J. Quicherat  : Histoire du siège d’Orléans (1854)

Texte intégral

Histoire du
siège d’Orléans
et des honneurs rendus à la Pucelle

par

Jules Quicherat

(1854)

Éditions Ars&litteræ © 2017

1Histoire du siège d’Orléans

La ville d’Orléans a eu deux fois l’insigne honneur de sauver le pays en arrêtant l’invasion étrangère, et cela avec un accompagnement de circonstances si étonnantes, que chaque fois l’événement a pu passer pour un miracle. En 451, la nation des Huns, vomie de la Sibérie sur l’Occident, comme pour la ruine de toutes les cités qu’elle trouverait sur son passage, recula tout à coup devant celle-ci, sans cause apparente aux yeux des contemporains, sinon que Dieu, qui poussait ces barbares, avait ordonné qu’ils retournassent en arrière. En 1429, les Anglais, déjà maîtres des deux tiers de la France, et certains de gagner le reste s’ils s’emparaient d’Orléans, dirigèrent vainement contre ses murs toutes les ressources de leur puissance. Lorsqu’ils croyaient déjà tenir cet objet de leur convoitise, il leur échappa avec presque 2tout le fruit de leurs autres conquêtes, par l’apparition d’une pauvre fille des champs qui se disait envoyée de Dieu.

C’est cette dernière délivrance qu’il convient de raconter, lorsque les Orléanais s’apprêtent à en renouveler la mémoire par un monument majestueux.

Après la mort de Charles VI, il y eut deux rois de France. L’un était le roi d’Angleterre, Henri VI, mis en possession du trône de saint Louis et par la volonté de Charles VI lui-même, et par une loi sanctionnée des grands pouvoirs de l’État, et par l’assentiment d’un parti considérable qui ralliait à lui la presque totalité des riches, des lettrés et des politiques. Sa domination s’étendait sur les provinces du nord, qui avaient fait de tout temps la force de la monarchie. L’autre roi était Charles VII, rejeton déshérité de la dynastie des Valois, fils maudit par son père et par sa mère, mis hors la loi comme rebelle et comme meurtrier, soutenu seulement par la loyauté d’un certain nombre de capitaines et par le dévouement de quelques populations appauvries, mais plus encore par l’assistance déréglée d’un ramas de bandits qui lui faisaient honte à lui-même. Il régnait sur six provinces du midi, presque toutes de landes et de montagnes.

3Entre les deux parties de la France ainsi divisée, l’Orléanais demeurait comme une barrière, mais non pas avec la sécurité d’un pays neutre. Le duc d’Orléans, qui en possédait alors la seigneurie, avait dirigé autrefois la faction où s’était réfugiée en dernier lieu la nationalité française ; de plus, l’ordre de succession considéré jusqu’alors comme la loi fondamentale du royaume l’appelait au trône après la lignée dont Charles VII et un enfant au berceau étaient les seuls représentants. Son honneur comme son intérêt l’attachant de la sorte à la cause du vaincu, il la soutenait de tout son pouvoir. Quoique prisonnier à Londres depuis de longues années, il prêtait à son infortuné parent l’assistance de ses villes et de ses hommes, et (chose étrange) il pouvait le faire sans que les vainqueurs s’en montrassent offensés. Mais là était le danger de la situation, parce que la tolérance qu’on avait pour lui tenait uniquement au grand nombre d’amis que sa douce humeur et les grâces de son esprit lui avaient faits dans la haute société anglaise, et qu’il était à craindre que la politique ne fit taire à la fin les considérations personnelles.

Cela eut lieu en 1427. Les communes d’Angleterre et les Français soumis s’ameutèrent à la fois contre un système de ménagements trop propre, selon eux, à fomenter ce qu’ils appelaient l’insurrection ; de sorte que, par l’indépendance laissée à 4l’Orléanais, l’ennemi trouvait un refuge inexpugnable dans ses quartiers d’outre-Loire, et la guerre se perpétuait, et les affaires ne pouvaient pas reprendre, ni l’agriculture refleurir dans les campagnes dévastées. Ces plaintes mirent le gouvernement dans la nécessité d’agir. Il fît partir contre l’Orléanais une première expédition, qui échoua faute d’une bonne direction. Les généraux avaient eu l’imprudence d’entamer le pays par la région boisée du Gâtinais, plus favorable aux courses des partisans qu’aux manœuvres d’une armée régulière : ils furent battus devant Montargis.

L’année suivante, le parlement anglais fit les fonds d’une nouvelle entreprise, et désigna le choix d’un général dans les talents duquel on avait toute confiance. C’était Thomas Montagu, comte de Salisbury, qui s’était distingué auparavant par la conquête de la Champagne. Il passa la mer avec six mille hommes de noblesse et de cette milice des bourgs, si redoutable par sa dextérité à manier l’arc. Après avoir ramassé à Amiens, à Paris, à Chartres, tout ce que la passion politique put lui fournir d’auxiliaires, il s’avança par les plaines découvertes de la Beauce. La prise de Nogent-le-Roi et du Puiset furent le prélude d’une suite de succès qui lui permirent bientôt de s’attaquer à Orléans, toutes les places des environs ayant comme rivalisé 5d’empressement à se rendre. Le 7 octobre 1428, il envoya prendre Olivet par son avant-garde, et lui-même arriva, avec le reste de son armée, le mardi 12 du même mois.

La ville d’Orléans n’était pas alors ce qu’on la voit aujourd’hui. La place du Martroy, qui en est devenue le centre, était hors de ses murs. De même que toutes les cités antiques, elle était disposée sur un plan quadrilatère ; son plus grand côté, parallèle à la Loire, présentait un développement d’environ mille mètres, tandis que le plus petit, du sud au nord, n’excédait pas quatre cent cinquante mètres. Cinq portes fortifiées y donnaient accès ; trente-quatre tours flanquaient son enceinte, plusieurs fois reconstruite sur des fondations qui remontaient à l’époque romaine. Un pont de dix-sept arches, placé un peu plus haut que le pont actuel, la mettait en communication avec la rive gauche du fleuve. Ce pont traversait une île qui a disparu depuis par suite de grands travaux accomplis pour la commodité de la navigation ; il était défendu à sa tête, du côté de la Sologne, par un gros pavillon entre deux tours, lequel, à cause de cela, on appelait les Tourelles.

Resserrée dans le petit espace qu’on vient de décrire, la ville était insuffisante pour sa population, qui, depuis une centaine d’années, avait été se répandant sans cesse hors de son enceinte dans des 6faubourgs réputés les plus beaux qu’il y eût en France. On les citait surtout à cause du nombre infini d’églises magnifiques qui s’y pressaient, témoignages de la piété de tous les siècles depuis le temps du roi Robert.

Raoul de Gaucourt, vieux capitaine de grande expérience, et fort ami du roi ainsi que du duc prisonnier, était alors gouverneur d’Orléans. Sa constance bien connue donnait bon espoir pour la défense dont il allait être chargé, car il ne faisait que sortir d’une captivité de treize ans qu’il avait encourue pour s’être obstiné à tenir tête aux Anglais dans Harfleur, déjà livrée par une partie des habitants. Il n’avait guère de troupes pour le seconder ; quatre ou cinq cents hommes tout au plus, mais tous consommés au fait des armes et commandés par des chefs dignes d’eux, dont le principal était Poton de Xaintrailles. Une si petite garnison pouvait suffire momentanément, sinon pour empêcher le siège de se former, du moins pour compléter la défense de la ville. On pensait n’avoir besoin de soldats que pour faire les sorties à la rencontre des convois. La garde des remparts appartenait aux habitants en vertu d’un privilège dont ils se montraient extrêmement jaloux. Ils étaient distribués, par corps de métiers, en autant de compagnies qu’il y avait de tours. En outre, douze canonniers de profession desservaient, avec l’aide d’un personnel 7à eux, soixante-dix bouches à feu qui composaient l’artillerie de la ville.

Les dispositions des habitants étaient admirables. Leurs procureurs (ainsi appelaient-ils leurs magistrats municipaux) reçurent d’eux, à l’approche du péril, plus d’offres qu’ils n’eurent de sacrifices à imposer. Les bourgeois, les artisans, les religieux et les étudiants, qui formaient une partie notable de la population à cause de l’Université, tous jurèrent de mourir plutôt que d’abandonner l’héritage de leur seigneur, qu’on voulait lui ravir lorsqu’il n’était pas là pour le défendre. Comme l’ennemi s’avançait du côté de la Sologne, on sortit en masse par les Tourelles afin de dégager les abords de cette forteresse. Elle était masquée par un couvent d’Augustins qu’on démolit ; on démolit aussi toutes les maisons du Portereau, faubourg qui dès lors se prolongeait derrière les Augustins, sur le chemin d’Olivet ; et entre les ruines du couvent et la façade des Tourelles, on édifia, avec de la terre et des fascines, un boulevard ou retranchement bastionné.

Cet ouvrage fut le premier par lequel les Anglais commencèrent leur attaque. Ils y vinrent le 21 octobre, pendant que leur artillerie, placée sur les levées de la Loire, foudroyait la ville. La résistance qu’ils éprouvèrent leur fit voir ce que leur entreprise leur coûterait de peine et de sang. Pendant quatre grandes heures ils tentèrent l’assaut, constamment 8rejetés de tous les points où ils se présentèrent. Le boulevard était trop petit pour la foule de ses défenseurs : toute la ville aurait voulu y être ; les femmes même étaient accourues avec une partie de leur ménage pour faire fondre de la graisse ou bouillir des cendres, qu’elles venaient à découvert verser sur la tête des assaillants. On en vit plusieurs prendre les armes des blessés pour s’en servir, frapper de l’épée et de la lance, aussi ardentes que les gens d’armes à donner la mort, aussi peu soucieuses de la recevoir.

Les capitaines anglais, voyant le fossé tout plein de morts et de blessés, jugèrent prudent de faire retirer leur monde. Leur ambition se rabattit à emporter par la sape ce poste qui défiait toute chevalerie. Pendant les deux journées suivantes ils firent pratiquer sous le boulevard des excavations profondes, que l’on consolidait à mesure par de fortes pièces de charpente, auxquelles on devait mettre le feu lorsque la fortification tout entière n’aurait plus d’autre soutien que ces périssables étais. C’est la manière dont en ce temps-là on pratiquait la mine. Les Orléanais, avertis du progrès des travaux, abandonnèrent le boulevard après l’avoir dévasté, et se retirèrent aux Tourelles.

Les Tourelles n’étaient pas de plain-pied avec le bord de l’eau, mais séparées par un canal assez large dont le pont se relevait contre la porte du 9pavillon. Cent ans auparavant, lorsque l’artillerie n’était pas encore employée, elles eussent été imprenables ; mais à force de tirer dessus presque à bout portant des boulets de quatre-vingts livres, les Anglais les avaient déjà si fort endommagées qu’on désespéra de les tenir davantage. Elles furent défendues par une poignée d’hommes déterminés pendant le temps qu’il fallut pour couper deux arches du pont, mettre à la place un tablier mobile, et munir d’un boulevard le bord opposé de la coupure : après quoi les Tourelles furent abandonnées comme l’avait été le premier boulevard.

Ce double échec ne fut pas sans jeter quelque consternation parmi les Orléanais, aggravé qu’il était par de fâcheuses circonstances. Tous les capitaines, blessés le jour de l’assaut du boulevard, gardaient le lit, de sorte qu’on n’avait plus de chefs ; et d’autre part, le roi ayant promis des renforts qui n’arrivaient pas, la pénurie de soldats se faisait sentir. Un événement imprévu vint rassurer les courages en suscitant l’opinion que Dieu avait étendu sa protection sur la ville.

Dans un moment où s’étaient retirés les servants d’une des pièces braquées sur les remparts, un coup de canon partit ; on accourut au bruit, et l’on vit un enfant qui s’enfuyait. C’était un écolier qui, rôdant sur les murs et voyant un canon tout chargé, pour faire malice, y avait mis le feu. Le boulet 10vola contre les Tourelles et pénétra dedans par une fenêtre où le comte de Salisbury se tenait en observation. Le noble lord avait aperçu la lumière ; il fit un mouvement qui l’empêcha d’être broyé, mais un éclat de pierre détaché par le boulet l’atteignit au visage et le jeta par terre si cruellement meurtri qu’il expira au bout de quelques jours. Ce coup mit le désarroi dans le camp ennemi ; il suspendit les opérations du siège et permit aux Orléanais de respirer pendant un mois.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, le lendemain du jour où le comte de Salisbury avait été frappé, on vit arriver les auxiliaires si impatiemment attendus. Ils étaient commandés par le bâtard d’Orléans, frère naturel du duc prisonnier, le même qui par sa sagesse, par son éloquence et par ses talents militaires, devint plus tard, sous le nom de Dunois, l’ornement du royaume ; mais il n’était encore qu’à l’aube de sa gloire, et des préjugés très-difficiles à surmonter pour un homme de son rang dérobaient à sa vive intelligence ce qu’il y avait à faire pour vaincre les Anglais. Plusieurs capitaines de renom servaient sous ses ordres : Jean de Brosses, seigneur de Boussac et de Sainte-Sévère, maréchal de France ; Théode de Valpergue, depuis bailli de Lyon ; les seigneurs de Beuil et de Chaumont-sur-Loire, placés au premier 11rang de la noblesse de Touraine ; enfin, La Hire, le compatriote et l’ami de Poton de Xaintrailles, en compagnie duquel il vit dans l’histoire, la justice du temps leur ayant assuré, comme par indivis, la renommée qu’ils méritèrent par de communs exploits.

Le renfort qu’ils amenaient n’était guère que de six ou sept cents hommes parlant entre eux autant de langues qu’on en aurait ouï dans une armée de toutes les forces de l’Europe : on y voyait des Italiens, des Espagnols, des Basques, des Écossais, des Allemands, et, en fait de Français, des bannis de toutes les provinces du nord et des volontaires de toutes celles du midi. Les ressources combinées du roi de France et du duc d’Orléans n’avaient pu fournir, pour le moment, que ce disparate et médiocre contingent qu’on augmenta par la suite à mesure que l’argent vint, de mois en mois, de semaine eu semaine. Le chiffre finit ainsi par monter jusqu’à sept mille hommes. Ce fut beaucoup pour une ville d’une quinzaine de mille âmes, qui, indépendamment de cette garnison, eut à loger plus tard au moins vingt mille réfugiés de sa banlieue. D’ailleurs, si une telle force paraît misérable comparativement à celle qu’on déploierait aujourd’hui dans une si grande nécessité, il faut faire attention que, du côté de l’ennemi, les soldats ne se comptaient pas non plus par myriades. 12On était dans un temps où les armées des plus grands potentats se réduisaient à rien par la nécessité d’entretenir des garnisons dans un si grand nombre de châteaux dont le sol était hérissé. Les trois royaumes unis de France, d’Angleterre et d’Irlande, ne purent jamais fournir plus de dix mille hommes à la fois pour pousser l’opération décisive du siège d’Orléans.

Après la catastrophe arrivée au comte de Salisbury, les autres capitaines anglais avaient envoyé à Paris prendre les ordres du gouvernement. La conduite du siège fut confiée aux lords Talbot, Scales et William Pole, comte de Suffolk, avec des instructions expresses pour que les choses marchassent plus vite qu’elles n’avaient fait jusque-là. La pensée du défunt général, à en juger par ses dispositions, avait été d’ouvrir la brèche sur le devant de la ville. Ayant remparé le boulevard des Tourelles et fait un camp retranché à portée de ce boulevard, sur l’emplacement des Augustins (tout cela pour loger son monde à l’abri de la forteresse), il avait couvert d’artillerie, à droite et à gauche, les levées de la Loire ; mais la portée des canons, en ce temps-là, n’était pas telle que des boulets qui avaient un si grand fleuve à traverser endommageassent promptement des remparts solidement construits. D’ailleurs la ville n’était attaquée que par une face : il lui restait quatre portes et la libre 13disposition de la campagne pour renouveler sans cesse ses approvisionnements.

Les nouveaux commandants allèrent à Meung mûrir un autre plan, qui consistait à pousser le siège des deux côtés de la rivière à la fois. Soit que l’entreprise leur parût énorme, soit qu’ils eussent à attendre des subsides qu’on leur avait promis, ils furent deux mois pleins avant de se mettre à l’œuvre. Les Orléanais pensèrent bien que quelque chose se préparait, mais sans deviner quoi. Ayant vu, un jour, le plus fort de l’armée anglaise se retirer vers Meung avec une certaine affectation de signaler sa retraite par l’incendie des villages du Val-de-Loire, ils prirent ce mouvement pour une embûche et n’osèrent pas en profiter pour tâcher de reprendre les fortifications du bout du pont, dont cependant la canonnade ne cessait pas de les incommoder. Enfin le dessein de l’ennemi leur fut révélé lorsqu’ils apprirent que des troupes et du matériel arrivaient simultanément de toutes les places de la rive droite.

Héroïque et prompte fut leur résolution. Ils incendièrent les faubourgs, ayant ouvert leurs maisons à la multitude des malheureux que cette exécution laissait sans asile. Les grands hôtels, les églises, les clochers, tout ce qui résistait à la flamme fut attaqué par la pioche et converti en des monceaux de décombres par-dessus lesquels 14l’œil put embrasser, dans toute son étendue, le nouveau théâtre où les assiégeants allaient transporter leurs opérations.

Les Anglais ne furent en mesure de commencer leurs travaux que le 30 décembre 1428. Sur une ligne oblique, entre la tête du grand chemin de Blois et la levée de Saint-Privé, de l’autre côté de la Loire, ils établirent quatre fortifications assez rapprochées l’une de l’autre pour que rien ne passât dans les intervalles sans essuyer, de droite et de gauche, un double feu. L’avant-dernière était assise sur un îlot au milieu du fleuve et protégeait un service de bateaux établi pour mettre les deux rives en communication. Le quartier général occupait, sur la berge de la rive droite, les ruines et toutes les dépendances de l’église Saint-Laurent. Ces divers postes se reliant avec ceux du bout du pont, qui eux-mêmes pouvaient garder jusqu’à Jargeau les levées de la Sologne, la ville se trouva cernée sur les deux tiers de son périmètre. Ce n’était pas assez pour la réduire par la famine, puisqu’elle conservait la chance de renouveler encore ses approvisionnements par le tiers qui lui restait. Néanmoins les Anglais, avec une confiance dont ils eurent toute la peine du monde à revenir, même après avoir vu leur surveillance journellement éludée, s’opiniâtrèrent à attendre la victoire de leurs dispositions : tellement qu’ils commirent la double 15faute, et de différer l’investissement complet de la place, et de ne faire ni tranchées, ni approches d’aucune sorte pour arriver à un assaut dans les formes. Ils se bornèrent à courir sur les assiégés quand ils sortaient, ou à tenter par surprise l’escalade des boulevards placés devant les portes.

Cinq semaines se passèrent ainsi. On se jetait force boulets, on se faisait des brèches qui étaient aussitôt réparées, on allait battre la campagne par petites troupes qui, chacune à leur tour, battaient ou étaient battues. La principale occasion de ces sorties était l’arrivée de bestiaux, de barils de poudre, de sacs de farine qui, sous l’escorte de hardis aventuriers, pénétraient un jour dans les retranchements ennemis, un autre jour à Orléans. Les alertes étaient continuelles, les pertes sans gravité. Cette suite d’escarmouches n’était guère qu’une école où les Anglais se perfectionnaient dans leurs habitudes de patience, et où les habitants de la ville apprenaient à se battre en rase campagne à la suite des soldats.

Néanmoins il y eut, du côté des Français, un homme de la main duquel partirent des coups décisifs. C’était un canonnier lorrain que les chroniqueurs appellent maître Jean. Avec une pièce d’artillerie de nouvelle invention montée sur un chariot léger, il se portait aux ouvrages extérieurs de la place, et de là faisait ravage sur les Anglais, 16atteignant avec une rare précision les plus haut gradés d’entre eux. Il leur tua ainsi lord Grey, un de leurs plus nobles bannerets, et une autre fois le maréchal ou major général de leur année, qui s’appelait Lancelot Delisle. En vain les pointeurs ennemis combinaient leurs efforts pour délivrer leur parti de ce dangereux adversaire ; lui, joignant la moquerie à l’audace, feignait souvent de tomber mort après avoir bravé leur feu. On l’emportait sur une civière. Rentré dans Orléans, il allait sur un autre point recommencer ses exploits.

Cependant un plan de campagne s’élaborait dans le conseil de Charles VII pour amener la levée du siège. Il s’agissait de faire sortir de ses montagnes la noblesse auvergnate et de l’envoyer à Blois, où elle se concerterait avec la garnison d’Orléans pour tomber sur les retranchements anglais de la rive droite. L’amiral de France, Louis de Culant, et le second maréchal, Gilbert de Lafayette, furent envoyés d’avance dans la ville avec de nouvelles troupes, pour qu’on pût subvenir à l’expédition sans diminuer la défense. L’esprit d’aventure amena aussi de nombreux volontaires, entre autres John Stuart, connétable d’Écosse, qui revenait d’un pèlerinage en terre sainte avec son frère William et plus de quatre cents hommes de guerre de leur clan. On fut prêt 17à l’issue du carnaval de 1429, et comme on sut qu’un grand convoi expédié de Paris était alors en route pour apporter aux Anglais leur subsistance du carême, on convint d’attaquer d’abord ce convoi.

Le 11 février, de grand matin, La Hire, Xaintrailles, les Stuarts et plusieurs autres capitaines s’éloignèrent d’Orléans, au milieu des bénédictions du peuple, avec environ quinze cents hommes. Le convoi, d’après les informations qu’on avait reçues, devait atteindre ce jour-là Angerville, et l’heure avait été prise pour se rencontrer aux environs de ce village avec les Auvergnats. Ceux-ci, venant de Blois, traversaient la Beauce sous la conduite du comte de Clermont et du bâtard d’Orléans, qui, à cause de la connaissance qu’il avait du pays, était allé se joindre à eux l’avant-veille.

Pendant deux jours la ville fut dans une attente mortelle de ce qui allait se décider si loin de ses murs pour son salut ou pour sa perte. Les Français l’emportaient de beaucoup par le nombre ; car, après leur jonction, ils devaient former près de cinq mille hommes, tous soldats et n’ayant que leurs armes à manier. Les Anglais, au contraire, à peine au nombre de deux mille cinq cents, étaient fort empêchés, et par le charroi auquel ils servaient d’escorte, et par une foule de marchands 18forains qui étaient venus chercher sauf-conduit dans leurs rangs ; mais ils étaient commandés par sir John Falstaff, l’homme de guerre le plus consommé de l’époque ; et que de fois, depuis un siècle, n’avait-on pas vu des milliers de Français se laisser battre par une poignée d’Anglais !

Enfin, dans la nuit du 12 février, les Auvergnats entrèrent dans Orléans au grand galop. Leur équipement était entier, leurs armes sans aucun dommage ; et cependant ils apportaient la honte et le deuil d’une défaite. On ne tarda pas à voir arriver derrière eux des voitures chargées de blessés et de morts, et en dernier lieu quelques pelotons dans un état pitoyable, qui s’étaient ralliés pêle-mêle sous la bannière de La Hire. C’était le reste du corps d’armée qui était parti la veille si plein d’ardeur et d’espoir. Voici ce qui s’était passé dans l’intervalle.

Ceux d’Orléans, arrivés les premiers sur le terrain, aperçurent en même temps, dans la matinée du 12, le convoi qui sortait d’Angerville, et l’armée du comte de Clermont qui s’avançait à une lieue de là sur le village de Rouvray-Saint-Denis. Comme ils devaient obéir au prince à cause de son rang, ils lui envoyèrent demander l’ordre. Celui-ci voulut qu’on l’attendit et que, cependant, tout le monde se tint à cheval. Cet absurde commandement fut cause qu’au lieu de profiter de l’avantage 19qu’on avait sur les Anglais pendant leur marche, on leur laissa le temps de se disposer pour la bataille. Opérant avec autant d’aisance que s’ils s’étaient trouvés en une plaine déserte, ils firent de leur charroi une sorte de retranchement hors duquel ils s’étendirent en carré long, entre deux lignes de ces épieux qu’ils portaient toujours avec eux dans leurs marches, et qu’ils plantaient de biais dans le sol, la pointe tournée vers l’ennemi.

Pendant que La Hire et les autres restaient comme fixés en contemplation devant ces préparatifs, les Auvergnats, avant débridé à Rouvray, mettaient à sec les celliers du village ; et on avait beau leur envoyer dire qu’ils se hâtassent, le comte de Clermont répondait toujours qu’on attendit ; de sorte qu’à la fin les capitaines de la garnison, lassés de leur attitude ridicule, firent attaquer les lignes ennemies par le côté des charrettes. C’était l’endroit où avait été parquée la foule peu belliqueuse des rouliers et des marchands. Ils croyaient que, pour la défendre, les combattants anglais quitteraient leur position ; mais Falstaff laissa du plus grand sang-froid piller les voitures et tuer ce qui n’était à ses yeux que de la valetaille : il ne permit pas à ses soldats de remuer autrement que pour faire pleuvoir les flèches devant eux. Ceux des Français qui auraient voulu 20entamer l’un ou l’autre front ne surent plus comment faire, tenus à distance par le trait, ou exposés, s’ils poussaient en avant, à effondrer la poitrine de leurs chevaux contre les épieux. Alors les hommes de Stuart, emportés par la pétulance écossaise, descendirent de cheval, et leur exemple, suivi par les Gascons, fut cause que de toutes parts on se jeta tête baissée contre le retranchement ; alors aussi la cavalerie anglaise sortit, et tout fut perdu, moins par la faute qui avait été commise que parce que le comte de Clermont, dépité de se voir désobéi, fit battre en retraite ses trois mille hommes, sans qu’ils eussent seulement paru sur le lieu du combat.

Telle fut la conduite de la funeste bataille à laquelle les Parisiens, mis en gaieté par le dénouement qu’elle eut, donnèrent le nom de journée des Harengs, comme s’il ne s’y était agi que de disputer les tonnes de harengs qu’on portait aux Anglais pour faire le maigre du carême. Presque tous ceux des Français qui combattirent furent tués ou blessés. On compta quatre cents morts, parmi lesquels les deux Stuarts, le puîné de la maison d’Albret, le grand panetier de Charles VII, et d’autres hommes de renom. Le bâtard d’Orléans, qui avait quitté le comte de Clermont pour venir au secours des siens, fut blessé et en danger d’être pris.

21Le murmure fut grand dans la ville contre le comte de Clermont. Tout prince du sang qu’il était, il entendit tenir à ses oreilles de cruels discours sur les généraux qui désertent le champ de bataille pendant que leurs soldats sont tués par monceaux. Comme il avait la langue dorée, il en usa pour faire valoir la revanche qu’il saurait prendre ; mais il fit ses réserves, prétendit qu’il avait à s’absenter, et qu’à son retour on verrait. Et on ne vit rien, parce qu’il partit avec sa bande pour ne plus revenir.

Alors les Orléanais éprouvèrent le premier et le seul accès de découragement qu’ils eurent durant tout le siège. Délibérant sur les chances de délivrance qui leur restaient : après tout ce qui fut dit de l’accroissement de force procuré à l’ennemi par sa dernière victoire, et au contraire de l’épuisement de Charles VII ; de celui de ses bonnes villes, qui ne pourraient bientôt plus continuer les envois de subsistances qu’il les avait induites à fournir jusque-là ; de la mauvaise volonté de beaucoup de ses nobles, dont le plus autorisé, le sire de La Trémouille, qui était comme son premier ministre, souffrait que sa ville de Sully, épargnée par une courtoisie suspecte, fût un marché où les Anglais s’approvisionnaient de tout : ils résolurent d’implorer la pitié du duc de Bourgogne pour obtenir, par son entremise, que le gouvernement 22d’Henri VI les traitât comme des neutres, sous sa sauvegarde. Ils se résignaient à n’être plus Français, pourvu qu’on ne les forçât point d’être Anglais. Une ambassade des principaux bourgeois fut chargée de porter ces paroles à Philippe le Bon, sous la conduite de Poton de Xaintrailles. Comme le duc résidait en Flandre et que la négociation paraissait devoir être longue, on fit appel à tout ce qui restait de courage et de ressources pour conserver, jusqu’au moment où viendrait la réponse, la belle contenance qu’on avait montrée depuis cinq mois.

La défense continua donc comme par le passé, mais non pas avec l’entrain et la cordialité qui en avaient marqué les commencements. Les esprits s’assombrissaient ; la multitude s’enticha de l’idée qu’un parti conspirait pour livrer la ville, et ces soupçons, vrais ou faux, produisirent de ces émotions qui font fermer les boutiques et mettre tout le monde sur pied, sans qu’on sache pourquoi. Un trou ayant été découvert un matin dans la partie du rempart contre laquelle s’appuyait l’Hôtel-Dieu, un rassemblement formidable se forma à la porte de cet établissement. Avant toute information, des cris de mort furent proférés contre le religieux qui le dirigeait. Ce malheureux ne dut qu’à une prompte fuite de n’être pas mis en pièces par le peuple. C’en était fait de la ville, si l’annonce d’un 23nouveau secours, en ralliant tous les cœurs à un même espoir, n’était venue dissiper les ferments de haine dont ils étaient déjà corrompus.

Le même motif qui rendit la confiance aux Orléanais dans un moment si critique décida leurs ennemis à exécuter enfin ce qu’ils auraient dû faire d’abord, c’est-à-dire à étendre leurs lignes sur tout le pourtour de la ville, de manière à la bloquer complètement. Pour cela ils commencèrent par établir une bastille au village de Saint-Loup, qu’on voit encore à une lieue en remontant la Loire ; puis, continuant la circonvallation à partir du point où ils l’avaient arrêtée trois mois auparavant, ils firent entre la route de Blois et celle de Paris trois boulevards et une bastille, celle-ci placée sur les ruines de l’église de Saint-Pouair. Le reste de la ligne, entre Saint-Pouair et Saint-Loup, ne put pas être fermé à cause du résultat qu’eut l’ambassade envoyée au duc Philippe le Bon.

Le prince, flatté de l’honneur que lui faisaient les Orléanais en réclamant sa sauvegarde, avait accueilli leurs députés de la meilleure grâce. Comme il avait une grande affaire de succession à régler au moment où ils se présentèrent, il leur fit passer un mois d’attente au milieu des plaisirs dont son palais était le séjour, voulant, disait-il, aller lui-même avec eux plaider leur cause à Paris. Il pensait que le gouvernement anglais, qui n’existait 24que par sa grâce, n’oserait pas lui refuser une chose demandée de cette façon. Néanmoins une vive opposition lui fut faite dans le Grand Conseil. On se récria en alléguant les vœux formés dans le public pour un résultat définitif, le mauvais effet d’une retraite opérée à la veille d’un triomphe certain, l’énormité des sommes déjà dépensées pour le siège, et finalement le plus grand nombre s’arrêta à l’opinion d’un aigre parlementaire qui dit qu’il ne fallait pas que le roi mâchât les morceaux pour les faire avaler par un autre. Le duc répondit avec plus de modération qu’il n’entendait profiter du dommage de personne ; qu’il avait cru de son honneur de faire valoir le droit d’un absent ; qu’on pouvait comprendre ce droit autrement que lui, mais que, pour son compte, on ne le verrait plus figurer dans une poursuite qu’il trouvait injuste. Effectivement, le lendemain, en prenant congé des députés orléanais, il fit partir avec eux un trompette porteur d’un ordre qui enjoignait à tous les Bourguignons, Picards et Flamands, ses sujets, de s’éloigner incontinent du siège. Par là, l’armée s’affaiblit de seize cents hommes au moins, dans un moment où il lui aurait fallu gagner au lieu de perdre.

Autant cette bonne fortune eût causé de joie si elle était advenue au milieu de la terreur qui suivit la bataille des Harengs, autant elle fut peu 25remarquée lorsque Poton de Xaintrailles en apporta la nouvelle. La disposition des esprits était telle, que même l’acquiescement complet aux propositions de la ville, si l’ambassade l’avait obtenu, aurait risqué de n’être plus du goût de personne. Au lieu des faux-fuyants à l’idée desquels on s’était abandonné d’abord, il n’était plus question que de se débarrasser des Anglais par une victoire éclatante ; la cause du duc avait cessé d’être séparée de celle du roi ; enfin Orléans avait retrouvé son vieux nom de cœur de France et tous les sentiments attachés à ce nom. Un changement si entier, si imprévu avait pour cause l’attente où l’on était de Jeanne la Pucelle.

Qu’était-ce donc que cette Jeanne la Pucelle, dont le nom opérait ainsi avec la puissance d’un talisman ?

Une pauvre jeune fille, encore enfant par plus d’un côté, ouvrière de la campagne, née entre une chétive population de paysans qui, par un prodige de constance, soutenaient encore la cause de Charles VII sur un point de la Meuse, à l’extrémité de la France conquise. Cette fille, bonne et compatissante, avait pleuré toutes les larmes de ses yeux aux discours qu’on tenait autour d’elle sur les maux du royaume. Courageuse et réfléchie, elle refusa de croire que la France fut, comme on le disait, descendue au tombeau ; exaltée par le sentiment d’une piété rare, elle crut 26que Dieu l’avait choisie pour opérer par elle la délivrance. Vainement son humilité se souleva contre l’idée d’une si haute mission ; ses sens eux-mêmes, subjugués par l’esprit dont elle était pleine, lui firent voir, entendre, toucher les anges et les saints qui l’instruisaient de ce qu’il fallait faire, qui lui reprochaient son hésitation. Enfin, elle osa se présenter devant le commandant militaire du pays, et, renvoyée d’abord avec le mépris qu’on a pour une folle, elle osa revenir et se plaindre du tort qu’on faisait à tant de millions d’hommes en ne l’écoutant pas, et soutenir qu’elle chasserait les Anglais de devant Orléans ; bien plus, qu’elle mènerait sacrer Charles VII à Reims. Et tandis qu’elle tenait ces discours avec une autorité étonnante pour une créature de si bas étage, elle se montrait si dévote, si modeste, si exemplaire dans sa conduite, que le capitaine ne sut plus que dire, l’annonça au roi par une dépêche et la congédia, avec du pain pour son voyage, sous l’escorte de cinq aventuriers, qui se souciaient peu de risquer leur vie à ce jeu ou à un autre. Elle partit ainsi de Vaucouleurs à la fin de février 1429, emportant sous les grossiers habits d’un valet d’armée, dont elle s’était couverte, tout ce qui manquait de bon sens, de désintéressement et de foi dans la tête et dans le cœur des puissances de son siècle.

27Les Orléanais apprirent, dans la seconde semaine de mars, son arrivée à Chinon, où était le roi, et comment elle avait traversé, sans insulte ni dommage, quatre-vingts lieues de pays ennemi. Selon ce qui leur fut rapporté, elle avait reconnu de prime abord Charles VII, confondu dans la foule de ses courtisans ; elle lui avait prouvé la divinité de sa mission en lui révélant plusieurs de ses pensées les plus secrètes ; enfin elle avait dit et ne cessait de répéter qu’il fallait lui donner bien vite des gens d’armes pour aller avec eux dissiper les Anglais de devant la ville du bon duc prisonnier. La Hire alla la voir, et dès qu’il l’eut entendue parler des choses de la guerre, il sauta de joie et lui jura qu’il la suivrait partout où elle voudrait le conduire. Son ascendant s’exerça de même sur tout le monde. Aux politiques, qui ne cessèrent pas de la fatiguer d’objections, elle ferma toutes les fois la bouche par des saillies dont son naïf patois aiguisait le comique ou relevait le sublime ; aux docteurs, entre les mains de qui on la remit d’abord pour scruter sa foi, elle fit la leçon pendant trois semaines, plutôt qu’elle ne fut embarrassée par eux. Nul ne l’aborda, même à mauvaise intention, qui ne se sentit saisi devant elle du respect de sa pureté ; pas un prêtre ne la confessa, qui ne convînt qu’il y avait en elle quelque chose d’angélique. Enfin, une prédiction 28ayant été retrouvée dans de vieux livres, qui disait que la Gaule, perdue par une femme, serait sauvée par une femme, personne ne douta plus qu’il ne fallût voir dans Isabelle de Bavière la femme de la perdition, et dans la Pucelle Jeanne celle du salut.

La mystérieuse consolation qui rayonnait de cette âme d’élite vers les âmes des bons Français se transforma, pour leurs adversaires, en une crainte mal dissimulée sous les apparences du mépris. Ils eurent beau dire qu’ils étaient trop bons chrétiens pour s’inquiéter d’une sorcière : l’approche de cette sorcière n’en fut pas moins la raison qui leur fit ajouter tant de nouveaux ouvrages autour d’Orléans. Ils avaient, eux aussi, leur prédiction annonçant qu’une vierge monterait sur le dos de leurs archers. Avec la foi qu’on avait alors aux prédictions, comment beaucoup d’entre eux n’auraient-ils pas pressenti cette fille fatale aux enseignes qu’on leur apportait de la Pucelle ? Mais le peuple anglais avait appris dès lors à se contenir devant l’ennemi et à ne laisser paraître des impressions du moment que celles qui s’accordent avec la dignité du drapeau.

Ils avaient montré d’abord du dédain ; ce fut de la colère, et plus que de la colère, lorsque Jeanne se fut fait connaître à eux par une lettre impérative où elle leur parlait comme à des vaincus. Voici, 29en effet, quelques-unes des choses qu’elle osait leur dire :

Faites raison au roi du ciel ; rendez à la Pucelle, qui est envoyée céans de par lui, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle vient de par Dieu réclamer le sang royal. Elle est toute prête de faire paix, par ainsi que vous délaisserez la France en payant à raison de ce que vous l’avez tenue. Si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons dedans et y ferons un si grand haha, qu’il y a plus de mille ans qu’il n’en fut tel en France. Et croyez fermement que le ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne sauriez mener d’assauts contre elle et ses bons combattants ; et aux horions verra-t-on qui a le meilleur droit, du Dieu du ciel ou de vous. Répondez si vous voulez faire paix en la cité d’Orléans, ou sinon que, sous peu, de vos bien grands dommages il vous souvienne.

C’est sur ce texte, dont des copies couraient partout, que les Orléanais, depuis trois semaines, s’évertuaient à commenter l’avenir, lorsque Poton de Xaintrailles rentra dans leurs murs. Disposé à croire, puisque son compagnon La Hire était convaincu, le hardi capitaine fut d’avis, néanmoins, que Dieu n’aide bien que ceux qui savent s’aider eux-mêmes, et il détermina les autres chefs à profiter 30à la fois du départ des Bourguignons et de l’ardeur belliqueuse des bourgeois, pour diriger un assaut contre la bastille de Saint-Laurent.

On partit le lendemain avant le jour, et en si bon ordre, qu’en un clin d’œil les sentinelles ennemies furent accablées et le retranchement abordé, puis forcé. Ce fut le plus beau succès obtenu depuis le commencement du siège. Toute la troupe entra et se mit à tuer, mais malheureusement aussi à piller. Cela donna aux Anglais le temps de se reconnaître ; et comme ils se présentèrent en rangs serrés, avec l’avantage du nombre, il fallut quitter la place et se sauver, la lance dans les reins, jusque sous les murs de la ville. On n’eut d’autre gain que quelques pièces d’argenterie et un étendard. La perte, au contraire, fut très-grande, surtout dans les rangs des bourgeois ; et par là il fut prouvé à la multitude qu’on ne ferait rien de bon, tant qu’on n’aurait pas l’assistance de la Pucelle.

Le moment de celle-ci approchait. Victorieuse de toutes les épreuves et enfin acceptée, elle fut investie des pouvoirs illimités qu’on attachait au titre de lieutenant général. Pour première œuvre, elle devait conduire de Blois à Orléans un corps d’armée et des approvisionnements où le gouvernement de Charles VII achevait de dépenser son dernier écu. Sa patience eut encore grandement à 31souffrir, et de la lenteur calculée des officiers royaux, et du dérèglement des soldats qu’elle s’était donné la tâche de ramener à de meilleures mœurs avant d’entrer en campagne. Enfin elle fut prête, et les Orléanais furent avertis de se tenir en mesure pour la recevoir le 29 avril.

Son idée était d’arriver par la route de Blois, comme en procession, avec la croix et la bannière, aux chants d’une troupe de religieux et de prêtres qui la suivaient partout. Elle savait par révélation, disait-elle, que les Anglais, dont la principale force était de ce côté, laisseraient passer le cortège sans oser faire un mouvement. Quoiqu’il eût été enjoint aux capitaines de lui obéir en tout, cette manière de forcer les lignes ennemies leur sembla par trop étrange. Ils abusèrent de l’ignorance de Jeanne pour lui faire passer le pont de Blois et la conduire par la Sologne à trois lieues au-dessus d’Orléans, en face de Chécy, où il était convenu que le bâtard d’Orléans viendrait les prendre avec des bateaux. Lorsqu’elle reconnut qu’il fallait une seconde fois traverser la Loire, elle se courrouça. Le bâtard d’Orléans s’étant avancé pour la saluer, elle lui demanda vivement si c’était lui qui avait ordonné cette marche contre ses propres ordres. Il confessa qu’il y était pour quelque chose ; alors elle se plaignit de son peu de foi, protesta que le conseil de Dieu qu’elle apportait 32valait mieux que celui de n’importe quel seigneur, et n’eut pas de peine à démontrer la faute qu’on avait commise en hasardant un passage par eau, car ce jour-là précisément le vent n’avait pas cessé de souffler de l’est, et les bateaux de Loire, qui vont à la voile, n’avaient pas pu remonter.

À la vérité, on n’eut rien à craindre des Anglais. Ceux de la rive gauche, loin de songer à une attaque, n’eurent pas plutôt aperçu des gens d’armes à l’horizon qu’ils abandonnèrent la levée de Saint-Jean-le-Blanc, récemment munie d’un boulevard, pour se renfermer dans les retranchements du bout du pont. On put donc attendre, sans coup férir, le changement de vent qui se fit presque aussitôt, comme par miracle. Les bateaux arrivèrent d’Orléans, sans dommage, malgré le double feu des Tourelles et de Saint-Loup, mais non pas en assez grand nombre pour recevoir le convoi avec son escorte. Lorsque les charrettes furent embarquées, il ne resta pas de quoi passer plus de deux cents chevaux. Force fut de renvoyer le demeurant de l’armée à Blois, seul passage qui était alors au pouvoir des Français, pour le faire revenir par la Beauce.

Il y eut là une nouvelle difficulté. La Pucelle ne voulait point quitter son monde. C’étaient des gens bien confessés et repentis, disait-elle, et dont elle avait trop besoin pour s’en séparer. Au fond elle 33craignait qu’une fois partis, ils ne revinssent plus. Cependant l’impatience de la tenir était si grande dans la ville, qu’il y aurait eu du danger pour le bâtard d’Orléans à rentrer sans elle. À force de supplications elle consentit enfin à s’embarquer. La flottille ayant abordé au port de Chécy, on y attendit que le jour fût à son déclin pour se remettre en marche par la voie de terre. Des ordres avaient été donnés pour qu’une partie de la garnison se portât contre la bastille de Saint-Loup lorsqu’on annoncerait l’approche du convoi, de manière à tenir occupés les Anglais de ce quartier-là. On n’eut qu’à se détourner un peu du grand chemin lorsqu’on arriva au village, et, grâce à la diversion opérée, on passa bien tranquillement au bruit des canons qui tonnaient pour défendre la place. Il était huit heures du soir lorsqu’on atteignit la porte de la ville ; les gens d’armes n’entrèrent qu’après que toute la file des voitures eut été introduite.

Enfin les Orléanais purent saluer leur consolatrice. La foule se pressait dans les rues avec des torches et des lanternes. Aux feux vacillants de ces lumières, Jeanne leur apparut belle comme l’ange vainqueur du démon. On portait devant elle son étendard, où elle avait fait peindre l’image du Christ assis dans sa gloire. Elle était armée de pied en cap, comme un chevalier, et montait un coursier blanc. Le bâtard d’Orléans chevauchait à sa gauche ; 34derrière elle, le maréchal de Boussac avec une suite nombreuse de capitaines. À mesure qu’elle avançait, la multitude s’ébranlait pour la suivre ; personne ne l’avait vue assez d’une fois ; on voulait la revoir, l’entendre, toucher son armure ou son cheval. Elle souriait de cet empressement, faisait signe de la main qu’on la laissât libre et disait à tous, de la plus douce voix de femme, qu’ils fussent bons chrétiens et que Dieu allait les sauver. Après avoir été rendre une action de grâces à la cathédrale, elle prit le chemin du logis qu’on avait préparé pour elle près de la porte Dunoise, chez le trésorier du duc d’Orléans. Et il n’y eut pas un homme qui, en rentrant dans sa maison, après cette soirée émouvante, ne sentit en lui la force de dix Anglais.

L’intention de Jeanne était de commencer l’attaque dès le lendemain, et, comme le peuple en avait été averti, tout le monde fut sous les armes de grand matin. Mais les capitaines renouvelèrent leur opposition, en faisant valoir la nécessité d’attendre l’armée de Blois et le maréchal de Boussac qui était parti pendant la nuit pour aller à sa rencontre. La Hire, qui savait son métier aussi bien qu’eux tous, eut beau leur représenter que, dans l’état d’exaltation où étaient les esprits, il était plus sage de se hâter que d’attendre encore quatre ou cinq mortelles journées : les autres lui 35dirent qu’il pouvait sortir, s’il le trouvait bon, mais que pour eux ils resteraient ; et ils continuèrent à se confirmer dans leur propos par des discours sans fin. La Pucelle fut très-étonnée d’abord de leur retard, et encore plus courroucée de leur résolution lorsqu’on lui en fit part. Le bâtard d’Orléans s’était chargé de l’amener à composition. Il lui fut impossible de la persuader ; mais elle se laissa vaincre à force de paroles, et remporta de sa condescendance un chagrin qu’elle dévora le reste de la journée.

Cependant la milice était sortie avec les gens d’armes de La Hire et ceux d’un vaillant gentilhomme du pays chartrain, appelé Florent d’Illiers. Elle emporta de prime saut un fort poste établi dans la rue du faubourg Bannier, en avant de la bastille Saint-Pouair, puis, à travers les décombres des maisons démolies, elle s’approcha tout près de la bastille elle-même. Déjà des gens criaient par la ville qu’on apportât de la paille et des fagots pour incendier les palissades, quand les Anglais, avisant la qualité des assaillants, sortirent de tous les boulevards voisins et s’avancèrent en ordre de bataille. Les Orléanais firent bonne contenance et se mirent aussi en bataille, attendant toujours la Pucelle. Dès qu’ils furent assurés qu’elle ne viendrait pas, ils battirent en retraite. Il y eut force flèches et boulets tirés, dont un grand nombre de combattants 36des deux partis furent couchés par terre. Lorsque la ville connut ses pertes, il s’éleva une si terrible clameur contre ceux qui étaient cause du mauvais succès de la journée, que le bâtard d’Orléans partit aussitôt, sous la surveillance de l’écuyer de la Pucelle, pour faire presser le pas aux auxiliaires qu’on attendait.

Toute opération restant forcément suspendue jusqu’à son retour, la Pucelle employa le temps à visiter les églises et à porter ses encouragements dans les divers quartiers de la ville. Partout on l’attendait sur son passage ; il lui fallait fendre la presse pour avancer dans les rues. Ayant voulu faire une sortie dans la campagne pour reconnaître les positions de l’ennemi, un quart de la population l’accompagna, tant on était sûr qu’avec elle il n’y avait rien à craindre. Elle eut aussi à recevoir les milices du Gâtinais, qui vinrent armées de piques et de haches, sous la conduite des gens d’armes de Montargis. Enfin elle réitéra ses sommations aux Anglais, aux uns par lettres, aux autres de vive voix, en allant les interpeller à leurs avant-postes. À la bastille Saint-Laurent, lord Talbot retint son héraut, qu’il menaça de faire brûler par les inquisiteurs de Paris ; ailleurs il lui fut répondu par des injures. Sir William Glasdale, qui commandait aux Tourelles, n’eut pas honte de venir se mêler de sa personne à ces grossièretés. Il l’appela vachère, 37ribaude, et tant d’autres choses qu’elle en pleura. Elle lui répondit qu’il mentait, qu’elle était une honnête fille disant la vérité, que tous les Anglais s’en iraient infailliblement, mais que lui ne le verrait pas, parce qu’il mourrait avant la fin de la besogne.

Ce fut le mercredi, 4 mai, qu’on sut l’approche de l’armée de Blois, qui avait traversé heureusement la Beauce. Jeanne alla avec bonne escorte la recevoir sur la lisière de la forêt d’Orléans. Elle en vint à son honneur d’introduire ce renfort dans la ville, comme si c’eût été une troupe de pèlerins allant en dévotion. Lorsqu’on fut en vue de la bastille Saint-Pouair, les prêtres prirent la tête du cortège et entonnèrent le Veni Creator. Quoique les gens d’armes avançassent derrière au plus petit pas de leurs chevaux, quoiqu’il y eût encore une longue suite de voitures chargées d’artillerie et de toutes les choses nécessaires pour donner l’assaut, pas un mouvement ne se fit du côté des Anglais, pas un coup de canon ne partit de leurs retranchements.

Les nouveaux venus avaient pour chef ce seigneur de Retz qui se fit plus tard une si horrible renommée. Ils étaient presque tous Bretons et Manceaux. Assurés par la Pucelle que la journée serait bonne s’ils attaquaient d’abord la bastille de Saint-Loup, ils s’y préparèrent par quelques heures de repos. Pendant ce temps on distribua les 38troupes de manière à ce qu’il y eût un corps d’armée tout prêt à donner sur les Anglais des autres bastilles, s’ils faisaient mine de secourir ceux de Saint-Loup.

Jeanne cependant se sentit fatiguée, moins peut-être par la marche du matin que par le trouble qu’une fausse nouvelle vint jeter dans son esprit. On disait qu’une grosse armée, amenée de Paris par Falstaff, avait déjà dépassé Janville : de sorte qu’elle ne sut plus si elle persisterait dans son dessein sur Saint-Loup, ou si elle n’irait pas plutôt à la rencontre de Falstaff. Dans de pareilles incertitudes, sa coutume était d’attendre du sommeil ou de l’extase la manifestation de la voix intérieure par laquelle elle se dirigeait. Elle s’endormit donc. Pendant son sommeil, les gens d’armes, prenant les devants, partirent pour l’assaut.

Tout était calme dans le quartier qu’elle habitait : on n’y savait même pas le départ de l’expédition. Tout d’un coup elle s’éveille comme en sursaut, s’écriant qu’on lui donne ses armes au plus vite, et voyant entrer son page :

— Méchant garçon, lui dit-elle, ne pouviez-vous pas m’avertir que le sang français coule par terre ?

À peine armée, elle saute en selle, saisit son étendard et s’élance à bride abattue dans la direction de Saint-Loup. Ses gens, qui se mirent au galop après elle, ne l’atteignirent que bien loin sur la route, et encore parce 39qu’elle s’arrêta devant le premier blessé qu’on rapportait. Elle regarda ce malheureux d’un œil à la fois terrible et humide de larmes, puis elle dit, en se tournant vers son écuyer :

— Je n’ai jamais vu le sang de France que les cheveux ne me levassent sur la tête.

Un instant après, son étendard flotta au plus épais de la mêlée. Il fut salué par un grand cri, à la suite duquel on vit aussitôt des hommes escalader le retranchement.

Le commandant de la bastille était sir Thomas Guerrard, capitaine de Montereau. Quand il vit qu’il allait être forcé, il demanda à capituler ; mais la Pucelle fit répondre qu’elle entendait les avoir malgré eux, et l’attaque fut reprise avec une nouvelle ardeur, et les Anglais n’eurent plus qu’à se défendre en désespérés. Débordés par la multitude des assaillants, et comptant déjà des pertes considérables, ils abandonnèrent la bastille pour se retrancher dans le clocher de l’église.

Cependant Talbot, ainsi qu’on l’avait prévu, vint chercher les hommes de la bastille Saint-Pouair pour les mener au secours de Saint-Loup. Aussitôt que ce mouvement fut aperçu du guetteur, il sonna la cloche du beffroi, et le maréchal de Boussac ayant fait ouvrir la porte voisine de la cathédrale, le corps qui devait couvrir l’assaut alla se mettre en bataille sur le chemin de Fleury. Talbot s’arrêta pour conférer avec ses lieutenants ; puis 40il vit s’élever, du coté de Saint-Loup, une grande flamme qui lui apprit que tout était perdu, et il regagna tristement ses quartiers.

Quoique la bastille brûlât, on se battit longtemps encore devant le clocher, dont la prise coûta des peines infinies. Les Français voulaient tuer tous ceux qui étaient dedans ; Jeanne sauva plusieurs d’entre eux qui s’étaient affublés d’habits d’Église, en faisant plaisamment observer aux soldats que le sang des prêtres ne devait pas couler.

Telle fut la première journée de la Pucelle. Elle y montra, un peu au désenchantement des superstitieux, mais à la grande joie des vrais croyants et des braves, toute la simplicité de son secret, qui était d’aller en avant avec sa bannière et de dire aux gens : Au nom de Dieu, suivez-moi ! Retz, La Hire, le bâtard d’Orléans la suivirent de la sorte. Les milices communales qu’on avait mises dans le corps d’observation furent au désespoir de ne l’avoir pas assistée, et jurèrent qu’une autre fois on ne les séparerait point d’elle.

Comme il n’y eut point d’hostilités le lendemain, à cause de la fête de l’Ascension, les capitaines passèrent la journée à concerter les mouvements du vendredi, 6 mai. La plupart d’entre eux n’étaient point aises de l’appui que le peuple voulait leur donner, surtout pour aller assaillir, comme ils en avaient envie, les positions de la rive 41gauche. Ils décidèrent donc qu’il y aurait deux attaques, l’une contre la bastille Saint-Laurent, où on laisserait aller les gens des communes, l’autre au delà de la rivière, où ne figurerait que la chevalerie ; et les forces destinées à ces deux opérations furent réparties de telle sorte que la première n’aurait pu être qu’une diversion pour favoriser la seconde.

Ce plan arrêté, il fut convenu qu’on ne parlerait à la Pucelle que de l’attaque de Saint-Laurent, de peur que le peuple ne sut par elle qu’on entendait lui faire jouer encore, ce jour-là, le rôle du mercredi. Jeanne, appelée au conseil, n’eut pas plutôt reçu la demi-confidence qu’on s’était accordé à lui faire, qu’elle demanda pourquoi on ne lui disait pas tout, ajoutant qu’elle saurait bien tenir secrètes des choses plus importantes que celle-là : et les seigneurs de s’entre-regarder, tout ébahis qu’elle les eût pénétrés de la sorte ; et elle de se promener à grands pas par la chambre avec toutes les marques du dépit. Alors le bâtard d’Orléans usa de belles paroles pour l’adoucir, et lui expliquer l’ensemble du projet, et obtenir d’elle son consentement, qu’elle donna, mais de telle façon que les autres virent bien qu’elle n’en ferait qu’à sa tête. C’est pourquoi ils se promirent entre eux de faire faire bonne garde à la porte de Bourgogne, par où il fallait sortir pour se rendre aux bateaux, amarrés vers la pointe orientale de la ville.

42Effectivement, lorsque les bourgeois, prévenus qu’on voulait porter le grand coup sur la rive gauche, se présentèrent le lendemain matin à la porte de Bourgogne, ils y trouvèrent le sire de Gaucourt en faction avec une escouade de gens d’armes. Très-mécontents de ce qu’on leur refusait l’issue, ils allèrent se plaindre à la Pucelle. Elle accourut, et, sans rien vouloir entendre à ce que Gaucourt lui rappela des conventions de la veille, elle lui dit tout haut :

— Vous êtes un méchant homme d’empêcher ces gens de sortir ; mais veuillez-le ou ne le veuillez pas, ils sortiront et feront aussi bien qu’on a fait l’autre jour.

Comme elle parlait ainsi, la foule se mit à pousser les gens d’armes avec des cris menaçants, de sorte que Gaucourt, dans la crainte de ce qui pouvait arriver, changea incontinent de personnage, fit ouvrir la porte toute grande et dit à ces exaltés qu’il serait leur capitaine. En effet, il prit aussitôt leur commandement, en compagnie de l’écuyer de la Pucelle et d’Archambaud de Villars, capitaine de Montargis, qui était venu depuis le commencement du siège.

La traversée de la Loire fut sans péril, parce que les Anglais, à la vue des bateaux qui appareillaient, abandonnèrent de nouveau leur poste de Saint-Jean-le-Blanc, comme ils avaient fait lors de l’arrivée de la Pucelle. L’expédition se rassembla dans une île qui s’étendait alors devant la levée 43de Saint-Jean-le-Blanc, en partie hors de la portée du canon des Tourelles. Là on n’était plus séparé de la terre que par un étroit canal où il suffisait de deux bateaux mis au bout l’un de l’autre pour faire un pont. La milice, s’étant donné d’abord le plaisir de détruire le boulevard abandonné par les Anglais, prit sa marche vers la forte bastille des Augustins, qui était le gros morceau à emporter avant de parvenir aux fortifications des Tourelles. Ces braves gens auraient bien voulu donner une leçon aux seigneurs, en se rendant maîtres des Augustins avant leur arrivée ; mais il ne leur était pas possible de tenir contre la discipline des Anglais. Lorsque ceux-ci virent à qui ils avaient affaire, ils sortirent de leurs retranchements et firent reculer les Orléanais de pleine course sur le chemin de l’île. Heureusement pour les assaillants, le peu de gendarmerie qui les avait accompagnés, augurant mal de leur précipitation, s’était mis en bataille près de la levée. Cette poignée d’hommes arrêta l’ennemi jusqu’au moment où arriva la Pucelle. Elle débarqua seule avec La Hire. Tous deux couchèrent la lance, partirent au galop, et, entraînant tout le monde après eux, forcèrent les Anglais à rentrer d’où ils étaient sortis.

Voilà les Augustins investis une seconde fois. Mais les capitaines, gardant rancune de ce que leur plan avait été dérangé, ne venaient toujours 44pas. Jeanne était aux abois ; elle allait, venait, galopait des retranchements à l’île et de l’île aux retranchements, pour amener les gens d’armes qui arrivaient un à un. Pendant ce temps les Anglais firent une seconde sortie qui eut le même succès que la première. Enfin on vit flotter dans l’île les bannières de Boussac, de Retz et du bâtard d’Orléans. Le terrain perdu fut encore une fois reconquis. Quatre mille hommes environnèrent bientôt les Augustins, avec de l’artillerie et tout ce qu’il fallait pour donner l’assaut.

Comme on n’en était encore qu’aux approches, le soleil baissant déjà sur l’horizon, un Espagnol, qui avait eu querelle avec un gentilhomme français, saisit celui-ci par la main, et lui désignant la palissade garnie d’Anglais comme le lieu où devait se terminer leur différend, l’entraîna avec lui dans le fossé. Cent autres y sautèrent après eux. Il s’agissait de dresser les échelles. Un Anglais, qui semblait animé d’une force surhumaine, volait d’un bout à l’autre du retranchement, renversait tout de ses mains, et d’une hache dont il était armé, portait encore des coups terribles. Jean le canonnier l’avisa, et de sa coulevrine lui adressa un boulet qui mit fin à ses exploits. Au même instant, Jeanne s’écria :

— Entrez hardiment ! et la palissade s’affaissa sous l’effort d’un flot de gens qui montaient.

45Tout ne fut pas encore fini. Les Anglais avaient réparé les bâtiments du monastère. Il fallut assaillir et prendre l’un après l’autre chacun des corps de logis, tant qu’à la fin la bastille fut évacuée et livrée aux flammes. Ce nouvel incendie apprit aux ennemis de la rive droite que la vieille Angleterre avait encore perdu la journée.

Cette journée avait été bien rude pour les vainqueurs, et des gens trouvaient que le gain ne répondait point à la peine. D’autres, en regardant de près les Tourelles, firent les effrayés et dirent qu’un mois de siège ne suffirait pas pour réduire une place de cette force. La Pucelle, qui voulait emporter les Tourelles le lendemain, fut alarmée de ces propos. Elle avait éprouvé déjà que la tactique habituelle des opposants est de faire tourner au profit de leur opinion les difficultés qu’a suscitées leur propre résistance. Elle craignit que le mal qu’on avait eu devant les Augustins par la faute des capitaines ne devint un argument contre l’entreprise qu’elle avait en pensée. Aussi aurait-elle voulu, quoique exténuée de fatigue, passer la nuit au Portereau, pour être sûre qu’on ne quitterait pas la place. Néanmoins elle céda aux supplications de tout le monde, et retourna à Orléans lorsqu’elle vit que les gens d’armes consentaient à laisser aux champs leurs chevaux et leurs pages.

Elle reçut pendant son souper une visite qui 46prouva combien ses appréhensions étaient fondées. Un gentilhomme vint lui dire qu’il sortait du conseil, et qu’on y avait résolu d’attendre du temps la réduction des Tourelles, y ayant dans la ville pour plus d’un mois de vivres et de munitions. À ce moment, la voix avait parlé en elle ; elle avait recouvré toute son assurance ; elle se contenta de répondre avec douceur :

— Vous avez été à votre conseil, et moi j’ai été au mien ; et je vous dis que le mien, qui est celui de Dieu, tiendra, et que le vôtre ne tiendra pas.

Puis elle ajouta :

— Vous, soyez levé demain de bonne heure, et préparez-vous à faire de votre mieux, car il y aura forte besogne, voire plus qu’aujourd’hui. Le sang me partira du corps.

Il n’y eut pas d’effroi pareil à celui des procureurs de la ville lorsqu’ils eurent vent des projets qui tendaient à éterniser chez eux le séjour des gens de guerre. Ils envoyèrent supplier la Pucelle de hâter, malgré tous les obstacles, l’accomplissement de sa mission. Elle les rassura en leur jurant que non-seulement elle irait aux Tourelles, mais qu’elle en reviendrait le soir par-dessus le pont d’Orléans.

Ces dignes magistrats, il faut le dire, étaient à bout de fatigues et de sacrifices. Depuis huit mois ils avaient à peine dormi une nuit tranquille. Celle du 6 au 7 mai fut peut-être la plus rude qu’ils eurent à passer. Aux soins ordinaires de la défense 47s’ajoutèrent tous les embarras suscités par une année en campagne. À toutes les minutes, des demandes nouvelles arrivaient du Portereau : du fourrage pour les chevaux, des vivres pour les hommes, des outils ou des matériaux pour tel ouvrage qui devait servir le lendemain. Ils suffirent à tout avec l’aide des habitants, qui prirent sur le leur et s’en allèrent, hommes, femmes, enfants, ravitailler les postes. Toute la nuit les bateaux ne cessèrent d’aller et de venir.

Il n’y eut pas moins de mouvement au passage que les Anglais avaient établi devant Saint-Laurent ; mais on ignore dans quel but. On vit seulement, le lendemain matin, que leur boulevard de Saint-Privé était détruit, et plus tard, après le siège levé, on retira de la Loire quantité de cadavres armés de toutes pièces : ce qui donna à présumer qu’une de leurs embarcations avait chaviré dans la précipitation avec laquelle ils se transportaient d’une rive à l’autre.

La Pucelle fut levée et armée le samedi de grand matin. Un pêcheur apporta une alose lorsqu’elle sortait de son logis ; elle dit en riant qu’on gardât cela pour souper, qu’elle amènerait un goddam qui en mangerait sa part. À tous ceux qui l’approchèrent elle se montra de même radieuse et gaie, comme celle à qui, dès ce moment, la journée appartenait. En effet, elle n’éprouva aucune des 48contradictions dont elle avait eu à souffrir les jours précédents. Les censures, les murmures, les petites prétentions au pouvoir et au savoir, tout cela s’était évanoui devant la force de la situation, ainsi que ces menaces d’orage que le soleil dissipe à son lever. On ne vit plus que le concert des volontés et l’impatience de tous à gagner l’honneur que ceux qui s’accordent ne manquent jamais de recueillir. Avant six heures du matin, les Tourelles furent attaquées.

Si l’énergie des combattants plutôt que leur nombre fait la grandeur des actions, la journée du 7 mai 1429 est l’une des plus mémorables qu’il y ait dans l’Histoire. Pendant treize heures, l’assaut fut poussé et soutenu avec une égale opiniâtreté. Un contemporain rapporte que les Français y montèrent cent fois, et cent fois rejetés dans les fossés, y remontèrent toujours, comme s’ils avaient été des immortels. Ce témoignage prouve aussi, à la louange des Anglais, qu’ils se comportèrent tout le temps comme des invincibles. Il semble que les généraux du siège, tenant dès lors la partie pour perdue, avaient mis là tous ceux des leurs qui voulaient mourir, pour sauver, dans cette première désertion de la fortune, la gloire militaire de leur nation. On ne s’explique pas autrement que sept ou huit mille hommes qui garnissaient les postes de la rive droite soient restés à regarder, dans une 49morne attente, ces malheureuses Tourelles enveloppées dans un cercle de fer et de feu ; car, tandis qu’elles étaient si héroïquement assaillies du côté du Portereau, la ville les canonnait, et d’autres combattants, embusqués derrière le boulevard du pont, y portaient aussi leurs coups en attendant l’heure de s’élancer dessus.

Dans l’après-midi, à la suite d’un moment de repos pris par les Français, la Pucelle recommença l’attaque en posant la première échelle contre la palissade du boulevard. Tandis qu’elle assurait cette échelle de ses deux mains, un trait d’arbalète l’atteignit entre le cou et l’épaule droite, au-dessus du sein. Le coup fut si violent qu’un demi-pied de bois lui traversa la chair. Quoiqu’elle s’attendit à être blessée, la douleur et la vue de son sang lui tirèrent les larmes des yeux. Elle se fit porter auprès de son confesseur, donnant tous les signes de la faiblesse d’une pauvre fille qui n’est point faite pour de telles épreuves. Mais, dès qu’on lui eut posé le premier appareil, il lui sembla que ses saintes la consolaient ; le cœur lui revint, et les capitaines étant venus lui proposer de s’en tenir là pour ce jour, elle les assura au contraire que la victoire ne se ferait plus longtemps attendre ; elle les ramena à l’assaut, où les soldats et les bourgeois continuaient toujours à faire de leur mieux.

Il y eut encore bien des tentatives, et sans apparence, 50du succès si prochain annoncé par la Pucelle. Le soleil allait disparaître dans les eaux de la Loire. Le bâtard d’Orléans retourna plus convaincu que jamais à son opinion de tacticien : il désespéra de la journée et fit sonner la retraite. Comme les hommes échauffés par la rage de vaincre se rendaient lentement à cet appel, Jeanne voulut une dernière fois se recueillir. Elle avisa une vigne assez rapprochée du boulevard et y tourna la bride de son cheval, en recommandant à son écuyer de se tenir sur le bord du fossé avec son étendard. Son absence dura quelques minutes, le temps de se livrer à une courte prière mentale. Lorsqu’elle reparut, l’écuyer venait de sauter dans le fossé sans l’étendard, qu’il avait laissé pour un moment aux mains d’un gentilhomme basque dont il était sûr comme de lui-même ; mais elle ignorait cet accord, et voir son drapeau aux mains d’un inconnu l’alarma au point que, du plus loin qu’elle put y atteindre, par-dessus plusieurs rangs de gens à pied, elle le saisit par l’étoffe et le tira vivement à elle. Le Basque tira de son côté par le bois, et tous les deux se le disputèrent de la sorte jusqu’à ce que, l’étendard ayant été emporté dans le fossé pour être rendu à celui qui en avait la charge, Jeanne, qui s’avança sur le bord, comprit de quoi il s’agissait. Cependant les gens d’armes en retraite avaient vu l’agitation du drapeau ; ils prirent cela 51pour un signe de ralliement, revinrent en toute hâte, et, lorsqu’ils eurent percé la foule qui se pressait autour de la Pucelle, ils l’entendirent qui disait que les Anglais n’avaient plus de force, qu’on approchât de nouveau les échelles et qu’on se précipitât aussitôt qu’on verrait le vent faire tourner la queue de son étendard du côté du retranchement.

La conviction dont elle venait de se pénétrer en interrogeant son sublime instinct serait entrée aussi bien dans les esprits par la réflexion, si quelqu’un avait été capable d’observer et de réfléchir dans un moment si terriblement passionné. Les Anglais n’avaient plus que des tronçons d’armes ; les munitions leur manquaient ; leurs canons, dont ils avaient été forcés de réduire la charge, ne lançaient depuis longtemps que des boulets inoffensifs. S’ils se montraient encore aux palissades du boulevard, c’était pour détourner l’idée de la retraite qu’ils songeaient à effectuer sur les Tourelles, dans le cas où on les presserait davantage.

Il y eut un silence, tous les yeux étant fixés sur l’étendard dont on attendait le signal ; puis des voix crièrent que la queue avait tourné, et Jeanne, d’un accent qui porta l’étincelle jusque dans les rangs les plus éloignés, répliqua aussitôt :

— Au nom de Dieu, entrez donc, ils sont à vous !

Et les Français, elle au milieu d’eux, passèrent par-dessus 52la palissade, aussi épais qu’une nuée d’oiseaux qui s’abat sur un buisson ; et les Anglais, qui se tenaient prêts à partir, enfilèrent le pont-levis, leurs chefs marchant à reculons au dernier rang. On voyait là les lords Poynings et Molyns, sir Edward Malzewil, bailli de Mantes, et William Glasdale. Ce dernier déployait fièrement l’étendard de Chandos, l’oriflamme de la chevalerie anglaise, qui depuis quatre-vingts ans avaient plané sur tous les désastres de la France.

La tête de la colonne avait déjà pénétré dans les Tourelles, qu’une fumée épaisse s’éleva d’un bateau incendiaire amené par les Orléanais sous le pont-levis. Le tourbillon enveloppa bientôt la forteresse, le pont, les soldats qui étaient encore dessus. Comme les capitaines allaient y disparaître à leur tour, Jeanne s’arrêta au bout du retranchement, et interpellant Glasdale d’une voix suppliante :

— Rends-toi, rends-toi, lui cria-t-elle ; tu m’as bien outragée, mais j’ai trop pitié de ton âme !

À peine avait-elle prononcé ces paroles, qu’un horrible craquement se fit entendre, suivi d’un cri de détresse que poussèrent plus de cent personnes à la fois : le pont, miné par l’incendie, s’effondrait. La flamme, surmontant la fumée, éclaira le crépuscule d’une lueur sinistre ; l’élite des braves qui avaient vendu si chèrement leur défaite périt dans l’eau et dans le feu. On dit que Jeanne, à cette vue, 53fondit en larmes, et qu’elle pleura longtemps l’infortune de ses ennemis.

Tout ce qu’il y avait d’ouvriers à Orléans se trouvant sur le champ de bataille, un autre pont fut fait en un clin d’œil pour aller chercher dans les Tourelles le reste des Anglais, qui ne demandaient plus qu’à se rendre. La forteresse, criblée de boulets, menaçait ruines de toutes parts. Les vainqueurs du Portereau s’y rencontrèrent avec les combattants du pont, qui, sans attendre qu’une arche rompue derrière le pavillon eût été réparée, s’étaient précipités, à la grâce de Dieu, sur une méchante gouttière de bois. Nicole de Giresmes, un vaillant chevalier de Saint-Jean de Jérusalem qui les commandait, leur avait enseigné ce périlleux chemin. Ce fut seulement à la noire nuit que le passage se trouva consolidé de manière à ce que l’armée rentrât dans Orléans par le pont. Tous voulurent prendre par là, afin que la parole de la Pucelle fût accomplie.

Restait l’armée anglaise de la rive droite, dont on n’eut pas longtemps à s’inquiéter. À l’aube du lendemain, on la vit rangée en bataille derrière ses retranchements. Tout ce qu’il y avait de combattants dans la ville sortit à la fois et se mit aussi en ligne en attendant la Pucelle. Elle vint, légèrement armée d’une cotte de mailles à cause de sa blessure. On lui demanda s’il fallait attaquer ; elle conseilla d’attendre 54une heure, et que, cependant, on entendrait deux messes. Deux prêtres officièrent donc à leur tour sur un autel portatif dressé en plein air ; puis au dernier Deo gratias, Jeanne dit à ceux qui étaient près d’elle :

— Regardez si les Anglais ont le visage devers nous ou le dos.

Et on lui répondit qu’ils avaient le dos tourné et faisaient mine de partir. À quoi elle répliqua :

— Laissez-les aller ; il ne plaît pas à Messire qu’on les combatte aujourd’hui. Vous les aurez une autre fois.

Pour être bien sûr que leur retraite ne couvrait pas d’embûches, La Hire avec ses gens d’armes les suivit l’espace de trois lieues. Il revint lorsqu’il vit que, sans s’arrêter ni se retourner, ils marchaient toujours dans la direction de Meung.

Ainsi fut délivrée la ville d’Orléans et commencée la série des exploits par lesquels Charles VII recouvra, en trois mois, la moitié des provinces qu’il avait perdues.

On se figure aisément la joie des Orléanais lorsqu’il fut manifeste à leurs yeux que le terme était enfin venu de leur si long et si douloureux martyre. La population entière se répandit dans la campagne pour voir de près les terribles bastilles, entrer dedans, s’assurer davantage, en les insultant, que l’épouvante et la mort n’en sortiraient plus. On les trouva pleines de meubles, de provisions, d’artillerie ; les Anglais avaient laissé tout 55ce qui pouvait embarrasser leur fuite, même leurs malades et la plupart des prisonniers. Tout cela fut emmené à l’hôtel de ville en grand triomphe ; puis dix mille bras s’employèrent à la fois à détruire les logis et les palissades, à renverser les terrassements ; et tous ces grands travaux furent effacés du sol aussi promptement que disparaissent, quand un malade est arrivé à complète guérison, les appareils qui lui rappelleraient ses souffrances.

Alors les cœurs, d’un mouvement unanime, s’abandonnèrent aux épanchements de la religion. Dans les églises, remplies de monde, on découvrit les châsses des saints, par l’intercession desquels on ne doutait pas qu’une si grande miséricorde ne fût descendue sur la ville. Les Orléanais ignoraient tout de leur histoire, sinon que leur cité avait été soustraite anciennement à la fureur des païens ; et les légendes disaient que cela s’était fait par les mérites de deux évêques, saints entre tous les saints du pays, saint Euverte et saint Aignan. Les corps de l’un et de l’autre, conservés dans deux églises des faubourgs, avaient été apportés à la cathédrale lors de la destruction accomplie à la fin de l’année précédente. La foi en leur protection, autorisée par les anciens miracles, appela sur eux la pensée de tout le monde. Mais le peuple ne put pas croire qu’ils se fussent dispensés d’assister 56corporellement à la victoire de la veille, et des traits nouveaux s’ajoutèrent à leur légende. Selon les uns, deux prélats resplendissants de lumière avaient apparu sur les murs de la ville au moment où les Tourelles étaient forcées ; des prisonniers anglais, disait-on, en avaient été témoins et l’affirmaient sous leur serment. D’autres étaient sûrs d’avoir vu deux oiseaux blancs voltiger autour de l’étendard de la Pucelle. Et ces discours, qui ajoutaient à l’exaltation des simples, et la reconnaissance de tous, et la joie, firent improviser une grande cérémonie en l’honneur de saint Aignan et de saint Euverte. Des cierges s’allumèrent dans toutes les mains ; le peuple et le clergé des paroisses se mirent en procession devant leurs reliques, avec les dignitaires de la ville, avec les soldats de la garnison, avec les seigneurs, avec la Pucelle, qui marchait humble et heureuse de pouvoir témoigner ainsi que les vrais auteurs de ses œuvres étaient dans le ciel.

Le cortège alla faire une station sur l’emplacement du boulevard des Tourelles ; puis, après avoir tourné autour de la ville et s’être arrêté encore à la Vierge noire de l’église Saint-Paul, recommandée par ses miracles, on revint entendre un sermon solennel qui fut prêché devant la cathédrale.

Ainsi prit naissance la fête du 8 mai. Elle reçut plus tard l’approbation de divers légats apostoliques, 57et devint, pour l’église d’Orléans, une solennité de premier ordre. On la célèbre encore par une procession à l’endroit où fut la tête du vieux pont ; pour le reste, le temps en a changé l’aspect et l’esprit. La commémoration des saints n’a plus lieu que par les prières de l’Église : c’est à Jeanne la Pucelle que reviennent tous les honneurs de la journée.

Les disgrâces de la pauvre fille suivirent de trop près son triomphe pour qu’il lui fût permis d’en fêter seulement le premier anniversaire ; mais, peu d’années après sa mort, sa mère et l’un de ses frères étant allés vivre à Orléans des bienfaits de la ville, ce frère, et son fils après lui, eurent le pas à la procession, où ils portaient, attachée à un cierge, une petite image de leur glorieuse parente. Après que la famille se fut éteinte, on substitua à la petite image une grande bannière portée par l’huissier de la mairie, où Jeanne était représentée à genoux d’un côté des Tourelles, et Charles VII de l’autre. Cette composition, inspirée par un monument célèbre, devint ainsi l’emblème de la ville, qui y joignit pour devise ce verset si bien choisi : Le Seigneur a fait cela, et à nos yeux c’est un miracle. Plus tard, l’histoire, étudiée avec plus de soin, fit remplacer cette bannière par une autre qu’on avait décorée conformément à la description du fameux étendard.

58Pendant trois siècles, la libératrice d’Orléans ne fut pas représentée autrement que par ces signes muets, à la cérémonie religieuse du 8 mai. Mais un divertissement populaire avait pris anciennement naissance à côté des fêtes de l’Église. C’était d’abord une représentation du siège d’Orléans, jouée devant les Tourelles ; ce fut ensuite une promenade de la milice portant en triomphe un petit garçon qu’on appelait le Puceau. Le clergé, pour corriger sans doute l’indécence d’une telle parade, admit le Puceau dans ses rangs en 1725, et l’y maintint jusqu’en 1790. La procession ne tarda pas d’être supprimée ; puis elle fut rétablie en 1803 sans le Puceau, que la restauration des Bourbons vit renaître, que la révolution de 1830 abolit de nouveau. La fin de tout cela est que Jeanne resta, et reste encore, comme elle l’est, maîtresse de tous les hommages, après que son symbole vivant les eut momentanément attirés sur lui.

Le résultat vaut mieux que ce qui l’a produit. On n’a pas à regretter la suppression d’un comparse qui ne pouvait que rapetisser l’idée de la personne dont on lui confiait le rôle. Même dans le culte du passé, il faut fuir tout ce qui sentirait l’idolâtrie. La ville et le fleuve qui la baigne ont cessé d’être ce qu’ils étaient en 1429 ; il n’y a plus de Tourelles ; des Augustins il ne reste que le nom. Si le cortège, à la fois patriotique et pieux, 59qui parcourt l’emplacement de ces choses détruites, les fait revivre dans la pensée, à plus forte raison ressuscite-t-il, de toute la puissance de résurrection qui nous est donnée, celle qui a répandu sur cet étroit et prosaïque coin de terre l’éclat d’une gloire impérissable. Le recueillement d’une grande multitude, réunie au nom de ceux qui ont fait le bien de leurs semblables, est le plus sublime honneur par lequel il nous soit permis de marquer notre reconnaissance. Que si, après cela, nous voulons, par des signes matériels, mettre leur souvenir à l’abri des distractions qui remplissent la vie, il n’appartient qu’à l’art de s’essayer à rendre leur image.

L’art du moyen âge fut appelé à faire pour la Pucelle ce qu’il ne fit pour aucun autre héros. Il coula ses traits en bronze, il exécuta une statue d’elle destinée à être un monument public. En 1458, les femmes d’Orléans, par un sentiment digne de la génération dont elles étaient issues, commandèrent ce monument pour le mettre sur le pont de leur ville, et le payèrent de leurs deniers. La fille guerrière et pieuse fut représentée agenouillée sous ses armes, la tête nue et dans l’attitude de la prière. On fondit, en même temps, une statue de Charles VII pareillement ajustée ; et par une fiction dont la politique avait déjà imbu les esprits, la bienfaitrice et son obligé ingrat, 60associés ainsi dans une pensée commune, furent mis au pied d’un crucifix qui dominait la composition.

Les calvinistes, cent douze ans après, détruisirent le crucifix et mutilèrent les statues au point qu’il ne resta de celle de Jeanne que les bras et les jambes. Avec ces débris le groupe fut refait en 1571, et surmonté non plus d’un crucifix, mais d’une descente de croix.

Le goût somptueux des siècles suivants fit trouver cet ouvrage chétif et suranné. On le transféra dans les magasins de l’hôtel de ville au moment de la démolition du vieux pont, en 1745 ; et personne n’y pensait plus, lorsque les sollicitations d’un honorable citoyen déterminèrent, en 1771, le corps municipal à le replacer dans l’intérieur de la ville, à un carrefour de la rue Royale, nouvellement ouverte. Dans l’effervescence qui suivit la journée du 10 août 1792, une section proposa de convertir en canons le bronze d’un monument qui, suivant elle, ne rappelait que le souvenir odieux de la royauté. La commune résista en alléguant les exploits de la Pucelle ; mais l’administration départementale ayant approuvé l’avis de la section, le groupe fut descendu de son piédestal le 28 août, et la commune, qui n’eut plus qu’à délibérer sur l’emploi du métal, décida qu’il en serait fait quatre canons dont l’un, en mémoire de la libératrice 61de la ville, serait appelé la Pucelle d’Orléans : tant il était difficile aux Orléanais, même au milieu de la proscription universelle du passé, de répudier un si beau titre de gloire !

La statue qui décore aujourd’hui la place du Martroi est le fruit d’une souscription ouverte au commencement de ce siècle. Elle fut inaugurée pour la fête du 8 mai 1804. Témoignage d’un louable retour de reconnaissance plutôt que d’un sentiment conforme à la vérité, elle manque de tous les caractères qu’il eût fallu donner à la Pucelle. Elle doit céder prochainement la place à une autre statue, exécutée aussi par souscription. Celle-ci, par l’idée qu’on a eue de la mettre à cheval, répondra mieux à la valeur du personnage. Une si rare vertu méritait un monument extraordinaire ; et comme la représentation équestre paraît être l’attribut exclusif du génie viril ou de la souveraineté, il est juste que, seule entre toutes les femmes illustres de la France, Jeanne d’Arc en reçoive l’honneur. Une pareille exception eut lieu dans l’ancienne Rome en faveur de la vierge Clélie, dont le dévouement (qui n’approche pas de celui de notre héroïne) fut considéré aussi comme une manifestation des dieux voulant forcer les nations au respect de la république naissante.

62Noms de ceux qui se distinguèrent à la défense d’Orléans

  • Jeanne, surnommée la Pucelle, de Domrémy-sur-Meuse, fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, laboureurs (blessée).
  • Jean d’Aulon, gentilhomme languedocien, écuyer et maître d’hôtel de la Pucelle.
  • Louis de Contes, dit Minguet, page de la Pucelle.
  • Jean de Nouillompont, dit de Metz, compagnon de la Pucelle, anobli en 1449.
  • Bertrand de Poulangy, gentilhomme du Bassigny, compagnon de la Pucelle.
  • Jean, bâtard d’Orléans, lieutenant général du duc d’Orléans (blessé).
  • Jean de Brosses, seigneur de Sainte-Sévère et de Boussac, maréchal de France.
  • Gilbert Motier de Lafayette, maréchal de France.
  • Louis de Culan, amiral de France.
  • Jean de Nailhac, vicomte de Bridiers, grand panetier de France (tué).
  • Raoul de Gaucourt, premier chambellan de Charles VII et bailli d’Orléans (blessé).
  • Jacques de Chabannes, sénéchal de Bourbonnais.
  • John Stuart de Darnley, connétable d’Écosse (tué).
  • William Stuart, frère du précédent (tué).
  • Guillaume d’Albret, seigneur d’Orval (tué).
  • Jean de Beuil, comte de Sancerre, chevalier tourangeau.
  • Pierre d’Amboise, seigneur de Chaumont-sur-Loire, chevalier.
  • 63Thibaut d’Armagnac, seigneur de Termes, capitaine.
  • Louis de Rochechouart, seigneur de Montpipeau (tué).
  • Gilles de Laval, seigneur de Retz, capitaine.
  • Alain Giron, chevalier breton, capitaine.
  • Jean Malet de Graville, chevalier normand.
  • Jean de La Haye, baron de Coulonces, capitaine normand.
  • Ambroise de Loré, chevalier manceau, capitaine.
  • Jean de Xaintrailles, chevalier gascon, frère aîné de Poton.
  • Jean de Lesgot, seigneur de Verduzan, chevalier (tué).
  • Raimon Arnaut de Goarraze, chevalier béarnais (blessé).
  • Richard de Gontaut, châtelain de Badefol (blessé).
  • Pierre de La Chapelle, chevalier beauceron (tué).
  • Florent d’Illiers, chevalier beauceron.
  • Nicolas de Giresmes, commandeur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem (blessé).
  • Archambaud de Villars, capitaine de Montargis (blessé).
  • Jean de Fontaines, chevalier poitevin.
  • Jean Chabot, chevalier poitevin (tué).
  • Denis de Chailly, chevalier briard.
  • Guillaume de Chaumont, seigneur de Guitry, chevalier (blessé).
  • Don Mathias, chevalier aragonais.
  • Don Cernay, chevalier aragonais, capitaine de Vendôme.
  • Théode de Valpergue, chevalier, capitaine des Lombards.
  • William Douglas, baron de Drumlanrig en Écosse (tué).
  • Sir Hugh de Kennedy, capitaine des Écossais au service du roi.
  • Étienne de Vignolles, dit La Hire, écuyer gascon, capitaine.
  • Pierre, dit Poton, de Xaintrailles, écuyer et capitaine (blessé).
  • Madre, capitaine.
  • Jamet de Tillay, écuyer et capitaine.
  • L’abbé de Cerquenceaux, chef d’aventuriers du Gâtinais (blessé).
  • Le Gallois de Villiers, capitaine.
  • Le Bourg de Bar, capitaine (prisonnier).
  • Saulton de Mercadier, gentilhomme languedocien.
  • Le Bourg de Masqueran, gentilhomme gascon.
  • Regnault Guilhelm de Vernade, gentilhomme gascon (prisonnier).
  • Alonzo de Partada, gentilhomme espagnol.
  • Le Bâtard Delange, aventurier.
  • 64Jean le Gasquet, homme d’armes de La Hire.
  • Vedille, idem.
  • Le Petit Breton, homme d’armes du bâtard d’Orléans (prisonnier).
  • Rémonet, homme d’armes du maréchal de Boussac (prisonnier).
  • Aymar de Poisieu, dit Capdorat, page dauphinois.
  • Jean Kirkmichael, Écossais, évêque d’Orléans.
  • Alain de Bey, prévôt d’Orléans, mort le 17 mars 1429.
  • Jean Leprestre, successeur du précédent.
  • Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans.
  • Guyot de Hareau, l’un des procureurs d’Orléans, anobli en 1430.
  • Pierre Hatte, autre procureur d’Orléans.
  • Jean Morchoasne, idem.
  • Jean Vollent, idem.
  • Guy de Cailly, bourgeois d’Orléans, anobli en 1429.
  • Guillaume Compain, bourgeois d’Orléans, anobli en 1430.
  • Aignan de Saint-Mesmin, bourgeois d’Orléans, anobli en 1460.
  • Simon de Baugenci, bourgeois d’Orléans (tué).
  • Jean le Lorrain, maître canonnier d’Orléans.
  • Jean Monteslier, canonnier d’Angers, envoyé à Orléans.
  • Guillaume Duisy, fondeur de canons d’Orléans.
  • Le Gastelier, arbalétrier de la milice d’Orléans (tué).

Fin

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