Texte intégral
Qui a brûlé Jeanne d’Arc ?
par
(1931)
Éditions Ars&litteræ © 2026
5I La France doit-elle être unanime au Vieux-Marché ?
Comme à Orléans en 1929, comme à Compiègne en 1930, la France commémore en 1931 à Rouen les souvenirs cinq fois séculaires de Jeanne. Ce Ve Centenaire ouvert par Péguy en 1912 s’achève dans le deuil du Vieux-Marché. Et nous allons reprendre notre marche vers les siècles, illuminés 6par la douce et sainte apparition de Jeanne, plus aimée en ce XXe siècle qu’elle ne le fut jamais. Puisse-t-elle rassembler, ainsi qu’en mai 1429, tout ce qu’il y a de sang français loyal, et nous ouvrir les routes difficiles de nos destinées !
Il faut qu’autour d’elle, tous les Français, s’ils croient à la France et à sa grandeur spirituelle, s’unissent loyalement pour défendre le pays contre les ennemis du dehors ou du dedans qui veulent le ruiner ou l’avilir. Jeanne est un signe où d’emblée on se reconnaît entre vrais Fils de France.
Ainsi nous sommes-nous reconnus à Orléans, ainsi à Compiègne. Ainsi, malgré de laides manœuvres impuissantes, nous reconnaissons-nous à Rouen.
Car à Rouen aussi nous pouvons, nous 7devons être, entre Français loyaux, unanimes.
Faire de la commémoraison de Rouen un affront à une catégorie de Français serait plus odieux et plus grave encore que de faire d’Orléans une insulte à nos frères Bourguignons. À Auxerre, qui cependant lui refusa ses clés, à Troyes, qu’elle dut assaillir, à Reims, qui lui résista violemment, à Paris, où elle fut insultée, blessée et vaincue, Jeanne ne discerne plus d’ennemis dans la foule de ceux qui servent la France. Seuls les félons et les lâches, fussent-ils Lorrains ou Champenois, sont désavoués par elle. De même à Rouen ne va-t-elle pas épier les descendances, ni retenir les noms, ni frapper d’interdit les successeurs du Bailli qui l’envoya au bûcher, des chanoines qui la jugèrent, 8de l’Université de Paris qui l’accusa. Jeanne ne veut à Rouen même ne plus connaître les héritiers de Cauchon, de Warwick ou de Bedford. Anglais et Français, elle accueille, s’ils sont sincères, tous les hommages. Quiconque lui offre un culte fervent, quiconque lui engage une fidélité sans mélange, d’où qu’il vienne (de Beauvais ou de Soissons, de Noyon ou d’Arras) qu’il porte froc ou toge ou épée, elle ne voit en lui qu’un franc soldat qu’elle convoque pour bouter hors de toute France, tous ceux qui voudront faire trahison, malengin ou dommage au royaume très chrétien de France, ainsi qu’en avril 1429 elle écrivait au Roi d’Angleterre.
Voilà l’accueil qu’à Rouen même Jeanne fait à tous les Français.
9Quant à ceux-ci, une seule attitude leur convient, celle du deuil et de la réparation.
Rouen n’est dans l’histoire de Jeanne qu’un universel péché. Un procès comme celui du Château du Bouvreuil, une abominable torture comme celle du Vieux-Marché, il en est peu dans l’histoire du monde de plus affreux ; et l’immense responsabilité de ce crime stigmatise tous ceux qui y ont pris quelque part.
Il est peut-être des philosophies ou des religions qui enseignent aux coupables le miracle de la Purification en faisant passer sur des épaules innocentes le châtiment expiratoire.
10De ces dogmes pharisaïques s’inspirent aujourd’hui ceux qui croient se laver du forfait de Rouen en en chargeant leurs frères. On veut croire à de vieux atavismes aveugles pour s’expliquer comment des sectes se font une joie et une gloire à rejeter sur l’Église l’affront de Rouen.
Jeanne brûlée par les Prêtres !
Quel triomphe pour les Pilates qui se lavent les mains de ce sang virginal et qui se proclament, eux, innocents !
Comme ils feraient mieux de se souvenir de la page vengeresse où l’Évangile raconte comment à des juges brûlant de lapider la pécheresse, Jésus-Christ permit à qui n’avait aucun péché sur le cœur de jeter la première pierre.
Si l’on tient à lapider l’Église catholique 11des pavés du Vieux-Marché, qu’on adresse aux lapideurs vertueux l’appel ou la sommation de Jésus-Christ.
Que celui d’entre vous qui n’a pas péché jette la première pierre !
Et je vois l’immense peuple des Marchands, des Artisans, des Commères, qui au matin du 30 mai se bousculait dans les rues pour voir brûler une fille, courber la tête au souvenir de son péché, en compagnie du bourreau Thirache et du tortureur Le Parmentier.
Et voici que s’inclinent les Universitaires et les Lettrés, juristes, procureurs, notaires et greffiers, professeurs ou recteurs de l’Université de Paris, acharnés autour de cette innocence.
Et les Collecteurs du Fisc et les Trésoriers qui ont âprement pressuré les paysans pour 12en obtenir les 80.000 écus dont sera payé la captive et ses juges du même coup !
Et les chroniqueurs et historiographes à la solde de Philippe de Bourgogne qui, avec les Monstrelet, les Chastelain, les Fauquembergue, ont durablement calomnié et sali sa mémoire. Et ce Bourgeois de Paris en son Journal qui les a tous dépassés en audace.
Et les soldats avec ce Picard qui l’arracha de son cheval, avec ces Parisiens qui, de la Porte Saint-Honoré, la traitaient de paillarde, avec cette brute qui à Chinon s’en promettait de la joie !
Et les princes, grand Dieu ! Depuis les plus illustres, Georges de la Trémoille qui la poursuivit de sa félonie, Jean de Luxembourg, qui sciemment en fit marché, jusqu’aux moindres Sires : ce Bournel qui lui 13refuse Soissons ou cet Aymond de Macy qui ose lui toucher la poitrine. Tous de France.
Et le chancelier de France qui s’est éjoui de la prise ; et tous ces capitaines au fond pas fâchés d’être débarrassés de cette aventurière qui bousculait leur stratégie de repli ; et tous ces politiques, diplomates agacés par la fortune de cette fille qui n’était pas de la carrière
.
Et ce Roi, couronné par elle, qui sur la Loire passe un hiver douillet et un printemps joli ! Et qui ne se jette pas vers Elle, qui n’élève pas même la voix, fatigué de l’héroïsme de la marche au Sacre, et qui sent monter confusément vers lui la voix, plus facile, de la Dame de Beauté !
Tous, tous les corps de l’État, toutes les classes de la nation, riches ou gueux, roturiers 14ou seigneurs, tous par leur concours ou leur silence, par leur méchanceté ou leur veulerie, tous ont péché contre Jeanne.
Je vois bien, certes, l’évêque de Beauvais et l’inquisiteur Dominicain, et les Franciscains violents et les Bénédictins apeurés, et les Chanoines payés, et les Théologiens hargneux, et tous les prébendés et bénéficiaires asservis ; je les vois bien tous employant contre cette Fille de Dieu les Saintes armes de l’Écriture ! Sacrilège effroyable qui viole la Justice, la Vérité, la Pitié et engage l’Évangile de Saint Jean et les Lettres de Saint Paul dans sa prévarication.
Et voilà pourquoi les Évêques de France et les moines et les clercs sont à genoux à Rouen pour pleurer la faute de leurs Pères et la réparer. Les premiers.
15Mais — à moins d’une pire impudence — je demande quel corps de l’État peut oser jeter la première pierre sur l’Église de France agenouillée aux pieds de Jeanne ?
Et puisque tous coupables, Français, au lieu d’incriminer nos frères en jetant sur eux un pharisaïque regard, ne devons-nous pas nous unir dans une douloureuse mémoire et nous relever résolus à servir les causes saintes pour lesquelles Jeanne fut immolée ? Ainsi nos yeux ne doivent-ils que s’emplir des larmes pleurées en ce midi du 30 mai par le bourreau, l’évêque Cauchon et le Cardinal d’Angleterre. Et puis se fixer sur l’éblouissante colombe qui des fumées et des flammes jaillit droit au Ciel.
Mais il ne semble pas que tous les cœurs soient spontanément ouverts à cette noblesse.
16Des voix audacieuses persistent à servir des intentions méchantes. Il est donc nécessaire de rétablir certains points lumineux qui assurent le jugement incertain : sur Jeanne d’abord et sur ses Juges ensuite et ses bourreaux.
17II Jeanne d’Arc fut-elle une protestante
, une martyre de la libre pensée
?
protestante, une martyre de la
libre pensée?
On continue d’affirmer que Jeanne est une héroïne de la Libre Pensée, une Protestante
avant Luther, une Laïque
avant le chevalier de La Barre.
Et l’on égare le lecteur en relevant dans les Actes du Procès des lambeaux de phrases, des réponses ambiguës, auxquelles il n’est 18qu’une réponse, mais accablante. Celle de Péguy qui nous fait frémir en pensant au travers de quelle haines aveuglées nous parvient la voix de Jeanne :
C’est comme si nous avions l’Évangile de Jésus-Christ par le greffier de Caïphe et par le notarius, par l’homme qui prenait des notes aux audiences de Ponce Pilate.
… Matthieu, Marc, Luc ont été les notaires de Jésus… Et le notaire de Jeanne d’Arc ce fut ce malheureux pauvre clerc, le notaire même de ses accusateurs…
(Celui à qui Jeanne criait : C’est faux ! Vous avez pris note que de ce qui va contre moi. Je nie.)
Elle était si parfaitement pauvre qu’elle 19fut forcée de se servir du notaire de ses juges et de ses accusateurs.
Elle était si parfaitement abandonnée qu’elle ne put se faire enregistrer que par le notaire de ses juges et de ses accusateurs 1.
Celui qui, dans des révoltes de conscience professionnelle refusait de se prêter à des fautes trop grossières, comme de se poster derrière la porte pour surprendre la candeur de la conversation de Jeanne, ou d’écrire dans le vacarme des Juges hurlant leur colère2.
Du moins peut-on croire que ce qui décharge Jeanne est trois fois authentique et 20notamment ces fiers, ces douloureux appels au Pape de Rome, qui ne laissent aucun doute sur la catholicité de la pauvre martyre.
Le 1er mars, Jeanne proclame que nous devons obéir à Notre Saint-Père le Pape qui est à Rome3
.
Le 17 mars, Jeanne requiert qu’elle soit menée à lui et elle répondra devant lui tout ce qu’elle devra répondre4
.
Le 31 mars, interrogée si elle ne croit point être sujette à l’Église qui est sur la terre, c’est assavoir Notre Saint-Père le Pape, aux Cardinaux, Archevêques, évêques et autres Prélats, répond : Oui, Notre Sire (Dieu) premier servi5
.
21Le 2 mai, interrogée si elle veut se soumettre à Notre Saint-Père le Pape, répond : menez-m’y et je lui répondrai6
.
Le 24 mai, que toutes les œuvres que j’ai faites et dites soient envoyées à Rome, vers Notre Saint-Père le Pape, à qui, et à Dieu le premier, je m’en rapporte7
.
Sur quoi, il nous suffira de prier qu’on nomme la Protestante
ou la Laïque
libre-penseuse qui a si fermement, si constamment, si désespérément réclamé le jugement du Pape de Rome.
Il faut conclure — (et qui n’en avait la simple évidence à voir cette petite chrétienne de Domrémy prier les anges et les Saints, se confesser et communier dans les églises de 22village, et invoquer Notre Dame) — que Jeanne est purement une bonne et fidèle catholique, fière d’ailleurs et clairvoyante, comme il convient à une Française du Pays de Saint Louis.
On sait que ce recours au Pape lui fut obstinément refusé, et que la pauvre enfant, sans avocat, sans conseil, sans appel, fut impitoyablement écrasée par un tribunal asservi.
S’il refusa d’en référer au Pape, c’est d’abord parce que les théologiens de Paris sont et vont se montrer de farouches rivaux de l’autorité Pontificale. Au Concile de Bâle (qui va bientôt s’ouvrir) Jean Beaupère, ancien 23recteur et chancelier de l’Université de Paris, Thomas de Courcelles, Guillaume Érart, recteur de l’Université, Thomas Fièvet, également recteur, pour ne nommer que ceux-là, témoignèrent par leur audace combien ils étaient moins catholiques que celle qu’ils avaient condamnée comme hérétique, schismatique et relapse.
Eussent-ils eu à l’égard du Pape une soumission sincère, qu’asservis par les Anglais, ils n’eussent pu laisser la captive se rendre à Rome et ainsi échapper à ses ennemis.
Ainsi le Pape ne fut-il pas informé.
D’ailleurs le pauvre Martin V avait succombé le 20 février 1431 à une attaque d’apoplexie ; et le nouveau Pape Eugène IV, élu le 3 mars, aux prises avec des difficultés sans fin soulevées par le prochain Concile de 24Bâle n’eût ni le loisir, ni le pouvoir d’évoquer à sa cour une cause qui ne fut portée à Rome que sous le Pape Callixte III, lequel ouvrit aussitôt le Procès de Révision (1455) qui aboutit rapidement à la solennelle réhabilitation de 1456.
L’Église, en la personne de son Chef, n’a donc agi que pour réhabiliter Jeanne et, de nos temps, la canoniser.
Ainsi, ni Jeanne n’a renié l’Église catholique, ni l’Église catholique n’a renié Jeanne. Tout au contraire, comme Jeanne a solennellement jusqu’au bout proclamé qu’elle était fille soumise de l’Église et nullement sarrasine
ou hérétique ; ainsi l’Église catholique, celle qui était libre d’agir et celle qui avec le Pape avait autorité pour juger en dernier ressort et à qui Jeanne 25appelait, n’a jamais repoussé cette Fille de Dieu.
Il faut rappeler ici qu’en 1429, les évêques et théologiens de Poitiers, alors que Jeanne n’apportait encore aucune preuve de sa mission, prononcèrent solennellement en sa faveur. À maintes reprises Jeanne à Rouen a sommé ses juges de faire comparaître les pièces du procès ecclésiastique de Poitiers. Comme ils refusèrent l’appel au Pape, ils refusèrent l’appel à Poitiers. Tout simplement parce que le Pape n’étant pas sous la verge des Anglais eût jugé purement au nom de la vérité catholique. Et parce que les évêques de Poitiers, libres de n’interroger que les faits et leurs consciences avaient apporté à Jeanne le premier et l’ineffaçable verdict d’un tribunal ecclésiastique régulier. Le seul 26qui puisse engager l’honneur de l’Église8.
À Rouen, à aucun prix, on n’eût permis ce recours parce qu’on voulait la condamnation 27d’une enfant qu’on savait innocente.
On : c’est à savoir les Anglais, qui seuls entendaient parler et agir en maîtres.
29III Qui a mené l’affaire ? Quelle fut la culpabilité anglaise ?
Toute l’affaire de Rouen fut menée par le roi d’Angleterre, en l’espèce le duc de Bedford et le Conseil Royal. À tout prix il fallait faire disparaître cette fille qui ébranlait la victoire anglaise et discréditait le roi illégal Charles VII en le faisant apparaître comme le jouet d’une sorcière.
301. Qui Jeanne a-t-elle bravé, menacé, combattu ? — Les Anglais.
Comment Jeanne a menacé, compromis, ruiné pour une part la victoire anglaise ; comment, si elle n’eût été capturée et brûlée, elle eût anéanti leur conquête continentale, c’est ce qui ne peut faire de doute.
Lorsqu’à Vaucouleurs l’écuyer Jean de Metz interrogea Jeanne : Ma mie… faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ?
Il pose la question essentielle. Et Jeanne lui donne la réponse qui engage et définit tout l’avenir : Oui, elle ira au roi, car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse (la fiancée de trois ans du futur roi Louis XI) ni autres ne 31peuvent recouvrer le royaume de France.
Voilà la partie engagée qui s’achèvera au bûcher de Rouen. C’est pour cela que je suis née
, ajoutera-t-elle fièrement en quittant Vaucouleurs9. Elle eût pu dire au Vieux-Marché, elle l’a dit en définitive : Et c’est pour cela que je suis mise à mort.
Dès sa première entrevue avec le Dauphin, elle déclare qu’elle veut aller faire la guerre contre les Anglais
.
Elle n’a pas encore un soldat qu’elle fulmine la fameuse sommation aux Anglais.
Toi, roi d’Angleterre, et toi, duc de Bedford qui te dis régent de France… rendez à la Pucelle les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises ou violées en France.
32Et vous tous, archers et compagnons de guerre… vous en allez en votre Pays…
Et toi, roi d’Angleterre, fais ce que je t’ai écrit. Si tu ne le fais, je suis chef de guerre… venue de par Dieu pour vous « bouter hors de toute France. Et sinon je lui ferai occire10…
Ce jour-là, Jeanne savait qu’elle engageait une lutte à mort et jouait sa vie.
Le 26 avril, les Anglais répondront à son message que, quand ils la tiendront, ils brûleront la sorcière ! Voilà qui est clair. Toute la partie engagée se résume en ces deux volontés : celle de Jeanne, chasser les Anglais ; celle de Bedford, brûler la sorcière. À Rouen, c’est Bedford qui mènerait à terme le plan dès lors arrêté. Aucune hésitation 33n’est donc possible, quand nous verrons Jeanne sur l’échafaud, nous ne pourrons ignorer qui l’y a conduite.
2. Qui a voulu le bûcher ? — Les Anglais.
La chose ne fut pas aisée, bien sûr, ni la route directe. Les péripéties de la guerre, ses chances diverses ; les intrigues, les faux semblants d’un procès vont brouiller les jeux. Bedford n’assista pas à son triomphe de Rouen ; il laissa là des prêtres, des évêques faire figure de premiers acteurs. Habileté suprême pour une fin machiavélique : déshonorer à la fois la mémoire de son ennemie et celle de Charles VII. Mais cette dissimulation, cette disparition de Bedford, 34quand il a la certitude de l’issue, ne nous trompe pas. Il suffit de voir avec quel acharnement il agira pour s’assurer de Jeanne.
Car, c’est bien lui, le régent d’Angleterre (le jeune roi Henri VI à sept ans !) qui mène le jeu. Lui seul. Non pas au nom de la Vérité catholique, dont il n’a pas la charge, mais au nom de la Raison d’État.
Pendant un an, de mai 1429 à mai 1430, Jeanne lui échappe au combat. Elle semble insaisissable, et la fureur de Bedford s’accroît de jour en jour. Quand soudain, la veille de l’Ascension, Bedford, qui suit l’affaire de Compiègne de son quartier général de Calais, apprend la foudroyante nouvelle : dans une sortie vers Margny, cernée par les Bourguignons et les Anglais, la Pucelle a été capturée ! Mais quelle malédiction ! Ce n’est 35pas un Anglais qui l’ai saisie, c’est un Picard de l’armée du duc de Bourgogne qui a eu cette fortune. Du coup Jeanne échappe à Bedford. Elle est aux mains de Jean de Luxembourg, captive de guerre, c’est-à-dire pouvant se racheter par rançon, et détenue comme l’est un noble soldat. Bedford est furieux.
Le lendemain, 25 mai, jour de l’Ascension, payant d’audace et essayant l’intimidation, Bedford dépêche un messager au camp de Jean de Luxembourg réclamer la prisonnière.
Il n’y a aucun droit. Luxembourg refuse vertement. Il emmène Jeanne au château de Beauvais, sous bonne garde.
Bedford est joué.
Mais sa haine lui inspire un plan machiavélique. 36Auprès de lui, siégeant au Conseil du Roi d’Angleterre, un politicien sans conscience, ancien recteur de l’Université de Paris, ambassadeur du duc de Bourgogne au Concile de Constance (1415), négociateur auprès de Charles VI à Troyes du honteux traité de 1420 qui reconnaissait le roi d’Angleterre comme seul héritier de la couronne de Saint Louis, installé en récompense de ses bons offices par le duc de Bourgogne à l’évêché de Beauvais, Pierre Cauchon est depuis 1423 conseiller du Roi Henri VI aux appointements de 1.000 livres. Il est tout dévoué à Bedford. Il va le tirer d’embarras.
Le seul moyen de se rendre maître de Jeanne, c’est d’invoquer contre elle des crimes qui en feront une prisonnière de droit ecclésiastique. N’est-ce pas une sorcière ? 37Elle n’appartient donc pas à celui qui la détient comme un soldat. Il faut la faire réclamer par les tribunaux de l’inquisition.
Cette abominable ruse, qui va fausser toute la suite des événements, marque à jamais d’infamie ses auteurs.
L’Université de Paris et l’inquisiteur exigent donc la remise de Jeanne en leurs mains. Une fois rendue à Paris, Bedford en fera ce qu’il voudra.
Pendant ce temps Jean de Luxembourg qui ne cherche qu’à s’assurer par une rançon un gros bénéfice, entraîne Jeanne jusqu’en son donjon de Beaulieu, mais la traite toujours en princesse captive. Il n’a pas daigné répondre à la sommation de l’Université de Paris.
À Calais, Bedford, impatient, décide d’envoyer Cauchon au camp du duc de Bourgogne, réclamer impérieusement la captive. Depuis le 1er mai ses appointements de cent sols par jour — avec en plus d’importantes indemnités de route — récompensent ses précieux services.
Le duc de Bourgogne refuse encore une fois de livrer Jeanne. Cauchon court à Paris consulter ses amis de l’Université. Tandis que Jean de Luxembourg, inquiet depuis la tentative d’évasion de Beaulieu, emmène Jeanne dans le fond du Cambrésis à Beaurevoir.
Cauchon à Paris excite le zèle de l’Université furieuse elle aussi du silence où s’enferme le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg. Cauchon repart pour Calais avec une requête des Docteurs de Paris exigeant 39du roi d’Angleterre une action décisive pour s’emparer de la sorcière qui sûrement va s’échapper.
Il retrouve Bedford à Calais qui décide d’envoyer Cauchon porter une réquisition solennelle — au nom du roi — d’avoir à lui faire livrer la captive. C’est au roi qu’il faut la remettre. C’est le roi qui la paiera : 10.000 francs pour tout11.
Tout cela est fort bien joué : Jean de Luxembourg, qui redoutait une réquisition pure et simple, voyant une offre de rançon, accepte de causer
. Là est le vif du débat.
Tant qu’elle est aux mains de Luxembourg, Jeanne est tranquille. Mais elle sent l’Anglais approcher, qui a juré sa mort. J’aime mieux mourir, répète-t-elle, plutôt 40que d’être au pouvoir des Anglais12.
Les princesses de Luxembourg, qui voient Cauchon arriver à Beaurevoir, et savent qu’il vient au nom de Bedford, supplient Jean de Luxembourg de ne pas lui livrer Jeanne.
Celle-ci n’y tenant plus, résolue à échapper à tout prix, plutôt que de tomber au pouvoir de Bedford, tente de sauter du donjon où elle est captive. Elle se brise les reins dans sa chute, et le bruit de sa mort se répand jusqu’à Calais, jusqu’à Rouen où Bedford vient de conduire le jeune roi Henri VI qu’il installe au château-fort du Bouvreuil.
Le 31 juillet Cauchon les y rejoint : il est exubérant de joie et de paroles. Il rend compte au roi, à Bedford, à Warwick, du résultat de sa mission : évidemment, il a réussi 41auprès de Luxembourg. On la tient cette fois13 !
Henri VI vient de faire lever sur la Normandie une aide de 120.000 livres tournois. On saura les bien employer. En effet les négociations secrètes ont abouti et le 2 septembre le trésorier du roi reçoit l’ordre de verser sur cette aide, 10.000 livres pour le paiement de l’achat de Jeanne la Pucelle, que l’on dit être sorcière
.
Le 10 septembre, le trésorier du duc de Bourgogne se présente à Beaurevoir pour négocier la livraison. Et l’on emmène la captive à Arras où elle passe aux mains du duc. Les paiements se font exactement à Jean de Luxembourg.
Nouveau délai, qui irrite l’Université de 42Paris, enfin vers le 15 novembre il est entendu que Jeanne sera livrée aux Anglais au Crotoy.
Ici un coup de théâtre : maintenant qu’il tient Jeanne, Bedford n’a plus besoin de l’Université de Paris ; il n’est assez sûr ni d’elle, ni surtout de Paris, Il gardera la prisonnière pour lui.
Le 21 novembre, réunion furieuse de l’Université qui écrit à Cauchon une lettre pleine de colère, et au Roi un message très dépité. Mais maintenant Bedford se rie de ces chats-fourrés. Il ne cache plus son jeu : de tout côtés se répand la nouvelle que Jeanne a été livrée 43aux Anglais et qu’ils vont la faire mourir.
Mais on ne soupçonne pas encore le pire.
Bedford fera mourir Jeanne, c’est bien sûr ! Mais c’est aussi trop simple.
Morte au combat, morte d’accident, assassinée, pendue, Jeanne aurait figure de victime et l’on ne sait quelle fureur renaîtrait du côté français à la nouvelle de cette fin héroïque. Il faut qu’elle meure déshonorée, salie, de façon à dégoûter d’elle ses anciens amis, ses anciens soldats, le peuple de France et la chrétienté.
La pendre, Bedford en a le pouvoir.
La déshonorer, déshonorer son âme, il lui faut d’autres instruments qu’une potence. Des médecins pourraient la déclarer folle, c’est insuffisant ; des juges la proclamer rebelle, 44c’est trop peu. Aux yeux de la chrétienté la stigmatiser comme sorcière, dissolue, hérétique, voilà le triomphe. Mais ici les soldats, les juristes laïcs sont impuissants. Bedford va, par les plus audacieux moyens, recruter un tribunal de théologiens et de canonistes ; il saura bien les corrompre ou les épouvanter. Alors, ce sera le triomphe. La suprême habileté sera de disparaître, car il compromettrait les effets. Il y a longtemps qu’il a pris ses mesures, il tient dans une main de fer des ouvriers bien asservis. Il peut risquer la partie.
Cauchon, agent à sa solde depuis près de dix ans, grassement payé, tenu par la promesse de l’archevêché de Rouen, est sûr.
Mais il n’a pas autorité à Rouen. Il faut, 45qu’en la vacance du Siège, le Chapitre attribue à Cauchon le droit de juger.
Le Chapitre est depuis des années soigneusement travaillé : toutes les nominations y ont été faites par Bedford en vertu du droit de régale ; Bedford lui-même est chanoine de Rouen14 depuis le 20 octobre 1430 ; il y exerce impudemment sa pression. Par d’habiles faveurs Bedford a multiplié autour de lui les amis ; les récalcitrants, il les menace de ses sbires, et la Seine, où ils pourraient aller boire plus que de raison
, est là pour leur inspirer une sagesse née de la crainte. On peut marcher.
Comme il faut cependant tout prévoir, en livrant l’accusée au tribunal ecclésiastique, Bedford stipule, que si Jeanne n’était 46pas convaincue des crimes dont elle est accusée, le roi d’Angleterre en reprendrait possession ; pour plus de sûreté, il ne s’en dessaisira pas un moment : il refuse de la remettre aux prisons d’Église. Il la gardera au château-fort du Bouvreuil, en prison d’État, sous la main féroce de Warwick. Elle est à lui, à lui seul, il ne la laissera sortir de là que pour être brûlée : par l’Église
! C’est Bedford qui a inventé cette abominable ruse. Il va suffire maintenant de si bien brouiller les fils que personne que lui ne s’y reconnaisse. Il est assez fort pour cela.
Dès le premier moment, Jeanne le perce à jour.
47L’odieux Jean de Luxembourg arrive presqu’en même temps qu’elle à Rouen, et de son œil borgne essaie une malice :
— Je viens vous mettre à rançon, lui dit-il, comme offrant la liberté à un soldat.
— Vous vous moquez de moi, réplique Jeanne. Je sais bien que vous n’en avez ni vouloir ni pouvoir. Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France. Mais, ils pourraient bien être cent mille goddons de plus. Ils ne l’auront pas15 !
Stafford, l’imbécile, rouge de colère, s’est jeté sur Jeanne en tirant sa dague. Il l’aurait tuée, le furieux, si Warwick ne s’était précipité, plus clairvoyant. Mais non, 48ce n’est pas la tuer qu’il faut, c’est la déshonorer d’abord. Comprenez-le bien !
Le jour de Noël 1430, le Conseil Royal, avec Bedford et Cauchon, arrête les grandes lignes du Procès. Tant il est vrai que tout est mené par lui, pour les intérêts anglais. Alors, pour mieux marquer son jeu, Bedford fait appeler des professeurs de l’Université de Paris pour siéger à Rouen.
Le 3 janvier 1431, le Conseil Royal ordonne que Jeanne soit livrée (provisoirement et de pure forme, on l’a vu) à Cauchon et il ordonne tous nos gens de justice… tant aux Français comme aux Anglais… de donner (à Cauchon) garde, aide, défense, protection et confort, sous peine de grave punition16.
49Voilà qui est clair !
Le 9 janvier les premiers juges sont convoqués : tous des créatures de Bedford.
Sur ce reviennent à Rouen des enquêteurs envoyés à Domrémy ramasser tout ce qu’ils pourront apprendre sur Jeanne. Stupides gens ! Le dossier est un hommage éclatant à sa vertu ! Ce dossier sera mis en lieu sûr, personne ne le verra jamais17 !
Bedford a trouvé bien mieux ! Cette sorcière se dit Pucelle, et avec une audace imprudente a suscité l’enthousiasme populaire qui a vu en elle une Envoyée de Dieu. Quoi de plus simple que de ruiner cette fable. Cette fille a traîné sur les routes et dans les camps.
50Une commission de matrones surveillées par la duchesse de Bedford en personne va procéder à l’examen de cette imposture. Bedford, l’œil à un guichet, veut assister à la honte de cette aventurière. Quand les matrones jurées attestent par serment l’honneur de la Pucelle, Bedford a blêmi. Il fait aussitôt appeler Cauchon et ses conseillers les plus sûrs. Il défend de mentionner au Procès cette visite juridique : tous les juges présents vont jurer de n’en jamais souffler mot18.
Le 14 janvier Bedford fait payer Cauchon : pour cent cinquante-trois jours consacrés au service du Roi d’Angleterre (du 1er mai au 30 septembre) la solde de sept cent soixante-cinq livres tournois. C’est décidément un bon serviteur. Bedford va payer 51de même le voyage et les appointements des professeurs de l’Université de Paris, appelés par lui à Rouen. Il ne manque plus que l’inquisiteur. Cauchon exige, avec arguments irréfutables, le concours de son vicaire à Rouen.
Le 20 janvier, on peut procéder. Le greffier va citer Jeanne à comparaître devant ses juges. Mais Jeanne qui voit clair, réclame — puisque Bedford a inventé ce fallacieux Procès ecclésiastique — qu’on fasse venir autant d’ecclésiastiques tenant le parti de France qu’il y en a d’Angleterre19
.
Ici Bedford, d’un seul mot, est cloué au mur : ou bien on ouvre un Procès religieux, et Jeanne l’accepte, mais exige un tribunal impartial et composé par moitié de gens qui 52l’ayant vue en France pourront la juger avec compétence ; alors elle est sûre d’être absoute ! — ou bien on refuse ce qu’elle demande, mais alors on découvre la vérité et qu’on mène un procès politique.
Bedford est fort embarrassé : appeler des juges de France, c’est à coup sûr perdre la partie ; — les refuser à Jeanne, c’est faire de ce Procès religieux
une comédie. Bedford opte cyniquement pour la comédie. Il y a longtemps d’ailleurs que tout cela n’est que comédie. Il suffira de mieux dissimuler.
Quand le 21 février la Première Session réunit les Juges dans la Chapelle Castrale : un trône pour l’évêque de Beauvais en mitre et crosse, autour de lui quarante-deux abbés, chanoines, religieux et théologiens, des bénédictins, 53des franciscains, des carmes, aux mines graves et confites ! De vrai, la farce est bien jouée.
Cauchon ouvrira le Procès par un sermon plein d’onction ; il a l’audace de faire appel au bénin secours de Jésus-Christ
et de réclamer de l’accusée serment sur les Évangiles !
Bien malin, se dit Bedford, celui qui démasquera le jeu !
Après une séance odieuse qui se termine par la solennelle adjuration faite à Jeanne de ne pas s’évader, la pauvre enfant montre les chaînes à ses mains, les entraves à ses pieds. Elle proteste. Ce n’est pas ainsi qu’on garde un prisonnier d’Église, ni par ailleurs un prisonnier de guerre.
Le mensonge éclate encore une fois : le 54Procès n’est qu’un Procès politique et de haine. Ces chaînes le prouvent.
Eh bien ! Tant pis ! On mentira plus fort, plus cyniquement.
Alors Jeanne mesurant Cauchon, se dresse toute pâle :
— Je sais bien que vous êtes mon ennemi !
Cauchon, souffleté, perd tout contrôle de lui-même. Et le voici qui lâche le plus énorme aveu :
— Le Roi, dit-il tout blême, m’a donné ordre de faire votre Procès. Je le ferai !
Voilà donc la vérité enregistrée aux actes mêmes du Procès, dès la première séance : Le roi a donné l’ordre. Donc c’est un Procès d’État, un Procès anglais. La défroque sacrilège dont on le couvre, abusera les naïfs. 55Cela suffit à la politique anglaise qui n’a jamais craint d’être courte.
Sous ce couvert, ou plutôt de plus en plus inconscient ou aveuglé, Bedford multiplie les imprudences : à la Seconde Séance le grand argument brandi contre Jeanne, c’est la fameuse Lettre d’avril 1429, conservée depuis lors aux archives anglaises : La Sommation au roi d’Angleterre et à Bedford de repasser la mer.
— Parfaitement, dit Jeanne. Et je suis ravie de ce qui se passe. On saura pourquoi et par qui je suis ici poursuivie !
Après une troisième séance odieuse et bouffonne, grande colère de Cauchon.
56Un des plus réputés juristes de Normandie, Jean Lohier, venant à passer à Rouen, Cauchon l’avait, le 23 février, prié de venir le voir et lui avait, le 24, remis tout le dossier de l’Affaire. Très désireux d’accumuler les garanties, Cauchon escompte de ce grand juriste un témoignage affirmant la bonne marche du Procès. Lohier a demandé deux ou trois jours pour éclairer son jugement.
Or le soir du 24, il rapporte les Pièces avec cette consultation :
Le Procès ne vaut rien : 1° il n’observe pas les formes du Procès ordinaire ; 2° il est traité en lieu clos où les assistants ne sont pas en pleine et pure liberté de dire leur volonté ; 3° on y traite de l’honneur du roi de France sans l’appeler ni aucun de son parti ; 4° on n’a rédigé ni libelle 57d’accusation ni articles ; 5° on n’a donné aucun Conseil à cette femme qui est simple fille, pour répondre à tant de maîtres et de docteurs et en grandes matières, spécialement celles qui touchent des révélations.
Cauchon ne s’attendait pas à cette franchise. Il est percé à jour par cet honnête et savant homme, qu’il fait mine de vouloir intéresser au Procès. Mais Lohier sait le danger. Il n’a pas envie de choisir entre la Seine et le déshonneur. Il abandonne Cauchon à sa fureur. Ses conclusions sont accablantes et stigmatisent le caractère politique, passionné, illégal, injuste du Procès.
Évidemment Cauchon n’en fera ni plus ni 58moins. Bedford ne lui en laisse pas le pouvoir. Un certain Nicolas Houppeville a commis l’imprudence de raconter qu’à ses yeux le procès est mal engagé, puisqu’on y a convoqué personne du parti français, et que l’évêque de Beauvais n’a pas le droit de juger une femme déjà jugée par le clergé de Poitiers et l’archevêque de Reims, son métropolitain ! Il apprendra en prison royale à être plus circonspect.
Un Procès mené sous un tel régime de terreur n’est ni un Procès d’Église, ni un Procès de droit commun, c’est un pur attentat commandé par la raison d’État.
Sur ces entrefaites Jeanne tombe malade à mourir. Bon débarras !
disent les innocents. Tout est perdu !
riposte Bedford, car il faut à tout prix contre elle un 59jugement infamant. Le roi ne veut pas qu’elle meure, déclare aux médecins Warwick. Elle lui a coûté trop cher !
Vous entendez bien : le Roi ne veut pas qu’elle meure. Il veut autre chose, et c’est le bûcher.
D’ailleurs personne ne se méprend plus.
Le 27 février Jean Massieu a osé dire à l’oreille d’un ami qu’il ne voit en l’accusée que bien et honneur
. Il est aussitôt dénoncé. Il n’est pas sûr pour le roi.
Et Warwick exige une rétractation solennelle. De quel droit, si c’est un Procès religieux ?
Le 1er mars, on brandit à nouveau la Sommation de Jeanne au Roi et à Bedford. On y 60revient toujours, montrant assez sur quoi roule le débat. Jeanne ne renie rien de ses menaces. Au contraire :
— Avant sept ans, déclare-t-elle à ses Juges hérissés de peur, les Anglais perdront plus grand gage20 qu’ils ne firent devant Orléans. Ils perdront tout en France.
Le samedi 3, comme Jeanne déclare crânement qu’elle entraînait ses soldats à l’assaut en leur criant : Entrez hardiment dans les Anglais ! Et j’y entrais.
Un bon franciscain en roulant des yeux d’effroi demande :
— Ne vous serait-il pas arrivé de vous trouver dans des endroits où des Anglais auraient été tués ?
61Jeanne avec un franc rire se moque de ce cœur sensible :
— Pour sûr, fait-elle !… Que ne partaient-ils de France et n’allaient-ils en leur pays !
C’est si bien répondu qu’un seigneur anglais ne peut s’empêcher de dire à son voisin :
— Quelle noble femme ! Si seulement elle était Anglaise !
Ce seigneur parle lui aussi en soldat et il ne voit dans cette bravoure qu’une raison de l’estimer davantage. Évidemment il ne comprend rien à la politique de Bedford, mais sa franchise la marque de honte.
Bedford ne se trouble pas pour si peu. Il la tient. Il suffit. Hélas, la pauvre enfant sait bien que ni l’honneur militaire, ni le 62droit, ni la religion n’ont à intervenir désormais.
— Vous auriez mieux aimé mourir que d’être en la main des Anglais ?
lui demande-t-on.
— J’aimerais mieux rendre mon âme à Dieu que d’être entre leurs mains.
Car entre leurs mains elle est. Elle ne le sait que trop. Elle garde quelque vague espoir, comme d’une révision du Procès à Paris21, peut-être d’une évasion22 ; elle réclame avec désespoir le recours au Pape. Mais Bedford n’a garde de desserrer les griffes du léopard. Warwick, le terrible oncle du Roi, fascine de son regard les juges 63incertains ou sensibles. Il n’admet pas une défaillance.
À force d’énergie, le Procès avance et le 27 mars le plus acharné de ses ennemis a lu l’Acte récapitulatif d’accusation. Mais Jeanne plus fermement que jamais récuse ses juges trop évidemment partiaux : elle en appelle au Pape, elle en appelle au Concile Général23. Cauchon ne se connaît plus de rage. Il invoque le diable, il adjure Jeanne de se taire, il défend de prendre acte de cet appel suprême qui va tout perdre.
— Pourquoi écrivez-vous ce qui est contre moi, demande fièrement Jeanne, et non ce qui est pour moi ?
Cauchon passe outre. On lit les soixante-dix 64articles d’accusation. Stupides, mensongers. La pauvre Jeanne nie, nie désespérément. Jamais la haine anglaise ne s’est avouée aussi impudemment. Warwick n’y met plus de formes. À la séance du matin, le dominicain Fr. Yzambart, pris de dégoût, s’est permis de donner à Jeanne des conseils par signes.
Par la morbieu, vilain, si je m’aperçois encore que tu essaies de la délivrer et avertir à son profit, je te ferai jeter en la Seine24.
Est-ce assez clair ?
Le 28 mars, nouvel appel au Pape. Nouvelle fureur de Cauchon qui interdit d’en 65prendre acte. Sûrement quelqu’un a donné à Jeanne ce conseil. Alors Warwick fait proclamer qu’il défend à quiconque, fût-ce à l’inquisiteur, de la voir en son cachot. Est-il encore besoin de dissimuler que c’est la volonté du Roi et non celle du Pape ou du Droit qui régit cette Affaire ?
Jeanne désespérée devant tant de cynisme n’a plus qu’une réponse :
— Je m’en remets à Dieu !
Cela, ce n’est pas dangereux, pense Warwick ! Allons, farewell. Tout va bien ! Il est de bonne humeur.
Le Lundi de Pâques : une bonne gratification supplémentaire de trente livres tournois payée par le Roi à ce bon Jean Beaupère !
Le 14 avril : vingt salus d’or à l’inquisiteur. Tout cela, dont nous avons encore les 66reçus, sans préjudice des vingt sols tournois payés à chacun des juges par journée de vacation. Et toujours aux dépens du trésor d’Angleterre.
Le 16, une forte fièvre met Jeanne en danger de mort. Calamité ! Au moment de toucher au port ! Warwick ne vit plus. Dix jours d’angoisse. Enfin, le 26 les médecins la déclarent sauvée ! On va pouvoir la brûler !
Cauchon pour se couvrir, voudrait bien soumettre toutes ses conclusions à l’Université de Paris. Bedford ne voit là aucun risque, car il saura parler à ces chats-fourrés et dire les volontés royales. Ainsi l’opinion publique sera-t-elle plus soigneusement 67égarée. En effet, l’affaire soumise aux facultés de Théologie et de Droit, elles s’empressent d’obéir. Tout est pour le mieux.
On va pouvoir se payer le luxe des sommations miséricordieuses on a si bien embrouillé toutes choses que l’accusée n’y verra que du feu. Elle est si têtue, que pour sûr elle s’obstinera. Mais Bedford aura le bénéfice de la générosité.
En effet, Jeanne ne désavoue aucun de ses dires et plus fièrement que jamais en appelle à Dieu, puisque les hommes sont ou méchants (les proches) ou lointains (les bons). Une décision du Tribunal offre de faire venir l’archevêque de Reims, le Sire de Boussac, ou La Trémoille, ou La Hire. Jeanne bondit sur l’offre. Mais on se contente de rire.
68Est-ce vraiment un sursaut de pitié qui meut Cauchon, ou un raffinement d’hypocrisie ?
Il offre à cette obstinée cette voie de salut qui est la torture. À la vue des machines, dans les douleurs, peut-être qu’elle avouera ses crimes25 ? Mais Jeanne le regarde avec mépris ; elle le regarde avec douleur quand elle entend cet évêque asservi l’exhorter doucement au repentir.
C’est le mot de Jésus à Judas qui maintenant est sur ses lèvres : Faites vite !
Que ce soit fini de ces simulacres sacrilèges !
69On ne lui épargnera pas l’odieuse comédie du cimetière Saint-Ouen qui rend si furieux Bedford. Ces gens d’Église, on ne peut les laisser une minute sans contrôle. Qu’est-ce que ce stupide recours au Pape que Me Érart vient publiquement de lui offrir ? Cauchon est obligé d’intervenir pour rétablir la situation. Mais Érart récidive et plus gravement cette fois. N’a-t-il pas arraché à Jeanne une rétractation fallacieuse dont il triomphe et qui va tout perdre !
À la proclamation de son aveu et de la pénitence que lui accorde l’Église, c’est une véritable émeute. De tous côtés les huées anglaises ripostent à Cauchon. Des seigneurs se précipitent vers lui. Des pierres sont lancées sur l’estrade par les soldats anglais. On entend Cauchon, tout rouge et montrant le poing, crier : Vous me le paierez !
Un clerc anglais, garde des Sceaux du Cardinal de Winchester, s’est jeté sur Cauchon. Il hurle :
— Démission ! Le traître ! Démission !
Cauchon jette à terre le dossier et on l’entend crier :
— Je viens d’être insulté ! Je lève la séance, si on ne me fait réparation.
Le tumulte est à son comble, tandis que Cauchon lit la Sentence miséricordieuse qui lève l’excommunication.
— Or ça, supplie Jeanne, broyée de 71cette affreuse séance, gens d’Église, menez-moi en vos prisons, que je ne sois plus en la main des Anglais !
Mais Bedford a stipulé formellement que si elle échappait au supplice, l’accusée serait remise au Roi. Cauchon le sait bien.
— Menez-la où vous l’avez prise
, ordonne-t-il à l’huissier.
Alors c’est une cohue déchaînée autour de Jeanne, entraînée par la soldatesque, autour des évêques qu’on menace du poing, de l’épée.
— Traîtres ! Le Roi a bien perdu son argent avec vous !
Voilà qui est assez cynique pour ne plus permettre un doute.
— Le roi est trahi
, ajoute Warwick.
72Donc ce n’est ni de dogme, ni de religion, ni d’Église qu’il s’est agi à Rouen. C’est de politique anglaise.
Le Roi est trahi. Ce mot dit tout.
— N’ayez cure, a répondu un docteur à Warwick, nous saurons bien la ravoir.
En effet !
Warwick a interdit toute visite au cachot. Il peut en sûreté imaginer le vilain attentat que l’on sait et en volant à Jeanne ses habits de femme la rendre parjure. Maintenant il triomphe. Elle est relapse. C’est encore mieux. Mais l’affaire a été dure.
On sait l’abominable mot lancé par Cauchon 73au sortir de la cellule de Jeanne qu’il vient de visiter pour faire le constat :
— Farowelle ! Farowelle ! Ça y est ! Faites bonne figure !
De cette matinée du supplice où Bedford invisible triomphe, il suffit de rappeler :
le mot douloureux de Jeanne : Hélas ! Si vous m’aviez mise en prison d’Église… ceci ne serait pas arrivé !
;
le suprême : J’en appelle de vous devant Dieu !
;
le pardon envoyé du bûcher aux Français et aux Anglais ;
le brutal : Fais ton office !
crié par l’officier anglais au bourreau ;
le dernier sacrilège : le cardinal anglais faisant jeter les cendres à la Seine…
74Bedford put croire alors a une décisive victoire. Il se montra exact payeur. Nous avons encore les comptes des trésoriers royaux et les quittances des juges.
Le 8 juin au nom d’Henri VI est réglé le paiement de Me Érart.
Le 12 juin, celui de Jean Beaupère, celui de Nicolas Midy, celui de Pierre Morice, celui de Thomas de Courcelles.
D’ailleurs Bedford qui a le sens très avisé de la publicité, songe à tout : le 8 juin le roi Henri VI notifie à l’Empereur, aux Rois, aux ducs et autres Princes de la Chrétienté l’issue du Procès de Rouen ; et le 28, il écrit de même aux Prélats de l’Église, 75aux ducs, aux comtes et autres nobles et aux bonnes villes de son royaume de France
.
Ainsi, pense-t-il, se couronnera son triomphe. Il n’a pas pensé que ce soin même le trahit.
Si vraiment c’était un Procès d’Église qui s’achevait, il n’avait qu’à laisser les gens d’Église le notifier à qui bon leur semblait. Mais il est des soins que prennent les coupables à effacer ; leurs traces et qui les accusent.
L’opinion et l’histoire ne s’y sont jamais trompées : Jeanne a été brûlée par ordre du Roi d’Angleterre, cyniquement immolée à la raison d’État ; la comédie de Procès ecclésiastique n’était qu’une hypocrite couverture, mais si mal agencée, si passionnément menée que la vérité se trahissait à 76chaque geste, à chaque parole, à chaque silence de Bedford.
L’Angleterre s’est fait un point d’honneur de ne pas reporter sur autrui une culpabilité qu’elle se grandit en avouant. Le culte chevaleresque dont elle entoure The Maid of France
lui suffit pour purifier son cœur. Ce n’est pas elle qui poursuivra de ses gestes accusateurs une Église que cependant elle a tant haïe. Elle sait qu’il est des subtilités qui ne trompent personne. Elle aime le fair play, le franc jeu. À nous maintenant d’en appliquer les règles aux culpabilités françaises engagées dans ce Procès26.
77Ainsi prenant chacun notre place aux cortèges expiatoires, aurons-nous notre part équitable aux pardons.
79IV Quelle fut la culpabilité française ?
Car si grande que soit la faute des hommes d’État anglais, qui ont tout voulu, tout mené par la ruse ou la contrainte, il reste que des mains françaises ont trempé dans le crime. Et s’il est vain de nous dresser en face de ceux qui ne sont plus pour les accabler de nos justices faciles, il est plein de sens de mesurer la responsabilité dont chacun de nous hérite, il l’est plus 80encore de tirer de cette lointaine mémoire l’âpre leçon qui ira chercher en nous les lâchetés ou les méchancetés instinctives pour les combattre et en purifier notre cœur.
Laissons donc maintenant les Anglais se grandir dans leur expiation, et grandissons-nous par la nôtre.
Nous avons vu comment dans l’affreuse histoire de Rouen il n’est pas de corps de l’État, pas de classe sociale qui n’ait péché.
Si nous rappelons ce fait, ce n’est en aucune façon pour essayer de faire oublier que Cauchon fut évêque, que sur les quelque soixante-dix juges les uns étaient chanoines, 81les autres curés, d’autres bénédictins, carmes, franciscains, augustins et dominicains ; que les procureurs étaient des prêtres, les notaires aussi, les greffiers de même qu’ils ont, contre cette enfant chrétienne, brandi avec sacrilège les choses les plus divines : le Credo et la théologie, l’Écriture et le Missel, les Sacrements et l’excommunication ; qu’ils ont torturé pendant des mois ce qu’il y avait de plus sensible en cette petite âme pour en arracher la conscience qu’elle avait d’aimer Dieu de tout son cœur, la conscience de n’avoir obéi qu’à Lui, la conscience d’être pure et fidèle enfant de l’Église.
Tout ceci, fardeau effroyable, pèse sur ces âmes de prêtres, qui par leur science, 82par leur profession sont rendues plus coupables qu’aucune âme de laïc, celle-même du pauvre bourreau.
Ce n’est pas même pour diminuer la responsabilité de ces prêtres en la partageant, en la distribuant au plus grand nombre possible de complices, comme si le péché accompli à deux ou à mille était deux ou mille fois amoindri par ce concours.
Si nous rappelons la culpabilité universelle, c’est pour nous mettre dans la vérité dans la vérité d’il y à cinq cents ans et dans la vérité d’aujourd’hui ; pour que nous décelions en quoi proprement a consisté la faute, sous quelles feintes ou sous quels aveuglements elle s’est cachée ; et que, nos reproches ne s’égarant pas en des voies fallacieuses, nous sachions ait juste à quoi 83nous devons renoncer, de quoi nous devons-nous défier, si nous ne voulons plus commettre un nouveau crime de ce genre.
Il apparaîtra ainsi que ce n’est pas l’esprit, l’instinct de telle profession, de tel état qui est proprement coupable : esprit sacerdotal ou esprit juridique, esprit bourgeois ou esprit royal, esprit militaire ou esprit populaire. Ainsi comprendrons-nous que, pour ne plus retomber dans la faute de Rouen, nous n’avons pas à renoncer, à n’être plus prêtres ou avocats, marchands ou princes, soldats ou paysans ; mais il nous faut renoncer à être lâches.
Ainsi notre perspicacité décéléra le vice bien plus profond et bien plus universel, qui n’est l’apanage, hélas, d’aucun temps et d’aucune caste. Et par conséquent dont 84aucun de nous ne peut se croire indemne.
C’est la lâcheté des faux Français
de 1431, roi ou théologiens, juristes ou soldats, qui a fait d’eux les instruments honteusement dociles du crime anglais.
Par un concours positif ou dans un silence négatif ils ont sacrifié une enfant innocente.
Si donc la faute anglaise est d’avoir agi criminellement au nom de la Raison d’État, la faute française est d’avoir subi sans révolte l’humiliation d’une complicité silencieuse ou empressée. Les premiers ont conduit. Les seconds ont suivi. Les premiers ont voulu l’accomplissement d’un crime, les seconds y ont consenti. Ici méchanceté, là bassesse.
85Cette bassesse servile apparaît, hélas, au grand jour chez tous ceux qui, en territoire occupé, ont prêté leur concours aux Anglais. Il est à peine besoin qu’on la souligne.
Elle éclate chez tous les Juges de Rouen, tous payés par l’Anglais, presque tous nantis par lui de grasses prétendes : abbés, chanoines, curés, nommés par Bedford en vertu du droit de régale ; créatures dont la première faiblesse est d’avoir accepté un jour les bienfaits de l’ennemi, incapables ensuite de reprendre leur indépendance et leur conscience asservies.
Mais elle s’affirme également chez les 86officiers de justice, le bailli de Rouen notamment qui, au matin du 30 mai, envoya Jeanne au bûcher ; plus grave chez ceux dont la lâcheté est à l’origine de tout cela : le duc de Bourgogne qui, sachant ce qui adviendrait, céda sa prisonnière à Bedford, et Jean de Luxembourg qui par cupidité la vendit.
Ceux-là prêtèrent directement leurs mains au forfait. Ils peuvent, du moins les petits, invoquer, pour une faible excuse, la violence anglaise. Les simples Juges ou notaires risquaient leur vie à prononcer un seul mot de franchise. D’autre, les grands, eussent pu tenir tête la culpabilité d’un Cauchon et d’un Luxembourg sont entières.
87Mais il y eut plus grave à certain égard, la lâcheté de ceux qui se trouvant en France non-occupée, hors des atteintes directes de l’Angleterre, ont permis le crime de Rouen, par leur silence ou leur inertie. Il faut avouer qu’ici demeure un mystère devant lequel nous sommes confondus.
Quelle est la culpabilité du Roi Charles VII ? Quelle est celle des Princes, politiciens ou soldats ? Quelle est celle du peuple ? Voilà ce qu’il nous faut mesurer franchement.
Ce qui étonne ici, c’est moins peut-être leur inertie que leur silence. On se demande comment l’histoire, les archives, ne nous 88ont presque rien appris de ce qu’éprouvèrent à la nouvelle de la captivité, à celle du Procès, à celle de la mort, tous ceux qui, quelques mois plus tôt l’acclamaient comme la Douce Pucelle d’Orléans, dans les enthousiasmes de la victoire, du Sacre ou des Miracles.
On a été particulièrement sévère pour le Roi Charles qui devait tout à Jeanne.
Alors que Celle-ci, enchaînée, sous les menaces de la mort, à la face de Me Érart qui au cimetière de Saint-Ouen vient d’insulter Charles VII, a jeté cette fière réplique :
— Je jure sur ma vie que c’est le plus 89noble chrétien de tous les chrétiens et qui mieux aime la foi et l’Église27.
On n’a pas encore trouvé, depuis cinq siècles, la parole royale qui, à l’insulte de Warwick ou de Cauchon, ait opposé sur son honneur de roi un démenti cent fois plus fondé en proclamant Jeanne la plus noble chrétienne de tous les chrétiens
.
Peut-être finira-t-on par découvrir la trace de quelque acte de courage. Les Études ont eu la fortune de publier en 1895 les textes de la Chronique de Morosini qui constituent la plus grande découverte depuis Quicherat relative à Jeanne d’Arc28. 90Ces textes sont jusqu’ici les seuls qui peuvent faire espérer que Charles VII ne fut pas absolument oublieux. Malheureusement, tant qu’ils n’auront point de confirmation, ils demeurent très sujets à caution.
À en croire donc des lettres envoyées le 22 juin 1431 de Bruges à Venise par des marchands italiens
on avait dit par deux ou trois fois que les Anglais avaient voulu faire brûler (la Pucelle) comme hérétique, n’eût été Mgr le Dauphin de France qui fit parvenir, force menaces aux Anglais. Mais ce nonobstant, à la troisième fois, les Anglais s’étant fort irrités contre les Français, comme par dépit et n’ayant pas bon conseil, à la troisième fois, ils la firent brûler à Rouen… De quoi Mgr le Dauphin, roi de France, souffrit 91très amère douleur, se promettant de tirer terrible vengeance sur les Anglais et les femmes d’Angleterre, selon sa juste puissance, déclarant que Dieu en montrera aussi très grande vengeance ; et dès maintenant et jusqu’aujourd’hui il semble qu’il en sera ainsi29.
Ainsi donc à Bruges, en pleine capitale bourguignonne, les racontars populaires tenaient-ils pour certaine une attitude très fière et très vigoureuse du roi de France.
Malheureusement, on sait que les potins de guerre
sont de haute fantaisie et ladite Chronique nous raconte sur Jeanne elle-même d’ahurissantes aventures. Jusqu’à plus ample informé on ne peut retenir qu’une chose : les ennemis eux-mêmes attendaient 92comme normales de violentes interventions de Charles VII et ils eussent trouvé inimaginable son silence.
À Paris, en effet, en juillet 1430, l’Université témoignait ou affectait de témoigner de très vives inquiétudes.
S’impatientant des retards apportés à la remise de la Pucelle en ses mains, elle pressait le duc de Bourgogne d’accomplir au plus tôt son devoir. Car, outre l’affreux scandale des peuples produit par cette sorcière, l’Université craignait que
par la malice et subtilité des mauvaises et personnes, nos ennemis et adversaires, qui mettent toute leur cure, comme l’on dit, à vouloir délivrer cette femme par voies exquises, elle soit mise hors de votre sujétion par quelques manières.
93Comme Jean de Luxembourg apportait une résistance obstinée aux invitations anglaises, l’Université de Paris lui mandait de façon plus impérative encore d’accomplir son devoir en abandonnant à l’Université sa prisonnière. L’un des principaux arguments invoquait les mêmes craintes :
Comme on dit aucuns des adversaires soi vouloir efforcer de faire délivrer (la Pucelle) et appliquer à ce tous leurs entendements par toutes voies exquises et qui pis est, par argent ou rançon30.
À Paris donc circulaient les mêmes bruits qu’à Bruges. Ils ne sont pas probablement sans fondement.
La postérité immédiate a jugé de même, et trois écrivains de la fin du XVe siècle, Pierre 94Sala, le Pape Pie II, le poète Valeran Varanius, incidemment toutefois, affirment que Charles fut moult dolent, mais remédier, n’y peut
; le dernier va jusqu’à dire tout ce qui peut être fait par les armes
, il le tenta31. Mais de tout cela nous ne trouvons aucune trace.
Sauf peut-être certaines deux entreprises secrètes
menées par Dunois dans la région de Louviers pour le bien du Roi et de Sa Seigneurie
en mars 1431. Mais rien n’indique que ces entreprises secrètes aient en pour but la délivrance de Jeanne32. Ni du duc d’Alençon, ni de Richement, ni d’aucun capitaine nous ne voyons un geste de fidélité et de courage.
95La seule chose que nous sachions, c’est qu’antérieurement à 1436, Charles VII avait donné à Pierre Du Lys, le frère de Jeanne — capturé avec elle à Compiègne — le moyen de payer sa rançon33.
C’est bien peu !
En février 1450 seulement Charles VII ordonna la révision du Procès : il venait (novembre 1449), de reprendre Rouen, et peut-être avait-il dû attendre cette reprise de la Normandie pour ouvrir une procédure efficace.
À la décharge du Roi ce que l’on peut dire, c’est qu’en 1430 et 1431 il était sous la néfaste domination de Regnault de Chartres, le chancelier du Royaume, et de Georges 96de la Trémoille. Si Charles VII eut des velléités d’intervenir, ses deux conseillers surent bien les réduire à l’impuissance.
De leurs dispositions hostiles à Jeanne nous ne pouvons avoir de doute. Elles leur ont certainement inspiré une joie méchante aux jours de la capture et de son Procès.
Regnault de Chartres ne chercha pas à dissimuler. Archevêque de Reims, il eut la méchanceté, à la nouvelle de la capture, d’écrire aux Rémois, très attachés à Jeanne, qu’en somme elle n’avait que ce qu’elle méritait, n’en voulant jamais faire qu’à sa tête et n’écoutant le conseil de personne34. La 97Trémoille, furieux d’avoir vu, en février 1430, Jeanne lui échapper à Sully, dut être plus hostile encore à toute intervention en sa faveur. Ces deux personnages surent jouer le sentiment populaire lui-même, indigné ou douloureux. On en voit la preuve dans la façon avec laquelle Regnault de Chartres tenta d’égarer les Rémois.
En somme les seules marques de fidélité à Jeanne vinrent du bon peuple des paroisses françaises et, dans le silence coupable de tous les corps de l’État, seule l’Église de France éleva la voix en faveur de la prisonnière.
Tours ordonna des prières publiques dès 98la nouvelle de sa captivité35, et fit des processions suivies de tout le clergé, des chanoines de la Cathédrale, tous nu-pieds36. Mais ce fut bien loin d’être un cas isolé, ou un hasard.
À l’annonce du malheur de Compiègne, précisément l’ancien archevêque de Tours, Jacques Gelu (devenu depuis 1427 archevêque d’Embrun), avait adjuré Charles VII d’intervenir énergiquement. Serviteur très loyal du roi, il en avait la confiance, puisqu’on mai 1429 il avait été spécialement consulté par le Dauphin sur le cas de Jeanne. Jacques Gelu avait alors répondu 99par tout un traité plein de circonspection37.
La suite des événements l’avait rendit partisan chaleureux de la Pucelle, Il écrivit donc en juin 1431 au Roi une lettre très importante dont nous possédons un résumé très significatif :
Il commence par rappeler au foi les grâces dont le Ciel l’a comblé par le bras et le réconfort de cœur d’une fille, qui avait fait tant de prodiges en ses victoires ; il le prie de faire sur lui-même un retour d’esprit, pour voir si quelque offense de sa part n’aurait pas provoqué la colère de Dieu, et ne seyait par la cause pour laquelle il a permis que cette vierge guerrière soit devenu la prisonnière de l’ennemi.
Il recommande que pour la délivrance 100de cette fille et le rachat de sa vie, le roi n’épargne ni moyen ni argent, ni quelque prix que ce soit, s’il ne veut pas encourir le blâme ineffaçable d’une très reprochable ingratitude.
Il lui conseille plus encore de faire ordonner partout des prières pour la délivrance de cette Pucelle, afin que si ce malheur était suivi par quelque manquement du roi ou pour les manquements du peuple, il plaise à Dieu de pardonner38.
Il est à croire que ces prières furent ordonnées, puisque nous possédons dans un Évangéliaire de la ville de Grenoble le texte des Trois Oraisons imperatæ pro re gravi [oraisons obligatoires pour circonstance exceptionnelle] que 101dès 1430 on récita sans doute dans toute la France pour la prisonnière.
Collecte : Dieu Tout-Puissant Éternel, qui, par votre Sainte et ineffable clémence et votre puissance admirable, avez fait venir la Pucelle pour le triomphe et le salut du royaume des Francs, ainsi que pour l’expulsion, la défaite et la destruction de ses ennemis et qui avez permis qu’au cours des Œuvres Sacrées que vous lui aviez ordonnées, elle fût incarcérée par leurs mains, nous vous en prions, par l’intervention de la Bienheureuse Marie toujours vierge et de tous les Saints, accordez-nous qu’elle échappe sauve de leur pouvoir, et qu’elle accomplisse en même temps les Œuvres qui par vous lui ont été ordonnées par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
102Secrète : En cette oblation, Père Saint, Père des Vertus et Dieu Tout-Puissant, descende votre Sacro-Sainte bénédiction qui, par l’intervention de la Bienheureuse Marie toujours vierge et de tous les Saints, délivre sans mal la Pucelle détenue en la Prison de ses ennemis et accorde à son entreprise, selon que vous lui en aviez donne l’ordre, de s’achever effectivement, par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Post-communion : Exaucez, Dieu Tout-Puissant, les prières de votre peuple et, par le Sacrement que nous avons reçu, avec l’intercession de la Bienheureuse Marie toujours vierge et de tous les Saints, brisez les chaînes de la Pucelle, qui, accomplissant les œuvres que vous lui avez ordonnées, est aujourd’hui incarcérée par nos ennemis, et 103pour qu’elle achève sa mission accordez-lui d’échapper sauve par votre très sainte pitié et miséricorde, par Notre-Seigneur Jésus-Christ39.
De telles prières, dont la Liturgie catholique n’offre sans doute aucun autre exemple, ne laissent pas de doute sur le sentiment de l’Église et du peuple de France fidèle. On aime à croire que Charles VII lui-même intervint pour — à défaut d’autres armes — réclamer des chrétiens ce secours.
Après la mort de Jeanne on voit dès l’année 1432 en l’avant-veille et veille de la fête-Dieu la ville d’Orléans célébrer en l’Église Saint-Sanson l’anniversaire de son supplice. Peut-être ignorait-elle encore qu’en montant sur le bûcher, Jeanne avait supplié que tous 104les prêtres présents célébrassent une messe pour son âme et qu’une fondation lui assurât ce suffrage.
Hélas ! Était-ce tout ce que Jeanne obtenait ? Quelques prières après la mort ! En attendant cette pitié et ce secours, elle luttait désespérément seule dans sa prison du Bouvreuil et pas une voix, malgré ses appels, ne vint jusqu’à elle lui apporter l’aide d’un conseil, d’un réconfort ou d’un témoignage !
M. G. Hanotaux dit bien : Le mystère de l’abandon !
Devant cette affreuse connivence, qui chez les Français retournés
, comme on disait, devenait concours, on demeure accablé et 105l’on se demande comment des hommes de loi qui paraissent d’honnêtes magistrats, des hommes de foi, des hommes d’Église, qui semblent croyants et pieux, en sont vernis à ce point d’égarement, que peut-être ils n’ont pas mesuré l’énormité de leur faute ; qu’en tout cas, ils ne se sont pas révoltés contre le forfait et ont pu croire, (qui sait mesurer les étranges déviations professionnelles), servir leur Pays en condamnant cette enfant où ils ne voyaient plus qu’une aventurière !
La racine de la cruauté perverse de l’Angleterre est trop évidente : Jeanne les battait. Il fallait en avoir raison.
La racine de la lâcheté des Français qui se prêtèrent au crime ou ne s’y opposèrent que mollement est plus délicate à discerner.
Le sens populaire ne tarda pas à les honnir 106comme traîtres. Il avait raison et le stigmate que Cauchon porte devant l’histoire ne sera pas effacé.
Mais il est possible qu’ils n’aient pas eu conscience — certains du moins — de trahir les intérêts de leur Pays. Leur état d’âme, fort trouble incontestablement, peut comporter une part de bonne foi qui explique leur défaillance. Et cette effroyable inconscience est sans doute ce qui doit exciter en nous les plus graves réflexions.
Tous ces faux Français
ralliés aux Anglais, tous ces Français tremblants et veules, leur vraie faute c’est, non pas la trahison, mais le Défaitisme. Si l’on comprend bien cela, le mystère de l’abandon devient assez clair.
107Le Défaitiste proteste qu’il n’est pas le traître. Il veut servir. Il est persuadé servir, servir au mieux son Pays. Mais croyant à la Défaite de son Pays, voyant cette défaite définitive ou la pressentant inévitable, il estime, esprit faible ou retors, que pour sauver ce qui peut encore être sauvé, il faut tenir compte de ce fait, il faut prendre son parti de ce qui n’est plus évitable, qu’il faut tirer parti de la Défaite, le meilleur parti possible, le plus tôt possible, crainte que bientôt tout soit irrémédiablement perdu.
Donc au plus tôt il faut cesser des hostilités déraisonnables, dont le seul effet sera de rendre intraitable son ennemi et de provoquer 108de pires désastres ; au plus tôt il faut causer
et, à défaut de force, rivaliser de finesse. Les obstinés sont des rêveurs dangereux. Le réalisme sain commande la sagesse des diplomates. Ils ne connaissent plus qu’un danger : celui qui provient des entêtements ou des excitations héroïques. À tout prix, il faut réduire à l’impuissance des illuminés d’autant plus redoutables que le populaire est plus sensible à leur facile éloquence, à leurs fulgurantes équipées, qui ne peuvent s’achever qu’en désespoirs sans remède.
Voilà l’état d’esprit des meilleurs parmi les Français ralliés depuis 1420 à l’Angleterre.
Tout les convie à cette sagesse : le fait et le droit.
Le fait, indéniable : un roi fou battu, un 109pays aux trois quarts occupés, un misérable adolescent sans argent et sans énergie, à la dérive.
Le droit, non moins éclatant : le traité de Troyes reconnaissant le fait acquis de la conquête, le légalisant en niant même le titre qu’invoque le Dauphin à un héritage illusoire, et renonçant à y contrevenir.
Or, ce traité qui institue le fils de Henri V, roi d’Angleterre et futur roi de France, met fin aux calamités séculaires. La France, au prix de cette feinte (qu’est-ce autre chose) qui fait passer la couronne de saint Louis au front d’un petit Anglais, d’origine française, retrouve le Paix, le bien-être, demain la richesse d’un commerce rétabli et de terres labourées et enfin moissonnées autrement que par le feu ; elle cesse d’être un lieu d’effroi, 110pillé, incendié, foulé par la bataille ou le vainqueur. Il n’y aura plus de bataille ! Il n’y aura plus de vainqueur ! L’ordre nouveau construit sur cette base est un salut confortable en somme. Et le voici accueilli, sanctionné par tous les Corps de l’État, le Parlement, l’Université de Paris, le clergé qui y trouvent pour eux-mêmes de gros avantages, est-ce une raison pour ne pas se ranger à l’inévitable ?
Dès lors les habiles s’installent sans plus de scrupules dans l’ordre ainsi défini convaincus de servir à la fois leurs intérêts et ceux de la France qui restera la France après tout puisque Henri VI sera roi de France et roi d’Angleterre.
Voilà le fait.
111Or, c’est de ce fait que saint Michel a dit à Jeanne que c’était une Pitié !
Le jour où à Vaucouleurs, puis à Chinon, elle apparaît au nom de Dieu, affirmant sa volonté de bouter les Anglais hors de France
, Jeanne élève contre ce fait une protestation éclatante qui trouble toutes les certitudes, toutes les habiletés.
Aux yeux de tous les Défaitistes, Jeanne est une protestation violente, acharnée contre leur système politique.
Jeanne nie la défaite : non, le roi de France ne sera pas un Anglais ! non, le Dauphin n’est pas battu ! non, il n’est pas un bâtard ! non, la conquête du sol n’est pas 112définitive ! non, les Français ne seront pas Anglais ! Dieu ne le veut pas !
Dieu l’envoie libérer le sol, faire un roi français, et bouter les Anglais hors du Royaume.
Cette audace bouscule toute la situation politique : le défaitisme des Français en territoire occupé, ralliés au conquérant, avec lequel il fallait bien, enfin, vivre ; le défaitisme des Français de Chinon, résignés à vivoter en attendant le coup de grâce ou en attendant la bonne combinaison qui, par le duc de Bourgogne, les tirerait de ce vilain pas.
Aux yeux des défaitistes nantis, Jeanne est une folle dangereuse. Elle compromet tout. Voilà des années qu ?on négocie. Elle annule tant d’efforts ! Cette illuminée entraîne la 113France aux catastrophes et du coup compromet l’Église. Il faut à tout prix s’en débarrasser !
Ainsi s’explique la défaillance des Juges de Rouen.
Je parle des meilleurs. De ceux qui, se souciant d’autre chose que de bénéfices ou de leur peau, avaient encore une conscience. Par ces sophismes, cette conscience se trouva prête à accueillir les accusations ; les injonctions anglaises elles-mêmes ne leur parurent pas si certainement abusives. Qui sait, en des temps si troubles, s’ils n’avaient pas affaire à l’une de ces sorcières ? Son étrange allure, sa fierté, ses résistances ne trahissaient-elles pas une perversité subtile ?
114Ainsi de glissement en glissement, d’aveuglement eh aveuglement, ils en vinrent à croire servir le Pays — et la Religion — en condamnant cette aventurière obstinée.
Du côté du Dauphin, le Chancelier Regnault de Chartres, le Sire Georges de la Trémoille, défaitistes de la Cour de Charles VII, polir les mêmes raisons politiques, inspirées par le défaitisme, seront dès la première heure hostiles à la Pucelle. Ils feront tout pour l’entraver. Ils compromettront le triomphe du Sacré par des lenteurs calculées et des négociations secrètes. Ils dicteront au Roi la honteuse trahison de Jeanne devant Paris ; ils imposeront le recul sur la Loire ; 115ils écarteront savamment la Pucelle de ses amis, de son armée, du champ d’opérations, Quand elle leur échappera en février 1430,ils se promettront une vengeance. En mai 1430, sa capture devant Compiègne leur cause une telle joie, entre si bien dans leur programme qu’on se demande s’ils n’y ont pas trempé.
Enfin ! ils sont délivrés de cette fille qui depuis douze mois entrave, embarrasse, déjoue leur diplomatie de concession et d’entente avec leur ennemi. Leur défaitisme triomphe : on va pouvoir capituler !
Quant à Charles VII, son inertie semble bien venir d’une fatigue et d’un doute tenace. Assez d’héroïsme aventureux !
Autour de lui les capitaines, jaloux au fond, de ce jeune chef trop heureux, ne sont pas si fâchés de pouvoir retourner aux profitables 116pillages, autres fruits d’une défaite où ils installaient leur fortune.
Et voilà comment tous, politiciens et soldats, consentant à ce fait — où ils voyaient volontiers une permission divine — laissèrent les choses suivre leur cours.
Soulagés.
Conclusion
Voilà donc, enfin, de quoi et de qui Jeanne est victime.
Le forfait de Rouen nous apprend où mène la raison d’État que ne contrôlent plus la Conscience ou l’intelligence. C’est le fait anglais.
Il nous apprend où aboutit le défaitisme des esprits mous et des cœurs égoïstes.
Et ainsi, à dire le vrai essentiel, n’est-ce 117pas tellement aux hommes, aux noms qu’ils portèrent, aux races, aux professions qu’il faut imputer la responsabilité dernière du crime, mais à un esprit.
Ce qui éclate alors, c’est que l’esprit chrétien, l’esprit catholique — j’ajoute avec assurance : l’esprit sacerdotal, ne sont pas les coupables.
Sous l’esprit de zèle pour la foi qu’ils invoquent menteusement pour se couvrir ou plus encore pour mieux atteindre leur victime, les Juges n’obéissent qu’à l’esprit de lâcheté et de lucre.
Mais derrière eux, pauvres valets, se dissimule diaboliquement le vrai coupable, le seul coupable en définitive puisque de lui tout a dépendu, et c’est l’esprit de la politique païenne dont Machiavel allait bientôt 118rédiger le Credo et le Code ; la Raison d’État justifiant tous les crimes nécessaires
.
Contre cette doctrine l’Église catholique a toujours dressé sa protestation.
Et voilà pourquoi si les hommes doivent, à Rouen, s’agenouiller dans l’humilité de la pénitence, qu’ils soient ou non d’Église, les catholiques loin d’éprouver un désarroi, n’emportent du Vieux-Marché qu’une douloureuse mais efficace volonté : celle de s’attacher plus courageusement que jamais à la doctrine authentique de leur Église ; et celle de demander à leur Sœur héroïque Sainte Jeanne, la grâce de ne jamais plier devant la force, de ne jamais s’égarer aux chemins 119obscurs ; de ne jamais croire à la défaite des Causes Sacrées dont ils ont la charge, et de ne jamais prendre parti de la Défaite.
Si les Français peuvent se rencontrer unanimes sur ce beau terrain ?
Mais y trouveront-ils que raison de s’aimer et de s’unir ?
Si les Français peuvent se rencontrer unanimes à Rouen ?
On laisse à leur loyauté de répondre.
121Bibliographie
On trouvera :
- Les pièces essentielles du Procès et maints autres documents dans l’édition de Quicherat, cinq volumes ;
- Une étude hautement impartiale dans la Jeanne d’Arc de M. G. Hanotaux (Hachette 1911) ;
- Un récit des événements, jour par jour, dans les deux volumes que j’ai édités à l’Art Catholique, en 1929 et 1931 :
- La chevauchée de Jeanne d’Arc, 1429.
- Le mystère de la Passion de Jeanne d’Arc, 1431.
Je renvoie à ce dernier volume sous la référence abrégée de la Passion.
Notes
- [1]
Péguy, Note conjointe sur M. Descartes, Œuvres complètes, t. IX, p. 217.
- [2]
Le mystère de la Passion de Jeanne d’Arc, p. 225, 267, 327, 328, etc.
- [3]
Ibid., p. 279.
- [4]
Ibid., p. 313.
- [5]
Ibid., p. 348.
- [6]
Ibid., p. 381.
- [7]
Ibid., p. 411.
- [8]
Je dis l’honneur de l’Église et non pas simplement l’Église, parce que, même à Poitiers où évêques et théologiens jugèrent en toute liberté, ce Tribunal régulier n’engage proprement l’Église. Son jugement n’engage que ceux qui le prononcèrent. Mais comme ces hommes d’Église agirent alors vraiment comme hommes d’Église, à qui le Dauphin demandait franchement de dire leur pensée, sans leur dicter en rien ses propres préférences, leur attitude, si elle eût été prévaricatoire, compromettait l’honneur de l’Église.
À Rouen, des Juges menacés, asservis, ont sacrifié leur honneur personnel.
Ils ont par leur lâcheté même dégagé l’honneur de l’Église, car leur servilisme à l’autorité laïque anglaise leur a fait introduire dans leur procédure des raisons multiples de nullité. En sorte que l’Église par ses lois cassait ipso facto un procès abusif, le reniait, comme absolument contraire à son droit.
M. G. Hanotaux dans son beau livre Jeanne d’Arc (Paris, 1911, p. 299) établit vigoureusement la nullité du procès et fait siennes les conclusions de M. Chevalier.
- La compétence territoriale de l’évêque de Beauvais jugeant à Rouen est douteuse.
- Jeanne a décliné cette compétence en réclamant, — c’était de droit naturel, — des juges impartiaux, c’est-à-dire par moitié venus de France.
- L’inquisiteur et ses assesseurs n’assistèrent pas à toutes les séances comme il était requis.
- Le droit ecclésiastique prescrivait de donner à l’accusée un défenseur, les pièces du procès devaient lui être communiquées.
- Comme mineure, elle devait avoir un curateur.
- L’évêque devait procéder lui-même à tous les interrogatoires.
- La pression anglaise détruisit la liberté des juges.
- L’appel au Pape fut refusé.
Donc, tout au moins y avait-il lieu à cassation et à révision.
- [9]
La chevauchée, p. 73.
- [10]
Ibid., p. 88-90.
- [11]
La Passion, p. 150.
- [12]
La Passion, p. 158
- [13]
La Passion, p. 154.
- [14]
La Passion, p. 172.
- [15]
La Passion, p. 206.
- [16]
La Passion, p. 216.
- [17]
La Passion, p. 223.
- [18]
La Passion, p. 328-229.
- [19]
La Passion, p. 241.
- [20]
Paris sera évacué par les Anglais en 1436.
- [21]
La Passion, p. 303.
- [22]
La Passion, p. 308.
- [23]
La Passion, p. 317.
- [24]
La Passion, p. 332.
- [25]
La Passion, p. 389.
- [26]
On est très surpris de trouver sous la plume de l’Écossais Andrew Lang dans son livre The Maid of France (1908) des lignes comme celles où, pages 242-243, il s’applique à établir qu’en somme tout le mal fut fait par des Français. Il a beau jeu à citer les personnages français qui participèrent au crime. Mais il oublie que ces Français ne furent que des Serviteur du maître anglais. Il a le cynisme, car vraiment on doit s’y prendre à deux lectures pour le croire, de rappeler notamment que c’est un bourreau français qui la brûla. Nous allons établir la culpabilité française. Il ne faut pas oublier qu’elle n’est que de subordonnés.
- [27]
La Passion, p. 410. Voir : Quicherat, Procès, t. II, p. 15, 17, 353 ; t. III, p. 56, 168, 190.
- [28]
La découverte en fut faite par le P. Ayroles. En 1901 l’édition complète de la Chronique de Morosini fut publiée dans la Collection de la Société d’histoire de France, par MM. G. Lefèvre-Pontalis et L. Dorez.
- [29]
Édition de 1901, t. III, p. 351-353.
- [30]
Voir La Passion, p. 151-153.
- [31]
Voir de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 253-254.
- [32]
Voir de Beaucourt, p. 255.
- [33]
Voir de Beaucourt, p. 256. Valet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 171, note 1.
- [34]
Ayroles, La Vraie Jeanne d’Arc, t. III, p. 363.
- [35]
La Passion, p. 130.
- [36]
Le 15 mai 1430 nous voyons le chanoine Jehan Boucher (de Tours et Angers) célébrer la Grand Messe pour le roi et pour Jeanne. Il n’est pas douteux qu’après sa capture ce prêtre et beaucoup d’autres célébrèrent ainsi pour elle (Quicherat, t. V, p. 165).
- [37]
Quicherat, t. III, p. 393-410.
- [38]
L’original est perdu. Il est connu par le résumé qu’en a rédigé le P. Fournier, auteur d’une Histoire des Alpes Coltiennes et Maritimes. Voir : Ayroles, La Vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 79.
- [39]
Voir La Passion, p. 129-130.