P. Doncœur  : Paroles et lettres de Jeanne la Pucelle (1960)

Texte intégral

Paroles et Lettres
de
Jeanne la Pucelle

par

Paul Doncœur

(1960)

Éditions Ars&litteræ © 2026

Imprimi potest : Remis, die 6 mensis januarii anno 1960. J. Misset, s. j. Præpositus provincialis.

Imprimatur : Parisiis, 9 augusti anno 1960. J. Hottot, v. g.

IPréface

Nos cœurs portent la blessure de surcroît que leur fit le geste du cardinal d’Angleterre, qui, au bourreau, ne sachant que faire des cendres et du cœur sanglant de Jeanne, ordonna de jeter tout cela dans la Seine. Ainsi les Français ne viendraient-ils sur une petite tombe bénite, déposer fleur, larme ou prière. Sorceries, disait Winchester.

N’ayant rien reçu en dépôt de ce corps qui ne fut plus qu’une flamme, c’est d’autres reliques, vivantes celles-là et inviolables, dont notre fidélité a la garde. Par un de ces jeux dialectiques où Dieu se plaît à faire jaillir la vie de la mort, ou la gloire de l’ignominie, encore une fois il a pris la prudence à son piège. Tout l’appareil d’une haine savante qui devait devant Dieu et devant les hommes, accabler l’Hérétique, la Relapse, l’Apostate, l’Idolâtre, a joué à l’inverse des théologiens de Rouen. Leur perfidie élèverait à l’honneur de leur victime un monument que jamais la ferveur ne dresserait à héros ou à saint. Le Procès de Condamnation enregistre pour l’histoire, sous les sceaux de l’Évêque et de l’Inquisiteur, sous la signature des trois notaires apostoliques IIou impériaux, le plus parfait témoignage. Et pour poursuivre le jeu, il suscitera trois Enquêtes ou Procès en révision.

Le notaire de Pilate, disait Péguy, qui eût assemblé et souscrit le plus étonnant Évangile de Jésus.

Celle qui n’écrivit ni livre ni mémoires, laisse l’écrit notarié de sa foi, de son audace, de sa liberté d’esprit, de sa pureté de cœur.

Jeanne est mieux servie que les plus illustres maîtres.

Ce seront les grimoires des greffiers, les relations des notaires qui, d’une encre brute nous révéleront les Paroles jaillies au combat, en ce long combat surtout de cinq mois qu’elle mena, toute seule, face à soixante théologiens et juristes, qui n’eurent raison de sa fierté et de sa lumière que par la fumée et le feu du bûcher.

Quelques-unes enfin des innombrables Lettres qu’elle dicta, conservées par miracle, cloront ce recueil.

Voilà les reliques, que, du grand naufrage des archives, nous conservons. Nous les avons toutes enchâssées ici, dans le plus mince filigrane, pour en évoquer l’à-propos. Il y a dans ce trésor des pierres d’un éclat tel que les yeux les moins attentifs en ont été éblouis. Messire premier servi.Je ne crains que la trahison.S’ils étaient pendus aux nues, nous les aurons, sont dans la mémoire IIIdes enfants de France. Mais il importait de recueillir ici les paroles les plus simples qui témoignent du solide tissu de la pensée ordinaire. Nous nous sommes interdit de faire un choix. Tout ce qui a été retenu par prince, comme Dunois, ou page, comme Louis de Coutes, par prêtre, comme Frère Pasquerel, ou bonne paysanne, comme Jeannette, femme Thévenin, méritait la même attention. Plus belle que la légende des saints et des héros est la vérité de leur être de tous les jours.

Depuis cent ans, et aujourd’hui plus que jamais, Jeanne a été livrée à la littérature de toute école ; et quels travestissements n’a-t-elle pas subis ! Il faut retenir avec respect les noms de L’Averdy, au XVIIIe siècle finissant, de Vallet de Viriville, de O’Reilly, enfin de J. Quicherat et, à sa suite, de P. Champion, qui ont apporté à sa mémoire l’hommage de leur probité.

Le grand effort de leur érudition a été d’établir sur des documents authentiques la vérité des événements mêmes. On voudrait ici porter plus d’attention à ses Paroles. Où pourra-t-on plus sûrement trouver l’exacte proposition de ce qu’avec P. Hanotaux et Péguy on a dit son Mystère ; et peut-être la solution de celui-ci.

C’est ici, avouée par elle-même, la Jeannette et la Jeanne d’avant les fantaisies et les systèmes, d’avant les théâtres et les panégyriques Jeanne de Domremy, qui n’eut pas, Dieu merci, le temps de perdre sa fraîcheur paysanne.

L’humour du Meilleur idiome que le vôtre, lancé au dominicain qui lui demande en son limousin si saint Michel lui parlait en français. Le IVMieux que vous ! envoyé sans sourciller à ce théologien qui ose lui demander si elle croit en Dieu. Le coup droit du Il y a aux livres de Notre Seigneur plus que ès vôtres. Notre Seigneur a un livre où jamais aucun clerc n’a lu, si parfait qu’il soit en cléricature.

Et puis, quand elle a été longuement torturée par les arguties de ces inquisiteurs, épuisée, traquée mais le regard bien droit, ce dernier mot d’enfants : Je m’attends à Dieu mon créateur, de tout. Je l’aime de tout mon cœur.

Ce sont des mots absolument simples et qui, ce qui est si rare, font le poids. Les mots inoubliables de notre langue.

VSources

Nous nous sommes appliqués à transcrire toutes les Paroles de Jeanne dans leur plus fidèle teneur.

Les quelques Lettres conservées en original ont été collationnées directement, et transcrites avec leur orthographe.

C’est aux Procès — et avant tout au Procès de Condamnation, — que nous devons les témoignages les plus abondants et les plus précieux.

Abondants, puisque, du 21 février au 30 mai, se sont multipliés jusqu’à deux fois par jour les Interrogatoires. Précieux, puisque les réponses de Jeanne ont été, toutes vives, consignées par les notaires.

On ne les connaissait guère que dans la traduction latine exécutée longtemps après le Procès1, par les soins d’un des adversaires de Jeanne, Maître Thomas de Courcelles, dont les libertés sont parfois graves. Mais on savait qu’aux séances du Procès, ces Interrogatoires, en français évidemment, avaient été notés à l’audition en sténographie notariale, puis chaque jour, mis au net, toujours en français, par les greffiers. Il en est résulté une Minute que conserva le notaire principal, Guillaume Manchon, VIqui la produisit au Procès de Réhabilitation en 1455. Cet original a disparu.

Par bonheur une copie en fut insérée dans les Actes de la Réhabilitation. Mais là encore elle faillit disparaître ; car, avec un manque de conscience étonnant, les notaire du Procès de 1456 jugèrent inutile de la transcrire, écartant, non sans quelque outrecuidance, une rédaction première de ces Actes qu’avaient fait exécuter les évêques-juges. Un étrange hasard a voulu qu’un ami fervent de Jeanne, voulant posséder les Actes de la Réhabilitation, fit, au début du XVIe siècle, tirer copie, non pas du dossier assez fantaisiste des notaires, mais du dossier revêtu de l’autorité épiscopale.

Cette copie, après des mutilations graves, est parvenue jusqu’à nous, sous le nom de Manuscrit d’Urfé (Bibl. Nat., Ms. lat. 8838). Ce qui en reste a été transcrit par J. Quicherat dans son édition du Procès de Condamnation.

Or, de ce Manuscrit d’Urfé un extrait fait avant sa mutilation2 se trouve à Orléans (Bibliothèque municipale n° 5418) ; copie du début du XVIe siècle fort imparfaite, mais qui contient les premiers cahiers manquants dans le Manuscrit d’Urfé actuel.

Par ailleurs, lorsque le promoteur G. d’Estivet rassembla en mars son réquisitoire contre Jeanne, il entendit appuyer ses accusations par les aveux de Jeanne elle-même au cours des Interrogatoires antérieurs.

Il consulta pour cela la Minute des notaires, et en tira quelque trois ou quatre cents paragraphes à l’appui de ses LXX articles d’accusation. Il inséra le tout en latin dans les Actes du Procès.

VIIAinsi ces trois transcriptions nous apportent-elles en français, (puis en latin), tombée des lèvres de Jeanne, la plus exacte expression de sa pensée. La plus grande part des Paroles ici transcrites viennent de cette source.

Ce que le Procès de Réhabilitation ajoute, ce sont les dépositions des témoins, de Lorraine, d’Orléans, de Paris et de Rouen, recueillies en 1456. Témoignages de voisins, de compagnons d’armes, de clercs normands, qui, en général, donnent une forme plus réduite aux paroles entendues, et peut-être un peu déformées.

Au troisième plan, les Chroniqueurs reproduisent des traditions à peine de trente ans postérieures aux événements. Ce sont des témoignages moins immédiats et moins purs. Nous les citons avec réserves.

Toutes les fois que les documents donnent un texte français, nous le citons de préférence au latin. Quand nous traduisons le latin en français nous encadrons ce texte de deux astérisques.

Par respect pour le texte nous en conservons autant que possible la forme ; pour les originaux, l’orthographe même ; mais non pas pour les copies dérivées, dont nous gardons la langue. Les traductions du latin sont le plus proche possible de l’original.

Il était impossible d’arracher de leur contexte des paroles qui collaient à l’événement, pour les grouper artificiellement par sujets logiques. Nous avons dû suivre librement l’ordre des années et des jours. Nous avons ainsi extrait du Procès les paroles de VIIIJeanne relatives aux événements. Néanmoins la marche de la procédure exigeait d’être respectée pour être comprise. Nous en avons conservé le tissu.

L’établissement authentique des Paroles de Jeanne est dû aux soins avec lesquels Mlle Yvonne Lanhers, conservatrice aux Archives nationales, a collationné tous les manuscrits originaux. Si le présent recueil a le mérite d’une rigoureuse fidélité c’est de cette collaboration qu’elle le tient.

IXBibliographie

J. Quicherat a donné, de 1841 à 1849 dans les cinq volumes de son Procès de Condamnation et de Réhabilitation, un corpus johannique non encore remplacé. Le premier volume, contenant le Procès de 1431, est en réédition, entièrement renouvelée par les soins de la Société de l’Histoire de France.

Nous renvoyons aux cinq volumes de Quicherat par le sigle Q I, II, III, IV, V. Nous avons en 1952 publié la Minute française des Interrogatoires de Jeanne la Pucelle, d’après le réquisitoire de J. d’Estivet et les Manuscrits d’Urfé et d’Orléans (sigle M).

Nous renvoyons pour les Enquêtes, de 1450, menées par G. Bouillé (sigle B) ; et de 1452, par le cardinal d’Estouteville (sigle E), aux tomes III et IV de nos Documents et Recherches relatifs à Jeanne la Pucelle.

Nous avons sous presse un tome V qui reproduira pour la première fois en entier la Rédaction épiscopale du Procès de Réhabilitation.

La référence Champion I ou II renvoie à l’édition du Procès de Condamnation par Pierre Champion.

Nous citons les principales chroniques en référence au tome IV de Quicherat à savoir :

  • Perceval de Cagny : Q IV 1.
  • Jean Fr. Pasquerel : Q IV 54.
  • Chronique de la Pucelle : Q IV 203.
  • Journal du siège d’Orléans : Q I V 95.

Les paroles de Jeanne

1L’enfance
1412 ( ?)-1429

C’est par Jeanne elle-même que nous possédons les plus vivants témoignages sur sa famille, son pays, la vie qu’elle y mena durant ses premières années.

Le Procès de Rouen s’ouvrit sur cette enquête. Les Juges avaient envoyé en Lorraine recueillir sur Jeanne des témoignages qu’ils espéraient accablants. À son grand dépit, les Enquêteurs rapportèrent à Cauchon les meilleures informations, unanimes, qu’on se garda bien d’insérer au Procès.

C’est le 21 février, que les Juges interrogèrent Jeanne sur ses fréquentations d’enfance, dans l’intention de la prendre en faute, notamment sur de prétendues rencontres, avec les fées au Bois Chenu.

Votre nom et surnom ?

Au lieu où je suis née, on m’appelait Jeannette et en France : Jeanne. Du surnom, je n’en sais rien3.

2Où êtes-vous née ?

En un village qu’on appelait Domremy de Grus, auquel lieu de Grus est la principale église.

Vos père et mère ?

Mon père était nommé Jacques Tarc4 et ma mère Ysabeau.

Où fûtes-vous baptisée ?

En l’église de Domremy.

Vos parrains et marraines.

Une femme nommée Agnès et une autre nommée Jeanne. Un nommé Jean Bavent fut mon parrain. J’ai bien ouï dire à ma mère que j’avais d’autres parrains et marraines que les dessusdits.

Quel prêtre vous baptisa ?

Un nommé Messire Jean Nynet, ainsi comme je crois.

Vit-il encore ?

Oui, ainsi comme je crois.

Votre âge ?

J’ai dix-neuf ans ou environ…

Ma mère m’a appris Pater noster, Ave Maria et Credo. Nulle autre personne que ma mère ne m’apprit ma créance.

M 87 ; Q 1 46

Quant à mon instruction, j’ai appris ma créance et j’ai été bien instruite et enseignée, bien et dûment, comme un bon enfant doit faire.

M 208-209 ; Q I 209

3Avez-vous appris quelque métier ou art ?

Ma mère m’a appris à coudre. Et je ne pense pas qu’il y ait femme à Rouen qui m’en puisse apprendre aucune chose. J’ai laissé la maison de mon père en partie pour crainte des Bourguignons. J’allai à la ville appelée Neufchâtel, chez une femme nommée la Rousse ; où je demeurai environ quinze jours, en faisant dans cette maison les travaux de la dite maison, et je n’allai point aux champs garder les brebis ou autres bêtes.

M 90-91 ; Q I 51

Vous confessez-vous tous les ans ?

Oui. À mon propre curé. Et s’il était empêché, je me confessais à un autre prêtre, avec le congé de mon curé. Deux ou trois fois, je me suis confessée à des religieux mendiants. Je recevais le de Corps de Notre Seigneur tous les ans à Pâques.

Ne communiez-vous pas à d’autres fêtes que Pâques ?

Passez outre.

M 91 ; Q I 51

En votre jeunesse, alliez-vous vous ébattre avec les autres aux champs ?

Oui, j’y ai bien été des fois. Mais je ne sais à quel âge.

M 105 ; Q I 65

Est-ce que ceux de Domremy tenaient le parti des Bourguignons ou des Armagnacs ?

Je ne connaissais en cette ville qu’un Bourguignon. Et j’aurais bien voulu qu’il eût la tête coupée ; mais s’il eût plu à Dieu.

Et à Marey, étaient-ils Bourguignons ou Armagnacs ?

Ils étaient Bourguignons.

4Est-ce que la Voix vous disait en votre jeunesse de haïr les Bourguignons ?

Depuis que j’ai su que les Voix étaient pour le roi de France, je n’ai point aimé les Bourguignons. Et les Bourguignons auront la guerre, s’ils ne font ce qu’ils doivent. Je le sais par la Voix.

M 104-105 ; Q I 65

En votre jeune âge la Voix vous dit-elle que les Anglais devaient venir en France ?

Les Anglais étaient déjà en France quand les Voix commencèrent à venir.

Avez-vous jamais été avec les petits enfants, quand ils se battaient pour le parti des Anglais ou des Français ?

Non, dont j’ai mémoire. Mais j’ai bien vu que certains de ceux de Domremy s’étaient battus contre ceux de Marey et qu’ils en revenaient quelque fois bien blessés et saignants.

Aviez-vous dans votre jeune âge grande intention de combattre les Bourguignons ?

J’avais bonne volonté que le roi recouvre son Royaume.

Auriez-vous bien voulu être homme, quand vous avez su que vous deviez aller en France ?

J’y ai répondu autre fois.

M 107 ; Q I 66

Ne meniez-vous pas les bêtes aux champs ?

J’ai déjà répondu. Depuis que j’ai été grande et que j’ai eu l’âge de discrétion, je ne les gardais pas. Mais j’aidais bien à les conduire aux pré, en un fort, nommé l’Île, par crainte des gens 5d’armes. Mais de mon jeune âge, si je les gardais ou non, je n’en ai pas la mémoire.

Et cet arbre ?

Assez près de Domremy, il y a un arbre qu’on appelle l’arbre des Dames. D’autres disent l’arbre des Fées. Auprès il y a une fontaine ; et j’ai ouï dire que les gens malades des fièvres en boivent. Et moi-même j’en ai bu. Et il y en a qui viennent y chercher de l’eau de cette fontaine pour en guérir. Mais s’ils guérissent ou non, je l’ignore.

Mais l’arbre ?

J’ai ouï dire que les malades, quand ils se peuvent lever, vont à l’arbre pour s’y ébattre. C’est un grand arbre nommé fou5, duquel on fait le Beau May. Il appartenait à Messire Pierre de Boulémont. J’y allais quelques fois avec les autres jeunes filles au temps d’été. J’y faisais des chapeaux6, pour Notre Dame de Domremy. J’ai ouï dire à plusieurs anciens, non pas de mon lignage, que les Fées y fréquentaient. Et j’ai ouï une nommée Jeanne, femme du maire de la ville, Aubery, ma marraine, dire qu’elle les y avait vues. Si c’était vrai, je l’ignore. Je n’ai jamais vu de Fées, que je sache, à l’arbre, ni ailleurs.

M 106-107 ; Q I 661

Quant aux Fées je ne sais ce que c’est.

M 208-209 ; Q I 209

J’ai vu les jeunes filles mettre aux branches de cet arbre des chapeaux. Et moi-même j’en ai mis 6avec les autres filles. Parfois elles les emportaient et parfois les laissaient.

Depuis que j’ai su que je devais venir en France, j’y fis peu d’ébattements. Le moins que j’ai pu. Je ne sache pas que depuis que j’ai eu l’âge d’entendement j’aie dansé près de cet arbre. Mais il se peut bien que j’y aie parfois dansé avec les enfants. Mais j’y ai plus chanté que dansé. Il y a un bois qu’on appelle le bois Chesnu, qu’on voit de la porte de mon père. Il est à une distance de moins d’une lieue. Mais je ne sais ni jamais ai ouï dire que les Fées y fréquentent. J’ai ouï dire à mon frère, après que j’eus quitté le pays, qu’on disait au pays que j’avais pris mon fait à l’arbre des Fées ! Mais c’est faux. Et je lui dis le contraire. Quand je vins vers le roi, certains me demandaient si en mon pays il n’y avait pas un bois qu’on appelait le Bois Chesnu. Car il y avait des prophéties qui disaient que devers le Bois Chanu7 devait venir une pucelle qui devait faire merveilles. Mais je n’y ai pas donné foi.

M 106-107 ; Q I 661

Qu’avez-vous fait de votre mandragore8 ?

Je n’en ai jamais eue. J’ai entendu dire qu’il y en avait une proche de mon village. Je n’en ai 7jamais vu aucune. J’ai ouï dire que c’est une chose dangereuse et mauvaise à garder. Je ne sais à quoi elle sert.

Où est celle dont vous avez entendu parler ?

J’ai ouï qu’elle est en terre, proche d’un arbre, mais je ne sais l’endroit. J’ai entendu dire que sur cet endroit il y a un arbre qu’on appelle coudrier.

À quoi sert cette mandragore ?

J’ai ouï dire qu’elle fait venir l’argent. Mais je n’y crois pas. Et de cela les Voix ne m’ont jamais rien dit.

M 128 ; Q I 88

Qui vous mut de faire citer un homme à Toul en cause de mariage ?

Je ne le fis pas citer. Mais ce fut lui qui me fit citer. Et là, je jurai devant le juge de dire la vérité. Et enfin que je ne lui avais fait promesse. Et mes Voix m’assurèrent de gagner mon procès.

Votre marraine qui a vu les Fées, est-elle réputée sage femme ?

Elle est réputée bonne preude femme, non pas devine ou sorcière.

Avant ce jour, ne croyiez-vous point que les Fées étaient de mauvais esprits ! ?

Je n’en savais rien.

M 192-198 ; Q I 171

Qu’étaient ces songes de votre père ?

Quand j’étais encore avec mes père et mère, il me fut dit par plusieurs fois par ma mère que mon 8père disait qu’il avait songé que Jeanne sa fille s’en irait avec les gens d’armes. Aussi mon père et ma mère avaient grand soin de me bien garder ; et me tenaient en grande sujétion. Et je leur obéissais à tout, sauf lors du procès de Toul, à propos de mariage9.

J’ai ouï dire à ma mère que mon père disait à mes frères : Si je cuidais que la chose advint, que j’ai songée d’elle, je voudrais que la noyassiez. Et si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même. Et s’en faut de bien peu qu’ils ne perdissent le sens, quand je suis partie pour aller à Vaucouleurs.

Ces pensées ou ces songes venaient-ils à votre père après que vous ayez eu vos visions ?

Oui, plus de deux ans après que j’eus les premières voix.

M 160-161 ; Q 1 132

Les témoins rapportent qu’en ce temps Jeanne dit à son oncle Durand Laxart :

Je veux aller en France, vers le Dauphin pour le faire couronner. N’a-t-il pas été dit naguère que la France serait ruinée par une femme10 ; puis qu’elle devait être relevée par une femme ?

Q II 444

À Catherine Le Royer, son hôtesse à Vaucouleurs :

N’avez-vous pas entendu qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme, et 9restaurée par une Pucelle des Marches de Lorraine.

Q II 447

J’irai dire à Robert de Baudricourt qu’il me fasse conduire au lieu où était le Dauphin.

Q II 444

À Gérardin d’Épinal :

Compère, si vous n’étiez bourguignon, je vous dirais bien quelque chose…

Q II 423

Gérard Guillemette, âgé de vingt-sept ans, cultivateur à Domremy, vit Jeanne passer devant la maison de son père avec Durand Laxard et dire à son père :

À Dieu. Je vas à Vaucouleurs.

Q II 416

Jean Waterin, laboureur à Greux, vit Jeanne partir de Greux et dire aux gens :

À Dieu.

Q II 421

10Les Voix à Domremy

Comme Jeanne avait affirmé obéir aux ordres de Dieu, qui lui étaient signifiés par ses Voix, les Juges s’acharnaient, du premier au dernier jour du Procès, pour obtenir d’elle qu’elle avouât ses supercheries. Harcelée des questions les plus insidieuses et parfois les plus sottes, Jeanne maintint la vérité de ses dires, protestant qu’elle eût préféré être tirée à quatre chevaux plutôt que d’aller en France contre l’ordre de Dieu.

Elle raconta très candidement les événements extraordinaires, qui d’abord la troublèrent, les ordres auxquels elle résista durant quatre années, et enfin comment elle obéit à ses Voix.

Jeanne jusqu’à la mort leur fut fidèle.

Dès l’âge de treize ans, j’eus révélation de Notre Seigneur par une Voix qui m’enseigna à me gouverner.

Et pour la première fois, j’eus grand peur. La Voix vint vers midi, en temps d’été. J’étais au jardin de mon père. J’étais à jeun, mais je n’avais pas jeûné la veille. La Voix vint du côté 11droit droit vers l’église. Elle n’est presque jamais sans clarté, laquelle est toujours du côté de ladite Voix. Et souvent il y a une grande lumière.

M 90-91 ; Q I 52

Je crus que la Voix vénérable venait de la part de Dieu. À la troisième fois je compris que c’était la Voix d’un ange.

Cette voix m’a toujours bien gardée. Elle m’apprit à me bien gouverner. Elle me disait de fréquenter l’église. Puis elle me dit qu’il était nécessaire que j’aille en France. Deux ou trois fois la semaine, elle me disait de partir pour aller en France ; mais que mon père ne sût pas mon départ.

La Voix me disait qu’il fallait que j’aille en France. Je ne pouvais plus durer. Et que je lèverai le siège d’Orléans. Que j’aille voir Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs et qu’il me baillerait des gens pour me conduire.

Je répondis que j’étais une pauvre femme qui ne saurait chevaucher, ni faire la guerre.

Alors je dis à mon oncle que je voulais aller quelque temps chez lui. J’y demeurai huit jours environ.

Enfin je lui dis qu’il fallait que j’aille à Vaucouleurs. Il m’y conduisit.

M 92-93 ; Q I 52

Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ? Les distinguez-vous l’une de l’autre ?

Je sais bien que ce sont elles ; et je les distingue bien l’une de l’autre.

12Comment cela ?

Je les reconnais par le salut qu’elles me font. Il y a sept ans que, pour la première fois, elles m’ont appris à me gouverner. Je les reconnais même parce qu’elles se nomment à moi.

Sont-elles vêtues du même drap ? Je ne vous en dirai maintenant autre chose. Je n’ai pas congé de le révéler. Si vous ne m’en croyez, allez à Poitiers. Il y a des révélations destinées au roi de France, et non pas à ceux qui m’interrogent.

Sont-elles vêtues du même drap ?

Je ne vous en dirai maintenant autre chose. Je n’ai pas congé de le révéler. Si vous ne m’en croyez, allez à Poitiers. Il y a des révélations destinées au roi de France, et non pas à ceux qui m’interrogent.

Sont-elles de même âge ?

Je n’ai pas congé de vous le dire.

Parlent-elles ensemble ou l’une après l’autre ?

Je n’ai pas congé de vous le dire. Toutefois j’ai chaque jour conseil de toutes les deux.

Laquelle vous apparut la première ?

Je ne les ai pas reconnues si tôt. Je l’ai su parfois, mais l’ai oublié. Si j’en ai conseil, je le dirai volontiers. D’ailleurs, c’est au registre de Poitiers. J’ai eu aussi le conseil de saint Michel.

Lequel vint le premier ?

Ce fut saint Michel.

Y a-t-il longtemps ?

Je ne vous parle pas d’une voix de saint Michel, mais de son grand réconfort.

Quelle était la première Voix qui vint à vous en l’âge de treize ans ?

Ce fut saint Michel, que je vis devant mes yeux. Il n’était pas seul, mais bien accompagné d’anges du ciel. Je ne vins en France que du commandement de Dieu.

13Avez-vous vu saint Michel et les anges corporellement et formellement11 ?

Je les ai vus de mes yeux corporels, aussi bien que je vous vols présents à ce Procès. Et quand ils me quittèrent, Je pleurais et j’aurais bien voulu qu’ils m’emportent.

En quelle figure était saint Michel ?

Je ne vous réponds pas encore, et n’ai point encore congé de vous le dire.

Et cette première fois, que vous a dit saint Michel ?

Vous n’en aurez pas réponse cette nuit.

M 112-113 ; Q I 72

Les Voix me dirent de vous répondre hardiment. Mais je n’ai pas encore congé de vous révéler ce que saint Michel m’a dit. Je voudrais bien que celui qui m’interroge ait la copie du livre qui est à Poitiers12, pourvu que Dieu en fût content.

Saint Michel et les Saintes vous ont-ils dit de ne pas parler sans leur congé ?

Je ne vous en réponds pas encore.

Sur ce dont j’aurai congé, je vous répondrai volontiers. Mais je n’ai pas bien compris si cela m’a été défendu.

Quel signe donnez-vous qui fasse connaître que ces choses viennent de Dieu, et que ce soient sainte Catherine et sainte Marguerite ?

Je vous ai assez dit que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite. Croyez-moi, si vous voulez.

M 114 ; Q I 73

14Ces Saintes vous apparaissent-elles toujours avec le même habit ?

Elles ont toujours la même et unique forme. Leurs figures sont richement couronnées. De leurs autres vêtements, je ne parle pas, et je ne sais rien de leurs robes.

Comment savez-vous que c’est homme ou femme qui vous apparaît ?

Je le sais bien et reconnais ces saintes à leurs voix. Et elles me l’ont révélé.

Quelle figure voyez-vous ?

Je vois leur visage.

Ont-elles des cheveux ?

C’est bon à savoir.

Y a-t-il quelque chose entre la couronne et les cheveux ?

Non.

Les cheveux sont-ils foisonnants et pendants ?

Je n’en sais rien. Je ne sais pas si elles avaient des bras, ni s’il y avait d’autres membres visibles. Elles parlent bien et bellement. Je les comprenais fort bien.

Comment parlent-elles si elles n’ont pas de membres ?

Je m’en rapporte à Dieu. Leur voix est belle, douce et humble. Elle parle la langue de France13.

Cette voix, savoir sainte Marguerite, parle-t-elle anglais ?

Comment parlerait-elle anglais ? Elle n’est pas du côté des Anglais.

M 124 ; Q I 85

15Avaient-elles des anneaux aux oreilles ou ailleurs ?

Je n’en sais rien.

Et vous, aviez-vous des anneaux ?

Vous en avez un à moi. Rendez-le moi. Les Bourguignons aussi en ont un. Si vous l’avez, montrez-le moi.

Q I 86

Qui vous a donné l’anneau qu’ont les Bourguignons ?

Mon père ou ma mère. Il me semble qu’il y avait écrit : Jhesus Maria. Je ne sais qui l’a fait graver. Il n’y avait pas de pierre, me semble-t-il. Il me fut donné à Domremy. Mon frère m’a donné l’anneau, que vous, évêque, avez. Je vous charge de l’offrir à l’église. Avec aucun de ces anneaux, je n’ai soigné ou guéri personne.

Est-ce que saintes Catherine et Marguerite ont parlé avec vous sous l’arbre ?

Je n’en sais rien.

Et à la fontaine ces Saintes vous ont-elles parlé ?

Oui. Je les y ai entendues. Mais ce qu’elles m’ont dit alors, je ne sais.

[M 126 ; Q I 86]

Quel aspect avait saint Michel ?

Je ne lui ai pas vu de couronne. Quant à ses vêtements, je ne sais rien.

Était-il nu ?

Pensez vous, que Notre Seigneur Jésus n’a pas de quoi l’habiller ?

A-t-il des cheveux ?

Pourquoi les aurait-il eus coupés ?

Je n’ai pas vu saint Michel après avoir quitté 16le château du Crotoy, et je ne le vois pas souvent. Enfin, je ne sais pas s’il a des cheveux.

Avait-il une balance14 ?

Je n’en sais rien.

J’ai grande joie quand je le vois. Et il m’est avis que, quand je le vois, je ne suis pas en péché mortel.

Saintes Catherine et Marguerite me font volontiers confesser, c’est assavoir de fois à autre.

M 128-129 ; Q I 89

Vous avez dit que saint Michel avait des ailes et, de sainte Catherine et sainte Marguerite, vous n’avez parlé du corps ni des membres.

Je vous en ai dit ce que je sais et ne vous en répondrai autre chose. Je les ai si bien vus, que je sais bien qu’ils sont saints et saintes en Paradis. Je vous en ai dit ce que j’en sais. J’aimerais mieux que vous me fissiez trancher le col.

Saint Michel et saint Gabriel ont-ils des têtes naturelles15 ?

Oui, à mes yeux. Et je crois que ce sont eux, aussi fermement que Dieu est.

Croyez-vous que Dieu les ait formés en ces modes et formes que vous les avez vus ?

Je les ai vus en mes yeux. Je ne vous en dirai autre chose.

17Croyez-vous que Dieu les ait créés à l’origine en ces formes et manières ?

Vous n’en aurez pas autre chose pour le présent, fors ce que j’ai répondu.

M 132-133 ; Q I 93

L’ange ne vous a-t-il pas trompée, puisque vous avez été prise, quant aux biens de la fortune ?

Je crois, puisqu’il plaît à Notre Seigneur, c’est le mieux que je sois prise.

Aux biens de grâce, l’ange ne vous a-t-il point trompée ?

Comment me tromperait-il, quand il me conforte tous les jours. Et j’entends ce confort, que c’est de sainte Catherine et sainte Marguerite.

Les appelez-vous ou viennent-elles sans les appeler ?

Elles viennent souvent sans que je les appelle. D’autres fois, si elles ne venaient bien tôt, je requerrais Notre Seigneur qu’il les envoyât.

Les avez-vous parfois appelées et elles ne sont point venues ?

Je n’en ai eu oncques besoin, que je ne les aie.

Saint Denis vous a-t-il jamais apparu ?

Non que je sache.

Quand vous promîtes à Notre Seigneur de garder votre virginité, lui parliez-vous à lui ?

Il devait bien suffire de promettre à ceux qui étaient envoyés de par lui, c’est à savoir à sainte Catherine et à sainte Marguerite. La première fois que j’ouïs ma voix, je vouai ma virginité, 18tant qu’il plairait à Dieu. Et c’était à l’âge de treize ans, ou environ.

M 166-157 ; Q I 126

De vos visions avez-vous point parlé à votre curé ou autre homme d’Église ?

Non, mais seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi. Je ne fus pas contrainte par mes Voix, à le celer. Mais je craignais fort de le révéler par crainte que les Bourguignons ne m’empêchassent de mon voyage. Et spécialement je craignais moult que mon père ne m’empêchât de mon voyage.

Quand vous vites saint Michel et les anges, lui fîtes-vous révérence ?

Oui, je baisais la terre après leur départ, où ils avaient reposé, en leur faisant révérence.

Étaient-ils longuement avec vous ?

Ils viennent bien des fois entre les chrétiens, sans qu’on les voie. Je les ai bien des fois vus entre les chrétiens.

De saint Michel ou de vos Voix, avez-vous point eu de lettres ?

Je n’en ai point eu congé de vous le dire. Entre cy et huit jours, je vous en répondrai volontiers ce que j’en saurai.

Vos Voix vous ont-elles point appelée : Fille de Dieu, Fille de l’Église, la Fille au grand cœur ?

Avant que soit levé le siège d’Orléans, et depuis, tous les jours, quand ils me parlent, ils m’ont plusieurs fois appelée Jeanne la Pucelle, Fille de Dieu.

M 158-159 ; Q I 128

19Quand viennent vos Voix, leur faites-vous révérence absolument, comme à un saint ou sainte ?

Oui. Et, si je ne l’ai pas fait quelques fois, je leur en ai crié merci et pardon depuis. Et je ne leur sais faire si grande révérence, comme il appartient. Car je crois fermement que ce sont saintes Catherine et Marguerite. Et je dis semblablement de saint Michel.

Ne leur avez-vous point fait oblation de chandelles ardentes ou d’autres choses, à l’église ou ailleurs, ou fait dire des messes ?

Non. Si ce n’est en offrant à la messe, en la main du prêtre, et en l’honneur de sainte Catherine, je crois que c’est l’une de celles qui m’apparurent. Et ne n’en ai point tant allumé comme je ferais volontiers à saintes Catherine et Marguerite, qui sont en paradis ; je crois fermement que ce sont celles qui viennent à moi.

Les chandelles que vous mettez devant l’image de sainte Catherine, les mettez-vous en l’honneur de celle qui vous apparut ?

Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre Dame et de sainte Catherine qui est au ciel. Et ne fais point de différence entre sainte Catherine qui est au ciel et celle qui m’apparaît.

Les mettez-vous en l’honneur de celle qui vous apparut ?

Oui. Car je ne mets point de différence entre celle qui m’apparut et celle qui est au ciel.

Faites-vous et accomplissez-vous toujours ce que vos Voix vous commandent ?

De tout mon pouvoir, j’accomplis le commandement de Notre Seigneur qui m’est fait par mes 20Voix, autant que j’en sais comprendre. Elles me commandent rien sans le bon plaisir de Notre Seigneur.

Au fait de la guerre, avez-vous rien fait sans le congé de vos Voix ?

Vous en avez eu réponse. Lisez bien votre livre16, vous le trouverez. Toutefois, à la requête des gens d’armes, fut faite une vaillance d’armes devant Paris. Et aussi j’allai devant La Charité à la requête de mon roi. Ce ne fut ni contre ni par le commandement de mes Voix.

Avez-vous oncques fait quelque chose contre leur commandement ?

Ce que j’ai pu et su faire, je l’ai fait et accompli à mon pouvoir. Quant au saut du donjon de Beaurevoir, je fis contre leur commandement, je ne m’en pus tenir. Et quand elles virent ma nécessité, et que je ne m’en savais et pouvais tenir, elles me secoururent ma vie et me gardèrent de me tuer.

Quelque chose que je fisse oncques en mes grandes affaires, elles m’ont toujours secourue ; et c’est signe que ce sont bons esprits.

Avez-vous point d’autres signes que ce soient bons esprits ?

Saint Michel me certifia, avant que les Voix me vinssent.

Comment connûtes-vous que c’était saint Michel ?

Par le parler et le langage des anges. Et je crois fermement que c’étaient des anges.

Comment connûtes-vous que c’était langage d’anges ?

21Je le crus assez tôt, et j’eus volonté de le croire. Quand saint Michel vint à moi, il me dit que saintes Catherine et Marguerite viendront à moi, et que je fisse par leur conseil. Elles étaient ordonnées pour me conduire et conseiller en ce que j’aurais à faire et que je croie ce qu’elles me diraient. Que c’était par le commandement de Notre Seigneur.

Si l’ennemi17 se mettait en signe ou en forme d’ange, comment reconnaîtriez-vous que ce fut bon ange ou mauvais ange ?

Je reconnaîtrais bien que ce serait saint Michel ou une chose contrefaite comme lui. La première fois, j’eus grand doute si c’était saint Michel. La première fois j’eus grand peur. Et même je le vis maintes fois avant que je susse que ce fut saint Michel.

Pourquoi connûtes-vous que c’était saint Michel la fois que vous crûtes que c’était lui, plutôt que la première fois ?

À la première fois, j’étais jeune enfant et j’en eus peur. Depuis, il m’enseigna et montra tant que je crus fermement que c’était lui.

Quelle doctrine vous enseigna-t-il ?

Sur toutes choses, il me disait que je fusse bonne enfant, et que Dieu m’aiderait. Entre autres choses, que je vinsse au secours du roi de France. Et une plus grande partie de ce que l’ange m’enseigna est en ce livre18. Et me racontait l’ange la pitié qui était au royaume de France.

22Quelles étaient la grandeur et stature de cet ange ?

Samedi j’en répondrai, avec l’autre chose dont je dois répondre. C’est à savoir ce qu’il en plaira à Dieu.

M 182-188 ; Q I 169

En quelle forme et apparence, grandeur et habit, vient saint Michel ?

Il était en forme de très vrai prudhomme. Et de l’habit et autres choses, je n’en dirai autre chose. Quant aux Anges, Je les ai vus à mes yeux, On n’en aura pas plus de moi.

Je crois aussi fermement les dits et les faits de saint Michel, qui m’est apparu, comme je crois que Notre Seigneur Jésus-Christ souffrit mort et passion pour nous. Et ce qui me meut à le croire c’est le bon conseil, confort et bonne doctrine qu’il m’a faits et donnés.

M 188-189 ; Q I 173

Quel est l’âge et quels sont les vêtements de saintes Catherine et Marguerite ?

Vous êtes répondus de ce que vous en aurez de moi, et n’en aurez autre chose. Je vous en ai répondu tout au plus certain que je sais.

Savez-vous si sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent les Anglais ?

Elles aiment ce que Notre Seigneur aime et haïssent ce que Dieu hait.

M 192-193 ; Q I 17

Avez-vous baisé ou accolé oncques saintes Catherine et Marguerite ?

Je les ai accolées toutes deux.

Fleuraient-elles bon ?

Il est bon à savoir qu’elles sentaient bon.

23En les accolant, y sentiez-vous point de chaleur ou autre chose ?

Je ne les pouvais accoler sans les sentir et toucher.

Par quelle partie les accoliez-vous ? Par haut ou par bas ?

Il convient mieux de les accoler par le bas que par le haut.

Leur avez-vous point donné de chapeaux19 ?

En leur honneur, à leurs remembrances ou images, dans les églises, j’en ai plusieurs fois donné. Quant à celles qui m’apparaissent, je n’en ai point baillé, dont j’ai mémoire.

Quand vous mettiez des chapeaux en l’arbre20, les mettiez-vous en l’honneur de celles qui vous apparaissent ?

Non.

Quand vos Saintes venaient à vous, leur faisiez-vous point révérence, comme de s’agenouiller ou incliner ?

Oui. Et le plus que je pouvais leur faire révérence, je leur faisais. Car je sais que ce sont celles qui sont au royaume de paradis.

Savez-vous rien de ceux qui vont en l’erre21 avec les Fées ?

Je n’en fis oncques ni sus quelque chose. Mais j’en ai bien ouï parler, qu’on y allait au jeudi. Mais je n’y crois point. Et je crois que ce n’était que sorcerie.

M 198-199 ; Q I 186

24Le départ de Vaucouleurs

Ne pouvant plus résister à l’instance de ses Voix âgée environ de dix-sept ans, Jeanne réussit enfin à échapper à la surveillance de son père, et, conduite en secret par son oncle Durand Laxart, parvint jusqu’au capitaine de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt. Plusieurs fois grossièrement rebutée par lui, elle obtint enfin une escorte pour aller jusqu’au Dauphin Charles à Chinon.

Quand je fus à la ville de Vaucouleurs, je reconnus Robert de Baudricourt que je n’avais jamais vu. C’est ma Voix qui me dit que c’était lui. Je lui dis que la Voix m’avait enjoint d’aller en France. Il me rebuta par deux fois. La troisième, il me reçut, et me donna des gens, pour aller en France, comme avait dit la voix. Mais avant d’aller vers le roi, le duc de Lorraine me fit envoyer vers lui. J’y allai. Je lui dis que je voulais aller en France. Il m’interrogea sur sa santé22. Je lui dis que je n’en savais rien. Je lui ai peu dit 25sur mon voyage. Mais je lui demandai de me donner son fils23 et des gens pour me conduire en France.

M 92 ; Q I 53

Je lui dit qu’il se conduisait mal et qu’il ne guérirait jamais, s’il ne se corrigeait. Je lui conseillai de reprendre sa bonne femme.

M. La Thouroulde, Q III 87

Et que je prierai Dieu pour sa santé. J’avais eu un sauf-conduit pour aller vers lui. Je retournai alors à Vaucouleurs.

M 92 ; Q I 53

À Jean de Novellompont24 Jeanne déclara :

Je suis venue ici, à Chambre du roi25, pour parler à Robert de Baudricourt, afin qu’il veuille me conduire ou me faire conduire au roi. Il n’a cure de moi, ni de mes paroles. Néanmoins, avant la mi-carême, il faut que je sois vers le roi, si je devais perdre mes pieds jusqu’aux genoux. Car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse26, ou autres, ne peuvent recouvrer le royaume de France. Il n’a de secours sinon de moi ; bien que j’aimerais mieux coudre auprès de ma pauvre mère, car ce n’est pas mon état27. 26Mais il faut que j’aille, et je le ferai, car mon Seigneur veut que je le fasse.

Et quand voulez-vous partir ?

Plus vite maintenant que demain, et demain qu’après.

Q II 436

À Robert de Baudricourt, lui demandant qui était son seigneur.

Le roi du Ciel, Dieu.

B. de Poulengy, Q II 456 ; J. de Metz, Q II 436.

J’aurais mieux aimé être écartelée à (quatre) chevaux, que d’aller en France, sans congé de Dieu.

M 114 ; Q I 74

À R. de Baudricourt.

Capitaine messire, sachez que Dieu, depuis aucun temps en ça, m’a plusieurs fois fait assavoir et commandé que j’allasse devers le gentil dauphin, qui doit être et est vrai roi de France ; et qu’il me baillât des gens d’armes ; et que je lèverais le siège d’Orléans et le mènerais sacrer à Reims.

Chronique de la Pucelle, Q IV 205

En nom Dieu, vous mettez trop à m’envoyer, car aujourd’hui le gentil dauphin a eu assez près d’Orléans un bien grand dommage ; et sera-t-il encore taillé de l’avoir plus grand, si ne m’envoyez bientôt vers lui.

Chronique de la Pucelle, Q IV 206

Je dis alors à Robert de Baudricourt qu’il fallait absolument que je change d’habit, croyant bien que mon conseil me l’avait dit.

Q I 55

27La Voix vous a-t elle ordonné de prendre habit d’homme ?

L’habit d’homme importe peu, fort peu. Je n’ai pas pris habit d’homme sur le conseil d’homme au monde. Je n’ai pris cet habit, je n’ai rien fait que ce ne soit par ordre de Dieu et des Anges.

Croyez-vous que l’ordre qui vous a été fait de prendre habit d’homme rende la chose licite ?

Tout ce que j’ai fait, ce fut par ordre de Notre Seigneur. S’il m’ordonnait de prendre un autre habit, je le prendrais, puisque je le ferais sur l’ordre de Dieu. Je ne l’ai jamais pris sur l’ordre du sire Robert de Baudricourt.

M. 114 ; Q I 74

Avez-vous bien fait de prendre un tel habit ?

Tout ce que j’ai fait sur l’ordre de Notre Seigneur, je crois que je l’ai bien fait. Et j’en attends bon garant et bonne aide. J’avais aussi une épée que je pris à Vaucouleurs.

Mais dans ce cas de l’habit d’homme, croyez-vous avoir bien fait ?

Je ne l’ai pris que sur l’ordre de Dieu. Je n’ai rien fait au monde, en tous mes actes, que sur l’ordre de Dieu.

M. 116 ; Q I 74

Pensiez-vous bien faire de partir sans le congé de père ou mère, alors qu’on doit honorer père et mère ?

En toutes autres choses j’ai obéi à eux, excepté en ce départ. Mais depuis, je leur ai écrit et ils m’ont pardonné.

28Quand vous avez quitté vos père et mère, ne pensiez-vous pas pécher ?

Puisque Dieu le commandait, il le convenait faire. Puisque Dieu le commandait, si j’avais eu cent pères et cent mères, et si j’avais été fille de roi, je serais partie.

Avez-vous demandé à vos Voix qu’elles disent à votre père et à votre mère votre départ ?

Quant à mon père et à ma mère, les Voix eussent été assez contentes que je le dise à mes parents, sauf la peine qu’ils m’eussent faite, si je le leur avais dit. Quant à moi, je ne le leur aurais dit pour chose quelconque. Mes Voix s’en rapportèrent à moi de le dire à père ou à mère, ou de m’en taire.

M. 158-159 ; Q I 129

Fut-ce à la requête de Robert de Baudricourt que vous prîtes habit d’homme ?

Ce fut par moi-même, et non à la requête d’homme au monde.

Votre Voix vous commanda-t-elle de prendre habit d’homme ?

Tout ce que j’ai fait de bien, je l’ai fait par le commandement des Voix. Quant à cet habit, j’en répondrai une autre fois. De présent, je n’en suis avisée. Mais demain j’en répondrai.

En prenant habit d’homme, pensiez-vous, mal faire ?

Non. Et encore à présent, si j’étais en l’autre parti, et en cet habit d’homme, il me semble que ce serait un des grands biens de France, de faire comme je faisais avant ma prise.

M. 160-161 ; Q I 132

29Pensez-vous avoir fait péché mortel en portant habit d’homme ?

Puisque je le fais par le commandement de Notre Sire et en son service, je ne cuide pas mal faire. Et quand il lui plaira de commander, il sera aussitôt mis bas.

M. 178-179 ; Q I 161

Enfin, équipée en cavalier, Jeanne accompagnée de Bertrand de Poulengy et de Jean de Metz, prend le 23 février la route pour la France. Elle va chevaucher cent-cinquante lieues au travers d’un pays occupé par l’ennemi.

Quand je partis de Vaucouleurs, je pris habit d’homme, avec une épée, que me bailla ledit Baudricourt, sans autre armure.

J’étais accompagnée d’un chevalier, d’un écuyer et de quatre autres hommes, serviteurs.

Ledit Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui me menaient de me conduire bien et sûrement.

Quand il me quitta, il me dit : Va-t-en. Et advienne ce qu’il en pourra advenir.

[M. 94-95 ; Q I 54]

À Jean de Metz et à Bertrand de Poulengy : À l’occasion d’une menace.

En nom Dieu, menez-moi vers le gentil dauphin, et ne faites doute que vous ni moi n’aurons aucun empêchement.

[Ch. de la Pucelle, Q IV 206]

30Si nous pouvions entendre la messe, nous ferions bien.

J. de Metz, Q II 438

Ne fuyez pas en nom Dé. Ils ne nous feront mal.

H. Le Maistre, Q III 199

Le premier jour nous allâmes coucher à la ville de Saint-Urbain. Je couchai à l’abbaye. Sur notre route, je passai à Auxerre, où j’ouïs la messe, à la grande église. Et j’avais souvent mes Voix avec moi.

M. 94-95 ; Q I 54

Avez-vous été à Sainte-Catherine-de-Fierbois ?

Oui. J’y entendis trois messes, ce jour-là. C’est de là que j’allais à la ville de Chinon.

M. 116 ; Q I 75

Jeanne rassurait ses compagnons.

Ne craignez pas. Quand nous serons arrivés à Chinon, le gentil Dauphin nous fera bon visage.

B. de Poulengy, Q II 458

J’ai mandement de faire cela, parce que mes frères de Paradis me disent ce que j’ai à faire. Voici déjà quatre ou cinq ans que mes frères de Paradis et mon Seigneur, à savoir Dieu, me disaient qu’il fallait que j’aille en guerre, pour reconquérir le royaume de France.

J. de Metz, Q II 437

À Sainte Catherine de Fierbois, j’écrivis à mon roi.

M. 94 ; Q I 56

31Dans cette lettre il y avait que je lui écrivais pour savoir si je pouvais entrer dans la ville où il était ; que j’avais bien fait cent cinquante lieues pour venir à lui, à son secours ; que je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Et il me semble qu’il y avait que je le reconnaîtrais bien parmi tous les autres.

M. 116 ; Q I 75

Sans empêchement, je vins jusques à mon roi.

M. 94-95 ; Q I 56

Quand j’allais en France, j’entendais souvent la Voix.

M. 90 ; Q I 52

La Voix me promit que bientôt après être venue, le roi me recevrait.

M. 96-97 ; Q I 56

32À Chinon, Jeanne reçue par le Dauphin

C’est par miracle que la petite paysanne, ayant traversé les provinces occupées par Bourguignons et Anglais, parvint en ce pays de France, où elle devait trouver le Dauphin. Celui-ci désespéré, ne croyant plus à son destin, ne pensait, dit-on, qu’à se réfugier en Écosse. Son Conseil croyait la victoire anglaise définitive et s’y résignait. Les hommes dressaient devant Jeanne un obstacle infranchissable. En d’infinis interrogatoires, les Juges de Rouen tortureront Jeanne de questions insidieuses pour qu’elle avouât par quels sortilèges et mensonges, elle s’imposa au Dauphin.

Je trouvai le roi à Chinon, où j’arrivai vers midi. Je me logeai à une hôtellerie ; et après dîner, j’allai devers le roi qui était au château.

M. 94-95 ; Q I 56

Insultée par un soldat.

Ha ! En nom Dieu ! Tu le renies, et tu es si près de ta mort !

Fr. Pasquerel, Q III 102

J’entrai avant en la chambre où était le roi. Il y avait plus de trois cents chevaliers et cinquante 33torches, sans compter la lumière spirituelle.

Charles se dissimule dans cette foule pour la tromper. Jeanne va droit à lui.

Je le connus bien entre les autres, par le conseil de la Voix.

En nom Dieu, gentil prince, c’est vous et non autre. Dieu vous donne bonne vie, gentil roi. Je dis au roi que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.

M. 94-95 ; Q I 56

J’ai porté les nouvelles de par Dieu à mon roi : que notre Sire lui rendrait son royaume de France, le ferait couronner à Reims, et mettrait hors ses adversaires. J’en fus messagère de par Dieu, en lui disant qu’il me mît hardiment en œuvres et que je lèverais le siège d’Orléans.

Je disais : tout le royaume. Et que si Monseigneur de Bourgogne et les autres sujets du royaume ne venaient en obéissance, le roi les y ferait venir par force.

M. 212-213 ; Q I 232

Je sais bien que Dieu aime mieux mon roi et le duc d’Orléans que moi-même, pour le salut de leurs corps. Je le sais par révélation.

M. 218-219 ; Q I 257

Au duc Jean d’Alençon, qui arrivait à ce moment et qu’elle appela toujours : Mon beau duc.

Vous, soyez le très bienvenu. Tant plus nombreux seront ensemble ceux du sang du roi de France, tant mieux sera.

Q. III 91

34Jeanne répéta :

Je viens au noble Dauphin pour lever le siège d’Orléans et pour le conduire à Reims, pour son Sacre. Il me faut des hommes, des chevaux et des armes.

Dunois, Q III 4

Et s’il me baillait gens, je ferai lever le siège d’Orléans, et le mènerai sacrer à Reims. C’était le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglais s’en allassent en leur pays que le royaume lui devait demeurer et que s’ils ne s’en allaient, il leur mécherrait.

Ch. de la Pucelle, Q IV 207

Le bon duc d’Orléans est à ma charge ; et au cas qu’il ne reviendrait pas par-deçà, j’aurais moult de peine de l’aller quérir en Angleterre.

P. de Cagny, Q IV 10

Comment auriez-vous délivré le duc d’Orléans ?

J’eusse pris parmi mes prisonniers assez d’Anglais, pour le ravoir. Et si je n’avais pas pris assez de prisonniers deçà, j’eusse passé la mer, pour l’aller quérir à puissance en Angleterre.

Sainte Marguerite et sainte Catherine vous avaient-elles dit sans condition et absolument que vous prendriez assez de gens pour avoir le duc d’Orléans qui était en Angleterre, ou qu’autrement vous passeriez la mer pour l’aller quérir à puissance en Angleterre et ramener avant trois ans ?

Oui. J’ai dit à mon roi qu’il me laissât faire des prisonniers. Et, si j’eusse duré trois ans sans empêchement, je l’eusse délivré. Il y avait plus bref 35terme que de trois ans, et plus long que d’un an. Mais je n’en ai pas mémoire à présent.

M. 160-161 ; Q I 133

Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des Cieux, par moi, que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et vous serez lieutenant du Roi des Cieux, qui est Roi de France.

Fr. Pasquerel, Q III 103

Gentil Dauphin, pourquoi ne me croyez-vous ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple. Car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous. Et je vous dirai, s’il vous plaît telle chose qu’elle vous donnera à connaître que me devez croire.

Ch. de la Pucelle, Q IV 208

Après maintes questions posées par le Dauphin.

Je te dis de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi. Il m’envoie à toi, pour te conduire à Reims, afin que tu y reçoives ton couronnement et ta consécration, si tu le veux.

Fr. Pasquerel, Q III 103

Donnez votre royaume au Roi des Cieux ; et le Roi des Cieux, après cela, vous fera comme il a fait à vos prédécesseurs. Il vous reposera dans le premier état.

Néanmoins les enquêteurs la harcèlent, elle répond :

Je suis venue de la part du Roi des Cieux. 36J’ai Voix et Conseil qui me conseillent ce que je dois faire.

J. D’Alençon, Q III 92

A Frère Pasquerel, elle se plaint.

Je ne suis pas contente de tant d’interrogatoires, et qu’on m’empêche d’accomplir l’affaire, pour laquelle j’ai été envoyée ; il n’est pas besoin ni temps de discuter. *

Q III 103

Au duc d’Alençon, au dîner.

On m’a tant interrogée. Mais je sais et je puis bien plus que je n’ai dit aux interrogateurs.

Q III 92

Quant aux signes, si ceux qui les demandent n’en sont pas dignes, je n’en peux mais. Et plusieurs fois j’ai été en prière, afin qu’il plût à Dieu de le révéler à certains de ce parti. De croire en mes révélations, je n’en demandai point conseil à évêque, ou curé, ou autre.

M. 220-221 ; Q I 274

À d’Aulon qui la prie de lui montrer quel est son conseil.

Vous n’êtes pas assez digne ni vertueux pour le voir.

J. D’Aulon, Q III 219

Quand la Voix vous montra le roi, n’y avait-il pas de lumière ?

Passez outre.

Ne vites-vous point d’ange sur le roi ?

Pardonnez-moi. Passez outre.

Devant que le roi me mît en œuvre, il eut plusieurs 37apparitions et belles révélations. Lesquelles, je ne vous les dirai point encore, mais allez au roi, et il vous les dira.

Ceux de mon parti connurent bien que la Voix était de par Dieu. Et ils virent et connurent la Voix. Je le sais bien. Le roi et plusieurs autres de son conseil ouïrent et virent les Voix qui venaient à moi ; et il y avait entre autres Charles de Bourbon et deux ou trois autres.

M. 94-95 ; Q I 56

Néanmoins, au Procès, les Juges harcelèrent Jeanne sur ses Voix et surtout sur le signe qu’elle donna au Dauphin.

Quand vous avez vu la Voix, y avait-il une lumière avec elle ?

Oui, tout autour il y avait beaucoup de lumière, et cela convient bien.

Y avait-il un ange sur la tête du roi, quand vous l’avez vu pour la première fois ?

Par sainte Marie, s’il y en avait un, je ne le sais pas, et je ne l’ai vu.

Y avait-il une lumière ?

Il y avait plus de trois cents chevaliers et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. J’ai rarement des révélations, sans qu’il y ait de la lumière.

Comment le roi a-t-il ajouté foi à vos dires ?

Il en avait de tous bons témoignages, et du clergé aussi.

Quelles révélations eut votre roi ?

Vous ne tirerez pas cela de moi cette année. 38Les clercs de mon parti déclarèrent qu’à leur avis dans mon fait il n’y avait que du bien.

M. 116 ; Q I 75

Quel signe avez-vous donné à votre roi pour lui montrer que vous veniez de par Dieu ?

Je vous ai toujours répondu que vous ne me le tirerez pas de la bouche. Allez lui demander.

Avez-vous juré de ne pas révéler ce qu’on vous demanderait touchant le Procès ?

Je vous ai autrefois dit que ce qui touche le roi, je ne vous le dirai pas. Mais ce qui touche le procès et la foi, je vous le dirai.

Ne savez-vous pas le signe que vous avez donné au roi ?

Vous ne le saurez pas de par moi.

Cela touche le procès.

Je le dirai volontiers. Mais de ce que j’ai promis tenir bien secret, je ne le vous dirai pas. Je l’ai promis en tel lieu que je ne puis vous le dire sans me parjurer.

A qui l’avez-vous promis ?

A sainte Catherine et à sainte Marguerite. Et ce28 fut montré au roi. Je leur ai promis sans qu’elles me requièrent. Je l’ai fait à ma propre requête. Trop de gens me l’eussent demandé, si je ne l’eusse promis.

En la compagnie où vous avez montré le signe, y avait-il autre personne que le roi ?

Je pense qu’il n’y avait autre personne que lui ; quoique assez près, il y avait assez de gens.

39Avez-vous vu une couronne sur la tête du roi, quand vous lui avez montré le signe ?

Je ne le puis vous dire sans me parjurer.

Y avait-il une couronne à Reims ?

Je pense que celle qu’il trouva à Reims, il la prit en gré. Mais une bien riche lui fut apportée plus tard. Il fit cela pour hâter son fait, à la requête de ceux de la ville, pour éviter la charge des gens d’armes. Et s’il eût attendu, il eût été couronné d’une plus riche mille fois.

Avez-vous vu cette couronne plus riche ?

Je ne le puis vous dire sans me parjurer. Et si je ne l’ai vue, j’ai ouï dire qu’elle est ainsi riche.

M. 130-131 ; Q I 90

Quel est le signe qui vint à votre roi ?

Il est bel, honorable et bon, le plus riche qui soit.

Pourquoi ne voulez-vous aussi bien dire et montrer ce signe, comme vous avez voulu avoir le signe de Catherine de la Rochelle ?

Si le signe de Catherine avait été aussi bien montré devant notables gens d’Église, — (c’est à savoir archevêques et évêques, comme l’archevêque de Reims et autres évêques, dont je ne sais les noms. Et même y étaient Charles de Bourbon, le sire de la Trémoille, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers, qui le virent et ouïrent aussi bien, comme je vois ceux qui me parlent aujourd’hui), — comme ce signe fut montré, je n’eusse point demandé à savoir le signe de ladite Catherine. Et toutefois je savais déjà, par sainte 40Catherine et sainte Marguerite que, du fait de ladite Catherine de la Rochelle, c’était tout néant.

Est-ce que ledit signe dure encore ?

Il est bon à savoir qu’il dure encore ; et durera jusques à mille ans et autres. Ledit signe est au trésor du roi.

Est-ce or, argent, ou pierre précieuse, ou couronne ?

Je ne vous en dirai autre chose. Et ne saurait homme décrire aussi riche chose qu’est ce signe. Et toutefois, le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains. Et c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer. Quand je dus partir pour aller vers mon roi, il me fut dit par mes voix : Va hardiment ! Car, quand tu seras devers le roi, il aura bon signe de te recevoir et croire.

Quand le signe vint au roi, quelle révérence fîtes-vous, et s’il vint de par Dieu ?

Je remerciai Notre Seigneur de ce qu’il me délivra de la peine que je souffrais des clercs de par-delà, qui arguaient contre moi. Et je m’agenouillai plusieurs fois.

Un ange, de par Dieu, et non de par autre, bailla le signe à mon roi. J’en remerciai moult de fois Notre Seigneur. Les clercs de par-delà cessèrent de m’arguer, quand ils eurent su ledit signe.

Est-ce que les gens de par delà virent le signe susdit ?

Quand le roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu ledit signe et même l’ange qui le bailla, je demandai 41à mon roi s’il était content. Il répondit que oui. Et alors je partis, et allai en une petite chapelle, assez près. Et j’ouïs lors dire, que, après mon départ, plus de trois cents personnes virent ledit signe. Et c’est pour l’amour de moi, pour qu’ils cessassent de m’interroger, que Dieu voulut permettre que ceux de son parti qui virent ledit signe, le vissent.

Est-ce que votre roi et vous fîtes point révérence à l’ange quand il apporta le signe ?

Oui, pour moi. Je m’agenouillai et ôtai mon chaperon.

M. 152-153 ; Q I 119

L’ange qui apporta le signe vous parla-t-il ?

Oui, il dit à mon roi qu’on me mît en besogne, et que le pays en serait tantôt allégé.

L’ange qui apporta ledit signe fut-il l’ange qui premièrement vous apparut, ou fut-ce un autre ?

C’est toujours tout un. Et jamais ne me faillit.

M. 156-157 ; Q I 126

Quel fut le signe baillé à votre roi ?

Êtes-vous content que je me parjurasse ?

Avez-vous juré et promis à sainte Catherine de ne pas dire ce signe ?

J’ai juré et promis de ne pas dire ce signe ; et de moi-même, parce qu’on me pressait trop de le dire, alors je dis : Je promets que je n’en parlerai plus à homme.

Le signe, ce fut que l’ange certifiait à mon roi en lui apportant la couronne, et me disant qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, 42à l’aide de Dieu et moyennant mon labeur. Et qu’on me mît en besogne. C’est à savoir que, s’il ne me baillait pas des gens, il ne serait pas sitôt couronné et sacré.

Est-ce que depuis hier vous avez parlé à sainte Catherine ?

Je l’ai ouïe depuis. Et toutefois lui a dit plusieurs fois de répondre hardiment aux juges sur tout ce qu’ils me demanderont, touchant mon procès.

De quelle manière l’ange apporta la couronne et la mit-il sur la tête de votre roi ?

Elle fut baillée à un archevêque, c’est à savoir à celui de Reims, comme il me semble, en la présence de mon roi. Et ledit archevêque la reçut et la bailla au roi. Et j’étais moi-même présente et elle fut mise au trésor du roi.

En quel lieu fut-elle apportée ?

Ce fut en la chambre du roi, au château de Chinon.

Quel jour et à quelle heure ?

Le jour, je ne sais. Pour l’heure, c’était haute heure. Autrement, je n’ai mémoire de l’heure. Et du mois, c’était au mois d’avril ou de mars, comme il me semble. Au mois d’avril prochain, ou en ce présent mois, il y a deux ans. C’était après Pâques29.

Le premier jour que vous vites le signe, votre roi le vit-il ?

Oui. Et il le reçut lui-même.

43De quelle matière était la couronne ?

C’est bon à savoir qu’elle était d’or fin. Elle était si riche que je ne saurais nombrer la richesse. La couronne signifiait qu’il tiendrait le royaume de France.

Y avait-il des pierreries ?

Je vous ai dit ce que j’en sais.

L’avez-vous maniée ou baisée ?

Non.

L’ange qui l’apporta venait-il de haut, ou venait-il par terre ?

Il vint de haut. J’entends qu’il venait par le commandement de Notre Seigneur. Il entra par l’huis de la chambre.

L’ange venait-il par terre et marchait-il depuis l’huis de la chambre ?

Quand il vint devant le roi, il fit révérence au roi, en s’inclinant devant lui et prononçant les paroles que j’ai dites du signe. Et avec cela, il lui rappelait la belle patience qu’il avait eue, selon les grandes tribulations qui lui étaient venues. Et depuis l’huis, il marchait et avançait sur la terre, en venant au roi.

Quel espace y avait-il de l’huis jusqu’au roi ?

Comme je pense, il y avait bien l’espace de la longueur d’une lance. Et par où il était venu, s’en retourna.

Quand l’ange vint, je l’accompagnai. Et j’allai avec lui par les degrés à la chambre du roi. Et l’ange entra le premier. Puis moi-même, je dis au roi : Sire, voilà votre signe. Prenez-le.

44En quel lieu apparut-il ?

J’étais presque toujours en prière, afin que Dieu envoyât le signe du roi. J’étais à mon logis, qui est chez une bonne femme près du château de Chinon, quand il vint. Et puis, nous allâmes ensemble au roi. Et il était bien accompagné d’autres anges avec lui, que chacun ne voyait pas. Si ce n’eût pas été pour l’amour de moi, et pour m’ôter hors de la peine que me faisaient les gens qui m’arguaient, je crois bien que plusieurs gens virent l’ange dessus dit, qui ne l’eussent pas vu.

Tous ceux qui étaient là avec le roi, virent-ils l’ange ?

Je pense que l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de la Trémoille, et Charles de Bourbon le virent. Quant à la couronne, plusieurs gens d’Église et autres la virent, qui ne virent pas l’ange.

De quelle figure et de quelle grandeur était l’ange ?

Je n’ai point congé de le dire. Demain j’en répondrai.

Ceux qui étaient en la compagnie de l’ange étaient-ils tous d’une même figure ?

Ils se ressemblaient volontiers les uns. Les autres, non, en la manière que je les vis. Certains avaient des ailes. Il y en avait de couronnés. Les autres, non. Ils étaient en la compagnie des saintes Catherine et Marguerite. Et ils furent avec l’ange dessus dit. Et les autres anges aussi, jusque dedans la chambre du roi.

Comment cet ange vous quitta-t-il ?

Il me quitta en cette petite chapelle. Et je fus 45bien courroucée de son départ. Et je pleurai. Et je m’en fusse volontiers allée avec lui, c’est à savoir mon âme.

A son départ, demeurâtes-vous joyeuse, ou effrayée et en grande peur ?

Il ne me laissa point en peur ni effrayée. Mais j’étais courroucée de son départ.

Est-ce par votre mérite que Dieu envoya son ange ?

Il venait pour une grande chose. Et ce fut en espérance que le roi crut le signe, et qu’on cessât de m’arguer, et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans. Et aussi pour le mérite du roi et du bon duc d’Orléans.

Et pourquoi vous plutôt qu’un autre ?

Il plut à Dieu ainsi faire par une pucelle pour rebouter les adversaires du roi.

Vous a-t-il été dit où l’ange prit cette couronne ?

Elle a été apportée de par Dieu. Il n’a orfèvre au monde qui la sût faire si belle ou si riche. Et où il la prit, je m’en rapporte à Dieu. Je ne sais pas autrement où elle fut prise.

Est-ce que cette couronne fleurait bon et avait bonne odeur, et était-elle reluisante ?

Je n’en ai point mémoire. Je m’en aviserai. Elle sent bon et sentira. Mais qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il appartient. Et elle avait forme de couronne.

L’ange avait-il apporté lettres ?

Non.

Quel signe eurent le roi et les gens qui étaient avec lui et vous, de croire que c’était un ange ?

Le roi le crut par l’enseignement des gens 46d’Église, qui étaient là et par le signe de la couronne.

Comment les gens d’Église surent-ils que c’était un ange ?

Par leur science et parce qu’ils étaient clercs.

M. 162-163 ; Q I 139

De quoi servaient les cinq croix qui étaient en l’épée que vous trouvâtes à Sainte-Catherine-de-Fierbois ?

Je n’en sais rien.

Qui vous fit peindre anges avec bras, pieds, jambes et vêtements ?

Je vous en ai répondu.

Les avez-vous fait peindre tels qu’ils viennent à vous ?

Je les ai fait peindre tels et en la manière qu’ils sont peints aux églises.

Les vites-vous oncques en la manière qu’ils furent peints ?

Je ne vous en dirai autre chose.

Pourquoi ne fîtes-vous pas peindre la clarté qui venait à vous avec les anges ou les voix ?

Cela ne me fut pas commandé.

Les deux anges qui étaient peints sur votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

Ils n’y étaient fors seulement pour l’honneur de Notre Seigneur, qui était peint en l’étendard. Je ne fis faire cette représentation des anges fors seulement pour l’honneur de Notre Seigneur, qui y était figuré tenant le monde.

47Ces deux anges, qui étaient figurés en l’étendard, étaient-ils les deux anges qui gardent le monde ? Et pourquoi n’y en avait-il pas plus, vu qu’il vous était commandé de prendre tel étendard par Notre Seigneur ?

Tout l’étendard était commandé par Notre Seigneur, par les voix de saintes Catherine et Marguerite, qui me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du Ciel. Je fis faire cette figure de Notre Seigneur et de deux anges. Et de couleur et tout, je le fis par leur commandement.

Leur demandâtes-vous alors si, en vertu de cet étendard, vous gagneriez toutes les batailles où vous vous bouteriez et que vous auriez victoire ?

Elles me dirent que je le prisse hardiment, et que Dieu m’aiderait.

Qui aidait le plus, vous à l’étendard ou l’étendard à vous ?

De la victoire de l’étendard ou de moi, c’était tout à Notre Seigneur.

L’espérance d’avoir la victoire était-elle fondée en votre étendard ou de vous ?

Elle était fondée en Notre Seigneur, et non ailleurs.

Si un autre l’eût porté que vous, eût-il eu aussi bonne fortune que vous de le porter ?

Je n’en sais rien. Je m’en attends à Notre Seigneur.

Si un des gens de votre parti vous eût baillé son étendard à porter, si vous l’aviez porté, eussiez-vous eu aussi bonne espérance qu’en votre étendard qui vous fut disposé par Dieu ? 48Et si surtout vous avait été baillé l’étendard de votre roi ?

Je portais plus volontiers celui qui m’était ordonné de par Notre Seigneur. Toutefois du tout, je m’en attendais à Notre Seigneur.

M. 194-195 ; Q I 179

Ne fit-on point flotter ou tournoyer votre étendard autour de la tête de votre roi ?

Non, que je sache.

Pourquoi fut-il plus porté en l’église de Reims au sacre, que les étendards des autres capitaines ?

Il avait été à la peine. C’était bien raison qu’il fût à l’honneur.

M. 200-201 ; Q I 187

49L’enquête des théologiens à Poitiers, et préparatifs de campagne

Le Dauphin, ébranlé mais hésitant, voulut soumettre Jeanne à l’examen des théologiens qui se réunirent à Poitiers, sous la présidence de l’archevêque de Reims, Regnault de Chartres, chancelier de France. Avec une escorte Jeanne se met en route.

Où allons-nous ?

À Poitiers.

En nom Dieu, je sais bien que j’aurai beaucoup à faire à Poitiers où on me mène. Mais Messire m’aidera. Or, allons, de par Dieu.

Journal du siège, Q IV 128

Ch. de la Pucelle, Q IV 209

La voici devant évêques et docteurs.

À Maître Pierre de Versailles :

Je crois bien que vous êtes envoyés pour m’interroger. Je ne sais A ni B30.

50On lui demande pourquoi elle est venue.

Je suis venue de la part du Roi des Cieux, pour lever le siège d’Orléans, et conduire le roi à Reims pour son couronnement et sa consécration. *

G. Thibaut, Q III 74

Qui vous a poussée à venir vers le roi ?

Gardant les bêtes, une Voix m’est apparue, qui me dit que Dieu avait grand pitié du peuple de France. Qu’il fallait que j’aille en France. En entendant cela, je me mis à pleurer. La Voix me dit que j’aille à Vaucouleurs et que j’y trouverais un capitaine qui me conduirait sûrement en France et vers le roi. Que je ne craigne pas. J’ai fait ainsi ; et suis venue au roi sans aucun empêchement.

Le dominicain G. Aimery lui demande : Vous dites que Dieu veut délivrer le peuple de France de la calamité où il est. S’il veut le délivrer, il n’est pas nécessaire d’avoir des gens d’armes.

En nom Dieu, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera victoire.

Nous ne conseillerons pas au roi de vous donner des gens d’armes, si vous ne nous donnez pas de garanties.

En nom Dieu. Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes. Mais conduisez-moi à Orléans ; je vous montrerai les signes pour lesquels je suis envoyée : d’abord, les Anglais seront défaits, le siège d’Orléans sera levé, et la ville d’Orléans sera délivrée des Anglais ; secondement le roi sera couronné à Reims ; troisièmement la ville de Paris sera réduite à l’obéissance du roi, et le duc d’Orléans rentrera d’Angleterre.

Fr. Seguin, Q III 204

Le roi sera couronné en la ville de Reims, l’été prochain.

Le greffier de la Chambre des Comptes de Brabant, Q IV 426

Que cela arrive, je ne doute pas, si le roi veut me donner une aussi petite compagnie d’hommes armés que l’on voudra.

F. Garivel, Q III 20

On veut que vous essayiez à mettre les vivres dedans Orléans. Mais il semble que ce sera forte chose, vues les bastilles qui sont devant et que les Anglais sont forts et puissants.

En nom Dieu, nous les mettrons dedans Orléans à notre aise. Et il n’y aura Anglais qui saille, ni qui fasse semblant de l’empêcher.

Ch. de la Pucelle, Q IV 212

Aux bourgeoises venues la visiter, qui lui demandent pourquoi elle porte habit d’homme.

Je crois bien qu’il vous semble étrange et non sans cause. Mais il faut, pour ce que je me dois armer et servir le gentil Dauphin en armes, que je prenne les habillements propices et nécessaires à ce. Et aussi, quand je serai entre les hommes, étant en habit d’homme, ils n’auront pas concupiscence charnelle de moi. Et il me semble qu’en cet état, je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.

Ch. de la Pucelle, Q IV 211

Frère Seguin, O. P. limousin, lui demande : Quelle langue parlait votre Voix ?

Meilleur idiome que vous.

Croyez-vous en Dieu ?

Oui. Mieux que vous.

Fr. Seguin, Q III 204

52Il y a ès livres de Notre Seigneur, plus que ès vôtres.

M. La Touroulde, Q III 86

Frère Pasquerel l’a entendue dire à ceux qui lui disaient qu’on n’avait jamais vu des choses aussi étonnantes qu’en elle :

Notre Seigneur a un livre où jamais aucun clerc n’a lu, si parfait qu’il soit en cléricature.

Q III 111

En frappant sur l’épaule Gobert J. D’Aulon, écuyer du roi :

Je voudrais bien avoir beaucoup d’hommes décidés comme vous.

G. Thibaut, Q III 74

Très souvent en son Procès, Jeanne répondit aux Juges :

Si de ce vous faites doute, envoyez à Poitiers, où autrefois j’ai été interrogée.

M. 110-111 ; Q I 71

Si vous ne m’en croyez allez à Poitiers.

M. 112-113 ; Q I 72

Je voudrais bien que l’interrogeant eût copie de ce livre, qui est à Poitiers, pourvu que Dieu en soit content.

M. 114 ; Q I 73

Après une réponse, elle ajoute :

Et ceci est écrit dans la ville de Poitiers.

M. 134-135 ; Q I 94

Mais ce registre a disparu ; peut-être, a-t-on dit, fut-il détruit par Regnault de Chartres.

Le Dauphin est maintenant rassuré. Il va à 53Chinon, puis à Tours, former la maison militaire de Jeanne, avec J. d’Aulon, comme maître d’hôtel, le plus prudhomme et loyal chevalier que oncques fut, avec le jeune Louis de Coutes, comme page ; et l’augustin, Frère Pasquerel31, lecteur de théologie à Tours, que ses compagnons de route lui amènent du Puy.

Jeanne, nous vous avons amené ce bon père. Si vous le connaissiez bien, vous l’aimeriez beaucoup.

J’en suis très contente. J’ai déjà ouï parler de lui. Demain, je veux me confesser à lui.

Fr. Pasquerel, Q III 101

Le Dauphin fit faire à Jeanne son harnois de guerre.

J’avais une épée que j’avais prise à Vaucouleurs. Mais j’en eus une autre que j’ai envoyé chercher, de Tours ou de Chinon, à Sainte-Catherine de Fierbois. Cette épée était en terre, derrière l’autel de sainte Catherine. On trouva assez vite cette épée, toute rouillée.

Comment saviez-vous que cette épée était là ?

Elle était en terre, rouillée, portant cinq croix. Je l’ai su par mes Voix. Je n’avais jamais vu l’homme par qui j’envoyais chercher cette épée. J’ai écrit aux gens de cette église qu’il leur plût me donner cette épée. Ils me l’envoyèrent. Elle n’était pas profondément en terre, derrière l’autel, il me semble. Mais je ne sais pas proprement si c’était devant ou derrière. Je crois avoir écrit 54qu’elle était derrière. Dès que cette épée fut trouvée, des gens de l’église du lieu la frottèrent et aussitôt la rouille tomba sans peine. Ce fut un armurier de Tours qui alla chercher cette épée. Et les gens de l’église de sainte Catherine et ceux de Tours avec eux me donnèrent un fourreau. Et ils firent deux fourreaux, un de velours rouge, l’autre de drap d’or. Et j’en fis faire un de cuir bien fort. Quand je fus prise, je n’avais pas cette épée. Je l’ai toujours portée depuis, jusqu’au jour où j’ai quitté Saint-Denis.

Avez-vous fait bénir cette épée ?

Non. Je n’aurais su quoi faire. Je l’aimais bien parce qu’elle avait été trouvée en l’église de sainte Catherine, que j’aimais bien.

Avez-vous posé votre épée sur quelque autel ?

Non, que je sache. Je ne l’aurais pas posée pour qu’elle fût plus chanceuse.

Aviez-vous cette épée quand vous fûtes prise ?

Non. J’en avais une qui avait été prise sur un Bourguignon. J’avais eu cette épée à Lagny. De Lagny, j’ai porté l’épée d’un Bourguignon à Compiègne, parce qu’elle était bonne épée de guerre, bonne à donner de bonnes truffes ou de bons torchons. Où j’ai laissé mon épée, ce n’est pas de votre procès. Je n’en répondrai pas maintenant.

M. 116 ; Q I 76

Mais plus cher que l’épée était son étendard.

Quand vous alliez à Orléans, aviez-vous un étendard, de quelle couleur ?

Oui. Le champ semé de lys, où étaient figurés 55le monde et deux anges sur les côtés ; il était blanc de toile ou boucassin. Sur lui étaient écrits les noms Jhesus Maria, comme il me semble. Et il était frangé de soie.

Ces noms, Jhesus Maria, étaient-ils écrits en haut, sur le côté, ou en bas ?

Sur le côté, il me semble.

Qu’aimiez-vous mieux, l’épée ou l’étendard ?

J’aimais mieux l’étendard que l’épée, quarante fois.

Qui vous fit faire cette peinture sur l’étendard ?

Je vous ai assez dit que je n’ai rien fait que sur l’ordre de Dieu. Je portais moi-même l’étendard quand je fonçais sur l’ennemi, pour éviter de tuer personne. Je n’ai jamais tué un homme.

M. 118 ; Q I 78

À Poitiers, Frère Seguin lui demanda pourquoi elle portait un étendard.

C’est parce que je ne voulais pas me servir de mon épée, et je ne voulais tuer personne.

Fr. Seguin, Q III 205

Quand votre roi vous mît en œuvre et que vous fîtes faire votre étendard, est-ce que les gens d’armes et autres gens de guerre ont fait faire des panonceaux à la manière du vôtre ?

Il est bon à savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes et d’autres non. Certains compagnons de guerre en firent faire à leur plaisir. Les autres non.

De quelle matière, de toile ou de drap ?

C’était de blanc satin. Il y avait en certains des fleurs de lys. Je n’avais que deux ou trois 56lances de ma compagnie ; mais les compagnons de guerre parfois en faisaient faire à la ressemblance des siens, seulement pour reconnaître les siens des autres.

Étaient-ils très souvent renouvelés ?

Je ne sais. Quand les lances étaient rompues, on en faisait de nouveaux.

Avez-vous dit que les panonceaux, faits à la ressemblance du vôtre portaient bonheur ?

Je leur disais parfois : Entrez hardiment parmi les Anglais. Et j’y entrais moi-même.

Leur avez-vous dit de les porter hardiment et qu’ils auraient bonheur ?

Je leur dis bien ce qui était advenu et qui adviendrait encore.

Faisiez-vous mettre de l’eau bénite sur les panonceaux, quand on les prenait de nouveau ?

Je n’en sais rien. Si on l’a fait, ça n’a pas été de mon commandement.

En avez-vous vu jeter ?

Ce n’est pas de votre procès. Si j’en ai vu jeter, je ne suis pas avisée maintenant de vous répondre.

Les compagnons de guerre ne faisaient-ils pas mettre sur leurs panonceaux : Jhesus Maria ?

Par ma foi, je n’en sais rien.

N’a t-on pas tourné ou fait tourner des toiles, par manière de procession, autour d’un autel ou église, pour faire des panonceaux ?

Non. Je n’en ai rien vu faire.

M. 136-137 ; Q I 96

57Est-ce qu’en votre étendard le monde et les deux anges étaient peints ?

Oui.

Qu’est-ce que cela signifiait de peindre en cet étendard Dieu tenant le monde et ses deux anges ?

Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de peindre en cette façon, et que je le porte hardiment. Et que je fasse mettre en peinture le Roi du Ciel. Et de sa signification, je n’en sais autrement.

N’aviez-vous point d’écu et armes ?

Je n’en eus jamais. Mais mon roi donna des armes à mes frères. C’est à savoir un écu d’azur, deux fleurs de lys d’or et une épée au milieu32. Et j’ai décrit ces armes à un peintre, pour ce qu’on lui avait demandé quelles armes j’avais.

Et ce fut donné par mon roi à mes frères, à la plaisance d’eux, sans ma requête ni révélation.

M. 150-151 ; Q I 117

Quant au fait d’être chef de guerre, si je fus chef de guerre, ce fut pour battre les Anglais.

Mon gouvernement était aux mains des hommes. Quant aux logis et gîte, le plus souvent j’avais une femme avec moi. Et quand j’étais en guerre, je gisais vêtue et armée, là où je ne pouvais recouvrer de femmes.

M. 224-225 ; Q I 293

58Campagne d’Orléans et de la Loire

Instruite par ses Voix et douée d’une intuition qui déjoue les calculs où s’embarrasse la politique, Jeanne va frapper, dès l’abord, le coup décisif. Orléans assiégé depuis huit mois, est à bout de résistance. Les Anglais, devenus maîtres des ponts de la Loire, pourront demain envahir ce qui reste de France libre.

Jeanne n’a qu’une pensée, briser la poussée anglaise par une offensive qui prendra d’assaut tous leurs retranchements, et les obligera à lever honteusement le siège d’Orléans, dont ils auguraient la chute imminente.

Une nouvelle armée est rassemblée au plus vite, qu’au travers des bastilles anglaises, Jeanne jettera dans la ville assiégée.

Le convoi de vivres formé à Blois pour ravitailler Orléans se met en route le 28 avril.

Par mon martin ! Ils seront bien menés, n’en faites doute.

P. de Cagny, Q IV 5

Jeanne ordonne à tous les gens d’armes de se confesser et de se mettre en bon état.

* Ainsi Dieu vous aidera ; et, si vous êtes en 59bon état vous aurez la victoire, avec l’aide de Dieu.

S. Beaucroix, Q III 78

À La Hire, qui sans cesse jurait et reniait Dieu :

Il ne faut plus jurer ; et quand vous voudrez renier Dieu, vous renierez votre bâton33.

Fr. Seguin, Q III 206

Ayant entendu un grand seigneur en pleine rue jurer et renier Dieu, Jeanne, bouleversée, lui dit :

Ah ! Maître. Osez-vous bien renier Notre Sire et Notre Maître. En nom Dieu ! Vous vous en dédirez avant que je parte d’ici.

Renaude Huré, Q III 34

Au départ, on cacha à Jeanne ce que les conseillers ont décidé. Courroucée, elle dit au chancelier d’Orléans, J. Boucher :

Dites ce que vous avez conclu et appointé. Je célerais bien plus grand-chose que celle-ci.

J. Fr. Pasquerel, Q IV 59

On fait route par la Sologne. Le Bâtard d’Orléans34 vient à sa rencontre.

Êtes-vous le Bâtard d’Orléans ?

Oui, Jeanne. Et je me réjouis de votre venue.

Qui vous a conseillé de nous faire venir par la Sologne, et que n’avons-nous été directement par la Beauce, où sont Talbot tout emprès la grande 60puissance des Anglais ? Les vivres eussent entré sans les faire passer par la rivière.

C’est le conseil de tous les capitaines.

En nom Dieu, le conseil de Messire (c’est assavoir Dieu) est meilleur que le vôtre et celui des hommes ; et si est plus sûr et plus sage. Vous m’avez cuidé décevoir ; mais vous vous êtes déçus vous-mêmes. Car je vous amène le meilleur secours qu’eut oncques chevalier, ville ou cité. Et c’est le plaisir de Dieu et le secours du Roi des Cieux, non mie pour l’amour de moi, mais procède purement de Dieu ; lequel, à la requête de saint Louis et de saint Charles le Grand, a eu pitié de la ville d’Orléans, et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent le corps du duc d’Orléans et sa ville. Quant est d’entrer en la ville, il me ferait mal de laisser mes gens, et ne le dois pas faire. Ils sont tous confessés ; et en leur compagnie, je ne craindrais pas toute la puissance des Anglais.

Ch. de la Pucelle, Q IV 218 ; J. Dunois, Q III 5 ; Fr. Pasquerel, Q III 109

Le Bâtard d’Orléans lui ayant expliqué les décisions :

Je suis contente ; et il me semble que cette conclusion était bonne ; mais qu’elle fut ainsi exécutée.

J. Chartier, Q IV 59

Par mon martin ! Je leur ferai mener des vivres.

P. de Cagny, Q IV 4

Avant cinq jours le siège de la ville d’Orléans sera levé, et il ne restera pas un Anglais devant la cité.

Fr. Pasquerel, Q III 106

61Le vent empêche les bateaux d’arriver à Orléans :

Attendez un peu. Car, en nom Dieu ! tout entrera en la ville.

Ch. de la Pucelle, Q IV 218

Et le vent changea.

Les chefs anglais ne tinrent aucun compte des lettres que Jeanne leur avait envoyées. Ils lui renvoient enfin un de ses hérauts.

Jeanne dit à celui-ci :

Or, t’en retourne ; et ne fais doute que tu amèneras ton compagnon. Et dis à Talbot que, s’il s’arme, je m’armerai aussi ; et qu’il se trouve en place devant la ville ; et s’il me peut prendre, qu’il me fasse ardoir. Et, si je le déconfis, qu’ils fassent lever les sièges, et s’en aillent en leur pays.

Ch. de la Pucelle, Q IV 221

Jeanne brûle d’assaillir les Anglais. On annonce la venue de Falstaff avec de grands renforts.

Bâtard ! bâtard ! Au nom de Dieu, je te commande que tantôt que tu sauras la venue dudit Falstaff, que tu me le fasses savoir ; car, s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête.

Sur quoi, Jeanne et d’Aulon se reposent.

Soudain Jeanne se lève.

En nom Dé ! Mon conseil m’a dit que j’aille contre les Anglois. Mais je ne sais si je dois aller à leur bastille ou contre Falstaff, qui les doit avitailler.

J. d’Aulon, Q III 212

Le 4 mai, les gens d’armes attaquent la bastille Saint-Loup et Jeanne dort dans son hôtel.

62Elle s’éveille et appelle son page :

Va quérir mon cheval. En nom Dieu ! Les gens de la ville ont affaire devant une bastide, et y en a de blessés.

Ch. de la Pucelle, Q IV 223

En nom Dé, nos gens ont bien à besogner. Apportez mes armes et conduisez mon cheval.

A. Viole, Q III 127 ; S. Beaucroix, Q III 79

À Louis de Coutes, son page.

Ah ! sanglant garçon, vous ne me diriez pas que le sang de France fut répandu.

L. de Coutes, Q III 68

Jamais je n’ai vu sang de Français que les cheveux ne me levassent ensus.

J. d’Aulon, Q III 213

En nom Dé. C’est mal. Pourquoi ne m’avezvous pas éveillée plus tôt. Nos gens ont fort à faire.

Colette Milet, Q III 124

Où sont ceux qui me doivent armer ? Le sang de nos gens coule sur la terre.

Fr. Pasquerel, Q III 106

Le 6 mai, assaut de la bastille des Augustins.

Au sire de Gaucourt qui s’oppose à l’attaque.

Vous êtes un méchant homme. Veuillez ou non, les gens d’armes viendront et l’emporteront, comme ils l’ont emporté ailleurs.

Tiphaine Charles, Q III 117

63Allons hardiment, en nom Dieu !

S. Beaucroix, Q III 79

La bastille est enlevée. Il faut maintenant enlever les Tourelles. Mais les capitaines hésitent.

Au nom Dé ! On entrera ennuit en la ville par le pont.

J. d’Aulon, Q III 217

Par mon martin ! J’aurai demain les tours de la bastille du pont ; je n’entrerai à Orléans jusques à ce qu’elles soient en la main du bon roi Charles.

P. de Cagny, Q IV 8

Jeanne donne à Frère Pasquerel ses consignes.

Levez-vous demain très matin ; et, plus que vous n’avez fait aujourd’hui, faites au mieux que vous pourrez. Tenez-vous toujours près de moi. Car demain j’aurai beaucoup à faire et plus grandes choses que je n’ai jamais eues. Demain le sang coulera de mon corps au-dessus de la mamelle.

Fr. Pasquerel, Q III 109

Le 7 mai au matin, après sa confession et la communion, à son hôte, qui lui offre de manger une alose :

En nom Dieu ! On n’en mangera jusques au souper, que nous repasserons par-dessus le pont ; et ramènerons un godon qui en mangera sa part.

Ch. de la Pucelle, Q IV 227 ; C. Milet, Q III 125

Jeanne force la porte de la ville que Gaucourt tient fermée. Elle entraîne ses gens.

En nom Dé ! Je le ferai. Il n’est rien d’impossible 64à la puissance de Dieu. Qui me aimera, si me suive.

Ch. du 8 mai, Q V 291-293

L’assaut est furieux. Jeanne dira au Procès :

Je fus blessée d’une flèche ou vireton, au cou. Mais j’eus grande confortation de sainte Catherine. Je fus guérie en quinze jours. Et je ne cessai pour autant de monter à cheval et de besogner.

Aviez-vous prescience d’être blessée ?

Je le savais bien et l’avais dit à mon roi, mais que nonobstant je ne laisserai pas de besogner. Cela me fut révélé par la voix des deux saintes, Catherine et Marguerite. C’est moi qui la première mis l’échelle en haut contre la bastille du Pont. C’est en levant cette échelle que je fus blessée au cou d’un vireton35.

M. 120 ; Q I 79

Le trait traversait de part en part. On voulut charmer la blessure pour la guérir.

C’est un péché. Je préférerais mourir que d’offenser Notre Seigneur par de telles incantations.

Fr. Pasquerel, Q III 109 et 111

65Quelle compagnie vous donna votre roi, quand il vous mit en œuvre ?

Dix ou douze mille hommes. J’ai touché Orléans d’abord à la bastille Saint-Loup, puis à celle du Pont.

Devant quelle bastille fîtes-vous retirer vos gens ?

Je ne me souviens pas. J’étais très sûre de faire lever le siège d’Orléans, par la révélation que j’en eus. Je l’avais dit à mon roi avant d’y aller.

Quand vous allâtes à l’assaut de la bastille d’Orléans, avez-vous dit à vos gens que vous recevriez flèches, viretons et pierres de bombardes ?

Non. Il y eut cent blessés, au moins. Mais je dis à mes gens : ne doutez pas. Vous lèverez le siège.

M. 120 ; Q I 78

Le découragement se met chez les assaillants. Jeanne relève les courages et renouvelle les assauts.

Ne vous doubtez. La place est nôtre.

P. de Cagny, Q IV 9

Elle saisit son étendard des mains d’un nommé le Basque :

Ha ! Mon étendard ! Mon étendard !

J. d’Aulon, Q III 216

Ayez courage ! Ne vous retirez pas ! Vous aurez bientôt la bastille. Quand vous verrez que le vent tournera mon étendard vers les murailles, nous l’aurons.

L. de Coutes, Q III 70

66Au soir, les capitaines décident d’abandonner l’assaut. Jeanne leur dit :

En nom Dieu ! Vous y entrerez en bref. N’en faites doute. Et n’auront les Anglais plus de force sur vous. C’est pourquoi reposez-vous un peu, buvez et mangez.

Retournez, de par Dieu, à l’assaut derechef. Car sans nulle faute les Anglais n’auront plus de force de se défendre ; et seront prises leurs tournelles et leurs boulevards.

À un gentilhomme près d’elle.

Donnez-vous garde, quand la queue de mon étendard sera ou touchera contre le boulevard.

La queue y touche, Jeanne.

Dedans, enfants ! En nom Dieu ! Tout est vôtre, et y entrez !

Ch. de la P., Q IV 228 ; Journal du siège, Q IV 160-161

La bastille est forcée. Jeanne crie au chef anglais de se rendre.

Clasdas ! Clasdas ! Rends-ti ! rends-ti au Roi du Ciel. Tu m’as appelée putain. J’ai grand pitié de ton âme et des tiens.

Fr. Pasquerel, Q III 110

Aux Anglais qui sont dans la bastille des Tournelles, elle crie par-dessus le pont.

Le plaisir de Dieu est que vous vous en allassiez, ou sinon vous vous trouveriez courroucés.

Ch. de la Pucelle, Q IV 225

Au cordelier Jacques de Touraine qui au Procès lui demande si elle a vu des Anglais tués.

En nom Dieu ! Bien sûr ! Comme vous parlez 67doucement ! Pourquoi eux ne s’en allaient-ils pas de France pour rentrer dans leur patrie.

J. Tiphaine, Q III 48

La bastille en feu s’effondre dans la Loire.

Jeanne par le pont rétabli entre triomphante dans Orléans.

Le 8 mai, dimanche, les Anglais s’enfuirent de toutes leurs bastilles.

Jeanne interdit de les poursuivre.

Or, regardez s’ils ont les visages devers vous, ou le dos ? Laissez-les aller. Il ne plaît pas à Messire qu’on les combatte aujourd’hui. Vous les aurez une autre fois.

Ch. de la Pucelle, Q IV 232

Ne les tuez pas ! Qu’ils s’en aillent ! Leur défaillance me suffit.

Simon Beaucroix, Q III 80

Au nom de Dieu ! Ils s’en vont. Laissez-les aller. Ne les poursuivons pas. Allons remercier Dieu, car c’est dimanche.

J. de Champeaux, Q III 30

Dans Orléans, Jeanne est reçue avec grant exultation.

À Loches, un théologien, Maître Pierre de Versailles, voyant les gens toucher les pieds de son cheval, baiser ses pieds et ses mains, lui reprocha de se faire idolâtrer. Gardez-vous en bien !

En vérité, je ne saurais m’en garder, si Dieu ne m’en gardait.

J. Barbin, Q III 84

68On lui reprocha à Rouen d’accepter ces baisers.

Beaucoup de gens me voyaient volontiers. Ils baisaient mes vêtements le moins que j’en pouvais. Mais venaient les pauvres gens volontiers à moi, par ce que je ne leur faisais point de déplaisir.

Mais je les aidais et gardais à mon pouvoir.

M. 140-141 ; Q I 102

Jeanne n’a plus qu’une pensée : le sacre de Reims.

À Tours, elle rejoint Charles. S’agenouillant, l’embrassant par les jambes, elle le supplie.

Gentil Dauphin, venez prendre votre noble sacre à Reims. Je suis fort aiguillonnée que vous y alliez. Et ne faites doute que vous y recevrez votre digne sacre.

Ch. de la Pucelle, Q IV 235

Par mon martin ! Je conduirai le gentil roi Charles et sa compagnie jusques audit lieu de Reims, sûrement et sans destourbier. Et là le verrai couronner.

P. de Cagny, Q IV 11

Je ne durerai qu’un an, pas beaucoup plus. Que l’on pense à bien employer cette année en besognant.

J. d’Alençon, Q III 99

Gentil Dauphin, ne tenez plus tant et de si prolixes conseils. Venez le plus vite à Reims, recevoir votre digne couronne.

J. Dunois, Q III 12

Donnez votre royaume au Roi des Cieux ; et le Roi des Cieux, après cette donation, fera pour 69vous comme il a fait pour vos prédécesseurs, et vous rétablira dans l’état ancien. *

J. d’Alençon, Q III 91

Mais Charles déjà fatigué des victoires se retire à Loches.

Le 26 mai, le duc d’Alençon emmène Jeanne à Saint-Florent pour la présenter à sa mère et à sa femme.

Madame, n’ayez peur ! Je vous le rendrai sain, et en aussi bon ou meilleur état qu’il est.

J. d’Alençon, Q III 96

Le Dauphin et son conseil atermoient toujours. Christophe d’Harcourt demande à Jeanne si tel est l’avis de ses Voix.

Oui. Je suis pressée à l’extrême de cette affaire.

Ne voudriez-vous pas dire, en présence du roi, de quelle manière vous parle votre conseil ?

Je comprends bien ce que vous voulez savoir. Je vous le dirai volontiers.

Le roi presse Jeanne de parler devant tous les assistants.

Oui. Quand je suis contrariée de ce qu’on ne me croie pas facilement de ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à part et je prie Dieu, me plaignant de ce que ceux à qui je parle ne me croyaient pas volontiers. Et, ayant fait ma prière, j’entends une voix me disant : Fille Dé ! Va ! Va ! Va ! Je serai à ton aide. Va ! Et entendant 70cette voix, j’étais pleine de joie. Je désirais être toujours ainsi36.

J. Dunois, Q III 12

Avant la levée du siège d’Orléans et depuis tous les jours, quand mes voix me parlent, elles m’ont souvent appelée : Jeanne la Pucelle ! Fille de Dieu.

M. 158-159 ; Q I 130

Le 11 juin, Jeanne est à Selles-sur-Cher, où va se rassembler l’armée. Elle y trouve les jeunes Guy et André de Laval, qui viennent d’arriver aux armées pleins de feu. Jeanne les reçoit avec joie, chez elle, et fait servir le vin.

Je vous en ferai bientôt boire à Paris.

Elle fait venir son cheval noir, qui se cabre.

Menez-le à la croix !

Jeanne l’enfourche.

Vous, les prêtres et gens d’Église, faites procession et prières à Dieu.

Elle pique des deux en criant :

Tirez avant ! Tirez avant !

Lettre de Guy de Laval, Q V 107

Et l’on part vers Jargeau.

Le 11, on arrive devant Jargeau.

Jeanne lance l’attaque dans les faubourgs.

Bon courage ! crie-t-elle aux soldats.

J. d’Alençon, Q III 95

71Les Anglais repoussent l’attaque.

La nuit, Jeanne somme Suffolk.

Rendez la place au Roi du Ciel et au gentil roi Charles, et vous en allez ! Ou autrement, il vous mécherra.

P. de Cagny, Q IV 12

Le 12, les capitaines hésitent à reprendre l’attaque.

Ne craignez pas leur nombre. Ne faites pas difficulté à donner l’assaut aux Anglais ; car Dieu conduit notre besogne. Si je n’étais pas sûre que Dieu conduise cette affaire, j’aimerais mieux garder les brebis que de m’exposer à de si grands dangers.

On décide l’attaque. Jeanne crie à d’Alençon :

Avant ! Gentil duc ! A l’assaut !

C’est prématuré, répond d’Alençon.

Ne craignez pas. C’est la bonne heure, quand il plaît à Dieu. Il faut œuvrer quand Dieu le veut. Œuvrez, et Dieu œuvrera. Ah gentil duc ! Avez-vous peur, vous ? Ne savez-vous pas que j’ai promis à votre femme de vous ramener sain et sauf.

Beau duc, ôtez-vous du logis où vous êtes. Comment que ce soit, car vous y seriez en danger des canons. Si vous ne vous retirez, cette machine vous tuera.

Alors prenant son étendard, aux soldats :

Amis ! Amis ! Sus ! Sus ! Notre Sire a condamné les Anglais. À cette heure, ils sont nôtres.

J. d’Alençon, Q III 95 ; Ch. de la Pucelle, Q IV 236

72Montez hardiment et entrez dedans ! Car vous ne trouverez plus aucune résistance.

Ch. de la Pucelle, Q IV 237

Pourquoi n’avez-vous pas reçu en traité le capitaine de Jargeau ?

Ce sont les capitaines de mon parti qui répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le délai de quinze jours qu’ils demandaient ; mais qu’ils devaient s’en aller sur l’heure avec leurs chevaux. Quant à moi, je leur dis de s’en aller en leurs cottes ou tuniques, la vie sauve, s’ils le voulaient. Autrement ils seraient pris d’assaut.

Avez-vous eu délibération avec votre conseil, c’est-à-dire vos Voix, pour savoir si elles leur accorderont délai, ou non ?

Je n’en ai mémoire.

M. 120 ; Q I 79

Quand vous fûtes devant Jargeau, qu’est-ce que vous portiez derrière votre heaume ? N’y avait-il pas quelque chose de rond ?

Par ma foi, il n’y avait rien.

M. 138-139 ; Q I 99

Les Anglais se rendent.

Le 14, Jargeau prise, Jeanne dit au duc d’Alençon.

Je veux demain, après dîner, aller voir ceux de Meung. Faites que la compagnie soit prête de partir à cette heure.

P. de Cagny, Q IV 13

Le 15, le pont de Meung est pris.

Le 16, on est devant Beaugency. Arrivent à la rescousse le Connétable de Richemont avec ses 73Bretons. Mais le roi lui a interdit de se joindre à l’armée. Jeanne proteste. Soudain Talbot attaque en force. L’alarme est donnée. Il ne faut plus que se battre.

Ah ! beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi, mais puisque vous êtes venu, soyez le bien venu.

J. d’Alençon, Q III 98

Le 18, Beaugency capitule. Les Anglais se sont retirés vers Meung. Quand les Français arrivent, il n’y a plus personne. Jeanne les poursuit en Beauce.

Chevauchez hardiment ! On aura bon conduit !

Monstrelet, Q IV 371

En nom Dieu ! Il les faut combattre. S’ils étaient pendus aux nues, nous les aurons. Dieu nous les livre pour que nous les châtions. Je suis sûre de la victoire. Le gentil roi aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il eut jusque-là. Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtres.

J. d’Alençon, Q III 98

Frappez hardiment ! Ils prendront la fuite.

Le seigneur de Thermes, Q III 120

À d’Alençon :

Ayez tous de bons éperons.

Allons-nous tourner dos ?

Non. Ce seront les Anglais qui ne se défendront pas, mais ils seront battus. C’est à vous que seront nécessaires des éperons pour courir après eux.

J. Dunois, Q III 11

Grande déroute, Talbot y est fait prisonnier.

74Le sacre à Reims

Les victoires militaires ont rendu possible la décision politique. Orléans n’était pas seulement un audacieux fait d’armes. Mais il rendait à la France son âme, sa fierté, sa foi en ses destinées. C’est ce que signifierait aux yeux de l’Europe entière le sacrement du Sacre.

Le regard de Jeanne ne se laissera pas amuser. La voix de Dieu lui a donné la vision de l’essentiel : la consécration à Reims du pouvoir royal en quoi s’incarne la Nation. Jeanne, avant qu’il soit prononcé, donne à ce mot son sens.

Elle se sait envoyée pour cela. Sa Mission militaire n’est que la promesse de sa Mission historique. Une fille de dix-sept ans tient dans sa main paysanne le destin français.

La Loire assurée, Jeanne aussitôt veut entraîner le Dauphin vers Reims. Le 24 juin, après la bataille de Patay, elle dit au duc d’Alençon.

Faites sonner trompettes et montez à cheval ! Il est temps d’aller devers le gentil roi Charles, pour le mettre à son chemin de son sacre à Reims.

P. de Cagny, Q IV 17

75À la libération d’Orléans, elle avait dit :

Par mon martin ! Je conduirai le gentil roi Charles et sa compagnie jusques audit lieu de Reims sûrement et sans destourbier ; et là, le verrai couronner.

P. de Cagny, Q IV 11

Les gens du roi disaient que le chemin de Reims était fermé.

Je le sais bien ; et de tout ce, ne tiens compte.

P. de Cagny, Q IV 18

Allez hardiment, tout réussira. Ne craignez pas, vous ne rencontrerez personne qui puisse vous nuire ; et même vous ne trouverez pas de résistance. Je ne doute pas que je n’aie assez de gens et que beaucoup me suivront.

G. Thibaut, Q III 76

Enfin, le 29 juin, l’armée se met en marche. Auxerre ferme ses portes à Charles. On passe et l’on se hâte vers Troyes, que le conseil juge imprenable. On parle de retourner sur la Loire.

Gentil roi de France, si vous voulez demeurer devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance dedans deux jours, soit par force ou par amour ; et n’en faites nul doute.

J. Chartier, Q IV 75

Jeanne somme les gens de Troyes :

Rendez-vous au Roi du Ciel et au gentil roi Charles !

P. de Cagny, Q IV 18

Elle assure qu’en trois jours on entrera dans la ville.

Noble dauphin, ordonnez à vos gens de venir 76et de mettre le siège devant la ville de Troyes. Ne prolongez pas davantage ces conseils sans fin. En nom Dieu, avant trois jours je vous introduirai dans la ville de Troyes, par amour ou puissance ou violence. Et cette traîtresse de Bourgogne sera bien ébahie !

J. Dunois, Q III 13

Le chancelier lui accorde six jours. Mais Jeanne précipite l’assaut. Affolement dans la ville, qui envoie son évêque à Charles. Un prédicateur populaire, Frère Richard vient vers Jeanne.

Avez-vous connu Frère Richard37 ?

Je ne l’avais oncques vu, quand je vins devant Troyes.

Quel accueil vous fit Frère Richard ?

Ceux de la ville de Troyes, je pense, l’envoyèrent vers moi, disant qu’ils craignaient que ce ne fût pas chose de par Dieu. Quand il vint vers moi, en approchant, il faisait le signe de la croix et jetait de l’eau bénite. Je lui dis : Approchez hardiment ! Je ne m’envolerai pas.

M. 138-139 ; Q I 99

Quelle révérence vous ont fait ceux de Troyes à votre entrée ?

Ils ne m’en firent point. À mon avis, Frère Richard entra avec eux à Troyes. Mais je ne me souviens pas, si je le vis à l’entrée.

77Ne fit-il point de sermon à votre venue et entrée ?

Je ne m’y arrêtai guère, et je n’y ai jamais couché. Quant au sermon, je n’en sais rien.

Les Anglais en se retirant emmènent les prisonniers français. Jeanne les leur arrache.

N’avez-vous point levé quelque enfant à la fontaine sainte38 ?

À Troyes, je levai un enfant.

M. 140-141 ; Q I 102

Sans tarder, on marche sur Châlons qui s’ouvre à Charles.

Quatre paysans de Domremy sont venus voir leur Jeannette.

À son ami Gérardin d’Épinal, qui lui demande si elle n’a jamais peur :

Je ne crains que la trahison.

G. d’Épinal, Q II 423

Il n’y a plus qu’à foncer sur Reims, tenu par les Anglais.

Ne craignez pas. Les bourgeois de la ville de Reims viendront au-devant de vous. Et avant que vous n’approchiez de la ville, ils se rendront.

Simon Charles, Q III 118

Êtes-vous restée longtemps à Reims ?

Je crois que nous y fûmes quatre ou cinq jours.

78Y avez-vous levé un enfant39 ?

À Troyes, j’en ai levé un. Mais de Reims, je n’en ai point de mémoire, ni de Château-Thierry. J’en ai levé deux à Saint-Denis. Volontiers, je mettais nom aux fils : Charles, pour l’honneur de mon roi ; et aux filles, Jeanne. Et d’autres fois, selon ce que les mères voulaient.

Est-ce que les bonnes femmes ne faisaient pas toucher leurs anneaux à l’anneau que vous portiez ?

Maintes femmes ont touché à mes mains et à mes anneaux. Mais je ne sais leur sentiment ou intention.

Qui furent ceux de votre compagnie qui prirent des papillons devant Château-Thierry à votre étendard ?”

Il ne fut oncques fait ou dit de leur parti. Mais ce sont ceux du parti de de-çà40 qui l’ont controuvé.

Qu’avez-vous fait à Reims, où votre roi fut sacré, de gants41 ?

Il y eut une distribution de gants pour bailler aux chevaliers et aux nobles qui étaient là. Il y en eut un qui perdit ses gants. Mais je n’ai pas dit que je les ferais retrouver.

Mon étendard fut en l’église de Reims. Et il me semble qu’il fut assez près de l’autel. Et moi-même 79l’y tins un peu. Je ne sais point que Frère Richard le tint.

M. 140-141 ; Q I 102

Après le sacre :

Gentil roi, or est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que je levasse le siège d’Orléans, et que je vous amenasse en cette cité de Reims, recevoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume de France doit appartenir.

Journal du siège, Q IV 186

80Échec devant Paris et triste hiver
septembre 1429-avril 1430

Avec les Noëls et les bourdons de Reims, la mission de Jeanne est-elle terminée ? Le dessein de Dieu est obscur ; toujours est-il que Jeanne désormais marche vers le calvaire de la trahison. Elle sait qu’il faut que le roi de France rentre dans sa capitale, où le duc de Bedford se dit toujours régent de France pour le roi Henry VI, un enfant de huit ans. Un coup de main hardi, facilité par le complot de loyaux parisiens qui ouvriront les portes au roi Charles, donnera le dernier coup à la puissance étrangère. Jeanne entraîne le roi hésitant, le conseil qui négocie des trêves, jusqu’à Saint-Denis. L’assaut emportera la porte Saint-Honoré.

Le 22 juillet, Jeanne obtient que l’armée se mette en route pour Paris. Par Soissons, Château-Thierry, on atteint Montmirail, Provins, La Ferté-Milon. Acclamée tout au long de sa route, Jeanne, chevauchant entre le Bâtard d’Orléans et l’archevêque de Reims, leur dit à Dammartin-en-Goële.

Voyez, quel bon peuple et dévot. Je n’ai jamais vu de gens qui se réjouissent autant de la 81venue d’un si noble roi. Plaise à Dieu que je sois heureuse, quand je finirai mes jours, de pouvoir être inhumée en cette terre.

Jeanne, en quel pays croyez-vous mourir ?

Où il plaira à Dieu. J’ai accompli ce que Messire m’avait commandé. Car je ne suis assurée ni du temps ni du lieu, plus que vous. Plût à Dieu, mon Créateur, que je retournasse maintenant, laissant les armes, aller servir mon père et ma mère, en gardant leurs brebis, avec ma sœur et mes frères qui se réjouiraient bien de me voir.

J. Dunois, Q III 14 ; Journal du siège, Q IV 188

Le 18 août, entrée triomphale à Compiègne. Quand elle voit que le roi veut y rester, Jeanne dit à d’Alençon :

Mon beau duc, faites appareiller vos gens et des autres capitaines. Par mon martin ! Je veux aller voir Paris de plus près que ne l’ai vu.

P. de Cagny, Q IV 24

Pourquoi avez-vous pris la haquenée de l’évêque de Senlis ?

Elle fut achetée deux cents saluts. S’il les a reçus ou non, je ne sais. Mais il en eut assignation ou il en fut payé. Je lui écrivis qu’il l’aurait de nouveau, s’il le voulait.

M. 142-143 ; Q I 104

N’avez-vous pas fait péché mortel de prendre le cheval de Monseigneur de Senlis ?

Je crois fermement que je n’en ai point de péché mortel envers Notre Seigneur, parce que ce cheval 82fut estimé deux cents saluts d’or, dont l’évêque eut assignation. Toutefois il fut renvoyé au seigneur de la Trémoille, pour le rendre à Monseigneur de Senlis. Car ledit cheval ne valait rien à chevaucher pour moi. Je ne l’ôtai pas à l’évêque. Je n’étais pas contente d’autre part de le retenir, parce que j’ouïs que l’évêque en était mal content qu’on eût pris son cheval. Mais aussi parce qu’il ne valait rien pour gens d’armes. Et en conclusion s’il fut payé de l’assignation qui lui fut faite, je ne sais, ni s’il eut restitution de son cheval. Je pense que non.

M. 178-179 ; Q I 159].

Le 8 septembre, Jeanne assaille Paris.

J’avais fait faire une grosse escarmouche devant Paris.

N’était-ce point un jour de fête42 ?

Je le crois bien.

Était-ce bien de faire assaut un jour de fête ?

Passez outre.

M. 97 ; Q I 57

Quand vous allâtes devant Paris, eûtes-vous par révélation de vos Voix d’y aller ?

Non. Mais à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes. Et j’avais bien intention d’aller outre et de passer les fossés,

M. 168-169 ; M. 184-185 ; Q I 146 ; 168

83Les gentilshommes de France voulurent aller devant Paris. Et de ce faire, il me semble qu’ils firent leur devoir en allant contre leurs adversaires.

M. 218-219 ; Q I 250

Fut-ce bien fait, au jour de la Nativité de Notre Dame, qui était fête, d’aller assaillir Paris ?

C’est bien fait de garder les fêtes de Notre Dame. Et en ma conscience, il me semble que c’était et serait bien fait de garder les fêtes de Notre Dame, depuis un bout jusques en l’autre.

N’avez-vous point dit devant la ville de Paris : Rendez la ville de par Jésus ?

Non. J’ai dit : Rendez-la au roi de France.

M. 170-171 ; Q I 147

Jeanne est blessée, emportée de force.

Par mon martin ! La place eût été prise.

J. Chartier, Q IV 27

N’avez-vous pas fait péché mortel d’assaillir Paris en jour de fête ?

Je n’en pense pas être en péché mortel. Et si je l’ai fait, c’est à Dieu d’en connaître, et en confession, à Dieu et au prêtre.

M. 176-177 ; Q I 159

Quelles armes offrîtes-vous à Saint-Denis ?

Un blanc harnois43 entier, pour un homme d’armes, avec une épée. Je la gagnai devant Paris.

À quelle fin les offrîtes-vous ?

Par dévotion, ainsi qu’il est accoutumé par les 84gens d’armes quand ils sont blessés44. Pour ce que j’avais été blessée devant Paris, je les offris à Saint-Denis, parce que c’est le cri de France45.

Est-ce pour qu’on les adorât ?

Non.

M. 192-3 ; Q I 179

Le 9, elle adjure le duc d’Alençon :

Faites sonner les trompettes et monter à cheval pour retourner devant Paris. Par mon martin ! Je n’en partirai jamais, tant que je n’aurai la ville.

J. Chartier, Q IV 27

La Voix m’avait dit que je demeure à Saint-Denis en France. Et je voulus demeurer en ce lieu. Mais les seigneurs ne m’y voulurent pas laisser, parce que j’étais blessée. Autrement, je n’en serais pas partie. J’avais été blessée dedans les fossés de Paris. De laquelle blessure, je fus guérie en cinq jours.

M. 96-97 ; Q I 57

Mais les politiciens, avec la Trémoille et le chancelier Regnault de Chartres, ont triomphé dans l’esprit du roi. On arracha Jeanne à son armée qu’on va licencier ! C’en est assez de chevauchées ! On retrouvera dans les châteaux de Loire le repos et les fêtes. On comblera d’honneurs Jeanne prisonnière de la cour.

Triste hiver ; et, pour tromper son impatience on la lance en des entreprises désespérées.

85À Bourges, dans l’amitié des bonnes gens. Son hôtesse, Marguerite la Touroulde lui dit :

Vous n’avez pas peur d’aller à l’assaut, parce que vous savez bien que vous ne serez pas tuée.

Mais non ! Je n’ai pas plus de sécurité que les autres gens d’armes.

M. La Touroulde, Q III. 86

Les bonnes femmes lui apportent patenôtres et médailles pour qu’elle les touche.

Touchez vous-mêmes. Ils seront aussi bons par votre toucher que par le mien.

M. La Touroulde, Q III 87

Maintes femmes ont touché mes mains et mes anneaux. Mais je ne sais dans quel esprit ou quelle intention.

M. 140-141 ; Q I 103

J’ai été envoyée pour consoler les pauvres et les malheureux.

M. La Touroulde, Q III 88

On occupe Jeanne à assaillir les places de la Loire.

Elle assiège Saint-Pierre-le-Moûtier.

À d’Aulon qui craint de n’être pas en forces :

Je ne suis pas seule. J’ai en ma compagnie 50 000 de mes gens ; et d’ici ne partirai pas jusqu’à ce que j’eus pris la ville.

Aux fagots ! aux claies ! Tout le monde, afin de faire le pont !

J. d’Aulon, Q III 218

86On l’envoie assiéger La Charité-sur-Loire.

Triste échec, faute de moyens.

J’y allai à la requête de mon roi. Ce fut ni contre, ni par le commandement de mes voix.

M. 184-185 ; Q I 168

N’avez-vous point connu Catherine de La Rochelle, ou l’avez-vous vue ?

Oui, à Jargeau et à Montfaucon du Berry.

Ne vous a-t-elle pas montré une femme vêtue de blanc, qu’elle disait lui apparaître quelques fois ?

Non.

Que vous a-t-elle dit ?

Cette Catherine me dit que venait une dame blanche, vêtue de drap d’or, qui lui disait qu’elle allât par les bonnes villes et que le roi lui baillât des hérauts et trompettes pour faire crier quiconque aurait or, argent ou trésor caché, qu’il l’apportât aussitôt. Et que ceux qui ne le feraient, et qui en auraient de caché, elle les connaîtrait bien et saurait trouver lesdits trésors. Et que serait pour payer mes gens d’armes. À qui j’ai répondu qu’elle retournât à son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants. Et pour en savoir la vérité, j’en parlai à sainte Catherine et à sainte Marguerite, qui me dirent que, du fait de cette Catherine, n’était que folie et toute menterie. J’écrivis à mon roi que je lui dirais ce que j’en devais faire. Et quand je vins vers lui, je lui dis que du fait de ladite Catherine n’était que folie et menterie. Toutefois Frère Richard voulait qu’on la mît en œuvre. Ce que je ne voulus souffrir. Ce dont Frère Richard et ladite Catherine furent très mal contents de moi.

87N’avez-vous point parlé à ladite Catherine de La Rochelle du fait d’aller à La Charité ?

Ladite Catherine ne me conseilla pas d’y aller. Qu’il faisait trop froid, qu’elle n’irait pas.

À ladite Catherine, qui voulait aller vers le duc de Bourgogne, pour faire la paix, je dis qu’il me semblait qu’on n’y trouverait point de paix, si ce n’était par le bout de la lance.

Je demandai à cette Catherine si cette dame venait toutes les nuits. Et pour ce, que je coucherai avec elle. J’y couchai et veillai jusqu’à minuit et ne vis rien. Puis je m’endormis. Elle me répondit qu’elle était venue alors que je dormais et qu’elle n’avait pu m’éveiller. Alors je demandai si elle ne viendrait point le lendemain. Et ladite Catherine me répondit que oui. Pour laquelle chose, je dormis de jour, afin que je puisse veiller la nuit. Je couchai la nuit suivante avec ladite Catherine et veillai toute la nuit. Mais je ne vis rien, quoique souvent je demandai : Ne viendra-t-elle point ? Et ladite Catherine me répondait : Oui, bientôt.

M. 142-143 ; Q I 106

Que fîtes-vous sur les fossés de La Charité ?

Je fis faire un assaut. Je n’y ai jeté ni fait jeter eau (bénite) par manière d’aspersion.

Pourquoi n’êtes-vous pas entrée, puisque vous en aviez commandement de Dieu ?

Qui vous a dit que j’avais commandement d’y entrer ?

N’en avez-vous pas eu conseil de votre Voix ?

Je m’en voulais venir en France46. Mais les 88gens d’armes me dirent que c’était le mieux d’aller d’abord devant La Charité premièrement.

M. 144-145 ; Q I 109

Eûtes-vous révélation d’aller devant La Charité ?

Non. Mais par la requête des gens d’armes, comme je l’ai dit autrefois47.

M. 168-169 ; Q I 147

89La trahison et la capture

À Sully, le bruit des fêtes royales ne parvient pas à distraire Jeanne des nouvelles de plus en plus angoissantes qui lui viennent de Reims, menacée, et de Compiègne déjà investie. Les Anglais ont écrasé à Paris le complot ourdi par Jeanne. Les victoires vont-elles n’être qu’un amer souvenir ? Le roi est sourd. Jeanne est seule, captive. Elle a juré dans ses lettres aux gens de Reims et de Compiègne que le roi ne les abandonnera pas. Jeanne préfère la désobéissance au parjure. Elle n’a plus pour elle que ses hommes fidèles, son maître d’hôtel, Jean d’Aulon, son page Louis de Coutes et son chapelain, Frère Pasquerel ! Feignant une galopade sur les berges de Loire, le 29 mars, Jeanne se sauve à cheval. Elle pique sur Lagny qui, assaillie durement par les Anglais, s’est courageusement défendu.

Jeanne est acclamée par ce bon peuple qui l’emmène à l’église, où on prie pour un petit nouveau-né sans vie.

Les juges de Rouen un jour lui feront un crime de sa tendresse.

90Quel âge avait l’enfant que vous avez visité à Lagny48 ?

L’enfant avait trois jours. Il fut apporté à Lagny à Notre Dame. On me dit que pucelles de la Ville étaient devant Notre Dame et que j’y voulusse aller prier Dieu et Notre Dame, qu’ils lui voulussent donner vie. J’y allai et priai Dieu avec les autres. Et finalement la vie apparut et il bâilla trois fois. Et puis fut baptisé. Et aussitôt mourut. Il fut enterré en terre sainte. Il y avait trois jours, disait-on, qu’en l’enfant n’y avait point apparu vie. Il était noir comme ma cotte. Mais quand il bâilla, la couleur commença à lui revenir. Et j’étais avec les pucelles à genoux devant Notre Dame à faire ma prière.

Ne fut-il point dit dans la ville que c’était vous qui l’aviez fait et que c’était à votre prière ?

Je ne m’en enquérais point.

M. 142-143 ; Q I 105

Est-ce que de prendre un homme à rançon et le faire mourir prisonnier, c’est un péché mortel ?

Je ne l’ai point fait.

Et ce nommé Franquet Darras qu’on fit mourir à Lagny ?

Je fus consentante qu’on le fit mourir, s’il l’avait mérité, puisqu’il confessa être meurtrier, larron et traître. Son procès dura quinze jours. En fut juge le bailli de Senlis et ceux de la justice 91de Lagny. Je requérais avoir Franquet pour un homme de Paris, seigneur de l’Ours49. Quand je sus que le seigneur fut mort et que le bailli me dit que je voulais faire grand tort à la justice en délivrant ce Franquet, alors je dis au bailli : Puisque mon homme est mort que je voulais avoir, faites de lui ce que vous devrez faire par justice.

Avez-vous baillé argent ou fait bailler argent pour celui qui avait pris ledit Franquet ?

Je ne suis pas monnayer ou trésorier de France pour bailler argent.

M. 176-177 ; Q I 158

Mais Compiègne aux abois crie à Jeanne sa détresse. Jeanne se précipite au secours avec un parti de trois ou quatre cents hommes. C’est peu pour passer à travers l’armée des Bourguignons et des Anglais.

Par mon martin ! Nous sommes assez. J’irai voir mes bons amis de Compiègne.

P. de Cagny, Q IV 33

Quand vous vîntes à Compiègne, de quel lieu êtes-vous partie ?

De Crépy en Valois.

Quand vous fûtes à Compiègne, fûtes-vous plusieurs journées avant de faire la sortie ?

Je vins à heure secrète du matin ; et entrai en la ville sans que mes ennemis le sussent, comme je 92pense. Et ce jour même, sur le soir, je fis la sortie où je fus prise.

Est-ce que lors de la sortie on sonna les cloches ?

Si on les sonna, ce ne fut point à mon commandement ou à mon su. Je n’y pensais point. Et je ne me souviens si j’avais dit qu’on les sonnât.

Fîtes-vous cette sortie du commandement de votre Voix ?

En la semaine de Pâques dernière passée, étant sur les fossés de Melun, il me fut dit par mes Voix, à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, que je serais prise avant qu’il fût la Saint-Jean. Et qu’ainsi fallait-il qu’il fût fait. Et que je ne m’ébahis pas. Mais que je prenne tout en gré et que Dieu m’aiderait.

Est-ce que, après Melun, il ne vous fut point derechef dit par vos Voix que vous seriez prise ?

Oui, par plusieurs fois et presque tous les jours. Et je requérais à mes Voix que, quand je serais prise, je sois morte aussitôt, sans longue peine de prison. Et elles me dirent de prendre en gré. Et qu’ainsi il le fallait faire. Mais ne me dirent point l’heure. Si je l’eusse sue, je n’y serais pas allée. Et j’avais plusieurs fois demandé l’heure. Mais elles ne me le voulurent pas dire. Passez outre, je vous prie.

M. 148-149 ; Q I 114

Depuis que j’ai eu révélation à Melun que je serais prise, je me rapportai le plus du fait de la guerre à la volonté des capitaines. Toutefois je ne leur disais point que j’avais révélation d’être prise.

M. 168-169 ; Q I 147

93Si vos Voix vous eussent commandé de faire cette sortie et signifié que vous seriez prise, y eussiez-vous été ?

Si j’eusse su l’heure que j’aurais été prise, je n’y serais pas allée volontiers. Toutefois, j’aurais fait enfin leur commandement, quelque chose qu’il m’en dût advenir.

Quand vous fîtes cette saillie, avez-vous eu voix de partir et faire cette saillie ?

Ce jour je ne sus point ma prise et je n’eus autre commandement de sortir. Mais toujours il m’avait été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière.

Pour faire cette sortie, êtes-vous passée par le pont ?

Je passai par le pont et le boulevard, avec la compagnie des gens de mon parti sur les gens de Monseigneur de Luxembourg. Et je les reboutai par deux fois jusqu’au logis des Bourguignons. A la tierce fois, jusques à mi le chemin. Et alors, les Anglais qui étaient là, coupèrent les chemins à moi et à mes gens, entre moi et le boulevard. Et pour cela, mes gens et moi nous retirâmes. Et, en me retirant dans les champs, du côté de Picardie, près du boulevard, je fus prise entre la rivière et Compiègne. Il n’y avait seulement entre le lieu où je fus prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et le fossé de ce boulevard.

M. 150-151 ; Q I 115

Comme ses gens pressaient Jeanne de rentrer en ville, sans quoi, lui disaient-ils, tous seraient pris.

Taisez-vous ! Il ne tiendra qu’à vous qu’ils ne soient déconfits. Ne pensez que de férir sur eux.

94Enfin, saisie par cinq ou six hommes qui lui criaient : Rendez-vous à moi et baillez la foi !

J’ai juré et baillé ma foi à autre que vous, et je lui tiendrai mon serment.

P. de Cagny, Q IV 34

Je crois, puisqu’il plaît à Notre Seigneur, c’est le mieux que je sois prise.

M. 156-157 ; Q I 126

Mes frères ont mes biens, chevaux, épée ; comme il me semble, et autres choses valant plus de 12 000 écus50.

Q. I 78

Aviez-vous un cheval, quand vous fûtes prise ? Était-ce un coursier51 ou une haquenée52 ?

J’étais à cheval sur un demi-coursier.

Qui vous avait donné ce cheval ?

Mon roi, ou ses gens me le donnèrent de l’argent du roi. J’avais cinq coursiers, sans compter les trottiers, dont il y avait plus de sept.

Avez-vous jamais reçu autres richesses de votre roi que vos chevaux ?

Je ne demandais rien à mon roi, fors bonnes armes, bons chevaux, et de l’argent à payer les gens de mon hôtel.

N’aviez-vous point de trésor ?

Dix ou douze mille que j’ai vaillant, n’est pas grand trésor à mener la guerre. C’est peu de chose. 95Cette somme, mes frères ont eue je pense. Ce que j’en ai, c’est de l’argent propre de mon roi.

M. 152-153 ; Q I 118

En 1488, des vieillards avaient gardé le souvenir que Jeanne, ayant fait célébrer la messe à Saint-Jacques, s’étant confessée et ayant communié, dit aux petits enfants :

Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie, et que de bref je serai livrée à mort. Si, vous supplie que vous priiez Dieu pour moi. Car jamais n’aurai plus de puissance de faire service au roi, ni au royaume de France.

Miroir des femmes vertueuses, Q IV 272

Et c’est l’horrible qui commence. Jeanne est le jouet de la convoitise qui la vendra et de la haine qui la voue au bûcher.

Luxembourg, besogneux, détient sa capture, dont il fera profitable marché. Il l’emmène en son château de Beaulieu en Vermandois. Mais Jeanne ne s’abandonne pas.

Elle n’a qu’une angoisse : Compiègne.

À J. d’Aulon qui lui disait que Compiègne resterait aux ennemis :

Non sera ! Car toutes les places que le Roi du Ciel a réduites et remises en la main et obéissance du gentil roi Charles, par mon moyen, ne seront point reprises par ses ennemis, en tant qu’il fera diligence de les garder.

P. de Cagny, Q IV 35

Ce n’est pas le cachot qui la retiendra.

96Dites de quelle manière vous pensâtes échapper du château de Beaulieu, entre deux pièces de bois ?

Je ne fus oncques prisonnière en un lieu que je ne m’échappasse volontiers. Étant en ce château, j’eusse enfermé mes gardes dans la tour, n’eût été le portier qui m’avisa et me reprit.

À ce qu’il me semble, il ne plaisait pas à Dieu que j’échappasse pour cette fois. Et il fallait que je visse le roi des Anglais, comme mes Voix me l’avaient dit. Et comme il est écrit plus haut.

M. 180-181 ; Q I 163

Mais Luxembourg a compris. Beaulieu n’est pas sûr. Le château de Beaurevoir, non loin de Saint-Quentin, est une forteresse mieux gardée. Sous forte escorte, il y emmène Jeanne, où d’ailleurs la demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir devront doucement maîtriser la fougue de la captive.

Vains calculs. Un matin on trouve Jeanne gisant inanimée au pied de la tour.

Perfidement les Juges de Rouen l’accuseront de s’être voulue suicider en se précipitant dans le vide.

Fûtes-vous longtemps en cette tour de Beaurevoir ?

Je fus quatre mois environ. Quand je sus que les Anglais venaient, je fus très courroucée. Toutefois mes Voix me défendirent plusieurs fois de sauter. Enfin, par crainte des Anglais, je sautai, et me recommandai à Dieu et à Notre Dame. Ce nonobstant, je fus blessée. Et après que j’eus sauté, la voix de sainte Catherine me dit que je fasse bon visage, et que je guérirais et que ceux de 97Compiègne auraient secours. Je priais pour ceux de Compiègne toujours avec mon conseil.

Qu’advint-il quand vous avez sauté et que dites-vous ?

Certains disaient que j’étais morte. Et bientôt quand les Bourguignons virent que j’étais en vie, ils me demandèrent pourquoi j’avais sauté.

N’avez-vous point dit que vous aimiez mieux déjà mourir que d’être en la main des Anglais ?

J’aimerais mieux rendre l’âme que d’être en la main des Anglais.

Ne vous êtes-vous pas courroucée et n’avez-vous pas blasphémé le nom de Dieu ?

Je n’en blasphémai jamais ni saint ni sainte. Je n’ai point accoutumé à jurer.

À Soissons, parce que le capitaine avait rendu la ville, n’avez-vous point renié Dieu, et, si vous le teniez, vous le feriez trancher en quatre pièces ?

Je n’ai jamais renié saint ni sainte. Ceux qui l’ont dit ou rapporté ont mal entendu. Car jamais de ma vie n’ai juré ni blasphémé le nom de Dieu ni de ses saints. Pour ce, je vous en supplie, passez outre.

M. 146-147 ; Q I 109

Pour quelle cause avez-vous sauté de la tour de Beaurevoir ?

J’avais ouï dire que ceux de Compiègne, tous jusqu’à l’âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang. Et j’aimais mieux mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens. Ce fut l’une des causes. L’autre, c’est que je sus que j’étais 98vendue aux Anglais. Et j’eusse eu plus cher de mourir que d’être en la main des Anglais, mes adversaires.

Ce saut fut-il du conseil de vos Voix ?

Sainte Catherine me disait à presque tous les jours que je ne saute pas. Et que Dieu m’aiderait et même à ceux de Compiègne. Et je dis à sainte Catherine : Puisque Dieu aiderait à ceux de Compiègne, je voulais y être. Et sainte Catherine me disait : Sans faute, il faut que vous preniez en gré et ne seriez point délivrée tant que ayez vu le roi des Anglais. Je répondais : Vraiment, je ne le voulusse point voir. J’aimerais mieux mourir qu’être en la main des Anglais.

Avez-vous dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite : « Dieu laissera-t-il si mauvaisement mourir ces bonnes gens de Compiègne » ?

Je n’ai point dit : si mauvaisement. Mais je leur dis en cette manière : Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur.

Et après que je fus chue, je fus deux et trois jours que je ne voulais manger. Et même aussi par ce saut je fus grevée tant que je ne pouvais boire ni manger.

Et toutefois je fus réconfortée par sainte Catherine qui me dit que je me confessasse et requisse merci à Dieu de ce que j’avais sauté. Et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d’hiver53. Et alors, je me pris à 99revenir et commençai à manger. Et tantôt je fus guérie.

Quand vous sautâtes, pensiez-vous vous tuer ?

Non. Mais en sautant, je me recommandai à Dieu et je pensai par le moyen de ce saut échapper et évader que je fusse livrée aux Anglais.

Quand la parole vous fut revenue, avez-vous renié et maugréé Dieu et ses saints, comme il est trouvé par l’information54.

Je n’ai point mémoire et ne me souviens pas avoir renié ou maugréé oncques Dieu ou ses saints, en ce lieu ou ailleurs. Et je ne m’en suis pas confessée, car je n’ai point de mémoire que je l’aie dit ou fait.

M. 170-171 ; Q I 150

N’avez-vous point fait péché mortel en ce saut ?

Je le faisais, non pas en espérance de me désespérer ; mais en espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité. Et après le saut, je me suis confessée et j’ai requis merci à Notre Seigneur. Et j’en ai pardon de Notre Seigneur. Et je crois que ce n’était pas bien fait de faire ce saut, mais ce fut mal fait. Je sais que j’en ai pardon, par la relation de sainte Catherine, après que je m’en fus confessée. Et du conseil de sainte Catherine, je m’en confessai.

En eûtes-vous grande pénitence ?

J’en portais une grande partie, du mal que je me fis en tombant.

100Et ce mal que vous fîtes de sauter, croyez-vous que ce fut péché mortel ?

Je n’en sais rien. Mais je m’en attends à Notre Seigneur.

M. 178-179 ; Q I 160

Ne croyez-vous point que ce fut un grand péché de courroucer sainte Catherine et sainte Marguerite, qui vous apparurent, et d’agir contre leur commandement ?

Oui, et je sais le réparer. Le plus que je les courrouçai oncques, à mon avis, ce fut le saut de Beaurevoir. Dont je leur ai crié merci, ainsi que des autres offenses que je peux avoir faites contre elles.

Est-ce que sainte Catherine et sainte Marguerite prendront vengeance corporelle pour l’offense ?

Je ne le sais. Je ne leur ai point demandé.

M. 188-189 ; Q I 172

À Beaurevoir et Arras, ou ailleurs, n’avez-vous point eu de limes ?

Si on en a trouvé sur moi, je ne vous ai autre chose à répondre.

M. 232-233 ; Q I 326

À Beaurevoir, ne fûtes-vous pas requise de quitter l’habit d’homme ?

Oui, en vérité. Et j’ai répondu que je ne le quitterai sans congé de Notre Seigneur.

La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m’offrirent habit de femme, ou drap pour le faire, et me requirent de le porter. Je répondis que je n’en avais pas congé de Notre Seigneur et qu’il n’était pas encore temps.

101Messire Jean de Pressy et autres ne vous offrirent-ils pas habit de femme ?

Lui et plusieurs autres me l’ont plusieurs fois offert. Si je l’eus dû prendre, je l’eusse plutôt fait à la requête de ces deux dames, que d’autres dames qui soient en France, excepté la reine.

M. 134-135 ; Q I 95

Mais l’odieux marché se trame. Le duc de Bourgogne a pris en sa garde Jeanne et ouvre avec les Anglais son marchandage. Luxembourg, la vendra au prix d’un prisonnier royal. Les pauvres dames de Luxembourg font tout pour sauver Jeanne de ses ennemis mortels. Elle-même en témoignera devant ses juges qui se gardèrent bien d’enregistrer cette déclaration compromettante.

La demoiselle de Luxembourg requit à Monseigneur de Luxembourg que je ne fusse point livrée aux Anglais55.

M. 134-135

Tandis que son roi se tait, ce sont ces femmes qui auront tenté cette ultime démarche, où leur cœur se révolte contre le crime qu’elles prévoient. Mais que peuvent-elles quand la sordide avarice de Luxembourg s’allie à la haine des Anglais ?

Jeanne leur est livrée.

102Le procès de Rouen

Celle qui triomphe, c’est l’Université de Paris ! La haine des théologiens et des juristes sera plus prompte, plus perfide et plus tenace que celle des Anglais. Elle a réclamé du duc de Bourgogne et du comte de Luxembourg cette Pucelle au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée et l’Église trop déshonorée. L’Université la réclame pour que soit ouvert contre cette femme idolâtre et sorcière un solennel procès d’Inquisition que présidera l’évêque de Beauvais, agent politique à la solde anglaise. Elle renouvelle ses instances auprès d’Henry VI et ses protestations contre les atermoiements qui pendant plusieurs mois retardent la Justice. Un tel procès ne se doit poursuivre qu’à Paris, où abondent maîtres, docteurs et autres notables personnes.

Mais Paris n’est pas à l’abri d’un coup de main. Bedford fait conduire Jeanne à Rouen, l’inexpugnable citadelle de l’occupation anglaise.

Le château du Bouvreuil sera la plus sûre prison. Une cage de fer est forgée pour déjouer les sortilèges.

Le 3 janvier 1431, Pierre Cauchon, ayant reçu du chapitre de Rouen, droit de justice hors de son diocèse, est qualifié par le roi d’Angleterre pour agir, prétendument, au nom de l’Église.

103Cauchon n’a même pas besoin d’être acheté, la passion politique suffit56.

Au début de son incarcération à Rouen, Jean de Luxembourg, comte de Ligny visitant Jeanne en présence des comtes de Warwick et Stafford, ainsi que de l’évêque de Thérouanne, Louis de Luxembourg, son frère, lui offrit perfidement de la mettre à rançon, si elle promettait de ne plus jamais s’armer contre eux.

En nom Dé ! Vous vous moquez de moi. Je sais bien que vous n’avez ni vouloir ni pouvoir.

Comme Ligny insistait, elle répète plusieurs fois son refus, ajoutant :

Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France. Mais s’ils étaient cent mille Godons de plus que maintenant, ils n’auront pas le royaume.

H. de Macy, Q III 122

Ayant constitué son Conseil théologique et juridique, et ayant appelé l’Inquisiteur de France à siéger avec lui, Cauchon ouvre le 21 février le Procès de Préparation, en session publique, dans la chapelle du château occupé par les Anglais. Cauchon préside.

104À 8 heures Jeanne est introduite. La torture commence qui veut d’abord lui arracher le serment de répondre à tout ce qui lui sera demandé.

Ce sera un long combat, tous les jours renouvelé.

Vous jurerez de dire la vérité de ce qui vous sera demandé qui concerne la foi catholique et de toutes autres choses que vous saurez.

De mes père et mère et de toutes les choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin pour venir en France, volontiers j’en jurerai. Mais de révélations à moi faites de par Dieu, que jamais je n’ai dit ni révélé fors à Charles, mon roi, et si l’on me devait couper la tête, je ne les révélerai ; parce que je sais par mes visions que je les dois tenir secrètes.

M. 85 ; Q I 45

S’étant plainte des fers qu’elle avait aux jambes, Cauchon lui dit qu’elle avait plusieurs fois voulu s’évader, c’est pourquoi il a commandé qu’elle fût enferrée.

Il est vrai qu’autrefois j’ai bien voulu échapper de la prison, ainsi qu’il est licite à tout prisonnier. Et si je puis échapper, on ne pourra me reprocher d’avoir violé mon serment, car je ne l’ai baillé à personne.

M. 87 ; Q I 47

Le 24 février.

Cauchon insiste par trois fois pour que Jeanne 105fasse serment absolument et sans condition de dire la vérité.

Donnez-moi congé de parler. Par ma foi, vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirais pas le vrai, spécialement de ce qui touche les révélations. Car, vous pourriez me contraindre par aventure à dire telle chose que j’ai juré de ne dire point. Ainsi serais-je parjure. Ce que vous ne devez vouloir. Et je vous le dis. Réfléchissez bien à ce que vous dites que vous êtes mon juge. Car vous prenez une grande charge. Et vous m’accablez trop. Je suis d’avis que c’est assez d’avoir juré deux fois57.

Jurez simplement et sans condition.

Vous pouvez bien en être content. J’ai assez juré de deux fois. Et je crois que tout le clergé de Rouen et de Paris ne m’y saurait contraindre, à moins qu’il n’ait droit. Et je n’aurais pas tout dit en huit jours. De ma venue en France, je dirai volontiers vérité. Mais non pas de tout.

Demandez aux assistants si vous ne devez pas jurer.

De ma venue, je dirai volontiers vérité. Mais pas autrement. Il ne faut plus me parler de cela. Je suis venue de par Dieu. Je n’ai que faire ici. Renvoyez-moi à Dieu de qui je suis venue.

106Jurez absolument et sans condition !

J’ai assez juré. Passez outre ! Je suis prête à jurer que je dirai ce que je saurai touchant mon procès. Mais je ne dirai pas tout ce que je sais.

Trêve de chicane. Ce qui importe, c’est le cœur du débat. Il faut obtenir l’aveu que ses Voix ne sont que supercheries.

Cauchon confie à Maître Jean Beaupère le soin de torturer Jeanne.

Avez-vous ici entendu vos Voix ?

Oui. Hier et aujourd’hui.

À quelle heure ?

Trois fois : l’une au matin ; l’autre à l’heure de vêpres ; l’autre à l’heure de l’Ave Maria. Mais plus souvent encore que je ne dis.

Que faisiez-vous hier matin quand vous entendîtes la Voix ?

Je dormais. La Voix me réveilla.

Vous éveilla-t-elle en parlant ou en vous touchant ?

Je m’éveillai à sa voix, sans qu’elle me touchât.

La Voix était-elle en votre chambre ?

Non, que je sache. Mais dans le château.

Avez-vous remercié la Voix ? Vous êtes-vous agenouillée ?

Je la remerciai assise en mon lit. Je joignis les mains et la requis et priai qu’elle m’aidât et me 107conseillât sur ce que j’avais à faire. Elle me dit de répondre hardiment.

Que vous dit-elle quand vous fûtes éveillée ?

Elle me dit de demander conseil au Seigneur. Que Dieu m’aiderait.

La Voix ne vous avait-elle pas d’abord dit quelques paroles ?

Oui, avant que je ne sois éveillée elle me dit quelques paroles, que je n’ai pas comprises. Mais quand je fus éveillée, je compris qu’elle me dit de répondre hardiment.

Pendant la nuit j’entendis la Voix me dire : Réponds hardiment.

La Voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?

Je ne vous réponds pas. Il y a des révélations touchant le roi que je ne vous dirai pas.

Est-ce la Voix qui vous l’a défendu ?

Je n’ai pas conseil sur ce point. Donnez-moi quinze jours pour répondre. Je répondrai alors. Et si la Voix m’a défendu de parler, qu’est-ce que vous en conclurez ?

Encore une fois vous l’a-t-elle défendu ?

Ce ne sont pas des hommes, croyez-le bien, qui me l’ont défendu.

Je crois fermement, — et aussi fermement que je crois la foi chrétienne, et que Dieu nous racheta des peines de l’enfer, — que cette Voix vient de Dieu et par son ordre.

M. 96-97 ; Q I 60

Et de nouveau elle dit à l’évêque :

Vous dites que vous êtes mon juge. Avisez bien 108à ce que vous ferez. Car, en vérité, je suis envoyée de par Dieu, et vous vous mettez en grand danger.

Votre Voix n’a-t-elle pas parfois changé de sentiment ?

Je ne l’ai jamais trouvée en deux paroles contraires.

Est-ce un ange de Dieu directement ou par l’intermédiaire d’un saint ou d’une sainte ?

Elle vient de par Dieu. Et je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais. Et j’ai plus peur de dire quelque chose qui leur déplaise, que je n’ai peur de vous répondre.

Croyez-vous qu’il déplaise à Dieu qu’on dise la vérité ?

Les Voix m’ont dit de dire certaines choses au roi, et non pas à vous.

Cette nuit la Voix m’a dit bien des choses pour le bien du roi. Je voudrais bien que le roi les sût aujourd’hui. Je ne boirais pas de vin jusqu’à Pâques. Et le roi serait bien aise à son dîner.

Ne pourriez-vous pas dire à la Voix de porter message à votre roi ?

Je ne sais si la Voix m’obéirait, à moins que ce ne fût la volonté de Dieu et que Dieu y consentit. S’il plaisait à Dieu, il pourrait bien le faire révéler au roi. Et j’en serais bien contente.

Pourquoi la Voix ne parle-t-elle pas avec votre roi comme elle faisait quand vous étiez près de lui ?

Je ne sais si c’est la volonté de Dieu. N’était la grâce de Dieu, je ne pourrais rien faire.

109Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderiez ?

Ai-je à vous le dire ?

Cette nuit votre Voix vous a-t-elle conseillé ce que vous deviez répondre ?

Si elle m’en a dit quelque chose, je ne l’ai pas bien compris.

Ces deux derniers jours, quand vous avez entendu les Voix, venaient-elles entourées de lumière ?

Une clarté les précédait.

Voyiez-vous autre chose ?

Je ne vous dis pas tout. Je n’en ai pas congé. Et mon serment ne porte pas là-dessus. Mais je vous dis que cette Voix est belle, bonne, digne. Je ne suis pas tenue de répondre à ce que vous me demandez. D’ailleurs je vous demande à voir par écrit58 les points sur lesquels vous voulez m’interroger.

La Voix a-t-elle des yeux ?

Vous ne l’avez pas encore. Le dit des petits enfants est que parfois on pend bien les gens pour avoir dit la vérité.

Alors pour la surprendre, un coup inattendu va provoquer l’une des plus belles ripostes de Jeanne :

Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ?

Si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir. Si je savais que je ne suis pas en la grâce de Dieu, je serais la plus dolente du monde. Si j’étais 110en péché, la Voix ne viendrait pas à moi. Et je voudrais que chacun entendit la Voix comme je l’entends.

M. 102-103 ; Q I 62

Cette femme est intraitable. On la renvoie à sa prison.

Que vous dit-elle samedi ?

Je ne la comprenais pas bien. Je ne comprenais rien que je puisse rapporter jusqu’à ce que je rentre en ma chambre.

Que vous dit-elle quand vous fûtes retournée en votre chambre ?

De vous répondre hardiment. Je demandais conseil sur ce dont on m’interrogeait. Ce que j’aurai congé par Notre Seigneur de vous révéler, je vous le dirai volontiers. Mais ce qui touchera la révélation à propos du roi de France, je ne le dirai pas sans congé de ma Voix.

Votre Voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?

Je ne l’ai pas encore bien entendu.

Que vous a dit la Voix ?

Je lui ai demandé conseil sur certaines choses qu’on m’avait demandées.

Vous donna-t-elle conseil sur certaines choses ?

Sur certains points, j’ai eu conseil. Aussi de certaines choses que l’on pourra me demander 111réponse, je ne répondrai pas sans congé. Et si je répondais sans congé par aventure, je ne les aurais en garantie. Quand j’aurai congé de Notre Seigneur, je n’hésiterai pas à répondre. Car j’aurai alors bonne garantie.

Était-ce voix d’ange, ou de saint ou sainte, de Dieu directement ?

La Voix est de saintes Catherine et Marguerite. Leurs figures sont couronnées de belles couronnes, très riches et très précieuses.

Trois jours après, c’est toujours aux Voix qu’on en revient.

Jurez et faites serment de ce qui touche votre procès.

Volontiers je jurerai de ce qui toucherait mon procès. Mais non pas de tout ce que je saurais.

Derechef je vous requiers de répondre vérité de tout ce qui vous sera demandé.

Je réponds comme devant. Il me semble que vous devez être content, car j’ai assez juré.

Sur l’ordre de Cauchon, Maître Jean Beaupère reprend l’interrogatoire de Jeanne.

Comment vous êtes-vous portée depuis samedi ?

Vous voyez que je me suis portée le mieux que j’ai pu.

Avez-vous jeûné tous les jours de ce carême ?

Cela est-il de votre procès ?

Oui, vraiment. C’est utile au procès.

Oui, vraiment, j’ai tous les jours jeûné.

112Avez-vous ouï votre Voix depuis samedi ?

Oui, vraiment, beaucoup de fois59.

Samedi, l’avez-vous ouï en cette salle ?

Ce n’est point de votre procès. Oui, je l’ai ouïe. De cela, j’ai congé de Notre Seigneur [de parler]. Si vous en faites doute, envoyez à Poitiers, où autrefois j’ai été interrogée.

M. 108-109 ; Q I 70

Comment discernez-vous qu’il y a des points dont vous pouvez répondre, d’autres non ?

De certains j’ai demandé congé [de répondre], et de certains je l’ai eu.

M. 114 ; Q I 74

Le 1er mars, encore et toujours les Voix.

Cauchon : Nous vous sommons et requérons, Jeanne, de faire et prêter serment de dire la vérité sur tout ce qu’on vous demandera, purement et simplement.

Je suis prête à jurer de dire la vérité sur tout ce que je saurai touchant le procès, comme je l’ai dit ailleurs. Je sais bien des choses qui ne touchent pas le procès, je n’ai pas à les dire.

Nous vous sommons et requérons de nouveau comme précédemment de faire serment.

Ce que je saurai répondre de vrai, je dirai ce qui touche le procès.

113Jeanne jura sur les sacro-saints évangiles.

De ce que je saurai qui touche le procès, je dirai volontiers la vérité. Je vous en dirai tout autant que j’en dirais si j’étais devant le pape de Rome.

Q I 81

Est-ce que saint Gabriel était avec saint Michel, quand il vint vers vous ?

Je ne m’en souviens pas.

Q I 85

Depuis mardi dernier avez-vous parlé avec saintes Catherine et Marguerite ?

Oui, hier et aujourd’hui. Mais je ne sais à quelle heure. Il n’est jour que je ne les entende.

M. 124 ; Q I 85

Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien les Voix.

M. 90 ; Q I 52

Il n’y a point de jour que je n’entende cette Voix. Et j’en ai grand besoin.

M. 96 ; Q I 57

Vous ont-elles promis quelque chose ici ou ailleurs ?

Elles ne me firent de promesse qu’avec permission de Notre Seigneur.

Quelles promesses vous ont-elles faites ?

Cela n’est pas de votre procès du tout. Entre autres choses, elles me dirent que mon roi serait rétabli dans son règne, le veuillent ou non ses adversaires. Elles m’ont promis de me conduire au Paradis ; ce dont je les ai de plus requises.

M. 126 ; Q I 87

114Je n’ai jamais requis de ma Voix de récompense qu’à la fin le salut de mon âme.

M. 96-97 ; Q I 57

Le 28 mars, accusée d’invoquer chaque jour les démons, Jeanne répondra qu’elle appellera ses Voix à son secours autant qu’elle vivra.

De quelle manière les appelez-vous ?

Je réclame Notre Seigneur et Notre Dame qu’ils m’envoient conseil et confort. Et puis ils me l’envoient.

Par quelles paroles les requérez-vous ?

Je les requiers en cette manière :

Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien quant à l’habit, le commandement comme je l’ai pris. Mais je ne sais point par quelle manière je le dois laisser. Pour ce, plaise vous à moi l’enseigner60.

M. 222-223 ; Q I 279

Ne vous ont-elles promis rien d’autre que de vous conduire au Paradis ?

Il y a d’autres promesses, mais je ne les dirai pas. Cela ne touche pas le procès. D’ici trois mois, je vous dirai une autre promesse.

115Ces saintes vous ont-elles dit que d’ici trois mois vous seriez délivrée de prison ?

Ce n’est pas de votre procès. En vérité, je ne sais quand je serai délivrée. Et ceux qui voudraient m’enlever de ce monde, pourront bien passer avant moi.

Votre conseil vous a-t-il dit que vous seriez relâchée de prison ?

Avant trois mois reparlez-m’en, et je vous en répondrai. Demandez aux assistants de dire sous serment si cela touche le procès.

Les assistants ayant unanimement déclaré que oui, Jeanne dit :

Je vous ai toujours bien dit que vous ne saurez pas tout. Il faudra bien un jour que je sois délivrée. Mais je veux avoir congé de parler.

M. 126 ; Q I 87

J’affirme par serment que je ne voudrais point que le diable m’eût tirée hors de prison.

M. 226-227 ; Q I 296

Je vous prie donc de me donner délai.

M. 126 ; Q I 87

Est-ce que les saintes vous ont interdit de dire la vérité ?

Voulez-vous que je vous dise ce qui est adressé au roi de France ? Il y a là bien des choses qui ne touchent pas le procès. Je sais sûrement que mon roi regagnera le royaume. Je le sais aussi sûrement que je sais que vous êtes ici. Je serais morte si je n’avais pas eu la révélation qui me conforte chaque jour.

M. 128 ; Q I 88

116Êtes-vous en état de péché mortel ?

Si je suis en péché mortel, je ne sais.

Croyez-vous parfois être en péché mortel, quand vous vous confessez ?

Je ne sais si j’y ai été. Mais je ne crois pas en avoir fait les œuvres. Et ja ne plaise à Dieu que j’y fusse oncques. Et ja ne plaise à Dieu que je fasse les œuvres, ou que j’aie fait les œuvres, par quoi mon âme soit chargée de péché mortel.

M. 128-129 ; Q I 90

Avez-vous ou ou su par révélation que vous échapperez ?

Cela ne touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi ?

Vos Voix ne vous en ont-elles rien dit ?

Cela n’est pas de votre procès. Je m’attends à Notre Seigneur, qui en fera son plaisir. Par ma foi, je ne sais l’heure ni le jour. Le plaisir de Dieu soit fait61.

Vos Voix vous ont-elles rien dit en général de votre évasion ou délivrance ?

Oui, vraiment, elles m’ont dit que je serai délivrée. Mais je ne sais le jour ni l’heure. Et que je fasse bon visage62 hardiment.

Quand vous vîntes la première fois en présence de votre roi, vous a-t-il demandé si vous aviez révélation de changer d’habit ?

Je vous ai répondu. Et toutefois je ne me souviens 117pas si cela me fut demandé. C’est en écrit à Poitiers.

Les maîtres qui vous ont interrogée durant un mois, d’autres durant trois semaines, en l’autre obédience, vous ont-ils interrogée sur ce changement d’habit ?

Il ne m’en souvient pas. Ils me demandèrent où j’avais pris habit d’homme. Je leur ai dit que c’était à Vaucouleurs.

Vous ont-ils demandé si c’était par vos Voix que vous l’avez pris ?

Il ne m’en souvient.

Le roi, la reine, ou autres de votre parti, vous ont-ils requis de quitter cet habit et de reprendre habit de femme ?

Ce n’est pas de votre procès.

Vous l’a-t-on demandé à Beaurevoir ?

Oui vraiment. J’ai répondu que je ne le changerai sans congé de Notre Seigneur. La demoiselle de Luxembourg a demandé à Monseigneur de Luxembourg que je ne sois pas livrée aux Anglais63. La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m’ont offert habit de femme, ou drap pour le faire, et m’ont requise de le porter. J’ai répondu que je n’en ai pas congé de Notre-Seigneur, et qu’il n’était pas encore temps.

Messire de Pressy et autres64 ne vous offrirent-ils pas habit de femme ?

Lui et plusieurs autres me l’ont plusieurs fois offert.

118Croyez-vous que vous eussiez fauté et fait péché mortel de prendre habit de femme ?

Je fais mieux d’obéir et servir mon souverain Seigneur, savoir Dieu, qu’aux hommes. Si j’avais dû le faire, je l’eusse plutôt fait à la requête de mes deux dames, que d’autres dames qui soient à France, excepté la reine.

Quand Dieu vous révéla de changer votre habit, fut-ce par la voix de saint Michel, de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ?

Vous n’en aurez maintenant autre chose.

M. 132-133 ; Q I 93

Voulez-vous prendre habit de femme ?

Si vous m’en voulez donner congé, baillez m’en un. Je le prendrai et m’en irai. Autrement non. Je suis contente de celui-ci, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.

M. 108-109 ; Q I 68

Lassé, l’interrogateur passe subitement à d’autres sujets

N’avez-vous pas vu ou fait faire quelque image ou peinture de vous, à votre ressemblance ?

J’ai vu à Reims65 une peinture en la main d’un Écossais. Il y avait mon portrait toute armée, je présentais une lettre à mon roi. J’étais agenouillée 119d’un genou. Jamais je n’ai vu ou n’ai fait faire autre image ou peinture à ma ressemblance.

Qu’est ce tableau chez votre hôte à Orléans où il y avait trois femmes peintes avec ces mots : Justice. Paix. Union ?

Je n’en sais rien.

Savez-vous si ceux de votre parti ont fait service, messe ou oraison pour vous ?

Je n’en sais rien. S’ils ont fait service, ne l’ont point fait par mon commandement. Et s’ils ont prié pour moi, m’est avis qu’ils n’ont point fait de mal.

Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous êtes envoyée de par Dieu ?

Je ne sais s’ils le croient et m’en remets à leur cœur. Mais s’ils ne le croient pas, je ne suis pas moins envoyée de par Dieu.

Pensez-vous qu’ils aient bonne créance s’ils croient que vous êtes envoyée de par Dieu ?

S’ils croient que je suis envoyée de par Dieu, ils ne sont point abusés.

Savez-vous bien le sentiment de ceux de votre parti qui vous baisaient les mains, les pieds et vos vêtements ?

Beaucoup de gens me voyaient volontiers. Ils baisaient le moins que je pouvais mes vêtements. Mais les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir, mais je les soutenais à mon pouvoir.

M. 138-139 ; Q I 100

120Quand vous alliez par le pays, receviez-vous souvent le sacrement de confession et de l’autel lorsque vous arriviez en bonnes villes ?

Oui, quelquefois.

Receviez-vous ces sacrements en habits d’homme ?

Oui ; mais je n’ai point mémoire de les avoir reçus en armes.

M. 142-143 ; Q I 104

Finira-t-on par abattre sa résistance ?

Maître Jean de la Fontaine, par ordre de Cauchon : Jurez de dire la vérité.

Je vous promets de dire la vérité de ce qui touchera votre procès. Je vous prie, ne me contraignez point à jurer. Car plus vous me contraindrez à jurer, et plus tard je vous dirai vérité.

M. 148-149 ; Q I 113

On passe aux ragots ramassés on ne sait où.

Qu’est-ce que ce prêtre concubinaire ? Et cette tasse perdue ?

De tout cela, je ne sais rien. Ni oncques n’en entendis parler.

M. 168-169 ; Q I 148

Puisque vous vous dites Fille de Dieu, pourquoi ne dites-vous pas volontiers Pater Noster ?

Je l’ai dit volontiers. Quand une autre fois j’ai récusé de le dire, c’était dans l’intention que Monseigneur de Beauvais me confessât66.

M. 160-161 ; Q I 130

121Le 14 mars, on revient sur les Voix.

Est-ce que vos Voix vous demandent délai pour répondre ?

Sainte Catherine me répond parfois. Et quelquefois je n’arrive pas à entendre à cause de la perturbation des personnes et des noises de mes gardes. Et quand je fais requête à sainte Catherine, aussitôt elle et sainte Marguerite font requête à Notre Seigneur. Puis, du commandement de Notre Seigneur, elles me donnent réponse.

Quand elles viennent, y a-t-il de la lumière avec elles ? Ne vîtes-vous point lumière quand vous entendîtes la Voix au château et ne saviez si elle était en la chambre ?

Il n’est jour qu’elles ne viennent en ce château. Et elles ne viennent point sans lumière. Et cette fois j’ouïs la Voix. Mais je n’ai point mémoire si je vis lumière, ni si je vis sainte Catherine. J’ai demandé à mes Voix trois choses : l’une, ma délivrance ; l’autre, que Dieu aide aux Français et garde bien les villes de leur obéissance ; et l’autre, le salut de mon âme.

Je requiers, si je dois être menée à Paris, que j’aie le double de mes interrogatoires et réponses. Afin que je le baille à ceux de Paris et leur puisse dire : voici comme j’ai été interrogée à Rouen et mes réponses. Et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes.

Vous avez dit que Monseigneur de Beauvais se mettait en danger du fait de vous mettre en cause, 122de quel danger, tant pour Monseigneur de Beauvais que pour les autres ?

C’était et c’est que j’ai dit à Monseigneur de Beauvais : Vous dites que vous êtes mon juge. Je ne sais si vous l’êtes. Mais avisez bien de ne juger mal. Vous vous mettriez en grand danger. Et vous en avertis, afin que, si Notre Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire.

Quel est ce péril ou danger ?

Sainte Catherine m’a dit que j’aurais secours. Je ne sais si ce sera d’être délivrée de prison ; ou quand je serai au jugement, s’il y viendrait quelque trouble par quel moyen je pourrais être délivrée. Je pense que ce soit ou l’un ou l’autre. Et le plus me disent mes Voix que je serai délivrée par grande victoire. Et après me disent mes Voix : Prends tout en gré. ne te chaille pas de ton martyre. Tu en viendras enfin au royaume de Paradis.

Et ce disent mes Voix simplement et absolument, c’est à savoir : sans faute. Et j’appelle cela martyre, pour la peine et adversité que je souffre en la prison. Et je ne sais si je souffrirai plus grand. Mais je m’en attends à Notre Seigneur.

Puisque vos Voix vous ont dit que vous irez en la fin au royaume de Paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de ne point être damnée en enfer ?

Je crois fermement ce que mes Voix m’ont dit que je serai sauvée, aussi fermement que si j’y fusse déjà.

123Cette réponse est de grand poids.

Aussi je la tiens pour un grand trésor.

Après cette révélation croyez-vous que vous ne puissiez faire péché mortel ?

Je n’en sais rien. Mais m’en attends du tout à Notre Seigneur. Pourvu que je tienne le serment et promesse que j’ai faite à Notre Seigneur de garder bien ma virginité de corps et d’âme.

M. 172-173 ; Q I 153

Est-il besoin de vous confesser, puisque vous croyez à la révélation de vos Voix que vous serez sauvée ?

Je ne sais point que j’aie péché mortellement. Mais si j’étais en péché mortel, je pense que sainte Catherine et sainte Marguerite me délaisseraient aussitôt. Je crois qu’on ne sait trop nettoyer sa conscience.

Depuis que vous êtes en cette prison, avez-vous point renié ou maugréé Dieu ?

Non. Quand parfois je dis : Bon gré Dieu ! ou Saint Jean ! ou Notre Dame ! ceux qui peuvent l’avoir rapporté, ont mal entendu.

M. 174-175 ; Q I 157

N’obtenant rien qui accable Jeanne, on lui tend l’abominable piège qui la fera chanceler. Ces juges sont, affirment-ils, l’Église. Jeanne se soumet-elle à l’Église ?

Le 15 mars, Jeanne est admonestée et requise que, si elle a fait quelque chose qui soit contre 124la foi, elle s’en doit rapporter à la détermination de l’Église :

Que mes réponses soient vues par les clercs. Puis, qu’on me dise s’il y a quelque chose qui soit contre la foi chrétienne. Je saurais bien dire par mon Conseil ce qu’il en sera. Puis j’en dirai ce que j’en aurai trouvé par mon Conseil. Toutefois, s’il y a quelque chose de mal contre la foi chrétienne, que Notre Sire a commandée, je ne voudrais le soutenir et je serai bien courroucée d’aller contre.

Requise que de présent elle se mette en la détermination de l’Église sur ce qu’elle a fait, soit bien ou mal.

Je ne vous en répondrai autre chose pour le présent.

Avez-vous congé de Dieu ou de vos Voix de partir de prison toutes les fois qu’il vous plaira ?

Je l’ai demandé plusieurs fois, mais je ne l’ai pas encore.

À présent, partiriez-vous, si vous voyiez l’occasion de partir ?

Si je voyais l’huis ouvert, je partirais. Et ce me serait le congé de Notre Seigneur. Je crois fermement que, si je voyais l’huis ouvert et que mes gardes et les autres Anglais ne sussent résister, j’entendrais que ce serait le congé, et que Notre Seigneur m’enverrait secours. Mais sans congé, je ne m’en irai pas. À moins que ce ne soit pour faire un essai de m’en aller, pour savoir si Notre Seigneur en serait content. Aide-toi, Dieu t’aidera. Je le dis, pour que, si je m’en allais, on ne dise pas que je m’en fusse allée sans congé.

125Puisque vous demandez à ouïr messe67, lequel aimeriez-vous, prendre habit de femme et ouïr messe, plutôt que demeurer en habit d’homme et ne pas ouïr messe ?

Certifiez-moi d’ouïr messe, si je suis en habit de femme, et sur cela, je vous répondrai.

M. 178-179 ; Q I 163

Le 27 mars, Jeanne ajoutera :

Je ne laisserai point encore mon habit, pour quelque chose : soit pour recevoir mon Sauveur, ou autre chose. Et je ne fais point de différence d’habit d’homme ou de femme pour recevoir mon Sauveur. Et pour cet habit, on ne me doit point refuser.

M. 210-211 ; Q I 225

J’aime plus cher mourir que révoquer ce que j’ai fait par le commandement de Notre Seigneur. Si les juges me refusent de me faire ouïr messe, il est bien en Notre Seigneur de me faire ouïr, quand il lui plaira, sans eux.

À Arras et à Beaurevoir, j’ai été bien admonestée de prendre habit de femme. Mais je l’ai refusé et refuse encore.

126Quant aux autres œuvres de femmes, il y a assez d’autres femmes pour ce faire.

M. 212-213 ; Q I 227

Je vous certifie que vous aurez messe, mais que vous soyez en habit de femme.

Et que dites-vous, si j’ai juré et promis à notre Roi de ne pas mettre bas cet habit ? Toutefois, je vous réponds, faites-moi faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez à aller à la messe. Et puis, au retour, je prendrai l’habit que j’ai.

Prenez une fois pour toutes l’habit de femme pour aller ouïr la messe.

Je me conseillerai sur cela, et puis vous répondrai. Je requiers en outre, en l’honneur de Dieu et de Notre Dame, que je puisse ouïr messe en cette bonne ville.

Prenez habit de femme simplement et absolument.

Baillez-moi habit, comme une fille de bourgeois, c’est assavoir houppelande longue ; et le prendrai ; et même le chaperon de femme, pour aller ouïr messe.

Et le plus instamment que je puis, je requiers qu’on me laisse cet habit que je porte, et qu’on me laisse ouïr messe sans le changer.

Voulez-vous soumettre ce que vous avez dit et fait, et le rapporter en la détermination de l’Église ?

Toutes mes œuvres et mes faits sont tous en la main de Dieu et m’en attends à Lui. Et vous certifie que je voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne. Et si j’avais rien fait ou dit, qui fût 127contre moi68, que les clercs sussent dire que ce fût contre la foi chrétienne que Notre Seigneur a établie, je ne voudrais soutenir, mais le mettrais hors.

Ne voudriez-vous point vous soumettre en l’ordonnance de l’Église ?

Je ne vous en répondrai maintenant autre chose. Mais samedi, envoyez-moi le clerc, si vous ne voulez venir ; et lui répondrai de cela, à l’aide de Dieu. Et sera mis en écrit.

M. 182-183 ; Q I 165

Vous avez dit que pour dire la vérité, quelquefois on est pendu. Savez-vous en vous quelque crime ou faute, pour quoi vous puissiez ou dussiez mourir, si vous le confessiez ?

Non.

Le 17 mars, toujours la même tactique harassante :

Voulez-vous vous mettre de tous vos dits et faits, soit de bien ou de mal, à la détermination de notre Mère Sainte Église ?

Quant à l’Église, je l’aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne. Et ce n’est pas moi qu’on doive détourber ou empêcher d’aller à l’église, ni de ouïr messe. Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites, et de ma venue, il faut que je m’en attende au Roi du Ciel, qui m’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France.

128Vous rapportez-vous à la détermination de l’Église ?

Je m’en rapporte à Notre Seigneur, qui m’a envoyée ; à Notre Dame et à tous les benoîts saints et saintes de paradis. Et m’est avis que c’est tout un, de notre Seigneur et de l’Église. Et qu’on ne doit point faire de difficulté que ce ne soit tout un.

Voulez-vous vous en rapporter à l’Église militante, c’est à savoir celle qui est ainsi déclarée69 ?

Je suis venue au roi de France, de par Dieu, de par la Vierge Marie et tous les benoîts saints et saintes de paradis, et l’Église victorieuse de là-haut, et de leur commandement. Et à celle Église-là, je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait ou à faire.

129Répondez si vous vous soumettez à l’Église militante ?

Je n’en répondrai maintenant autre chose.

Que dites-vous à cet habit de femme qu’on vous offre, afin que vous puissiez aller ouïr messe ?

Quant à l’habit de femme, je ne le prendrai pas encore, tant qu’il plaira à Notre Seigneur. Et s’il arrive qu’il me faille mener jusques en jugement, qu’il faille me dévêtir en jugement, je requiers aux seigneurs de l’Église qu’ils me donnent la grâce d’avoir une chemise de femme et couvre-chef en ma tête. J’aime mieux mourir que révoquer ce que Notre Seigneur m’a fait faire. Je crois fermement que Notre Seigneur ne laissera arriver que je sois mise si bas, par chose70, que je n’eusse secours bientôt de Dieu et par miracle.

Pourquoi demandez-vous chemise de femme en article de mort ?

Il me suffit qu’elle soit longue.

Vous avez dit que vous prendriez habit de femme, mais qu’on vous laissât aller, est-ce que cela plairait à Dieu ?

Si on me donnait congé en habit de femme, je me mettrais aussitôt en habit d’homme et ferais ce qui m’est commandé par Notre Seigneur. J’ai autrefois ainsi répondu. Et pour rien, je ne ferai le serment que je ne m’armasse pas ni me misse en habit d’homme, pour faire le plaisir de Notre Seigneur.

130Vos saintes haïssent-elles les Anglais ?

Elles aiment ce que Notre Seigneur aime et haïssent ce que Dieu hait.

Interrogée si Dieu hait les Anglais ?

De l’amour ou haine que Dieu a aux Anglais, ou que Dieu leur fera à leurs âmes, ne sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront mis hors de France, excepté ceux qui y mourront et que Dieu enverra victoire aux Français et contre les Anglais.

Est-ce que Dieu était pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France ?

Je ne sais si Dieu haïssait les Français. Mais je crois qu’il voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s’ils y étaient.

Quel garant et quel secours attendez-vous avoir de Notre-Seigneur de ce que vous portez habit d’homme ?

Tant de l’habit que d’autres choses que j’ai faites, je n’en ai voulu autre loyer, sinon la salvation de mon âme.

M. 188-189 ; Q I 174

À quoi servait le signe que vous mettiez à vos lettres : Jhesus Maria ?

Les clercs écrivant mes lettres le mettaient. Et disaient certains qu’il m’appartenait de mettre ces deux mots : Jhesus Maria71 :

131Ne vous a-t-il point été révélé que si vous perdiez votre virginité, vous perdriez votre heur et que vos Voix ne vous viendraient plus ?

Cela ne m’a point été révélé.

Si vous étiez mariée, croyez-vous point que vos Voix vous viendraient ?

Je ne sais, et m’en attends à Notre Seigneur.

Pensez-vous et croyez vous fermement que votre roi fît bien de tuer ou faire tuer Monseigneur de Bourgogne ?

Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Et quelque chose qu’il y eût entre eux, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France.

Vous avez dit à Monseigneur de Beauvais que vous répondriez autant à Monseigneur et à ses commis, vous feriez devant Notre Saint Père le Pape. Toutefois il y a plusieurs interrogatoires à quoi vous ne voulez répondre. Répondriez-vous point plus pleinement qu’à Monseigneur de Beauvais ?

J’ai répondu tout le plus vrai que j’ai su. Et si je savais aucune chose qui me vint à mémoire, que je n’aie dite, je le dirais volontiers.

Vous semble-t-il que vous soyez tenue de répondre pleinement vérité au Pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu’on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience ?

Je requiers que je sois menée devant lui. Et puis je répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre.

De quelle matière était l’un de vos anneaux, où il était écrit : Jhesus Maria ?

Je ne sais proprement. Et s’il est d’or, il n’est pas d’or fin. Je ne sais si c’était or ou laiton. Et 132je pense qu’il y avait trois croix, et non autre signe que je sache, excepté : Jhesus Maria.

Pourquoi regardiez-vous volontiers cet anneau quand vous alliez en fait de guerre ?

Par plaisance. Et pour l’honneur de mon père et de ma mère. Ayant mon anneau en ma main et à mon doigt, j’ai touché à sainte Catherine qui m’apparaissait.

En quelle partie de ladite sainte Catherine ?

Vous n’en aurez autre chose.

M. 196-197 ; Q I 183

Le 28 mars, le Promoteur a terminé son acte d’accusation en soixante-dix articles. Factum où la méchanceté se joint à la mauvaise foi.

C’est la conclusion du Procès préparatoire. À ce réquisitoire Jeanne devra répondre définitivement. Cauchon somma encore Jeanne de dire la vérité et l’exhorta à recevoir les conseils d’un ou plusieurs assistants pour répondre aux articles du Réquisitoire qui allaient lui être lus.

Premièrement, de ce que vous m’admonestez de mon bien, et de notre foi, je vous en remercie, et la compagnie aussi, mais je n’ai point intention de me départir du conseil de Notre Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête de jurer dire vérité de tout ce qui touchera votre procès.

Jeanne prête serment sur les Évangiles.

133Thomas de Courcelles lui lit les articles du Réquisitoire.

Le promoteur déclarant que les juges sont compétents en matière délibérée de sorcellerie, etc. Jeanne répond :

Je crois bien que notre Saint Père le Pape de Rome et les évêques et autres gens d’Église sont pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui y défaillent. Mais quant à moi, de mes faits, je ne me soumettrai fors seulement à l’Église du ciel ; c’est à savoir Dieu, à la Vierge Marie et saints et saintes de paradis. Je crois fermement que je n’ai point défailli en notre foi chrétienne et n’y voudrais défaillir.

M. 206-207 ; Q I 205

À l’Église militante, je voudrais porter honneur et révérence de mon pouvoir.

M. 226-227 ; Q I 313

Êtes-vous sûre que vos Voix viennent de par Dieu ?

Aussi fermement que je crois que Notre Seigneur a souffert mort et passion pour nous racheter des peines d’enfer, je crois que ce sont saints Michel et Gabriel, saintes Catherine et Marguerite que Notre Seigneur m’envoie pour me conforter et conseiller.

M. 222-223 ; Q I 274

Il faut en finir. Le débat est vain. Que Jeanne réponde si, oui ou non, elle se soumet à l’Église. À cette Église qu’elle a sous les yeux et qui s’affirme, 134contre le droit même de l’Inquisition, être l’Église.

La pauvre Jeanne sait de certitude absolue que ses ennemis mortels n’ont aucun droit de la juger. Cette Église prétendue ne peut prévaloir sur le droit de Dieu et sa conscience de chrétienne.

Le 31 mars on revient à la charge :

Voulez-vous vous en rapporter au jugement de l’Église qui est en terre, de tout ce que vous avez fait, soit bien ou mal ?

De tout ce qu’on me demande, je m’en rapporterai à l’Église militante, pourvu qu’elle ne me commande chose impossible à faire.

Qu’appelez-vous chose impossible ?

Je répute impossible que les faits que j’ai dits et faits déclarés au procès, des visions et révélations que j’ai dites, que je les ai faites de par Dieu, et je ne les révoquerai pour quelque chose. Et de tout ce que Notre Sire m’a fait faire ou commandé et commandera, je ne laisserai point à les faire pour homme qui vive. Il me serait impossible de les révoquer. Et au cas que l’Église me voudrait faire faire autre chose, au contraire du commandement que j’ai reçu de Dieu, je ne le ferai pour quelque chose.

Si l’Église militante vous dit que vos révélations sont illusions, choses diaboliques, vous en rapporterez-vous à elle ?

Je m’en rapporterai à Notre Seigneur, duquel je ferai toujours le commandement. Et je sais bien que tout ce qui est venu en mon procès, est venu 135par le commandement de Dieu. Et ce que j’ai affirmé audit procès avoir fait du commandement de Dieu, il me serait impossible de faire le contraire. Et au cas que l’Église militante me commanderait faire le contraire, je ne m’en rapporterais à homme du monde, fors à Notre Seigneur, dont je ne fais toujours que son bon commandement.

Ne croyez-vous point être sujette à l’Église qui est en terre, c’est à savoir notre Saint Père le Pape, cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats d’Église ?

Oui. Notre Sire premier servi.

Avez-vous commandement de vos Voix de ne point vous soumettre à l’Église militante, qui est en terre, ni au jugement d’icelle ?

Je ne réponds chose que je prenne en ma tête. Mais ce que je réponds, c’est du commandement d’icelles. Et elles ne me commandent point de ne pas obéir à l’Église, Notre Sire premier servi.

M. 230-231 ; Q I 324

On n’a rien obtenu.

Le 18 avril, fort des Consultations d’innombrables docteurs de Rouen et des Facultés de droit et de théologie de Paris, Cauchon, qui sait Jeanne à bout de forces, brûlée par la fièvre, cautuleusement lui adresse sous forme d’Exhortatio caritativa, une mise en demeure :

Si vous ne voulez recevoir conseil et faire selon le conseil de l’Église, vous êtes en grand danger de votre personne,

Il me semble, vue la maladie que j’ai, que je 136suis en grand péril de mort. Et s’il en est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi, je vous requiers avoir confession, et mon Sauveur aussi, et en la terre sainte [être ensevelie].

Si vous voulez avoir les droits et les sacrements de l’Église, il faudrait que vous fissiez comme les bons catholiques doivent faire et vous soumissiez à Sainte Église.

Je ne vous en saurais dire autre chose maintenant. Si le corps meurt en prison, je m’attends que le fassiez mettre en terre sainte. Si ne le faites mettre, je m’en attends à Notre Seigneur.

Si quelque bonne femme venait affirmer avoir révélation de par Dieu, touchant votre fait, la croiriez-vous ?

Il n’y a chrétien au monde qui vint vers moi, qui se dit avoir révélation, que je ne susse s’il dirait vrai ou non. Je le saurais par saintes Catherine et Marguerite.

Imaginez-vous que Dieu puisse révéler chose à une bonne femme qui vous soit inconnue ?

Il est bon à savoir que oui. Mais je n’en croirais homme ou femme, si je n’avais aucun signe.

Croyez-vous que la Sainte Écriture soit révélée de Dieu ?

Vous le savez bien. Il est bon à savoir que oui.

Voulez-vous vous soumettre de vos faits à notre mère Sainte Église ?

Quelque chose qui m’en doive advenir, je n’en dirai autre chose que ce que j’en ai dit.

137Si vous ne voulez obéir à l’Église, vous serez abandonnée comme une sarrasine.

Je suis bonne chrétienne. Je suis bien baptisée. Je mourrai comme une bonne chrétienne.

Puisque vous requérez de l’Église qu’on vous baille votre Créateur, si vous vouliez vous soumettre à l’Église, on vous promettrait de le bailler.

De cette soumission, je n’en répondrai autre chose que j’ai fait. J’aime Dieu, je le sers et suis bonne chrétienne. Je voudrais aider et soutenir l’Église de tout mon pouvoir.

Ne voudriez-vous point qu’on ordonnât une belle et notable procession pour vous réduire à bon état, si vous n’y êtes ?

Je voudrais bien que les bons catholiques prient Dieu pour moi.

M. 234-235 ; Q I 377

Il n’y a plus que le recours aux grands moyens : Le 2 mai, c’est la sommation publique. À la lecture des conclusions du tribunal et de la monition générale, faite par Maître Jean de Châtillon qui requiert Jeanne de se soumettre aux délibérations des docteurs, Jeanne se refusa intrépidement :

Voulez-vous corriger et vous amender selon la délibération des docteurs ?

Lisez votre livre. Et puis je vous répondrai. Je m’attends à Dieu, mon Créateur, de tout. Je l’aime de tout mon cœur.

138Voulez-vous répondre plus à cette monition générale ?

Je m’en attends à mon juge. C’est le Roi du Ciel et de la terre.

Nous vous admonestons de croire et tenir l’article : Unam sanctam Ecclesiam, etc., et vous soumettre à l’Église militante.

Je crois bien en l’Église d’ici-bas. Mais de mes faits et dits, ainsi qu’autrefois j’ai dit, je m’attends et rapporte à Dieu. Je crois bien que l’Église militante ne peut errer ou faillir. Mais quant à mes dits et faits, je les soumets et rapporte du tout à Dieu qui m’a fait faire ce que j’ai fait. Je me soumets à Dieu, mon Créateur, qui m’a fait faire et m’en rapporte à Lui, à sa personne propre.

Voulez-vous dire que vous n’avez point de juge en terre et que notre Saint Père le Pape n’est point votre juge ?

Je ne vous en dirai autre chose. J’ai bon maître, c’est Notre Seigneur, à qui je m’attends du tout, et non à autre.

Si vous ne voulez croire l’Église et l’article Ecclesiam Sanctam Catholicam, vous seriez hérétique de le soutenir et seriez punie d’être arse par la sentence d’autres juges72.

Je ne vous en dirai autre chose. Et si je voyais le feu, je dirais tout ce que je vous dis et n’en ferais autre chose.

139Si le Concile général, comme notre Saint Père, les cardinaux, etc., étaient ici, voudriez-vous, vous rapporter [à eux] et soumettre73 ?

Vous n’en tirerez autre chose.

Voulez-vous vous soumettre à notre Saint Père le Pape74 ?

Menez-m’y, et je lui répondrai.

M. 238-239 ; Q I 385

Que répondez-vous touchant votre habit ?

Je veux bien prendre longue robe et chaperon de femme, pour aller à l’église et recevoir mon Sauveur, ainsi que j’ai répondu autrefois ; pourvu que, aussitôt après, je le quitte et reprenne celui que je porte.

Vous avez pris habit d’homme sans nécessité et spécialement depuis que vous êtes en prison.

Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu, je prendrai habit de femme.

Croyez-vous bien faire de prendre habit d’homme ?

Je m’en attends à Notre Seigneur.

140Vous avez en agissant ainsi erré et blasphémé Dieu et les saints.

Je n’ai blasphémé Dieu ni ses saints.

Cessez de porter cet habit et de croire que vous faites bien de le porter ; et reprenez habit de femme.

Je n’en ferai autre chose.

Vous signez-vous toutes les fois que viennent saintes Catherine et Marguerite ?

Parfois, je fais le signe de la croix. D’autres fois, non.

Et vos révélations ?

Je m’en rapporte à mon juge, c’est à savoir Dieu. Mes révélations sont de Dieu, directement.

Voulez-vous vous rapporter du signe baillé à votre roi, à l’archevêque de Reims, et aux chevaliers qui l’ont vu et autres de votre parti, qui écriront, sous leurs sceaux, ce qu’il en est ?

Baillez-moi un messager, et je leur écrirai de tout ce procès. Autrement ne veux croire ni m’en rapporter à eux.

Si on vous donnait deux, trois ou quatre chevaliers de votre parti, qui viendraient par sauf-conduit, voulez-vous vous en rapporter à eux de vos apparitions et choses contenues en ce procès ?

Qu’on les fasse venir, et puis je répondrai. Autrement, je ne veux me rapporter et soumettre de ce procès.

À l’Église de Poitiers, où vous avez été examinée, voulez-vous vous rapporter et soumettre ?

Me cuidez-vous prendre par cette manière et par cela m’attirer à vous ?

141En conclusion, vous admonestons de vous soumettre à l’Église sous peine d’être laissée par l’Église. Et en grand péril du corps et de l’âme : peines de feu éternel et de feu temporel par la sentence des autres juges.

Vous ne ferez pas ce que vous dites contre moi qu’il ne vous en prenne mal et au corps et à l’âme.

M. 240-241 ; Q I 394

Le dernier recours sera la torture. Jeanne, le 9 mai, est mise en présence du bourreau et des instruments de supplice pour le salut de son âme et de son corps !

Fièrement Jeanne répond :

Vraiment, si vous me deviez distraire les membres et faire partir l’âme du corps, même ainsi je ne vous en dirais autre chose. Et après, si quelque chose je vous disais, je dirais que vous me l’auriez fait dire par force.

À la Sainte-Croix, j’ai eu confort de saint Gabriel. Et mes Voix m’ont dit que c’était saint Gabriel. J’ai demandé conseil à mes Voix, si je devais me soumettre à l’Église, parce que les gens d’Église me pressaient fort de ce faire. Et ils m’ont dit que, si je veux que Notre Seigneur m’aide, je m’attende à Notre Seigneur de tous mes faits. Je sais bien que Notre Seigneur a été toujours maître de tous mes faits. Et que l’ennemi75 142n’a oncques eu puissance sur mes faits. J’ai demandé à saint Michel et à mes autres Voix, si je serai arse. Mes Voix m’ont répondu que je m’attende à Notre Seigneur. Et lui m’aidera.

Voulez-vous vous en rapporter à l’archevêque de Reims du signe de la couronne que vous dites avoir été baillée à l’archevêque ?

Faites-le venir ici et que je l’entende parler. Et puis je vous répondrai. Il n’oserait dire le contraire de ce que je vous en ai dit76.

M. 244-245 ; Q I 400

Il n’y a plus qu’à enregistrer sa révolte. Le 23 mai, solennellement admonestée par Maître Pierre Maurice d’abjurer les erreurs et de se soumettre, Jeanne répond :

Quant à mes dits et faits, je m’en rapporte à ce que j’ai dit en mon procès et les veux soutenir.

Croyez-vous que vous n’êtes pas tenue de vous soumettre à l’Église militante ou à autre que Dieu ?

Je veux maintenir la manière que j’ai toujours tenue en mon procès. Et si j’étais en jugement et voyais le feu allumé et les bourrées allumées, et le bourreau prêt à bouter le feu, et si j’étais dedans le feu, même lors, je n’en dirais autre chose et 143soutiendrais ce que j’ai dit au procès, jusques à la mort.

M. 266-267 ; Q I 445

Tout est joué. Demain sera lue, devant une foule immense, la sentence d’excommunication. La charrette du bourreau sera là. Les Anglais triomphent. Mais la partie sera dure.

144Les suprêmes résistances de Jeanne
24 mai

L’Assemblée générale et publique réunit au Cimetière de Saint-Ouen toute la ville de Rouen. Le tribunal au grand complet, auquel se joignent les évêques de Noyon, de Norvich, de Thérouanne, celui-ci chancelier d’Henri VI, et le cardinal-évêque de Winchester plein de haine pour Jeanne.

Grand déploiement des forces anglaises.

Au petit matin, Jeanne, éblouie par le soleil qu’elle n’a pas vu de cinq mois, à bout de forces, va mener le dernier combat, face à la foule ameutée, face aux juges à la solde, qui tiennent en mains la sentence d’excommunication.

On a choisi l’un des juges les plus passionnés contre Jeanne, Maître Guillaume Erard pour prêcher solennellement celle qu’il faut briser. Il faut à tout prix la déshonorer plus encore que la brûler.

Erard ouvre son discours par une fougueuse diatribe contre Charles, qui doit sa couronne à cette sorcière…

145Jeanne, sous l’injure faite à son roi, se dresse et tient tête :

Ne parlez pas du roi. Car il est bon catholique. Parlez de moi.

J. Riquier, Q III 190

Par ma foi, sire, révérence gardée, j’ose dire sur peine de ma vie, que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens et qui mieux aime la foi et l’Église et n’est point tel comme vous dites.

Massieu, B 53, E 100

Ne parle point de mon roi, il est bon chrétien.

M. Ladvenu, Q III 168

Si de mes dits et faits il y a quelque chose de mauvais, soit bien ou mal dit ou fait, cela vient de moi, et ce n’est pas mon roi qui m’a fait faire quelque chose.

L’évêque de Noyon, Q III 54

Ô prédicateur, vous dites mal, ne parlez pas ainsi de la personne du roi Charles, parce que c’est un bon catholique et ce n’est pas en moi qu’il a cru.

Y. de la Pierre, E 123

La question essentielle, sur laquelle il faut que Jeanne se déclare, est celle de sa soumission à l’Église : Oui ou non, cède-t-elle ?

Jeanne très ferme, répond :

Je leur ai dit en ce point de toutes les œuvres que j’ai faites et les dits soient envoyés à Rome, devers Notre Saint Père le Pape, auquel et à Dieu premier, je me rapporte.

146Et quant aux dits et faits, que j’ai faits, je les ai faits de par Dieu.

De mes dits et faits, je ne charge personne, ni mon roi, ni autre. Et, s’il y a quelque faute, c’est à moi et non à autre.

Voulez-vous révoquer tous vos dits et faits ?

Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint Père le Pape.

Trois fois admonestée, Jeanne répète :

Je veux tenir tout ce que les juges et l’Église voudraient dire et sentencier, et obéir du tout à l’ordonnance et à la volonté d’eux.

M. 268 ; Q I 445

La pauvre enfant n’a pas vu le piège : pour ses juges l’Église, c’est ce tribunal. On joue sur l’équivoque, on la tient. Qu’elle signe ! On lui lit une formule d’abjuration qu’elle devra signer. Elle ne la comprend pas.

Jeanne se défend avec désespoir.

Je ne saurais signer !

Je voudrais que les articles fussent vus par l’Église, et qu’elle en délibérât ; je ne dois pas signer cette cédule. Je requiers d’être mise en garde de l’Église ; mais que je ne fusse plus dans les mains des Anglais.

Massieu, E 97

À G. Erard, qui la menace du bûcher, si elle ne signe pas sur-le-champ.

Je me rapporte à l’Église universelle, si je dois abjurer ou non les [articles de la cédule].

Massieu, B 53

147Que cette cédule soit examinée par les clercs et l’Église, aux mains desquels je dois être remise. S’ils me donnent conseil que je dois signer, et faire ce qu’on me dit, je le ferai volontiers.

Massieu, B 97 ; Q III 157

Vous prenez beaucoup de peine pour me séduire.

Je n’ai rien fait de mal. Je crois aux douze articles de la foi et aux dix préceptes du décalogue. Je me rapporte à la curie romaine et je veux croire tout ce que croit la sainte Église.

H. de Macy, Q III 123

On lui offre d’envoyer son procès à Rome.

Je ne veux pas qu’on fasse ainsi. Car je ne sais ce que vous mettrez au Procès. Je veux y être menée et interrogée par le Pape. *

Grouchet, E 131

Enfin, perdue dans les arguties :

Je suis consentante à faire tout ce qu’on voudra. *

H. de Macy, Q III 123

Jeanne est à bout de forces. On lui prend la main et on lui fait signer son nom sur une courte formule à laquelle le Procès substituera un long factum que tous les témoins déclarent un faux77. Aux Anglais furieux de voir Jeanne échapper au bûcher, on affirme que Cauchon répondit : Seigneur, n’ayez cure ; nous la rattraperons. Et pour commencer on lui ment cyniquement.

148Bien qu’on lui ait promis de la mettre en prison d’Église, Cauchon ordonne de la ramener à la prison des Anglais.

Jeanne, désespérée, supplie :

Or çà, entre vous, Gens d’Église, menez-moi en vos prisons ; et que je ne sois plus en la main des Anglais.

Manchon, B 51

Brutalement, les Anglais se saisissent de Jeanne : Menez là où vous l’avez prise, ordonne Cauchon !

L’après-midi, l’Inquisiteur vient en la prison enjoindre à Jeanne de prendre habit de femme, comme elle l’avait promis à Saint-Ouen.

Volontiers je prendrai l’habit de femme et j’obéirai à l’Église.

M. 274-275 ; Q I 453

Mais, comme ils ont trahi leur promesse en la ramenant en leur prison, les Anglais sauront bien, ainsi que l’a dit Cauchon, la reprendre.

149Relapse

Dans la nuit du 27 mai, dimanche de la Trinité, les gardes ont enlevé à Jeanne ses vêtements de femme.

Au matin, elle demande aux soldats :

Déferrez-moi. Si me lèverai.

Ils lui jettent ses habits d’homme : Lève-toi.

Messieurs, vous savez qu’il m’est défendu. Sans faute, je ne le prendrai point.

Massieu, B 54

Enfin obligée de se lever, elle revêt l’habit d’homme. Plusieurs témoins déposèrent que, menacée de violence, Jeanne reprit l’habit d’homme pour mieux se défendre.

Elle est perdue.

Le lundi, 28 mai, Cauchon se précipite à la prison pour constater la désobéissance flagrante :

Pourquoi avez-vous repris cet habit d’homme ? Je viens de le reprendre.

Pourquoi ? De ma volonté. Sans nulle contrainte. J’aime mieux l’habit d’homme que de femme.

150Vous aviez juré et promis de ne jamais reprendre l’habit d’homme.

Jamais je n’entendis que j’eusse fait ce serment de ne pas le reprendre.

Pour quelle cause l’avez-vous repris ?

Je l’ai repris, parce qu’il m’était plus licite et convénient de le reprendre et avoir habit d’homme, autant que je serais entre les hommes, que de porter habit de femme.

Je l’ai repris aussi, par ce qu’on n’a pas tenu ce qu’on m’avait promis : que j’irais à la messe, et recevrais mon Sauveur, et qu’on me mettrait hors de fers.

J’aime mieux à mourir que d’être ès fers. Mais, si on me veut laisser aller à la messe et m’ôter des fers, et mettre en prison gracieuse, et que j’aie une femme (avec moi), je serai bonne et ferai ce que l’Église voudra.

Cauchon n’a rien à répondre.

Il faut la prendre par ailleurs. Il a entendu dire que Jeanne tient toujours à ses prétendues révélations qu’elle a désavouées.

Depuis jeudi avez-vous ouï vos Voix ?

Oui.

Que vous ont-elles dit ?

Elles m’ont dit que Dieu me mandait par saintes Catherine et Marguerite la grande pitié de la trahison que j’ai consentie, en faisant l’abjuration 151et révocation pour sauver ma vie. Et je me damnais pour sauver ma vie.

Avant ce jeudi, mes Voix m’avaient dit ce que je devais faire et ce que j’ai fait ce jour.

En outre, mes Voix me dirent, quand j’étais en l’échafaud, que je répondisse hardiment au prêcheur qui me prêchait ; c’était un faux prêcheur et il a dit plusieurs choses que je n’avais faites. Si je disais que Dieu ne m’avait point envoyée, je me damnerais, car vraiment Dieu m’a envoyée. Depuis, mes Voix m’ont dit que j’avais fait grande mauvaiseté de confesser que je n’avais pas bien fait ce que j’ai fait. Tout ce que j’ai dit et révoqué, je l’ai dit seulement par peur du feu.

Croyez-vous que ces Voix soient sainte Marguerite et sainte Catherine ?

Oui. Et elles viennent de Dieu.

Les Juges sont particulièrement intrigués par la couronne dont Jeanne a parlé.

Dites la vérité de la couronne ?

De tout, je vous en ai dit la vérité au procès, le mieux que j’ai su.

Sur l’échafaud, vous avez confessé vous être vantée mensongeusement que c’étaient sainte Catherine et sainte Marguerite.

Je ne l’ai point entendu dire ainsi. Je n’ai point dit ou entendu révoquer mes apparitions, c’est à savoir que ce fussent saintes Catherine et Marguerite. Et tout ce que j’ai fait, ç’a a été de peur du feu. Je n’ai rien révoqué, que ce ne 152soit contre la vérité. J’aime mieux faire ma pénitence à une fois, c’est à savoir à mourir, que endurer plus longuement peine en chartre. Je n’ai oncques fait chose contre Dieu ou la foi, quelque chose qu’on m’ait fait révoquer. Et ce qui était en la cédule78 de l’abjuration, je ne l’entendis point. Je n’entendis point révoquer quelque chose, si ce n’était pourvu qu’il plût à Dieu.

Si les juges veulent, je reprendrai habit de femme79. Du résidu, je n’en ferai autre chose.

M. 276-277 ; QI 455

Jeanne a retrouvé toute sa fermeté. Elle est maintenant inébranlable. Elle aime mieux à mourir. Les Juges se retirent pour poursuivre selon que de droit et de raison.

Au comte de Warvick qui attend au dehors, Fr. Isambert a entendu Cauchon, lancer : Farewell ! Farewell ! Il en est fait. Faites bonne chère ! Elle est pincée !

Q II 305

Pour donner à la sentence tout son poids, Cauchon le lendemain, mardi 29 mai, convoque en Assemblée solennelle abbés bénédictins, maîtres ou licenciés en théologie ou en décret, docteurs en médecine, ses assesseurs. En la chapelle du manoir archiépiscopal, ils sont quarante, auxquels Cauchon expose la rechute 153de Jeanne et demande leur avis. Tous déclarent qu’elle est relapse ; qu’il faut lui relire les conclusions du Procès ; puis la proclamer hérétique et l’abandonner au bras séculier, priant celui-ci qu’il agisse envers Jeanne avec douceur. C’est la formule.

On procédera donc contre elle dès demain, comme relapse, selon droit et raison.

154Le supplice
30 mai, à 8 heures du matin

C’est fini. Les Actes du Procès ignorent la scène ultime. Ils n’enregistreront que le monument de haine et d’hypocrisie que sont le solennel sermon de Maître Nicolas Midi, et la sentence fulminée par Cauchon.

Ces gens d’Église ne peuvent condamner à mort. Mais, ayant retranché de l’Église, ce membre pourri, ils le livrent à la justice séculière l’ayant, dans leur mansuétude, priée de modérer sa sentence à l’exclusion de la mort et de la mutilation du corps.

Ce qui n’empêche pas qu’à 8 heures du matin, les dominicains, Frère M. Ladvenu et Frère Y. de la Pierre ne soient venus au cachot de Jeanne, l’avertir qu’elle va mourir.

De Jeanne, les suprêmes paroles, recueillies par les plus proches témoins, ne sont plus que des prières.

Hélas ! Comment peut-on me traiter si cruellement que mon corps vierge qui n’a jamais été violé, soit brûlé au feu. J’aimerais mieux, s’il était possible, être sept fois décapitée plutôt que d’être brûlée ainsi !

Si j’avais été en prison d’Église à qui je m’étais 155soumise, et si j’avais été gardée par des hommes d’Église et non par des hommes d’armes, mes ennemis, cela ne me serait jamais arrivé. J’en appelle devant Dieu le juge souverain, pour de tels tourments dont on m’accable.

À Cauchon qui survient :

Évêque, je meurs par vous.

Vous ne vous soumettiez pas, vous êtes relapse.

Hélas ! Si vous m’aviez mise en prison d’Église et confiée à des gardiens d’Église, comme il convient, cela ne me serait pas arrivé. C’est pourquoi j’en appelle de vous à Dieu.

J. Toutmouillé, B 41

Fr. Ladvenu, B 45

Fr. Y. de la Pierre, B 37

À Maître P. Maurice qui l’a plusieurs fois entendue en confession :

Maître Pierre, où serai-je ce soir ?

N’avez-vous pas bon espoir dans le Seigneur ?

Oui, par la grâce de Dieu, je serai en Paradis.

J. Riquier, Q III 191

Elle a supplié de recevoir la Communion en viatique cette communion que, depuis cinq mois, elle brûlait de recevoir et que, pharisaïquement on lui a refusée. Donnez-lui tout ce qu’elle demande, a répondu l’évêque de Beauvais qui va l’excommunier !

Et puis on l’emmène, dans un déploiement de soldats.

156Rouen, en ce matin de mai lumineux !

Rouen ! Rouen ! Mourrai-je ici ?

P. Marguerie, Q III 185

Ha ! Rouen ! Rouen ! seras-tu ma maison ?

P. Daron, lieutenant du bailli de Rouen, Q III 202

Ha ! Rouen ! j’ai grand peur que tu n’aies à souffrir de ma mort.

G. de la Chambre, Q III 53

La torture du sermon de l’insigne docteur en théologie. La déclaration infamante de Cauchon qui proclame cette femme… hérétique, relapse en hérésie, absolument indigne du pardon et de la Communion que nous lui avons miséricordieusement offerte. La sentence, qui compare Jeanne « au chien qui retourne à son ordure, et les sergents du bailli la jettent dans les bras du bourreau.

L’énorme bûcher.

Cette douloureuse supplication :

Je prie tous les prêtres de célébrer chacun une messe pour moi. *

J. Lefèvre, E 145

Et la fière protestation :

Non ! Je ne suis pas hérétique ni schismatique.

Y. de la Pierre, E 55

Elle répète sans cesse :

Jésus ! Jésus !

Y. de la Pierre, E 55

Elle affirme jusqu’en la mort la divinité de sa mission :

Mes voix étaient de Dieu. Tout ce que j’ai 157fait, c’est du commandement de Dieu que je l’ai fait.

Je ne crois pas que je fusse déçue par mes Voix. Les révélations que j’ai eues, étaient de Dieu. *

Jeanne a supplié qu’on lui donne une croix. De deux bâtons, un Anglais lui fait cette pauvre chose qui brûlera sur son cœur. Mais on dresse sous ses yeux la grande croix d’argent de l’église Saint-Sauveur.

Les flammes crépitent et jaillissent.

Descendez ! crie Jeanne au Frère Martin Ladvenu.

Puis au travers de la fumée noire :

Levez bien haut la Croix du Seigneur que je la puisse voir !

M. Ladvenu, Q III 170

Et ce suprême appel de détresse, pour quand son cœur chancellera.

Ce cri, omis dans les éditions du Procès, et de ce fait inconnu des historiens, que nous entendons pour la première fois80 :

Et dites-moi paroles pour mon salut, si haut, que je puisse moi-même entendre.

M. Ladvenu

158La voix d’outre-tombe

Le 1er mars Jeanne avait déclaré à Cauchon :

Je dis qu’avant sept ans les Anglais perdront plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans ; et qu’ils perdront tout en France.

M. 122 ; Q I 84

Les Anglais auront plus grand désastre qu’ils n’en eurent jamais en France. Et ce sera par grande victoire que Dieu enverra aux Français.

Q I 84

Je le sais par révélation. Je le sais aussi bien que je sais que vous, évêque de Beauvais, êtes ici.

Je le sais avec certitude par la révélation qui m’a été faite ; et que cela arrivera avant sept ans. Et je serais bien dolente81 si cela tardait tant.

Quand cela arrivera-t-il ?

Je ne sais le jour ni l’heure.

Quelle année ?

Vous ne le saurez pas encore. Cependant je 159voudrais bien que ce fût avant la fête de saint Jean82.

N’avez-vous pas dit que cela arrivera avant la fête de saint Martin d’hiver83 ?

J’ai dit qu’on verra bien des choses avant la fête de saint Martin. Et ce peut être que les Anglais seront précipités à terre.

Qu’avez-vous dit à John Gris, votre gardien, dans la prison, à propos de cette fête de saint Martin ?

Je vous l’ai dit.

Par qui savez-vous que cela arrivera ?

Par saintes Catherine et Marguerite.

M. 122 ; Q I 84

Dieu hait-il les Anglais ?

De l’amour ou haine que Dieu a aux Anglais, ou que Dieu leur fera à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront. Et que Dieu enverra victoire aux Français et contre les Anglais.

M. 192-193 ; Q I 178

Le Roi du Ciel m’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France.

Et verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français ; et tant qu’il en branlera presque tout le royaume de France.

160Je le dis afin que, quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit.

Dites-en le terme.

Je m’en attends à Notre Seigneur84.

M. 188-189 ; Q I 174

162Les lettres de Jeanne

163Nous avons recueilli les Paroles prononcées par Jeanne, telles que nous en ont témoigné les Instruments des Notaires ou les dépositions des Contemporains.

Les Lettres écrites par Jeanne nous apportent sa parole sans intermédiaire, telles qu’elle-même en dicta l’expression à ses secrétaires. C’est dire leur valeur incomparable pour nous.

Nous savons que Jeanne en écrivit un grand nombre, dont quelques-unes seulement nous sont parvenues. Les plus précieuses à nos yeux, seules reliques que nous possédions de Jeanne, sont les lettres conservées jusqu’à nos jours en original. De quelques autres, le texte ne nous est parvenu que dans des transcriptions contemporaines. Nous signalerons enfin, en raison de leur intérêt, quelques-unes des lettres dont l’existence est témoignée, sans que nous en possédions les textes.

Nous savons que les lettres, selon l’usage, ne sont pas de la main de Jeanne. Elles ont été dictées par elle à des secrétaires ; ce qui ne prouve pas que Jeanne ne sut pas écrire. Sa signature autographe apparaît dans trois lettres originales adressées, l’une à la ville de Riom et deux autres aux Rémois en 1430.

164Incriminée au Procès au sujet de formules et de signes dont elle les marquait, Jeanne dut se défendre :

Dans quelques-unes de mes lettres je mettais Jhesus Maria avec une croix, dans d’autres non.

Q I 83

À quoi servait le signe que vous mettiez en vos lettres Jhesus Maria ?

Les clercs écrivant mes lettres me mettaient Jhesus Maria. Et disaient les aucuns qu’il m’appartenait mettre ces deux mots Jhesus Maria.

M. 196-197 ; Q 1 183

Quelquefois je mettais une croix en signe que celui de mon parti à qui j’écrivais, ne fasse pas ce que je lui écrivais.

QI 83

On se rendra compte de l’intérêt qu’auraient les lettres perdues, en lisant les rares qui ont été conservées. Comment ne pas déplorer, par exemple, la disparition de la lettre qu’arrivée à Fierbois, au débotté de ces cent lieues franchies, Jeanne écrivit au Dauphin, dont elle-même témoigne :

J’ai envoyé des lettres au roi alors que j’étais à Sainte-Catherine de Fierbois85.

M. 94 ; QI 122

165Ou celle que, de Chinon, elle adressa aux clercs de Sainte-Catherine de Fierbois, dont elle déposa au Procès :

J’ai écrit aux gens de cette église qu’il leur plût de me faire avoir l’épée en terre derrière l’autel.

M. 118 ; Q I 76

Ou enfin la lettre que, de Selles-sur-Cher, après les victoires, Jeanne envoya, avec un bien petit anneau d’or, aux dames de Laval, aïeule et mère des jeunes Guy et André, arrivés tout bouillants à l’armée. La grand-mère, veuve du connétable Bertrand du Guesclin avait recommandé à Jeanne ses petits-fils.

Mais que ne donnerions-nous pas pour lire la lettre qu’elle leur écrivit pour implorer son pardon, dont elle dit à ses juges, qui lui reprochent d’être partie sans le congé de ses père et mère.

En toutes autres choses je leur ai bien obéi ; excepté de ce partement ; mais depuis, leur en ai écrit et m’ont pardonné.

M. 158-9 ; Q I 129

I
Lettres aux Anglais

Les plus fameuses sont les lettres qu’au printemps de 1429, avant d’entrer en campagne, et pendant le siège d’Orléans, Jeanne écrivit aux Anglais. De ces lettres aux Anglais, le procès a inséré un texte composite, qui mélange en une seule rédaction plusieurs lettres envoyées à des destinataires 166et à des dates différentes. En effet, les recueils du XVe siècle et les dépositions au procès de Réhabilitation témoignent de billets dont les destinataires sont formellement désignés et différenciés : le roi d’Angleterre, le duc de Bedford, le comte de Suffolk, J. Talbot, Th. de Scales, les gens d’armes.

Nous en donnons les textes dans la forme qui semble primitive, telle que l’attestent la Chronique de la Pucelle, le Registre delphinal de Thomassin, le Journal du siège d’Orléans et les témoignages de G. Thibaut, P. Milet et Frère Pasquerel, en 1456.

Dès le mois de mars, à Poitiers même, elle avait dicté à Maître Jean Erault un premier message :

Avez-vous du papier de de l’encre ? Écrivez ce que je vous dirai :

Vous, Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme, de par le Roi des Cieux, que vous en alliez en Angleterre.

G. Thibaut, Q III 74

Mais voici que cette paysanne de dix-sept ans, adresse de bonne encre au roi d’Angleterre en personne cette inouïe sommation, comme si la France elle-même parlait par sa bouche.

D’ailleurs, c’est au nom de Dieu, qu’elle se présente :

Roy d’Angleterre,

Faites raison au Roi du Ciel de son sang royal. Rendez les clés à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées en France. Elle est venue de par Dieu pour réclamer tout le sang royal. 167Elle est prête de faire paix, si voulez faire raison, par ainsi que rendez France, et payez de ce que l’avez tenu. Et si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre ; en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, s’ils ne veulent obéir, je les en ferai issir, veulent ou non ; et s’ils veulent obéir, je les prendrai à mercy. Croyez que, s’ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occire. Elle vient de par le Roi du Ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France. Et vous promet et certifie la Pucelle qu’elle fera si grand hahay, qu’il y a mil ans que en France ne fut si grand.

Si vous ne lui faites raison, croyez fermement que le Roi du Ciel lui enverra plus de force que ne lui saurez mener d’assaut à elle et à ses bonnes gens d’armes.

Mais Henry VI n’est qu’un enfant. Jeanne joint ce billet au duc de Bedford, oncle du roi :

Duc de Bedford,

Qui vous dites régent de France de par le roi d’Angleterre, la Pucelle vous prie et requiert que vous ne vous fassiez mie détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera que aux yeux pourrez voir qu’en sa compagnie les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait en chrétienté.

Écrit le mardi de la grande semaine.

22 mars 1429

Au duc de Bethfort, qui se dit régent le royaume de France pour le roi d’Angleterre.

Chronique de la Pucelle, Q IV 215

Thomassin, Q IV 306 ; Journal, Q IV 139

168Ces lettres sont pour les politiques.

Cette Pucelle séjournant à Blois en attendant la compagnie qui la devait mener à Orléans, écrivit et envoya par un héraut aux chefs de guerre qui tenaient le siège d’Orléans une lettre dont la teneur s’ensuit.

Aux capitaines des Anglais :

Guillaume La Poulle, comte de Suffort, Jehan, sire de Talbot, et vous, Thomas, sire de Scalles, lieutenants du duc de Bethfort, soi-disant régent de France de par le roi d’Angleterre, faites réponse si voulez faire paix à la cité d’Orléans ; et si ainsi ne le faites, de vos dommages vous souvienne brièvement.

Quant aux pauvres gens d’armes, elle sait qu’ils ne pensent qu’au « Pays ». Elle leur parle en camarade :

Aux gens d’armes,

Entre vous autres, archers, compagnons d’armes gentils et vaillants, qui êtes devant Orléans, allez en votre pays, de par Dieu. Et si ainsi ne le faites, donnez-vous garde de la Pucelle, et de vos dommages vous souvienne brièvement. Ne prenez mie votre opinion, car vous ne tiendrez mie France qui est au roy du Ciel, le Fils de sainte Marie ; mais la tiendra le gentil roi Charles, vrai héritier à qui Dieu l’a donnée qui entrera à Paris en belle compagnie. Si ne vous croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous frapperons dedans à grands 169horions ; et verrons lesquels meilleur droit auront, de Dieu ou de vous.

Chronique de la Pucelle, Q IV 215

Journal, Q IV 139

Thomassin, Q IV 306

Évidemment Jeanne n’a pas de réponse. Mais elle ne se lassera pas d’offrir la paix.

Le samedi 30 avril, à peine arrivée devant Orléans, elle écrit aux Anglais :

Messire vous mande que vous en alliez en votre pays ; car c’est son plaisir. Ou sinon je vous ferai un tel hahay…

P. Milet, Q III 126

Mais tout est inutile. Du haut de leur bastille les Anglais ne répondent que par des insultes à la ribaude, à la vachère. Jeanne pleure.

Cependant les escarmouches se multiplient et déjà plusieurs bastilles ont succombé.

Le 5 mai, fête de l’Ascension, Jeanne ne veut point qu’on se batte.

Elle somme une dernière fois les Anglais :

Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des Cieux vous ordonne et vous mande par moi, Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou je vous ferai un tel hahay, dont vous aurez éternelle mémoire. Je vous écris ces choses pour la troisième et dernière fois. Je n’écrirai plus.

Jhesus Maria Jeanne la Pucelle.

J’ajoute :

Je vous aurais envoyé les lettres plus honnêtement, 170mais vous détenez mes hérauts. Vous détenez mon héraut dit Guyenne. Veuillez me le rendre et moi je vous enverrai aucuns de vos gens prisonniers à la bastille Saint-Loup, car ils ne sont pas tous morts.

Pasquerel, Q III 107

Enfin, le 7 mai, le grand assaut est donné. Jeanne est blessée, mais elle mène un combat acharné. Les Tourelles sont prises. Les Anglais disparaissent dans la Loire !

Ces lettres furent vivement reprochées à Jeanne lors de son procès, alors qu’elles s’inspiraient des règles de la courtoisie chevaleresque, qui interdisait d’engager le combat sans avoir proposé la paix, les juges voulurent n’y voir que l’expression d’un orgueil intolérable. Interrogée le 22 février sur le texte d’une lettre aux Anglais, Jeanne répond :

J’ai envoyé des lettres aux Anglais, qui étaient devant Orléans, par lesquelles je leur écrivais qu’il fallait qu’ils se partissent de là. En ces lettres, ainsi que j’ai ouï dire, on a changé deux ou trois mots. C’est à savoir : Rendez à la Pucelle, et il doit y avoir : Rendez au roi. Où il y a : Corps pour corps et chef de guerre, cela n’était point esdites lettres.

M. 94-95 ; Q I 55

Jamais aucun seigneur ne m’a dicté ces lettres, mais je les ai dictées moi-même avant de les envoyer. Cependant elles furent montrées à certains de mon parti. *

Q I 84

171Quant aux lettres aux Anglais je ne les ai point faites par orgueil ou présomption, mais par le commandement de Notre Seigneur. Et je reconnais bien le contenu en ces lettres, excepté trois mots.

Si les Anglais eussent cru mes lettres, ils eussent fait que sages. Et que avant qu’il soit sept ans, ils s’apercevront bien de ce que je leur écrivais.

Je requérais premièrement qu’on fit paix. Mais qu’au cas qu’on ne voudrait faire paix, j’étais prête à combattre.

M. 214-215 ; Q I 239-243

II
Lettres aux villes de France avant le sacre

Après les victoires, le Sacre !

Jeanne, qui a appelé au combat, a le droit d’inviter au triomphe. De Gien, le roi écrit aux grands seigneurs et aux bonnes villes ; Jeanne écrit elle-même aux habitants de Tournai, dont elle sait l’émouvante fidélité.

Jhesus Maria.

Gentilz loiaux Franchois de la ville de Tournay,

La Pucelle vous faict savoir des nouvelles de par decha, que en VIII jours elle a cachié les Anglois hors de toutes les places qu’ilz tenoient sur la rivière de Loire, par assault ou aultrement ; où il en a eu mains mors et prinz, et lez a desconfiz en bataille. Et croiés que le conte de Suffort, 172Lapoulle, son frère, le sire de Tallebot, le sire de Scallez et messires Jehan Falscof et plusieurs chevaliers et capitaines ont esté prinz, et le frere du conte de Suffort et Glasdas mors. Maintenés vous bien loiaux Franchois, je vous en pry, et vous pry et vous requiers que vous soiés tous pretz de venir au sacre du gentil roy Charles a Rains, ou nous serons briefment ; et venés au devant de nous quant vous saurés que nous aprocherons.

A Dieu vous commans. Dieu soit garde de vous et vous doinst grace que vous puissiés maintenir la bonne querelle du royaume de France.

Escript à Gien le XXVe jour de juing,

Sur l’adresse : Aux loiaux Franchois de la ville de Tournay.

Transcrit dans un registre du Conseil de la ville. Q V 125

Malgré le Conseil royal, que cette marche vers Reims, à travers un pays tenu par les forces ennemies épouvante, Jeanne entraîne le roi. On va se heurter à Troyes, qui est une façon de capitale de la France « reniée ». On s’attend à une résistance farouche. De Saint-Phal à 22 kilomètres de Troyes, le roi d’une part, Jeanne de l’autre écrivent aux gens de Troyes d’ouvrir leurs portes, sans craindre ni pour eux ni pour leurs biens. Sinon le roi y entrera de force.

Aux habitants de Troyes.

Jhesus Maria.

Très chers et bons amis, s’il ne tient à vous, seigneurs, bourgeois et habitants de la ville de 173Troyes, Jehanne la Pucelle vous mande et fait savoir de par le Roy du Ciel, son droiturier et souverain seigneur, duquel elle est chacun jour en son service royal que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France qui sera bien bref à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, à l’aide du roi Jésus. Loyaux français, venez au devant du roi Charles et qu’il n’y ait point de faute ; et ne doutez de vos corps ni de vos biens, si ainsi le faites. Et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur vos vies que nous entrerons à l’aide de Dieu en toutes les villes qui doivent être du saint royaume, et y ferons bonne paix ferme, quy que vienne contre.

A Dieu vous commant. Dieu soit en garde de vous, s’il lui plait. Response brief.

Devant la cité de Troyes, écrit à Saint Fale, le mardi quatrième jour de juillet.

Au dos : Aux seigneurs bourgeois de la cité de Troyes.

Transcrit dans le Recueil fait par Jean Rogier. Q IV 287

Mais les gens de Troyes font gorges chaudes de la lettre de Jeanne : Une vraie coquarde, une folle pleine du diable ! et cette lettre, qui n’a ni rime ni raison, après s’en être bien moqués, ils l’ont jetée au feu, sans lui faire aucune réponse. Jeanne tient bon. On forcera la ville, et le 10 juillet, Jeanne introduit triomphalement le roi, dans la ville, arrachée aux Anglais.

174Par Châlons, on marche au plus vite sur Reims

***

III
Lettre au duc de Bourgogne

Jhesus Maria

Hault et redoubté prince duc de Bourgoigne, Jehanne la pucelle vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain seigneur, que le Roy de France et vous faciez bonne paix ferme qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cuer, entièrement, ainsi que doivent faire loyaulx chrestians ; et s’il vous plaist à guerroier, si alez suz les Sarasins. Prince de Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers, tant humblement que requerir vous puis, que ne guerroiez plus ou saint royaume de France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui 175sont en aucunes places et forteresses du dit saint royaume ; et de la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur, s’il ne tient en vous. Et vous fait a savoir de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain seigneur pour votre bien et pour votre honneur et sur voz vie, que vous n’y gaignerez point bataille à l’encontre des loyaulx francois, et que tous ceulx qui guerroient oudit saint Royaume de France, guerroient contre le Roy Jhesus, Roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain seigneur. Et vous prie et requiers a jointes mains, que ne faictes nulle bataille ne ne guerroies contre nous, vous, vos gens, ne subgiez ; et croiez seurement que, quelque nombre de gens que amenez contre nous qu’ilz n’y gaigneront mie, et sera grant pitié de la grant bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y vendront contre nous. Et à trois sepmaines que je vous avoye escript et envoié bonnes lettres par ung herault que feussiez au sacre du Roy qui, aujourd’hui dimenche, XVIIe jour de ce présent mois de juillet, ce fait en la cité de Reims, dont je n’ay eu point de réponse, ne n’ouy oncques puis nouvelles dudit hérault.

A Dieu vous commens et soit garde de vous s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mecte bonne pais.

Escript audit lieu de Reims, le dit XVIIe jour de juillet.

Au verso : Au duc de Bourgoingne.

A. D. Nord

Le Haut et redouté prince ne daigne pas répondre. D’ailleurs, il négocie avec la Cour qui trahit Jeanne.

176IV
Lettre aux Rémois
5 août 1429

Tandis qu’elle entraîne le roi vers Paris, les Rémois se voyant menacés de représailles pour avoir livré la ville, et craignant d’être abandonnés par l’armée royale, écrivent leur angoisse au chancelier de France, leur propre archevêque. Nous ne savons la réponse de celui-ci. Mais voici celle de Jeanne.

Elle apprend aux Rémois que le roi a fait trêve de quinze jours avec le duc de Bourgogne, ce dont elle est mécontente. Elle les met en garde contre toute attaque éventuelle.

Mes chiers et bons amis les bons et loiaulx franczois de la cité de Rains.

Jehanne la Pucelle vous fait assavoir de ses nouvelles, et vous prie et vous requiert que vous ne faictes nulle doubte en la bonne querelle que elle mayne pour le sang roial. Et je vous promeit et certiffi que je ne vous abandonneray point tant que je vivroy. Et est vroy que le Roy a fait treves au duc de Bourgoigne quinze jours durant, par ainsi qu’il li doit rendre la cité de Paris paisiblement au chieff de quinze jours. Pourtant ne vous donnés nulle mervoille si je ne y entre si brieffvement ; combien que des treves qui ainsi sont faictes je ne suy point conteinte, et ne scey si je les tendroy. Mais, si je les tiens, ce sera seulement177pour garder l’onneur du Roy ; combien aussi que ilz ne cabuseront point le sang roial. Car je tendroy et maintendroy ensemble l’armee du Roy, pour estre toute preste au chieff des dis quinze jours, si ilz ne font la paix. Pour ce, mes tres chiers et parfaiz amis, je vous prie que vous ne vous en donnés malaise tant comme je vivroy. Maiz vous requiers que vous faites bon guet et gardés la bonne cité du Roy ; et me faictes savoir se il y a nulz triteurs qui vous veillent grever. Et au plus brieff que je pourray je les en osteray ; et me faictes savoir de voz nouvelles.

A Dieu vous commans qui soit garde de vous.

Escript ce vendredi 5e jour d’aoust, enprés Provins, un logeiz sur champs, ou chemin de Paris.

Au verso : aux loiaulx franczois, bourgeois, habitans en la cité de Rains.

Collection du marquis de Maleissye

V
Lettre au comte B. d’Armagnac

Les Actes du Procès mentionnent ici une très bizarre correspondance entre le comte d’Armagnac et Jeanne. Elle fut évoquée le 1er mars au Procès de Rouen avec passion et mauvaise foi. Les juges reprochèrent vivement à Jeanne une soi-disant lettre qu’elle aurait écrite à Jean IV, comte d’Armagnac, le 22 août 1429. Celui-ci 178lui avait écrit, pour savoir auquel des trois papes il fallait obéir : Martin V, qui est à Rome, Clément VIII qui est à Paniscole, ou Benoît XIV86.

Qu’avez-vous dit touchant notre Saint Père le Pape et lequel croyez-vous être le vrai ?

Y en a-t-il deux ?

Q I 82

Avez-vous reçu lettre du comte d’Armagnac demandant auquel des trois soi-disants papes il devait obéir ?

Le comte m’écrivit sur cette affaire. À quoi j’ai répondu entre autres que, quand je serai à Paris, ou ailleurs au repos, je donnerai réponse. J’allais monter à cheval, quand je fis cette réponse.

On fit lecture alors des lettres du comte et de Jeanne87. Est-ce bien votre réponse ?

Je pense avoir donné cette réponse, en partie du moins, non en tout.

Avez-vous dit savoir par le conseil du Roi des rois ce qu’il devait croire sur ce point ?

Je n’en sais rien.

Doutiez-vous auquel le comte devait obéir ?

Je ne savais pas quoi lui dire sur le point de savoir auquel il devait obéir. Car il demandait de 179savoir auquel Notre Seigneur voulait qu’il obéit. Quant à moi, je tiens et je crois qu’on doit obéir à notre seigneur le Pape de Rome. J’ai dit au messager autre chose, qui n’est pas contenu dans la lettre. Et, s’il n’avait pas déguerpi sur-le-champ, il aurait été jeté à la rivière ; pas par moi ! Quant à ce qu’il demandait de savoir à qui obéir selon le bon plaisir de Dieu, je répondis que je ne le savais pas. Et je lui mandai bien des choses qui n’étaient pas écrites. Quant à moi, je crois au Pape de Rome.

Pourquoi écriviez-vous que vous donneriez ailleurs réponse, puisque vous croyiez au Pape de Rome ?

La réponse que je donnai concernait un autre sujet que le fait des trois papes.

Pourquoi disiez-vous que vous auriez conseil sur le fait des trois papes ?

Je n’ai jamais écrit ni fait écrire sur le fait des trois papes. Je jure avec serment n’avoir jamais écrit ni fait écrire sur cela.

M. 122 ; QI 82

Parmi les soixante-dix articles, les 26, 27, 28, 29 et 30 sont consacrés à cette affaire obscure. À la lecture des lettres, le 27 mars, Jeanne se référa à l’interrogatoire du 1er, et n’ajouta rien. L’article 29 prétend donner la réponse de Jeanne au comte d’Armagnac.

Par respect pour le serment de Jeanne, qui termine l’interrogatoire du 1er mars, nous ne pouvons considérer cette lettre comme authentique88.

180On sait le triste hiver qui suivit et comment Jeanne fut contre sa volonté occupée sur la Loire à de vaines entreprises89.

VI
Lettre aux gens de Riom
9 novembre 1430

Jeanne, avant d’aller assiéger La Charité-sur-Loire, écrivait à maintes villes de l’aider, en lui envoyant poudre, salpêtre, soufre, traits, arbalètes et autre matériel.

La ville de Riom conserve précieusement la lettre de Jeanne. J. Quicherat témoigne avoir vu en 1849 l’original de cette lettre, qui avait été scellée d’un cachet en cire rouge, dont l’empreinte a été détruite. Le revers seul est conservé. On y voit la marque d’un doigt et le reste d’un cheveu noir, qui paraît avoir été mis originairement dans la cire.

Q V 147

181Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint Pierre le Moustier a esté prinse d’assault ; et a l’aide de Dieu, ay entencion de faire vuider les autres places qui sont contraires au roy ; mais pour ce que grant despense de pouldres, trait et autres habillemens de guerre a esté faicte devant ladicte ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et moy en sommes pourveuz pour aler mectre le siège devant La Charité, ou nous alons prestement : je vous prie sur tant que vous aymez le bien et honneur du roy et aussi de tous les autres de par deça, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit siège, de pouldres, salepestre, souffre, trait, arbelestres fortes et d’autres habillemens de guerre. Et en ce faictes tant que, par faulte desdictes pouldres et autres habillemens de guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en ce estre negligens ou refusans.

Chers et bons amis, Nostre Sire soit garde de vous.

Escript a Molins, le neufviesme jour de novembre.

Jehanne.

Au verso : A mes chers et bons amis les gens d’Eglise, bourgois et habitans de la ville de Rion90.

A. M. de Riom. A A 33

VII
Lettre aux Rémois
16 mars 1430

Cependant Jeanne, ramenée à Sully, reçoit de Reims dans l’hiver des nouvelles de plus en plus angoissantes. Dans le courant de mars 1430, Philippe le Bon, ayant envoyé une armée prendre possession de la Champagne, que l’Angleterre lui avait cédée en février, les Rémois très inquiets ont supplié Jeanne de leur venir en aide.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle ey receu vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhes savoir que vous n’arés point, si je les puis rencontreys bien bref, et, si ainsi fut que je ne les recontrasse, ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes, car je serey bien brief vers vous ; et ci eux y sont, je leur feray chousier leurs esperons si a aste qu’il ne saront par ho les prandre et lever cil y et si brief que ce sera bientost. Autre chouse ne vous escri pour le present mes que soyez toutjours bons et loyals.

Je pri a Dieu que vous ait en sa guarde.

Escrit a Sulli le XVIe jour de mars.

Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien joyeux, mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit lesdites nouvelles.

Jehanne.

183Au dos : A mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitans de la ville de Rains.

Collection du marquis de Melleville

VIII
Lettre aux Hussites
23 mars 1430

Il faut ici transcrire une lettre, dont l’authenticité ne peut être mise en doute.

Cette lettre, écrite aux Hussites, le 23 mars 1430, est d’autant plus curieuse qu’elle concorde avec une lettre de l’Université de Paris, écrite le 28 mars 1429, à l’empereur Sigismond ; et que d’autre part elle nous rappelle l’invitation faite au duc de Bourgogne de partir en croisade contre les Sarrasins.

Par la plume de son chapelain, Frère Pasquerel, Jeanne écrit aux hérétiques de Bohême, que, depuis dix ans, Sigismond essaie en vain de réduire par la force. Elle les menace d’aller les exterminer, quand elle ne sera plus occupée par la guerre anglaise.

La lettre est rédigée en latin et signée de Frère Pasquerel. Elle est transcrite dans le registre de la chancellerie de Sigismond (reg. D f° 98) conservé à Vienne, Archives d’État.

Jhesus Maria

Naguère à moi, Jeanne la Pucelle, la rumeur et la voix publique a rapporté que, de vrais chrétiens devenus hérétiques et semblables aux sarrasins, vous avez ruiné la vraie religion et le culte et embrassé une superstition honteuse et criminelle, 184laquelle voulant la protéger et propager, il n’est nulle abomination ni cruauté que vous n’osiez. Vous ruinez les sacrements de l’Église, vous déchirez les articles de la foi, vous renversez les temples, vous brisez et brûlez les statues qui ont été érigées comme monuments du souvenir. Vous mettez à mort les chrétiens, parce qu’ils gardent la vraie foi. Quelle est cette votre fureur ? Ou quelle folie et rage vous agitent ? Cette foi que le Dieu tout puissant, que le Fils, que l’Esprit Saint ont fait naître, ont instituée, répandue et illustrée de mille façons et par mille miracles, cette foi, vous, vous la persécutez, vous ruminez de la renverser et de l’exterminer ? Vous, vous êtes aveugles ; mais non pas que vous soyez privés de la vue et des yeux. Croyez-vous vous en sortir impunis ? Ou ignorez-vous que Dieu n’arrête pas vos efforts criminels et permette que vous demeuriez dans les ténèbres et l’erreur, en sorte que, plus vous abonderez dans le crime et vous précipiterez dans les sacrilèges, plus Il vous prépare plus grandes punition et supplices. Quant à moi, pour dire le vrai, si je n’étais pas occupée aux guerres anglaises, je serais déjà venue vous visiter. Cependant, à moins que je ne sache que vous vous repentiez, je laisserai peut-être les Anglais et je partirai contre vous, afin que par le fer, si je ne le puis autrement, j’anéantisse votre vaine et obscène superstition et que je vous arrache votre hérésie ou votre vie. Mais si vous préférez revenir à la foi catholique et à la lumière première, envoyezmoi vos ambassadeurs, je leur dirai ce qu’il vous faut faire. Mais si au contraire vous voulez vous 185cabrer contre l’éperon, rappelez-vous quels dommages et quels crimes vous avez perpétrés et attendez moi avec les plus puissantes forces divines et humaines, qui vous rendrai un pareil sort.

Donné à Sully, le 23 mars.

Signé : Pasquerel.

Au-dessous : aux hérétiques de Bohême.

IX
Lettre aux Rémois
28 mars 1430

La dernière lettre que nous possédions est encore adressée à ses très chers et bons amis de Reims91. La situation de la ville demeurait critique. Les Bourguignons, ayant envahi la Champagne, avaient des intelligences dans la place. Un complot bourguignon avait été découvert à Reims, et les 19 coupables étaient passés en jugement. Les habitants avaient écrit à Jeanne pour se disculper auprès du roi. Jeanne répondit en les encourageant à être vigilants et fidèles, et qu’elle leur enverra un secours.

Tres chiers et bons amis,

Plese vous savoir que je ay rechu vos letres, lesquelles font mencion comment on ha raporté 186au roy que dedens la bonne cité de Rains il avoit moult de mauvais. Si veulez savoir que c’est bien vray que on luy a raporté voirement qu’il y envoit beaucop qui estoient d’une aliance et qui devoient traïr la ville et metre les Bourguignons dedens. Et depuis le roy a bien seu le contraire pour ce que vous luy en avez envoié la certaineté, dont il est tres content de vous. Et croiez que vous estez bien en sa grasce, et, se vous aviez a besongnier, il vous secouroit quant au regart du siege. Et congnoist bien que vous avez moult a souffrir pour la durté que vous font ces traitrez bourguignons adversaires ; si vous en delivrera au plesir Dieu, bien bref, c’est asovoir le plus tost que fere se pourra. Si vous prie, requier, tres chiers amiz, que vous guardés bien laditte bonne cité pour le roy et que vous faciez tres bon guet. Vous orrez bientost de mez bonez novellez plus a plain. Austre chose quant a present ne vous rescri, fors que toute Bretaingne est fransaise. Et doibt le duc envoier au Roy III mille combatans, paiez pour II moys.

A Dieu vous commant, qui soit guarde de vous.

Escript a Sully le XXVIIIe de mars.

Jehanne.

Au verso : A mes tres chiers et bons amis les gens de Eglise, echevins, bourgois, et habitans et manens de la bonne ville de Reyns.

Coll. du comte de Maleissye-Melun

Notes

  1. [1]

    Vers 1435, semble-t-il.

  2. [2]

    Nous croyons avoir établi le fait dans la dissertation insérée dans notre édition de la Minute, p. 25 et suiv.

  3. [3]

    Jean Lefèvre rapporte qu’on lui demanda au procès pourquoi elle se faisait appeler la Pucelle et si elle était telle. Jeanne répondit :

    Je puis bien assurer que je suis telle, et si vous ne croyez pas, faites-moi visiter par des femmes pourvu que ce fût par des femmes honnêtes.

    Q III 175

  4. [4]

    Telle est l’orthographe du manuscrit d’Orléans qui est la plus autorisée (voir M. 36 et 87). La graphie moderne d’Arc n’a aucune autorité.

  5. [5]

    Hêtre.

  6. [6]

    Couronne de fleurs.

  7. [7]

    On a confondu — à dessein ? — Chesnu et Chanu, ou quercosum (chêne : quercus) et canutum (vieux, chenu). Et ainsi faisait-on jouer la prophétie de Merlin en faveur de Jeanne venue du bois Chesnu.

  8. [8]

    Voir Champion, II, n. 222. Plante à énorme racine ayant une sorte de forme humaine. On lui attribuait une vertu magique, propre à se faire aimer. Ses fruits sont dits : pommes d’amour.

  9. [9]

    Il semble que son père et sa mère voulurent la marier, pour l’empêcher de partir, avec un jeune homme à qui peut-être ils l’avaient promise. Mais Jeanne nie avoir rien promis.

  10. [10]

    Jeanne pensa-t-elle à la reine Isabeau de Bavière qui inspira le traité de Troyes (1420) ?

  11. [11]

    Formaliter : sens obscur.

  12. [12]

    Le compte-rendu des Interrogatoires de mars 1429, à Poitiers. Ce livre, du plus haut intérêt, est perdu.

  13. [13]

    Non le patois lorrain. Donc Jeannette sait le français.

  14. [14]

    On le figurait alors pesant les âmes dans une balance : bonnes actions dans un plateau, mauvaises dans l’autre.

  15. [15]

    Un manuscrit dit : matérielles.

  16. [16]

    Jeanne renvoie aux Minutes du Procès.

  17. [17]

    Le diable.

  18. [18]

    Il s’agit des Minutes des Interrogatoires.

  19. [19]

    Couronnes de fleurs.

  20. [20]

    À l’arbre où les filles de Domremy allaient chanter et danser.

  21. [21]

    Qui suivent les Fées.

  22. [22]

    Le vieux duc malade demanda à Jeanne de le guérir.

  23. [23]

    Le duc René de Bar qui sera le roi René, gendre du duc de Lorraine.

  24. [24]

    Dit aussi Jean de Metz, qui devait l’accompagner à Chinon.

  25. [25]

    Ville royale, dépendant directement du roi.

  26. [26]

    On parlait d’un projet de mariage du fils de Charles VII avec Marguerite d’Écosse.

  27. [27]

    De faire la guerre.

  28. [28]

    Le signe.

  29. [29]

    27 mars.

  30. [30]

    Ce qui ne signifie pas : Je ne sais pas lire. Mais : Je suis une ignorante.

  31. [31]

    Fr. Pasquerel ne quitta plus Jeanne, et fut fait prisonnier avec elle à Compiègne.

  32. [32]

    Aucun document ne mentionne une couronne.

  33. [33]

    Il s’agit du bâton de commandement des chefs de compagnie.

  34. [34]

    Jean qui sera plus tard comte de Dunois.

  35. [35]

    Le 28 mars, le promoteur d’Estivet lui ayant reproché de s’être vantée d’être visitée par une multitude d’anges. Jeanne répondit :

    Quant aux anges, je ne suis pas recolente d’avoir dit le nombre. Mais je ne fus oncques blessée que je n’eusse grand réconfort et grande aide de par Notre Seigneur et des saintes Catherine et Marguerite.

    M. 224-225 ; Q I 283

  36. [36]

    Cf. récit analogue dans la Chronique de la Pucelle (Q IV 235) et le Journal du siège (Q IV 168).

  37. [37]

    C’était un cordelier, prêcheur populaire, quelque peu illuminé. Expulsé de Paris où il prêchait en avril 1429, poursuivi par la faculté de théologie. Monstrelet lui attribue sur Jeanne des dires très fantaisistes. Sa douteuse réputation compromettait Jeanne aux yeux des universitaires. Jeanne le rejette nettement.

  38. [38]

    Elle fut marraine, en le tenant sur la fontaine baptismale.

  39. [39]

    De la fontaine baptismale comme marraine.

  40. [40]

    Des Anglais.

  41. [41]

    Lors des fêtes, réceptions, etc., on distribuait des gants aux personnages qui y prenaient part.

  42. [42]

    Le 8 septembre, Nativité de Notre Dame.

  43. [43]

    Sans armoiries.

  44. [44]

    En reconnaissance d’avoir évité la mort.

  45. [45]

    Montjoie ! Saint-Denis !

  46. [46]

    Île de France.

  47. [47]

    Le 3 mars.

  48. [48]

    Astucieusement le texte officiel écrit : ressuscité, pour l’accuser de sortilège.

  49. [49]

    Il s’agit du tenancier de l’hôtellerie de l’Ours chez qui se tramait le complot ayant pour but d’ouvrir au roi la porte de Paris.

  50. [50]

    Cf. Champion, II, note 198.

  51. [51]

    Cheval de bataille, étalon.

  52. [52]

    Cheval de service, palefroi.

  53. [53]

    11 novembre.

  54. [54]

    Il s’agit des enquêtes faites par Cauchon pour établir la fama de crimes.

  55. [55]

    La rédaction officielle du Procès omet astucieusement ces paroles.

  56. [56]

    Selon notre propos, nous ne présentons pas un Journal du Procès, mais nous recueillons les paroles de Jeanne qui, torturée pendant près de quatre mois, tiendra tête à ses bourreaux.

  57. [57]

    Excédée par le harcèlement des questions qu’on lui pose en désordre, Jeanne, souriant, répliqua une fois :

    Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre.

    J. Massieu, Q III 155

  58. [58]

    Ce qui insinue qu’elle sait lire.

  59. [59]

    Le 28 mars, Jeanne déclara :

    J’ai souvent, par mes Voix, nouvelles de Monseigneur de Beauvais.

    M. 222-223 ; Q I 279

  60. [60]

    Il est remarquable que cette prière a été consignée dans sa teneur française dans la rédaction latine de d’Estivet, et même dans la traduction du Procès par Th. de Courcelles.

  61. [61]

    La rédaction officielle retranche ces derniers mots.

  62. [62]

    Le texte porte bonne chère, ce qu’à tort on interprète : bonne nourriture.

  63. [63]

    La rédaction officielle retranche cette réponse importante.

  64. [64]

    Le texte officiel ajoute : à Arras.

  65. [65]

    Les manuscrits officiels portent : Arras. Ce qui semble une erreur.

  66. [66]

    Ce fut le 21 février.

  67. [67]

    Jean Massieu rapporte que, passant devant la chapelle du château, Jeanne lui demanda : Cy est le corps de Jésus Christ ? et voulut faire oraison ; ce qui excita la fureur du promoteur J. d’Estivet, qui les accabla d’injures.

    Massieu, B 52

  68. [68]

    Littéralement : Sur le corps de moi.

  69. [69]

    Au témoignage de Frère Y. de la Pierre, à Cauchon qui demande à Jeanne si elle veut se soumettre à l’Église, Jeanne répond :

    Qu’est-ce que l’Église. Quant à vous je refuse de me soumettre à votre jugement, car vous êtes mon ennemi mortel.

    Voulez-vous vous soumettre au Pape ?

    Oui, pourvu qu’on m’y envoyât et qu’on me conduisît vers lui.

    Comme Cauchon interdit au notaire de noter cette soumission :

    Ah ! Vous faites bien écrire ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi.

    Y. de la Pierre, E 54, 118

    J. Massieu rapporte que Jeanne répondit :

    Vous m’interrogez sur l’Église triomphante et militante. Je ne comprends pas ces termes. Mais je veux me soumettre à l’Église, comme il convient à une bonne chrétienne.

    J. Massieu, E 98

  70. [70]

    Texte obscur.

  71. [71]

    Voulaient-ils dire qu’il appartenait à Jeanne de les écrire elle-même ? Nous aurions ainsi sa propre écriture sur les lettres en original qui portent ces deux mots.

  72. [72]

    Les juges séculiers à qui elle serait abandonnée.

  73. [73]

    Fr. Y. de la Pierre témoigne que, lorsqu’on expliqua à Jeanne qu’un concile général rassemblait des représentants de toute la Chrétienté, Jeanne demanda :

    Oh ! y en a-t-il là de notre parti ?

    Oui, Jeanne.

    Alors je veux bien m’y soumettre.

    Y. de la Pierre, B 35

  74. [74]

    En contradiction avec tous les témoignages, le chanoine André Marguerie dit que, sommée de se soumettre à l’Église, Jeanne aurait répondu :

    Je ne me fierais sur certaines choses ni à prélat, ni au Pape, ni à personne, parce que ces choses-là je les tiens de Dieu.

    Q III 183

  75. [75]

    Le diable.

  76. [76]

    Le 28 mars, Jeanne avait déclaré :

    Ce que j’ai fait, je l’ai fait par révélation des saintes Catherine et Marguerite. Et le soutiendrai jusqu’à la mort.

    M. 216-217 ; Q I 250

  77. [77]

    Le texte officiel inséré dans le Procès, (Q I 447) falsifié par Cauchon, ne peut être attribué à Jeanne.

  78. [78]

    La cédule d’abjuration qu’on lui imposa, le 24 mai, à Saint-Ouen.

  79. [79]

    À la condition que l’on tienne les promesses qu’on lui avait faites.

  80. [80]

    Il faut en transcrire le texte latin, tel qu’il figure au manuscrit 5970, de la Bibliothèque nationale :

    Et quod sibi diceret verba pro salute sua ita alte quod ipsa posset audire, quod ita fecit.

    [Et qu’il lui dise des paroles de salut assez fort pour qu’elle puisse les entendre ; ce qu’il fit.]

    Ces omissions de copiste sont fréquentes, dues à une identité de finale, dite homoioteleuton. On trouvera le texte intégral dans notre édition du Procès de Réhabilitation.

  81. [81]

    D’Estivet écrit : dolens. Courcelles remplace par : irata.

  82. [82]

    24 juin.

  83. [83]

    11 novembre.

  84. [84]

    Il est remarquable que ces prophéties ne furent pas témoignées seulement lors du Procès de réhabilitation, en 1456, donc après l’événement ; mais qu’elles furent insérées par les notaires au cours des Interrogatoires de 1429, alors que les Anglais tenaient toujours Paris et Rouen.

  85. [85]

    Témoignage supprimé par Courcelles (Q I 56) dans sa rédaction officielle.

  86. [86]

    La question des juges n’a pas de sens ; car, le 1er mars 1431, il n’y a qu’un Pape. Quant à Jean d’Armagnac, il écrivit à Jeanne sans doute en juillet 1430, avant que Clément VIII (Gille Munoz) n’abdiquât à Paniscole, le 26 juillet. Benoît XIV reste très mystérieux et Jean d’Armagnac ne le soutint jamais.

  87. [87]

    Voir Q I 243-246.

  88. [88]

    On se demande en effet par quelle voie les juges de Rouen auraient été mis en possession de l’une et l’autre lettre.

  89. [89]

    Nous savons qu’en septembre 1429, Jeanne écrivit aux habitants de Troyes.

    Furent en ladicte assemblée publiées certaines lettres de Jehanne la Pucelle, escriptes à Gien, XXIIe jour dudict mois, par lesquelles elle se recommande à Messieurs, leur fait savoir de ses nouvelles et qu’elle a esté bleciée devant Paris.

    Extrait du registre des assemblées des habitants de Troyes réunis par congé du bailli de Troyes. A. M. Troyes

  90. [90]

    Il est intéressant de comparer cette lettre à celle que le même jour, le sire d’Albert écrivit à la même ville de Riom, à la même fin (Voir le texte Q V 158-150).

    Les habitants de Riom promirent une somme d’argent qui arriva trop tard.

  91. [91]

    On s’explique mal comment les trois lettres aux Rémois, conservées aux Archives de la ville, en ont disparu au XVIIe siècle, pour passer aux mains d’un descendant contesté des Darc. Il serait étrange que les échevins rémois se soient à la légère défaits de ces reliques. [Il s’agit de Charles du Lys (1557-1632), qui se disait descendant de Jean du Lys, frère de Jeanne. Il consacra sa vie à rassembler une documentation généalogique sur la famille d’Arc et récupéra ces lettres vers 1628.]

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