La Villerabel  : Jeanne d’Arc et les Bretons (1909)

Texte intégral

Jeanne d’Arc
et les
Bretons

par

André du Bois de La Villerabel

(1909)

Éditions Ars&litteræ © 2024

IAvant-propos1

Aujourd’hui, Saint-Brieuc chante son Te Deum d’actions de grâces pour la béatification de Jeanne d’Arc. Un souffle patriotique passe à travers toutes les âmes et la joie du peuple se manifeste, non pas seulement par des pavoisements et des illuminations, mais encore par une affluence extraordinaire dans les églises.

Chargé par Monseigneur l’Évêque2 de prêcher le panégyrique de la nouvelle Bienheureuse, je voudrais m’excuser, malgré l’attrait de cette noble figure. Que puis-je ajouter aux pages éloquentes du Mandement de Carême par les quelles Sa Grandeur glorifie la bergère, la guerrière et la martyre. Cependant j’obéis, mais, poursuivi par une question qui se pose depuis longtemps dans mon esprit : Jeanne d’Arc est-elle bien nôtre ? La Bretagne a-t-elle des titres à revendiquer un rayon de sa gloire ?

Le problème a sa solution glorieuse dans l’histoire. Il suffit d’ouvrir une vie de Jeanne IId’Arc pour y sentir l’âme bretonne vibrer à l’unisson de celle de la Vierge lorraine sur les champs de bataille. Notre petite patrie n’y a pas médiocre mérite, car, après tout, elle vivait heureuse et n’avait point besoin d’être sauvée ; mais avant même de nous lier à la France, nous, Bretons, nous l’aimions d’un amour fidèle et nous ne lui ménagions pas notre sang aux jours de ses grandes guerres.

Déjà, M. Trévédy avait publié une étude sur les Compagnons bretons de Jeanne d’Arc3, pour glorifier Pierre de Rostrenen et Tugdual de Kermoysan ; mais il convenait de rassembler en une gerbe non pas, certes, tous les Bretons qui ont bataillé avec elle, mais les principaux, ceux qui se sont fait un plus grand nom dans l’histoire. Le capitaine Aimé Giron, laissé dans l’oubli avec tant d’autres, eût mérité quelques pages. Il faut se borner.

Notre but, en publiant cette brochure où, dégageant notre sermon de son vêtement d’église, nous lui donnons les allures d’une conférence religieuse et historique, est de jeter dans la foule les titres de la Bretagne à prendre sa large part dans le triomphe de la Pucelle béatifiée.

IIIFiers de leur passé, les Bretons se doivent à l’avenir.

Puisse la Bienheureuse, pour sauver la France du XXe siècle, les trouver aussi chevaleresques, aussi croyants qu’au XVe !

Saint-Brieuc, 18 avril 1909.

2Jeanne d’Arc et les Bretons

Jeanne d’Arc

La France acclame Jeanne d’Arc comme sa libératrice : la Bretagne la revendique donc à son tour, puisque rien de ce qui touche à la constitution et à l’organisation de la grande patrie ne la laisse indifférente. Sommes-nous fils de la civilisation française ou de la civilisation anglo-saxonne ? La réponse n’est pas douteuse. De même que les celtes de Galle et de Cornouailles ont subi l’empreinte de la seconde, nous sommes marqués du signe de la première, c’est-à-dire que notre génie celtique s’est enrichi de cette formation supérieure et vraiment catholique, qui a failli nous manquer à jamais, au milieu de la terrible tempête de la guerre de Cent Ans.

Quiconque aime la France, s’éprend de 3cette noble figure de Jeanne d’Arc, l’ange de la Patrie. N’est-ce pas elle qui, le 23 mai 1430, disait, sous l’inspiration de ses voix, aux gens de Compiègne, cette parole prophétique : Mes bons amis, je suis trahie. Priez Dieu pour moi, car je ne pourrai plus servir le noble royaume de France.

Son unique souci est la grandeur du pays par le maintien de sa monarchie traditionnelle, gardienne de son génie, contre l’usurpation d’une monarchie étrangère, à l’heure même où la Bretagne est attirée par ses intérêts politiques et économiques tantôt vers la France, tantôt vers l’Angleterre.

Nous lui devons donc pour une large part l’orientation définitive de l’âme bretonne, conforme à ses aspirations.

La Bretagne officielle, au temps de Jeanne d’Arc, était liée par ses traités au roi Henri VI et à son régent le duc de Bedford ; mais le cœur des Bretons vibrait à l’unisson de celui de la Vierge venue des marches de Lorraine pour sauver la France de par Messire Dieu.

Il y a entre elle et nous un lien qui n’est ni symbolique, ni allégorique, ni mystique, mais un lien historique.

4Jeanne d’Arc fut comprise et aimée des Bretons ; elle trouva parmi eux ses plus braves soldats, ses plus fidèles lieutenants.

C’est le connétable de Richemont, notre futur duc Arthur, qui sort hardiment de son exil et s’impose avec une armée de plus de 2.000 hommes bien montés, fortement armés et très disciplinés, à la confiance de l’armée française, sous les murs de Beaugency.

C’est le beau duc d’Alençon, le seul des Valois qui ait pleinement compris Jeanne d’Arc et que nous réclamons comme fils de notre race, autant que de la race française, puisque sa mère, Marie de Bretagne, était fille de Jean IV et sœur de notre duc Jean V.

C’est le trop célèbre Gilles de Retz, âme d’artiste autant que de chevalier, qui semblait alors plein d’avenir et trompa de belles espérances.

C’est Guy de Laval et son frère André, fils de Jean de Kergorlay, seigneur de Montfort-la-Cane, deux sympathiques jeunes gens qui avaient déjà fait leurs preuves sur d’autres champs de bataille, mais qui conquirent aux côtés de la Pucelle le droit de servir dans les plus hautes situations le roi de France.

5C’est Aimé Giron, Pierre de Rostrenen, Tugdual de Kermoysan, les sires de Dinan, Éder de Beaumanoir, Robert de Montauban, les sires de Rieux et de la Feuillée qui brillèrent dans cette glorieuse épopée.

L’étendard de Jeanne d’Arc est maintenant à l’honneur, il est bien juste qu’ils se rangent tous sous ses plis, à cette heure de triomphe, pour recevoir un rayon de sa gloire posthume.

Notre plan se résume en quelques mots : établir la situation de la Bretagne officielle et du duc Jean V vis-à-vis de Jeanne d’Arc ; montrer que celle-ci n’eut pas de meilleurs lieutenants que nos ancêtres et principalement Gilles de Retz, Guy et André de Laval, le connétable de Richemont et le duc d’Alençon.

Tel est le tribut breton que nous voulons payer aujourd’hui à la grande française, afin de bien établir que, sur notre terre, elle n’est pas une étrangère, mais une sœur d’armes, sous laquelle il nous sera doux de combattre nos ennemis d’aujourd’hui, comme nous avons bouté dehors avec elle les ennemis d’hier.

6Jean V

Au moment où Jeanne d’Arc, avec le capitaine de Baudricourt, quitta les marches de Lorraine pour venir à Chinon, il y avait grande pitié au royaume de France. La plupart de nos villes et Paris même appartenaient à l’étranger ; le roi légitime, rejeté derrière la Loire, portait sur les lèvres des Anglais le nom dérisoire de roi de Bourges ; les campagnes continuellement ravagées par le passage des gens de guerre ne nourrissaient plus leurs paysans ; Orléans assiégé allait bientôt être pris et assurer à Bedford le chemin des dernières provinces françaises.

Par un singulier contraste, la Bretagne offrait le spectacle de la plus étonnante prospérité. Jean IV, le premier des Montfort, Jean V, son fils, avaient pansé les blessures de la Guerre de Succession. L’agriculture, le commerce, l’industrie avaient pris un rapide essor, nos navires de commerce encombraient 7les ports et trafiquaient avec les nations étrangères, grâce aux traités conclus avec l’Espagne, l’Angleterre, les villes de la mer du Nord. L’argent circulait en abondance et les grands capitaines, assez riches pour entretenir et armer leurs hommes d’armes, ne demandaient qu’à mettre leur vaillance au service d’une juste et noble cause.

Jeanne d’Arc eut, dès la première heure, l’intuition que l’amitié des Bretons l’aiderait à remplir sa mission, d’abord parce que la race était militaire, riche en hommes plus épris du métier de la guerre que des arts de la paix ; ensuite parce que Richemont était le seul homme capable d’arracher Charles VII à de funestes influences et de bouter l’anglais hors de France.

La preuve de cette affirmation viendra en son temps, sous notre plume, au cours de cette étude historique.

Charles VII, malgré sa faiblesse, connaissait les intérêts du royaume et savait bien que, sans l’amitié des deux grands feudataires de la couronne, le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne, il ne le recouvrerait 8pas ; mais il subit trop facilement des influences qui l’égarèrent un moment et l’éloignèrent de la ligne vers laquelle le ramenait toujours l’intelligence des besoins du pays.

Trois ans avant l’arrivée de Jeanne d’Arc, le 7 mars 1425, il conféra à Richemont le titre de connétable pour gagner le cœur de Jean V, et, après lui avoir donné ce gage d’amitié, il envoya des ambassadeurs lui déclarer qu’il pouvait se présenter à la Cour de France, sans craindre d’y rencontrer ses éternels ennemis, les Penthièvre. Que le duc vînt lui faire hommage, c’était porter atteinte aux prétentions du roi d’Angleterre sur le royaume de France ! Charles VII avait bien besogné.

La Bretagne, par la voix des représentants de tous les ordres de l’État, encouragea Jean V à se tourner vers Charles VII, comme vers son souverain Seigneur. Une entrevue fut combinée à Saumur où, au milieu de grandes fêtes, se scella une alliance que ne sut pas garder le roi.

Les Anglais, justement émus de cet appoint qui arrivait aux forces militaires de leur ennemi, se jetèrent sur les frontières 9bretonnes. Des sièges, des incursions, des pillages apprirent tout à la fois à Jean V qu’il avait dans le roi d’Angleterre un redoutable ennemi, et en Charles VII un infidèle ami.

En 1427, il brisa le traité de Saumur et reconnut le traité de Troyes.

La politique et la diplomatie représentent la lutte des intérêts et en suivent les fluctuations ; or, la Bretagne officielle avait intérêt, à l’heure de la manifestation de Jeanne d’Arc, à flatter l’Angleterre qui menaçait de la ruiner, et à négliger la France qui ne lui pouvait aucun bien ; mais le cœur des Bretons resta fidèle à la cause de Charles VII. Jean V lui-même, malgré les apparences contraires, différait de Jean IV, l’ami des Anglais, à qui il devait la couronne ducale.

Le temps avait atténué le souvenir des guerres de succession, et le duc inclinait, comme toute sa cour, vers les mœurs de France ; mais il était Breton avant tout et l’intérêt du duché réclamant qu’il maintînt la balance égale entre ses deux puissants voisins, il oscillait tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre, sans donner à aucun le prétexte 9d’interrompre une paix si favorable au développement économique de son pays.

En même temps il laissait aux seigneurs bretons la faculté de s’enrôler au service de Charles VII, et même il encourageait les compagnies de gens d’armes qui s’en allaient guerroyer en terre de France. N’était-ce pas un symptôme assez significatif de ses sympathies que la participation du Connétable de Richemont, son frère, à la campagne de la Loire, par laquelle Jeanne d’Arc ouvrit la route de Reims ?

Faut-il qualifier de machiavélisme cette politique tortueuse qui associait au continuel renouvellement de traités d’alliance et de commerce avec le roi d’Angleterre, les appuis réels, mais particuliers, donnés au roi de France ? Assurément le geste d’une fidélité inviolable dans la bonne, comme dans la mauvaise fortune, avec l’un ou l’autre des deux rivaux, eût été plus noble, plus conforme à l’idéal de justice et de loyauté que porte en elle toute âme chevaleresque, mais nos campagnes couvertes de moissons, nos routes encombrées de convois de marchandises, nos ports remplis de 10navires qui commerçaient avec toutes les nations connues sans être exposés aux lettres de marque et aux attaques des corsaires, l’industrie, les arts, la prospérité publique méritaient quelque considération, et le premier devoir du duc était de sauvegarder les intérêts de son peuple auxquels les siens étaient étroitement mêlés, comme ceux d’un père autant que d’un chef. Sans absoudre ces reconnaissances successives de suzerains différents et ce jeu des hommages rendus tour à tour aux deux prétendants, nous maintenons que, malgré les variations de sa politique, le cœur du duc allait vers Jeanne d’Arc.

Jean V, écrit Dom Lobineau4, conçut pour la Pucelle une estime pleine de la vénération qu’on a pour les choses saintes et surnaturelles, et il en donna des marques dès le commencement, dès le temps qu’elle fit lever le siège d’Orléans. Il envoya près d’elle, pour lui exprimer ses sentiments, son confesseur, Yves Milbeau, avec le principal héraut de la Cour de Bretagne que l’on appelait Hermine.

Ce fut sa première ambassade, l’expression 11de son admiration religieuse, et en quelque manière un hommage à sa mission divine.

Plus tard, Jean V députa Pierre de Rostrenen, riche des domaines paternels et de ceux non moins considérables de son épouse Jeanne du Guermeur, nièce du prévôt de Paris, Tanneguy du Châtel, qui, le 27 mai 1417, sauva le dauphin, plus tard Charles VII, des mains des Bourguignons, héritière de sa maison et dame du Ponthou, seigneurie qui s’étendait sur une dizaine de paroisses du diocèse de Tréguier. L’ambassadeur était bien choisi, car Jeanne d’Arc n’eut pas de plus ardent admirateur, de plus vaillant compagnon d’armes. Pierre de Rostrenen lui apporta de la part de son maître une arme de grand prix, une dague d’acier et plusieurs paires de chevaux. La preuve de ce cadeau de Jean V, plus significatif encore par sa portée que par sa richesse, se trouve dans les comptes de Mauléon, trésorier de Bretagne. En même temps Pierre de Rostrenen négocia avec le roi, au nom du duc.

Enfin une démarche de La Trémouille amena Jean V à manifester ses sympathies pour la campagne de Jeanne d’Arc. C’était 12le 22 ou le 24 février 1430 que le député du roi de France se rencontra avec les représentants du duc de Bretagne, le comte de Laval, baron de Vitré, gendre du duc, Jean de Malestroit, connu dans notre histoire diocésaine sous le nom de Jean de Châteaugiron, qui gouverna le diocèse de Saint-Brieuc de 1405 à 1419, avant de passer au siège de Nantes et de recevoir le titre de chancelier de Bretagne, ami et exécuteur testamentaire du connétable Olivier de Clisson, plus tard cardinal du titre de Saint-Onuphre, enfin messire Pierre Éder et plu sieurs autres membres du Conseil ducal. Dans cette entrevue il fut convenu que le duc fournirait au roi pour combattre les Anglais et entretiendrait 1.000 hommes d’armes qui seraient commandés par le comte Guy de Laval et censés payés par lui.

Le cœur de Jeanne d’Arc tressaillit d’allégresse : elle avait tant souffert de ne pas garder Richemont et ses Bretons pendant sa marche sur Reims ! Dans une lettre écrite du château de Sully chez Georges de La Trémoille qui revenait de cette ambassade, elle manifesta sa joie avec enthousiasme. 13Ce document, signé de sa main, nous est précieux, comme le plus éloquent témoignage de la confiance qu’elle avait en nous ; il se trouve dans les archives de M. le marquis de Maleissye. Jeanne écrit à ses très chers et bons amis gens d’église, échevins, bourgeois et habitants et maîtres de la bonne ville de Reims, pour leur recommander de bien garder leur ville contre les intrigues des Bourguignons, et elle ajoute cette phrase : Autre chose quant à présent ne nous rescri fors que toute Bretaigne est française et doibt le duc envoyer au roi 1.000 combattants payés pour deux mois.

Pour couronner cette manifestation de sympathie, Guinot, trésorier de Bretagne, versa immédiatement de l’argent à Xaintrailles, capitaine de gens d’armes, afin qu’accompagné du comte Guy de Laval il s’entendît avec le roi sur la campagne à mener.

Ces faits parlent plus haut que toutes les considérations et proclament ce que les chancelleries nous cachaient, ce que l’histoire nous révèle, les sentiments de notre duc Jean V pour la libératrice du royaume de France. Sous le masque de sa politique 14officielle avec ses égoïsmes, nous trouvons la foi et l’esprit chevaleresque par lesquels il représente vraiment notre race, plus capable qu’aucune autre de comprendre l’héroïsme et la mission de Jeanne d’Arc.

Plus tard, en 1435, quand Jean V apprit que le connétable de Richemont avait obtenu du duc de Bourgogne qu’il reconnût Charles VII comme légitime roi de France, quand il vit remplacer le traité de Troyes par le traité d’Arras, quand il put, sans crainte de redoutables représailles pour son peuple, saluer l’union de tous les Français contre l’étranger, il en éprouva une joie si vive qu’il fonda, pour en perpétuer le souvenir, la collégiale de Lamballe. En saluant sur la colline et dans la verdure de la plateforme de la vieille forteresse féodale du Penthièvre, où retentit si souvent le chant de l’office divin, les hautes fenêtres saxonnes de l’église Notre-Dame, ses murailles élancées, ses colonnes sveltes, nous nous arrêtons pour écouter l’écho des psalmodies antiques par lesquelles la Bretagne célébra l’union de tous les amis du royaume de France autour de son roi légitime Charles VII.

15Aujourd’hui la mission de Jeanne d’Arc est de bouter hors de France, de par messire Dieu, tous les francs-maçons, les sectaires anti-cléricaux, les malandrins de toutes sortes qui épuisent les réserves de l’âme française et dissipent son patrimoine moral. Ils auront plus sûrement raison de la patrie que les Anglais du XVe siècle qui, après tout, ne lui apportaient pas une civilisation aussi contraire à la sienne : la glorification de Jeanne d’Arc par la sainte Église nous apparaît donc comme une de ces divines opportunités que ménage la bonté de la Providence.

Il faudra des lieutenants à la Bienheureuse, comme aux siècles passés : puisse-t-elle les trouver en Bretagne ! Pour cela il importe que nous échappions aux courants révolutionnaires qui circulent en France, et que nous restions fidèles à notre discipline, à notre respect de l’autorité, à notre énergie dans le rang ; que dans l’anarchie générale nous soyons des vaillants, des fidèles et des croyants. L’effort de l’impiété se porte principalement sur notre race ; il n’y a pas de coin de terre où la tyrannie de la secte 16s’exerce avec plus d’insolence, restons unis dans notre patriotisme breton et le culte de nos traditions provinciales.

Alors, au jour d’angoisse, lorsque la patrie donnera à l’Europe le spectacle de ses discordes civiles derrière des frontières menacées, saint Michel nous députera Jeanne d’Arc pour qu’auprès de son étendard nous formions le noyau autour duquel se refera l’unité nationale.

D’aucuns nous reprocheront peut-être de diminuer la force de l’unité française ; l’unité n’est pas la confusion, mais l’harmonie. Si notre Bretagne n’avait pas gardé son agriculture, son commerce, ses arts, son industrie, et développé sa fortune publique, pendant que saint Vincent Ferrier renouvelait sa vitalité religieuse, Jeanne d’Arc n’eût pas trouvé chez nous ses meilleurs appuis. Si nous nous laissons emporter par le tourbillon des impiétés et du scepticisme, nous deviendrons trop faibles pour servir la France, et, à force de vouloir nous fondre exagérément en elle, nous la priverons de la réserve qui lui sera nécessaire aux jours d’épreuve. Jean V, en faisant la Bretagne 17grande et prospère, servit la cause même de Dieu ; en marchant sur ses tracés, nous travaillerons encore pour elle et pour la patrie.

Gille de Retz

Après avoir salué d’abord le duc Jean V, après avoir montré les raisons de son attitude politique, et, par un contraste touchant, les secrètes contradictions de son cœur, nous verrons le défilé des lieutenants bretons de Jeanne d’Arc, de ceux qui ont été ses compagnons fidèles aux heures tragiques. N’avait-elle pas dit elle-même : Les gens d’arme batailleront, Dieu donnera la victoire. Le grand miracle de Jeanne d’Arc était son inspiration prophétique et guerrière, elle ne se substituait pas aux soldats, elle les électrisait et leur inspirait une telle confiance qu’ils devenaient des héros. Les plus sensibles à son influence furent certainement les Bretons, et voilà pourquoi nous 18revendiquons pour notre pays une large part de la collaboration humaine à l’œuvre divine de la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

Gilles de Retz a laissé dans l’histoire de Bretagne un souvenir sinistre, mais à l’heure où parut la Pucelle, il était un gentilhomme jeune et plein d’ardeur, artiste, généreux jusqu’à la prodigalité, brillant entre tous par la beauté du geste. Rien n’annonçait alors les honteuses défaillances auxquelles l’amenèrent un jour ses difficultés d’argent. Le 4 mai 1429, il conduisit à Orléans un fort convoi de vivres et de munitions. C’était un mercredi. Dès l’aube matinale, c’est-à-dire vers quatre ou cinq heures en cette saison, Jeanne d’Arc sortit des remparts avec 500 combattants et ses meilleurs capitaines français pour aller au-devant de l’armée de secours qui arrivait de Blois. Elle la rencontra vers 6 heures, à une lieue de la ville, et organisa une manœuvre qui était à la fois une marche militaire, un défilé et une procession. Les prêtres chantaient des cantiques ; au milieu d’eux, Jean Pâquerel portait la bannière de Jésus crucifié ; elle-même les précédait, son étendard à la main ; les soldats 19avançaient en bon ordre et ils passèrent ainsi devant les bastilles anglaises et devant les retranchements, sans livrer la moindre escarmouche.

Aussitôt parvenue dans Orléans, cette troupe prit de la nourriture et du repos ; Jeanne d’Arc, qui avait chevauché longuement pour pourvoir à cette entrée glorieuse et en régler le détail, détacha son armure et s’étendit toute habillée sur son lit.

Gilles de Retz, mêlé aux autres capitaines, rêvait avec eux un beau fait d’armes dont la gloire leur appartiendrait en propre. Tandis que Jeanne d’Arc dormait, ils sortirent à la tête de 1500 hommes et attaquèrent la bastille de Saint-Loup avec impétuosité, mais y rencontrèrent une résistance opiniâtre qui brisa leur élan. Il y avait près d’une heure qu’ils bataillaient, en perdant beaucoup de monde, quand Jeanne d’Arc se réveilla.

— Le sang de nos gens coule, cria-t-elle à d’Aulon, son écuyer : mes armes, mon cheval !

Entendant sa voix, son aumônier, Jean Pâquerel, monta dans sa chambre avec les gens qui se trouvaient en bas.

20— Où sont ceux qui me doivent armer ? leur dit-elle ; le sang de nos gens coule par terre ! Au nom de Dieu, c’est mal fait ; pour quoi ne m’a-t-on pas éveillée plus tôt ? Nos soldats ont beaucoup à besogner devant une bastille. Mes armes ! Apportez-moi mes armes ; amenez-moi mon cheval !

Elle descendit l’escalier et, apercevant son page, Louis de Coutes :

— Ah ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu.

Pendant que d’Aulon achevait de l’armer, on alla chercher son cheval ; elle se mit en selle et s’aperçut que son étendard était resté dans sa chambre. D’un bond le page monta et, par la fenêtre, le lui mit entre les mains. Alors elle éperonna son cheval et partit au galop, à travers les rues silencieuses, dans la direction de la porte de Bourgogne.

Là, elle se heurta aux premiers fuyards de l’armée de sortie qui rentraient précipitamment en ville et y ramenaient des blessés.

— Jamais, dit-elle, je n’ai vu couler le sang français sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tête.

21Jeanne d’Arc, suivie de quelques chevaliers, marche droit aux remparts de la bastille Saint-Loup où les assaillants l’accueillent avec des cris de joie. Gilles de Retz est là avec ses Bretons. Sûre de la victoire, elle défend de piller l’église qui se trouvait au centre des retranchements ennemis et avait donné son nom à leurs redoutes. Ne lui semble-t-il pas qu’elle est déjà maîtresse de la place ? Pourtant la lutte dure encore trois heures, mais les Anglais sont vaincus.

En celte affaire Gilles de Retz, par sa vaillance, conquit le titre de maréchal de France, et, quatre jours après, il entrait avec Jeanne d’Arc dans la ville d’Orléans délivrée de ses assiégeants. Les jours suivants, il combattit encore à ses côtés à Beaugency, à Patay surtout. Avec elle, il accompagna le roi dans sa marche sur Reims et il y entra le 16 juillet. Le sacre fut fixé au lendemain qui était un dimanche. De grand matin, Gilles de Retz s’en alla avec le maréchal de Boussac, l’amiral de Culant et le sire de Graville, à cheval, armé de toutes pièces, bannière en mains, jusqu’à l’abbaye de Saint-Remi et pénétra, sans descendre de sa monture, jusqu’au 22chœur. L’abbé de Saint-Remi l’attendait, lui et ses compagnons, pour se mettre en marche vers la cathédrale. Il était revêtu d’une chape d’or et s’avançait sous un dais magnifique, tenant la sainte Ampoule, mystérieuse relique qu’il remit à l’archevêque Regnault de Chartres.

La cérémonie commença à neuf heures du matin pour se terminer à deux heures. Gilles de Retz y remplit auprès de Charles VII les fonctions de pair de France, bien qu’il n’en eût pas le titre et fût un simple officier de la couronne.

À la fin de la cérémonie, Gilles de Retz escorta dans le même apparat l’abbé de Saint-Remi qui emportait sa précieuse relique. Journée glorieuse pour le chevalier breton, comme pour l’armée de Charles VII ! Le but premier de la mission de Jeanne d’Arc est rempli : la légitimité de Charles VII sanctionnée par le sacre ne sera plus discutée par les vrais français.

Gilles de Retz resta longtemps fidèle à tous ces souvenirs de sa jeunesse généreuse. Après la mort de Jeanne, il organisa dans Orléans même un mystère en 25.000 vers 23représentant les principales scènes du siège de 1429. Des centaines de personnages y paraissaient sur la scène en grand costume. Cette fête coûta près de 100.000 écus.

Malgré la grandeur du drame évoqué, cette représentation fut une folie de ce prodigue qui, avec un sens artistique plus affiné qu’équilibré, dépensa sans compter pour ses demeures seigneuriales. Accablé de dettes, il vendit successivement ses domaines, et pressé par ses créanciers, demanda à l’alchimie, à la sorcellerie, aux songes creux de sinistres exploiteurs, le secret de la pierre philosophale. Entraîné à des crimes honteux par ses diaboliques conseillers, coupable assurément, mais plus fou encore, il fut jugé par des tribunaux qui rendaient alors la justice, sans tenir compte du rang des coupables, et fut brûlé à Nantes le 27 octobre 1440.

Grande leçon ! Jeanne d’Arc sauva le royaume de France beaucoup plus par sa vertu que par sa vaillance, et Gilles de Retz l’oublia trop vite. Les nations meurent de l’égoïsme qui substitue le souci du bien particulier à celui du bien public.

24Il y a quelques jours, Sir Edward Clarke, président du Reading Club de Londres, traducteur de l’ouvrage d’Andrew Lang : The Maid of France, La Vierge de France5, après avoir signalé le mouvement Johannique qui entraîne l’Angleterre vers la noble figure de notre héroïne, disait ces paroles significatives qui commentent notre pensée :

Votre nation a été privilégiée entre toutes les autres par Dieu. Que la cérémonie du 18 avril soit un présage heureux pour la France. Le peuple que l’on dit être le plus libre de la terre, formule ce souhait en faveur du peuple qui a traversé des crises si douloureuses ces derniers temps. Puisse la France reconnaître que ce n’est pas par l’égoïsme que l’on peut remédier aux maux sociaux, mais en imitant ceux qui, comme Jeanne d’Arc, se sont dévoués jusqu’à la mort pour le bien public, la justice idéale, la paix de Dieu.

25Le duc d’Alençon

Parmi les lieutenants bretons de Jeanne d’Arc, nous rangerons le duc d’Alençon. Notre prétention paraîtra étrange au premier abord, car Jean Ier, comte, puis duc d’Alençon, son père, était petit-fils d’un frère du roi Philippe de Valois, et par conséquent cousin issu de germain du roi Charles V ; mais nous constaterons tout d’abord qu’il possédait en Bretagne la baronnie de Fougères, ce qui nous serait un argument insuffisant pour revendiquer son fils ; nous noterons ensuite qu’il épousa Marie de Bretagne, fille du duc Jean IV et sœur de Jean V, ce qui est une raison décisive ; enfin nous conclurons en disant que ce fils né d’une mère bretonne fut confié à sa tutelle, dès l’âge de 6 ans, par suite de la mort de son père, tué à Azincourt, et nous appartient encore par son éducation.

Le duc de Bretagne donna pour dot à sa fille, mère de notre lieutenant de Jeanne d’Arc, 26la ville et la Baronnie de la Guerche et une somme de 100.000 livres dont la moitié fut payée de suite. Jean II, le jeune duc d’Alençon, fit ses premières armes à l’âge de 15 ans, en 1424, en combattant à la bataille de Verneuil contre les Anglais. Fait prisonnier, il connut de bonne heure les lourdes charges de la guerre et dut verser une si grosse rançon que, pour la payer, il fut obligé de vendre sa belle baronnie de Fougères que lui acheta Jean V, heureux d’accroître son domaine ducal de cette belle seigneurie. Par un sentiment très étrange, le jeune duc en voulut à son oncle de ce service rendu, pleura sa belle baronnie, et manifesta plus tard sa rancune, en cherchant chicane au duc pour un reliquat de dot resté en souffrance.

C’est au retour de sa captivité que le duc d’Alençon connut Jeanne d’Arc. Le 8 mars 1429 celle-ci avait eu son entrevue décisive avec Charles VII ; le 9, elle revit le roi, et tandis qu’elle causait avec lui, on annonça un visiteur. Lorsqu’elle le vit s’avancer majestueusement, elle demanda aussitôt son nom, tant sa dignité, sa grâce et sa force l’avaient frappée.

27— C’est mon cousin le duc d’Alençon, répondit le roi.

— Soyez donc le très bien venu, dit-elle, s’adressant au duc, plus il y en aura ensemble du sang royal et mieux cela sera.

La sympathie fut réciproque à la première rencontre. Jeanne d’Arc comprit aussitôt qu’elle trouverait dans le jeune prince un précieux appui. Sur le désir du roi, elle chevaucha devant lui, et mania la lance comme un chevalier expert en l’art des tournois.

— C’est vraiment parfait, Jeanne, lui dit le duc d’Alençon, je vous offre votre premier cheval de guerre.

Il fit mieux que de lui offrir un cadeau, il devint son compagnon d’armes. Le Conseil du roi n’ayant pas approuvé le départ immédiat pour Reims, l’armée dut auparavant déloger les Anglais de quelques-unes des villes de la Loire ; et comme Charles VII ne pouvait donner à Jeanne d’Arc le titre de général en chef et le commandement suprême, il désigna le duc d’Alençon, son parent, gendre du duc d’Orléans, influent par son rang de prince de sang, par son 28mariage et par sa valeur personnelle. L’histoire de Bretagne nous apprend qu’il dut toute la gloire de cette campagne à la Pucelle, car il n’était pas homme de premier rang, mais il brillait au second. Pour corriger la promptitude hâtive de ses jugements, un conseil ne lui était pas inutile, et lui manqua lors de ses démêlés avec son oncle le duc Jean V ; mais au moment où nous le prenons, pressé, poussé par Jeanne d’Arc, guidé par elle, il se montra un héros et un chef au vrai sens du mot.

Pourquoi, m’objecterez-vous, tarda-t-il tant à prendre place dans l’armée, puisque sa sympathie pour la Pucelle et sa confiance en elle datent de la première rencontre ?

C’est que, prisonnier de guerre sur parole, il s’était engagé à ne combattre les Anglais qu’après avoir versé intégralement le prix de son énorme rançon. Il souffrit cruellement en son âme de chevalier, de rester inactif tandis que les soldats du roi se battaient sous Orléans, mais l’honneur retenait son bras.

Libre enfin, après avoir réglé sa dette, il reçut avec bonheur le commandement de 29l’armée que je serais tenté de nommer, en souvenir de 1870-1871, l’armée de la Loire, et accepta, sans aucun retour d’amour-propre, de se guider en toutes choses et d’agir, suivant le Conseil de la Pucelle.

Leur nouvelle rencontre eut lieu à l’abbaye de Saint-Florent. Le duc d’Alençon l’avait emmenée chez lui, en cette résidence où habitait son épouse, Jeanne d’Orléans, petite-fille de Charles VI, et sa mère Marie de Bretagne.

Ces deux femmes ne tardèrent pas à remarquer la piété, l’angélique pureté de la jeune fille, et s’attachèrent à elle par les liens d’une profonde affection. La duchesse d’Alençon lui parla avec tant d’émotion de ses craintes pour son mari qui sortait à peine d’une dure captivité, et qui était ruiné par sa dure rançon de 28.000 écus, environ 2.000.000 de notre monnaie, que Jeanne d’Arc la rassura aussitôt.

— Ne craignez point et le laissez venir, je vous rendrai votre mari sain et sauf.

Dès lors elle le garda pour ainsi dire sous son égide, le traita comme un frère, l’appelant ingénument mon beau duc, le pressa 30de partir en guerre, en lui faisant cette douloureuse et trop certaine prophétie :

— Je ne durerai qu’un an ; il faut mettre cette année à profit.

Ensemble ils quittèrent Loches et partirent pour Jargeau avec 8.000 hommes, les uns de troupes régulières, les autres encore mal disciplinés. Ceux-ci s’approchèrent si imprudemment des murailles, que Suffolk fit une sortie rapide autant que vigoureuse et sema la panique dans leurs rangs. Jeanne d’Arc rallia aussitôt les troupes régulières :

— Ayez bon courage et bonne espérance.

Cette riposte énergique valut la prise des faubourgs de Jargeau.

Tout à coup une panique s’empare de l’armée ; des bruits mensongers annoncent l’arrivée de Fastolf et d’une armée anglaise de secours ; partout c’est le sauve qui peut. Jeanne accourt avec le duc d’Alençon à qui elle a communiqué sa foi ; ils vont de l’une à l’autre, ramenant les compagnies en fuite sous les murs de Jargeau.

À un moment donné, elle saisit brusque ment le duc d’Alençon :

31— Jetez-vous de côté, mon beau duc, et vite, sinon cette machine-là vous tuera.

Son doigt désignait sur les remparts un canon au-dessus duquel une main tenait la mèche enflammée.

Quelques secondes après un éclair brilla et un boulet enleva la tête du sire du Lude qui, sans se douter du péril, avait pris exactement la place du duc d’Alençon.

La nuit tombait : les troupes prirent comme elles purent position pour le sommeil.

— Il faut bien croire que Dieu était avec nous, s’écria dans la suite le duc d’Alençon, car, cette nuit-là même, nos gens firent très mauvaise garde, et si les Anglais étaient sortis de la ville, l’armée eût couru grand danger.

Le matin, Jeanne d’Arc commande le bombardement et la préparation de l’assaut. Sur les murs il y a un hercule redoutable aux assiégeants. Avec une étonnante activité, il se multiplie, renverse ou brise les échelles, jette de sa main puissante d’énormes projectiles. Le duc d’Alençon s’adressant à un habile artilleur, Jean le Lorrain, 32lui désigne ce colosse qui tombe frappé à mort d’un coup de couleuvrine.

Suffolk négocie, mais les conditions lui paraissent dures, car il faut partir sans armes ni bagages. Alors, c’est la lutte désespérée ; les trompettes sonnent, partout retentit le cri de guerre : à l’assaut !

— En avant ! noble duc, en avant ! à l’assaut ! crie Jeanne au duc d’Alençon, et, comme il hésite, elle ajoute aussitôt : Ah ! mon beau duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf ?

Pendant quatre heures, le duc d’Alençon se bat comme un lion ; Jeanne est blessée d’un trait, mais la ville est prise et Suffolk prisonnier.

Puis c’est Beaugency, Meung, la victoire décisive de Patay où le duc d’Alençon, toujours soutenu par la vaillante Pucelle, ne se ménage point, mais d’où il revient sain et sauf à l’abbaye de Saint-Florent, suivant la promesse prophétique faite à sa mère.

La récompense de tant d’exploits ne tarde guère. Les Anglais, effrayés, n’osent plus rien entreprendre et le roi part pour Reims. 33Le duc d’Alençon marche avec lui. Dans la cathédrale du sacre, Jeanne est au premier rang, son étendard à la main, pour être le témoin de la ratification officielle et religieuse de la légitimité de Charles VII. Le duc d’Alençon se met à la tête des six pairs féodaux qui, avec les six pairs ecclésiastiques, entourent le trône au jour du sacre. À vrai dire, le duc d’Alençon est même le seul pair qui ne soit pas un représentant des pairs absents ; les autres sont des officiers de la couronne appelés à remplir une délégation.

Charles VII est d’abord revêtu des insignes royaux disposés sur l’autel, et, après qu’il a prêté les serments accoutumés, le duc d’Alençon l’arme chevalier, puis Regnault de Chartres, archevêque de Reims, lui fait les onctions avec l’huile de la sainte ampoule.

Les épreuves de Jeanne commencent. Il eût été de bonne guerre de profiter de l’enthousiasme du sacre pour se jeter sur les Anglais ; l’entourage du roi n’avait pas foi en Jeanne d’Arc ; le duc d’Alençon lui resta fidèle et nous éprouvons quelque fierté de penser que le sang breton du fils de Marie 34de Bretagne ne manquait pas à l’honneur de la race.

Le 15 août 1429, à Montépilloy, aux portes de Senlis, Jeanne entendit la messe de l’Assomption, avant d’engager la bataille. Elle reçut la sainte Communion et, à ses côtés, son beau duc reçut aussi le corps du Seigneur. L’armée du régent, commandée par Bedford lui-même, se trouvait en face de l’armée française ; mais recula devant la bataille et se retira sur Paris.

C’était le moment, pour les Français, de prendre une décision brusque et de la suivre sous les murs de la capitale. Charles VII, ou plutôt ses conseillers timides, hésitèrent malheureusement.

Jeanne n’y tint plus. Aiguillonnée par ses voix, elle laissa le roi battre en retraite lamentablement, et, appelant le duc d’Alençon, elle lui dit :

— Mon beau duc, faites préparer vos gens et ceux des capitaines qui vous obéissent. Par mon martin, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’ai vu.

Le 21 août, elle partit donc avec lui et un nombreux détachement de l’armée royale ; à 35Senlis, elle adjoignit à sa troupe une partie des hommes d’armes du comte de Vendôme ; le 25 août, elle entra dans Saint-Denis. Bedford, effrayé de cette marche rapide, se réfugia en Normandie et confia la défense de Paris à son chancelier Louis de Luxembourg.

Tandis que Jeanne d’Arc préparait le siège, le duc d’Alençon négociait avec les échevins, cherchant par des lettres scellées de son sceau à les amener à Charles VII, leur légitime roi ; mais ils avaient renouvelé à ce moment même leur serment de fidélité à Henri VI et ils ne répondirent point à ses avances.

Alors il se dirigea vers Senlis où se trouvait le roi, le 1er septembre 1429. Après une longue résistance, Charles VII se mit en route pour Saint-Denis, renonçant à la retraite que lui avait conseillée La Trémoille, et dîna le 7 septembre à Saint-Denis.

Jeanne n’avait point perdu son temps et avait tenu les Parisiens sous la menace de perpétuelles alertes ; le 8, elle résolut d’entraîner ses hommes au-delà des fossés.

Elle partit avec Gilles de Retz et un premier corps de troupes ; le duc d’Alençon 36commanda le second qui formait la réserve et devait empêcher tout mouvement tournant en surveillant les portes.

Jeanne d’Arc qu’accompagnait Gilles de Retz, se jeta impétueusement sur la porte Saint-Honoré, franchit la première barrière, renversa les obstacles et, traversant le boulevard qui couvrait la porte, elle descendit dans le fossé son étendard à la main, passa au-delà, puis s’apprêtait à descendre dans le second, quand elle le vit plein d’eau par suite d’une crue de la Seine. Les chefs français, par jalousie, lui avaient caché ce détail. Ah ! qui dira le mal occasionné dans le monde par cet horrible vice que nous portons tous en germe au fond de nous-même et que nous reconnaissons si rarement, peste des foyers, ruine de la patrie, péril pour l’Église elle-même, puisqu’il empêche le bien, non par amour du mal, mais par crainte de l’auréole qu’il vaut à ses auteurs.

En vain Jeanne sonde le fossé pour trouver un gué avec le pied de son étendard, afin de continuer l’attaque, elle n’en rencontre pas. Tous les archers des remparts la visent ; une arbalète la blesse grièvement à la cuisse ; 37mais sa blessure si douloureuse ne l’empêche pas de continuer la lutte, alors même qu’elle ne tient plus debout ; elle ordonne de combler le fossé et promet à ses hommes la prise prochaine de la place.

À ce moment se produit la trahison de La Trémoille qui retire ses compagnies et celles des chefs qu’il influence. Jeanne va se trouver réduite à une troupe insuffisante.

— J’entrerai aujourd’hui à Paris, dit-elle, ou je mourrai ici !

La nuit tombait.

Alors le duc d’Alençon arrive, la saisit à bras-le-corps et l’emporte malgré elle en-deçà des fossés, tandis qu’intrépide jusqu’au bout, elle murmure encore :

— Si vous aviez continué l’attaque, la place eût été prise !

Paris, affolé, eût opéré une rapide volte-face, et le roi Charles VII y eût fait une entrée triomphale, car des bourgeois parlaient déjà de se rendre.

Les voix n’avaient pas trompé Jeanne, mais la trahison de La Trémoille avait empêché le triomphe définitif.

Croyez-vous qu’elle va se décourager ? Ah ! 38ce serait mal la connaître. Dès le lendemain matin, elle requiert le duc d’Alençon ; elle souffre horriblement, mais ne songe point à sa souffrance et le supplie qu’on sonne le boute-selle. La voilà de nouveau quittant Saint-Denis et partant pour Paris. Hélas ! un ordre du roi arrive ; il est formel ; elle a défense de continuer la lutte et se retire la mort dans l’âme.

Au cours de cette longue campagne de 1429, en compagnie du duc d’Alençon, le fils de Marie de Bretagne, se produit la miraculeuse transformation de Jeanne d’Arc en homme de guerre. Ses cheveux noirs, son teint bistré, son regard clair et ferme donnent à sa physionomie une énergie et une loyauté militaires ; d’un bond elle saute en selle, sans se servir des étriers, et elle court à la lance comme un chevalier qui a gagné ses éperons par une longue période d’exercices, de tournois et de campagnes. Sur le champ de bataille, elle est aussi vive dans l’action que dans la décision. Elle n’hésite pas, marchant droit à l’ennemi. Sa tactique, sauf pour Reims, n’est pas de marcher vers un but géographique, mais de frapper un grand 39coup, là où l’adversaire unit ses forces, de le bousculer, de ne lui point laisser le temps de se reprendre, de le harceler jusqu’à ce que, découragé, il crie grâce. Elle prélude à notre stratégie moderne, parce qu’elle ne rencontre pas d’obstacles de la part du duc d’Alençon, jeune, enthousiaste, ardent, qui n’a point sa puissance de décision, et qui n’est qu’un admirable lieutenant, quoiqu’il soit officiellement le chef. La parole de Jeanne est pour lui l’ordre d’un général, et il conquiert assez de gloire dans cette obéissance, pour que nous oubliions les taches de son histoire militaire.

Quelle leçon ! l’ennemi de la France catholique est connu ; nous l’appelons par son nom : c’est le franc-maçon, juif, protestant ou catholique renégat. Il ne s’agit pas de construire une cité future avec une conception politique absolue, pour la substituer à la sienne ; il faut courir sus, le déloger de l’esprit public, de la presse, du théâtre, du livre, du pouvoir de toutes les positions fortes d’où il tyrannise le pays. Il occupe la France, comme jadis l’Anglais, et nous avons déjà conclu qu’il le fallait déloger, en constituant 40dans notre Bretagne une réserve de forces pour la patrie. Nous arrivons maintenant à cette nouvelle conclusion que la seule stratégie est celle de Jeanne d’Arc, qu’en adoptant sa tactique nous frapperons fort et juste. Pas d’atermoiements, de demi-mesures, d’hésitations ; allons au point précis où bataille le franc-maçon, où il trompe le peuple. Chaque fois que nous aurons réformé l’esprit public, en dissipant les nuées de la révolution, du libéralisme tant de fois condamné par Pie IX, Léon XIII et Pie X ; chaque fois que nous aurons démoli les préjugés par lesquels on aveugle le peuple ; chaque fois que nous aurons enlevé les défiances derrière lesquelles la bourgeoisie même chrétienne se met en garde contre l’influence du clergé et de la divine hiérarchie, comme le porc-épic dressant ses dards, nous aurons touché l’ennemi au point où il rassemble ses forces et nous l’aurons forcé à la retraite. Alors il ne nous restera qu’à faire la charge, comme à Patay, la lance au poing, pour que la retraite devienne une déroute, par l’intercession de Jeanne d’Arc, la Bienheureuse.

41Guy et André de Laval

Voilà certes deux physionomies sympathiques de compagnons d’armes de la Pucelle : Guy, sire de Gavre, et André, sire de Lohéac.

Leur père, Jean de Kergorlay, seigneur de Montfort-la-Cane, avait épousé l’héritière de Laval. Il mourut prématurément, laissant ses enfants sous la tutelle et la direction de leur mère et de leur grand-mère, Jeanne, douairière de Laval et dame de Tinténiac, qui avait été la seconde femme du connétable du Guesclin.

Guy, à 15 ans, combat sous Champtoceaux en 1420, et le duc Jean V le fiance à l’une de ses filles. André prend part à la bataille de la Brossinière, y est fait chevalier en 14236.

Au retour de cette première expédition, sa grand-mère lui ceint l’épée du connétable du Guesclin, en lui disant avec toute la fierté du souvenir : Dieu te fasse aussi brave que celui à qui fut cette épée.

En 1429, lors de l’arrivée de Jeanne d’Arc 42à Chinon, Guy avait 24 ans, André 18. Leur grand-mère écrivit à l’héroïque jeune fille, en qui elle voyait l’héritière de la pensée et de la vaillance du connétable, pour lui recommander ses deux petits-fils qu’elle lui offrait comme compagnons d’armes. Jeanne d’Arc lui répondit, en lui envoyant, le 1er juin 1429, un messager porteur d’une lettre et d’un petit anneau d’or, très modeste, car Jeanne n’était point riche, mais signe touchant de sa vénération pour la mémoire de du Guesclin, son précurseur.

Les deux frères étaient déjà sur le chemin qui conduit à Loches où ils rencontrèrent Charles VII.

Le 3 juin, Jeanne était sortie de cette ville pour se rendre à Selles, en Berry. Le lendemain, Charles, qui avait également quitté Loches, lui manda de venir à sa rencontre, afin de ménager à nos deux jeunes chevaliers l’occasion de la voir et de nouer connaissance avec elle.

Le 4 juin, ils la rencontrèrent donc pour la première fois, et le mercredi suivant ils écrivirent à leur mère et à leur grand-mère une lettre que nous trouvons dans les 43Preuves de Dom Morice7. Ce fut Guy qui tint la plume. Cette lettre vaut d’être citée intégralement :

Le lundi, dit-il, je quittai le roi pour venir à Selles, en Berry, à quatre lieues de Saint-Aignan. La Pucelle y était déjà arrivée et le roi la manda au devant de lui.

D’aucuns m’ont dit qu’il avait fait cela en ma faveur et afin que je la visse. La Pucelle fit très bon accueil à mon frère et à moi ; elle était armée de toutes pièces, sauf la tête ; elle tenait une lance en mains.

À notre arrivée à Selles, j’allai la voir à son logis. Elle fit venir du vin.

— Je vous en ferai bientôt boire à Paris, me dit-elle.

Son fait, ses actions, la voir, l’entendre, sont choses toutes divines. Cette merveilleuse jeune fille a quitté Selles ce lundi, à l’heure des vêpres, pour aller à Romorantin, avançant de trois lieues ses avant-postes. Je la vis monter à cheval sur un grand coursier noir qui se démenait très fort à la porte de son logis et ne la laissait pas se mettre en selle.

— Menez-le, dit-elle alors, à la croix qui se trouve devant l’église sur le chemin.

44Aussitôt elle arriva à le monter et le cheval ne bougea pas plus que s’il avait été lié. Puis elle se tourna vers la porte de l’église toute proche et dit avec une douce et claire voix de femme :

— Vous, prêtres et gens d’église, faites des processions et des prières à Dieu.

Elle se remit ensuite sur son chemin en faisant à ses hommes ce commandement :

— Allez de l’avant ! Allez de l’avant !

Un gracieux page portait son étendard ployé ; elle-même tenait en main sa petite hache. Un de ses frères, arrivé depuis huit jours, partit avec elle ; il portait également une armure d’acier poli.

Aujourd’hui lundi, Mgr d’Alençon est arrivé à Selles avec une grande troupe.

La Pucelle m’a dit en son logis, comme je la suis allé y voir, que trois jours avant mon arrivée elle avait envoyé à vous, mon aïeule, un bien petit anneau d’or, mais que c’était bien petite chose et qu’elle vous eût volontiers envoyé mieux, considéré votre recommandation.

Guy et André de Laval combattirent dès lors à ses côtés, et le premier y gagna même 45le titre de comte, avant son mariage avec Isabeau de Bretagne, fille de Jean V, qui eut lieu à Redon, au milieu d’incomparables fêtes, le 1er octobre 1430.

Il avait bien raison, le jeune et brillant chevalier, d’appeler Jeanne d’Arc une merveilleuse jeune fille, et le meilleur commentaire de ses actions d’éclat se trouve dans cette phrase de la lettre qu’il écrivit à sa mère : Son fait, ses actions, la voir, l’entendre, sont choses toutes divines.

Son inspiration, ses voix mirent son âme virginale en union avec le ciel qui considérait le royaume de France comme le soldat de Dieu. Elle ne fut pas seulement inspirée, elle monta haut dans la vertu, et sa pureté sans tache s’épandit autour d’elle comme un parfum de lys embaumant toutes les âmes et les purifiant des souillures du monde. L’armée française se transforma sous l’impulsion de Jeanne qui ne versa point le sang anglais, mais brisa sa providentielle épée, trouvée au pied de l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, sur le dos d’une ribaude qui courait le camp.

Les soldats retrouvèrent une pureté de 46mœurs qui engendra de chauds enthousiasmes ; ils purifièrent leur conscience dans le sacrement de pénitence, la fortifièrent dans la réception de la divine eucharistie. Leur âme vaillante et loyale devint semblable au vin clair de France qui a déposé sa lie et qui pétille dans les verres, limpide comme la pensée du pays qui est la patrie du rire franc, des conceptions vives et précises, des idées simples, des élans généreux.

Avec l’affaiblissement des mœurs, le génie de la France a perdu aujourd’hui une partie de sa clarté. Le ténébreux subjectivisme d’outre-Rhin a remplacé le lumineux objectivisme de l’École, où nos pères avaient appris, sous la discipline de l’Évangile et de la théologie catholique, la précision des principes clairs et des conclusions pratiques. Jamais l’âme de nos pères ne s’égara dans un faux mysticisme, dans l’illuminisme des rêveurs qui combinent des recettes pour sanctifier les âmes sans grands efforts, ou pour réformer l’état social par des panacées universelles. Son indéfectible bon sens s’attacha à cette religion qui chante si bien nos Alléluias de bonheur, qui pleure si lugubrement 47nos deuils, à cette religion qui comprend l’homme et le saisit tout entier avec son âme qui réclame la vie intérieure, avec son corps qui a besoin de l’éclat des cérémonies saintes, de cette religion qui se défie de l’individualisme et des variations de la pensée humaine qu’elle domine et qu’elle simplifie par l’organisation divine d’une autorité dogmatique et disciplinaire.

le connétable de Richemont

Parmi tous les lieutenants de Jeanne d’Arc, le plus brillant, le plus digne de notre admiration et de notre fierté, est assurément le connétable de Richemont. Après tant d’autres figures nobles et vaillantes, celle-ci brille d’un particulier éclat, et nous en avons réservé l’étude pour la fin, afin de jeter le rayon de sa gloire sur ces pages écrites à l’honneur de la Bienheureuse et de la Bretagne.

Fils du duc Jean IV, frère du duc Jean V, 48oncle du duc d’Alençon, il nous laisse entrevoir son austère silhouette, au cours de cette étude ; mais il mérite que nous nous arrêtions devant lui, comme tout breton s’arrête avec émotion devant sa statue équestre dressée devant l’Hôtel-de-ville de Vannes. Sa rencontre avec Jeanne d’Arc fut étrange autant qu’inattendue ; en la quittant, il laissa dans son cœur une peine qui s’atténua péniblement, et sur son visage un voile de tristesse qui l’assombrit longtemps.

Rien ne semblait annoncer qu’il dût prendre une part importante à l’épopée de la libératrice du royaume de France. Ni la politique de son frère, le duc de Bretagne, ni l’hostilité déclarée de Charles VII qui l’avait exilé à Parthenay, ne le désignaient pour un rôle dans cette entreprise. Il y apparaît comme un météore, ou plutôt comme une charge de cavalerie sur le champ de bataille. Il passe comme une trombe, à travers les rangs anglais, cueillant à la pointe de sa lance une ample moisson de lauriers.

Il était petit, laid comme du Guesclin, brave, mais non pas vigoureux comme lui, 49sage et prudent dans les conseils, ferme dans l’action, énergique jusqu’à la brutalité. Son nez busqué, sa lèvre lourde et tombante lui donnaient un aspect austère et une apparente rudesse ; mais sa bonhomie, son esprit naturel, sa franchise, son joyeux entrain rassuraient ceux qui vivaient dans son intimité. Écrivant au duc d’Orléans le 2 avril 1452, il signait avec désinvolture en vieux compagnon de guerre : Votre vieille lype, Artur.

Joyeux camarade avec ses amis, il était pour ses ennemis un adversaire tenace et au besoin violent. Son âme magnanime formait de beaux rêves pour la Bretagne et pour la France, et il ne dédaigna ni la richesse, ni la puissance qui permettent d’accomplir de grandes choses ; mais il était soucieux de justice, charitable et généreux pour les petits et les faibles. Son habileté n’était ni d’un courtisan, ni d’un astucieux, il employait la diplomatie des forts qui parlent net et savent ce qu’ils doivent dire ou taire.

Jeanne d’Arc s’attacha à lui pour ces précieuses qualités qui en faisaient le serviteur 50le plus sûr du royaume de France, mais aussi le plus méconnu.

Puis, en vrai breton, il croyait à Dieu d’une foi vive et pratiquait sa religion avec piété. Il n’aurait point voulu omettre un seul des jeûnes de l’Église et ne pouvait supporter le blasphème qu’il châtiait avec la dernière rigueur. Confiant dans l’intercession des saints, il portait toujours sur lui un gros reliquaire.

Là encore, il avait avec Jeanne d’Arc bien des points de contact, et il estimait avec elle qu’une armée a besoin tout d’abord de foi, de moralité et de discipline.

À l’époque où il la rencontra, il était marié à Marguerite de Bourgogne, sœur de Philippe Le Bon et veuve du dauphin de France Louis, duc de Guyenne. C’était une femme de valeur, capable de comprendre et de seconder la politique de son mari. Nous ne voyons pas qu’elle ait rencontré Jeanne d’Arc ou correspondu avec elle, comme la duchesse d’Alençon, comme la dame et comme la douairière de Laval ; mais l’histoire ne livre pas tous ses secrets.

A 22 ans, il fut fait prisonnier à Azincourt, 51mais resta fidèle au parti français, bien qu’il lui eût suffi de s’attacher par serment au parti anglais pour échapper à sa captivité. En 1422, il recouvrait la liberté après la mort du roi Henri V.

Charles VII cherchait alors les moyens de se concilier l’amitié du duc de Bretagne, à défaut de celle du duc de Bourgogne lié à l’Angleterre par le traité de Troyes. Il crut, non sans raison, que le meilleur moyen de gagner la confiance de Jean V était de combler d’honneurs son frère Arthur qui avait trente-deux ans. Il le nomma Connétable de France dans la prée de Chinon.

Richemont se proposa dès lors un double but :

  1. Dégager le roi des influences malsaines qui le paralysaient, car Charles VII avait le sens de sa mission.
  2. Délivrer le pays de l’invasion anglaise qui l’opprimait et menaçait d’interrompre sa tradition nationale.

Il se mit à l’œuvre aussitôt et Charles VII exécuta de mauvaise grâce ses favoris, mais pour retomber sous la tutelle de Pierre de Giac, son premier chambellan, qui, pour 52entraver l’action de Richemont, négligea de lui envoyer du secours, lorsqu’on 1426, après avoir pris Pontorson, il assiégea Saint-James de Beuvron. Le connétable revint brusquement, enleva le sire de Giac, le fit emprisonner, juger, condamner à mort, enfermer dans un sac et noyer. Puis il repartit pour guerroyer.

Un nouveau favori, Le Camus de Beaulieu, conquit un grand empire sur Charles VII.

Richemont survint encore et le supprima.

Alors, croyant en finir, il plaça près du roi son ami Georges de La Trémoille qui se tourna bientôt contre lui, le déprécia dans l’esprit de son royal maître, puis, sûr des solides troupes placées sous ses ordres, l’empêcha de revenir à la cour et obtint son bannissement.

Ce fut dans son exil de Parthenay, où il ne pouvait réaliser son double programme, que Richemont apprit l’arrivée de Jeanne d’Arc à Chinon et sa marche sur Orléans. Il trépignait dans son inaction et, n’y tenant plus, il chargea Pierre de Rostrenen de lui recruter une armée en Bretagne et de l’équiper. Cette troupe se mit en marche sous le 53commandement des deux Dinan, sieurs de Beaumanoir et des Huguetières, Robert de Montauban, Guillaume de Saint-Gilles, Alain de La Feuillée, les sires de Rieux, de Rostrenen, etc.

En même temps, le connétable quittait Parthenay avec Tugdual de Kermoysan.

À Loudun, le sire de La Jaille lui apporta un message de Charles VII :

— Retournez en arrière ou le roi vous combattra.

— Ce que je fais est pour le bien de l’État, répondit le Connétable.

C’était un coup d’audace digne de sa ténacité.

À Amboise, il apprend qu’il est inutile de marcher sur Orléans, car les Anglais ont été chassés de leurs bastilles et Jeanne d’Arc marche sur Beaugency.

Richemont change de route et se dirige droit vers elle.

Cependant il prend soin de députer en avant-garde, avec une mission, Pierre de Rostrenen et Tugdual de Kermoysan pour demander son logis.

La réponse ne fut pas réconfortante. Les 54deux envoyés revinrent de l’armée de Jeanne et du duc d’Alençon, annonçant à Richemont qu’il serait reçu les armes à la main et traité comme un Anglais.

— C’est l’ordre du Roi.

— Eh bien ! répartit-il, s’ils viennent, on les verra.

Et il continua sa marche en avant.

Pendant ce temps, il y avait grande discussion dans l’armée française. Les capitaines les plus fameux respectaient en Richemont le premier chef de guerre de l’époque ; le duc d’Alençon déclarait que, si on l’acceptait, il se retirerait avec ses hommes.

Bref, pour obéir aux ordres de Charles VII, Jeanne s’éloigna de Beaugency et marcha contre l’armée bretonne, le cœur serré.

Le 8 juin, Guy de Laval écrivait à sa mère et à sa grand-mère :

Et est vent ici que le Connétable vient avec 600 hommes et 400 hommes de trait.

En réalité, Richemont amenait plus de 400 lances et 2.000 hommes d’armes.

Quand les Français virent paraître à l’horizon de la plaine cette superbe armée qui avançait en bon ordre, bannières déployées, 55ils ne purent retenir un frisson d’admiration et bientôt une acclamation unanime.

Les Laval, Dunois, La Hire et les autres, saluaient le chef sous lequel il faisait bon combattre, parce qu’il conduisait à la victoire.

Quelle attitude adopter en cette occurrence ? Jeanne, n’écoutant que son cœur, laisse venir jusqu’à elle le connétable sur le front des troupes.

Celui-ci se postant devant elle dans une fière attitude, lui jette cette apostrophe :

— Jeanne, on m’a dit que vous me vouliez combattre. Je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains point, car Dieu sait mon bon vouloir. Si vous êtes de par le diable, je vous crains moins encore.

Jeanne d’Arc, émue de ce noble langage, se tourne vers le duc d’Alençon qui songe à la colère du roi :

— Avez-vous donc oublié, lui dit-elle, qu’hier soir on est venu vous annoncer au camp l’arrivée d’une nombreuse armée anglaise conduite par Talbot ? À cette nouvelle n’avez-vous pas crié aux armes ? Et 56maintenant vous prétendez partir, parce que Richemont s’offre pour combattre ? N’est-ce pas au contraire l’heure de s’entraider ?

Jeanne, pour couvrir le duc, exige du Connétable qu’il prête devant l’armée serment de fidélité au roi de France, et il s’exécute de bonne grâce.

Cette scène émouvante se passe le jeudi 16 juin 1429.

Le lendemain, Fastolf, avec une armée anglaise, rejoint Talbot non loin de Beaugency. À cette nouvelle, Jeanne, Richemont et Alençon laissent un corps d’observation devant la ville et s’avancent au devant de l’ennemi. Ils prennent position sur une hauteur et les Anglais s’installent en face.

Ni les uns ni les autres ne bougent, malgré de mutuels défis.

— Allez vous loger pour aujourd’hui, répond Jeanne aux hérauts anglais, car il est trop tard, mais demain au plaisir de Dieu et de Notre-Dame nous nous verrons de plus près.

Fastolf et Talbot comprennent que Jeanne d’Arc, fière de sa double armée française et bretonne, ne redoute point le combat, mais 57choisira son heure. Tant de sûreté les déconcerte et ils se résolvent, dès le commencement de la nuit, à battre en retraite.

Les Français ne les inquiètent point et viennent reprendre position sous les murs de la ville. Les assiégés apprenant que l’armée de secours s’éloigne, croient qu’ils sont définitivement abandonnés de Fastolf et de Talbot, et négocient une honorable capitulation. À minuit il est convenu que le commandant en chef de la place, le bailli d’Évreux, sortira de la ville, au lever du soleil, avec ses 700 hommes, ses chevaux, ses armes et ses bagages, ceux-ci pour la valeur d’un mark d’argent par homme, et ils s’engagent par serment, lui et ses soldats, à ne pas combattre avant dix jours.

Heureux temps de droiture et loyauté dans la guerre où les hommes avaient une parole !

Pendant ces négociations, l’armée anglaise, en se repliant, attaqua les Français qui occupaient le pont de Meung depuis le 15 juin. Richemont, avec son sûr instinct d’homme de guerre, devina leur péril et leur envoya vingt lances, cent hommes et une troupe 58d’archers, grâce auxquels ils tinrent bon jusqu’au jour.

Au lever du soleil, le bailli d’Évreux quitte Beaugency, et les Anglais apprenant par un poursuivant d’armes, au moment où ils vont assaillir le pont par une attaque décisive, la prise de Beaugency par l’armée franco-bretonne, se décident à une retraite définitive sur Janville.

Un enthousiasme délirant centuple les forces de l’armée de Jeanne d’Arc ; mais les chefs hésitent encore à prendre une vigoureuse offensive.

Un chevalier portant un étendard blanc, conduit l’avant-garde de l’armée anglaise ; l’artillerie escorte les vivres, les munitions et les marchands qui font librement pour une grande part le service de l’intendance contre bonne monnaie sonnante ; le corps d’armée marche sous le commandement des généraux ; enfin un corps anglais d’élite constitue l’arrière-garde.

Cette retraite s’accomplit dans un ordre admirable, et même les Anglais prennent le temps de désemparer Meung avant de le quitter.

59Ce fut devant cette ville abandonnée que les chefs, autour de Jeanne d’Arc, discutèrent le plan de campagne.

— Si au moins nous avions des chevaux en nombre suffisant, disaient les timides.

— Qu’on aille hardiment contre les ennemis, leur répondait Jeanne ; ils seront certainement vaincus. Oui, au nom de Dieu, il faut les combattre. Ils fuient, dites-vous, mais quand même ils seraient pendus aux nuages, nous les aurons, car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le noble roi de France aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il ait encore remportée ; mes voix m’ont dit que les Anglais sont tous nôtres.

Pierre de Rostrenen s’écria aussitôt, en se tournant vers le connétable de Richemont :

— Monseigneur, faites lever et marcher votre bannière, tout le monde suivra.

Cette intervention de Rostrenen nous est connue par un témoin, Guillaume Gruel, écuyer de Richemont.

Les Bretons, frémissant d’ardeur, n’attendaient qu’un mot, et quand la bannière du connétable se leva, ils marchèrent à sa suite avec enthousiasme.

60La Hire et les autres ne voulurent pas rester en arrière et commencèrent le service d’éclaireurs. Tout à coup, ils firent lever un cerf qui s’enfuit devant eux et descendit dans le vallon.

À ce moment, les Anglais de Talbot, embusqués entre deux haies pour briser le premier élan de l’armée franco-bretonne, attendaient en silence l’approche de l’ennemi, pour lui causer une surprise et semer la panique dans ses rangs.

Le cerf tomba au milieu de cette troupe en embuscade et les soldats ne purent retenir des cris de joie. Leurs cris les trahirent. À l’accent, La Hire reconnut les Anglais et se rabattit en toute hâte vers l’armée.

— Ah ! beau connétable, dit Jeanne d’Arc à Richemont, ce n’est pas moi qui vous ai appelé, mais puisque vous êtes venu, vous serez le bienvenu.

Jacques de Dinan, sire de Beaumanoir, Richemont et les Bretons les mieux montés partent à toute bride contre l’Anglais.

— Jeanne, que faut-il faire ? crie le duc d’Alençon.

— Avez-vous de bons éperons ? répondit-elle 61en s’adressant aux chevaliers qui entouraient le duc.

— Pourquoi faire, serons-nous donc obligés de fuir ?

— Non, non, allez sans crainte sur eux, ils seront défaits. Vous perdrez peu de vos gens, les Anglais s’enfuiront et il nous faudra de bons éperons pour les poursuivre.

La chasse commençait ; elle fut terrible. 2.000 Anglais restèrent sur le champ de bataille, 200 furent retenus prisonniers.

Les Bretons les avaient poursuivis avec acharnement pendant cinq lieues.

Parmi les prisonniers se trouvaille fameux Talbot.

— Vous ne pensiez pas, ce matin, que pareille chose vous arriverait, lui dit le duc d’Alençon qui, comme tous les Français, était encore peu habitué à la victoire.

— C’est la fortune de la guerre, répartit Talbot avec flegme.

Telle fut la bataille de Patay, le triomphe de Jeanne d’Arc et celui des Bretons, c’est-à-dire de Richemont et de son armée, puis dans l’armée française du duc d’Alençon, le fils de Marie de Bretagne, de Gilles de Retz, de Guy 62et André de Laval, et de tant d’autres dont les noms sont restés ensevelis dans l’oubli.

Orléans reçut Jeanne d’Arc avec enthousiasme, quand elle revint de cette campagne pour reposer ses soldats fatigués et préparer la marche sur Reims. Charles VII ne se rendit pas dans sa bonne ville de peur de rencontrer le Connétable auquel il ne pardonnait pas. Quant à La Trémoille, il veillait sur son roi au château de Sully, l’amusant avec des fêtes splendides et lui soufflant la défiance contre l’ami qu’il avait trahi.

Alors Jeanne d’Arc s’en alla vers le roi qui ne venait point vers elle. Toute pénétrée de reconnaissance pour Richemont, elle demanda sa rentrée en grâce. Que pouvait refuser Charles VII à celle qui venait de vaincre à Patay et d’effacer la légende d’après laquelle, depuis Crécy jusqu’à Azincourt, les Français étaient battus d’avance en bataille rangée ? Jeanne insista, Jeanne pleura ; Charles VII inflexible déclara qu’il aimerait mieux n’être point sacré que de l’être devant Richemont, tant il redoutait sa justice inexorable et sa main de fer. Puis La Trémoille était là et disposait des troupes. 63Les rois d’alors n’avaient pas l’omnipotence de nos ministres de la guerre et comptaient avec leurs généraux.

Jeanne essaya pourtant de dissimuler sa douleur et s’occupa de préparer le voyage du sacre.

En chevauchant avec elle sur la route de Châteauneuf sur Loire, Charles VII frappé de l’expression de lassitude et de mélancolie qui se lisait sur son visage, lui dit :

— Reposez-vous, Jeanne, je le veux.

Jeanne se mit à pleurer en songeant au rude connétable si précieux sur le champ de bataille, mais elle rentra ses larmes et répondit au roi, en détournant sa pensée de celui qui absorbait la sienne.

— Ne craignez point, sire, vous reconquerrez tout votre royaume, et bientôt vous serez couronné.

Tandis que le roi rentrait à Sully, Jeanne fit savoir à Richemont l’inexorable décision du roi. Le connétable s’inclina tristement, fit une dernière tentative pour rentrer en grâce, et se retira, décidé à ne pas faire payer au royaume de France et à Charles VII les intrigues de La Trémoille.

64L’intérêt particulier s’efface dans une âme magnanime devant le bien public. C’est l’abneget semetipsum de l’Évangile8. La sainteté individuelle repose sur la ruine de tout égoïsme. Le désintéressement, la générosité, la bravoure militaire d’une race sont le gage de la durée d’une nation.

Le 30 mai 1431, Jeanne d’Arc périt sur le bûcher de Rouen.

Tandis que La Trémoille détournait la pensée du roi de cette triste fin de sa libératrice, le connétable songeait toujours à son grand dessein de chasser les Anglais de France.

La Providence qui avait conduit Jeanne d’Arc soutint son vaillant lieutenant. La Trémoille fut blessé et fait prisonnier en 1432 pour le bonheur du royaume. Charles VII, rendu à lui-même et libre de suivre son royal dessein, revint à son Connétable. Bientôt le traité d’Arras sanctionna la réconciliation de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, avec Charles VII, et annula le traité de Troyes. Six ans après la mort de Jeanne d’Arc, Richemont s’empara de Paris et chassa Cauchon de cette ville où il s’était 65réfugié, traînant la honte de sa forfaiture judiciaire.

L’œuvre de la Pucelle fut achevée par le Connétable, et la prise de Paris couronnant les brillants faits d’armes des vaillants lieutenants de Jeanne d’Arc, le duc d’Alençon, Gilles de Retz, Guy et André de Laval, Pierre de Rostrenen, les sires de Dinan, consacra par une gloire posthume l’alliance historique de Jeanne d’Arc avec les Bretons.

Nous, les fils de Bretagne, nous aimons la France, lors même qu’elle ne sait pas respecter les droits de nos consciences et de notre race. Nous sentons toujours vivre en elle, même lorsqu’elle sommeille, la France chevaleresque, la France catholique. Son bras esquisse avec le glaive un geste héroïque, son âme féminine vibre comme une lyre au toucher de l’artiste. Son génie est poésie comme le nôtre. Si elle s’enthousiasme follement pour des chimères, elle reste généreuse jusque dans sa folie ; oui la France est femme ; mais elle est mère aussi. Ô douce France, soupirait Roland sur le point de mourir. Ô douce France, répétons après lui à la patrie souvent ingrate qui nous opprime 66dans la libre expansion de notre foi. Toujours tentée de préférer les fuseaux pacifiques de Jeanne la bergère, au glaive de Jeanne la guerrière, la France, douce comme une brebis, se dresse comme une lionne, quand on touche à ses enfants.

Voilà pourquoi, nous, Bretons, nous croyons à la France, à ses brusques retours de bon sens, à ses sursauts d’énergie, à ses soudaines réactions contre le mal qui la ronge.

Que la Bienheureuse Jeanne d’Arc, insufflant à la patrie anémiée par le scepticisme et l’amour des jouissances, les enthousiasmes chevaleresques et religieux de son âme chrétienne, couronne son œuvre en nous rendant la douce France de Roland, la France libre et croyante. Puissions-nous, fils de Bretagne, servir encore de lieutenants fidèles à la Libératrice de la Patrie !

67Conclusion

Nous n’avons pas eu la prétention d’épuiser ce sujet si riche des accords historiques de Jeanne d’Arc et de la Bretagne. Cette alliance, vieille de cinq siècles, a été cimentée sur les champs de bataille et le triomphe de la béatification nous touche à la fibre sensible de notre patriotisme provincial.

En revendiquant pour nous une collaboration précieuse dans l’œuvre de la Pucelle, nous n’enlevons rien à l’intervention divine, car nous ne fûmes entre ses mains que des ouvriers, les ouvriers du Christ qui aime les Francs, de saint Michel qui les garde dans les combats.

Notre Bretagne est encore la terre militaire et religieuse de du Guesclin et de Richemont ; elle fournit à la France ses soldats les plus disciplinés, ses marins les plus audacieux, les fondateurs de son empire colonial.

Aussi, parcourant l’histoire de France, nous y admirons, par-dessus toutes les 68autres, la figure de Jeanne d’Arc. Puis faisant défiler devant elle les généraux les plus illustres, du Guesclin, Bayard, Condé, Turenne, Napoléon, nous cherchons une comparaison. Le plus grand, dans ce défilé, fut l’empereur dont les aigles triomphantes promenèrent à travers l’Europe le nom de la France. Tous les deux trouvèrent le pays menacé dans son existence même, tous deux remportèrent de glorieuses victoires. Jeanne eut comme Napoléon son apothéose : le sacre de Reims précéda celui de Notre-Dame.

Tous deux finirent tristement : l’une sur le bûcher de Rouen, l’autre sur le rocher de Sainte-Hélène.

Toutefois Napoléon grand homme ne fut qu’un homme, un génie, le génie organisateur de la Révolution.

Jeanne d’Arc fut aussi un génie, mais le génie même de Dieu qui la guidait par ses voix ; Jeanne fut une sainte.

Aussi l’empereur laissa la France lasse et usée à force de combats.

La Pucelle se survécut à elle-même par l’enthousiasme qu’elle laissa au cœur des Français pour achever son œuvre.

69Quand nous nous inclinons sous le dôme des Invalides, pour contempler le sévère bloc de marbre du tombeau de Napoléon, nous saluons la vision qui passe des grenadiers promenant, à travers les plaines lugubres où les pieds enfoncent dans la boue de sang, le drapeau taché de poudre et déchiqueté par les balles.

Quand nous contemplons la gloire de Jeanne, au jour de sa béatification, et que, du haut de nos falaises, nous jetons un regard sur la mer où la Seine a charrié ses cendres et son cœur, comme en un vaste tombeau plus beau mille fois que les Invalides, nous tombons à genoux pour prier.

Jésus, avec son cœur adorable, a pitié de la France, la vierge Immaculée est venue à nous dans sa grotte de Massabielle9, Jeanne d’Arc complète cette trinité, symbole de nos espérances et signe de ralliement de toutes les âmes françaises. Sur son front les lauriers d’Orléans, de Patay et de Reims, n’ont point fané et ils flambent en auréole autour de sa tête béatifiée. Son âme vit toujours parmi nous, comme une blanche colombe échappée du bûcher de Rouen ; elle vole 70dans nos rangs, inspirant la réforme des mœurs privées et l’immolation de tous les égoïsmes, au service de la patrie et de l’Église qui sont inséparables dans la prospérité comme dans l’épreuve. Jeanne d’Arc nous crie : qui vive ? et les Bretons, comme au temps de Jean V, de Richemont, des Laval, de Gilles de Retz, de Pierre de Rostrenen, répondent : présents ! Jeanne, la Bretagne toujours chevaleresque et toujours croyante attend ton mot d’ordre ! tes Bretons sont prêts pour la décisive bataille contre l’impiété qui étouffe l’âme de la grande patrie, debout autour de ton glaive pour lutter, à genoux autour de ton étendard pour prier !

Fin.

Notes

  1. [1]

    Noms de lieux :

    • Boussinière : (bataille de la) Brossinière
    • Chantoceaux : (siège de) Champtoceaux
    • Saint-Remy : (abbaye de) Saint-Remi

    Noms de personnes :

    • Bedfort : Bedford
    • Beaudricourt : Baudricourt
    • Culans : (amiral de) Culant
    • Falstoff : Fastolf
    • Lahire : La Hire
  2. [2]

    Mgr Jules-Laurent-Benjamin Morelle (1849-1923), qui avait succédé à Mgr Fallières en 1906.

  3. [3]

    Julien Trévédy, Les compagnons bretons de Jeanne d’Arc (Saint-Brieuc, René Prud’homme, 1896, 27 p.).

  4. [4]

    Guy Alexis Lobineau (1667-1727, moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur), Histoire de Bretagne, t. I (Paris, Muguet, 1707), p. 580.

  5. [5]

    Andrew Lang, The Maid of France (Londres, Longmans, Green and Co., 1908, In-8° , XVI-379 p.). — Traduction française par le Dr Louis Boucher et sir Edward E. Clarke, La Pucelle de France (Paris, Nelson, 1911, 464 p.).

  6. [6]

    L’édition originale avançait la bataille d’une année et indiquait : 1422.

  7. [7]

    Pierre-Hyacinthe Morice de Beaubois (1693-1750, moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur), Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne, t. II (Paris, Osmont, 1744), p. 1224-1225.

  8. [8]

    Luc 9:23 : Si quis vult post me venire, abneget Semetipsum. (Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même.)

  9. [9]

    Grotte des apparitions de Lourdes.

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