A.-F.-F. Huin  : Histoire de la réhabilitation de la mémoire de Jeanne d’Arc (1856)

Ermitage de Sainte-Marie de Domrémy

1Notice
sur l’ermitage de Sainte-Marie de Domrémy

I.
Origine du lieu

À 1500 mètres de Domrémy et sur son territoire, entre ce village et l’antique Château de Bourlémont, sous la côte historique du Bois-Chenu, ainsi appelé à cause des nombreux chênes qui le peuplent, il existe des ruines d’une chapelle rustique dédiée à la sainte Vierge et appelée autrefois Ermitage Sainte-Marie. Ces ruines se trouvent dans le lieu le plus agreste des environs, l’œil du visiteur domine tous les alentours à plusieurs lieues à la ronde ; il aperçoit dans un riant vallon, la Meuse qui coule en serpentant dans la plus belle prairie ; le Châtel, partie de la montagne de Julian, ainsi 2appelée de Julianus, Julien-l’Apostat, cet empereur romain dont tant de souvenirs historiques retracent le passage et la résidence dans le canton de Coussey ; la prairie qui se prolonge à perte de vue et dans laquelle se trouvent d’innombrables massifs de peupliers ; les clochers lointains et antiques de Saint-Élophe, de Neufchâteau, et ceux, plus rapprochés, de Coussey, Domrémy, etc.

Cette chapelle était ombragée par un hêtre énorme, dont les branches, s’étendant au loin, formaient une espèce de voûte sous laquelle pouvaient aisément se tenir un grand nombre de personnes. Cet arbre, dont on ne pouvait fixer l’âge, était appelé Beau-Mai, Arbre-des-Fées, Arbres-des-Dames. Plus bas, une source aux eaux fraîches et limpides qui jouissaient, dit-on, de la vertu de guérir certaines maladies, coulait le long des terres, arrosait la prairie et se jetait dans la Meuse.

Longtemps avant Jeanne d’Arc, l’Ermitage Sainte-Marie était déjà l’objet de pieux pèlerinages où la jeunesse de Domrémy et de Greux allait se livrer à des pratiques de dévotion. La principale réunion avait lieu dans le mois de mai, lorsque la nature est parée de tous ses charmes ; on voyait alors au pied du hêtre une foule de jeunes garçons et de jeunes filles jouer innocemment sous la verdure de son feuillage. Cette fête, qui avait lieu dans le plus beau mois de l’année, valut à l’arbre le nom de Beau-Mai. Après la fête de mai, la plus célèbre, était celle du quatrième 3dimanche de carême, le jour ou l’Introït de la messe commence par ces mots : Lætare, Jerusalem41. Les jours des grandes solennités de l’Église étaient encore autant de motifs de réunion à l’Ermitage.

À en croire les personnes âgées et crédules de ce temps, les fées, à une époque reculée, venaient former autour du hêtre des danses mystérieuses ; mais les assemblées nocturnes de ces êtres disparurent, dit-on encore, lorsque plus tard les prêtres, aux jours de processions des Rogations, établirent la coutume de réciter sous l’arbre l’évangile Saint-Jean42 ; néanmoins, le Beau-Mai fut surnommé l’Arbre-des-Fées, à cause de cette tradition superstitieuse.

Cette chapelle, bâtie comme toutes les autres, dans un but religieux seulement, commençait à s’écarter de sa destination primitive ; les pèlerinages qui s’y faisaient dégénéraient en amusements où les divertissements venaient se mêler à la piété.

Aux jours de fête, les jeunes garçons et les jeunes filles se réunissaient dans la chapelle, et après quelques prières à l’autel de la Vierge, ils formaient, sous les branches touffues du Beau-Mai, des rondes champêtres et des danses, entremêlées des jeux et des chants rustiques des 4jeunes villageois ; un modeste repas, composé de fruits, de gâteaux préparés par la mère de famille, terminait ensuite les amusements, et les jeunes gens des deux sexes regagnaient le village en chantant.

Bien souvent, les princesses de Bourlémont accompagnées de leurs maris et de leurs enfants, allaient embellir de leur présence les réunions de la jeunesse, et animer ces jeux ; d’autres fois, comme ces dames étaient fort pieuses, elles allaient à l’Ermitage prier la Vierge de protéger leurs maris qui guerroyaient ou contre les infidèles en Palestine, ou avec saint Louis à Tunis, ou contre les Turcs, ou enfin pour soutenir la cause des ducs de Lorraine dont ils étaient vassaux. La maison de Bourlémont, qui se distingua par tant de fondations pieuses en faveur de l’humanité, était la providence des habitants des villages qui environnaient leur château, et en particulier de ceux de Domrémy dont ils étaient les seigneurs aimés. Ce sont les seigneurs de Bourlémont qui ont fait construire l’Ermitage et planter l’arbre du Beau-Mai43.

Les dames châtelaines, après avoir satisfait à leurs dévotions, allaient s’asseoir sous le hêtre qu’à cause d’elles les villageois ont nommé l’Arbre-des-Dames ; souvent elles se faisaient accompagnées par de jeunes garçons et de jeunes filles et 5tous ensemble, dames et paysannes, seigneurs et villageois, prenaient un repas dont seules elles faisaient les frais. Elles ne regagnaient leur château qu’après avoir laissé à Domrémy des preuves de leur inépuisable charité44.

Parmi les seigneurs qui aimaient ainsi à aller se promener à l’Ermitage, on a surtout remarqué Pierre de Bourlémont qui, avec Béatrix, sa femme, sa mère, et ses enfants45 ne passait pas d’années sans y aller plusieurs fois.

II.
L’ermitage au temps de Jeanne d’Arc
(XVe siècle)

Au commencement du XVe siècle, pendant que les d’Anglure de Bourlémont étaient seigneurs de Domrémy, vivait dans ce village une famille de cultivateurs, gens simples, craignant Dieu, aimés de tous leurs voisins à cause de leur douceur, et de la pureté de leurs mœurs.

C’est la famille d’Arc, dont les ancêtres étaient de petite noblesse ; ils avaient pour armoiries : d’azur à un arc d’or bandé de trois flèches46. 6Jeanne, leur fille, si célèbre depuis sous le nom de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, allait presque tous les jours prier à l’Ermitage, et, frappée des récits qu’on lui faisait des maux qui accablaient la France, souvent, dans la chapelle solitaire, agenouillée devant l’autel, elle pleurait amèrement et demandait à la sainte Vierge, pour qui elle avait la plus tendre dévotion, de prendre pitié de ses malheureux concitoyens, en réconciliant les deux grands partis qui inondaient la France de sang, s’entre-déchiraient et se proscrivaient tour à tour.

Son lieu de prédilection fut toujours l’Ermitage Sainte-Marie. Que de fois, lorsqu’elle remplaçait ses frères dans la conduite du troupeau de ses parents, ne lui arrivait-il pas de le laisser paître dans les bruyères du Bois-Chenu et de descendre à la chapelle se livrer à ses méditations pieuses et solitaires !

Les jours de fête, lorsqu’elle allait à la chapelle avec ses compagnes, elle ne tardait pas à les quitter, car, étrangère aux amusements des jeunes gens de son âge, son suprême bonheur était de rester agenouillée sur la simple marche du petit autel de l’Ermitage, et de prier sans cesse pour la France. Ce fut là qu’elle reçut les inspirations intérieures qui la portèrent à se dévouer pour le salut de ses frères.

Dans le temps des fleurs, les jeunes garçons et les jeunes filles se répandaient dans les champs pour cueillir des bluets et d’autres fleurs dont ils 7faisaient de jolies guirlandes qu’ils suspendaient aux branches de l’arbre du Beau-Mai. Jeanne, comme les autres, préparait sa guirlande et sa couronne de fleurs, mais elle ne les suspendait pas aux branches du hêtre ; elle avait pour ses fleurs une destination plus sainte : elle en faisait hommage à la Vierge de la chapelle qu’elle couronnait et parait de sa propre main, la joie dans le cœur.

Lorsqu’après une foule d’entraves, elle put enfin partir pour accomplir les vues du ciel, ce ne fut pas sans aller une dernière fois à l’Ermitage, dire adieu à la Vierge, que, depuis sa plus tendre jeunesse, elle s’était plu à considérer comme sa mère et sa protectrice, et dont les traits étaient profondément gravés dans son cœur.

Personne n’ignore de combien d’exploits glorieux l’héroïne signala sa vie, et de combien d’outrages elle fut abreuvée lorsque, sa mission achevée, elle fut faite prisonnière par les Anglais, qui, après des tortures atroces, la brûlèrent sur la place de Rouen.

III.
Destruction par les Suédois
(XVIIe siècle)

Depuis quatre siècles, Jeanne d’Arc a disparu de la terre, mais son souvenir sacré n’a fait que s’accroître depuis cette époque ; les villes qu’elle 8a honorées de sa présence, ou qu’elle a ennoblies par ses exploits, se disputent à l’envi l’honneur de lui faire les plus belles fêtes ; Domrémy, ce modeste village où la Vierge immortelle a pris naissance, a sa part aussi dans les souvenirs des cœurs dévoués, et la maison de Jeanne d’Arc, qui existe encore, est comme un sanctuaire révéré où plus d’un pèlerin vient s’incliner avec respect et rendre hommage à l’héroïne.

Mais l’Ermitage Sainte-Marie n’existe plus. Au XVIIe siècle, lorsque les Suédois désolaient la contrée, profanant les églises, mutilant les sculptures religieuses, pillant les campagnes, et se livrant à des brigandages qui font quelquefois d’une armée en campagne un troupeau de bêtes féroces, l’Ermitage fut profané comme les autres lieux saints. L’arbre du Beau-Mai, qui existait encore en 162847, qui rappelait tant de souvenirs et qu’on aurait du laisser vieillir pour servir de témoin des grandes choses qui se sont opérées au XVe siècle, fut abattu par les Suédois un vieux soudard de cette armée sans discipline, lui donna le premier coup de hache48.

Les insignes de la piété disparurent de cette chapelle, qui, tombant en ruines, ne tarda pas à être complètement abandonnée. La statue de la 9Vierge, aux pieds de laquelle Jeanne avait passé tant d’heures à méditer, fut portée à Domrémy et jetée dans un coin de l’église, où elle resta ignorée jusqu’à ce que M. l’abbé Durand, curé de Domrémy, la fit réparer et mettre sur l’autel de la Sainte Vierge, il y a quelques années.

En 1750, on voyait encore sur le territoire de Domrémy les vestiges de l’Ermitage49.

Plus tard, une partie des briques qui pavaient le sol de la chapelle furent enlevées par un habitant de Domrémy : on peut les voir encore aujourd’hui dans sa maison, possédée par un de ses descendants.

Sur les ruines on déposa une grande quantité de pierres provenant des vignes, et un énorme pierrier ne tarda pas à remplacer l’Ermitage ; aujourd’hui encore, on l’appelle le Pierrier de la Pucelle. Les vignes qui l’avoisinent se nomment les Vignes de la Pucelle.

Il y a quelques années, on avait commencé de conduire sur la route les pierres qui recouvraient les ruines de l’Ermitage, qui alors allaient être mises à découvert, mais, malheureusement, les pierres ayant été reconnues mauvaises, les travaux cessèrent ; les épines, les ronces, ne tardèrent pas à croître parmi les pierres, et tout faisait présumer que les restes de l’Ermitage, s’il en existait encore, demeureraient enfouis indéfiniment 10sous l’amas de pierres déposées dans ce lieu par les vignerons de Domrémy.

IV.
Fouilles et conservation XIXe siècle

Cependant, en 1855, un habitant de Domrémy, dans ses fréquents voyages au Pierrier de la Pucelle, où il a conduit plus d’un visiteur, fut frappé des sites majestueux qui l’environnent50. Ce lieu devint bientôt si cher à son cœur, qu’il voulut s’assurer si, là, il ne restait rien qui pût lui rappeler plus particulièrement Jeanne d’Arc. Il n’eut pas de repos que des fouilles ne fussent commencées.

Il prit avec lui des ouvriers du village, et tous travaillèrent avec ardeur. Au bout de trois jours il fut grandement récompensé, car non seulement il trouva les fondations de la chapelle, mais encore un mètre et demi de mur au-dessus de ses fondations. Opérant avec le plus grand soin, afin de ne détériorer les murs que le moins possible, il vit que le plafond de ces murs se composait de chaux presque pure, assez bien 11conservée, mais qu’une pluie survenue peu de temps après, a dissoute.

Le sol de la chapelle, composé de mortier de sable que le temps a durci, n’a pas permis de retirer entières les quelques briques çà et là répandues sur le sol, où elles étaient fortement collées avec on ne sait quelle espèce de ciment.

Ces briques, enlevées avec le plus grand soin, ont été déposées dans la maison de Jeanne d’Arc, et l’on éprouve une sorte de bonheur à penser que Jeanne d’Arc elle-même les a foulées aux pieds dans ses fréquentes visites à l’Ermitage. Des pierres de taille, d’une extrême blancheur, ont été retirées des décombres, ainsi que quelques débris dont la forme a fait juger qu’ils provenaient de fenêtres terminées par des arcs en ogives.

On a mesuré ensuite la chapelle. Elle a 7 mètres de longueur sur 4 mètres 35 centimètres de largeur à l’intérieur ; les murs ont 45 centimètres d’épaisseur. La porte d’entrée ne se trouve pas au milieu de la largeur de la chapelle, mais à 2 mètres 30 centimètres de l’angle intérieur du côté de Domrémy.

L’entrée regarde la vallée de la Meuse, vis-à-vis de la montagne du Châtel.

Après avoir ainsi achevé les travaux, on prévint M. le Curé et M. le Maire de Domrémy, qui s’empressèrent d’aller examiner l’ouvrage, et qui virent avec plaisir l’enceinte où Dieu mit 12dans le cœur de Jeanne d’Arc, le courage et la confiance nécessaires pour la grande mission qui lui était réservée.

En mémoire de l’arbre du Beau-Mai, l’habitant de Domrémy planta un hêtre sur les ruines de l’Ermitage, du côté de Bourlémont, et un chêne en l’honneur de Jeanne d’Arc, du côté de Domrémy.

Fin

Notes

  1. [41]

    Réjouis-toi, Jérusalem.

  2. [42]

    Le Brun de Charmettes.

  3. [43]

    Traditions.

  4. [44]

    Traditions.

  5. [45]

    Le Brun de Charmettes.

  6. [46]

    Généalogie des parents paternels et maternels de Jeanne d’Arc, dressée en 1524, par Claude du Lys et Didier du Lys, à l’instigation de Thiébaut Laxart, fils de Durand Laxard, dont la copie m’a été communiquée par M. le Curé de Gondrecourt.

  7. [47]

    Le Brun de Charmettes.

  8. [48]

    Traditions.

  9. [49]

    Dom Calmet, Notice sur les villages de Lorraine, 1756.

  10. [50]

    Voir mon Histoire populaire de Jeanne d’Arc, page 135 et suivantes.

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