Général Dragomirov  : Les Étapes de Jeanne d’Arc (1898)

Comptes-rendus critiques

Revue de presse

Journal des débats
14 décembre 1897

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D’après une dépêche de Kharkov [aujourd’hui Kharkiv, en Ukraine] au Novoïé Vrémia [le Temps Nouveaux, journal de Saint-Pétersbourg], le général Dragomirov, qui se trouve actuellement à Kharkov, vient d’achever un important travail sur Jeanne d’Arc qui paraîtra bientôt.

Le Temps
1er mars 1898

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Notes et lecture : La Jeanne d’Arc du général Dragomirov.

Parmi les mille témoignages qu’a portés sur Jeanne d’Arc ce siècle de littérature, à peine en trouvera-t-on un qui convienne à notre fin de siècle. Michelet a vu dans cette histoire le miracle de l’amour : Jeanne est la Vierge redescendue sur terre ; sa pitié pour le monde est un doux secret de femme. Il omet la rare énergie grâce à laquelle l’amour de Jeanne devint efficace et créateur ; d’un bout à l’autre de son récit, sa féminité de poète l’empêche de sentir la virilité de l’héroïne. Wallon, d’une narration plus sobre et plus exacte, peint simplement celle dont la beauté défie à jamais tout ornement ; il respecte scrupuleusement en elle le charme virginal et le mystère religieux. Siméon Luce évoque autour de cette figure la vie française du quinzième siècle et fait ressortir le visage sur un fond exactement restitué. Henri Martin montre mieux que personne l’identité du caractère de Jeanne avec le caractère français ; il salue dans la bonne Lorraine une première apparition de la patrie.

Aucune de ces vues intéressantes ne correspond exactement à notre optique. Notre génération, que l’obligation générale du service initie tout entière à l’idée de guerre, ne s’en remet plus aux hommes d’étude du soin de juger les choses de l’action ; elle s’adresse de préférence à des soldats pour tout ce qui est de la vie en armes, du combat et du commandement. Un livre purement militaire sur Jeanne d’Arc viendra donc à son heure, et nous devons remercier le général Dragomirov de nous avoir donné la promesse d’un pareil livre sous la forme de la courte étude qu’il publie aujourd’hui même dans la Revue des Deux Mondes.

Cette rencontre psychologique du penseur russe avec Jeanne d’Arc n’est aucunement fortuite, mais répond au caractère militaire de l’un et de l’autre. S’il fallait résumer en deux mots la doctrine du général Dragomirov, on dirait qu’il a pris toujours soin de distinguer les faits de la vie, de l’action, d’avec les faits de la pensée ; il marque entre ceux-ci et ceux-là une séparation profonde et presque une différence d’espèce. Toutes les contradictions du monde lui apparaissent comme le leurre de la pensée qui croit avoir saisi la vie ou comme la surprise de la vie qui se dérobe à la pensée. D’après cela, toute théorie militaire ne réussira jamais qu’à décrire ou à prévoir les formes de l’action. L’action elle-même, en ce qu’elle est collective et tumultuaire, reste inaccessible au raisonnement ; elle obéit à d’autres forces, à l’instinct populaire, à la suggestion, à la volonté inconsciente, à ces vagues raisons du cœur qui meuvent les masses et que l’intelligence du chef met à profit.

Tout un système d’éducation militaire et tout un art du commandement résultent de là. Car, une fois admis que les principaux ressorts moraux mis en jeu sur le champ de bataille sont de sentiment et non de raisonnement, il reste à préparer pour cette épreuve sentimentale l’âme du soldat, il reste à faire que l’âme de l’officier l’enveloppe et la réchauffe, il reste à assurer l’unité intime et la motion solidaire du corps militaire tout entier. Mais, quelles que soient les conséquences professionnelles du principe, c’est le principe lui-même qui devient évident de par l’exemple de Jeanne d’Arc et par toutes les preuves qu’elle a faites sur les champs de bataille. Dans une France qui argumentait beaucoup, la France anglaise de 1425, elle ne parut pas pour apporter des arguments nouveaux mais elle apporta sa bonne volonté. Puis, grâce à l’accord de cette volonté avec le sentiment populaire, chacun de ses pas devint un triomphe, le triomphe de l’esprit d’action sur l’esprit d’examen et de combinaison.

L’histoire de Jeanne d’Arc s’offre donc tout exprès pour confirmer l’axiome militaire fondamental du général Dragomirov ; mais écoutons-le lui-même fonder sa démonstration sur les faits célèbres de la délivrance d’Orléans :

[Suit un long extrait allant du paragraphe commençant par : La première question à résoudre concernait la ligne des opérations dirigées vers Orléans. ; jusqu’à celui se terminant par : C’est cet accomplissement suprême qu’elle excellait à consommer tant qu’on ne lui liait pas les pieds et les mains.]

Ceux qui négligent de prendre parti dans ce débat de Jeanne contre les chefs de l’armée, et qui jugent cette histoire un peu vieille, se trompent, car l’histoire est plus vieille encore qu’ils ne supposent ; elle est vieille comme le monde, ou nouvelle comme lui. C’est la controverse de la ligne droite contre la ligne brisée, de l’esprit d’offensive contre l’esprit do manœuvre et de démonstration, du sacrifice hardi contre la prudence conservatrice et de l’amour de la patrie contre l’instinct de la préservation. Question capitale, question éternelle : Orléans l’a vue posée en 1870 dans les mêmes termes qu’en 1428. À la fin d’octobre 1870, il s’agissait encore de délivrer Orléans au moyen d’une armée rassemblée à Blois ; l’âme de Jeanne d’Arc, qui est celle de toute défense nationale, animait cette jeune armée, mais les leçons de la Pucelle étaient oubliées : au lieu de marcher droit à l’adversaire, comme elle l’avait voulu jadis, on se conforma au conseil de Gaucourt et l’on marcha seulement vers la ville, point neutre et sans valeur vivante. Les conditions morales où se trouvait la France d’alors ne justifiaient que trop cette offensive incertaine ; mais les résultats eux-mêmes furent incertains. L’armée de la Loire avait atteint la ville après le succès de Coulmiers, elle ne s’en détacha plus ; et c’est dans la foret d’Orléans que l’armée de Frédéric-Charles vint au commencement de décembre 1870 la relancer, la rompre et la rejeter en deux tronçons vers Bourges et vers Blois.

Jeanne d’Arc n’avait pas connu ces arrêts ni ces défaillances ; à Reims, sous Paris, devant Compiègne, le général Dragomirov nous la montre infatigable, clairvoyante, toujours pareille.

Pareille encore dans la prison, plus haute seulement et plus sainte à mesure qu’elle approche de la mort, elle déclare sa foi unique et dévoile son simple secret :

— Non, répond-elle, je n’employais contre les ennemis aucun signe maléfique, mais je disais aux soldats : Entrez hardiment au milieu des Anglais, et j’y entrais moi-même.

Et dans un autre interrogatoire :

— De l’amour ou de la haine que Dieu porte aux Anglais ne sais rien, mais sais bien qu’ils seront mis hors de France, excepté ceux qui y mourront…

Jusque-là elle n’était que pareille aux grands inspirés qui ont excité à la guerre les masses ignorantes et barbares ; comme Mahomet, elle a été envoyée avec l’épée ; comme lui, elle est une hallucinée qui obéit à des Voix.

Mais la question inique qu’on lui inflige la fait s’examiner et se mieux comprendre ; elle revêt peu à peu ce caractère moderne qu’aucune figure historique n’avait montré encore et qu’aucune autre n’a reproduit depuis. On voit bien alors que Jeanne d’Arc n’a pas paru pour le meurtre ; mais pour le sacrifice, et que son affaire n’était pas de tuer, mais de mourir. On se souvient de cette hésitation chrétienne qu’elle mêlait jusqu’à son ardente offensive ; on relit comme un évangile ces lettres charmantes qu’avant de combattre elle écrivait à Bedford et au duc de Bourgogne : Que n’allez-vous plutôt contre le Sarrasin ?… Faites la paix avec le roi de France, et puis faites la guerre ensemble pour reconquérir le Saint-Sépulcre. La première dans l’histoire de France elle avait déclaré cette répugnance à la guerre d’agression dont la Révolution française voulut faire un de ses principes et que la Russie revient imposer à l’Europe en cette fin du dix-neuvième siècle. De ce point de vue particulier, l’hommage écrit que le général Dragomirov consacre à Jeanne d’Arc restera comme un signe des temps ; il témoignera de l’accord de la France et de la Russie devant le grand signe de paix et de guerre, devant le signe national que nous appelons Jeanne d’Arc.

La Petite Gironde
6 mars 1898

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Jeanne d’Arc et le général Dragomirov. — Jeanne d’Arc a été chantée, glorifiée, dénigrée, par des gens de lettres, des historiens, des hommes d’État, des prêtres, des laïques séparés, sur le terrain des croyances ou des opinions, par des abîmes. On se bat maintenant à qui la célébrera le mieux. On l’avait brûlée vive ; on l’écartèle maintenant en effigie.

C’est un spectacle assez triste. Mais, en somme, l’hommage, pour être passionné et même égoïste, n’en est pas moins unanime. Admirée à des titres divers par les intellectuels et la foule, il restait pourtant a Jeanne à être jugée comme soldat, au point du vue purement militaire, par un soldat.

C’est ce que vient de faire le général russe Dragomirov, dans la Revue des Deux Mondes. Il examine, avec un grand luxe de détails précis, techniques, les opérations de la délivrance d’Orléans, et il s’efforce de rattacher les observations recueillies à une théorie qui lui est chère et dont l’élévation, la largeur de compréhension, la chaleur généreuse frapperont tout le monde.

Le général Dragomirov, sans méconnaître la haute valeur de la théorie et des combinaisons savantes en art militaire, attribue néanmoins le premier rôle à l’action qui s’inspire surtout du sentiment, de l’état d’âme du soldat. Préparer cet état d’âme, jeter les semences de foi, de communion héroïque qui germeront puissamment en action féconde sur le champ de bataille, c’est là l’ardent souci du général Dragomirov. On voit quel rôle d’éducateur, d’entraîneur d’âmes est dévolu au chef, quel rayonnement personnel il exige de lui.

Tout l’exposé historique et critique du général russe se rattache à cette conception. Il expose longuement le détail des opérations de la délivrance d’Orléans, le rôle militaire et moral Jeanne, et il conclut :

On voit bien toute la grandeur de la figure de Jeanne. D’une part, elle est une enfant, et de l’autre, le plus sage des conseillers et des capitaines, un intrépide soldat, un logicien fécond dans la dispute, un moraliste profondément versé dans la connaissance du cœur humain. […]

Et comme elle comprend profondément les vérités militaires ! Comme elle voit clairement que là où le brave se risque, Dieu aide au moins vaillant ; qu’il faut pousser droit au but ; qu’ayant commencé à frapper, il faut frapper jusqu’à la fin, sans donner à l’ennemi le temps de se reconnaître ; que l’impétuosité est bonne au début d’une action, mais que seule la persévérance va jusqu’au terme ; que perdre du temps, c’est quelquefois perdre la partie. On peut, à la vérité, conduire Jeanne par la rive gauche quand elle veut aller par la rive droite ; on peut la tromper sur cet article ; mais on ne la trompe pas sur ce qui se passe au sein de la masse humaine et dans le cœur d’un homme de la foule. La marche sur Reims, téméraire aux yeux de la gent livresque et diplomatique, était en fait la moins risquée du monde. En temps de guerre civile, les deux partis ont des représentants en toute région ; l’affaire est de porter secours au parti dont on est. On avait ici à traverser non des provinces étrangères, mais des provinces françaises : c’est ce que Jeanne comprenait et ce que les diplomates ne comprenaient pas…

De tous les alléluias qui sont montés vers Jeanne à travers les âges, le salut réfléchi et ardent du général Dragomirov est peut-être le plus émouvant. Il montre l’étincelle sacrée, non pas seulement au front de Jeanne, force inconsciente, mais dans son cœur. Il rappelle à quels vrais foyers doit s’allumer la flamme militaire et patriotique.

P. B.

Le Petit Journal
3 avril 1898

Supplément illustré du dimanche.

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Le 8 mai, jour des élections [élections générales pour le renouvellement de la Chambre des Députés], sera la date d’un patriotique et glorieux anniversaire, celui de la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc. Un écrivain militaire russe, M. le général Dragomirov, a communiqué à notre Revue des Deux Mondes, qui la publiait dans une de ses dernières livraisons, l’esquisse d’un grand ouvrage qu’il est en train d’achever sur l’héroïne française.

On voit bien maintenant, — écrit-il, — toute la grandeur de la figure de Jeanne. D’une part, elle est une enfant ; et, de l’autre, le plus sage des conseillers et des capitaines, un intrépide soldat, un logicien fécond dans la dispute, un moraliste profondément versé dans la connaissance du cœur humain. Et comme elle comprend profondément les vérités militaires ! Comme elle voit clairement que là où le brave se risque, Dieu aide au moins vaillant !

Ces derniers mots sont un proverbe populaire russe que cite M. le général Dragomirov. C’est avec bonheur que je signale à ceux qui me font l’honneur de me lire le témoignage de l’admiration, et je puis dire de la ferveur pour notre Bonne Lorraine, d’un ami de la France. C’est avec non moins d’émotion que je rappellerai les paroles d’amende honorable prononcées dans la cathédrale d’Orléans, à cette fête du 8 mai, par un prélat d’Angleterre, Mgr Gillis, vicaire apostolique d’Édimbourg. Ce descendant des anciens envahisseurs de la France, des adversaires de Jeanne, laissa tomber ces paroles sur la foule émue :

Il est une page que, pour l’honneur de mon pays, je ne voudrai pas trouver dans son histoire, c’est la page qu’éclaire, à notre honte, le bûcher de Rouen… J’aime à le proclamer : je crois à Jeanne d’Arc ; je ne peux voir en elle autre chose qu’une envoyée de Dieu et je viens, de parmi ceux qui la brûlèrent, inscrire au temple de sa mémoire, non une apologie de ses vertus, mais l’aveu du crime de mes pères et déposer au pied de sa sainte image l’offrande bien tardive d’une réparation de justice.

N’est-ce point le cas de dire qu’un miracle était accompli ? Après avoir vaincu les Anglais, Jeanne d’Arc avait conquis moralement l’Angleterre ! Et vraiment c’est chose faite.

Mais je me demande où diantre j’avais l’esprit en exprimant ici, il y a quelque temps, le souhait avec espoir de réalisation de voir la Chambre sa montrer favorable au rêve de M. Joseph Fabre et de M. de Mahy. Ce rêve, c’est celui d’une fête nationale célébrée sous les auspices de la Pucelle d’Orléans, de la martyre de Rouen.

Le projet de loi relatif à cette fête avait été voté, comme vous le savez, par le Sénat il y a trois ans déjà. D’innombrables pétitions ont adjuré nos députés de le voter à leur tour avant de se séparer.

Mais il aura suffi que quelques sectaires, toujours prêts à faire appel au désordre et à la violence, aient signifié à la Chambre que cette solennité serait considérée par eux comme un défi, qu’une fête nationale de Jeanne d’Arc ne pouvait être qu’une fête de guerre civile et que la Chambre devait rejeter ce fumeux brandon de discorde… oui, il aura suffi à quelques énergumènes de proférer ces criailleries absurdes, ces indignes menaces pour faire écarter un projet cher à tous les bons Français et que surtout les bonnes Françaises avaient à cœur de voir réussir.

Mais patience ! Les violents et les impudents ne feront pas toujours la loi dans ce pays. Qu’ils jouissent de leur reste !

Simon Levrai.

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