Cahier n° 7
Cahier n° 7 Mars 1979
Jeanne était la dévotion du cœur du Père Doncœur. Il lui dut, homme si pleinement adulte, son extraordinaire jeunesse de cœur.
Jean Rimaud, S.J.
3La Jeanne d’Arc reproduite ci-contre est l’œuvre du Bourguignon Fernand Py.
Le Père Doncœur, dont Py avait sculpté la Vierge de son bâton de route, disait de lui :
Dans sa petite maison fleurie de Sommeville, Py travaillait en chantant, comme un paysan labourait jadis. D’où la sève, l’esprit et la noblesse aussi de ses rudes images. Ses racines paysannes et un travail assidu au service d’une contemplation silencieuse, donnait aux moindres de ses statuettes, un poids, comme on dit de l’or, massif. Il lui sortait des doigts une Vierge digne de nos maîtres du XIIIe siècle, ou une Jeanne chevalière, incarnation de la prière.
5Paul Doncœur,
historien de Jeanne d’Arc
En cette année 1979 qui marque le cinq cent cinquantième anniversaire de la Chevauchée de Jeanne et le cinquantième anniversaire de la Chevauchée
des Cadets en 1929, ce Cahier est consacré à l’action inlassable poursuivie par le Père Doncœur pendant toute sa vie pour faire connaître et aimer Jeanne d’Arc.
Le Père Doncœur eût la révélation de Jeanne en 1916, alors qu’il était aumônier militaire sur le front de Verdun. Il l’a rappelé lui-même, à la fin de sa vie, dans un message à ses anciens camarades de combat :
Lorsque nous descendîmes de Verdun, en avril 1916, vous vous souvenez que nous avons fêté Jeanne d’Arc, encore tout bouleversés par les terribles semaines passées sur la rive droite de la Meuse. J’ai alors, tout à coup, réalisé que cette fille qui conduisait une armée aux plus rudes corps à corps, et se jetait la première aux échelles, c’était une enfant qui venait tout juste de prendre ses dix-sept ans !… Elle n’aurait pas vingt ans quand, à Rouen, elle braverait le bûcher !…
C’est dans les brasiers de Tavannes et de Douaumont que j’ai découvert Jeanne. J’ai senti que je devais me consacrer à la faire connaître des garçons et des filles de France1.
En 1921, rédacteur aux Études, le Père Doncœur prononce à Saint-Germain-des-Prés un discours pour la cérémonie du Souvenir Français
. Dans le souvenir des morts pour la France, il exalte le sacrifice de la Pucelle :
Le 30 mai 1431, quand la flamme eût consumé le corps de Jeanne pour que rien ne restât — du bras qui tant de fois avait montré la brèche — et des lèvres qui avaient rallié les Français pour l’assaut, — et du regard qui faisait encore trembler les 6juges dans leur triomphe ; — afin que rien ne demeurât de son souvenir, et qu’aucune relique ne fit des sortilèges, et qu’aucune terre ne devint le lieu sacré d’où renaîtrait la foi française, le bourreau — d’un dernier geste profanatoire, — jeta ses cendres aux grands vents… Trente ans plus tard, comme Jeanne l’avait prédit, il ne restait plus d’Anglais en France que ceux qui y étaient ensevelis.
Les premiers livres du Père Doncœur, historien de Jeanne d’Arc, furent pour les jeunes de France La Chevauchée
(1929), La Trahison
et La Passion
de Jeanne (1930), véritable journal de marche de l’épopée qui, de Domrémy au Vieux-Marché, conduisit la petite paysanne lorraine à la mystérieuse victoire qui refit une France. Le premier tome de cette trilogie fut, en août 1929, le Carnet de route des Cadets de France qui suivirent avec leur aumônier la Chevauchée de Jeanne de Sainte-Catherine de Fierbois à Reims.
En 1931, le Père Doncœur fait paraître chez Flammarion Qui a brûlé Jeanne d’Arc
, étude très documentée réhabilitant le clergé français dont le Père exclut Cauchon et ses complices.
Puis, avec sa collaboratrice Yvonne Lanhers, le Père Doncœur entreprend une œuvre de longue haleine : retrouver dans les Archives les documents perdus ou ignorés lui permettant de reconstituer avec exactitude, c’est-à-dire d’après des textes authentiques, le Procès de Jeanne et le Procès de Réhabilitation. Yvonne Lanhers relate dans ce Cahier le travail prodigieux accompli par le Père dans ce domaine.
Le Père Doncœur est l’un des historiens de Jeanne d’Arc les plus appréciés et en 1947, lorsque le cinéaste américain Fleming veut réaliser un film sur notre héroïne nationale, c’est à lui qu’il fait appel pour superviser le scénario, puis la réalisation du film. À près de soixante-dix ans, il prend l’avion pour Hollywood où il s’efforcera de faire apparaître sur l’écran le caractère divin de la mission de Jeanne.
Nous publierons dans le prochain Cahier les Lettres de Hollywood
envoyées par le Père Doncœur à ses amis de France, qui relatent cette aventure cinématographique.
Pierre Mayoux.
- [1]
Message aux Anciens Combattants, 16 janvier 1959. Paul Doncœur, Aumônier militaire, page 231.
7Aux sources de l’histoire de Jeanne
On peut dire que Jeanne attend encore l’entière vérité. Son histoire, pour merveilleuse qu’elle soit, présente de nombreux problèmes qui ne relèvent pas de la fantaisie et de la spéculation, mais de la recherche historique, c’est-à-dire de la connaissance des documents. Le premier travail de qui prétend à servir la cause de Jeanne sera donc de se vouer à la recherche patiente et méthodique de ces documents qui ne sont pas tous irrémédiablement perdus. Pour ingrat que soit ce travail, il est indispensable…
Mais que possédons-nous en fait de documents sur Jeanne1 ?
I. Paroles et actes de Jeanne
Au cours du procès qui la condamna, Jeanne fut longuement interrogée, du 21 février au 29 mai 1431. Ces interrogatoires ont un intérêt extraordinaire car ils nous donnent les paroles de Jeanne : les notaires, Manchon et Boisguillaume, écrivaient aussi rapidement que possible, au fur et à mesure, interrogations et réponses. Néanmoins ils ne consignaient pas toujours avec rigueur ce que Jeanne disait. Le juge P. Cauchon les surveillait de près. Selon la phrase célèbre de Péguy,
c’est comme si nous avions l’évangile de Jésus-Christ par le greffier de Caïphe et par le notaire qui prenait les notes aux audiences de Ponce-Pilate…
Écoutons ce que le notaire de Cauchon dit de lui-même :
8Pendant un long temps de ce procès, tandis que le déposant lui-même écrivait, il y avait deux autres greffiers cachés près d’une fenêtre ; et après le dîner, alors qu’on lisait les textes et qu’on les comparait en présence de quelques docteurs, dans la maison de l’évêque de Beauvais, on disait au même déposant, à propos de ce qu’il avait écrit le matin, ce que les autres avaient écrit autrement. Et on lui demandait d’écrire selon la façon des autres. Mais le déposant répondait qu’il avait écrit fidèlement et qu’il ne changerait rien. Et en effet il n’a rien changé ; au contraire, il a écrit fidèlement…
Cependant quand Jeanne, sur le conseil du frère Isambart veut se soumettre au concile général, Cauchon furieux dit au frère : Taisez-vous au nom du diable
, et Jeanne se plaint que cet évêque ne voulait pas qu’on écrivit ce qui était pour sa décharge, mais il voulait qu’on écrivit ce qui se faisait contre elle
. Aux dires de plusieurs témoins, Jeanne releva parfois des erreurs dans les transcriptions de ses réponses. Outre la mauvaise foi de ses juges, elles pouvaient être dues à la rapidité de l’interrogatoire, au tumulte de certaines séances.
Quoi qu’il en soit, ce procès-verbal est, entre tous, un document précieux. Il est perdu. Il existait encore en 1455, car Manchon le remit aux juges de la réhabilitation. Et une copie en fut faite dans le registre de ce procès actuellement conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris (latin 8838, manuscrit dit d’Urfé). Malheureusement quelques cahiers manquent à ce manuscrit et le texte est tronqué des quatre premières séances. Un manuscrit conservé à Orléans (n° 518), un peu postérieur, reproduit la minute telle qu’elle se trouvait dans Urfé avant sa mutilation. C’est par ces deux manuscrits que nous connaissons aujourd’hui les interrogatoires de 1431. À défaut de l’original, ils nous restituent les paroles de Jeanne aussi fidèlement qu’il est possible.
Cinq ou six ans après la mort de Jeanne, Thomas de Courcelles, un des conseillers les plus assidus du procès, et G. Manchon reprirent les pièces de cette procédure pour les mettre en forme de lettres patentes, intitulées au nom des juges et scellées par eux. Après le préambule, ils insérèrent les lettres préliminaires concernant la remise de Jeanne à Cauchon, la reconnaissance de Cauchon comme juge, la nomination des notaires, huissiers, conseillers, etc. Les interrogatoires traduits en 9latin prennent leur place parmi les votes, le libelle de Jean d’Estivet, les XII articles, les avis et opinions des docteurs sur ces articles. L’abjuration et la sentence de condamnation terminent ce long document. Il fut copié en cinq exemplaires dont trois sont parvenus jusqu’à nous. Cauchon voulait divulguer son beau procès
dans les milieux politiques et cléricaux. Rares sont de tels documents dans les archives. Les procès d’inquisition sont certes nombreux. Nous en connaissons le déroulement par quelques pièces originales : articles, interrogatoires, sentences…, mais on ne prenait pas la peine de les transcrire en registre. Pour Jeanne, au contraire, aucun original n’est conservé, du moins aucun n’est encore venu jusqu’à nous, mais seulement cette copie contemporaine, en tout cas officielle, hélas officielle : Courcelles ne sait pas être impartial devant les actes, il omet de transcrire le vote sur la torture, il omet son nom dans les autres votes, certaines réponses de Jeanne sont déformées. La minute permet de rétablir la vérité en quelques cas. Mais des pièces manquent, et sont perdues pour nous. Il faut citer les informations préalables faites sur Jeanne en Lorraine et ailleurs, au début du procès, pour établir l’accusation. Cauchon les a peut-être détruites lui-même.
Dès le lendemain de l’exécution, les notaires rédigeaient un instrument qui, après un préambule, reprenait les XII articles, l’abjuration, les deux sentences. L’expédition de ces instrumenta sentencie clôture normalement les procès d’inquisition. Les archives en conservent encore des originaux. Pour Jeanne, l’original, une fois de plus, est perdu. Mais il est inséré dans les registres de la réhabilitation et dans d’autres manuscrits dont nous allons dire un mot.
Le premier acte de la Réhabilitation vint du roi Charles VII. Le 15 février 1450, il ordonnait à Guillaume Bouillé de mener une enquête sur le procès de 1431. On ne tint aucun compte de cette enquête et elle serait définitivement perdue si elle n’avait été retenue, au XVIe siècle, dans un sommaire des deux procès
qui avait été composé en vue de conserver le souvenir de Jeanne. On y avait également inséré l’instrument des sentences.
Cette enquête tourna court, on ne sait pourquoi. Mais en 1452, le cardinal d’Estouteville, légat en France, voulant sans doute plaire au roi, reprit l’affaire. Une enquête est menée à 10bonne fin cette fois. Écrite par le notaire Dauvergne, l’original ne nous est pas parvenu, mais elle fut remise, par les parents de Jeanne, aux juges de la réhabilitation qui en firent état.
Novembre 1455 — Juillet 1456. Des pièces de procédure autant qu’un procès peut en comporter : nominations de procureurs et de commissaires, assignations, déclarations de contumace, dépôts de pièces, enquêtes en Lorraine, à Orléans, à Paris, à Rouen, des mémoires et des avis de théologiens : tel se présente le procès de réhabilitation. Une fois de plus, pas une seule de ces pièces ne nous est parvenue en minute ou en original. Mais les juges, comme ceux de la condamnation, eurent le souci de faire connaître leur procès. La transcription de six exemplaires fut payée sur les caisses royales. Quatre nous sont parvenus. Les pièces à insérer étaient si nombreuses, si longues, qu’un choix dut s’établir. Les exemplaires ne sont pas identiques. L’un d’eux, le manuscrit d’Urfé, mérite une mention spéciale. Les historiens le considèrent comme une copie. N’aurait-il pas plutôt été écrit par les notaires, destiné à être authentifié et resté inachevé pour une raison inconnue ? Son écriture, la taille du parchemin l’apparentent en effet à deux expéditions authentiques, l’une conservée à Paris, l’autre à Londres. De toute façon, il est le seul à présenter le procès sous forme de lettres patentes intitulées au nom des juges, les autres sont des instruments notariés. En outre, Urfé est plus complet que les autres, lui seul insère la minute et le texte latin du procès de 1431 remis par Manchon aux juges.
Les enquêtes constituent la partie essentielle de ce procès : quelles images les gens qui ont vécu avec Jeanne ont gardées dans leur mémoire, vingt-six ou trente ans plus tard : les amis d’enfance, paysans de Domrémy, ses compagnons d’armes et ses hôtes, ses juges enfin. Il est évident que les témoignages, écrits rapidement par les scribes, raccourcissent parfois les réponses ou, rapprochant des réponses semblables, les schématisent. Cette critique est réelle quand il s’agit d’une enquête menée auprès d’une petit nombre de témoins formant un groupe homogène. Mais ici, elle ne porte pas : nous sommes devant le nombre considérable de cent quinze témoins, de milieux très divers.
Le portrait le plus pur, le plus fort de Jeanne, surgit, bien sûr, des réponses qu’elle fit à ses juges. Les anecdotes, les paroles 11que ses amis et ses ennemis retrouvent, enrichissent ce portrait, l’accusent, mais ne le contredisent jamais. Cette admirable rencontre entre Jeanne s’exprimant elle-même et Jeanne vue par ses proches garantit la vérité de leur témoignage.
Que dire des avis, des mémoires des théologiens et des juristes ? Les maîtres de l’Université de Paris, aveuglés par leur attachement à l’Angleterre, ont condamné Jeanne. Seule, en 1431, la voix de deux clercs s’élève contre l’iniquité de ce procès : celle de maître Jean Lohier, juriste, et celle de Jean de Saint-Avit, évêque de Lisieux. Leurs avis ne sont consignés nulle part et furent sans doute détruits. Mais dès 1429 des théologiens, dont l’esprit était libre, avaient jugé autrement que ceux de 1431. Nous avons encore les mémoires de Jacques Gélu, évêque d’Embrun, et de Jean Gerson. Ils recommandaient au roi de soutenir Jeanne et de se référer à ses conseils. À partir de 1450, pendant cinq ans, théologiens et juristes éminents sont appelés à donner leur avis sur la personne de Jeanne, ses actes, la valeur juridique du procès de 1431. Guillaume Bouillé commence sans doute la série avec son Codicille. Le procès de réhabilitation a consigné plusieurs de ces mémoires. Ceux de Théodore de Lelli, de Paul Pontanus, de Jean Lhermite sont connus par d’autres manuscrits. Il en reste peut-être à découvrir. Il y a aussi des silences étonnants : Jean Jouvenel des Ursins, un des Français les plus représentatifs de son temps, d’ailleurs juge de la Réhabilitation, ne cite pas plus Jeanne, dans ses innombrables écrits, que si elle n’avait rendu aucun service au pays. Une seule fois il la nomme, incidemment :
… Le duc d’Alençon se mit en armes avecques Jeanne la Pucelle…
J. Jouvenel n’est sans doute pas seul à tenir cette position. La littérature politique et religieuse, si nous la lisions, révélerait la pensée des maîtres de l’époque.
II. Jeanne jugée par ses contemporains
Dans les procès, Jeanne est au centre de l’action : elle parle ou on parle d’elle. Dans les chroniques, elle se trouve à la place que ses contemporains lui ont assignée. Le rôle qu’elle a joué se construit avec celui des autres, parfois il est déformé, même détruit. Chacun le voit à travers ses préjugés, ses opinions. 12Français, Bourguignons, Flamands, Anglais jugent selon leur position politique.
Ce n’est pas le lieu de faire une étude critique de ces chroniques : entreprise d’ailleurs difficile et délicate. Celles qui ont été écrites par des témoins oculaires ou qui du moins s’y réfèrent, retiennent particulièrement l’historien. Le témoignage de Perceval de Cagny
que ne saurait remplacer aucune des dépositions consignées au second procès (Quicherat, IV, 1),
doit son intérêt au fait que Perceval était au service du duc d’Alençon et qu’il écrivit très tôt, avant 1436.
La Geste des nobles français, écrite vers 1430, ne va pas au-delà du siège de Troyes en juillet 1429. Par contre, le Héraut Berry, témoin oculaire, est le meilleur chroniqueur des événements qui se sont déroulés entre le sacre et la capture de Jeanne.
Pour les chroniqueurs de l’autre camp, Jeanne n’a pas le même visage, ni le même rôle, mais l’intérêt de leur œuvre n’est pas moindre. Jean de Wavrin raconte longuement le siège d’Orléans et la bataille de Patay où il se battait aux côtés des Anglais. Monstrelet vit la Pucelle à Compiègne et assista, dit-il, à une rencontre entre celle-ci et le duc de Bourgogne. Mais il tait que son maître, Jean de Luxembourg, la vendit aux Anglais et il passe très vite sur le jugement.
Eberhard Windecke, qui écrivit l’histoire de l’empereur Sigismond, consacra un chapitre à Jeanne qui n’est pas sans intérêt : le duc de Bretagne, raconte-t-il, lui envoya une ambassade, vers juin 1429, fait qui est relaté par Jacques de Bourbon, dans sa lettre à Guillaume de Champeaux, évêque de Laon2 et les archives de la Chambre des Comptes de Bretagne, de leur côté, en gardent la trace3.
Nous ne pouvons poursuivre cette énumération. Quoi qu’il en soit, le témoignage de ces chroniques est toujours intéressant : si elles ne rendent pas compte de l’exactitude des faits, elles trahissent du moins un état d’esprit, un courant d’opinion.
N’est-il pas significatif qu’aucune n’ait retenu les enquêtes de 1450, de 1452, ni le procès de 1455-14564 ?
13Plus objectivement que les chroniques, ce sont les documents d’archives qui devraient établir les faits dans leur exactitude et nous révéler la place que Jeanne tint de 1429 à 1431 : ce qu’elle voulait faire et ce qu’on voulait qu’elle fasse, ce que le roi, les politiques et les militaires de son entourage pensaient d’elle.
Les archives même de la royauté — le Trésor des Chartes — ne contiennent, à notre connaissance, aucune pièce la concernant. Nous savons bien que ce dépôt, au XVe siècle, par suite de l’occupation anglaise, se trouvait dans le plus grand désordre. Mais il est impensable qu’aucun des mandements, des lettres que nous cherchons n’y fût versé. Edmond Richer, en 1650, y avait trouvé le mandement adressé par Charles VII à G. Bouillé en février 1450. Nous savons par un ancien inventaire qu’en 1475 un registre de la réhabilitation fut déposé au Trésor des Chartes sur ordre de Louis XI. Jean Hordal, Denis Godefroy l’y ont consulté au XVIIe siècle.
L’incendie de la Chambre des Comptes, en 1734, nous a privés des comptes de la royauté. Il en reste des épaves et des copies prises avant la catastrophe : nous connaissons ainsi le paiement fait par le receveur du roi pour six copies du procès de réhabilitation, certains versements à Bréhal ou à Bouillé. Les lettres d’anoblissement de la Pucelle avaient été enregistrées par la Chambre des Comptes. Les lettres de Gui de Laval à sa mère y étaient, paraît-il, conservées.
Le Conseil du roi tenait sans doute procès-verbal de ses séances dès les premières années du règne, puisque le hasard en a conservé quelques feuillets pour les mois de mars à juin 1455. Jusqu’alors rien d’autre n’a été retrouvé. Jean d’Estivet, dans son libelle, à l’article 665, fait allusion à une confession de Catherine de la Rochelle devant l’official de Paris. Toute recherche dans le fonds de l’Officialité demeure vaine.
La ville de Narbonne conserve seule, semble-t-il, de toutes les villes qui la reçurent, la lettre du roi racontant la délivrance d’Orléans.
La Pucelle, [proclame le roi,] a toujours été en personne à l’exécution de toutes ces choses.
C’est l’honneur de Riom de garder, aujourd’hui encore, la lettre qu’elle 14reçut de Jeanne le 9 novembre 1429. Greux, par contre, a perdu depuis le XIXe siècle le vidimus de l’exemption d’impôt que Charles VII lui accorda en 1430,
considéré le grand, haut, notable et prouffitable service que [la Pucelle] nous a fait et fait chacun jour…
Nous ne pouvons continuer cette prospection. C’est un grand nombre de dépôt d’archives départementales qu’il faudrait passer en revue, Dijon et Lille par exemple, qui conservent les archives des ducs de Bourgogne, sans compter les archives étrangères, l’Angleterre notamment, sans compter les archives privées : celles de la Trémoille ne semblent pas devoir apporter grande lumière sur la politique du célèbre conseiller de Charles VII. Que dire des archives de Chabannes ? Mais c’est dans les archives privées, celle de la famille de Maleissye, qu’on a retrouvé les fameuses lettres de Jeanne aux habitants de Reims, qui les avaient conservées jusqu’en 1630.
III. Jeanne attend encore l’entière vérité
À première vue, l’historien de Jeanne semble comblé ; et il n’est pas satisfait. Il cherche toujours.
Que ne donnerait-on pour retrouver une lettre de Jeanne. Elle-même, au procès, en cite plusieurs que nous cherchons toujours : à ses parents, elle demande pardon ; au roi, elle annonce, de Fierbois, son arrivée prochaine ; aux prêtres de Fierbois, elle demande l’épée cachée derrière l’autel ; au roi, elle fait connaître son avis sur Catherine de la Rochelle. Elle écrivit aux habitants de Tours, de Troyes, de Clermont, au roi de Navarre, au duc de Bourgogne pour l’inviter au sacre, etc. Et ces lettres sont perdues.
Et aussi, que ne donnerait l’historien pour tenir dans ses mains une pièce originale du procès, un morceau de minute par exemple, au lieu de tourner indéfiniment les feuillets de ces registres où les actes sont momifiés comme des plantes dans un herbier ? Il rêve toujours en pensant à cet inventaire dressé vers 1460, des
sacs et lectres du roy estans à Tours ;
l’un de ces sacs contenait
le fait de la Pucelle,
les papiers de la Réhabilitation sans doute.
15Il y a pire. La perte la plus grave est celle du registre de Poitiers qui consignait l’examen subi par Jeanne en 1429, sur l’ordre de Charles VII. Elle y renvoie ses juges avec insistance quand ils l’interrogent sur ses saintes
et sur son changement d’habits. Les juges de la Réhabilitation n’ont pas eu ce document en mains. En le perdant, nous perdons des paroles de Jeanne, et parmi les plus savoureuses.
Rien n’est à négliger. Ainsi, la lettre de Perceval de Boulainvilliers est connue par une copie à la Chartreuse de Melk, une autre à la Bibliothèque de Vienne, une traduction en allemand dans les archives de Königsberg, une transcription dans la chronique de Jean di Pedrino de Forli : nous saisissons sur le vif par cet exemple comment les nouvelles de France se répandaient et par quel canal.
IV. Cent soixante-dix ans de recherche
On se rendit compte très tôt de l’importance des deux procès. Les bibliothèques en France et à l’étranger en conservent un grand nombre de copies, d’extraits et quelques traductions ; une vingtaine de copies du procès de condamnation sont actuellement connues. Dès le XVIe siècle, des historiens utilisèrent ces précieux documents pour écrire l’histoire de Jeanne. Il suffit de citer Étienne Pasquier, Edmond Richer, Jean Hordal. En 1787, Clément de l’Averdy, ancien parlementaire, eut l’idée d’explorer systématiquement les sources et d’en faire la critique. Il fouilla les dépôts de Paris, notamment le Trésor des Chartes. Il cherchait surtout les minutes des deux procès. Le baron de Breteuil, intéressé à cette entreprise, engagea le roi à donner des ordres à ce sujet. L’Averdy exhuma du Dépôt des Chartes et des Monuments historiques, place Vendôme, le manuscrit d’Urfé, il y reconnu une copie partielle de la minute. Ce manuscrit avait d’ailleurs déjà excité la curiosité du Président Bouhier, qui l’avait copié en 1721. Pressenti par L’Averdy, Monsieur Laurent, directeur du vingtième à Orléans, répondit qu’il possédait du procès une copie notariée et que la bibliothèque de la cathédrale conservait un manuscrit intéressant. Sur la demande du baron de Breteuil, celui-ci fut examiné par les chanoines 16et par M. Laurent. Faute d’éléments de comparaison, ils ne purent l’identifier ; du moins le manuscrit dit d’Orléans sortait de l’oubli. À Rome, le cardinal de Bernis se chargea de faire copier plusieurs pièces, à défaut des minutes cherchées, ces copies sont conservées à la Bibliothèque Nationale, entre autres les consultations de Théodore de Lelli et de Pierre [Paul] Pontanus.
Il faut arriver à Jules Quicherat, en 1841, pour faire un pas de plus. Cet érudit donne pour la première fois une édition intégrale des deux procès. Il ajoute à la version latine du procès de condamnation, en bas de page, la minute française d’après Urfé. Il transcrit l’instrument du procès de réhabilitation mais retient deux textes du manuscrit d’Urfé, notablement différents de la version notariale. Quicherat fait une étude critique très aiguë des manuscrits. Il refuse toute valeur à celui d’Orléans qu’il considère comme une traduction du procès latin. Il recense les copies manuscrites des deux procès tant en France qu’à l’étranger, sans omettre celles dont il ne connaît que des mentions. Les deux derniers volumes de cette œuvre magistrale sont consacrés aux chroniques, aux ouvrages littéraires et aux documents d’archives, lettres, actes, comptes qu’il a pu retrouver. Il a ainsi établi la base de toute recherche concernant Jeanne.
Une édition que l’on peut dire éternelle,
disait Péguy.
Le véritable historien de Jeanne,
proclamait Michelet.
Un nouveau pas est fait avec le Père Doncœur. Constamment sa recherche et son intérêt se portent sur les textes primitifs. Plus que la version latine du procès, c’est la Minute qui retient son attention. Reprenant l’étude du manuscrit d’Orléans, il parvient à établir que ce texte transmet la minute des interrogatoires aussi bien dans la partie qui est commune avec Urfé que dans les premières séances qu’il est seul à consigner. En 1952, le Père publie La Minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle. Il y reproduit, en synopse, le manuscrit d’Orléans, le manuscrit d’Urfé et le texte latin du réquisitoire de Jean d’Estivet, qui est une première et hâtive traduction de cette minute.
Pour le procès de réhabilitation, il entreprend un travail semblable. La rédaction, sous forme de lettres patentes des juges, lui apparaît, du point de vue juridique et diplomatique, 17plus valable. Laissant de côté les trois manuscrits où les notaires ont mis le procès en forme d’instrument, il s’attache à l’étude et à l’édition du manuscrit d’Urfé, seul témoin de la rédaction épiscopale. Ce manuscrit, mutilé ou inachevé, avait été complété au XVIe siècle par un texte sans intérêt. Le Père isola ces additions et parvint à reconstituer le registre primitif, compte tenu de ses deficit : le plus grave nous prive des dernières séances du procès, de la sentence de réhabilitation et des sceaux des juges. En 1961, il édite La Rédaction épiscopale du procès de 1455-1456. Il restitua au témoignage de frère Martin Lavenu une phrase qui avait échappé aux éditeurs : Jeanne, au milieu des flammes, lui cria de descendre
et qu’il lui dise paroles pour son salut si haut qu’elle puisse elle-même entendre. Ce qu’il fit.
Son flair de chercheur le conduisit un jour sur une piste nouvelle : il s’agissait d’un manuscrit provenant de la bibliothèque du vicomte de Monteil. Il ressemblait à un manuscrit écrit, vers 1540, pour Diane de Poitiers et dont le Père avait retrouvé la trace, en 1950, chez le libraire anglais Robinson. L’un et l’autre comportaient une relation sommaire des deux procès : l’instrument des sentences de condamnation, l’enquête de G. Bouillé, les avis de P. Pontanus, T. de Lelli et Pierre Lhermite, enfin la sentence de réhabilitation. Une différence toutefois : le manuscrit de Diane est en français, celui du vicomte de Monteil en latin. Le Père comprit qu’il tenait le texte qui avait servi de base à cette traduction. Celle-ci fut sans doute assez répandue puisqu’on la retrouve dans les bibliothèques du cardinal de Rohan, de Benoît XV, du marquis de Paulmy. Le manuscrit de Monteil, lui aussi, était destiné à un bibliophile, mais il demeura inachevé ; la place réservée aux miniatures est vide. Le choix que l’on avait fait pour divulguer les procès était intéressant. Il mettait en valeur des pièces que les archives officielles
, si l’on peut dire, ne nous invitaient guère à considérer, puisque l’instrument se trouve seulement inséré dans les copies de la réhabilitation et l’enquête de Bouillé ne figure nulle part.
Le Père voulut remettre ces pièces à leur place normale. Immédiatement après la Minute, il édite l’Instrument des sentences. Et il inaugura La Réhabilitation de Jeanne la Pucelle 18avec l’enquêté ordonnée par Charles VII en 14506 à laquelle il adjoignit le Codicille de G. Bouillé.
Il utilisa pour ces éditions le manuscrit qu’il venait de découvrir. Il eut la joie d’y retrouver une phrase que les éditeurs avaient omise et qui de ce fait n’était pas connue : interrogé en 1450, Jean Beaupère, qui d’ailleurs ne reparut plus dans les enquêtes ultérieures, déclare que si Jeanne avait eu
sages et francs directeurs,
elle aurait su mieux se défendre.
Le Père poursuivait toujours inlassablement la chasse aux documents. À la Bibliothèque Nationale, il découvrit deux cents pages in-folio à la gloire de Jeanne, rédigées par le janséniste Godefroy Hermant et copiées de la main des religieuses de Port-Royal. Le Père étudia comment G. Hermant avait interprété la mission de Jeanne et les actes du procès.
Il reprit à Rouen le dépouillement des délibérations de la ville, des délibérations du chapitre, des extraits de la collection Lebert.
À l’occasion d’un voyage en Autriche, il poussa jusqu’à Vienne pour étudier de plus près la lettre aux Hussites conservée à la Haus-, Hof- und Staatsarchiv.
Il se rendit enfin à Rome pour explorer la bibliothèque et les archives vaticanes. Il dépouilla les registres pontificaux correspondant au règne de Charles VII. Il y retrouva la bulle de Calixte III qui ordonnait la procédure de révision. Elle était jusqu’alors connue seulement par les expéditions de ce procès.
L’importance des archives anglaises ne lui échappait pas, mais il laissa la tâche à d’autres.
Car la tâche n’est pas finie. Le champ des investigations est étendu et mal défini. Cependant, tant de travail et de découvertes accomplis depuis cent cinquante ans doivent donner l’espoir, aux chercheurs d’aujourd’hui, qu’ils n’œuvrent pas en vain.
Yvonne Lanhers,
Conservateur aux Archives Nationales.
- [1]
Voir : Le Mystère de Jeanne. Problèmes historiques, page 57.
- [2]
Cette lettre n’est connue pour le moment que par une copie du temps conservée à la Bibliothèque Nationale de Vienne.
- [3]
Dom Lobineau : Histoire de Bretagne, I, p. 580.
- [4]
Seul Thomas Basin y fait allusion dans l’Histoire de Charles VII. T. Basin avait rédigé une Opinio sur le procès de Jeanne en vue de la Réhabilitation.
- [5]
Quicherat, I, 264.
- [6]
Quicherat l’avait éditée d’après L’Averdy qui la connaissait dans le manuscrit de Soubise.
19Le mystère de la Passion de Jeanne d’Arc1
Aux fils et aux filles de France qui ont 20 ans pour qu’ils se souviennent que le salut de la France est venu d’un cœur de 20 ans résolu à tout souffrir pour accomplir la tâche que Dieu lui avait assignée
1430 La Trahison
… Le jeudi, 20 avril, l’armée bourguignonne, assemblée à Péronne, s’ébranle. Jean de Luxembourg, le Seigneur de Croy prenant le commandement de l’avant-garde, passe l’Oise en direction de Compiègne. Et Jeanne n’a en mains qu’une poignée d’hommes. Ses frères, son aumônier et le fidèle Jean d’Aulon, et sans doute cette compagnie de gens d’armes italiens, 68 archers et arbalétriers avec deux trompettes, que commande le Lombard Barthélemy Barretta.
Cette solitude, cet abandon du Roi la jettent dans une grande angoisse. Ses voix semblent depuis quelques semaines porter un secret. Pourquoi ne disent-elles plus ce : Va ! va ! qui l’avait un an plus tôt poussée vers Chinon, vers Orléans, vers Reims ?
Du bord des fossés de Melun elle regarde cette Seine qui coule rapide vers Paris. Un pressentiment étrange fixe ses yeux sur ces eaux pleines de mystère. Elle marche entourée des deux saintes amies qui soudain livrent leur secret : Avant votre fête, à la Saint Jean prochaine, Jeanne, vous serez prisonnière !
Jeanne est à genoux, le cœur déchiré, le regard suppliant. La mort, cent fois la mort plutôt.
Non, Jeanne, disent-elles avec une douceur inflexible, c’est ainsi qu’il fallait qu’il fût fait !
20À Lui, un ange aussi avait apporté le calice nécessaire.
Les amies se font saintement caressantes : Qu’elle ne s’esbahisse ! qu’elle prenne tout en gré ! que Dieu lui aidera !
Quelle agonie !
Jeanne supplie encore ; Ah ! plutôt que captive, qu’elle meure tantôt sans long travail de prison !…
Les amies se taisent, et douloureusement soutiennent la pauvre enfant.
Désormais chaque jour ou presque elles seront près d’elle. Et leur regard, plein de tristesse, est insondable. Quand cela ? Le lieu ? l’heure ? le mode ? l’issue ? Elles sont muettes.
Jeanne marche désormais vers ce calvaire qui surgira au détour de quel chemin ? Si elle savait où, sans doute qu’elle eût chancelé, mais sur le commandement elle eût été, quoi qu’il dût advenir
.
D’ailleurs il n’est point temps de faiblir. Autour de Compiègne la partie se resserre qui n’admet plus un abandon.
1431 Le Martyre
… Dans le cachot le prêtre est entré et les cierges étoilent l’obscurité.
Jeanne à genoux, le visage légèrement rosé aux joues, les yeux fixés sur l’hostie qu’on lui présente, frappe sa poitrine :
Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi ! [Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde.]
Domine, non sum dignus ut intres… [Seigneur, je ne suis pas digne de Te recevoir…]
Tant de larmes pour ses pauvres péchés depuis le jour qu’elle a pu peiner le cœur de Dieu ! Tant de souffrances hier et aujourd’hui pour expier !
… Sed tantum dic verbum et sanabitur anima mea. [Mais dis seulement une parole et mon âme sera guérie.]
Alors Fr. Ladvenu, prenant l’hostie, se penche vers le visage renversé, aux yeux clos, d’où deux larmes descendent au long des joues :
— Accipe, soror, Viaticum Corporis Domini nostri Iesu Christi qui te custodiat ab hoste maligno et perducat in vitam æternam. [Reçois, ma sœur, le Viatique du Corps de notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il te garde de l’ennemi mauvais et te conduise à la vie éternelle.]
— Amen, répondent les voix en laissant tomber les syllabes dans le silence.
21Jeanne a incliné la tête.
Personne n’ose plus bouger.
Les saintes la soutiennent de leurs mains.
Puis un bruit monte de la cour. L’escorte qui descend sous la voûte. Des appels, Jean Massieu fait un signe à Fr. Ladvenu qui touche doucement Jeanne à l’épaule.
— C’est l’heure, dit-il en tremblant.
Jeanne s’est levée… Elle chancelle et doit s’appuyer à la main du Fr. Ladvenu pour descendre…
L’éblouissement du grand jour. La compagnie anglaise, armée de vouges, d’épées, de guisarmes, en files silencieuses. La charrette qu’on lui a montrée à Saint-Ouen. Jeanne monte et s’assoit sur une planche, les deux dominicains à ses côtés.
On ne voit plus maintenant que ses épaules courbées, secouées par les sanglots.
Dans les rues, le glas qui tombe. Le seul bruit des pas des soldats, le fer des chevaux, les roues qui heurtent les pavés.
Un silence épouvanté des maisons ; et, cachées derrière les fenêtres closes, des femmes qui se signent.
— Ha ! Rouen ! Rouen ! mourrai-je cy !…
… Rouen ! Rouen ! seras-tu ma dernière demeure ? répète la pauvre enfant dans ses mains mouillées de larmes.
· · · · · ·
Jeanne, avec les deux dominicains, est à genoux. Sa suprême prière. Ô benoîte Trinité… ô benoîte glorieuse Vierge Marie… ô benoîts saint du Paradis… ses patrons, saint Jean… sainte Catherine, sainte Marguerite… saint Remy.
On entend sa voix monter ! elle demande pardon à toutes manières de gens
, clercs et laïcs, à ses juges, aux évêques, à son père et à sa mère, aux bourgeois, au peuple, aux Français et aux Anglais, aux soldats.
Elle supplie qu’ils veuillent prier pour elle.
Elle leur pardonne tout le mal qu’ils lui ont fait. Le bourreau, les juges.
Toute la place n’est plus qu’une étrange paroisse suppliante. Des prières de tous côtés. Les psaumes. Les litanies. Les larmes ne se cachent plus.
22On voit des juges la tête dans les mains sangloter, des Anglais eux-mêmes, quand s’adressant aux prêtres, d’une voix très douce, elle les prie qu’ils veuillent célébrer chacun une messe pour sa pauvre âme. Les plus durs, les plus faux sont bouleversés. Le cardinal d’Angleterre pleure, Cauchon pleure…
Une sorte de grâce de sanctification passe un moment sur les pires.
Mais cette émotion devient dangereuse. Des ordres, des appels. Les Anglais réclament la suppliciée qui leur appartient.
Elle a demandé à avoir une croix. Un soldat, de deux bouts de bois qu’il lie, lui en fait une. Jeanne la prend et la baise en adressant au Sauveur mort sur la croix pour elle de tendres lamentations. Puis elle la glisse en son sein entre sa chair et ses vêtements.
Jeanne prie Jean Massieu de vouloir bien faire chercher la croix de l’église afin de l’avoir sous les yeux jusqu’à la mort.
Le clerc de Saint-Sauveur l’apporte enfin.
Jeanne la baise et la serre longuement.
· · · · · ·
Sur le passage de Jeanne les gens se sont agenouillés et quelques instants après on l’aperçoit hissée sur le bûcher.
Elle est coiffée de la mitre en papier où des diables grimaçants entourent l’énorme inscription :
Heretique, relapse, apostate, ydolatre
— Non ! non ! proteste Jeanne, je ne suis pas hérétique ni schismatique mais une bonne chrétienne.
Le bûcher est si haut que Geoffroy Thirache, le bourreau, a de grandes peines à lier la suppliciée à l’estache
. Jeanne tient toujours embrassée la croix d’argent que lui présente Fr. Ladvenu. On entend encore son appel aux saints, à saint Michel, à ses saintes.
Et puis une fumée, une flamme que le bourreau approche des fascines.
23— Descendez ! crie Jeanne à Fr. Ysambard. Le crépitement autour du sol et le jaillissement grondant de la flamme, au milieu duquel une voix aiguë de femme crie :
Jésus ! Jésus !
Dans un tourbillon se mêlent la croix d’argent, la fumée noire des huiles, les flammes, la mitre de papier qui flambe.
La même voix plus forte, plus aiguë supplie :
— De l’eau bénite !
Et puis ramassée dans un dernier cri :
— Mes voix étaient bien de par Dieu.
Le bûcher n’est plus qu’une colonne de feu, tordue, étoilée d’étincelles tourbillonnantes où, toute rouge, la croix d’argent jette un éclair.
Deux syllabes :
Jé—sus !
Jeanne, sœur tout aimée, pouvons-nous vous parler à genoux ?
Ils ont voulu que la poudre de votre corps fut jetée par sacs en la rivière, afin que jamais sorcherie ou mauvaiseté on n’en put faire ou proposer
. Ils ont voulu qu’il n’y eût pas un coin de terre française où vos petits frères puissent venir s’agenouiller pour vous demander le courage ;
Sainte Jeanne, sœur tant aimée, cette poussière c’est dans nos cœurs qu’elle est tombée et repose.
Au pont Mathilde, les 30 mai, vos petites sœurs de Rouen jetteront chaque année des roses blanches pour en couvrir la Seine votre tombe.
Mais, tant que France sera, sachez que vos sœurs et vos frères cadets renouvelleront, ce jour-là, le serment silencieux par lequel, avec vous, ils donneront leurs rêves de vingt ans, et s’il plaît à Dieu, pour la France, brève ou longue, leur vie.
Paul Doncœur,
Villeroy, le 5 septembre 1930,
Sur la tombe de Péguy.
- [1]
Deux volumes. Art catholique (1930) et À l’Orante (1948).
24Le centenaire de la mort
C’est en pensant à vous que j’ai écrit le Mystère de la Passion de Jeanne d’Arc. Je vous l’ai dédié.
Voici l’avertissement qui l’ouvre. Il vous placera au vrai point d’où l’on comprend sinon le mystère, du moins la leçon qu’il faut en dégager.
La Chevauchée de 1429 et cette Passion de 1431 sont, si dissemblables, les deux aspects d’un même événement. Étroitement liés, intimement dépendants l’un de l’autre, les deux extrêmes s’y affirment comme toujours dans les œuvres de Dieu. Le triomphe éblouissant et l’insolence juvénile, l’écrasement et la souffrance jointes aux profanations les plus sacrilèges. Dieu n’a cure de ce juste milieu qui, quoi que nous prétendions, est pour nous le signe de la vérité et du bien. La Chevauchée de Jeanne, sonore, riante, déchaînée, bouleverse les prudences et les habiletés. La Passion de Jeanne scandalise et déroute les convenances, les respects et met en désarroi les timides. Au regard de Dieu, cela fait une unité où les antithèses se composent si bien qu’elles ne peuvent se poser l’une sans l’autre. La Chevauchée sans la Passion est une folie ; la Passion sans la Chevauchée est un scandale. Il est étonnant comme les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ sur Lui-même éclairent cette effroyable et sublime aventure, si proche de la Sienne propre !
Et qui nous demeure si mystérieuse. Car personne encore n’a pu y faire la lumière. Mystère de l’abandon du Roi qui nous stupéfie et sur lequel nous avons à peine quelques données ; mystère de l’indifférence silencieuse de ses compagnons d’armes les plus passionnés ou les plus loyaux ; mystère de l’ingratitude populaire où la fidélité d’Orléans semble d’autant plus inexplicable que l’oubli a été plus universel ; mystère plus effrayant de l’âme de ces juges, docteurs, prêtres et évêques sur lesquels le Procès de Réhabilitation n’apporte que des témoignages incertains. Et, pour finir, mystère de l’âme de Jeanne, le plus tragique. Que s’est-il passé dans ce cœur de fille de dix-neuf ans pendant les douze mois de captivité et de torture ? Ce que nous en savons, sur les affirmations hostiles et perfides de ses juges, est si précaire et si trouble.
25Peut-être devrons-nous un jour reprendre sur des explorations nouvelles les problèmes historiques qui n’ont jamais été éclaircis à fond. Nous disons ici le peu que nous en comprenons.
Quant au mystère des conduites de Dieu, c’est peut-être celui sur lequel nous avons le plus de données, lumières tombées de la Croix du Sauveur ou jaillies des paroles de Saint Paul.
Au fond, c’est ce qui importe le plus. Nous savons que tous ces scandales de notre esprit s’achèvent dans la certitude éclatante de la Rédemption issue du sacrifice. Il suffit, pour que nous bénissions Dieu comme Marie et que nous entrions, avec Elle, comme Jeanne dans les voies obscures que Dieu ouvrira.
Au risque d’accabler des âmes sensibles et des esprits insuffisants, il fallait donc raconter cette Passion sans laquelle le récit de la Chevauchée serait faux, serait dangereux. Les jeunes cœurs qui, sur la foi des allégresses de 1429, ont rêvé, eux aussi, d’équipées ardentes, n’ont pas été égarés par l’image lumineuse de Jeanne renversant au galop de ses chevaux les peurs de Charles VII, les calculs de Regnault de Chartres et les trahisons de La Trémoille. Mais il faut qu’ils sachent où ce galop les mène et que c’est dans les flammes de Rouen, précédées par les tortures du Bouvreuil, que s’accomplit la vraie rédemption. Trahisons, silences complices, mensonges doctoraux, solitudes, où l’âme passe par le point tragique des obscurités intimes, suprême angoisse ; enfin, à dix-neuf ans, pour être fidèle à la vocation divine, impérieuse, toutes choses, y compris les projets, consumés en cendres. Voilà ce que la Passion de Jeanne leur apprendra.
Mais alors ils comprendront les renversements de l’histoire et leurs secrets.
La Chevauchée, glorieuse et joyeuse, s’ouvrait sur le tableau de la grande Pitié française.
La Passion, effroyable, se clôt sur l’essor des victoires.
Jeanne le savait. Elle ne l’a pas vu. Nous le voyons, nous, à jamais gravé dans l’histoire.
Le cauchemar séculaire, l’attentat qui triomphait, la soumission des doctes et des riches à l’envahisseur, tout cela est balayé par le vent de Dieu. Il ne reste, pour attester le miracle, que cette cicatrice superficielle : Calais !
26C’est donc aux Te Deum des entrées triomphales que s’achève en réalité l’histoire de Jeanne. Il faut que les jeunes, ambitieux de grands services, n’oublient pas que les vainqueurs assistent rarement aux triomphes que leur mort a payés. Il faut aussi qu’ils sachent que nous laissons après nous une œuvre posthume, plus grande souvent et plus durable que celle dont nos yeux ont eu la joie.
Voilà ce qui domine divinement cette histoire aux troubles péripéties. Ce sont des leçons si nécessaires et si difficiles que Dieu n’hésite pas, pour nous les inculquer, à recourir à d’étonnants langages. En son Fils, tout Israël fut scandalisé et la Justice et le Zèle et la Loi et le Temple se sont souillés. En Jeanne tout le pays a péché : le roi le premier et ses conseils, les évêques et les princes, les docteurs et les soldats, les moines et les manants. Tous. En sorte que, dans cette universalité, il n’est permis à personne de regarder personne avec mépris ; nous n’avons qu’à nous courber dans une pitié unanime et une tristesse fraternelle. Nul ne lancera une pierre. Tous nous nous aiderons à nous redresser sous le pardon de Jeanne pour réparer le crime que les pères dont nous héritons ont commis.
Les gens d’Église les premiers, les autres à leur place au grand cortège qui, après cinq cents ans, nous conduira à Rouen au Pont Mathilde. Les gens d’Église les premiers et les autres à leur place sur la Route qui s’ouvre au service de la France sauvée par cette sœur de dix-neuf ans.
Il est vrai : les jeunes seuls n’ont pas péché contre elle. Mais qu’ils ne s’assurent pas témérairement. Ils verront ici comment rien ne garantit contre le péché insinué dans l’âge. Ainsi seront-ils humbles.
Qu’ils recueillent maintenant les paroles suprêmes de Jeanne. Elles seules sont à retenir en ces pages qui n’ont d’autre raison d’être que de les faire connaître, comprendre et aimer.
Paul Doncœur,
Cahiers Sainte Jehanne, février 1931.
27Le message de Jeanne à ses frères de dix-neuf ans
Nous voici donc aux pieds du bûcher de Rouen.
Durant quelques heures nous allons revivre les tragiques événements. Après le discours, après les cortèges, après les Cantates, la place du Vieux-Marché se videra comme elle se vida sur le coup de midi le 30 mai 1431. Chacun rentrant chez soi. Et voilà ! c’en était fini de ce Procès qui traînait depuis six mois, fini de cette étrange aventure qui depuis quarante-huit mois enfiévrait le pays. La dernière flamme jaillie de cette pauvre affreuse torche humaine marquait la fin finale. Chacun, Winchester et Warwick, Cauchon et Hidy, les soldats et les bourgeois, chacun rentrant chez soi. Seul le nommé Thirache, se demeurait sur les amas calcinés, n’en venant pas à bout. Bien embarrassé avec cela. Jusqu’à ce qu’enfin il eut ramassé dans un sac ce qui n’était ni charbon, ni plâtre, et jeté le sac dans l’eau courante. Mais alors ce fut fini. On n’en reparlerait plus.
Quand samedi aux douze coups de midi nous viderons les lieux, chacun rentrant chez soi, en parlera-t-on encore ?
Y pensera-t-on encore ?…
Je voudrais que les jeunes Français de dix-neuf ans y pensent eux du moins encore quelque temps.
Et qu’ils pensent à ceci :
Que le crime de Rouen est essentiellement un attentat contre la jeunesse. Leur jeunesse. Et que pour défendre leur jeunesse ils s’érigent aux courages de Jeanne.
28On pourra redire, répéter sur tous les tons que Jeanne montant sur son bûcher n’avait pas dix-neuf ans et demi. Le pourra-t-on comprendre ? Pourra-t-on mesurer l’horreur de cette chose inouïe ?
Tout l’appareil d’un Royaume, l’armée, le bourreau, tout l’appareil de l’inquisition, l’université, toute cette plèbe énorme se liguant pour soulever, Océans déchaînés, cette toute petite chose, épave sans appui que ses regards au Ciel, enfant vierge, arrachée, matée, broyée, savamment, longuement examinée, menteusement incriminée, menacée, affamée, désespérée et maintenant petite fille sur cette place publique publiquement brûlée.
La force judiciaire, la force militaire, la force théologique, la force populaire, la force financière, toutes les haines des hommes, des hommes en place, des vieillards couronnés, des savants ensorbonnés, des chanoines fourrés, tout cela brandit cette frêle chose de dix-neuf ans, qui ne sait pas le droit, ni la théologie, ni A, ni B. Et qui cependant ne pliera pas. Et qu’il faudra le feu pour réduire. En cendres !
Or, comprenez-vous que ce n’est pas quoique jeune, que c’est parce que jeune que tout cela a été voulu, décrété, exécuté, que c’est formellement un attentat contre la jeunesse, comme telle.
Là-haut, sur cet échafaud, ce qu’on brûle en Jeanne c’est sa Jeunesse. La Jeunesse.
La jeunesse qui fait scandale dans ce décor patiné, dans ce monde si bien accordé dans cet état de choses si bien considéré.
La défaite, tous les vieux vieillis avec les événements, elle leur tient à la peau ; comme un vieil habit à quoi l’on s’est modelé. Il y a là dedans ses renoncements un peu gênants au début ; on s’y est fait. Des humiliations, des courbements, un peu durs au début on est arrivé à la souplesse. Des marchés, des paiements, au début honteux ; on n’en sent plus l’odeur de cet argent. On s’est fait. On s’est installé, on a pris le pli. Ça va. Ça ira. On n’y pense déjà plus trop à ses vieux coups, à ses vieilles plaies. On ne se rappelle plus guère que ça n’a pas toujours été ainsi. On ne croit plus que ça puisse être autrement, que ça ait pu être autrement. On a signé, on a prêté serment. Tous ensemble, ça été moins dur et maintenant on a le cœur, l’âme, la conscience, l’honneur bien tranquilles. C’est 29le travail de quarante ans. Mais c’est enfin fini et bien fait. Ça tient bien. Ça tiendra bien. Je vous assure.
Jeanne, tout à coup, c’est quelqu’un qui ne sait pas. C’est jeune et ça ne sait pas. Voyez-vous cette insolence. Jeter le désordre dans un pays. Mettre le trouble dans les consciences, renier les traités. Remettre en cause tout ce qui est fait ! C’est jeune et ça ne sait pas l’histoire. Ni le droit canon, ni la théologie, ni les hommes, ni les choses et ça veut parler ! faire la leçon à ceux qui savent, qui ont l’expérience.
Ceci est absolument inadmissible, intolérable. On est assez fort Dieu merci, pour défendre l’Ordre, la Sagesse. On a le nombre pour soi et la science et la technique, les Relations.
Et premièrement on la trouvera bien en faute.
Et secondement on saura bien l’y enferrer.
Et troisièmement, tellement, proprement, avoir raison par un beau procès
. Dans les règles.
Jeanne elle, parce que toute jeune, a entendu dans son Cœur et sur le Pays souffler la voix de Dieu. De Dieu qui ne veut pas, qui ne permet pas, qui ne ratifie pas. De Dieu qui ne consent pas que la lâcheté soit le devoir, l’avilissement, l’honneur, le calcul personnel, la règle des intérêts absolus.
Sa voix qui crie, qui hurle par toutes les bouches du désespoir, de la mort, du viol, du pillage, personne de ces vieux ne l’entend. Il y faut une âme plus fraîche qui ne sache pas les bonnes combinaisons et les casuistiques. Un cœur à tout risque.
Elle ignore les vieilles tactiques à la mode — faire des prisonniers, tirer des rançons, appâter des villes. Elle ignore les diplomaties engagées, les marchandages, les trêves implicites, les ménagements et les cousinages. Comme les jeunes, elle ne sait qu’une chose, c’est que les Anglais s’en aillent. C’est tout. Veuillent ou non, ils s’en iront.
Son regard tout clair d’enfant démêle l’échiquier où les vieux sont embarrassés. 1°) Orléans, 2°) Reims, 3°) Paris. On va à Orléans pour arrêter l’Anglais. Ceci fait, on va à Reims pour couronner le Roi, et puis, selon la tradition, le Roi fait son 30entrée à Saint-Denis et dans la Capitale. C’est tout simple. Un enfant en ferait autant. Mais les vieux tous ensemble n’en feront jamais autant.
Ils sont ravis de la lancer sur Orléans où elle va pour sûr se briser du coup.
Ils sont furieux d’être menés à Reims.
Mais ils n’iront pas à Paris, ni le Roi ni Jeanne. Ils l’ont juré.
Recul stratégiquement sur la Loire, absurde campagne vers la Haute-Loire, internement à Sully, ils ont repris la conduite de la guerre. Quand Jeanne échappe pour se jeter vers Compiègne qui résiste insolemment, ils enragent. Quand elle est prise, ils triomphent. Ils le savaient bien ! c’était une imprudente ! Elle n’écoutait personne. Elle n’avait que ce qu’elle méritait.
Et tous ces diplomates et ces généraux battus depuis cent ans Selon les Règles
sont enfin délivrés de cette enfant qui méprisant les règles avait eu l’imprudence de vaincre. Ça va bien un temps, la veine et l’innocence, disaient-ils gravement sur la Loire, ça ne dura pas toujours ! Nous le savions bien, nous autres les vieux !
Ainsi du côté de l’année et du côté des clercs, sur la Loire ou à Rouen, on est d’accord contre cette Jeunesse
qui dérange tout le jeu si bien engagé.
Aux Pavés du Vieux-Marché, les jeunes doivent se serrer autour de Jeanne pour défendre leur jeunesse. Les Scouts plus que tous les autres.
Hardiesse, joie, franchise, honneur, fierté.
Désintéressement de cœur, goût du risque.
Impatience des défaites, obéissance prompte aux voies de Dieu.
Sentiment de ses forces, mépris des vieilles timidités.
Clairvoyance des victoires.
Voilà les valeurs qu’il faut sauvegarder à tout prix contre tout le complot des vieillesses coalisées.
Paul Doncœur,
1931.
31Je m’en attends à Dieu seul
Le trait qui marque la destinée surhumaine de Jeanne, qui marque sa sainteté et qui la range parmi les quelques saints qui se tiennent tout proches du Christ et de la Vierge au sommet du Calvaire, c’est l’audace avec laquelle cette enfant a renoncé à toute référence humaine pour n’adhérer, jusqu’à son dernier
supplice, qu’à Dieu seul.
Il y a peu de saints qui aient été appelés à s’enfoncer dans une telle solitude en s’arrachant à toutes les servitudes créées.
De Domrémy au Vieux Marché, elle avance toute seule, les yeux fixés sur Dieu, traversant, le cœur déchiré, toutes les tendresses, toutes les assurances, toutes les convenances, toutes les autorités
humaines. Non pas renonçant seulement, à tous les appuis, à tout confort, mais dans la nuit la plus noire, au milieu des tourments les plus affreux, ne cherchant sa référence qu’en Dieu seul.
Je m’attends à Dieu mon Créateur de toutes choses, dit-elle le 2 mai à Jean de Châtillon qui la torture. Je l’aime de tout mon cœur.
On ne peut trouver dans toute la Légende dorée plus de force alliée à plus de tendresse1.
Au fond, c’est la leçon essentielle de la sainteté, celle que toujours et aujourd’hui il faut que nous apprenions pour ne point trahir. Jamais nous ne mesurerons à sa vérité la grandeur de ce martyre, de ce témoignage.
32Affronter les hommes de pouvoir et de guerre, et affronter les combats, traverser les bandes qui occupent le pays, passer les rivières, et forcer les ponts-levis jusqu’au roi ; se jeter sur les bastilles anglaises et entraîner dans son élan les hommes d’armes pourris dans les cantonnements des arrières ; d’une haleine foncer au travers des intrigues, des inerties, des trahisons jusqu’à Reims, et faire d’un pauvre prince disgracié, le Roi. Tout cela, dans un cœur de fille de dix-sept ans, réclame un fameux courage. Mais c’en est le plus facile effort.
C’est dans un autre ordre que se mènent les essentielles batailles. Toute la raison et toutes les évidences. Toute la sagesse et tous les bons conseils. Toute la morale et toutes les convenances. Tout le droit, in utroque, et toute la théologie des écoles. Est-il possible qu’une enfant, qu’une paysanne paroissienne doive affronter encore cela ? Et, non point par révolte ou folie, mais par la plus haute obéissance, tout braver.
Pendant trois ans, en proie à des Voix inexorables, se demander le jour et la nuit et jusqu’en allant communier, si l’on devient folle, puisque tout, la conscience l’évidence, les yeux, vous crient que c’est impossible. Et que c’est défendu !
Voir devant soi ses père et mère, celle-ci qui pleure comme si elle devinait (mais ce n’est rien), celui-ci aux regards furieux maintenant, et qu’il faut dans son cœur traiter de lâche, parce qu’il plie sous l’universelle démission. Fille, les juger tous et pratiquement les condamner. Comme si on savait, comme si on pouvait. Parce que ces voix terribles vous crient : Va ! va ! va !
Devant les hommes de gouvernement, de loi, d’Église, devant un peuple tout entier et un roi, devant les nations, devant la chrétienté présente, devant les morts et devant l’histoire, déchirer les traités, briser les sceaux solennels, dénoncer les signatures, désavouer les enregistrements des Parlements et des Universités ; et, fille sans lettre, crier que Dieu, Lui, n’a ni enregistré ni souscrit ce pacte d’infamie qu’est le Traité de Troyes.
Enfin, fers aux pieds, seule et sans Eucharistie, livrée aux tortures d’Église, interrogatoire, chantages, menaces, sophismes, 33textes sacrés, remontrances, admonestations, supplications, tenir tête aux assemblées des docteurs de Paris, des abbés mitrés, des évêques et archevêques, et, broyée, après un an de prison et trois mois de procès, lancer au juge qui tient son âme et sa vie dans ses mains l’impavide : J’en appelle à vous devant Dieu !
Quel est, en vérité, ce drame ? Quel est ce scandale, ce blasphème ? ou quelle est cette religion ?
Quand j’eusse eu cent pères et cent mères, et que j’eusse été fille, de roi, je serais partie.
Leur désobéissant mille fois.
Quand j’eusse dû, les cheveux coupés en garçon, en chausses et pourpoint comme un soldat, courir tous les interdits de police et de justice.
Quand j’eusse dû refuser tous les conseils des chefs de guerre et tous les instruments des politiques. Quand j’eusse vu dresser contre moi toutes les croix et toutes les reliques des saints.
J’eusse dit : et, si je voyais le feu, je vous dirais ce que je vous dit et je ne ferais autre chose.
J’eusse dit — et j’ai répété jusqu’au bûcher — que mes dits et mes faits sont de la part de Dieu !
J’eusse dit dans le lourd silence de mon Roi et ce que vous appelez son désaveu, et j’ai protesté que je ne chargeais (de mes dits et faits) personne, ni mon roi ni un autre… et que c’est sur moi et non sur nul autre qu’ils retombent
.
Quand enfin j’eusse vu l’Université et l’inquisition, me déclarer hérétique, schismatique et relapse, j’eusse et j’ai crié que j’en appelais à Dieu et à notre seigneur le Pape et que je voulais être conduite à Rome et être interrogée par le Pape
.
Quand vous me l’eussiez refusé, invoquant vos canons, et, m’accablant sous les péchés cardinaux, prononcé la sentence de crime et de mort, j’eusse et j’ai prononcé que je m’en attendais à mon Juge, c’est à savoir le Roi du ciel et de la terre
.
Enfin, quand j’eusse entendu, et j’ai entendu, mes Voix se taire, j’eusse crié, et j’ai crié dans la flamme mon dernier cri, que mes Voix étaient bien de par Dieu
.
Il n’est pas rapporté dans l’histoire des martyrs, il n’est rapporté que dans les Évangiles, que l’âme d’une pauvre créature ait connu tel combat, tel supplice.
34Il n’est pas chanté dans les annales de l’Église, il n’est chanté que dans la Passion de Jésus-Christ, une telle victoire. Et qui ne se mesure pas tant aux tortures qu’à l’intrépidité de la foi, à cette unique, et simple, et absolue référence :
J’ai bon Maître, à savoir Dieu, à qui je me remets de tout et non à autre.
Les amis de Dieu, disait le Père de Grandmaison, sont terribles, parce qu’ils ne craignent rien.
Leur sort est plus terrible, parce qu’ils ne peuvent s’appuyer sur rien.
Que sur Dieu. Et Pierre ne savait pas encore ce qu’il disait : Seigneur, pour toi, nous avons tout quitté. Que nous restera-t-il ?
Tout quitter ! Et non pas seulement la barque et la maison, les frères et les père et mère, les douceurs.
Mais son peuple et la synagogue, les docteurs et les juges, tout ce que l’on croyait la Loi et les prophètes
, pour suivre Celui qui s’avance tout seul, sans même lui demander si un ami, si un compagnon aussi cher que Jean marchera près de vous. Qu’importe ! Suis-moi !
Il n’y a que la Vierge Marie qui ait marché aussi dénuée. Et puis, parmi quelques amis (et encore sans se sentir entouré par eux, car chacun marche seul), cette petite fille de France qui à ses dix-neuf ans va vers son bûcher, toute seule. Sûre de Dieu, seul.
Là est l’effort surhumain. Et c’est cela qu’il faut méditer en ces sombres commémoraisons de Rouen.
Depuis Adam qui se réfère à Ève : La femme que Tu m’as donnée…
, notre lâcheté cherche toujours ses références dans des excuses. Il n’y a rien que le Christ eût plus sérieusement poursuivi et dénoncé.
Permets-moi d’aller dire adieu à mes parents…
Permets-moi d’aller faire les funérailles de mon père…
— Non, coupe Jésus-Christ, qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi !
Ni les convenances, ni le précepte, ne passent avant mon appel.
35Laisse-moi d’abord accomplir mon sacrifice…
— Non, coupe Jésus-Christ, va d’abord te réconcilier avec ton frère.
Permets que nous lapidions cette femme adultère…
— Ici, Jésus se taira et du regard dénoncera leur mensongère justice.
Je regrette de ne pouvoir t’abandonner ce pain ou cet agneau. Père, car ils sont corban et voués à Dieu.
— Tartufes ! qui allez maintenant jusqu’à invoquer une fausse référence à Dieu. Prévaricateurs. Faux dévots ! Faux justes ! Traîtres à Dieu et au prochain !
Quelle force ou plutôt quelle pureté de regard il nous faudrait pour oser avec Jeanne ne nous en attendre qu’à Dieu ! Mais avions-nous compris que seuls les enfants, comme elle, entreraient au Royaume ? Et que : Bienheureux les cœurs simples
, parce qu’au travers de tous les faux-semblants, de toutes les idoles érigées par les hommes, ils verraient Dieu !
Ô Jeanne, en ce temps de martyre, marche avec nous, et toi aussi, demeure.
Paul Doncœur,
Cité Nouvelle, mai 1941.
- [1]
Il faut relire cette scène atroce où culmine son procès. Je me permets de renvoyer le lecteur au Mystère de la Passion de Jeanne d’Arc, pp. 380 sq.
36Présence de Jehanne
Tout ce mois de mai sera plein de sa présence, jusqu’au jour de sa mort, le 30, que nous oublions trop. Nous ferons maintes fêtes, spectacles et cortèges. C’est fort bien.
Mais nul d’entre vous ne s’en estimera quitte à si bon compte.
Un cortège, si magnifique soit-il, peut parfaitement passer à côté de son objet et égarer ceux qui le suivent avec enthousiasme.
Est-ce tout ce que, pour cette année 1941, réclame de nous dans sa victoire et dans sa mort notre cheftaine
Jeanne ? Le moins serait d’abord de relire chaque année durant ce mois son message. C’est pour vous qu’en 1929, j’ai écrit La Chevauchée, puis Le Mystère de sa Passion en son cinquième centenaire. Vous y trouverez surtout ses paroles, ses paroles de prisonnière notamment jusqu’à son martyre. Il vous sera facile cette année d’en mesurer la force et la grandeur. L’Église n’a pas hésité à dire : la Sainteté. Lisez en silence ; lentement, jour par jour. Et puis comprenez ce qu’une fille de France de dix-neuf ans vous dit. Vous ne tarderez pas à comprendre le devoir qu’elle vous trace.
Vous y comprendrez que la prison est une grande chose, singulièrement aimée de Dieu, puisqu’il l’a voulue pour la passion de son Fils, pour Pierre, pour Paul, pour des milliers de disciples durant trois cents ans ; pour saint Louis, pour sainte Jehanne. Et que nous y passons tous. Mon père captif après 1870 ; moi après 1914, tant de mes fils, vos frères, après 1940. Chaque génération y passera donc. Est-ce sans intention ? Ne serait-ce qu’un châtiment ? Tout nous crie que non. C’est donc une grâce. Cherchez à la trouver près de Jehanne pour ne pas trahir vos frères prisonniers, qui forgent leurs âmes dans leur solitude et leur souffrance.
Vous y comprendrez ce qu’est l’intrépidité chrétienne en face des puissances. Vous vous plaignez que les Saints ne vous prêchent 37qu’effacement et démission. Écoutez et regardez Jehanne et mesurez ce que nous sommes à côté de cela !
Vous y comprendrez ce que c’est que de s’appuyer sur Dieu pour faire face aux hommes. Essayez d’entrer dans la prière secrète de cette enfant à qui même la Communion est refusée par les prêtres.
Vous y comprendrez comment il faut juger la mort ; comment il faut une bonne fois admettre qu’on y passera, avant son tour de bête, au choix
, comme on dit dans l’armée (mais on ne le dit que pour l’avancement (!). Au choix ! Voilà tout. Qu’il faut inscrire cela sur son carnet ; pour que, si les choses prennent cette tournure, nous n’en soyons pas surpris ni désespérés. C’est à condition de mépriser la peur de la mort que cette vie vaut son prix. C’est à cette condition aussi qu’elle a toute sa fécondité ; car elle la prolonge bien longtemps après que sont morts les plus obstinés embusqués, et pour des siècles parfois. Ainsi Jehanne à ses dix-neuf ans.
Voilà ce que vous disent nos frères tombés en mai et en juin.
N’oubliez pas ce que cent fois nous avons déjà copié ici : que le soldat mesure la quantité de terre où on parle une langue, où règnent des mœurs, un esprit, une âme, un culte, une race, le soldat mesure la quantité de terre où une âme peut respirer
.
Il la mesure, vous le savez, non par des discours, mais par son corps. Jehanne à Rouen, Péguy à Villeroy, La mort en fait des bornes immobiles.
Paul Doncœur,
Cahiers Sainte Jehanne, mai 1941.
38Le mystère de Jeanne
Pascal — bien après saint Paul — a parlé du Mystère de Jésus
.
Mais, si grands qu’ils aient été, on n’a jamais parlé du mystère de saint Augustin
ou du mystère de saint Bernard
, ou de nul autre saint.
Il est remarquable que de Jeanne seule depuis des siècles on évoque, on cherche à pénétrer (à dissiper, quelques-uns) le mystère
. Mais finalement, c’est pour s’incliner devant cette figure énigmatique d’une fille de dix-neuf ans, prodige unique dans l’histoire.
La sainte la plus grande après sainte Marie
, disait Péguy, subjugué.
Cette vivante énigme
, avait confessé Michelet, cette mystérieuse créature
.
Le miracle de Jeanne
, disait déjà Barante. Mais c’est Péguy encore qui a fixé pour les siècles la formule définitive :
Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc.
La bulle de canonisation reprendrait le mot échappé au grand humaniste Pie II : Mirabilis et stupenda virgo
, Vierge admirable et stupéfiante
.
Les plus savants se sont heurtés aux paradoxes à leurs yeux insolubles. Mais dès le premier jour, et non pas à Reims seulement ou à Orléans, mais à Chinon et déjà à Vaucouleurs, les plus simples yeux ont vu clair et ont reconnu en elle la sainte envoyée de Dieu.
Après la détermination de l’Église, il nous est facile d’admirer le prodige qui bouleverse bien des évidences et des sagesses. Mais il y a longtemps que l’Évangile avait dit que les choses de Dieu, ce sont les petits qui les comprennent, tandis que les sages en sont scandalisés.
39Il nous faut recueillir quelques-uns des traits étonnants, déroutants peut-être, de cette fille de Dieu
.
La destinée d’une petite paysanne, brisant la puissance victorieuse de l’Angleterre, est déjà bien mystérieuse. Et ceux qui ne veulent pas y reconnaître l’œuvre de Dieu se sont épuisés en explications, les unes injurieuses, les autres contradictoires.
Mais que cette fille de dix-sept ans ait traversé une cour dégradée et une année de soudards sans en recevoir une atteinte, qu’elle ait puisé dans la prière seule, sans aucun secours humain, le génie politique et guerrier ; et qu’enfin cette vie ait reçu le couronnement mystérieux du pire supplice, abandonnée, semble-t-il, de son Dieu, de son Roi, de son peuple, à qui elle s’était, corps et âme, vouée… Voilà bien ce qui faisait que Piccolomini, le Pape Pie II, put parler de choses admirables et stupéfiantes
.
Dieu s’occupe-t-il donc des Patries ?
Il n’est pas possible qu’au cours du Procès de canonisation on ait méconnu ce problème qui domine toute cette histoire.
Le pacifisme internationaliste, mais aussi une certaine conception de la Providence, ne pouvaient manquer de disputer à Jeanne le titre de sainte, difficilement associé à celui d’héroïne militaire.
Et cependant l’Église n’a pas hésité à lui faire honneur de sa mission temporelle et guerrière.
À la messe, elle admire comment Dieu l’a suscitée pour sauver la foi et la patrie
(Collecte). Elle demande (Secrète) la force qui lui fait affronter hardiment les dangers de la guerre pour repousser les ennemis
. Et à la Postcommunion, elle rappelle que c’est l’Eucharistie qui si souvent l’a nourrie pour (remporter) la victoire
.
Il est, en effet, impossible de dissimuler. Les faits sont trop bien établis, et les déclarations trop formelles :
Au mépris de la mort, Jeanne a sans cesse redit à ses juges qu’elle était envoyée de Dieu
pour battre les Anglais.
40Mes frères du paradis et mon Seigneur Dieu m’ont dit… qu’il me fallait faire la guerre pour reconquérir le royaume de France.
Je n’ai rien fait, disait-elle, que par commandement du Roi du Ciel.
C’est au nom de Dieu qu’elle somme les Anglais de s’en retourner en Angleterre : car vous n’avez, disait-elle, aucun droit sur le royaume de France. Le Roi du Ciel mande par moi que vous rentriez en votre pays
.
Et sans hésiter elle prédit à ses juges haineux qu’avant sept ans
, les Anglais perdraient un gage très précieux (ce fut Paris qu’ils évacuèrent cinq ans plus tard) et que bientôt ils perdraient tout en France
.
En effet, le dernier Anglais quittait Rouen en 1449 ; la Normandie en 1450, la Guyenne en 1453.
Sans le savoir, et par instinct de fille de France, ainsi que par illumination de Dieu, Jeanne retrouvait la grande doctrine de la Bible qui affirme que c’est le Très-Haut qui a marqué la frontière des peuples
(Deutéronome, XXXII, 8). C’est saint Paul qui déclara à l’Aréopage que Dieu a marqué les époques et les limites de l’occupation de la terre par les hommes
(Actes, XVII, 26).
Ce qui signifie clairement que Dieu réprouve les invasions et les guerres de conquête. Jeanne n’a pas dit autre chose quand à l’Anglais envahisseur elle a déclaré que Dieu voulait qu’il rentrât chez lui.
Dénonçant l’injustice de la conquête, fut-elle sanctionnée par un traité (Troyes, 1420), Jeanne a pour mission de faire sacrer Charles, roi de France, à Reims, venue de par Dieu pour réclamer le sang royal
.
Mais il ne faut pas oublier un fait capital sur quoi se fonde ce vouloir de Dieu. Ce n’est pas pour un homme qu’elle se bat. C’est pour le droit de Dieu. L’étrange scène à Chinon où elle requiert le Dauphin de faire remise de son royaume au Roi des Cieux, a un sens toujours actuel. Le royaume, disait-elle, n’appartient pas au Dauphin, mais à Dieu… et le Roi n’aura la France qu’en commande
(c’est-à-dire en dépôt) et qu’il gouvernerait comme Lieutenant du Roi du Ciel
.
Admirable doctrine qui affirme que les gouvernements ne 41sont jamais Seigneurs, mais mandataires d’un pouvoir supérieur, seul absolu, qui les délègue et les juge.
Il faut se rappeler tout cela pour comprendre la mission de Jeanne, et pourquoi les décrets de canonisation n’ont pas hésité à proclamer la sainteté d’une guerrière :
Plus d’une fois une femme a été suscitée par Dieu pour délivrer son peuple, en acquérant un nom impérissable
(Ier livre des Macchabées, VI, 44). Prodiges de sainteté guerrière que Dieu a renouvelés en Jeanne à qui la voix de saint Michel a dit comme autrefois à Judas Macchabée : Prends cette sainte épée, don de Dieu, avec elle tu briseras les ennemis de mon peuple Israël
(II Mac., XV, 16). Ainsi parle le Décret de 1908 et celui de 1909 ; et de même le Décret de canonisation de 1920.
Mais, disaient insidieusement ses juges :
Pourquoi Dieu prend-il pour accomplir cette mission une petite paysanne ?
Il y avait de quoi irriter et humilier ces hommes de guerre et ces puissants politiques, de se voir vaincus par une fille de dix-sept ans. Leur ressentiment à Rouen fut impitoyable.
Jeanne n’eut qu’un mot à répondre à ses juges qui lui demandaient :
Pourquoi avez-vous eu cette mission plutôt qu’une autre ?
— Il a plu à Dieu d’ainsi faire par une simple fille pour débouter les adversaires du roi.
Et c’est bien dans la ligne de la Providence qui, au mépris des grands et des savants, avait pris une petite fille de Nazareth pour en faire la mère du Dieu Rédempteur.
Mais une Vierge dans les camps !
Les Anglais n’ont pas manqué de crier au scandale ! Furieux d’être sommés, puis vaincus par cette fille des champs, ils ont voulu la salir.
Ils ne répondirent à la courtoise lettre qui leur offrait la Paix que par des injures. Aux Tourelles, Glacidas l’appelle 42putain et Jeanne pleura. Mais le plus abominable est qu’au procès un prêtre, Jean d’Estivet, qui savait parfaitement que Jeanne était vierge, la traite de putain excommuniée
, de paillarde
(prostituée). Et que Cauchon, qui avait exigé la preuve de sa virginité, refusa d’en insérer le témoignage au dossier où l’on continua de l’appeler sorcière
, ce qui impliquait les plus honteuses débauches.
Intrépidement la pauvre enfant dut proclamer devant ses juges aussi iniques que ceux de Daniel, son absolue intégrité : La première fois que j’ouïs mes voix, je fis vœu de virginité, tant qu’il plairait à Dieu. J’avais alors treize ans environ.
Aux plus angoissantes menaces, elle réaffirmait : Je serai sauvée pourvu que je tienne le serment et promesse que j’ai fait à Notre Seigneur de garder ma virginité de corps et d’âme.
Au jour de sa mort, en pleurant, elle évoquait encore l’intégrité de son corps qu’on allait livrer aux flammes. Rien n’éveilla dans les juges une pitié ou un remords !
L’Église, au procès de réhabilitation (1456), stigmatisant les juges de Rouen, proclama que l’innocence de Jeanne, n’encourait, du fait de l’abominable condamnation, aucune tache. Pie X (1909) déclarait qu’au milieu de la licence des armes, sa vertu ne souffrit pas la moindre atteinte, car elle était protégée par son céleste gardien
.
Mais les plus émouvants témoignages furent recueillis sur les lèvres de ses vieux compagnons d’armes. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, qui l’accompagnèrent de Vaucouleurs à Chinon et couchèrent près d’elle à la paillade
toutes les nuits de cette longue route, le duc d’Alençon, Jean d’Aulon, qui témoignèrent sous serment de la pureté qui émanait de tout son être : chose quasiment divine
, disait Dunois. Et les soldats, les camarades d’enfance, les hôtesses chez qui elle logeait, précisent à l’envie la réserve sévère qui la faisait au besoin coucher tout habillée et armée. Enfin, il ne faut pas oublier que c’est pour sa virginité qu’elle se livra au martyre, puisque c’est pour avoir repris ses habits d’homme qu’elle fut condamnée au feu, habits qu’elle reprit pour se défendre des violences de ses gardiens, soudards ou seigneurs.
L’Église a canonisé son titre de pucelle, de vierge, en l’auréolant de la couronne du martyre, elle assigna à sa messe l’Évangile des martyrs pontifes !
43Amie de Dieu et chef de guerre
Tous ces paradoxes ne trouvent leur explication que dans cette suprême antithèse qui compose, comme en peu de saints, la plus constante prière et la plus fougueuse action.
De celle-ci, il n’est pas besoin d’apporter de preuves. Si elle succomba sous la trahison des jaloux, c’est bien parce qu’elle avait pris à la lettre l’injonction de ses voix : Va ! va ! va ! hardiment.
Je leur disais d’entrer dans les Anglais et j’y entrais moi-même !
Au combat comme en politique, c’est sa hardiesse et sa fougue qui mettent l’ennemi en déroute et provoquent chez le pauvre roi fatigué, chez Regnault de Chartres, chez La Trémouille, cette hostilité sourde qui lui coûtera la vie. Quand on fait le compte de ces quelques mois où les victoires éclatent plus promptes que la fuite des ennemis, on admire le chef de guerre.
Mais quand on apprend des témoins, ses confesseurs, ses compagnons de route ou de combat, à quel point cette enfant ne vivait que dans la prière, de jour et de nuit, on est d’abord étonné, mais enfin on perçoit que c’est précisément dans son amitié avec Dieu qu’elle recevait le don des miracles.
Et encore qu’en savons-nous ?
À Poitiers, son hôtesse la surprendra à genoux pendant longtemps l’après-dînée ; à genoux aussi la nuit… dans le petit oratoire… où elle restait très longtemps en prière…
Mais qui a connu la prière de cette enfant de treize ans à Domrémy, dans l’intimité des anges et des saintes ? et celle plus bouleversante de la captive solitaire qui, privée de communion, de messe, de conseils, n’a eu pendant six mois affreux que la compagnie invisible de ses voix ? qui sondera le cœur de la petit Jeannette communiant à l’église de Domrémy ? qui sondera le cœur de la martyre criant dans les flammes ses suprêmes appels à Jésus ?
Pour marquer du moins que c’est dans la prière que s’enracine son action, il suffit de rappeler ces aveux remarquables où elle parle de son conseil
.
— Vous avez été à votre conseil, dira-t-elle aux capitaines. J’ai été au mien. Et croyez que le conseil de mon Seigneur s’accomplira et tiendra.
44— Quand je suis peinée, avouait-elle à Danois, de ce que l’on ne croit pas ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart et je prie. Alors j’entends la voix qui me dit :
Fille de Dieu, va, va, va, je serai à ton aide, va !
En entendant la voix je ressens une très grande joie et je voudrais être toujours en cet état.
Mais non ! Elle s’arrachait à cette douceur et se jetait au combat.
Une dernière fois, et c’est bien la plus émouvante, elle se référait à son conseil.
Cauchon, insidieusement, lui a offert le conseil d’un des docteurs qui la jugent, pour l’aider en des questions difficiles. Elle se recueille, puis se lève :
Quant au conseil que vous m’offrez, dit-elle, je vous remercie… mais je n’ai point l’intention de me départir du conseil de Notre Seigneur.
Jeanne est là tout entière. C’est de Dieu seul et non des hommes qu’elle a reçu commandement et force.
Sans la grâce de Dieu je ne saurais rien faire… Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par commandement de Notre Seigneur.
Le dernier mot qui définit cette sainteté si extraordinaire, d’apparence, et si simple, c’est la bulle de Benoît XV pour sa canonisation qui le prononce : L’obéissance de Jeanne aux ordres de Dieu, voilà ce qui est le vrai mystère à retenir, l’exemple à imiter de tous les chrétiens. Devant les ordres de Dieu, devant le plaisir de Dieu
, comme elle disait, les raisonnements des docteurs ou des juristes ne sont que vanité. Il faut laisser à Dieu la joie de jouer avec nos esprits et nos cœurs, comme il jouait avec les astres de sa création. Il n’y a que les enfants du Royaume pour s’en réjouir. Et Jeanne, comme il est beau ce mot latin qui ramène son titre de Pucelle à son sens d’origine : Puella, disent les Romains : une petite fille
. C’est tout pour Dieu.
Paul Doncœur,
Cité Nouvelle, 1942.
45La prière de Jeanne au Puy pour la délivrance de la France
Depuis longtemps, dans l’horreur d’une guerre centenaire, les supplications nationales s’étaient faites instantes pour obtenir enfin la paix. En 1428, les États Généraux prescrivaient des supplications solennelles pour la France, chaque vendredi. Partout se multipliaient processions et pèlerinages. Notamment au Mont Saint-Michel, pour y prier le Patron de la Dynastie. En mars 1429, des foules s’étaient déjà rassemblées auprès de Notre-Dame de Rocamadour, mais, cette année, ramenant le grand jubilé du Puy, c’est vers ce sanctuaire national que des foules énormes se mirent en route pour le Vendredi Saint qui coïncidait avec l’Annonciation du 25 mars. On y vint même des territoires envahis et dévastés par les Anglais et les Bourguignons. Jeanne, elle, s’était mise en marche, le 23 février, vers Chinon. Et, le dimanche 6 mars, elle s’était présentée au Dauphin. Le 28, Lundi de Pâques, croyant partir pour Orléans, elle était entraînée à Poitiers, où Charles VII voulait la soumettre à l’examen des Évêques.
C’est alors qu’elle envoya ses deux compagnons de route, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, porter sa prière au grand pardon de Notre-Dame du Puy. De son côté, Isabelle Romée, sa mère, dont le cœur demeurait déchiré par le départ de sa fille, avait quitté sa Lorraine pour accompagner un pèlerinage de Français fidèles. Or, elle rencontra au Puy Jean de Metz et Bertrand de Poulengy et tous les trois mirent en commun 46leurs prières pour Jeanne. Quelle joie ç’avait été pour Isabelle d’apprendre que Jeanne avait fait bonne route et avait été reçue par le Dauphin. C’est au Puy qu’ils rencontrèrent un bon moine Augustin, Frère Jean Pasquerel qui, ému d’apprendre l’histoire de Jeanne, revint à Chinon avec Jean et Bertrand pour s’offrir à être son Aumônier.
Mais Jeanne n’était plus à Chinon. C’est le 21 avril seulement qu’ils la retrouvèrent à Tours chez Éléonore de La Pau, dame d’honneur de la jeune reine, Marie d’Anjou. Ils lui rapportent tout heureux des nouvelles du Puy et de Domrémy et lui présentent Frère Pasquerel, lui disant : Jeanne, nous vous conduisons ce bon Père, si vous le connaissiez bien, vous l’aimeriez beaucoup.
Jeanne le reçut comme envoyé de la Sainte Vierge. Je suis bien contente de le voir, répondit-elle. On m’a souvent parlé de lui et je veux que demain il m’entende en confession.
Le lendemain, Frère Pasquerel lui chanta la messe. Jeanne était heureuse, car ce qu’elle n’osait espérer : avoir la messe quotidienne, la Sainte Vierge lui en faisait la grâce. Elle se confessait presque tous les jours, déposera Frère Pasquerel au procès de réhabilitation, et communiait souvent, deux fois par semaine, affirme le Duc d’Alençon.
Ce sont ces trois pèlerins du Puy qui furent ses compagnons jusqu’à ce qu’elle fut saisie à Compiègne.
Paul Doncœur,
Graduel du Puy, 1942.
47Jeanne d’Arc et l’unité française
C’est dans sa mort que la France s’est rassemblée et unie. Là est sa victoire et c’en est le mystère.
Oui, elle a rameuté les Français ; à Vaucouleurs d’abord, une dizaine ; à Chinon quelque cent princes, chefs de guerre, chefs de parti, autour d’un fils de France ; devant Orléans quelques milliers pour jeter les Anglais à la Loire, peuple et bourgeois, tous soldats de la délivrance ; à Reims, toute l’histoire qui se ressoudait en une couronne posée sur son front débile, dans la joie délirante d’un Peuple renaissant à lui-même ! Manants et Seigneurs, Bretons et Champenois, hommes de guerre ou hommes d’Église n’avaient plus qu’une voix à Reims pour acclamer la France. Hélas, les trahisons se nouaient dans l’ombre autour des politiciens vendus aux Anglais : Paris ce sera la blessure devant la Porte Saint-Honoré, tandis que le Roi ordonne la retraite ! Compiègne, ce sera le sinistre lâchage aux mains des Bourguignons ! Et demain, ou plutôt après douze mois d’affreuse agonie, ce sera Rouen et le bûcher.
C’est là, il faut le dire parce que c’est vrai, c’est là que dans sa mort l’unité est scellée.
Apparemment une unité affreuse : celle du crime où tous ont trempé. Hélas, l’unité française se fait autour de la martyre 48contre qui tous ont péché : commères, artisans, marchands accourus au Vieux-Marché pour la voir brûler ! Universitaires, juristes, notaires, greffiers qui l’ont torturée pendant son procès ; trésoriers et gens du fisc qui ont pressuré la Normandie pour l’acheter. Chroniqueurs à la solde anglaise qui ont sali sa mémoire. Soldats et princes qui l’ont insultée, trahie. Le Chancelier de France et les politiques qui se sont réjouis d’en être débarrassés. Et le Roi qui n’a rien fait pour la secourir. Enfin les moines, théologiens, les évêques qui l’ont jugée hérétique ! Tous les corps de l’État, tous ont péché contre elle. Et nul de nous ne peut en accuser ses frères, car elle est la martyre de tous.
Et c’est pour cela qu’elle est la martyre de l’unité, car elle est morte pour tous et nous a tous rachetés.
Le 30 mai 1431, Jeanne est brûlée.
Or, le 17 avril 1436, le dernier Anglais quitte Paris.
Le 4 novembre 1449, le dernier Anglais quitte Rouen. Le 12 août 1450, le dernier Anglais quitte la Normandie. Le 9 octobre 1453, le dernier Anglais quitte la Guyenne. Pour n’y plus jamais revenir ! Il ne resterait en France, comme Jeanne l’avait prédit, que ceux qui y seraient enterrés. Dans son martyre, la France délivrée s’était rassemblée.
Et désormais, dans son culte, il n’y aurait plus un Français à se tenir à l’écart ; tous, clercs et laïcs, Bourguignons et Lorrains, soldats et maîtres d’école, pauvres, paysans, ouvriers ou bourgeois, nous nous sentirons unis dans l’amour de cette sœur unique, la plus Sainte après la Vierge Marie
, la plus Française avec Geneviève et Clotilde, par qui nous sommes redevenus frères pour jamais.
Aujourd’hui son fait est trop clair. C’est au moment où l’unité des esprits est en danger que nous avons besoin d’elle plus que jamais. Elle est le symbole de la France.
Paul Doncœur,
La Route, 1942.
49Jehanne et la réconciliation française
Les Français savent-ils à quel point Jehanne d’Arc demeure présente à leur histoire, à quel point il leur importe de lui obéir ? Savent-ils que, plus précieux que la bravoure et la science même du combat qui étonnèrent les hommes d’armes, le don supérieur qui lui permit de refaire la France, ce fut son sens du politique ?
Sa doctrine est simple. Elle ignore les ruses de la diplomatie, mais elle sait ce qu’est un pays. Avant Richelieu, elle savait que la France est un pré
; et, paysanne, elle tient que nul n’a le droit d’envahir le champ du voisin ou d’en mouvoir les bornes. Puisque l’Anglais n’a rien à faire chez nous, qu’il s’en retourne chez lui. Il n’y a pas de traité qui vaille contre ce droit.
Mais comme il faut que les Français fassent respecter ce droit par leur force, qu’ils soient un peuple uni dans le vouloir national.
Le 10 pluviôse, an XI, le premier Consul, approuvant l’érection du monument de Jehanne à Orléans, précisait au citoyen Crignon-Désormeaux, maire, la leçon à retenir de Jehanne :
… Unie, la nation française n’a jamais été vaincue ; mais nos voisins, plus calculateurs et plus adroits… semèrent constamment parmi nous ces dissentiments d’où naquirent les calamités 50de cette époque et tous les désastres que rappelle notre histoire…
Puissent les Français s’en souvenir !
Les calamités qui faisaient la grande pitié du Royaume
, c’étaient moins les incendies de villages, la famine et les massacres que les dissentiments
sacrilèges qui en étaient la source. À coup sûr, c’est cela que ses Voix lui disaient. Et c’est à en triompher que Jehanne marcha tout droit. Ce vouloir, elle le paya enfin de la mort.
Au Dauphin partagé, elle affirmera qu’il est le Roi et qu’elle le sacrera à Reims. Ung Roy.
Aux Anglais, au Roi usurpateur, aux princes, aux soldats, elle signifiera qu’ils aient à rentrer chez eux. Aux Français… qu’ils oublient tout et ne pensent qu’à la France. Une loy, une foy.
C’est vite dit ! Mais si l’on songe aux intérêts, aux ambitions, aux rancunes, aux vengeances jurées et réciproques, quel effort surhumain !
Outre les ambitions que le grand duc d’Occident nourrit pour sa Bourgogne, il y a entre Philippe le Bon et Charles VII le sang du duc d’Orléans, assassiné à Paris, et le sang du duc de Bourgogne, assassiné à Montereau. On n’est pas quitte.
Outre les jalousies à mort qui font de la cour du Dauphin et, plus tard, du Roi le champ clos du Grand Connétable, comte Artus de Richemont, et du ministre, le sire de La Trémouille — champ clos où Jehanne périra — il y a, bien plus grave encore, l’affreux déchirement de l’âme de la France entre la collaboration et la résistance.
Dieu sait si Jehanne les hait ces Français reniés
. Ou plutôt, non, elle ne les hait pas1, elle dit seulement qu’elle ne les aime pas. Mais elle dira aussi à ses juges que le seul Bourguignon de son village elle eût voulu qu’il eût la tête coupée2
.
Le voilà bien le dissentiment
inexorable que désignait Bonaparte comme la source de nos calamités. Et voilà ce que Jehanne vaincra.
Toute une partie de la France occupée s’est, depuis le traité de Troyes (1420) honteusement ralliée à l’Anglais. Par lâcheté ou lassitude, les pauvres gens, trop rançonnés par les bandes, finissent par se réjouir, comme l’écrira Jouvenel des Ursins, 51de ce que
… de présent les choses soient un peu amendées par la venue des Anglais3.
Quelle effroyable consolation ! Mais il y a aussi les bien nantis : seigneurs, évêques et clercs, docteurs et magistrats, qui trouvent que l’occupation permet de bonnes fortunes. Et il y a les villes qui s’ouvrent honteusement à l’étranger et font les affaires avec lui. Sans parler de Paris et de Rouen, Reims, Troyes, Châlons, Auxerre qui trouvent que l’Anglais est correct et paie bien. Et les malins enseignent qu’il faut discerner le sens de l’histoire
. À peine arrivée à Chinon, Jehannette, la petite fille candide, est devenue Jehanne en apprenant le monde. Il est laid.
D’autres se fussent dégoûtés. Mais les Voix lui avaient tant dit de marcher. Hardi !
faisaient-elles. Jamais Jehannette n’eût soupçonné où il lui faudrait aller. Maintenant, elle sait et fonce. Ce qu’il faut pour chasser l’Anglais, c’est forger, reforger l’épée de la France, son cœur. Il n’est plus question de rancunes ou de dégoût.
Tous les Français qui s’offriront pour se battre, il serait criminel de méconnaître et mésestimer leur hommage d’aujourd’hui. Au jeune duc d’Alençon qui le premier accourt, Jehanne prononce la parole décisive :
Vous ! Soyez le très bienvenu. Plus il y aura ensemble de sang royal de France, mieux en sera-t-il4.
Et qu’ils s’appellent Gilles de Rais, qu’ils boitent comme La Hire, qu’ils sacrent comme Gaucourt, qu’ils raillent comme Clermont, elle saura bientôt les entraîner jusqu’à Reims, au travers de dix batailles. Au baron de Montmorency, qui, tardivement, fausse compagnie aux Anglais et, après s’être battu contre le roi, sort de Paris pour venir se ranger près de Jehanne, l’accueil sera plus chaleureux. À Robert de Sarrebrück, à René d’Anjou, duc de Bar, qui accourent à Reims au secours de la victoire, il n’est pas demandé où ils étaient tandis qu’on se battait sur la Loire. Au premier, Charles VII, au sortir de son sacre, donnera les éperons de chevalier ; du second, on ne tiendra pas en soupçon la loyauté parce que naguère il avait fait serment à Henri VI ; René d’Anjou rachètera ses retards par l’ardeur de son courage. Au duc de Bourgogne lui-même, Jehanne, en marche sur Reims, enverra 52la plus courtoise invitation à venir prendre au sacre son rang de pairie. Et comme il n’a pas daigné répondre, Jehanne garde l’avantage en lui proposant, une fois encore, la paix. Tout sera oublié :
… Pardonnez l’un à l’autre de bon cueur complètement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens… Le gentil Roi de France est prêt à faire la paix avec vous5.
Nul ne sera suspect pour son passé s’il vient combattre.
Les villes elles-mêmes qui depuis dix ans se sont faites citadelles anglaises ou bourguignonnes, qui ont répondu injurieusement aux ouvertures de Jehanne, qui ont brûlé ses lettres et juré sur le corps de Jésus-Christ de résister jusqu’à la mort
: Troyes, Châlons, Reims, Compiègne, lorsque, enfin, elles ouvrent leurs portes, ce n’est pas en justicier que Jehanne y conduit le Roi, c’est en père. Et ce pauvre peuple égaré délire de joie en ses entrées triomphales. Les lettres de rémission sont d’une générosité toute royale. Quand Paris, en cet affreux hiver de 1430, travaillé par de loyaux Français, parlera de revenir à son roi, Jehanne obtient la promesse d’une amnistie générale et Charles VII en rédige à l’avance l’acte officiel. Il mettra tout en oubli et les recevra en sa bonne grâce.
Si vous faites vraye obéissance et recongnaissance, [avait écrit Jehanne aux Troyens obstinés,] vous n’aurez rien à redouter.
Et, en effet, ayant fait serment d’être
bons et loyaux, tels se sont-ils toujours montrés depuis.
Jehanne ne connaîtra qu’un échec et il lui coûtera l’amitié même du roi. Le grand scandale français, c’est la brouille que La Trémouille a suscitée entre Charles et le Connétable de France, Artus de Richemont, à qui, en 1425, le Dauphin avait donné le commandement suprême de son armée. La jalousie de La Trémouille a réussi à faire exiler de la cour cet admirable soldat, ardent Français. Malgré le bannissement où le tient le Dauphin, à la nouvelle des batailles de la Loire, il accourt vers Jehanne avec les garnisons de Sablé, La Flèche, Durtal : 400 lances, 800 archers.
Mais La Trémouille veille. Il fait signifier à Richemont, par le Dauphin, de rentrer en Bretagne. Ce que je fais, réplique le Connétable, est pour le bien du pays.
Charles est buté. Il interdit 53à d’Alençon, qui commande en chef, de recevoir Richemont et ses hommes.
Jehanne, résolument, désobéit au Roi. Suivi des jeunes Guy et André de Laval, de Dunois et de quelques seigneurs, elle va au-devant du Connétable. Et c’est la scène qu’aujourd’hui tant d’églises de Bretagne peignent dans leurs vitraux : Richemont a mis pied à terre et s’incline, demandant son pardon. Il offre au Roi sa personne, son armée, sa seigneurie. Vous en faites serment ?
, dit Jehanne, Oui.
Sous le sceau du duc d’Alençon, acte est pris du serment. Richemont reçoit aussitôt mission d’attaquer Beaugency par le sud.
La Trémouille est furieux. Jeanne court à Sully, où l’on chambre le pauvre Dauphin. Jehanne réclame le pardon qu’elle a promis au Connétable. Charles cède. Mais, c’est la vengeance des âmes mesquines, il interdit à Richemont, qui est pair de France, de paraître au sacre. Qu’il retourne chez lui. J’aime mieux, dit Charles, ne pas être couronné que de le voir ce jour-là à Reims.
La Trémouille triomphe doublement. Il a humilié Richemont et puis, chose pire, brisé dans le cœur du Roi la confiance qu’il avait en Jehanne. Charles ne lui pardonnera jamais son attitude envers Richemont et encore moins son instance auprès de lui. Qui sait si l’abandon où il laissera la captive n’est pas venu de ce ressentiment soigneusement entretenu par La Trémouille, aidé de Regnault de Chartres ?
Mais, vaincue, c’est Jehanne, un jour, qui triomphera. Avec elle, par-dessus ces mauvaises querelles de princes, le peuple de France veut son unité.
En 1428, les États Généraux, tenus à Chinon, avaient déjà prié le Roi de convoquer autour de lui tous les princes du sang, l’adjurant de faire la paix avec le duc de Bourgogne et de recevoir en bon amour et obéissance le Connétable de Richemont
.
Il faut transcrire ici un admirable document enfoui aux archives de Gap, qui dépasse de beaucoup les conjonctures où il fut écrit6. Il exprime la pensée de tout le pauvre peuple de France.
54L’un des hommes d’Église les plus écoutés en France et à Rome, Jacques Gélu, archevêque de Tours puis d’Embrun, écrivait au Roi Charles :
Mon Souverain Seigneur,
Il est venu en ma cognoissance que plusieurs (ce qui signifiait alors : beaucoup) de vos subjects, qui s’estoient laissé tirer au parti de vos ennemis, par une erreur assez publique, veulent revenir à votre obéissance… Ils sont prests à se soumettre à vostre auctorité, s’ils peuvent espérer, en confiance, de n’estre pas esconduits de vostre sévérité… Si je suis receu à vous pouvoir dire mon sentiment, je diray bien fort confidement qu’il n’est pas convenable d’estre chiche où Dieu nous a esté si libéral et que vous preniez un autre air que celuy d’un père envers ses enfants… Les amorces de cette douceur sont capables d’en attirer un grand nombre… Avant tout, il est nécessaire d’employer ou de vaincre votre cueur à vous gagner ceux de vostre sang et prendre tant d’accortise et de condescendence qu’ils se plaisaient à se rejoindre à vous.
Tel fut, à n’en pas douter, le langage que Jehanne tenait au Roi. C’est peut-être là que les saints témoignent d’un plus grand sens politique que les diplomates et les partisans. Ils apprennent au Roi de France à oublier les injures du duc d’Orléans.
Paul Doncœur,
La Revue Française de l’Élite, 25 mai 1948.
- [1]
Quicherat, I, 65, 66, 262, 335.
- [2]
Quicherat, I, 262.
- [3]
Lettre aux États Généraux tenus à Blois, en 1433.
- [4]
Quicherat, III, 90.
- [5]
Lettre au duc de Bourgogne, du 17 juillet 1429.
- [6]
Je le tire de l’Histoire générale des Alpes-Maritimes, écrite par le Père Fonder, jésuite, éditée après trois siècles par l’abbé Guillaume. Paris, H. Champion, p. 321.
55Le mystère de Jeanne Problèmes historiques
Le mot de Mystère est depuis Péguy attaché pour jamais au nom de Jeanne. Mais avant lui Gabriel Hanotaux répartit son beau livre sur Jeanne en quatre parties, consacrées au Mystère de sa formation, au Mystère de sa mission, au Mystère de son abandon, enfin au Mystère de sa condamnation. Il disait, paraît-il, qu’ayant abordé l’étude de ces Mystères en incroyant ouvert
, il l’avait terminée en croyant critique
. Ce qui ne veut pas dire qu’ils les avait supprimés ; mais qu’il avait travaillé à les éclaircir. Son livre apporte en effet de précieuses lumières, mais il est loin d’avoir résolu tous les problèmes.
Quels sont ceux qui se posent encore à nous ?
Il importe avant tout de bien discerner entre problèmes réels et problèmes existants.
Parmi ces derniers, il faut résolument dénoncer les faux problèmes, autour desquels on a fait récemment grand tapage : celui de sa naissance et celui de sa mort. Nous ne voulons pas les aborder encore une fois ici. Il suffit de renvoyer le lecteur aux articles1 qui ont réfuté ces allégations gratuites, prétendant les unes que Jeanne n’était pas née de Jacques Darc et d’Ysabelle Romée, mais de la reine Ysabeau de Bavière, coupable d’adultère avec le duc d’Orléans, son beau-frère. Rien ne prouve cette allégation ; et, au contraire, les plus autorisés témoignages établissent que Jeanne est née à Domrémy de Jacques Darc et d’Ysabelle Romée, puisque, sous serment solennel, les paysans de Domrémy l’ont affirmé devant les juges de la Réhabilitation. Mais c’est Ysabelle elle-même, et finalement Jeanne qu’il faudrait accuser de mensonge parjure et sacrilège, 56puisque à Paris et à Rouen, elles ont parlé de même. La cause est jugée.
Quant à sa mort au bûcher de Rouen, non seulement les chroniqueurs en témoignent, mais les actes du Procès de condamnation et les dépositions des témoins de sa mort, rapportent celle-ci dans tous ses détails. L’imposture de la fausse Jeanne des Armoises n’a retenu la créance d’aucun des historiens sérieux2.
Le manuel classique de Langlois et Seignobos ouvre son Introduction par l’énoncé du principe premier de tout travail historique : L’histoire se fait sur documents.
Pas un document n’autorise à rejeter les témoignages nombreux et authentiques, qui n’ont pu être contredits que par les plus vaines fantaisies. Ces thèses sont tout au plus dignes de rejoindre les romans policiers de mauvaise qualité.
Quels sont les problèmes réels ?
L’histoire de Jeanne, pour merveilleuse qu’elle soit, présente de nombreux problèmes qui ne relèvent pas de la fantaisie et de la spéculation, mais de la recherche historique, c’est-à-dire de la connaissance des documents.
Or, d’innombrables documents du plus haut prix nous font défaut, détruits ou disparus. Le premier travail de qui prétend à servir la cause de Jeanne, sera donc de se vouer à la recherche patiente et méthodique de ces documents qui ne sont pas tous irrémédiablement perdus. Pour ingrat que soit ce travail, il est indispensable.
On peut regretter que trop peu d’archivistes et d’historiens s’y emploient. Il est évidemment plus attirant d’écrire des volumes faciles de vulgarisation, qui sont payés par les éditeurs par centaines de mille francs.
Que possédons-nous en fait de documents sur Jeanne ?
Providentiellement sont venus à nous des dossiers de première valeur en raison de leur authenticité et de leur richesse. Ce sont :
- 57Le Procès de condamnation, qui se retourne contre ceux qui voulaient la diffamer, car il nous apporte le témoignage infiniment précieux de Jeanne sur elle-même : à savoir ses réponses aux interrogatoires qui, du 21 février au 30 mai 1431, lui arrachèrent le plus intime de son cœur et de sa vie ;
- Le Procès de Réhabilitation, ou plutôt les trois procès, qui en 1450, par ordre de Charles VII, puis en 1452, en 1455 et 1456, par ordre du Pape, reçurent les dépositions de quelque 120 témoins survivants, paysans de Lorraine, bourgeois d’Orléans, de Paris ou de Rouen, soldats et princes, enfin des assesseurs du procès de condamnation ;
- Quelques lettres de Jeanne et des contemporains ;
- Des Chroniques contemporaines hostiles ou amies.
Si imposant que soit ce dossier, il ne peut nous faire oublier la masse de documents perdus, dont la qualité est inappréciable.
En premier lieu, des centaines sans doute de lettres dictées par Jeanne, dont un grand nombre nous sont certifiées, telles par exemple :
- Lettre écrite à Charles VII, de Fierbois, pour annoncer son arrivée, raconter son voyage, faire connaître sa mission (4 mars 1929) ;
- Lettre aux prêtres de Fierbois, pour leur demander l’épée cachée.
Et entre toutes précieuses :
- Lettre à ses parents, pour leur demander pardon pour être partie sans leur demander leur permission ;
- Lettre à l’abbé cistercien de Cheminon, pour lui demander d’autoriser son cousin germain Nicolas Romée à la suivre aux armées comme chapelain. Et réponse de l’abbé ;
- Lettre au roi de Navarre ;
- Lettre à Charles VII, lui racontant la prise de Jargeau ;
- Lettre au Roi, pour qu’il se défie de Catherine de la Rochelle ;
- 58Lettre au duc de Bourgogne, pour l’inviter au Sacre du Roi ;
- Lettre à Anne et Jeanne de Laval, envoyant à Anne, la veuve de du Guesclin, un petit anneau d’or.
Et tant de lettres aux bonnes villes pour leur demander du secours : Clermont-Ferrand, Tours, ou leur donner de ses nouvelles : Troyes.
Puis viendraient les lettres des contemporains, telles :
- La lettre de Baudricourt au Roi, lui annonçant la venue de Jeanne ;
- d’innombrables lettres envoyées à Rome, en Allemagne, en Angleterre, racontant les victoires de Jeanne (dont on a récemment retrouvé les lettres envoyées de Flandre en Italie), etc.
Enfin les papiers d’archives disparus : de la Trémouille, de Regnault de Chartres, du duc d’Alençon, du duc de Bourgogne… Tous les documents anglais, sauf deux ou trois lettres, perdus. Les comptes de l’argentier de Charles VII, les archives de villes, d’évêchés, d’abbayes. Comment expliquer l’absence de tout document aux archives du Vatican ?
Mais plus douloureuse que toutes, la perte du Dossier relatant les interrogatoires et les réponses de Jeanne lors de l’enquête faite en mars 1429 à Poitiers. On sait que maintes fois à Rouen Jeanne pria qu’on fit venir le livre de Poitiers
, dont elle savait bien l’importance. Le retrouvera-t-on un jour ? Ou fut-il détruit parce que compromettant pour certains personnages ? On en soupçonne celui qui présida la commission, Regnault de Chartres, qui fut toujours hostile à Jeanne.
Quant à la Minute en français des Interrogatoires de Rouen, perdue depuis le procès de Réhabilitation, où elle fut présentée, en attendant qu’un bonheur la fasse retrouver, nous avons tenté de la reconstituer, du moins en partie, grâce aux manuscrits de d’Urfé, d’Orléans et en reconstruisant la transcription partielle de J. d’Estivet dans son Réquisitoire3.
Ne peuvent être totalement et définitivement perdus les rapports envoyés à Rome ou émanant de Rome qui nous apporteraient 59de nécessaires lumières sur l’attitude du pape Martin V à l’égard de Jeanne.
Qu’a-t-on retrouvé depuis cent cinquante ans ?
Le XIXe siècle a été fécond en travaux de grande qualité.
À la veille de la Révolution, M. de L’Averdy avait publié une reconstitution très documentée de tous les documents relatifs à la Pucelle. Son nom doit être retenu comme celui du plus ardent chercheur, qui obtint du ministre de Breteuil qu’une vaste exploration fut faite dans toutes les archives du Royaume, et même de Rome. Il conserva ainsi de nombreux documents, mais surtout découvrit dans le Trésor des Chartres le manuscrit de d’Urfé, qui contenait une partie notable de la Minute des Interrogatoires de Rouen. Découverte capitale.
Le XIXe siècle est surtout fier du monument élevé par J. Quicherat, qui, de 1841 à 1849, réunit un véritable Corpus, qui soulevait l’enthousiasme de Péguy : Quicherat en a fait du premier coup une édition que l’on peut dire éternelle.
Elle est en tout cas séculaire, et ne sera pas remplacée de sitôt.
Peut-on espérer renouveler ce Corpus que se disputent les bibliothèques, et l’enrichir ? Pierre Champion le pensait, et publia en 1920 une nouvelle édition du Procès de Condamnation, avec sa traduction en français. Mais la mort ne lui permit pas de poursuivre. Et d’ailleurs son édition pourrait être améliorée par les découvertes postérieures.
Une suite très curieuse de découvertes récentes montre que les recherches ou les hasards peuvent enrichir considérablement notre dossier. Un exemple sera suffisant à éveiller les curiosités et à rendre courage aux érudits.
Lorsqu’en 1790 L’Averdy publia ses travaux sur les documents relatifs à Jeanne, il inséra dans le troisième volume des Notices et Extraits des Manuscrits du roi, la copie d’une curieuse Relation sommaire des Deux Procès, trouvée dans la bibliothèque de Soubise. Mais ledit manuscrit disparut à la Révolution, et Quicherat se contenta de transcrire, au début de son tome II, quelques pages des Notices de L’Averdy.
Or, en 1890, un heureux hasard fit découvrir à la Bibliothèque de l’Université de Bologne un manuscrit, où Mgr de La 60Villerabel reconnut facilement le texte publié par L’Averdy. Il en fit l’édition en 1890 à Quimper.
Quelle surprise ce fut de voir réapparaître, en 1937, à Londres, dans une vente, le fameux Soubise que la ville d’Orléans réussit à acheter et qu’elle conserve jalousement.
Mieux encore, deux érudits français, P. Durieu et H. Omont trouvèrent, en 1889, en Angleterre, un manuscrit relatif à Jeanne, dont ils omirent d’identifier le texte. Ce manuscrit disparut et j’eus de la peine à en retrouver la trace à Londres en 1950. Son examen montra qu’il contenait le même texte que le Soubise, dédié à Diane de Poitiers, et composé vers 1530. Mis en vente en janvier 1953, et proposé à la Bibliothèque Nationale, le prix de 5 250 livres parut excessif, et il resta en Angleterre. C’est l’ancêtre des Manuscrits de Soubise et de Bologne.
Or, en 1952, le plus inattendu des hasards nous fit acquérir un manuscrit du XVe siècle, latin, qui finit par se révéler comme l’original de la Relation que Diane de Poitiers avait fait traduire. Il a donc infiniment plus d’intérêt que toute la série des traductions. Il contient des pièces précieuses inconnues :
- le texte original latin des dépositions des quatre dominicains, interrogés en 1450 par G. Bouillé ;
- dans la déposition de J. Beaupère, un paragraphe inédit qui nous révèle le fond de la pensée du plus considérable des conseillers de Cauchon. Nous préparons l’édition de ces textes.
Et les découvertes pourraient se multiplier, comme celle dans une bibliothèque privée, de deux parchemins mentionnant la confection à Orléans d’une huque et d’une robe, pour Jeanne, aux frais du duc d’Orléans ; comme celle à la Bibliothèque Nationale, d’un traité de deux cents pages in-folio à la gloire de Jeanne, rédigé par l’un des plus acharnés jansénistes, et copié de la main des religieuses de Port-Royal4 !
Que découvriront demain des chercheurs heureux ?
Qui sait si ce ne sera pas un dossier permettant de corriger le Procès officiel, rédigé en latin quatre ou cinq ans après les 61événements par ordre de Cauchon ? Car il ne faut pas oublier que ce texte officiel
, est fort sujet à caution. Péguy l’a dit dans une note pénétrante, qui nous rappelle que ce sont les ennemis de Jeanne qui ont rédigé ce dossier !
C’est comme si, — écrit-il5, — nous avions l’Évangile de Jésus-Christ par le greffier de Caïphe et par le notarius qui prenait des notes aux audiences de Ponce Pilate… Le notaire de Jeanne, ce fut ce malheureux pauvre clerc, le notaire même de ses accusateurs. Elle était si parfaitement pauvre qu’elle fut forcée de se servir du notaire de ses juges et de ses accusateurs…
Or, nous savons que la main du notaire était surveillée et conduite par Cauchon, et que Jeanne a formellement protesté contre ses infidélités. Quand on parla, captieusement d’ailleurs, d’envoyer le dossier à Rome, elle refusa, disant : Je ne sais pas ce que vous voudrez y mettre !
Aussi réclamait-elle qu’on la conduisît elle-même devant le Pape : Je lui répondrai
, disait-elle6. Elle savait que Cauchon interdisait de consigner certaines de ses réponses ; telle, précisément, cet appel à Rome ou au concile, que lui conseillait le dominicain de la Pierre. Taisez-vous, criait Cauchon, de par le diable !
Et comme le notaire demandait : Faut-il écrire sa soumission ?
— Non, répliquait Cauchon, c’est inutile !
Sur quoi la pauvre enfant disait : Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi, et ne voulez pas écrire ce qui est pour moi7 !
Nous savons, par exemple, que Cauchon refusa de faire insérer au procès le dossier favorable à Jeanne, recueilli en Lorraine par ses enquêteurs, de même le constat juridique de virginité, et aussi les consultations de l’évêque Jean de Saint-Avit et de maître Lohier qui blâmaient sa procédure.
On peut dire que Jeanne attend encore l’entière vérité. La tâche des historiens est de tout faire pour la découvrir. Ayant fait leur difficile et obscur travail, ils n’auront plus qu’à s’effacer devant les philosophes, auxquels ils cèdent la parole.
Paul Doncœur,
Conférence à l’Association Universelle des Amis de Jeanne d’Arc, 21 juin 1954.
- [1]
Voir Études, janvier 1953, et Cahiers Sainte Jeanne, janvier 1953.
- [2]
Voir les articles cités.
- [3]
Un volume édité à la Librairie d’Argences, Paris, 38, rue Saint-Sulpice.
- [4]
Un grand janséniste historien inconnu de la Pucelle, G. Hennant, Revue d’histoire de l’Église, janvier 1955.
- [5]
Note conjointe, Œuvres, t. IX, p. 217.
- [6]
Quicherat, II, 356.
- [7]
Quicherat, III, p. 139 et 349.
62Prière à Jeanne d’Arc1

63Prière à Jeanne d’Arc
Était-ce le regret de ta pauvre chaumière ?
Ou bien des champs, des arbres du verger.
De ta mie Hauviette, ou bien de ton clocher ?
Ou bien encore les voix des Saintes et de l’Ange ?
Ou les effrois des manants pourchassés,
Et la sombre clameur du royaume en pitié ?
Ou bien déjà les bruits du camp et les alarmes,
Et, pour l’assaut, les troupes et les cris.
Ou bien les Te Deum chantés sur les parvis ?
Ou bien, en ce faubourg, un grondement de foule
Et dans ta chair un premier frémissement
Et le baiser du feu, et le froid dans le vent ?
Lorsque tu t’arrêtas, ô Jeanne, dans Auxerre,
Ne vis-tu pas, en ce recueillement,
Nos bras tendus vers toi, Cheftaine, en serment ?
- [1]
Roland (1926) et Alouette n° 115 (1941).
64Une inexplicable joie…1
Quelques années après la guerre2, je reçus, un après-midi, la visite d’un père Jésuite, tout droit, tout blanc, lumineux. C’était un beau vieillard au regard enfantin qui déclina un nom charmant : le R.P. Doncœur3.
Je devais apprendre plus tard que ce nom était celui d’un historien célèbre de Jeanne dont il avait retracé, dans un précieux petit livre4, toute la vie active jour par jour — du jour des voix au jour du bûcher : c’était un travail considérable et le livre était pourtant léger, car la vraie vie de Jeanne n’a duré qu’un an.
Un peu embarrassé, il commença à m’expliquer en s’embrouillant une chose bizarre. Il avait été le conseiller à Hollywood du film que venait de tourner Ingrid Bergman. On allait passer la bande à Paris, il craignait les platitudes du doublage (je devais apprendre par la suite, devenu indulgent, à quelle gymnastique étonnante se livrent les spécialistes qui, sur les mouvements des lèvres d’une phrase anglaise doivent trouver une phrase française ayant les mêmes mouvements de lèvres, la même longueur et le même sens). Comme il faut bien sacrifier quelque chose, dans cela comme dans tout, c’est naturellement le sens qu’on sacrifie ou tout au moins l’efficacité dramatique, l’élégance et dans les cas très graves, carrément. — Je devais en connaître la grammaire. — Après quoi les puristes froncent le nez et vous jettent la pierre, vous traitant d’ignares. Je peux témoigner que ces criminels, d’ailleurs sympathiques et fort bien appointés, sont des hommes de grande culture, qui font, la mort dans l’âme et en s’amusant beaucoup, un des derniers métiers du monde).
65Naturellement j’étais à l’époque un auteur à succès (cela commence à me passer) refusant systématiquement les dialogues des films les plus honorables — je lui fis comprendre, avec toute la fausse modestie dont est capable l’orgueil d’un homme de plume comblé, que je n’étais pas fait pour ce genre de besogne.
Le regard du petit garçon tout blanc — moitié saint, moitié gentilhomme — devint tout à coup très triste. Il se leva, reprenant son petit béret basque en murmurant, accablé :
— Vous ne pouvez pas faire ça à Jeanne… (car il parlait d’elle comme d’une petite sœur tendre qu’il voyait tous les jours).
Les larmes me vinrent aux yeux tellement c’était ingénument et gentiment dit et j’enchaînai avec un bel illogisme :
— D’ailleurs, mon père, ceci dit, évidemment j’accepte.
Le lendemain j’allais me livrer — soldat perdu sous la bannière de Jeanne — à de gros cinéastes à cigare de nationalité un peu incertaine — précisant seulement pour sauvegarder ce qui risquait de me rester d’honneur que j’entendais ne pas être payé — mais que le P. Doncœur ayant un urgent besoin d’eau courante dans une aile de la maison d’orphelins dont il s’occupait5…
On me tapa sur l’épaule, en mâchant le cigare avec une nuance de mépris cordial — et, le travail fini, on lui envoya, je l’appris par la suite, très peu d’argent.
Comme quoi, même quand il s’agit de Jeanne, il n’y a pas de vrais miracles. Il n’eut droit qu’à un filet condescendant plusieurs mois plus tard, à la suite de mes énergiques et séculières protestations.
Venu me remercier — de ce filet d’eau précisément — le P. Doncœur déposa discrètement sa seconde bombe — toujours en se levant pour partir et en reprenant son béret (c’était sa technique ; il avait dû pêcher je ne sais combien d’âmes comme ça). Il me murmura modestement sur le seuil :
— Et si vous écriviez une Jeanne ?
Je lui répondis du tac au tac :
— J’ai déjà écrit une Antigone !
Il me répondit simplement avec son bon sourire à terrasser 66n’importe quel mécréant :
— Justement, Jeanne est l’Antigone chrétienne.
L’année suivante, je déménageais dans une vieille maison que je venais d’acquérir à Montfort-l’Amaury, commençant une nouvelle vie. Ma maison touchait l’église. On venait de s’installer. On attendait un petit garçon (que le P. Doncœur devait d’ailleurs baptiser) pour la fin d’août. On renonçait cette année aux plages et moi qui n’aime que la mer je me fis tout un roman sur le doux ennui lent et calme d’un été à la campagne. Pour la première fois je sentis la grâce et la limpidité d’un ciel de l’Île-de-France. C’était le premier soir, le dernier déménageur parti, les meubles étaient encore en désordre, j’étais assis sur une pierre dans le jardin à regarder le clocher proche. L’angélus se mit à sonner, je vis soudain humble et assuré le sourire du P. Doncœur. Je me levai, mis une table sur mon dos, la montai dans une chambre de bonne tout en haut de la maison, je m’assis sur-le-champ, sans plan, sans dates, sans documents, sur mes souvenirs de petit garçon, sans rien qu’une inexplicable joie — je commençai L’Alouette6.
- [1]
Jean Anouilh. Un auteur et ses personnages
, de Pol Vandromme, Ed. de la Table Ronde, 1965. - [2]
En 1968.
- [3]
Le Père Doncœur avait alors 68 ans.
- [4]
La Chevauchée et le Mystère de la Passion de Jeanne d’Arc, Art Catholique, 1929 et 1930.
- [5]
La Maison familiale de Troussures.
- [6]
L’Alouette fut créée en 1953 par Suzanne Flon au Théâtre Montparnasse — Gaston Baty.
67Écrits du père Doncœur sur Jeanne d’Arc
Livres
- 1929 La Chevauchée de Jeanne d’Arc Art Catholique 1429 (Études, janv.-mars)
- 1930 Le Mystère de la Passion de Jeanne d’Arc : I. La Trahison ; II. Le Martyre Art Catholique (réédit. Orante)
- 1931 Qui a brûlé Jeanne-d’Arc ? Flammarion
- 1948 Jeanne d’Arc (Texte de présentation de l’album des photographies tirées du film de Fleming) Presses d’Île-de-France
- 1952 La Minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle Librairie d’Argences
- 1953 Jeanne la Pucelle (Texte accompagnant trente eaux-fortes de Orner Bouchery) Henri Colas, Paris
- 1954 Instrument public des sentences portées par Pierre Cauchon et Jean le Maître contre Jeanne la Pucelle Librairie d’Argences
- 1956 68 La réhabilitation de Jeanne la Pucelle — L’enquête ordonnée par Charles VII en 1450 et le codicille de Guillaume Bouillé Librairie d’Argences
- 1958 La réhabilitation de Jeanne la Pucelle — L’enquête du Cardinal d’Estouville en 1452 Documents et Recherches, Paris
- 1960 Paroles et lettres de Jeanne la Pucelle Plon
- 1961 La réhabilitation de Jeanne la Pucelle — La rédaction épiscopale du Procès (1455-1456) (texte latin) Desclée de Brouwer
Articles dans les journaux et revues
- 1930 Il y a cinq cent ans (les dates de la Chevauchée) Cahiers1, mars à mai
- 1931 Le centenaire de la mort de Jeanne d’Arc Cahiers, fév.
- À genoux au Vieux-Marché Cahiers, mai
- 1932 Sur les origines de Jeanne d’Arc (réponse à Jacoby) Études, déc.
- 1937 De Jeanne, quelques paroles (citations de Péguy) Cahiers, janv.
- 1941 Présence de Jeanne Cahiers, mai
-
Préface de
La Mission de Jeanne d’Arc
du P. Clérissac L’Abeille, Lyon - C’est le 30 mai (préface) La France vivra
- Je m’en attends à Dieu seul (épilogue) Orante
- 1942 Jeanne d’Arc et l’unité française La Route, mai
- 1947 Va ! Va ! Va ! Cahiers, nov.
- Un film américain sur Jeanne d’Arc La Croix, 14 sept.
- 1948
Comment est né le film
Jeanne d’Arc
Actualités, 24 janv. - Réponse à L. Fabre (sur Jeanne d’Arc) Études, mai
- L’exposition Jeanne d’Arc aux Invalides Études, mai
- Marche 1948 Cahiers, fév.
- Mystère de Jeanne Cahiers, mai
- Jeanne et la réconciliation française Revue Française de l’Élite, mai
- Jeanne d’Arc vue d’Hollywood La Croix, 14 mars
- Jeanne d’Arc et le rationalisme historique La Croix, 30 mai
-
Interview sur le film
Jeanne d’Arc
(par Georges Hourdin) La Vie Cath. Illustrée - 1949 Au-delà des images Cahiers, nov., et Le Chef, déc.
- Des portraits de Jeanne aux traits d’Ingrid Bergman Ecclesia, mai
- 1952 La recherche de la minute française du procès de Jeanne la Pucelle La Croix, 15 juin
-
Une imposture (à propos du livre
Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ?
) La Croix, 6 nov. - En mémoire de Jeanne Cahiers, avril
- Jeanne s’est-elle jamais appelée d’Arc ? Ecclesia, mai
- 1953 La naissance et la mort de Jeanne la Pucelle Études, janv.
- Sous le signe de Jeanne Cahiers, janv.
- Pour l’honneur de Jeanne (sur le livre de M. Grimod) Cahiers, janv.
- Non, le manuscrit de Diane de Poitiers ne vaut pas 5.000.000 Nouvelles litt., 26 fév.
- Jeanne d’Arc a-t-elle menti ? La Croix, 17 mai
- 1954 Quand Charles VII réconciliait les Français Nouvelles litt., 22 juil.
-
Le mystère de Jeanne — Problèmes historiques (conférence)
Bulletin des
Amis de Jeanne d’Arc
, oct. - 1955 Un grand janséniste historien inconnu de la Pucelle, G. Hermant Revue d’histoire l’Église, janv.
- Les plus belles scènes du film de Jeanne Cahiers, janv.
- Pour le cinquième centenaire de la réhabilitation Ecclesia, mai
- 1956 Réhabilitation de Jeanne : signification Cahiers, janv.
- Jeanne d’Arc (hors-texte) Le Chef, juin
- 1957 À l’écran : Sainte Jehanne (de B. Shaw) Cahiers, juil.
- 1959 Sainte Jeanne d’Arc, de Olivier Leroy (recension) Études, avril
- Bertolt Brecht et Sainte Jeanne d’Arc Documents, juil.
- 1960 Paroles et lettres de Jeanne la Pucelle Cahiers, nov.
- [1]
Cahiers Sainte-Jehanne.