P. Doncœur  : Cahiers Paul Doncœur, nos 7 et 8 (1979)

Cahier n° 8

Cahier n° 8
Juin 1979

Puisqu’aucune image prise sur le vif ou feinte par la création d’un artiste ne nous apporte le vrai visage de Jeanne, c’est qu’il est vain de le chercher parmi les morts. Si la pierre et le bois défaillent, peut-être un visage vivant recevra-t-il d’un cœur fervent une ressemblance. Les lèvres et les yeux sont sans doute plus riches d’expression que les instruments inertes. C’est ce qui a fait oser ce livre d’images.

P. Doncœur
(Album du film Jeanne d’Arc)

2 Le Père Doncœur, le Père Brandicourt et Ingrid Bergman (1948). Pique-nique sur la route de Domrémy.
Pique-nique sur la route de Domrémy (1948). Le Père Doncœur, le Père Brandicourt et Ingrid Bergman.
3 Devant le Père Doncœur, le Père Brandicourt montre à Ingrid Bergman la clé de la chapelle de Bermont (1948).
Le Père Brandicourt montre à Ingrid Bergman la clé de la chapelle de Bermont (1948).

À la suite de ce pèlerinage, effectué en mal 1948, le Conseil Municipal de Domrémy a conféré à Ingrid Bergman le titre de Citoyenne d’honneur de Domrémy-la-Pucelle en témoignage de reconnaissance pour son activité artistique qui a puissamment contribué à servir la grande et noble cause de Jeanne d’Arc, enfant de Domrémy.

4 Venez fêter le Mai : chant composé par le Père Doncœur à Hollywood le 8 septembre 1947 et dédié à Jeanne et à Ingrid

5Le film Jeanne d’Arc
de Victor Fleming
par Pierre Mayoux

Un film sur Jeanne d’Arc réalisé en Amérique, par des Américains, et le rôle de Jeanne tenu par une Suédoise, c’était pour les Français une gageure.

Mais les films américains, et surtout les films à grand spectacle et en technicolor faisaient — et font toujours — le tour du monde. C’est en tenant compte de ce fait, susceptible de faire connaître à des millions de spectateurs du monde entier la vie et la passion de Jeanne, que le Père Doncœur accepta l’offre de la Compagnie RKO d’être le Conseiller historique et religieux du film.

En 1947, à 67 ans, le Père Doncœur se rendit à Hollywood où il séjourna plus de cinq mois, pendant le tournage du film. Tout au long de ces trente semaines il s’efforça opiniâtrement de faire apparaître à l’écran le caractère divin de la mission de Jeanne. Il n’y réussit qu’imparfaitement, mais grâce à lui les Américains n’auront déformé ni le visage de la France, ni celui de sa plus pure héroïne. Il le dit lui-même lors de la présentation du film à Paris :

L’atmosphère du studio était merveilleuse. Tout le monde a travaillé avec une foi et une ardeur dignes d’admiration. Le metteur en scène Fleming a fourni un tel effort qu’il devait mourir peu de temps après avoir achevé le film.

6J’ai été obligé de faire recommencer toute la scène du procès qui ne correspondait pas à la réalité historique. Les producteurs ont accepté cette exigence nécessaire avec une parfaite compréhension. Ingrid Bergman est une merveilleuse interprète. J’aurais voulu qu’on lui donnât l’occasion d’exprimer plus à fond le drame intérieur de Jeanne. Mais les chevauchées sont plus sensibles au public américain que les tourments spirituels1.

Le film fut présenté en premier lieu aux États-Unis où il remporta toutes les faveurs du public. Ce succès était dû naturellement à la somptuosité du spectacle, mais également à la nature du sujet et au talent de l’actrice personnifiant Jeanne, Ingrid Bergman. Celle-ci, déjà très connue par ses rôles précédents au cinéma, venait d’incarner au théâtre à New York, avec un grand retentissement, le rôle de Jeanne dans la pièce de Maxwell Anderson : Joan of Lorraine.

La Compagnie américaine RKO veilla à informer les Français des soins qu’elle avait apportés à la réalisation du film. Ayant demandé au Père Doncœur sa collaboration, celui-ci donna des interviews, publia des articles dans la presse, prononça une conférence à l’Alliance Française, etc.

Le film fut présenté pour la première fois en France à l’Opéra de Paris le 2 octobre 1949 et poursuivit ensuite une brillante carrière dans tout le pays.

L’accueil de la presse peut être résumé par la critique suivante :

Comment d’excellents journaux ont-ils pu écrire que Jeanne d’Arc était un petit film, un film raté, un sujet qui restait à traiter. Après avoir vu la projection du film de Fleming, sans idée préconçue, nous ne partageons pas des jugements aussi sévères, qui n’encouragent guère les cinéastes à continuer dans la voie des beaux sujets. Qu’on trouve la mise en scène trop somptueuse, le décor artificiel, le dauphin Charles caricaturé et l’évêque Cauchon trop cynique, c’est normal. Quelle œuvre humaine est exempte d’imperfections, surtout quand elle veut évoquer une sainte et traduire le surnaturel ? L’étonnant, c’est qu’on n’ait point échoué. Une Jeanne d’Arc tournée à Hollywood par une Suédoise : on pouvait redouter le pire. Or Ingrid Bergman personnifie l’héroïne avec autant de ferveur que Pierre Fresnay s’était assimilé l’être de Monsieur Vincent. 7Nulle emphase chez cette grande artiste. Sans recourir aux efforts perceptibles et encore moins aux fards, elle laisse transparaître sur son visage, sur ses lèvres, dans ses yeux, l’ardeur guerrière et l’ardeur religieuse de la bergère de Domrémy. Rendons loyalement hommage à ces étrangers, qui ont traité avec tant de respect le sujet le plus délicat de notre histoire et permis qu’une fille de France soit exaltée sur tous les écrans du monde. — (Jean Toulat).

Pendant son séjour à Hollywood, le Père Doncœur envoya de nombreuses lettres à ses amis de France. Ces lettres inédites, reproduites dans ce Cahier, constituent un témoignage particulièrement documenté non seulement sur les multiples interventions du Père dans la réalisation du film Jeanne d’Arc, mais également sur l’industrie cinématographique américaine et la vie à Hollywood en 1947.

Après son retour en France, le Père Doncœur prononça à Nancy, puis dans d’autres villes françaises une brillante conférence sur le film Jeanne d’Arc et sur les impressions que lui avaient laissées les États-Unis et les Américains. Voici, préalablement aux Lettres de Hollywood, le texte de cette conférence.

Pierre Mayoux.

  1. [1]

    Radar, octobre 1949.

8Mirage d’un monde nouveau
par le Père Doncœur

Conférence prononcée par le Père Doncœur à Nancy le 12 février 1948, puis dans diverses villes françaises.

Permettez-moi tout d’abord quelques réserves parce que j’ai remarqué que l’on a cru que le titre annonçait une conférence sur le monde nouveau, c’est-à-dire sur ce que serait l’humanité de demain. C’est plus modeste. Il ne s’agit que du Nouveau Monde. Il y a une différence.

Ce n’est pas non plus tout à fait de l’autre monde que je reviens comme Lazare, c’est tout simplement de ce monde qui est voisin parce que l’Atlantique se traverse maintenant en quelques heures. Et je me rappelle l’un des derniers mots qui m’a été dit par un ami à New York : Vous rentrez en France, me dit-il, et probablement vous écrirez un livre sur l’Amérique parce que, quand les Français ont passé deux heures à New York, ils écrivent un livre sur l’Amérique. Je leur ai dit que je n’aurai pas cette ambition. Ce n’est pas un livre que j’écrirai.

Il ne s’agit pas non plus de faire la philosophie de l’Amérique, ni des pronostics sur ce que sera demain cette Amérique dans le monde. On ne voit que peu de choses, notre regard n’est pas toujours très clairvoyant et surtout son champ n’est pas très vaste. Si vous le permettez, je voudrais situer notre point de vue.

Je connais peu l’Amérique, j’aime mieux le dire tout de suite, je n’y suis allé que trois fois : en 1930, en 1934 et cette année, 5 mois. Et j’ai peu vu de choses. Je crois qu’il est honnête de parler de ce qu’on a vu et de ne pas dépasser cet horizon.

De même j’avais été jusqu’à Vancouver pour apercevoir cet extrême ouest du Canada auprès duquel les vieux pays, même Québec, paraissent bien petits et bien racornis, cette fois, je 9suis allé jusqu’à cette extrême pointe de Californie, c’est de Los Angeles que j’ai observé l’Amérique, c’est donc peut-être un peu de l’Amérique de l’Ouest qui, vous vous en doutez, diffère assez de l’Amérique de l’Est, que je vais vous parler. Elle diffère davantage encore aujourd’hui parce qu’il s’est produit pendant la guerre, et depuis la guerre, un appel considérable vers l’ouest. Est-ce un phénomène universel ? Dans tous les cas, la Californie s’est profondément transformée ; je pense qu’elle a presque doublé sa population, du moins à Los Angeles. La ville s’accroît indéfiniment et elle est de plus en plus un pôle d’attraction mondial. Certains disent que Los Angeles sera demain ou après-demain la capitale des États-Unis. Elle atteint trois millions d’habitants et peut-être finira-t-elle par écorner New York. Dans tous les cas, elle devient une capitale mondiale. On pourrait peut-être dire sans trop de paradoxe qu’il n’y a pas d’Amérique sans Los Angeles comme il n’y a pas d’Amérique sans Américains ; comme le militaire se recrute dans le civil, l’Américain se recrute dans le non-Américain.

L’Amérique est peuplée sans doute d’Anglo-Saxons, mais d’invasions de toutes espèces, de races mêlées, latines, slaves, et Los Angeles en particulier. À côté des Chinois qui forment tout un quartier, des Japonais qui voisinent avec eux, des Noirs qui forment une ville, des Mexicains et des Espagnols qui sont le vieux fond de la population, ce sont des Allemands, des Hongrois, des Italiens, des Français, des Tchèques, des Belges, des Hollandais, des Suédois, des Scandinaves de toutes espèces, des juifs, qui abondent et font de Los Angeles une ville particulière qui anticipe peut-être quelque peu sur l’aspect du monde pour les générations prochaines. Et c’est un sentiment assez curieux que l’on éprouve, après avoir été baigné dans cette atmosphère, de rentrer en France que l’on trouve si homogène. Nous y sommes habitués et cela ne nous frappe plus, mais nous sommes un pays extraordinairement homogène qui manque peut-être, à cause de cela, d’un peu de variété, et les Américains de Californie nous le faisaient remarquer avec humour. Ici, disaient-ils, il y a toutes les races et il n’y a pas de guerre, pourquoi y a-t-il des guerres en Europe où ce sont les mêmes races ? Ici, nous nous entendons bien, nous sommes amis les uns avec les autres, nous travaillons ensemble, chacun garde évidemment quelque peu son accent, ses traditions, sa spiritualité, 10sa religion, mais de tout cela sort un concert qui n’a rien de désagréable. C’est très vrai. Tout le monde s’y trouve un peu chez soi et, chose remarquable, vraiment frappante, pour peu que l’on ait quelque peu réussi à prendre racine dans le sol, sans exception, les gens qui y sont venus d’Europe ne songent absolument plus à rentrer Europe. Il y a peut-être là une preuve par l’expérience de l’intérêt qu’offre cette terre à ceux qui s’y implantent ; et à cause de cela, comme je vous le disais, peut-être une préfiguration de l’aspect du monde dans quelque temps.

Je voudrais aussi émettre une réserve sur le caractère peu définitif de ce que je pourrai vous dire. Siegfried, dans son livre écrit il y a vingt ans sur les États-Unis d’Amérique, avertit que l’évolution des États-Unis est si rapide qu’en quelques années les visiteurs et les Américains eux-mêmes ne reconnaissent plus les choses ni les hommes. Je crois qu’il y a du paradoxe. Tout de même, on retrouve l’aspect de Broadway, comme on retrouve l’aspect de l’Hudson, comme on retrouve l’aspect de Chicago, etc. Cependant, c’est vrai ; et son livre qui est remarquable et qui a été l’objet d’une longue expérimentation, son livre aujourd’hui est périmé, c’est clair. L’Amérique avance, l’Amérique évolue beaucoup, par conséquent, il faut être assez réservé lorsqu’on veut définir ce qui la caractérise, et que l’on a pu observer.

Permettez-moi une petite parenthèse. Puisque je dois à un accident dans ma carrière d’avoir pu faire cette observation, évidemment, vous attendez que je vous dise un mot d’Hollywood et de Jeanne d’Arc puisque c’est Jeanne d’Arc qui m’a appelé à Hollywood. Hollywood n’est pas le lieu de perdition dont une espèce d’imagination surchauffée et sur la foi de quelques rebus de cinéma nous nous représentons. Hollywood, c’est peu de chose, c’est Los Angeles. Hollywood n’est que Neuilly à Paris et ce n’est même pas la capitale du cinéma. Je ne sais pas pourquoi c’est Hollywood qui l’a emporté. Il y a quelques studios à Hollywood, mais il y en a à Cover-City, à Los Angeles. C’est une ville très honnête Los Angeles, elle porte un nom que j’envie : Nuestra Señora la Reina de los Ángeles, ce n’est pas si mal. Et dans cette ville de perdition, il y a 600 000 catholiques, c’est déjà un peu mieux qu’Abraham le souhaitait à Sodome et Gomorrhe. Les Jésuites — je le dis bien bas — y ont une 11Université, un Collège secondaire, une paroisse, une maison de retraites ; les Franciscains y ont des maisons de retraites. Il y a tous les ordres religieux de la terre, probablement, les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Auxiliatrices du Purgatoire, c’est presque une ville de sainteté ; il y a même des Dominicaines contemplatives qui attirent à elles des actrices qui viennent faire avant leurs exhibitions des retraites dans la grâce de Saint-Dominique. Vous voyez, c’est une ville très sainte.

On y travaille. On y travaille dans un cadre assez curieux qui m’a frappé par ses négations : c’est une ville qui n’a pas de piétons, pas de statues, pas d’étages, pas de murs, pas d’agents de police, pas d’affiches déchirées, etc. Cela nous stupéfie, nous qui sommes habitués à tout cela, à Paris il y a un agent de police à tous les carrefours, il y a des étages, vous le savez, il y a des piétons partout. À Hollywood, on ne peut pas marcher, il y a des voitures et, si l’on n’a pas sa voiture, on est perdu. J’ai vu des gens modestes obligés d’avoir deux voitures, le mari pour aller à son travail à douze miles de là, la femme à dix-huit miles. C’est un standing un peu différent du nôtre, mais c’est charmant. Il n’y a pas de klaxon, quand on arrive en France on se demande si l’on n’est pas dans un pays d’hurluberlus, tire-toi de là ou je t’écrase.

Il n’y a pas de clôtures, il n’y a pas de murs. C’est une ville qui n’a pas de murs, c’est défendu. Il est défendu d’avoir des murs autour de sa propriété. Dans toute la ville moderne qui date de quarante ans à peu près, ce ne sont que des avenues magnifiques plantées de palmiers, bordées de gazon toute l’année. Les maisons sont des charmantes petites maisons, faites en bois et en papier, style colonial, qui ne sont jamais fermées. Le Collège des Jésuites n’est jamais fermé, ni la nuit, ni le jour. J’ai vu des maisons privées, où il n’y avait personne, ouvertes, n’importe qui pouvait entrer, faire marcher la radio, emporter les provisions. C’est assez étrange, n’est-il pas vrai, dans un pays de gangsters, à moins que cela ne signifie que les gangsters méprisent les petits larcins aussi vulgaires, ils ont autre chose à faire, mais c’est assez charmant, n’est-il pas vrai ? (Il n’y a pas d’étages parce qu’il y a des tremblements de terre.)

C’est un pays dont il semble que nos réflexes de défense, d’agitation même — la vie n’y est pas agitée du tout — sont bannis. Et alors, il me semble qu’une des caractéristiques curieuses 12du travail qui s’y accomplit — et je crois que ceci est assez général à l’Amérique — est que celui-ci s’accomplit dans un rythme de calme, d’aisance, de propreté, de bonne grâce, de gentillesse remarquable. J’ai vu les simples ouvriers travailler en gants, en tenue très propre, les mains elles-mêmes propres, en plus de cela silencieux, gentils. Je ne sais comment ils font pour se reconnaître, ils s’appellent tous Jimmy, Johnny ou John. Ils accomplissent gentiment, silencieusement, avec le sourire, leur travail. C’est une des choses qui m’a probablement le plus impressionné et qui est la plus exacte, je puis vous en donner la garantie absolue. Durant les cinq mois pendant lesquels j’ai été mêlé à eux dans les studios, de 8 heures du matin à 7 heures du soir, tous les jours de la semaine, y compris le samedi, je puis vous donner l’assurance que jamais, pas une seule fois, je n’ai pu surprendre un geste d’impatience ou une parole désagréable. Jamais. Et je me rappelle l’impression de choc que j’ai eue, rentrant en France, en débarquant de l’avion à Orly. Nous étions dans la salle de fouilles, évidemment la porte était gardée par un employé et au bout de quelques minutes, j’entendais l’employé crier : Va donc lui dire qu’il y a assez longtemps que j’attends et qu’il vienne un peu plus vite que ça ! Dans un pays où règnent la gêne et la souffrance, je ne dis pas faire prévaloir, mais tout de même introduire une impatience et, le mot n’est pas trop fort, une hargne latente qui fait que cela dégage perpétuellement de l’électricité, c’est faire que le travail n’y gagne pas. Et le charme y est bien moindre.

Je veux vous mettre en garde aussi contre certaine pensée peut-être courante que les Américains, en particulier pour le film, en prennent à leur aise. Que de fois, on m’a dit, ils vont nous donner une Jeanne d’Arc américaine !, c’est-à-dire toutes les possibilités, toutes les fantaisies. Eh bien, je vous cite ceci : lorsque je suis arrivé à Hollywood, j’avais emporté de Paris les documents les plus importants que je pouvais réunir, quelques livres rares, ce que je pouvais emporter dans une valise. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir que les livres les plus rares se trouvaient déjà dans la bibliothèque du studio, qu’ils n’étaient pas simplement alignés mais que, par exemple, un gros volume comme celui de J. Quicherat, donnant le texte intégral du procès de Jeanne d’Arc, avait été totalement traduit du latin en anglais afin de fournir au travail historique une 13base certaine. Je ne crois pas que nous eussions fait cela en France.

C’est destiné d’abord, évidemment, à une documentation sérieuse ; c’est destiné aussi — ce sont des mœurs qui nous étonnent un peu — à une sûreté commerciale qui m’a étonné. La propriété commerciale est tellement jalousement conservée aux États-Unis qu’il faut se tenir à carreau. Et je viens seulement d’apprendre que le film s’appellerait Jeanne d’Arc, ce qui semblait assez naturel, mais a priori, il était impossible de l’appeler ainsi parce qu’un Monsieur X… avait déposé ce titre il y a deux ans. Il ne fera pas le film, mais à cause de cela personne ne pouvait prendre le titre. De sorte que si demain je faisais un film sur Napoléon, il faudrait que je l’appelle Christophe Colomb.

D’autre part, les moindres textes sont gardés jalousement, et nous avons dû passer un après-midi tout entier pour trouver la traduction d’une phrase latine parce que celle que l’on avait mise rencontrait celle qu’un historien avait lui-même proposée. Cela aurait suscité un procès et l’avocat était aux aguets. Il paraît que tous les films sont épluchés de la sorte. Ce n’est pas toujours facile de traduire quelques mots différemment, il a fallu chercher tout un après-midi cette phrase ! C’est tout de même sérieux et, je crois, assez significatif de leur travail. Ce ne sont pas toujours les bâcleurs, les improvisateurs que nous croyons. Ils font du travail très consciencieux.

Une chose m’a frappé, m’a même accablé, c’est le soin inimaginable apporté à la perfection de l’image ; je n’exagère pas en disant que, chaque jour, c’est au moins trente à quarante fois qu’un même petit plan d’une minute ou deux — c’est en général l’objet d’une journée entière — est repris, avec les répétitions, les essais de lumière, de caméra, avec les plans plus ou moins grands ou plus ou moins proches, en sorte qu’il m’avait semblé que les artistes devaient être excédés ; eh bien, avec une grande patience, un grand calme, ils reprenaient cet effort jusqu’à ce qu’ils obtiennent probablement la véritable version.

Je ne veux pas insister davantage sur cet aspect du travail américain, je crois que c’est assez général et alors, permettez-moi de vous dire quelques réactions qui se sont manifestées en France à propos de cette Jeanne d’Arc et qui ne me semblent pas très justes. Bien sûr, elle nous appartient et nous 14désirons tous qu’une Jeanne d’Arc soit encore une fois tournée en France, sur la Meuse, sur la Loire, sur la Seine, c’est trop clair ; que ce soient des paysans de France, des hommes de France qui apparaissent autour d’elle et que ce soit une petite fille de France qui joue Jeanne d’Arc. C’est très juste et j’espère que cela se reproduira. Cependant, il me semble que la réaction exprimée n’était pas très juste. Ne croyez-vous pas qu’à une heure où la France n’a pas une situation si enviable dans le monde, où nous sortons de l’épreuve très pauvres et pas très glorieux, ne croyez-vous pas qu’il est heureux, devant le monde entier, en Australie, ou en Chine, ou aux Indes — je ne dis pas en Russie — que la France apparaisse dans son héroïne la plus belle, la plus pure incontestablement et que l’Amérique consacre une fortune, et plus qu’une fortune, à se faire la messagère de cette gloire, qu’elle y consacre peut-être plus d’un milliard, exactement quatre millions de dollars, ce qui peut être évalué aujourd’hui à plus d’un milliard ? Sans doute dans une idée commerciale, cela va sans dire, mais tout de même, il est intéressant que ce soit la France qui en soit l’objet et que demain la France soit fière de cette image et de cette figure que l’on présentera d’elle.

Je crois qu’aussi il est bon de savoir que Miss Bergman, depuis sa petite enfance, a rêvé d’être cette Jeanne d’Arc, de le faire avec une foi, un respect, un amour de la France et de Jeanne que je doute que l’on ait trouvé ailleurs. Elle avait, l’an dernier, joué Jeanne à New York avec un très grand succès et cela a été l’occasion pour elle de susciter ce film qui, je l’espère, nous viendra, peut-être dans six mois, peut-être dans un an. Il aura évidemment certains traits américains, je veux dire une grande mise en scène, une grande splendeur. Le spectacle que vous venez d’applaudir de Monsieur Vincent est évidemment inspiré d’autres goûts. Nous aurions préféré quelque chose de plus intérieur, de plus poussé ; de grandes parades, des batailles, des cavalcades, ne permettent pas beaucoup de saisir une âme ; mais enfin, tout de même, je crois que Jeanne apparaîtra dans une belle lumière et, au fur et à mesure que le drame avance pour se purifier dans le procès où elle est enclose, dans ces murs où il n’y a presque plus de personnages, où il n’y a plus de splendeurs, je crois que son âme transparaîtra 15de plus en plus et que vous pourrez, à ce moment-là, trouver qu’en effet elle ressemble à Jeanne.

Voilà le travail qui m’a valu de connaître de plus près nos amis d’Amérique. Qu’est-ce que j’ai pu en retirer, quelles leçons ai-je pu en retirer pour nous ? Encore une fois, je me défends de faire un tableau complet de l’Amérique, ce serait ridicule, et encore moins d’en tirer sa philosophie. Cependant, voulez-vous me permettre de proposer, sous bénéfice de correction, mais tout de même avec le recoupement d’un certain nombre d’autres témoins, des observations qui ne doivent pas être sans portée.

Tout le monde est d’accord pour admirer l’effort de l’Amérique, le travail fourni, les sacrifices accomplis : sacrifices d’argent, sacrifices de temps, de pensée, il n’y a pas de doute qu’il y ait là un vouloir émouvant, une bonne volonté, une discipline, une docilité, une attention, une conscience aux méthodes dont nous sommes loin. C’est ce qui les scandalise si fort lorsqu’ils nous voient trichant, improvisant, nous moquant un peu des disciplines, alors qu’eux y croient comme à la Bible. Ils sont donc en droit, n’est-il pas vrai, d’attendre de cette bonne volonté et de cette application méthodique, des résultats certains. Et voici que justement les résultats ne sont pas certains et même, que dans bien des cas, la faillite s’annonce. Voulez-vous me permettre de vous en donner un exemple particulier très expressif.

Je ne crois pas que, publiquement, il y ait un pays au monde qui, dans les journaux, dans les magazines, dans l’opinion publique, ait poussé plus loin ce que j’appellerai la technique de l’amour — s’il faut employer ce mot-là ; je ne sais quel mot il faudrait employer, faut-il dire la technique de la sexualité ?, peut-être. — L’opinion publique est informée continuellement de tous les scandales de beautés féminines, ou présentation de stars, danseuses, etc. Mais il y a une application extraordinaire, technique, pour atteindre plus sûrement, tout de même, quoi ? quelque chose qui ressemble à l’amour. Vous ne vous imaginez pas jusqu’où cela va. Je pourrais vous montrer tel document en première page d’un journal photographiant les jambes d’une ballerine, établi par un connaisseur en jambes, vous avez toutes 16les relations qu’il doit y avoir — on dirait que ce sont les Grecs qui parlent — entre les dimensions de la cheville, du mollet, de la cuisse, du bassin et de la poitrine. Cela nous ahurit, n’est-il pas vrai ? Ils trouvent cela tout naturel, ils y voient même une application admirable, une attention, une information scientifique très bien.

Il y a aussi, d’une façon beaucoup plus vulgaire, une orchestration, si l’on peut dire, de l’appel sexuel. Je ne crois pas qu’il y ait de journaux au monde — les journaux français ne sont cependant pas tellement édifiants — mais je ne crois pas qu’il y ait de journaux au monde qui ressemblent aux journaux américains, du moins de l’ouest. Or, ils sont bien obligés de le constater eux-mêmes, c’est patent, comment se fait-il alors que la faillite de l’amour en Amérique éclate et croisse avec la rapidité qui nous bouleverse. S’il y a une faillite de l’amour, quoi qu’il en soit des lois et des codes, c’est le divorce. Et le divorce, c’est bien la constatation qu’un amour est impossible. Que le divorce soit reconnu ou pas, je prends le fait. Pour le moment, si l’on divorce c’est parce que l’amour est devenu impossible. En 1937, on comptait dans la zone de Los Angeles 249 000 divorces. — En 1940, 264 000. — En 1941, 293 000. — En 1942, 321 000. — En 1943, 359 000. — En 1944, 400 000. — En 1945, 494 000. — En 1946, 613 000.

Vous sentez monter cette vague. On dit froidement là-bas que le tiers des ménages aboutit au divorce, mais cependant, l’Église demeure très ferme. Les journaux en sont pleins, la première page des journaux de l’Ouest est pleine de divorce de tel acteur, de telle actrice, etc., avec un cynisme que l’on n’imagine pas. Comme on a plaidé le divorce publiquement, on donne des photos des divorcés, photos que l’on a prises quinze jours ou trois mois auparavant, où ils sont en voyage d’amour et où ils s’embrassent sous le soleil de Dieu. On vous dit froidement que tels acteurs viennent de se marier, qu’ils en sont l’un à son quatrième, l’autre à son troisième mariage. J’ai vu beaucoup mieux, on se demande vraiment à quoi l’on pense, mais je l’ai lu dans un journal de Los Angeles, parlant du mariage d’un acteur et d’une actrice, l’on disait que pour l’un et l’autre c’était le premier mariage ! C’est charmant, n’est-il pas vrai ? Cela vous ouvre des perspectives infinies. À l’opposé, je vois telle actrice parlant d’une femme qui en est à son cinquième 17mariage en dix-sept ans. C’est une faillite effroyable, le fait est là, comme nous n’en connaissons pas.

Moins grave et moins tragique, une anxiété plus lourde, plus pesante, pèse sur toute l’Amérique, qui est d’un tout autre ordre. C’est une espèce d’emprisonnement précisément dans cette technique qui impose à l’homme, à l’Amérique tout entière, par une machinerie merveilleuse, un système inexorable d’homogénéité. Du premier janvier au trente et un décembre, on boira le même lait pasteurisé, le même coca-cola, on aura le même goût de pêches conservées, la même gelée, etc., il n’y a pas moyen d’en sortir. La preuve, je la trouve dans ce fait qui m’avait déjà frappé il y a une quinzaine d’années lorsque, passant en chemin de fer devant un immense silo à blé, j’y vis la réclame pour une farine : imaginez toutes sortes de qualités de cette farine que l’on puisse vanter, eh bien, il n’y en avait qu’une, elle est extrêmement significative de toute l’Amérique ; ayant cherché ce qui pouvait être le plus décisif, ce qui pouvait le plus allécher les gens, il n’y avait qu’un mot de prononcé, ils disaient : la farine X… est different. C’est tout. Cela suffit, et l’on se précipite ; enfin une différence !

J’en vois encore la preuve dans une tragédie intitulée Different et où c’est une pauvre jeune bécasse américaine qui veut un homme qui soit différent. L’essentiel est de trouver quelque chose d’autre. Quelle rançon de cette application, de ce travail très consciencieux où l’on a fait les choses les plus belles, les hommes les plus standards, les vêtements les mieux coupés et les plus somptueux, les maisons, les fleurs, etc. Oui, mais enfin, on voudrait bien quelque chose d’autre.

Je crois que c’est très expressif de cette inquiétude très raffinée qui n’est probablement sensible que chez les plus informés, mais qui touche le public. Je voyais des voitures de bière n’ayant comme référence que ce petit mot : goûter la différence. Nous autres, nous aurions mis des tas de choses, pour eux, un seul mot suffit.

C’est probablement le fond de la tragédie américaine, et quand je dis américaine, vous pensez bien que nous sommes inclus dans cette tragédie : tragédie de la guerre, de la crise économique, etc. Nous ne sommes pas atteints de même par l’anxiété de l’amour. Est-ce que nous ne serons pas atteints — sauf peut-être ceux qui savent — par une anxiété de la mort 18que l’on a reculée, que l’on a maquillée, et qui cependant est là. Est-ce que nous ne serons pas atteints par cette anxiété de la règle de plomb qui pèse sur nous et de ce désir de la différence ? C’est possible et c’est un très gros problème qui domine notre civilisation d’aujourd’hui. Nous ne pouvons pas aujourd’hui, maudire le progrès, nous ne pouvons pas maudire la technique, c’est tout de même un bel effort humain et Dieu nous a laissé libre champ dans le monde pour pousser plus loin notre recherche, pour conduire mieux notre connaissance et notre utilisation du monde, et cependant, est-ce qu’à mesure que nous avançons dans ces choses-là, nous n’allons pas vers une asphyxie de la spontanéité, peut-être même du génie, dans tous les cas de la joie, de la liberté individuelle et de l’amour ?

Il n’y a pas de doute, l’Amérique regarde beaucoup vers l’Europe et, très particulièrement vers la France. J’ai été frappé de voir sur les bateaux tant de jeunes artistes, de jeunes médecins — ou encore même âgés — d’architectes, venant en France pour y respirer, pour voir ce qu’ils ne peuvent pas voir là-bas, et pour s’épanouir. Donc nous sommes détenteurs de quelque chose, et peut-être sommes-nous détenteurs, précisément, de cet impondérable. Nous avons bien des défauts de négligence, de paresse, de gaspillage, de tricherie, etc. ; c’est très vrai, et nous les scandalisons profondément par là, seulement les plus avisés sentent que nous possédons peut-être encore cet impondérable dont ils ont besoin et dont ils ont faim, cet impondérable indéfinissable qui est cette légèreté, cette puissance d’invention, de personnalité non réduite aux règles uniformes, cette création possible dans le goût de l’art, dans la sensibilité, je dirai même dans la vie spirituelle et dans la foi, qui font qu’elle regarde vers nous et vient nous le demander.

Il me semble, voyez-vous, que ce rapprochement est de nature à répondre à la question : avons-nous à apprendre de l’Amérique ? Certainement, il n’y a aucun doute. Son travail est une belle leçon d’énergie, et une grande leçon, ses disciplines sont certainement une leçon nécessaire, sa gentillesse est certaine — je vous ai dit n’avoir jamais entendu un mot d’impatience ou une parole déplacée — Dieu sait si cela nous aiderait et si cela ne résoudrait pas quantités de problèmes sociaux. Nous avons donc à apprendre.

Mais nous avons tout de même à leur donner quelque chose, 19à condition que nous ne perdions pas notre raison d’être dans le monde, et que le monde tout de même nous demande cela s’il sait que, malgré nos scandales, nos faillites, nos insuffisances, nous sommes détenteurs de quelque chose. Nous n’avons pas le monopole très certainement, mais n’empêche que nous en sommes plus riches que d’autres et qu’alors il importe que nous gardions ce trésor jalousement.

Je vous parlais de Jeanne d’Arc, et pour moi, j’ai éprouvé une très grande émotion à penser que cherchant même — et nous supposons que c’est une pure pensée commerciale qui leur fait créer ce film car ils cherchent dans le monde quelque chose qui, précisément, sera autre chose que le spectacle que l’on peut construire avec de grands bâtis, avec de grands cadres, des scandales et tout ce que l’art imaginera — quelque chose d’autre, une spiritualité native intacte, virginale, il faut que ce soit chez nous qu’ils viennent le chercher. Ils l’ont cherché dans Bernadette, et dans ce film, avec quantités de faiblesses lamentables, il y a tout de même cette petite Bernadette, et l’Amérique en est folle — elle est bien plus indulgente que nous. — Et je suis sûr que demain, elle sera folle de Jeanne. Ce qu’elle cherche là, c’est cette autre chose qui soit autre chose que l’Hollywood de toujours, qui soit autre chose que l’adultère plus ou moins voilé, autre chose que le massacre plus ou moins sanglant. Et Jeanne c’est cela. Et vraiment c’est cela que celle qui l’incarne ambitionne d’incarner, dans une simplicité, dans une pureté, dans une candeur de cristal.

J’espère que ce sera sensible. Mais voyez-vous, nous pouvons penser qu’il faudra qu’ils viennent le chercher chez nous, peut-être pas dans notre présent, mais tout au moins dans notre passé. Lorsqu’ils veulent se nourrir eux-mêmes et même disons, faire du dollar, ils disent different ; et Jeanne est différente des autres stars d’Hollywood, la tragédie de Jeanne est différente de tous les autres drames que l’on pourra concevoir, et c’est nous.

Il faut le dire, pour clore, c’est là que j’ai mesuré encore une fois ce miracle étonnant, cette autre chose qu’incarne Jeanne dans notre histoire. Quand on pense — je ne veux pas les nommer pour être galant, — quand on pense aux actrices qui, ces dernières années, tout récemment encore, ont incarné Jeanne, n’avez-vous pas été frappé que cette petite fille de 17 ans porte 20en elle un tel drame qu’il n’a pas été possible de s’adresser à une jeune actrice de 17 ans, une actrice de 17 ans n’aurait pas eu la richesse, la plénitude, la puissance évidemment, et l’on a pris des femmes de 30 ans, de 40 ans, je ne veux pas dire plus, mais vous savez tout de même, et vous pourriez mettre les noms, que l’on a été encore plus loin. Et quand j’ai réalisé cela, je me suis dit : dire que quand il s’est agi, non pas de représenter Jeanne, mais d’être Jeanne, c’est une petite fille de 17 ans qui l’a été. Si une femme, pour jouer Jeanne, doit être une femme d’une richesse d’expérience, d’une plénitude de sensibilité que l’on n’a pas à 17 ans, c’est déjà considérable, mais qu’est-ce que cela doit être pour être cette source neuve, première, originale, miraculeuse, qu’a été Jeanne dans un cœur de 17 ans !

Mesdames et Messieurs, je boucle l’itinéraire que nous avons fait tout à l’heure, et il me semble que cette confrontation de l’Amérique et de la France est singulièrement éloquente. L’Amérique existe, l’Amérique est puissante, l’Amérique guette le monde, c’est vrai. Mais la France, tout de même, est cette petite chose indéfinissable, pauvre c’est possible, ayant bien des défaillances peut-être, mais elle est celle vers qui l’Amérique se tend. Et je voudrais imaginer les audiences américaines, comme ils disent, devant ce film de Jeanne sortant de leurs salles de cinéma, lorsqu’ils auront vu cette petite chose française, si différente, si belle, si pure.

Je crois que nous pouvons être fiers, n’est-il pas vrai, devant le monde, de ce que Dieu nous a donné, de ce que, peut-être, malgré bien des déchéances, nous pouvons croire que nous sommes un peu.

Paul Doncœur
(1948)

21Lettres de Hollywood

Mes amis,

Dimanche 20, lundi 21 juillet 1947

Paris traversé à 23 h, jusqu’à Orly. Embarquement vers 1 h sur un avion Constellation de la T.W.A., plus grand, mais non plus confortable que celui d’Air France ; fauteuils renversés, on dort à demi-allongé Jusqu’à Shannon (Irlande), à 4 h, arrêt d’une heure. Départ 5 h 40. On sert un lunch à bord, sur l’Océan quasi invisible.

Vers 13 h on croise un iceberg, éclatant comme un diamant. À 13 h 40, Terre-Neuve, port solitaire, chaud, laid. Lunch à terre dans un restaurant de passagers. 14 h 40, embarquement. L’avion a beaucoup dansé à partir de Terre-Neuve. C’est très fatigant. Il fait fort chaud. À 17 h 30, Boston. Formalités de vaccin pour qui n’a pas de certificat. J’ai celui du Dr Barbet. Merci.

Arrivée à New York à 19 h 20, après une fin de navigation très fatigante ; grosse chaleur, brume. Surprise à l’aéroport de trouver le P. Coffey d’America que j’ai vu en 1933 à Tibériade, puis à Lyon.

Extrêmement aimable, il me conduit à America, où je trouve l’accueil charmant du P. Lafarge, qui veut absolument me retenir, car je suis bien fatigué. Mais je sais qu’on m’attend à Los Angeles. J’insiste et je passe la nuit dans la chambre du P. Graham. Il pleut la nuit. Heureusement !

Mardi 22

Le P. Coffey m’accompagne à l’aéroport, embarquement pour Chicago à 9 h 30. Sur un Constellation (mais hier 4 moteurs, ici 2 seulement), même organisation intérieure. Arrivée à Chicago à 10 h 50. Longue halte dans la gare. Départ à 12 h. Lunch.

Il fait chaud, fatigant. Secousses incessantes. On ne voit rien ou presque. Brume, pays laid, champs en réseau quadrillé, d’une monotonie terrible. On traverse le Mississippi, jaune ocre. Kansas-City à 14 h, bref arrêt. Puis terres désertiques, le Colorado, montagnes sauvages, tristes. Très secoué, très chaud.

Enfin 18 h 30, Los Angeles (mais ajoutez 8 heures de décalage entre Paris et Los Angeles. Cela fait Paris-New York = 1 h à 19 h + 4 h = 22 h. Et de New York à Los Angeles = 9 h à 18 h 30 + 4 h = 13 h 30. En tout, en déduisant environ 4 h d’arrêt en cours de voyage : 32 heures de vol en mouvement.

Il y a de quoi briser un homme. Je n’ai pas gardé de tels souvenirs du voyage Beyrouth-Paris, ni Paris-Casablanca. Et pas intéressant aux yeux. Brumes, terres sans beauté. C’est vraiment un procédé inhumain, que nos enfants trouveront très confortable, car ils y seront faits.

22Los Angeles. Reçu à l’aéroport par le P. Snoeck, belge, qui sera ma providence, extrêmement aimable et complaisant. Il m’abandonne sa chambre à la résidence Blessed Sacrament Church (paroisse tenue par les Pères à Hollywood même, au centre de Los Angeles (dont le vrai nom est Notre-Dame de Los Angeles) Sunset Blvd. 6657.

Accueilli par M. Jo Breen, Américain Irlandais qui est le chef du comité de contrôle des films. C’est lui qui m’a fait venir. Je vous dirai ce qu’est ce comité. Il m’offre à dîner, ce dont je n’ai guère envie, fatigué du voyage, mais cela les contrarierait. J’accepte à Hollywood, dans un restaurant tenu par un Hongrois, décor mexicain. On me sert une entrecôte énorme, plus d’une livre. Je fais face héroïquement, mais je m’avoue enfin vaincu. On me fait boire du Sauternes californien, dont on est ici très fier. Premières conversations. On situe l’entreprise, les hommes, etc. Une douche à la maison. Nuit bonne.

Mercredi 23

À 10 h, Jo Breen vient nous chercher pour aller voir les gros personnages, Fleming et Wanger. Le premier est le metteur en scène, très fin, distingué, doux, direct. Le second est le producteur, homme d’affaires, parlant un peu français.

Ils me reçoivent très cordialement, visite de leurs bureaux de documentation. Ils ont ou ont fait venir tout ce qu’on peut imaginer de livres d’histoire et d’art. Ils ont Quicherat, Harmand, Hanotaux, P. de Nouvel, etc. Ils ont fait traduire en anglais tout le procès de condamnation de Quicherat. Ils ont collectionné photos, gravures, etc. La base historique est très solide. Leurs dessinateurs imaginent les tableaux et scènes à construire et à filmer. Fleming me remet le script provisoire qui va jusqu’après Orléans.

Visite à M. Mayer, le très gros directeur de la Cie Metro-Goldwyn-Mayer C’est lui qui finance le film de Jeanne. Petit homme bedonnant, très juif, aimable, œil qui inspecte sans en avoir l’air.

Déjeuner aux Comiques avec Jo Breen et Vizzard. Après-midi à préparer mes documents à la résidence ; dîner avec les Pères fort accueillants.

Jeudi 24

À 10 h, au studio, montré à Fleming ma collection de photos qui l’intéresse vivement, le volume du fac-similé des lettres, ceux de Quenedey sur le château de Rouen, etc.

À 11 h, Mrs Bergman, longue conversation. Elle parle un peu français, qu’elle apprend depuis quelques mois. Excellente impression, femme très simple (qui a auprès de tous la meilleure réputation, mariée à un Docteur suédois, a une petite fille) ; grande, blonde, ses cheveux repoussent, aucun maquillage. Je lui montre la collection des cartes postales en détail. Je lui donne la Chevauchée et la Passion qu’elle lira avec son professeur. Elle veut vivre le plus profondément possible la vie de Jeanne. (J’apprends qu’elle est luthérienne fervente, lisant la Bible chaque jour.) Elle me fait 23la meilleure impression. J’ai tout à fait confiance qu’on fera quelque chose de très bon.

Nous avons ensuite été au costumier, dirigé par une Russe, Mme Karinska qui a sa fille à Paris. Femme très intelligente et artiste, admirablement documentée — a tous les albums Fouquet et peintres du XVe. Stocks féeriques de tissus de toutes espèces, ateliers de coupe et de couture.

Le soir, emmené par Jo Breen à sa villa de Malibu, c’est une plage privée (Community = c’est-à-dire réservée à un groupe de villas) sur le Pacifique. Air délicieux, frais, calme, quelle délivrance ! Bon repos en famille.

Ils m’emmènent dîner dans un restaurant tenu par un Français de Nice (parce que c’est jeudi et leur personnel est en congé). Dîner au Sauternes, surabondant, poulet rôti. Cantaloupe ice cream (c’est-à-dire dans un demi cantaloup, sorte de melon).

Le soir très doux, rentré dans la nuit à Hollywood où il fait très chaud. Lu parmi les panneaux illuminés d’autos, de gazoline, etc. The finest funeral… suit la firme et l’adresse. Je vous dirai ce que cela signifie.

Vendredi 25

Visite à Mgr McGucken, l’auxiliaire de l’Archevêque absent. Homme très distingué, fort aimable, m’a très aimablement reçu et encouragé.

Vu ensuite le Curé Devlin, appointé à la surveillance des films. Homme très sûr de lui, déplaisant par sa suffisance, représente fort bien le système. Père, ce que moi je veux, ce n’est pas la vérité historique, c’est le service de l’Église catholique. Il m’affirme que Franz Werfel, l’auteur du Chant de Bernadette a été baptisé sur son lit de mort par un prêtre allemand. Il avait désiré le baptême. On n’a pas publié la chose par égard pour son père et sa mère juifs.

Ce M. Devlin est très fier du film Song of Bernadette qui a fort plu à 100 millions d’Américains et Anglais. Peu m’importe, dit-il, ce qu’on en a pensé en France. On m’a dit de ne pas m’inquiéter du personnage, d’ailleurs estimé comme excellent travailleur. Déjeuner aux Comiques avec Jo Breen, puis visité son office, ses bureaux, salle de projection, etc.

Cet organisme est très curieux. Ce sont les Compagnies de films qui se sont unies pour instituer ce comité de surveillance du film. Elles appointent tout un personnel (dont Jo Breen est le chef, appointé à 50 000 dollars), qui examine tous les scripts, signifie tout ce qu’il y trouve contraire au Code rédigé par le P. Lord, S.J., et à quoi toutes les Compagnies se sont engagées. Les scripts sont remaniés selon les corrections. On fait de même pour l’image. Alors le film porte le Label du comité Commission of the Code1.

Or, il se fait que toutes les Compagnies, — même celles qui ne sont pas de l’union — lui envoient leurs films et attachent un grand prix au Label. 24Le Code est très sévère, tout négatif d’ailleurs, mais catégorique et n’admet aucune indulgence.

Le soir, été visiter la gare de la Plaza ; merveilleuse gare centrale de Los Angeles. C’est aussi propre qu’un hôtel avec ses salons. Puis le quartier mexicain. Quelle bouffée de soleil ; de couleurs, de gentillesse ! Échoppes de toute espèce, bibelots terre cuite, paniers, tissus, chandelles odoriférantes, par milliers, de toutes tailles et couleurs (18 odeurs différentes, annonce une échoppe), de toutes formes, oranges, cônes, boules, cylindres, etc.

Samedi 26

Tous les bureaux sont fermés. Travail de lecture et lettres. Puis à 11 h, achats divers, urgents, linge, il y a des montagnes de surplus. Souliers box-calf de la marine à 6 dollars 95, très bons. Une chemise 4 dollars. Les souliers très bons ordinaires sont à 11 ou 12 dollars.

Lunch d’un avocat. Je ne connaissais pas ce fruit sans goût, mais, paraît-il, fort nourrissant.

À 16 h, le P. Manager vient me chercher pour aller à Loyola University. Sise à 12 miles sur une colline vers la mer. Site très beau, air vif, parc tout jeune. Elle n’est qu’à peine bâtie (1 500 élèves dont beaucoup de G.I.). En mon honneur, il y a réunion-cocktail où sont tous les Pères. Accueil extrêmement simple, aimable. Dîner à la Cafeteria des étudiants, où chacun passe avec son plateau. Très sympa.

Rentré 20 h dans la chaleur de Los Angeles. Fantasmagorie de phares d’autos, d’affiches illuminées, de cadrans électriques verts, rouges, bleus, jaunes, etc. sur des kilomètres. C’est là que j’ai vu l’annonce de cet entrepreneur de Pompes funèbres : The finest funerals. Je vous dirai en quoi cela consiste.

Dimanche 27

Journée de travail, lecture et correspondance. Enfin ! Relu Hanotaux, Harmand, Quicherat.

À 17 h chez J. Vizzard, qui m’emmène dîner à Bel-Air. C’est une Community de très grand luxe, une oasis saharienne de plantes tropicales, eau, vallées ombreuses, etc. Logis à rez-de-chaussée, grand luxe, de très bon goût. Dîner. Presque tout le personnel est français, très raffiné. L’entrecôte est plus que nous ne mangeons en un mois, viande très tendre, évidemment vin de Californie et — grand extra — cherries-jubilé, cerises arrosées cognac, kirsch, etc. allumées puis servies dans la coupe avec ice-cream (qui est vraiment non pas le plat, mais le style national).

La chapelle des Sœurs, l’église sont elles aussi ice-cream. Tout est ripoliné blanc éclatant, ou tons fondus d’une fadeur inexorable.

Puis grand concert dans le théâtre en plein-air, une merveille dans la montagne. Immense amphithéâtre. Programme musical quelconque. Orchestre qui semble très bon, acoustique en tous cas merveilleuse.

25Ils ont fait pour moi des frais énormes. Le voyages seul = 900 dollars ; c’est environ 100 000 francs. Ils mettent à ma disposition une Cadillac toute neuve de ministre ! Etc.

Lundi 28

Travail en chambre, puis l’après-midi, longues conversations avec V. Fleming, M. Anderson et Ingrid Bergman sur Domrémy, Vaucouleurs, mise en scène, le Poy, Durand Laxart, Bermont. Enfin le Procès, Cauchon, ses intentions, sa méchanceté, sa haine contre Jeanne, tout cela examiné de très près. Ils ont lu les documents très attentivement. Ils veulent tout tirer au clair. C’est beaucoup d’ambition, mais on sent une volonté très sérieuse de vérité.

Ingrid apprend le français. Elle demande à me voir pour causer longuement. Elle fait d’ailleurs un script, je crois, avec Mrs. Roberts et Bernheim.

Mardi 29

Long travail avec Ingrid Bergman. Elle a elle-même rédigé un script qu’elle passe ensuite à Enderson. Je suis de plus en plus émerveillé de la connaissance très précise qu’elle a de tout ce qui regarde Jeanne et spécialement du Procès. Elle en a aussi étudié de très près l’interprétation qu’elle veut très sobre, sans ces effets faciles qui courent les écrans. Son jeu sera très sévère, très pur, me semble-t-il. Nous prenons dans son bungalow le lunch.

Après déjeuner, examen des costumes. Puis rentré à la résidence. Lecture de la Joan of Lorraine de M. Anderson que Ingrid Bergman a créé à New York.

Le soir, visité une famille délicieuse américano-française, Mr. Biggs, l’organiste de la paroisse, dont la femme est française d’Angers. Ils ont 11 enfants. Elle dirige le chœur de grégorien de la paroisse. Elle a le Roland. Nous parlons chants populaires. Elle me signale un P. Franciscain de Malibu, le P. Owen, qui est spécialiste du folklore mexicain.

Mercredi 30

Il y a à Los Angeles 1 600 000 habitants. Or, on a beaucoup de mal pour acheter une auto neuve. Il faut s’inscrire et attendre et il y a un tarif. Mais les rues sont pleines de terrains d’used cars où on revend sans tarif les voitures qu’on a eu la chance d’acheter neuves hier.

Ingrid a refusé de faire Jeanne en Angleterre dans le drame de Shaw qu’elle déteste.

Les honneurs par Mr. Biggs de l’orgue de Blessed Sacrament Church, une merveille de souplesse et de richesse. Lu la Joan of Lorraine de M. Anderson, le grand succès de Ingrid Bergman à New York. J’en reparlerai, c’est curieux.

26Jeudi 31

Messe chez les Auxiliatrices, pour saint Ignace. J’y trouve la T.R. Mère Générale, en tournée depuis 6 mois. Bonne prière dans le souvenir de ma petite sœur.

Longue visite chez l’oculiste Dr Scalbec, qui m’examine à fond les yeux et étudie des verres bi-focaux. Vais-je retrouver en Amérique des yeux (mieux que de jeunesse) ? On n’a pas voulu que je paie une longue consultation d’une heure et demie.

Longue interview du New-York Times très poussée et fort délicate. Toute la question du Procès se pose avec la ligue de la décence et la commission de J. Breen. Je ne sais pas comment ils en sortiront. C’est la grosse préoccupation de V. Fleming. Nous en discutons à nouveau. Je propose de consulter les Cardinaux français. Ils en sont ravis.

En face de la mort, l’attitude si étonnante des Américains. Les rues de Hollywood parmi les grands panneaux de réclame de whisky, de beer, d’autos, etc. vous proposent avec des fleurs The finest funerals. Un immense cimetière s’affiche comme The largest in California — cela doit vous donner envie d’y choisir votre place. Ailleurs les panneaux vous invitent au Rosemary crematory.

Après tout, cette franchise commerciale est peut-être de meilleur aloi que le silence hypocrite que nous tenons à l’endroit de ces choses. Il semble que, pour les Américains, puisque c’est une réalité banale, on peut en parler dans le langage courant.

Sur une des immenses avenues dans les environs de la Loyola University (s.j.) tout est Loyola : Loyola village, Loyola boulevard ; un énorme cinéma fulgure dans le ciel une tour de cordons électriques bleus, rouges, jaunes, verts, etc., le tout à éclipse, un immense Loyola sur toutes ses faces et le film ces jours-ci est : I wonder who’s kissing her now.

À Loyola High School, je vais fêter saint Ignace avec le P. Ménager. Très amical accueil des Pères. Il fait très bon aujourd’hui. Les grosses chaleurs étaient extraordinaires.

Vendredi 1er août 1947

Il fait délicieux ce matin, un air très doux sous un beau soleil.

Très curieux goût de la lumière. En plein jour éclatant, toutes les lampes (que nous dirions survoltées) sont allumées. À l’église, 4 sunlights sont braqués sur l’autel. À la chapelle des Sœurs, 4 lampes transforment ce ripolin blanc en une cellule étincelante. Chez les Helpers, au moment où je franchis l’autel, un projecteur s’allume sur ma tête comme dans le Zéro et l’Infini.

Dans la rue, les autos jettent dès 7 h des phares incandescents, tandis que toutes les affiches lumineuses éclatent, hurlent, sautent… Et puis voici un dirigeable qui sillonne le ciel, feux bleus, feux rouges et lettres lumineuses, épelant le journal… Je ne serais pas surpris que les cimetières soient illuminés la nuit.

Après-midi, vu María Candelaria à l’auditorium de M.G.M. C’est beau, 27mais comme le cinéma est dangereux, facile. La musique souvent est déplorable de vulgarité. Se défier des jeux de lumière, des trop beaux paysages, etc. Cela me fait très peur pour la Jeanne d’Arc, surtout en technicolor ! Qu’est-ce que cela sera ? Je tiens à voir Henry V dont ils disent que c’est très bien. Je me méfie.

J’ai lu le Play d’Anderson. Je voudrais voir l’Arch of Triumph où I. Bergman joue avec Ch. Boyer.

Tout le monde parle sévèrement de Ch. Chaplin dont l’inconduite dépasse tout ce qu’accepte Hollywood, il n’est pas nationalisé Américain.

Samedi 2 août

Lu Anderson. Il fait plus doux. L’air est frais C’est un repos. Les quartiers de résidence sont un paradis. Petites maisons à rez-de-chaussée délicieuses, blanches en général, style campagnard ou colonial, tout cela en décor de théâtre, charpente de bols revêtue de plaques de stuc ; c’est entouré de gazon, de fleurs, d’arbustes taillés, d’arbres tropicaux. Les avenues sont toutes de verdure, aucune clôture entre les maisons. Aucune emphase, c’est tout petit, tient au creux de la main, très propre, raffinement, lumière ravissante afternoon, qui explique un peu la coloration des magazines. Avec cela, des pauvres qui sont obligés d’avoir une, deux autos pour l’homme et la femme, qui ne peuvent aller autrement à leur travail à 10, 15 miles.

Dimanche 3

Matinée de travail à fouiller Quicherat pour répondre aux colles de Fleming. Il fait très doux. Il me faut tout revoir, car ils sont très exigeants et déjà très informés. Ils m’ont collé plusieurs fois, surtout V. Fleming, à qui rien n’échappe.

Il a fait demander si je n’étais pas fatigué par trop de travail, ayant remarqué que ma main avait un peu tremblé. Il insiste pour que je me repose. Sachant que je devais consulter pour mes yeux, il a offert de m’envoyer au meilleur oculiste d’Amérique. Il est d’une courtoisie charmante de très grand seigneur. Quand j’ai proposé d’écrire aux Cardinaux, il m’a pris la main et l’a baisée.

Nous sommes invités cet après-midi à une Party à Malibu Beach chez Madame Karinska, la grande couturière du studio, une Russe qui a sa fille à Paris. Elle lui a récemment téléphoné ; quand elle a entendu la voix de sa fille, elle a pleuré et n’a pu parler. Sa fille n’a pu dire que : Mother, mother… Il ne faut pas pleurer. Nous ne pourrons pas parler et ça coûte 32 dollars. Mais elle n’a pu rien dire que pleurer. Oui, disait-elle, mais j’ai pleuré pour 32 dollars.

Une histoire de juifs qui promettent à Dieu la moitié de ce qu’ils gagneront à la loterie. Ils ne gagnent pas. Alors le mari propose de prier le Dieu des chrétiens. Ils gagnent 75 000 dollars. Alors la femme dit : Le Dieu des chrétiens est plus fort que le nôtre, nous ferlons bien 28d’étudier sa religion.Non, dit le mari, il est plus fort, mais il est moins intelligent que le nôtre, lequel savait bien que nous ne lui donnerions rien.

Malibu est sur la côte à environ 20 km sur l’Océan. C’est magnifique. Il y fait très bon, brise de mer, un monde fou, autos par centaines tout le long de la route. Madame Karinska a sa villa dans la même community que Jo Breen. Petite maison en bois, avec un parterre de sable.

Tout le studio est là, M. Fleming, ses aides, ses dessinateurs. I. Bergman et son manager. Arrive Stravinsky avec sa femme. Après-midi charmante. Je cause longuement avec Stravinsky qui est un Russe orthodoxe croyant. Il se refuse absolument à faire de la musique pour le cinéma. Homme très intelligent, fort aimable et simple. Son fils (ou sa fille) est en Suisse, catholique.

On passe l’après-midi à déguster un excellent lunch au champagne Heidsieck. Tout ce monde très simple et aimable. Il serait passionnant de leur parler des choses essentielles. Je crois qu’ils feraient des découvertes insoupçonnées. Fleming, seul marié, a deux filles, mais on le voit toujours seul ; extrêmement aimable toujours.

Mardi 5

Hier lundi, longue mise au point du Procès avec Fleming. Cela s’éclaircit. Vu, revu le film de Simone Genevoix (Frappa, Marco de Gastyne). Il y a de très bonnes choses. Le muet a de grand avantages !

L’après-midi, vu un film tourné au Mexique sur la Persécution. C’est très beau. Je vais envoyer un article. Je le trouve meilleur que María Candelaria. Ce sont les mêmes stars. Il faudra le faire connaître en France.

Dîner avec Jo Breen, de plus en plus enthousiaste. Ma présence ici est la main de Dieu ! Il est bon et simple, autant qu’il est généreux. Il médite déjà une solennelle présentation du film à Paris ! Mais ne vendons pas la peau de l’ours…

Le journal annonce que Bing Crosby vient d’adopter une fillette juive de onze ans, belge ; ses parents massacrés en France ou malades. C’est un bon catholique, élève des Jésuites à Spokane.

Mardi, vu le film La Passion de Jeanne d’Arc, par Dreyer, avec Falconetti. Malgré ses qualités, cela me semble une impasse. Ce jeu indéfini de figures en gros plans devient intolérable et impuissant. Il y a de plus une insistance perpétuelle sur les moyens de plus en plus violents, mais de plus en plus inefficaces par leur excès même.

Le soir, chez Mr. Biggs, organiste de la paroisse, lu avec un jeune Américain d’origine syrienne, très doué comme musicien, une série de chansons anciennes (c’est-à-dire 1770…) américaines, vraiment sans intérêt. On a fini par le Roland et c’était bien émouvant de leur faire découvrir la France, Bretagne, Provence, Champagne, dans ces chansons si simples, mais si pleines de poésie et de charme. Ils ont été fort enthousiasmés.

29Mercredi 6, Transfiguration

Travail à la maison. Il fait très bon. Vu hier soir un prêtre belge, Fr. Cornil de Bruxelles, qui vient négocier l’édition de films 16 mm pour son organisation belge et suisse. Il a travaillé à Toulouse avec PP. Parra et Derély, etc. Fort agréable et sérieux. Journée de travail dans les livres.

Après-midi au studio, grande consultation pour la mise en scène du Procès. Le soir, vu le technicolor Henry V. Cela me tourmentait beaucoup, parce que ce que j’avais vu à Paris était si mauvais ! C’est mieux cette fois par les Anglais. Mais encore des couleurs fausses : pas de vert, les bleus d’extérieur très faux et puis ces fausses architectures en carton pâte sont vraiment inacceptables.

Je vais faire un rapport là-dessus aux metteurs en scène. C’est vraiment affreux. Quelle différence avec les extérieurs de Marco de Gastyne, qui sont d’un village (Auvergne ?) vrai ou de Vézelay ? Mais on pourra fouiller l’Amérique, on n’y trouvera jamais une vieille maison paysanne. Cela m’effraie pour Jeanne.

Je reçois la première lettre de France de Troussures du 22 juillet ! C’est impossible. Par avion, cela doit mettre au plus 4 jours de Paris. Il doit y avoir des retards de poste.

Jeudi 7

Sur la porte d’un cinéma pour jeunes garçons — films de cow-boys — l’avertissement au guichet : Déposez vos revolvers au guichet.

Été chercher mes lunettes. L’oculiste a écrit à Jo Breen : J’ai été trop honoré de la visite du Père. J’aurais estimé une honte de lui demander de l’argent. Il fait de nouveau très chaud.

Vendredi 8

Enfin reçu lettre normale, celle du 4 août m’arrive le 8 au matin. Je suis bien heureux de ne pas me sentir à une année de distance !

Le travail de documentation se poursuit toujours aussi méticuleux. C’est bien. Les journaux disent qu’il n’a jamais fait aussi chaud à Paris depuis 74 ans. Plus chaud qu’ici ! Je prie pour tous les enfants de Troussures. La petite Élisabeth et la petit Breuvart, ainsi que les malades de toute espèce !

À 10 h, miracle : quelques gouttes d’eau. On m’avait dit qu’il ne pleuvait pas de tout l’été à Los Angeles. Les gens me saluent en disant : Il pleut ! Cela dura 10 minutes. Après quoi, il fit plus chaud qu’avant. Longue séance au studio pour la préparation du script du Procès. Bon travail.

Le soir, au Bowl, immense théâtre en plein air, il y avait bien 5 000 personnes, des prêtres, des religieuses avec leurs élèves, pour les Ballets russes de Monte-Carlo, très beau programme. Le Casse-Noisette, Shéhérazade 30et le Lac des Cygnes. Je me propose d’interroger Stravinsky sur cette traduction chorégraphique de la musique. C’est certainement très raffiné, mais je ne puis y voir du très grand art.

Samedi 9

Saint Jean-Marie Vianney. Joie d’offrir la Sainte Messe pour tous les amis de France, les prêtres et curés de notre pays.

Longues recherches en chambre. Après-midi, mise au point du Procès avec M. Bernheim, au studio. Le soir visite — enfin — au consul de France, charmant, qui part le lundi pour 2 mois en France.

Dimanche 10

Saint Laurent. Travail le matin. Après-midi chez Stravinsky, qui habite dans la montagne dominant Los Angeles. Accueil surprenant. Tout le monde parle français : sa femme, sa fille (qui travaille aux costumes de Jeanne), le mari de sa fille, M. Marion, un Français, je crois — puis des invités : Jeanne Gauthier, la violoniste, qui fait un tour du monde avec son amie Mad. Chouran — et l’acteur Sokolov qui a travaillé avec Max Reinhardt, puis Jouvet, Dullin, etc. il a quitté Paris en 1937, je crois. Il en a la nostalgie. Sa concierge, me dit-il, a mis ses meubles au garde-meubles. — Où habitiez-vous ? — Rue Monsieur, 19. De mon appartement, j’avais vue sur votre jardin. Décidément le monde est petit.

Nous avons eu une longue discussion sur les Ballets, qu’il réprouve comme sacrifiant la musique. Toute l’assistance fut unanime à critiquer les ballets de vendredi au Bowl : mauvais orchestre, pas de répétitions, mauvais synchronisme. Shéhérazade les a révoltés : une orgie.

Puis on passe au grégorien. Ils sont très partisans d’un chant solesmien très réservé. Grand danger de laisser le sentiment populaire s’exprimer, ils n’y voient que désordre. Je n’ai pu leur faire comprendre que la crainte du danger pouvait aboutir à une mutilation désastreuse. Ce sont des artistes très raffinés à qui l’expression populaire fait peur.

Puis admirable audition par Stravinsky lui-même de ses disques non encore édités de la Symphonie des Psaumes. Il nous a fait passer d’admirables chants du XIVe, édités par l’Oiseau-lyre ; je crois que c’est en France. Dîner chez Stravinsky. Sokolov nous ramène.

Lundi 11

C’est bien cela. Ma première impression de Los Angeles. C’est une ville sans étage, sans piétons et sans agents de police. Toutes les maisons, ou presque, sont en bois, seul un rez-de-chaussée et quelquefois un étage. Il n’y a pas de piétons, sauf tout à fait au centre des magasins.

Sokolov me raconte que, se promenant un jour à pied, un agent de police lui demanda : Êtes-vous malade ? Vous n’avez pas d’auto ? Faut-il 31vous conduire quelque part ?… Cet agent devait être l’un des 5 que j’ai vus jusqu’ici. La circulation réglée par feux rouges et verts n’a besoin de personne.

Il fait tellement chaud que les Pères sont tout le temps en bras de chemise (le T. shirt n’a pas de manches). Ils prennent la récréation ainsi. Le P. Supérieur, très décolleté, me dit avec un bon sourire : Primum vivere !

Mardi 12

Sainte Claire. Los Angeles est encore une ville sans cloches. Ni pour les heures, ni pour les offices religieux, on n’entend de cloches. J’en ai vu une comme enseigne d’une école, mais sans battant. Par ailleurs, pas une auto ne corne, sauf nécessité tout à fait extraordinaire et sauf les voitures de mariage.

Ce qu’il y a de sinistre, ce sont les sirènes aiguës des voitures d’ambulance et de pompiers. Elles filent en hurlant sur des notes ultra stridentes qui créent une sorte d’effroi. Comme est bonasse à côté de cela le pim-pom de nos pompiers.

Les journaux sont chaque jour occupés de photos invraisemblables, de divorces ; on aime beaucoup aussi les scènes de larmes. Enfin, chaque jour, il y a le bilan des crimes de la ville !

Travail très important à construire le Procès. L’après-midi, vu V. Fleming très sérieusement. Donné lettre aux Cardinaux. Lettre au consul de France. Rendu compte de la lettre du Musée Jeanne-d’Arc à Orléans qui dit les inquiétudes, la confiance en mon intervention auprès des Américains, s’offre à tous renseignements ; il demande aide pour reconstituer les collections du Musée. On me promet de l’aider. M. Stanley, chef de la publicité, y est très favorable. Une bonne idée serait d’offrir costumes et armures.

J’ai demandé tous les livres édités en anglais, les photos du film. J’ai dit à Fleming qu’en France, nous nous heurterions à une sensibilité qu’il faudrait ménager et préparer.

1) Étant donné la concurrence économique et l’écrasement de la France commercialement spécialement au point de vue du cinéma, on y verra toujours d’un œil défiant un film américain sur Jeanne d’Arc. Il importe donc que les producteurs accentuent le caractère désintéressé et spirituel de leur œuvre.

2) Mrs. Bergman est connue en France comme une star d’Hollywood, très sympathiquement connue, mais dans des rôles profanes (sauf les Cloches de Sainte-Marie). Il faudrait donc qu’elle se fît connaître sous son vrai jour, sa personnalité propre, que tout le monde tient ici en très haute estime. Ainsi tomberont les préventions. Je pense écrire un article dans la Croix à ce sujet.

Mercredi 13

Déjeuner avec F. Lalou, professeur de liturgie à l’Université de Washington. Travail de recherche sur l’abjuration.

32Jeudi 14

Mise au point de l’abjuration avec le P. Snoeck. Il fait très beau, air vif, frais la nuit. La cuisine des grands restaurants est redoutable. Celle des Pères est simple et agréable. Il y a toujours des fruits sur la table, magnifiques pêches de Californie.

Visite du P. Dagnon, supérieur de la Basilique de Domrémy, en tournée en Amérique.

Exposé à Salt l’abjuration. Il m’a remis le premier script, provisoire, j’espère bien. Le soir est arrivé le livre du P. Ayroles et enfin les disques de Jeanne au bûcher que nous entendrons demain.

Assomption

J’ai prié pour toutes les Marie. Mais c’est toutes qui sont des Marie. Bonne fête du Ciel. Il fait un temps superbe et doux à la fois. Nous allons passer l’après-midi à Malibu, sur l’Océan. À bientôt !

Nous avons fait venir les disques de Jeanne au bûcher. Nous allons les tourner au studio, en notant le résumé du poème de Claudel, dont nous n’avons pu avoir le texte ici. Il y a des passages fort émouvants. L’enregistrement Columbia ne me semble pas très bon.

Lunch au studio avec le P. Lalou, V. Fleming, etc. Visite des Stages où sont déjà construits les décors de Chinon, Vaucouleurs. Départ à Malibu avec l’abbé Cornil de Bruxelles, venu négocier des éditions de films 16 mm pour enfants. Bain au Beach.

Dîner chez Jo Breen. C’est effroyable. Sa femme, charmante, s’est procuré des steaks (le moindre pèse une livre) et elle les fera cuire elle-même au barbecue construit dans sa cour, grand fourneau au charbon de bols. Il est allumé et flambe. Quand toute la flamme sera tombée, elle fera griller les steaks sur lesquels elle verse la sauce.

La table est mise sur la plage. Soupe française (?), puis les steaks — on m’en sert un de 3/4 de livre certainement. J’en ai pour une bonne heure. Pommes de terre au barbecue aussi. Salade très assaisonnée comme toujours, haricots verts, vin blanc du Notritate, qui tranquillement se nomme Sauternes. Il est bon. Énorme tranche de tarte aux pommes. J’en passe. Cela dure 2 heures. J’aurais besoin d’une diète de 2 jours ! Mais j’ai enfin compris. Je croyais impoli de laisser son assiette à demi pleine, mais j’apprends qu’au contraire, c’est la politesse ! Il faudra que j’ose… c’est le salut !

Longue soirée sur le Beach. Retour avec l’abbé Cornil, nuit mauvaise. Elle le serait à moins.

Samedi 16

Il fait très frais ce matin. Je voudrais bien travailler en silence, sans trop manger. Après-midi au studio : examen des costumes de religieux. Puis longue conversation avec Ingrid Bergman qui a besoin de ne plus lire 33de livres, de se délivrer de tout ce qui est extérieur et de se recueillir. Elle apporte vraiment un sérieux que peu d’artistes apporteraient.

Je l’interroge sur elle, ses origines, son passé théâtral ; pourquoi elle aime Jeanne d’Arc ; comment elle entre dans son amour pour la France, pour Dieu. Est-ce qu’elle se trouve gênée dans le comportement catholique de Jeanne ?

Comme Suédoise, elle n’a pas même entendu parler du catholicisme, elle a été élevée, orpheline, sans aucun contact avec la religion. C’est en Amérique qu’elle a découvert les peuples, les races, les religions.

Elle est pleine de respect pour le catholicisme qui lui est sympathique, mais qu’elle ne connaît pas du tout. Sinon pour être entrée dans une petite église, près de Stol Beach. Elle ne semble avoir eu aucun contact intime. Ce qui l’attire en Jeanne, c’est son amour de la France, de son peuple, pour lequel elle se sacrifie, sa simplicité et son honesty.

Elle est elle-même toute droite, sans affectation d’aucune espèce, ni d’élégance (je suis une paysanne, dit-elle, et on me reproche de m’habiller comme une paysanne), ni de pensée, ou de mystique. C’est une nature toute simple et je crois qu’elle se retrouve elle-même en Jeanne sans avoir à entrer dans un personnage.

Elle a monté ces jours-ci un cheval énorme qui sera son cheval d’armes. Elle en est toute ravie. Elle est surtout ravie des chants français que je lui ai donnés : toute l’Alouette. Nous devons mardi après-midi lire au piano chez elle, avec le jeune Syrien Joseph, Roland et Alouette.

Dimanche 17

Je déménage. J’occupe la seule chambre du presbytère et on doit recevoir l’ancien assistant d’Amérique. Après bien des délibérations et quoique la Loyola University m’offre un très aimable accueil, je vais aller m’installer ce soir à Loyola High School (c’est le collège), Venice Blvd. 1901, à Los Angeles 6.

C’est au cœur de la ville et j’aurai plus de facilités de transports. Le P. Snoeck m’y accompagne. C’est sa dernière semaine à Hollywood et je vais devoir me débrouiller tout seul ! Que les Anges m’assistent ; je pense que c’est la seule façon de m’en tirer en anglais.

D’ailleurs, au studio, il y a plusieurs amis français ou quasi. L’un d’eux, jeune dessinateur américain, me dit hier : Mon père vient de m’écrire qu’il arrive à Paris. Il me recommande le livre de Harmand sur les armures de Jeanne et il ajoute : le meilleur historien à consulter sur Jeanne d’Arc est, me dit-on, le Père Doncœur. Veux-tu que j’aille le voir pour toi ? — Je lui ai répondu que lui-même était arrivé à Hollywood avec l’ouvrage de Harmand. Il triomphait.

Nous aurons cette semaine à revoir le script définitif. Puis je crois, on commencera à tourner ! Veuillez donner mon adresse à ceux qui la désirent. Merci.

34Lundi 18 août 1947

Hier soir, vu Galileo, au Coronet Theatre, de Brecht (allemand repris par Laughton, anglais qui joue le rôle de Galilée). Très remarquable mise en scène et jeu de Laughton, mais fort déplaisante mise en scène du Pape, des Cardinaux, de l’inquisition ; caricaturée.

Il faudra bien veiller à ce que le Procès de Jeanne ne laisse pas cette impression. On marquera fortement l’appel du Pape.

Installé à Loyola High School sur un grand boulevard assez tapageur ; mais en face d’un beau cimetière dont j’ai sous ma fenêtre la verdure ; gazon et palmiers. Accueil très aimable du Ministre P. Shepherd, qui a fait théologie à Hastings. Donc mon adresse sera : Loyola High School, Venice Blvd. 1901 ; Los Angeles.

Travail du Procès.

Le soir, grand dîner chez M. Walter Wanger, le gros producer du film qui édite Sainte Jeanne. Les quartiers résidentiels sont ravissants. Ici perdue dans la verdure, une somptueuse villa. Mad. Wanger — grande actrice sous le nom de Joan Bennett (40 ans) — très aimable, a travaillé un an le théâtre en France : Opéra-Comique, Opéra, etc. Les quelques Invités sont choisis : M. et Mme Jo Breen, Ingrid Bergman et son mari, M. et Mme Fleming, M. et Mme Tannenbaum, avocat juif, qui vient de faire sa retraite chez les franciscains de Malibu (juifs, protestants, rabbins, etc. y viennent avec catholiques).

Intérieur très somptueux, apéritifs avec toutes sortes de friandises recherchées. Vers 21 h on passe à table. Couvert splendide aux bougies, candélabres d’argent, fleurs, aucune lampe évidemment. Menu très recherché. J’ai à ma droite Ingrid Bergman, à ma gauche Mad. Wanger ; tous gens très charmants. Après dîner, les dames sortent, les hommes restent un moment à table.

On passe au salon, puis au studio personnel de W. Wanger et film sur Carnegie Hall, où toutes les grandes vedettes musicales paraissent : Lily Pons, Rubinstein, etc. 3 heures de musique dans une mise en scène ridicule. Il faut cela sans doute au public. C’est sans fin. À 1 heure du matin, il va falloir rentrer, à High School à 2 h et lever à 6 h ! — Bonne nuit

Mardi 19

Nous devons aller au lunch chez Ingrid Bergman pour lire de vieilles chansons françaises. Elle habite Benedict Canyon dans Beverly Hills, en pleine montagne à la sortie nord de Los Angeles. Sorte de forêt demi-sauvage ; on y est bien loin de la ville en tous cas.

On finit par trouver la maison, dans les arbres. Grande villa couverte de bardeaux, sans étage, immense toit de charpente visible sur une grande salle qu’entourent les chambres.

Deux délicieuses petites filles, Pia, 8 ans, fille d’Ingrid Bergman, et une amie, Mary, 6 ans, toutes bavardes, sans timidité, racontent leurs histoires. Maman parle des chansons qu’on a déjà lues dans le Roland. 35Pia : Mais, Maman, comment pourrez-vous faire une petite fille, puisque vous êtes si grande ? Ingrid est ravie. Elle explique que Jeanne avait 17 ans et qu’elle était grande. Pia n’est pas satisfaite. Elle ne comprend pas.

On lit encore des chansons de l’Alouette, etc. tandis que N. Bernheim et Mrs. Roberts arrivent. Ingrid Bergman est surtout ravie par C’est le mai, joli mai.

On prend un lunch très simple, anchois, sardines, harengs, et un plat chaud. Chacun se sert à la cuisine (un bijou) et sur la terrasse, sous un parasol de plage, on lunche, devant la merveilleuse piscine à l’eau bleue toute neuve dont Ingrid Bergman m’a parlé hier avec enthousiasme. On a économisé, puis fait construire la piscine, tout en haut, en faisant les terrassements, puis on a ouvert les arbres et la vue s’étend sur la ville au loin. Il fait délicieux, soleil et vent. Les petites filles se baignent, plongent, heureuses comme des poissons. On reprend des chansons du XVe et XVIe envoyées par Chailley. Puis, à 3 h, Ingrid Bergman doit aller essayer des chevaux.

Je rentre travailler à High School. Puis à 7 h 1/2 au studio, le fameux Gone with the wind, technicolor produit il y a 9 ans par V. Fleming. Gigantesque ! 3 h 40 ! Une énorme aventure, mais surtout le déploiement fantastique de tout ce qu’on pouvait réaliser alors : batailles, galopades, fêtes mondaines, luxe inouï, toilettes, une encyclopédie de l’Amérique et des guerres d’indépendance avec toute l’intrigue la plus lourde du roman de Margaret. C’est proprement intolérable. La démesure même. J’ai promis à Fleming de lui en écrire mon sentiment.

Mercredi 20

Journée tout entière à la maison. J’écris les scènes du Procès, de l’abjuration qui sont inacceptables dans le script. Il faut tout repenser et récrire à neuf. Excellent travail, que je vais faire traduire demain.

Jeudi 21

Sainte Jeanne. Célébré la Messe à l’église Saint-Augustin, proche du studio, la seule église où Ingrid Bergman ait eu la joie d’entrer. Elle aime sa simplicité, ses vitraux. Mrs. Roberts et M. Bernheim assistaient avec elle à la Messe. Oh, m’a dit le vicaire, à Saint-Augustin, le grand converti, c’est bien. En effet… il n’y avait que juif et protestants à ma Messe.

Le soir, visité le Planetarium de Griffith Park. Je suis trop ignorant pour y comprendre grand-chose, mais ces photos célestes de galaxies, ces myriades de feux célestes dans la nuit — et ces immensités terrestres de Los Angeles qui par millions de feux scintillent sur le velours noir de la plaine, sur des 30, 40 miles, cela me fait comprendre pourquoi leurs œuvres sont à une autre échelle que les nôtres. Ce qui nous est démesuré est sans doute à leur taille.

36Vendredi 22

Le matin, été avec Noël Howard voir les ornements de Franciscains qui pourraient servir aux Évêques pour le Couronnement : brocards d’or, velours à grands ramages. Ce sont des tissus de Crefeld que les missionnaires allemands ont apportés il y a 50 ans, très riches, mais terriblement commercial de coupe, de façon, de caractère ! Je ne sais quel usage on en pourra faire.

Lunch au studio, travail. Terrible décor de la Cathédrale de Reims. J’essaie de faire comprendre que ces fantaisies seront fortement critiquées. Je ne sais si on aura le courage de démolir ce que je crois faux.

Essais de technicolor pour vêtements, cuirasses, grimages. C’est bien meilleur que ce que je connais ; les tons sont sobres. Je crois que cela tient surtout à la sobriété des lumières. Ce qui fait faux, c’est le maquillage des choses, aussi fâcheux que celui des visages, par excès de lumières. Les essais d’Ingrid Bergman pour Jeanne sans et avec maquillage sont concluants. V. Fleming est pour (cela fait une dame de cour), Ingrid et moi violemment contre (cela reste une paysanne). J’espère qu’elle ne cédera pas ; mais ce sera dur, car tout le système veut ces fausses valeurs. Quand on est plongé dans un système, on ne peut même plus imaginer autre chose.

Au Bungalow, Ingrid Bergman me raconte sa vie. Simplicité et fermeté, avec la passion du jeu scénique (film plus que théâtre, parce que beaucoup plus d’action, expression plus vive de l’âme sur le visage). Puis elle me fait passer son dernier film Gaslight avec Charles Boyer. Elle y joue admirablement.

Samedi 23

Trouvé à Blessed Sacrament Church tout un gros courrier qui m’attendait. Joie. Merci à tous. J’ai chacun et tous dans ma prière.

J’oubliais le plus joli. Hier, nous avons été faire enregistrer, pour offrir à Ingrid Bergman, la Marche des Écossais de Robert Bruce qui sans doute entrera dans le film et… C’est le mai, joli mai que j’ai chanté comme j’ai pu et qui rendait pas mal. Ingrid Bergman l’aime beaucoup et le voudrait dans le film. Ce serait beau.

Mais quelle forêt que ce monde du cinéma avec le réseau des syndicats ! Je m’attends à tout en fait de surprise. Un Jeune garçon, invité à luncher chez Ingrid Bergman et à lire au piano des chants du Roland, m’a fait demander le lendemain 150 dollars = 18 000 fr. ! Je l’ai envoyé promener.

Dimanche 24

Le P. Snoeck, qui m’a fait venir, vient de partir. Il s’embarque le 12 septembre pour l’Europe. Il a été ma providence pendant ce mois. D’une obligeance inlassable.

37Me voici seul à me débattre maintenant. À la nouvelle de son départ, les producers ont dit : Alors le Père Doncœur va partir aussi ! Ils étaient affolés. Je ne me rends pas compte encore du travail à faire.

J’achève ces jours-ci la rédaction du Procès que j’ai reprise en entier. C’est un travail difficile et important. Je ne sais pas quelle tête fera Maxwell Anderson ! Mais on me promet qu’on fera tout ce que je désire. J’ai remis déjà 7 ou 8 scènes, depuis l’abjuration jusqu’à la mort. Je reviens en arrière pour 3 scènes : la première session du 21 février où Jeanne récuse le tribunal, la menace de torture, l’appel au Pape. C’est prêt. Il n’y a qu’à écrire. Michel B. traduit en anglais et V. Fleming examinera le tout.

Alors on commencera à tourner selon un programme terriblement compliqué à cause des stages et des engagements d’acteurs. Je ne me représente pas encore la fin. J’ai le sentiment cependant que le plus important commence : le jeu vivant, et que, si je puis quelque chose, ce sera décisif.

Priez pour que ces gens comprennent et transmettent le message de Jeanne au monde entier. J’ai reçu de bonnes réponses des Cardinaux de Lyon, Toulouse, de l’évêque de Beauvais. Cela a fait grande impression.

Lundi 25

Messe à Saint-Louis chez les Auxiliatrices du Purgatoire. Mes anniversaires de sacerdoce en union avec vous tous.

On a un peu comme la sensation du mystère qui nous unit par le fait que la distance affranchit des apparences. Il n’y a plus que la substance tandis que le temps qui coule annonce d’ailleurs l’éternité qui vient. Comme il est bon, par moments, de toucher au réel. Au fond, c’est trop simple, voilà pourquoi nous y consentons si difficilement.

Cet après-midi, travail au studio à revoir le script avec M. Bernheim. Mrs. Roberts, qui est profondément religieuse, me dit que c’est dans la prière que nous obtiendrons ce qui manque tant : l’esprit et le cœur.

Assisté à des essais de prise sur le plateau. C’est le triomphe des règlements syndicaux. Non seulement il est obligatoire que Ingrid Bergman ait une doublure pour les scènes dangereuses (à cheval, batailles), mais elle doit en avoir une pour le travail du plateau. Tout acteur payé au-dessus de 200 dollars (je crois) par jour doit être remplacé par un stand-in à 20 ou 25 dollars pour les essais de lumière, de mise en scène, etc. Il a bien fallu faire les essais de grimage sur Ingrid Bergman elle-même. Mais c’est tout. Les essais de couleurs, de costumes, de lumière sont faits sur une doublure. Cela pour faire travailler tout le monde.

Quant aux opérateurs, c’est bien mieux. Chaque projecteur a un homme. Autour de la caméra, il y a au moins 10 hommes : le directeur de la photo, l’opérateur, 2 hommes pour actionner le chariot, 1 pour apporter les bobines, 1 pour les mettre dans la caméra, 1 représentant de technicolor, 1 qui tient les panneaux de renseignements (lumière, grimage, etc.). Je ne parle pas du reste…

Quant à la pauvre Ingrid, on veut absolument qu’elle soit maquillée. 38Elle s’y refuse, mais alors que va devenir le maquilleur ! Le syndicat va protester, etc.

Je commence à me demander si, n’étant pas syndiqué, je ne suis pas passible de cent délits ! C’est le triomphe du syndicalisme. En France, on en est encore assez loin, je crois. Mais cela viendra ! J’essaie de rédiger des articles pour la Croix, pour America, etc.

Stupeur hier ! Les décors de Vaucouleurs, Chinon, sont en pierre bleue de Soignies ! J’essaie de faire comprendre que c’est la catastrophe. Sur la Loire et à Reims, il n’y a pas de pierre bleue, mais que faire ? Je commence à trembler. J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard pour changer. Je vais établir un relevé de tout ce que je désapprouve. Au moins, on le saura.

Je comprends peu à peu le système et pourquoi il est impossible d’y échapper.

Le 29 est le birthday d’Ingrid Bergman, mais elle est obligée de partir à Las Vegas, où on doit modifier une scène de l’Arch of Triumph, prise l’an dernier et que l’on ne trouve pas assez claire. Elle ne revient que lundi. Quand commencera-t-on à tourner ? Je ne me rends pas compte de l’utilité qu’il y aura à ce que je prolonge ici. Je le saurai sans doute bientôt. Dès que je le sentirai possible, je reviendrai, mais on me demande de passer au Canada à mon retour. Je pense que je devrai cela à tant d’amis qui ont été si bons et fidèles. Le 6, c’est mon anniversaire. Priez pour moi. À Dieu.

28 août 1947

J’ai passé quatre Jours à travailler sans arrêt au Procès. Il fallait tout refaire pour arriver à une expression claire et vraie de l’attitude de Jeanne. J’ai donné à V. Fleming un premier schéma. Puis j’ai rédigé 1) Saint-Ouen, 2) Relapse, 3) La mort. Michel Bernheim a traduit en anglais. Je voulais que Fleming ne voie que tout fini, mais il a emporté ces scènes.

Depuis lundi. J’ai repris le début. Il y a une première séance, où Jeanne récuse le tribunal et en appelle aux juges de Poitiers, puis une deuxième séance en prison avec des juges plus favorables, 3) l’importante séance où elle interjette appel à Rome, au Pape, au Concile, 4) la maladie, 5) la menace de torture. Je crois que cela fait un ensemble fort.

Cela a été très difficile à bâtir. Je vais le porter ce soir à Michel qui va traduire. Mais il ne reste plus rien de leur script ! Je ne sais comment ils vont le prendre ! Priez les Anges de Fleming. Il faut que je lui dise ce soir des choses peut-être désagréables.

Remis à Fleming mes textes que Michel Bernheim va traduire ; lui ai expliqué le Procès, lui ai donné les lettres de Lyon, Rouen, Beauvais, Toulouse. Enchantés, on va en faire des photostats. J’attends encore Paris et Reims.

On fait de nouveaux essais de pierre pour les décors. Longue conversation sur le procès. La semaine prochaine, on verra la musique avec les techniciens de Metro-Goldwyn. L’affaire est peu claire. Je ne sais à quoi on aboutira.

39Je vous ai parlé des annonces de funerals. J’ai trouvé la plus belle. Immense panneau : une jeune femme et son mari regardent une porte cochère. Le texte est admirable : I’m glad. They chose Pierce Brothers (nom du plus grand entrepreneur de funerals) — en bas, funerals from 70 dollars — puis 12 mortuaries (c’est-à-dire qu’ils ont 12 maisons mortuaires où l’on garde les morts avant l’enterrement). Puisque la mort existe, pourquoi ne pas la prévoir comme les autres affaires ?

On m’a apporté une splendide édition de la Charité de Jeanne d’Arc. Typo, papier, encre, c’est une merveille, tirée à 475 exemplaires. Que ne puis-je en avoir un ! C’est édité à New York. Ils ont de l’argent, ça permet quelquefois d’avoir du goût. Priez bien pour Michel et Ingrid. Je crois que ce sont des âmes ouvertes à Dieu.

Vendredi, Saint Jean Baptiste

Qu’il m’apprenne à parler. J’ai pris enfin ma première leçon d’anglais, car mon séjour se prolonge et je suis seul, le P. Snoeck étant parti. Un jeune père de Shanghaï (Azadian) très complaisant, accepte de venir tous les matins. À 67 ans, c’est au moins du courage, sinon de la folie. Il faut que je me débrouille mieux que je ne fais.

Le travail en ce moment va être de constituer les fiches de tous les personnages, âge, rôle, caractère, costume, etc. C’est facile avec Quicherat et Ayroles. Puis la semaine prochaine, ce sera la musique. Il faudrait que Stravinsky s’y intéresse. Mais il a d’autres idées en tête, je le crains. La Metro-Goldwyn a la direction de l’affaire. Je tremble ! Les voix de Jeanne auront sans doute leur mot à dire ! Priez-les.

Je viens d’en noter deux bien bonnes. Je vous ai dit qu’il y avait un cimetière très perfectionné (entre tant d’autres), Forest Lawn, qui est, paraît-il, une merveille de confort. J’irai le visiter. Mais sachez que la partie la plus belle, site, arbres, gazons, musique, s’appelle… J’ai dit : Champs-Élysées… non, s’appelle Paradise. Mais on a ajouté : c’est beaucoup plus cher. C’est pour les très riches.

Je rentre bouleversé du studio, on devait prendre la miniature du village de Domrémy. C’est une merveille qui, me dit-on, a pu coûter 25 000 dollars : maisons calcinées, arbres d’hiver, église brûlée, etc. La Meuse qui coule. Rien ne manque. Cela doit bien faire un carré de 15 mètres de côté.

L’appareil qui doit prendre les vues est monté sur une grue qui va dans tous les sens. Elle promène une plate-forme qui porte 3 hommes, couchés sur le ventre ; l’un fait la mise au point, l’autre déclenche le film, l’autre commande, je crois. Il y a bien 50 hommes, un à chaque projecteur. Il y en a qui font couler la Meuse, d’autres jettent du sable, d’autres font le brouillard du matin, d’autres actionnent la grue électrique, d’autres commandent les lumières qui éclairent le ciel, d’autres, etc., d’autres enfin regardent : il y a l’architecte en chef, le grand chef des trucs, etc.

Après 2 ou 3 heures, on est prêt. On commence : la caméra se promène dans les airs, s’élève, plonge, suit les rues du village, etc. Des 40merveilles. Cela dure 2 heures et coûte des centaines de dollars. Je me prends la tête dans les mains. Je me demande si je perds la notion des choses.

Je redemande quelle scène on prend. C’est l’aube, le premier lever du soleil.Comment ?, dis-je, mais le soleil se lève à l’est de Domrémy… et tous vos projecteurs sont au couchant ! Je leur avais bien dit il y a 15 jours l’orientation de l’église… Tout y est… Et puis ont fait lever le soleil à l’ouest. Je n’ai pas encore pu leur faire avouer leur erreur !

Je commence à trembler sérieusement. La cathédrale de Reims, Chinon ? Le malheur est qu’ils me demandent la forme d’une calotte, mais ils font une cathédrale de Reims sans rien demander. Je vais manifester un peu fortement mes sentiments.

C’était le birthday d’Ingrid Bergman aujourd’hui. Mais nous le fêterons la semaine prochaine. Priez de plus en plus pour elle pour nous tous, pour que le Seigneur soit avec nous. Tout mon cœur en ces Jours anniversaires de sacerdoce est avec vous.

30 août, Sainte Rose

Seconde leçon d’anglais avec le jeune père Azadian. J’ai trouvé ici une édition du Mystère de la Charité, imprimée à New York à 475 exemplaires. C’est tout simple, mais merveilleux. On est bien honteux.

Quelques regards sur Los Angeles. Cette ville n’existait pas il y a 25 ans. Aujourd’hui elle a un ou deux millions d’habitants. Tel boulevard s’étend à 40 miles. J’ai essayé de remonter le Western. C’est une folie. Personne ne marche à pied. Il n’y a pas de vélos, sauf pour les enfants de 10 ans.

Les rues sont nettement différenciées : les rues résidentielles ne sont que verdure, palmiers, gazons, fleurs, bungalows en bois, peints en blanc, c’est ravissant ; pas d’étage. Les rues commerciales ne sont que stations d’essence, garages. Il y en a des milliers.

Beaucoup de restaurants. Les plus modernes ont un buffet central autour duquel rayonnent les autos. On vient vous servir dans votre auto. Il y en a partout. Des quantités de Drugs, sortes de restaurants-bars. Des boutiques de Hamburgers. Hot dogs. On vend des saucisses, on les mange en passant.

Il n’y a pas de librairies ; j’en ai vu deux et petites. Le besoin n’en semble pas excessif. Aujourd’hui, p. m., tout est fermé, id. dimanche, id. lundi. Labor Day (notre 1er mai). Cela me fera 3 jours sans poste. J’envoie un second article (sur Ingrid Bergman) pour la Croix.

Dimanche 31

Travail le matin à un article sur Gone with the wind, où j’essaie de faire comprendre à V. Fleming ma pensée. Qu’en fera-t-il ? Il semble noyé dans son business qui le préoccupe trop. Il n’aura guère le loisir de penser à ce que je lui dis. On verra.

41L’après-midi, visité Forest Lawn, le grand Campo Santo de Los Angeles. C’est moins ahurissant que je ne croyais. Je vous enverrai les notices de publicité. Celle des Edward’s Brothers en est le type le plus parfait. Nous ne pouvons pas imaginer cela.

Forest Lawn est une colline qui domine la ville. Parcs extrêmement luxueux, allées de jardin anglais avec gazon perpétuel. Les pierres le plus souvent couchées, quelquefois droites, semées dans le gazon. Mais le plus typique, ce sont les monuments, églises, columbarium, etc. d’un luxe raffiné, admirablement tenus, où les morts sont soit en urnes visibles, soit en l’épaisseur des murs de marbre. On y accroche des fleurs. Le tout est semé de statues de marbre blanc ou de bronze, en général copies de classiques ou modernes. Des femmes, des enfants, des animaux, les trois Grâce, la danse, la musique, la source, l’amour, etc., tous les thèmes ordinaires, en général rien de vulgaire, mais le style fade domine.

Il y a 3 églises (une catholique), fort jolies, vitraux très recherchés. Dans l’une, la Belle Verrière de Chartres. Toute la Recessional est consacrée au souvenir de R. Kipling. Ailleurs la grande affaire est le vitrail du Last Supper fort richement présenté, dans une nef gothique où sont en marbre tous les fameux Michel-Ange, tombeaux, Piéta, Moïse, etc. Musique de disques, discrète, fleurs, pavages de marbres.

Par bonheur, aucune littérature sur les tombes (contraste avec le Campo Santo de Gênes) : le nom seulement et les dates. Il y a des bâtiments où il n’y a rien de religieux. D’autres où la pensée chrétienne, l’Évangile (les Saints, même Notre-Dame de Lourdes) dominent. Les catholiques ont leurs cimetières à eux, plus modestes. Je ne les ai pas vus. Je vous envoie pour les Cahiers, une note sur les Mortuaries — c’est assez étonnant.

La semaine va être décisive, je crois, pour le script. Priez bien ! J’ai l’intention de parler très clairement. Je lis tout ce que je puis sur Jeanne pour m’imprégner à fond. Il faudrait ne pas s’en tenir à des détails, mais rendre les choses majeures et surtout la tragédie intérieure dans le procès. C’est écrasant. Si c’est pour cela, il faut que je reste.

2 septembre 1947

Vous ne sauriez croire comment sont accueillies par les Pères eux-mêmes les nouvelles d’Angleterre. England dying ! L’autre jour, on ne se tenait pas de joie. Il semble qu’il y ait une vieille amertume, un complexe d’infériorité qui se délivre à savoir que l’Empire britannique a coulé.

Un œuf par mois ! me disent ces braves amis qui tous les matins ont, au breakfast, café, lait, crème, jus de fruits, eggs and bacon, et gâteaux. Le Premier ministre me dit : Je ne puis me rappeler le nom de ce professeur de Hastings qui nous disait souvent : Puissé-je vivre assez vieux pour voir la ruine de l’Angleterre ! Et tous nous applaudissions. Ils la voient comme une victoire.

Ils ne rient pas en parlant de la guerre. Ils l’estiment inévitable et en parlent peu, devant moi, du moins. Ils connaissent, je crois, une prospérité qu’ils n’ont jamais atteinte.

42Ce matin, un Père qui s’est abonné aux Études, me disait qu’ici on jugeait sévèrement America. — Mais n’a-t-elle pas une grande autorité ?Hors de la Compagnie, peut-être, mais pas chez nous. Les Pères sont tous de cet avis.

J’ai été fort surpris et je ne sais si ce jugement est d’un original d’esprit critique et injuste. Il m’a l’air intelligent. Il est d’avis d’ailleurs qu’en Amérique on travaille beaucoup, mais trop en extension et non en profondeur. Cela est vrai aussi bien dans l’apostolat que dans la culture, me dit-il. Je regrette de ne pouvoir parler suffisamment pour aller plus au fond de la question.

Nous avons reçu une lettre de J. Delannoy dans le Figaro, invitant poliment Ingrid Bergman à renoncer à incarner Jeanne d’Arc. C’est vraiment un peu tard. Il n’en est pas question ici. Elle répondra gentiment qu’elle comprend très bien les objections qu’on lui fait, mais qu’elle espère ne pas trahir Jeanne d’Arc. C’est une nouvelle raison à mon avis de ne pas l’abandonner maintenant. On me le reprochera peut-être, mais je ne veux voir en cela que Jeanne et son message. Ces questions de personnes sont secondaires. Priez.

3 septembre

J’ai remis à Ingrid Bergman mon cadeau de fête. J’ai depuis 1906 une édition anglaise des 4 Évangiles en un seul qui m’a toujours accompagné ? J’y ai trouvé jadis une présence vivante du Christ. J’ai pensé que rien ne pouvait mieux révéler le Christ à Ingrid que ce petit livre. Je le lui ai offert ce soir.

Je l’aurais gardé jusqu’à ma mort pour l’un de vous, qui en aurait eu le plus besoin. Je le laisse ici. C’est vraiment 40 ans de ma vie avec le Christ que je lui donne, avec l’assurance qu’elle y trouvera ce que j’y ai moi-même trouvé. Elle a compris, me l’a dit d’une façon touchante en m’embrassant. Puis, quand nous avons été seuls, elle m’a dit : Je le lirai, je vous le promets. À Dieu d’agir maintenant. Priez bien.

On lui a remis la lettre de J. Delannoy dans le Figaro. Elle n’en a pas été troublée. Je comprends bien, m’a-t-elle dit. Elle voulait répondre, et elle l’eût fait avec simplicité et noblesse. W. Wanger l’en dissuade. J. Delannoy a manqué de courtoisie en lui écrivant une lettre ouverte. Wanger estime qu’elle ne doit pas y répondre. Et je crois qu’il a raison. Elle ne m’en a rien dit. Mais elle m’a demandé d’étudier avec elle les premières scènes du script.

Quand j’avais dit hier Avez-vous vraiment besoin de moi ? On a besoin de moi à Paris, elle a dit très simplement : Aidez-moi à être juste, je vous en prie. Je crois qu’il ne faut pas l’abandonner maintenant, mais jouer avec elle la grande partie qui dépasse les personnes, les intérêts, les petitesses et ne plus voir que Jeanne.

Si J’écrivais à J. Delannoy, je lui dirais qu’il serait galant et français de laisser Ingrid Bergman courir sa chance. La France dira ensuite si elle l’a perdue.

Vu W. Wanger, qui insiste beaucoup pour que je reste au moins pour 43le Procès. Je crois que c’est en effet capital. Si je pouvais savoir l’anglais d’ici là…

Jeudi 4

Ce soir, avec le technicien de la M.G.M., première conversation sur la musique du film. Si Henri Screpel était là !

Vendredi 5

Ce soir, surprise bien touchante, Ruth Roberts (protestante) et M. Bernheim m’ont offert pour mon birthday une magnifique concordance anglaise de (l’Ancien et du Nouveau Testament. Je l’avais remarquée. Ils ont eu la délicatesse de me l’offrir. Demain, Mrs. Roberts marie son fils. Hélas, je ne puis aller à l’église épiscopalienne pour le mariage. Je le lui ai dit avec tout mon cœur.

Je viens de changer de chambre : au rez-de-chaussée, la chambre du P. Provincial. Elle donne sur un patio silencieux, au nord. Ce sera moins chaud et surtout moins bruyant, car le Venice Boulevard est sillonné d’énormes tramways qui faisaient le matin et toute la journée un bruit d’enfer.

Lu avec Ingrid Bergman les scènes jusqu’après Reims. Elle sent très justement. Je voudrais bien la voir jouer les premières scènes de Domrémy. On les prévoit pour le 16 septembre. Décidément, il ne reste pas un mot d’Anderson. Je ne sais pas comment il va réagir.

Je sors d’un film passé aux Pères du Collège. Ce ne sont que revolvers et cavalcades dans les précipices. C’est vraiment d’une sauvagerie qui dépasse ce que j’imaginais. C’est la forme moderne des combats du cirque, mais cette fois les images suffisent à donner le goût du sang. Le tout ultra-sonore. Je ne comprends pas comment les Pères n’ont pas réagi. Ce n’étaient que hurlements à vous casser la tête, poussés par un appareil au maximum de sa puissance. Ce matin, j’en ai parlé à un jeune Père. Il n’a pas compris. Cela lui a semblé naturel, tout coutumier. Je pense qu’après des semaines à Hollywood, je vais moi aussi avoir le goût de ces explosions déchaînées.

Samedi soir

Ingrid Bergman, avec mes amis M. Bernheim et Noël Howard, avait organisé un dîner pour mon birthday chez elle. Michel B. et Noël étaient venus me chercher à Loyola, nous avions fait quelques visites chez des amis à eux, accueil tout simple et charmant. Chez Noël, sa petite fille Christine (5 ans), allait se coucher. Elle est venue se jeter dans mes bras comme si nous étions de vieilles connaissances, m’embrassant (sans savoir un mot de français), ravie, riante. J’espère que nos enfants seront aussi directs et ouverts que cela.

44Puis chez Ingrid Bergman, dans la nuit, le Pool bleu est illuminé dans l’eau, cela diffuse la lumière dans les arbres et le ciel. Mrs. Roberts qui a marié son fils aîné cet après-midi a eu la gentillesse de nous donner sa soirée. Arrivent Jean Renoir et sa femme sud-américaine, puis Charles Boyer et sa femme (anglaise). Tout ce monde d’une simplicité si cordiale ! On fait connaissance dans cet immense living-room à la suédoise et (ce qui est ici la grande mode) en french provincial (c’est-à-dire du beau rustique français) en croquant céleris, olives, carottes (c’est à retenir comme entrée en conversation). Vers 8 heures, on passe au dîner, à la suédoise, dans d’admirables assiettes en bois, chacun vient au buffet se servir de froid (beaucoup de poissons : harengs, sardines, filets de saumon, etc.), divers légumes, beurre, fromages, etc.

On se met à table. Je suis à la place d’honneur marquée par de miraculeux muguets. J’avais expliqué à Ingrid que, en prison, le 1er mai, elle trouverait sur la fenêtre de sa prison quelques brins de muguet déposés par une main inconnue. Ce sera une belle scène. Mais je me demandais comment nous aurions du muguet en octobre. Ils en ont en septembre et parfumé ! On en avait fleuri la table. Vins de Bordeaux, Châteauneuf-du-Pape. On va se servir de champignons et rognons, etc., chauds, on reprend le dîner, toujours sans service. À la fin, je n’avais pas bien remarqué que les lumières avaient baissé. Seuls les gros cierges sur la table. Entre Ingrid chantant Happy birthday et portant un énorme gâteau couronné de cierges allumés, presque 67 ! Bien sûr je n’ai pu les souffler d’un coup.

Soirée en causant avec les uns ou les autres, en français ou en anglais. Ch. Boyer, J. Renoir très ouverts. On parle du film évidemment, puis de nouveau on s’est rassemblé. Ingrid Bergman fait passer le record où j’ai chanté C’est le mai, joli mai. La marche de R. Bruce au piano, puis on passe à lire et à chanter des Alouettes pendant des heures. C’était éblouissant, et si simple à la fois. Rien de mondain, un très beau style de maison et de conversation. Cela a duré avec du champagne de Reims — de ce Lanson de mon enfance, que les seuls connaisseurs aiment — et enfin il faut bien se séparer.

Mais j’oublie le sensationnel. Ingrid est rentrée chantant le Happy birthday et cette fois portant un énorme paquet, puis une corbeille remplie de cadeaux de fête. Ils m’ont traité vraiment avec tant d’amitié. Vous vous sentirez entouré de tous ceux que vous aimez, m’avait dit Michel. C’est une somptueuse valise en cuir. Je vais avoir l’air d’un banquier américain ! Un écritoire Schaeffer avec lequel j’écris cette lettre, et puis une délicieuse idée d’Ingrid : elle a trouvé une porcelaine de Saxe représentant une petite fille les mains jointes au pied d’une Vierge. Elle a une robe rouge, comme Jeanne à Domrémy, quand elle allait à N.-D. de Bermont. C’est la scène du film où l’on verra la chère petite N.-D. de Troussures. Vous verrez comme c’est joli. Je tâcherai de vous faire envoyer les choses.

Il a fallu que j’emporte au collège le restant de l’énorme gâteau qui a régalé ce matin les jeunes Pères. On est rentré bien tard… mais comme il était bon de voir qu’ils avaient tout fait et si délicatement pour que je vous sente tous là ce soir par eux — les amis lointains.

45Lundi 8, Nativité de la Sainte Vierge

Il y a peut-être dans la distance quelque chose de comparable à la mort, une présence et une absence dont on ne peut dire ce qui est le plus réel. Il me semble que c’est la présence, même maintenant. Que sera-ce quand nous serons passés à la Vie ?

Peu d’événements ces jours-ci. J’ai dû beaucoup travailler pour fixer le type physique et moral de tous les personnages. Ce n’est pas fini encore, mais ce soir les acteurs étaient déjà sur les stages à faire des essais de lumière avec Technicolor. Demain on essaie une scène. C’est un moment solennel.

Très grosse émotion hier. On a rompu avec M.G.M. qui assurait la distribution du film, mais qui exerçait en retour une tyrannie sur sa création. C’est fini. On a bu le champagne en l’honneur de la libération.

C’est R.K.O. qui prend la suite et tout le monde a le sourire. Mais que d’émotions… Il y a trois Jours la grande directrice des Ateliers de costumes a lancé ses ciseaux à la figure de W. W. et elle est partie emmenant presque tout son personnel ! C’est une très grosse perte, car c’est une grande artiste. Quand je lui ai demandé des chutes d’étoffe pour la Jeanne d’Arc du Père Pierre, elle a dit : Pour sûr. Je lui ai dit : Je ne vous demande que des chutes.Vous aurez tout. Je m’en fous. Et elle a appelé son chef de coupe pour me faire une caisse. Seulement elle est partie… et ses promesses aussi ; c’est la catastrophe.

Essais de Technicolor. Je vous dis les grands secrets. Ingrid a 3 ou 4 doubles (stand-in) : 1) une femme pour poser pour les costumes ; 2) une femme pour marcher avec armure ; 3) une femme pour monter à cheval ; 4) un homme pour la bataille. Car il est défendu d’exposer les grands artistes, les femmes surtout, aux dangers qui entraîneraient des catastrophes. Cela fait donc 5 personnes pour faire Jeanne d’Arc ! Heureusement Ingrid fait l’essentiel. Nous le travaillons ensemble en ces semaines. Et puis le 16, on commence Vaucouleurs. Il y a un calendrier prévu jour par jour. Je ne sais où cela nous mène. Il va falloir jouer la partie décisive à New York avec M. Anderson, dont on ne garde presque rien. Que va-t-il dire ? Ici on est tous d’accord.

Dans Pic (magazine entre mille) un article Who’s the beauty ? on décrit comment 3 femmes : Rita Daigle, Madelon Mason et Rosemary Calligan (avec photos) gagnent des milliers de dollars par an. Chaque notice se termine par : Vital statistic — la première a 5 pieds 8 1/2 pouces avec souliers ; elle pèse 110 livres ; elle mesure au buste 34”, à la taille 22”, aux hanches 33” — la seconde : 5 pieds, 6 pouces ; 112 livres, taille 22”, hanches 34” — la troisième 5 pieds, 7 pouces sur talons hauts, taille 22”, hanches 34”, buste 33 1/2 ! ! J’avais été fort surpris qu’un article de publicité sur Ingrid se termine sur ces lignes : Miss Bergman’s birthday is Aug. 29th ; she is 5 feet, 8 1/2 Inches tall, weighs 130 pounds ; has blue-gray eyes, and honey-blonde hair. Mais c’est ainsi qu’on décrit les talents. Dans un article sur un grand photographe, on le désigne 210 pounds businessman Russel Metty, 25”. Très couramment dans les journaux, le nom du personnage est suivi d’un chiffre, 25, 75, 46qui dit son âge ; quant au nombre des divorces dont on s’illustre, on le précise sans honte. Il est plus rare qu’on mentionne le nombre des enfants. Par contre, on publie carrément, par exemple dans Pic, que Leo McCarey qui était film director est maintenant a n° 1 Money-maker. Il est le Million-dollar-a-year Man. Ce qui n’est pas mal ! C’est lui qui a fait Going my way et les Cloches de Sainte-Marie. Or tout cela n’excite aucune révolte dans l’opinion, chacun peut arriver à ce beau résultat ; il n’a qu’à travailler et courir sa chance. Ainsi Rita Daigle est décrite comme une vulgaire plongeuse qui maintenant, comme modèle, se fait 30 000 dollars ; Madelon Mason se fait 25 dollars par heure, etc. Il y a une impudeur admirable, absente de tout pharisaïsme, à établir, non pas tellement sa fortune, mais ce qu’on gagne par son job.

Jeudi 11

Hier soir, encore une longue séance de nuit. Tous les services convoqués pour (re)voir S. Genevoix et Falconetti. La pauvre Ingrid Bergman les revoit pour la septième fois. Cela a duré jusqu’à minuit. Vraiment le film de Dreyer avec d’excellents efforts n’aboutit qu’à nous fatiguer. Il est impossible de voir 300 fois les mêmes figures, dans la même expression. Cela n’entre plus.

Je ne sais pas ce à quoi nous aboutirons, ni ce qu’ils garderont de mon Procès, mais du moins il est bâti et avance par étapes. Le leur n’est qu’un chaos dramatique, où il est impossible de suivre la marche des Procès. On a fait beaucoup d’essais hier. Je suis très inquiet à cause des artifices exigés par Technicolor. Il paraît qu’on commence à tourner la semaine prochaine. C’est aux Anges à nous garder de tous les démons. Nous relisons page à page tout le script avec Michel B. C’est un travail décisif. On peut encore ajouter, supprimer surtout. C’est cela que je voudrais, d’abord. Aidez-nous.

Hier, piloté au studio le P. Pataboul et ses étudiants, ravis surtout d’être accueillis au bungalow d’Ingrid Bergman. Ils ont été stupéfaits de voir le travail de tous les ateliers. C’est une bonne leçon qui les a frappés par le sérieux, la conscience de ce travail.

Jeudi 11

Ingrid Bergman m’avait joué un petit morceau de Tchaïkovski sur un vieux chant français. Elle l’aimait beaucoup. J’ai essayé de retrouver la contexture originale de la chanson et je lui ai fait 3 couplets dédiés à Jeanne : le muguet qu’elle m’a offert, le bleuet, le coquelicot. Dans ma pensée, c’est le bouquet tricolore des 3 années 1429-30-31. Je le lui ai donné. Elle veut l’apprendre et le chanter2.

Gros travail avec Michel et Ruth pour revoir tout le script jusqu’à Chinon. Il s’agit d’évacuer tout ce qui reste d’Anderson. Je ne sais ce que V. Fleming en dira. Nous continuons demain. Les essais de Technicolor 47sont meilleurs que je n’espérais. Mais tous gens de goût, Ingrid Bergman la première, regrettent toujours le Black and White. Un Suisse me dit : le Technicolor ôte au spectateur le dernier effort de création spontanée et libre qu’on lui laissait. C’est vrai. Mais il n’y a plus qu’à se battre pour faire au mieux. Je vais me coucher de bonne heure. Enfin !

Vendredi 12

Je vais écrire un article sur un très beau film pris au Mexique par John Ford, avec beaucoup d’analogies à María Candelaria. C’est l’histoire d’un prêtre catholique poursuivi par la police et fusillé ; inspirée lointainement, je crois, par le roman de Graham Green The Labyrinthine Ways traduit en français sous le titre — je crois — Pouvoir et Gloire [La Puissance et la Gloire]. Lisez-le. J’en ai pris des photos admirables. Le film est un des plus beaux que je connaisse, mais il a été pris au Mexique ! Ici nous travaillons dans des stages en carton. C’est vraiment douloureux et presque désespéré. Priez les Anges de la Lumière de ne pas nous abandonner devant les sunlights. On annonce les premières prises pour le 16. Enfin !

Samedi 13 septembre

Le samedi après-midi est chômé. Mais nous travaillons au studio avec Michel Bernheim. Nous refaisons toutes les scènes depuis la blessure à Paris jusqu’à la capture ! C’est un bouleversement. Le pauvre Fleming va en être malade… On verra bien. Michel va traduire. Lundi il verra Ingrid, etc. Je viendrai ensuite. Enfin elle se débattra avec Fleming. Tout cela n’est pas très drôle.

Dimanche 14

Mon anniversaire de baptême. J’aurai toute la journée dans la solitude. Que le Seigneur donne à ces années de grâce leur plénitude pour son service.

J’ai lu Graham Greene. Je crois que le titre français est Pouvoir et Gloire. C’est le roman d’où Ford a tiré le Fugitif [The Fugitive]. C’est vraiment dur à avaler. Le film lui est très beau, dégagé de ce qu’il y a de si pénible dans le prêtre.

J’ai voulu marcher un peu de 1 heure 30 à 3 heures pour visiter l’église toute proche de Saint-Vincent-de-Paul, qu’on m’avait dite si belle. C’est très quelconque. Un Père m’a ajouté : Son plus grand mérite, c’est qu’elle a été payée d’un seul coup par Madame *** (une reine du Pétrole) et elle n’a pas de dettes. C’est tout ce qu’on en peut dire.

Je suis repassé par Washington Blvd. entre les numéros 806 et 950, c’est-à-dire sur un kilomètre, je pense. Voici les Mortuaries que j’ai remarqués : 806, Pierce, la plus grosse maison a un Parking immense. Puis, ce sont les maisons d’accueil et de direction des Morticians (c’est le 48nom de la profession), Godeau et Martinoni general directors — très coquet, fleuri, tout peint en blanc, comme les plus belles villas en bois. Puis, 830, Groman, avec chapelle, entourée de ce gazon inouï qui est un feutre vert, épais, souple comme un tapis de caoutchouc.

Un enterrement juif le quitte, rabbins en noir avec grandes barbes, 30 voitures pour le cortège, escorté de policiers privés en motocyclettes.

850, Cunningham et O’Connor, avec Parking — en face, Glanband (juif) avec chapelle. Puis Graham Morticians, puis Pierce, puis Brown, puis Clarke et Alice, puis Reppe-Bressec and Gillette, puis Bramble, enfin sur Venice, en face du collège, l’immense quartier occupé par Pierce avec crematory, chapelle et columbarium, tout blanc, dans un décor somptueux de fleurs. Sur un banc : Visitors Welcome. Puis le cimetière Rosedale avec son crematory. Je ne sais si c’est le quartier spécialisé, mais c’est une puissante industrie.

J’en ai oublié. Au 664, il y a le bureau d’assurance de Pierce eliminates funeral expenses. All under 80 eligible. En face Reed Brothers, Morticians. Puis un immense parking réservé aux visitors de Pierce, puis la chapelle de Pierce, puis Wallace and White, puis Jones, etc.

Mais il faudrait vous dire comment se fait la réclame pour ces diverses maisons. Je vous enverrai le booklet d’Edward’s.

On joue No exit (Huis clos) au petit théâtre Coronet, analogue au Vieux Colombier. Toutes les places sont retenues 8 jours d’avance mais c’est la fin je crois. J’y ai vu Galileo, dont je vous ai parlé il y a un mois. C’est un théâtre d’avant-garde, très couru par les gens informés.

On parle toujours un peu de la guerre, mais on ne semble pas très ému. L’Amérique est si grande, l’Europe et la Russie sont si loin ! On n’aura que les contrecoups et les ennuis. Cependant on me dit qu’on étudie comment faire évacuer les 2 millions d’habitants encerclés dans les montagnes qui entourent Los Angeles en cas de bombe atomique. C’est vraiment une souricière.

J’espère le courrier qui doit apporter N.-D. de Troussures promise pour le 13 ou 14. Nous sommes inquiets.

Lundi 15, N.-D. des Sept Douleurs

Nous sommes très inquiets, on tourne après-demain la prière à Bermont et tout est prêt sauf la Vierge. Demain est notre dernier espoir. Ce serait une grande peine si notre petite Vierge n’était pas là. Demain, on tourne des scènes à Domrémy. C’est très grave, ce départ. Priez.

Mardi 16

La Vierge n’est pas arrivée ! C’est une catastrophe… Et on commence ce matin à tourner. Demain ce sera Bermont et il faudra une autre Vierge. Toute cette dépense inutile ! La journée s’ouvre très mal.

Célébré la Messe du Saint-Esprit pour le commencement des prises. J’avais pensé y inviter tous ceux qui auraient voulu. Je n’ai pas cru la 49communion assez profonde pour provoquer cette union autour de l’autel. En fait, arrivé au studio, Andrew (le seul catholique) me dit qu’il a été à la messe. Ruth est dans les angoisses ; quand je vais la voir, elle me dit qu’elle a été à la messe aussi. Et Ingrid me demande à quelle heure j’ai célébré. — À 7 heures. — J’ai pensé cela. J’ai été à 7 h 1/2 à mon église et il a fallu venir vite au studio pour m’habiller. Il y a donc eu beaucoup de prières.

Quelle journée ! À 9 heures, le stage 3 est plein d’opérateurs, d’ingénieurs, de machines, de directeurs de toute espèce. C’est pendant une heure un va-et-vient autour des projecteurs, de la caméra, et tous les essais sont faits avec un luxe inouï d’écrans, de diffuseurs de lumière, de savants appareils pour le son, etc. Les maquilleurs sont autour d’Ingrid dont ils arrangent, réarrangent les cheveux. Fleming cherche comment Ingrid doit entrer, s’agenouiller à l’autel, etc.

On a fait toute la matinée 40 essais ou plutôt prises simplement d’Ingrid venant s’agenouiller et prier devant l’autel de Domrémy. Cela a duré encore jusqu’à 4 heures avec les gros plans, chaque prise demandant facilement 6 minutes.

Tout ce qu’on a fait avec tout ce monde tiendra l’écran une minute. Il y a là une leçon de travail poussé jusqu’aux extrêmes limites de la conscience. Jamais je n’aurais cru cela. Je pensais qu’on répétait une scène 3 ou 4 fois et puis on la tournait ! C’était d’ailleurs très beau et je crois que ce sera émouvant. Après-demain on fera passer les morceaux comme ils disent, avec les innombrables variantes qu’ils comportent.

Je vous ai dit que, pour la reposer, Ingrid a un double qui prend sa place pendant qu’on étudie la lumière, les ombres, etc. C’est une fille bien simple et fort sympathique, ainsi d’ailleurs que presque tous ces gens auxquels je voudrais tant pouvoir parler anglais ! Dans le stage 6, on a démoli la miniature de Domrémy, pour faire le bois et la chapelle de Bermont. C’est tout à fait curieux. Il y a un monsieur qui fournit les arbres. Ici ce sont des arbres d’hiver, sans feuilles sur un terrain vallonné, entouré d’un immense ciel peint sur 3 côtés. Cela fait bien 400 m2 de sol et les toiles de ciel ont bien 400 à 500 m2 aussi sur 8 m de hauteur. Il faut avouer que c’est saisissant de vérité. Mais on se dit qu’à Bermont, c’eût été… Bermont ! Je suis bien curieux de savoir ce qui sortira de tout cela.

Ce soir, à 18 heures, finissant une journée épuisante, Ingrid en partant porte dans ses bras son sac et… mon évangile, avec son reliquaire à elle, la photo de sa mère, de son père et de sa tante. Je prends toujours cela dans les journées dures, me dit-elle. Je suis bien heureux de penser que ce matin, dans son église, c’est mon livre qu’elle a lu.

Avant de commencer, sur le plateau, il était beau de voir V. Fleming la caressant, paternellement, lui baisant la main, puis l’embrassant. Je suis venu lui dire que je priais pour elle. Elle m’a embrassé si simplement.

Par moments, je me demande si nous écrivons sur l’eau ou le sable, ou sur la pierre. Je veux dire : cette histoire de Jeanne, est-ce une fugitive évocation qui durera une saison, ou est-ce une image que 50beaucoup reverront, pendant longtemps ? Cela vaut la peine de la faire à fond.

Hier, j’étais complètement découragé. Ruth, Michel et Noël, sans le dire, l’étaient autant. Ce que nous faisions semblait ne servir à rien. Autant en emportait le vent. Cette Journée si sérieuse et cependant sur un tout petit atome me fait trembler à la pensée des terribles scènes du Procès.

Il n’est pas possible que moi, seul prêtre ici, je les abandonne au moment où ils auront le plus besoin de conseils. Si ma présence peut leur faire réaliser une grande chose, sérieuse, tragique, vraie, si on peut mieux qu’avec les images hystériques ou incohérentes des films antérieurs, donner une vraie vision de Jeanne, alors cela vaut la peine d’y donner du temps. La leçon de cette journée, c’est qu’il ne faut pas faire à demi.

Bonsoir : J’achève la lecture de Greene, c’est un ouvrage très dur. Je vais essayer d’écrire quelque chose sur le Fugitif, qui est une version beaucoup plus douce de la même histoire. Demandez à tous les saints d’Angleterre de me donner le don d’une langue au moins.

Mercredi 17

Toute la journée on a pris la prière de Jeanne à N.-D. de Bermont. C’est la conception de V. Fleming. Je ne sais pas ce qu’elle rendra. Nous aurions voulu quelque chose de plus calme et fort. C’est à la fois ici détresse et résolution. C’est peut-être très bien. On verra cela dans deux jours à l’écran.

Ingrid m’a dit ce matin : Mon enfant est très religieuse. Elle a une gouvernante catholique, mais qui ne fait rien pour l’attirer. Or, Pia m’a demandé de l’eau bénite pour sa chambre. — Sais-tu ce que c’est que l’eau bénite ? — Non, a-t-elle reconnu, mais c’est pour me bénir moi-même. Elle a demandé aussi un crucifix pour mettre au-dessus de son lit.

On me presse d’invitations pour San Francisco. Mais outre que je suis pris ici tous les jours, je ne tiens pas à dépenser temps et argent à aller voir une ville. Si je pouvais faire une conférence en anglais, cela vaudrait la peine. Mais des villes, j’en ai tant vues ! Il faudra cependant que je passe par Montréal pour saluer nos amis canadiens qui ne me pardonneraient pas cette indifférence. Mais c’est tout. J’ai hâte de revenir en France, où il y a peut-être encore du travail à faire.

J’envoie le résumé d’un livre, Childbirth without fear, qui me semble fort utile.

Ce que Jean Renoir m’a dit des poulaillers et des ruches est vraiment typique. Il en était outré comme du plus grand crime qu’on puisse imaginer. Le système pour faire pondre les poules — je dirais à la chaîne, — est en effet effroyable. Et celui qui consiste à contrôler la fécondation des reines est ahurissant. Cela pose d’ailleurs de très graves problèmes sur la mission de l’homme en face de l’univers : en quoi doit-il en respecter les usages ? En quoi diriger, corriger les instincts, contrôler, gouverner la vie, l’amour ?

51Jeudi 18

Les prises à Bermont ont occasionné un petit incident. Laxart partant en voiture, devait emmener Jeanne. On avait choisi un cheval bien calme et fatigué, mais voilà-t-il pas que ce matin le cheval ne tenait pas en place, plein de feu. Il a fallu renoncer à tourner et renvoyer le cheval. On a ramené un autre cheval plus vieux et plus rassis, mais pour être sûr de lui, on lui a sur place fait ouvrir la bouche et, avec une grande seringue, on lui a ingurgité un somnifère… Il a été d’une placidité parfaite…

Ingrid Bergman me dit que les vrais chevaux de cinéma comprennent les commandements et quand le directeur prononce camera (ce qui déclenche la prise), le cheval dresse les oreilles et regarde la caméra ; au commandement out (cessation de la prise), il laisse tomber la tête. J’ai demandé si on les grimait. — Oui, bien sûr.

Hier soir, on a projeté les bouts, c’est-à-dire les morceaux déjà pris. On ne peut en juger. Mais certainement il faudra recommencer la scène à l’église. On commence par le plus difficile !

Dîner très vivant chez Jean Renoir (le fils du peintre) qui est ici depuis 1940. Extrêmement cordial et bourguignon. Conversation très animée. Il a fait plusieurs films ici, où il a l’air de se plaire beaucoup. Il y avait Gabrielle, une brave femme de l’Aube, qui était chez son père et lui a servi longtemps de modèle, une femme toute droite, franche, cordiale, pas du tout américaine ! On a entendu des disques mexicains, puis Gabin, Chevalier (qui a une cote formidable en Amérique) jusqu’à minuit. — Vous êtes chez vous. C’est votre maison. Vous reviendrez.

Vendredi 19

On tourne Vaucouleurs, première scène avec Baudricourt. C’est beaucoup plus facile et cela va bien, je crois. Mais hier soir, Ingrid avait eu un coup dur et je la craignais démontée par les premières projections. C’était terrible, me dit-elle. Elle garde son courage et sa foi. Un détail : la Compagnie l’assure pour 5 millions de dollars, au cas de maladie, accident, etc., c’est environ 600 ou 700 millions de francs. Mais c’est juste. Sa disparition momentanée coûterait des sommes folles.

La directrice de l’atelier de costumes recevait 1 400 dollars par semaine. Elle n’était pas satisfaite. Elle a quitté. Il est vrai que les taxes de l’État sont très lourdes. Un jeune de 30 ans, salaire de débutant, paye 20 % de taxe sur tout salaire perçu.

La scène de Bermont sera, je crois, bonne et émouvante. Ingrid a très bien joué. Tout dépendra maintenant des coupes et du montage. Mais là, je crois qu’ils ont toutes les techniques et même toutes les habiletés, on peut leur faire confiance.

Ce que je redoute le plus, ce sont les couleurs dont, malgré toutes les techniques, ils ne sont pas maîtres encore. Heureusement on a choisi des costumes de tons bien rompus et jamais criards. À ce point de vue, ce sera très bon, je crois.

52Samedi 20

Je pense beaucoup à Lyon, à Ars où je ne suis pas ! Mais il y en a tant d’autres, tandis que, si je ne suis pas ici, il n’y a personne.

C’est clair. Il faut y être, en se disant que 3 minutes efficaces auront un effet de 3 millions. Les barèmes ne sont absolument pas les mêmes ici avec cette machine à multiplication formidable. C’est, je crois, très significatif.

Avec le système direct, on travaille 24 heures et l’on a un résultat de 24 heures — avec le système multiplicateur, on travaille 1 heure et on a un résultat de 1 million d’heures. C’est incontestable. Alors faut-il regretter les 23 heures qui séparent à attendre la 24e ? — à s’y préparer d’ailleurs par le travail personnel ou le silence.

J’en profite d’ailleurs pour compléter mon dossier sur Jeanne, en vue peut-être d’une grande édition, réédition revue de la Chevauchée et la Passion. Ce serait à faire. Mais Rouart aura-t-il du papier ? On en gâche tant ici !

Littéralement on ne sait que faire par exemple de l’électricité. On allume à plaisir, en plein jour, 30 lampes, et d’ailleurs, on tient les stores baissés comme en une prison. La table des Pères est pour nous ahurissante, mais je crois qu’ils ont un standing très supérieur à la moyenne des familles.

Je reçois de S. une abondante série de photos de Troussures. Je vais les montrer à nos amis et je les aurai moi-même sous les yeux avec tant de Joie. Merci. À Dieu.

Lundi 22

Je suis un peu perdu avec un changement complet de vie. Désormais, il faut être au studio à 8 h 30 car on tourne en extérieurs. C’est très sympathique.

Il faudrait décrire la Metro-Goldwyn-Mayer où se font les extérieurs. C’est une ville. Tout en décors de carton pour toutes les scènes possibles. Il y a des gares, des bateaux, des rues XVe, XVIIe, XXe siècles, des magasins, des pelouses, de l’eau, etc., tout cela pour y situer les prises, car nous avons une porte de France à Vaucouleurs qui a belle allure. On y a fait la scène de Jeanne et Baudricourt. C’est bien.

Demain sous un soleil tropical, ce sera le départ de Jeanne par la neige ! Je me demande comment ils vont faire cela !

Les projections que l’on fait tous les soirs sont très intéressantes. Ce sont les rushes (bouts) dont on compose plus tard le film. Les scènes à Vaucouleurs jusqu’ici sont très belles ! Ingrid Bergman est très dans son personnage. Elle est belle, très belle, mais simple et vraie.

Il faudrait filmer la prise même des vues. Plus de 100 personnages affairés autour de la caméra monstrueuse qu’on roule sur des rails mobiles ; des projecteurs, des réflecteurs de soleil. C’est une fourmilière… Les plus amusants sont les maquilleurs, le chef, l’assistant, le 53sous-assistant, l’assistante, etc., etc. Tout ce monde doit se montrer nécessaire. Il n’y a pas un cheveu qui se déplace sans qu’une femme se précipite avec un peigne ; une goutte de sueur perle sur un front, un nez, les maquilleurs surgissent et tamponnent le visage. D’autres avec une poudre brune passent un tampon sur les joues, le cou, les mains des paysannes. Il faut qu’ils soient bien hâlés. Et là-bas, la dame est occupée à peigner le museau du cheval de Baudricourt.

Tout cela avec un sérieux ! Et par des personnages qui ont certainement rang d’ingénieurs en maquillage.

Il fait horriblement chaud et la scène se passe en janvier ! Le soleil échappe encore aux maquillages — un cheval laisse tomber son crottin — un maquilleur des rues se précipite, le fait disparaître. La censure de Joe Breen interdit le crottin !

C’est un peu affolant et on comprend que des gens qui vivent là-dedans toute leur vie ne puissent considérer la vie que comme une comédie dans un décor et que rien n’est vrai, n’a de réalité — alors il ne faut pas prendre au sérieux ce qui n’est que jeu de théâtre. Ce doit être déboussolant !

À midi et demi un restaurant spécialiste est venu apporter sur place le lunch qu’on prend coude à coude avec les acteurs. C’est très, très cordial ! Je ne sais pas si l’on verrait cela en France.

Longue conversation hier avec Pat Herlowe, la stand-in d’Ingrid — elle est paroissienne de Blessed Sacrament. — Si bonne fille qui est ravie des photos de Troussures et de ce que je lui raconte dans un anglais de cosaque ! On me dit que je fais des progrès étourdissants. Je n’ai plus de professeur, hélas !

J’ai passé mon dimanche — sauf une visite chez les Auxiliatrices — à rédiger un article sur le Fugitif. C’est un très beau film à peine achevé. J’ai fini.

Longue conférence sur le Procès avec A. Salt qui rédige le script final. Je crois que cela marche, mais je ne suis plus dedans déjà. Et puis comme c’est mystérieux les intentions des Juges, de Cauchon surtout !

Onze pères de Paris allant en Chine s’annoncent pour le 26 septembre. Ce sera une joie de leur montrer Los Angeles s’ils descendent à terre. Si j’en avais le temps, je les accompagnerais jusqu’à San Francisco où on me réclame — mais je n’ai pas mis un pied hors de Los Angeles depuis le 22 juillet ! Voici deux mois !

Reçu bonne lettre du Cardinal de Lille, mais la meilleure est de l’Archevêque de Reims, la plus cordiale. Paris extrêmement sage. C’est assez amusant de voir le fond des hommes quand ils sont surpris — ou quand, au lieu de s’abandonner, ils composent un personnage. Je vais vous dire bonsoir. Je dors à ma table, tant il fait chaud, à 10 heures du matin ! À Dieu.

Mardi 23

En effet, c’était la neige tombée de la veille. C’est très habile. Je 54crains que ce ne le soit trop. On entre de plus en plus dans l’affaire. Les dés sont jetés. Il faut aller jusqu’au bout.

Longue conversation avec Ferrer, l’acteur qui fera Charles VII. Tout le monde est ravi de le voir dans ce rôle. C’est un homme beaucoup plus cultivé que les autres. Nous avons longuement parlé de Charles VII, puis du script. C’est une si difficile affaire. Il parle français, espagnol couramment, étant de race espagnole et ayant eu à Columbia une forte culture française. Il n’aime pas le cinéma, mais sa voie est le théâtre pour lequel il écrit. Il a accepté parce qu’il avait besoin de gagner son pain. Mais il n’y reviendra pas. Nous causerons souvent ensemble. Je lui ai passé la Chevauchée et la Passion.

Causé avec Baudricourt qui a fort bien joué Vaucouleurs. Lui, c’est un fils d’une Anglaise et d’un Grec. Il parle français. Quel rassemblement de races, de peuples, de religions. Le patron du restaurant est un nègre splendide, d’où vient-il celui-là ? Et ces Japonaises !

Le photographe a pris des photos splendides, scènes et portraits. Ah ! si je pouvais vous en envoyer un choix. C’est vraiment très beau et Jeanne est belle, vous verrez. Ils en ont pris de moi qui sont assez réussies. Je vous en enverrai.

Jeudi 25 septembre

Hier une découverte inattendue — Mistr. Roberts m’avait invité à venir voir après dîner sa vieille maman paralysée depuis 4 ans. Soirée de famille toute simple et amicale. Et cette fois tout seul j’ai passé la soirée en anglais, baragouinant, mais comprenant des gens aimables qui parlaient lentement et clairement. Malheureusement je n’ai plus de professeur d’anglais ! Et cela me retarde beaucoup.

Donc, après une bonne visite, la Grand-Maman parle de ses voisins qui ont, paraît-il, une bibliothèque splendide. Madame X*** serait une libraire qui a vendu beaucoup de livres anciens et de manuscrits. Elle a des choses magnifiques, me dit-on. En effet, nous y allons, accueil charmant de ce vieux couple. Mr. X*** étant attorney et amateur de livres d’art, était un grand client de Mrs. X*** Au bout du compte, il a fini par épouser la dame et à eux deux ils possèdent une bibliothèque merveilleuse.

J’ai passé la soirée à voir quelques-uns des très beaux manuscrits, surtout français du XIIe-XVe siècles. Et des vieilles impressions. Tout cela dans une petite maison, comme toutes à Los Angeles, sans étage, toute en bois, pièces minuscules.

On dirait que les Américains, pour réagir contre l’immensité du Pays où ils vivent, se sont fait à dessein de toutes petites maisons dont les proportions sont la moitié des nôtres, à situation égale. Mais chez eux c’est vraiment ce que j’ai vu de plus raffiné comme goût et culture intellectuelle. Je vais leur montrer notre Tobie. Cela fait plaisir de trouver dans ce pays quelque chose de si précieux.

Nous rentrons de notre studio de Hal Roach pour tourner les scènes chez Catherine Le Royer. Je vois avec effroi approcher pour lundi l’arrivée 55à Chinon qu’ils ont traitée avec un mauvais goût parfait. Impossible de le leur faire comprendre. Ingrid et Ferrer, ainsi que nos amis sentent comme moi, mais jusqu’ici nous n’avons rien obtenu. C’est très pénible.

J’ai l’intention d’attraper directement Fleming en lui disant que je ne puis accepter cela. Ce n’est pas la religion mais c’est le bon goût et l’histoire qui sont en cause ! Priez pour que nous gagnions cette bataille.

On est en train d’arranger le Procès. Je ne sais pas ce qui en sortira.

Vendredi 26

Journée avec onze jeunes missionnaires allant en Chine. Malheureusement, ils n’ont eu que 3 heures à terre ! J’ai pu leur montrer le studio, on a lunché et puis il a fallu attendre des voitures pour retourner au port. C’était si beau et bon ces onze jeunes Pères qui étaient si heureux de quelques bons moments d’amitié et aussi de vie terrestre. Ils vont avoir 13 jours entre ciel et terre sur un bateau-transport fait pour 5 000 soldats américains. C’est plus que simple comme confort. Grâce au P. Ménager nous avons eu 4 voitures de français pour la journée. C’est admirable. Tous de très modestes gens, mais si parfaitement cordiaux.

On m’a dit que l’Église Catholique n’est ici supportée que par les petites gens. Nous n’avons eu aujourd’hui que de toutes petites gens pour nous offrir leurs voitures. J’ai été conduit par un brave Breton, Kerbrat et sa femme (Canadienne) qui est tout simplement un jardinier. Merveilleux, qui s’est conservé intact. Il disait : Ici ils ont un terrain de 42 journaux. Il est arrivé depuis 1919. Je vous assure que c’est un pur-sang, physique et moral. J’irai un de ces soirs chez eux. Mœurs typiques — du port. Ils m’ont ramené prendre une tartine de beurre, une pomme et un verre de vin blanc. Seul est venu à table Bernard, 13 ans, qui est aussitôt parti jouer avec des voisins. Un fils a pris sa douche, 21 ans, il est parti travailler. Il rêve du sacerdoce. C’est un intellectuel, timide, Breton 100 %. La fille a fait sa toilette. Puis son ami est venu la chercher pour sortir, on le lui permet le vendredi et le samedi. Un autre fils a traversé la maison pour se changer et partir avec un ami. C’est bien ce qu’on dit de la vie de famille. Derrière la maison ils ont bâti une baraque ; c’est la niche à cochons, me dit le Père. En effet, 4 lits dans un désordre parfait — aucun n’est fait à 8 heures du soir — mais il y a la radio. Cela donnera une génération bien curieuse. Le fils aîné peut se faire 750 dollars par mois (150 000 fr.) mais la vie est horriblement chère. Un Jeune ménage avec un enfant de 5 ans dépense 250 dollars par mois de Groceries (50 000 F). Mais à voir le vieux, on mesure que le granit breton c’est autre chose que le carton des décors de studios.

Samedi 27

Jusqu’à minuit, grande fête au Collège. Les pères sont revenus du stade où l’équipe de Loyola a battu les gros richards de Beverly par 20 à 0. 56C’est un triomphe après une rencontre en ville où Loyola avait perdu. Ce jour-là, c’était un vrai deuil. Tout cela c’est très innocent et fort sain. Mais évidemment cela ne va pas très loin.

On demande officiellement aux aviateurs de s’entretenir par des vols. On parle aussi de rétablir des restrictions de nourriture, des points pour vêtements, etc. Cela sent quelque peu la guerre.

Cet après-midi je me décide à sortir. C’est tout de même nécessaire. Je vais aller voir un match avec le Mexique. C’est Loyola qui joue contre l’École Militaire de Mexico. Les deux Pères Recteurs sont là avec presque tous les Professeurs. La Band de l’University est là en uniforme, veste rouge, pantalon gris perle, casquette aux 2 couleurs. Ils joueront pendant les jeux. Hélas ! ce fut un écrasement douloureux pour ce pauvre Mexique qui a fait un beau coup qui lui a donné 2 points. — Mais Loyola a terminé avec 61 ! C’est à peine glorieux. — La partie n’était pas égale et les Américains jugent que ces futurs officiers de l’Armée Mexicaine sont bien médiocres. Ils jouent un jeu américain qui consiste à faire tomber le porteur de la balle. Je n’en ai pas compris les subtilités. Ils mettent d’énormes épaulières pour ne pas se casser les os. Les Mexicains semblaient des Nègres, habillés de blanc, avec une énorme raie noire sur la cuisse. Ils avaient l’air de démons. Ils ont été écrasés. Dans l’entracte des enfants mexicains ont joué sur des instruments de bois, des choses assez belles, plus que les Américains.

Dimanche 28

C’est un grand jour de silence car au Collège. Il n’y a personne. Je fais mes lettres et de l’anglais.

Hier on a, je crois, fini Vaucouleurs. C’est fait. Ingrid a coupé ses cheveux. On a essayé sur une magnifique perruque — qui coûtait 250 (ou même m’a-t-on dit 350 dollars = 70 000 fr.). — Lundi on attaque Chinon qui me désespère de vulgarité qu’on trouve drôle ! Comme ce n’est pas le point de vue religieux qui est en cause, je ne veux pas user de mon autorité pour cette question.

Lundi 29

M. Jo Breen m’invite à dîner au Fisi’s Club [Friars Club], un club d’acteurs et de Cinéma à Hollywood. Rassurez-vous, il n’y a que des hommes et l’on s’y tient très bien. Site fort plaisant au-dessus d’Hollywood. Grand luxe, mais américain, c’est-à-dire commode avant tout, vivable, pas de grand salon, d’escaliers, de dorures, mais confort et raffinement discret. Il a d’abord fallu enfiler trois Dubonnet. J’ai publié à mes amis que je ne supportais pas le whisky. Je demande un Dubonnet, c’est plus calme et meilleur. Longue conversation où Jo Breen, fort charitablement, a parlé pendant une heure et j’ai tout compris, donnant la réplique quand il fallait. Avec lui, je sens que je parlerais anglais en un mois. Il est extrêmement brave et bon. Il connaît beaucoup Rome, l’Autriche qu’il a couverte 57de ses munificences. Il connaît peu la France. Grand protecteur des retraites, il propose de prendre en parrainage les maisons de retraite en France. Nous allons arranger cela avec les Pères Provinciaux. Je n’ai pas perdu ma soirée. Il m’a fait de belles promesses spontanément, mais je n’ai rien demandé. Jusqu’ici je n’ai sollicité personne : je tiens à être libre. Mais ce sont de bons amis et généreux.

Mardi 30

On a tourné Chinon. Je n’ai rien pu obtenir. J’espère que la version française transposera ce qui lui semblerait assez désagréable et qui paraît-il réjouit le public d’ici. Je n’ai pas assisté aux prises. Le soir, dîné chez E. Roberts d’accueil parfait. C’est une Suédoise qui a trois garçons, très religieux. Elle a beaucoup aimé notre Tobie. Puis seconde soirée chez Monsieur X*** au milieu de ses manuscrits et éditions rares jusqu’à minuit. C’est un émerveillement. Et tout cela dans une petite maison de bois, mais chut : il ne faut pas en parler à cause des voleurs, etc.

Mercredi 31

On continue Chinon qui est merveilleusement joué par Ferrer. Tout le monde est unanime à le louer de son jeu intelligent, nuancé, digne de Charles VII. Cela va peut-être nous sauver de la médiocrité du texte.

Ce matin une lettre du Père Lafarge me dit : Je reviens du cimetière où j’ai béni la tombe de Lecomte du Noüy auquel l’avais donné les derniers sacrements la semaine dernière. Ce fut très émouvant. Sa femme m’avait téléphoné. Son ami le Père Ducatillon O.P. est à Paris. J’ai fait part de sa situation aux Pères Ducatillon et Teilhard de Chardin. Tous les deux ont écrit des lettres très touchantes. Les derniers jours de Lecomte du Noüy furent un grand témoignage à la Foi et montrèrent sa grandeur d’âme.

Vous ai-je dit que Werfel avait été baptisé ici avant de mourir. La chose n’a pas été publiée, mais est assurée par l’Évêché.

On continue Chinon. Ce n’est pas le meilleur. J’espère qu’on fera mieux ailleurs. Pour vous donner quelque idée des prix : il arrive très fréquemment qu’un acteur ait une perte de mémoire, ou fasse mal un geste ; on recommence. D’ailleurs, on fait cinquante fois, je vous l’ai dit, une scène avant de la photographier. Or, une minute est évaluée à 600 dollars = 120 000 fr. (Je crois qu’il y a une erreur, car le film est prévu pour 4 millions de dollars, ce qui fait : 800 000 000 fr., c’est déjà assez beau.)

Voici comment on évalue l’installation d’un petit ménage bourgeois. Un terrain dans les quartiers non bâtis de 25 mètres x 41 mètres, vaut 4 000 dollars. À bâtir une maisonnette en bois sans étage, trois chambres à coucher, un living-room, salle de bain, cuisine, garage : 12 000 dollars. 584 chambres à coucher : 14 000 dollars. Le gouvernement verse à la Banque les 14 000 ou 12 000 dollars. Le bâtisseur doit reverser au Gouvernement 1 000 dollars le premier mois ; ensuite, il verse des mensualités. Voici divers prix : machine à coudre : 98 dollars ; à laver : 100 dollars et 9 mois d’attente — une dame attend depuis deux ans une machine à écrire. Quant aux autos, c’est peut-être pis. Vous voyez que l’Amérique a aussi ses embarras. On parle d’augmenter le pain. Ils ont une organisation excellente de blanchissage. Il y a en ville des maisons munies de machines très perfectionnées. Vous apportez votre linge sale, on vous fournit le savon (l’an dernier, il était très rare) et vous surveillez vous-même la machine qui lave, rince, etc. le tout pour 25 cts. (ce qui serait le prix du savon). Ne serait-ce pas à organiser à Paris. Mais les machines sont les plus perfectionnées (300 dollars).

Il paraît qu’octobre a quelquefois les jours les plus chauds de l’année. On a dû juger hier un procès qui dure depuis deux mois : deux fiancés ayant (?) fait sauter à la dynamite leurs parents. Toute l’Amérique a été folle cette semaine pour le Match de base-ball Brooklyn-Yankees, je n’y comprend pas grand-chose, c’est très subtil comme jeu. Hier Loyola a encore matché contre Pacific. Les Pères sont rentrés à midi. C’est à la nuit qu’on joue. Mais tout cela ne mène pas loin. Le plus beau chez les hommes est toujours ce qu’on ne voit pas. Tant mieux.

Dimanche 4 octobre 1947

Aujourd’hui j’ai eu de la joie : j’ai cherché dans les ateliers la petite Vierge de Troussures, qu’il a fallu réparer. Je voulais m’assurer du travail. Je ne l’ai plus trouvée. Un peintre m’a assuré qu’elle était dans le dressing-room d’Ingrid : elle n’y était pas. J’ai été alors dans son bungalow… et elle était là, à la place d’une très belle photo d’Ingrid. Priez pour qu’elle prenne bien possession de ceux qui l’ont accueillie. Quand elle est arrivée, Ingrid a été saisie et je l’ai entendue dire au chef des accessoires : Quand on aura fini le film, le voudrais bien la garder. On la lui a promise. Notre Vierge ne finira pas dans un magasin d’accessoires ! Mais elle n’y a pas été un jour, comme tant d’autres. Elle est déjà une chose sainte que l’on aime et devant qui on prie. J’espère que la grâce de Dieu est entrée avec Elle.

On m’emmène à Santa Barbara, vieille Mission espagnole. C’est la première fois que je mets le pied hors de Los Angeles ! À 100 miles de Los Angeles. Miss Roberts va voir son fils qui s’est marié il y aura demain un mois. Route vers le Nord, le long de la mer ; nous repassons à Malibu où à mon arrivée, j’avais été à une party chez Madame Karinska, la grande artiste des costumes. Elle a été furieuse pour je ne sais quoi. Elle a fait une scène aux grands Pontifes. Les Anglais ont fini après trois ans par brûler Jeanne d’Arc, mais vous, vous ne brûlerez pas Karinska. Et elle a claqué la porte. Elle a vendu sa maison, son auto, tout, et elle est partie à Paris retrouver sa fille. Je voudrais bien la revoir à mon retour. Elle touchait 1 400 dollars par semaine.

À Santa Barbara, on a fini par trouver nos deux jeunes mariés. Lui, 5925 ans, G.I., continue ses études à l’Université de Santa Barbara (vous savez que l’État paie 100 dollars de pension pour les étudiants G.l. par mois et leurs études sont gratuites). Elle, a 19 ans : un vrai petit ménage de chez nous. Petite jeune femme délicieuse de simplicité, de lumière. Habillée comme chez nous, les plus simples, très bon goût d’ailleurs. Mais logés ! Une chambre avec une toute petite cuisine : 35 dollars. Par mois : 7 000 fr. La maman en est indignée. On a déjeuné avec la famille de la jeune femme. Sa petite sœur, 16 ans, est aussi simple et plus rieuse qu’elle. C’est du soleil, me dit Mist. Roberts.

Visité la paroisse S.J. Le Père Leahy, curé, m’a vu à Paris en 1928. Je lui aurais fait goûter du vin ? Puis la vieille église des Franciscains. Bien sympathique.

Retour à 9 heures. Mist. Roberts me dit : Entrez à la maison prendre une tasse de thé. J’accepte. Mais le thé c’était un poulet, etc., une tarte aux pommes, etc. Ce sont des amis que je perdrais avec un grand regret. Quand viendront-ils à Troussures ? Chez nous ?

Lundi 5

Le travail continue au studio. Nous arrêtons la cérémonie du couronnement. Vous n’imaginez pas la dépense. Pour chaque évêque : des pantoufles blanches qu’il portera 5 minutes, des bas, aubes, etc. On m’a bien certifié que la minute, quand il y a un extra (figurant), coûte 600 dollars.

Lu dans te taxi qui chaque jour m’emporte et dans tous les taxis : Please sit back in [your] seat. Il paraît que sans ça on s’assied je ne puis imaginer où ? J’ai rapporté des fleurs d’eucalyptus rouges, vous ne pouvez imaginer comme c’est beau.

Ce matin, j’ai demandé à notre jardinier deux roses pour mettre à la Vierge de Troussures. Ingrid m’a demandé : Qui donc a fleuri la Vierge ? Il me semble qu’Elle vit déjà un peu au milieu de nous. J’irai chaque jour prier auprès d’Elle maintenant.

Ce soir été à Columbia Broadcasting où les cigarettes Camel faisaient donner au bénéfice d’une Maison de retraite pour vieux acteurs, une traduction-radio des Cloches de Sainte-Marie avec Ingrid Bergman et Bing Crosby. Tout se passe sur une scène avec un public très avide de ces spectacles, d’une demi-heure, c’est admirablement monté avec un orchestre savamment inséré dans le jeu. C’était de très bon goût. Sauf les réclames Camel. Ils en ont pour 25 000 dollars. Bonjour. Je vais me coucher plus tôt ce soir.

Mardi 6

Ç’a été la journée des grands hommes. Vu au studio la femme la plus puissante d’Amérique : Louella Parsons qui chaque jour écrit une colonne sur tous les films. Elle est lue par 25 000 000 de lecteurs dans 300 journaux. Tout le monde tremble devant elle. Un mot d’elle ruine un film ou fait la fortune d’un acteur. Elle fait la loi dans toute l’Amérique. 60C’est la forme nouvelle de la royauté. Nous avons sur le set causé longuement. On m’a présenté évidemment comme l’homme qui connaît le mieux Jeanne d’Arc dans le Monde : the greatest in the world. Je ne sais pas ce qu’elle va dire de moi, mais ce sera lu partout. Elle m’a parlé de son mari malade, qui grâce aux prières qu’on a faites va mieux. Elle désire que j’aille chez elle. Je ne sais quelle religion elle a. C’est une telle puissance que tout le monde, les plus grands producers, tremblent devant elle.

Vu aussi John Ford et Merian Cooper : ceux-là sont de très grands hommes. C’est eux qui ont fait María Candelaria, The Fugitive, etc. Je suis très content de les connaître. Je vais leur donner mon article sur The Fugitive, ils le traduiront en anglais. Je pense qu’il leur fera plaisir.

Je tente de faire éviter un contresens historique absurde, contraire au document certain. Réussirai-je ? Je ne le crois pas.

La pauvre Ingrid n’a plus ni cuisinière, ni gouvernante pour Pia. Elle doit faire ménage, cuisine, etc. et elle ne s’y connaît guère. Le fils de mon Breton Kerbrat, jardinier, 20 ans, me reconduit dans sa voiture 1946. Je lui demande combien : 2 000 dollars : 400 000 fr. Un simple ouvrier jardinier ! On m’explique le Please sit in back in seat : on invite les clients des taxis à s’asseoir dans le fond des sièges, pour que si un coup de frein un peu trop brusque était donné, il ne les précipite pas dans la vitre !

Mercredi 7

Mistr. Roberts m’invite à aller voir à 20th Century Fox le film de son frère Georges Seaton qui en a été le writer et director : Le Miracle de la 34e rue. S’il passe en France, allez le voir, c’est charmant, plein d’esprit et de sensibilité.

Quant au studio de Fox, cela dépasse tout ce que j’imaginais. C’est le plus neuf et le plus grand. Hal Roach n’est qu’un avorton à côté de Fox : une ville entière, avec toujours sa police, ses pompiers, etc., des stages immenses, des extérieurs à n’en plus finir, rues, magasins, gares, tout en carton, toujours.

Jeudi 8

On trouve tout à Hollywood, au Grand Office Western Research, je trouve dans une édition de 1672, le rituel du Sacre de Charles V qui, très différent du Rituel Romain, est certainement celui du Sacre de Charles VII. C’est là-dessus que nous essayons de bâtir la cérémonie de Reims.

J’ai enfin obtenu qu’une scène — en soi juste — mais fort inconvenante dans la cathédrale de Reims, soit transportée ailleurs et un autre jour que le Sacre. C’est un soulagement. Mais combien de contresens moins graves, mais faciles à éviter, sont maintenus. Le dernier consiste à faire Jeanne offrir ses armures à Saint-Denis en mars 1430, alors que 61les Anglais l’occupent depuis 6 mois. Il n’y a rien à faire pour remettre les choses en place.

Vendredi 9

Depuis un an et demi, il y a grève des peintres et des menuisiers, parce que les peintres veulent interdire aux menuisiers de donner une couche de peinture sur leur bois. En tout cas, il y a depuis un an et demi à la porte de tous les studios, des piquets de grève. Ce sont de vieux hommes payés par les Unions pour ne rien faire de la journée que d’être là. Le plus joli, c’est que les piquets de grève, se jugeant trop peu payés, se sont eux-mêmes mis en grève… Cela peut aller loin.

Samedi 10

On arrive avec Jeanne au camp de La Hire. Forêt, canons en bois, chevaux de ferme. Le cheval noir de Jeanne est énorme et il n’a jamais fait de cinéma. C’est un débutant. Que va-t-il faire devant la caméra.

La vie, apparemment surabondante, doit être dure pour beaucoup. Notre jeune secrétaire, 22 ans, abandonnée par son mari avant la naissance de son bébé, doit nourrir 4 personnes et payer une nurse japonaise avec 67 dollars par semaine. Comment peut-elle vivre avec cela ? Les femmes courent après un contrat d’extra qui leur apportera 10, 16 dollars. Il y en a qui, tous les matins, sont à leur téléphone pour accrocher un studio, afin de cueillir quelques dollars. Si l’on arrive à avoir un mot à dire, le salaire monte beaucoup. Une actrice a fondé ici une maison qui loge pendant 3 ans les jeunes filles qui rêvent de faire carrière au cinéma. Si après 3 ans, elles n’ont pas percé, elles auront à se débrouiller, se loger, etc.

Le discours de Truman a fait impression. À la cantine on supprime la viande le mardi et on ne sert pain et beurre que sur demande. Mais il y a encore beaucoup de gaspillage. Il est de bon ton de laisser la moitié dans son assiette. À midi, beaucoup de personnes mangent le sandwich qu’elles ont apporté. Personne évidemment ne rentre chez soi. Cela me semble très pratique. D’ailleurs, avec les distances, ce serait ici impossible. Hier encore, grand match. Les Pères y étaient tous. Tout cesse ce soir-là : pas de litanies. On rentre à 11 heures. Recteur en tête. Je ne sais qui a gagné. Madame Bernheim arrive de Paris, nous allons avoir quelques nouvelles orales. Cela me rapprochera de vous.

On a tourné l’arrivée de Jeanne dans le camp — armée sans tenue — femmes, soldats en désordre, etc. Je crois que Jeanne est très en place. Quel sera l’effet ? On verra demain, mais la dépense est folle. On parle de 80 000 dollars dans la journée, avec extras, chevaux, chiens, etc. Pour mouvoir la caméra on a construit 45 mètres de rails. Il y a dans les plafonds 100 électriciens : deux machines à faire le vent (!) qui reculent devant les cavaliers, muent chacune par la herse. Mais quel gaspillage ! Quand tout le monde était en place, V. Fleming a trouvé que 62le heaume de Jeanne n’était pas à son goût (il y a trois mois qu’on l’a essayé, approuvé ; avant-hier encore, vu, revu, O.K., etc.). Il a arrêté la prise pendant 30 ou 40 secondes pour arranger le gorgerin. Coût : des milliers de dollars pour rien.

Lunch avec un vieux Français de 72 ans, bourguignon, professeur de français ici depuis 1937, pour stars. Il me fera visiter 20th Century Fox. Il n’est pas plus abîmé que mon Breton. Chaque matin un verre à porto de brandy ou plutôt de cognac dans son café ou dans son lait ; Je n’ai jamais été malade ! Il vaut J. Renoir, aussi Bourguignon que lui ! Cela fait plaisir de trouver si loin, après 30, 40 ans des hommes aussi intacts !

Lundi 13

Hier dimanche, repos à la maison.

Ce matin, préparation du couronnement. À 5 heures, visité la Fondation Française de Charles Boyer. Bibliothèque de documentation sur la France. Pour une fois, nous avons là une chose belle, distinguée, suffisamment riche pour faire figure devant les Américains. Charles Boyer (qui est de Figeac) est un chrétien de bonne pâte. Il me fait une excellente impression. Sa Fondation vit parce que la Loi Américaine permet de verser 15 % de ses taxes (qui arrivent à être énormes sur les hauts revenus : 80, 90, 95 %) à des œuvres sociales de son choix, mais je crois reconnues par l’État. C’est ce qui fait que les richards donnent des sommes assez importantes, prises sur leurs impôts.

Mardi 14

On fait les préparatifs du couronnement à Reims. V. Fleming veut le spectacle à grand orchestre. Mais ce n’est pas dans les costumes qu’est la grandeur de ce Sacre. De cette grandeur il n’y aura rien. C’est douloureux. Mais qu’y faire ? Comment même leur faire soupçonner le manque ? Il est inutile d’essayer. C’est l’Amérique des magazines qui triomphe. Alors j’aime mieux M. Anderson qui, au moins, était sérieux et humain s’il n’était pas du tout divin. Nous sommes ici à la parade.

Mercredi 15

Voici l’ordre des grandeurs. On a fait une épée pour le Sacre du Roi. Elle ne sera vue qu’un instant. Elle a coûté 400 dollars. Mais le reliquaire de la Sainte Ampoule, reproduction exacte du Reliquaire de Reims, est un bijou d’orfèvrerie parfaitement exécuté… Je l’estime à 5 ou 600 dollars et sans doute on ne le verra que trois ou quatre secondes. Le manteau royal de velours bleu fleurdelysé, tout doublé de fourrure blanche avec hermine a dû coûter… Par bonheur on a trouvé des chapes pour les Évêques dans une paroisse de Los Angeles et elles sont belles : mais tous ces braves Évêques, abbés et clercs !… figurants ! faisaient 63figure de joueurs de football et certains de gangsters… Je ne sais pas trop l’impression que cela fera.

Jeudi 16

On continue Reims. Les scènes plus réduites : Sacre à l’autel. Qu’est-ce que cela va être. Splendide est le bon Joy qui fait l’Archevêque. Il met tout son cœur. Mais la scène est terriblement froide et sans âme, sans prières surtout. C’est ma faute plus que la leur certainement. Que Jeanne nous aide !

Samedi 18

Rien de nouveau, on finit le Sacre à Reims.

Je me donne vacance pour faire de l’anglais, des courses nécessaires, impossibles le dimanche. — Un jeune jardinier se maria en septembre — il a acheté sa maison 9 000 dollars : plus d’un million, dans un quartier excentrique. Cela se compose de deux petites maisons, en bois évidemment, sans étage, devant 5 pièces, puis derrière 2 ou 3 pièces. Pour payer, ils louent le devant — les jeunes mariés se contentent de l’arrière.

Dimanche 19

Il faut tout de même que je vous décrive le petit déjeuner de tous les jours :

D’abord sur la table, en permanence, les condiments huile-vinaigre, 2 espèces de sauce au curry — 2 pots de confitures — 1 pot de thé — 1 pot de beurre de cacahuète (!)

Service — deux œufs sur le plat — jambon cuit — corn-flakes avec lait — beurre — café à la crème — fruits en conserve — et gâteaux (au moins le dimanche), toasts, etc.

Un journal a publié une image : une table somptueuse — 3 personnes — dans l’arrière-fond, têtes émaciées des gens d’Europe affamés, accumulées jusqu’à l’horizon. La devise dit : Shall we say grace ? C’est la formule des gens pieux pour inviter à dire le Benedicite. La table de nos petits déjeuners me rappelle chaque jour cette image. Inutile de dire que je ne me suis pas mis à ce régime.

Un saint vieux Père, aux mains toutes déformées de rhumatismes, enfile chaque soir sa bouteille de vin californien dit Burgundy. Il ne se doute absolument pas de ce qu’il fait.

On attaque au studio le camp de La Hire, soldats en armures, chevaux, tentes, etc. Pourvu que cela ne fasse pas cirque !

J’ai vu le montage du sacre à Reims qui est fini. Il est impossible de juger de la puissance d’évocation, car il faudrait avoir la perception de la suite. Les gens ici sont dans l’admiration. Tant mieux. Ils sont peut-être meilleurs spectateurs que moi. Le grand argentier, Président 64de la Bank of America est venu hier. Il passera 15 jours ici. C’est lui qui apporte les millions nécessaires. Un Suisse qui a vécu 15 ans à Paris. Il est maintenant Américain. Extrêmement simple et affable.

Été le soir à la recherche du bateau français au Port de San Pietro — trouvé le Brest. Joie des hommes d’équipage bretons, basques, de voir des Français. J’étais avec mes bons amis Kerbrat. Tout cela en trois minutes, cuisinier, secrétaire, hommes de pont, etc., on a bu du vin d’Algérie. Ils repassent ici le 18 novembre. Ils prendront tous nos paquets pour la France.

7 heures du soir. Grand branle-bas ; il y a match de football. Toute la Communauté est en émoi. Il faut que j’y aille : on en a pour jusqu’à 23 heures certainement, mais je n’y comprends rien. C’est toute une éducation à refaire. C’est trop tard.

Jeudi 23

Un bon ami, M. Liabeux, qui a un beau vignoble à 60 miles d’ici, veut absolument que j’aille le voir, prendre un verre de vin avec mes amis Kerbrat. Nous y avons été avec le P. Ménager. Réception amicale parfaite. Sa femme est Canadienne d’origine bretonne. Sa mère est Lyonnaise (c’est la première fois que je rencontre une Lyonnaise). C’est vraiment une terre étrange que cette Californie, Eldorado, où tous les peuples se rencontrent attirés par le soleil et vivent d’ailleurs en paix. On n’a aucune impression de querelle, de lutte. Tout ce monde travaille ; fait de l’argent, heureux des succès du voisin islandais ou italien. Je ne sais trop la condition des Noirs et des Chinois et Japonais. Je les crois redoutés et certains quartiers (Culver City par exemple) leur sont interdits comme habitation. Ils semblent confinés dans les métiers manuels, modestes, domestiques, etc.

Vendredi 24

On prépare la bataille des Tourelles. Cela se fait en chambre, je veux dire dans un des stages — des tanks fouilleurs ont creusé un fossé, on a élevé des remparts en carton — en face on a fait tout un glacis fortifié — puis des ruines, des arbres — là seront les canons de Jeanne — et ce sera l’assaut — on fait à l’extérieur l’incendie du pont. Je crois que cela va venir la semaine prochaine — le spectacle doit être curieux. Il est ordonnancé par un spécialiste des batailles. Il a d’ailleurs une jambe de bois (qui n’est peut-être que du décor ? ils en sont bien capables).

Samedi 25

Hollywood est en grand émoi. Un homme qu’on dit n’être qu’un intrigant désireux de devenir sénateur, accuse les producers d’Hollywood 65d’accueillir des écrivains et des acteurs à tendances communistes ; outre que cela remplit les journaux, avec photos à l’appui, cela a provoqué à Washington devant le Comité contre l’Action Un-American, une retentissante enquête qui va occuper l’opinion pendant des semaines ; cela fait de la copie pour les journaux qui depuis sept mois étaient remplis du fameux procès Overell, où deux amoureux avaient tué à la dynamite leurs parents dans leur yacht. Il faut trouver autre chose. Et voilà la grande affaire des Reds Writers à Hollywood qui va succéder à Overell. On va publier des photos de Mayer, Wanger, etc., de stars, d’acteurs, compromis, témoins, etc. Je crois que c’est purement question de publicity.

J’ai été hier, touché aux larmes. L’ingénieur des lumières, un homme à qui je n’ai jamais dit un mot, pas même dit bonjour, vient me dire : Nous avons appris que vous deviez partir… Nous voulons tous les boys du Stage-cav, tous ingénieurs, ouvriers, etc. vous donner pour vos petits enfants adoptés et orphelins de France. Nous ferons une malle et chacun apportera. Ils veulent tous vous donner quelque chose. J’ai protesté que tant de gentillesse n’était pas méritée. Qu’ai-je fait pour eux ? Il y en a tant à qui je n’ai jamais adressé la parole. Oh ! comme l’anglais me tient la gorge close ! Mais il ne faut pas leur refuser. Grâce à mes amis Kerbrat, nous pourrons mettre tout cela sur les bateaux pour Le Havre !

Le pauvre Fleming a la grippe. Il vient, enveloppé de couvertures, diriger le set avec la fièvre. J’admire un courage qui de six jours par semaine ne s’est pas accordé une heure de repos. Le plus souvent, il ne vient pas même à la cantine. Je l’ai vu à 12 heures manger un sandwich apporté dans du papier : seul resté dans le stage. Je vous l’ai dit, je crois, qu’à 13 heures, Ingrid Bergman dans son bungalow, mangeait une tranche de fromage de Hollande avec du pain pumpernickel — c’est tout avec une tasse de café. Elle vient d’avoir une cuisinière Christian-Science ! qui aussitôt a entrepris la maison : Je ne viens pas ici pour faire de la cuisine, mais pour accomplir ma mission !… C’est inquiétant plus pour les estomacs que pour les âmes. On téléphone que Fleming étant grippé, il n’y aura rien aujourd’hui ; on a donc renvoyé tout le monde. C’est une perte d’un jour, ce qui représente sans doute 40 000 dollars au moins. Peut-être, l’assurance paiera, cela doit être prévu.

Je profite du premier samedi de liberté pour aller prendre un bain dans l’Océan chez Jo Breen à Malibu. Un soleil magnifique, une mer vive et pas froide, cela repose de semaines entières au studio.

Dimanche 26

Visite à M. Lewis et sa femme Loretta Young, grands dirigeants de l’Action Catholique de Beverly Hills — le plus beau quartier résidentiel de Los Angeles — dans la partie montagneuse et boisée au bord de la ville. Les grandes stars habitent toutes là. On voit à tous les carrefours des gens qui vendent des maps de la région, portant l’adresse 66des stars (vraies ou fausses adresses) à l’usage des curieux désireux de connaître leurs maisons, etc. Les Lewis habitent une ravissante maison de très grand goût, ce qui n’est pas très fréquent, beaux jardins, fleurs, ravissant par ce beau dimanche.

Lundi 27

Mad. Lewis raconte avec émerveillement et précision l’histoire de Fatima. Visite de la maison très luxueuse, les 3 enfants (11, 3, 2 ans) sont ouverts, simples et riants. J’apprends que c’est M. Lewis qui m’a fait venir. Quand on a pensé au film on a écrit en américain au Canada pour avoir un historien de Jeanne, on n’a eu aucune réponse. C’est alors que le P. Snoeck a parlé de moi, etc. M. Lewis est un habitué de notre maison de retraites de Maureza près de Los Angeles. Ce n’est qu’en sortant que j’ai appris que j’avais été reçu par Loretta Young, une des plus grandes stars d’Hollywood. On l’admire beaucoup pour sa vie chrétienne. Quand elle joue, elle va communier tous les jours (c’est une des stars à 150 000 dollars le film). Les Ice Follies, patineuses les plus gracieuses du monde qui étaient à Los Angeles il y a 10 jours, plusieurs avaient fait une retraite avant la saison (elles sont l’hiver dans toute l’Amérique et le Canada) chez des Dominicaines adoratrices où l’une d’elles est entrée l’an dernier. Il y a une grâce très spéciale dans ce peuple jeune et hardi.

La bataille de Washington bat son plein. Hier à 17 heures, la radio a été louée par un groupe de 25 grands producers et stars d’Hollywood, depuis Ch. Boyer Jusqu’à W. Wanger. Ils ont protesté avec force contre les accusations portées contre Hollywood qu’on accuse de s’ouvrir par les writers au communisme. Les gens les plus raisonnables demandent au Comité de Washington une enquête et qu’on désigne films, acteurs, textes, comparses — alors on pourra juger — mais ils n’admettent pas qu’on accuse en bloc Hollywood. Il semble qu’il y ait conflit entre libéraux et autoritaires qui réclament contrôle ; les premiers revendiquent toute la liberté conformément à l’article I de la Constitution des É.U. ; les Pères sérieux disent qu’il y a un fondement en tout cela et qu’en effet il y a des écrivains à tendance communiste qui font de la propagande larvée.

V. Fleming toujours malade. Encore une journée de chômage. C’est très dur pour le film. J’ai vu hier à Pasadena la pièce originale d’Anderson, Joan of Lorraine. Je ne puis, par écrit, en dire toute ma surprise, surtout dans la façon dont elle a été jouée ici. Heureusement, le film aura une autre noblesse — mais je comprends pourquoi il garde des traces fâcheuses de son origine — que je n’arrive pas à effacer. Ce soir Jean Renoir, demain Stravinsky. Il y aurait des tas de gens à voir. Ils sont tous très accueillants.

Jean Renoir, Bourguignon plein de sang, interrogé sur l’affaire de Washington, me dit : Je ne suis pas citoyen américain. Je n’ai pas à me mêler de leurs affaires, mais à mon avis, ils font une grosse faute dans cette histoire. La constitution américaine assure à tout citoyen 67toute liberté d’exprimer sa pensée. De plus le droit de privacy le fait maître et seigneur de sa vie intime. L’affaire de Washington ne tend qu’à ruiner la raison d’être de l’Amérique, pays de liberté. Le contrôle qu’on veut exercer sur le film, on l’exercera demain sur le livre, sur le journal. C’est le reniement des principes fondamentaux de l’Amérique. Si l’Amérique applique les principes des Soviets, alors pourquoi lutter contre eux. Sinon par une guerre d’intérêts matériels — que chacun exprime librement sa pensée — voilà la loi vitale de ce pays. Il est heureux que tous les producers et acteurs protestent contre cette action anti-américaine. Voilà à quoi se résout la position de Renoir. Je crois que c’est celle d’un très grand nombre de gens ici. Par contre, les Pères s.j. (et le clergé) prennent une position de contrôle. Ils estiment que la liberté ne profitera qu’au communisme, que ces tendances ne sont que trop certaines et qu’il faut employer les moyens autoritaires pour les endiguer. Au fond, ce cas Hollywood pose le problème de fond.

Vu Stravinsky Igor et sa femme ; nous parlons surtout Musique, Art, Religion. Ils sont orthodoxes, très croyants. Il compose une messe latine. Nous avons vraiment parlé du fond, ils sentent en Chrétiens.

Vendredi 7 novembre 1947

Visité les studios de Walt Disney, hors de Los Angeles dans la vallée. Terrains immenses, la plus belle installation de Los Angeles. J’ai d’abord vu un film nouveau, le Song of the South. C’est un conte nègre de la Louisiane. Le personnage légendaire de Uncle Remus de Harris. (Il faudrait avoir ces contes, sont-ils connus et traduits en France ?) C’est tout mêlé de musique de la Louisiane fort jolie. Le film rassemble la photo d’acteurs vivants aux cartoons de Walt Disney qui expriment la féerie. C’est à mon avis fort intéressant comme procédé. J’en rapporte des photos. La technique des Dessins animés est extrêmement intéressante. Si j’ai bien retenu, il y a au studio 500 personnes, dont 30 artistes, plus 22 assistants dessinateurs, ce sont les créateurs. Le premier travail consiste à établir toute l’histoire en images comme jadis les images d’Épinal — une séquence comporte 100 à 200 images, — exprimant les mouvements essentiels de l’histoire. Ceci constitue ce qu’ailleurs on appelle le script ou scénario. Une fois le script accepté, il est passé aux dessinateurs qui devront établir les cartons. Voici le rythme : une minute de film passe 90 pieds, un pied passe 16 images. Donc en une minute il passe 1 440 images, au rythme de 24 à la seconde. L’enregistrement, la peinture des images se fait ensuite sur grand format — cellophane — comme celui que je rapporte ; un film d’une heure en comporte donc 1 440 x 60 = 86 400. C’est une de ces 86 400 images qu’on m’a donnée ; une armée de femmes met les couleurs. Je n’ai vu que des hommes pour créer les dessins. Un film comme le Song of the South a demandé deux ans. Il est doublé en français (le technicolor est mauvais). Ils préparent Alice in Wonderland. Cela peut être éblouissant. C’est la maison de la féerie et les gens ont l’air d’y vivre très épanouis par leur métier.

68Samedi 8 novembre

On continue la bataille. Les rushes ne semblent pas mauvaises.

Dimanche 9

Visité la ferme de M. Pellissier, à 20 miles de Los Angeles. C’est un patriarche venu des Alpes avec rien et qui a fait une grosse fortune. Il a ici une très grande influence, universellement aimé, demeuré très simple. Quelques neveux et nièces l’ont suivi. Il y a un groupe important d’Alpins — ainsi que de Basques et de Béarnais. Aujourd’hui on n’admet plus ici que des Basques comme bergers. Tous y font une belle fortune. M. Pellissier a une ferme laitière (800 vaches) presque toutes hollandaises. Sa meilleure donne encore de 40 à 50 litres de lait par jour. 1 000 livres de beurre par an (1 livre par 13 litres de lait). Les veaux leur sont enlevés le jour même, on ne garde que les génisses. La traite est faite à la machine. D’immenses étables où la radio joue et chante autant pour les bêtes que pour les hommes. En avion, qui apporte de l’Argentine 8 chevaux de course, on exporte 16 vaches ; coût : 1 000 dollars par vache ! Il n’y a pas de lait au Venezuela. Ils y importent lait en poudre et des usines en refont du lait liquide (à noter qu’il faut dissoudre la poudre dans l’eau froide).

J’ai été conduit chez eux par M. et Mme Lanot (lui Béarnais, elle Grenobloise) venus ou nés ici. Reçu chez eux au lunch à Maywood. C’est le quartier des usines et ils habitent les lotissements ouvriers. C’est merveilleux — grandes avenues, palmiers, gazons, fleurs — maison sans étage. Eux ouvriers, lui jardinier, venu ici avec 20 fr. dans sa poche, possèdent deux ou trois maisons. La leur bâtie sur ses plans, ferait rêver des Bourgeois de Paris ; à louer ce serait 60 dollars par mois. Tout neuf, net, propre, toutes les installations mécaniques, cuisine, gaz, glacière, salle de bains toute blanche — impeccable —, chauffage au gaz, lessiveuse électrique, deux autos… meublé avec goût, simple, très propre. La cuisine est tout émail blanc — une merveille —, fours automatiques. Ce sont des ouvriers et ils m’assurent que toutes les maisons des lotissements sont ainsi, plus grandes parfois, mais toutes également équipées.

Les salaires ouvriers sont au minimum 50 dollars par semaine, facilement 250 dollars par mois. Les taxes au-dessous de 1 000 dollars par an, rien. Un couple qui travaille, s’il a des enfants au-dessous de 18 ans, est exonéré de 500 dollars par enfant. Au-dessus de cette base, la taxe va de 20 % à 80 % (progressive).

À 60 ans, retraite du Gouvernement et indemnité chômage, maladie. Loteries interdites. Jeux aux courses de chevaux, seuls permis, mais énormément de jeux occultes, paris aux jeux de football, etc. Les parents de 50-60 ans parlent le français avec l’anglais, les enfants en général ne parlent guère que l’anglais — sont tous américanisés —, gardent un souvenir à la France, mais ne veulent pas y revenir ; sont très heureux, pas un Français qui soit dans la misère, disent-ils, tous réussissent.

69À propos des dons américains. Je ne puis parler politique, je n’en suis pas informé, mais il faut bien savoir en France que la façon dont on accueille les dons américains en France est bien efficace pour dégoûter ceux-ci de donner. Voici un fait : Charles Boyer m’a lu un article paru dans Lettres Françaises, je crois, à propos de Dunkerque, qu’une petite ville américaine a adopté. Charles Boyer a été sur place. Dans cette petite ville, on a recueilli 75 000 dollars et des wagons de dons. Dans l’article, pour tout remerciement, on se moque de l’envoi qui avait donné tant d’espoirs aux Dunkerquois et qui n’ont reçu qu’une caisse de souliers percés (sic), sur quoi on salit Ch. Boyer, comme un benêt presque malhonnête. Par ailleurs, le nombre de colis volés décourage beaucoup. Un ouvrier du studio me dit que de 5 colis envoyés, un seul est arrivé. Mad. Boyer a eu tout son linge volé dans sa malle. Je suis sûr qu’on obtiendrait 2, 3, 5 fois plus de ces braves gens qui ne demandent qu’à donner si les envois étaient mieux reçus. Je ne parle ici que des particuliers. Quant aux critiques et discourtoisies (?) (c’est bien le moins qu’on puisse dire) des communistes français à l’endroit de l’Amérique, c’est la bonne façon de la détourner de toute générosité. Comment ne comprend-on pas que cette impatience souvent impolie est une bien mauvaise politique. Quand on est pauvre, faut-il être si fier ? Ou alors, si on préfère la fierté, ne pas se plaindre de ce qu’on nous laisse tomber. Je n’ai peut-être pas le sens de l’Europe… Mais on gagnerait à tâcher de se comprendre mieux.

Mardi 11 novembre

Messe Française à la vieille Église de la Mission à La Plaza. C’est le cœur de Los Angeles. Les Consuls, une soixantaine de personnes, mais les jeunes manquent absolument, quoique ce soit congé pour les classes. Les enfants des Français nés ici sont trop américanisés pour s’intéresser à cette cérémonie. Comme d’autre part, il n’y a plus d’immigration depuis 20 ans au moins, les seuls Français sont de vieilles gens de 50 ans au moins à 80…

Après la Messe, s’improvise chez Pierre, un restaurateur français, un déjeuner amical qui réunit une trentaine de Français et voici qu’au dessert une Commission d’ingénieurs français, venus enquêter aux Sociétés de Pétrole, se joignent à nous. On chante. On me demande de parler. Et cela très vivant et simple. Ces vieilles gens au cœur jeune sont très émouvants. Il y a parade militaire dans Main Street. Je ne l’ai pas vue.

Au studio on n’a pas chômé. On finit la prise des Tourelles, dans la fumée et le feu. Je ne sais ce que cela donnera. La campagne de Christmas (commerciale) bat son plein.

Mercredi 12

À midi, je suis Invité à luncher au Farmers Market. C’est douloureux, tant de surabondance fait penser à votre disette. Au milieu d’Hollywood, 70un marché où il y a foule, et où on peut trouver de tout. Ce sont des étalages pantagruéliques inimaginables. On se sert et on peut manger de tout. Toutes les cuisines, de la française à la chinoise, tous les pains, toutes les viandes, tous les fruits de la terre. C’est une sorte d’étourdissement. On se croit porté par des vagues, dans lesquelles on ne peut enfoncer.

Le soir dîner chez les Kerbrat qui ont été chercher au port de San Pedro le Commandant Commillia et 4 hommes du Brest. On est resté jusqu’à minuit. Lui, un Ardennais comme moi, un Béarnais, un Corse, des Bretons, plus les Canadiens d’ici. C’était plus solide que Farmers Market ! Sur le Brest, ils prennent des colis de vêtements et lingerie pour enfants et mamans ! La lessiveuse et une machine à coudre pour Troussures ! C’est merveilleux. Les colis affluent pour les enfants. Nous allons en remplir le Brest.

Vendredi 14

Ce soir, après le travail, à 18 heures, Ingrid Bergman a invité tous les ouvriers, ingénieurs, acteurs du studio à une party en mon honneur. Le Dubonnet, le whisky ont coulé, on a chanté, cela se passait justement devant l’Auberge de Reims, les braves gens ont bu et chanté autour de Jeanne et de son Père. Ç’a été d’une amitié si simple et cordiale ! Les gens semblaient ravis.

Samedi 15

Le Brest, avec le Commandant Commillia, emporte des colis de vêtements donnés par tout le personnel du studio, à destination des enfants de nos familles. Il sera au Havre pour Noël.

Dimanche 16

Le dimanche, les Pères n’ont jamais de cuisine pour le lunch. C’est un repas froid, très léger, avec charcuterie, qui libère tous les cuisiniers.

Passé au Bazar (vente de charité de la Paroisse de l’Ascension pour bâtir le couvent des Sœurs de l’école, je crois qu’on n’ouvre plus une Paroisse sans que soit bâtie une école). C’est la plus impudique spéculation sur le goût du Jeu. Il n’y a pas à proprement parler de comptoir de vente, mais presque tout est en officines de jeux d’argent. Non seulement loterie (1 auto à gagner, c’est toujours le lot, le seul, je crois, de ces loteries), puis boîtes à sous, roulettes, etc. Une salle interdite aux moins de 21 ans est bondée. Il y a peut-être 20 boîtes à sous. Tout cela est interdit par la loi. Mais est autorisé aux œuvres charitables qui en obtiennent la permission. Des policiers sont là qui surveillent, après deux jours, ils avaient fait 19 000 dollars. Ils clôtureront avec 22-25 000. Les protestants attirés par le goût du jeu, y viennent 71nombreux. C’est une façon d’étendre le Royaume de Dieu, après tout ! Les Courses de chevaux vont s’ouvrir ici pour 3 ou 4 mois. C’est un jeu effréné. Après des catastrophes l’Évêque a interdit au clergé d’assister à des courses. Mais on joue avec l’entremise des Bookies

Une histoire professionnelle. Un grand acteur de New York va faire Cauchon. Comment le jouer ? etc. Nous disons à l’acteur : Il serait peut-être bon que nous parlions de Cauchon pour étudier son caractère. — Oh ! c’est inutile, répond S., le script est assez clair. Deux jours après, un brave Suédois qui répond au nom de Neptune, mari de la cuisinière de Ingrid Bergman prie instamment celle-ci de lui montrer et expliquer le script. Il doit faire un Juge — on ne sait même pas lequel, un juge du commun. On lui répond : Mais vous n’avez pas même une ligne à dire… — Ça ne fait rien, répond-il, pour savoir comment me tenir, comment faire mon visage, j’ai besoin d’étudier mon rôle et d’y réfléchir !

20 novembre

Le seul jour qu’Ingrid Bergman ne passe pas sur le set. Nous en profiterons pour préparer avec Mrs. Roberts et Michel B. le Procès. Révision dernière du texte, interprétation, etc. C’est du travail excellent.

Depuis 10 jours, j’avais remarqué que le visage d’Ingrid Bergman s’amincissait. J’apprends qu’elle s’est mise au jeûne rigoureux pour se faire une figure de prisonnière. Elle a maigri très sensiblement. Demain, le grand directeur du make-up va créer la Jeanne des derniers jours.

Lundi 24

Nous attaquons le Procès, après avoir vu avec Ingrid Bergman une dizaine de retakes, c’est-à-dire de scènes qu’elle veut reprendre.

Première journée du procès, elle a été très bonne, je crois que c’est émouvant et juste.

Mercredi 26

À 20 heures. Grande Parade de Santa Claus dans Hollywood sur le parcours des deux plus grands boulevards Hollywood et Sunset. C’est l’ouverture officielle de la Campagne de Christmas. Depuis trois semaines les magasins sont en grande fièvre. Les rues sont pavoisées, les becs de gaz sont transformés en sapins couverts de neige et de lampes électriques. Il y a ce soir un monde fou dans les deux rues sur des miles, il n’y a pas moyen d’approcher en auto. Le cortège des cavaliers et des chars dure bien deux heures. Police en auto, en moto, à cheval ; fanfare en costumes très américanisés, veste rouge et pantalon gris, ou veste et pantalon roses, etc., précédés de jeunes filles en costume de sergent major, jonglant avec des cannes brillantes, piaffant au pas 72des fanfares. Puis les magnifiques autos du maire de Los Angeles et des autorités — et les chars des Dieux — on ne peut pas mieux dire, ce sont toutes les stars et vedettes de la radio et du cinéma qui défilent au milieu des acclamations de leurs adorateurs — mais les grands Dieux sont absents —, ce sont les demi-dieux populaires qui se prodiguent dans la rue — les autres ne daignent pas. Enfin, immense dans la neige éblouissante, traîné par ses rennes, le char de Santa Claus, qui à droite, à gauche, envoie ses sourires et ses Merry Christmas à tout ce peuple. C’est tellement américain qu’on ne peut traduire cela. J’avais vu à Fordham, il y a 20 ans, l’intronisation du P. Recteur. C’était quelque chose comme ça ! Nous n’en avons pas idée.

Et dans cette joie enfantine où hommes, vieilles femmes étaient aussi heureux que des enfants dans cette folie de lumière, ces fanfares, ces acclamations, je pensais qu’à cette heure même tout notre peuple était plongé dans la tristesse et l’amertume. On comprend que les Européens qui ont pu prendre un job ici, fût-ce de jardinier, ne veulent plus s’en retourner en Europe.

Jeudi 27 novembre 1947

Thanksgiving Day. Ce matin toutes les radios célèbrent avec piété ce Wonderful Thanksgiving Day. Ce ne sont que chants, fanfares. L’Amérique remercie Dieu de la surabondance des biens dont il l’accable. Toutes les familles célèbrent par des repas plantureux les dons de Dieu. Je n’ai pas l’impression que les églises catholiques aient plus de monde ce matin que les autres jours. Ici chez les Pères il n’y a personne, que deux ou trois vieilles dames, mais les turkeys et les vins vont chanter la reconnaissance de ce peuple. Je crois qu’en somme, il mérite son bonheur dans la mesure où il ne s’applique pas comme l’Europe à se faire souffrir. Il aime la vie et s’arrange pour qu’elle soit bonne pour tous. Il y a chez lui une sagesse, une bonhomie qui font apparaître douloureusement tout ce qu’il y a d’amer et de méchant dans nos cœurs de vieux avares, jaloux les uns des autres.

Hier au studio, regardant ce peuple d’électriciens, de manœuvres, j’étais frappé de l’aspect bourgeois que tous avaient : gants aux mains, chemises propres de couleur, pli au pantalon, bien coiffés, rasés du jour et si gentils. Tous s’appellent par leur prénom. Je n’ai pas entendu un mot d’impatience, pas même vu un geste en ces quatre mois. Il y a certainement du péché, comme partout, mais cette gentillesse est plus qu’une feinte. Il y a une serviabilité, une amitié qui font sentir si douloureusement l’acrimonie, l’impolitesse pour ne pas dire plus de nos manières sociales. Peut-être faut-il ne voir là qu’un effet de la jeunesse et de la richesse d’un peuple qui sent en lui la vie et l’abondance. Nous souffrons trop : nous ne croyons plus aux hommes et encore moins à Dieu. Nous avons un besoin de combat qui semble, vu d’ici, si misérable. Et on comprend que ces gens sages nous abandonnent à notre folie. Puisque nous l’aimons tant !

Je lis dans le journal d’aujourd’hui que Forest Lawn se réclame du site le plus beau de la région. C’est, vous le savez, le cimetière de 73grand luxe de Los Angeles. Il s’ouvre sur des parterres et des jets d’eau, des statues de déesses et de nymphes, etc. C’est à la fois charmant et affreux. C’est très américain. Pourquoi faire exprès de nos cimetières, ces lieux d’horreur et de désespoir ? Je longe le grand Hollywood Cemetery, au cœur de la ville ; c’est une propriété privée, une entreprise commerciale ! Il y a quelque chose d’horrible à penser qu’une ou plusieurs familles font des fortunes à exploiter la mort et qu’elles possèdent ces millions de morts comme d’autres possèdent des vaches laitières ou des arbres. Personne ici ne semble s’en formaliser. L’Église Catholique Interdit aux Catholiques de s’y faire enterrer, mais c’est pour d’autres raisons.

L’affaire de Washington irrite beaucoup les libéraux qui y voient un attentat à la liberté personnelle de penser. Mais je leur ai dit que personne ne dénonçait l’asservissement, bien plus grave, des journaux par l’argent invisible qui est bien plus sûr et efficace que toutes les censures politiques ou ecclésiastiques. L’argent a ce privilège, disait Péguy, d’étrangler proprement mais inéluctablement. Il est admirable que ce peuple de démocratie souffre comme il le fait, le servage de l’argent. Quant à cette Presse, ce que j’en vois ici est d’une perversion qui n’a pas d’égal chez nous. C’est l’exploitation élégante et convenable du sadisme et de la lubricité à un point que nous ne pouvons imaginer. Tout le monde se tait. La grande affaire est d’éviter certains mots, certains gestes, le secret est d’inoculer certains narcotiques donnant une euphorie douce qui, laissant aux gens leur conscience, endort cependant leurs facultés de discernement, certaines tout au moins.

Ce soir les dindons sur toutes les tables vont répandre la joie. C’est un peu plus cossu que la Poule au pot d’Henri IV. La vie est belle, s’il n’y avait cette Russie lointaine, ce communisme envahissant, et puis la crise du cinéma qui débauche, débauche… Est-ce que eux aussi, ces gens heureux, n’échapperont pas au Démon Maudit ? Je n’ai même pas l’impression que je ressentais au Maroc en 1938 auprès des colons riches et heureux qui semblaient tous penser en secret : Cela durera autant que nous.

Paul Doncœur.

  1. [1]

    Le P. Daniel Lord, S.J., président des Congrégations mariales et directeur de l’A.S.O. a été chargé de rédiger ce Code. Il a une immense autorité aux U.S.A., particulièrement par ses brochures mensuelles (pour la Brochure à l’Église).

  2. [2]

    Venez fêter le Mai, page 4.

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