Texte intégral
La Première Vision de Jeanne d’Arc pièce en un acte, en vers
par
(1900)
Éditions Ars&litteræ © 2024
Aux institutrices laïques de France
Mesdames,
Permettez-moi de vous dédier un petit ouvrage écrit pour vos élèves. Il n’a, par lui-même, que bien peu de valeur ; mais je vous prie de voir surtout dans cette dédicace un témoignage de haute estime et de sympathie respectueuse.
Après bien des efforts et bien des luttes, après de cruels déchirements, le peuple français, agissant dans la plénitude de son droit, a confié l’instruction de ses enfants à des maîtres et à des maîtresses laïques, vrais éducateurs nationaux, qui s’acquittent de leur lâche avec une probité et un dévouement dont je puis témoigner, les ayant vus à l’œuvre. L’école laïque pouvait seule, en vertu de sa neutralité confessionnelle, assurer dans notre pays le respect des consciences. C’est à elle que nous devrons de voir la tolérance pénétrer enfin nos mœurs ; c’est grâce à elle que se fera l’unité dans les esprits, par la communauté d’un même idéal, et que la France, un jour, ne comptera plus que des citoyens épris de justice et de liberté.
Vous êtes, mesdames, les modestes ouvrières de cette grande œuvre. Si les attaques les plus haineuses, les plus perfides, les plus lâches, ne vous sont point épargnées, c’est en raison même de la part très active que vous y prenez journellement. Ceux qui, avec une aveugle fureur, combattent l’esprit de la Révolution française ne vous pardonneront jamais le bien que vous faites en éclairant les intelligences aux seules lumières de la raison, en touchant les cœurs sans nul autre secours que celui de la bonté. La dignité de votre vie ne peut qu’exaspérer leur colère. Il vous faut attendre, pour échapper à leurs rancunes, que, par le progrès des idées et des mœurs, cette race fanatique ait disparu de notre France.
Vous avez foi dans l’excellence et dans la grandeur de votre œuvre collective : c’est pour vous, avec l’affection des enfants confiés à vos soins, un puissant réconfort parmi vos épreuves. Peut-être convient-il aussi que parfois un témoin impartial se lève pour vous rendre justice. Ne repoussez donc pas mon sincère témoignage, dût-il offenser votre modestie.
Au surplus, vous ne rendez jamais, vous, blessures pour blessures ; il vous plaît d’ignorer ceux qui vous attaquent ; et vous n’êtes point hostiles aux idées que l’on invoque pour combattre votre action. Il en est, parmi vous, qui demeurent attachées aux croyances de nos pères ; les autres ont l’esprit et le cœur assez larges pour comprendre, et même pour aimer, toutes les manifestations sincères et vraiment humaines du sentiment religieux. Pas une d’entre vous, j’en suis sûr, ne sera choquée ou surprise que je vous aie dédié une pièce intitulée : La Première Vision de Jeanne d’Arc.
Nous, éducateurs laïques, nous acceptons le passé tel qu’il s’offre à nous, reconnaissants de ce qu’il eut de noble et de bon, et n’en réprouvant que la barbarie et l’intolérance. Nous admirons une âme héroïque telle que l’ont faite le milieu familial, l’époque, la tradition des ancêtres. Sous les formes variables de la croyance, nous cherchons, il est vrai, le fond permanent d’humanité qui, dans un grand cœur, nous émeut par dessus tout ; mais ces formes elles-mêmes ont souvent une poésie et une grâce auxquelles nous ne prétendons pas être insensibles.
Nous aimons en Jeanne d’Arc la naïve paysanne du XVe siècle aussi bien que l’immortelle héroïne de tous les temps, l’une étant inséparable de l’autre dans la réalité historique. Nous aimons la douce religion de Jeanne, car ce fut chose intime, chose du cœur, qu’elle tenait surtout de sa mère et qu’elle fit sienne : une religion de charité, de tendresse, de dévouement, aussi peu semblable à celle des prélats et des docteurs qui l’envoyèrent au bûcher, qu’elle-même, la sainte victime, ressemblait peu à ces abominables bourreaux. Nous aimons Jeanne d’Arc, enfin, avec ses rêves, ses voix, ses visions, avec tout le mystère qui flotte autour d’elle et qui prête à la très certaine réalité de sa vie le charme des plus divines légendes.
La pièce que voici a été jouée pour la première fois, au cœur du pays lorrain, en avril 1897. Madame la directrice de l’école normale de Meurthe-et-Moselle avait réglé tous les détails de la représentation : mise en scène, costumes, décor de verdure, — avec infiniment de goût et d’habileté. La ville de Nancy avait bien voulu mettre à notre disposition la salle Poirel, où se pressait un public composé d’enfants des écoles, de parents, de maîtres et de maîtresses. Les rôles étaient tenus par une ancienne élève de l’école normale (pour saint Michel), par un groupe de normaliennes auxquelles on avait adjoint une ou deux fillettes de l’école annexe, et enfin, en ce qui concerne le rôle de Jeanne, par une jeune interprète que j’avais amenée avec moi et qui me tient d’aussi près que possible par les liens du sang. On dit que les petits cadeaux entretiennent l’amitié : je ne pouvais donner tout à fait, mais j’étais heureux de prêter ma petite Jeanne d’Arc à ses compagnes d’un jour, n’ayant rien de plus précieux à leur offrir en témoignage de ma sincère affection.
Fut-ce l’éclat imprévu de cette, fête populaire, ou l’auditoire ingénu et vibrant, ou la grâce des interprètes, ou l’image de la bonne Lorraine qui, malgré tout, planait sur l’humble scène et sur le poème plus humble encore ? Je ne sais ; mais, si je m’en rapporte à divers témoignages, l’illusion d’un instant fit entrevoir aux spectateurs ce que le poète avait voulu leur montrer. En tout cas, le souvenir de cette représentation est resté vivant en moi, et je n’y penserai jamais sans émotion.
Depuis, j’ai eu le très vif plaisir de voir jouer La Première Vision de Jeanne d’Arc dans les écoles normales de Rouen et de Saint-Brieuc ; et les principales scènes en ont été représentées devant moi à Strasbourg, dans une de ces familles alsaciennes restées si fidèles au souvenir de la Patrie, et chez lesquelles toute parole française trouve aisément le chemin des cœurs.
Le même petit ouvrage a été représenté en d’autres milieux, par exemple à l’école normale de Blois, où je regrette vivement de n’avoir pu le voir jouer. Il avait jusqu’à présent circulé en manuscrit ; je le publie afin qu’il pénètre dans les familles et dans les écoles où l’on voudra bien l’accueillir.
J’en ai dit assez, mesdames, pour montrer qu’il vous appartient de toute façon ; ce qui me fera pardonner, je pense, de vous l’avoir offert.
Maurice Bouchor.
21 Juin 1899.
Avertissement
La Première Vision de Jeanne d’Arc peut, à ce qu’il me semble, être lue par des enfants de dix ans et au-dessus, s’ils ont déjà quelque habitude de la lecture personnelle1.
On peut aussi la lire à haute voix ; mais cela présente de véritables difficultés, en raison du grand nombre de personnages, de la vivacité du dialogue et de l’extrême variété qu’il faut mettre dans les intonations. Une lecture de ce genre devrait être préparée avec soin ; et la personne chargée de la faire serait dans l’obligation de résumer aussi brièvement que possible les indications minutieuses que j’ai mêlées au texte. Utiles pour la représentation dramatique, ces indications deviendraient fastidieuses à entendre au cours d’une simple lecture.
Certains passages peuvent être détachés de l’ensemble : c’est le jeu du Comte et du Château, celui de l’Âne, et enfin les scènes finales, à partir du moment où Jeanne reste seule avec Hauviette et Mengette, ou, si l’on préfère, avec Hauviette seulement. Les passages indiqués sont, d’ailleurs, ceux où la musique intervient. On pourrait les faire jouer et chanter (avec ou sans costumes), le reste de la pièce étant lu ou résumé par une seule personne.
On peut, d’autre part, détacher seulement les scènes finales, qu’une brève explication ferait comprendre sans peine2.
Il va sans dire que la meilleure solution serait de jouer entièrement la pièce, avec musique, décor, costumes, mise en scène. Pour faciliter la chose dans les milieux où elle semble possible, je place à la fin de ce volume un certain nombre d’indications pratiques, destinées à compléter celles que j’ai mêlées au texte même de la pièce.
Le Prologue que l’on va lire pourrait être récité avant la représentation3. Si la pièce doit être lue et non jouée, il vaut mieux que le lecteur ou la lectrice résume le Prologue à sa manière. Cela donnera plus de variété que si une lecture succédait à une lecture.
Prologue
La pièce qui va être représentée devant vous a pour titre : La Première vision de Jeanne d’Arc.
Figurez-vous que vous êtes dans la campagne aux environs de Domrémy, village lorrain, en l’année 1425. À votre droite s’élève le Hêtre des fées, dont les rameaux sont chargés de couronnes de fleurs ; une source appelée la Fontaine des groseilliers est à votre gauche. Supposez, enfin, que, loin devant vous, l’eau de la Meuse brille à travers les prés.
En 1425, Jeanne d’Arc avait de treize à quatorze ans. Nous savons qu’elle eut, cette année-là, une vision qui décida de sa vie. Saint Michel lui était apparu, dit-elle plus tard, et lui avait ordonné de combattre les Anglais pour en délivrer le royaume. Elle porta en elle cette pensée jusqu’à l’heure où, s’arrachant à ses plus chères affections, elle l’exécuta virilement.
Il n’est pas surprenant que saint Michel ait toujours été présent à l’esprit d’une jeune Française du XVe siècle, profondément touchée par les malheurs du royaume. L’archange guerrier était alors invoqué comme le protecteur de la France.
En outre, le Mont-Saint-Michel, en Normandie, lieu de pèlerinage très célèbre depuis des siècles, opposait une résistance victorieuse aux Anglais. Sur cet âpre rocher, d’où s’élance une église magnifique, il y avait une garnison de vaillants chevaliers en même temps qu’une abbaye de moines. Jeanne dut penser bien souvent à cette poignée de braves, qui, sur leur îlot sauvage, où l’on ne pouvait aborder qu’à marée basse, défiaient toutes les forces de l’ennemi.
Or, en 1425, les Anglais, après de nouvelles tentatives pour réduire le Mont, furent battus deux fois, sur mer et sur terre. Jeanne (ou, comme on l’appelait, Jeannette) apprit certainement cette heureuse nouvelle ; et l’enfant ne douta point que l’archange eût combattu avec les chevaliers normands, gardiens de l’abbaye qui lui était consacrée.
D’autre part, nous savons que des soldats pillards avaient, à la même époque, enlevé tout le bétail qui appartenait en commun aux habitants de Domrémy. Une troupe de cavaliers fut lancée à la poursuite des brigands, les rejoignit et leur reprit les troupeaux, qui furent rendus aux laboureurs.
Au moment où la pièce va commencer, Jeanne n’a pas encore eu sa vision ; mais elle, si calme d’ordinaire, si douce et un peu triste, elle est, ce jour-là, presque hors d’elle-même, tant les dernières nouvelles l’ont rendue joyeuse.
Pourtant vous verrez qu’à travers les jeux et les rires de ses compagnes elle pense toujours, avec une profonde pitié, aux souffrances de la Patrie.
Vers la fin de la pièce, elle restera seule, et elle aura sa vision. Alors tout sera terminé. Nous ne pourrons pas vous montrer Jeanne délivrant Orléans, ni au sacre de Charles VII, ni à Rouen, sur le bûcher ; mais vous assisterez aux angoisses d’une enfant qui prévoit l’heure où il lui faudra quitter son père et sa mère, ses amies, tout son bonheur ; vous saisirez l’instant décisif où le sacrifice fut accepté par l’humble fillette qui, dans sa petite main, devait tenir la grande épée de la France.
Personnages
- Saint Michel, archange.
- Chœur d’anges invisibles.
- Jeanne d’Arc.
- Compagnes de Jeanne :
- Hauviette.
- Mengette.
- Colette.
- Aveline.
- Isabeau.
- Alison.
- Bonne.
- Michelle.
La première vision
de Jeanne d’Arc
Un bouquet d’arbres isolé parmi de vertes prairies. On est dans la commune de Domrémy, en 1425, au commencement de l’été.
Au premier plan et à droite, par rapport au spectateur, se dresse un hêtre magnifique ; des couronnes et guirlandes de fleurs pendent à ses rameaux. Sur la gauche, au premier plan, de beaux frênes ; un peu à droite de ces arbres et à un plan moins rapproché, une fontaine entourée de groseilliers. Plus loin, en face du spectateur, s’élèvent deux massifs de sureaux entre lesquels on voit, dans le lointain, briller la Meuse à travers les prés.
Au fond, de grosses pierres moussues ; vers le milieu de la scène, quatre escabeaux ou sièges rustiques. On peut aussi s’asseoir sur le bord de la fontaine des groseilliers, et il y a, au pied du Hêtre, un banc où deux personnes peuvent prendre place. Un capuchon de laine a été posé sur ce banc.
On peut entrer en scène par la droite ou par la gauche, au fond du théâtre.
Au lever du rideau, Hauviette et Mengette sont en scène. Elles surveillent les deux entrées, Hauviette celle de gauche, Mengette celle de droite, et, par suite, elles tournent presque le dos au spectateur. Mengette, fort agitée, se hausse pour mieux voir. Une fois ou deux elles se regardent l’une l’autre comme pour se dire : Tu ne vois rien venir ? — Non, rien…
Tout à coup, Jeanne entre par la gauche.
Scène I
Jeanne, Hauviette, Mengette
Hauviette, avec un accent de triomphe.
Avant toi !
(Mengette se retourne vivement et aperçoit Jeanne.)
Mengette
Sans avoir couru.
Hauviette, souriant.
Non, presque pas.
Jeanne, d’une voix calme e douce.
Chère Hauviette, je suis venue à petits pas,
Tout en cueillant des fleurs ; et j’ai fait deux couronnes.
Elle montre à ses amies deux couronnes de fleurs.
Mengette, curieuse.
C’est pour le Hêtre ?
Jeanne, souriant.
Non.
Mengette
Alors, tu nous les donnes ?
Jeanne
Volontiers.
Hauviette
Mieux vaudrait les garder pour le jeu.
Jeanne remet les deux couronnes à Hauviette, qui les pose sur une grosse pierre placée au fond du théâtre.
Mengette, tout à coup plus sérieuse.
Hein ! Jeanne, quel bonheur !
Jeanne, gravement.
Oui, remercions Dieu.
Hauviette4
Le bétail du village enlevé dans une heure
Par ces larrons amis des Anglais, — ah ! je pleure
En y pensant, vois-tu, comme sur le moment.
Elle se détourne en essuyant une larme.
Mengette, avec vivacité.
La Dame de chez nous est bonne, heureusement.
Le Comte son cousin, bien vite, à sa demande,
Lança de braves gens contre le chef de bande.
Hauviette
Quelle chance, pourtant, qu’on ait pu retrouver
Tout ce qu’il avait pris !
Jeanne, pensive.
C’est vrai ; je crois rêver.
Mengette, vivement, à Hauviette.
Tu sais, l’homme du Comte a plus d’une blessure.
Hauviette, de même, à Mengette.
Oui ; mais il a tué l’autre chef. J’en suis sûre.
Mengette
Tant pis pour le voleur.
Jeanne, avec douceur.
Ne disons rien des morts.
Mengette, très animée.
Jeanne, tout le village est dans la joie : alors
On va bien s’amuser, dis ?
Jeanne, affectueusement.
Oui, chère petite.
Mengette regarde vers l’entrée de gauche au fond de la scène, comme si elle attendait quelqu’un ; puis elle se retourne vers Jeanne.
Mengette
Les autres devraient bien venir un peu plus vite.
Jeanne
Tiens, en les attendant, assieds-toi.
Elles s’assoient toutes les trois, Hauviette à gauche, Mengette à droite, Jeanne au milieu et un peu en arrière5.
Je voudrais
Vous dire…
Mengette, vivement.
Un conte ?
Jeanne
Non.
Mengette, curieuse.
Peut-être… des secrets ?
Jeanne, avec une ardeur contenue.
Une grande nouvelle. Ah ! j’en suis bien joyeuse.
Mon cœur bat d’y penser.
Hauviette
Tu me rends curieuse.
Jeanne
Nous parlons quelquefois, durant les soirs d’hiver,
De l’illustre Abbaye au Péril de la Mer.
Sur le mont Saint-Michel, là-bas, en Normandie,
Elle tient garnison très sûre et très hardie.
Dans le nord du royaume, après tant de malheurs,
Charles, notre Dauphin, n’a plus que Vaucouleurs
Pour garder le morceau de la France où nous sommes,
Et la grande Abbaye avec ses rudes hommes.
Là-bas comme chez nous, malgré les jours d’effroi,
On soutient vaillamment la cause du vrai roi.
La rage au cœur, ils ont tout fait, ceux d’Angleterre,
Pour s’emparer du Mont, ou par mer ou par terre.
Les chevaliers normands, en fidèles vassaux,
Tiennent bon ; et l’Anglais donne assauts sur assauts
Avec la tour de bois, les pierres ou l’échelle…
Entrées par le fond, à gauche, Colette et, derrière elle, Bonne et Michelle, se sont approchées sans bruit. Mengette aperçoit tout à coup Colette. Celle-ci tient une quenouille dans son bras gauche et le fuseau dans sa main droite, comme si elle venait de filer tout en marchant. Bonne tient à la main une baguette non écorcée.
Scène II
Jeanne, Hauviette, Mengette, Colette, Bonne, Michelle
Mengette, surprise.
Tiens ! Colette.
Colette
Bonjour.
Hauviette, se retournant.
Bonjour, Bonne et Michelle.
Colette, à Jeanne.
Une histoire ?
Jeanne
Oui, Colette ; une vraie.
Michelle
Ah ! tant mieux !
Je vais, pour bien entendre, ouvrir tout grands mes yeux.
Le cercle s’élargit. Colette, ayant passé derrière les trois fillettes, s’installe sur le banc, au pied du Hêtre. Michelle s’assoit auprès d’Hauviette, sur l’escabeau resté libre ; Bonne, au bord de la fontaine.
Jeanne, avec entrain.
Or donc un pèlerin, venu de l’Abbaye,
Dit que l’armée anglaise, un jour, fut assaillie
Par ceux du fort, prenant l’offensive à leur tour.
Ils vous firent flamber joyeusement la tour
Que les Goddem avaient à grand’peine construite,
Culbutèrent les gens, les mirent tous en fuite
Et prirent leur maudit capitaine, — un certain
Burditt ou bien Burdett, bailli du Cotentin.
Colette, avec joie.
Ah ! c’est bien, ça !
Michelle
Vivat !
Bonne, à Michelle.
Hein ! cela vous soulage.
Mengette, à Jeanne.
Ce pèlerin a donc traversé le village ?
Jeanne
Il a pris avec nous le repas de midi.
C’est un homme au teint brun, robuste et dégourdi ;
Sur un ton de sérieuse confidence :
Peut-être un messager du noble Dauphin Charles…
Plus vivement :
Mais je n’ai pas fini.
Michelle
Dis-moi, Jeanne. Tu parles
Du Dauphin, et pourtant, comme son père est mort,
Le prince est devenu roi lui-même. Ai-je tort ?
Jeanne
En France il est seigneur, pour toute âme loyale ;
Mais ce qui fait un roi, c’est l’onction royale.
Elle se donne à Reims ; et Charles, par malheur,
Jusqu’à présent n’a pu la recevoir…
Elle achève tristement. Une courte pause.
Mengette, avec curiosité.
Dis-leur,
Jeannette, ce que c’est.
Colette, railleuse.
Tu le sais, toi ?
Hauviette, d’une voix douce.
Silence…
Jeanne
Lorsqu’il fallut sacrer le premier roi de France,
Un ange apporta l’huile, et, dit-on, la laissa
Dans l’Église de Reims.
Michelle, hochant la tête.
Voilà longtemps de ça.
Hauviette
Des siècles !…
Colette, à Jeanne.
Mais dans quoi l’huile se trouve-t-elle ?
Jeanne
Dans une fiole d’or ; et sa puissance est telle
Que les rois consacrés en reçoivent un don :
C’est de guérir certains malades.
Michelle, faisant effort pour se rappeler.
Quel fut donc
Le premier roi ?
Une pause bien marquée.
Mengette, très vivement.
Pépin !
Elle consulte Jeanne du regard. Jeanne, en souriant, fait signe que non. Nouvelle pause.
Colette, très vivement.
Hugues.
Même jeu de scène. Encore une pause.
Mengette, joyeusement.
Clovis !
Elle regarde Jeanne.
Jeanne
Lui-même.
Il reçut l’huile sainte après le saint baptême.
Mengette, charmée par une vision de splendeur.
Vêtu d’un manteau bleu semé de fleurs de lis…
Michelle, à Jeanne.
Et l’évêque de Reims, au temps du roi Clovis ?
Jeanne
Vous savez bien son nom sans que je vous le dise,
Puisque c’est le patron de notre vieille église.
Colette
Saint Rémi ?
Jeanne
Justement. Mais écoutez la fin
De mes nouvelles.
Michelle
Va.
Jeanne, avec un enthousiasme croissant.
Pour nôtre cher Dauphin
Les Normands avaient eu l’avantage sur terre.
Ces orgueilleux d’Anglais, qu’ils forçaient à se taire,
Ont voulu prendre, alors, leur revanche sur l’eau.
Tout à coup des marins, venus de Saint-Malo
Pour défendre le Mont qui n’avait point de flotte,
Relèvent le défi. Nef, barge ou galiote,
Je me perds dans les noms de ces bateaux, que lui,
Le pèlerin, connaît ; mais les Anglais ont fui,
Ça, je le sais, devant les marins de Bretagne.
Sur la terre et sur l’eau, c’est la France qui gagne !
Ce dernier vers a été lancé comme un cri de victoire. À ce moment, Isabeau, Aveline, Alison, entrent par le fond, à droite, et s’approchent sans bruit. Alison tient à la main une assez grande corbeille à anse ; Isabeau, un petit panier. Elles les déposent au pied du Hêtre, puis elles écoutent sans être vues. Le dialogue continue sans aucune interruption.
Scène III
Jeanne, Hauviette, Mengette, Colette, Bonne, Michelle, Isabeau, Aveline, Alison
Hauviette, à Jeanne.
Bien sûr que les Anglais en pleurent à Paris.
Colette
A-t-on pris leurs bateaux, Jeannette ?
Jeanne
Tout fut pris,
Galiotes et nefs ; tout, hormis une barge
Qui gagna de vitesse et disparut au large.
Bonne
Tu nous parles de ça, toi, comme un vrai marin.
Jeanne
Ah ! j’ai bien écouté le brave pèlerin !
Il a dû plusieurs fois conter toute l’histoire.
Elle se lève.
Mais nous, crions bien fort : Victoire !
Toutes celles qui sont assises se dressent vivement.
Allez :
Tous ensemble, avec force.
Victoire !
Isabeau, Alison et Aveline ont crié comme les autres, qui se retournent avec surprise.
Isabeau, à Jeanne.
C’est le bonheur, dis-moi, qui t’a changée ainsi ?
Je ne reconnais plus Jeannette.
Jeanne, très animée.
Ah ! vous voici ?
Le bétail est rentré, France est victorieuse :
Amusons-nous !
Alison
J’en suis.
Aveline, à Jeanne.
Toi, toujours sérieuse,
Tu ne voudrais pas faire une course avec nous,
Jeanne…
Jeanne
Avec vous trois ?
Aveline
Oui.
Jeanne semble hésiter ; toutes la regardent.
Hauviette, bas, à Michelle.
Vois donc ses yeux si doux,
Comme ils brillent !
Jeanne, brusquement.
Partons.
Les autres se regardent avec surprise.
Mengette, à Jeanne, avec inquiétude.
Tu vas perdre…
Jeanne, très animée.
Peut-être.
Aveline
On va jusqu’à la croix et l’on revient au Hêtre.
Jeanne
Toi, donne le signal, Hauviette.
Hauviette
Je veux bien.
Hauviette, Jeanne, Isabeau, Aveline, Alison sortent vivement à gauche. Mengette et Michelle enlèvent les sièges rustiques et les placent au fond. Colette pose sa quenouille et son fuseau sur le banc de pierre placé au pied du Hêtre. Bonne explore les groseilliers. Court silence.
Scène IV
Mengette, Bonne, Colette, Michelle, puis Hauviette
Mengette, revenue sur le devant de la scène.
Jeanne qui va courir ! Je n’y comprends plus rien.
Colette est allée prendre une des deux couronnes apportées par Jeanne ; Michelle a pris l’autre.
Bonne
Ces fameux groseilliers m’ont tout l’air d’une attrape.
Chaque fois que je viens, pas l’ombre d’une grappe.
Colette, regardant la couronne qu’elle tient.
Bouton d’or, fleur de pois, genêt, coquelicot…
Mengette
Jeanne a cueilli ces fleurs ; c’est pour jouer tantôt.
Michelle, regardant l’autre couronne.
Pâquerette, bleuet, liseron, giroflée…
Colette et Michelle remettent les couronnes en place ; Bonne s’assied sur le bord de la fontaine. Hauviette reparaît au fond de la scène ; elle entre à reculons et reste tournée vers la gauche, surveillant les péripéties de la course.
Mengette
Tout à l’heure, j’ai dit comme une écervelée :
Jeannette, est-ce que c’est pour le Hêtre ?
Avec chagrin :
Vraiment,
Je ne suis pas maligne.
Michelle
Ah ! pourquoi ? C’est charmant,
Ces guirlandes.
Elle montre les fleurs suspendues aux branches du Hêtre.
Mengette
Oui, mais… pense : l’arbre des Fées !
Chaque soir, paraît-il, après s’être coiffées
Des chapelets de fleurs suspendus aux rameaux,
Elles dansent en rond. Si l’on dit certains mots,
On peut les voir.
Colette
Eh bien ! elles sont très mignonnes.
Mengette
Mignonnes si tu veux ; mais, quant à des couronnes,
Jeannette n’en fait point pour les Dames des bois.
Non : jamais. Je l’ai vue en tresser bien des fois
Pour sainte Catherine et sainte Marguerite ;
Mais…
Hauviette, toujours au fond.
Je les vois venir.
Bonne
Elles ont du mérite,
Hein, par cette chaleur, de galoper si loin ?
Mengette
Moi, j’en veux à Jeannette. Avait-elle besoin
D’aller se faire battre à la course ?
Hauviette
Ma chère,
Elle gagnera.
Colette, surprise.
Qui ? Jeanne ?
Hauviette
Elle est si légère,
Elle bondit parmi les prés si lestement,
Qu’elle sera rendue ici dans un moment.
Colette
Jeanne ?
Hauviette
Venez voir.
Colette, Michelle, Mengette, se rendent auprès d’Hauviette. Mengette, la plus petite, étant derrière les autres, fait de grands efforts pour voir. Bonne reste assise.
Colette, avec stupeur.
Ah !…
Michelle
Mais c’est une hirondelle !
Hauviette
Les autres, qui d’abord couraient à côté d’elle,
Suivent de loin.
Michelle
Elle est toute seule en avant…
Toutes parlent en regardant le lieu supposé de la course. Mengette, s’étant fait une place entre les autres, aperçoit Jeanne.
Mengette, très vivement.
Je la vois, je la vois, qui vient comme le vent !
Hauviette
Aveline allait bien, mais elle semble lasse.
Colette, s’efforçant de bien voir.
Qui s’arrête ?
Michelle
Alison.
Bonne, sans se déranger.
Alison est trop grasse.
Colette
Tiens ! Isabeau dépasse Aveline.
Michelle, très surexcitée.
Oh ! voyez !
Mengette, de toutes ses forces.
Hardi, Jeanne ! hardi !
Colette
Quel tourbillon de pieds !
Hauviette
Jeanne est toujours en tête, au bord de la prairie.
Michelle
Elle gagnera.
Colette
Sûr…
Mengette, avec élan.
Ô Jeannette chérie !
Michelle
Hein, comme elle a franchi d’un bond le ruisselet !
Mengette
La voici !
Hauviette
Tire-toi, Mengette, s’il te plaît,
Pour qu’elle aille toucher le Hêtre.
Elles s’écartent de droite et de gauche, pour dégager l’entrée ; Bonne se lève en sursaut. Tout à coup, Jeanne passe entre les deux groupes, en courant. Au moment de son entrée, elle est saluée par l’acclamation des cinq fillettes.
Hauviette, Mengette, Colette, Bonne, Michelle
Vive Jeanne !
Jeanne traverse la scène en diagonale, depuis le fond à gauche jusqu’au Hêtre. Elle touche l’arbre avec sa main droite, puis se laisse tomber sur le banc qui est au pied du Hêtre. Mengette, toute joyeuse, s’avance Vers elle.
Scène V
Jeanne, Hauviette, Mengette, Colette, Bonne, Michelle, ensuite Isabeau et Aveline
Mengette, à Jeanne.
Première !
Bonne
On ne pourra pas dire qu’elle flâne
En faisant une course.
Hauviette, Mengette, Colette, Michelle, s’empressent autour de Jeanne. Hauviette s’est assise à sa droite, sur le banc, Jeanne étant presque au bord de la scène, Hauviette un peu plus loin, par suite de la position oblique du siège. Mengette est au bord de la scène, agenouillée aux pieds de son amie. Colette et Michelle sont debout derrière Hauviette, qui tient dans ses mains celles de Jeanne. Bonne se rassoit au bord de la fontaine.
Hauviette, tendrement.
Amie…
Mengette
A-t-elle chaud !
Ce n’est pas raisonnable.
Elle se hausse pour essuyer le visage de Jeanne avec son mouchoir.
Michelle, se penchant vers Jeanne.
Eh ! Jeanne, dis un mot.
Colette, de même.
Parle-nous.
Hauviette
Elle est hors d’haleine.
Jeanne, se levant tout à coup.
Tu veux rire !
Je recommencerais.
Hauviette et Mengette se lèvent. Jeanne vient au centre de la scène.
Mengette
Jeannette, je t’admire.
Les autres se croyaient si lestes !
Colette, joyeuse.
Mes enfants,
On va les taquiner.
Jeanne, gaiement.
Ça, je vous le défends.
Mengette, avec une moue affligée.
Quel dommage !
Isabeau entre à ce moment, par la gauche.
Michelle, l’apercevant.
Isabeau, tu n’es pas en avance.
Colette, à Isabeau.
Tu t’es grattée en route ?
Jeanne, gaiement.
Eh bien ! et ma défense ?
Aveline entre par la gauche.
Isabeau, plus émerveillée que dépitée.
On ne peut pas lutter avec Jeanne.
Aveline, de même.
C’est clair :
Tandis que nous courons, elle vole dans l’air !
Tous les personnages, debout, forment un demi-cercle cintré en arrière, allant du vieux Hêtre aux frênes placés à gauche.
Michelle
Bref, vous n’en pouvez plus ?
Aveline
Mais si.
Colette
Vous criez grâce ?
Isabeau
Jeanne a gagné, c’est vrai ; mais je suis si peu lasse
Que je propose un jeu tout de suite.
Mengette
Quel jeu ?
Isabeau
Le Comte et le Château.
Hauviette
Bien ; mais respire un peu.
Isabeau, résolument.
Pas du tout.
Bonne, railleuse.
Elle veut faire oublier la course.
Isabeau, désignant la partie gauche de la seine.
Le Château par ici, du côté de la source.
Qui sait très bien le jeu ?
Michelle
Moi.
Isabeau
Sois le vieux Château.
Mengette
Puis-je faire la reine ?
Isabeau
Oui.
Mengette prend le capuchon de laine qui est sur le banc.
Mengette
Voici mon manteau.
Elle passe à gauche, derrière Isabeau, tout en arrangeant le capuchon autour de sa ceinture, de façon qu’il tombe sur ses talons comme la traîne d’un manteau royal. Le dialogue n’est pas interrompu.
Aveline, avec majesté.
Moi, je serai le roi.
Michelle a pris les deux couronnes de fleurs apportées par Jeanne ; elle donne à Aveline, qui la met sur sa tête, celle qui a des fleurs jaunes et rouges.
Michelle, à Aveline.
Tiens, Sire, ta couronne.
À Mengette :
Voici la tienne.
Elle pose l’autre couronne sur la tête de Mengette, toujours occupée de sa traîne.
Isabeau.
Et toi, quel est ton rôle, Bonne ?
Bonne
Si ça ne vous fait rien, je serai le Bourreau.
C’est pour ne pas chanter.
Isabeau.
Soit.
Bonne, passant sa baguette dans sa ceinture.
Mettons au fourreau
Notre grand coutelas.
Isabeau, à Colette.
Toi, je te change en pierre.
Tandis que Colette fait la moue, étant peu satisfaite de son rôle, Isabeau dit à Jeanne et à Hauviette :
Vous aussi.
Colette, Jeanne et Hauviette passent à gauche. Isabeau recule vers la droite devenue libre, et dit :
Mettez-vous en place.
Tout à gauche, au bord de la scène et face au public, se place Aveline (le Roi), puis, placée de même à un pas vers la droite, Mengette (la Reine). Michelle (le Château) est au centre de la scène, regardant le Hêtre. Les Pierres sont devant elle et tournées vers la même direction : Colette à sa droite, Jeanne et Hauviette à sa gauche. Bonne (le Bourreau) se trouve à ce moment devant Michelle. Isabeau s’en aperçoit.
En arrière,
Le Bourreau !
Bonne se place derrière Michelle, à côté de Mengette, face au public. Isabeau reprend :
Moi, je suis le Comte. Tout est prêt ?
Elle se retire derrière le Hêtre, puis elle reparaît, se donnant l’allure d’un cavalier qui va au petit pas.
Sur mon blanc destrier je sors de la forêt,
Écoutant les chansons du merle et de la grive…
Michelle
Alison n’est pas là.
Isabeau
Tant pis.
Hauviette, se retournant, jette un coup d’œil vers l’entrée de gauche, et aperçoit Alison qui entre à ce moment.
Hauviette
Tiens, elle arrive…
Scène VI
Les mêmes, Alison
Isabeau
Dépêche-toi, lambine, et viens te mettre ici.
Isabeau montre à Alison la place qu’elle doit occuper à la gauche de Colette.
Alison
Pourquoi donc ?
Isabeau
Tu seras une pierre.
Alison
Merci.
Alison se place comme il a été dit. Courte fanfare en guise de prélude. Isabeau recule jusqu’au Hêtre ; puis elle s’avance et chante un couplet6.
Isabeau, d’un ton ferme.
Derrière tes murailles,
Vieux Château, tu me railles.
Qui gardes-tu, faisant le guet,
Fleur de lis, fleur de muguet ?
Michelle, l’air agressif.
S’il faut qu’on te l’apprenne,
C’est le Roi, c’est la Reine ;
Le Roi de France est prisonnier,
Michelle et les quatre pierres
Fleur de lis, fleur de prunier !
Dès que Michelle a commencé de chanter, les Pierres se sont croisé les bras d’un air menaçant. En s’entendant nommer au second vers, le Roi, puis la Reine, se couvrent brusquement le visage avec leurs mains. Au troisième vers, toujours dans la même position, ils expriment un violent désespoir, c’est-à-dire qu’ils se tortillent comme des anguilles.
Isabeau, d’un ton insinuant.
Château plein de merveilles,
Laisse-moi, toi qui veilles,
Leur Taire un signe de la main,
Fleur de lis, fleur de jasmin !
Pendant les deux derniers vers, Isabeau se penche à droite et à gauche, comme pour apercevoir le Roi et la Reine par l’interstice des Pierres. Aveline et Mengette, tournées de son côté, font les mêmes mouvements ; elles se remettent vivement en place, lorsque Michelle reprend la parole.
Michelle, rudement.
Trop haute est la muraille ;
Tu l’as dit, je le raille.
Et près de moi j’ai mon Bourreau,
Michelle et les quatre pierres
Fleur de lis, fleur de sureau !
Dès que Michelle a entonné ce couplet, les Pierres, décroisant leurs bras, se sont mis les poings sur les hanches. Au deuxième vers, elles se penchent en avant, et, bien ensemble, font un pied de nez au comte avec les deux mains, puis reprennent l’attitude qu’elles avaient. Au troisième vers, le Bourreau met la main droite sur le manche de son coutelas et jette un sombre regard sur la Reine et le Roi. Ceux-ci tournent la tête de son côté, très lentement, avec terreur, puis, l’ayant aperçu, se retournent très brusquement de l’autre côté. Les trois personnages se remettent face au spectateur.
Isabeau, résolument.
La Pierre la plus haute,
Je la prends et je l’ôte,
Pour voir un peu ce qu’il en est,
Fleur de lis, fleur de genêt !
En chantant le premier vers, Isabeau est allée trouver Hauviette ; puis elle l’a saisie par les deux bras, l’a écartée de sa place et a jeté un regard curieux dans l’intérieur du Château. Le Roi et la Reine, se tournant de son côté, lui font des signes désespérés en agitant un mouchoir ou une écharpe. Dès qu’elle a fini de chanter, Isabeau entraîne Hauviette, qui va tomber assise dans la partie droite de la scène.
Michelle, fièrement.
Beau Comte, que m’importe ?
J’ai ma tour, j’ai ma porte ;
Je vois briller le coutelas,
Michelle et les trois pierres
Fleur de lis, fleur de lilas !
Dès le début du couplet, les Pierres se sont croisé les bras ; au second vers, elles se penchent en avant bien ensemble, et tirent la langue au Comte. En même temps, le Bourreau prend son coutelas à sa ceinture et le brandit, terrible, en regardant la Reine et le Roi. Ceux-ci, les mains jointes, les coudes serrés au corps, tournent la tête à gauche en regardant le Bourreau avec une indicible épouvante. On voit trembler tout leur corps.
Isabeau
Je prends une autre Pierre…
En chantant, elle s’est avancée vers Colette. Puis, soudain, elle s’arrête de chanter et continue en parlant.
Ou plutôt, non : j’en passe.
Les six couplets suivants, je vous en ferai grâce.
J’ôte une Pierre…
Elle saisit Colette, qui lève le nez en l’air, comme à cent lieues de ce qui se passe, tout en offrant le plus de résistance qu’elle peut. Alors Isabeau, très vivement :
Allons, ne prends pas ton air sot.
Colette, de mauvaise humeur.
Dis donc, toi !
Isabeau
File !
Elle la prend à deux bras et l’envoie dans la partie droite de la scène. Colette reprend sa quenouille, s’assoit au pied du Hêtre et affecte de filer en se désintéressant du jeu. Isabeau envoie ensuite dans la partie droite de la scène Alison, puis Jeanne, en disant :
Une autre… une autre…
Elle recule d’un pas :
Et puis : l’assaut !
Michelle (le Château) donne la main à Bonne (le Bourreau) pour empêcher Isabeau de passer. Bonne élève sa main droite armée du coutelas. Isabeau se couvre de son bras gauche comme d’un bouclier ; elle brandit de la main droite une épée imaginaire. Le Roi et la Reine suivent toutes les péripéties du combat ; ils tendent les bras comme pour rejoindre le Comte.
On joue deux fois la mélodie, dans un mouvement plus vif que lorsqu’elle est chantée. La première fois, après diverses tentatives pour passer à la droite de Bonne ou à la gauche de Michelle, Isabeau est repoussée jusqu’au Hêtre. On reprend ses positions. La seconde fois, Isabeau finit par séparer les mains unies de Bonne et de Michelle, passe entre les deux et va trouver Aveline et Mengette, qui se précipitent dans ses bras. Une courte fanfare retentit pendant qu’elles se tiennent embrassées et que Bonne et Michelle, en se menaçant du poing, semblent s’accuser l’une l’autre du désastre. À la fin, le Bourreau jette à terre son coutelas7 et s’éloigne désespéré.
Isabeau, joyeusement.
Je tiens la longue traîne
De Madame la Reine ;
Et notre Sire, il me le faut,
Isabeau, Mengette, Aveline
Fleur de lis, fleur de pavot.
Isabeau, placée entre le Roi et la Reine, a saisi dans sa main gauche la traîne de Mengette ; au troisième vers, elle frappe de sa main droite sur l’épaule d’Aveline. Michelle paraît accablée de honte et de douleur.
Michelle
Hélas ! Dieu me pardonne !
Le Bourreau m’abandonne,
Et je m’écroule tout entier,
Fleur de lis, fleur d’églantier.
Michelle tombe par terre à la fin du couplet, et reste sans mouvement.
Isabeau, au public.
Voici le Roi, la Reine,
Mon parrain, ma marraine ;
Le Roi de France est délivré,
Isabeau, Mengette, Aveline
Fleur de lande et fleur de pré !
On entend de nouveau la fanfare ; Isabeau tient la traîne de Mengette, Aveline la robe d’Isabeau, et toute les trois, marquant le pas, font le tour de Michelle étendue à terre. Elles s’arrêtent quand la fanfare est achevée.
Colette, sur le banc au pied du Hêtre, a cessé de filer. Hauviette, Jeanne, Alison et Bonne sont assises ou debout dans la partie droite de la scène. Michelle, qui vient de se relever, Isabeau, Mengette, Aveline, sont debout dans la partie gauche.
Colette, s’étirant comme si elle s’éveillait.
C’est joli, mais c’est long. Je me suis endormie…
Elle fait semblant de chercher :
Vers le second couplet.
Isabeau
Eh ! Colette, ma mie,
Cela t’humiliait d’être une pierre.
Jeanne, s’interposant.
Allons,
Ne vous querellez pas.
Colette
Si nous nous querellons,
C’est notre affaire.
Jeanne, avec résignation.
Bien.
Colette, à Isabeau.
Toi, tu m’as bousculée.
Quand nous nous reverrons, seules, dans la vallée…
Elle s’arrête, menaçante.
Isabeau, détachant les syllabes.
Tu me dévoreras ?
Colette, sèchement.
Suffit.
Isabeau, feignant la terreur.
Au loup ! au loup !
Hauviette, s’approchant.
Ne l’agace donc pas.
Isabeau
Moi ? je l’aime beaucoup.
Hauviette
Tout en la picolant.
Isabeau
Ça lui plaît. Je t’assure
Que, si tu lui servais de l’oseille bien sure,
Elle en pourlécherait son cher petit museau.
Colette se lève, brandissant le fuseau qu’elle a dans sa main droite.
Colette
Je m’en vais le bailler un bon coup de fuseau !
Toutes se lèvent.
Jeanne, affectueusement.
Voyons, toutes les deux, ne soyez pas mauvaises.
À Isabeau :
Toi surtout.
Isabeau
Moi ?
Une pause.
C’est vrai ; j’ai tort.
Elle va prendre son panier derrière le Hêtre et se place ensuite sur le banc à côté de Colette, qui s’est rassise. Colette occupe la partie du banc qui touche au bord de la scène.
Voici des fraises
Qui sont tout mon goûter. Les veux-tu ?
Colette, détachant les syllabes avec colère.
Je… n’en… veux…
Jeanne s’est placée contre le Hêtre, derrière Isabeau. Elle met sa main sur la bouche de Colette.
Jeanne, avec prière.
Si, Colette. Un baiser pour faire la paix.
Isabeau, gentiment.
Deux.
Elle embrasse Colette sur les deux joues8. Colette se laisse faire.
Michelle
C’est fini tout de bon ? Nous en sommes bien aises.
Colette, le doigt menaçant.
Ne recommence pas…
Elle tend la main :
et donne-moi tes fraises.
Isabeau respire le parfum de son panier, y jette un coup d’œil attendri et le donne à Colette.
Colette, rassérénée.
Va, nous les mangerons ensemble avec mon pain :
Ce sera bien meilleur.
Isabeau, gaiement.
Prends garde : j’aurai faim !
Les fillettes forment un demi-cercle, Isabeau et Colette, seules, étant assises.
Jeanne, sérieuse.
Le vieux château m’a fait songer à La Rochelle,
Où le Dauphin pensa mourir.
Michelle, étonnée.
Ah !
Jeanne
Oui, Michelle :
Un jour, pendant un bal, le plancher s’écroula
Sous ses pieds. Voilà bien trois ans. Il était là,
Dansant avec sa cour, à ce que l’on raconte.
Beaucoup périrent ; lui, fut sauvé.
Mengette, naïvement.
Par le Comte ?
Isabeau, railleuse.
Bien sûr : je l’ai reçu tout vivant dans mes bras !
Mengette, avec une moue enfantine.
Jeanne, elle rit de moi.
Jeanne, souriant.
Tu lui pardonneras.
Plus grave :
Ce n’est pas de chansons que je parle à celle heure.
Dieu garde notre prince et ne veut pas qu’il meure ;
Charles fut préservé par la grâce du Ciel.
Il en remercia hautement saint Michel
Et fit dire une messe en la noble abbaye.
Colette, à Isabeau.
Jeanne sait tout.
Isabeau
J’en suis, chaque jour, ébahie.
Aveline, s’avançant9.
Oui ; mais, dans la chanson, le sauveur du bon Roi
Doit-il absolument être un comte ?
Isabeau
Pourquoi ?
Aveline
Ce pourrait aussi bien être une bergerette.
Alison
Bah ! tu rêves.
Aveline
Voilà toujours comme on nous traite !
Avec un dédain affecté :
Une fille ? Allons donc ! Cela n’est propre à rien…
Résolument :
Il faut changer tout ça.
Michelle, gaiement.
Changeons.
Bonne, indifférente.
Moi, je veux bien.
Alison
Mais comment feras-tu ?
Aveline
C’est bien simple : j’invente
Un autre jeu.
Colette
Lequel ?
Aveline
Sans être une savante,
On sait que les Anglais ont un roi, n’est-ce pas ?
Je suis ce roi.
Elle ramasse à terre la baguette de Bonne et la tient comme une épée. Elle a toujours sa couronne de fleurs.
Voyez : je fais de larges pas ;
J’ai mon épée et ma couronne.
Elle se promène majestueusement, brandit son épée et, de la main gauche, donne une claque sur sa couronne.
Colette, pouffant de rire.
Ah ! qu’elle est drôle !
Aveline, à Colette.
Ne ris donc pas : tu vas jouer le plus beau rôle.
Debout ! quenouille au poing !
Colette pose le panier de fraises, se lève et prend sa quenouille dans sa main droite.
Colette
Après ?
Aveline
Attends un peu.
Aux autres fillettes :
Vous autres, mettez-vous sur un rang.
Mengette
C’est le jeu ?
Toutes sont debout. Sans répondre à Mengette, Aveline les place rapidement sur une ligne quelque peu cintrée en arrière, allant depuis l’intervalle entre les deux massifs de sureaux jusqu’aux frênes qui sont à gauche de la scène. Elles se trouvent rangées dans l’ordre suivant à partir des sureaux : Mengette, Alison, Michelle, Isabeau, Bonne, Hauviette, Jeanne, Colette. Aveline est seule en face de toutes les autres.
Aveline
Je rencontre en chemin des bergères de France.
Chacune à votre tour, faites la révérence.
Mengette, à Alison.
Saluer un Anglais ?
Alison
Ma chère, c’est le Roi !
Mengette avance d’un pas et fait la révérence devant Aveline.
Aveline, avec une emphase comique.
Je te ferai cadeau d’un fringant palefroi.
Mengette rentre dans le rang. Alison s’avance.
Alison, faisant la révérence.
Sire, votre servante Alison vous salue.
Aveline, lui pinçant la joue.
Que manges-tu, dis-moi, pour être si joufflue ?
Alison, faisant la révérence.
Mon père est menuisier.
Aveline, toujours emphatique.
Bien ; mais à quel propos…
Alison, faisant la révérence.
Tous les soirs, nous mangeons de la soupe aux copeaux.
Aveline
Je te cède ma part. Adieu.
Alison rentre dans le rang ; Michelle s’avance à son tour et fait une révérence devant Aveline, qui lui dit :
Voici ma bague,
Jeune bergère au nez pointu comme une dague.
Michelle reçoit la bague imaginaire et fait mine de la mettre à son doigt.
Michelle, faisant la révérence.
Le roi m’épousera ?
Aveline
Pour ça, n’y compte point ;
Mais si mes ortolans, ce soir, sont cuits à point,
Je le fiancerai — voilà qui va te plaire ! —
Elle prend le menton de Michelle et finit gracieusement :
Avec un marmiton.
Michelle, donnant un coup brusque sur le bras d’Aveline.
Va te faire lanlaire !
Aveline, toujours solennelle.
Or çà, respecte-moi.
Michelle, très excitée.
Respecter un Anglais ?
Je le défie avec tes cinquante valets.
Aveline, de sa voix ordinaire.
Bécasse, tais-toi donc.
Michelle
Je ne veux pas me taire.
Aveline, très vivement.
Mais tu brouilles le jeu ! J’arrive d’Angleterre ;
On a peur ; on me fait d’abord de grands saluts ;
Puis une d’entre vous, à la fin, n’y tient plus,
Me provoque en champ clos, me bat, me met en fuite…
Michelle
C’est ce que j’allais faire.
Aveline
Oui, mais pas tout de suite !
Michelle
Pourquoi ?
Aveline
Pour que le jeu dure un peu plus longtemps.
Colette
C’est moi, d’ailleurs, qui dois frapper le roi. J’attends
Patiemment mon tour.
Michelle, à Aveline.
Eh bien, saute-s-en quatre !
Ça nous fait mal de voir un Anglais sans le battre.
Aveline
Soit : j’arrive à la fin.
Elle laisse de côté Isabeau, Bonne, Hauviette et Jeanne, et va se placer en face de Colette, qu’elle examine en fronçant le sourcil. Elle reprend un ton emphatique :
Que vois-je ? Un nez en l’air ?
Ceci me déplaît fort.
Elle s’approche de Colette.
Si vous avez du flair,
Vous qui humez la brise avec tant de délices,
Vous aurez deviné, petit sac à malices,
Que je ne vous ferai pas même un compliment.
Colette, se redressant.
Pourquoi donc ?
Aveline
Votre nez me déplaît.
Colette, avec une héroïque fierté.
Ah ! vraiment ?
Prends ton épée, Anglais : moi, j’ai ma quenouillette.
Pour te vaincre, c’est bien assez d’une fillette !
Brandissant l’une sa baguette, l’autre sa quenouille, elles frappent du pied et font mine de se battre.
Jeanne, s’avançant.
Non, non, pas de bataille !
Mengette, de même.
Assez !
Hauviette, de même.
Nous devinons
Que le roi d’Angleterre et tous ses compagnons
Vont être fricassés de la belle manière.
Colette, avec enthousiasme.
Oh ! moi, si je pouvais porter une bannière,
Je me battrais toujours.
Aveline
Que pensez-vous du jeu ?
Isabeau
Très joli.
Aveline
Qu’en dis-tu, Jeannette ?
Jeanne, sérieuse et douce.
Le bon Dieu
M’a fait une paisible humeur, chère Aveline.
J’aime à voir mon troupeau brouter sur la colline ;
Le sang me fait horreur. Pourtant, à certains jours,
Songeant que le pays porte des maux si lourds,
La terreur des Anglais, la misère, la honte,
Je pleure d’être fille et non pas un fier comte,
Pour sauter à cheval, pour courir au danger…
Elle s’est exaltée en disant les derniers vers ; puis, après une pause, tristement :
Mais nos rêves d’enfants chassent-ils l’étranger ?
Aveline, affligée.
Allons, te voilà triste.
Jeanne, avec une émotion croissante.
Excuse-moi. Je pense
À ce que le Dauphin doit souffrir en silence :
L’Anglais maître à Paris, maître de tout, barrant
La route jusqu’à Reims…
Hauviette, gravement.
Oui, son malheur est grand.
Jeanne, avec une profonde émotion.
Le jeu me plaisait bien ; j’en riais tout à l’heure ;
Puis il m’a fait penser à la France qui pleure…
Elle baisse la tête et reste immobile, absorbée dans sa pensée.
Colette
Elle a raison.
Aveline
C’est vrai.
Mengette, sérieuse.
Jeanne a toujours raison.
Alison
Trouvons un autre jeu.
Isabeau
Bien dit, chère Alison.
Nous laisserons en paix la France et l’Angleterre ;
Mais ce n’est pas un jour où je puisse me taire,
Grave comme un baron couché sur son tombeau.
C’est fête, n’est-ce pas ?
Jeanne
Oui, gentille Isabeau,
C’est fête ; et je veux bien qu’on rie et qu’on s’amuse !
Michelle
Tiens, si nous imitions, toutes, la cornemuse
Que l’on entend, le soir, au château de Sorcy,
Quand la garde écossaise y danse ?
Bonne
Grand merci !
Les vaches beugleraient tout le long de la Meuse.
Alison
Une idée !
Colette
Une idée ? et laquelle ?
Alison
Fameuse !
Elle va prendre sa corbeille au pied du Hêtre.
J’ai là tout ce qu’il faut — même le picotin —
Elle tire du panier un gâteau.
Pour jouer à Notre Âne.
Mengette
Ah ! oui, l’Âne Martin.
Bonne, toujours calme.
Ce qui manque le moins, ici, c’est la bourrique.
Alison
Parfait : ce sera toi, Bonne.
Aveline, brandissant sa baguette.
Gare la trique !
Bonne désigne du doigt le gâteau qu’Alison a remis dans la corbeille.
Bonne
Si, pour mon picotin, j’ai ce gâteau doré,
Faire l’âne me va.
Alison
Je te le donnerai.
Michelle
Qui le présentera ?
Bonne, défiante.
Mais sans y mordre !
Mengette, Isabeau, Colette, Aveline
Jeanne.
Jeanne, dans une pensée aimable.
Non : Mengette, plutôt.
Alison
C’est dit.
Elle prend dans la corbeille un bonnet d’âne et en coiffe Bonne.
Voilà notre âne !
Pendant les dernières paroles d’Alison, Aveline est allée prendre un escabeau ; elle le transporte jusqu’au milieu de la scène. Bonne, coiffée de ses oreilles d’âne, s’agenouille derrière cet escabeau en y appuyant ses deux bras. Elle est face au public. Alison remet la corbeille à Mengette.
Prends la corbeille avec les trois choses dedans.
Mengette passe la corbeille à son bras gauche et, de la main droite, caresse le museau de Bonne.
Mengette
Oh ! le joli baudet !
Bonne fait mine de la mordre.
Hé ! pas de coups de dents !
Toutes prennent leurs places : à gauche, formant un arc de cercle, Jeanne, Hauviette, Alison, et, tout près de l’Âne, Mengette ; à droite, formant un autre arc de cercle, Aveline, Isabeau, Michelle et Colette. L’Âne est bien visible entre les deux groupes.
On joue une courte introduction.
Le chœur10.
Notre Âne a bien mal à la tête !
Bonne porte la main à son front et semble tout accablée.
Mengette, gracieusement.
Je lui donne un frais chapeau pour la veille de sa fête.
Elle a retiré de la corbeille un petit chapeau de paille, pourvu de deux ouvertures qui permettent de l’adapter à la tête d’Âne, les oreilles sortant tout entières. Après avoir chanté, face au public, Mengette ajuste le chapeau sur la tête de Bonne. Puis elle reprend sa place à côté d’Alison et chante le refrain avec les autres. Il en sera de même à chaque couplet.
Le groupe à gauche
Oh ! la mignonne bête !
Le groupe à droite
Aimable, douce, honnête !
Le groupe à gauche
Pour les quatre pieds de Martin,
Faliradondé,
Moi, j’ai commandé
Des souliers de joli salin.
Pendant que le groupe de gauche chante les quatre vers du refrain, les fillettes de droite, les mains sur les hanches, marquent le rythme avec leurs pieds en dansant sur place11. Aussitôt après, toutes les fillettes, se tenant par la main, reprennent le refrain en chœur tout en formant, autour de l’Âne, une ronde très vive. Puis les deux groupes se reforment à leurs places respectives, tandis que l’on reprend l’introduction.
Le chœur
Notre Âne a bien mal à la gorge !
Bonne touche son cou et feint de ne pouvoir avaler.
Mengette, au public.
Je lui donne un fin gâteau de froment, de miel et d’orge.
Elle retire le gâteau de la corbeille et le met dans la bouche de Bonne, qui s’efforce de le manger sans y mettre les mains.
Le groupe à gauche
Voyez comme il se gorge !
Le groupe à droite
Friand de miel et d’orge !
Le groupe à gauche
Pour les quatre pieds de Martin,
Faliradondé,
Moi, j’ai commandé
Des souliers de joli satin.
Même jeu qu’à la fin du premier couplet ; les unes chantent, les autres dansent ; puis reprise du refrain, ronde, et reprise de l’introduction.
Le chœur
Notre Âne a bien mal aux oreilles !
Bonne porte les mains à ses oreilles d’Âne et prend une mine affligée.
Mengette, au public.
Je lui donne de bon cœur mes plus beaux pendants d’oreilles.
Elle retire de sa corbeille des cerises formant bouquet de deux, trois ou quatre, et les suspend aux oreilles de Bonne ; ensuite elle prend des fleurs rouges, qu’elle plante dans les cornets formés par les oreilles d’Âne.
Le groupe à gauche
Fruits rouges, fleurs vermeilles !
Le groupe à droite
Flambez à ses oreilles !
Le groupe à gauche
Pour les quatre pieds de Martin,
Faliradondé,
Moi, j’ai commandé
Des souliers de joli satin.
Même jeu qu’à la fin des autres couplets.
Colette
Ouf ! il est fatigant tout de même, notre Âne.
Elle reprend son panier de fraises sur le banc. Mengette rend à Alison sa corbeille vide.
Bonne, à Alison.
Puis-je garder mon casque ?
Alison
Oui…
Bonne
Ça donne l’air crâne.
Elle s’assoit sur l’escabeau.
Aveline
J’ai les pieds tout brûlants.
Mengette
Ah ! c’est que vous tapiez !
Isabeau
Moi, comme quatre.
Alison, railleuse.
Avec tes quatre petits pieds ?
Isabeau, sans se fâcher.
Mauvaise !…
Jeanne, toute pensive, s’assoit sur le banc au pied du Hêtre. Hauviette est debout auprès d’elle.
Alison
Là-dessus, je vais dans la prairie.
Maman viendra m’y voir.
Hauviette
Pour quelque gâterie ?
Alison
Dame ! aujourd’hui, c’est fête. Elle doit m’apporter
Un bon morceau de quiche à l’heure du goûter.
Colette
Ah ! tu me donnes faim.
Alison sort à droite.
Je n’aurai point de quiche,
Mais ça me plaît aussi de mordre à pleine miche ;
El ce gentil panier, je l’aime…
Elle en respire le parfum.
Qu’il sent bon !
Jeanne, toujours rêveuse.
Oui, rien ne fait plaisir comme un aimable don.
Colette, d’une voix douce.
C’est vrai. Chère Isabeau, viens.
Isabeau
Je te suis, Colette.
Colette sort à droite. Isabeau, s’adressant aux autres :
Elle est douce, à présent, comme une violette.
Elle sort à droite.
Mengette
Jeanne, les suivons-nous ?
Jeanne.
Oui, mais dans un instant.
La fraîcheur et l’ombrage, ici, me plaisent tant !
Michelle, à l’oreille d’Aveline12.
Les ortolans du roi doivent être à la broche.
Aveline
Allons les y chercher, crainte d’une anicroche.
Noblement, à Jeanne, Hauviette et Mengette :
Bergerettes, salut !
Les trois fillettes s’inclinent. Bonne s’est levée et s’apprête à suivre Aveline et Michelle, qui sortent à gauche.
Mengette
Bonne, tu pars aussi ?
Bonne, l’air très sérieux.
Oui ; les chardons, là-bas, sont plus tendres qu’ici.
Hauviette
Tu ne te flattes pas.
Bonne
C’est pour que tu me flattes.
Mengette
Bon appétit, Martin !
Bonne
Au revoir, mes trois chattes.
Bonne sort à gauche. Mengette s’assied sur l’escabeau. Hauviette, debout, est entre Mengette et Jeanne, toujours assise.
Scène VII
Jeanne, Hauviette, Mengette
Mengette
Bonne est drôle. Elle a l’air de s’ennuyer : mais non ;
Elle rit en dedans.
Jeanne, toujours absorbée.
Bonne… j’aime ce nom…
Accords de musique douce et grave. Puis un court silence.
Mengette, un peu troublée.
Mais vous ne dites rien ?
Hauviette
Ça repose, et j’admire
La devise de Bar.
Mengette
C’est ?
Hauviette
Plus penser que dire.
Mengette
Chère Hauviette, faut-il penser à tout moment ?
Jeanne
Pour moi, sans le vouloir, je pense tristement
Qu’ils ne sont pas finis, les malheurs de la guerre.
Je crains que notre joie, hélas ! ne dure guère.
Mengette
Pourquoi te chagriner en songeant à cela ?
Jeanne, avec une émotion croissante.
Le mois dernier, dit-on, tel village brûla.
Ici, c’est le bétail communal qu’on emmène.
Des bandes de pillards vont rôdant par la plaine.
Le laboureur ne peut achever ses travaux ;
Parfois, ayant caché, tout le jour, ses chevaux,
Il les mène sans bruit, le soir, au pâturage…
Hauviette, timidement.
Tout cela prendra fin.
Jeanne, pleine de doute.
Comment ?
Hauviette
Ayons courage.
Jeanne, changeant de ton.
Mais ce n’est pas bien gai, tout ce que je dis là.
Mengette, il faut jouer avec les autres. Va.
Mengette, tendrement.
Te laisser en chagrin ? Tu me croirais mauvaise.
Elle s’est levée en parlant.
Jeanne
Non, mignonne ; va rire, et j’en serai bien aise.
Mengette
Tout de bon ?
Jeanne
Tout de bon.
Mengette
Est-ce que vous viendrez,
Un peu plus tard, courir avec nous dans les prés ?
Jeanne, affectueusement.
Oui, Mengette ; bientôt.
Mengette
Au revoir, grandes filles.
Elle sort à gauche. Tandis qu’elle s’éloigne :
Hauviette
C’est bien, dans le village, une des plus gentilles.
Jeanne fait un signe d’assentiment. Quelques accords. Comme précédemment, les personnages ne parlent que lorsque la musique s’est tue13.
Scène VIII
Jeanne, Hauviette
Jeanne, comme se parlant à elle-même.
Victoire de la grande Abbaye… Oui, voilà
Ce qui me rend l’espoir.
Hauviette
L’archange batailla
Pour les nôtres.
Jeanne, se levant.
Tu crois ? tu crois ?
Elle saisit le bras d’Hauviette, en parlant avec une ardeur fiévreuse.
Hauviette, troublée.
Je le suppose.
Jeanne, laissant aller le bras d’Hauviette.
Au fond du cœur, vois-tu, je crois la même chose.
Dieu, peut-être, a pitié de la France. Il faudrait…
Après une hésitation :
Tant d’autres, comme nous, l’implorent en secret !..
Il faudrait un miracle…
Elle reste un moment immobile, la tête basse, comme accablée. Puis, avec une ardente supplication :
Ah ! que Dieu nous entende !
La souffrance, par tout le royaume, est trop grande.
Accords prolongés. Jeanne se laisse tomber sur le banc. Mauviette pose sa main gauche sur l’épaule de Jeanne et la regarde avec une affectueuse inquiétude.
Hauviette, très douce14.
Viens, ne reste pas là si longtemps à rêver.
Amie, allons-nous-en.
Jeanne, sans répondre.
Dieu seul peut nous sauver.
Quelques accords. Puis Jeanne se lève.
Jeanne
J’ai besoin de prier.
Elle parle timidement, avec la crainte de peiner Hauviette. Elle a des larmes dans la voix.
Hauviette, avec inquiétude.
Jeannette…
Jeanne
À tout à l’heure.
Elle se retourne pour cacher ses larmes.
Hauviette
Tu pleures, dis ? Pourquoi ?
On entend la première phrase d’une mélodie qui sera chantée tout à l’heure : elle est jouée lentement, avec une extrême douceur. Jeanne essuie ses yeux et fait un effort pour se contenir. Les paroles et la musique se succèdent sans se mêler.
Jeanne, d’une voix très douce.
Bien souvent, tu le sais, comme cela, je pleure.
Ce n’est rien. Laisse-moi.
On entend la même phrase mélodique. Hauviette prend les deux mains de Jeanne et la regarde en silence, avec une profonde affection. Puis, quand la musique s’est tue :
Hauviette
Va, j’ai trop de chagrin quand je le contrarie.
Je m’en vais. Mais reviens nous trouver, je t’en prie.
Jeanne
Oui, je te le promets.
Tu ne m’en veux pas ?
Hauviette
Moi, t’en vouloir ? Oh ! jamais…
On entend une nouvelle phrase musicale, suite et fin de la précédente. Jeanne et Hauviette s’embrassent tendrement ; puis Hauviette va pour sortir à gauche. Avant de disparaître, elle se retourne du côté de Jeanne. Toutes les deux se regardent un instant, sans faire un geste, même de la tête. Hauviette sort. Jeanne se rassoit. La phrase musicale doit être jouée assez lentement pour ne finir qu’à la sortie d’Hauviette.
Jeanne, laissant déborder son émotion.
J’ai le cœur plein de foi, de pitié, de tendresse.
Je voudrais… je voudrais…
Je ne sais comment dire.
Elle achève découragée. Musique. Tout à coup, entre les deux massifs de sureaux, sur un emplacement un peu plus élevé que la scène, saint Michel apparaît, sans que Jeanne l’aperçoive. Il a l’extérieur d’un jeune chevalier. Lentement, il fait un pas ou deux vers Jeanne ; puis la musique s’achève, et Jeanne reprend la parole.
Toutes les paroles de l’archange doivent être chantées. Ses gestes seront lents et rares.
Scène IX
Saint Michel, Jeanne
Jeanne, sans voir l’archange.
Un souffle me caresse ;
Un souffle pur et frais…
Tout en parlant, elle passe la main sur son front. Deux ou trois accords. Puis elle retombe en sa tristesse :
Non, je ne peux trouver de mots pour ma prière…
Elle semble chercher autour d’elle. Tout à coup, en tournant la tête à droite, vers le fond de la scène, elle aperçoit l’archange. Elle tressaille, détourne vivement la tête et couvre ses yeux de sa main gauche. Puis, retirant sa main :
Dieu ! qu’ai-je vu ?
Une courte pause.
J’ai peur…
Quelques accords très doux. Elle tourne la tête, lentement, dans la direction de l’archange. Elle le regarde un instant, puis elle détourne la tête sans se hâter.
Quelle fierté guerrière !
Quelle douceur aussi, dans ses yeux !
Elle jette un regard plus rapide sur l’archange ; puis, se détournant :
Il se tait.
Parlerai-je ? Il a l’air d’attendre quelque chose.
Elle se lève, et, regardant l’archange :
Messire chevalier, pardonnez-moi si j’ose…
Elle se détourne.
Non, je ne puis.
Elle jette un regard sur l’archange et se détourne encore.
Ah ! si c’était…
Elle n’ose achever. Après quelques notes servant de prélude, l’archange saint Michel, sur la mélodie déjà entendue, chante avec douceur les paroles qui suivent. Jeanne écoute, immobile, tournée vers lui. Elle est toujours auprès du Hêtre.
Saint Michel
Fillette au pur visage,
Aux yeux brillants de foi !
Toujours sois bonne et sage ;
Dieu veille, enfant, sur toi.
Ah ! songe, tendre cœur, au doux pays de France !
Partage sa souffrance ;
Chéris son pauvre roi…
Jeanne, tournée vers l’archange15.
Mon prince et mon pays, le doux pays de France,
J’y pense bien souvent, Messire. Une espérance
Est mêlée à ma peine, et je prie en pleurant.
Mais vous, terrible et bon, vous, mystérieux être,
Ami que je crois reconnaître,
Venez-vous le guérir, ce royaume souffrant ?
Une courte pause. L’avant-dernier vers a été dit d’une voix qui tremble, le dernier avec une instante prière. L’archange est immobile. Jeanne poursuit :
Dites, le ferez-vous revivre ?
Serez-vous celui qui délivre ?
Ne brandirez-vous pas contre l’Anglais cruel
Un glaive ardent, — preux saint Michel ?
Jeanne laisse échapper ces derniers mots comme un cri. L’archange va répondre en chantant deux fois la mélodie déjà entendue, mais avec plus de force et dans un mouvement plus vif que tout à l’heure. Chaque phrase chantée par lui est aussitôt reprise sur l’instrument qui sert à accompagner, dans le même mouvement, mais avec une extrême douceur, tandis que Jeanne parle en répondant à l’archange. C’est seulement dans ces deux strophes que le parlé se mêle à la musique.
Saint Michel
Point d’autre délivrance
Que par ton faible bras.
Jeanne, profondément troublée.
Sire, que dites-vous ? Point d’autre délivrance
Que par mon faible bras ?
Saint Michel
Sois forte pour la France ;
Sois brave, et tu vaincras.
Jeanne, éperdue.
Moi, pauvre fille ? moi ?
Elle se détourne et répète avec stupeur les paroles de l’archange :
Sois forte pour la France ;
Sois brave, et tu vaincras…
Saint Michel
Afin que, libre et fier, respire le royaume,
Le front coiffé du heaume,
Un jour tu partiras.
Jeanne, avec angoisse.
Partir ? quitter mon père et ma mère chérie,
Mes compagnes, mon cher troupeau, notre prairie ?
Ah ! Messire, mon cœur se fend.
Laissez grandir dans l’ombre une timide enfant !
Saint Michel
Grandis, ô jeune fille,
Mais pour quitter ce lieu.
Jeanne
Devrai-je donc un jour, tremblante jeune fille,
Seule, quitter ce lieu ?
Saint Michel
Prés verts, maison, famille,
Tu leur diras adieu.
Jeanne
Si je dois m’éloigner de ma chère famille,
Hélas ! le triste adieu !
Saint Michel
Oui, tu chevaucheras parmi les gens de guerre,
Et tu vaincras, bergère,
Pour la Patrie et Dieu.
Jeanne, brisée d’émotion.
Mon cœur frémit devant la moindre violence…
Pourtant, si Dieu le veut… s’il le faut…
Une courte pause.
En silence,
Un instant, laissez-moi prier.
Je n’ai point l’âme d’un guerrier…
Jeanne se laisse tomber sur le banc, courbe la tête, et, les coudes sur les genoux, cache son visage dans ses deux mains. Musique tendre et grave, tandis que Jeanne prie en silence. Puis, sur la mélodie qui a été chantée trois fois déjà, l’archange chante une quatrième strophe, avec une grande douceur, et dans le même mouvement, très calme, que la première.
Saint Michel
Avant de fuir en armes
Ce doux et cher pays,
Souvent d’amères larmes
Tes yeux seront remplis.
Mais, pour sécher les pleurs, viendront deux vierges saintes,
Avec leurs tempes ceintes
Des fleurs du Paradis.
En écoutant l’archange, Jeanne a écarté ses mains de son visage, puis relevé la tête. Elle a écouté la fin de la strophe avec une très vive émotion, se dressant peu à peu, les mains tendues vers l’archange avant de parler. Elle est debout au moment où le chant finit16.
Jeanne
Ô mes deux Saintes bien-aimées !
Moi-même, chaque jour, je les pare de fleurs
Dans leurs chapelles embaumées.
C’est elles, n’est-ce pas, qui sécheront mes pleurs ?
Accords très doux. L’archange fait lentement un signe de tête affirmatif. La musique se tait. Alors Jeanne parle avec une résolution douloureuse, puis avec une ardente supplication.
Ce que le Seigneur Dieu commande que je fasse,
Je le ferai, le cœur saignant…
Mais illuminez-moi, chevalier rayonnant,
Du pur éclat de votre face !
Sur ma chère Patrie, archange aux calmes yeux,
Faites luire un jour radieux !
Accords éclatants. La cinquième strophe de la mélodie, tout en gardant de l’ampleur, sera chantée avec beaucoup d’élan et en majeur, tandis que le thème primitif est mineur. Chacune des phrases chantées par saint Michel doit être reprise par un chœur invisible.
Dès les premières paroles du chant, Jeanne, tournée vers l’archange, tombe à genoux : puis elle joint les mains, baisse la tête, et, absorbée dans sa prière, reste immobile.
Saint Michel
Sois forte, espère et prie.
Ce jour va luire enfin.
La France tant meurtrie
N’appelle plus en vain.
Mais, pour frapper au cœur tous ceux qui l’ont frappée,
Il faut que son épée
Rayonne dans ta main !
Pendant que le chœur reprend les trois derniers vers, saint Michel tire son épée, l’élève en l’air, puis l’étend vers Jeanne comme pour la bénir. Elle est toujours immobile. Éclatante fanfare.
Rideau.
Indications
Personnages
Saint Michel. — La jeune fille ou la jeune femme chargée de ce rôle doit être assez grande, élancée, avoir les traits purs, une physionomie douce et fière. Elle chante et ne parle pas. Sa voix doit être souple, expressive, d’une étendue moyenne ; au dernier couplet il faut de l’éclat. L’âge n’importe guère, pourvu qu’il y ait assez de jeunesse dans l’apparence et dans la voix ; mais il ne faut, pour tenir ce rôle, ni une enfant, ni une toute jeune fille, dont la voix ne serait pas formée17.
Toutes les autres actrices, au contraire, doivent être fort jeunes.
Jeanne. — Elle ne se distingue des autres ni par sa taille, ni par son âge : sa supériorité morale n’en apparaît que plus clairement. Bien qu’elle ait moins de quatorze ans, l’interprète peut en avoir davantage, quinze, seize ou même dix-sept. Les filles du pays sont tôt développées, grandes et fortes. Mais il faudra que deux ou trois autres actrices, au moins, soient aussi âgées que Jeanne.
Elle doit avoir une grande pureté de traits, l’air doux et sérieux, parfois une flamme dans le regard ; une voix très expressive18 ; une nature vibrante, qui sache ressentir et communiquer les impressions les plus fortes. Du reste, une parfaite simplicité ; pas la moindre déclamation. L’émotion est tout intérieure et ne jaillit qu’à de rares instants. Ce qui apparaît le plus souvent de son caractère, c’est la tendresse et la bonté.
Si l’on n’a pas deux très bonnes interprètes pour saint Michel et pour Jeanne, il vaut mieux ne pas monter la pièce.
Hauviette. — C’est la grande amie de Jeanne ; nature sérieuse et douce. Elle est vivement émue dans la scène qui précède la vision. Il est désirable qu’elle soit au moins aussi grande que Jeanne et qu’elle ne semble pas moins âgée.
Mengette19. — Celle-ci est une petite fille, de neuf à onze ans. Elle se distingue, par son âge, de toutes les autres ou au moins de la plupart : en tout cas, de Jeanne et d’Hauviette. Elle est gentille, rose ou brune, le visage rond, l’air candide, affectueuse, d’une vivacité tout enfantine. Elle doit avoir, en chantant, la voix douce et assez juste pour exécuter un très court solo.
Colette. — C’est une des plus petites, et, si l’on veut, des plus jeunes. Un bon procédé la touche au cœur ; mais elle est très vive, impatiente, un peu susceptible, parfois batailleuse. Un joli nez retroussé ferait merveille.
Aveline. — Rien de bien particulier pour la taille ; comme toutes les suivantes, elle a le même âge que Jeanne, ou à peu près. C’est elle qui inventera le jeu du roi d’Angleterre. Physionomie gaie et malicieuse.
Isabeau. —Nature aimable et vive ; beaucoup d’entrain au jeu. C’est elle qui chante le rôle du Comte ; il faut donc qu’elle ait la voix très juste et prononce très distinctement.
Alison. — Personne assez grassouillette.
Bonne. — Appartient à l’espèce appelée Pince-sans
rire
; fait bande à part ; aime à s’allonger paresseusement. C’est la seule qui ait le droit de chanter faux, étant la seule qui n’ait pas à chanter.
Michelle. — Vive et gaie ; joue avec animation ; doit chanter très juste et très bien prononcer, puisqu’elle chante le rôle du Château. Il est à souhaiter qu’elle ait le nez pointu, pour justifier un passage de la pièce.
Coiffures et costumes
Quelques-unes des actrices pourraient avoir une coiffe semblable à un béguin, d’autres un chapeau de paille ; mais je préfère qu’elles aient la tête nue, les cheveux formant une ou deux nattes rejetées sur le dos. Dans tous les cas, Jeanne ne doit porter aucune coiffure.
Voici la description des costumes que les actrices avaient à Nancy :
Jeanne. — Jupe de drap rouge ponceau. Corselet à basque, lacé, ouvert en cœur sur le devant, en drap bleu des Vosges. Chemise de cretonne écrue, coulissée au col et à la taille. Manches larges à poignets, retroussées sur l’avant-bras. Bas bleus ; souliers de paysanne.
Hauviette. — Jupe et corselet de drap vert mousse.
Mengette. —Jupe de drap bleu-gris clair. Corselet tabac à fleurettes blanches.
Colette. — Jupe de drap grenat. Corselet vieux rose à fleurs lilas.
Aveline. — Jupe de drap mauve. Corselet de velours côtelé or.
Isabeau. —Jupe de drap beige. Corselet de drap cuivre.
Alison. — Jupe de drap loutre. Corselet de drap cerise.
Bonne. — Jupe de drap rose saumon. Corselet de velours côtelé gris-perle.
Michelle. — Jupe de drap tabac roux. Corselet de drap bleu-gris clair.
Toutes portaient la chemise de cretonne écrue, de même forme que celle de Jeanne. Les corselets avaient aussi la même forme que celui de Jeanne ; mais Mengette, Colette et Aveline portaient un corselet court, pris dans la jupe.
L’harmonie des couleurs était charmante, et le spectacle tout à fait gracieux, lorsque le tourbillon de la danse mêlait vivement les jupes et les corsages.
Saint Michel. — Tunique de drap blanc à gros plis, sans manches, tombant sur une armure d’acier. Manteau en drap bleu, attaché aux épaules et flottant par derrière. Ceinturon ; épée en croix.
L’armure était belle, mais fort lourde, bien qu’on en eût ôté certaines pièces que la tunique aurait cachées. Au lieu de l’armure à pièces, on peut adopter la colle de mailles, qui d’ailleurs est plus facile à imiter. La tunique peut être à larges manches, courtes ou longues ; et il suffit, en somme, que les bras et le bas des jambes soient ou semblent être vêtus de mailles. Pour l’allure générale du personnage et pour les plis de la tunique, on peut s’inspirer de l’admirable Saint-Georges sculpté à l’un des portails de la cathédrale de Chartres. On en trouvera une fort belle reproduction sur la couverture des Chants héroïques de l’ancienne France, publiés par l’Union pour l’action morale20.
Saint Michel peut être coiffé d’un casque rond, avec ou sans visière ; mais le difficile, et l’essentiel, est que ce casque lui aille bien. Si l’effet n’est pas excellent, il vaut mieux s’en passer. Les cheveux flotteront sur les épaules ou seront serrés à la nuque et rejetés en arrière.
Décor
Ils consistera presque toujours en verdure naturelle, arbustes, plantes diverses, tout ce que l’on aura sous la main. Le hêtre ne sera pas un hêtre ; les groseilliers ne seront pas des groseilliers : peu importe. L’essentiel est qu’il y ait beaucoup de verdure, que la scène en soit entourée, et que des guirlandes de fleurs (naturelles ou artificielles) soient suspendues aux branches du hêtre supposé.
En face du spectateur, au fond de la scène, s’élèvent deux massifs de sureau (ou d’autre chose) entre lesquels saint Michel apparaîtra, tandis que tous les autres personnages entrent par la droite ou par la gauche (toujours au fond). Avant d’entrer en scène, saint Michel peut rester dans la coulisse, si, le moment venu, un rempart de verdure lui permet de gagner, sans être vu, la place où il doit apparaître. Si, au contraire, il ne peut sortir de la coulisse sans que le public l’aperçoive, il s’armera de patience et restera bien assis, derrière l’un des massifs de sureau, jusqu’au moment de se montrer.
Il faudrait que, sans être vu, il pût monter sur une sorte d’estrade cachée par de la verdure et n’eût plus qu’un pas à faire, de plain-pied, pour se rendre visible. Il est très important qu’il soit placé un peu haut.
Le demi-cercle de verdure dont je voudrais voir la scène entourée pourrait servir aussi à cacher un piano et un pianiste, tout près de l’endroit où saint Michel devra se placer pour chanter. Les choristes invisibles seraient groupés autour du piano.
Si celte combinaison est impossible, le piano sera placé dans la salle tout contre la scène, et, de préférence, bien au milieu, le pianiste tournant le dos au public. Les choristes se tiendront dans la coulisse, à droite et à gauche.
Mise en scène
Elle consiste à fixer par avance la place des personnes et des objets, de façon à éviter toute confusion, et à permettre au spectateur de voir sans difficulté tout ce qui se passe sur la scène. Des indications minutieuses ont été données à ce sujet, au courant de la pièce ; mais, comme il y a beaucoup de personnages, il se peut qu’un certain désordre se produise de temps à autre. Les actrices devront faire preuve d’initiative, chacune d’elles cherchant, dans son voisinage, la meilleure place pour être vue sans masquer les autres, et faisant un pas, s’il le faut, avant de jeter une réplique dans la conversation.
Une scène étroite sera très défavorable pour représenter la Première Vision de Jeanne d’Arc. Il faut que les jeux et les rondes puissent se déployer à l’aise, que saint Michel soit assez éloigné de Jeanne, et que le public, si c’est possible, ne soit pas trop près de l’un et de l’autre.
La pièce diffère beaucoup, en cela, du Mariage de Papillonne [1897, caprice
en un acte, en vers], qui peut tenir dans un très petit cadre.
Dans la Première Vision, les personnages sont parfois assis : la scène devra donc être assez haut placée, sans quoi une partie des spectateurs se lèvera pour les voir, et il en résultera un désordre très fâcheux. On peut, du reste, faire observer au public que. si une personne se lève pour mieux voir, elle en empêche trente d’apercevoir quoi que ce soit. Faute de sièges fixés, les bancs valent mieux, pour le public, que les chaises, dont le bruit est insupportable, pour peu qu’on les remue.
Sièges placés sur la scène
Deux sont fixes : le banc de pierre placé au pied du hêtre et le bord de la fontaine des groseilliers. Au fond, de grosses pierres, non transportables, peuvent aussi servir de sièges. D’autre part, quatre escabeaux rustiques sont placés au milieu de la scène, en demi-cercle, au lever du rideau. On les enlève au moment de la course pour les ranger au fond ; un seul servira de nouveau, lorsque le jeu de l’Âne commencera.
Accessoires
Un capuchon de laine est posé sur le banc de pierre, au pied du hêtre, dès le lever du rideau. En entrant en scène, Jeanne tient à la main deux couronnes de fleurs ; Bonne, une baguette non écorcée ; Colette, une quenouille et un fuseau ; Isabeau, un petit panier qui contient ou est censé contenir des fraises ; Alison, une corbeille à anse dans laquelle il y a un bonnet d’âne, un petit chapeau de paille avec des trous pour les oreilles du baudet, un gâteau, des fleurs rouges, telles que glaïeuls et coquelicots, et des cerises formant bouquet de deux, trois ou quatre. J’espère que je n’oublie rien.
Jeux
Ils doivent être réglés avec le plus grand soin, selon les indications du texte, puis, chacune des actrices connaissant bien son rôle et sa place, exécutés avec beaucoup d’entrain.
Le plus compliqué est le jeu du Comte et du Château. Je rappelle ici les places occupées par les actrices : à l’extrême gauche Aveline (le roi), face au public ; à un pas vers la droite, Mengette (la reine), face au public ; en faisant encore un pas vers la droite, Bonne (le bourreau), face au public. Près du bourreau, mais plus au fond, un peu plus à droite et regardant le Hêtre (par conséquent, de profil par rapport au public), se trouve Michelle, qui figure le Château. De profil aussi, et regardant le Hêtre, il y a les quatre Pierres : Hauviette, Jeanne, Alison et Colette. Elles sont placées adroite et à gauche de Michelle et à un pas ou deux en avant, sur une seule ligne ou sur deux. Si elles sont sur deux lignes, c’est Colette et Hauviette (placées aux deux ailes) qui seront en avant. De cette manière on verra mieux toutes les actrices, et le Château paraîtra crénelé. Dans la partie droite de la scène, Isabeau (le Comte) est seule au moment où le jeu commence.
Pendant le jeu de l’Âne, la danse consistant à rythmer sur place l’air du refrain, doit être exécutée très nettement et avec un ensemble parfait. Cela n’est pas si facile, car il faut lever le pied et frapper le sol très rapidement, surtout aux passages où il y a des doubles croches. Chaque note doit être frappée, alternativement, avec l’un ou l’autre pied, de façon que l’on puisse reconnaître l’air, par le rythme seul, comme s’il était joué sur un tambour, ou sur une table, avec les doigts. On commence en frappant le pied gauche et on finit en frappant le pied droit.
Musique
Tout en renvoyant à la partition pour les indications particulières (mouvements, nuances, etc.), je peux faire ici deux recommandations très générales : la première est de méditer avec soin ces indications, afin d’exécuter les morceaux dans leur vrai caractère ; la seconde est d’être extrêmement attentif au moment où le parlé succède à la musique, ou réciproquement, et de marcher bien d’accord lorsque l’un et l’autre vont ensemble.
La première recommandation est fort utile, à ce qu’il paraît, car j’ai parfois entendu exécuter avec une profonde mélancolie des morceaux marqués : gaiement
ou avec entrain
. De même, j’ai entendu jouer très fort ou chanter à pleine voix ce qui était marqué pianissimo
.
La seconde recommandation est plus nécessaire encore.
L’auteur a voulu produire certaines impressions par l’alternance du parlé et de la musique, et, à des endroits nettement déterminés, par leur union passagère ; il croit être le meilleur juge (en ce qui concerne son œuvre) de l’opportunité de ces combinaisons diverses, et il prie les exécutants de vouloir bien se conformer aux indications contenues dans le texte de la pièce et dans la partition musicale.
Diction
Dans les Indications qui font suite au Mariage de Papillonne, j’ai donné, sur la diction, des conseils généraux qu’il me paraît superflu de répéter ici, mais dont je serais heureux que l’on voulût bien tenir compte.
Les acteurs novices parlent presque toujours trop vite et oublient de marquer des temps là où ils sont nécessaires pour faire comprendre, par un geste ou une expression du visage, ce qui se passe en eux ou autour d’eux. Il arrive très souvent que le public n’a pas le temps de les suivre et que beaucoup de choses lui échappent.
Rideau
Il est à souhaiter qu’à la fin de la pièce on puisse fermer le rideau sans une intervention trop apparente et trop laborieuse des machinistes improvisés. Jeanne et l’archange doivent rester immobiles tant qu’ils sont visibles aux spectateurs.
À Nancy nous n’avions pas de rideau ; mais, la salle étant éclairée à la lumière électrique, on fit brusquement la nuit sur la scène, et tout le monde comprit que la pièce était finie.
Notes
- [1]
La lecture expliquée en classe, — si l’explication est bonne, — la lecture personnelle à la maison, — si le choix des livres est judicieux — c’est de beaucoup le meilleur moyen de nourrir, de former, d’enrichir l’esprit des enfants. Il est extrêmement fâcheux que la surcharge des programmes et, trop souvent, la préparation servile au certificat d’études ne laissent que bien peu de place à la lecture, expliquée ou personnelle. Une sérieuse réforme s’impose à cet égard.
- [2]
Dans une petite école où l’on n’aurait, hélas ! aucune ressource vocale ou instrumentale, on supprimerait la musique, et Saint-Michel parlerait au lieu de chanter.
- [3]
Par une jeune fille de physionomie sérieuse, autre que les interprètes de la pièce, et ne portant pas de costume spécial ; ou bien par l’une des actrices (en costume), de préférence Hauviette ou Mengette, mais, en tout cas, ni Jeanne, ni saint Michel.
- [4]
Jeanne, qui était à gauche, s’est rapprochée de Mengette pendant qu’Hauviette allait au fond ; quand celle-ci revient, elle se place à gauche, et Jeanne se trouve au milieu.
- [5]
L’escabeau placé le plus à gauche reste inoccupé.
- [6]
Tout sera chanté jusqu’à ces mots dits par Isabeau :
Ou plutôt, non, j’en passe.
- [7]
C’est à dire sa baguette.
- [8]
Deux vrais baisers, qui claquent bien.
- [9]
Les actrices ne doivent jamais se masquer les unes les autres. Chacune doit être bien visible, surtout lorsqu’elle prend la parole.
- [10]
Le chœur comprend toutes les fillettes, excepté Bonne.
- [11]
Voici en quoi consiste cette danse : on frappe alternativement du pied gauche et du pied droit, assez vite pour marquer chaque note, noire, croche ou double croche. Il faut frapper avec force, lever assez haut le pied qui ne frappe pas et garder le corps immobile pendant que les pieds se démènent.
- [12]
Comme si elle lui faisait une grave confidence.
- [13]
Il en sera de même jusqu’à la fin, sauf à un passage où il sera spécifié que la musique se mêle au parlé.
- [14]
Elle parle quand la musique s’est tue.
- [15]
Étant à l’extrême droite de la scène, elle peut regarder l’archange sans tourner tout à fait le dos au spectateur. Sa position est oblique. Néanmoins, comme sa voix portera plutôt vers le fond, elle doit parler très distinctement et assez haut.
- [16]
La parole, dans le passage suivant, n’est plus soutenue par de la musique.
- [17]
Si la pièce était jouée en famille, et non dans une école, il ne serait pas impossible que le rôle de saint Michel fût tenu par un jeune homme.
- [18]
En parlant. Sa voix de chanteuse importe peu.
- [19]
Prononcez : Mingette.
- [20]
6, Impasse Ronsin, Paris.