A. Giry  : Biographie de Jules Quicherat (1882)

Éloges funèbres

Obsèques de Jules Quicherat
10 avril 1882

Extrait de la Bibliothèque de l’École des chartes. — Année 1882.

Une mort imprévue vient de frapper l’homme éminent que tous les collaborateurs de la Bibliothèque de l’École des chartes reconnaissaient pour leur maître et dont les travaux, les exemples et les conseils ont assuré le succès de notre recueil. Jules Quicherat est décédé le 8 avril 1882, dans sa 68e année. — Les discours suivants ont été prononcés sur sa tombe par M. Delisle, au nom de l’École des chartes et du Comité des travaux historiques, par M. Bordier, au nom de la Société de l’École des chartes, par M. Duplessis, au nom de la Société des antiquaires de France, par M. de Beaucourt, au nom de la Société de l’histoire de France, par M. Dubief, au nom de la Société de Sainte-Barbe, et par M. de Bourmont, au nom des élèves de l’École des chartes.

Discours de M. Delisle46
au nom de l’École des chartes et du Comité des travaux historiques

Messieurs,

Jamais, depuis sa fondation, l’École des chartes n’a été frappée d’un coup aussi terrible qu’en ce jour, où elle perd à la fois et sa gloire la plus incontestée et son plus solide appui. L’homme éminent qui lui a été enlevé par une fin si soudaine et si prématurée lui appartenait tout entier, et l’on peut dire sans exagération que, pendant quarante-huit ans, l’histoire de l’École et la vie de Jules Quicherat se sont confondues dans la plus touchante intimité et la plus parfaite harmonie.

L’École des chartes n’existait, pour ainsi dire, qu’en germe, à la fin de l’année 1833, quand Jules Quicherat, à peine âgé de 19 ans, se fit inscrire pour suivre les cours de Benjamin Guérard à la Bibliothèque royale. L’enseignement théorique ne portait alors que sur la paléographie ; mais les sujets d’élite, associés aux travaux d’un maître tel que Benjamin Guérard, se façonnaient eux-mêmes à la critique des textes et se traçaient, sur les bancs mêmes de l’École, la carrière scientifique dans laquelle ils devaient s’engager.

C’est à Jules Quicherat que revient, en grande partie, l’honneur d’avoir créé les traditions qui ont transformé l’École et l’ont progressivement amenée à l’état prospère dont il était justement fier dans ces dernières années. Plus que personne, il a contribué à la fondation de la Société de l’École des chartes et au succès du recueil dans lequel, depuis 1839, les jeunes gens de trente-neuf promotions ont fait leurs premières armes. C’est par un travail de lui, sur un poème inédit de l’antiquité latine, que s’ouvre la Bibliothèque de l’École des chartes, et dans le cahier du même recueil qui est en ce moment sous presse on trouvera encore la trace de son active collaboration.

Jules Quicherat était donc tout désigné pour occuper une des chaires créées à l’École par l’ordonnance du 31 décembre 1846. L’enseignement dont il fut chargé comportait d’abord l’archéologie du moyen âge, puis, à partir de 1849, une partie de la diplomatique. Il était également bien préparé pour l’un et pour l’autre de ces deux cours : car il savait interroger les monuments proprement dits avec autant de sagacité que les pièces d’archives. Mais c’est avant tout comme archéologue qu’il rendit les services les plus signalés et qu’il exerça la plus grande influence. Ses connaissances en histoire, ses goûts d’artiste, son habileté à manier le crayon, sa sûreté de coup d’œil et son étendue de mémoire, tout se réunissait pour faire de lui un incomparable antiquaire. Également familier avec les différentes civilisations de notre pays, il analysait ou restituait jusque dans les moindres détails tous les monuments, grands ou petits, ruinés ou intacts, qui subsistent sur le sol de la France ou qui ont été rassemblés dans les musées. Il les distribuait par époques et par régions, les expliquait et montrait comment il faut les interroger pour les faire servir à l’histoire des Gaulois, des Romains et des populations du moyen âge. On ne peut imaginer rien de plus instructif que la façon dont il employait les textes pour résoudre les problèmes archéologiques, et les monuments pour faire comprendre certains passages de nos chroniqueurs latins et de nos trouvères ou troubadours. Le temps lui a manqué pour coordonner ses notes et en tirer un corps de doctrine, qui, à coup sûr, aurait été l’une des œuvres les plus remarquables de l’érudition française au XIXe siècle ; mais il en a du moins fixé les grandes lignes, il en a écrit plusieurs chapitres et il a initié à ses méthodes des disciples qui maintiendront dans la droite voie l’étude de nos antiquités nationales.

Appelé à diriger l’École des chartes en 1871, Jules Quicherat se révéla administrateur de premier ordre. Quel admirable parti il sut tirer de ressources dérisoirement insuffisantes ! Quel génie inventif ne lui a-t-il pas fallu déployer pour organiser un enseignement si complexe dans un local si obscur et si exigu, pour y introduire chaque année des innovations si bien combinées et pour y rassembler des collections si diverses et parfois si encombrantes ? Faut-il rappeler ces accroissements de la bibliothèque, ces exercices pratiques qui habituent les élèves à la réflexion et à la discussion, ces concours semestriels qui stimulent leur zèle, ces cahiers d’héliogravures qui les familiarisent avec toutes les difficultés de la paléographie et de la diplomatique, ces promenades où les professeurs leur démontrent sur le vif tantôt le régime des archives anciennes et modernes, tantôt le système de construction des vieux donjons et des vieilles cathédrales ? Que dire aussi de l’ampleur donnée à l’épreuve des thèses, des conseils prodigués aux candidats pour les guider dans le choix des sujets, et des observations, à la fois sévères et bienveillantes, sur les rectifications à apporter à leurs travaux et sur les lacunes à y combler avant de les produire au grand jour ?

Il n’est pas étonnant qu’une direction si féconde en résultats lui ait concilié au plus haut degré la confiance des ministres, l’amitié et l’estime de ses collègues, le respect et la reconnaissance de ses élèves. Ce qui doit surprendre, c’est qu’avec des occupations si absorbantes il ait trouvé le temps d’écrire des douzaines de mémoires, de composer de gros livres et de publier de volumineuses éditions, qui auraient suffi pour lui assurer une des places les plus honorables parmi les historiens et les critiques de notre époque.

Ce n’est pas ici le lieu de dresser une liste bibliographique ; je me reprocherais cependant de ne pas rappeler ici des travaux tels que les Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, les Œuvres historiques de Thomas Basin, l’Histoire de Sainte-Barbe, le Traité de la formation française des anciens noms de lieu, l’Histoire du costume en France et la Biographie de Rodrigue de Villandrando. Le seul énoncé de ces titres éveille dans votre esprit, messieurs, l’idée de l’immensité des recherches, de la netteté de conception, de l’originalité de vues, du mouvement et de la couleur de style, dont sont empreints tous les ouvrages de Jules Quicherat et que l’Académie des inscriptions et belles-lettres a solennellement reconnus, quand elle a décerné à l’auteur, en 1880, le prix Jean Reynaud, pour se consoler, en quelque sorte, de ne point le compter parmi ses membres47.

Toutes ces qualités maîtresses se révélaient, sous une forme encore plus vive et plus saisissante, dans les communications, les rapports et les discussions dont il animait les séances de tant de sociétés, conseils, comités ou commissions, auxquels il se plaignait d’appartenir, mais auxquels il resta toujours fidèle et qu’il fit constamment profiter de ses lumières et de son expérience. Ceux d’entre vous, messieurs, qui ont siégé à côté de lui et souvent sous sa présidence, au Comité des travaux historiques, à la Commission des monuments historiques, au Conseil supérieur de l’instruction publique, à la Commission des archives, à celle du catalogue général des manuscrits, à celle des voyages et missions, à la Société des antiquaires de France, à la Société de l’histoire de France, n’oublieront jamais comment il était préparé à répondre aux questions les plus inattendues, comment il savait mettre en relief le point sur lequel il attirait l’attention, comment il groupait les arguments favorables à sa thèse, comment il réfutait les systèmes contraires et comment il résumait les discussions les plus confuses.

Dans les réunions dont je parle, comme aussi dans les conversations et dans la correspondance qu’il entretenait avec ses amis, ses collègues et ses disciples, Jules Quicherat laissait éclater les plus vives et souvent les plus impétueuses saillies de son esprit ; mais sa bonne humeur et sa cordialité, qui prenaient toujours le dessus, ne permettaient pas de se méprendre sur le fond de sa pensée.

Les traits distinctifs de son caractère étaient la franchise et la dignité, le désintéressement et l’oubli de lui-même, la fermeté dans ses opinions et la constance dans ses amitiés, la volonté d’accomplir son devoir et le désir de faire le bien. Il poussait jusqu’à la passion l’amour du vrai et du beau, et, pour emprunter une expression qu’il employait en 1849 au pied de la statue de Du Cange48, il avait plus qu’aucun autre l’heureux privilège d’accorder le respect du passé avec le goût des conquêtes dues au progrès des temps.

Son ardent patriotisme lui faisait savourer et exalter les grandeurs et les dévouements de toute espèce qu’offre notre histoire, aussi bien au moyen âge que dans les siècles modernes. Le culte qu’il avait voué à Jeanne d’Arc est le meilleur indice de l’élévation de son âme. Est-il rien de plus touchant que plusieurs pages de ses Aperçus sur l’histoire de la Sainte du moyen âge, qui, pour lui, devait devenir la Sainte des temps modernes ? Il aimait à reposer ses yeux sur l’image en bronze de la Vierge d’Orléans, dont ses camarades et ses disciples avaient tenu à honneur d’orner son modeste cabinet. Il nous est donc bien permis, messieurs, d’associer en ce jour le souvenir de Jeanne au souvenir de l’historien qui en a si bien fait revivre la noble figure, et nous ne saurions nous arrêter à une meilleure pensée, en adressant en ce moment le suprême adieu au maître bien aimé et vénéré dont les vertus, les travaux et les services ne seront pas oubliés tant que vivra l’École des chartes, tant que justice sera rendue en France aux grands caractères et aux grandes œuvres d’érudition.

Adieu, Quicherat ! Adieu !

Discours de M. Bordier49
au nom de la Société de l’École des chartes

Messieurs,

Le maître et l’ami auquel nous apportons en ce moment nos derniers adieux ne s’est pas seulement illustré par les travaux auxquels un si juste hommage vient d’être rendu ; il avait surtout cette heureuse alliance d’un mâle caractère avec une âme ouverte à la sympathie et à toutes les nobles inspirations. D’instinct il avait les bras tendus vers la jeunesse, trésor de toutes les espérances, et sa place, préférée entre toutes peut-être, était celle qu’il occupait à la tête de cette jeunesse de l’École des chartes, groupée en une société laborieuse et fraternelle dont il avait été l’un des principaux fondateurs. Qu’il fût ou non son président en exercice, c’est lui qui en a toujours été le chef, primus et princeps, du moins par droit d’ancienneté.

Il l’était déjà lors de cette séance, mémorable pour nous, du mois de mai 1847, où le ministre de l’instruction publique, M. de Salvandy, vint faire solennellement au palais des Archives l’ouverture d’une nouvelle et belle École des chartes en place de celle qui avait été jusque-là confinée humblement dans les combles de la Bibliothèque royale. Le ministre avait apporté, pour clore la séance, la croix à Quicherat et sa nomination de professeur qu’il a si brillamment justifiée depuis lors jusqu’à ces jours derniers. Ceux qui assistèrent à cette cérémonie sentirent que c’étaient tous ses camarades qu’on encourageait, qu’on honorait en sa personne, et que l’État faisait ainsi son compliment au jeune auteur du premier article de notre Bibliothèque de l’École des chartes, un vieux poème de l’antiquité romaine exhumé d’un manuscrit du moyen âge.

Combien le souvenir de cette solennité, qui ne peut émouvoir aujourd’hui que les mémoires chargées de quarante ans de date, s’harmonise heureusement avec le souvenir tout récent de ce banquet de famille où ses jeunes amis le touchèrent profondément en lui offrant, avec quelque apparat, une statuette en bronze de sa Jeanne d’Arc, l’héroïne de tous les cœurs patriotiques, mais à l’image de laquelle il avait des droits particuliers ! Malgré des affections de famille très chaudes et la tendresse filiale qu’il avait pour son vénérable et savant frère aîné, M. Louis Quicherat, aujourd’hui plongé dans le deuil lugubre du vieillard qui reste seul, on peut dire que Jules Quicherat, austèrement célibataire, avait fait sa seconde famille de l’École et de la Société de l’École des chartes. Rarement un maître fut aussi cher à ses élèves, puis à ses anciens élèves devenus ses camarades ; et pas un, j’ose l’affirmer, de tous ces jeunes gens, même lorsqu’il leur avait été sévère, pas un de tous ces hommes distingués dont il avait ouvert et façonné l’esprit critique ne trouva jamais en lui rien qu’à louer et à chérir. J’ai vu, à l’étranger, et Quicherat étant bien loin, des réunions où ses élèves et amis portaient à son honneur et à sa santé des toasts dont la ferveur allait jusqu’à mouiller les yeux.

Messieurs, ce ne sont point des larmes qu’il faut maintenant à l’âme virile de Jules Quicherat. Ce que notre ami demande certainement de ses admirateurs et de ses successeurs, c’est d’entretenir les principes de vertueux labeur et d’étude infatigable auxquels il a si dignement consacré sa vie. C’est en lui promettant de conserver fidèlement et filialement ses enseignements et ses exemples que la Société de l’École des chartes entend honorer sa mémoire et lui offrir ses affectueux respects avec ses derniers adieux de ce monde.

Discours de M. Duplessis50
au nom de la Société des antiquaires de France

Messieurs,

J’ai la douloureuse mission de venir, au nom de la Société nationale des antiquaires de France, dire un dernier adieu à notre éminent confrère M. Jules Quicherat. Depuis la mort récente de M. Adrien de Longpérier51, M. Quicherat occupait sur la liste de nos membres résidants la première place ; il était entré dans notre compagnie le 9 mai 1845. Tous ceux d’entre vous, messieurs, qui ont connu cet homme loyal et profondément honnête, ont pu apprécier la sûreté de son savoir et la sagacité qu’accusaient tous ses travaux. Autant il mettait d’ardeur à défendre les causes qu’il jugeait bonnes, autant il combattait sans merci les opinions qui lui semblaient erronées ou mauvaises. Sa parole incisive et brève était toujours écoutée avec attention ; il donnait à nos séances une animation particulière ; il aimait la discussion et il répondait aux objections que soulevaient quelquefois ses communications avec une telle netteté qu’il ramenait bien vite à son opinion ses adversaires. La Société des antiquaires fait aujourd’hui une grande perte et nous sommes certains que toute l’érudition française s’associera à notre deuil.

Discours de M. de Beaucourt52
au nom de la Société de l’histoire de France

Messieurs,

La Société de l’histoire de France, que j’ai l’honneur de représenter, a le douloureux devoir d’apporter, elle aussi, au savant et si éminent confrère que nous pleurons, le juste tribut de ses hommages et de ses regrets. Comment ne pas rappeler, sur cette tombe prématurément ouverte, tout ce que notre Société doit à ce travailleur infatigable, à ce grand érudit qui, pendant plus de quarante ans, compta parmi ses meilleurs auxiliaires et ses guides les plus autorisés ? Par son admirable sens critique, par sa haute compétence en matière d’érudition, par son esprit vif et pénétrant, M. Jules Quicherat éclairait et animait tout ensemble nos réunions, auxquelles il ne cessa de prendre une part si active et si assidue.

C’est en 1841 qu’il inaugura sa collaboration aux travaux de notre Société en publiant son inappréciable recueil des Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc. Là se trouvent réunis, avec les textes mis pour la première fois en pleine lumière, tous les documents se rapportant à l’immortelle libératrice de la France, qui fut pour lui l’objet d’un véritable culte. Après avoir eu, en quelque sorte, les prémices de sa laborieuse carrière, la Pucelle a occupé ses suprêmes pensées ; car, messieurs, les dernières lignes tracées par cette main aujourd’hui glacée sont consacrées à Jeanne d’Arc : vous les lirez bientôt avec émotion et respect.

Outre ce monument, élevé avec un soin consciencieux et une patriotique ardeur, nous devons à M. Quicherat la savante édition de l’Histoire de Charles VII et de Louis XI, par Thomas Basin, évêque de Lisieux. Elle s’ouvre par une magistrale introduction, morceau achevé de critique historique, qui atteste à la fois le rare talent de l’écrivain et la profonde érudition de l’éditeur.

Il me serait impossible, messieurs, de retracer ici tous les services rendus par l’éminent directeur de l’École des chartes à la Société de l’histoire de France. Il laisse au sein de notre conseil, où il siégea durant tant d’années, un vide que tous nous ressentons douloureusement, car il est de ceux qu’on ne saurait remplacer. Nous perdons M. Quicherat au moment où il allait consacrer ses soins à un recueil des Lettres missives de Louis XI, depuis longtemps décidé en principe, et préparé en dernier lieu, sous son habile direction, par MM. Charavay et Vaësen. Nos jeunes collaborateurs sont désormais privés des lumières de ce maître incomparable, et notre Société voit disparaître, alors que son concours, toujours si précieux, était pour elle d’un si grand prix, le savant qui fut une de ses gloires et dont elle restera justement fière.

Plus que personne, messieurs, nous avons donc le droit de déplorer la mort soudaine du confrère illustre qui vient de nous être ravi. Puisse le redoutable passage du temps à l’éternité lui avoir été adouci par l’héroïne inspirée à laquelle il consacra de si vaillants et si féconds labeurs !

Discours de M. Dubief53
au nom de la Société de Sainte-Barbe

Au nom de la Société de Sainte-Barbe, de tous ses maîtres, de tous ses élèves, je viens à mon tour m’incliner devant cette tombe inopinément ouverte pour l’un de nos plus anciens et de nos plus chers amis. Il appartient aux savants distingués, dont il a été le collaborateur ou le maître, de louer dignement la pénétration de son esprit, la sûreté de sa science, la valeur de ses nombreux travaux. Aussi, ce n’est pas à l’érudit éminent que je me permets de rendre hommage, c’est à l’homme de bien, à l’homme de cœur, dont la perte va causer un vide profond dans la famille barbiste.

Jules Quicherat était un de ces vaillants enfants du peuple, qui seuls, sans appui, s’élèvent par leur propre mérite et auxquels, dans une société comme la nôtre, on est si heureux de tendre la main. Admis tout jeune à Sainte-Barbe par Victor de Lanneau, il s’y distingua aussitôt par la vivacité de son intelligence, la curiosité de son esprit et une passion pour l’étude qui ne devait pas se démentir. Après avoir obtenu de brillants succès dans ses classes et conquis dans le monde savant une réputation légitime, il avait plus que payé sa dette à l’institution qui l’avait élevé et qui était fière de lui. Mais il n’était pas de ceux qui se croient facilement quittes d’un service rendu. Jamais, jusqu’à la fin de ses jours, il n’a perdu de vue son vieux collège ; comme Bixio, comme Paravey, Bellaigne, Christian Dumas, Vavin, Cavaignac et tant d’autres barbistes, ses amis ou ses contemporains, toujours il s’est intéressé à la prospérité de notre maison et il y a contribué de toutes ses forces. C’est à ce sentiment de gratitude que l’on doit l’Histoire de Sainte-Barbe, qui, sous un titre modeste, est en réalité l’histoire de l’université, la plus exacte, la plus complète, la plus intéressante que nous connaissions. Membre du conseil d’administration de notre Société depuis dix-sept ans, malgré les occupations absorbantes de sa vie de bénédictin, il assistait avec une scrupuleuse exactitude à nos réunions, où il exerçait une grande influence par la lucidité de son esprit et l’indépendance de son caractère. Comment n’aurait-il pas été écouté avec respect et sympathie ? Il aimait tant la jeunesse et surtout la jeunesse pauvre ! Ses avis étaient si judicieux dans leur concision ! Sa sévérité, plus apparente que réelle, était si bien tempérée par une sensibilité exquise qui se trahissait malgré lui, par une bonté à laquelle sa franchise un peu brusque ajoutait une saveur particulière ! Comme mon prédécesseur, avec lequel il était étroitement lié, j’allais fréquemment l’entretenir des intérêts qui nous étaient chers, et j’en profitais pour jouir de sa conversation à la fois sérieuse et piquante, dans laquelle abondaient des aperçus souvent ingénieux, toujours justes, sur la littérature et les arts, qui lui étaient également familiers. Il y a huit jours à peine, je causais encore avec cet excellent ami, à l’heure matinale où on était sûr de le rencontrer ; plutôt fatigué que malade, il se proposait d’aller très prochainement retremper ses forces dans les montagnes, pour reprendre ensuite sa tâche avec plus de vigueur. Hélas ! c’est pour un autre voyage qu’il est parti, un voyage que personne de nous ne pouvait prévoir. Tout à coup, en quelques heures, il a été ravi à notre affection ; et, à la douleur de le perdre, s’est jointe pour moi celle de n’avoir pu serrer sa main défaillante et lui dire un dernier adieu.

Si cependant quelque chose peut adoucir mon chagrin, c’est une espérance dont ne me sauront pas mauvais gré, j’en suis sûr, ceux-là même qui pourraient ne pas la partager. Ce savant, qui a consacré tant de veilles à l’étude du vrai et du beau, a-t-il perdu aujourd’hui tout le fruit de ses labeurs ? N’est-il pas plus consolant et plus raison nable aussi de penser que la meilleure partie de lui-même s’est envolée dans un autre monde, où la vérité, qui nous est si parcimonieusement départie ici-bas, brille à tous les yeux, sans nuages, dans sa plénitude lumineuse ? Ce stoïcien, qui sans aucun calcul a fait pendant toute son existence le bien pour le bien, sera-t-il frustré de la rémunération qu’il n’a pas cherchée et qu’il a méritée néanmoins ? Non ; pas plus que son vénérable frère, que sa famille qui pleure avec nous, je ne saurais admettre une idée si désolante. Je ne me résigne pas à croire que son unique récompense soit d’avoir donné à ses semblables de bons exemples, qui peut-être seront perdus, et laissé dans la mémoire des hommes, périssable comme eux-mêmes, le souvenir nécessairement éphémère de ses vertus.

Discours de M. Bourmont54
au nom des élèves de l’École des chartes

Messieurs,

Des voix plus autorisées viennent de saluer l’homme éminent que nous pleurons : permettez à un écolier de dire adieu à son maître.

Sous un aspect austère, M. Quicherat cachait un cœur droit, loyal et dévoué, qui se révélait avec toutes ses richesses exquises quand on avait su le conquérir. Travailleur, il n’appréciait que les travailleurs et s’entendait à les guider. Sous sa direction, bien des maîtres se sont formés, et la gloire de notre École a reçu son meilleur développement. Ne s’arrachant jamais à la peine, partout et toujours il nous a donné l’exemple. Il est mort sur le champ de bataille, en Français, combattant jusqu’à son dernier soupir. Ne travaillait-il pas encore la veille de sa mort, et de cette tombe, à nous, les derniers fils de sa chère École, ne nous jette-t-il pas un cri, vivante expression de toute sa vie : En avant !

C’est que nul mieux que lui ne savait lancer le jeune homme au devant du labeur, nul ne savait mieux le soutenir aux jours de faiblesse, nul ne savait mieux avoir cette parole tantôt grave et bienveillante, tantôt rieuse et enjouée, vibrante comme un coup de clairon, ou douce comme la voix d’un père.

Notre génération n’a pu écouter ses leçons, mais nos maîtres, ses émules ou ses élèves, nous en ont fait profiter. En archéologie, en histoire, en philologie, partout il avait été sur la brèche ; partout il avait tracé le chemin, s’il n’avait pas complètement frayé la route. Et si je parle ainsi, messieurs, je ne fais que répéter ce que j’ai entendu dire vingt fois dans ces cours où nos professeurs nous ont inculqué, avec l’amour de l’histoire du pays, un affectueux et reconnaissant respect pour notre regretté directeur.

C’est qu’il était vraiment l’image vivante de l’École et il l’aimait tellement qu’il n’eut pas, pour ainsi parler, d’autre affection. Pour elle, rien que pour elle, telle fut sa devise.

Aussi ce n’est pas un adieu qu’aujourd’hui nous voulons lui dire, mais un au revoir plein d’espérance et mêlé de regrets. Nous aurions tant voulu le garder toujours parmi nous pour guider nos cadets, comme il nous avait conduits nous-mêmes. Dieu ne l’a pas voulu ; c’est pour nous un pénible sacrifice de nous séparer de lui, et ce sera pour l’École une perte cruelle et irréparable.

Mais cependant votre souffle, cher maître, continuera de nous animer, vous nous avez légué votre amour du travail, nous recueillons ce legs au bord de cette tombe, nous travaillerons jusqu’à notre dernier soupir pour la gloire et l’honneur de votre École, de la nôtre.

Fin

Notes

  1. [46]

    Léopold Delisle (1826-1910), ancien élève de l’École des chartes, historien érudit et prolifique, il fit carrière à la Bibliothèque nationale qu’il dirigea de 1874 à 1905.

  2. [47]

    Delisle était lui-même membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (élu en 1859).

  3. [48]

    Charles du Fresne du Cange (1610-1688), historien, juriste, linguiste et philologue, érudit et polyvalent et ami de Mabillon ; il est l’auteur de plusieurs dictionnaires latins de référence.

  4. [49]

    Henri-Léonard Bordier (1817-1888), ancien élève de l’École des chartes, membre de la Société de l’histoire de France qu’il présida en 1879.

  5. [50]

    Georges Duplessis (1834-1899), historien de l’art et conservateur, il fit carrière au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, le département chargé de mettre en valeur les collections visuelles. Il était depuis 1874 le secrétaire de la Société nationale des antiquaires de France dont Quicherat était membre.

  6. [51]

    Adrien Prévost de Longpérier (1816-1882), numismate, archéologue, conservateur des antiques au musée du Louvre et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

  7. [52]

    Gaston du Fresne de Beaucourt (1833-1902), historien alors président de la Société de l’histoire de France. Il avait suivi les cours de l’École des Chartes en auditeur libre.

  8. [53]

    Louis Dubief (1821-1891), directeur du collège Sainte Barbe depuis 1866, lui-même ancien barbiste.

  9. [54]

    Amédée de Bourmont (1860-1901), élève de l’École des chartes, il y préparait une thèse sur l’Université de Caen de 1432 à 1521. En 1880, Quicherat l’avait présenté à la Société de l’histoire de France dont il devint membre.

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