Marquis de Luchet  : Dissertation sur Jeanne d’Arc (1776)

Texte

Dissertation sur
Jeanne d’Arc
vulgairement nommée
la Pucelle d’Orléans

par

Jean-Pierre-Louis,
marquis de Luchet

(1776)

Éditions Ars&litteræ © 2023

Préface
de l’édition de 17761

1Nous ne proposons pas au public de nouvelles découvertes sur un événement si souvent mis sous ses yeux : mais nous essayerons de montrer combien de fois on l’a trompé. Il n’a pas fallu trois siècles pour entrevoir la vérité, mais on a eu besoin de ce long espace pour la déployer dans tout son jour.

Lorsque cet ouvrage, presque aussitôt combattu que publié parut pour la première fois2, il trouva 2d’âpres censeurs. On attaqua le style, la forme, mais jamais la force des preuves, ni la simplicité des raisonnements. Des raisons étrangères au lecteur ne permirent pas alors de lui donner un certain cours ; elles n’existent plus aujourd’hui. Nous le publions : on verra quelle confiance on doit à la plupart des histoires.

Partie I
Histoire de Jeanne d’Arc jusqu’à sa prise à Compiègne

1.
Enfance à Domrémy

Jeanne d’Arc, vulgairement appelée la Pucelle d’Orléans, naquit de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, l’an 1412, à Domrémy, village appartenant à la France, situé sur la Meuse près Vaucouleurs. Elle n’avait donc pas vingt-sept ans, comme le prétendent Monstrelet, M. Rapin de Thoyras, et d’après eux le célèbre auteur de l’Histoire de la maison des Plantagenêts [Hume], lorsqu’elle parut à l’armée de Charles VII.

Ses parents étaient simples, vivant des fruits de la terre et du travail de leurs mains. Elle fut élevée comme les paysannes de ces temps, dans la crainte de Dieu et dans le soin du ménage. On remarqua qu’un pieux penchant la conduisait souvent à l’église.

Les plus anciens historiens et les 3plus modernes, seuls dignes de foi, ne disent point qu’elle ait servi dans une auberge, qu’elle montait hardiment les chevaux à poil, et les menait à l’abreuvoir. On lit dans les actes du procès [en nullité] qu’elle n’avait demeuré que quinze jours chez un aubergiste de Neufchâtel [Neufchâteau], que jamais elle n’y avait mené de chevaux, et qu’elle demeurait tranquillement dans la maison, appliquée aux foins domestiques.

Les troubles qui agitaient alors le royaume allaient inquiéter les habitants des campagnes ; ils en ignoraient le sujet : mais ils savaient que leur patrie était déchirée par les guerres, et divisée en deux partis ; Domrémy tenait pour Charles VII. Jeanne d’Arc avait souvent entendu raconter les malheurs d’un jeune prince, intéressant par ses faiblesses, forcé de céder son trône à des étrangers, dont la mésintelligence séditieuse de ses sujets fondait les droits et augmentait la force. Elle avait à peu près treize ans lorsqu’on s’aperçut de ses dangereuses imaginations.

2.
Premières visions

C’est à cette époque de son âge que les anciens auteurs placent les 4visions, les détails miraculeux qui préparaient à Domrémy une héroïne et le salut de la France. Un caractère sombre, bilieux, mélancolique, l’éloignait des jeux innocents qui entretiennent la gaieté pure des jeunes filles de la campagne ; l’inquiète et tendre curiosité de ses parents n’obtenait rien. Cette sagesse précoce, le défaut de confiance dans le meilleur des pères, sont d’un mauvais augure. Ce dernier en fut si cruellement inquiet que redoutant une scène publique, il se détermina à se réfugier à Neufchâtel en Lorraine.

Les idées de sa fille ne tenaient point aux lieux ou aux temps. Elle explique ses projets, elle demande à être conduite en France. On devine comment furent accueillies ses premières propositions.

3.
Premier séjour à Vaucouleurs

En vain son père voulut la rendre à elle-même, à la société, et aux occupations tranquilles de son sexe. Elle garda longtemps ses inutiles projets ; ses conversations animées ne faisaient point de prosélytes. Elle n’écarta point l’embarras et la timidité, naturellement inséparables de son sexe de son age, 5en allant elle-même trouver Baudricourt : mais six mois d’importunités obtinrent d’un de ses oncles de la conduire à Vaucouleurs, petite ville sur les bords de la Meuse, où commandait Robert de Baudricourt. Cet officier plaignit Jeanne d’Arc, fit apercevoir l’oncle de son imprudente facilité et lui ordonna de rendre à ses parents une fille qu’il fallait veiller de près. Cette démarche fit quelque sensation ; la réputation de la jeune inspirée n’y gagna rien.

4.
Visite au duc de Lorraine

Saint-Nicolas est fameux près de Nancy. Cet oncle y mena Jeanne en pèlerinage. Le duc Charles de Lorraine voulut la voir par désœuvrement, lui fit conter ses rêves ordinaires, et lui demanda ce qu’elle pensait de sa maladie. Elle répond, que comme il vivait mal avec la duchesse sa femme, qui était une princesse vertueuse, il ne guérirait pas s’il ne changeait de conduite à son égard. Il renvoya la pèlerine avec quatre francs ne change à point de conduite, et guérit malgré la menace prophétique.

5.
Second séjour à Vaucouleurs

Nouvelle persécution de la part de 6Jeanne pour être encore présentée au gouverneur Baudricourt. Nouvelle complaisance de la part de l’oncle ; ils ne furent pas mieux reçus que la première fois. Elle passe quelques jours à Vaucouleurs, s’y confesse. Quelle fut sa surprise quand elle vit un jour son confesseur revêtu d’une étole, accompagné de Baudricourt, lui crier, que si le diable était dans son corps il eut à se retirer. Ce fruit de sa confession la confondit, elle se prosterne aux genoux de l’exorciste plus honteux que satisfait de sa démarche.

Baudricourt n’était que médiocrement persuadé : mais enfin son opiniâtreté céda, lorsque Jeanne d’Arc annonça la perte que le roi venait de faire devant Orléans [la journée des Harengs].

L’événement se trouva conforme à la prédiction supposée. Ce trait le plus singulier de la vie de cette fille extraordinaire n’a pour garant que la femme d’un charron de Vaucouleurs nommé Henri. Ce qui le rend suspect, c’est que Baudricourt ne changea pas de sentiment sur Jeanne d’Arc, et lui dit, en l’envoyant à la cour : Va, et adviens ce que tu pourras.

Si 7la prophétie eut été réellement vérifiée, le peuple aurait vu du prodige dans tout ce qui s’était passé. Le gouverneur ne l’eut pas traitée aussi légèrement. La plupart de ses panégyristes ont ignoré ou omis ce traits ; les autres se sont contentés de le raconter indifféremment. Ce serait incontestablement le plus beau moment de sa vie, le vrai signe qu’on lui a si souvent et si infructueusement demandé.

6.
Départ de Vaucouleurs

Les habitants de Vaucouleurs ne conservèrent pas le même sang froid. On s’échauffe, on fait l’équipage de la jeune héroïne, on lui fournit des habits d’hommes ; je n’en vois pas la raison. Elle part accompagnée de deux gentilshommes champenois. Pourquoi partir sans prendre congé de ses père et mère ; les premiers devoirs font ceux que prescrit la nature, rarement le ciel la contredit.

7.
Arrivée à Chinon

Jeanne arrive en Touraine, elle envoie à la cour les lettres de Baudricourt. Le roi était à Chinon, ville à six lieues de Tours. Le conseil, qui ne voyait pas la nécessité de la faire paraître devant le roi, n’y trouva 8aussi nul inconvénient ; elle est présentée par le comte de Vendôme. Ceux qui en font une sainte appuient beaucoup sur cette première entrevue où l’on trouve une espèce de miracle, à ce qu’elle reconnut le roi au milieu de ses courtisans. L’abbé Lenglet [du Fresnoy] dit qu’il était déguisé ; j’aime mieux croire que non pour laisser subsister quelque apparence de prodige.

Elle prononce une harangue fort longue et assez bien tournée ; l’auteur que nous venons de citer dit la tenir de Jean [Raoul] de Gaucourt, grand-maître de la maison du roi. Elle a été refaite sûrement dans l’intervalle ; car non seulement les paysannes de Lorraine ne parlaient pas aussi bien la langue, mais même les seigneurs de la cour de Charles VII. On détacha un courrier à Vaucouleurs pour avoir sur cette aventure des détails plus particuliers que ceux de la lettre de Baudricourt.

8.
Premier examen de Jeanne ; avis de Jacques Gelu

En vain les réponses furent en sa faveur. Les princes et seigneurs de la cour conclurent à la renvoyer. On voulut cependant la soumettre à de nouveaux examens. Le confesseur du 9roi, les évêques de Senlis, de Poitiers, de Montpellier, furent chargés de cette commission avec plusieurs docteurs. Les réponses ambiguës de la Pucelle fournirent de nouveaux doutes. Leur rapport donna lieu à une seconde commission composée de prélats. On s’adressa encore à Jacques Gelu, archevêque de Tours, et on lui fit cinq questions.

1° Convient-il à l’Être suprême de se mêler des actions d’un simple particulier, ou même de la conduite d’un royaume ? — Quelquefois, et toujours pour se bien de la chose.

2° Ne convient-il point à Dieu d’employer le ministère des anges plutôt que le ministère des hommes ? — Si Dieu se servait autrefois d’un corbeau pour nourrir les ermites Paul et Antoine, à plus forte raison peut-il se servir des hommes.

3° Convient-il à Dieu de se servir d’une fille plutôt que d’un homme ? — La Vierge connut le mystère de l’Incarnation, et les sibylles apprirent aux hommes des secrets qu’elles tenaient de la Divinité.

104° N’est-ce point un artifice du démon ? — On le connaîtra par le bien qui en résultera.

5° Ne convient-il pas d’employer à cet égard la prudence et la sagesse ? — Cela ne coûte rien.

Cependant il n’était question que de Jeanne d’Arc dans le camp et aux environs. Dunois qui commandait au siège députa deux officiers au roi pour savoir ce qu’il y avait de vrai dans tous les bruits qui se répandaient.

Les envoyés ayant raconté avec enthousiasme les naissantes merveilles de Jeanne d’Arc, Dunois fit assembler les bourgeois d’Orléans, et raconter devant eux ce que les députés avaient appris et vu. Ce récit échauffa les esprits, chacun fit son commentaire, on en vint jusqu’à dire que plusieurs ecclésiastiques avaient vu derrière elle un ange qui conduisait ses pas. Le premier usage que le comte de Dunois fit de la célébrité de cette fille montre son habileté, et est un indice parlant de ce qui arriva dans la suite.

9.
Examen de virginité

On n’avait point encore pensé à vérifier sa virginité. Les dames de 11Gaucourt et de Trèves présidèrent à cette utile cérémonie. On découvrit qu’elle n’était point sujette à l’incommodité périodique. Plusieurs médecins savants observent que les personnes qui éprouvent à ce sujet les lenteurs de la nature ont l’imagination vive et souvent déréglée, mais ce dérangement produit pour l’ordinaire un effet tout contraire à la dévotion.

M. Lenglet prétend qu’elle était très belle. Il en apporte une preuve singulière ; c’est que sa vue apaisait tous les désirs. Qu’elle fut belle ou laide, cela est égal ; ce qui l’est moins, c’est son attention scrupuleuse aux décences.

10.
Examen à Poitiers

Malgré les réponses de l’archevêque Gelu, les révélations faites au roi sur les prières qu’il avait adressées au ciel dans son oratoire de Loches où il n’était point au temps qu’elle marqua, Jeanne n’obtenait pas une grande confiance. Cette espèce d’emportement frénétique avec lequel nous saisissons ordinairement les nouveautés piquantes ne préparait point un grand succès à notre héroïne future ; on se contentait de proposer de nouveaux 12examens. Elle est conduite à Poitiers où siégeait alors le parlement ; ce tribunal ne vit que des folies dans ses dépositions.

Le conseil l’interroge de nouveau, et demande des signes pour preuve de sa mission. Elle répond qu’elle n’était pas envoyée à Poitiers pour faire des miracles, mais qu’elle en ferait à Orléans et à Reims. Elle n’avait qu’à prouver la révélation de la journée des Harengs, et les juges restaient muets.

11.
Jeanne reçoit une maison ; épée de Sainte-Catherine de Fierbois

Les incertitudes étaient trop longues. Le conseil lui devint plus favorable : on la confia à un gentilhomme nommé Dolon [D’Aulon] et à un augustin ; c’est ce que M. Lenglet appelle sa maison. Le roi veut lui donner une épée, elle la refuse, et elle en envoie chercher une qu’elle a vue à l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois où elle avait passé en revenant de Lorraine. On souscrivait à toutes ces fantaisies qui enveloppaient sa personne d’un certain merveilleux, fait pour en imposer au peuple.

Le gentil-homme qui l’accompagnait lui fit faire des armes 13et un étendard qu’on portait devant elle.

12.
Entrée dans Orléans

Vers ce temps-là, Charles VII fit passer à Blois un corps de troupes pour escorter un convoi destiné à ravitailler Orléans ; le maréchal Boucicaut [en fait Boussac] et La Hire l’accompagnaient, ainsi que le seigneur de Rais. On mit à la tête une procession des prêtres de la ville, avec la croix et la bannière ; la Pucelle les conduisait. Cette marche convertie en spectacle était bien propre à ranimer le courage abattu des soldats. Ce convoi arriva par la Sologne, et entra heureusement dans la ville.

Un historien [Villaret] dit que ses grâces naturelles et l’adresse avec laquelle elle portait son étendard et maniait son cheval, inspiraient le courage et la confiance. Dès ce moment les Orléanais se crurent invincibles, et le furent en effet.

M. Lenglet dit qu’elle conduisait ce convoi, et qu’elle n’avait pu s’empêcher de faire quelques reproches à Dunois sur ce qu’on n’avait pas conduit le convoi du côté de la Beauce. Si c’était elle qui le conduisait, elle en était la maîtresse : que ne suivait-elle 14son inspiration ? Le comte de Dunois dit, que telle avait été la résolution du conseil. — Eh quoi ! reprit-elle, le conseil de mon Dieu n’est-il pas plus sûr que le vôtre ? Il serait cependant naturel de penser qu’il était égal à la Divinité que ce convoi arrivât par la Sologne ou par la Beauce.

Le même écrivain raconte que le Bâtard d’Orléans lui proposa d’entrer dans la ville pour montrer au peuple sa libératrice, ce qu’elle refusa pour ne pas abandonner son monde : et dans la même page il écrit : à son entrée à Orléans, elle fut descendre à l’église cathédrale pour rendre grâce à Dieu de son expédition.

Le célèbre auteur de l’Histoire d’Angleterre [Hume] raconte l’histoire de la Pucelle avec de légères différences. Il suppose qu’elle avait été servante d’auberge ; c’est le sentiment de Monstrelet : mais la plupart des historiens écrivent le contraire ; son procès vient à leur appui. Qu’elle fut bergère, qu’elle fut servante de cabaret, qu’elle eut vécu tranquillement chez ses parents, peu importe ; si les faits étaient constatés, ils ne seraient pas moins merveilleux.

13.
Lettre aux Anglais ; premiers combats

15Elle fit parvenir une lettre aux généraux anglais. Cette lettre vraisemblablement factice est un chef-d’œuvre de fanatisme et de superstition. Les ennemis retinrent le héraut d’armes ; le comte de Dunois le redemanda. On ajoute à ce que nous avons raconté, que deux nouveaux convois étant arrivés auparavant, les ennemis se mirent en devoir de les surprendre ; que la Pucelle les dispersa, et le 27 de mars en fit une grande boucherie. Ce fut son premier combat.

Les quinze jours qui suivirent furent marqués par des escarmouches et de petits succès ; il n’est pas plus question de Jeanne d’Arc que si elle eut été encore à Domrémy.

Le duc de Bourgogne ayant demandé au duc de Betfort [Bedford] de rendre la liberté à la ville du duc d’Orléans, prisonnier en Angleterre, il n’en reçut que des refus hautains, et fit retirer ses troupes.

Le premier jour de Mai, la Pucelle parut sur le boulevard et dit aux Anglais de s’en aller, Glacidas [Glasdale] et ceux de son parti l’appelèrent vachère et 16ribaude ; elle leur répondit qu’ils mentaient. Le même jour le conte de Dunois sortit de la ville, pour assurer le transport des nouveaux convois que le comte de Clermont et le maréchal de Sainte-Sévère [maréchal de Boussac] conduisaient de Blois à Orléans. Il paraît qu’on ne croyait pas le secours de la Pucelle absolument nécessaire à son expédition, puisque le comte de Dunois lui ordonna de chevaucher par la cité. Elle finit sa promenade par de nouveaux avis à l’ennemi, qui lui répondit aussi peu poliment que la première fois.

Le second jour, elle visita les bastilles, les fortifications, et se montra à vêpres.

Le quatrième, le comte de Dunois attaqua les Anglais. La Pucelle était en sa compagnie, et moult encourageait les assaillants. Les Anglais lui dirent des injures si atroces qu’elle en versa des larmes, dit M. Lenglet. Cet excès de faiblesse et de sensibilité contredit étrangement le caractère d’une inspirée. La dernière histoire de France dit que les Français étaient conduits par elle ; les histoires 17les plus anciennes du siège d’Orléans disent qu’elle accompagnait le bâtard d’Orléans. Cette expédition fut toute à la gloire des assiégés.

14.
Levée du siège

Le sixième jour du même mois, nouvelle tentative de la part des Français enivrés de leurs succès, la Pucelle fut blessée d’un coup de flèche à la gorge ; elle se retira pour faire oraison. Des soldats qui voulaient panser sa plaie la suivirent ; on y mit de l’huile et du lard. Elle dit à un gentilhomme : Donnez-vous de garde quand la queue de mon étendard sera ou touchera contre le boulevard ; lequel lui dit : Jeanne, la queue de votre étendard y touche. Lors elle lui répondit : Tout est vôtre, entrez ; laquelle parole était une prophétie. Qui en sera l’interprète ?

Plus de deux cents Anglais périrent dans cette journée, dont on ne fait point honneur à la Pucelle, mais bien à saint Aignan et à saint Euverte, que l’on en remercia publiquement par des processions solennelles. Il est surprenant que la blessure de Jeanne d’Arc excitât si peu de rumeur et laissât le peuple tout entier à sa dévotion.

18Le siège fut levé. Selon les écrivains, soit les plus anciens, soit les plus modernes, c’est à la Pucelle que la ville en est redevable. Est-il croyable que si telle avait été l’idée du peuple, il n’eut donné aucune marque de reconnaissance à sa prétendue libératrice ? Oui ! Ce peuple déjà en procession pour saint Aignan et saint Euverte, qu’il supposait gratuitement leur avoir donné la victoire, ne fait rien pour une héroïne que l’on croit un être envoyé de Dieu pour chasser l’ennemi ? Depuis sa blessure il n’en est plus question. Aucun auteur ne dit ce qu’on fit pour elle, si elle guérit ? Un coup de flèche dans le sein n’est cependant pas une blessure légère.

15.
Jeanne persuade le roi d’aller à Reims

Cette première expédition étant terminée, la Pucelle partit pour en rendre compte au roi. Le comte de Dunois et plusieurs autres seigneurs l’avaient devancée. On mit en question si l’on profiterait de ce moment favorable pour conduire le roi à Reims. Des villes à assiéger, des rivières à passer, le défaut d’argent jetaient le conseil dans de longues incertitudes. Qu’avaient-ils à redouter de l’ennemi, 19puisque la Pucelle était à la tête des armées ? Le roi, aussi peu confiant que peu reconnaissant, se leva encore plus inquiet qu’incertain, se renferma avec son confesseur Christophe d’Harcourt, évêque de Chartres, et le seigneur de Trèves, espèce d’imbécile autrefois chancelier, qu’on avait forcé de se démettre parce qu’il était incapable d’aucune affaire quelconque.

À peine furent-ils renfermés que la Pucelle vint gratter à la porte. On lui ouvre, elle dit : Noble Dauphin, ne tenez plus de si longs conseils, mais préparez-vous à vous acheminer à Reims, pour recevoir une digne couronne, symbole et marque de la réunion de votre état, et de tous vos sujets à votre obéissance. Nous ne connaissons pas l’auteur de cette petite harangue.

On demanda à la Pucelle, si elle avait su de quoi on avait traité dans le conseil, et qui pouvait l’en avoir avertie. Elle convint en rougissant, d’avoir ouï intérieurement une voix qui lui avait répété par trois fois : 20Fille de Dieu, va, va, je serai à ton aide. Cette entrevue eut plus de pouvoir sur l’esprit du roi que toutes les raisons de son conseil. Il était demeuré assemblé pendant sa conférence particulière avec la Pucelle, et son confesseur ; il lui fit dire qu’il marchait à Reims, malgré les difficultés qui se présentaient, et qu’on se préparât à l’y suivre.

16.
Prise de Jargeau et de Beaugency

On va donc faire le siège de Jargeau. Le duc d’Alençon y conduit six mille hommes. La courageuse Jeanne ne cessait d’animer les combattants du geste et de la voix ; on la voyait sur les derniers degrés de son échelle, tenant à la main son étendard qu’elle allait arborer sur la brèche. [Villaret, Histoire de France, t. XIV, p. 396.]

Un pareil exemple était bien plus utile que toute l’habileté que ses panégyristes lui supposent, et même que l’expérience et le courage du duc d’Alençon. On n’a pas besoin de réunir des preuves pour ces faits. Qui ne connaît les rapides effets du fanatisme, les miracles qu’il fait ? Peut-être lui seul pouvait opérer l’incroyable changement 21que nous avons vu passer sous nos yeux.

Tous ces historiens différents dans leur récit, dans les harangues qu’ils lui font prononcer, dans les dates. On prit Jargeau, Meung, Beaugency. Il arriva au siège de cette dernière ville un fait qui mérite quelque remarque. Le connétable de Richemont ayant appris les nouveaux succès de Charles VII s’empressa de venir les partager ou les augmenter ; il avançait à la tête de mille deux cents hommes ; on doutait s’il venait fortifier le parti anglais ou le combattre. La Pucelle s’opposa à ce qu’on le reçut, et le jugea l’ennemi du dauphin. Ses voix miraculeuses auraient dû l’avertir qu’Arthur était bien intentionné. Cette absence des lumières célestes aurait pu avoir de fâcheuses suites, si quelques seigneurs n’avaient eu le talent d’y suppléer, et de disposer le roi à recevoir les services du comte de Richemont. Avertie par le comte Dunois que son arrivée ne pouvait être qu’avantageuse, elle hâta sa réconciliation avec Charles.

17.
Bataille de Patay

22Nos troupes accoutumées à des avantages ne crurent plus pouvoir être vaincues, et les Anglais croyant à peine aux vicissitudes qu’ils éprouvaient perdaient courage et ne le retrouvaient plus. Toujours attaqués et toujours défaits, ils perdirent deux mille cinq cents hommes à la bataille de Patay que les historiens de la Pucelle appellent la journée de Patay, comme on dit la journée de Canne ou d’Azincourt.

On dit que le comte de Dunois lui demanda son avis sur la disposition des troupes : elle répond : Bons éperons, bons éperons ; il ne comprit pas cette lumineuse réponse. Elle signifiait qu’il fallait de bons éperons pour poursuivre les Anglais mis en fuite, et les combattre, fussent-ils pendus aux nues. Si on n’avait attribué à la Pucelle qu’une réponse simple de bon sens, les esprits n’en eussent pas été frappés en lui supposant des phrases énigmatiques, chacun voulut les expliquer ; les esprits s’échauffaient, les disputes, s’allumaient, et tel est l’enthousiasme qu’il fallait communiquer aux soldats.

18.
Départ pour Reims ; siège de Troyes

On profita du moment si heureux 23pour marcher à Reims. La ville de Troyes s’opposa au passage des troupes du roi on en fit le siège : les vivres manquèrent. L’abbé Lenglet du Fresnoy dit qu’on y suppléa par des fèves, qui avaient été semées par l’avis d’un cordelier, nommé Richard, grand prédicateur et zélé bourguignon, dans trois jours elles furent venues à maturité : cela n’est pas mal habile. Ce Richard était un moine fanatique chargé de crimes et d’opprobres ; dès qu’il aperçut la Pucelle, il voulut l’exorciser ; elle lui répond en riant : Approchez hardiment beau père, je n’ai garde de m’envoler.

Quelle apparence de pouvoir démêler le vrai dans ce chaos d’absurdités ! On voit du merveilleux dans la reddition de Troyes dont la garnison n’était que de six cents hommes, sans chef expérimenté. Rien ne peut plus arriver selon le cours ordinaire de la nature, et le doigt de Dieu trace la route à Charles VII. Il n’est point d’inventions bizarres dont les historiens ne surchargent leur récit.

À propos du siège de Troyes quelques-uns écrivent que le 24roi fit expédier des lettres de noblesse à l’évêque, belle récompense pour un ministre du Seigneur !

19.
Sacre de Reims

Enfin le roi arriva à Reims, où il fut sacré et reconnu possesseur légitime du royaume de France, et fit sa neuvaine pour obtenir le droit de guérir les écrouelles.

Quel était donc alors l’esprit de la nation ? Une fille vient de lui rendre sa gloire, elle est crue inspirée, et on ne lui dresse point d’autel, on ne lui donne aucune récompense. La ville de Reims ne fait rien pour apprendre à la postérité les exploits et le courage de Jeanne d’Arc. Il est parmi les hommes un certain ordre de conduite si fortement lié à l’esprit de tous les siècles, qu’on est presque tenté de révoquer en doute les faits qui l’ont interverti.

20.
Échec devant Paris ; prise de Saint-Pierre-le-Moûtier

Jeanne d’Arc continue de suivre l’armée qui assiégea Paris. Notre héroïne y fut blessée d’un coup de flèche à la cuisse. Le danger auquel on l’avait exposée, dit la dernière histoire de France [de Villaret], lui fit soupçonner que son mérite et ses exploits lui avaient attiré des envieux. C’était être jaloux du ciel même, et l’idée 25seule qu’il protège anéantit toute idée de rivalité ; elle voulut se retirer, cette sage combinaison fut malheureusement traversée ; elle parut malgré elle au siège de Saint-Pierre-le-Moûtier, où elle montra une heureuse opiniâtreté, qui valut la victoire aux troupes françaises, et termina ainsi cette glorieuse campagne.

Charles VII lui donna des lettres de noblesse, et étendit cette faveur sur les mâles et sur les femelles ; celles-ci ne jouirent de cette destination que pendant six ans. Le parlement restreignit cette faveur du roi aux descendants mâles.

La ville d’Orléans, qui avait si généreusement défendu les intérêts du malheureux Charles, obtint aussi des privilèges qui facilitaient l’entrée du blé et des autres denrées. Ils ne furent pas longtemps en vigueur.

Partie II
Réfutation du merveilleux chez les historiens de Jeanne d’Arc

Avant d’examiner le singulier procès de Jeanne d’Arc, il est à propos de fixer nos idées sur cet être merveilleux, dont la fin malheureuse est un triste exemple de l’ingratitude des grands, de la passion des hommes et de la cruelle sévérité de ceux qui 26devraient entretenir la paix sur la terre.

Il y a peu d’histoires aussi rebattues que celle de Jeanne d’Arc ; et je n’en connais point de si peu satisfaisante pour quiconque respecte la religion, et ne croit pas imprudemment aux inventions des hommes. Ouvrez la plupart des histoires. C’est une sainte à miracles, c’est une prophétesse, c’est une héroïne, dont la valeur et la capacité n’eurent jamais besoin d’expérience. Cet enthousiasme s’est presque conservé jusqu’à nos jours, examinons sur quoi il est fondé.

Je donne quelque étendue à cette dissertation, le sujet est intéressant par lui-même, et par la manière dont plus de quatre cents auteurs l’ont traité ; nous haïssons les problèmes presque toujours la ressource de la médiocrité ; mais nous haïssons plus encore cette ignorante crédulité qui déshonore la raison ; nous redoutons cette espèce de fanatisme qui mêle sans cesse les volontés divines aux misères humaines.

Il n’est pas possible, et il serait inutile de remettre sous les yeux du 27public les témoignages des divers auteurs, il suffit de réfuter les plus estimés, laissant à l’écart cet amas obscur d’écrivains, échos imprudents de ceux qui les ont précédés, et sources éternelles d’erreurs pour ceux qui les suivent. Guyon, historien de la ville d’Orléans, est censé avoir fait toutes les recherches exigibles ; l’abbé Lenglet du Fresnoy, qui écrivait il y a douze ans ; le père Berthier, critique judicieux ; M. Rapin de Thoyras, un des grands politiques et un des plus habiles dissertateurs connus, ont écrit sur la Pucelle ; que le lecteur juge s’ils doivent faire foi.

On demandera peut-être pourquoi je n’ai point parlé des histoires plus anciennes ? Parce qu’elles ne sont que les rêveries de l’ignorance. Peut-on continuer la lecture d’un ouvrage qui dit que la Pucelle s’appelait Jeannette ; qu’elle cousait et ne craignait aucune femme de Rouen à filer ; qu’elle voulait coucher au four afin que les pauvres couchassent dans son lit ; qu’elle pleurait, jeûnait et faisait souvent ses pâques ; qu’elle eut des voix, des révélations, des visions. 28Les voix étaient sainte Marguerite et sainte Catherine ; qu’elle vit saint Michel en la forme et en l’habit d’un très vrai prud’homme. [Jean Masson, Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc, 1612.]

On publiait ces extravagances alors, parce qu’on était cru ; on ne doit pas les transcrire aujourd’hui, parce qu’on ne serait pas lu.

1.
Symphorien Guyon

Symphorien Guyon [dans son Histoire d’Orléans, 1650] prétend qu’elle eut une vision qui lui représenta un ange ; quelques-uns disent que c’était saint Michel. Il est fort essentiel et très facile de dire quel ange c’était. Celui-ci commanda à notre héroïne naissante d’aller au secours de Charles VII. Quelque temps après une voix lui renouvela le même ordre. Voilà un fait bien extraordinaire ; quelle preuve en donne-t-on ? Le témoignage de la Pucelle. Si vous l’admettez pour un fait, il faut le recevoir pour tous les autres. Il faut donc croire toutes les extravagances consignées dans son procès, comme d’avoir appris de Dieu même les événements purement contingents, comme d’avoir connu à la voix des saintes qu’elle n’avait jamais vues, comme d’avoir reçu un ordre exprès de Dieu de porter un habit 29d’homme.

Guyon ajoute que Robert de Baudricourt gouverneur de Vaucouleurs, après s’être longtemps moqué de ses folles idées, y céda enfin après qu’elle lui eut révélé la perte que Charles venait de faire devant Orléans. Ce seul fait bien avéré suffit-il pour prouver la divinité de la mission de Jeanne d’Arc ? Non seulement il n’a pas le moindre appui mais il est contredit. Et par qui ? Par elle-même qui répond dans son interrogatoire que Robert de Baudricourt lui avait dit : Va, et deviens ce que tu pourras.

Un historien impartial, qui ne cherche que la vérité dans les erreurs de ceux qui l’ont précédé, examine s’ils savent douter, ou si l’amour du merveilleux n’en fait que des panégyristes. Dans le premier cas sa confiance augmente, mais il la retire tout à fait d’un écrivain qui dirait par exemple, en parlant d’une jeune paysanne âgée de dix-huit ans, qu’elle fit la révérence au roi avec autant de civilité que si toute sa vie elle eut été nourrie à la cour. Elle fit sa petite harangue avec tant de grâce 30qu’elle convertit à foi les yeux de toute la compagnie qui en demeura fort édifiée.

Il y a d’autres faits répandus dans toutes les histoires qui font les grandes preuves, les preuves par excellence de sa mission. Le roi la fit entrer dans sa chambre, lui étant en habit de simple gentilhomme parmi les princes et seigneurs plus richement vêtus que lui, et néanmoins sans hésiter, sans chanceler, elle s’adressa tout droit au roi qu’elle n’avait jamais vu. Si les choses s’étaient passées naturellement, il faudrait se contenter de dire que c’est un heureux hasard : mais tantôt l’un tantôt l’autre de la compagnie feignit être le roi pour la mieux tromper ; moyen excellent pour qu’elle ne s’y méprit pas. C’est un innocent stratagème qu’on emploie pour jouir de l’embarras d’un enfant auquel la nature nomme son père, et voilà un des plus forts arguments apportés en faveur de la Pucelle.

Autre preuve. Le roi la tira en particulier, et lui demanda quelque assurance pour le déterminer à la croire, 31elle répondit : — Sire, si je vous dis des choses si secrètes qu’il n’y a que Dieu et vous qui les sachiez, croirez-vous bien que je suis envoyée de Dieu ? Le roi dit que oui. — Sire n’avez-vous pas mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous étant en la chapelle du château de Loches en votre oratoire tout seul vous fîtes trois requêtes à Dieu… La première requête que vous fîtes fut que vous le priâtes que si vous n’étiez le vrai héritier du royaume de France, que ce fut son plaisir de vous ôter le courage de le poursuivre, afin que vous ne fussiez plus cause de faire et soutenir guerre qui cause tant de maux pour recouvrer le dit royaume… La seconde, que si les maux du peuple procédaient de votre péché, que vous seul en fussiez puni… La troisième, que si c’était le péché du peuple, il plût à Dieu de lui pardonner. On peut faire plus d’une réflexion sur ce passage ; les auteurs contemporains ne le citent point. Il n’en est pas question dans le procès où on lui fit répéter tout ce qu’elle 32avait dit au roi. Charles VII n’était point au Loches au temps qu’elle marque ; ces trois requêtes sont la même reproduite en trois façons. Le roi n’était pas dévot, et il paraît peu vraisemblable qu’il se rappelât après six mois ce qu’il avait dit à Dieu, puisqu’il oublia qu’il n’était pas dans son oratoire de Loches.

Le roi fut grandement étonné de cette réponse, reconnut qu’elle avait dit la vérité et avait connu son secret par révélation divine. On imagine qu’il va ajouter foi à ses promesses ; non, il l’envoie à Poitiers où siégeait alors le parlement pour la faire examiner, comme si l’examen de ces juges et des docteurs de l’Université pouvait rien ajouter à la confiance qu’on doit aux êtres privilégiés avec lesquels le ciel partage ses lumières. Ici les réflexions sont de trop ; en voilà assez pour l’historien Guyon. On ne peut être trop en garde contre les pieuses crédulités et les innocentes exagérations de ce bon prêtre.

2.
Rapin de Thoyras et le père Berthier

M. Rapin de Thoyras plaça dans le quatrième volume de son Histoire d’Angleterre [1727] une dissertation sur la Pucelle. 33Il m’a semblé qu’il n’était que médiocrement instruit de ce fait. Le père Berthier répondit [dans le seizième volume de son Histoire de l’Église gallicane, 1747] par une autre dissertation dans laquelle brillent une érudition profonde, une habileté rare, et une modération apparente qui persuaderait bien d’avantage qu’une prévention décidée, si l’on pouvait croire un fait sur la parole d’un homme. J’avoue qu’il a répondu sans réplique à plusieurs difficultés de son adversaire mais ces difficultés étaient celles de M. de Thoyras, et non celles du commun des auteurs qui ne voient rien de merveilleux dans ce phénomène historique. Les doutes réels, qu’il est difficile de ne pas former, ne sont point levés dans la dissertation du jésuite ; c’est ce qu’il faut démontrer.

M. de Thoyras débute par une assertion fausse. Il faut considérer que nous n’avons qu’un auteur contemporain qui nous ait fait connaître la Pucelle. Le père Berthier fait une longue énumération des auteurs qui ont écrit pendant la vie de Charles VII et du comte de Dunois, etc.

Cette liste prouve seulement que 34son adversaire s’est trompé, mais non que la Pucelle fut inspirée de Dieu, ce qui est le sujet du premier article de la dissertation du père Berthier. Il donna pour preuves :

  1. les témoignages des auteurs ;
  2. les prédictions de la Pucelle ;
  3. ses exploits fameux ;
  4. ses vertus.

Nous répliquons en disant, que les passages des auteurs cités ne peuvent rien prouver ; la Pucelle n’a jamais fait de prédictions ; elle n’est point l’auteur des exploits que la crédulité lui attribue ; ses vertus ne nous sont point connues. Il ne faut pas perdre de vue que nous ne défendons pas Rapin de Thoyras contre son adversaire, dont nous n’adoptons pas le système, et encore moins la manière de le présenter.

3.
Réfutation de l’article I du père Berthier (les quatre preuves de l’inspiration divine)

§1.
Les témoignages des auteurs

Jean Chartier était attaché à la personne de Charles VII, et écrivait même sous les yeux de ce prince ; raison pour regarder son sentiment comme nul. Pour être de quelque poids il faut avoir pu dire également le vrai ou le faux.

Selon Alain Chartier, tous les docteurs 35avaient opinion que c’était un miracle de Dieu ; assertion générale qui n’est appuyée sur rien, et qu’on réfute ainsi. Tous les docteurs, deux ans après, avaient opinion qu’elle était sorcière, et cependant elle ne l’était pas.

Le héraut de Charles VII tenait aussi pour le miracle ; il n’y a point d’avis où le suffrage n’est pas libre.

Un magistrat célèbre du parlement de Grenoble écrit : J’ai vu autrefois la Pucelle qui commença ses exploits l’année que je fus passé docteur ; elle prit les armes par inspiration divine. Ce texte ne prouve rien : la question n’est pas si elle se croyait inspirée, qui en doute ? mais si elle l’était.

Le chancelier Gerson prouve ainsi la divinité de sa mission. La fin est louable et honnête, d’accord. La vanité, la vengeance, l’esprit de sédition n’y ont point eu de part : mais pourquoi pas l’aveugle crédulité, l’illusion, le fanatisme ? Sa personne est vertueuse : une fille n’est pas vertueuse parce qu’elle conserve sa virginité. Sensée : non aux yeux 36de la raison. Ou vous croyez les auteurs de son histoire, ou vous ne les croyez pas : si vous les croyez, admettez donc ce tissu d’extravagances qui occupa sa vie : si vous ne les croyez pas, qui vous a révélé tout ce qu’elle a fait de merveilleux ? La confiance qu’elle a est au dessus des règles ordinaires : oui, et si fort au-dessus, que le ciel ne proposa jamais rien d’aussi étrange à l’esprit humain. On cite le Deutéronome pour la justifier de s’être habillée en homme ; on ajoute que ses merveilleuses opérations la dispensaient de l’usage ordinaire. Il paraît étrange que le Deutéronome puisse justifier un usage qu’il appelle abomination, scandale public : l’autre raison ne vaut rien, puisqu’elle avait pris les habits de notre sexe avant de sortir de la Lorraine.

Un ecclésiastique allemand composa un livre intitulé, la Sibylle de France. Cet auteur peint la Pucelle comme une personne de la plus sainte vie. C’est une supposition purement gratuite ; elle a fait des choses extraordinaires, mais rien d’édifiant et qui annonce la sainteté.

Elle commença avec éclat 37ses prophéties, selon Hordal, et fut extrêmement habile dans l’art de la guerre ; je prouverai tout à l’heure qu’il n’y a jamais eu de prophéties. Quant à ses talents militaires, certainement ils lui sont supposés, je ne sais pourquoi, car ils font inutiles là où le ciel intervient : au contraire, la fragilité des instruments qu’il emploie fait mieux éclater son pouvoir.

Jean Nider ajoute au récit de Hordal, qu’elle avait le don des miracles ; nous n’en connaissons de sa façon ni de vrais ni d’illusoires. Elle faisait tant de merveilles que tous les royaumes de la chrétienté étaient dans l’admiration. Plaisante admiration que celle qui laisse périr sur un bûcher un être si merveilleux. Son procès dura un an, et nous ne voyons pas qu’aucune cour ait tenté d’adoucir la barbarie des Anglais. Le pape aurait pu cependant ralentir le zèle cruel de l’évêque de Beauvais quoique vendu à l’Angleterre.

Antonin, archevêque de Florence, dit : On ne savait pas trop de quel esprit elle était animée ; on la croyait 38inspirée de Dieu : sans doute c’était l’idée répandue parmi le peuple.

Les témoignages de Pie II ou de son secrétaire Jean Gobelin et ceux d’Amédée de Savoie sont de la même force ; tels sont les auteurs dont s’appuie le père Berthier. Il est naturel de penser qu’il n’a pas choisi ceux qui s’expliquaient le moins clairement. Je vais à mon tour en examiner quelques-uns ; qu’on excuse l’ennui d’une pareille nomenclature, elle est nécessaire.

Jaques Meyer, qui raconte son procès, dit qu’elle n’était point magicienne, sans entrer dans aucun détail sur ses vertus et sur ses inspirations.

Paul Jove dit que cette mémorable scène se passa après avoir échauffé les esprits des Français, Gallorum excitatis animis.

Robert Gaguin ne dit nulle part qu’il y ait du merveilleux dans cette aventure.

Paul Émile supprime toute réflexion sur un objet qui en offrait tant à faire.

39Polydore Virgile raconte ce phénomène sans en faire honneur au ciel.

Génébrard dit que le ciel ne prenait pas un intérêt bien vif à cette guerre.

Philippe de Bergame, Papyre [Jean] Masson, Mariana, disent ce qu’elle croyait être, et non ce qu’elle était.

Je crois que Meyer, Paul Jove, Robert Gaguin, Paul Émile, Génébrard, valent bien, pour décider un fait, le bénédictin Chartier, le héraut de Charles VII, le magistrat de Grenoble, le dominicain Nider, Bonincontrio, Bertie d’Eugubio, Garnezio. On objectera peut-être que ces auteurs ne font pas contemporains. Qu’en conclure ? Rien, si ce n’est qu’ils ont écrit dans un temps où les esprits supérieurs entrevoyaient quelques lueurs de raison.

Le père Berthier dit : La critique doit être judicieuse pour saisir le point précis de la controverse. Si cet excellent principe eut été suivi, nous aurions su les raisons pour lesquelles on peut croire que la Pucelle a été inspirée, tandis que nous n’avons rien su, si ce n’est qu’elle se 40croyait telle. Ne confondons pas ces deux articles, et passons à la seconde raison de la croire l’organe du Saint-Esprit.

§2.
Les prédictions

Ses deux prophéties sont qu’elle fera lever le siège de la ville d’Orléans, et mènera le roi à Reims pour y être sacré ; l’une et l’autre entreprise ont réussi donc elle était inspirée d’en haut, puisqu’elle prédit l’avenir ; singulière conséquence. Quoi ! proposer un dessein, l’exécuter, c’est l’avoir deviné ? Jamais on n’a fait semblable raisonnement : il n’y a pas de courtisan qui n’eut cent fois prédit à Charles VII qu’il serait vainqueur des Anglais et couronné à Reims. Le père Berthier lui-même n’eut jamais mis ses prédictions au nombre de ses preuves, si dans cette occasion M. Rapin de Thoyras n’eut donné dans une erreur. Il admet que l’assurance qu’elle donna à Charles VII de faire lever le siège d’Orléans est une prophétie, et il cherche à l’affaiblir par de mauvaises raisons que le père Berthier a pulvérisées. Se frais d’érudition nous deviennent presque inutiles, parce qu’il raisonne 41d’après un supposé faux. Monstrelet, dit le père Berthier, rapporte que la Pucelle promit au roi de débouter ses ennemis, et d’exaucer sa seigneurie.

Et si elle ne lui avait pas promis, pourquoi aurait-elle été présentée à ce prince ? Mais supposons que des promesses soient des prophéties, je dis : 1° qu’elles n’ont pas été accomplies par elle, 2° que la plupart n’ont jamais eu leur effet. La preuve de la première proposition est le sujet du troisième article annoncé ; reste à démontrer la seconde.

Elle dit qu’elle chassera les Anglais du royaume, (ils y étaient encore cinq ans après sa mort), qu’elle va faire un fracas que depuis mille ans on n’en vit un pareil en France. Je crois cependant que les batailles de Crécy et d’Azincourt ont été un peu plus meurtrières que celle de Patay, quoiqu’il y eut deux mille cinq cents hommes tués. On appuie avec complaisance sur une lettre écrite au roi d’Angleterre. Il n’y a aucune preuve qu’elle soit écrite par la Pucelle ; ce n’est ni le style du Saint-Esprit, qui 42est supposé l’avoir inspirée, ni celui d’une jeune paysanne, qui vraisemblablement n’avait jamais dicté, et ne savait pas écrire ; car il ne faut pas oublier que dans ce temps-là on ne pensait pas plus à apprendre à écrire à une paysanne qu’aujourd’hui à leur montrer l’algèbre. Si cette lettre n’a pas existé, tous les raisonnements de nos dissertateurs sont vains ; si elle a existé, elle prouve que la Pucelle a fait de fausses promesses. Il faut bien se résoudre à la transcrire quoiqu’elle soit un peu longue :

✠ Jesus Maria. ✠

Roi d’Angleterre et vous duc de Betfort qui vous dites régent du royaume de France, vous Guillaume de la Poulle, comte de Suffort, Jean Sire de Talbot, et vous Thomas Sire d’Escale, qui vous dites lieutenants du dit duc de Betfort, faites raison au roi du ciel, rendez au roi les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu pour réclamer le 43sang royal ; elle est toute prête de faire paix si vous lui voulez faire raison. Par ainsi, que France, vous mérités jus et payrés ce que vous l’avés tenue, et entre vous archiers, compagnons de guerre, gentils et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allés-vous-en à votre pays de par Dieu, et si ainsi vous ne le faites, attendés les nouvelles de la Pucelle qui vous yra voir briefvement, à vos biens grands dommages. Roi d’Angleterre si ainsi ne le faites, en quelque lieu que j’ateindrai vos gens en France, je les ferai aller, veuillent ou non veuillent, et s’il ne veuillent obéir je les ferai tous occire. Je fuis envoiée de par Dieu, le roi du ciel, pour vous bouter de toute France, et s’ils veulent obéir je les prendrai à merci : et n’ayés point en votre opinion, car vous ne tiendrés point le royaume de France, Dieu le roi du ciel, fils Ste. Marie, ains le tiendra le roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le roi du ciel, le veut, et lui est révellé par la Pucelle, lequel entrera à Paris en bonne compagnie. Si ne 44voulés croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelques lieux que nous vous trouverons, nous ferirons dedans, et y ferons un si grand ahay, que encore a-t-il mils ans que onques en France ne fut si grand. Si vous ne faites raison, croiés fermement que le roi du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sauriez mener de tous assauts à elle et à ses bons gens d’armes, et aux horions. Verrat-on qui aura meilleur droit de Dieu ciel. Vous duc de Betfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous fassiés mie détruire ; si vous lui faites raison, encore pourrés venir en sa compagnie, ou que les François feront le plus bel effet que onques fut fait par la chrétienté ; et faites réponse si vous voulés faire paix en la cité d’Orléans ; et si ainsi ne le faites, de vos biens grands dommages vous souvienne briefvement. Ecrit ce samedi semaine sainte.

Cette lettre presque toujours intelligible, pleine de fanfaronnades, ne me 45paraît appuyer en rien le sentiment de ceux qui soutiennent la Pucelle prophétesse. Je ne vois qu’une menace répétée deux fois en différents termes. Et y ferons un si grand ahay que encore a-t-ils mils ans que oncques en France ne fut si grand… Ou les François feront le plus bel effet que oncques fut fait par la chrétienté. Si ce n’est là qu’une menace, notre opinion subsiste en son entier ; si c’est une prophétie, elle n’a jamais été accomplie. Il n’y a qu’à jeter les yeux sur cette lettre pour voir que c’est une pièce fabriquée à plaisir : Elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal : les Anglais avaient-ils en leurs mains quelques rejetons de la couronne ? S’ils veulent obéir à merci, je les prendrai : quel galimatias ! est-ce que des troupes qui lèvent un siège se rendent à la merci des assiégés ?

Mais c’est assez sur cette lettre, dont je n’aurais pas même parlé si Rapin de Thoyras, au lieu d’en prouver l’absurdité et l’extravagance, ne s’arrêtait à faire observer que cette lettre est différente dans la plupart des historiens 46qui l’ont transcrite ; que la Pucelle paraît ignorer que le roi auquel elle écrit n’avait alors que neuf ans ; qu’elle a déguisé la plupart des noms anglais. Le père Berthier, satisfait qu’on lui passe cette lettre comme authentique, répond à ces objections, et se laisse vaincre dans les détails pour n’être pas attaqué dans l’essentiel.

Enfin on cite son interrogatoire dans lequel la Pucelle prédit qu’avant sept ans les Anglais laisseraient un plus grand gage de guerre que celui qu’ils avaient laissé devant Orléans. Je demande d’abord si cette prédiction n’est pas aussi obscure que les anciens oracles de Delphes et des Sibylles ? D’ailleurs, comment peut-on citer sérieusement cet interrogatoire qui n’est qu’un amas grossier de contradictions, d’extravagances et d’illusions ? Ce n’est pas ici le moment d’examiner les réponses qu’il contient, nous y viendrons quand nous aurons achevé nos réfutations. Qu’est-ce que ce gage de guerre que les Anglais doivent laisser ? Rapin de Thoyras avoue qu’il l’ignore ; avant lui les historiens l’avaient ignoré aussi : mais le père 47Berthier le fait. C’est la perte de Paris qui reçut les troupes du roi la cinquième année, et son nouveau maître la sixième. Il me paraît dur de croire une prophétie sur l’explication conjecturale qu’en donne un écrivain près de trois cents ans après la mort de la prophétesse.

§3.
Ses exploits

M. Rapin de Thoyras fournit encore des armes à son adversaire. Il dit que selon son procès elle avait vingt-neuf ans, en avait servi cinq dans une auberge, et mené les chevaux à l’abreuvoir. Le père Berthier avoue que si les actes du procès étaient tels que M. de Thoyras les rapporte, l’éclat de ses entreprises serait bien moins grand.

Quoi ! pour avoir monté à cru quelques chevaux, ou pour avoir été élevée dans une auberge, il serait moins grand de commander des troupes, de remporter des victoires, de prendre des villes ? La réponse est bien digne de l’objection. Laissons tous ces menus détails, et disons que les plus anciens auteurs du siège d’Orléans le racontent presque sans nommer la Pucelle, et qu’il y a seulement 48dans ceux qui la nomment des traits qui font conjecturer qu’elle accompagnait les généraux, et marchait même à la tête des troupes, mais jamais elle ne disposa de cinquante hommes. S’il est des témoins irrécusables, ce sont les archives et les registres publics, dépôt sacré des lois, des grands événements et de la vérité. On voit dans les extraits des registres du parlement de Paris, du mardi de mai 1429, que les gendarmes et capitaines étaient partis sous la conduite de Guillaume Blasdal [William Glasdale] pour combattre les ennemis qui avaient dans leur compagnie une Pucelle seule… Dans leur compagnie et non pour chef. Du samedi 18 juin 1429 les mêmes registres rapportent que ceux qui portaient du secours au sire Talbot furent déconfits par les ennemis, en la compagnie desquels était une Pucelle.

L’histoire du comte de Dunois nous aurait appris s’il céda pendant deux ans le commandement des troupes à cette nouvelle héroïne. Dans sa lettre au roi d’Angleterre, qu’on lui lut à son interrogatoire, elle désavoua ce mot : je suis chef de guerre. Pourquoi 49l’aurait-elle désavoué si elle avait véritablement commandé ? On lui donna pour l’accompagner un seul gentilhomme, qui fut son intendant, et un chapelain ; cela suffisait-il ? Comment a-t-on pu s’imaginer que le comte de Dunois, que le duc d’Alençon que les La Hire, les Gaucourt, les Culant, les Poton, les Saintrailles [Xaintrailles] croyaient à l’habileté d’une fille qui n’avait jamais donné d’autres preuves de sa mission que sa parole ?

Quand les Anglais eurent retenu le héraut qui porta sa lettre, ce ne fut point elle qui menaça d’user de représailles mais le général des troupes qui déclara faire brûler les Anglais prisonniers. Je ne sais pourquoi j’entasse ici preuves sur preuves, pour un fait qui à peine serait-il cru s’il était attesté par tous les historiens, et qui n’est jamais risqué que par le plus petit nombre. Or si elle n’a pas commandé, que deviennent ses exploits ? Que devient la troisième preuve du père Berthier ? Mais, dit-on, elle était toujours au front avec son étendard. Sans doute, c’était là sa place. Il fallait que le soldat se crut 50invulnérable, invincible, infaillible. Les Anglais la craignaient plus que les généraux de l’armée. Cela devait être ; le fanatisme est plus à craindre que la valeur. On lui demandait ce qu’il fallait faire, ce qu’elle jugeait à propos d’ordonner. Qu’on me cite, dans son partisan le plus déclaré, un seul avis qu’elle ait ouvert ou improuvé.

Il me semble qu’il ne faut que suivre les simples lumières de la raison pour voir que Jeanne d’Arc n’était point vraiment inspirée ; il n’était peut-être pas au pouvoir du roi de la faire donner pour chef à son armée ; et on veut que sans preuves, sans prodiges, une armée entière ait donné tête baissée dans un si bizarre projet. Je suppose que plusieurs des grands eussent cru à sa mission : par où ont-ils fait passer leur croyance dans l’esprit indocile du soldat ? On brûle de m’objecter : mais si vous supposez que ce fut une intrigue, il a bien fallu tromper le soldat. D’ailleurs, rien n’est plus facile que de séduire une armée. On a vu sous les derniers empereurs une armée couronner celui qu’elle avait combattu 51quelques heures auparavant. Je sens tout ce qu’on pourrait objecter, je prie le lecteur de suspendre son jugement : comme ce que j’ai à dire sur cet objet est très long, je suis obligé, pour ne point m’affaiblir en me répétant, de renvoyer la réponse à la fin, et de passer tout de fuite à la quatrième preuve pour croire la Pucelle inspirée.

§4.
Ses vertus

Je ne les conteste point mais je nie qu’on puisse les donner pour preuve de sa mission. Ces vertus connues consistent à avoir conservé sa virginité. On fait l’éloge des saintes qui l’ont défendue contre les séductions et les menaces : mais cette qualité dans une fille, quelque rare qu’elle soit, ne donne pas droit de la croire spécialement favorisée du ciel. Si l’on se contentait de dire que sa conduite n’a pas été un obstacle aux faveurs célestes, comme celle de Charles VII paraissait en être un, nous serions tous d’accord : mais le raisonnement du père Berthier nous paraîtra toujours faux.

Nous n’ignorons pas qu’on a voulu jeter des nuages sur sa chasteté. D’après de mûres 52réflexions, nous ne croyons pas que ces accusations méritent d’être rappelées. À Domrémy elle n’avait point la réputation d’une sainte, puisque Baudricourt la traita d’abord avec si peu d’égards. Arrivée à la cour, nous ne voyons aucun trait de vertus particulières, si ce n’est qu’elle poursuivait, l’épée à la main, les femmes de mauvaise vie ; la correction était un peu forte, mais l’intention était louable. Dans son procès, elle déposa qu’elle ne recevait son Dieu qu’une fois par an ; elle mourut en visionnaire cruellement punie, et non pas en martyre de la patrie.

Nous ne lisons point qu’elle ait pardonné à ses juges, qu’elle soit montée sur le bûcher avec cette tranquillité d’âme, le plus sûr garant peut-être de l’innocence. Quelles étaient donc ses vertus ? Dans ses panégyristes on lit qu’elle était compatissante à l’égard des pauvres, et qu’à Domrémy elle les faisait coucher dans son lit ; que sa présence inspirait aux soldats une forte de pudeur. Une paysanne laide, vêtue en homme, parlant toujours de ses visions, pouvait bien en effet 53opérer ce miracle. Il paraît d’ailleurs qu’elle était tant soit peu brutale, si ce que l’abbé Lenglet rapporte est constaté : Elle apprit par le comte Dunois que Fastol [Fastolf], capitaine anglais, devait incessamment se rendre à l’armée des assiégeants, avec un convoi de vivres. Sur le champ elle dit au comte : — Bâtard, Bâtard, au nom de Dieu je te commande que tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. Dans la prison elle donne un soufflet à un tailleur qui lui présentait un habit de femme de la part de la duchesse de Betfort ; l’abbé Lenglet appelle cela des saillies.

Telles font les raisons dont s’est servi le père Berthier, pour prouver que Jeanne d’Arc était inspirée. Si un semblable critique n’a rien produit de plus concluant, je laisse à juger si la chose est facile à démontrer ; ainsi les meilleurs esprits se laissent préoccuper. Notre auteur dit au commencement de sa dissertation : on vit une Clélie chez les Romains, une Montfort en Bretagne, une Marguerite en 54Angleterre, mais elles ne peuvent soutenir la comparaison. J’aurais imaginé qu’il était plus facile d’accompagner des guerriers que de passer le Tibre ; de maintenir des droits disputés par tout un peuple, et de supporter avec courage la chaîne des malheurs qui lia les premières années de la reine d’Angleterre.

Le père Berthier continue : La critique est dispensée de vérifier les faits ; toutes les histoires en parlent, tous les monuments en font foi ; il n’y a qu’un pyrrhonisme aveugle qui pût les révoquer en doute. J’avoue que la plupart des historiens parlent de ce fait : mais aucun n’a éclairci ce qu’il était curieux de savoir. Les uns, crédules à l’excès, ont amoncelé merveilles sur merveilles ; les autres se sont soumis à l’autorité de leurs prédécesseurs qui tenaient les faits d’auteurs contemporains qui ne les savaient que des intéressés à les laisser dans l’ignorance. Quelques uns, assez sages pour douter, mais trop paresseux pour lever leurs doutes, ont cru sauver leur philosophie en disant comme on dit, ut credunt. Le temps, 55auquel seul on doit la vérité, a suscité des écrivains qui ont pris en main la cause de la raison, et ont débarrassé les gens sensés de la peine de croire à de semblables absurdités. Je ne serais pas surpris quand certains apôtres de toute antique superstition me feraient un crime d’avoir parlé aussi librement d’un fait jusqu’ici respecté comme une œuvre du ciel. Je ne sache qu’une réponse ; ai-je dit la vérité, ou ne l’ai-je pas dite ? Si je l’ai dite, c’est une erreur de moins parmi les humains : si je ne l’ai pas dite, qu’on le prouve ; le peuple est assez disposé à conserver les anciennes idées. D’ailleurs, qu’importe à la gloire de la religion une pareille croyance ? L’amour du merveilleux a trop souvent fourni des armes à l’incrédulité.

§5.
Conclusion

Il résulte de tout ce que nous avons dit jusqu’ici qu’elle se croyait inspirée, que plusieurs auteurs l’ont crue telle ; reste à prouver qu’elle l’était ; qu’on a confondu des promesses, des 56menaces avec des prédictions ; qu’elle à montré du courage et du zèle sous la conduite des généraux ; qu’elle était vierge. Il fallait prouver que c’était une raison pour avoir part aux confidences célestes.

4.
Réfutation de l’article II du père Berthier (les accusations de sorcellerie)

Le second article de la dissertation contient les témoignages et raisons dont on se servit autrefois pour montrer que la Pucelle était coupable de sortilège. Tout ce que dit le père Berthier prouve que les prêtres du seizième siècle étaient ignorants et cruels ; je ferai une réflexion qui peut-être ne sera pas inutile.

Le dissertateur qui dans la première partie de son ouvrage nous représentait Jeanne d’Arc comme forte de la force de Dieu même, nous la montre actuellement effrayée des supplices, et se laissant aller à des aveux humiliants. Qu’est donc devenue cette fierté surnaturelle, cette confiance, ce courage inébranlable ? Le ciel était-il devenu d’airain ? Est-il croyable que quand on a vécu d’une manière aussi distinguée, on meure en criminelle ? Elle reconnut avant sa mort qu’elle avait fait de superstitieuses divinations, qu’elle avait idolâtré 57en invoquant de mauvais esprits.

Le père Berthier continue : Il ne serait pas fort étonnant que cette fille, condamnée aux flammes et prête de périr dans les tourments, eut témoigné quelque émotion et quelque faiblesse ; les plus intrépides en pareilles circonstances éprouvent d’étranges révolutions ; tel qui n’a jamais tremblé dans le combat frémit à l’aspect d’un bourreau et du bûcher. Oui, parmi les hommes qui ne sont qu’hommes : mais jamais ceux qui ont été les instruments de la Divinité ; c’est leur mort qui a fait leur apothéose et accrédité leurs systèmes. C’est en effet ce dernier moment qui est le garant de la vie toujours persécutée, quelque sainte qu’elle ait été.

5.
Réfutation de l’article III du père Berthier (une intrigue politique)

Toute cette aventure est-elle une ressource ménagée au roi Charles VII par une intrigue politique ? C’est ici le moment curieux. Voyons ce que le père Berthier oppose au système politique qu’il dit n’être qu’un tissu de conjectures hasardées contre les témoignages clairs et positifs réitérés d’un très grand nombre d’auteurs contemporains.

Avant de répondre, 58établissons un principe. S’il ne s’agissait que d’un fait possible, mais seulement incroyable par sa singularité, j’avoue que des témoignages positifs devraient l’emporter sur les conjectures les mieux fondées : mais toutes les fois qu’il faut intervertir l’ordre de la nature, les conjectures les plus simples faites dans un siècle éclairé sont au dessus des témoignages d’un siècle ignorant. Reprenons.

Le pape Pie II, ou Gobelin son secrétaire, est constamment le plus ancien auteur qu’on cite en faveur de ce sentiment. Le père Berthier me permettra de lui rappeler que deux auteurs français en avaient parlé avant lui. Le doyen de Saint-Thiébault dit qu’elle fut échauffée en cinq feux ; moult disaient que c’était elle qui avait abusé par tromperie le roi. Louis Vivez [Vivès] dit astuce et abus ne font pas jeux de princes, témoin la Pucelle et Charles VII.

Ce n’est donc plus un étranger qui écrit des événements qu’il n’a point vus, qui raconte des faits passés bien loin de son pays, il y mêle les bruits qui se répandent, 59vrais ou faux, fondés ou sans raison, et c’est ce qui a dû arriver à Pie II ou à son secrétaire en parlant de la Pucelle.

Étienne Pasquier, seigneur de Langey, Juste Lipse, comparent ce système politique l’un à l’artifice de Numa, qui voulut se concilier la vénération publique, en disant qu’il avait des secrets entretiens avec la nymphe Égérie, l’autre aux auspices de l’empire Romain. Qui croirait-on que le défenseur de la Pucelle leur oppose ? Le témoignage de Guillaume Postel qui, dans une apologie contre les détracteurs de la Gaule, réfute le seigneur de Langey : Posons, dit-il, que toutes les histoires soient fausses, que tous les hommes il y a six ans fussent des bêtes, comment ont été les Anglais si mal avisés que d’avoir accusé la Pucelle de sorcellerie, et de révolte contre les lois en changeant d’habit, tandis qu’elle eut été beaucoup plus criminelle d’avoir abusé de la religion pour tromper un prince ; non seulement cette action la rendait digne de mort mais c’était, continue 60Postel, pour le peuple agité, et de guerre tourmenté, la plus grande du monde, de blasonner et de vitupérer le très-chrétien roi, qui par fictions et menteries telles, comme vraiment efféminé, eut voulu faire la guerre.

Ce raisonnement est aussi digne de son auteur qu’il l’est peu de celui qui le cite. La Pucelle n’avait point trompé Charles VII, elle se croyait vraiment inspirée et d’ailleurs ce qu’elle avait promis eut son effet. En quoi avait-elle donc abusé de la religion de ce prince ? En quoi était-elle donc criminelle ? Postel suppose qu’elle agissait par elle-même, qu’elle projetait ; voilà l’erreur. La Pucelle ne fut jamais qu’un instrument dont on se servit avec succès. Le père Berthier se propose de donner plus d’étendue aux réflexions lumineuses de son confrère, et nous à nos réponses.

Ce n’est point, dit-il, la comparaison arbitraire de quelques merveilles récentes avec les superstitions anciennes des Romains qui doivent toucher les esprits attentifs. Il ne 61tiendrait donc aussi aux libertins qu’à comparer Moïse à Minos ou à Numa Pompilius, qui consultait la nymphe comme Moïse consulta Dieu pendant quarante jours. Je n’aurais pas imaginé qu’on pût mettre en parallèle les narrations exagérées des hommes avec le livre sacré de la Genèse, et le législateur du peuple Juif avec une fille que les hommes, quelque indulgents qu’ils fussent alors, n’ont pas même déifiée.

Le père Berthier passe ensuite au texte de M. de Thoyras : Si l’on suppose que dans l’extrémité où les affaires de Charles se trouvaient réduites, lui-même, la reine sa femme, Agnès de Sorel ou quelqu’un de ses ministres eussent dressé cette intrigue, rien ne sera plus aisé que d’accorder ces événements avec cette supposition. Il s’agissait de donner du courage aux Français abattus par tant de pertes, et peut-être au roi lui-même qui méditait sa retraite dans le Dauphiné, doit-on trouver étrange que l’on se soit servi de cet artifice pour y réussir ? Avant de détruire les difficultés que le père Berthier fait sur 62ce passage, je déclare que je n’adopte pas le plan présenté par M. de Thoyras. Je ne crois point que de propos délibéré on ait dressé cette intrigue ; il n’y a aucune preuve que le courage du roi fût déconcerté, et je ne vois aucune raison de croire qu’il ait été l’auteur ou de moitié dans l’artifice.

Voyons ce que notre antagoniste y répond cependant. Eh quoi, dit-il, les auteurs ne pouvaient-ils pas démêler des intrigues qui se faisaient en quelque sorte sous leurs yeux ? Ne dirait-on pas que le moine Chartier, que le héraut Berry, que Guy le Pape, étaient membres du conseil secret ? Il semble que le père Berthier imagine que de pareils systèmes ont pour auteurs une armée entière. Un homme habile forme un pareil dessein, le confie à la fortune, espère tout de la bêtise des hommes, et fait de tous les autres les premières dupes. Les Anglais ou les Français anglicans, ne s’en seraient-ils pas défiés ? Qu’importait leur défiance éloignée et impuissante ? La défiance ne sert qu’à redoubler la confiance du parti opposé. L’interrogatoire contient 63une infinité de questions, et jamais celle-ci : n’est-ce point le roi et les gens de cour qui vous ont engagée à faire des prédictions, et à vous mettre à la tête des troupes ? Cela prouve que l’intrigue était bien conduite. Si cette question lui eût été faite, elle eut répondu que non, parce qu’elle n’était pas sûrement dans le secret. Elle eut ajouté qu’elle ne s’était pas mise à la tête des troupes, comme elle avait déjà fait retrancher de sa prétendue lettre : je fuis chef de guerre. Si on l’eut soupçonnée et vaincue, quels triomphes pour les ennemis ? Ils ne l’ont soupçonnée ni convaincue. Donc l’habileté du comte de Dunois et du duc d’Alençon leur en déroba l’artifice. On dit que Jeanne d’Arc était très habile, très adroite, très dissimulée, pour conduire une affaire délicate, et très ferme à la soutenir : y pense-t-on bien, et doit-on supposer tant de qualités dans une paysanne de dix-neuf ans ? Non assurément, je ne sais qui a pu faire une pareille difficulté au père Berthier ; c’est occuper son éloquence bien inutilement : 64mais voici le moment chaud de la dispute.

S’imagine-t-on que ce prince et ses courtisans puissent jamais s’aviser de recourir à une pauvre fille de campagne à peine sortie de l’enfance, élevée toute sa vie dans une cabane ou à la suite des troupeaux ? Et pour quelles fonctions encore se seraient-ils adressés à elle ? Pour des opérations militaires, et des opérations très difficiles, très hasardeuses, très compliquées. Il s’agit d’abord de faire entrer un grand convoi dans Orléans, puis d’attaquer les Anglais postés avantageusement, de les chasser de leurs bastilles, après cela il faut conduire le roi à Reims malgré les armées ennemies qui courent la campagne, et à travers des villes révoltées qu’on sera obligé de forcer : tous les braves de Charles VII, les Dunois, les Saintrailles, les La Hire, les Culant, les Gaucourt, n’osent former de tels projets. À peine peuvent-ils tenir encore quelques jours à Orléans, n’importe, on veut que le roi et ses amis, que ces seigneurs mêmes 65qui ont tant d’affaires sur les bras, dressent le plan de l’histoire de la Pucelle ; qu’ils disent au roi, sire, voici un dernier moyen de redonner du courage à vos troupes, prenez une jeune paysanne et faites-lui dire qu’elle est envoyée de Dieu ; mettez-la à notre tête et peut-être tout ira bien.

Je conviens qu’on n’a jamais imaginé un système aussi absurde, ni fait tenir un discours aussi plat. Avant de présenter la chose sous un autre point de vue, il faut relever les inexactitudes de notre adversaire. On ne recourt point à une pauvre fille de la campagne, mais elle-même se met en avant. On ne s’adressa point à elle pour des fonctions étrangères à son sexe, puisqu’elle s’offrit d’elle-même à suivre les troupes. Les seigneurs ne dressèrent point le plan de la Pucelle, puisqu’elle était toute disposée plusieurs années auparavant. Les seigneurs de la cour n’ont jamais dit à leur maître : faites-lui dire qu’elle est envoyée de Dieu, puisque c’est par où elle débute à Chinon : mettez-la à notre tête, elle n’y a jamais été. 66Il ne faut pas altérer la vérité de l’histoire, ni faire passer de braves militaires pour une troupe d’aventuriers.

Que répondrait le père apologiste si on lui disait : le détail que vous faites des opérations fort supérieures à une jeune paysanne est vrai ; selon vous, elles font cependant son ouvrage. Ce ne peut être que par un secours divin : ou prouvez-moi que le secours lui a été vraiment départi, ou je croirai que tant de faits surprenants ont été exécutés par d’autres : les quatre raisons que vous avez alléguées pour preuves de son inspiration font inadmissibles ; tirez-en donc la conséquence.

Mais sans donner la torture à son esprit, pourquoi ne pas dire tout simplement comme le président Hénaut :

Une jeune fille se présente, se croit inspirée on profite de l’impression que peut faire son enthousiasme sur les soldats, et sans rien mettre au hasard, les généraux qui la conduisent ont l’air de la suivre : elle n’a point de commandement, et paraît ordonner de tout : son audace que l’on cherche à entretenir 67se communique à toute l’armée et change la face des affaires.

Il vaudrait mieux imiter cette sage simplicité que de risquer de mauvaises plaisanteries qui roulent sur un fond supposé, et qui ne font qu’une répétition de ce qui avait été répété déjà plusieurs fois. Elle apprend, elle devine à demi-mot toutes les règles de l’art militaire, attaquer, défendre, combattre sur les remparts et en pleine campagne, lancer le trait, frapper de l’épée, rallier ses troupes, se retirer en bon ordre.

Il fallait dire ces belles phrases à ceux qui ont prétendu que la Pucelle était habile dans la tactique, mais non à M. de Thoyras qui, comme les historiens instruits et sensés, savait qu’elle se tenait à cheval, et voilà tout. Comment a-t-on pu supposer que l’artifice put aller jusques-là ? Comment les généraux d’armées chez les Romains ont-ils feint de voir Castor et Pollux à la tête des troupes pour y ranimer leur espérance ? Comment Mahomet a-t-il imaginé des entretiens avec l’ange Gabriel ? Y a-t-il rien de plus facile que de tromper les 68hommes quand on a la force en main ? Comment n’ont-ils pas craint que le mauvais succès n’exposât le roi aux railleries publiques ? Et comment nos adversaires ne s’apercevaient-ils pas que les auteurs du système politique ne s’avançaient qu’à proportion du succès ? S’ils eussent vu que la superstition manquât son effet ordinaire, que risquaient-ils : de renvoyer la visionnaire à Vaucouleurs, ou de lui donner la place que ses extravagances lui marquaient ?

On demande si Charles VII était ou n’était pas dans la confidence ? Qu’importe. Le père Berthier conseille aux partisans du système de dire qu’il n’en était point. Cela ôte à ce prince un ridicule dont il ne pourrait s’exempter en le mettant de la partie ; je ne vois pas quel ridicule il y a d’employer un semblable artifice pour venir à bout de ses ennemis. Qu’est-ce qui a jamais donné un ridicule à Numa, à Mahomet, pour les artifices, qu’ils ont employés ?

D’ailleurs, s’il y était entré, concevrait-on bien toute la fin de sa conduite avec la Pucelle. Cette réflexion est juste, 69mais ne prouve rien, parce que cette conduite est aussi extraordinaire, et plus encore avec une fille qu’il dit vraiment lui être envoyée de la part de Dieu. Il n’est pas concevable en effet que ce prince et sa cour n’aient pas fait quelques tentatives auprès des Français anglicans, pour arracher à la mort une innocente fille qui avait été utile à l’État, et cela serait incroyable s’ils n’avaient vu dans elle qu’une prophétesse et un instrument des faveurs célestes.

Si le roi a été trompé, c’est par le comte de Dunois, par Baudricourt, ou par quelque autre officier bien habile, bien intelligent, bien zélé. Ce n’est point par le comte de Dunois, il déclara qu’il avait toujours regardé les entreprises de la Pucelle comme l’effet d’une inspiration divine ; ce n’est point par Baudricourt, il s’était toujours moqué des visions de cette fille ; c’est donc par quelque officier habile et bien intelligent, bien zélé ? Oui.

Le comte de Dunois qui déclara ce que nous venons de citer, lors de la révision du procès, aurait-il été assez 70imprudent pour divulguer un secret qui diminuait la gloire de sa nation ? Est-ce que le supplice de cette malheureuse ne devenait pas alors un sujet éternel de honte pour Charles VII et les seigneurs de la cour ? Elle n’était plus en leur pouvoir, sans doute, mais il était en leur pouvoir de faire intervenir d’autres puissances, et les efforts qu’ils eussent faits auraient tourné à sa gloire. D’ailleurs, si l’artifice est jugé nécessaire pour expliquer ce phénomène historique, qu’importe la manière dont on l’a employé ; c’est incidenter sur des riens, et embarrasser la question au lieu de l’éclaircir.

6.
Réfutation de l’article IV du père Berthier (raisons qui semblent prouver que la Pucelle était dans l’illusion)

Jeanne d’Arc dit partout avoir des visions, c’est à Domrémy, c’est en combattant, c’est dans sa prison qu’elle voit des anges, qu’elle entend des voix, qu’elle a des conversations avec les habitants du céleste séjour. Il n’y a pas loin de tout cela aux rêves, aux imaginations, aux extases, aux illuminations, et à tous les autres 71délires de l’esprit humain. Voyons les réponses du savant jésuite.

La plupart des révélations de la Pucelle sont racontées dans le procès qui lui fut fait à Rouen. À la révision de ce procès, les délégués du saint siège déclarent que les actes du procès de la Pucelle étaient faux, subreptices et cauteleusement dressés, que la vérité y était anéantie, la confession de la Pucelle corrompue et falsifiée ; il s’enfuit de là qu’on peut douter raisonnablement de beaucoup de ces articles. Il ne fallait donc pas les citer cent fois dans le cours de cette dissertation. Que devient actuellement la preuve des prédictions ? Il n’y a que le procès qui parle du gage de bataille que les Anglais doivent laisser avant sept ans, et sur lequel notre dissertateur a tant appuyé.

Le récit de ces révélations ne se trouve que dans le procès, excepté celle qui avait déterminé le sieur Baudricourt, et la découverte de l’épée rouillée, qui avait cinq fleurs de lys sur la lame, déposée dans l’église de 72sainte Catherine de Fierbois à Tours, et dans tous les historiens.

Le père Berthier s’attache à une conjecture de M. de Thoyras qui est fort inutile à la question présente. Celui-ci, dit-on, aura pu la séduire par les petits artifices dont on s’est servi tant de fois, etc. Il donne cela comme une idée en l’air ; son adversaire le réfute gravement : et qu’importe la manière dont elle a été séduite ? Vaut-il la peine qu’on examine si c’est en lui faisant peur, ou en la trompant par des contes magiques ? Il est vraisemblable qu’on n’a jamais employé aucun de ces petits moyens. Des organes faibles, une dévotion mal entendue, des dispositions au merveilleux, que sais-je ? Cent mille raisons pour une. Où trouve-t-on que des visions fantastiques aient jamais rendu une simple paysanne intrépide dans les combats, sage dans les conseils, attentive à discipliner les troupes, puissante à se faire obéir par des généraux d’armée ? Où on le trouvera ? Nulle part, parce que cela n’est jamais arrivé ; les visions, le fanatisme, 73donnent du courage, aussi la Pucelle a-t-elle été blessée plusieurs fois : mais c’est là où se bornait son mérite militaire.

Et quand est-ce que des apparitions frivoles ont été suivies du gain des batailles, de la prise des villes, de la défaite des ennemis, de la réduction d’un royaume ? Quand des généraux habiles les ont employées comme ceux de Charles VII. Aux yeux de la saine philosophie, des apparitions frivoles sont les jeux de nos sens séduits. Aux yeux du peuple, c’est Dieu lui-même en personne qui se fait obéir.

Je dois une justice au célèbre auteur que j’ai si hautement contredit ; lui-même m’a fourni mes raisons les plus décisives : heureux si j’avais su comme lui les parer des grâces du style !

Nous avons glissé dans le cours de cet ouvrage que nous n’adoptions point le système de l’historien d’Angleterre, quoi que bien plus rapproché de nos idées que celui que nous venons de citer : d’ailleurs, sa dissertation porte sur trois fondements ruineux : 741° Sur le passage de Monstrelet, qui n’a jamais renoncé le fait en question, et dont le témoignage n’est qu’une preuve négative. 2° Sur une lettre écrite au nom de Henri VI, roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne qui doit nécessairement être suspecte. 3° Sur l’interrogatoire de la Pucelle pris dans Pasquier. Or cet auteur était tellement prévenu en faveur de la Pucelle, qu’il a dû donner la teinte de ses idées aux réponses de cette fille.

Il examine ensuite les trois sentiments qu’il y a sur cet événement : le premier est que la Pucelle était véritablement inspirée… la possibilité d’un pareil miracle, le témoignage de la Pucelle, lui paraissent de pauvres raisons.

La troisième fondée sur ce qu’elle a prédit la levée du siège d’Orléans et le sacre du roi dans un temps où ces événements n’avaient pas la moindre apparence, et ce qu’elle a prédit est arrivé. Cette raison, jointe à la valeur extraordinaire que cette fille fit paraître dans toute les occasions, est sans doute la plus forte qu’on puisse alléguer pour ce 75sentiment. Il admet donc la réalité de ces prédictions. Or nous avons prouvé qu’elles étaient supposées bien gratuitement. M. de Thoyras prend le parti d’affaiblir cette preuve par des objections qui doivent confirmer ses adversaires dans leur façon de penser. On peut objecter, dit-il, que c’est elle-même qui a dit dans son interrogatoire, et après l’événement, qu’elle avait prédit au roi la levée du siège d’Orléans et son sacre. Il faudrait supposer les historiens bien ignorants ou de bien mauvaise foi, pour appeler prédictions les dépositions d’une fille qui tâche de se justifier en répondant.

M. de Thoyras continue ainsi : La Pucelle dit dans son interrogatoire que ce qu’elle a prédit lui a été révélé par sainte Catherine et sainte Marguerite. Je veux bien supposer que Dieu révèle quelquefois aux saints glorifiés ce qui doit arriver sur la terre, et que Catherine et Marguerite étaient du nombre de ces saints glorifiés, quoiqu’il n’y ait personne qui puisse le dire avec, certitude… Ce doute sur la sainteté 76de sainte Catherine et de sainte Marguerite est fort étranger à la question, et n’annonce qu’une façon de penser trop libre dans l’auteur : … mais on ne peut du moins disconvenir que Dieu emploie de pareils moyens, et que quand il les emploie c’est toujours ou en vue de sa propre gloire, ou pour l’avantage de son Église, ou en faveur de certaines personnes extrêmement distinguées par leur sainteté : or dans la guerre qui se faisait alors en France, il ne s’agissait directement ni de la gloire de Dieu, ni de la religion, ni de l’Église, et Charles VII en faveur de qui, selon la supposition, Dieu a fait de si grandes choses n’était rien moins que distingué par la sainteté de sa vie. Il n’était question entre les deux rois et les deux partis que d’intérêts temporels ; ils professaient tous deux une même religion, et ne pouvaient se reprocher réciproquement ni schisme, ni hérésie. On ne voit donc pas en quoi il pouvait être de la gloire de Dieu, ni quel avantage il pouvait revenir à la religion ou à l’Église, 77que le royaume de France fut gouverné par un prince de la maison de Valois plutôt que par un roi d’Angleterre, descendu par des femmes de la maison royale de France.

Ce raisonnement est certainement très solide : mais que peut-on en conclure autre chose, si ce n’est que tout le merveilleux qu’on a jeté sur les exploits de la Pucelle ne vient que de l’imagination féconde des écrivains, ou de leur ignorance des secrets d’État ou des affaires de cour.

Le second sentiment est que Jeanne d’Arc était sorcière ; nous vivons dans un siècle qui nous dispense de réfutation. Le troisième est le système politique : mais nous ne l’envisageons pas de la même façon. On peut, dit l’auteur, avoir choisi pour ce dessein une paysanne de bon sens, comme il s’en trouve plusieurs d’un courage intrépide, et qui savait, monter à cheval.

1° Jeanne d’Arc n’était point une paysanne de bon sens, et le sens froid de la réflexion n’aurait pas équivalu au fanatisme et à l’enthousiasme. 2° Il 78aurait été absurde de confier un pareil secret à une paysanne de 18 ans. 3° Ce n’était pas uniquement du courage, mais des tentatives extraordinaires, du merveilleux, en un mot, tout ce qui entraîne la multitude. On peut l’avoir prise hors du royaume, afin qu’elle fût moins connue et que des voisins incommodes ne missent point d’obstacle à l’exécution du projet en la faisant trop bien connaître. Cette raison serait bonne si on l’avait faite venir des pays éloignés : mais de Vaucouleurs à Orléans il n’y a pas soixante lieues. D’ailleurs, cette double hypothèse contredit tous les historiens qui ne s’accordent que sur les premières années de la Pucelle : pourquoi ne pas juger naturellement que les généraux de Charles VII mirent à profit les illusions de cette fille qu’ils ne regardèrent jamais avec estime ni vénération ? S’ils l’avaient faite venir de Domrémy, l’auraient-ils abandonnée inhumainement à la vengeance barbare des Anglais qui agirent contre le droit des gens, puisque Jeanne n’étant que prisonnière de guerre, 79eut-elle été coupable de tout ce dont on l’accuse, ne devait être jugée que par les Français ? Nous aurons occasion d’étendre ces réflexions quand nous parlerons de son procès.

7.
Conclusion

De toutes ces controverses, que doit-on raisonnablement conclure ? Peut-être le voici. Jeanne d’Arc se crut véritablement inspirée, elle eut l’esprit faible, propre à recevoir toutes les impressions du fanatisme, incapable de grandes erreurs, et toujours subordonnée à de ridicules croyances qui, dans l’ordre même des inspirations, ne pouvaient tourner à la gloire de Dieu. Pourquoi introduire dans toute cette aventure saint Michel, sainte Marguerite, sainte Catherine ? Peut-on croire que Dieu multiplie ainsi les ressorts qui gouvernent la machine du monde ? Quels sont les garants de la mission de Jeanne d’Arc ? Nous ne voyons aucun ministre éclairé diriger cette dangereuse imagination ; nous ne voyons point que des vertus particulières eussent forcé le ciel à des privilèges : le grand éloge de Jeanne Arc est d’avoir conservé jusqu’à vingt et un ans sa virginité ; qu’y a-t-il 80donc là de si merveilleux pour porter un surnom qui consacre ce triomphe ? Est-il croyable que la main de Dieu, qui a soutenu Jeanne d’Arc jusqu’à sa prise, l’eut abandonnée au moment qui décide de la vie ; si elle était morte martyre ou comme une héroïne, je dirais que le ciel la rappelait pour la faire jouir du prix de ses travaux : mais elle expire sous le poids du glaive de l’Église après une suite d’aveux extravagants, après une abjuration de ses principes. Je n’ignore ni ne déguise la passion et l’injustice de ses juges : mais ils ne la forcèrent pas à ce mélange de religion et de faiblesse, de vérité et de mensonge ; à qui donc enfin Dieu avait-il remis sa cause ? À une fille simple. Non elle eut un héroïsme brutal et une fierté moitié orgueilleuse, moitié céleste qui ne caractérisa jamais les hommes simples et obscurs que Dieu employa souvent pour ses desseins.

Si ces réflexions contredisent les idées de trois siècles, qu’on ne nous accuse pas d’avoir tout sacrifié à l’amour de la nouveauté, nous sommes prêts à nous rétracter sur la preuve de nos 81erreurs : mais il vient un temps où la vérité perce enfin, et celui qui n’a aucune raison politique de la déguiser serait-il trop coupable de ne la pas dire ?

Il est assez surprenant que le courage et les succès de Jeanne d’Arc s’arrêtassent au moment où ils pouvaient être sans bornes. Le siège d’Orléans levé, le roi couronné à Reims, doivent à jamais consacrer sa gloire ; le soldat doit se croire invincible, et aucune force humaine ne doit résister à aucune armée conduite par l’esprit de Dieu même.

On fait le siège de Compiègne, et la première manœuvre est suivie de la prise de la Pucelle qu’accompagnait le brave Saintrailles. On répandit dans les premières histoires de cette fille merveilleuse que les généraux français ne cherchaient que l’occasion de s’en défaire ; ils craignaient qu’elle ne conservât pas toujours son ascendant divin sur l’armée. Nous ne voyons rien qui étaye cette anecdote hasardée ; elle-même demande sa retraite ou la liberté de se retirer à 82Saint-Denis ; ils n’avaient qu’à profiter de ce moment de sa sagesse.

Dira-t-on qu’en supposant que ce fut une fourberie utile ils craignaient que le temps ne découvrit ce qui avait été si heureusement caché à la multitude ; c’est supposer une ingratitude et une cruauté bien lâche. Il en coûte assez de croire le mal lorsqu’il est prouvé, sans le conjecturer sur quelques convenances apparentes.

Quoique privés du secours divin de la Pucelle, Vendôme, Boussac, Saintrailles, ne firent pas moins lever le siège de Compiègne.

Nous sortirions des bornes que nous nous sommes prescrites, si nous suivions les détails de cette guerre. Nous terminerons cette dissertation par le récit du procès de la Pucelle.

Partie III
Le procès de Jeanne d’Arc

1.
Mise en œuvre du procès

Le grand inquisiteur de France réclama Jeanne d’Arc comme odorant l’hérésie. Je ne voudrais que la faiblesse de Jean de Luxembourg qui abandonna aux prêtres cette fille infortunée, pour prouver que les Français ne voyaient rien de merveilleux dans ses exploits. Elle n’avait adopté aucun 83des systèmes erronés qui avaient infecté notre France ; elle n’avait publié, enseigné aucun dogme nouveau sur quoi put porter le soupçon d’hérésie. L’Université et les autres docteurs qui se préparaient à la plus coupable des injustices étaient-ils tellement avides de sang qu’ils abjurassent sans peine l’équité et la pudeur pour en verser ?

Elle avait été renfermée dans la forteresse de Beaulieu. On l’avait jetée dans un sombre cachot où on lui refusait les aliments nécessaires. On la transporta dans la forteresse de Beaurevoir où les mauvais traitements la forcèrent de risquer sa vie pour sauver sa liberté. Elle se précipita d’une des fenêtres de la tour : elle dit dans son procès que ses voix lui avaient conseillé ce parti violent ; le ciel ne permet point et à plus forte raison ne conseille pas ces résolutions homicides, mais bien le désespoir qui dispose facilement d’une tête faible et frappée ; elle se blessa dangereusement.

Cependant Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, se disposait à commencer son procès : nous aurons assez d’occasions 84de faire connaître cet infâme prélat, sans salir l’imagination de nos lecteurs par son portrait. Il partit de Paris pour Compiègne où était le duc de Bourgogne et de Luxembourg. Fut présenté par révérend père en Dieu, mon seigneur Pierre évêque et comte de Beauvais, une cédule en papier après lecture de laquelle, après plusieurs paroles, fut appointé, quand baillant au duc de Luxembourg certaine somme d’argent, la dite Pucelle serait livrée au révérend père en Dieu, laquelle il remit entre les mains des Anglais, qui la menèrent à Rouen, la mirent dedans le château du dit lieu, en une forte prison, bien enferrée, bien enfermée, bien gardée.

Peu de temps après, l’évêque de Beauvais fut sollicité par les généraux anglais de se rendre à Rouen pour conduire la procédure qu’on allait commencer contre Jeanne. Il assembla les notables, les gens de justice, et leur déclara que les souverains de France et d’Angleterre s’étaient déterminés, d’après l’avis de leur conseil, de faire le procès à une femme nommée Jeanne, vulgairement la Pucelle, accusée 85d’hérésie, d’art diabolique, et de plusieurs autres crimes ou maléfices ; qu’il instruisait son procès, parce qu’elle avait été prise dans son diocèse.

Cette calomnieuse accusation fut reçue avec joie. Quel empire le mal a-t-il donc sur les hommes, puisqu’il ne faut qu’une déclamation vague dénuée de preuves, pour les armer contre l’innocence ou les faibles ?

Le lendemain il se présenta au chapitre pour demander la permission de besogner dans le diocèse de Rouen qui se trouvait alors vacant. On lui proposa de transférer la prisonnière dans les prisons de l’archevêché, il s’y opposa, aimant mieux la laisser sous la garde des Anglais qui, par de basses et cruelles insultes, ajoutaient encore à l’horreur de ses fers.

Le tribunal était composé de neuf prêtres et de Pierre Cauchon, dont la plupart étaient docteurs. Le grand inquisiteur était absent, son vicaire lui suppléa, qui jura d’aider, de tout son pouvoir, à la condamnation de Jeanne.

862.
1ère séance (21 février)

Le vingt-et-unième jour de février, le tribunal assemblé, lecture fut faite des lettres du roi d’Angleterre, qui mandait aux juges de Rouen de bailler la Pucelle à l’évêque de Beauvais qui avait permission de lui faire son procès.

On la fait amener, elle demanda la permission d’assister à la sainte messe. L’évêque de Beauvais déclara qu’attendu qu’elle avait porté l’habit d’homme on devait la lui interdire.

Elle paraît, est administrée de dire la vérité, elle répond : Je ne sais pourquoi vous me voulez interroger ; vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirais pas.

On lui présente l’Évangile pour jurer qu’elle dira la vérité : elle promit de dire ce qui lui était arrivé en France, et de se taire sur les révélations qui avaient précédé son départ de la Lorraine.

Elle se plaint que les fers la meurtrissent : l’évêque lui représente qu’elle avait voulu plusieurs fois s’échapper et qu’elle forçait ses juges à lui en ôter les moyens ; sa réponse est surprenante. 87Qu’il était vrai qu’autrefois elle avait bien voulu échapper de la prison, ainsi qu’il était libre à chacune personne, et dit outre que quand elle pourrait échapper on ne pourrait la reprendre qu’elle eut faussé ou violé la foi à aucun, car elle ne l’avait jamais baillée à personne.

En conséquence de cette réponse, on fit jurer ses gardes qu’ils ne laisseraient approcher personne.

Après plusieurs questions sur sa patrie et sur son baptême, on lui dit de réciter l’oraison dominicale et la salutation angélique, elle refusa à moins que M. l’évêque de Beauvais ne veuille l’entendre en confession.

Il refuse à son tour, et nomme deux des juges qu’elle n’accepta qu’à la même condition ; la séance finit.

3.
2e séance (22 février)

Le lendemain, même cérémonie pour le serment. Interrogée si elle recevait le corps de notre Seigneur à autre fête qu’à Pâque, répondit : Passez outre, et ajouta, que dès l’âge de 13 ans elle avait eu révélation par une voix 88qui l’enseigna à soi gouverner, et pour la première fois eut grande peur, et dit que la dite voix vint ainsi qu’à midi en temps d’été, elle était au jardin de son père, en un jour de jeune, si dit que la dite voix vint au côté dextre vers l’église, et dit que la dite voix n’est guère sans clarté, laquelle est toujours du côté de la dite voix, qui n’est point outre sans la dite clarté.

Quelle obscurité ! On ne voit point dans cet aveu l’entêtement des visionnaires, ni l’orgueil des illuminés.

Interrogée. — Quel enseignement cette voix lui donnait pour le salut de son âme ?

Réponse.Qu’elle lui apprit à se bien gouverner et lui disait qu’elle devait fréquenter l’église, et après lui dit qu’il était nécessaire qu’elle vint en France, lui disait deux ou trois fois la semaine, qu’elle partit pour venir en France, et que son père ne fut rien de son partement… Qu’elle levât le siège devant Orléans, et qu’elle allât à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et qu’il lui baillerait des gens pour la conduire. À quoi elle répondit qu’elle était une pauvre 89femme, qui ne savait ni chevaucher, ni faire, ni démener la guerre, et après ces paroles, qu’elle s’en alla à la maison d’un sien oncle, où elle demeura huit jours, et qu’après son oncle la maria au dit Robert de Baudricourt, lequel elle connut bien, quoi qu’elle ne l’eut jamais vu, et dit qu’elle le connut par la voix qui lui avait dit que c’était il ; dit outre, que le dit Baudricourt la refusa par deux fois, et la tierce la reçut, et lui bailla gens pour la mener en France ; dit aussi que quand elle partit de Vaucouleurs, qu’elle prit un habit d’homme, et prit une épée que lui bailla le dit Robert de Baudricourt, sans autre armure ; et s’y dit qu’elle accompagnée d’un chevalier et de quatre hommes, et que ce jour s’en allèrent coucher en la ville de Saint-Urbain, et que ce jour elle coucha dans l’abbaye.

En supposant qu’on eut voulu la tromper par l’artifice des voix humaines cachées, elles n’auraient pu lui dire que ce qu’elle vient de raconter dans la moitié de sa réponse. Or est-il plus naturel de croire que des voix célestes l’ont éclairée, que de croire qu’on 90ait employé ce stratagème pour échauffer son imagination ? N’est-il pas naturel de penser que l’esprit frappé de ces histoires romanesques qu’on attribue aux saints, elle se persuadait d’avoir vu ce qu’elle n’avait jamais entendu ?

La seconde partie de cette réponse suppose une imagination faible, tournée au merveilleux, telle qu’on aurait dû la choisir si on eut voulu employer la supercherie et la finesse, et si la politique déconcertée de ceux qui gouvernaient alors avait eu recours aux moyens les plus bizarres pour réveiller un monarque indolent, et l’arracher à sa voluptueuse paresse.

Dans la même séance, on voulut savoir qui lui avait conseillé de prendre l’habit d’homme ; on n’obtint aucune réponse sur cette question. Celles qu’on trouve dans les différentes copies de son interrogatoire sont contradictoires, et conséquemment ajoutées et suppléées par quelques historiens menteurs.

Int. — Quelles lettres elle envoya aux Anglais ?

Rép. — Qu’on avait ajouté à ce qu’elle 91avait écrit ces paroles : rendez à la Pucelle, et il doit y avoir rendez au roi ; je suis chef de guerre, cela n’était point ès dites lettres.

On recommença les questions sur les voix qu’elle croyait entendre : ses réponses sont extravagantes. La raison reparut lorsque ses juges insidieux lui demandèrent si c’était bien fait de faire un assaut le jour de fête. Elle répondit : Passez outre, ils n’insistèrent pas ; l’évêque de Beauvais se leva, et la séance fut remise au lendemain.

4.
3e séance (24 février)

À la proposition qu’on lui fit de jurer de dire la vérité, elle fit exactement les mêmes répliques que les jours précédents ; elle jura et ne promit rien.

Int. — Depuis quand elle avait ouï ces voix ?

Rép.Qu’elle les avait ouïes trois fois, le matin, à l’heure des vêpres, à l’heure de l’Ave Maria ; que la voix la réveillée, et lui a dit de répondre hardiment ; ceci peut être une vision 92ceci peut être un songe ; il n’y a pas plus de preuves pour l’une que pour l’autre. Dans l’ordre ordinaire, n’est-il pas plus facile de croire que Jeanne rêvait, que de supposer un miracle inutile ?

Elle dit à l’évêque de Beauvais : Vous êtes mon juge, avisez bien ce que vous ferez ; car de vérité je suis envoyée de par Dieu, et vous mettez en grand danger.

Le prélat n’était nullement effrayé de ces avis prophétiques.

Elle continue : Les voix m’ont dit que je dis aucunes choses au roi et non pas à vous.

Après d’autres questions qu’on répétait pour lui donner occasion de se contredire, elle ajoute que le dict des petits enfants est, qu’on pend bien aucunes fois les gens pour dire la vérité.

Int. — Si elle fait qu’elle soit en la grâce de Dieu ?

Rép. — Réponse sublime ! Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre, et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir.

Int. — Si ceux de Domrémy tenaient le parti des Bourguignons ou des Armagnacs ?

93Rép.Qu’elle ne connaissait qu’un Bourguignon, qu’elle eut bien voulu qu’il eut la tête coupée. Le ciel n’inspire point de semblables désirs, mais bien le fanatisme.

Le reste de cette séance fut employé à savoir ce que c’était que l’arbre des Dames et le bois chenu ; ses réponses n’apprirent rien.

5.
4e séance (27 février)

On lui demande à la quatrième assemblée, qui se tint trois jours après, comment elle s’était portée ? Elle répond : Le mieux que j’ai pu.

Int. — Si elle jeûnait le carême ?

Rép.Cela est-il de votre procès.

On en revient encore aux voix. Elle leur apprend que c’était sainte Catherine et sainte Marguerite, que leurs figures sont couronnées de belles couronnes, moult richement, moult précieusement vêtues. Un de l’assemblée, appelé Beaupère, assura que la voix ne pouvait être sainte Catherine qui ne protégeait que les philosophes.

Int. — À quoi elle a connu ces deux saintes ?

94Rép. — Par le salut qu’elles lui font, et par la manière dont elles font la révérence.

Int. — Si elles font vêtues du même drap ?

Rép. — Qu’elle n’a pas congé de révéler tant de choses.

Int. — Si elles font du même âge ? si elles parlent ensemble ? si elles parlent beaucoup ?

Rép. — Allez à Poitiers le voir sur le registre.

Elle ajoute qu’elle a vu aussi le conseil de saint Michel, et qu’elle voit les anges corporellement.

Int. — S’il était nu ?

Rép. — Pensez-vous que notre Seigneur n’eut de quoi le vêtir ?

Item. Qu’elle a grand plaisir à le voir.

Item. Que sainte Catherine et sainte Marguerite la font souvent confesser ; c’est à savoir de fois à d’autres.

Elle disait plus haut qu’elle ne se confessait qu’une fois l’an.

Int. — Quel signe elle donna à son roi ?

Rép. — Vous ne le saurez point par moi.

95 Int. — Si elle ne savait point le signe ? et qu’il touchait le procès ?

Rép. — Je le dirais volontiers : mais de ce, j’ai promis de le tenir secret, je ne vous le dirai point.

Int. — À qui elle l’avait promis ?

Rép. — À personne, excepté à sainte Catherine et sainte Marguerite.

Est-il croyable que des hommes, que des prêtres aient pu condamner au feu une malheureuse insensée, capable de faire de semblables réponses ? Et si les actes de ce procès sont faux, la postérité demandera pour quel crime on a brûlé une fille qui, fanatique ou religieuse, n’a fait que rendre d’inutiles services à son ingrate patrie.

6.
5e séance (1er mars)

Int. — Si elle a vu à saint Michel autre chose que le visage ?

Rép. — Je vous ai dit ce que je sais ; j’aimerais mieux que vous me fissiez trancher le col.

Int. — Si saint Michel et saint Gabriel ont têtes naturellement ?

Rép. — Je les ai vus en mes yeux.

96Int. — Si elle avait vu ou su par révélation qu’elle échapperait ?

Rép. — Cela n’est point de votre procès.

Int. — Si les voix ne lui ont rien dit en général ?

Rép. — Oui vraiment, ils m’ont dit que je ferai délivrée, mais je ne sais ni le jour, ni l’heure, et que je fasse bonne chère hardiment.

Int. — Si elle croit qu’elle ait délinqué en prenant l’habit d’homme ?

Rép. — Qu’elle fait mieux d’obéir à son souverain, c’est-à-dire à Dieu qu’aux hommes.

Les autres questions qui suivent celles que nous venons de rapporter sont moins captieuses et moins indécentes, mais elles sont inutiles au procès ; c’est un long déraisonnement.

7.
Les dernières séances

Nous ne blâmons ni n’approuvons l’usage de jeter dans l’erreur par d’insidieuses questions ceux qu’on interroge : mais n’y a-t-il pas une nuance entre chercher la vertu et chercher le crime ? On semble craindre ici de rencontrer l’innocence. Quand Jeanne d’Arc aurait fait tout ce dont les questions précédentes semblaient 97l’accuser, il n’y a pas la plus légère apparence de crime. Est-ce un mal d’avoir vu ou croire avoir vu des anges et des saintes ? Elle n’est encore ni magicienne, ni hérétique, ni scandaleuse ; avançons l’ennuyeux examen de ce long procès.

L’abbé Lenglet prétend qu’elle avait l’art d’égayer les séances par des traits plaisants. Les questions ridicules de ses juges lui en fournissaient souvent l’occasion, mais elle en profita peu ; nous n’avons point trouvé dans cinq différentes copies des actes de son procès les réponses qu’il rapporte.

Il faut mettre également au rang des fables la prétendue résurrection d’un enfant de Lagny, et le ragoût de carpe empoisonné que l’évêque de Beauvais est supposé lui avoir envoyé. Il n’est point dit que l’enfant fut mort, il était simplement en détresse et maladif. On conjecture le crime de Pierre Cauchon, parce qu’elle eut une indigestion après avoir mangé de ce ragoût de carpe. Sont-ce là des preuves ? Et dès qu’il s’agit de mettre en jeu la puissance céleste, ou d’ajouter un crime 98aux crimes des hommes, peut-on réunir trop de témoignages ?

Les sixième et septième séances ne donnèrent aucun éclaircissement ; on insistait sur un signe qu’elle refusait de donner, c’était le signe de sa mission : elle persista toujours à taire ce qu’elle ne pouvait pas dire, elle ne se désista jamais de ses voix et de ses anges, parce qu’elles étaient l’unique signe qu’elle pût mettre en avant.

Les sept dernières séances roulèrent sur les mêmes questions qu’on répétait sous des termes différents, pour lui faciliter des contradictions dont on paraissait vouloir inférer des crimes ; nous ne copions point les réponses. Qu’on juge par celles que nous venons de rapporter si Jeanne était hérétique, comme le prétendent les Anglais ; si elle était philosophe comme le prétendent trois historiens orléanais ; si elle était plaisante, comme le dit l’abbé Lenglet ; si elle était noble et naïve, comme on nous le disait dernièrement.

8.
Examen des dépositions de Jeanne

Il nous semble que cette fille naquit faible, qu’elle fut dévote dès ses premiers ans ; sa dévotion fut bizarre, 99guidée par son imagination ou par quelques prêtres fanatiques. Il faut si peu de chose pour faire naître les plus extravagants projets dans une tête disposée à l’enthousiasme ; une lecture suffit. Si les dangereux tableaux répandus dans tous les romans, si les exploits des Bayard ont suffi souvent pour attendrir les cœurs de ceux qui les lisaient ou pour armer une jeunesse fougueuse, pourquoi les discours hardis sur la vie des saints ne jetteraient-ils pas dans des imaginations déréglées le désir de les imiter ? L’âme est susceptible de toute impression quelconque qui conduit au merveilleux.

Est-il absurde de dire que les missionnaires errants qui vont plantant des croix, effrayant les hommes, les confessant rendent plus mauvais tous ceux qu’ils ne font pas saints, que la lecture des histoires de Judith, de Sara, etc. produisent les mêmes effets ? Que fallait-il pour faire de la jeune d’Arc une inspirée ? Une seule des circonstances que nous venons de marquer. On est dans l’habitude dans les provinces de passer 100une partie des soirées à lire la bible ; cette lecture peut être pernicieuse pour le peuple. Que les savants et les docteurs tirent de ces mystères profonds d’édifiantes leçons pour nos âmes et nous dérobent des traits trop propres à scandaliser les faibles, alors cette lecture fera passer à nous-mêmes l’esprit qui l’a inspirée. Mais ces allégories sacrées, dont le Saint-Esprit a enveloppé la vérité, devraient être interdites à ceux qui ne sont pas faits pour s’éclairer.

Supposons pour un instant que Jeanne d’Arc fût dans cette chrétienne habitude, est-il absurde de soupçonner que les escouades juives qui partaient par ordre de Dieu pour aller égorger les méchants, aient fait naître à la jeune dévote le projet d’aller aussi combattre les ennemis dont elle entendait sans cesse raconter les victoires ? Et pour peu qu’elle eut laissé entrevoir quelque disposition à cet héroïsme, pourquoi Baudricourt ou quelque autre ne l’aurait-il pas aidée ?

Je conviens que cette conjecture est dénuée de preuves : mais est-il prouvé que saint Michel lui soit apparu 101sous l’habit forme d’un très vrai prud’homme ? Est-il vrai que sainte Marguerite et sainte Catherine soient descendues du ciel en robe blanche et or, et lui aient dit d’aller en personne faire lever le siège d’Orléans ?

9.
Délibération sur la torture (12 mai)

Après quinze séances, pendant lesquelles on lui avait fait cinq ou six cent questions, on se rassembla le 12 du mois de mai pour examiner si on la ferait appliquer à la question : le tribunal était composé de treize juges, onze trouvèrent ses dépositions assez claires pour la condamner, et deux conclurent à la mettre en torture pour la médecine de son âme, et pour la soumettre à l’Église militante.

10.
Les douze articles ; conclusions de l’Université de Paris (19 mai)

On forma de son interrogatoire plus de 60 propositions qu’on appela crimes, desquelles douze furent extraites et envoyées à l’Université de Paris. Nous les transcrirons, et nous y joindrons nos réflexions : on plaint plus qu’on ne blâme un malheureux, victime d’un coupable penchant : mais y a-t-il une expression qui peigne l’horreur de tant de juges iniques et cruels ?

L’an mil quatre cent XXXI, le samedi XIXe jour de May, les juges assemblés en la chapelle de Manoir archiépiscopal de Rouen, devant l’évêque de Bauvoys, et le vicaire de l’inquisiteur de foy, et maistre Raoul Roussel, Nicole des Venderez, l’abbé de Fescamp, André Marguerie, Jehan Pichon, Jehan de Chatillon, Everard Emengard, Guillemme le Boucher, le prieur de Longueville, Jehan Beaupere, Nicole Midy, Maurice Duchesne, Pierre Dessoudan, Jehan le Febure, l’abbé de Mortdmar, le prieur de Sainct Lô, Pierre Maurice, Jacques Quesdon, Jehan Foncher, l’abbé de Cormeilles, Jehan Foucher, Thommas de Courselles, Nicolas Couppequesne, Raoul Sylvestre Jehan Pugyce, Richard Gruchet, Nicolas Loyseleur, Pasquier de Vaulx, Denys Gastinet, Jehan Mauger Jehan Secart, Jehan Adentin, Gieffroi Grosley, Guillemme de la Chambre, Jehan du Quemyn, Martin l’Advenu, Ysambard de la Pierre, Guillemme de Lynet, Jehan le Doux, Jehan Coulombel, Richard Dessaulx, Laurent du Bust, Pierre le Mynier, 103Pierre Carré et Raoul Augny, en la présence de tous lesquels led. évêque de Bauvoys récita au long la déduction dudit projet de lad. Jehanne, et ce faict de l’advis de tous les juges, fut ordonné que les articles envoyés à l’Université de Paris seroyent lus en leur présence, desquels la teneur s’enfuit. Lus et prononcés par la bouche de Maistre Pierre Maurice, docteur en théologie, avec les délibérations de chascune des d. articles de lad. Université.

Premierement se adreça à lad. Jehanne, en lui disant : toi Jehanne tu as dis que dès l’âge de XIII ans tu as eu des révélations et apparitions d’angels, de saincte Katherine et saincte Margueritte, et que les as veues de tes yeux corporels bien souvent, et que ils ont parly à toy. Quand à ce premier point, les clercs de l’université de Paris ont considéré la maniere desd. révélations et apparitions en la fin des choses révélées et la qualité de la personne. Toutes choses considérées, qui sont à considérer, ont dit et déclaré que toutes les choses dessusd. sont menteries, fainctises 104et choses séductoires et pernicieuses, procédantes de maulvaix esprits et dyabolicques.

Item. Tu as dis que ton roy a eu signe par lequel il connut que tu estoys envoyée de Dieu, car sainct Michel accompaigné de plusieurs angels, desquels les aulcuns avoyoient des aisles, les aultres des couronnes, avecques lesd. angels estoyoient saincte Katherine et saincte Margueritte ; toute laquelle compaignie vint à toy au chafteau de Chynon, et monterent les degrés du chasteau, jusques en la chambre de ton roy, devant lequel l’ange se inclina, qui portoit une couronne, et une foys tu as dis que ton roy eut ce signe, il était tout seul.

L’aultre foys tu as dis que cette couronne, que tu appelles signe, fut baillée à l’archevesque de Reims, qui la bailla à ton roy, en la présence de plusieurs princes et seigneurs, lesquels tu as nommez. Quand à cest article, les clercs dyent que cela n’est point vraisemblable, mais est menterie présumptueuse, séductoire et pernicieuse, chose faincte et dérogative à la dignité de l’église angelicque.

105Item. Tu as dis que tu connoys les anges et les sainctes, par le bon conseil, confortation et doctrine qu’ils t’ont donné, et croys aussi que c’est sainct Michel qui s’est apparu à toy, et dicts que leurs faicts et dicts font bons, et que tu le croys aussy fermement que tu croys la foy de Jhesus-Christ. Quand à cet article, les clercs dyent que telles choses ne sont suffisantes à connoistre lesd. angels et sainctes, et que tu as creu trop légérement et affirmé trop témérérement ; et en tant que est la comparation que tu fais de croire les choses aussi fermement que tu croys en la foy de Jhesus-Christ, tu erres en la foy.

Item. Tu as dis que tu est certaine d’aulcunes choses advenir, et que tu as sceu les choses cachées, et que tu as cogneu les hommes que tu n’avoys jamais veus, et ce par les voix des sainctes Katherine et Marguerite. Quand à cest article, dyent que en ce y a superstition et divination présumptueuse, acertion et vaine jactance.

Item. Tu as dit que du commandement de Dieu tu as porté continuellement habit d’homme, et que 106tu avoys prins robbe courte, pourpoint, chauffes attachées avecques esguilletes, que tu portoys aussy cheveux cours, couppés en rond au dessus des oreilles, sans laisser sur toi aulcune chose qui démonstrast que tu estoys femme, et que plusieurs foys tu as receu le corps de nostre Seigneur en cest habit ; combien que plusieurs foys tu as été admonestée de le laisser, de quoi tu n’as rien voulu faire, et disant que tu aimeroys mieux mourir que de laisser led. habit, si ce n’était par le commandement de Dieu. Et que si tu estoys encores en cest habit avec le roy et ceulx de la patrie, se seroyst un des plus grands biens du royaulme de France ; et si as dit que pour mille choses tu ne feroys serment de ne porter point led. habit et les armes. Et en toutes lesdites choses tu as dit avoir bien faict, et du commandement de Dieu. Quand à ces points, les clercs dyent que tu blasmes Dieu et le contemnes en ses sacrements, tu transgresses la loy Divine, la saincte escripture, et les ordonnances canonicques, tu odores et sens mal en la 107foy, et tu vantes vainement, et es suspecte de ydolaftrie, et te exergues toy mesmes de ne voulloir porter l’habit selon ton sexe, en ensuivant la coustume des Gentils et Sarrasins.

Item. Tu as dit que souvent en tes lettres tu as mys ces deux noms, Jhefus, Maria, et le signe de la croix en cuidant de monstrer à ceulx à qui tu escripvoys, ne feroyent le contenu de tes lettres. Et en aultres tes lettres te es vantée que tu feroys à tous ceulx qui ne te obayroyent, et que on verroit aux coups qui auroyt le meilleur droyt. Et souvent tu as dit que tu ne as rien faict que par révélation et par le commendement de Dieu. Quand à cest article, les clers dyent que tu es meurtriere et cruelle, désirant effusion de sang humain, séditieuse, provocastrice à tyrannye, blasphémante Dieu et ses commandements et révélations.

Item. Tu as dit que par les révélations que tu as eues en l’âge de dix-sept ans, tu as laissé tes pere et mere contre leur volonté, dont en ont été si déplaisants, qu’ils en sont tombés presque en démence, et t’en 108est allée à Robert de Baudricourt, qui, à ta requeste, t’a baillé un habit d’homme et une espée, et des gens pour te conduyre à ton roy, auquel tu as dit que tu venoys pour expeller ses adversaires, et lui as promis que tu le mettroys en sa seigneurye, et que il auroyt victoire contre tous ses ennemis, et que Dieu te avoit envoyée pour ce faire, et dit que toutes ces choses dessusd. tu les as faictes en obayssant à Dieu par révélation. Quand à ces articles, les clers dyfent que tu as été maulvaise et impétueuse envers tes pere et mere, en transgressant les commandements de Dieu, de honorer pere et mere. Tu as été scandaleuse et blasphémante Dieu, errant en la foy, et as faict promesse à ton roy présumptueuse et témérere.

Item. Tu as dit que de ta bonne volonté tu as failly de la tour de Beaureveoir, aux fossez, en aymant mieux mourir, que d’estre mise en la main des Angloys, et vivre après la destruction de Compieigne, et que sainctes Katherine et Marguerite te deffendissent que tu ne saillisses ; toutes foys 109tu ne t’en peulx contenir ni garder, combien que tu faisoys grand péché de faillir contre leurs deffenses ; mais que depuis tu avoys sceu par ces voix que Dieu te avait pardonné ce péché apprès que tu t’en estois confessée. Quand à cet article, les clercs dyfent que en ce fut pusillanimité, tendante à despéracion à te tuer toy même, et en ce que tu as dit une témérere et présomptueuse acersion de ce que tu dict que Dieu te avoit pardonné ce péché ; en quoi tu sens mal de la liberté de l’arbitre humain.

Item. Tu as dit que saincte Katherine et saincte Barbe te ont promis de te conduyre en paradis, pourveu que tu gardes virginité, laquelle tu leur as vouée et promise, et de ce est certaine, comme si tu estoys ja en la gloire de paradis, et que tu ne croys point avoir fait œuvre de péché mortel. Et si tu estoys en péché mortel, lesd. fainctes Katherine et Marguerite ne te visiteroient pas comme elles font. Quand à cest article, les clers disent que en ce tu as faict téméraire et présumptueuse acersion et menterie pernicieuse, et que tu 110contredicts à ce que tu as dit devant et que tu sens mal de la foy chrétienne.

Item. Tu as dit que tu scais bien que Dieu ayme aulcunes personnes vivantes plus que toy, et que tu le scais par les révélations desd. sainctes, que lesd. sainctes parlent langaige Francoys et non Angloys, parce qu’ils ne sont point de leur party, et que depuis tu as scu que lesd. voix estoyent pour ton roy, tu n’as point aymé les Bourguignons. Quand à cest article, les clercs disent que c’est une témérere présumption et une témérere acersion, blasme contre lesd. sainctes et transgression contre les commandements de Dieu, qui est de aymer son prochain.

Item. Tu as dit à ceulx que tu appelles sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite, que tu as faict plusieurs réverences en te agenouillant, en baisant la terre sur laquelle ils marchoyent en leur virginité et mesmes que tu les as baisées et accolées et dès le commencement qu’ils vindrent de Dieu, sans demander conseil à ton curé ni aultre 111homme d’église, et que néantmoins tu croys, ceste voix estre venue de Dieu aussy fermement que la foy chrétienne, et que Jhesus-Christ a souffert mort et passion ; et que si aulcun maulvaix esprit apparoissoit à la forme et figure de S. Michel, tu le cognoistroys bien. Tu as aussy dit que pour requeste du monde, tu ne diroys le signe venu à ton roy, si ce n’est par le commandement de Dieu. A quoi les clercs dysent que suppose que tu ayes eu des révélations et apparitions desquelles tu te vantes, en la maniere que tu le dis, tu est ydolaftre, invocatrice des diables, errante en la foy, et as faict témérerement serment illicite.

Item. Tu as dit que si l’église vouloit que tu feisses le contraire du commandement que tu dis avoir de Dieu, tu ne seroys pour quelque chose du monde, et tu scais bien que ce qui est contenu en ton procez est venu du commandement de Dieu, et qu’il te seroit impossible de faire le contraire, et que de toutes les choses, dessusdictes tu ne te veulx point rapporter au jugement de l’église qui 112est en la terre, ne d’homme vivant, mais seulement à Dieu seul, et dict oultre que tu ne says point ces réponses de ta teste, mais du commandement de Dieu. Combien que l’article de la foi, qui est que chacun doibt croire l’église catholique, te aye esté par plusieurs foys desclaré, et que tout bon chrétien catholicque doibt submettre tous ses faicts à l’église, et principalement en faict de révélation et de telles choses. Quand à cest article les clercs disent que tu es schismatique, mal sentante la vérité et auctorité de l’église, et que jusques à maintenant tu as erré pernicieusement en la foy de Dieu.

12.
Examen des douze articles

Art. I. — Le premier crime de Jeanne d’Arc est ses révélations, que les clercs de l’Université de Paris ont jugé menteries, feintises, choses séductoires et pernicieuses après avoir considéré la manière des dites révélations, la fin des choses révélées et la qualité de la Pucelle.

Nous ne soutenons pas que la Pucelle ait eu des révélations mais il est absurde et barbare de la condamner sur celles qu’elle publie ; la manière 113de ses révélations est la manière de tous ceux qui ont participé aux célestes secrets. Saint Ignace voit une croix, saint Dominique voit la sainte vierge qui lui montre un scapulaire, sainte Thérèse entend les chœurs des anges, Jeanne d’Arc voit saint Michel, elle entend sainte Catherine et sainte Marguerite. Nous n’avons d’autres preuves, je l’avoue, que son récit : mais quelle autre preuve a-t-on des révélations de saint Ignace et de saint Dominique ? La fin des choses révélées… Faire lever un siège dont dépend la gloire et presque le salut de sa patrie, rendre à son roi légitime une couronne usurpée, est une fin plus honnête que l’objet de la plupart des révélations. La qualité de la personne était très susceptible d’une semblable faveur, elle était simple, vierge, etc.

Art. II. — Le deuxième article contient, je l’avoue, une absurdité et une contradiction.

Mais brûle-t-on pour des absurdités et des contradictions ? Est-il vrai que de dire qu’un ange a donné une couronne à un roi, et un autre jour 114que l’ange a donné la couronne à l’archevêque de Reims pour la remettre au roi, déroge à la dignité de l’Église et à la dignité angélique ? La dignité de l’Église, la dignité angélique ne sont pas à la merci d’une visionnaire extravagante. Et eut-on dérogé à la dignité angélique, ce qui serait très blâmable, faudrait-il encore brûler ? A-t-on conduit au bûcher cette religieuse espagnole qui a écrit la vie de la sainte vierge, depuis le jour de la conception, qu’elle assure être un dimanche, jusqu’à l’instant de sa naissance ? A-t-on brûlé Antoinette Bourignon qui a raconté très sérieusement, qu’avant son péché Adam avait deux sexes ? Il était, dit-elle, de stature plus grande que les hommes d’à présent, avait les cheveux courts, annelés, tirant sur le noir, la lèvre de dessus couverte d’un petit poil, et […] il était fait comme seront rétablis nos corps dans la vie éternelle, et que je ne sais si je dois dire. Il avait dans cette région la structure d’un nez de même forme que celui du visage, et c’était là une source 115d’odeurs et de parfums admirables. De là devaient aussi sortir tous les hommes dont il avait tous les principes en soi car il y avait dans son ventre un vaisseau où naissaient de petits œufs, et un autre vaisseau plein d’une liqueur divine qui rendait les œufs féconds, et lorsque l’homme s’échauffait dans l’amour de son Dieu, le désir où il était qu’il y eut d’autres créatures que lui pour louer, pour adorer, pour aimer cette grande majesté, faisait répandre par le feu de l’amour de Dieu, sur un ou plusieurs de ces œufs avec des délices inconcevables, et cet œuf rendu fécond, sortait quelque temps après par le canal hors de l’homme en forme d’œuf, et venait peu à peu à éclore un homme parfait. On a pu dire que cela dérogeait au bon sens, mais jamais à la dignité de la Genèse.

Art. III. — Le troisième article l’accuse de croire aussi fermement la doctrine des anges que la foi de Jésus Christ. Elle aurait pu répondre que la doctrine de ces esprits célestes ne contredisait point les lumières de la foi par la 116ferme persuasion où elle était de converser avec des anges, elle raisonnait conséquemment, puisque nous ne savons ce que nous croyons que par les hommes, et qu’elle croyait être directement éclairée par les émissaires de la Divinité. Quel mal y avait-il à croire aussi fermement à saint Gabriel et à sainte Marie qu’à son curé ? Il fallait lui prouver qu’elle n’avait pas dû avoir de révélations, et non la blâmer de croire à celles qu’elle imaginait avoir eues.

Art. IV. — L’article suivant la blâme de superstition et de vaine jactance, parce qu’elle avait dit avoir deviné le passé et connu l’avenir. Elle a joué heureusement : ce qu’elle a promis s’est accompli dans le même siècle. Les cours d’Angleterre et de France conservaient des hommes et des femmes dont l’unique profession était de raconter aux curieux crédules ce qui marquait les diverses époques de leur vie : on ne les accusait pas de superstition, et on ne les brûlait point pour une vaine jactance.

Art. V. — Le cinquième article l’inculpe d’avoir porté l’habit d’homme ; on en 117infère qu’elle odore et sent mal en la foi, et qu’elle est suspecte d’idolâtrie. Quelle chaîne y a-t-il entre l’hérésie et les vêtements des hommes ? En quoi Dieu peut-il être offensé qu’on soit habillé ou qu’on ne le soit pas ? qu’on ait un pourpoint ou une jupe ? Quel rapport y a-t-il entre l’idolâtrie et la manière de s’habiller ? Dira-t-on qu’elle a troublé l’ordre civil ? Mais son roi, ses confesseurs lui ont passé pendant deux ans cette bizarrerie ; le peuple n’en a point été scandalisé. Le Deutéronome, dit-on, appelle cet usage abomination ; cela peut être. Dans la loi de Moïse il pouvait résulter des inconvénients de cette manie. Dans la même loi c’était aussi un grand mal de manger de certaines viandes, et dans la nouvelle loi on mange ces mêmes viandes.

Art. VI. — Dans le sixième article, son crime est d’avoir mis au haut de ses lettres, Jésus, Maria, et une ✠ ; c’est au lecteur à juger de cette imputation. On l’appelle dans le même endroit cruelle, meurtrière, désirant effusion de sang humain. Je ne sais si cette accusation prouve d’avantage l’aveugle ignorance, 118qu’une malice dont peut-être l’histoire du monde ne fournit pas un second exemple. Accuser de cruauté quiconque écrit à son ennemi qu’on verrait aux coups qui aurait le meilleur droit

Art. VII. — On la reprend d’avoir déserté la maison paternelle sans l’aveu de ses parents. Voilà une faute et une faute coupable. Nous pensons qu’il faut rejeter la doctrine barbare de quelques écrivains qui exhortent à fouler aux pieds la nature quand la voix de Dieu paraît se faire entendre. Pourquoi ne prenait-elle pas pour organe la voix d’un père tendre ? Et cette sage résistance, qui quelquefois s’oppose aux premiers transports de la jeunesse, n’est-elle pas donnée par le ciel même ? Jeanne d’Arc fut coupable sans doute : mais fallait-il la brûler ?

Art. VIII. — On lui reproche d’avoir attenté sur elle-même en s’échappant par une fenêtre de la forteresse de Beaurevoir. Elle ne sauta pas par la fenêtre pour s’ôter la vie, mais pour se la conserver : les clercs décident en 119conséquence qu’elle sent mal de la liberté de l’arbitre humain.

Art. IX. — La neuvième raison de la brûler est qu’elle se croit aussi sûre du paradis que si elle y était déjà ; cette heureuse persuasion ferait le triomphe de la foi, et l’hommage le plus pur qu’on pût rendre à la Divinité.

Art. X. — Dans le dixième article on lui reproche la présomption qui lui faisait dire que Dieu n’aimait aucunes personnes vivantes plus qu’elle ; soit. Elle avoue que les saintes parlaient toujours français et non pas anglais, parce qu’elles ne sont point de leur parti ; c’est une extravagance. Mais une extravagance non moins ridicule est celle des clercs qui lui reprochent d’avoir blâmé les saintes de ce qu’elles n’aimaient pas leur prochain. Quand les saints sont une fois dans le séjour divin ils nous protègent, et n’aiment que leurs rémunérateurs.

Art. XI et XII. — Les deux dernières accusations tombent sur ce qu’elle refusait de se soumettre au jugement de l’Église. Elle ne voyait dans l’Église qu’un prélat furieux qui l’avait achetée 6000 livres ; qu’une douzaine de prêtres indécents, 120malins et fanatiques ; avait-elle tort de récuser pour juges des hommes qui se vengeaient d’une ennemie, qui servaient la haine du parti anglais, et lui parlaient d’Église militante, d’Église enseignante ? Elle ne comprenait vraisemblablement pas ces grands mots.

13.
Admonestation publique (23 mai)

Il faut cependant observer qu’il ne restait alors à Paris, de l’Université dispersée, qu’un petit nombre de docteurs ignorants, superstitieux, et surpris eux-mêmes de la confiance qu’on leur donnait.

Lorsque l’évêque de Beauvais eut leur décision, il convoqua ses prêtres, leur en fit part : on fit comparaître la Pucelle à laquelle on proposa les sacrements sous condition.

Interrogée si elle imagine que Dieu puisse révéler les choses à une bonne créature qui lui soit inconnue ? Réponse. Oui mais je n’en croirai ni homme, ni femme, si je n’avais aucun signe. Pourquoi lui demander si Dieu peut révéler choses à une créature qui lui soit inconnue ? Est-ce ignorance ? Est-ce un piège ? L’un et l’autre ne sont-ils 121pas également répréhensibles ? L’évêque de Beauvais n’insista point sur sa réponse, la seule dans ce long interrogatoire qui donne prise, puisque s’il fallait absolument un signe pour croire depuis plusieurs siècles, il serait difficile de donner un point d’appui à notre croyance.

Ses juges lui répétaient sans cesse de se soumettre à l’Église militante, jamais elle ne se montra rebelle, et ses révélations fausses ou vraies ne la séparaient point de la communion romaine, puisqu’elle n’avait pas donné lieu à des dogmes ou à des principes contraires à la religion catholique.

14.
Abjuration (24 mai)

Les jours suivants furent aussi infructueusement employés. S’il faut s’en rapporter à quelques historiens, on éleva un échafaud au milieu d’une des places publiques de Rouen, on prêcha publiquement Jeanne, on ouvrit l’enfer à ses yeux, et ces peintures effroyables lui arrachèrent une espèce de rétractation, dans laquelle elle désavoue ses visions.

Nous observerons que la formule est différente dans presque tous les 122auteurs. D’ailleurs, l’évêque de Beauvais, qui jusqu’ici a conduit la Pucelle au bûcher, risqua-t-il de perdre le succès de ses travaux, en fournissant à sa victime le moyen de se soustraire au supplice ?

Le même jour on lut la sentence définitive qui la condamnait à une prison perpétuelle, avec pain de douleur et toutes les tristesses, afin que désormais elle ne commit plus de péché. On la conduisit ensuite au cimetière Saint-Ouen où il y avait trois échafauds ; l’un était destiné au cardinal d’Angleterre, l’autre à quelques évêques et aucuns abbés curieux, et le dernier à l’évêque de Beauvais, à l’inquisiteur de la foi et à toute leur séquelle. On assure que le docteur Érard cria par trois fois : ha France ! ha France ! tu as été jusqu’à présent [exempte] des monstres, c’est-à-dire hérétique, et maintenant tu as été séduite par cette femme qui t’a faite hérétique. Le peuple applaudit à cette calomnieuse absurdité, et Jeanne répondit que cela n’était pas vrai. Comment concilier cette hardiesse avec la rétractation dont nous venons de parler ?

On la reconduisit 123en prison où on l’obligea à prendre un habit de femme ; elle y consentit sans peine. Ses juges surent lui faire compliment sur ce que l’Église l’avait agréablement traitée.

15.
Jeanne a repris son habit d’homme

Quelques jours après lui ayant fait une seconde visite, ils la trouvèrent vêtue en homme.

Interrogée pour quelle cause elle avait pris le dit habit ?

Rép. — Que personne ne l’avait compellée à ce, et qu’elle aimait mieux l’habit d’homme que de femme ; elle ajouta, après d’autres questions, qu’elle l’avait repris, parce qu’on ne lui avait pas tenu parole ; c’est à savoir qu’elle recevrait le corpus Domini, qu’elle irait à la messe, etc.

Interrogée si depuis le jour de sa rétractation elle avait ouï les voix des saintes Catherine et Marguerite ?

Rép. — Oui, elles lui avaient dit qu’elle était damnée pour avoir consenti à la dite abjuration, que le prêcheur qui la prêchait était faux et menteur, qu’elle révoquait ce qu’elle avait dit seulement par la crainte du feu.

16.
Dernière délibération (29 mai)

Le 29, l’évêque de Beauvais assemble ceux de son parti, et leur remontre 124avec ardeur et courage que la Pucelle, par la suggestion du diable, était retournée à ses premières erreurs.

L’avis unanime fut de l’abandonner à la justice séculière, et le 30 fut citée la ditte Jeanne à comparoir au vieux marché de la ville de Rouen à huit heures du matin, pour se voir déclarer rechue en ses erreurs, hérétique, excommuniée, blasphémant damnablement le nom de Dieu, et du tout incapable de miséricorde.

17.
Sentence et exécution (30 mai)

La sentence définitive est à peu près conçue en ces termes : elle la déboute et la retire du sein de l’Église, la remet à la justice séculière. C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux si alors cette justice n’eut été composée des ennemis de la France. Le bailli de Rouen, Anglais, sans autre formalité, sans autre sentence, commande qu’elle soit menée au lieu où elle devait être brûlée ; son courage l’abandonne, elle verse des larmes, et jette des cris qui soulèvent le peuple contre le prélat assassin : il rit des cris de cette infortunée et des murmures du peuple, et fut lui-même 125témoin de l’exécution qui arriva le 30 du mois de mai de l’année 1431.

Il semble que ces juges iniques fussent persuadés que le peuple devinait leurs remords : ils s’empressèrent de publier les raisons pour lesquelles ils avaient condamné Jeanne d’Arc. Le plus grand nombre sortit de la ville, et un manuscrit porte que chacun se croyait en droit de leur demander compte du sang de la Pucelle, et les interpellait à les en faire rougir.

18.
Jeanne a-t-elle été brûlée ?

Plusieurs écrivains ont essayé de nous sauver ce crime : ils ont voulu prouver que Jeanne d’Arc avait survécu à sa sentence ; nous rapporterons dans son entier l’écrit qui a le mieux étayé ce problème, il faut une chaîne de preuves bien suivie pour démontrer l’inexistence d’un fait que plus de quatre cents auteurs rapportent et que toute une nation était intéressée à ne pas croire.

La première preuve de l’auteur du problème historique est tirée d’un manuscrit trouvé en Lorraine, et imprimé depuis sous le titre de Chronique de Metz.

Quelle authenticité a ce manuscrit ? Comment un fait de cette importance 126n’a-t-il été connu que du doyen de Saint-Thiébault ? Et lorsque l’Église réhabilita sa mémoire 24 ans après est-il croyable qu’il ne se soit trouvé personne en Lorraine qui sut que Jeanne d’Arc avait épousé le sieur Desarmois [des Armoises] ? Cette découverte était-elle réservée au seul doyen de Saint-Thiébault ? On sait quelle confiance méritent ces manuscrits qui sont ordinairement les rêves et les délassements de la vieillesse.

Après la mort de Jeanne d’Arc, plus d’une aventurière espéra devoir sa fortune à ce nom fameux ; l’imposture fut facilement découverte. Il est à présumer cependant que plusieurs circonstances heureuses auront favorisé pour un temps une de ces erreurs et l’imagination des écrivains que nous réfutons aura suppléé à ce qui leur manquait de vraisemblance. Pour prouver l’inexistence d’un fait, il ne faut pas démontrer qu’il n’a pas existé ; il suffit de prouver qu’il n’a pas pu être.

19.
Le procès en nullité

Vingt-six ans après, le pape Calixte III essaya de rendre au nom de Jeanne d’Arc la gloire que lui méritait son courage. Les évêques de 127Paris et de Coutances furent choisis pour réviser ce procès inique, détestable, faux, calomnieux. Ce qui donna lieu à cette justification extraordinaire est la mauvaise tournure que prirent les affaires d’Angleterre, et les plaintes réitérées d’Isabeau d’Arc, mère de la Pucelle, qui avait toujours les yeux fixés sur le fatal bûcher de sa malheureuse fille.

Le premier article de ce nouvel examen constatait la scélératesse de l’évêque de Beauvais qui, contre tout ordre de justice, sacrifiait Jeanne d’Arc à sa haine.

Le deuxième, que l’évêque de Beauvais l’avait achetée 6000 livres.

Le troisième, que les Anglais la redoutait, au point de travailler à sa perte sans relâche.

Le quatrième, qu’elle avait été détenue dans les prisons du château de Rouen, tandis qu’elle devait être dans les prisons ecclésiastiques.

Le cinquième, qu’elle avait cent fois récusé l’évêque de Beauvais.

Le sixième, que la Pucelle était simple, bonne catholique, confessant ses 128péchés, et qu’elle se montra bonne et loyale chrétienne. Les nouveaux juges n’étaient pas plus fondés à donner à Jeanne d’Arc, ces excellentes qualités, que les premiers à l’accuser des crimes contraires.

Le septième, que la Pucelle avait déclaré se soumettre au jugement de ses faits et dits à notre saint père le pape.

Le huitième, que la Pucelle avait toujours entendu par l’Église les gens d’Église, et non l’assemblée des fidèles. Nous confessons que cela forme une énorme différence.

Le neuvième, qu’elle n’était point retombée en ses erreurs.

Le dixième, que les juges ne cherchaient ni son repentir, ni sa résurrection, mais sa mort.

Le onzième, qu’elle n’avait jamais laissé entrevoir la plus légère preuve d’hérésie.

Plus de vingt témoins attestèrent ces divers articles ; sur quelles preuves ? Les premiers juges, s’ils vivaient encore, ne déposeraient-ils pas contre eux ? Et on imagine bien que dans un procès faux, calomnieux, il n’existe 129que des pièces qui peuvent impunément voir le jour. L’unique raison qu’on pourrait alléguer est que la cause n’avait aucun moyen de défense, aucun conseil.

Nous convenons que les premiers juges furent barbares, mais nous n’en avons aucune preuve ; et les nouveaux furent tout aussi ignorants, tout aussi imprudents, que leurs confrères furent cruels ; citons un exemple. Le notaire Colles dépose qu’il a écrit les dépositions de son procès, entre lesquelles il y en avait de si difficiles que les grands théologiens et les grands clercs eussent été fort empêchés d’y répondre ; voilà le jugement du notaire.

Cette règle sage ne peut s’appliquer à la plupart des faits de cette fille. Maître Jean Matthieu [Massieu] dit qu’après que le corps fut consumé, le cœur demeura entier, tout rouge et plein de sang ; un procès verbal constate-t-il ce fait ? Et fut-il vrai, que prouve-t-il ? Guillaume Boys [Colles] dit qu’un de ses juges mourut de la lèpre quinze jours après, et que Pierre Cauchon mourut d’apoplexie trois jours après en se faisant 130la barbe, d’où l’on infère l’innocence de Jeanne d’Arc. Qu’ils soient morts de la lèpre ou de la fièvre un mois ou un an après, qu’importe ; qu’y a-t-il de commun entre leur crime et leur fin ?

Lorsqu’on reçut les dépositions des témoins, il s’en trouva de tout âge, de tout sexe, de Lorraine, de Poitiers, de Chinon, de Bourges, de Paris, de Rouen ; ils déclarèrent qu’ils la croyaient innocente, sans doute : mais déposèrent d’après leurs idées et non d’après leurs raisons.

Nous n’ignorons pas tout ce qu’on a écrit pour prouver que le ciel avait averti la terre de l’iniquité des juges de Jeanne d’Arc ; il est des choses qu’on ne réfute plus aujourd’hui. Ceux qui ont quelque intérêt à les croire peuvent sans danger demeurer dans leur croyance.

20.
Conclusions

Pour résumer ce que nous avons dit sur cette fille extraordinaire, nous pensons qu’elle n’a mérité ni les louanges dont on ne cesse de la combler, ni le supplice dont on l’a flétrie. Elle nous paraît plus à plaindre qu’à admirer. Il n’est pas démontré qu’elle 131servit aux ressources d’une politique grossière et peu éclairée : mais c’est de tous les systèmes celui qu’on ne détruit pas, celui qui souffre le moins d’impossibilité.

Sa mort est une grande leçon à l’univers, et consacre le danger de la célébrité, le danger d’une autorité toujours à craindre ; car la saine raison déchire le voile qui couvre la conduite de ces juges imposteurs et inhumains. La justification de la Pucelle est une consolation et un exemple pour les fidèles ; l’Église elle-même détruit ces erreurs, les répare, autant que les hommes sont capables de réparer le mal.

La quantité d’histoires qu’on nous a données de cette fille singulière prouve combien peu nous sommes avancés dans l’art de connaître la vérité, combien peu d’écrivains pensent d’après eux-mêmes, et nous croyons que si notre histoire était examinée aussi scrupuleusement que le fait particulier, il faudrait étrangement réformer nos idées.

Fin

Notes

  1. [1]

    Cette préface ne figure pas dans l’édition originale. Voyez : Édition de 1766.

  2. [2]

    Notamment la brochure anonyme intitulée Lettres d’un Orléanais sur la nouvelle histoire de l’Orléanais par le marquis de Luchet, Bruxelles, 1766, en réalité publiée à Paris et due au jurisconsulte et historien orléanais Daniel Jousse.

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