Abbé Coubé  : Jeanne d’Arc et la France (1910)

Texte intégral

Jeanne d’Arc
et
la France

par

l’abbé Stéphen Coubé

(1910)

Éditions Ars&litteræ © 2021

Présentation

Jeanne d’Arc et la France (1910) est un recueil de discours prononcés par l’abbé Coubé à diverses occasions durant l’année de la béatification de Jeanne d’Arc, visant à faire davantage aimer sa rayonnante figure.

Ces sermons et conférences patriotiques seront utiles à tous ceux qui ont à parler de notre vaillante bienheureuse. J'en ai particulièrement goûté les pages sur la Fête nationale de Jeanne d'Arc. — (Revue du clergé français, 1911)

Nihil obstat : G. Letourneau, S. Sulpitii Parochus. — Imprimatur : Parisiis, die 1a Martii 1910. Lucien-Édouard Thomas, vicaire général de Paris.

Jeanne d’Arc et le patriotisme1

Messeigneurs,

Mes biens chers frères,

Un long frisson d’enthousiasme a parcouru la France, lorsqu’au mois d’avril dernier Jeanne d’Arc a été élevée sur les autels2. Un grand cri d’admiration et d’amour est monté jusqu’à elle et l’écho s’en prolonge encore. Elle a conquis d’emblée la première place parmi les saintes de la patrie. Elle a même éclipsé ses plus illustres sœurs, comme le soleil fait pâlir les étoiles, quand il jaillit le matin dans une clarté d’or à l’horizon.

Mais pourquoi cette popularité et cette prééminence subitement conquises par une simple bienheureuse ? Ah ! sans doute, elle a toutes les vertus et toutes les auréoles. Mais parmi ces auréoles, il en est une qui brille d’un plus vif éclat, qui nous éblouit et nous charme plus que les autres ; parmi ces vertus, il en est une qui la classe à part, qui la caractérise et nous la rend chère entre toutes les bienheureuses du paradis : c’est son patriotisme. Elle est la plus française de toutes les saintes de France.

Et c’est la grande française qui fait vibrer nos cœurs. C’est la grande française que chantent nos drapeaux et nos oriflammes. C’est la grande française dont le nom monte jusqu’aux nues, porté par le joyeux carillon des cloches et l’allegro triomphal des fanfares et le tonnerre des canons. C’est la grande française que nous allons saluer à notre tour en lui demandant comment un chrétien doit aimer sa patrie sous le regard de Dieu. Puisse-t-elle nous inspirer un immense amour du Christ et un immense amour de la France !

Le patriotisme est une vertu humaine et une vertu divine. Vertu humaine, il est inné dans tous les nobles cœurs.

Comment en effet l’idée de patrie ne les séduirait-elle pas ? Elle est belle comme la gloire, elle est douce comme la caresse d’une mère, elle est fortifiante et génératrice d’énergie comme la brise des grands monts. Elle évoque les plus tendres et les plus fiers souvenirs. La patrie, c’est la terre conquise par nos aïeux, arrosée de leurs sueurs et de leurs larmes et où ils dorment leur dernier sommeil ; c’est la maison paternelle où grandissent les petits, espoir et tendresse de la race ; c’est la terre généreuse qui nous offre ses corbeilles de fleurs et de fruits ; c’est la forteresse qui nous met à l’abri de l’invasion étrangère.

Le patriotisme est aussi une vertu divine, puisque Dieu nous en fait un devoir. Il nous ordonne d’aimer notre prochain, mais évidemment dans la mesure où celui-ci nous est proche. La première place, la plus intime dans notre affection, appartient à notre famille. Mais la seconde revient à la patrie, qui est comme l’onde élargie de la famille, la famille multipliée par les générations successives. L’humanité, composée des nations étrangères, vient après. Famille, patrie, humanité, ce sont comme trois cercles concentriques dont notre cœur occupe le centre ; l’amour que nous avons pour les êtres qui les peuplent, doit être en raison inverse du rayon qui nous en sépare.

Mais si la patrie est chère à tout homme de cœur et à tout chrétien, que doit-elle être quand elle s’appelle la France ! Ah ! la France, elle est si belle et si douce ! Je sais bien que la plupart des hommes en disent autant de leur pays, mais il reste à savoir si c’est avec autant de raison. En effet, si la grandeur d’un peuple s’estime au poids de l’honneur accumulé par ses aïeux, quel peuple peut offrir au monde un écrin de traditions et de souvenirs comparable à celui de la France ? Alors que les autres nations n’étaient encore que des tribus nomades errant dans les forêts de la Germanie ou dans les steppes du Nord, elle était déjà, constituée et baptisée, elle avait ses saints, ses martyrs et ses grands hommes. Et, depuis lors, chaque génération n’a fait qu’enrichir ce patrimoine et déposer dans ses annales de nouveaux sédiments de gloire.

Les étrangers sourient quand ils nous entendent parler ainsi. Laissons-les sourire. Au fond, ils se rendent bien compte que la France n’est pas un pays comme les autres ; elle est pour eux, comme pour nous d’ailleurs, un vivant mystère, un être surnaturel, parce qu’investi d’une mission surnaturelle, appelé de Dieu et enrichi de dons particuliers dès son origine, et dès lors plus châtié quand il est coupable et plus aimé, plus béni quand il est fidèle.

La France, c’est la terre privilégiée que Jeanne d’Arc comparait à un lis et que Dieu, en effet, a revêtu, comme le lis, d’une tunique de beauté, plus fine et plus somptueuse que celle de Salomon dans toute sa gloire.

C’est la terre charmante qui sourit et qui chante au soleil, joyeuse comme l’alouette qui s’élance de ses blés verts, fière comme le coq qui claironne ses aurores.

C’est la terre opulente dont l’étranger admire les moissons et les vignes, robes d’or et de pourpre de ses plaines et de ses coteaux, traversées par l’écharpe d’argent de ses grands fleuves.

C’est la terre accueillante et hospitalière, au climat heureux, dont la clémence attire les peuples du nord et la fraîcheur les peuples du midi, équilibre harmonieux qui a fait dire au poète :

Tout homme a deux pays, le sien et puis la France3 !

Mais si l’on passe de ce décor à l’âme qu’il encadre, combien le spectacle est plus attachant encore !

La France, c’est la nation très chrétienne, caressée la première par les brises de l’Évangile, et qui a conclu au baptistère de Reims avec le Cœur du Christ un pacte d’amour que toutes les séparations du monde ne peuvent briser !

C’est la nation éprise de beauté et d’honneur, qui voudrait faire régner partout son idéal, idéal sublime, irréalisable, hélas ! la justice et la bonté universelles !

C’est la nation généreuse qui ne vend pas, comme d’autres, ses services, mais qui se donne avec tout son cœur aux nobles causes, qui a toujours de l’or pour les malheureux et du sang pour son Dieu.

C’est la nation chevaleresque, qui s’indigne au spectacle de l’iniquité, qui jette son épée et ses défis à la tête de tous les mécréants, par-dessus les Alpes pour la défense du Saint-Siège, par-delà les mers pour la délivrance du Saint-Sépulcre ; c’est la nation qui frémit toujours au vent des croisades et qui serait prête demain, si elle n’était momentanément liée, à reprendre les gestes de Dieu commencés par ses pères.

C’est la nation ardente et mystique, avide de donner sa foi au monde et qui envoie aujourd’hui encore ses missionnaires sous tous les cieux, nouveaux chevaliers du Saint-Graal, non pour conquérir comme jadis la coupe d’émeraude qui faisait rêver et chanter ses pères, mais pour la porter, au contraire, aux peuples altérés, tout écumante du sang de Jésus-Christ.

Cette nation, Jeanne d’Arc l’aime d’un amour filial, très vif et très tendre, que nous allons étudier.

Le premier caractère de son patriotisme, le plus étrange, on pourrait dire le plus original, c’est le respect religieux qui l’inspire. Il y a là un phénomène mental d’une émouvante beauté et qui a cependant échappé à bien des écrivains peu initiés au monde surnaturel où se mouvait l’âme de Jeanne ; elle vénère la France.

Elle vénère la France comme une chose sacrée, une relique, un tabernacle où habite la divinité : c’est pour elle une terre sainte comme celle que foulèrent les pieds du Sauveur : c’est l’apanage particulier et le fief principal du Christ sur la terre. Pour elle, Jésus-Christ est le vrai roi de France. Charles VII n’est que le lieutenant de ce roi et il tient le royaume en commende. L’expression est neuve et profonde. Le mot de commende désignait un bien religieux, consacré au culte du Seigneur. Voilà en effet ce qu’est notre pays pour la Pucelle. Aussi elle n’en parle qu’avec un respect infini, avec un recueillement qui semble parfois confiner à l’extase. Elle l’appelle le noble royaume, le saint royaume.

Elle rêve pour lui un avenir grandiose. Elle le croit destiné à extirper l’erreur, à châtier les mécréants, tels que les Hussites d’Allemagne et les Musulmans de la Palestine, en un mot à faire régner Jésus-Christ sur la terre. Qui dira les visions splendides que le nom de France fait passer devant ses yeux !

Il importe de bien noter ce caractère absolument singulier de son patriotisme, cette haute idée qu’elle a de sa Patrie, cette vénération qu’elle lui porte. Il ne semble pas qu’aucun autre Français ni même aucun autre saint ait eu ce sentiment, du moins au même degré. On comprend jusqu’où peut monter un pareil amour : rien ne lui est impossible. Il fera des miracles et il ira jusqu’au martyre.

Hélas ! celle patrie si belle et si aimée est bien malheureuse au XVe siècle. Elle gît à terre, poignardée par l’Anglais, perdant son sang par mille blessures : elle agonise, et le vent qui passe en sifflant sur les champs de bataille emporte ses râles vers les marches de Lorraine, où Jeanne à genoux les écoute en pleurant. Et voilà le second caractère du patriotisme de cette enfant : c’est sa douleur. Le vrai patriote souffre des épreuves de sa patrie plus que des siennes : il ne peut goûter ni joie ni repos tant quelle n’est pas délivrée. Il s’écrie avec les captifs qui suspendaient leurs lyres aux saules des fleuves de Babylone : Comment pourrions-nous chanter en nous souvenant de tes malheurs, ô Sion !

Quelle angoisse pour la pauvre enfant, quand un soldat arrive à franc étrier et, du haut de la selle, jette à la population des mots d’épouvante, la nouvelle des derniers désastres, des moissons brûlées, des paysans massacrés, des villes prises, des armées détruites !

Mais sa douleur ne l’abat pas : elle garde un invincible espoir ; c’est le troisième caractère de son patriotisme. Et comment pourrait-elle désespérer ? Des voix lui parlent dans le murmure du vent, dans le bruissement du feuillage, dans le silence des chapelles rustiques. Elles lui disent que la France est en grande pitié, mais qu’elle se relèvera ; que l’Anglais est bien insolent, mais qu’il sera vaincu ; et que c’est elle, la petite villageoise, qui sera l’instrument de cette délivrance.

Aussi elle part, l’âme illuminée d’espérance. Elle traverse une grande partie de la France, de Vaucouleurs à Chinon. Mais est-ce bien la France, cette terre désolée qui s’étend autour d’elle ? Est-ce bien la France, ces campagnes ravagées par des bandes de pillards et piétinées par les chevaux anglais ? Est-ce la France, ces squelettes vivants qui errent à travers les ruines de leur village, hier encore souriant et tranquille ? Oui, c’est la France, la France malade et blessée, mais non pas morte, certes, car elle ne doit pas mourir, la nation aimée du Christ. La Pucelle pourrait dire à cette terre qui semble heureuse de la porter : Console-toi, car tu vas refleurir. L’hiver est passé : l’hiver c’était l’invasion et la défaite. Moi je suis le printemps et j’apporte la victoire.

Un de nos rois, battu et fuyant devant l’ennemi, vint un jour, déguisé en pèlerin, frapper à la porte d’un château, et comme on lui demandait :

— Qui est là ?

— Ouvrez, dit-il, c’est la fortune de la France4.

Jeanne aurait pu s’appliquer ce mot. Ouvrez-vous donc, ô villes et villages ; ouvrez-vous, châteaux et chaumières ; ouvrez-vous, grands espaces, devant cette enfant qui chevauche par les bois et les guérets, car c’est la fortune de la France qui passe !

Arrivée à Chinon, elle trouve une cour qui s’amuse, une armée désorganisée, des soldats qui ne croient plus à leurs chefs, des chefs qui ne croient plus en eux-mêmes, un roi qui doute de tout, même de ses droits, et qui, en attendant, perd gaiement son royaume. Jeanne s’impatiente. Elle voudrait secouer toutes ces torpeurs. Ouvrez-vous donc, mais ouvrez-vous bien vite, portes du château royal ; ouvrez vos rangs, gentils seigneurs et nobles dames, varlets et damoiseaux ; ouvrez vos cœurs surtout, vous qui pleurez et tremblez, car celle qui vous parle, c’est la grande semeuse d’espérance et de dévouement. Bénie soit celle qui vient au nom du Seigneur !

Elle entre dans la salle du château royal : elle y apporte son ardeur belliqueuse, la jeunesse communicative de son âme, et de l’entrain et de la confiance à en donner à des milliers d’hommes. Elle dit au roi sans hésiter :

— Sire, donnez-moi des soldats et la patrie sera bientôt sauvée : patria statim alleviata.

Il paraît que ce texte est un des plus vieux, le plus vieux peut-être où le mot de patrie est appliqué à la France. Certes, l’idée existait avant Jeanne. Nos pères aimaient la doulce France, puisque, depuis des siècles, ils la chantaient et mouraient pour elle. Mais l’idée était parfois flottante : on hésitait ça et là sur l’identité de la France, comme chez les Bourguignons qui ne savaient pas où la placer, et si elle était avec Charles de Valois ou avec Henri de Lancastre. Or, ce fut la gloire de Jeanne de préciser l’idée, de montrer que la patrie devait être indépendante de l’étranger, et par conséquent qu’elle n’était pas avec le parti anglo-bourguignon, de lui donner enfin son vocable en murmurant la première : patria. Patria ! comme il fait bon de le voir éclore, ce mot béni, sur les lèvres de la libératrice ! Elle devait être le glaive de la patrie, et voici qu’elle en est le clairon. Gentil clairon de France, quel son pur, éclatant, il jette à cette aurore de la délivrance ! Il sonne le réveil des énergies, la diane de la résurrection, la fin de nos malheurs, la France aux Français et les Anglais en Angleterre !

Et voici qu’à son appel l’armée tressaille et reprend confiance ; elle se groupe autour du charmant capitaine que le Ciel lui envoie ; elle est prête à suivre sa bannière jusqu’au bout du monde. Cette bannière, en effet, c’est Jeanne elle-même devenue le signe de ralliement de la patrie. C’est son âme hissée au sommet d’une hampe pour parler plus haut et être vue de plus loin. C’est son âme jetant aux échos les noms de Jésus-Maria et celui de la France symbolisée par un lis.

Ah ! dans la brise embaumée de ce printemps 1429, quelle est belle à voir la virginale bannière qui s’avance le long de la Loire ! Plus blanche que les fleurs d’avril qui étoilent les arbres et les buissons, elle s’épanouit dans l’air comme une grande fleur de neige. Des mots d’espoir s’échappent de ses plis comme les parfums d’une corolle. Les populations qui la voient flotter au vent tressaillent et il leur semble que c’est la France, enfin réveillée des trop longs sommeils de l’hiver, qui passe dans un rayon de soleil et d’espérance. Les soldats qui l’entourent chantent des cantiques qui se changeront bientôt en cris de victoire, et, de ses claquements impérieux, elle scande leur marche rédemptrice.

Bientôt elle entre à Orléans, la noble bannière. Elle entraîne d’abord la foule à la Cathédrale. Puis elle s’élance aux remparts. Les Anglais la saluent d’une bordée d’injures et d’une décharge d’artillerie. Elle n’en a cure. Pendant 8 jours, elle dirige les combats et la défense de la ville. Le 4 mai, elle pénètre, à la main de Jeanne, dans la bastille de Saint-Loup. Le 6 mai, elle flotte sur les créneaux des Augustins. Le 7 mai, c’est le grand jour, jour d’ivresse et de gloire ; elle fait des prodiges à l’assaut des Tourelles ; elle avance et recule, elle s’incline et se redresse, portée par la houle des combattants. Enfin, elle touche le rempart : c’est le signal donné par Jeanne.

— En avant ! clame la Pucelle, tout est vôtre !

Et la bannière se précipite en avant. Elle escalade les murailles et la voilà bientôt qui flotte au sommet de l’orgueilleuse bastille redevenue française, étendant sur la Loire son aile blanche, que viennent caresser les derniers rayons du soleil couchant.

Quand elle rentre en ville, les cloches ses sœurs la saluent de toutes leurs volées. Eh oui, sonnez, cloches d’Orléans, sonnez cloches de la France entière, sonnez en allégresse le grand air des victoires ! Sonnez, cloches des baptêmes, cloches des Noëls et des alleluias ! Des gorges pyrénéennes aux falaises du Nord, de la brèche de Roland à la plaine de Tolbiac, jetez la grande nouvelle aux vallées et aux montagnes. Chanteuses de l’azur, dites au ciel la joie de la terre et à la terre le nom de sa libératrice.

On cherchera à vous endormir, ô cloches. Pendant longtemps, complices inconscientes de l’oubli des hommes, vous vous tairez. Vous entendrez monter vers vos guérites aériennes le bruit des marteaux hérétiques abattant, au XVIe siècle, la statue de Jeanne à Orléans, et les blasphèmes de Voltaire, au XVIIIe siècle. Mais quel réveil a été le vôtre de nos jours ! Oh ! l’hymne triomphal que vous avez mêlé cette année à nos fêtes ! Rien ne viendra plus l’interrompre. Vous couvrirez de vos ondes sonores les clameurs de l’impiété : vous redirez, jusqu’à la fin des temps, le grand miracle d’amour de Jeanne et de sa bannière.

Après le Te Deum d’Orléans, l’infatigable bannière ne se repose pas. Elle reprend bientôt sa marche victorieuse. Elle vole à Jargeau, à Meung, à Beaugency, à Patay.

Vous savez tous quelle fut l’importance de cette rapide et brillante campagne. En apprenant la délivrance d’Orléans, la France avait respiré ; l’Angleterre était humiliée, mais elle espérait bien se relever. Or, voici que le succès de la Pucelle s’affirme et grandit chaque jour. Pour l’envahisseur, c’est la série noire des revers qui commence, c’est le recul quotidien et la rage au cœur, c’est la fuite ponctuée par de sanglantes défaites. Patay surtout est pour lui un coup terrible. Pour la France, c’est le contrepoids de gloire à l’humiliation d’Azincourt.

Patay ! ce nom devait devenir doublement cher à notre patriotisme. Il jette deux rayons de lumière bien différents, mais également révélateurs, sur nos destinées nationales. Il montre deux Frances, la France chrétienne qui triomphe en 1429 et la France coupable qui expie en 18705. Deux bannières également héroïques flottent sur la noble plaine, la bannière de Jeanne qui palpite au vent de la gloire et la bannière des zouaves qui s’empourpre du sang des braves ; la bannière de Jeanne où le Christ bénit la France et la bannière des zouaves où son cœur pleure sur nous en nous pardonnant. Au soir de sa glorieuse victoire, Jeanne, agenouillée sur le champ de bataille, remercie Dieu au nom de sa patrie. Au soir de sa glorieuse défaite, le général de Sonis, couché sur la neige, perdant son sang, demande au Cœur de Jésus d’avoir pitié de la France.

Oui, il aura pitié de nous, ce divin Cœur. Il a demandé à être peint sur nos étendards pour les rendre victorieux. Il y rayonnera un jour, malgré Satan. Jeanne d’Arc l’y peindra de sa main libératrice. Déjà, aux fêtes de sa béatification, elle a inspiré à Pie X de baiser notre drapeau. Cher drapeau, par les lèvres du Pape, n’est-ce pas le baiser de la réconciliation que le Ciel t’a donné, en attendant le jour où, encadré des bannières de Jeanne et des zouaves, tu frémiras de nouveau au soleil d’un autre Patay !

La bannière de Jeanne ne s’arrête pas au glorieux village. Elle court à de nouveaux exploits. Elle entre triomphante à Troyes, à Châlons, à Reims.

Reims, baptistère de Clovis, avait vu jadis le pacte d’amour conclu entre le Christ et les Francs. Il convenait que l’étendard de Jeanne y parut : il rappelait en effet ce pacte par la bénédiction du Sauveur au lis symbolique offert par les anges. Aussi Jeanne le contemple avec attendrissement, pendant la cérémonie du sacre. Elle se rappelle ses prouesses. Il a été à la peine, il faut bien qu’il soit à l’honneur. Elle fait pour lui de beaux rêves.

Oh ! ces rêves des grandes âmes ! Ils ne s’accomplissent pas toujours, mais ils sont les stimulants des nobles actions. La Pucelle voudrait le planter bientôt, le cher étendard sur les remparts de la capitale. Elle voudrait le porter dans une autre cathédrale, à Notre-Dame de Paris. Elle voudrait ensuite voler avec lui à une grande croisade contre les Hussites et les Musulmans et soumettre le monde entier au Christ-Roi.

Hélas ! ce beau projet que nous a révélé Christine de Pizan ne devait pas se réaliser. La patriotique bannière devait avoir encore quelques beaux vols : mais la jalousie rampait derrière elle, mais des traîtres l’épiaient ; et elle allait s’abattre comme un grand oiseau blessé, devant le pont-levis de Compiègne. À partir de cette journée néfaste, on ne la voit plus, on ne sait pas ce qu’elle est devenue. Mais pouvait-elle reparaître sans la douce main qui la portait ?

Et cependant, puisque la Pucelle revient de nos jours, nous avons tous confiance que sa bannière reviendra, elle aussi. Dans le coin du ciel où dorment les victoires, la bienheureuse ira la chercher pour la mener à de nouveaux triomphes. Elle a prédit qu’elle accomplirait un jour un brillant fait d’armes pour le bien et l’honneur de la chrétienté. Ô Jeanne, nous l’attendons ce fait d’armes. Ton bûcher n’a fait que l’ajourner : mais tu l’as promis, tu nous le dois. Descends donc du haut du Ciel avec ta bannière pour mettre le comble à ta gloire et à la nôtre.

Une autre qualité du patriotisme de la Vierge lorraine, c’est son universalité. Elle aime tout de la France.

Elle aime particulièrement le peuple, ces artisans des villes et ces paysans des campagnes qui forment la majeure partie de la nation. Elle est née de ce peuple. Elle appartient à cette grande famille des travailleurs qui, depuis tant de siècles, fécondent nos sillons de leurs sueurs, et montrent souvent dans la chaumière ou l’atelier une noblesse d’âme plus belle que celle du sang, quand celle-ci n’a que des parchemins et pas de vertu.

Fille du peuple, elle en a les qualités, l’entrain, la finesse, l’esprit gaulois, l’endurance, l’amour du travail. N’est-ce pas elle qui s’écriait : Vive labeur ! c’est-à-dire, si je ne me trompe : Vive le travail et vive les travailleurs !

Ah ! travailleurs de nos jours, soyez fiers de votre petite sœur, la plébéienne du XVe siècle, la vaillante travailleuse dont la main a sanctifié la charrue et la houlette avant d’ennoblir l’épée de la France !

Aussi le peuple, qui reconnaît d’instinct ses vrais amis quand il n’est pas égaré par le mensonge, va à Jeanne avec tout son cœur. Il voit en elle sa bienfaitrice, celle qui vient défendre ses champs, ses maisons, et le sauver des incendies et des massacres. Il l’acclame en des ovations sans fin ; il se presse autour d’elle, il s’enhardit jusqu’à prendre ses mains, ses douces mains d’enfant, et à les couvrir de baisers et de larmes. Et Jeanne se laisse faire avec une bonne grâce infinie, souriante, heureuse de se retrouver avec ses frères d’humilité et de travail, plus heureuse encore de leur bonheur.

Plus tard, ses juges devaient lui reprocher de s’être ainsi laissée approcher par des manants. Elle répondit :

— Comment les aurais-je repoussés ? C’est pour eux que je suis née.

Oh ! la noble parole ! Elle me rappelle celle de Jésus : J’ai pitié de la foule, et cette autre encore : Je suis venu pour les brebis perdues d’Israël. Il me semble que, si cette parole de Jeanne était bien comprise, elle serait la plus généreuse solution de la question sociale. D’où vient en effet le mal ? De l’égoïsme universel. On se croit né pour soi seul, pour son avantage, pour son bien-être, pour son ambition. Si on se croyait né pour les autres, comme Jeanne d’Arc, pour les petits, pour les humbles, pour les malheureux, la justice et la bonté refleuriraient vite sur la terre et apaiseraient ces envies, ces rancunes, que de faux amis du peuple fomentent dans les cœurs ulcérés, jusqu’au jour où elles se retournent justement contre eux !

Elle aime tout de la France. Elle aime donc son armée, cette belle armée qui fut toujours la sécurité et la gloire du pays. Elle n’eût pas permis qu’on l’insultât ni qu’on foulât aux pieds son drapeau. Elle eût fait rentrer le blasphème dans la gorge des blasphémateurs.

Elle aime ces capitaines, ce duc d’Alençon, ce Dunois, ce Richemont, ce La Hire, ce Xaintrailles et tous ces brillants seigneurs qui affrontent crânement la mort à ses cotés, sur les champs de bataille ; elle aime cette belle chevalerie française, brave jusqu’à l’imprudence, qui avait porté si haut, des bords du Rhin aux bords du Jourdain et du Nil, le drapeau de l’honneur et celui de la France.

Mais elle a une prédilection pour ces petits soldats, enfants du peuple comme elle, héros anonymes qui ne demandent pas la gloire pour eux-mêmes, qui ne l’auront jamais, qui dormiront bientôt, pauvres enfants, inconnus, sans monument, sous la terre indifférente, mais qui meurent satisfaits, quand ils peuvent, par leur sacrifice, mettre un rayon de plus au front de la France !

Ah ! ce n’est pas elle qui jouerait avec leur vie ! Elle ne les expose qu’à l’heure suprême où le sacrifice est nécessaire. Hors de là, elle est avare de leur sang. Elle répète qu’elle ne peut voir sans frémir couler ce sang qu’elle appelle le sang de France.

Eh quoi ! le sang de ce petit paysan, de ce rustre arraché hier à sa charrue, qui donc l’a ainsi anobli ? Qui lui a donné ce nom superbe et tendre : le sang de France ? Qui a fait cette trouvaille qu’envierait un grand écrivain ? Qui a eu cette délicatesse géniale ? C’est une petite paysanne qui ne sait ni a ni b. Mais, à défaut de littérature, elle a un grand cœur ; et le cœur n’est-il pas souvent la source du génie ?

Quand Jeanne voit le sang de France, elle ne frémit pas seulement. Elle éprouve le besoin de l’étancher et d’en arrêter l’effusion. Victorieuse, lancée à la poursuite de l’ennemi, si elle aperçoit à terre un soldat mourant, elle oublie l’Anglais, elle oublie sa gloire, elle saute à bas de son cheval, elle s’agenouille auprès du blessé, elle le secourt et console ses derniers moments. Oh ! le groupe admirable et qui devrait tenter le ciseau ou le pinceau des grands artistes : Jeanne à genoux devant un soldat mourant, à genoux devant le sang de France !

Il n’y a que son sang à elle qu’elle ne craint pas de voir couler. Et pourtant, ô Jeanne, c’est bien aussi le sang de France, et le plus pur et le plus généreux ! Eh oui ! Mais c’est précisément pour cela que Dieu en veut et en accepte l’offrande. C’est le sang des justes qui sauve le monde. Qui saura jamais ce que le sang de Jeanne a pesé dans la balance de nos destinées ! Aussi, c’est de tout cœur que l’héroïne l’offre à Dieu pour son pays, à Orléans, devant Paris et à Rouen.

Ah ! pour une goutte de ton sang, que ne donnerions-nous pas, ô libératrice ! Pour une goutte de ton sang, nous irions jusqu’aux extrémités du monde. Dans quel pur cristal, dans quel calice d’or ne mettrions-nous pas cette relique nationale ? Relique du patriotisme, la France viendrait la révérer. Elle s’agenouillerait devant elle, la presserait sur son cœur, l’appliquerait sur ses blessures et lui demanderait la guérison et la vie.

Ce dévouement, qui va jusqu’au sacrifice, voilà en effet un nouveau caractère du patriotisme de Jeanne : le sacrifice n’est-il pas la pierre de touche de l’amour ? Or, que n’a-t-elle pas immolé pour la France ? Toute petite, elle lui sacrifie la douceur et la paix de son village. Plus tard, elle lui donne sa vie. Son tourment est de ne pouvoir lui offrir davantage. C’est ce que nous apprend une des plus belles paroles échappées à son grand cœur.

Quand elle entrevoit à Compiègne la trahison qui va la livrer aux Anglais, sa nature frémit tout entière. Mais qu’est-ce donc qui la fait frémir ? Est-ce de renoncer à la gloire qui accompagne ses pas, à la victoire qui chante sur sa tête ? Non. Est-ce de ne plus entendre les ovations populaires, de ne plus sentir sur ses mains le chaud baiser des foules reconnaissantes ? Non. Est-ce de tomber toute jeune dans le gouffre d’une prison ou dans les flammes du bûcher, dont les Anglais l’ont souvent menacée ? Non. Qu’est-ce donc ? Écoutez, elle le dit aux habitants de Compiègne :

— Mes chers enfants, priez, car bientôt je ne pourrai plus servir le noble royaume de France.

Ainsi, elle n’est rien et la France est tout. Oh ! la noble enfant ! Oh ! la parfaite française ! Oh ! la fleur exquise du patriotisme !

Mais est-ce bien vrai, ô Jeanne, que tu ne pourras plus servir ta patrie ? Cette captivité, ce procès, ce champ de supplice où tu agonises, n’est-ce pas un champ de bataille où tu combats encore pour ton pays, où tu élèves son drapeau au-dessus des prétentions et des insultes anglaises, où tu remportes pour elle la plus insigne de tes victoires ? Va, tu peux mourir contente, car tu as sauvé ta nation, et ton patriotisme se survit à lui-même par ses bienfaits. Après la mort, ton esprit marchera, invisible, à la tête de nos troupes et les conduira au triomphe final. Tu sais bien, et tu le dis fièrement, que l’Anglais n’en a plus pour longtemps à nous opprimer, qu’avant six ans il sera chassé de Paris et bientôt après de nos rivages. Ton bûcher ne fera que te grandir et te montrer au monde comme la vierge-martyre du patriotisme.

Et voilà encore un beau caractère de ce patriotisme : c’est son action posthume sur nos destinées. La France de tous les siècles lui doit beaucoup. Elle lui doit son indépendance et jusqu’à un certain point sa foi religieuse. L’Anglais, vainqueur au XVe siècle, nous eut inoculé au XVIe le virus protestant. C’est donc à Jeanne que nous devons d’être encore catholiques et Français6.

Avec sa religion, notre race eut perdu ses qualités natives, son idéal, son caractère et peut-être même sa langue : elle eût été condamnée ou fatalement amenée à parler la langue de ses dominateurs, de ceux que Jeanne appelait les godons. On peut donc se demander si la France aurait jamais atteint, au XVIIe siècle, cet apogée de la littérature qui l’a mise au premier rang des nations ; si elle aurait enfanté ces chefs-d’œuvre qui l’ont immortalisée ; si, sans l’épopée de Jeanne, Pascal eût écrit ses Pensées, et Bossuet ses Oraisons funèbres, et Corneille son Polyeucte, et Racine son Athalie, et Voltaire lui-même — l’ingrat ! — son Siècle de Louis XIV ! Pauvre petite bergère, la gloire de tous ces génies reflue vers toi comme vers sa source !

Eh ! maintenant, mes frères, que nous avons examiné sous toutes ses faces si brillantes le patriotisme de la libératrice, une conclusion s’impose à nos cœurs. Comme la Pucelle, nous devons aimer la France et nous dévouer pour son salut.

Le 4 mai, pendant le siège d’Orléans, elle prenait un peu de repos, lorsque ses voix la réveillèrent et lui apprirent que la bataille était engagée. Elle dit à son page Louis de Coutes :

— Ah ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France avait coulé !

Et nous aussi nous dormons, et depuis trop longtemps peut-être. Si Jeanne revenait parmi nous, elle nous réveillerait, elle dirait a chacun de nous : Ne vois-tu pas, ô mon frère, que le sang de France coule toujours ? Quand la foi sort du cœur d’une population, c’est le sang de France qui coule ! Quand l’innocence sort du cœur d’un enfant, c’est le sang de France qui coule ! Quand, au lieu de vous entraider, vous vous battez dans des luttes fratricides, c’est le sang de France qui coule ! Quand le Cœur du Christ est blessé par vos péchés, c’est le sang de France qui coule ! Le sang de France coule et tu dors ! La patrie agonise, tu pourrais la sauver et tu dors ! Réveille-toi, ô mon ami, réveille-toi, et en avant pour le Christ et pour la patrie !

Écoutons cette voix, mes Frères, comme Jeanne a écouté les siennes. Rangeons-nous sous sa bannière, comme ses soldats d’Orléans et de Patay. Elle nous prêche l’union et le courage. Unissons-nous donc et marchons contre toutes les bastilles de l’erreur et du mal. Elles finiront bien par crouler devant des hommes animés de la foi et du patriotisme de la Pucelle.

Ainsi soit-il.

Jeanne d’Arc et l’antipatriotisme7

Mesdames, Messieurs,

Après l’idée de Dieu, il n’est pas d’idée plus belle, plus douce et plus fortifiante que celle de patrie.

Elle est belle comme la gloire ; elle fait passer des frissons de fierté dans nos moelles et des visions d’honneur devant nos yeux.

Elle est douce comme la caresse d’une mère ; elle met un dernier sourire sur les lèvres du soldat mourant.

Elle est fortifiante comme la brise des hauteurs ; génératrice d’énergie et de courage, elle fait accepter d’un cœur léger tous les sacrifices, même celui de la vie.

Mais, comme l’idée de Dieu, l’idée de patrie est aujourd’hui combattue par des écrivains qui se disent le progrès et qui sont d’étranges phénomènes de régression mentale. Il est en effet certain que le patriotisme était totalement inconnu des ancêtres poilus, acrobates des forêts primitives, dont ces hommes se réclament à tout propos. Et il est touchant de voir ainsi fraterniser dans l’entente cordiale de l’égoïsme préhistorique les primaires de nos jours et les primates du temps passé.

Heureusement, nous sommes encore un certain nombre en France qui n’entendons nullement lâcher la vieille et chère idée de patrie. Nous sommes prêts à lutter pour elle et contre les ennemis du dehors et contre les métèques du dedans. Votre présence dans cette salle décorée de drapeaux, et où vous êtes accourus pour m’entendre parler de patriotisme me prouve assez que vous avez les mêmes sentiments.

Or, dans cette lutte nous avons pour alliée et pour chef invisible Jeanne d’Arc. D’une part, en effet, elle a été le type le plus accompli du patriotisme et, de l’autre, elle est en butte aux attaques les plus violentes de l’antipatriotisme contemporain. Pour ces deux raisons, nous l’aimons d’un amour que les outrages dont elle est l’objet ne peuvent qu’exalter et nous nous serrons autour d’elle comme autour d’un drapeau vivant.

Voltaire a vomi contre elle les mêmes insultes misérables dont il s’efforçait de salir la France. Mais la boue qu’il remuait n’a éclaboussé que son nom. La Pucelle aujourd’hui est plus populaire que jamais.

De nos jours des hommes plus corrects que Voltaire, mais non moins haineux, ont de nouveau attaqué la Libératrice, et lâché d’arracher les plus beaux fleurons de sa couronne patriotique et surnaturelle. L’un deux la traite d’hallucinée ; un autre regrette qu’elle ait sauvé la France du joug de l’Angleterre ; un troisième prétend qu’elle n’a rien sauvé du tout. Mais leurs insultes et leurs insanités n’atteignent pas l’Héroïne : elle les domine de trop haut. Laissons donc de côté le grec, le juif et le faux français pour ne regarder que Jeanne la triomphante, l’inviolée et inviolable Pucelle. Après avoir rapidement esquissé l’histoire du patriotisme en France avant Jeanne d’Arc, nous verrons comment elle a développé ce sentiment en combattant l’antipatriotisme inconscient des Bourguignons de son temps et en réfutant à l’avance l’antipatriotisme systématique de nos jours.

I.
Le patriotisme avant Jeanne d’Arc

Certains écrivains ont prétendu que le patriotisme était né en France avec la Révolution8. D’autres, trouvant tout de même étrange que les Français aient attendu treize siècles pour s’apercevoir qu’ils avaient une patrie glorieuse et digne d’être aimée, ont reporté plus haut la date de naissance de ce sentiment. Quelques-uns, comme Michelet, l’ont situé au XVe siècle et en ont précisément fait l’honneur à Jeanne d’Arc. Mais, si la Pucelle a singulièrement développé le patriotisme, il serait excessif de lui en attribuer la paternité, ou, si vous aimez mieux, la maternité9.

En réalité, le patriotisme a toujours été chez nous une vertu spontanée depuis le jour où la patrie a été constituée. À l’origine, alors que la France ne formait pas encore un composé bien défini et que diverses races entraient en fusion dans le creuset d’où allait sortir une race mixte plus belle que ses composantes, il y eut et il devait y avoir des tâtonnements et des méprises. La patrie n’avait pas encore ses traits distinctifs et il était parfois malaisé de la reconnaître.

Mais dès qu’elle apparut au monde comme une nation homogène, stable, indépendante, elle fut aimée pour sa beauté, pour la noblesse de son maintien, quand, accoudée sur ses frontières, elle regardait au loin monter l’orage des peuples coalisés, pour la pureté de son regard levé vers le ciel ou tourné vers les grands horizons, pour les rêves de gloire vaguement soupçonnée que son nom évoquait au cœur de ses fils : en un mot dès qu’il y eut une France, il y eut de bons Français.

Et cela remonte haut. Évidemment le nom de France ne disait pas aux contemporains de Clovis tout ce qu’il nous dit à nous après les quinze siècles de gloire qui lui ont fait une auréole. Mais il contenait déjà en germe la grande idée patriotique.

Il disait une race autonome qui allait se fusionner avec d’autres races, mais qui devait rester leur centre d’unité et leur noyau de condensation.

Il disait une nation déjà bien différenciée de l’Allemagne, puisqu’elle l’avait vaincue à Tolbiac.

Il disait un royaume indépendant, ayant ses limites naturelles, puisque Clovis les avait reculées jusqu’au Rhin en refoulant les Germains et jusqu’aux Pyrénées en écrasant les Wisigoths.

Il disait un territoire riche, plantureux, admirablement configuré, destiné, suivant la pensée en quelque sorte prophétique du géographe Strabon, à devenir le berceau du plus grand de tous les peuples.

Il disait une force immanente, ambitieuse de se montrer et de s’imposer au monde pour le bien du monde.

Il disait une foi religieuse distincte de celle des autres barbares encore païens, un prosélytisme ardent de justice et de vérité, le besoin de se dévouer au bien et de réprimer le mal, noble besoin qui éclate dans le mot de Clovis au récit de la Passion : Que n’étais-je là avec mes Francs !

Il disait une patrie déjà aimée, car lorsque nos pères s’écriaient : Vive le Christ qui aime les Francs ! ce qu’ils acclamaient en lui, ce qui les enthousiasmait, c’était son amour pour la France, preuve qu’ils avaient eux-mêmes cet amour.

En un mot, il disait une personnalité charmante et fière où la France d’aujourd’hui a le droit de reconnaître son portrait d’enfant.

Il y a harmonie parfaite entre l’idéal de la France mérovingienne et l’idéal de la France catholique de nos jours. C’est la même conscience d’une vocation mystique et chevaleresque, le même tempérament, le même caractère, les mêmes défauts, les mêmes aspirations sentimentales, les mêmes rêves.

Il est donc faux que la France actuelle se soit formée, comme on l’a dit, sous les Capétiens. Il est faux que le patriotisme soit né au XIe siècle. Il est né à l’origine de la monarchie, il s’est enrichi au cours des âges de traditions et de souvenirs, affluents de gloire qui en ont fait le plus beau des fleuves, mais il a sa source au baptistère de Reims.

Le patriotisme grandit à l’époque carolingienne. Ouvrez la Chanson de Roland. Quand le grand paladin se voit cerné par les Sarrasins, il s’écrie : À Dieu ne plaise que la douce France tombe en déshonneur ! Quand il voit son ami Olivier blessé, il dit : Ô douce France, tu vas donc être veuve de tes meilleurs soldats ! Quand Charlemagne aperçoit le cadavre de son neveu, il se lamente : Oh ! douce France, te voilà orpheline !

On ne voit pas, il est vrai, le nom de patrie dans le vieux poème national : l’idée est peut-être encore trop abstraite pour avoir son vocable officiel. Mais le nom de France y est prononcé avec tant de douceur, avec un accent si tendre, qu’il ne désigne évidemment pas la terre toute seule avec ses champs, ses forêts, ses couches géologiques, mais cette même terre avec son âme, c’est-à-dire la France personnifiée, considérée comme une mère, en un mot la patrie.

On objecte que la Chanson de Roland a été écrite au XIe siècle et que le trouvère a prêté aux contemporains de Charlemagne les sentiments de son époque. Sans doute il a donné à leurs pensées une allure et une forme littéraire nouvelles : mais il n’a pas créé ces pensées ; il a répété ce que d’autres avaient dit moins bien avant lui. Un grand arbre ne pousse pas en un jour, et le patriotisme n’aurait pas produit d’aussi nobles fleurs, ni des fruits aussi savoureux auXIe siècle, s’il n’avait jeté de profondes racines dans notre race aux siècles précédents.

Il est certain que la France de Charlemagne, débordant sur la Germanie, se confondait un peu avec elle au point de vue administratif et politique ; mais au point de vue ethnique et moral, elle s’en distinguait profondément. Charles était le roi des Francs avant d’être le conquérant de l’Allemagne. Il était conscient et fier de la mission des Francs proclamée par la papauté. C’est comme roi des Francs qu’il fut appelé et qu’il vola au secours du Saint-Siège. La preuve c’est que ce ne sont pas ses successeurs sur le trône d’Allemagne, mais ses successeurs sur le trône de France qui ont hérité de sa vocation et de ce litre de bon sergent de Jésus-Christ que saint Louis prisait si fort. Sans aucun doute les barons de Charles partageaient sa légitime fierté pour ce nom de Francs qu’ils avaient porté si haut des rives de l’Atlantique aux bords de la Weser. Or, cette fierté, n’est-ce pas un des éléments du patriotisme ?

Toutefois, il est avéré que le patriotisme se précise et prend de plus en plus conscience de lui-même sous les Capétiens. Vers la fin du XIe siècle paraît un ouvrage qui est un de ses monuments les plus curieux.

Vous vous doutez bien qu’il est sorti d’une abbaye. En ce temps-là, les laïques tenaient l’épée et laissaient la plume aux moines. Un de ces moines, nommé Guibert, a écrit l’histoire de la première croisade, prêchée à Clermont par un pape Français, Urbain II, et dont la France fût la principale héroïne. Le titre : Gesta Dei per Francos, est déjà un beau coup de clairon patriotique. Mais l’auteur en fait entendre bien d’autres au cours de son ouvrage. Il relève très haut l’honneur que le Pape a fait à notre pays en venant y prêcher la Croisade. Ah ! ce n’est pas aux Allemands qu’il aurait demandé cette prouesse ! Guibert le leur dit sans détours.

Un certain archidiacre de Mayence ayant osé persifler notre nation, Guibert se courrouce et lui jette cette apostrophe :

Ainsi donc, M. l’Archidiacre, vous tenez les Français pour tellement faibles que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dont la célébrité s’est étendue jusqu’à la mer Indienne. Dites-moi donc à qui le Pape Urbain s’est adressé pour demander du secours contre les Turcs ? N’est-ce pas aux Français ? Si ceux-ci n’eussent par leur activité et leur courage opposé une barrière aux progrès des Barbares, ce ne sont pas tous vos Teutons, dont le nom n’est même pas connu, qui eussent servi à quelque chose !

Guibert, on le voit, pose la France en personnalité bien nette, bien dégagée de son antique parenté avec les cousins Teutons qu’il ne reconnaît plus du tout.

Et, ce qui est également intéressant, il la campe non moins fièrement en face d’Albion. La Normandie dont le duc Guillaume était devenu souverain d’Angleterre, avait une tendance à se britanniser, et un jour pouvait venir où les princes normands revendiqueraient avec cette province le reste de la France. Guibert semble avoir prévu et redouté cette éventualité et il a, à l’avance, planté le drapeau français sur les grasses prairies normandes pour en prendre possession à tout jamais au nom de notre pays, en écrivant cet axiome lapidaire : La Normandie fait partie de la France ! Voilà qui est péremptoire !

Les Croisades, en accusant de plus en plus la personnalité de la France, en la mettant au premier rang de la catholicité contribuèrent puissamment à développer le sentiment patriotique chez nos pères. Ils revenaient avec joie à leurs manoirs et à leurs champs, fiers de ce nom de Francs qu’ils avaient fait respecter par les Musulmans. Ils appréciaient d’autant plus la terre aimable de leurs aïeux qu’ils en avaient été plus éloignés, plus longtemps privés et qu’ils avaient pu la comparer avec les terres désolées de l’Orient.

Des hommes comme Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon, comme saint Bernard et Suger, comme Villehardouin et Joinville, comme Louis VII, Philippe-Auguste et saint Louis avaient cent bonnes raisons d’être de grands patriotes. Pouvaient-ils ne pas aimer une nation qu’ils ont défendue, agrandie ou chantée, qu’ils ont élevée si haut et qui les a eux-mêmes placés en si belle lumière ?

Saint Louis avait fait graver sur son anneau d’or, rehaussé d’une émeraude, ces trois mots : Dieu, France et Marguerite. Dieu au premier rang, la France au second, la bonne reine Marguerite ne venait qu’au troisième. Est-elle assez jolie cette devise du saint roi, est-elle assez claironnante, assez patriotique !

Sous les descendants de saint Louis, la France éprouve de grands malheurs. La guerre de Cent ans ravage ses provinces. Mais quels dévouements viennent se mettre à son service ! Quels témoignages d’inaltérable attachement lui sont donnés !

Lorsque le roi Jean, battu à la funeste journée de Poitiers, dut céder par le traité de Brétigny plusieurs de nos provinces à l’Angleterre, ce fut pour leurs habitants une douleur dont l’écho émouvant est parvenu jusqu’à nous. Jamais l’Alsace-Lorraine n’offrit plus de résistance à la germanisation que le Quercy, le Périgord, l’Aunis, la Saintonge et le Poitou n’en firent à l’occupation anglaise. Ces provinces revendiquèrent hautement leur droit de rester françaises, elles niaient même au roi celui de les abandonner à l’étranger. Les châteaux, les forteresses, de grandes villes refusaient d’abaisser leurs ponts-levis devant les commissaires anglais qui venaient en prendre livraison. La Rochelle se signala pendant plus d’un an par sa résistance patriotique.

Froissart nous a conservé l’écho des plaintes qui s’échappèrent alors du cœur des malheureux sacrifiés.

C’est merveille, écrit-il, des douces et aimables paroles qu’ils écrivaient et récrivaient au roi de France, le suppliant, pour Dieu, qu’il ne les voulût jamais quitter de leur foi, ni éloigner de son domaine, ni mettre en mains étrangères et qu’ils préféraient être taillés tous les ans de la moitié de leur chevance que d’être ès mains des Anglais. Le roi de France, qui voyait leur bonne volonté et loyauté, et entendait très souvent leurs excusations, avait grand-pitié d’eux, mais il leur mandait et récrivait affectueusement qu’il leur convenait d’obéir, ou autrement la paix serait enfreinte et brisée, de laquelle chose ce serait trop grand préjudice au royaume de France ; si bien que quand ceux de la Rochelle virent telle extrémité que ni paroles ni excusations ni prières, quelles qu’elles fussent, ne leur valaient rien, ils obéirent et disaient bien les plus notables de la Rochelle : Nous avouerons les Anglais des lèvres, mais les cœurs ne s’en mouveront pas.

Ah ! voilà, n’est-ce pas, une parole bien française ? Qui osera dire maintenant avec Michelet que la Patrie n’existait pas avant Jeanne d’Arc ? Elle était tout simplement adorée.

La guerre de Cent ans montre la nation consciente de son droit et décidée à tout pour le maintenir. Les milliers de soldats qui tombèrent dans les sanglants combats de cette époque n’étaient pas des sans-patrie : ils savaient qu’ils mouraient pour la France et ils le voulaient. Du Guesclin, battant les Anglais et délivrant le pays des grandes compagnies, était un grand patriote et Charles V ne fit qu’acquitter la dette de la France, quand il lui donna une place à Saint-Denis dans le tombeau des rois.

Sans doute, il y eut de regrettables défaillances, mais elles étaient plutôt le fruit d’une erreur, d’une confusion, comme nous le verrons bientôt. La France pâtit, mais elle n’était pas directement visée, comme elle l’est aujourd’hui, et c’est ce qui met les antipatriotes inconscients de jadis bien au-dessus des antipatriotes conscients de nos jours. Toutefois, il y avait là un péril et Jeanne d’Arc fut envoyée pour le conjurer.

II.
Jeanne et l’antipatriotisme de son temps

Au temps de la Pucelle, le patriotisme était égaré chez les uns et découragé chez les autres. Pour le ramener au droit chemin ou pour le réveiller il fallait qu’elle eût elle-même cette vertu au plus haut degré.

Elle a aimé en effet la France, comme on ne l’a sans doute jamais aimée, d’un amour tendre et profond, d’un amour singulier, où il entre de la vénération et de l’extase, et que l’idée mystique exalte jusqu’à l’héroïsme.

Elle aime dans la France la nation chérie du Christ, la fille aînée de l’Église, qui vit autour de son berceau des saints aux douces légendes, des saintes au profil suave, un ange au glaive de feu. Elle aime la fière nation éprise d’idéal, l’âme aux grandes envolées comme la sienne, qui voudrait faire régner partout la justice et l’amour. Elle aime la race généreuse qui ne vend pas ses services comme une marchandise, mais qui se donne avec tout son cœur aux nobles causes et qui a toujours du sang à offrir à son Dieu. Elle aime l’héroïne des croisades, qui doit toujours être prête à recommencer le geste des croisades et les autres gestes de Dieu par le monde. Elle la veut grande, glorieuse, et par conséquent tout d’abord libre et indépendante. C’est la sainte guerre de l’indépendance qu’elle vient prêcher et mener d’une épée alerte contre l’Anglais.

Mais il lui faut d’abord relever les âmes abattues. Ceux qui aiment le plus la France ont perdu tout espoir et tout courage : ils se contentent de gémir. Aussi est-ce une stupeur chez eux lorsqu’ils voient cette jeune fille de 17 ans qui, montée à cheval et agitant sa bannière, les appelle au combat et leur promet de bouter l’Anglais dehors. Pauvre enfant ! mais c’est de la folie, mais c’est impossible ! Impossible ? Allons donc ! Ce mot n’existe ni pour Dieu ni pour Jeanne. Elle affirme que la patrie sera bientôt sauvée : patria statim alleviata.

Il paraît que c’est sur les lèvres de la Pucelle, et dans cette phrase même, qu’on trouve le mot de patrie appliqué pour la première fois à la France. Certes l’idée était ancienne, nous l’avons vu : mais Jeanne devait la préciser, l’exalter et en quelque sorte la baptiser en lui donnant son vrai nom ! Et voici en effet le salut qui commence. La patrie est sauvée, puisque le patriotisme se réveille à la voix de Jeanne, puisqu’il reprend confiance, puisqu’il s’ébranle et s’élance à la suite de la Libératrice. Maintenant il est en marche, rien ne l’arrêtera plus : il trouvera des forces nouvelles dans ses succès. Il s’étiolerait dans l’inaction et la défaite : il lui faut pour vivre le grand air des batailles et des victoires, et Jeanne le lui fait respirer jusqu’à l’ivresse à Orléans et à Patay !

Mais si la Pucelle a réveillé le patriotisme endormi des uns, elle a redressé le patriotisme dévié des autres.

En effet, dans beaucoup d’esprits, la vraie notion de la patrie s’était obscurcie : il y avait doute sur l’identité de la France. Était-elle avec le petit roi de Bourges ou avec le puissant duc de Bourgogne, avec les Armagnacs ou avec les Bourguignons ?

Il en est de la patrie comme de l’Église : l’une comme l’autre peut avoir des hérésies. Les hérétiques ne savent pas où est l’Église, mais ils ne la nient pas ; ils ne sont pas contre elle en principe, et la preuve c’est qu’ils prétendent la représenter. De même, il peut exister dans un pays des hommes qui se trompent sur la patrie, qui la mettent là où elle n’est pas : ils sont les hérétiques de la religion patriotique, ils n’en sont pas les athées.

C’est ainsi qu’au XVe siècle, la Bourgogne et l’Université de Paris se sont ralliées à l’Angleterre. Cette défection était coupable, mais elle s’explique. Au point de vue du droit féodal, il n’était pas clair que la France appartînt plutôt à Charles de Valois qu’à Henri Plantagenêt. Celui-ci avait du sang normand et angevin, du sang Capétien et Valois, donc du sang français, dans les veines. Le droit dynastique semblait à plusieurs lui attribuer le trône de saint Louis. Les Anglo-Bourguignons croyaient prendre parti pour la maison de Lancastre contre la maison de Valois, mais non pas pour l’Angleterre contre la France. Ils ne pensaient pas trahir leur pays ni l’asservir à l’étranger, mais simplement poser deux couronnes égales et indépendantes l’une de l’autre sur la même tête.

Ils se trompaient certes ; ils commettaient une véritable hérésie politique, car c’est un principe premier, un dogme du patriotisme que la patrie doit être autonome et à l’abri d’une surprise. Or, la France ne pouvait l’être sous un prince étranger. Celui-ci eut été tenté de la traiter en pays conquis, en simple colonie anglaise et d’en partager les provinces et les richesses à ses barons.

Ce fut une erreur d’optique, si l’on veut, comme celle qui, dans la poussière des combats, fait parfois prendre de loin un frère pour un ennemi. Mais ce fut une erreur lamentable ; car c’est la France qui reçut les coups des partis : erreur coupable aussi, car, avec plus de générosité au cœur, les partisans de la Cour de Bourgogne et de l’Université de Paris auraient été plus clairvoyants. La passion aidant, ils virent la France où elle n’était pas, là où ils voyaient la fortune et le pouvoir : ils se tournèrent vers le soleil levant de la maison de Lancastre, et se détournèrent de la monarchie crépusculaire des Valois, trop vieille dans Charles VI, trop jeune dans Charles VII, trop faible pour leur ambition, trop pauvre pour leur cupidité. C’est pourquoi on peut appeler leur défaillance un antipatriotisme inconscient.

Cette erreur d’optique, Jeanne n’en est pas victime. Cet antipatriotisme elle le combat à outrance. Elle le rencontre sans cesse sur son chemin. Elle a pitié des pauvres gens qu’il abuse, elle s’efforce de les éclairer et de les ramener au devoir. Mais elle attaque ceux qui s’obstinent dans leur égarement.

La France aux Français, tel est déjà, non pas la devise, mais le principe fondamental de son patriotisme. C’est un de ses mérites d’avoir mis ce principe, non en formule, mais en lumière. Avec son clair bon sens, avec son esprit très limpide, parce que très français, avec son cœur surtout, car les plus belles et les plus nobles intuitions viennent du cœur, elle voit du premier coup et elle montre à tous où est la vraie France. La vraie France, pour elle, est avec ceux qui la veulent indépendante, et qui s’efforcent de la délivrer de l’Anglais : par conséquent elle est avec Charles VII, le descendant direct de saint Louis. Jeanne condamne ainsi l’erreur des Anglo-Bourguignons. Mais pour l’attaquer à la tête, elle écrit au duc de Bourgogne lui-même cette lettre si digne et si belle :

Jésus-Maria ! Haut et redouté prince, duc de Bourgogne, Jeanne la Pucelle vous requiert de par le Roi du ciel, son légitime et souverain Seigneur, que le roi de France et vous fassiez bonne paix ferme et qui dure longtemps. Pardonnez-vous l’un à l’autre de bon cœur entièrement, ainsi que doivent le faire loyaux chrétiens, et, s’il vous plaît de guerroyer, allez contre les Sarrasins !

Le duc de Bourgogne ne devait pas se rendre à ce conseil d’une haute raison et d’un grand cœur et c’est pourquoi Jeanne n’hésite pas à le combattre. Elle fait appel à tous les bons français contre les ennemis et leurs alliés. Elle se pose ainsi en adversaire implacable de l’antipatriotisme. Elle le harcèle en même temps que l’Anglais, elle le bat en maintes rencontres.

Ce fut une de ses grandes douleurs que cet aveuglement d’une partie de la nation. Que les Anglais la combattent, ils sont dans leur rôle : mais que des Français se joignent à eux, c’est ce qui la fait frémir. Il y avait donc alors, comme aujourd’hui, comme toujours, deux Frances en lutte l’une contre l’autre ! Triste condition, du plus beau pays du monde, qui serait trop beau, semble-t-il, s’il était uni !

Jeanne ne confond pas ces deux Frances. Elle ne reconnaît que la vraie ; l’autre pour elle n’est pas la France. Elle distingue également la vraie Bourgogne de la fausse. Le mot est d’elle. Elle dit un jour à Charles VII en parlant de la ville de Troyes qu’elle assiégeait :

— Noble Dauphin, avant trois jours, je vous introduirai dans cette cité, par amour ou par force, et la fausse Bourgogne sera bien stupéfaite.

La fausse Bourgogne fut stupéfaite bien avant trois jours, car, le lendemain, Jeanne enlevait la place et avait la joie de la rendre au roi et à la vraie France.

Elle eut souvent cette joie. Chaque fois qu’une ville lui ouvrait ses portes, c’était un fleuron que sa main, tremblante d’émotion, ajoutait au diadème de la patrie.

Mais l’antipatriotisme tenait bon encore dans une partie du pays, à Paris surtout. Avec quelle ardeur Jeanne désira s’emparer de celle ville ! Mais le duc de Bourgogne et l’Université l’avaient livrée à Bedford. On y maudissait la Pucelle. Son approche surexcita la haine du parti au pouvoir. Depuis quelques mois déjà, il tenait en prison une vaillante femme, Pierronne de Bretagne, qui avait servi Jeanne et qui s’obstinait à la dire toute divine et envoyée du ciel. L’arrivée à Saint-Denis, aux portes même de la capitale, de cette envoyée du ciel, sembla redoubler la fureur des Anglo-Bourguignons contre son humble amie. Le 3 septembre, la pauvre Pierronne fut brûlée vive sur le parvis Notre-Dame. On peut croire que l’Université ne laissa pas ignorer à sa grande ennemie cette atroce vengeance, présage de celle qu’elle lui réservait.

Quelle dut être la douleur de la généreuse enfant en apprenant ce supplice ! Combien dut-elle pleurer lorsque le mauvais vouloir de La Trémoille la força à quitter la place ! De quels tristes yeux elle dut regarder la grande cité qui restait toujours le foyer de l’antipatriotisme !

L’antipatriotisme universitaire devait se venger cruellement de ses échecs. C’est lui qui trahit l’héroïne : c’est lui qui la fit vendre aux Anglais. C’est lui qui activa son procès. Le grand chef de l’antipatriotisme s’appelait Cauchon : ses épigones de nos jours peuvent en être fiers. C’est lui qui livra Jeanne au bras séculier et la fit périr sur le bûcher.

L’antipatriotisme put sembler vainqueur ce jour-là. Mais la Pucelle avant de mourir l’avait blessé à mort. Il devait encore pendant quelque temps se traîner et lever la tête contre la vraie France : mais, maudit comme Caïn, marqué du sang d’une victime plus douce et plus pure qu’Abel, il allait, de ville en ville, abandonner Paris avec les Anglais au bout de six ans et finalement mourir, en cédant la place à une France régénérée.

III.
Jeanne et l’antipatriotisme de nos jours

La libératrice de la patrie qui combattit l’antipatriotisme inconscient de son temps a condamné et frappé à l’avance l’antipatriotisme systématique et criminel de nos jours. Les hervéistes10 sont aux anglo-bourguignons ce que les athées sont aux hérétiques. Les Anglo-Bourguignons se trompaient sur la patrie : les hervéistes la nient ou veulent l’anéantir.

Ceux qui contestent l’idée de patrie la prétendent étroite et lui opposent l’idée plus large d’humanité. Ils critiquent aussi la guerre et lui opposent le pacifisme.

Sans doute c’est une pensée généreuse de vouloir faire régner la fraternité et la paix universelle parmi les hommes. Mais il ne faut pas, sous le couvert de cette pensée, que l’on vienne nous imposer une injustice et une utopie.

Or, ce serait une injustice de préférer l’humanité, c’est-à-dire, pratiquement, une nation étrangère à sa patrie. La première place dans notre cœur revient à notre famille, à notre père, à notre mère, à nos proches. La seconde appartient à la patrie qui est comme le prolongement de la famille. La troisième est à l’humanité, c’est-à-dire, dans l’espèce, à l’ensemble des nations étrangères. Voilà l’ordre logique, celui que la nature a écrit dans nos cœurs, celui qu’a exprimé le poète provençal11 quand il disait :

J’aime ma maison plus que ta maison,

Mon village plus que ton village,

Ma Provence plus que ta province,

Et la France par dessus tout.

Certes, tout homme qui souffre a droit à notre pitié et nous devons nous écrier avec Térence : Homo sum et nil humani a me alienum puto (je suis homme et rien de ce qui est humain ne me laisse indifférent). Mais l’humanité est si vaste qu’un individu ordinaire ne peut guère l’embrasser dans son cœur. On meurt pour sa patrie, l’épée à la main. On n’a jamais vu un homme mourir pour l’humanité sur un champ de bataille. Il faudrait pour cela qu’il eût devant lui des êtres n’appartenant pas à la race humaine, tels que les habitants de la planète Mars, s’il y en a. Aussi le dévouement humanitaire est-il à peu près chimérique et n’est pas à la portée de tous.

Seul le Christ, parce qu’il était Dieu, est mort pour l’humanité sur le champ de bataille du Calvaire, où il a eu devant lui et terrassé un adversaire qui n’était pas de notre race, le démon. Seul, parce qu’il était Dieu, il a embrassé tous les hommes dans Son Cœur, seul il a pu étendre ses bras assez loin pour abriter et arroser de son sang toute la terre. Notre amour n’a pas cette envergure. Il ne peut guère s’étendre au delà de la patrie. Mais dans le cas d’un conflit, il doit faire passer celle-ci avant l’humanité, c’est-à-dire avant les étrangers et la défendre contre eux : agir autrement serait une injustice et une trahison.

Je le sais, on prétend que la guerre est immorale, impie, abominable. Et, de vrai, elle est tout cela quand elle est entreprise par ambition, orgueil ou cupidité ; mais elle n’est tout cela que pour l’injuste agresseur. Au contraire, pour celui qui se défend, elle est toujours un droit et le plus souvent un devoir. Le peuple qui, pouvant résister à une attaque odieuse, ne le fait pas, par peur et par couardise, est indigne de l’indépendance.

Et il est aussi fou qu’il est lâche. Ce serait en effet une utopie de se figurer qu’en refusant de se battre on éloigne les horreurs de la guerre. On ne fait que les attirer et les rendre plus féroces en donnant par sa timidité une prime à l’arrogance des princes ou des peuples sans scrupules.

Les déclamations sentimentales des antimilitaristes sont donc aussi insensées qu’elles sont odieuses. Faire la guerre pour se défendre, ce n’est pas envoyer arbitrairement le soldat à la boucherie, c’est demander à un homme de s’immoler pour d’autres hommes, ses frères. C’est faire la part du feu dans l’inévitable incendie qu’allument fatalement de temps en temps les incorrigibles passions humaines : c’est sauver un grand nombre de vies et donc accomplir une œuvre essentiellement humanitaire. Ce n’est pas là un paradoxe. On peut en effet affirmer que, sans le sacrifice des milliers de soldats tombés sur nos champs de bataille au cours des siècles, la France eût perdu des millions de ses fils massacrés par des envahisseurs que rien n’eût arrêtés. Que de guerres, que d’invasions lui ont été épargnées parce que l’on redoutait sa résistance ou ses justes représailles !

Quand il condamne toute guerre, même la guerre de juste défense, le pacifisme est donc une trahison doublée d’une folie : c’est un antipatriotisme criminel et insensé. Jeanne d’Arc l’a condamné et combattu à l’avance par toute sa conduite.

Si elle fait la guerre, ce n’est pas pour amour du carnage : c’est au contraire pour débarrasser nos campagnes des bandes de pillards, d’incendiaires et de massacreurs qui les dévastent, c’est pour faire cesser la grande saignée qui épuise la patrie depuis cent ans.

Elle n’aime pas plus la guerre que nos plus tendres pacifistes : et la preuve c’est qu’elle fait ce qu’elle peut pour l’éviter. Suivant la belle tradition du Moyen-Âge chrétien, elle commence avant d’ouvrir les hostilités par envoyer une lettre aux Anglais.

Elle leur demande de renoncer à leurs injustes prétentions sur notre pays et de se retirer pacifiquement dans leur île : moyennant quoi, elle leur propose une alliance qui sera l’honneur et le bien de la chrétienté. C’était son rêve de partir avec les forces combinées de la France et de l’Angleterre pour une grande croisade contre les Hussites d’Allemagne et contre les Sarrasins d’Orient, de faire triompher partout le bon droit et respect de la véritable religion.

Il y a là une idée grandiose, un projet d’une ampleur mondiale. C’est mieux qu’une entente cordiale. Cette alliance de l’Angleterre et de la France sous la bannière du Christ eût changé la face de la terre. Qui sait si le rêve de l’héroïne ne se réalisera pas un jour ; si l’Angleterre désabusée du protestantisme et la France débarrassée de la franc-maçonnerie ne s’uniront pas pour faire régner Dieu et la vérité d’un pôle à l’autre pôle !

Les Anglais du XVe siècle ne se rendirent pas à ces propositions de justice et de paix. Aussi Jeanne, dont le bon sens ne se laisse pas égarer par les plus beaux rêves, n’hésite pas à marcher contre eux.

Elle nous montre par là qu’un peuple doit d’abord, pour éviter l’effusion du sang, épuiser tous les moyens raisonnables et honorables de conciliation : mais que, lorsque ses intérêts graves sont lésés, lorsque son honneur est en jeu, il n’y a plus pour elle qu’à en appeler à Dieu et à son épée. Elle disait cette parole que la postérité fera bien de méditer : Il faut leur imposer la paix à la pointe de la lance ! Voilà son pacifisme à elle : c’est celui qui n’abdique pas le droit pour l’utopie et qui ne met pas l’étranger au-dessus de la patrie.

D’ailleurs en menant rude guerre contre l’Anglais elle ne méconnaît pas ces sentiments de pitié et de douceur que la lâcheté démarque et exploite sous le nom d’humanitarisme.

Ce n’est pas à elle que l’on peut reprocher de ne voir dans ses soldats que de la chair à canon. Elle a pour eux une tendresse profonde. Elle frémit en voyant couler leur sang qu’elle appelle de ce beau nom : le sang de France. Elle ne les expose au danger que quand le sacrifice est nécessaire pour l’honneur et le salut de la patrie : en dehors de là, elle les ménage. Elle affronte elle-même cent fois la mort pour la leur épargner. Quand elle les voit blessés, elle les soigne, elle panse leurs blessures, elle console leurs derniers moments. Que dis-je, elle montre le même dévouement, la même compassion aux ennemis blessés. Son humanitarisme va jusque-là.

Mais il ne va pas jusqu’à dire à nos soldats : Laissez égorger la France, laissez ravager ses campagnes, brûler ses moissons et massacrer ses enfants pour sauver votre peau ! Souillez le drapeau, jetez vos armes et gardez vos flèches pour vos propres généraux. Ah ! quelles n’auraient pas été sa douleur et son indignation si elle eut entendu ces propos ! Avec quelle sainte colère elle eut brisé sur le dos des insulteurs sa bonne épée de Fierbois dont elle frappait les femmes perdues qui venaient débaucher ses soldats ! Avec quelle vigueur elle les eût renversés et couchés sur le fumier ou ils veulent planter le drapeau ! Elle saisit un jour au collet un grand seigneur qui venait de blasphémer et lui dit :

— Misérable, je ne te lâcherai que lorsque tu auras demandé pardon à Dieu.

Elle dirait de même aux blasphémateurs de la patrie : Misérables, je ne vous lâcherai que lorsque vous aurez demandé pardon à la France.

La parole la plus dure qui soit jamais sortie de sa bouche lui fut arrachée par son indignation contre un antipatriote, le seul qui fût à Domrémy. Elle dit un jour qu’elle eût vu volontiers couper la tête à cet ennemi de la France. Si elle revenait parmi nous avec le pouvoir et le glaive en main, je conseillerais à Hervé et à ses amis de mettre au plus vite entre eux et elle ces frontières qu’ils veulent abolir, les imprudents !

Jeanne d’Arc est donc toute désignée pour être notre chef dans la juste guerre que nous devons déclarer aux sans-patrie de nos jours. La franc-maçonnerie, qui a été, quoiqu’on dise, le premier foyer de l’antipatriotisme, ne s’y est pas trompée. Elle a toujours poursuivi Jeanne d’Arc de sa haine et de ses outrages. Cauchon, qu’elle nous jette à la tête, est son héros et son ancêtre et au fond elle l’admire : elle regrette seulement qu’il n’ait pas brûlé la Pucelle avant Orléans et Patay. Un homme qui a fait un mal énorme à la société en sapant, par la loi du divorce dont il est le père, les bases de la famille française, a jeté sa petite note judéo-maçonnique dans le concert antipatriotique de notre temps, lorsqu’il a exprimé le regret que la France du XVe siècle ait été arrachée par Jeanne au joug de l’Angleterre12.

Le mal est profond. Quelques-uns n’en voient que les ravages extérieurs. L’antipatriotisme, c’est l’ulcère qui effraye les honnêtes bourgeois et leur soulève le cœur ; mais la fièvre maligne qui en est la cause, mais l’humeur peccante qui vient crever à la surface en blasphèmes et en actes criminels, en carmagnoles et en internationales, c’est l’esprit irréligieux qui anime nos hommes d’État. Aussi il est il craindre que cet esprit ne porte encore longtemps ses fleurs d’ulcères antimilitaristes et de plaies sociales. Il est à craindre qu’il n’éclate un jour en une révolution dont la Terreur et la Commune n’auront été que les timides ébauches.

La Vierge d’Orléans a pleuré sur l’aveuglement d’un Paris livré aux Anglais. La vue d’un Paris livré aux sectes impies lui arracherait des larmes plus amères. Mais elle ne se découragerait pas. Elle nous dirait :

Français, si vous voulez éviter les maux que l’antipatriotisme vous prépare, il faut combattre l’irréligion qui en est la source. Il faut vous grouper en une France vraiment française et par conséquent vraiment catholique. Il faut aimer cette Église qui a fait la grandeur de votre pays. Il faut aimer ce Christ qui aime toujours les Francs. Si vous me voulez pour alliée et pour chef dans la lutte, il faut me prendre telle que je suis, avec ma foi qui fut mon inspiratrice. Je ne marche qu’avec ma bannière !

Jeanne d’Arc et l’avenir de la France13

Mesdames, Messieurs,

Lorsque des soldats font campagne, ils aiment à égayer la marche ou la halte en chantant des airs du village. Or, nous sommes bien un peu en campagne, nous tous qui aimons la France, puisqu’elle est toujours attaquée par des ennemis du dedans plus redoutables que ceux du dehors, et nous devons être constamment sur le qui-vive pour la défendre. Parfois des voix désolées nous disent que tout est fini et que la patrie va mourir.

Ne nous laissons pas aller à ce pessimisme. Pour le chasser loin de nous, je voudrais vous redire un de ces airs qui ont le don de remonter les cœurs les plus abattus. C’est une chanson du cher pays de France, tantôt dolente comme une complainte, tantôt entraînante comme un pas redoublé, chanson qui a fait bien des fois pleurer les vieux et frémir les jeunes, car elle raconte l’histoire d’une enfant qui a aimé la France jusqu’à en mourir. Toutefois, je ne vous en ferai entendre que quelques couplets : je suis sûr que le bon vieux refrain qui fait rimer France avec espérance s’élèvera de lui-même dans vos cœurs.

L’espérance ? Eh oui, le patriotisme la demande. Comme la religion, il a trois vertus fondamentales, la foi, l’espérance et l’amour. Vous avez tous la troisième de ces vertus patriotiques, vous aimez la France : mais je crains que plusieurs d’entre vous n’aient pas au même degré la foi et l’espérance en ses destinées ; et cependant il les faut avoir.

Mais, me direz-vous, est-ce que les peuples ne vieillissent et ne meurent pas comme les individus ? Est-ce que la France ne montre pas des signes de décrépitude, prodromes d’une fin prochaine ? Est-ce que son tour n’est pas venu d’aller rejoindre dans la tombe les nations qui ont fait leur temps ?

Macaulay, dans une page célèbre et de la plus haute éloquence, a célébré l’immortalité de la dynastie pontificale, comparée à la caducité de l’empire britannique.

Elle existera encore, s’écrie-t-il, lorsqu’un voyageur de la Nouvelle-Zélande, assis sur une arche brisée du pont de Londres, dessinera les ruines de la cathédrale de Saint-Paul14.

Ainsi, d’après un Anglais protestant, il viendra un jour où l’Angleterre ne sera plus et où Rome sera encore.

En sera-t-il de même de la France ? Un jour viendra-t-il où un voyageur de l’Ouganda, assis sur une arche brisée d’un pont de la Seine, dessinera les ruines de Notre-Dame ? C’est justement à cette question que va répondre la vie de Jeanne d’Arc. Elle nous dira : Non, la France ne doit pas mourir !

I.
La vitalité de la France

Pourquoi l’état de la France serait-il désespéré ? Parce qu’elle est très bas, dit-on, très malade, très faible. Soit, mais au XVe siècle, elle ne l’était pas moins. Reportez-vous à cette lugubre époque.

Tout semble perdu. La folie de Charles VI a livré la France ; la faiblesse de Charles VII achève de la ruiner. L’armée s’est habituée à la défaite. Les corbeaux s’engraissent de chair française à Azincourt, à Verneuil, à Rouvray. Et voici qu’ils se promettent une nouvelle curée. Ils accourent à Orléans, où les attend un festin plantureux. Perchés sur les bastilles et les remparts, ils contemplent dans l’intérieur de la place les habitants condamnés à mort par Glasdale et Talbot, Fastolf et Salisbury. C’est le cœur de la France qu’ils espèrent bientôt dévorer.

Erreur ! Jeanne entre dans la ville. Elle court aux remparts, elle culbute les ennemis, dont les cadavres jonchent le sol ou flottent à la dérive sur la Loire. Corbeaux, voilà votre pâture. Il faut vous contenter de chair anglaise : Jeanne vous interdit le sang de France. Et pendant plusieurs jours, à Jargeau, à Meung, à Beaugency, à Patay, ils se soûlent du sang étranger.

Et la France se relève ; elle chante dans l’aurore. On la disait morte, elle est joyeuse comme le printemps, radieuse comme le soleil de mai.

Il est vrai, la Libératrice tombe un jour aux mains des Anglais, elle monte sur un bûcher. Mais, en mourant, elle peut narguer ses bourreaux ; elle peut leur montrer à l’horizon les oiseaux noirs qui accourent pour les harceler et les dévorer sur de nouveaux champs de bataille, tandis qu’elle, la colombe, va remonter au ciel. Elle peut leur dire : Je meurs, mais la France ne meurt pas.

Et, en effet, bientôt la France achève l’œuvre commencée par la Pucelle, et à la journée de Castillon, en 1453, elle écrase définitivement son ennemi. Il a donc suffi de la main et de la voix d’une enfant pour la guérir. Au contact de cette main, au son de cette voix, elle a tressailli, elle s’est levée, elle a repris sa marche glorieuse à la tête de l’Europe. Il y avait donc en elle une vitalité intense, des réserves de force inépuisables sous l’apparence de l’agonie. Pourquoi n’en serait-il pas de même aujourd’hui ? Comment désespérer d’un peuple qui, suivant la belle expression de Mgr Touchet, ne touche aux abîmes que pour remonter aux étoiles15 ?

Mais, dira-t-on, la France d’aujourd’hui n’est plus la même qu’au temps de la bonne Lorraine. Elle n’a plus la même vitalité : elle a vieilli, elle est malade, épuisée, elle ne peut plus enfanter de Jeanne d’Arc.

Eh ! mon Dieu, il me semble que, au temps du petit roi de Bourges, la France était tout aussi malade qu’aujourd’hui. Et, quant à l’âge, elle n’était plus tout à fait jeune ; elle était figée de mille ans, c’est-à-dire un peu plus vieille que Mathusalem. Il ne manquait pas de gens alors, comme de nos jours, pour assurer qu’elle n’avait plus ni force ni fécondité.

Cette théorie de l’épuisement et de la vieillesse des races n’a rien d’absolu. La nature est éternellement jeune avec ses printemps qui succèdent aux hivers ; la grâce est éternellement jeune avec ses baptêmes et ses résurrections morales. Il en est de même des races qui veulent vivre et ne s’abandonnent pas elles-mêmes. Il n’y a que le vice qui les vieillisse ; il n’y a que la luxure qui les épuise. Tout peuple qui a des réserves de vertu a des réserves de vie. C’était le cas de la France au temps de Jeanne d’Arc ; c’est son cas aujourd’hui encore.

Ah ! je le sais bien, on y voit s’étaler des infamies et des scandales qui rappellent la Rome d’Héliogabale et la Byzance de Copronyme16 : la pudibonderie étrangère se voile la face à ce spectacle et parle avec pitié de la malheureuse nation pourrie jusqu’aux moelles.

Mais il serait juste de remarquer premièrement que ces infamies sont dues à l’œuvre de corruption et de déchristianisation par l’école et par la presse que poursuit si brillamment la secte judéo-maçonnique et que cette secte n’est pas tout à fait la France.

Il faut noter en second lieu que, ces scandales, nous les grossissons nous-mêmes à plaisir, tandis que nos vertueux voisins cachent les leurs avec le plus grand soin. Un crime anglais, allemand ou américain passe inaperçu ; un crime français défraye la presse cosmopolite pendant des mois. Il faut avouer que c’est en grande partie de notre faute. Les journaux boulevardiers sautent sur ces bonnes aubaines, qui augmentent leur tirage, et les exploitent savamment, méthodiquement : l’art de mettre un scandale en valeur est ce qu’il y a de plus coté dans certaines rédactions. La France sera traînée dans la boue, mais les directeurs, les reporters et les gros actionnaires du journal à fil spécial ramasseront dans cette boue de l’or à pleines mains. C’est tout profit pour les rastas et les métèques qui vivent de la bêtise éternelle du gogo.

Il faut enfin observer que la même presse fait le silence autour des gestes généreux et de toutes les manifestations de la vie religieuse de notre pays. Or, il y a parmi nous bien des vertus héroïques en dehors de celles que récompense l’Académie. Il y a des âmes de sacrifice qui se dévouent toute leur vie dans l’obscurité. Il y a une vie chrétienne intense dans d’innombrables familles. Il y a des hommes, des femmes, qui gémissent du mal présent, qui ont tort sans doute de se contenter de gémir, mais que cependant il ne faut pas confondre avec la canaille officielle. Aucune nation ne donne autant d’or aux bonnes œuvres. Aucune nation n’a envoyé autant de zouaves à la défense du Saint-Siège. Aucune nation ne peut montrer au monde autant de missionnaires depuis un siècle, ni autant de ses fils qui aient sacrifié leur vie pour la foi, en Chine et en Corée, dans l’Annam et dans le Tonkin. Une nation est très jeune qui produit ainsi des héros et des martyrs.

Une pareille nation peut être blessée ; elle peut paraître épuisée : elle ne l’est pas. Du moment qu’elle a du sang à offrir à Dieu et aux grandes causes, elle en a de reste pour vivre, pour expulser le mal qui la mine et pour enfanter des sauveurs. Un jour vient où une âme d’élite s’y lève, réunit les vertus et les énergies éparses et les mène à la délivrance.

Jeanne d’Arc fut une de ces âmes, la plus brillante. Mais d’autres, sans avoir la même auréole, peuvent reprendre son œuvre.

Drumont a écrit sur ces sauveurs ou ces libératrices une page charmante et profonde :

Ces êtres-là, dit-il, sont la fleur exquise d’innombrables générations qui ont vécu obscurément, chrétiennement, dans les villages, qui se sont nourris du pain eucharistique. Ils surgissent tout à coup, et, quand ils apparaissent, toutes les prévisions, toutes les logiques humaines, tous les calculs sont confondus. La veille, il était démontré par A plus B que nous devions périr, et le lendemain nous triomphions et notre étoile brillait de nouveau au firmament. Il en fut ainsi au XVe siècle, il en sera peut-être de même de nos jours.

Il semble que, une fois sur les autels, sainte Jeanne d’Arc pourrait être ce qu’a été saint Michel au XVe siècle : un ralliement pour toutes les âmes qui pensent de même et qui s’ignorent. Derrière le monde de cabotins, d’intrigants, de vendus, de charlatans, de rastaquouères, de chéquards et de tripoteurs qui nous étourdit de son vacarme et nous dégoûte de ses scandales, une autre France s’organise et se prépare.

Drumont a raison, il y a une autre France que celle qui apparaît à travers les lunettes des ghettos et des loges : il y a la France de saint Michel et de Jeanne d’Arc, la France des zouaves, des missionnaires et des martyrs de l’Orient. Et cette France-là est encore plus vivante que ne le croient les étrangers.

II.
La vocation de la France

Un catholique pourrait peut-être répondre que l’œuvre de la Pucelle ne prouve pas précisément la vitalité de la France du XVe siècle et encore moins celle de la France moderne, mais uniquement un secours spécial de Dieu. Ce n’est pas l’âme française qui a soulevé Jeanne, mais une puissance surnaturelle. Notre patrie a bénéficié d’un miracle : voilà tout.

C’est entendu, et ce n’est pas moi certes qui nierai ou atténuerai la part du ciel dans notre relèvement national et le caractère surnaturel de la mission de Jeanne. Toutes les autres explications de ses succès, forgées par la libre-pensée, sont tellement boiteuses qu’on ne peut s’y appuyer. Mais loin d’y voir une raison de douter du présent, j’y trouve au contraire un nouveau motif d’espérer :

Quoi ! Dieu est ainsi intervenu dans notre histoire ! Quoi ! Il a fait ce prodige de créer pour nous une telle libératrice et de l’accompagner dans toutes ses voies ! Quoi ! Il a remué le monde pour nous rappeler des portes du tombeau ! Mais alors il est donc vrai que nous avons un allié tout puissant et qui nous aime, un allié qui joue avec le miracle et dispose à son gré de la victoire. Avec un tel allié, ce serait folie de désespérer. Il peut encore nous sauver.

Mais le voudra-t-il ? Et est-il encore notre allié ? Je réponds que rien ne prouve qu’il ait cessé de l’être.

Il faut se rappeler que Dieu a conclu un pacte avec notre patrie en l’appelant non seulement à la foi mais à la défense de la foi. C’est ce qu’on a justement appelé la vocation de la France. Il n’y a pas là une idée mystique en l’air et une pieuse hallucination : il y a un fait historique éblouissant.

Les souverains pontifes ont solennellement reconnu et célébré cette mission de notre patrie. Écoutez quelques-uns de leurs témoignages :

Ô Francs, s’écriait le pape Étienne II, vous qui secourez tous ceux qui vous implorent, combien plus devez-vous défendre la sainte Église de Dieu ! Ô Francs, de toutes les nations qui sont sous le soleil, il est avéré que la vôtre est la plus dévouée à l’apôtre Saint Pierre.

Dans une lettre adressée à l’archevêque de Reims, Innocent III disait :

Nous avons pour le royaume de France une amitié particulière, parce que, plus que tous les royaumes de la terre, il a été de tous temps attentif et dévoué au Siège apostolique et à nous.

Grégoire IX écrivait à saint Louis :

De même que jadis la tribu de Judas fut choisie entre toutes les autres pour combattre l’idolâtrie et terrasser les ennemis de Dieu, de même, dans le Nouveau-Testament, le peuple franc est, entre tous les peuples de la terre, le peuple élu de Jésus-Christ, chargé de la mission de faire respecter la justice et la liberté de son Église… Le Rédempteur a choisi le béni royaume de France comme l’exécuteur spécial de ses divines volontés. Il le porte suspendu à son flanc comme un carquois, d’où il tire ses flèches d’élection, lorsque, avec l’arc de son bras tout-puissant, il veut frapper l’impiété.

Voici maintenant la pensée de Léon XIII. Dans la lettre Nobilissima Gallorum gens, il s’exprime ainsi :

Souvent, dès les temps les plus reculés, vos ancêtres ont paru comme les aides de la divine Providence elle-même. Mais ils ont surtout signalé leur vertu en défendant par toute la terre le nom catholique, en propageant la foi chrétienne parmi les nations barbares, en délivrant et protégeant les Saints Lieux de la Palestine, au point de rendre à bon droit proverbial ce mot des vieux temps : Gesta Dei per Francos.

Comme le rappelle Léon XIII, l’histoire prouve que la France a souvent, non pas toujours, rempli sa mission avec éclat. On connaît trop le zèle de Pépin et de Charlemagne pour le pouvoir temporel des papes, notre rôle prépondérant dans les Croisades, notre protectorat des missions en Orient, le dévouement de nos zouaves pontificaux, et bien d’autres gestes splendides de nos pères pour qu’il soit nécessaire d’insister.

Mais le contrat divin est bilatéral. Si la France s’est dévouée au service du Christ, le Christ est souvent intervenu merveilleusement en sa faveur pour l’arracher aux périls qui la menaçaient. La plus splendide de ces interventions est certainement l’œuvre de la libératrice d’Orléans. C’est bien l’idée qui a frappé tous les vrais penseurs.

L’un d’eux, un contemporain de la Pucelle, l’honneur de la magistrature de son temps, Mathieu Thomassin, l’a dit avec majesté dans son Registre Delphinal. Je répète ses paroles que j’ai plus d’une fois citées :

Sache un chacun que Dieu a montré et montre un chacun jour qu’il a aimé et aime le royaume de France, et qu’il l’a spécialement élu pour son héritage et pour, par le moyen de lui, entretenir la sainte foi catholique et la remettre du tout sus (la relever). Et, pour ce, Dieu ne veut pas le laisser perdre. Mais sur tous les signes d’amour qu’il a envoyés au royaume de France, il n’y en a point eu de si grand, ni de si merveilleux, comme celui de cette Pucelle.

Mais, je vous entends, le pacte a pu être rompu. Nous avons tout fait pour froisser et irriter l’allié divin. Il y a chez nous tant de crimes, tant d’impiété, que nous n’avons plus le droit de lever les yeux vers la main qui nous envoya le secours : elle ne contient que des foudres.

J’ai déjà répondu en partie à cette inquiétude. Mais il faut y revenir et montrer un nouvel aspect de la question.

Je rappelle d’abord que ce n’est pas la France qui a renié Dieu ces dernières années mais la poignée de francs-maçons qui prétend la représenter. Dites que la France a eu tort de se fier à ces misérables, de ne les pas chasser à coups de balai, mais ne lui faites pas l’injure de la confondre avec eux. Non, ils ne sont pas la Nation : portés au pouvoir par la fraude et la violence, ils en sont l’écume. Mais un jour vient où le grand vent du large balaye l’écume de la mer et la jette sur quelque écueil perdu : un jour viendra de même où le vent de ciel nous débarrassera de toutes les scories maçonniques.

D’ailleurs au-dessous de cette surface troublée et de cette écume du mal il y a des abîmes de charité et de foi, il y a de puissants courants de vie religieuse comme il n’y en eut peut-être jamais parmi nous, comme il n’y en avait même pas au temps de Jeanne d’Arc. Et, c’est même pour cela, c’est pour détruire cette vitalité catholique que l’impiété se livre à ses scandales et à ses persécutions : voilà le point capital qu’il ne faut pas oublier.

Mais Dieu confond-il les bons ou les méchants ? Qui oserait le prétendre ? Si la France l’avait moins aimée, si elle lui avait donné moins de zouaves pontificaux, moins de missionnaires, moins de religieux et de religieuses, moins de martyrs, si elle avait élevé moins de temples à sa gloire, moins d’hôpitaux pour ses pauvres, elle aurait moins excité les rages de la franc-maçonnerie qui sévit chez elle tandis qu’elle laisse tranquilles d’autres peuples. C’est donc pour la cause et pour le nom de Dieu que la France souffre. Dieu peut-il l’oublier et frapper la victime avec le bandit ?

Non, n’est-ce pas, cela paraît impossible. Et d’ailleurs les faits confirment cette vue de l’esprit et du cœur. La France était déjà coupable au temps de Jeanne ; elle avait sur la conscience et l’attentat d’Anagni17 et en partie du moins le grand schisme d’Occident : or, Dieu lui envoie la Pucelle. Elle était coupable au temps de Louis XIV ; elle avait sur la conscience et les scandales de Versailles et le gallicanisme du gouvernement : or, Dieu lui envoie le Sacré-Cœur et Marguerite-Marie, une seconde libératrice. Elle était coupable à la fin du XVIIIe siècle ; elle avait sur la conscience et les blasphèmes de Voltaire et de Jean-Jacques et les débordements de Louis XV et les impiétés de la Révolution : or, Dieu lui rend avec le Concordat ses temples et la liberté du culte. Elle était bien coupable au milieu du XIXe siècle ; elle avait sur la conscience les audacieuses négations de la philosophie à la mode : or, Dieu lui envoie Notre-Dame de Lourdes et Bernadette, deux nouvelles libératrices.

Le pacte n’est donc pas rompu. Dieu distingue entre la fausse France et la vraie France à qui il garde sa mission et ses privilèges.

Le 28 octobre 1794, en pleine période révolutionnaire, donc au moment même où la nation égarée par les sectes semblait devoir être abandonnée de Dieu pour toujours, un grand esprit, habitué à lire l’histoire dans une lumière supérieure, Joseph de Maistre écrivait :

Je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres, l’abrutissement irréparable de l’espèce humaine et même, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la religion18.

Or, Dieu ne veut ni l’abrutissement de l’espèce humaine ni de plaie mortelle pour sa religion. Donc il ne veut pas la destruction de la France.

Un homme bien placé pour savoir à quels périls, à quels désastres notre pays à plusieurs fois échappé ces dernières années, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, disait en 1908 dans un grand discours :

Il y a une force secrète qui protège la France.

C’est la parole la plus exacte que puisse prononcer un athée pour résumer notre histoire. La France, entourée d’ennemis jaloux et haineux, a toujours été en péril : l’Europe s’est plusieurs fois coalisée contre elle sous Louis XIV, sous la Révolution, sous Napoléon Ier ; aujourd’hui à ces ennemis du dehors se joignent les ennemis de l’intérieur, les hommes qui travaillent à lui enlever la foi. M. Pichon en sait quelque chose, puisqu’il fait partie de cette bande.

Mais il a été obligé de l’avouer : il y a une force secrète qui nous sauve toujours au moment critique. Nos bons aïeux disaient tout uniment : Dieu protège la France, et ils gravaient cette devise sur nos monnaies. Aujourd’hui la franc-maçonnerie défend à l’or, à l’argent et aux ministres de la République de prononcer le nom divin. L’or et l’argent se taisent ; les ministres ne pouvant se taire et leur fonction étant de palabrer à tort et à travers, il leur arrive parfois de laisser échapper une vérité malgré eux. Ils disent : une force secrète. Ce n’est pas très brave, mais c’est encore vrai, puisque le Dieu qui nous protège reste invisible et mystérieux pour ces aveugles volontaires.

Le Christ ne semble donc pas avoir dénoncé le pacte d’amour qu’il a conclu avec la France au baptistère de Reims et qu’il a renouvelé au temps de Jeanne d’Arc. Voudrait-il le dénoncer de nos jours ?

Sans doute, il n’a besoin de personne pour exécuter ou seconder les vues de sa Providence dans le monde. Cependant il veut se servir, il se sert toujours des causes secondes. La France a été jusqu’ici son instrument. S’il la rejette, comme il en a le droit absolu, il devra choisir, — puisque c’est la loi qu’il s’est donnée à lui-même, — un autre champion de ses volontés. Mais il semble que nous aurions déjà vu se dessiner ce nouveau plan, cette nouvelle orientation de sa politique mondiale.

Or, j’ai beau chercher, je ne vois nulle part à l’horizon surgir le nouveau défenseur de l’Église et de la Papauté, le nouveau sergent de Jésus-Christ. Serait-ce l’Anglais ou l’Allemand, l’Italien ou l’Espagnol, l’Américain ou le Russe ? Je ne voudrais rien dire de désobligeant pour ces peuples qui ont tous leurs mérites : mais rien n’indique le transfert en faveur de l’un d’eux de notre vocation historique et Dieu ne semble pas les avoir taillés pour ce rôle. D’ailleurs aucun ne s’offre pour recueillir la succession de Charlemagne et de saint Louis.

L’Espagne est toujours belle de sa foi et de sa piété ; mais, affaiblie comme elle l’est, elle ne peut offrir aux autres une force qui ne lui a pas toujours suffi pour se défendre elle-même.

L’Italie officielle n’a qu’une unité factice et sacrilège, grâce à laquelle elle fait la guerre à l’Église, loin de songer à la protéger.

Quant aux grandes nations, comme l’Angleterre, l’Allemagne et la Russie, elles sont hérétiques ou schismatiques, et tant qu’elles seront séparées de l’Église, elles ne peuvent aspirer à la défendre. Nous appelons de tous nos vœux leur conversion, et, pour l’Angleterre en particulier, nous avons des raisons d’espérer que le mouvement de retour de ses enfants vers Rome ne fera que s’accentuer. Mais, de là au rôle de protectrice de la foi catholique, il y a une distance que l’on ne peut raisonnablement espérer la voir franchir avant bien longtemps.

Et puis, faut-il le dire, malgré les grandes et belles qualités des races intelligentes, actives, endurantes qui nous entourent, elles ne semblent pas avoir ce que je ne sais quoi que réclame une mission comme celle dont il s’agit. Où est-elle la race éprise d’idéal et chevaleresque, qui met le droit au-dessus de l’intérêt, qui se laisse naïvement conduire par son cœur et par son amour de la justice, qui s’élance sans calculer, follement parfois, généreusement toujours, partout où il y a une vilenie à empêcher ou à punir, une idée juste et noble à promouvoir ? Le monde a connu jadis une nation qui répondait à ce signalement. En a-t-il vu surgir une seconde ? Pas encore. L’héritière de la France ne grandit pas autour de nous. Elle n’est pas née.

Ah ! je sais bien que notre gouvernement actuel ne répond guère à l’idéal de Jeanne d’Arc. Loin d’être le champion de l’Église, il en est le persécuteur. Mais les gouvernements passent et la France reste, et sa foi et son cœur reprendront vite le dessus, quand elle sera libre. Léon XIII a dit que la France ne s’est jamais égarée tout entière et longtemps : nec tota nec diu desipuit. Après des erreurs partielles et passagères, elle revient toujours à sa mission, atavisme sublime et indéracinable.

Léon XIII a prédit bien des fois que la France se relèvera. Il disait le 2 mai 1879 à des pèlerins français :

C’est avec une indicible consolation que nous voyons la vigueur avec laquelle la vie réellement catholique se maintient et se développe en France, malgré les nombreux obstacles et les fréquentes contradictions qu’elle doit vaincre, car elle sait les affronter avec fermeté au nom de son Dieu, le Dieu des causes bienfaisantes et des saintes victoires… Nous éprouvons une grande joie à vous le dire sans réticence, car Nous fondons sur ces mérites et ces vertus Nos plus belles espérances pour l’avenir de votre nation. Souvent Nous Nous disons en Nous-même : Non, le bon Dieu n’abandonnera pas un peuple qui ne se lasse pas de donner au monde de si éclatants témoignages de fidélité à son Église.

Le 18 avril 1893, il disait aux représentants des œuvres catholiques de notre pays :

Oui, nous aimons la France, et Nous avons la confiance qu’avec l’aide de Dieu, elle continuera à justifier son beau titre de Fille aînée de l’Église, car elle en conserve, vous le prouvez vous-mêmes en ce moment, toute la fécondité…

Pie X, nous le verrons bientôt, a fait écho à ces pensées de son prédécesseur : il croit, lui aussi, à une résurrection splendide et prochaine de la France catholique.

Confiance donc ! Avec deux papes qui ont tant fait pour la cause de Jeanne d’Arc, croyons que la mission de notre pays n’est pas terminée, et que l’allié céleste est toujours avec nous.

III.
Une prophétie de Jeanne d’Arc

Jusqu’ici je vous ai montré dans la vitalité et la vocation de la France un gage de son immortalité. À ces deux arguments, je vais en joindre un troisième qui ne convaincra peut-être pas tous les esprits, mais que je livre et recommande aux méditations de ceux qui ont la foi.

Jeanne d’Arc a fait des prophéties qui ont toutes été réalisées. Elle a prédit qu’elle serait blessée à la poitrine pendant le siège d’Orléans, et elle a été blessée. Elle a prédit que, six ans après sa mort, les Anglais perdraient en France une place plus importante qu’Orléans : six ans après, ils perdaient Paris. Nous pouvons donc l’en croire quand elle annonce l’avenir. D’ailleurs Jeanne est un vivant miracle : une prophétie greffée sur un miracle peut nous inspirer toute confiance.

Or, Jeanne a prédit que la France accomplirait un jour, pour le salut de la chrétienté, un exploit grandiose qui dépasserait tout ce qu’on a vu jusqu’ici. Cette prophétie se trouve dans la lettre qu’elle écrivit le 26 avril 1429 au roi d’Angleterre, à Bedford, à Suffolk, à Talbot et à Scales. En voici les termes :

Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous supplie que vous ne vous fassiez détruire. Si vous lui faites raison, vous pourrez encore venir en sa compagnie, là où les Français feront le plus beau fait d’armes qui oncques fut accompli pour la chrétienté.

D’après les contemporains de Jeanne, ce beau fait d’armes qu’elle rêvait, c’était une grande croisade pour réprimer les schismatiques, les Hussites et les Musulmans. Christine de Pizan nous apprend que pour elle l’expulsion de l’Anglais n’était qu’un premier pas ; elle voulait ensuite :

  1. mettre concorde en chrétienté et en église, c’est-à-dire, nous semble-t-il, soumettre les brouillons et les schismatiques qui murmuraient contre le Saint Siège et allaient bientôt se révolter contre lui au Concile de Bâle ;
  2. détruire les mécréants et les hérites de vie orde, c’est-à-dire pacifier l’Allemagne troublée par les Hussites ;
  3. faire essart des Sarrasins en conquérant la Sainte Terre.

Quel plan gigantesque et où apparaît tout entière l’âme si française de Jeanne d’Arc ! Qui a mieux compris qu’elle la vocation de notre pays ! Elle voulait soumettre le monde entier au règne de Jésus-Christ.

Dans ce programme, il faut distinguer, nous semble-t-il, le fait lui-même et l’époque de sa réalisation. Jeanne croyait, sans doute, qu’elle prendrait part à cet exploit : mais il est probable qu’elle n’en était pas sûre, car, pour ce qui est de son action propre, elle n’a affirmé avec certitude que certains faits comme la prise d’Orléans, le sacre de Reims, sa première blessure : le reste lui semblait hypothétique, subordonné à la conduite de ses collaborateurs et au temps qui lui était réservé ; elle devait faire bien des choses pourvu qu’elle durât : c’est son expression. Elle n’a pas assez duré pour voir sa prophétie réalisée sur terre, mais la prophétie reste dans sa substance. Et puisqu’elle ne s’est pas réalisée dans la première vie de Jeanne, il faut qu’elle se réalise dans ce qu’on me permettra d’appeler sa seconde vie, dans cette vie morale qui nous la rend aujourd’hui présente.

C’est précisément l’idée qu’a exprimée un de ses contemporains, Martin Berruyer, évêque du Mans. Il était si persuadé qu’une prédiction de Jeanne ne pouvait être vaine qu’il répondit à l’objection qu’on lirait devant lui de sa non réalisation que le beau fait d’armes aurait sans doute lieu dans l’avenir et sous l’inspiration de la Pucelle.

Restons sous cette impression, Messieurs. Elle répond à nos désirs et à nos pressentiments intimes. Oui, Jeanne reviendra, elle revient parmi nous. Elle va recommencer mais pour la mener cette fois beaucoup plus loin, son œuvre de jadis. Elle commencera par bouter hors de leurs bastilles, de leurs sièges, de leurs loges et de leurs arrière-loges les bandits et les pillards qui nous font plus de mai que Glasdale et Talbot n’en firent à nos pères. Ensuite, elle nous conduira là où notre mission nous appelle pour remettre un peu d’ordre dans ce pauvre univers qui va bien mal.

La preuve que c’est possible, c’est que la seule idée d’une belle croisade nous enflamme. N’est-il pas vrai que les grandes causes nous font encore tressaillir, que les grandes ombres des paladins hantent nos rêves, que l’écho du cri : Dieu le veut ! retentit toujours au fond de nos cœurs ? Si nous ne faisons rien c’est que personne n’ose se mettre en avant, c’est qu’il nous faudrait une main assez forte pour coordonner les énergies éparses et réveiller les énergies latentes. Mais que Jeanne paraisse, qu’elle s’incarne dans une grande âme, et des milliers de volontaires s’enrôleront sous son étendard.

Non, la France n’est pas condamnée à périr. Elle a encore devant elle un long avenir et une glorieuse mission. C’est la pensée que Pie X a maintes fois exprimée. Il a, lui, le grand pape si clairvoyant et si français par le cœur, les trois vertus que je recommandais tout à l’heure à votre patriotisme, la foi en la France, l’espérance en la France, l’amour de la France. C’est précisément pour hâter notre résurrection qu’il nous a donné Jeanne d’Arc comme notre patronne en la mettant sur les autels.

Il a profité de cette auguste cérémonie pour rendre un hommage éclatant à notre pays. Écoutez ce qu’il disait à Saint-Pierre de Rome aux cinquante-mille français qui l’entouraient le 18 avril 1909 :

Sans recourir à l’histoire, éloquent témoin de la fidélité inaltérable de la France à la chaire de Saint-Pierre, de la fécondité de sa foi, de ses innombrables œuvres de charité, de son intrépide vaillance pour défendre sans peur et sans respect humain les droits de Jésus-Christ, des travaux de ces légions d’individus qui ont porté et portent encore jusqu’aux contrées les plus lointaines la lumière de l’Évangile et lui donnent le témoignage de leur sang ; sans faire appel à tant de glorieux souvenirs qu’elle a inscrits dans ses fastes en caractères d’or, sans rappeler le spectacle que nous avons sous les yeux de ce peuple immense accouru à Rome pour rehausser par sa présence la glorification d’une compatriote bien-aimée, la bienheureuse Jeanne d’Arc, nous avons déjà, dans les derniers événements douloureux que traverse votre pays, une preuve admirable de sa fidélité.

Ah ! lorsque du haut de son trône pontifical, il proclama Jeanne bienheureuse, lorsqu’il baisa avec amour le drapeau tricolore, lorsqu’il vit ces milliers de têtes s’incliner sous sa main bénissante, lorsqu’il entendit ces milliers d’hommes qui, oubliant la sainteté du lieu, acclamaient la Pucelle libératrice et le pape libérateur, n’est-ce pas la France tout entière qu’il entrevit dans une vision grandiose, la France du passé et la France de l’avenir, celle que Léon III couronnait au Latran dans la personne de Charlemagne, celle que Urbain II enflammait à Clermont au cri de : Dieu le veut !, celle enfin qui recommencera un jour les gestes des croisades et accomplira sous l’inspiration de Jeanne, le plus beau fait d’armes qui oncques aura émerveillé la chrétienté ?

Jeanne d’Arc et les femmes françaises19

Mesdames,

C’est un spectacle singulier que nous offrent depuis quelque temps les fêtes de Jeanne d’Arc ; une nation tout entière s’incline devant une femme, proclame qu’elle a plus et mieux fait que les hommes de son temps, qu’elle a réparé leurs bévues et leurs fautes et relevé le pays qu’ils avaient perdu. Ce beau mouvement est d’ailleurs la répétition d’un autre plus grandiose encore, celui du monde s’agenouillant devant la Vierge Marie. Vous devez être fières de ces deux gestes, Mesdames, et peut-être vous dites-vous intérieurement : Tout de même, sans nous, ces pauvres hommes seraient bien embarrassés !

C’est vrai, nous le reconnaissons de bonne grâce, et nous sommes même bien plus charmés qu’humiliés de tant vous devoir. Nous sommes ravis de constater que si l’humanité a été perdue par une femme, Ève, et la France par une autre femme, Isabeau de Bavière, elles ont été respectivement sauvées par une Vierge et une Pucelle. Vous avez donc le droit d’être fières de ces deux libératrices, l’honneur éternel de votre sexe.

Vous avez encore plus de raison de les aimer. Je laisse ici la femme bénie entre toutes les femmes et dont l’admiration et l’amour s’imposent à tout homme de cœur, pour ne plus penser qu’à Jeanne d’Arc. Qui donc n’aimerait cette pure et charmante jeune fille ? Par un privilège assez rare, elle fut chère à toutes ses contemporaines. Je ne parle pas de quelques mégères qu’elle remit à la raison, comme les vilaines créatures qu’elle chassa de son camp à coups de plat d’épée, et Catherine de la Rochelle, une aventurière, qu’elle convainquit d’imposture. Mais elle fut aimée de toutes les autres, ce qui est presque unique dans l’histoire des saintes aussi bien que des pécheresses. Un auteur a écrit que toutes les femmes ont été jalouses, excepté Ève, parce qu’elle n’avait pas de rivale. Évidemment, cette méchante boutade n’est pas toujours vraie, mais elle ne reçut jamais un aussi solennel démenti que dans l’entourage de la Libératrice. Parmi les dames de la cour et les nobles châtelaines et les bourgeoises cossues et les bonnes femmes du peuple, c’était à qui lui témoignerait le plus d’affection et le plus d’enthousiasme.

À Domrémy, elle est adorée de ses petites compagnes, en particulier d’Hauviette et de Mengette. À Vaucouleurs, la dame Le Royer lui voue une affection maternelle. À Chinon, la jeune reine Marie d’Anjou est heureuse de la protéger. À Poitiers, la reine Yolande de Sicile et la dame de Trèves et la dame de Gaucourt rendent témoignage à sa virginité. Les Poitevines, entre autres la dame Rabateau chez qui elle loge, pleurent d’émotion en l’entendant raconter ses voix. Les Orléanaises veulent la suivre et combattent près d’elle sur les remparts. La duchesse d’Alençon la supplie de veiller sur son mari et Jeanne lui jure de le lui ramener sain et sauf. À Bourges, Renée de Bouligny, qui la reçoit dans son logis, est émerveillée de sa piété et de sa conversation. À Compiègne, Marie Le Boucher éprouve les mêmes sentiments. Pendant sa captivité au château de Beaurevoir, la Pucelle gagne le cœur de la dame de Ligny et de Jeanne de Luxembourg, et ces deux princesses lui témoignent la plus affectueuse compassion. Enfermée dans les cachots du Crotoy, elle voit venir à elle des dames d’Abbeville qui sanglotent ; émue jusqu’au fond de l’âme, elle leur dit cette parole mélancolique :

— Oh ! que voilà donc un bon peuple et plut à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je serai morte, d’être enterrée ici !

Enfin, une femme a été, du vivant même de Jeanne, son poète et son panégyriste : c’est Christine de Pizan qui nous a fait connaître les projets grandioses de l’âme magnanime de la Pucellette.

Vous marchez sur les traces de ces braves françaises, en fêtant notre héroïne avec tant d’amour ; mais cela ne suffit pas, il faut marcher sur les traces de Jeanne elle-même et reproduire ses vertus. Elle nous offre à nous les hommes un modèle, puisqu’elle a été plus loin que nous dans une voie qui nous semblait réservée. Mais elle vous donne, à vous aussi, des leçons appropriées à votre condition. Il semble au premier abord que vous ne puissiez l’imiter et que la guerre où elle se jeta creuse entre elle et vous un fossé infranchissable. Il n’en est rien, car, vous aussi, vous devez être des guerrières, et les champs de bataille ne vous manquent pas où vous pouvez déployer sa bannière et marcher comme elle à l’ennemi. Voici, en effet, deux vertus, entre autres, qu’elle vous recommanderait avec plus d’insistance, si elle pouvait ici vous parler, parce qu’elles sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais : la piété et le dévouement. Elle n’aurait d’ailleurs pour vous les inculquer qu’à vous rappeler ses propres exemples et c’est ce que je vais tâcher de faire à sa place.

I.
La piété

La piété est votre marque distinctive et votre honneur, Mesdames. L’Église vous l’attribue lorsque, dans une de ses prières liturgiques, elle demande à la sainte Vierge d’intercéder pour le dévot sexe féminin : pro devoto femineo sexu. Les hommes ont grand tort de vous laisser ce record ; mais vous avez raison de chercher à le garder.

Jeanne d’Arc toute petite était, au dire du bon curé de Domrémy, la plus pieuse fille du village. Elle aimait à fréquenter l’église et les chapelles de Notre-Dame. La prière était son refuge dans toutes ses difficultés.

Un jour, à Loches, comme le roi lui demandait le secret de son courage et de ses succès, elle répondit que, lorsqu’elle était trop affligée, elle se retirait à l’écart, se mettait à prier Dieu et se plaignait à lui du mal qu’elle endurait :

— Quand j’ai ainsi prié, ajouta-t-elle, une voix se fait entendre et me dit : Va, fille de Dieu, va ; je viendrai à ton aide, va ! Et quand j’entends cette voix je suis si heureuse !

Et, raconte un témoin, en disant ces mots, Jeanne leva les yeux au ciel et sa figure était radieuse de béatitude.

Jeanne est une âme de prière. On la voit partout à genoux : à Orléans, à Reims, à Saint-Denis, dans les sanctuaires de toutes les villes qu’elle traverse en triomphatrice ou en prisonnière. Ne pouvant à Rouen entrer dans la chapelle du château, elle tombe à genoux devant la porte fermée derrière laquelle elle voit Jésus des yeux de la foi.

Louis Veuillot a dit : L’homme n’est grand qu’à genoux. En effet, la prière le met dans la vérité ; il y reconnaît la souveraineté de Dieu et il reçoit en retour le secours dont il a besoin. Le chrétien qui s’est humilié devant le ciel se relève devant le monde, et il montre alors la grandeur d’âme qu’il a puisée à sa source. Nous sommes, nous chrétiens, les plus fiers des hommes : tandis que les impies s’aplatissent devant leurs passions, devant l’or et l’argent, devant toutes les idoles de leur cœur, nous restons debout devant tout ce qui n’est pas Dieu.

Une nation qui sait tomber à genoux est toujours grande devant l’ennemi. Les mains jointes ne sont pas des mains ankylosées : quand elles ont fait le geste de la prière, elles n’en ont que plus d’énergie pour saisir une épée ou tenir un drapeau. La victoire couronne de préférence les fronts qui se sont inclinés devant l’autel.

Priez donc comme Jeanne, Mesdames, priez pour votre patrie qu’elle aimait tant. Vous trouverez dans ce recours à Dieu la consolation dans vos peines, le courage pour vos luttes, la fécondité pour vos œuvres.

Mais l’héroïne aimait à retremper sa piété dans les sacrements. Elle se confessait et communiait avec une ferveur dont furent frappés tous les témoins de sa vie. Elle aimait à conduire ses soldats à la sainte Table. Si elle revenait parmi nous, elle continuerait le même apostolat auprès de vous tout d’abord. Elle vous dirait : Venez, mes sœurs, mes compagnes, venez recevoir le Corps du Sauveur qui vous rendra victorieuses. Faites joyeusement les petits sacrifices que demande parfois une communion matinale. L’hostie sera le salut pour vous, pour vos familles et pour la France.

Que lui répondrez-vous ? Vous vous jetterez à ses pieds, vous lui promettrez de l’écouter, mais vous lui demanderez aussi de vous donner ses sentiments pour le Dieu de l’autel. Vous lui direz : Ô bienheureuse Jeanne, qui avez eu une si tendre dévotion envers la sainte Eucharistie, obtenez-nous la grâce de l’aimer et de la recevoir avec la même ferveur que vous. Nous vous choisissons pour le modèle de nos communions. Nous vous promettons de nous approcher le plus souvent possible et, si nous le pouvons, tous les jours, de la sainte Table. Que la divine hostie qui fut pour vous, comme le chante l’Église dans les oraisons de votre messe, la source de la vaillance et l’aliment de la victoire, opère en nous les mêmes fruits. Qu’elle soit vraiment pour nous l’hostie salutaire : qu’elle sauve nos âmes et nos familles, la sainte Église et notre patrie bien-aimée.

II.
Le dévouement

Mais il ne faut pas se contenter de prier, il faut agir. Jeanne vous dirait comme à ses contemporains : Besognez ! Elle vous supplierait de vous dévouer pour votre patrie.

Le patriotisme semble être l’apanage des hommes, car, d’ordinaire, ils sont seuls appelés à combattre et à mourir pour leur pays sur les champs de bataille. Mais c’est une erreur. Jeanne vous prouve qu’une femme peut être une grande patriote.

Il est vrai que vous ne pouvez monter à cheval ni prendre le casque et la cuirasse comme elle. Qu’importe ? Ce n’est pas l’appareil qui fait le guerrier, c’est le cœur. Ayez le cœur de Jeanne et vous servirez comme elle votre pays. Vous pouvez faire beaucoup pour lui, si vous le voulez.

Nos ennemis en sont bien persuadés. Un franc-maçon, le F∴ Bouvret s’écriait au Convent de 1900 : Nous sommes tous d’accord que la femme est l’apôtre le plus fervent des idées qu’elle porte au cœur et que notre devoir est de ne pas négliger un élément de propagande aussi sérieux. Un autre franc-maçon, le F∴ Beauquier, député du Doubs, s’écriait un jour : Persuadons-nous bien que nous ne serons réellement victorieux des superstitions que le jour où nous serons aidés par la femme, que quand elle combattra le bon combat à nos côtés.

Ah ! Mesdames, ce n’est pas aux côtés de ces vilains messieurs que vous devez combattre le bon combat, c’est aux côtés de la Libératrice.

L’ennemi aujourd’hui, ce n’est plus l’Angleterre, c’est la franc-maçonnerie. Elle abaisse et ruine la France. Elle veut la déchristianiser. Elle empoisonne l’âme de l’enfant. Elle débauche le jeune soldat de toute manière et s’efforce de le gagner à la cause de la lâcheté et de la trahison.

Vous aurez donc à lutter, vous surtout les mères, sur ce terrain du patriotisme. Vous aurez, un jour ou l’autre, à faire un sacrifice au pays en lui donnant un soldat. Cet enfant que vous avez choyé avec tendresse, vous aurez à vous en séparer ; mais vous serez vaillantes et vous lui direz en lui cachant vos pleurs : Mon fils, tu étais la joie et l’orgueil de mon foyer ; mais la patrie t’appelle, va et fais ton devoir. Je t’aime et voudrais t’avoir toujours près de moi, mais va et fais ton devoir. Je souhaite que tu me reviennes un jour bien portant et vainqueur, mais va et fais ton devoir !

D’ailleurs, ce n’est pas seulement au jour des adieux que la mère fait œuvre patriotique. Son rôle commence plus tôt. C’est elle qui façonne le futur soldat, qui lui donne une éducation virile dès l’enfance, qui ouvre devant son esprit les grands horizons, qui lui fait aimer la patrie dont elle lui chante la beauté et la douceur. Par là, elle devient en quelque sorte soldat elle-même. Croyez-vous que l’humble paysanne, Isabelle Romée, la mère de Jeanne, n’a pas plus fait que bien des hommes pour la France ? N’est-ce pas à elle que nous devons notre libératrice ? N’est-ce pas elle qui pétrit son grand cœur et qui lui apprit à faire son devoir ?

Un jeune officier, Antoine de Vesins, qui fut tué pendant la guerre de 1870, écrivait, peu avant sa mort, une lettre superbe sur la poésie de la vie militaire, sur la beauté de la mort face à l’ennemi, sur le bonheur qu’il aurait à donner son âme à Dieu et ses vingt ans à la France. Mais ces héroïques sentiments, à qui les devait-il ? Il nous l’a révélé dans cette jolie et touchante parole : Ma mère a été mon premier colonel !

Mais, pour être le premier colonel, la mère doit être le premier catéchiste de son fils : pour en faire un bon soldat, elle doit en faire un bon chrétien. Or, vous le savez, la secte maçonnique vous le défend, ô mères françaises. Il vous est permis de faire de vos enfants de petits sans-patrie, de petits sans-culotte, de petits louveteaux qui se changeront un jour en grands carnassiers de révolution. Il ne vous est pas permis, de par le Grand-Orient, d’en faire des français et des catholiques. Allez-vous obtempérer à ces ordres ? Allez-vous abandonner vos fils au Moloch de l’école impie ? Non, n’est-ce pas, et vous saurez répondre : Nos fils, nous voulons bien les envoyer à la mort, s’il le faut, pour la France : mais nous ne voulons pas les envoyer à l’enfer.

L’éducation chrétienne, voilà donc un champ de bataille où vous devez déployer la bannière et la vaillance de la Vierge d’Orléans. Si elle était ici, avec quel entrain elle brûlerait les manuels impies et corrupteurs condamnés par vos évêques. Avec quelle ardeur, reprenant sa bonne épée de Fierbois, elle bouterait hors de l’école les Aulard et les Debidour, les Calvet et les Primaire20, comme elle boutait hors de son camp les femmes perdues qui débauchaient ses soldats !

Et voici que, depuis quelque temps, bien des mères ont senti passer dans leur âme ce généreux esprit de la Pucelle, ces frémissements indignés qui la saisissaient devant l’impiété. Des mères ont fait des feux de joie avec les livres sectaires qui contaminent l’école. Honneur à elles ! Elles comprennent que c’est la guerre et, qu’en temps de guerre, les femmes ne doivent pas se contenter de filer leur quenouille. Comme les orléanaises, enflammées par la Pucelle, elles courent aux remparts. Aux remparts, Mesdames, repoussez l’assaillant qui vise vos fils ; comblez les brèches avec votre or et votre argent et, s’il le faut, avec vos corps !

Et voici que les petites filles elles-mêmes s’en mêlent ; pour combattre l’ennemi de leur âme elles retrouvent le courage et l’audace de leur grande sœur, et parfois l’à-propos qui distinguait ses réparties. Récemment, une institutrice libre-penseuse, dictait à ses élèves ces mots :

— Jeanne d’Arc crut entendre des voix…

Une fillette l’interrompit :

— Mademoiselle, il ne faut pas dire : elle crut entendre, mais, elle entendit !

— Y étiez-vous, petite impertinente, pour savoir qu’elle les entendit ?

— Et vous, Mademoiselle, y étiez-vous pour savoir qu’elle ne les entendit pas ?

Ah ! la bonne petite française ! Jeanne l’aurait embrassée sur les deux joues pour cette réplique. Elle a eu raison, la petite impertinente, de rappeler à la pudeur la misérable qui s’amusait à déflorer la foi et le patriotisme de ses élèves. Imitez-la, Mesdames, et, devant les Aliborons et les bas-bleus de la Loge, ne craignez pas de vous montrer de grandes impertinentes !

Mais la secte maçonnique combat encore la vraie France sur d’autres terrains. Elle a multiplié les œuvres de perversion sociale et d’apostasie. Elle ne se lasse ni ne se rebute jamais. Répondez à ses efforts par de plus vastes efforts. Elle a pour elle le gouvernement : vous avez Dieu et Jeanne d’Arc ! Elle a pour elle l’or des fonds secrets, l’or volé par ses liquidateurs de toute sorte : si vous avez l’or, donnez-le ou donnez-en, faites la part de Dieu et la part de la France ; mais vous avez au moins votre cœur et le cœur d’une chrétienne est un trésor inestimable ; donnez-le tout entier.

Dévouez-vous donc, Mesdames, à la plus sainte des causes. Ne comptez pour rien la fatigue et la douleur : ne comptez même pour rien les défaites passées. Vous qui mettez la main à la charrue, ne regardez pas en arrière. Regardez le ciel qui vous sourit et l’horizon qui s’ouvre devant vous. Jetez hardiment dans les sillons la semence de l’avenir chrétien. Chantez comme Jeanne d’Arc : Vive labeur ! Quand vous êtes tentées de découragement dans vos salles de réunion, dans vos ateliers de travail, dans vos bureaux d’œuvres, laissez reposer un instant votre épée, c’est-à-dire votre plume ou votre aiguille, et regardez la statue de la libératrice ; son épée vous dira : Courage ! son étendard vous dira : Espérance ! son cœur vous dira : Dévouement !

Il est une œuvre entre autres que je veux vous signaler : c’est la propagande de la presse catholique et patriotique. Vous savez quel mal la secte fait par ses journaux. Elle y verse le mensonge, la calomnie, le blasphème. Elle empoisonne l’ouvrier, le paysan et le bourgeois. Il faut lutter contre cet apostolat de l’enfer.

Il faut répandre les brochures, les tracts, les journaux où la vérité est exposée et vengée. Tenez, il me semble que si Jeanne reparaissait parmi nous, elle se ferait, non pas journaliste, comme on l’a dit de saint Paul, mais marchande ou distributrice de journaux. Elle s’en irait sur le seuil de nos églises, par les rues des villes et par les campagnes ; elle agiterait les feuilles illuminatrices et vengeresses, comme elle agitait sa bannière ; elle crierait à tous : Lisez le bon journal, c’est le salut de la France !

Vengez la France, sauvez la France. Oserai-je ajouter : Vengez le Christ, sauvez le Christ ? Pourquoi pas ? Quand on insulta Charles VII devant la prisonnière de Rouen, elle bondit et protesta en de fières paroles. Ce n’est pas un roi de la terre qu’on outrage tous les jours devant vous. Mesdames, c’est votre Dieu. On le couvre de crachats, comme le firent les juifs sur la voie douloureuse, en jetant mille calomnies sur son Église : essuyez sa face comme Véronique, en réfutant ces calomnies. On le fait tomber sous les coups d’une persécution brutale : relevez-le et aidez-le à porter sa croix, comme Simon de Cyrène. On veut Le crucifier de nouveau : ne le permettez pas ! C’est bien assez qu’il soit mort pour nous une fois à Jérusalem : il ne faut pas que la France lui soit un nouveau Calvaire.

Les pusillanimes ne veulent pas lutter pour lui. Ils espèrent qu’il saura bien s’en tirer tout seul, que, puisqu’il a sauvé les autres, il peut bien se sauver lui-même ! Mais non, Mesdames, il ne veut pas se sauver lui-même ; c’est la loi qu’il s’est fixée : il veut voir si nous l’aimons et si nous aurons le cœur de nous exposer pour sa cause. C’est à nous de le défendre, puisque c’est lui qu’on attaque. Sauvons notre Dieu !

Dans son beau ciel, il est inaccessible et invulnérable ! Mais il ne le fut pas à Jérusalem où il reçut mille blessures pour nous. Il ne l’est pas non plus parmi nous, puisque saint Paul nous dit qu’on le crucifie de nouveau par le péché. Jeanne d’Arc, qui frémissait de voir couler le sang de France, eut frémi bien plus encore de voir couler le sang du Christ.

Invoquez-la donc, Mesdames, et, par vos prières, par vos sacrifices, par vos œuvres, chassez les bourreaux, chassez les pharisiens, délivrez le Christ et dites-lui : Rentrez, Seigneur, en triomphateur, dans votre belle France à la suite de Jeanne. Puissions-nous, avec elle, être vos libératrices !

Libératrices du Christ, en avant !

Jeanne d’Arc et les devoirs des catholiques21

Mesdames, Messieurs,

La situation de la France moderne est pire à plus d’un égard que celle de la France du XVe siècle. Jadis, l’étranger ne blessait que les corps et ne faisait que des ruines matérielles : aujourd’hui, le franc-maçon porte ses ravages jusque dans l’âme du peuple ; il s’efforce de liquider la France catholique comme il a liquidé les congrégations. Il est urgent de la lui arracher des mains, si nous ne voulons pas qu’elle périsse : il est urgent de le bouter, sinon hors du pays, du moins hors des fonctions où il s’est embusqué pour tirer sur la religion. Mais comment lui enlever sa situation et reconquérir le peuple ?

La vie de Jeanne va nous le dire. C’est une mine inépuisable et infiniment variée où nous trouvons des leçons pour toutes les circonstances de la vie individuelle et nationale, les principes de la plus haute politique et du patriotisme le plus délicat. Il n’est pas de problème moderne si ardu qu’elle n’éclaire d’une vive clarté. Cela ne vous semblera donc pas une gageure si je lui demande quels sont les devoirs des catholiques de nos jours. Elle va les résumer dans ces trois mois : la foi, l’action et l’union.

I.
La foi

Certes, il y a parmi nous de vrais et solides croyants, mais il n’y en a pas assez. Nos ligues, trop hétérogènes, comptent des honnêtes gens qui ont l’amour de l’ordre et de la liberté, des hommes habiles capables de bien conduire des affaires difficiles. Mais l’œuvre du relèvement d’un pays n’est pas une affaire comme les autres. Elle demande des qualités spéciales, et avant tout l’esprit chrétien.

Les dégâts matériels causés par la secte au pouvoir sont énormes : mais les ruines morales sont plus lamentables. Nos canons éclatent, nos navires sombrent, la défense nationale est menacée par l’espionnage et la trahison, les impôts augmentent, la banqueroute montre de temps en temps son profil menaçant à l’horizon. Mais tout cela est peu de chose à côté d’un autre mal : c’est le cœur qui est malade, chez nous, plus que les canons et les cuirassés.

Les mœurs vont à la dérive, au gré des passions les plus frénétiques. La corruption s’étale aux vitrines, dans les revues et sur les planches. Le divorce désagrège la famille. Chaque matin, un nouveau crime sensationnel épouvante le faubourg et amuse le boulevard. C’est le règne de la pince-monseigneur, du couteau à cran d’arrêt et de la bombe ; c’est l’avènement de l’apache qui aspire à devenir le quatrième État.

Pour remédier à tant de maux et conjurer tant de périls, la politique, avec toutes ses finesses, ne suffit pas : il faut cette large compréhension des besoins supérieurs d’un peuple, que donne seule la foi religieuse. Nos ligues gagneraient donc, semble-t-il, à être un peu moins nombreuses et à être un peu plus homogènes, en un mot plus franchement catholiques. Qui ne bâtit que sur le nombre bâtit sur le sable. C’est Jésus-Christ qui est la pierre de tout édifice social : petra autem erat Christus.

Il faut ramener la foi au cœur du peuple, car elle peut seule s’opposer aux instincts vicieux de la bête humaine. Tout progrès de la Religion dans les classes populaires est un gain pour l’ordre et la civilisation ; tout progrès de l’athéisme est un pas en avant vers l’anarchie. Mais pour christianiser la masse, il faut une élite : il faut que les hommes influents qui ont la noble prétention de relever leur pays soient eux-mêmes de bons chrétiens. Les autres peuvent être des hommes aimables, de beaux assembleurs de mots harmonieux ; ils ne sont pas de la race des sauveurs, et toute leur agitation, comme toute leur phraséologie, est vouée à la stérilité.

Que les sauveurs soient de bons chrétiens, c’est une condition qui n’est pas suffisante assurément, mais elle est nécessaire. C’est la première leçon que nous donne Jeanne d’Arc. Elle se vantait d’être une bonne chrétienne et elle voulait voir l’esprit de loi qui l’animait dans tous ses soldats.

Elle avait pour son camp un idéal à elle. Elle s’efforçait d’y faire régner une discipline religieuse sévère. Ce n’était pas un couvent, mais la foi des moines y inspirait les soldats. Jeanne n’a jamais compris qu’il y eût deux fois et deux Christs. Voulez-vous lui offrir une armée digne d’elle, un camp selon son cœur ? Eh bien, gardez la discipline que je vais vous exposer.

Elle avait la prétention, qui fera sourire les gens frivoles, que ses soldats fussent chastes, et voilà pourquoi elle reconduisit si prestement à la porte les ribaudes qui s’étaient glissées dans son camp.

Sans doute un débauché est parfois capable d’un effort énergique et généreux : force de l’habitude, atavisme chrétien, influence de l’air ambiant ! Mais cette énergie est intermittente et la source de cette générosité est bientôt tarie. Les rares adonnées à la luxure s’amollissent : un jour vient où, comme les vieilles nations de l’Orient, comme la Grèce, comme la Rome impériale, elles ne trouvent plus de soldats parmi leurs fils, sont obligés de recourir à des mercenaires et disparaissent sous le flot des barbares aux mœurs plus viriles.

Un grand poète22 a mis ces mâles paroles sur les lèvres du chevalier Bayard :

Moi, soldat, je le sais, je sais que tel ouvrage

En abaissant l’esprit abaisse le courage.

Qui pense et qui vit mal ne peut pas bien mourir !

La mort est chaste et veut, quand elle vient s’offrir,

Qu’on l’accueille le front calme, l’âme affermie,

Les mains et le cœur purs comme une austère amie.

Jeanne proscrit encore le blasphème de son armée. Elle veut que Dieu soit respecté, que son nom soit sanctifié, que son règne arrive, que sa volonté soit faite dans son camp comme au Ciel. Elle rappelle énergiquement à l’ordre ceux qui l’oublient.

Un jour elle prend au collet un haut personnage qui jure, le secoue fortement et lui dit :

— Malheureux, vous osez renier votre Sire et votre Maître ! En nom Dieu, je ne vous lâcherai que vous ne vous soyez rétracté.

Un des premiers princes du sang, le duc d’Alençon, disait plus tard : J’ai été sévèrement réprimandé par elle pour m’être laissé aller à cette habitude invétérée. Sa seule vue arrêtait sur mes lèvres la parole prohibée prête à s’échapper.

Le brave Étienne de Vignobles, qu’on avait surnommé La Hire, à cause de son ire et de ses emportements, devint doux comme un agneau dans la vie ordinaire, sans cesser d’être un lion dans les combats. Mais, comme il avait besoin d’un mot pour exhaler son humeur gasconne, Jeanne lui fit adopter son martin ou son bâton. Parfois le vieux juron montait aux lèvres du bouillant Armagnac, mais il se mordait la moustache, ravalait le mot défendu et s’écriait : Par mon martin ! Et ce trait rappelle Henri IV remplaçant, sur le conseil du père Coton, le vilain juron de Jarnidieu par celui de Jarnicoton.

Avec l’immoralité et le blasphème, la bonne chrétienne voudrait aussi bannir tous les autres péchés de son camp idéal. Je vous ai plus d’une fois cité ce mot d’elle : C’est le péché qui fait perdre les batailles. Grande vérité de politique chrétienne et qu’il serait facile de prouver l’histoire en main !

On pourrait facilement dresser deux listes de nos principales batailles, l’une de nos défaites, l’autre de nos victoires. Sur la première, en regard de chaque désastre, on pourrait inscrire le nom d’un crime national qui en fut la cause ; sur l’autre, en regard de chaque succès, un acte de foi ou de vertu que Dieu a voulu récompenser. En face de Courtrai et de la guerre de Cent ans, on aurait les attentats de Philippe-le-Bel contre la Papauté : en face de Poitiers, de Crécy et d’Azincourt, la corruption des mœurs et le schisme d’Occident ; en face de Malplaquet et de Höchstädt, le gallicanisme et les scandales de Louis XIV ; en face de Sedan et de la Commune, d’autres fautes qui sont dans toutes les mémoires. Mais on verrait aussi en face de Tolbiac les larmes et les prières de sainte Clotilde ; en face de Saintes et de Taillebourg, la piété de saint Louis ; en face d’Orléans et de Patay, la foi de Jeanne et de ses soldats. C’est donc toute l’histoire qui nous crie, avec la Pucelle : Évitez le péché qui fait perdre les batailles !

Mais les petits soldats et les vieux soudards ne sont pas des anges, et, de la corruption ambiante, il jaillit toujours sur eux quelques éclaboussures. Jeanne le sait : aussi veut-elle que leur âme se lave régulièrement dans le bain des sacrements. Après la prise de la bastille de Saint-Loup, à Orléans, elle s’apitoie sur le sort des hommes tués sans avoir pu recevoir l’absolution. Le lendemain, elle recommande que personne ne marche au combat sans s’être confessé. Aussi on se confessait avec entrain autour d’elle, et les bons aumôniers ne chômaient pas.

Parfois l’aveu des fautes était un peu sommaire, mais, en temps de guerre, on n’y regarde pas de si près. Vous connaissez la confession de La Hire. Un jour — c’était avant qu’il ne connût Jeanne — il courait au combat, lorsqu’il rencontra un prêtre : il lui demande l’absolution au plus vite :

— J’ai commis, dit-il, en fait de péchés, tout ce que gens de guerre ont coutume de faire.

Le chapelain trouva que c’était très clair et même tout à fait suffisant, et il lui bailla l’absolution. Puis La Hire, joignant dévotement ses mains gantées de fer, ajouta en levant les yeux au ciel :

— Mon Dieu, je te prie de faire aujourd’hui à La Hire ce que tu voudrais que La Hire fit pour toi s’il était Dieu et que tu fusses La Hire.

Il paraît que le bon Dieu trouva lui aussi que c’était très clair et très suffisant, car le soir même, La Hire culbutait les Anglais et entrait victorieusement à Montargis.

Mais après la confession, Jeanne veut la communion. Quand, le 27 avril 1429, elle quitte Tours et se met pour la première fois en campagne pour aller délivrer Orléans, elle veut qu’une messe solennelle soit célébrée en plein air. C’est si beau, si émouvant, ces messes militaires, ce triomphe de l’invisible sur la force brutale, ces drapeaux qui abritent l’autel de leurs ailes éclatantes, ces clairons qui alternent avec les prières, ces épées qui flamboient au soleil levant, ces hommes d’acier qui se courbent sous la main du prêtre, ces violences qui se font douces pour adorer cette faiblesse : l’Hostie !

Et quand le célébrant a bu le Précieux Sang, Jeanne dépose ses armes et s’avance vers l’autel. Les chevaliers et les soldats s’ébranlent à leur tour et vont recevoir à ses côtés le Dieu des forts. C’est toute une armée qui communie !

Une armée qui communie ! Vision étrange et presque fantastique pour des yeux modernes ! Nous en sommes bien loin. Mais sommes-nous plus près de la gloire ?

Une armée qui communie ! Ceux qui font ce rêve passent pour de vieux radoteurs. Vieux radoteurs, sublimes rêveurs ! Seuls sages, seuls voyants de notre époque ! Une armée qui communie ! Croyez-vous qu’elle sera plus veule que les autres au moment de l’action ? Non, les mains qui se joignent pour la communion ne deviennent pas gourdes ; quand elles se disjoignent après la prière, ce sont les plus nerveuses et les plus habiles à manier l’épée.

Que craindraient-ils dans la mêlée, que regretteraient-ils sur la terre, les cœurs qui ont battu sur un Cœur divin, qui ont reçu le talisman de l’immortalité, l’hostie qui ouvre les portes du Ciel ? Aussi, voyez comme les compagnons de Jeanne se lancent dans la bataille, agneaux transformés en lions. La mort est devant eux, mais qu’importe ! Et vive labeur ! Et vive le péril ! Et vive la mort, s’il le faut, pour Dieu et pour la patrie !

Pour stimuler le zèle de ses compagnons d’armes, Jeanne a formé parmi eux un groupe d’élite qu’elle appelle sa confrérie, composé des meilleurs chrétiens, de ceux qui se confessent et communient le plus fréquemment. C’est en eux qu’elle a le plus de confiance : c’est à eux qu’elle attribue ses succès. Voulez-vous être de cette élite, de cette confrérie ? Eh bien, Messieurs, soyez de bons chrétiens à la façon de Jeanne, chrétiens jusqu’au confessionnal et jusqu’à la Table Sainte.

Voilà la première leçon que vous donne notre Libératrice. Elle peut vous paraître ou naïve, ou morose, ou maladroite, ou tout cela à la fois. Mais je ne serais ni digne de Jeanne, dont je suis ici l’interprète, ni digne de vous, qui désirez connaître toute sa pensée, ni digne de mon caractère sacerdotal, si je vous avais dissimulé la grande vérité à laquelle elle tenait le plus. C’est le fond de l’âme de la Pucelle que je viens de vous découvrir. Si elle a été une grande patriote, c’est parce quelle a été une grande croyante. Sa bannière ne s’est dressée si fièrement devant l’ennemi que parce qu’elle s’était profondément inclinée devant le Dieu des batailles.

II.
L’action

Mais Jeanne ne se contente pas de prier et de chanter des cantiques. Elle agit et se dévoue pour son pays. Et ici encore elle nous est un modèle.

Au milieu des bouleversements qui menacent le monde d’une vaste catastrophe finale, il est des hommes qui se désintéressent de la lutte. Rien ne fait vibrer ces dégénérés, ni la grande pitié de la patrie, ni les malheurs de la religion, ni la misère du peuple qui les entoure. Ils se retirent dans leur tour d’ivoire et là ils dorment comme ces lâches que désignait saint Paul en disant : dormiunt multi. L’orage gronde au dehors : ils dorment ! L’âme de l’enfance assassinée par des sectaires crie au secours : ils dorment ! La France agonise sous les coups de la franc-maçonnerie : ils dorment ! Ils dorment sur l’oreiller de la paresse, de la frivolité, des futiles plaisirs. Quand ils se réveillent au bruit de quelque coup de tonnerre plus violent, ils s’étirent, ils soupirent, ils demandent si la France vit encore, et quand on leur répond qu’elle est bien malade, ils trouvent que c’est grand dommage et qu’on devrait faire quelque chose pour la sauver. Mais, malheureux, ce qu’il faut faire c’est de vous réveiller, car c’est votre sommeil qui la tue !

Ah ! ce n’est pas la Pucelle qui eût ainsi assisté indifférente aux malheurs de sa Patrie. Elle dormait à peine pendant le siège d’Orléans. Elle était sans cesse sur la brèche. Elle garda parfois son armure, sans en quitter une seule pièce, plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, s’accordant quelques heures de repos seulement, sur la terre ou sur un lit de camp. Elle reprocha un jour à son écuyer de ne l’avoir pas réveillée plus tôt, alors que le combat était engagé ; elle lui dit :

— Sanglant garçon, tu ne me disais pas que le sang de France avait coulé !

Ah ! si elle revenait parmi nous, ô dormeurs, comme elle envahirait votre tour d’ivoire ! Comme elle secouerait votre indigne torpeur ! Quel feu de joie elle ferait de vos édredons et de vos lâches oreillers ! De quelle voix frémissante elle vous crierait : Le sang de France coule, et vous dormez !

Allons Messieurs, s’il en est parmi vous qui ont mérité ce reproche jusqu’ici, qu’ils se réveillent ! Que l’on ne puisse pas dire aux âges futurs que les catholiques de nos jours étaient des marmottes ! Allons, allons, l’hiver est passé. Secouez-vous !

Il en est qui ne dorment pas, mais qui passent leur temps à gémir. C’est bien un peu là notre défaut national. Nous sommes les plus brillants disciples du prophète Jérémie. Je crois bien que si l’on instituait un concours de jérémiades entre les nations catholiques, nous aurions le premier prix. On nous décernerait une couronne, mais ce ne serait pas une couronne de lauriers, ce serait une couronne de saules pleureurs. Or, je ne sache pas que les lauriers poussent à côté des saules pleureurs.

Certes, il est permis de s’attrister devant les malheurs actuels de la France. Jeanne pleurait bien dans son village, quand ses voix lui contaient la grande pitié du royaume. Mais elle séchait ensuite ses larmes pour agir et pour combattre. Mais elle était pleine de confiance dans le triomphe de sa patrie, et pleine d’ardeur pour le hâter. Pleurons donc nous aussi, quand le cœur est trop gonflé et qu’il éclate : mais ensuite essuyons nos yeux et remettons-nous au pas. On a vu des soldats pendre un foulard ou un mouchoir sanglant au haut d’une pique pour rallier leurs camarades : mais un mouchoir mouillé de larmes n’a jamais fait un drapeau.

D’autres se contentent de prier. Certes c’est très bien de prier, c’est nécessaire, et je vous rappelais tout à l’heure ce devoir : mais ce n’est pas suffisant : il faut offrir à Dieu des collaborateurs, car il n’agit jamais seul.

C’était la théorie de Jeanne d’Arc. Le théologien Guillaume Aymeri lui disait à Poitiers :

— Si c’est le plaisir de Dieu, comme vous le dites, que les Anglais s’en aillent en leur pays, il n’a pas besoin de gens d’armes pour les déconfire.

— En nom Dieu, répartit la jeune fille, les gens d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire.

Un jour le Pape saint Pie X disait à un groupe de pèlerins français :

— Priez comme si tout dépendait de Dieu ; mais agissez comme si tout dépendait de vous.

Au fait, tout dépend de nous, puisque Dieu ne nous refuse jamais son secours, puisqu’il aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Il en est qui attendent un sauveur providentiel. Mais c’est nous qui devons être les sauveurs. Même si Dieu devait nous envoyer un messie, ce messie aurait besoin de précurseurs et de collaborateurs : à nous de préparer ses voies et de nous mettre à même de le seconder. Et s’il ne doit pas venir, à nous de le remplacer.

On a dit un jour avec une noble intention : l’heure est à Dieu et la parole est à la France ! Je crois pour ma part que l’heure comme la parole est à la France. L’heure est à nous, car Dieu nous l’abandonne. C’est l’homme qui par sa volonté ou son apathie hâte ou retarde les événements réparateurs : c’est l’homme de cœur et d’énergie qui fait sonner au cadran de l’histoire l’heure de la délivrance pour sa religion et sa patrie.

Aussi Jeanne besognait. Elle s’exposait la première au danger. Elle reçut des blessures, mais elle tailla de fameuses croupières aux Anglais. Imitons-la. Ne craignons ni la fatigue ni la souffrance. Quand on est en guerre, il faut s’attendre à recevoir des coups : mais il faut savoir les rendre. Le franc-maçon combat l’Église : nous devons combattre la franc-maçonnerie.

Rendre les coups ! Ce langage étonnera les pacifistes de l’intérieur, les soumissionnistes à outrance. Ils prétendent que nous devons ne faire la guerre qu’avec l’amour, que c’est le moyen de toucher le cœur de nos ennemis, que, devant notre douceur et notre patience, les armes leur tomberont des mains. Ô le bon billet que l’on nous baille ! Allez donc toucher le cœur des jeunes chacals de la Chambre et des vieux caïmans du Sénat ! Jolie tactique en vérité ; nos ennemis nous envoient des balles : nous leur répondrions par des confetti !

Mais nos évangélistes modernes répondent : Que faites-vous du précepte que vous a donné le Christ de pardonner à nos ennemis ? Je réponds : Il est sublime quand il s’agit de notre propre querelle. Mais il ne s’applique plus quand il s’agit d’un tiers. Pardonner ses injures personnelles, c’est beau ; se laisser frapper, quand on est seul en cause, c’est héroïque ! Mais se taire quand Dieu est outragé, mais laisser frapper sa mère, sa religion, sa patrie, quand on peut les défendre, c’est lâche ! Jeanne n’aurait pas compris cette charité-là ; elle n’eut pas marché dans ce sillon, elle n’y eut récolté que la honte.

D’ailleurs, nous accuser de manquer d’amour pour les francs-maçons, parce que nous voulons les chasser du pouvoir, c’est le comble de l’ingratitude. Qui aime bien châtie bien, dit le proverbe. Jeanne d’Arc avait cette tendresse pour les Anglais. Elle les aimait tellement qu’elle voulait les rapatrier, les rendre à leur chère Albion, à leurs foyers, à leurs épouses éplorées, aux brouillards de la Tamise : et c’est uniquement parce qu’ils ne comprenaient pas bien leur propre intérêt, qu’elle les poussait parfois un peu vivement, l’épée dans les reins, vers leur patrie bien-aimée.

Eh bien, c’est ainsi que nous aimons les francs-maçons. Comme ils perdent leur âme, sans parler de leur réputation, dans les postes qu’ils occupent, dans leurs sièges de députés et de sénateurs, nous devons, par charité chrétienne, leur éviter ce malheur et les rendre à leurs chères études.

Après le combat, Jeanne était pleine de compassion pour les anglais qu’elle trouvait blessés sur les champs de bataille. De même si vous voyez quelque blocard23 désarmé, désarçonné, gisant à terre, tendez-lui la main, surtout s’il renonce à Satan, à ses pompes, et à ses pipes de lycopode. Mais dans la bataille, bataille des idées, où notre épée est la plume, où notre canon est le journal, où notre obus est la conférence, pas de quartier, dent pour dent, œil pour œil !

Jeanne disait en parlant des Anglais :

La paix ! Il faut la leur porter à la pointe de la lance !

Elle leur écrivait ces paroles que je vous recommande :

En quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons de beaux horions et ferons un si grand tumulte que, depuis mille ans, il n’en aura pas eu de si grand en France, si vous ne nous faites raison… et l’on verra bien aux horions qui a meilleur droit, du Roi du ciel ou de vous !

Ah ! Messieurs, vive les horions24 ! Nous nous sommes contentés de les collectionner. Soyons désormais plus généreux : rendons-les avec usure !

Ceux qui ne peuvent écrire ni parler pourraient du moins répandre les écrits et la parole des autres. Je crois bien que si Jeanne revenait parmi nous, elle se ferait un plaisir de propager les bons journaux, et non pas seulement les journaux pieux et doux, où elle retrouverait fonction du bon Frère Pasquerel, mais les journaux batailleurs qui lui rappelleraient l’humeur du brave La Hire. Il faut les uns et les autres. Il faut de l’eau bénite pour chasser les diables de l’enfer ; mais pour exorciser les diables de la rue Cadet25, il faut de la bonne encre, additionnée au besoin d’une petite goutte de vinaigre ou même de vitriol.

Je le sais, quand nous prêchons ainsi la résistance et la lutte, nous passons pour des trouble-fête. Eh ! mon Dieu, ce fut le rôle de tous les envoyés du ciel. Les prophètes furent des trouble-fête dans le peuple juif : c’est pourquoi on les lapida. Les apôtres furent des trouble-fête dans la société gréco-romaine : c’est pourquoi on les martyrisa. Jésus fut un sublime trouble-fête dans le monde des pharisiens et des sadducéens : c’est pourquoi on le crucifia. Jeanne d’Arc fut aussi un trouble-fête à la cour où dominait La Trémoille et où se perdait gaiement un royaume : c’est pourquoi elle fut livrée aux Anglais qui la brûlèrent. Plus d’une fois, j’ai eu moi aussi, moi chétif, cette bonne ou cette mauvaise fortune de passer pour un trouble-fête, parce que je rappelais aux catholiques leurs devoirs : d’aucuns ne me l’ont pas pardonné. Mais dût-on me brûler ou me lapider, je n’en continuerai pas moins de prêcher comme Jeanne d’Arc la lutte contre les ennemis de ma patrie et de mon Dieu.

III.
L’union

Il est une vertu non moins nécessaire que le dévouement, c’est l’union, car, sans elle, le dévouement est frappé de stérilité ; il se heurte à des hostilités qui le tuent. L’union fait la force. La désunion c’est la ruine.

Or, la désunion a toujours sévi en notre cher pays. Il en était déjà ainsi au temps de César. Vercingétorix aurait voulu rassembler toutes les âmes, toutes les cités de la Gaule en un faisceau infrangible. Il disait : Une Gaule unie pourrait défier l’univers. Mais il ne fut pas écouté : la division ne fît que s’accentuer autour de lui. Il en mourut et son pays fut conquis.

Il en était de même lorsque parut Jeanne d’Arc. Devant l’ennemi commun la France aurait du faire bloc. Elle se scinda en Bourguignons et en Armagnacs. Mais parmi les Armagnacs eux-mêmes, qui étaient les bons patriotes de ce temps, il y eut des factions opposées. C’est ainsi que les seigneurs français étaient brouillés avec les chevaliers bretons.

La Pucelle s’efforça de faire l’union. Elle écrivit de Reims, le jour même du sacre de Charles VII, une très belle lettre au duc de Bourgogne.

✠ Jésus-Maria ✠

Haut et redouté prince, duc de Bourgogne. Jeanne la Pucelle vous requiert de par le Roi du ciel, son légitime et souverain Seigneur, que le roi de France et vous fassiez bonne paix ferme, qui dure longtemps. Pardonnez-vous l’un à l’autre de bon cœur, entièrement, ainsi que doivent le faire loyaux chrétiens, et s’il vous plaît de guerroyer, allez contre les Sarrasins.

Elle fit également tout ce qu’elle put pour réconcilier entre eux les bons Français et en particulier le connétable Arthur de Richemont, frère du duc de Bretagne, et les seigneurs de la cour française. Le jour même où l’armée royale allait attaquer Beaugency, on vit arriver le connétable alors en disgrâce à la tête de 400 lances et 800 archers. Le vaillant breton demandait à combattre pour la France. Le duc d’Alençon, sachant que le roi, dominé par La Trémoille, avait défendu de le recevoir, déclara que, si le connétable combattait, il se retirerait avec ses hommes d’armes.

Jeanne, navrée, supplie le beau duc de renoncer à ces funestes divisions en face de l’ennemi. L’Anglais était là : on venait de le vaincre à Orléans, à Jargeau, à Meung. On était sur le point de le chasser de Beaugency. Fallait-il pour une misérable question d’intrigue et d’amour-propre compromettre le gain de toutes ces victoires et exposer la France à la défaite ? Elle promit au duc de ménager un rapprochement entre le Roi et Richemont.

— Maintenant, dit-elle en terminant, il ne faut plus penser qu’à s’aider les uns les autres.

Elle fut éloquente, elle fut sublime. Elle fut l’ange de la paix et de la réconciliation. Le bon connétable jura devant elle qu’il servirait loyalement le Roi ; et tous les chefs présents, le duc d’Alençon en tête, se portèrent garants de sa fidélité. Le lendemain, bretons et français réunis cueillaient les mêmes lauriers sur la plaine de Patay.

Si Jeanne n’avait pas prêché et obtenu l’union, il est plus que probable que les Français divisés n’auraient pas pris Beaugency et n’auraient pas le lendemain gagné la grande bataille.

Hélas ! Jeanne ne devait pas opérer la réconciliation complète entre ses compatriotes. Les jalousies et les ambitions rivales travaillaient sourdement autour d’elle. La Trémoille et Regnault de Chartres furent les mauvais génies de la France.

Après Reims, ils entravèrent l’action de la Pucelle, lui refusèrent les munitions et les troupes nécessaires, et lui firent défendre de se joindre au duc d’Alençon pour une campagne que celui-ci projetait en Normandie. Ils furent la cause de l’échec de Jeanne devant Paris et plus tard devant la Charité-sur-Loire. Sans eux, il est certain que Jeanne serait entrée victorieuse dans Paris et eût elle-même bouté les Anglais hors de France.

De nos jours, nous souffrons du même mal. Il en est qui marchent séparément. Il en est qui boudent comme Achille sous leur tente, parce que leurs rivaux ont des succès. Il en est qui se tirent les uns sur les autres.

Jeanne, si elle nous apparaissait, nous dirait que la division, aujourd’hui, serait encore plus désastreuse et plus criminelle que de son temps. Alors, il s’agissait du sol de la France, maintenant, il s’agit de son âme.

Elle nous dirait que nous devons faire trêve à nos querelles intestines, que nous devons immoler nos ambitions personnelles, nos susceptibilités personnelles, nos intérêts personnels ; elle nous dirait que la personne n’est rien et que la cause est tout, car la cause est celle de Dieu et de la France.

Elle nous dirait que nous devons nous unir sur le seul terrain où l’union soit possible parmi nous, sur le terrain de la défense religieuse. D’ailleurs, c’est la religion qui est aujourd’hui attaquée, c’est donc elle qu’il faut défendre. C’est l’âme du peuple qu’on veut séparer de Dieu, c’est cette séparation que nous ne devons pas permettre. C’est l’âme de l’enfant que l’on veut déchristianiser, c’est l’âme de l’enfant qu’il faut sauver et conduire au Christ.

C’est le Christ qu’on outrage et qu’on veut chasser de chez nous. Nous devons nous grouper autour de lui pour le protéger contre les coups de l’impiété. Nous devons Lui dire, comme ce serviteur de David à son maître : Vive mon Seigneur et mon Roi ! Partout où vous serez, ô mon Roi, soit dans la vie, soit dans la mort, là sera votre serviteur !

Jeanne nous dirait encore que nous autres catholiques nous devons nous unir entre nous, avec un programme franchement chrétien ; que, lorsque nous formerons une masse bien compacte et bien homogène, nous serons une force avec laquelle on comptera ; que les autres groupes ne nous dédaigneront plus comme autrefois, mais accepteront, rechercheront même notre alliance et que nous pourrons alors leur imposer nos conditions. Reprenant le mot si fier de Pie X, la libératrice nous adjurerait de former enfin ce grand parti de Dieu ; et elle ajouterait enfin cette belle parole du Pape : Uniantur sub uno vexillo Christi Jesu, que les catholiques de France s’unissent sous le seul étendard du Christ-Jésus !

Ah ! l’étendard du roi Jésus ! Que ce mot est donc noble et quelles visions il fait passer devant l’âme ! L’étendard du roi Jésus, mais c’est autour de lui que s’est formée et qu’a grandi la France. C’est l’étendard qui flottait à Tolbiac, qui sauvait la nation naissante et qui menait bientôt Clovis, escorté d’un vol de victoires, au baptistère de Reims ! C’est l’étendard qui flottait à Vouillé, comme il devait flotter plus tard à Muret et à la Rochelle, purgeant la France de toutes les hérésies et la sacrant nation très chrétienne, c’est-à-dire éternellement catholique ! C’est l’étendard qui passait les Alpes avec Pépin et Charlemagne pour aller fonder le pouvoir temporel des Papes. C’est l’étendard qui passait les mers avec les Croisés, qui flottait sur Jérusalem, sur Antioche, sur Damiette, qui délivrait le saint Sépulcre et protégeait les chrétiens d’outre-mer. Enfin, c’est lui qui flottait sur les murs d’Orléans et sur la plaine de Patay, entre les mains de Jeanne, au soleil de la revanche et de la gloire.

Ô noble drapeau, toi qui as fait tant de miracles, fais donc celui de réconcilier tous les Français. Jeanne fit peindre sur tes plis la France sous la forme d’un lis. Que la blanche corolle reste bien unie sur sa tige ! Que ses pétales ne se dispersent pas au vent de la discorde ! Alors la bénédiction du Christ tombera de nouveau sur nos armes, comme au temps où, sur la plaine de Patay, Jeanne mettait la main du beau duc dans la main du bon connétable.

La fête nationale de Jeanne d’Arc

L’idée d’instituer une fête nationale de Jeanne d’Arc hante depuis longtemps un grand nombre d’esprits. Peut-on espérer qu’elle rallierait les suffrages de la foule ? Après les éclatants triomphes que la Pucelle a remportés partout depuis sa béatification26, on peut affirmer hardiment que cette fête répondrait au désir du pays et exciterait le plus vif enthousiasme.

En 1884, deux cent vingt-cinq députés signèrent un projet de loi qui en demandait l’institution. Le 8 juin 1894, elle fut votée au Sénat par 145 voix contre 92. En 1898, à la suite d’une énergique pétition des femmes de France, la loi fut présentée au Palais-Bourbon et l’on put croire pendant quelque temps qu’elle allait passer. Mais, grâce aux manœuvres de la franc-maçonnerie, qui ne s’en cacha pas, elle fut écartée, et elle dort encore dans les cartons de la Chambre.

N’est-il pas temps de la réveiller ?

Nous n’avons aucune illusion sur le sort qui attend une proposition aussi patriotique devant une Chambre qui l’est si peu. Tant que nous aurons une représentation nationale issue du suffrage des Loges bien plus que du suffrage du peuple, Jeanne d’Arc n’a aucune chance d’avoir sa fête nationale, car la Secte a expressément enjoint à ses adeptes d’en repousser le projet. Mais la question peut être posée devant l’opinion publique et, en tout cas, il est utile de préparer les esprits à un événement qui doit arriver tôt ou tard.

Nous allons donc examiner quelles sont les raisons que nous avons de souhaiter cette fête ; dans une conclusion pratique, nous indiquerons par quels moyens nous pouvons espérer l’obtenir.

Une fête nationale doit avoir pour but d’élever l’âme du peuple qui la célèbre, en exaltant ses fiertés, ses espérances et ses sentiments patriotiques. Pour cela, elle doit lui rappeler un événement historique qui soit une de ses gloires dans le passé et en même temps un stimulant d’énergie pour l’avenir.

Or, il semble bien que la fête de Jeanne d’Arc répondrait à cet idéal par le souvenir joyeux, glorieux et toujours fécond qu’elle commémore. Le cœur de la France la demande, car elle acquitterait notre dette de reconnaissance envers notre plus insigne bienfaitrice. L’honneur de la France la demande, car elle aurait pour objet la gloire la plus pure de notre race. Le salut de la France la demande, car elle unirait et élèverait les cœurs des générations futures. Ce serait la fête du patriotisme, la fête de l’armée, la fête du peuple, la fête de l’union et de la réconciliation de toutes les classes de la société. Seule, la franc-maçonnerie aurait quelque raison de s’y opposer, car ce pourrait être la fin de son règne ; mais ce serait, par là même, l’aurore de la délivrance pour le pays et Jeanne aurait été une seconde fois notre libératrice. Examinons de plus près ces différentes raisons.

I.
La fête de Jeanne, dette de reconnaissance nationale

Notre pays, écrasé par l’Anglais, était sur le point de périr dans l’humiliation et le sang. Jeanne le releva et le délivra de l’étranger. En lui rendant l’indépendance et la victoire, elle le mit en état de reprendre le cours de ses destinées et de monter vers cet apogée de civilisation qu’il devait atteindre aux siècles suivants. Nul n’a autant fait qu’elle pour la France. Nous devons donc, si nous avons du cœur, lui exprimer notre joie et notre reconnaissance. Or, le plus grand honneur que nous puissions lui décerner est assurément une fête nationale, car cet honneur comprend tous les autres et il place son héros ou son héroïne au pinacle de la pairie.

Quand on cherche des figures qui rappellent celle de la Pucelle, on n’en trouve guère que dans l’histoire du peuple Juif : ce sont celles de Judith et d’Esther. Ces deux illustres femmes furent vraiment des libératrices : elles sauvèrent Israël du plus effroyable désastre en faisant périr Holopherne et Aman. Le peuple leur témoigna sa reconnaissance en instituant deux jours de prières et de réjouissances annuelles, deux fêtes nationales, en souvenir de leurs exploits.

Or, Jeanne d’Arc mérite, au moins autant que ces deux héroïnes, un pareil honneur. Elles n’ont accompli qu’une seule prouesse éclatante dans toute leur vie, et elles ne se sont guère exposées aux coups de l’ennemi.

La Pucelle, au contraire, a remporté plusieurs victoires ; elle à maintes fois affronté la mort sur les champs de bataille : enfin elle a versé son sang pour sa patrie.

Si l’on compare les œuvres, celle de Jeanne est plus vaste et plus méritoire. Mais si l’on compare les âmes, la française remporte encore plus sur les deux juives, si illustres soient-elles. Combien elle est plus douce, plus pure, plus sympathique ! Il n’est pas de figure aussi gracieuse et aussi fière dans l’histoire de l’humanité.

Le peuple de Jérusalem, dans une procession solennelle, chantait à l’héroïne de Béthulie : Tu lætitia Israël ! Tu es la joie d’Israël ! Jeanne mérite bien que nous l’appelions la joie de la France et que nous fassions éclater notre gratitude envers elle dans un jour consacré à sa mémoire.

II.
L’honneur de la France demande cette fête

Jeanne n’a pas été seulement la bienfaitrice de la France : elle a été et elle est sa gloire. Ce sont deux mérites tout à fait distincts et qui pourraient être séparés.

Elle aurait pu être une étrangère, une noble alliée, une princesse lointaine, une fée bienfaisante, accourue à notre secours. Dans ce cas, son œuvre aurait encore été un bienfait pour nous, mais ce n’eut pas été une gloire. Le fait qu’une femme aussi illustre soit de notre race, c’est pour nous un incomparable honneur. C’est par elle-même, par sa propre vertu, aidée de Dieu sans doute, mais ce n’est pas par une assistance étrangère que la France a été sauvée. Cette héroïne que nous envient tous les peuples est une fille de chez nous.

Les éclaireurs assyriens qui s’emparèrent de Judith, éblouis de sa beauté, se disaient entre eux : Qui donc oserait mépriser une nation qui a des femmes aussi belles ! Aujourd’hui, ce sont tous les peuples qui rendent cet hommage à la France en contemplant l’indicible beauté de celle qui l’a sauvée.

M. Fabre27, auteur du projet de loi qui obtint en 1894 les suffrages du Sénat, s’exprimait ainsi dans son rapport :

N’est-il pas permis de dire que ni l’Orient avec toutes ses légendes, ni la Grèce avec tous ses poèmes, n’ont rien conçu de comparable à cette Jeanne que l’histoire nous a donnée ?

Les Anglais ont été longtemps les ennemis de la mémoire de Jeanne d’Arc : passion politique, souvenir des défaites qu’elle leur avait infligées et plus encore de la vengeance qu’ils en avaient tirée ; plus tard, haine du catholicisme, tout les y incitait. Comment pardonner à celle qui les avait vaincus, qui leur avait arraché la plus belle de toutes les proies, la France, et surtout à celle que leurs pères avaient brûlée ? On pardonne difficilement à un être le mal qu’on en a reçu, mais plus difficilement encore le mal qu’on lui a fait. Mais, depuis la fin du XVIIIe siècle, l’Angleterre a bien changé sur ce point comme sur beaucoup d’autres. Plusieurs de ses écrivains les plus célèbres ont tenu à réhabiliter la victime de Bedford.

Robert Southey l’a glorifiée dans un poème, en 1795. Shelley l’a également chantée. Thomas Quincey, le puissant visionnaire, lui a consacré un éloquent essai où il flétrit Voltaire, l’insulteur de la Pucelle. Richard Green la considère comme une figure de pureté qui se détache du sein de l’avidité, de la luxure, de l’égoïsme et de l’incrédulité du temps. Morison écrit en tête d’un de ses livres cette curieuse dédicace : À Jeanne d’Arc, libératrice de la France et de l’Angleterre. Lady Amabel Kerr a écrit récemment son histoire qui a été traduite en français. Il existe une autre vie anglaise de Jeanne, due à la plume alerte et judicieuse d’un américain, M. Francis Lowell28.

Mais le travail le plus intéressant est le magnifique ouvrage de M. Andrew Lang, intitulé The Maid of France29. C’est une réfutation péremptoire et indignée du vilain roman d’Anatole France. M. Lang est un historien de race, un écrivain brillant et délicat, et c’est un protestant. Son livre n’en a que plus d’autorité, surtout en Angleterre. Il met à nu le vilain procédé de M. France, sa méthode antiscientifique et le débusque de toutes ses positions.

On peut dire que l’Angleterre rivalise aujourd’hui d’enthousiasme avec la France pour celle qu’elle a jadis bridée. Chaque année, un pieux pèlerinage anglais vient à Rouen faire amende honorable à l’innocente victime et dépose aux pieds de sa statue des couronnes où on relève des inscriptions comme celle-ci : Hommage des femmes d’Angleterre à la grande Française.

Les cardinaux Newman, Manning, Howard et de nombreux évêques de la Grande-Bretagne ont demandé au Saint-Siège la canonisation de la Pucelle. Lorsque celle-ci fut béatifiée, Mgr Bourne, archevêque de Westminster, écrivit à l’épiscopat français, au nom de l’épiscopat anglais, une lettre très touchante, dont voici un passage :

Il est enfin reconnu, par ce suprême verdict qui s’impose à l’attention de tous, combien était grande cette pure foi de la Pucelle en Dieu, combien était fort son amour pour la patrie, combien enfin elle était digne de l’admiration de tous les siècles par sa fermeté dans ses desseins, plus grande que celle d’un homme, et par sa persévérance et son courage tellement au-dessus de son âge. Le temps, qui, d’habitude, efface le souvenir des actes admirables, lui a fait un trône dans le cœur des lointaines générations. La vérité, bien que tardive, la venge des assauts de la calomnie, et si ample est cette revanche que nous ne pouvons lui en vouloir de son retard. Car celle qui fut pour ainsi dire oubliée presque par tous est aujourd’hui honorée de l’affection du monde catholique tout entier ; son triomphe, sans fin désormais, efface jusqu’à la trace du déshonneur qui lui fut jeté jadis ; une couronne plus sacrée que n’importe quelle terrestre couronne répare l’iniquité de sa mort. De vieilles inimitiés sont oubliées ; nous la voyons acclamée par les descendants de ceux qui l’ont combattue comme leur ennemie ; parmi nos compatriotes, on n’en trouverait guère aujourd’hui qui ne désireraient voir ajouter encore aux suprêmes honneurs rendus à la pure vierge, au lieu de songer à les diminuer. Quant à nous qui, plus que personne, avions à cœur l’accomplissement de cet acte de justice, nous nous réjouissons avec vous de voir l’Église de France ornée de cette nouvelle fleur, non sans demander en même temps la puissante intercession de celle qui devient aujourd’hui notre patronne et notre guide. Quelle vienne encore au secours de la France, à votre secours, au secours de vos fidèles. Qu’elle rétablisse, sur des bases solides, la paix entre votre nation et la notre.

L’Allemagne a eu de l’admiration et de la sympathie pour la Pucelle dès son vivant, comme on le voit par un mémorial d’Eberhard Windeck, familier de l’empereur Sigismond, son contemporain30.

Un siècle plus tard, vers la fin du règne de François Ier, alors qu’Étienne Pasquier constatait avec tristesse le discrédit où la mémoire de l’héroïne était tombée chez nous, un jeune Prussien, Eustache de Knobelsdorf, faisait d’elle un pathétique éloge.

En 1680, le Jésuite allemand Michel Pexenfelder lui consacrait, dans son Concionator historicus, un sermon où il la mettait au premier rang parmi les femmes illustres ; il l’appelle :

Vierge et admirable de beauté, chaste parmi les soldats, sainte dans la vie des armes, demeurée pure parmi les dangers, inébranlée parmi les âpres mêlées, non effrayée parmi les ennemis, porte-drapeau des soldats, victorieuse parmi les calomnies, pleine de vie au milieu des flammes.

Au commencement du XIXe siècle, le drame que Schiller consacre à la Pucelle d’Orléans a un énorme succès ; entre 1801 et 1843, il compte 241 représentations. Frédéric Schlegel et La Motte-Fouqué traduisent en allemand les chroniques et les histoires qui concernent Jeanne. Guido Görres écrit sur elle un livre admirable de lyrisme et de poésie31.

L’Espagne, qui se connaît en héroïsme et en sainteté, ne devait pas rester en arrière. En 1721, elle applaudit une pièce de théâtre en l’honneur de la Pucelle, qu’on attribue tantôt à Zamora, tantôt à Lope de Vega.

L’Italie avait été profondément émue de la vie miraculeuse de la jeune fille. Un clerc français, attaché à la cour du pape Martin V l’auteur d’un Breviarium historiale a raconté la vive émotion dont il fut le témoin dans la péninsule. Son récit, composé du vivant de Jeanne dans l’intervalle qui sépare la délivrance d’Orléans (8 mai) et le sacre de Charles VII (17 juillet 1429), a été retrouvé en 1880, dans les archives du Vatican, par le comte Hugo Balsami. Le pape Léon XIII fut très frappé de voir surgir ce témoignage au moment même où la France demandait la béatification de son enfant et cette découverte ne fut pas sans influence sur le succès de la cause. Monseigneur Caprara, l’avocat du diable, déclarait qu’il souhaitait vivement être battu dans les attaques contre Jeanne, auxquelles l’obligeait sa fonction. Quant au cardinal Parocchi, il disait : Je donnerais volontiers mon sang pour la canonisation de Jeanne d’Arc.

La Russie, elle aussi, devait apporter sa couronne à l’héroïne. Le général Dragomirov, l’un des chefs les plus éminents de l’armée russe, et auteur lui-même d’une histoire de Jeanne d’Arc, s’est rendu à Orléans pour y retrouver en quelque sorte la trace même de ses pas et s’inspirer d’elle aux lieux les plus impérissablement imprégnés de son souvenir. C’est un pèlerinage religieux qu’il accomplissait ainsi, et, en sortant du Musée spécial où sont pieusement conservés tous les objets qui la rappellent, il a tenu à écrire ces belles paroles sur le registre des visiteurs :

On est profondément touché toujours, quand on voit que le peuple, dans la personne de ses élus, se souvient de son passé et reconnaît la sainteté des envoyés du ciel, car jamais le ciel ne s’est tant rapproché de la terre que dans la personne d’une vierge sainte, d’une pastoure, Jeanne d’Arc.

Dragomirof.

Voilà donc la femme que le monde entier admire. Quelle gloire elle a versée sur la France ! Nous pouvons, nous devons en être fiers. Ce serait une indignité de laisser tomber sa mémoire, de ne pas l’élever sur le pavois qu’elle mérite. Israël disait à sa libératrice non pas seulement qu’elle était sa joie, mais qu’elle était sa gloire et l’honneur de son peuple : tu gloria Jerusalem, tu honorificentia populi nostri. Les illuminations et les pavoisements d’une fête nationale doivent redire parmi nous le même refrain à notre glorieuse libératrice.

III.
Ce serait la fête du patriotisme

Une fête nationale doit élever le peuple et enflammer son patriotisme. Or, la fête de Jeanne d’Arc aurait cet heureux effet sur l’âme française.

Je sais bien que la franc-maçonnerie a été assez grotesque pour nier le patriotisme de la Vierge d’Orléans.

Au Convent de 1898, le F∴ Blatin, dans un vœu présenté au nom de la Loge Les vrais Amis, disait :

Jeanne d’Arc a vécu en un temps où la patrie n’existait pas encore et l’idée de patrie n’a été formulée que longtemps après ; cette figure appartient surtout à la légende et ne saurait, à aucun, point de vue, incarner la patrie française.

La même année, le F∴ Edgar Monteil écrivait dans une circulaire de la loge Clémente Amitié ! datée du 2 février :

Nous trouvons difficile de lui faire incarner l’idée de la patrie française, puisqu’elle a vécu à une époque où la patrie n’existait pas… L’idée de patrie, la patrie, dans son unité et dans son indivisibilité, date de la Révolution française, et il faut s’adresser à la Révolution française si l’on veut fêter la patrie…

Pitrerie ou ânerie, on ne sait ce qu’il faut le plus admirer dans de pareils boniments. La patrie était inconnue au XVe siècle ? Mais n’est-ce pas Jeanne elle-même qui, pour décider le roi a lui donner des troupes, faisait miroiter à ses yeux, sublime attirance, le salut de la patrie : patria alleviata ! N’était-ce pas elle qui disait : Je n’ai jamais pu voir couler le sang de France sans que mes cheveux ne se dressassent sur ma tête ? De quel nom appeler ce frémissement, cet amour, si ce n’est pas du patriotisme ?

Jeanne nous apprendrait à bien penser de la France et à l’estimer comme une nation sainte et sacrée. Elle avait pour son pays une affection mêlée de vénération et d’extase : elle voyait en lui le champion de Jésus-Christ.

Elle nous apprendrait à ne jamais désespérer de la patrie, à croire en ses destinées. Quant à elle, elle ne douta pas un seul instant du triomphe définitif de la France sur l’Angleterre. Même dans sa prison, elle dit aux Anglais qu’ils pouvaient la tuer, mais que la France les battrait et les rejetterait de son sein. C’était leur dire : Jeanne peut mourir, mais la France ne meurt pas !

Elle nous apprendrait à aimer la patrie et à nous dévouer pour elle jusqu’à la mort, si c’est nécessaire. Ah ! nous avons bien besoin de cette leçon à une époque où l’on a osé bafouer le drapeau ! La fête du patriotisme combattrait parmi nous les idées honteuses et navrantes de l’hervéisme. La Vierge d’Orléans convertirait ou châtierait le Pioupiou de l’Yonne32.

Dans la séance historique où le Sénat vota la fête de Jeanne d’Arc, M. Charles Dupuy, président du Conseil, prononça ces belles paroles :

Je vous le dis en toute conscience, nous avons aujourd’hui une occasion unique d’animer le cœur du pays par la consécration nationale du plus grand de ses souvenirs, qui enveloppe en même temps la plus grande de ses espérances. (Très bien ! très bien !)

La fête de Jeanne d’Arc, Messieurs, c’est l’affirmation de la patrie dans un temps où des théories destructives de tout ont osé la nier (Applaudissements) ; c’est jeter dans les âmes un pur rayon d’idéal dans un temps où des théories matérialistes cherchent à les avilir. (Applaudissements.)

Une œuvre pareille doit tenter la République, et, en adressant aux républicains qui ont assuré le relèvement de leur patrie, je leur dis : Consolidez, achevez votre œuvre et créez un culte qui n’aura ni dissidents ni hérétiques, qui sera le culte de la patrie sous l’invocation de Jeanne d’Arc. (Applaudissements prolongés.)

IV.
Ce serait la fête de l’armée

La fête nationale projetée serait aussi, tout naturellement, la fête de l’armée.

Jeanne d’Arc a été chef de guerre. Lorsque les juges de Rouen lui reprochèrent comme un acte d’orgueil d’avoir pris cette qualité, loin de s’en excuser, elle répondit fièrement :

— Si j’étais chef de guerre, c’était pour battre les Anglais.

Dans cette haute fonction, elle montra les talents militaires les plus admirables. Les meilleurs capitaines de son temps en étaient dans la stupéfaction et ont rendu témoignage à sa valeur et à ses exploits.

Les écrivains sectaires se sont efforcés de diminuer cette valeur et ces exploits. Le F∴ Minot, pharmacien de son état, a écrit en 1900, dans la Revue maçonnique :

Jeanne d’Arc, ancienne voyante à la suite des armées, personnalité minuscule et ignorée, n’est qu’un mythe en tant que chef d’armée…

Je ne sais si le cher frère Minot est ou n’est pas une personnalité minuscule et ignorée en maçonnerie, mais s’il est aussi bon pharmacien que bon historien, je n’irai certainement pas lui demander ses drogues ; je craindrais qu’il ne confondit les poisons et les remèdes comme il confond les mythes et l’histoire.

MM. Thalamas et Anatole France sont a peu près aussi forts que le F∴ Minot. Tous deux estiment que Jeanne n’est pas l’auteur principal des événements auxquels elle fut mêlée. Elle parlait beaucoup, se démenait fort, mais, pour ces messieurs, elle n’eut pas de réelle influence. C’était une faiseuse d’embarras et la mouche du coche33.

On se demande avec quelles lunettes ces graves historiens ont lu les documents qu’ils prétendent avoir compulsés. Nous avons les témoignages des compagnons d’armes de Jeanne, de Dunois, d’Alençon et des autres : ils attribuent à la Pucelle les grands succès des événements auxquels ils furent associés.

Le témoignage de Dunois est curieux. Il affirma au procès de réhabilitation, le 22 février 1456, que ce fut grâce à Jeanne et à partir du moment où elle se mit en campagne que la fortune, jusqu’alors favorable aux Anglais, se tourna subitement contre eux.

Je puis affirmer que dès cette heure (l’heure où Jeanne écrivit aux Anglais en se mettant en marche vers Orléans), tandis que précédemment deux-cents Anglais mettaient en fuite huit-cents et mille combattants français, dès cette heure et dans la suite, il a suffi de quatre ou cinq-cents combattants français pour tenir tête quasi à toute la puissance anglaise.

Un peu plus loin, au sujet de la brillante campagne de la Loire qui suivit le siège d’Orléans et des villes et forteresses telles que Meung, Jargeau et Beaugency, qui furent alors conquises, comme le tribunal lui posait celle importante question :

— Croyez-vous que ce fut par le moyen de la Pucelle ?

Il répondit :

— C’est ma persuasion !

Le duc d’Alençon rendit le même témoignage à Jeanne :

Au fait de la guerre, dit-il, elle faisait preuve d’une expérience consommée, très habile à manier la lance, à ranger l’armée en bataille, à préparer le combat, à disposer de l’artillerie. En ce qui regarde l’art militaire, tous étaient dans le ravissement de voir en elle la sagacité, la prudence d’un général qui se serait exercé au métier des armes pendant vingt ou trente ans. On admirait surtout le parti qu’elle savait tirer de l’artillerie, car c’est le point où elle excellait.

Théobald d’Armagnac, seigneur de Thermes, fit à peu près la même déposition. Il dit que Jeanne se conduisait

… comme le plus habile capitaine du monde.

À qui fera-t-on croire que ces fiers hommes de guerre eussent poussé l’abnégation ou la stupidité jusqu’à se dépouiller de leur gloire pour en revêtir une aventurière digne de pitié ou de mépris ? Bedford, dans une lettre écrite trois ans après le supplice de Rouen, attribue les revers de l’Angleterre

… à un suppôt de Satan nommé la Pucelle, et à la peur qu’elle inspira par ses enchantements et sorcelleries.

Il énumère les provinces qu’elle a conquises, l’Orléanais, la Champagne, le Laonnais, la Brie, le Beauvaisis, une partie de la Picardie.

Jeanne a donc été un capitaine de génie et un capitaine victorieux. L’armée de nos jours peut être fière d’elle et marcher à sa suite comme l’armée qui vainquit sous sa bannière à Patay. Aussi nos hommes de guerre ont toujours eu un culte pour elle. On pourrait composer un joli recueil des hommages qu’ils lui ont rendus.

Le général de Ségur raconte dans ses mémoires34, un épisode qui se passa le 16 juin 1814, à Vaucouleurs. Il venait de passer la Meuse avec sa brigade, et il était serré de près par les cosaques. Mais la vue de la maison de Jeanne rend le courage à ses hommes.

Plusieurs de nous, dit-il, saisis de respect pour son berceau, invoquent sa mémoire.

L’ennemi est là, de l’autre coté de la Meuse. Comment l’empêcher de passer ? Jeanne d’Arc seule est capable de ce miracle. Et voici qu’elle se montre.

Ce jour, écrit Ségur, nous montra, au travers de l’ouragan et d’un vrai déluge, ce fleuve, la veille notre allié si faible et si impuissant, totalement transformé. On eût dit que, à l’aspect si nouveau de l’étranger, il se fut gonflé d’indignation. Il croissait, il débordait à vue d’œil ; ses flots accouraient, ils s’amoncelaient les uns sur les autres ; déjà même ils avaient atteint la hauteur du pont et ils en battaient les arches avec un acharnement inexprimable, lorsque, au bruit de nos acclamations, cette masse, si tenace contre nos efforts, s’écroulant enfin, laissa entre nous et l’ennemi un large abîme.

Nous admirions, nous applaudissions, nos soldats criaient de ravissement. Nous rendions grâce à ce fleuve si bon français et à la patriotique protection de la Vierge de Vaucouleurs. Miracle ! car, aussitôt après ce bienheureux écroulement, le vent ayant tout à coup sauté du sud au nord, l’ouragan cessa et le ciel reprit sa sérénité. Son œuvre était accomplie, et là, du moins, devant le berceau de notre héroïne, l’invasion fut forcée de s’arrêter.

Voici un autre fait qui montre encore la dévotion de nos soldats envers Jeanne. Le 31 décembre 1860, un maréchal de France était à Neufchâteau :

— Messieurs, dit-il le soir à ses officiers d’ordonnance, soyez demain matin à 8 heures en uniforme, nous avons une visite officielle à faire.

Les aides de camp se regardaient. Le lendemain, ils montaient en voilure, sous la neige.

— Messieurs, dit le maréchal, nous allons chez une femme, en route pour Domrémy !

Arrivé au seuil de la maison de Jeanne, il ôte son épée.

— Messieurs, faites comme moi. Nous entrons chez un ange. Nous sommes trop petits soldats pour oser porter nos armes dans sa maison.

Le maréchal était le vainqueur de Malakoff, Pélissier.

Aux grandes manœuvres de septembre 1890, il se passa une scène analogue. À Domrémy, le capitaine du 148e qui commandait l’avant-garde de la 40e division d’infanterie, apercevant la fresque peinte sur la façade de l’église et la statue de Jeanne d’Arc, fait rectifier la position. Le général Florentin met la main à l’épée et fait porter les armes à chaque corps. Un mot électrique court les rangs : C’est pour Jeanne d’Arc ! Les corps se redressent, les yeux brillent, il passe dans la foule anonyme le grand frisson patriotique. Le génie, l’artillerie défilent ainsi. La halte venue, les hommes visitent la maison ; officiers et soldats, ils parlent et marchent bas, ils signent onze colonnes du registre. Au départ, le général Régnier salue la statue d’un geste large. Un jeune chef de bataillon du 147e se place devant la maison pour faire défiler le bataillon devant lui. Droit sur son cheval, l’épée dirigée vers la précieuse relique, il crie à chaque section :

— La tête à droite, voici la maison où est née Jeanne d’Arc.

Et de temps en temps sa voix tremblait : il ne parvenait pas à dissimuler son émotion.

Pareille émotion étreindrait nos soldats le jour de la fête nationale de celle qui fut leur grande sœur des batailles. Ils apprendraient d’elle à mieux aimer le drapeau, à mieux servir la patrie. Elle serait vraiment la patronne de nos armées.

V.
Ce serait la fête de toutes les classes de la société, mais particulièrement du peuple

On peut dire que Jeanne a fait partie de toutes les classes de la société. Elle est sortie de la plus humble, de celle des paysans : mais elle s’est élevée jusqu’à la plus illustre. Le roi lui a conféré la noblesse ainsi qu’à sa famille : mais la noblesse qu’elle conquit elle-même est encore plus haute. Elle marchait l’égale des plus grands seigneurs, à côté du duc d’Alençon, de Dunois, du comte de Clermont, du connétable de Richemont. Elle aimait la noblesse, nous dit Boulainvilliers, elle aimait cette belle chevalerie française qui portait si haut le drapeau de l’honneur. Elle aimait aussi le roi, en qui elle révérait l’oint du Seigneur, le lieutenant du Christ, le petit-fils de Saint-Louis. Elle l’appelait l’oriflamme. On peut presque dire qu’elle monta elle-même sur le trône, le jour où le roi lui céda sa couronne ; cérémonie symbolique si l’on veut, mais qui mettait cependant, pour un instant, Jeanne à sa vraie place, parmi les lis de France.

Toutefois on peut dire qu’elle avait un faible pour les gens du peuple, pour les travailleurs. Elle les accueillait avec bonté et le sourire aux lèvres ; elle disait qu’elle était venue pour eux, pour les sauver.

Comme les artisans qui l’acclamaient dans les villes, comme les paysans qui l’escortaient dans les campagnes, les ouvriers de nos jours comprennent de plus en plus Jeanne. Ils s’habituent à son pur et gracieux profil. Ils aiment ces statues équestres qui semblent regarder la frontière et toutes ces statues pieuses qui regardent le ciel.

Les ouvriers du syndicat jaune35 disaient, le 14 mars 1901, dans une proclamation adressée à toute la nation :

Pendant que les prédicateurs de grève et de révolution sociale vont faire leur œuvre de haine et semer de nouvelles ruines dans d’autres usines françaises, recrutons et organisons l’armée des défenseurs du travail. Vous tous, Français de tous les partis et de toutes les classes sociales, vous dont les pères n’ont pas hésité à marcher pour le salut de la France sous la bannière de la plébéienne Jeanne d’Arc, notre sœur, la fille du peuple, venez à nous, les plébéiens, qui voulons défendre le travail national menacé par l’étranger. Marchez avec nous, car sur notre drapeau est inscrite la devise victorieuse de Jeanne d’Arc, qui doit être le mot de ralliement de tous les travailleurs français : Vice labeur !

Et moi je dis : Vivent les ouvriers qui ont de tels sentiments ! Et vive l’héroïne qui les leur inspire !

La fête nationale de Jeanne ne serait donc pas la fête d’une caste sociale ni d’un parti politique ; ce serait la fête de toute la nation, la fête de l’union, une trêve d’un jour qui hâterait l’avènement de la paix et de la réconciliation universelle.

Dans une belle allocution prononcée en mai 1909, Mgr Joseph Lémann rappelait que la Sainte Vierge a été appelée, dans un recueil du Moyen-Age, le dimanche des cœurs, parce que, comme le dimanche réjouit et groupe les familles, de même Marie réunit dans la joie tous ses enfants. Et, appliquant ce mot à Jeanne, l’orateur s’écriait que sa béatification, le dimanche 18 avril 1909, a été le dimanche des cœurs pour tous les Français accourus à Rome. Il me semble que ce serait encore plus vrai de la fête nationale qui grouperait tous les bons Français sous la bannière de Jeanne ; ce serait vraiment le dimanche des cœurs pour toutes les classes de la société.

VI.
Ce ne serait pas la fête de la franc-maçonnerie

Cependant, il faut l’avouer, il est une classe de citoyens que la glorification de la Pucelle ne réjouirait certainement pas, c’est la franc-maçonnerie. Mais ce doit être pour nous une raison de plus d’aller de l’avant36.

Malgré toutes ses protestations hypocrites, la secte d’Hiram poursuit méthodiquement le but de dissoudre, moralement et matériellement, la France : elle n’a donc pas voix au chapitre dans une discussion où il y va de l’honneur et du salut du pays, ou, plutôt, si sa voix compte, c’est comme une indication très sûre pour tous les patriotes de ce qu’il ne faut pas faire, car elle est toujours et infailliblement opposée à nos intérêts. Si, par impossible, elle demandait la fête de Jeanne d’Arc, nous devrions nous méfier et nous dire : Quel piège y a-t-il là ? Mais puisqu’elle a déclaré bruyamment dans ses convents qu’elle y est hostile, plus d’hésitation ; nous savons ce que nous avons à faire.

C’est donc un fait, la Maçonnerie a pieusement recueilli l’héritage de Cauchon. Ne pouvant plus brûler Jeanne, elle la poursuit dans sa mémoire. Elle a recueilli non moins religieusement l’héritage de Voltaire. Une Revue des chefs-d’œuvre du XVIIIe siècle, chaudement approuvée par le Grand-Orient et dirigée par un franc-maçon considérable, a eu l’impudeur de rééditer la Pucelle de Voltaire, à l’usage sans doute des vieux débauchées des loges maçonniques.

Plusieurs fois la secte a exprimé son dépit et son regret que Jeanne ait sauvé la France et ne l’ait pas laissée sous le joug de l’Angleterre. Ce sentiment est si monstrueux qu’on aura de la peine à croire qu’il ait pu exister dans un cœur français. Mais au fait, des cœurs de francs-maçons sont-ce bien des cœurs français ?

Un certain F∴ Louis Martin a publié, en 1896, un volume intitulé : l’Erreur de Jeanne d’Arc. L’erreur, selon lui, est qu’elle ait combattu pour la France, dans l’armée de Charles VII, et non pas pour l’Angleterre avec les Anglo-Bourguignons.

La mission de Jeanne d’Arc, écrit-il, est discutable, et elle se résout par la négation si je montre que son intervention a été funeste à notre patrie et une calamité pour l’Europe… En résumé, avec ses merveilleux moyens, Jeanne d’Arc n’a obéi qu’à une haine instinctive ; elle n’a servi que des haines politiques ; elle n’a laissé enfin, après elle, qu’une haine nationale !

Et il termine ainsi son factum :

Qu’importe à l’histoire que Charles VII fût le légitime roi de France ? Il importait bien plus que ce fût le roi d’Angleterre. Certes, oui.

Cette thèse fut accueillie avec faveur dans les Loges, elle fut soutenue parles FF∴ Minot, Blatin et Naquet. Il fallait s’attendre à trouver cet affreux petit juif dans cet assaut donné au patriotisme. Il a osé appeler Jeanne un fléau, le fléau de l’humanité ! Voici un extrait de ses paroles :

En donnant la victoire aux Valois contre les Plantagenêt, Jeanne a sauvé, sans le savoir, le catholicisme. Sans la victoire des Valois, le catholicisme eût été déraciné37.

La France eût sombré : mais le catholicisme eût également péri. Double profit pour un youtre !

C’est le cas d’admirer cette inverecundia38 que Drumont a souvent flétrie. Mais laissons Naquet continuer à nous révéler sa belle âme :

Il n’est donc pas vrai que Jeanne ait été l’ange bienfaisant de la France et le fléau de l’Angleterre. Elle a été le fléau des deux pays et même de l’humanité.

Dors-tu content, Voltaire ? Et n’es-tu pas jaloux de cette pensée géniale qui n’eût point déparé ton ignoble pamphlet ?

Un transfuge des nobles causes, que la presse maçonnique a récemment statufié, le triste Cornély, n’a pas rougi de s’associer à ces attaques. Nous voulons citer ici, pour sa honte, les paroles fielleuses qu’il écrivit en faveur de Thalamas contre Jeanne d’Arc39. Pour le défenseur de Dreyfus, le rôle de la Pucelle fut désastreux et les nobles enfants qui la vengèrent en conspuant son insulteur sont des cancres. Voici ses paroles :

Il paraît que, parmi les officiers victimes des délations dont il a été si copieusement parlé, figure une nommée Jeanne d’Arc, qui fut général français au quinzième siècle, sous Charles VII, et qui, depuis longtemps du reste, n’est plus en activité de service.

M. Georges Berry, député de la Seine, a appris qu’un méchant professeur de lycée avait accusé ce général d’avoir été la maîtresse de tous les capitaines de son armée. Malheureusement pour les gens qui se réjouissaient déjà de pouvoir s’indigner à son aise, M. Chaumié avait ordonné une enquête et l’enquête avait révélé que le méchant professeur n’avait pas dit du mal de Jeanne d’Arc et que le professeur avait été calomnié par quelques cancres bien pensants…

Ce n’est pas au moins que je veuille m’associer aux calomnies débitées contre l’héroïne française qui succédera sur nos autels, s’il plaît à N. S. P. le Pape, à MM. Sauri et Magella, nommés saints au dernier Consistoire.

Envisagé de très haut, son rôle politique fut contestable : elle empêcha l’Angleterre et la France de former une seule nation qui fût devenue la maîtresse du monde et les livra toutes deux à une rivalité qui a causé bien des désastres40

Pauvre Jeanne d’Arc ! Que n’a-t-elle eu, comme Cornély, l’esprit d’assurer le pain de ses vieux jours, en reniant son passé et ses voix ! Elle serait acclamée par tous les renégats de nos jours.

La franc-maçonnerie est le nid de serpents d’où sont sortis presque tous ceux qui ont sifflé et mordu la mémoire de Jeanne et bavé sur elle. C’est la secte, comme nous le verrons plus loin, qui se dressa frémissante en 1894 et depuis, pour empêcher la Chambre de voter la fête nationale de la Pucelle.

Elle a cherché à faire de Jeanne une révoltée contre l’Église. Mais cette tentative a échoué. On a beau montrer la captive de Rouen torturée par des moines, au-dessus des criailleries de la secte, le peuple entend la martyre s’écrier : J’en appelle au Pape ! ou bien encore : Si vous m’aviez remise entra les mains de l’Église, tout cela ne serait pas arrivé. Eh quoi ! se dit la foule, ce n’est donc pas le Pape qui l’a jugée et condamnée, comme dit la Lanterne ! Ce n’est donc pas l’Église qui l’a fait brûler, comme le prétend l’Action ! Elle n’est donc pas morte en maudissant la religion, comme le prétendent toutes les feuilles maçonniques !

La secte a également voulu la faire passer pour une hallucinée. Mais elle a constaté elle-même que ça ne prend pas. Le F∴ Jean Macé, fondateur de la Ligue de l’enseignement, a avoué que la foule est rétive à la théorie des hallucinations. C’est la raison principale pour laquelle il repoussait la fête nationale demandée par M. Fabre. Il faisait ce dilemme : Un bon franc-maçon devra ou admettre les voix surnaturelles de Jeanne — horreur ! abomination ! — ou bien dire aux paysans qu’elle fut hallucinée — mais les paysans n’y comprendront rien du tout. Voici d’ailleurs les propres paroles du fameux maçon, telles que les a citées l’Univers du 8 juillet 1884 :

On dit que 228 de ses collègues (de M. J. Fabre) ont mis leur signature au bas de sa proposition. J’en suis fâché pour eux et pour lui, elle n’aura pas la mienne. Pas de fête nationale possible sans la glorification entière de ce qui la motive. Les républicains qui se sont laissés gagner par l’enthousiasme parfaitement honorable du député de l’Aveyron, se sont-ils demandé comment ils s’y prendraient pour raconter à nos paysans la légende de Jeanne d’Arc ? S’ils parlent en croyants des voix de ses saintes, réussiront-ils toujours à se faire prendre au sérieux ? S’ils en parlent en hommes rétifs au miracle, ne courront-ils pas le risque de troubler ces âmes simples, rétives de leur côté à la théorie des hallucinations ? S’ils n’en parlent pas, que restera-t-il de la fille inspirée, dont la force personnelle et le prestige, le bûcher même, demeurent inexplicables, la croyance aux puissances surnaturelles mise de côté. Le prêtre seul n’aura rien à renier en se faisant l’historien de Jeanne d’Arc41.

On remarquera avec quelle perspicacité cet homme a vu qu’une fête de la Pucelle n’est pas possible sans l’affirmation du surnaturel et par conséquent sans la glorification de la religion chrétienne.

VII.
Ne serait-ce pas la fête du cléricalisme ?

En 1896, une planche de la Clémente Amitié dénonçait à tous les bons maçons la fête nationale de Jeanne comme :

… une entreprise de jésuites, une fête de réaction cléricale et de haine entre les citoyens.

Des braves gens, qui ne sont pas des fils de la Veuve cependant, ont répété le mot comme une objection. Prenez garde, disent ces éternels trembleurs, vous aurez beau dire que la fête nationale de la Pucelle sera la fête de toutes les classes, des ouvriers, des paysans et du peuple, elle sera considérée comme le triomphe du clergé, comme une fête cléricale et par conséquent mal vue de la population ; elle irritera les libres-penseurs !

Il me semble que les faits répondent d’eux-mêmes à cette objection. Il est sûr que certains libres-penseurs, qui ne sont pas plus libres que penseurs, seront furieux de cette institution : tant mieux, c’est très bon signe. Mais la population a montré ces dernières années et surtout depuis la béatification de Jeanne qu’elle voit avec sympathie tout ce que l’Église fait en l’honneur de la Libératrice. Le clergé ne s’est pas caché pour demander que le triomphe fut éclatant, les bannières nombreuses, les illuminations éblouissantes. Les commerçants, les ouvriers, les paysans, les gens du peuple, loin de lui en vouloir, lui en ont su gré et ont répondu à son appel, dans la plupart des villes et des villages, avec un enthousiasme qui a dépassé toutes les prévisions. La manifestation eut été plus belle encore, sans la terreur qui pèse sur les fonctionnaires. Nous avons entendu de ces braves gens nous dire qu’ils étaient navrés, mais qu’ils ne pouvaient pavoiser sans s’exposer au danger d’être dénoncés, mal notés et révoqués.

Et ce ne sont pas seulement les croyants et les pratiquants qui ont ainsi répondu à l’invitation du clergé : on a vu nombre d’incrédules et d’indifférents rivaliser avec les fidèles pour honorer la grande française. Il suffit d’être bon français pour l’aimer ; il suffit d’être sensible à la beauté morale et à l’héroïsme pour l’admirer. Nous avons lu d’éloquents articles d’écrivains qui ne se piquent pas de cléricalisme et qui proclament hautement que Jeanne est à tous. Francis Magnard se moquait dans le Figaro de ceux qui disent : Elle est à nous !

— Elle est à nous !

— Non, elle est à nous !

Et les deux partis s’arrachent la grande ombre. Jehanne la Pucelle, qui avait de l’esprit et du trait, eut souri dans sa prison, malgré la tristesse de son agonie, si elle avait pu prévoir ce débat posthume de l’Église et de l’État à son sujet, pauvre fille que l’Église condamnait et que l’État laissait mourir. […] Laissons la France s’unir, une fois par hasard, sur le nom de celle qui lui rendit le courage et la foi en sa vertu guerrière, sans essayer de confisquer la grande héroïne au profil de telles ou telles idées42.

N’en déplaise à Francis Magnard, Jeanne d’Arc n’eut pas souri en entendant les catholiques, ses frères, la revendiquer et s’écrier : Elle est à nous. Elle a dit au contraire très haut et répété bien des fois qu’elle était à l’Église. Nous avons entendu tout à l’heure Jean Macé, le franc-maçon, plus perspicace que le célèbre journaliste, avouer que le prêtre seul n’a rien à renier en se faisant l’historien de Jeanne d’Arc.

Le vaillant archevêque d’Aix, Mgr Gouthe-Soulard, écrivait jadis ces belles paroles que nous devons faire nôtres :

Jeanne appartient à l’Église ! Léon XIII écrivait ces temps derniers : Columbus noster est, Christophe Colomb est à nous ! Jeanne aussi est nôtre. Personne ne saurait nous la disputer.

Les registres de sa paroisse, comme les procès-verbaux de son martyre en mains, nous pouvons dire : Joanna nostra est.

Elle est à nous, née comme nous de parents catholiques, devenue notre sœur en Jésus-Christ par le saint baptême qui fut toujours son premier titre de gloire et dont elle ne viola jamais les engagements.

Elle est à nous, dans la chaumière paternelle, pieuse enfant, modeste adolescente, chaste jeune fille, la joie de ses parents, l’édification de ses compagnes, au catéchisme de son curé, à la garde de son troupeau, au travail des champs, à l’église chaque malin et souvent à la sainte Table.

Elle est à nous dans l’humilité et dans la gloire, dans sa vie et dans sa mort : elle est à nous en tout et partout, à nous toujours.

Nous catholiques, nous avons la propriété exclusive de ces miracles de la Providence.

En vain, les falsificateurs de l’histoire ont voulu nous la prendre en la défigurant et en la présentant comme une hallucinée. Quoi donc, Dunois, La Hire, Xaintrailles et mille autres héros auraient obéi à une hallucinée ! Vous qui affirmez cette sottise, auriez-vous obéi à une visionnaire ?… Est-ce que vous croyez que ces vaillants n’avaient pas autant d’esprit que vous ?

Gardez vos grands hommes. Mettez-les au Panthéon : nous ne vous les disputerons jamais. Mais Jeanne d’Arc est à nous, de son premier à son dernier jour, sans démenti, sans défaillance — ce livre le prouve après tant d’autres, avec plus d’éloquence et de verve que bien d’autres — Joanna nostra est. On ne laïcise pas les saints43.

C’est de toute évidence. Et si Jeanne est à nous, elle n’est pas à ceux qui l’outragent comme les francs-maçons. Qui oserait dire qu’elle est à Voltaire, ou aux épigones de Voltaire, les Anatole France et les Thalamas !

Elle n’est pas même aux libres-penseurs qui ont sincèrement loué sa grandeur d’âme et ses qualités naturelles, mais qui l’ont traitée d’hallucinée, car Jeanne tenait par-dessus tout à être crue quand elle affirmait l’origine céleste de ses voix. Elle est morte pour cette affirmation. Elle n’est donc ni aux Michelet, ni aux Henri Martin, ni aux Siméon Luce, ni aux Quicherat, ni même à celui qui a tant fait pour sa fête nationale, M. Fabre. Ces hommes ne l’ont pas comprise : ils l’ont diminuée et dénaturée. Jeanne sans ses voix, les vraies, celles du ciel, est une Jeanne en l’air que rien n’explique, que rien ne soutient, un rayon sans foyer, une brillante chimère qui vole sans ailes ou qui n’a que les ailes fragiles de l’hallucination.

Toutefois, entendons-nous : nous ne prétendons pas que nous avons seuls le droit de la fêter. Si elle est à nous catholiques par ses principes, par ses voix, par ses miracles, par son idéal mystique, elle n’est pas pour nous seuls. Si elle n’est pas à tous, elle est pour tous. Elle est pour les libres-penseurs eux-mêmes qu’elle serait heureuse de ramener. Elle est pour tous les bons français qu’elle aimerait à réunir sous sa bannière et à conduire à la vérité intégrale, à la foi.

Eh ! mon Dieu, oui, elle a cette arrière-pensée, la petite Jeanne d’Orléans. Elle voudrait rallier tous les bons citoyens dans le double amour du Christ et de la France, et elle ne désespère pas d’y arriver, et c’est bien un des fruits qu’elle attend et que nous attendons — pourquoi le cacher ? — de l’établissement de sa fête civile.

Je sais bien que cette pensée affole la secte maçonnique, mais encore une fois tant mieux ! Le F∴ Guillemot, dans le Congrès des Loges du Centre, réuni à Gien, en mai 1894, frémissait à l’idée que le projet de M. Fabre allait être voté — comme il le fut en effet — le mois suivant et il jetait un cri d’alarme qui retentit au fond de tous les antres maçonniques. Il voyait tous les malheurs possibles déchaînés sur la République par suite de cette loi, mais surtout ce malheur des malheurs que le pouvoir, disons le mot, l’assiette au beurre, allait échapper aux chers frères de la truelle. Voici cet aveu dépouillé d’artifice :

Dans nos communes rurales, la fête de Jeanne d’Arc, revanche de l’esprit nouveau, sera célébrée avec un éclat éblouissant par l’Église, qui se connaît à ce genre de mise en scène, associée d’ailleurs aux fameuses classes dirigeantes, qui trouveront enfin là l’occasion de dépenser les économies réalisées depuis la suppression de la fête du 15 août. L’imagination des masses sera frappée, séduite, et les républicains réduits à fêter le 14 juillet, cette grande fête du peuple, avec des ressources encore diminuées, feront triste mine en présence des splendeurs déployées quelques mois avant par leurs adversaires. Toute la clientèle de vieux républicains, de dévoués et sincères démocrates, éprouvés par vingt-cinq années de luttes et d’efforts incessants, par une vigilance de toutes les heures, une ardeur militante qu’aucune déception na pu abattre, qu’aucun sophisme n’a pu tromper, toute cette clientèle de braves gens, tout ce petit monde qui a peiné et souffert pour la République, se verra ainsi abandonné, désavoué en quelque sorte, par un gouvernement qui se dit républicain. Alors qu’adviendra-t-il ? Que le nombre de ces vaillants défenseurs de l’idée républicaine, de ces fermes citoyens restés fidèles à l’esprit ancien ira partout diminuant. Où nos députés comptent-ils les retrouver aux jours d’élections ou par qui espèrent-ils les remplacer ?

Ah ! voila le grand mot lâché ! Jeanne d’Arc est le péril électoral ! Elle arracherait la France à la franc-maçonnerie : elle la rendrait à elle-même, elle confierait nos destinées à des représentants vraiment honnêtes, vraiment français et qui ne porteraient pas le tablier maçonnique ! Ah ! non, par exemple, la secte n’admet pas cela, et il faut à tout prix éviter que cette tuile ne tombe sur sa tête !

VIII.
N’abrogerait-elle pas la fête du 14 juillet ?

Nous venons d’entendre le F∴ Guillemot signaler avec le péril électoral qui menace ses frères celui qui menace la fête du 14 juillet. Et de fait on accuse les promoteurs de la fête nationale de Jeanne de vouloir sournoisement effacer le souvenir de la Prise de la Bastille et supprimer sa commémoration officielle.

Au Congrès des Loges de la région parisienne du 19 mai 1894 — c’est étonnant ce que les Loges tiennent de Congrès ! — le F∴ Edgar Monteil, Vénérable de la Clémente Amitié, présenta et fit voter une proposition tendant à repousser le projet de M. Fabre. Or, l’un des attendu était celui-ci :

Attendu que des évêques ont déclaré qu’en instituant la fête de Jeanne d’Arc, il s’agissait de ruiner la fête du 14 juillet.

Je ne crois guère que des évêques aient fait cette déclaration ; mais en admettant qu’ils l’aient faite, que faudrait-il en penser ?

Certains libéraux protestent avec indignation contre cette accusation : ils n’ont jamais eu, quant à eux, une aussi noire idée ! Pauvres libéraux, toujours dupes des fables révolutionnaires et qui se laissent conduire par le bout du nez à toutes les folies et à toutes les sottises !

Un homme qui voit clair et qui a un peu de dignité devrait répondre : La fête de Jeanne fera disparaître celle du 14 juillet ? Tant mieux, ce sera une infamie dont elle nous délivrera !

La prise de la Bastille est une des vilaines pages de l’histoire de la Révolution qui en a tant. Ce ne fut pas, comme on l’a dit, un généreux mouvement populaire, mais une aberration de la foule, égarée par des meneurs qui prenaient leur mot d’ordre dans les Loges.

La Bastille n’était nullement une maison de sang et de torture : c’était une prison où les prisonniers étaient très humainement traités et souvent même menaient une vie joyeuse : plusieurs y donnèrent des banquets plantureux à leurs amis. On l’a appelée l’Eldorado des prisons. Lorsqu’elle fut prise d’assaut, elle contenait en tout quatre faussaires et un odieux scélérat, véritable monstre, gens qui ne méritaient aucun intérêt. Il y avait aussi deux fous qu’on y gardait comme dans une maison de santé. Les injustices et les cruautés dont la Révolution prétendit qu’elle était le repaire ne sont que des légendes. Il était donc aussi insensé, aussi immoral, aussi criminel de détruire la Bastille qu’il le serait aujourd’hui de détruire n’importe quelle prison. Le principe de cet illustre événement est donc un mensonge et une calomnie.

L’exécution elle-même fut encore plus odieuse. La foule menée par ses exploiteurs attaqua la garnison composée de quatre-vingts invalides et de vingt-deux suisses. Cette garnison résista d’abord, en quoi elle faisait doublement son devoir, d’abord parce qu’elle était attaquée et ensuite parce qu’elle avait charge de défendre le château. Au bout de quelque temps, le gouverneur de Launay se rendit sur la promesse jurée par Élie et Hulin, les deux principaux chefs des assaillants, que tous les défenseurs et prisonniers de la Bastille auraient la vie sauve.

Mais, quand les portes eurent été ouvertes, on s’empara du gouverneur, on le conduisit à la place de Grève et on lui coupa la tête que l’on porta au bout d’une pique. Plusieurs des soldats de la forteresse et, ironie atroce, quelques-uns des prisonniers furent massacrés. On peut donc conclure que les vainqueurs de la Bastille furent des bandits et des sauvages. Et voilà la scène abominable, scène de trahison et d’assassinat, que l’on condamne une noble nation à commémorer chaque année comme un exploit magnifique. Si la fête nationale de Jeanne n’avait pour effet que de nous délivrer de cette saturnale, ce serait déjà un inestimable bienfait ! Et que l’on ne dise pas que derrière cette institution nationale c’est la République que l’on vise et que l’on veut renverser. La forme du gouvernement n’a rien à voir ici. Ce ne sont pas les royalistes, ce sont les républicains honnêtes qui ont le plus d’intérêt et qui devraient être les premiers à secouer cette ignominie qui souille le régime cher à leur cœur.

IX.
Jeanne d’Arc devant le parlement

Pendant le dernier quart du XIXe siècle, la popularité de Jeanne s’accrut d’une manière singulière. L’Église instruisait son procès de béatification ; elle célébrait à Notre-Dame de Paris et dans toutes nos grandes villes des fêtes splendides en son honneur. Mais de son côté l’opinion laïque n’était pas en retard. La France, vaincue par l’Allemagne, avait en se retournant vers son passé rencontré cette radieuse figure ; elle s’était éprise d’admiration et d’amour pour cette héroïne de la délivrance qui semblait vouloir redescendre du ciel et devenir l’héroïne de la revanche. L’idée de la glorifier travaillait tous les cerveaux et y faisait naître les projets les plus variés.

Le plus hardi, le plus légitime de ces projets fut celui de lui consacrer une fête nationale, et il trouva dans M. Joseph Fabre, d’abord député puis sénateur de l’Aveyron, un ardent et tenace promoteur.

En 1884, M. Fabre déposait à la Chambre dont il faisait partie un projet de loi stipulant une fête civique annuelle en l’honneur de la libératrice d’Orléans. Deux-cents-vingt-cinq de ses collègues mirent leur signature au bas du projet : parmi eux on remarquait des francs-maçons et des anticléricaux en grand nombre, Antonin Proust, Désiré Barodet, Paul Bert, Albert Ferry, Arthur Ranc, Clovis Hugues, Daniel Wilson, Thomas Floquet, Lockroy, Camille Pelletan, Germain Casse, René Goblet, Gaston de Douville-Maillefeu, Tony Révillon, Emery Compayré, Gaston Gerville-Réache, Ange Laisant, Frédéric Desmons, Jean-Marie de Lanessan, etc. Toutefois, comme la législature touchait à sa fin, le projet ne put venir en discussion, et M. Fabre n’ayant pas été réélu aux élections suivantes, on n’en reparla plus pendant dix ans.

Toutefois, la franc-maçonnerie veillait. Elle s’était aperçue bien vite qu’une fête de Jeanne d’Arc, loin de servir son œuvre de déchristianisation de la France, tournerait au contraire à l’honneur de la religion.

Aussi, M. Fabre, envoyé au Sénat en 1894, ayant repris à la haute assemblée son projet de 1884, la secte fit le geste de détresse. Au Congrès des Loges du Centre, tenu à Gien en mai 1894, le F∴ Guillemot dénonça le complot clérical qui s’ourdissait à l’ombre de la bannière de la Pucelle :

La mémoire de Jeanne d’Arc, disait-il, de cette hallucinée sublime en qui se personnifia, à une heure de crise nationale, l’âme même de la patrie, semble devoir être l’objet d’une exploitation éhontée de la part des cléricaux et des monarchistes… L’institution d’une seconde fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc ne tend à rien moins qu’à amener, partout où les cléricaux ont su garder quelque influence, la disparition plus ou moins prochaine de la fête républicaine du 14 juillet et qu’à engendrer sur tous les autres points du territoire de véritables guerres civiles.

Et le F∴ Guillemot invitait tous les bons maçons à combattre énergiquement la fête projetée.

La Loge la Clémente Amitié avec son Vénérable, le F∴ Edgar Monteil, se mit à la tête du mouvement anti-johannique. Elle fit voter au Congrès des Loges parisiennes, le 20 mai 1894, un ordre du jour où il était dit que la fête nationale de Jeanne était une entreprise de réaction cléricale, menaçant la République d’une nouvelle Saint-Barthélemy, et qu’il fallait à tout prix étouffer. En même temps la même Loge envoyait une circulaire à tous les maçons de France les adjurant de combattre par tous les moyens possibles cette abominable entreprise.

Malgré cette campagne, le Sénat vota la loi en trois articles le 8 juin 1894 : les deux premiers articles obtinrent 143 voix contre 93, et le troisième 180 voix contre 20. Les voici :

  • Article Ier. — La République française célèbre annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme.
  • Article II. — Cette fête aura lieu le deuxième dimanche de mai, jour anniversaire de la délivrance d’Orléans.
  • Article III. — Il sera élevé en l’honneur de Jeanne d’Arc, sur la place de Rouen où elle a été brûlée vive, un monument avec cette inscription : À Jeanne d’Arc la France reconnaissante.

La secte ne se tint pas pour battue. Le vote du Sénat devait être ratifié par la Chambre pour devenir loi. Les Loges jurèrent qu’il ne passerait pas. Le vœu, formulé par le F∴ Edgar Monteil au Congres des Loges parisiennes, fut lu, applaudi et adopté au Couvent réuni à la rue Cadet en septembre 1894. Le même jour, le Conseil de l’Ordre fut chargé de faire le nécessaire auprès des membres du Parlement : cela voulait dire que défense leur était faite au nom de la sacro-sainte congrégation de l’Acacia de jamais voter la fête antimaçonnique de Jeanne d’Arc.

Mais la secte ne commande pas seulement aux députés, elle parle en maîtresse au gouvernement. En 1896, sur l’ordre des Loges, le F∴ Méline, président du Conseil, défendit aux militaires et fonctionnaires de tout grade de prêter un concours officiel aux fêtes religieuses de Jeanne d’Arc. Avant le F∴ Méline, un autre président du Conseil, Casimir Périer avait obéi à la secte avec la même platitude répugnante. Et voilà la valeur morale de ces fameux modérés en qui certains catholiques avaient placé leur confiance !

En 1898, la franc-maçonnerie eut une alerte très vive. La proposition de loi, votée depuis quatre ans par le Sénat et qui sommeillait dans les oubliettes parlementaires, se réveilla soudain, grâce à une grande pétition des femmes françaises. Mais la Clémente Amitié, toujours en éveil, sauva le Capitole une fois de plus. Elle envoya une nouvelle circulaire, signée de l’inévitable F∴ Edgar Monteil, son Vénérable, à tous les francs-maçons et en particulier à ceux de la Chambre. On y lit entre autres choses :

Que la Chambre des députés, si elle est républicaine et patriote, institue la fête commémorative des volontaires de 92 ; mais qu’elle ne tombe pas dans le piège grossier ouvert sous ses sièges par les Jésuites, d’instituer la fête de la monarchie avec Jeanne d’Arc, bientôt canonisée par l’Église.

Ouvrez les yeux, TT∴ CC∴ FF∴, à ceux qui ne veulent pas voir.

La Chambre est aujourd’hui saisie d’un rapport sentimental, appuyé sur des pétitions de femmes colportées par les curés dans les alcôves. Le projet de loi pour une fête de Jeanne d’Arc porte de nombreuses signatures des membres du Parlement, aveugles ou complices de la réaction cléricale. Les aveugles ! adressez-vous à eux, TT∴ CC∴ FF∴, et relevez leurs paupières : les complices… les complices du pape et des jésuites c’est notre affaire ; nous les connaîtrons et nous ne les oublierons pas ; mais nous vous supplions, TT∴ CC∴ FF∴ républicains sans compromissions sordides, d’empêcher l’institution d’une fête nationale à Jeanne d’Arc.

Déjà, à plusieurs reprises, la Clémente Amitié s’est élevée énergiquement contre cette fête ; elle a crié et elle crie :

C’est la fête de la réaction cléricale, c’est une fête de guerre civile.

Ne trouvez-vous pas que la haine des citoyens les uns pour les autres soit assez attisée ? que le pape, les évêques, les jésuites n’agissent pas suffisamment pour ruiner la France, l’abaisser, faire naître bientôt l’émeute ? La Chambre va-t-elle donner à nos ennemis séculaires une arme nouvelle, leur fournir un levier ? Oublie-t-on que, pour une fête encore illégale, nous avons vu sonner les cloches, le drapeau du pape apparaître aux fenêtres avec les bannières fleurdelisées, les réactionnaires triomphants courir au Te Deum d’actions de grâces et l’eau bénite asperger les rues en attendant qu’il y coule le sang ?

TT∴ CC∴ FF∴, saisissez-vous de ce brandon fumeux de la guerre civile ; empêchez qu’il ne brûle, rejetez la fête de la monarchie.

Déclarez que la République a assez d’une fête nationale et que le 14 juillet fête la patrie en même temps que la Liberté.

Cependant la commission nommée pour examiner la pétition lui était favorable, et son rapporteur, M. de Mahy, honnête homme égaré dans la franc-maçonnerie, croyait n’avoir qu’à monter à la tribune pour rallier la majorité des suffrages. Le 14 mai 1898, il demanda à la Chambre que la loi votée par le Sénat fut mise à l’ordre du jour de la plus prochaine séance, mais la gauche clabauda si fort qu’il fut obligé de protester énergiquement contre la pression exercée sur ses collègues par la circulaire de la Clémente Amitié. Malgré tous ses efforts, la Chambre, par 338 voix contre 173, repoussa la proposition.

Le rejet de cette pétition a été attribué principalement à M. Brisson, président de la Chambre, par M. de Mahy. Voici ce qu’a écrit le rapporteur :

À deux reprises différentes la question fut écartée pour le reste de la législature après un débat caractéristique que je regrette de ne pouvoir, faute de place, mettre sous les yeux du lecteur. Il y verrait la ténacité procédurière, subtile et violente, déployée par le président de la Chambre pour faire rejeter la mise à l’ordre du jour et pour empêcher la lecture à la tribune d’une lettre imprimée, adressée sous enveloppe ouverte par le président d’une loge maçonnique, la Clémente Amitié, à un grand nombre de députés, à telles enseignes que les hommes de service en ramassèrent traînant sur les tables. Il m’en a été remis pour ma part une vingtaine d’exemplaires.

Ce qui fut rejeté dans cette séance historique, il est important de le remarquer, ce n’est pas la loi elle-même, mais la mise à l’ordre du jour de sa discussion. La question de fond ne fut pas abordée. M. de Mahy a ainsi précisé, en 1903, la situation légale de la proposition ; sauf erreur, nous croyons qu’elle est toujours la même.

La transmission et la distribution de la loi adoptée par le Sénat ont été renouvelées, conformément à l’usage, dès le début de chaque législature nouvelle. La Chambre est donc saisie, et elle le sera tant qu’elle n’aura pas statué, soit en adoptant, soit en rejetant la proposition.

Si elle venait en discussion dans les circonstances actuelles, la fête de Jeanne d’Arc risquerait un sort pire qu’en 1898. Ce serait, cette fois, le rejet, et ce serait grand dommage.

Hélas, tout ceci est un épisode du drame où se joue notre existence nationale. Et nous nous obstinons à ne pas voir le doigt du chef d’orchestre, bien visible pourtant, qui mène notre marche funèbre. Si le peuple savait, il y mettrait bon ordre. Mais quand saura-t-il ? Nous, qui l’avertissons, nous sommes bien isolés.

Voilà donc où en est la question parlementaire. Jeanne a été repoussée par les Loges. Faut-il le regretter ? Il semble que non. Il vaut mieux que la grande française ne doive rien à ces ennemis de la France et que ce front très pur n’ait pas été souillé par leurs couronnes. Je ne voudrais pas d’une Jeanne d’Arc enrégimentée dans les Loges. Un vieux républicain me disait : Une Pucelle en tablier, fi donc ! J’aime mieux la voir avec sa bannière fleurdelisée !

J’exprimai un jour cette pensée dans une réunion publique, à la salle Humbert de Romans, à Paris. C’était sous le ministère de Combes, et je disais : La main de cet homme sur le front de cette femme, jamais ! Il se rencontra un catholique charitable pour trouver que j’avais été un peu vif, mais la salle faillit crouler sous les applaudissements. Je crois que ce sera aujourd’hui la pensée de tout le monde.

D’autre part, si la fête avait été votée malgré la franc-maçonnerie, il est probable que celle-ci eût tout fait pour la discréditer et que, par les moyens de corruption, de délation et d’intimidation qui sont ses armes ordinaires, elle y aurait réussi et alors il serait bien difficile de remonter le courant.

Mais aujourd’hui la situation ne semble plus être moralement la même : après le succès inouï des fêtes religieuses de la Bienheureuse et la répercussion enthousiaste qu’elles ont eu en dehors des églises, on peut espérer que la secte hideuse, toujours omnipotente au Parlement, n’aura plus la même influence sur la foule. Et c’est pourquoi, après avoir exposé les raisons qui doivent nous faire désirer la fête nationale de Jeanne d’Arc, je voudrais dire par quels moyens pratiques nous pourrions en hâter l’institution.

X.
Conclusion : comment obtenir cette fête ?

Les bonnes lois, les lois qui durent, sont celles qui sont dans les mœurs avant d’être dans le code, celles qui sont vécues avant d’être votées. Voilà le principe qui doit ici nous guider. Il faut donc que les amis de Jeanne d’Arc agissent à peu près comme si la loi avait été votée et qu’ils donnent le plus grand éclat possible à la fête de l’héroïne.

1° À sa fête religieuse d’abord ! Celle-ci a été fixée par l’Église au 6e dimanche après Pâques. Ce dimanche tombe presque toujours au mois de mai. C’est une bonne époque. Les évêques et les curés sont bien décidés à déployer en ce jour la plus grande solennité, comme ils l’ont fait l’année de la béatification. Que les fidèles accourent donc à ces belles cérémonies, et que ceux qui le peuvent contribuent à la beauté du chant et de la décoration. Les panégyriques consacrés à la Bienheureuse la feront de plus en plus connaître et aimer.

2° Il faut nous efforcer de donner à la fête religieuse une répercussion extérieure. Que les jolies oriflammes et les drapeaux flottent à toutes les fenêtres. Que le nom de Jeanne d’Arc brille le soir dans les illuminations multicolores ; qu’il serpente en girandoles éclatantes du haut en bas de nos maisons ; qu’il éclate dans les chœurs et les fanfares. Ces manifestations expriment l’amour du peuple pour ses favoris : mais elles l’augmentent aussi. Jeanne d’Arc fêtée, chantée, applaudie, rayonnant dans le pavoisement et l’illumination de nos cités, deviendra de plus en plus populaire.

3° Dans certaines villes, on a imaginé d’autres hommages. On sait quel succès eut en 1909 la cavalcade de Compiègne représentant la vie de Jeanne d’Arc. Il en fut de même à Nevers. Dans une petite ville de la Nièvre, à Decize, nous avons assisté à une manifestation semblable, plus modeste mais très belle encore. Ce fut un enthousiasme indescriptible lorsque Jeanne, brillamment armée et à cheval, parcourut les rues entourée d’un cortège historique richement équipé. Ailleurs on a tiré des feux d’artifice, on a inauguré au milieu de réjouissances populaires la statue de la Libératrice.

4° Il faut attribuer une très grande importance aux drames qui font passer sous les yeux de la foule l’enfance, la vie guerrière et la mort de l’héroïne. Le plus beau de ces drames est certainement le Mystère de Jeanne d’Arc, en cinq actes et dix-huit tableaux, composé par M. l’abbé Jouin, curé de Saint-Augustin, à Paris. Cette œuvre magistrale a été jouée notamment à Nancy, où les magnifiques représentations organisées par M. l’abbé Petit, curé de Saint-Joseph, durant tout l’été de 1909, ont attiré des milliers et des milliers de spectateurs de la France et même de l’étranger. Le splendide décor, la mise en scène grandiose, la richesse des costumes, sans parler de la puissance et de la beauté du drame, ont conquis tous les suffrages : mais quelles leçons patriotiques et religieuses n’en ont pas remportées les assistants ! Combien Jeanne en est sortie plus aimée et plus admirée ! Nous avons pu constater en plusieurs villes où cependant l’on ne disposait pas des mêmes ressources qu’à Nancy, l’effet énorme produit par le théâtre de la Pucelle.

5° L’action des conférences populaires peut être également très profonde. Nous avons nous-mêmes, devant des auditoires très mêlés, exposé l’enseignement qui ressort de cette vie toujours féconde. Bien des fois le public nous a montré, par des applaudissements frénétiques, à quel point il comprenait et goûtait ces leçons et quel dégoût il éprouvait pour les hommes dont l’œuvre antipatriotique et antichrétienne est le contre-pied de l’œuvre de Jeanne.

C’est par ces moyens que la fête religieuse deviendra peu à peu fête civile. Le jour où une loi décrétera la fête nationale, plus d’un sera sans doute étonné et tenté de se dire : Mais comment, est-ce qu’elle n’existait pas déjà ?

Après cela ou en même temps, il faut aussi songer aux moyens directs de faire agréer la loi au Parlement. En voici quelques-uns :

6° Il y a la pétition. Je sais bien le sort qui est fait généralement à ces belles listes de signatures : elles sont mises au panier. Cependant il y a des exceptions. Lorsqu’une pétition apparaît comme l’expression de l’opinion publique, elle s’impose, et les Chambres ne peuvent pas la négliger. C’est ainsi que la pétition des femmes de France faillit, comme nous l’avons vu, faire triompher la fête de Jeanne d’Arc en 1898, et elle y aurait réussi sans la campagne effrénée des Loges. Il serait bon de la reprendre.

Le Comité de Réparation nationale envers Jeanne d’Arc, fondé à Rouen par le général Canonge, tient à la disposition des personnes qui en font la demande des feuilles de pétition avec cette formule :

Ville ou commune de… le…

Les soussignés demandent à MM. les députés de vouloir bien voter le projet de loi déposé sur le bureau de la Chambre par M. Millevoye, député, et ayant pour objet l’institution d’une Fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc.

Il suffit de faire couvrir de signatures ces pétitions qui seront adressées gratuitement et franco à toutes les personnes qui en demanderont au Comité de Réparation nationale envers Jeanne d’Arc, 21, place de la Pucelle, à Rouen.

7° Il y a en France un bon nombre de conseils d’arrondissement et de conseils généraux qui ne sont pas inféodés aux Loges. Pourquoi n’imiteraient-ils pas l’exemple donné par le conseil d’arrondissement de Nantes, qui émit le 12 août 1909 le vœu suivant, sur la proposition de M. Bacqua, conseiller du canton de Vertou :

Article Ier. — Considérant que Jeanne d’Arc est la plus belle figure de notre histoire nationale ; que sa mémoire est une de celles que doit par dessus tout honorer un peuple qui lui est redevable de la délivrance et de la vie ; que le Souverain Pontife Pie X, en auréolant, le 18 avril dernier, de la couronne des Bienheureuses, le front de la Pucelle d’Orléans, donna ainsi un nouveau témoignage de sa profonde affection pour notre pays ;

Considérant qu’au-dessus des partis politiques planent le culte de la France et du drapeau, et par suite le culte de la vaillante guerrière qui les a si glorieusement incarnés et qui, en toutes circonstances, n’a cessé de s’inspirer de la noble devise : Dieu et Patrie ;

Considérant que nulle plus que la grande héroïne ne personnifia jamais davantage l’âme du peuple français et ne saurait mieux grouper tous ses fils dans un même élan de juste admiration, d’universelle gratitude et de fraternel amour ;

Le conseil d’arrondissement émet le vœu que chaque année une fête nationale soit décrétée par les Chambres en l’honneur de Jeanne d’Arc, la libératrice du territoire.

8° Enfin, là où les électeurs patriotes sont en majorité, pourquoi ne donneraient-ils pas à leurs candidats le mandat impératif de voter à la Chambre la fête civile de la grande française ? Pourquoi, en dehors des autres conditions qu’ils ont le droit et le devoir d’exiger de leurs élus et dont je n’ai pas à parler ici, ne leur imposeraient-ils pas cette promesse : Je m’engage, si la fête nationale de Jeanne d’Arc est mise en discussion à la Chambre, à lui donner ma voix ? Le candidat qui refuserait de prendre un engagement aussi simple et aussi patriotique serait jugé et condamné.

Ce sont là de simples suggestions : nous espérons bien que d’autres idées meilleures se produiront partout. Puissions-nous les avoir amorcées et avoir contribué par ce travail à faire rendre à notre bien-aimée libératrice le grand hommage national auquel elle a droit !

Jeanne d’Arc et la Bretagne44

Au temps de Jeanne, la Bretagne n’était pas encore entrée dans l’orbite politique de la France, car elle avait un duc indépendant qui menait train de roi. Mais elle avait de sa grande voisine l’esprit chevaleresque et le noble cœur.

Comme la France, elle avait l’amour du Christ et de la Vierge, avec le culte des saints aux douces légendes, moines, ermites, évêques, qui avaient embaumé la terre d’Arvor.

Comme la France, elle était férue des belles emprises, confiante dans l’épée qui frappe les mécréants et dans les signes de croix que redoutent les korrigans.

Comme la France et plus que la France, elle était rêveuse ; mais quand son âme, hantée par les souvenirs de la Table Ronde, errait au clair de la lune, sur la tristesse des menhirs ou dans le murmure des forêts enchantées, c’était toujours en quête de quelque saint Graal, idéal de justice et d’amour.

Comme la France, elle n’admettait pas que le maudit Saxon, ainsi qu’elle l’appelait, foulât aux pieds ses landes et ses grèves, et, plutôt que de les lui abandonner, elle aurait demandé à ses fils, comme à Beaumanoir, de boire jusqu’à la dernière goutte de leur sang.

Les plus vaillantes épées qui eussent servi la France avant la Pucelle pendant la guerre de Cent ans avaient été deux épées bretonnes, celles de Du Guesclin et d’Olivier de Clisson.

Mais la Bretagne savait bien qu’une autre épée plus brillante allait bientôt sortir du fourreau. Elle avait entendu l’enchanteur Merlin prédire qu’une femme perdrait la France et qu’une autre femme la sauverait : et, le soir, devant l’âtre, à la chaumière comme au manoir, quand les bonnes gens, devisant de la fameuse prophétie, entendaient l’ouragan faire rage au dehors et casser les branches des grands arbres, ils se demandaient en tressaillant si ce n’était pas la bonne fée promise qui passait dans le vent et volait à la rencontre des Saxons.

L’âme bretonne et l’âme de Jeanne d’Arc étaient donc faites pour se comprendre. Aussi vos pères furent nombreux autour de la Pucelle ; ils comptèrent parmi ses meilleurs et ses plus chers compagnons.

Guy et André de Laval étaient petits-fils de Jean de Montfort-Laval et d’Anne de Laval, dame de Tinténiac, mariée jadis en premières noces à Bertrand du Guesclin et qui vivait retirée en sa terre de Vitré. Ils arrivèrent à la cour de Charles VII quelques jours après Jeanne et tout de suite furent gagnés par sa bonne grâce. Elle leur fit fête, leur offrit une coupe de vin et leur promit de leur en faire boire bientôt à Paris. Ils écrivirent leur enthousiasme à leurs redoutées dames et mères Anne et Jeanne de Laval, disant que la Pucelle était toute divine. Ils en font la description la plus charmante que nous ayons d’elle, ils la montrent armée tout en blanc, une petite hache à la main, sur un grand coursier noir qui se démenait fort et ne voulait être monté que par elle. Ils nous apprennent que la Pucelle envoya à leur grand-mère un bien petit anneau d’or. Délicat souvenir, n’est-ce pas, de l’humble paysanne à la très haute et puissante dame de Tinténiac ! Touchante communion qui rapproche instantanément ces deux âmes dans l’amour de la France !

Un autre et plus illustre Breton devait s’attacher à Jeanne. C’était le connétable de Richemont qui devint plus tard duc de Bretagne : homme un peu vif qui faisait pendre, sans forme de procès, les coquins comme le sire de Giac, mais brave cœur, bien français et bien breton.

En 1429, il était, grâce aux intrigues de La Trémoille, brouillé avec le roi de France, mais non avec la France. Ayant appris la délivrance d’Orléans, il vint s’offrir à Jeanne avec Jacques de Dinan, seigneur de Beaumanoir, Rostrenem, Tugdual de Kermoysan, quatre-cents lances et huit-cents archers bretons.

L’héroïne prit sur elle de l’admettre dans l’armée royale, malgré les défenses de La Trémoille ; elle le réconcilia avec le duc d’Alençon et les autres seigneurs français, elle lui dit :

— Ah ! beau connétable, vous êtes venu bien à point !

Et oui certes, puisque le lendemain la Bretagne et la France se couvraient ensemble de gloire, dans la plaine de Patay, sous la bannière de Jeanne d’Arc.

La Bretagne devait donner à la Pucelle une preuve encore plus éclatante de son amour.

Tandis que Jeanne grandissait aux marches de Lorraine, il y avait, au bord d’un champ de blé noir, perdu au pays d’Armorique, une petite Bretonne bretonnante, du joli nom de Perrinaïc, qui souffrait elle aussi de la grande pitié du Bro-Gall.

Elle vint en France. Elle s’attacha, croit-on, à la Pucelle. Elle répétait partout que Jeanne était toute bonne et envoyée par Dieu. Ce fut son crime aux yeux des Anglais. Ils la saisirent à Corbeil en 1430. Ils la menèrent à Paris, ils la jetèrent en prison. Elle fut sommée de maudire Jeanne, mais elle était bretonne, c’est-à-dire fidèle et entêtée dans sa fidélité. Elle préféra mourir, et elle fut brûlée vive sur le parvis Notre-Dame.

C’était le 3 septembre 1430, neuf mois environ avant le supplice de Jeanne. Le bûcher de Paris annonçait le bûcher de Rouen. La Pucelle eut-elle connaissance du dévouement sublime de son humble petite sœur ? Nous aimons à le croire, et il semble probable que ses juges n’ont pas dû lui laisser ignorer le sort de son amie, ne fût-ce que pour l’intimider ou la torturer davantage. Mais alors comme elle a du s’attendrir sur la pauvre Perrinaïc ! Comme elle a dû l’invoquer et lui demander le courage dont la fille d’Armorique avait donné l’exemple !

Bretonne têtue, bretonne héroïque, pauvre petite Perrinaïc, gloire à toi et à la Bretagne ! Que sont nos éloges de la Pucelle à côté du témoignage que tu lui as rendu et que tu as signé de ton sang ? Jeanne fut la martyre de la France, toi tu fus la martyre de Jeanne. Doux satellite de l’astre éblouissant qui illumine aujourd’hui le monde, pourquoi le caches-tu dans la pénombre de son histoire ? Quel chagrin pour nous de ne pouvoir t’en sortir et te contempler dans le rayonnement de ta grande amie ! Humble Perrinaïc, nous t’aimons d’avoir tant aimé notre Jeanne, et nous ne séparerons jamais dans notre cœur la bonne Bretonne de la bonne Lorraine.

La vérité sur Pierronne de Bretagne45

Tuons la légende ; gardons l’histoire.

Parmi les figures qui entourent Jeanne d’Arc, il en est peu qui soient aussi sympathiques que celle de Perrinaïc ou Pierronne de Bretagne. Elle nous apparaît à demi cachée dans la pénombre de la Pucelle. Nous ne savons que peu de chose de sa vie et nous ne connaissons que le motif et le genre de sa mort. Mais ce peu qui est parvenu jusqu’à nous suffit à lui mériter notre admiration la plus tendre. Elle est morte pour Jeanne d’Arc.

Touchés de son dévouement et séduits par son mystère même, quelques auteurs ont voulu la tirer de l’obscurité et la mettre sur le pavois. L’idée était heureuse. Mais ils lui ont donné une physionomie qui n’est pas la sienne ; ils lui ont créé une histoire qui n’est que le fruit de leur imagination. Cet excès était regrettable et c’est celui où est tombé M. Quellien en 189246.

Il fallait s’attendre à une réaction. Elle s’est produite et a été encore plus malheureuse que l’erreur à laquelle elle prétendait s’opposer. Elle est tombée elle-même dans une erreur plus grave. En voulant tuer la légende de M. Quellien, elle a mutilé l’histoire sur laquelle s’était posée cette légende, comme le pavé de l’ours écrasant à la fois la mouche et le dormeur. Il n’est pas rare d’entendre des gens révoquer en doute l’existence même de Pierronne. À l’occasion d’un discours où nous avions cru pouvoir faire l’éloge de l’humble héroïne, un brave curé breton nous écrivait tout uniment que l’histoire de Perrinaïc était une fumisterie. Voila une manière de simplifier l’histoire qui a l’avantage de supprimer toute critique : mais vaut-elle mieux que les fantaisies de M. Quellien ?

La vérité est entre les deux. Il est important de la préciser, car elle est belle et touchante et appartient à l’histoire de Jeanne d’Arc. Tous ceux qui aiment la libératrice doivent aimer la douce martyre qui lui a donné la plus grande preuve d’amour.

I.
L’histoire

Tout ce que nous savons de Pierronne de Bretagne tient en trois témoignages de l’époque.

Le premier est du chanoine Jean Chuffart, chancelier de l’église de Paris, qui rapporte assez brièvement le cas de Pierronne dans son Journal d’un bourgeois de Paris de 1405 à 1449, dont M. Alexandre Tuetey nous a donné une édition en 1881. Voici ce qu’il nous apprend :

Le troisième jour de septembre 1430, à un dimanche, furent prêchées au puits Notre-Dame deux femmes qui environ demi an au devant, avaient été prises à Corbeil et amenées à Paris et dont la plus aînée, Pierronne, était de Bretaigne-Bretonnant. Elle disait et vrai propos avait que dame Jeanne, qui s’armait avec les Armagnacs, était bonne et ce qu’elle faisait était bien et selon Dieu. Item elle reconnaît avoir deux fois reçu le précieux corps de Notre-Seigneur en un jour. Item elle affirmait et jurait que Dieu s’approchait souvent à elle en humanité et parlait à elle comme un ami fait à l’autre et que, la dernière fois qu’elle l’avait vu, il était vêtu de robe blanche et avait une huque vermeille par-dessous, qui est aussi comme blasphème. Elle ne voulut jamais révoquer son propos. Par quoi, ce dit jour, fut jugée à être arse (brûlée) et mourut en ce propos ce dit jour de dimanche ; et l’autre fut délivrée pour cette heure.

Le second témoignage est du dominicain Jean Graverent, prieur des Jacobins de Paris et grand inquisiteur de France qui, en 1431, dans un abominable sermon prononcé à Saint-Martin-des-Champs, faisant l’apologie du procès et de la condamnation de la Pucelle, parla incidemment du fait de Pierronne.

Nous ne connaissons ce sermon que par le résumé qu’en a donné Jean Chuffart dans son Journal. Voici le passage qui nous intéresse :

Encore, dit-il, qu’elles étaient quatre femmes, dont trois avaient été prises, c’est à savoir cette Pucelle, Pierronne et sa compagne, et une qui est avec les Armagnacs, nommée Catherine de la Rochelle, laquelle dit que, quand on consacre le précieux corps de Notre-Seigneur, elle voit les merveilles du haut secret de Notre-Seigneur Dieu. Et disait que, toutes ces quatre pauvres femmes, frère Richard le Cordelier les avait toutes ainsi gouvernées, car il était leur beau père (directeur), et que, le jour de Noël (25 décembre 1429), en la ville de Jargeau, il bailla à cette dame Jeanne la Pucelle trois fois le corps de Notre-Seigneur, ce dont il était beaucoup à blâmer, et l’avait baillé à Pierronne celui jour deux fois.

Ces deux premiers témoignages ne nous étant connus que par le même ouvrage, le Journal d’un bourgeois de Paris, on peut dire qu’ils se réduisent à un seul, mais la chose a peu d’importance. C’est bien le discours résumé de Graverent et non celui de Chuffart que nous venons d’entendre.

Le troisième témoignage est de l’allemand Jean Nider, docteur en théologie et auteur d’un traité en latin sur les mœurs des Fourmis, intitulé Formicarium.

Rapportant une conversation qu’il avait eue au concile de Bâle avec maître Nicolas Lamy, représentant de l’Université de Paris, sur la vie et la mort de la Pucelle, Nider rappelle en passant le supplice de Pierronne, que l’on reconnaît parfaitement, bien qu’il ne la nomme pas, dans les lignes suivantes :

Dans le même temps parurent aux environs de Paris deux femmes se disant publiquement envoyées par Dieu pour secourir Jeanne la Pucelle. Je tiens de maître Nicolas Lamy que l’inquisiteur de France les fit arrêter comme coupables de magie ou de sorcellerie. Plusieurs docteurs en théologie les ayant examinées, constatèrent qu’elles étaient abusées par les hallucinations du malin esprit. L’une de ces femmes, ayant reconnu les fraudes de l’ange de Satan, se repentit sur la remontrance des docteurs et, comme elle le devait, abjura ses erreurs. Mais l’autre, s’obstinant à y persévérer, fut livrée au feu.

Il ressort de ces citations que Pierronne était une personne dévote, qui eut, comme Jeanne d’Arc, des rapports de conscience avec le célèbre prédicateur et confesseur, frère Richard le Cordelier. Celui-ci aurait eu, selon Chuffart, le tort de donner la communion à ses pénitentes plusieurs fois le même jour. Quant à Pierronne elle prit ouvertement avec une de ses compagnes, dont le nom est resté inconnu, le parti de Jeanne d’Arc : elle appuya, par ses propres visions, selon le bourgeois de Paris, et, en tout cas, par les assertions les plus énergiques, la vérité des voix de la Pucelle affirmant que celle-ci était toute bonne et ce qu’elle faisait était bien et selon Dieu. Elle fut prise par les Anglais à Corbeil vers le mois de mars 1430, donc environ deux mois avant Jeanne d’Arc, jetée en prison à Paris et suppliciée sur le parvis Notre-Dame le 3 septembre de la même année, environ neuf mois avant la Pucelle.

Le témoignage de Jean Chuffart est le plus précis et le plus complet. C’est celui d’un ennemi, car, comme tous les docteurs de l’Université de Paris, il détestait Jeanne d’Arc et les gens de son parti et il la regardait comme une sorcière. Il convient donc de n’accepter sa parole que sous bénéfice d’inventaire, quand il accuse Pierronne des mêmes crimes que Jeanne d’Arc. Mais son témoignage n’en a que plus de valeur quand il rapporte les faits qui constituent à nos yeux le grand mérite de la petite Bretonne.

Or, il est bien évident que si Pierronne a été condamnée au feu comme Jeanne d’Arc et par les pires ennemis de Jeanne d’Arc, c’est pour avoir défendu Jeanne d’Arc. Le fait d’avoir communié plusieurs fois le même jour n’est pas prouvé ; il semble même très invraisemblable, car il est également reproché à Jeanne et à Pierronne : or, pour Jeanne, il n’a même pas été allégué par ses ennemis les Anglais. Mais à supposer qu’il soit exact, il se retourne contre frère Richard, non contre ses pénitentes. Il ne dut guère impressionner les juges de Pierronne qui l’auraient vite oublié, s’ils n’avaient pas eu intérêt à accabler leur victime. Ils lui auraient également pardonné ses visions, si ces visions n’avaient pas eu un lien très étroit avec le vrai grief qu’ils avaient contre elle. En effet Pierronne affirmait, ce qui était intolérable aux yeux des Anglais et de l’Université, que la mission de Jeanne d’Arc venait du ciel et que sa vie était sainte. C’est parce qu’elle persista dans ce propos qu’elle fut brûlée vive. Si elle avait, comme sa compagne moins courageuse, lâché Jeanne d’Arc, elle aurait comme elle évité la mort.

Au fait, Pierronne a été suppliciée exactement pour le même motif que Jeanne. Si celle-ci avait avoué, comme on le lui demandait, qu’elle avait menti en parlant de ses voix et que, par suite, elle n’était pas envoyée par Dieu, ses juges lui auraient fait grâce. Son crime fut d’avoir persisté à dire que ses voix venaient du ciel. Ce fut aussi le crime de Pierronne : elle proclama la divinité des voix de la Pucelle ; peut-être même les appuya-t-elle de ses visions, s’il est vrai qu’elle en ait eu ou cru en avoir, comme le raconte Chuffart.

Pierronne est donc morte pour Jeanne d’Arc, par amour et fidélité envers Jeanne d’Arc, pour attester la mission de Jeanne d’Arc. Personne au monde n’a autant fait et souffert qu’elle pour Jeanne d’Arc, puisqu’elle lui a donné sa vie. Elle a été, au sens étymologique de ce mot, la martyre de la Pucelle, le témoin du sang. Il nous semble que c’est assez pour sa gloire et que tous les panégyriques et tous les monuments pâlissent devant la splendeur de ce témoignage.

C’est cette pensée qui nous faisait dire dans un discours prononcé le 9 mai 1909, à Quimper :

Bretonne têtue, Bretonne héroïque, que sont nos éloges de Jeanne d’Arc à côté du témoignage que tu lui as rendu et que tu as signé de ton sang ? Doux satellite de l’astre éblouissant qui illumine le monde, pourquoi te caches-tu dans la pénombre de son histoire ? Humble Perrinaïc, nous t’aimons d’avoir tant aimé notre Jeanne !

Il ne faut rien chercher de plus dans la vie de Pierronne. Il n’y faut rien voir de moins. Elle a aimé Jeanne jusqu’à mourir pour elle. Voilà tout ce que nous apprend l’histoire : c’est court, mais c’est sublime. L’humble fille d’Arvor a plus fait pour la Pucelle que Dunois et le duc d’Alençon, que Charles VII et toute la France de 1430. La France du XXe siècle n’a pas le droit de l’oublier.

II.
La légende

Ce qui a gâté l’histoire, et sous prétexte de l’embellir, c’est la légende. En 1891, un Breton, M. Quellien, tenta de populariser une Pierronne jaillie tout entière et armée de pied en cap de son cerveau. Il en racontait la vie, d’ailleurs touchante et fort poétique, dans une brochure intitulée Perrinaïc. Il donna des conférences sur son héroïne. Il organisa un comité de dames bretonnes et lança une souscription en vue de lui élever un monument gigantesque sur la colline du Menez-Bré, entre Guingamp et Tréguier.

Il faisait de Perrinaïc une petite Bretonne, née d’un homme d’armes, noble, riche, oisive, rêveuse, inspirée, amie, confidente et sœur d’armes de Jeanne d’Arc. Un peu plus tard, il est vrai, il la transforma légèrement et fit de cette noble jeune fille une pauvre paysanne.

Sous l’impulsion de la Pucelle, dit-il, quelques missions lui furent confiées, et elle vint, croit-on, à Paris, aider le carme Jean Dallé qui ourdit contre les Anglais, en 1429-1430, plus d’une redoutable conspiration… Perrinaïc et sa compagne allaient par la route, la main dans la main, les sabots noués sur l’épaule comme les pèlerins et les mendiants de Bretagne ; elles arrivaient à Corbeil quand un parti anglo-bourguignon rencontra les deux paysannes ; elles furent arrêtées, on leur demanda où elles allaient :

— À Paris, répondit Perrinaïc qui ne savait pas feindre.

D’après M. Quellien, on trouverait dans la forêt de Coat-an-Noz, près des cabanes de charbonniers, une image de femme debout sur un piédestal qui représente un bûcher, et les bûcherons verraient en elle la fille qui fut brûlée par les Anglais.

Tout cela est fort joli, mais a le malheur d’être une pure fantaisie de M. Quellien. Tout y est inventé, depuis le noble homme d’armes jusqu’à l’image de Coat-an-Noz. Il faut en dire autant du guerz breton, composé par le même auteur, puis traduit par lui en français. C’est une cantilène poétique et touchante, qui commence ainsi :

Quand périt la petite Perrine étouffée dans les flammes, son amie tombée à deux genoux se prit à pleurer. Aussitôt on assista à un prodige tel que les Anglais en furent surpris…

On ne trouve aucun guerz breton faisant allusion à l’histoire de Perrinaïc.

M. Quellien avait dépassé toutes les bornes en donnant ses rêves pour l’histoire authentique. Il fut réfuté par divers auteurs qui le traitèrent fort durement et virent dans sa campagne une imposture intéressée. Nous n’avons pas à scruter ses motifs ni à qualifier au point de vue moral sa malheureuse tentative. Mais, à nous en tenir au point de vue historique, on peut appliquer à cette tentative le mot de fumisterie que notre brave curé breton attribuait un peu superficiellement à l’histoire même de Pierronne.

Dans une lettre du 4 mars 1891, Renan, parlant de la création de Quellien, écrivait :

Perrinaïc est une chimère… Cela n’a pas le moindre corps. C’est une queue de cerf-volant composée de chiffons attachés avec des ficelles. Il serait fâcheux que cela fût pris au sérieux ; cela confirmerait trop le reproche qu’on nous adresse souvent de manquer de critique.

L’aventure de M. Quellien fait comprendre mais ne justifie pas les excès de la réaction qu’elle a provoquée. Dans la mêlée qui s’engagea en 1894 et les années suivantes autour de notre héroïne, elle reçut plus d’un coup que méritait seul son malencontreux panégyriste.

M. Jourdan la traita d’obscure visionnaire. Dans une brochure passionnée intitulée : Histoire du roman de Perrinaïc de M. Quellien, M. J. Trévédy, ancien président du tribunal de Quimper, dit :

Qu’est-ce donc que Pierronne ? Une pauvre femme hallucinée, obscure, courageuse et dévouée à Jeanne d’Arc (p. 6). […] Perrinaïc devant ses juges ennemis de Jeanne d’Arc a proclamé Jeanne pure et envoyée de Dieu. C’est son titre unique, mais suffisant pour que la Bretagne lui voue un sympathique souvenir (p. 8).

Voici la conclusion de M. Trévédy :

Donc nous tenons pour Pierronne, tel que le Bourgeois et Nider l’ont vue et nous la montrent, et nous ne lui marchandons pas un sympathique souvenir. Mais c’est tout : nous n’admettons ni le faux nom breton, ni le brillant déguisement sous lesquels M. Quellien la produit dans le monde ; nous lui refusons une place dans cette glorieuse phalange qui commence à Nominoé notre fondateur pour finir à notre duchesse Anne.

Cette conclusion est celle d’un savant énervé par la querelle, et qui veut achever son adversaire. Ce ne sera ni celle de la France, ni celle de la Bretagne de nos jours. Pierronne n’est pas plus que Jeanne d’Arc une pauvre hallucinée et elle mérite plus qu’un sympathique souvenir. C’est une gloire de la Bretagne, cette humble femme qui debout, en face du bûcher, devance les siècles, l’Église et la France en disant : Je crois à la mission et à la sainteté de Jeanne d’Arc, et qui scelle ce témoignage de son sang.

Quant au vrai nom qu’elle porta dans son pays, nous l’ignorons. M. Quellien, après M. de la Villemarqué, paraît-il, a cru le reconstituer sous la forme de Perrinaïc. Dans un charmant article, très intéressant, donné au Breton de Paris, 11 juillet 1909, M. Charles Le Goffic proteste avec M. Trévédy contre cette forme ; il nous adjure fort aimablement d’y renoncer et

… de restituer à l’humble martyre du parvis Notre-Dame le prénom français : Pierronne (ou son équivalent breton : Pezrona) sous lequel ses contemporains et Jeanne elle-même la connurent.

Nous ne sommes pas compétent en la matière. Mais des Bretons tout-à-fait bretonnants nous ont dit que, dans leur langue, Perrinaïc répond à Perrine comme Pezrona à Pierronne. Or, Perrine et Pierronne sont deux formes du même mot français ; on disait Pierronne à Paris et dans le Nord ; on disait Perrine à Lyon et dans le Midi. De ce que Chuffart a dit Pierronne, on conclut que l’équivalent breton était Pezrona. Sous la plume d’un bourgeois de Lyon on aurait trouvé Perrine et on aurait conclu que l’équivalent était Perrinic ou Perrinaïc. La chose n’a d’ailleurs aucune importance. Quel qu’ait été le nom sous lequel elle fut connue à l’ombre de son clocher natal, la Pierronne de Chuffard, brûlée par les Anglais à Paris, mérite la reconnaissance éternelle des amis de Jeanne d’Arc et de la France.

Chassons donc la légende qui s’est posée sur l’histoire, comme la mouche sur la figure du dormeur : mais respectons l’histoire et, encore une fois, ne l’écrasons pas sous le pavé de l’ours.

Jeanne d’Arc, honneur et conscience de la France

Il existe à Paris une Œuvre dont le but est de venir en aide aux officiers, magistrats et fonctionnaires qui ont eu à souffrir dans leurs intérêts matériels pour un motif d’honneur et de conscience. Dans le discours inaugural prononcé en sa faveur, dans la Salle d’Horticulture, à Paris, le 30 avril 1907, M. l’abbé Coubé, l’un des fondateurs, tint à déclarer que l’Œuvre choisissait Jeanne d’Arc pour sa patronne. Il le fît dans la péroraison suivante :

Je vous ai parlé en commençant de la Croix-Rouge et ce nom me rappelle celui de Jeanne d’Arc. Ne vous en étonnez pas. Jeanne aimait ses soldats, surtout ceux qui tombaient au champ d’honneur. Elle allait les soigner et les réconforter par de douces paroles. Elle fut ainsi la première Sœur de charité de la France, une vraie dame de la Croix-Rouge avant la lettre !

Si elle revenait aujourd’hui parmi nous, elle irait, soyez-en sûrs, sur ce champ de bataille que je vous montrais tout à l’heure, où la franc-maçonnerie, pire que l’Angleterre du XVe siècle, veut tuer la vraie France ; elle ramasserait ces blessés, tombés sous le drapeau de l’honneur, ces fonctionnaires révoqués et réduits à la misère par la secte au pouvoir. Elle s’inscrirait au premier rang dans notre belle Œuvre Honneur et Conscience en faveur des victimes de la persécution.

Elle le ferait d’autant plus volontiers qu’elle est elle-même, cette année, une des victimes de la bande maçonnique. La Loge Étienne Dolet, d’Orléans, a décidé d’outrager la Pucelle en assistant officiellement à sa fête. Elle veut infliger à l’héroïne brûlée à Rouen pour son amour de la France, le contact d’un misérable brûlé à Paris pour d’autres amours ! Et la Loge qui s’honore de ce nom infâme rencontre un appui dans un autre Cauchon, lui aussi plus Anglais que Français, qui la veut punir d’avoir été la grande catholique française.

Que vous en semble ? Messieurs. Ne devons-nous pas chercher à la venger ? Eh bien ! je vous propose d’inscrire la libératrice sur le livre d’or à Honneur et Conscience, comme notre première protégée et notre première protectrice : notre protégée, car nous devons la défendre, elle, la glorieuse, blessée par les Loges ; notre protectrice, car elle nous défendra, elle, la toute puissante, contre les Loges.

Et, pour qu’il reste comme un signe commémoratif de ce pacte d’amour et d’honneur, je propose de dater le baptême de notre Œuvre du jour où la secte a voulu supplicier de nouveau Jeanne en la franc-maçonnisant, du 8 mai 1907. Jeanne n’a-t-elle pas été de son temps l’Honneur et la Conscience de la France ? Qu’elle soit donc la douce et adorable marraine de l’œuvre qui porte ce beau nom !

(Cette proposition a été adoptée immédiatement par les applaudissements de toute l’assemblée.)

Fin

Notes

  1. [1]

    Ce discours a été prononce avec de nombreuses variantes : à Fontenay-le-Comte (15 juin 1909) ; en l’église Saint-Michel, à Marseille (21 juin) ; à la cathédrale d’Auch, devant Mgr Ricard (25 juin) ; à Vesoul (9 juillet) ; à Saint-Martin-de-Ré (25 juillet) ; à Amou (Landes) (14 novembre) ; à la cathédrale d’Amiens, devant Mgr Dizien, évêque d’Amiens, et Mgr Ardin, archevêque de Sens (20 novembre) ; à Saint-Lambert de Vaugirard, Paris (21 novembre) ; à Fontainebleau, devant Mgr Leroy, évêque d’Alinda (23 novembre) ; à l’Église de la Trinité, Paris (19 décembre).

  2. [2]

    18 avril 1909 : béatification de Jeanne d’Arc par Pie X. [NdÉ]

  3. [3]

    Henri de Bornier (1825-1901), dans son drame en quatre actes et en vers : La Fille de Roland (1875), qui resta trois mois à l’affiche de la Comédie-Française avec Sarah Bernhardt dans le rôle principal. [NdÉ]

  4. [4]

    Paroles attribuées au roi Philippe VI (arrière-arrière-grand-père de Charles VII), au soir de la terrible défaite de Crécy (26 août 1346) contre Édouard III d’Angleterre. Suivi de quelques capitaines des restes de son armée, il se présenta devant le château de Broie (Labroye), qu’il trouva fermé. Il fit appeler le châtelain et lui cria : Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est la fortune de la France. [NdÉ]

  5. [5]

    Le 2 décembre 1870, à quelques kilomètres de Patay au nord d’Orléans, les troupes françaises tombaient face aux Prussiens. En fin d’après midi, la charge du général de Sonis et de ses zouaves pontificaux, menés par le colonel de Charette, drapeau tricolore et bannière du Sacré-Cœur en tête, était bien parvenue à bousculer l’ennemi ; mais il était déjà trop tard. [NdÉ]

  6. [6]

    Cette idée que la France doit à Jeanne d’Arc de n’avoir pas été protestantisée par les Anglais au XVIe siècle a frappé des écrivains hostiles au catholicisme. Le franc-maçon Louis Martin [1859-1944, homme politique, NdÉ], dans sa brochure sur l’Erreur de Jeanne d’Arc (1896), considère comme un malheur que la Pucelle ait empêché la fusion de la France avec l’Angleterre, fusion qui eût amené au siècle suivant le triomphe du protestantisme sur le catholicisme. Le juif Alfred Naquet [1834-1916, homme politique, NdÉ] ne peut non plus lui pardonner ce méfait. En donnant la victoire aux Valois contre les Plantagenêt, Jeanne, dit-il, a sauvé, sans le savoir, le catholicisme. Sans la victoire des Valois, le catholicisme aurait été déraciné. (L’humanité et la patrie, 1901). Ainsi, d’après Naquet, Louis Martin et plusieurs autres, c’est à Jeanne que le catholicisme doit d’exister encore. Je ne crois pas que l’on puisse rien dire de plus glorieux pour elle. Ce n’est pas la première fois que l’ânesse de Balaam rend hommage à la vérité.

  7. [7]

    Conférence donnée à la Salle d’Horticulture, à Paris, le 20 mars 1909.

    Cette conférence ne fait pas double emploi avec le sermon qui précède. Dans celui-ci, on a voulu exposer les sources religieuses et le caractère héroïque du patriotisme de Jeanne d’Arc. Dans la conférence, on a montre comment la Pucelle a combattu l’antipatriotisme anglo-bourguignon de son temps et condamné à l’avance l’antipatriotisme de nos jours. La conférence donnée dans une salle profane est d’allure plus libre et contient des personnalités et des actualités politiques que l’on ne trouvera dans aucun de nos panégyriques prononcés du haut de la chaire chrétienne.

  8. [8]

    Une circulaire de la loge la Clémente Amitié datée du 2 février 1898 et signée, du Vénérable F∴ Edgar Monteil, circulaire envoyée à tous les francs-maçons et à tous les députés en vue de faire échouer la fête nationale de Jeanne d’Arc, donnait ce motif, entre autres, pour en repousser le projet : Nous trouvons difficile de lui faire incarner (à Jeanne) l’idée de la patrie française, puisqu’elle a vécu à une époque où la patrie n’existait pas… La patrie date de la Révolution française.

  9. [9]

    Michelet a écrit : Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. La phrase est jolie et fausse, comme le sont presque toutes les phrases de Michelet. Le libre-penseur refuse à Jeanne ce à quoi elle tenait le plus, le caractère surnaturel de ses voix : il lui accorde, par compensation, des éloges dont elle n’aurait jamais voulu. Si elle a pleuré et donné son sang, ce n’était pas pour créer la France, mais pour la sauver. Elle a aimé une patrie déjà vieille de gloire et que d’autres avaient aimée avant elle avec passion et jusqu’au sacrifice de leur vie.

  10. [10]

    On appelait hervéisme la doctrine du militant socialiste Gustave Hervé (1871-1944), mêlant antimilitarisme et antiparlementarisme.

  11. [11]

    Félix Gras (1844-1901), qui fut capoulié du félibrige. [NdÉ : Le Félibrige est une institution fondée en 1854 par Frédéric Mistral et quelques poètes, destinée à promouvoir la langue provençale ; le capoulié est son président.]

  12. [12]

    La franc-maçonnerie a souvent blâmé la Pucelle de n’avoir pas combattu avec les Anglais contre la France.

    Le F∴ Louis Martin a publié, en 1896, un volume, l’Erreur de Jeanne d’Arc, où il développe cette idée. Il dit que la mission de Jeanne a été funeste à notre patrie et une calamité pour l’Europe. Et il termine par ces mots : Qu’importe à l’histoire que Charles VII fût le légitime roi de France ? Il importait bien plus que ce fut le roi d’Angleterre.

    Le F∴ Alfred Naquet est de cet avis. Il écrit : Quel grand peuple nous ferions, l’Angleterre et nous, si Jeanne d’Arc n’avait pas existé !… il n’est donc pas vrai qu’elle ait été l’ange bienfaisant de la France et le fléau de l’Angleterre. Elle a été le fléau des deux pays et même de l’humanité. (L’humanité et la patrie, 1901.)

    En pays musulman, on prendrait celui qui insulterait Mahomet. En pays français, on peut bafouer impunément la France et ses gloires.

  13. [13]

    On a réuni ici des idées développées à Paris, à la salle Humbert de Romans le 29 mai 1903, à la salle Horticulture le 29 mars 1900 et en plusieurs autres conférences après et avant la béatification de Jeanne d’Arc.

  14. [14]

    Ranke’s History of the Popes (1840) de l’historien anglais Thomas Babington Macaulay (1800-1859). — L’ouvrage est un essai critique sur l’Histoire des papes de l’historien prussien protestant Léopold von Ranke (Die römischen Päpste in den letzten vier Jahrhunderten, 1834-1836).

  15. [15]

    Mgr Touchet (1848-1926), évêque d’Orléans depuis 1894, Panégyrique de Jeanne d’Arc (13 mai 1900). [NdÉ]

  16. [16]

    Copronyme, surnom de l’empereur byzantin Constantin V (VIIIe siècle) qui signifie nom d’excréments parce qu’il souilla les fonts sacrés lors de son baptême. Le surnom lui est resté après la condamnation de l’hérésie iconoclaste dont il avait été un des plus ardents propagateurs.

  17. [17]

    Tentative d’enlèvement du pape Boniface VIII par Philippe le Bel, en septembre 1303.

  18. [18]

    Lettre du 28 octobre 1794 à son ami le baron Vignet des Étoles, adressée depuis Lausanne au lendemain de la confiscation de ses biens par la Révolution.

  19. [19]

    Allocution prononcée à une réunion des Zélatrices de la Communion fréquente.

  20. [20]

    Dans la continuité des lois antireligieuses (1882 : expulsion des religieux de l’enseignement, 1905 : loi de séparation), de nouvelles mesures sur l’école provoquèrent la réaction des catholiques (1908 : obligation des cours de morale laïque aux écoliers sous peine d’amende aux parents, protection juridique pour les maîtres accusés d’enseignement antireligieux, etc.). En ligne de mire, l’utilisation de manuels scolaires jugés injurieux contre la France ou outrageants contre la foi ; l’auteur fait ici référence aux Éléments d’instruction civique (1902), d’Alphonse Aulard, à l’Histoire de France (1895), d’Alphonse Aulard et Antonin Debidour, à l’Histoire de France (1907), de Casimir Calvet ou encore au Manuel d’éducation morale civique et sociale (1901), de E. Primaire. [NdÉ]

  21. [21]

    Cette conférence a été donnée, avec les variantes voulues, à Melun (26 avril 1900) ; à Paris, à l’Association de Saint-Augustin (28 avril) ; à Saint-Jean-d’Angély, au théâtre municipal (8 mai), etc.

  22. [22]

    Henri de Bornier (1825-1901), dans le Fils de l’Arétin, drame en 4 actes et en vers.

  23. [23]

    Membre du Bloc des gauches, une alliance politique créée en 1899 en vue des élections législatives de 1902. [NdÉ]

  24. [24]

    horion : coup rudement assené sur la tête ou sur les épaules pendant les batailles. [NdÉ]

  25. [25]

    16 rue Cadet, adresse de l’hôtel particulier du Grand Orient de France depuis 1830. [NdÉ]

  26. [26]

    Le 18 avril 1909, par Pie X. [NdÉ]

  27. [27]

    Joseph Fabre (1842-1916), ancien professeur de philosophie et député puis sénateur de l’Aveyron (gauche radicale). Grand admirateur de Jeanne, il a traduit ses deux procès, de Condamnation (1884), de Réhabilitation (1888), et proposa l’institution d’une fête nationale en son honneur à l’Assemblée (1884) puis au Sénat (1894). [NdÉ]

  28. [28]

    Robert Southey (1774-1843), Joan of Arc (1796), long poème épique. — Percy Bysshe Shelley (1792-1822). — Thomas de Quincey (1785-1859), Joan of Arc (1847), essai rédigé en réponse aux pages de Michelet sur Jeanne d’Arc dans son Histoire de France (tome V, 1841). — John Richard Green, (1837-1883), A Short History of the English People (1874, vol. II, chap. VI, section I. : Joan of Arc, 1422-1451). — James Cotter-Morison (1832-1888). — Lady Amabel Kerr (1846-1906), Joan of Arc (1895), biographie parue en français sous le titre de Jeanne d’Arc glorifiée par une Anglaise (1903). — Francis Cabot Lowell (1855-1911), Joan of Arc (1896), biographie louée par le poète écossais Andrew Lang. [NdÉ]

  29. [29]

    The Maid of France (La Vierge de France), Londres, Longmans and C°, 1908, in-8, XIV-379.

  30. [30]

    Voir le beau livre de M. Georges Goyau : Jeanne d’Arc devant l’opinion allemande, Paris, 1907.

  31. [31]

    Guido Görres, Die Jungfrau von Orleans (1834), traduit en français par Léon Boré : Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines (1843).

  32. [32]

    Le Pioupiou de l’Yonne (1900-1913) : organe trimestriel des jeunesses socialistes du département fondé par Gustave Hervé (voir la note 5a). Le premier numéro, paru en supplément du Travailleur socialiste de l’Yonne de septembre 1900, s’adressait aux conscrits pour les prémunir contre les dangers du patriotisme.

  33. [33]

    L’œuvre d’Anatole France se réduit à ces trois idées :

    1. Jeanne a été hallucinée ;
    2. Jeanne n’est presque pour rien dans la délivrance de la France ;
    3. Jeanne a été assassinée par l’Église.

    La 1° et la 3° de ces idées traînent dans tous les ruisseaux de la libre-pensée : l’auteur n’a pas eu grand effort à faire pour les ramasser. La 2° est plus personnelle et plus neuve. Le romancier de la reine Pédauque a fort bien compris la réponse que la science fait à sa première thèse, à savoir que l’hallucination est stérile et ne peut donc expliquer les exploits accomplis par la Pucelle. Ne pouvant rejeter ce principe, il en nie simplement l’application dans l’espèce. Pour lui, Jeanne n’a presque rien fait : les victoires qu’on lui attribut sont dues aux capitaines qui l’accompagnaient, Dunois, d’Alençon, La Hire, etc. Nous n’avons pas cru devoir relever dans ce volume les erreurs qui fourmillent sous la plume de l’académicien. Nous combattons ici-même celle qui nie l’action personnelle de Jeanne dans la délivrance de la France. Nous avons réfuté dans notre précédent volume : L’Âme de Jeanne d’Arc, celle qui attribue ses voix à l’hallucination et son supplice à l’Église.

  34. [34]

    Tome 6, livre 3, chapitre 6.

  35. [35]

    Le syndicat jaune est un mouvement syndicaliste apparu vers 1900 et constitué en opposition aux syndicats rouges, c’est-à-dire socialistes ou communistes, dont il refuse certains modes d’action comme la grève et l’affrontement avec le patronat. Selon Pierre Biétry, l’un de ses chefs de file, à la lutte des classes, les jaunes opposent la collaboration des classes au sein de la grande famille du travail, unie dans une inséparable communauté d’intérêts.

  36. [36]

    Nous avons largement utilisé dans ce paragraphe et ailleurs l’intéressante brochure : La Franc-maçonnerie et Jeanne d’Arc, de Gabriel Soulacroix [NdÉ : nom de plume du père Gabriel Bessonies (1859-1913)].

  37. [37]

    Alfred Naquet, L’humanité et la patrie (1901). [NdÉ]

  38. [38]

    inverecundia : impudence ; en hébreu, chutzpah. [NdÉ]

  39. [39]

    En novembre 1904, Amédée Thalamas, professeur de seconde au lycée Condorcet, avait été accusé de dénigrer Jeanne d’Arc durant ses classes, affirmant entre autres qu’elle avait été en proie à des hallucinations. L’affaire fit grand bruit dans la presse et jusqu’à l’Assemblée, et aboutit à la sanction du professeur qui dut quitter son poste.

    L’affaire resurgit quatre ans plus tard lorsque la Sorbonne invite Thalamas à dispenser une série de conférences sur la pédagogie de l’Histoire. Les camelots du roi, service d’ordre de l’Action française, s’engagent à en empêcher la tenue. Dès lors, chaque mercredi devient l’occasion de heurts violents, entre partisans de chaque camp, avec dégradations et arrestations. Lors du dernier cours le 17 février 1909, Thalamas est attrapé et fessé devant tout l’amphithéâtre. [NdÉ]

  40. [40]

    Article de Jules Cornély paru en première page du Siècle du 19 novembre 1904. — Convaincu de l’innocence de Dreyfus, Cornély avait démissionné du Gaulois pour rejoindre le Figaro (1897), avant d’entrer au Siècle (1901).[NdÉ]

  41. [41]

    Article paru dans l’Univers du 8 juillet 1884, p. 3. [NdÉ : l’auteur avait indiqué 1885.] ; également repris par le père Ayroles dans la Vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 679.

  42. [42]

    Article de Francis Magnard paru en première page du Figaro du 14 mai 1894.

  43. [43]

    Extrait de la préface de Mgr Xavier Gouthe-Soulard, archevêque d’Aix, de l’ouvrage de son grand-vicaire Mgr Antoine Ricard, Jeanne d’Arc la vénérable, d’après les documents versés au procès de sa canonisation en cour de Rome (1894).

  44. [44]

    Extrait d’un panégyrique de Jeanne d’Arc prêché en l’église Saint-Mathieu à Quimper le 9 mai 1909.

  45. [45]

    Quelques esprits, embrouillés par les polémiques qui eurent lieu il y a quelques années au sujet de Perrinaïc, crurent à tort que sa vie n’était qu’une légende : des auditeurs du sermon de Quimper, cité plus haut, s’étant étonnés d’y voir figurer le nom de la jeune héroïne, l’orateur leur répondit par l’article présent, qui parut dans la revue l’Idéal, n° de septembre 1909. (L’Idéal, revue mensuelle d’études religieuses et apologétiques, dirigée par M. l’abbé Coubé. Paris, 29, rue Chevert).

  46. [46]

    Narcisse Quellien (1848-1902), Perrinaïc, une compagne de Jeanne d’Arc (1891).

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