Où Lemaire s’écarte de Le Brun
Où Lemaire s’écarte de Le Brun (par Jean Gratteloup, 2023)
Dans sa préface, Henri Lemaire justifie son ouvrage ainsi :
M. Le Brun de Charmettes [a publié] quatre forts volumes remplis de recherches et de dissertations du plus grand intérêt. Ce livre, dont nous sentons tout le prix, nous a donné l’idée d’une composition moins étendue, moins savante, et conséquemment sous tous les rapports, bien plus à la portée du commun des lecteurs. […] Nous avons puisé nos matériaux à la Bibliothèque du Roi.
Ainsi affirme-t-il ne devoir à Le Brun que l’idée du livre et non la matière. Après l’avoir lu, il ne s’en serait plus servi et aurait repris l’enquête à zéro, se rendant à son tour dans la bibliothèque du roi afin de consulter en personne les milliers de pages de manuscrits originaux, pour établir lui-même ses transcriptions et en proposer ses propres traductions. Tout cela en quelques mois. Ce n’est guère plausible ; et il est aisé de montrer que Lemaire a consulté la bibliothèque du roi depuis chez lui, en tournant les pages de son exemplaire de l’Histoire de Le Brun1.
Cette Vie de Jeanne d’Arc est donc bien un travail de seconde main. Sur le fond historique, il ne diffère donc pas de sa source primaire. Dans le ton employé en revanche, le contraste est total. Le Brun vénérait le moyen-âge, Lemaire le méprise :
Ces temps d’ignorance et de superstition (p. 196).
Il nous semble lire un encyclopédiste première époque que l’on aurait décongelé après un demi-siècle.
Fond historique. — La seule différence de fond concerne le traitement du procès de condamnation. Le Brun lui consacre près de la moitié de son Histoire quand Lemaire le survole en une quarantaine de pages. L’épopée militaire de Jeanne occupe le gros du volume.
Plan de l’ouvrage :
- l’enfance de Jeanne et son arrivée à la cour (47 p.) ;
- la levée du siège d’Orléans (66 p.) ;
- la marche sur Reims et le sacre du roi (43 p.) ;
- son désir de rentrer chez elle, le refus du roi, ses entreprises, sa capture à Compiègne, son procès à Rouen, sa mort et sa réhabilitation (66 p.).
Forme. — Tout l’ouvrage est baigné de formules condescendantes :
La mission divine que prétendait accomplir Jeanne d’Arc, semblait d’ailleurs justifiée par des prédictions, des prophéties, sortes de choses qui, à cette époque avaient, même à la cour, un fort grand crédit. […] Il restait, d’après la superstition du temps, […] Cette dernière épreuve [l’examen de virginité], si propre à égayer certains de nos contemporains, avait une très grande importance dans cette affaire, pour le temps où elle se fit. On croyait qu’une vierge ne pouvait participer aux enchantements de la magie. […] Les révélations dont elle se prétendait favorisée lui eussent, de notre temps, donné un ridicule qui eût apprêté à rire ; à cette époque elles l’environnaient au contraire d’un respect et d’un intérêt infinis. […] On croyait d’ailleurs aux prophéties dans ces temps ainsi que nous l’avons déjà remarqué [et] on en répétait mille qui s’appliquaient volontiers à la paysanne inspirée. […] De tels aveux ne constituaient pas ce qu’on appelait, dans ces temps d’ignorance et de superstition, une sorcière, […] La superstition est capable de tout, et il n’est rien d’indigne et de bizarre qu’on ne doive attendre d’elle.
D’ailleurs, si comme Le Brun il veut bien dédouaner en partie Charles VII d’avoir abandonné Jeanne, c’est qu’il reporte le poids de l’accusation sur la superstition du temps.
Que fit le roi de France pour s’y opposer ou le venger ? Rien sans doute, car l’histoire se tait à cet égard, et elle parlerait s’il y avait quelque chose à dire. Accusons-en l’indolence naturelle au prince, le peu de temps qui sépara la première condamnation de la seconde, et celle-ci de l’exécution. Accusons en encore la barbarie des temps : une imputation de sorcellerie était alors de la plus grande gravité, et personne n’avait assez de véritable religion, de philosophie, ou de courage pour la repousser ouvertement comme une œuvre indigne de la superstition ou de la méchanceté humaine.
De la même manière, alors que Le Brun aborde les voix de Jeanne en rapportant avec neutralité les témoignages des contemporains ou ses propres déclarations, Lemaire n’hésite pas à les expliquer comme un mélange d’hallucination et d’auto-persuasion :
Un jour elle crut se trouver en présence de l’archange […] Et effectivement elle ne tarda pas à se persuader qu’elle voyait et qu’elle entendait ces deux saintes […] La noble mission à laquelle elle croyait se sentir appelée ses voix […] Les esprits célestes avec lesquels elle croyait être en communication […] Son conseil, ainsi appelait-elle elle-même les esprits célestes dont elle se croyait assistée […] Jeanne d’Arc, qui croyait avoir reçu d’en haut l’ordre de se conduire en tout comme elle le faisait depuis un an, refusa […]
Malgré tout, et en ceci il nous fait penser à Michelet, Lemaire est parfois emporté par son récit ; il semble alors oublier que le merveilleux n’existe pas et que les prophéties ne dupent que les crédules.
Jeanne d’Arc prédit, en ce moment décisif, que dans cinq jours il ne resterait pas un Anglais devant les murs de la ville ; et elle prédit juste. […] Redevenu possesseur de la presque totalité de son royaume en 1455, comme l’avait annoncé Jeanne d’Arc.
Dieu même s’en mêle :
La figure de Jeanne paraît effectivement animée, mais d’une expression divine ; le désir de la vengeance ni la colère, ne la décomposent : le sentiment de la victoire y règne seul. Les ennemis s’acharnent sur elle ; aucuns glaives ne peuvent l’atteindre : Dieu égare les uns, et les Français qui combattent autour d’elle, écartent les autres.
Notes
- [1]
Considérons par exemple les citations incorporées par Lemaire à son texte. Toutes se trouvent déjà chez Le Brun. Ce sont essentiellement des extraits des deux procès ou des chroniques du XVe siècle. Et lorsqu’il cite l’Histoire de France de Villaret (1764), il reprend les mêmes paragraphes déjà cités par Le Brun.
Les seules exceptions concernent des extraits de procès, que l’on trouve bien chez Le Brun, mais où Lemaire a préféré la transcription de L’Averdy dans ses Notice et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III (1790). Comme si Lemaire avait constamment suivi Le Brun mais en tentant dès que possible de prendre chez L’Averdy, peut-être pour s’autoriser à écrire, dans sa préface, avoir
puisé ses matériaux à la Bibliothèque du Roi
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