tu sais bien que c’est toi qu’on attend : aie pitié de nous, petite fille !
Tous, tendant les mains vers elle.
Aie pitié de nous !
Jeannette, presque pleurant.
Je ne peux pas, je ne peux pas ! Je suis trop faible… Mon Dieu, ayez pitié d’eux et de moi !
Elle se cache la figure dans les mains.
Le vieux paysan
Laissez-la : silence ! Il ne faut pas troubler l’esprit. Elle viendra, tout à l’heure, quand il sera temps…
Il met le doigt sur la bouche. Les autres personnages s’éloignent peu à peu de Jeannette et disparaissent avec lui, sur la pointe des pieds, en regardant longuement l’enfant. — La musique, tout à l’heure agitée et sauvage, s’adoucit en longues et aériennes harmonies, tandis que la fillette reste toujours assise au pied de l’arbre, la tête entre les mains.
Soudain une voix douce, lointaine, l’appelle en chantant : Jeanne !
D’autres voix à droite et à gauche répètent cet appel qui grandit : Jeanne ! Jeanne !
L’enfant relève la tête et regarde de tout côtés, l’air surpris.
Jeannette
Qui m’appelle ? — Ce n’est pas ma mère.
Les voix, plus prenantes.
Jeanne ! Jeanne !
Jeanne, le visage transfiguré.
Je viens ! Je viens !
Elle s’en va à droite, résolue, levant l’épée gui semble être devenue légère et ne plus peser à sa main. La vision s’efface brusquement à la voix du garde Bourguignon, qui s’éveille.
Le Bourguignon, se frottant les yeux.
Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? — Ah ! C’est encore la folle qui parle toute seule… Dites-donc, tâchez de ne pas rêver tout haut : vous nous empêchez de dormir.
Jeanne se retourne dan son lit, pousse un léger soupir et se rendort. — S’adressant au 3e garde.
Tiens, couche-toi à ma place, camarade : je vais prendre la faction, c’est mon tour.
Il s’assied sur le banc ; le 3e garde s’étend à la place du Bourguignon et se roule dans son manteau, pour dormir. — Au bout de quelques temps, la musique s’élève de nouveau4. Le mur s’efface comme précédemment et le même décor que tout à l’heure reparaît. On voit Jeanne, grande cette fois, telle qu’elle est dans sa prison, arriver du fond de la scène.
Scène II
Jeanne, puis les paysans, puis la sorcière, puis deux moines, puis La Hire, puis d’Alençon, puis le Roi et son amie, puis les enfants
Jeanne
J’ai pu leur échapper ; ils ont perdu ma trace ;
Me voici loin, bien loin… Ah ! Je ne suis plus lasse !
Regardant autour d’elle.
Ces champs, ces arbres, la maison, le seuil ami…
Je les connais, je les connais ! C’est Domrémy,
Mon village, mon cher, mon beau, mon doux village !
M’y voilà donc revenue ?… Ah ! quel long voyage
J’ai fait ! J’ai bien failli mourir. — Tout est passé,
Tout s’oubliera ; le mauvais rêve est effacé.
Je ne partirai plus jamais !
Elle s’approche de la maison et frappe à la porte, qui est fermée.
Ouvrez-moi vite !
— C’est comme quand j’étais encor toute petite :
Rien n’a changé ; tout a gardé son air riant.
Mon Dieu ! que diront-ils, eux, en me revoyant ?
Comme ils seront heureux ! Ils vont me faire fête.
Frappant.
Ouvrez-moi. Mais ouvrez-moi vite ! — C’est Jeannette !
Je reviens. On m’a fait beaucoup souffrir là-bas.
On voulait me brûler !… C’est affreux, n’est-ce pas ?
Mais je guettais, j’ai pu m’enfuir, je suis sauvée.
Frappant.
C’est moi, Jeanne, c’est moi, votre enfant retrouvée…
Ouvrez donc ! Ouvrez donc ! Entendez-vous mon poing
Frapper la porte ?… — Hélas ! pourquoi n’ouvre-t-on point ?
Elle recule de deux pas, découragée et inquiète. Alors la porte s’entrouvre, lentement. On voit la mère de Jeanne, très vieillie, sur le seuil. Elle regarde Jeanne d’un air défiant et sévère.
La mère
Il ne faut pas faire de bruit, méchante fille,
Quand il y a un mort dans la maison.
Jeanne
Mon Dieu !
Qui donc est mort ici ?
La mère
Silence ! c’est le maître.
Jeanne
Mon père, hélas ! — Jésus !…
La mère
Il est mort de chagrin,
Voyez-vous. Nous avions une fille, Jeannette :
Elle est partie, ah ! Dieu sait où ? C’est grand malheur…
Et le pauvre homme, après avoir eu bien des peines,
A trépassé ce matin, quand le coq chantait.
Jeanne
Hélas ! hélas ! Mon père mort, mon très cher père…
Ô Jésus ! la voici, ma plus grande douleur !
— Je suis sa fille, hélas ! ma mère, votre fille…
C’est moi, Jeanne ! Ne me reconnaissez-vous pas ?
La mère
Je ne sais pas ce que vous dites. Jeanne est morte.
Allez-vous en ! Vous n’avez rien à faire ici.
Jeanne
Mère, ma mère !
La mère
Allez-vous-en, vous êtes folle.
Ma pauvre enfant. Ma fille est morte, je vous dis !
C’est un évêque qui l’a mise dans la bière…
Et moi, j’y vais mettre aussi mon pauvre mari.
Allez-vous en !
Elle rentre dans la maison, en fermant la porte.
Jeanne
Ma mère ! ma mère !…
Elle pleure, prosternée sur le seuil. Passent au fond du théâtre, venant de droite, les paysans qu’on a vus fuir, dans la scène précédente. Ils sont en costume de travail. L’un porte une faux, l’autre un panier. Ils ont l’air satisfait et heureux.
Premier paysan
La saison est belle, compère,
Les foins montent déjà haut.
Deuxième paysan
Nos prés donneront, j’espère,
Du travail aux faux.
Premier paysan
Les récoltes sont plus sûres,
À présent qu’on a la paix.
Deuxième paysan
Grêle et froidure sont dures,
Mais moins que l’Anglais.
Premier paysan
Bah ! qu’ils nous viennent d’Angleterre,
Qu’ils soient Français ou Bourguignons,
Ils se valent, ces gens de guerre ;
Tous mauvais, point de bons !
Deuxième paysan
Pourvu qu’on nous en délivre,
Nous serons contents :
N’est bon pays qu’où l’on peut vivre
En prenant du bon temps !
Jeanne, allant à eux, triste.
Ne me reconnaissez-vous pas ?
Premier paysan
Que nous veut-elle
Celle-ci ?
Jeanne
Mes amis, l’un de vous n’a-t-il pas
Ouï parler, jadis, de Jeanne la Pucelle ?
Deuxième paysan
Non.
Premier paysan
Attendez… Ah oui, je me rappelle !
C’était une fille assez belle
Qui partit avec des soldats.
On ne sait pas ce qu’elle est devenue…
Plusieurs de nous l’ont bien connue :
On la disait un peu simple d’esprit.
Bonne et dévote. Un jour le mal la prit,
En s’endormant sous l’arbre de la Fée.
Sa tête, alors, s’est soudain échauffée :
Elle a voulu commander les Français.
On dit qu’elle eut d’abord quelques succès ;
Puis vint la bise, et la paille s’envole !
Après bien des malheurs, la pauvre folle
Se trouva seule au milieu des Anglais ;
C’était, je pense, au siège de Calais.
On a conté qu’ils l’avaient fait occire…
— Et voilà tout ce qu’on peut vous en dire.
Jeanne, navrée.
C’est tout ? C’est tout ?— Pauvres gens, ne saviez-vous pas
Que c’est pour vous qu’elle a voulu partir là-bas,
Qu’elle a souffert et mené la guerre cruelle,
Parmi les hommes durs, qui se méfiaient d’elle,
Qu’elle a vu le massacre et la terreur du sang,
Elle, qui n’eût pu voir souffrir un innocent ?
C’était pour vous, pour venir à votre défense,
Pour sauver le pays et la terre de France,
Qu’elle a tout enduré, périls et trahison,
Et l’outrage grossier, et l’affreuse prison,
Et le faux juge, qui gémit quand il condamne.
Vous ne le saviez point, n’est-ce pas ? — C’est moi, Jeanne.
… Quoi ? Vous ne dites rien ? Vous détournez les yeux !
Vous ne me croyez pas, peut-être ? — Ô roi des Cieux,
Qu’est-ce que j’ai donc fait que tout me désespère !
— Que disent-ils ? Pourquoi chuchotez-vous ?
La vieille femme, qui était apparue derrière l’arbre, à Jeanne enfant, reparaît encore, au milieu des paysans. Elle étend le doigt vers Jeanne.
La vieille, à mi-voix.
Sorcière !
Tous, chuchotant et faisant des gestes.
C’est une sorcière. — Elle évoquait les esprits.
Elle mettait des habits d’homme ! — Sa bannière
Était charmée. — Elle volait à travers l’air.
Elle a versé beaucoup de sang. — Elle est damnée !
Sorcière… Sorcière… Sorcière !
Ils tournent autour d’elle, lentement et s’écartant en la montrant du doigt. Deux moines, la tête couverte d’une cagoule, à travers laquelle on ne voit que leurs yeux, s’approchent de Jeanne. L’un d’eux lui met, par derrière, la main sur l’épaule.
Premier moine
Vous voyez bien qu’il faut mourir !
Jeanne, tressaillant.
Ah ! cette voix !
Deuxième moine
Vous pensiez donc nous échapper ? Mais cette fois,
Nous vous tenons. Venez, venez, fille rebelle !
Jeanne
Les prêtres… Ce sont eux ! — À moi ! Je vous appelle !
Défendez-moi, vous tous que j’ai bien défendus.
Deuxième moine
Tu peux les appeler : nul ne t’écoute plus.
L’Église te maudit, ton peuple te dédaigne.
Jeanne
Mes compagnons, s’ils étaient là, ceux de Compiègne,
Ceux d’Orléans, avec qui j’ai tant combattu,
Ils me secourraient, eux !
Premier moine
En vain l’espères-tu.
Deuxième moine
Appelle-les, et tu verras s’ils se souviennent.
Jeanne
Mes amis, mes amis ! Ah ! ce sont eux, ils viennent…
La Hire, bon La Hire, ô mon vieux compagnon,
Viens vite, sauve-moi !
La Hire, s’arrêtant.
Qui donc a dit mon nom ?
Jeanne
C’est moi, Jeanne, avec qui tu combattais naguère.
Sauve-moi ! Nous ferons encor tous deux la guerre…
On a besoin de nous, vois-tu ; nous n’avons pas
Fini la tâche : il faut retourner aux combats,
Il faut que ce royaume ait par nous délivrance,
Chasser l’Anglais, chasser l’Anglais de toute France !
La Hire
L’Anglais est toujours là. Vous nous aviez promis
Que grâce à vous, Dieu détruirait nos ennemis :
Mais Dieu n’écoutait pas, puisqu’il vous laissa prendre.
Adieu ! Je ne puis plus désormais vous défendre.
Jeanne
La Hire, hélas !
À Alençon.
Mais vous, vous que j’aimais bien fort,
Mon gentil duc, me laisserez-vous mettre à mort ?
Alençon
Beaucoup de morts vaillants dorment sans sépulture ;
Il coula bien du sang, femme, à cause de toi !
Et toujours l’Anglais règne et la bataille dure.
Adieu ! Je crus en vous, mais je n’ai plus de foi…
Il passe. — Entre le Roi de France. Près de lui marche une jeune femme richement vêtue, vers laquelle il est tourné et à qui il sourit.
Jeanne
Mon roi ! Mon roi ! c’est lui !…
S’agenouillant.
Sire, mon très doux maître,
Vous que j’ai tant aimé, veuillez me reconnaître !
Souvenez-vous de moi, Sire ! Souvenez-vous
De Reims, où je vous ai conduit, de vos genoux
Ployés, de la couronne à votre front remise,
Et de mon étendard qui flottait dans l’église !
Souvenez-vous !…
Les regards du Roi se posent un moment sur elle, indifférents, comme s’il ne la voyait pas : de nouveau, il se retourne vers la jeune femme qui est près de lui ; il lui parle tout bas, et passe avec elle.
Jeanne
Il ne m’entend pas ; il s’en va !
Ah ! Tous, ils m’ont tous oubliée ! et me voilà
Toute seule, à jamais, perdue, abandonnée…
Deuxième moine
Et le démon t’attend, car ton âme est damnée !
Il découvre son visage et apparaît sous les traits de d’Estivet. Jeanne tombe étendue à terre en poussant un gémissement. — Les moines, le peuple, tous les personnages de la vision s’éloignent et quittent la scène. — Alors une musique grave et douce se fait entendre. De nouveau les voix des Saintes s’élèvent au loin, douces et compatissantes. Elles l’appellent en chantant : Jeanne ! Jeanne !
Une voix
Console-toi ! Bientôt, tu seras délivrée.
Quatre petits enfants, vêtus d’une longue robe blanche et les mains jointes, arrivent des quatre côtés de la scène, autour d’elle. Les deux premiers commencent à chanter un cantique5 ; les autres leur donnent la réponse.
Les quatre enfants, chantant.
Honneur du bon pays lorrain,
Ô Jeanne la guerrière,
Relève-toi, le cœur serein :
Le ciel t’attend demain.
Il s’ouvre à ta prière,
Ton long tourment finit.
Ô Jeanne la guerrière,
La France te bénit !
À ce chant consolateur, Jeanne essuie ses yeux et sourit. Alors un vaste chœur de voix d’hommes et de femmes, invisibles, reprend le cantique à l’unisson.
Chœur du peuple de France
Martyrs sacrés ou fiers vainqueurs,
Ô morts pour la Patrie,
À vous la gloire, à vous, grands cœurs,
Les hymnes et les fleurs !
La France qui vous prie
Dans l’ombre est à genoux :
Ô morts pour la Patrie,
Toujours veillez sur nous !
Rideau
Acte V Premier tableau
La chapelle, dans le château de Rouen. On n’en voit qu’une partie ; le fond, avec l’autel et le chœur, se perd à droite dans la coulisse. Porte d’entrée à gauche ; fenêtre à vitrail au fond.
Scène I
Massieu, Cauchon, D’Estivet, Loiseleur, Frère Lemaître, Frère Isambard.
Tumulte au dehors. On entend des murmures et des injures, mêlées de mots anglais. Les prêtres se tiennent derrière la porte, dans une attitude de gêne ou d’effroi, sauf Cauchon, qui, l’air tranquille, relit un parchemin, — le texte de la sentence, — et s’apprête à le signer. D’Estivet se tient près de lui, sur le devant de la scène, à droite, et lui présente une plume, tout en guettant les rumeurs du dehors.
Voix, au dehors.
Traîtres ! Faux juges ! Ils nous trompent ! Ils sont vendus !
À mort, la femme ! Il nous la faut. À mort ! Au feu
La sorcière, ou les juges à l’eau ! Prêtres fourbes,
Rendez l’argent que vous volez ! On sait leurs tours :
Ça touche des deux mains pour trahir qui les paye !
— Si la fille ne flambe pas ce soir, c’est eux
Qu’on enverra tremper leurs robes dans la Seine !
D’Estivet
Misérables !
Frère Lemaître, inquiet.
C’est effrayant !
Cauchon, à d’Estivet, tout en signant.
Esprits grossiers !
Elle mourra, oui : mais, qu’importe ? C’est sa vie.
Dont il fallait le désaveu.
À Frère Lemaître, en lui tendant la plume :
Allons, signez !
Voix des Anglais
Ils se cachent. Ils ont peur ! Enfonçons la porte !
À partir de ce moment, on n’entend plus que des murmures sans distinguer les paroles, comme si les assaillants étouffaient leurs voix, pour se concerter et guetter la sortie des prêtres.
Loiseleur
La porte est bien fermée ?
Massieu, inquiet.
Oui… je crois.
Coups à la porte.
Frère Lemaître
Ma main tremble…
Il fait des efforts pour signer.
Loiseleur
Oseraient-ils nous attaquer dans le saint lieu ?
D’Estivet
Ces lourds Anglais sont enragés, quand ils se fâchent !
Nouveaux coups.
Massieu
Seigneur ! Ils vont forcer la porte…
Loiseleur
Ils nous tueront !
Frère Lemaître, laissant échapper la plume.
Hélas ! pourquoi suis-je venu ?
Cauchon, avec violence.
Moine stupide,
Signerez-vous ?
S’adoucissant.
Allons, allons ! remettez-vous…
Signez, mon père, si vous tenez à la vie.
Les autres, entourant le moine.
Signez, signez, au nom du ciel.
Frère Lemaître, signant.
Voilà, c’est fait…
Soupirant.
Est-elle bien coupable, hélas ?
Cauchon
N’en ayez cure :
C’est désormais affaire entre elle et Dieu.
À part :
Enfin,
Je t’aurai donc, mon beau Rouen !
Haut :
Ouvrez la porte.
Massieu
Mais, monseigneur…
D’Estivet
Ils sont toujours là, ces Anglais !
Ils nous guettent… Craignez-vous pas ?…
Cauchon
Ouvrez la porte !
Massieu et d’Estivet ouvrent la grande porte, derrière laquelle te tiennent une vingtaine de soldats et officiers anglais, gardes du château. Explosion de murmures à la vue des prêtres.
Cauchon, tranquille, leur montrant le parchemin.
Tout va bien, tout va bien, Messieurs ! voici l’arrêt.
Cris de joie des Anglais, tout de suite interrompus par l’arrivée de Warwick, qui paraît derrière eux et s’avance vers la porte de la chapelle suivi de Stafford. Les Anglais font silence aussitôt et s’écartent, dans une attitude de respect.
Scène II
Les mêmes, Warwick, Stafford
Cauchon
Monseigneur, vous venez chercher votre captive ?
Elle est à vous. Le temps d’une prière encor,
Nous la livrons à la justice séculière.
Qu’elle lui soit clémente, — en deçà de la mort !
Warwick incline la tête et se tait.
Nos amis sont impatients. On nous reproche
Tous les délais que nous avons mis, tous les soins
Que nous coûta la recherche de l’hérésie
Cachée, hélas ! au fond d’un cœur astucieux.
Fallait-il donc par trop de hâte compromettre
L’œuvre sainte de la justice et votre arrêt ?
Ce procès a duré cinq mois ; mais j’ose dire :
C’est un ouvrage sans défaut, un beau procès.
Warwick
Un beau procès ? Hum !… Finissons ! Votre captive
Est prévenue ?
Cauchon
On s’apprêtait à la quérir,
Montrant les Anglais :
Mais ces Messieurs, se méprenant sur nos pensées…
Warwick
Vous ont fait un mauvais accueil ?
Cauchon
Oh ! simple jeu.
Frère Lemaître, indigné.
Comment !…
Cauchon
Oui, oui, transport d’un sang vif et rapide.
Frère Lemaître
Ils ont voulu nous massacrer !
Cauchon
Laissez cela,
Laissez, mon frère ! Et puisque monseigneur l’ordonne,
Allez chercher cette fille dans sa prison,
Pour l’amener auprès de nous.
Frère Lemaître, hésitant.
Tâche cruelle…
Et périlleuse ! Et si ces messieurs les soldats
Nous assaillaient encore en route ? Je suis faible.
Warwick, à Stafford.
Faites les suivre… Et qu’on respecte… leur habit !
Stafford donne des ordres au dehors. Frère Lemaître sort avec d’Estivet, Frère Isambard et Massieu, accompagnés par des soldats.
Scène III
Cauchon, Warwick, Stafford
Cauchon, s’approchant de Warwick.
Monseigneur, j’ai rempli ma tâche. De mon zèle,
De mes travaux, je ne veux pas me prévaloir ;
Mais ce que je vous ai juré sous les murailles
De Compiègne, je l’ai tenu fidèlement.
Puis-je espérer, à mon tour, que votre promesse ?…
Warwick
Vous ai-je rien promis ? Évêque, je crois bien
Que vos désirs parlaient plus vite que ma bouche.
— Vous avez travaillé pour nous, oui, je le sais.
Bien ?… Peut-être. On vous doit un salaire sans doute ;
Vous l’aurez donc. Mais, l’archevêché de Rouen
Que vous rêviez n’est pas pour vous. Je le regrette ;
Ce n’est pas moi, c’est le Régent qui parle ainsi.
Il paraîtrait que le clergé de cette ville
Vous aime peu, qu’il préfère un autre pasteur.
Nous ne pouvons nous mettre mal avec l’Église ;
Nous savons trop le prix que valent ses faveurs
Pour affronter son déplaisir. Un politique
Fin comme vous doit le comprendre. — On en a donc
Fait choix d’un autre : votre ami, je crois, Messire
Louis de Luxembourg. — Vous vous consolerez
Avec l’évêché de Lisieux.
Cauchon, à part.
Ô dupe ! dupe !
Ils me dépouillent, et je ne dois pas gémir.
Haut :
Puis donc qu’ainsi le noble Bedford en décide,
Je m’incline, soumis et fidèle toujours
Rouen sera dans de bonnes mains ; et sans doute,
L’humble Lisieux convient à mon humilité.
Warwick, sans lui répondre, s’éloigne de lui pour aller au fond parler avec Stafford.
Cauchon, à part.
Quitter l’Anglais ? Mais qui m’accueillerait en France ?
Il est trop tard : mon sort, désormais, est fixé…
Et je dois suivre, même ingrat et même rude,
Le nouveau maître auquel je me suis enchaîné.
Servons-le donc ; je puis me rendre utile encore,
Et peut-être plus tard… Patience, toujours !
Stafford, regardant à la fenêtre.
Ils traversent la cour… La voici. Toujours ferme !
Warwick
Quel âge a-t-elle ? Vingt ans, hein ?
Cauchon
Dix neuf.
Warwick
Dix neuf !
Entre les dents :
Un beau trophée à rendre fière l’Angleterre !
Stafford
Elle valait cinq cents ennemis contre nous !
Sa vie était un lourd affront à notre gloire.
Warwick
Et vous croyez que sa mort nous rendra l’honneur ?
Il hausse les épaules.
Enfin !… Ceux qui commandent l’ont voulu : mon rôle,
À moi soldat, c’est d’obéir. Mais franchement,
J’aimerais mieux être à cette heure sous Compiègne,
Dussé-je encore y recevoir quelque bon coup,
Que d’accomplir une besogne aussi…
Voyant arriver Jeanne. — Silence !
Vous, achevez votre œuvre, Évêque, et dépêchez.
À part :
Je voudrais bien avoir déjà fini la mienne !
Il sort avec Stafford, dès que Jeanne est entrée. Celle-ci arrive accompagnée de Frère Lemaître, Frère Isambard, d’Estivet, Loiseleur et Massieu. Elle marche d’un pas tranquille, l’air un peu défiant et fermé, comme si elle s’attendait à subir encore quelque interrogatoire. Elle tient les yeux baissés et le regard oblique, jusqu’à ce qu’elle soit en face de l’Évêque et qu’il ait parlé.
Scène V
Jeanne, Cauchon, D’Estivet, Frère Lemaître, Loiseleur, Frère Isambard, Massieu
Cauchon
Ma fille, vous savez où l’on vous mène ?
Jeanne
Non.
Regardant autour d’elle.
Ah ! la chapelle !… je comprends. Je vais entendre
La sainte messe, n’est-ce pas ? — Oui, hier soir,
Je m’en souviens, vous me l’aviez promis.
L’interrogeant du regard.
Peut-être
Que je pourrai communier ?
Sur un signe affirmatif de Cauchon.
Ah ! quel bonheur !
Laissez-moi me mettre à genoux sous la croix, dites,
Pour y prier… Et je prierai aussi pour vous.
Elle s’agenouille à droite, un peu au fond, sous un crucifix pendu à la muraille (ou contre une colonne.)
Cauchon, bas, à Frère Lemaître.
Vous ne l’avez donc pas avertie ?
Frère Lemaître
Ah ! la force
M’en a manqué.
Cauchon
Je l’aurai donc.
Bas, à d’Estivet.
Guettez-la bien :
C’est le moment où la pitié détend les âmes.
S’approchant de Jeanne.
Jeanne, voyez ; ce que j’ai promis, je le tiens.
Bien qu’hérétique et dans vos fautes retombée,
Nous consentons, par grâce insigne et grande faveur,
À vous admettre au tribunal de pénitence,
Pour recevoir la dernière aide qu’aux mourants
Donne l’Église, et finir en bonne chrétienne.
Jeanne, se relevant, avec vivacité.
Je vais mourir ?
Cauchon
L’heure est venue.
Jeanne
Oh ! quand ? Demain ?
Cauchon
Aujourd’hui même, tout à l’heure.
Jeanne, avec un recul.
Oh ! pas encore !…
Cauchon
Songez, ma fille, à votre salut éternel :
Rien ne peut plus sauver votre corps de la flamme.
Jeanne, bouleversée, mais sans cris.
Quoi ? je serai brûlée ?… Oh ! non, non, pas cela !
C’est trop cruel ! Je n’ai rien fait… Est-ce possible ?
Non, mes Saintes me l’ont promis : ce n’est pas vrai,
Avec force :
Je ne dois pas mourir ! Je dois être sauvée !
Mes Saintes n’ont pas pu me mentir !
Terrifiée :
Ah ! Jésus !…
Cauchon
Vous voyez bien que ces voix vous avaient trompée.
Que n’avez-vous mieux écouté, ma pauvre enfant,
La remontrance et les bons avis de vos juges ?
Ils vous disaient l’imposture et la vanité
De ces menteuses visions.
Jeanne
Je les ai vues !
J’en suis sûre ! je ne mens pas. Elles m’ont dit :
Tu seras délivrée !
Cauchon
Y croyez-vous encore ?
Évoquez-les : c’est le bourreau qui va venir.
Jeanne
Hélas ! hélas ! elles m’ont donc menti !
Elle pleure.
D’Estivet, bas.
Victoire !
Nous la tenons.
Cauchon, de même.
Oui, mais il faut que cet aveu,
Là-bas, publiquement, elle le renouvelle.
Jeanne, tragique.
Je ne veux pas mourir ainsi ! J’aimerais mieux
Qu’on me tranchât le cou vingt fois qu’être brûlée !…
Qu’ai-je donc fait ? Je n’ai pas mérité le feu ;
Vous savez bien que je ne suis pas une impie…
Pourquoi ne m’avoir pas gardée en vos prisons,
Puisque je m’en étais remise à vous, mes juges ?
Ceci ne serait pas arrivé. — Dites-moi
Ce qu’il faut faire maintenant ?
Cauchon
Trop tard, ma fille.
Jeanne, faiblissant et suppliante.
Ce que l’Église ordonnera, je m’y soumets.
Je veux bien obéir à l’Église… Mes œuvres,
Si l’on me dit que j’ai mal fait…
Se reprenant, avec horreur :
Oh ! cela, non !
Non, je ne le puis pas ! Voulez-vous que je mente
À Dieu, dites ?
Les prêtres auxquels elle s’adresse se détournent ou baissent la tête. Elle saisit par la manche Loiseleur devant qui elle se trouve ; avec force :
Regardez-moi !
Humble :
Je ne sais pas ;
Je ne suis qu’une pauvre fille ; je suis jeune…
Loiseleur se détourne. — Avec désespoir :
Personne n’aura donc pitié de moi ? — Mourir !…
Elle se prosterne au pied de la croix, sa tête cachée entre les deux mains.
Frère Lemaître
Cruel spectacle !
Frère Isambard
Il toucherait des cœurs de pierre.
Massieu, pleurant.
Ah ! que ne puis-je être encore grondé pour toi,
Pauvre enfant !
Loiseleur, à part.
Comme elle m’a regardé ! — Je tremble.
Bas, aux autres.
Pourtant, c’est sûr qu’elle est coupable, n’est-ce pas ?
Frère Lemaître
Dieu le veuille ! Sans quoi, que serions-nous nous-mêmes…
Cauchon
Allons, ma fille, voici l’heure. Voulez-vous
Après avoir fait au prêtre l’aveu suprême
De vos péchés, recevoir le saint réconfort
Que Dieu lui-même accorde à l’âme criminelle ?
Jeanne, se relevant.
Oui, je le veux…
Joignant les mains :
Mon Dieu !
Cauchon fait un signe. Massieu va au fond (droite) et revient avec Frère Martin, revêtu du surplis et de l’étole, qui apporte l’hostie de la communion. Il est entouré d’enfants qui portent des cierges.
Cauchon
Et nous, prions pour elle !
Ils s’agenouillent, tandis que le prêtre s’avance vers Jeanne, qui tend les mains vers lui.
Rideau
Deuxième tableau
La place du Vieux-Marché, à Rouen. — Au milieu, un peu à droite, se dresse, sur un soubassement de pierres et de plâtre le bûcher, très élevé. Sur la gauche, en avant, une estrade ; une autre, au fond. La foule commence à s’amasser, contenue aux extrémités de la place et au débouché des rues qui y aboutissent, par des soldats anglais, armés de piques.
Scène VI
Stafford, puis Loiseleur
Stafford, aux soldats.
Refoulez-moi cette canaille ! Il ne faut pas
Leur laisser envahir la place. — L’heure approche :
Dès que la cloche sonnera, tenez vous prêts :
C’est le signal que le cortège est mis en marche.
Un sergent salue et va donner des ordres aux soldats qui refoulent les curieux. On entend des cris et des huée. Loiseleur arrive, poursuivi par des Anglais, que les soldats font reculer.
Loiseleur, effaré.
Monsieur le lieutenant, protégez-moi !
Stafford
Quoi donc ?
Que vous veut-on, maître Loiseleur ?
Loiseleur
On m’insulte,
On me poursuit ! Vos Anglais, avides de mort,
S’imaginent qu’on veut encor leur prendre Jeanne.
Jeudi dernier, au cimetière de Saint-Ouen,
Quand ils ont vu qu’elle abjurait, et qu’au lieu d’être
Conduite au feu, nous la ramenions en prison,
Ils ont failli nous lapider. Ils nous accusent,
Nous ses juges, d’être vendus et de chercher
À leur ravir leur proie ; ils nous appellent traîtres…
— Après ce que j’ai fait pour la leur livrer, moi !
Stafford
Apaisez-vous ! Restez près de moi, je vous garde.
Tout à l’heure, ils auront de quoi calmer leur faim,
Et ne penseront plus à mordre.
Loiseleur
Les barbares !
M’appeler traître !…
À part :
Et Jeanne, elle m’a dit : ami !
Stafford
Nous aurons une belle fête. L’Angleterre
À la sorcière dresse un bûcher triomphal.
Loiseleur
Comme il est haut !
Stafford
Pas trop pour faire un feu de joie
Dont la lueur, traversant les flots empourprés,
Là-bas ramène la rougeur à des fronts blêmes,
Et fasse épanouir d’aise les cœurs anglais !
Loiseleur, à part.
Mais sa clarté sera livide sur la France !
Stafford
La femme aura, pour enorgueillir son trépas,
Les plus illustres personnages du royaume :
Le grand Bedford, régent de France, avec mylord
Le cardinal de Winchester, vont prendre place
Sur cette estrade. Une gardeuse de moutons
À qui l’ont fait les funérailles d’un monarque !…
Loiseleur
Et mylord de Warwick sera-t-il là ?
Stafford
Je crois
Qu’il ne pourra s’en dispenser ; mais le vieux homme
Préférerait que la fête se fît sans lui :
Riant.
Il dit qu’il n’aime pas l’odeur de chair brûlée !
Loiseleur, avec dégoût.
Ah !
Montrant la première estrade :
C’est là la place des juges, n’est-ce pas ?
Stafford
Oui. Vous serez très bien pour voir et pour entendre,
Et vous pourrez recueillir ses derniers aveux,
Si, mieux que vous, le feu lui déliait la langue.
— Qu’a-t-elle dit, tout à l’heure, quand elle a su
Qu’on allait la brûler ? Son orgueil intraitable
A-t-il cédé devant la mort ? — Vous étiez là ?
Loiseleur, avec effort.
Oui… J’étais là.
Stafford
Qu’avez-vous ? Vous tremblez encore !
Remettez-vous : nul ne vous menace, à présent.
Loiseleur
Ce ne sont pas les cris de ces gens qui me troublent !
— Oui, j’étais là. De bon matin, à la prison,
J’étais venu pour l’avertir que c’était l’heure.
Elle dormait ; il a fallu la réveiller.
Depuis longtemps, — c’est ses gardiens qui nous le dirent —
Elle n’avait tant reposé. On aurait cru
Que des larmes mouillaient ses yeux… Elle était pâle :
Et pourtant, elle souriait. — En apprenant
Que la sentence était rendue, et le supplice
Qui l’attendait aujourd’hui même, elle a pleuré.
Stafford
Ah ! Ah ! La crainte a fait fléchir ce cœur farouche ?
Loiseleur
La crainte, oui ; l’horreur de cette atroce mort.
Elle criait, en arrachant sa chevelure :
Je ne veux pas mourir ainsi ! J’aimerais mieux
Qu’on me tranchât le cou vingt fois qu’être brûlée !
Puis, en pleurant, elle déclarait que ses voix
L’avaient trompée en lui promettant délivrance.
Stafford
Très bon ! très bon ! En reniant ainsi ses voix,
C’est son œuvre tout entière qu’elle renie.
Loiseleur
Alors, ainsi que Monseigneur l’avait promis,
On lui donna les derniers secours de l’Église.
Elle s’est confessée à nous, dévotement,
En demandant à chacun pardon de ses fautes,
Puis, les mains jointes, avec très grande ferveur,
Reçut la Sainte Eucharistie. — J’étais près d’elle.
En ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens…
M’a-t-elle reconnu ? Comprit-elle à cette heure,
Que cet ami, dont elle avait cru les conseils,
Était son juge et la trompait ? Qui peut le dire ?…
— Ah ! Ce regard… Jamais je ne l’oublierai plus !
Stafford
Qu’avez-vous donc ? Prenez garde !
À part :
Le pauvre diable
A l’esprit troublé par la peur.
Loiseleur
J’aurais voulu
Qu’elle ne me vît pas, ou ne pas la voir, elle !
Pourquoi m’a-t-elle regardé ?
Stafford
Laissez cela :
Vous n’y penserez plus demain, — après l’offrande !
Le bourdon commence à tonner.
Ah ! c’est la cloche : ils quittent la prison. Bientôt
Ils seront ici. Je vous laisse : j’ai des ordres
Encore à donner là.
Il s’éloigne au fond et va parler aux soldats.
Scène VII
Loiseleur, seul.
Loiseleur, à part.
J’y penserai toujours !
— Que suis-je venu faire ici ? La voir encore ?
J’aimerais mieux ne plus la voir… Si je fuyais ?
Mais tous ces gens qui m’insultaient, m’appelant traître,
Peut-être ils vont me massacrer ? Je n’ose pas.
J’ai peur d’eux. Et j’ai peur autant — Ah ! cette cloche !… —
De ce que je vais voir en demeurant ici.
Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ? Qu’est-ce qu’ils m’ont fait faire ?
Que dirai-je, si ce regard triste et sévère
Tombe encore sur moi ?… Cache-toi, malheureux !
— Ah ! j’étais si tranquille avant que ces deux yeux
Ne m’eussent traversé le cœur comme une flamme.
J’ignorais, je dormais… Ils m’ont réveillé l’âme !
Traître !
comme Judas le traître qui vendit
Son bon Seigneur… Mais tais-toi donc, bourdon maudit !
S’il se pouvait qu’elle ne vînt pas, qu’un obstacle
L’arrêtât, que le ciel fît pour elle un miracle ?…
Si des anges… — Trop tard, trop tard ! l’heure a sonné :
Ils viennent… — Si tu meurs, Jeanne, je suis damné !
Il s’éloigne à droite, en chancelant. Sur le devant du théâtre, le long des deux pentes du proscenium, s’avance un double cortège : d’abord, à gauche, précédés par des gardes, les grands personnages anglais : le cardinal de Winchester, en rouge, près de Bedford, tout noir ; Warwick, l’air sombre et mécontent ; puis les Juges. Cauchon en tête, d’Estivet, Thomas de Courcelles, Massieu, Beaupère, etc. — À droite, une troupe de soldats, dont deux battent du tambour ; le bourreau ; des moines portant des cierges ; Jeanne liée, ayant à côté d’elle Frère Isambard qui la soutient : derrière elle, un autre moine, frère Martin L’Advenu. — Rumeurs dans la foule. À mi-hauteur de la pente, Jeanne s’arrête et semble fléchir.
Scène VIII
Jeanne, Cauchon, d’Estivet et les Juges, Warwick, Stafford et les Seigneurs anglais, Frère Isambard, le bourreau, les moines, Loiseleur, soldats et peuple.
Jeanne
Ah ! c’est donc vrai ? Je vais mourir !…
Frère Isambard
Prenez courage,
Ma fille !
Jeanne
Ah ! Ah ! Mourir ainsi, de cette mort !
Frère Isambard
Priez, Jeanne ! Dieu vous fera miséricorde.
Jeanne
Je ne veux pas être brûlée… Oh ! c’est trop dur !
Frère Isambard
Bientôt pour vous s’ouvrira le jardin céleste.
Jeanne
Hélas ! Pourquoi me traiter si cruellement ?
Ce corps que j’ai gardé pur de toute souillure
Et qui ne fut jamais corrompu, faut-il donc
Qu’il se consume et soit aujourd’hui mis en cendres !
Frère Isambard, l’entraînant.
Il le faut : mais le ciel est au bout, mon enfant.
Jeanne, regardant la place.
Ah ! Rouen, seras-tu ma dernière demeure ?
J’ai grand’peur que tu n’aies à souffrir de ma mort…
Elle est arrivée devant l’estrade où ont pris place les juges, tandis que Bedford, Winchester, Warwick et les autres Anglais se sont installés sur l’estrade du fond.
Cauchon, se levant.
Jeanne…
Jeanne
Qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait, évêque ?
C’est par vous que je meurs !
Cauchon
Par moi ? Non : vous mourez
D’avoir désobéi, mon enfant, à l’Église.
Jeanne
Ah ! j’en appelle à Dieu, le grand juge, des torts
Et des tourments que j’ai subis ! — Hélas, mes Saintes,
Vous m’aviez donc trompée ?
D’Estivet, bas, à Cauchon.
Encor l’aveu ! Faut-il
Le faire enregistrer ?
Cauchon
Lisez-lui la sentence.
D’Estivet, lisant un parchemin.
Nous, Pierre, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, et frère Jean Lemaître, vicaire de l’inquisition, attendu que toi, Jeanne, dite La Pucelle, nous t’avons déclarée, par un juste jugement, tombée en diverses erreurs d’hérésie, de schisme, d’idolâtrie et crimes nombreux ; attendu que, après avoir abjuré ces erreurs, tu y es retombée, hélas ! — à ces causes nous te déclarons hérétique et relapse, rejetée de l’unité de l’Église, arrachée à son corps, et nous te livrons à la puissance séculière.
Cauchon
Jeanne, c’est votre arrêt que vous venez d’entendre.
Puisse le repentir attendrir votre cœur,
Et la justice adoucir pour vous sa rigueur !
L’Église désormais ne peut plus vous défendre.
Jeanne, à part.
Me défendre… hélas !
Loiseleur, qui pendant toute cette scène, a écouté Jeanne, et l’a suivie des yeux avec les signes d’une angoisse et d’une terreur toujours croissantes, se jette tout à coup à ses pieds.
Loiseleur
Jeanne ! Pardon, oh ! pardon !
Jeanne, je suis un misérable, un homme infâme,
Je vous ai lâchement trahie… Maudissez-moi !
Cauchon, à d’Estivet.
Que dit-il ? il perd l’esprit !
Loiseleur
Elle est innocente,
Innocente, je vous le dis ! et c’est nous tous,
Les coupables, qui la tuons !
Cauchon
Faites-le taire !
Cris dans la foule
À mort ! À mort !
Loiseleur
Ah ! Vous pouvez me mettre à mort :
Je l’ai mérité… Mais pas elle, non, pas elle !
Jeanne, regardez-moi ! Jeanne ! Pardonnez-moi !
Jeanne, le regardant.
Relevez-vous. Ne pleurez plus : je vous pardonne.
On entraîna Loiseleur.
Stafford, à Cauchon.
Nous fera-t-on dîner ici ? Ça, le Régent
S’impatiente, et le peuple se fâche et grogne.
Bourreau, fais ton office.
Frère Isambard
Eh quoi ? sans jugement !
Le bourreau entraîne Jeanne et lui fait gravir le bûcher.
Jeanne
Une croix ! Je voudrais une croix !
Frère Isambard, à Frère Martin l’Advenu.
Courez vite
En chercher une dans l’Église.
Frère Martin se dirige au fond, vert l’église.
Un soldat, faisant une croix avec deux bâtons qu’il prend au bûcher et qu’il lie.
En attendant,
Tenez, donnez lui ça… C’est le Christ tout de même.
Jeanne
Ô Jésus, aidez-moi ! — Je vous pardonne à tous…
Ceux que j’ai pu blesser aussi, qu’ils me pardonnent !
On la lie au poteau.
Cauchon
Jeanne, à présent, vous reconnaissez que vos voix
Vous ont menti en vous promettant la délivrance ?
Dites-le donc à ce peuple qui vous entend ;
Dites la vérité ! Dieu vous en tiendra compte.
Jeanne
Non, mes voix ne m’ont pas menti. Ce que j’ai fait,
J’ai bien fait de le faire ! Et cette délivrance
Qu’on m’a promise, elle va venir — elle est là !
Stafford, à Warwick, qui est descendu de l’estrade du fond et s’apprête à partir.
Vous n’attendez donc pas la fin ?
Warwick
Non, par le diable !
J’en ai trop vu : cette fille vaut mieux que nous.
En la brûlant, nous brûlons peut-être une sainte.
Il sort à droite, pendant que le bourreau allume le bûcher.
Jeanne
Le feu ! Le feu !
À Frère Isambard :
Prenez garde ! retirez-vous.
— Ah ! c’est terrible… Seigneur Dieu, prenez mon âme !
Frère Isambard, tendant vert elle la croix d’Église que frère Martin vient d’apporter.
Jeanne, voici l’image du Sauveur !
Jeanne
Jésus !
Les flammes l’entourent.
Rideau
- [1]
Air : La Fin du Juste, dans le recueil de J. Tiersot et M. Bouchor.
- [2]
Air : En passant par la Lorraine.
- [3]
Air : Le Chant du Glaive (recueil de Tiersot et Bouchor). Cet air sera d’abord joué légèrement, presque gaiement, pour ne prendre qu’à la fin, en accélérant et en martelant le rythme, une couleur brutale et tragique.
- [4]
Air : Tendre pays d’Armor (recueil de Tiersot et Bouchor).
- [5]
Air : Aux morts pour la Patrie (recueil de Tiersot et Bouchor).