Texte intégral
Jeanne d’Arc dans la Cour sainte
par
(1624)
Éditions Ars&litteræ © 2026
Section II Que Dieu s’est servi aussi de la piété des femmes pour le rétablissement des États
Introduction : Dieu se sert parfois des femmes pour relever les États
Précédents bibliques et historiques (Débora, Esther, Judith)
Cette Majesté souveraine, qui se plaît à renverser l’orgueil du monde par des puissances très faibles en apparence, s’est servie bien souvent de ce sexe pour le rétablissement des États, même en des actions fort extraordinaires comme celles de la guerre, pour y faire reluire plus avantageusement les marques de ses trophées.
Jeanne d’Arc, exemple français récent, supérieur à ceux de l’Antiquité
Car sans parler ici des histoires de Débora, d’Esther, de Judith et de tant d’autres, il faut confesser qu’en toute l’Antiquité il y a peu d’exemples comparables à celui qui parut sur le théâtre de la France il n’y a pas encore deux cents ans. C’est pourquoi je serais prévaricateur au sujet que je traite, et ingrat à la mémoire d’une forte piété, et quasi injurieux à la gloire de cette monarchie, si je n’en touchais succinctement la vérité, quand ce ne serait que pour débrouiller quelques esprits qui ne sont pas bien encore éclaircis là-dessus.
Une histoire connue de tous : victoires sur les Anglais, supplice, réhabilitation
Nous savons tous les étranges exploits d’armes que fit cette pauvre bergère, nommée Jeanne d’Arc, et vulgairement la Pucelle d’Orléans, pour la restauration de ce royaume contre la très injuste usurpation de l’étranger. Les Anglais, qui étaient extrêmement piqués de colère et chargés de confusion d’avoir été battus en tant de batailles et dépossédés de leurs iniques prétentions par les armes d’une simple fille, après l’avoir prise en une rencontre et traitée avec toute sorte d’inhumanité, lui firent perdre la vie dans les flammes, comme voulant effacer avec le feu la tache qui leur était demeurée sur le front. Mais le flambeau de la vérité, qui porte enfin le jour jusqu’aux abîmes, a fait voir l’innocence de cette créature en face de toute l’Église par des témoignages irréprochables.
Portrait moral et spirituel de Jeanne
Ses vertus attestées par le procès de réhabilitation
Il est bien certain que depuis Judith jamais on ne vit rien de plus courageux ni de plus sagement conduit en guerre que fut l’entreprise de cette nouvelle guerrière ; et quiconque en voudra bien examiner les commencements, le progrès et les issues trouvera que c’était une œuvre du Ciel. Car pour ce qui touche sa personne, nous savons par les actes authentiques du procès-verbal qui fut depuis instruit par le commandement du pape Calixte IIIe qu’elle était très parfaite catholique, dévote, prudente, charitable, et d’une conversation très honnête, qui montrait une merveilleuse simplicité en toutes choses, hormis au fait de la guerre où l’esprit de Dieu faisait jouer en elle le ressort de sa puissance.
Enfance pieuse : prières, charité envers les pauvres, jeûnes
On remarque que dès son enfance, étant aux champs, elle se dérobait du jeu de ses compagnes pour aller faire ses prières à l’écart, et goûter dans ses années innocentes les chastes délices de la solitude ; et que voyant quelques pauvres filles mendiantes et malades, elle priait son père et sa mère de les loger dans son lit, s’offrant volontiers de leur quitter la place et d’aller coucher sur la dure. Elle se confessait et communiait fort souvent, priant jour et nuit, hantait les églises avec une merveilleuse tendresse de piété, avait une dévotion singulière à la Mère de Dieu, à saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite, saint Louis, et était très affectionnée à la mémoire de Charlemagne. Elle jeûnait tous les vendredis et faisait encore plusieurs autres abstinences, jusqu’à passer souvent vingt-quatre heures sans boire ni manger, dans un continuel exercice de dévotion.
Humilité : rejet des honneurs, désir de retourner garder les brebis
Au reste, elle était si humble que, lorsqu’on montrait avoir quelque opinion de sa sainteté, le cœur lui bondissait de dédain et de mépris de soi-même, disant souvent, dans le plus grand lustre de sa fortune, qu’après avoir acquitté sa commission, si Dieu lui prêtait la vie, elle voulait retourner en la maison de son père pour garder les brebis. Elle attribuait entièrement au Sauveur du monde l’honneur de ses actions, exhortait le roi à donner son royaume et son cœur à Dieu, faisait confesser les gens de guerre, consolait les paysans, et réprimait les désordres de tout son pouvoir.
Pureté ; elle prédit la mort d’un homme qui lui avait tenu des propos indécents
Et pour ce qui touche sa pureté, elle était si chaste que les bouches les plus effrontées n’osaient dire en sa présence une seule parole déshonnête, craignant quelque punition du ciel. Car en effet, il arriva qu’un certain homme, la voyant en la chambre du roi, tint quelque mauvais discours qui menaçait l’honneur de la fille avec quelque sorte de blasphème. Elle, inspirée de Dieu, jeta un grand soupir et dit : Ah ! le misérable ! Il blasphème à deux doigts près de la mort, et blasphème celui auquel il doit incessamment rendre compte de ses actions !
Ce qui arriva selon sa prédiction : car cet instrument de Satan, une heure après, tomba dans l’eau et se noya.
Chasteté au milieu des soldats ; virginité vérifiée par ses ennemis
Ceux qui conversaient avec elle dans les armes confessaient qu’elle avait une grâce de visage toute céleste, qui ne portait point l’aiguillon de la concupiscence comme font ordinairement les beautés mondaines, mais que ses regards étaient pleins d’une délicieuse majesté qui causait par ses rayons des flammes honorables. Tant qu’elle était en guerre, elle couchait vêtue et le plus souvent armée, toujours vigilante, jamais oisive, et ne conversait avec les hommes que pour la nécessité des affaires, se retirant tant qu’elle pouvait avec les plus honnêtes dames. Ses ennemis, curieux jusqu’à l’extrémité et par-delà toute raison, la voulurent faire visiter durant sa prison, et trouvèrent, par le rapport des dames, que cette virginité qu’ils avaient déshonorée par les calomnies l’accompagnait jusqu’au bûcher. S’il est vrai que les mœurs sont les vrais caractères de l’âme et les premières preuves sur lesquelles on peut asseoir le jugement qu’on fait d’une personne, il n’y a point de doute que cette vertueuse fille ne soit de ce côté-là toute remplie de gloire.
Ses voix et l’origine de sa mission
Première apparition des voix à l’âge de 13 ans, lui ordonnant de délivrer le royaume
Que si on parle de ses révélations et des voix qui l’instruisaient ordinairement de ce qu’elle devait faire, on n’en saurait porter meilleur jugement que par la considération de leurs effets et qualités. Or, quel mal, je vous prie, lui persuada cette voix ? Comme elle vivait en son village de Domrémy, ayant atteint l’âge de treize ans, s’occupant à filer et à mener paître les brebis, elle vit une clarté extraordinaire, et ouït dans cette clarté une voix qui lui commanda de prendre les armes pour la défense de son roi Charles VIIe et la délivrance de sa patrie. Quel meilleur conseil pouvait-on donner, selon Dieu, que de défendre son prince légitime et délivrer son pays de la domination des étrangers ?
Hésitation, ordre de prendre l’habit d’homme ; justification de l’habit par saint Thomas et l’exemple d’autres saintes
Néanmoins, elle, étonnée à toute extrémité de ce mandement, hésite, diffère et cherche tous les moyens de se retenir dans les termes de sa profession. La voix la presse et lui dit qu’il faut nécessairement qu’elle marche, et qu’elle prenne l’habit et les armes des hommes sortables à cet effet. Quelle chose répréhensible en ceci, vu que saint Thomas dit que ce changement peut être permis pour des causes raisonnables ? Et si tant de saintes vierges comme Théodore, Marine, Euphrosyne et Pélagie l’ont fait, ou pour leur conservation, ou pour leur particulière dévotion, qui trouvera étrange que celle-ci ait pris les armes pour le salut d’un grand royaume ?
Accomplissement de sa mission militaire
Reconnaissance miraculeuse du roi ; annonce des quatre objectifs de sa mission
Enfin, elle obéit avec conseil et se fit conduire au roi, qu’elle reconnut miraculeusement ; et elle servit si glorieusement qu’il semblait qu’elle eût à gages les foudres et les tempêtes dans la guerre, et les victoires entre ses mains, tant elle fit de prouesses, et tant elle apporta de lumière et de liberté aux affaires d’un royaume qui était déjà déploré.
Le roi, du commencement, se montra assez froid et ne la voulait pas même voir, craignant la légèreté ordinaire du sexe et tenant toute crédulité comme une tache de la majesté royale. Mais enfin elle l’aborda fort franchement, disant qu’elle était envoyée de Dieu pour son secours et qu’elle avait quatre choses en sa commission, c’est à savoir : de lever le siège d’Orléans, de mettre les Anglais en fuite, de délivrer le duc d’Orléans de leurs mains, et de faire sacrer le roi en la ville de Reims — ce qu’elle exécuta.
Examen par des théologiens avant d’être employée
Néanmoins, devant que de rien hasarder, on l’éprouva de toutes façons, la mettant entre les mains de plusieurs théologiens qui l’examinèrent fort considérément. Elle répondit toujours avec beaucoup de piété et de prudence, et disait ordinairement qu’elle ne savait ni A ni B, mais que Dieu avait un grand livre qui n’était pas à l’usage de tous les clercs, où par sa bonté il lui avait fait reconnaître ce qu’il désirait d’elle.
Son étendard, l’épée retrouvée à Fierbois ; ses exploits : effets prodigieux
preuve de sa mission divine
Enfin, le roi la fit armer et équiper, lui donnant un train raisonnable, et la mit à la tête de dix ou douze mille hommes. Elle voulut un étendard marqué du nom de Jésus, et prit l’épée d’un vieux cavalier, laquelle on trouva dans l’église Sainte-Catherine de Forbois fort enrouillée ; mais la rouille en tomba subitement sans aucune violence, comme si le fer se fût sensiblement voilé aux mains de cette brave Amazone. De là, elle montra tant d’actions de courage, de valeur et de bonne conduite dans les armes, et des effets si prodigieux, que jamais on ne vit rien de semblable. Où est-ce qu’on voit reluire l’esprit de Dieu avec éminence, sinon en ces effets prodigieux qui sont inséparablement liés avec la vérité et les vertus ?
Sa capture au siège de Compiègne
La fin de ces progrès fut que cette vaillante Débora, au siège de Compiègne, hasardant une sortie (peut-être par-delà les limites que la voix lui avait déterminées), tomba entre les mains de ses ennemis qui, envenimés de fiel et de haine, la traitèrent avec d’extrêmes rigueurs. Il est bien vrai que les rencontres du temps et les passions des hommes donnent souvent des flammes et des gibets aux vertus à qui la postérité doit dresser des trophées, et le ciel préparer des couronnes.
Sa captivité et son procès à Rouen
Sa prison ; accusations de sorcellerie, machination théologique des Anglais pour son procès
Cette innocente fille, en sa prison, est décriée comme une infâme sorcière par la faction des Anglais ; et pour l’opprimer sous couleur de justice, on assemble des âmes vénales, propres à noircir la vérité et à rendre la théologie sanguinaire.
Interrogée par tous les juges à la fois ; sa réplique ; sa réponse au religieux venu l’exorciser
C’était une merveille des interrogatoires dont on lui rompait tous les jours les oreilles, en telle façon que les juges s’empressaient et se dérobaient mutuellement les paroles de la bouche, comme les poissons ou les oiseaux goulus font la becquée. La simple fille, voyant qu’ils parlaient tous ensemble, leur dit avec une grande naïveté : Holà, beaux seigneurs, faites l’un après l’autre !
Et à un certain religieux qui vint à ce combat bien garni d’eau bénite et de signes de croix, comme pour conjurer un démon : Mon Père, dit-elle, approchez hardiment, et n’ayez pas peur que je m’envole !
Cauchon lui demande si elle est en état de grâce ; sa réponse
Messire Pierre Cauchon, lors évêque de Beauvais, qui portait l’Anglais à toute force et se montrait des plus passionnés en cette affaire, lui demanda si elle était en la grâce de Dieu. L’innocente bergère, après avoir dit que c’était une grande question, répondit fort accortement : Si j’y suis, Dieu m’y tienne ; si je n’y suis, Dieu m’y mette ; car j’aimerais mieux mourir que de n’être pas en l’amour de Dieu.
On la trouvait fort raisonnable en ses réponses, et n’avait-on autre prise sur elle que ses révélations et le changement d’habit.
Au cimetière Saint-Ouen : profession de foi, soumission au Pape ; l’auteur récuse les abjurations supposées
Elle répondit à toutes les objections en un interrogatoire qui lui fut fait à Rouen, au cimetière de Saint-Ouen, qu’elle était bonne chrétienne et bien baptisée, qu’elle croyait les douze articles de foi et les dix commandements de Dieu, et qu’en tout ce qu’elle avait fait il n’y avait ni sorcellerie ni autre mauvaise pratique, mais que Dieu avait toujours été maître de toutes ses actions ; qu’elle se soumettait entièrement à l’Église qui ne peut errer, et qu’elle appelait à notre Saint Père le Pape, auquel, après Dieu, elle se rapportait touchant le jugement de toutes ses procédures
. Voilà sa naïve déposition, sans nous arrêter aux abjurations supposées par ses adversaires. Au reste, elle demeurait au milieu de ses ennemis avec un visage plein de grâce et de constance, leur prédisant franchement ce qui leur devait arriver.
Le sermon accusateur de Guillaume Erradi ; elle l’interrompt pour défendre le roi
Après les interrogations, un maître Guillaume Erradi monte en chaire pour débiter la passion de l’Anglais sous couleur de parole de Dieu, et décrier l’innocence de la fille devant le peuple. Il ne manqua pas de déclamer fort licencieusement et de faire des exclamations extravagantes, disant : Ô Royaume de France, tu n’as jamais eu de monstre, mais maintenant, en adorant Jeanne, tu es diffamé ; et ton roi que tu dis roi de France, qui croit à ses révélations, est tenu pour hérétique !
La bonne fille, qui portait un amour plein de respect à son prince qu’elle voyait déchiré par une langue injurieuse, se leva au milieu de l’assemblée et, interrompant ce prédicateur passionné : Sauf votre révérence, dit-elle, il n’est pas vrai ce que vous dites : car je veux que vous sachiez qu’il n’y a roi meilleur catholique que lui entre tous les vivants de la chrétienté !
Tumulte populaire favorable à Jeanne ; l’habit d’homme, prétexte à sa condamnation au bûcher
Là-dessus, il s’éleva un grand tumulte du peuple, et furent jetées force pierres, sans savoir encore à qui on en voulait ; toutefois, les gens de bien favorisaient déjà fort son innocence, et il semble que tout tendait à sa liberté. Mais la pauvre fille était une victime d’État qu’il fallait, au jugement des âmes noires, immoler à la fortune du roi d’Angleterre. Le comte de Varvick, Anglais de nation, se plaignait apertement que le roi son maître était lâchement servi et qu’il avait mal employé son argent, ce qui alluma davantage le feu, lequel semblait s’amortir dans le cœur des partisans.
Ils la querellèrent derechef sur cet habit d’homme, sur quoi la chaste vierge répondit qu’il lui avait été ordonné de Dieu pour l’effet de la guerre, et que quand elle irait aux actions de religion, comme à la communion, elle prendrait volontiers son habillement de fille ; mais qu’en cette prison elle avait bon besoin de paraître encore en un habit et une façon toute virile contre les insolences de ses gardes, qui lui tenaient de très mauvais discours. Nonobstant toutes ces pertinentes réponses, ces juges passionnés, qui avaient déjà vendu son sang, insistant sur quelques formalités, la condamnèrent au feu par une extrême injustice et dénaturée cruauté.
Son supplice et sa mort
Marche au bûcher, mitre injurieuse ; un soldat anglais lui fabrique une croix de bois
La sentence rendue, elle fut conduite promptement au supplice par les Anglais, qui étaient environ six-vingts hommes armés ; lesquels, ne se contentant pas des peines du feu dont Dieu se sert pour la punition des damnés, firent porter devant elle un tableau plein d’injures, et lui mirent sur la tête une mitre contrefaite qui portait ces mots : Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre. La bonne âme, se voyant traitée avec toutes ces indignités, ne lâcha aucune parole d’aigreur contre ses ennemis ; mais étant arrivée au lieu destiné à son tourment, qui était un marché de Rouen, après avoir protesté qu’elle mourait en la foi catholique, apostolique et romaine, elle demanda une croix qu’on avait oublié de lui donner, tant on s’empressait sur son exécution. Il se trouva un Anglais qui lui en fit une à la hâte d’un bâton qu’il rencontra furtivement. Elle la prit et la baisa, la portant en son sein, et commença à faire son oraison à Dieu pour recommander son âme avec tant de grâce, de sagesse et de dévotion qu’elle arracha les larmes à ses ennemis même, comme porte l’histoire.
Dernière prière, mort en criant le nom de Jésus
Elle supplia tous les prêtres qui étaient présents à son supplice de lui octroyer une messe pour le repos de son âme, et pria le confesseur qui l’assistait, quand il verrait le feu allumé, qu’il ne manquât pas de lui mettre la croix en belle vue, parce qu’elle voulait mourir en la considération de cet objet ; ce qu’elle fit, criant d’une voix fort haute le saint nom de Jésus jusqu’à tant que la flamme lui fermât la bouche, tant de fois ouverte aux prières, et enlevât son esprit très pur, l’an vingtième de son âge, après avoir rempli la France de merveilles et tout le monde de l’admiration de ses royales qualités.
Son cœur retrouvé intact dans les cendres
Comme le corps fut consumé, le bourreau, trouvant son cœur tout entier dans les cendres, encore tout frais et vermeil, s’écria que tyranniquement on lui avait fait endurer la mort
.
Châtiment divin et réhabilitation
Mort violente ou soudaine de ses juges (Midy, Estivet, Cauchon)
Ceux qui avaient été les plus ardents à la persécuter moururent d’une mort infâme et épouvantable : comme un Nicolas Midy, qui fut frappé de ladrerie ; un Guillaume Espinet, qui finit ses jours subitement dans un retrait ; et l’évêque de Beauvais, qui trépassa fort inopinément en se faisant faire la barbe.
Cassation du procès par Calixte III ; anoblissement de sa famille ; éloge de Gerson
Enfin, le temps et le changement d’affaires faisant jour à son innocence, la sentence de quelques juges passionnés fut cassée par le pape Calixte III après cent douze témoignages ouïs sur ses déportements par quatre commissaires délégués du Saint-Siège. Pour cet effet, l’honneur fut rendu à ses cendres, ses parents furent anoblis, et ses éloges publiés par une infinité de grands personnages. Gerson, chancelier de l’Université de Paris, qui vivait de ce temps-là et était un homme fort expérimenté aux révélations, après avoir bien examiné son affaire, prononça : A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris. [C’est là l’œuvre du Seigneur, et c’est une merveille à nos yeux. (Psaume 117, 23.)]
Conclusion : sens spirituel de l’épisode
Le coup de Dieu
: une bergère instrument de la justice et de l’innocence contre la ruse et l’usurpation
C’est vraiment un coup de Dieu, admirable à nos yeux, qu’une sainte fille qui avait une dévotion toute innocente ait été enveloppée comme dans un tourbillon par la providence divine, et transportée du milieu des brebis en une armée royale pour y conduire des régiments, attaquer des places, gagner des villes et des batailles.
Un coup de Dieu, de mettre l’épée en main à une bergère pour juger le différend des rois, vaincre l’injustice par la justice, les ruses et les finesses par la sainteté, l’usurpation par le droit, la malice par l’innocence.
Un coup de Dieu, de dire que des ennemis si puissants, qui étaient en possession du cœur du royaume, assistés par la faction des grands, munis d’or et de fer, maîtres des villes principales, et de surplus couverts d’un masque de justice et de religion (alors que le sceptre français semblait ne tenir plus qu’à un filet), une petite villageoise ait été choisie pour y porter la main, et lui faire une base inébranlable à toutes les forces des plus robustes et aux vengeances des plus passionnés.
Un coup de Dieu, qu’une fille douée d’une grande beauté de corps et de qualités très aimables se soit consacrée dévote au milieu des armes, chaste en une fréquente compagnie des hommes, innocente dans mille occasions de péché, religieuse parmi les crimes, résolue au milieu des docteurs, constante à la face des juges tyranniques, patiente dans d’extrêmes rigueurs et triomphante parmi les flammes.
Un sujet qui mériterait un long développement ; renvoi aux sources (dépositions, bulle de Calixte III, Masson)
Cette histoire mériterait une longue suite de paroles ; mais je me contente de l’avoir donnée comme un tableau raccourci, prenant ce que j’ai dit de ses interrogatoires, des dépositions de cent douze témoins ouïs par le commandement de Sa Sainteté, et de la déclaration contenue en la bulle du pape Calixte — ce qui a été diligemment remarqué par monsieur Masson et quelques autres. C’est assez d’avoir enfilé ceci par matière de preuve pour montrer la vérité de la proposition que j’avais avancée touchant la piété des dames, dont Dieu s’est voulu servir pour la manutention des États. Je pourrais ici ajouter une grande tissure d’histoires de toutes nations ; mais cette vérité n’étant que trop évidente, je veux entrer dans les instructions qui me semblent plus nécessaires.