Jean Masson

Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc, appelée la Pucelle d’Orléans (1612)

Abrégé de la vie de Jeanne d’Arc en 177 chapitres, écrite en français du XVIIe siècle d’après les manuscrits authentiques des deux procès.
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Date de publication
1612
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Présentation

Présentation de l’édition
Par Jean Gratteloup

Cette curieuse Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc, appelée la Pucelle d’Orléans publiée en 1612 et peu connue, est pourtant remarquable à plus d’un titre.

L’auteur, Jean Masson, était archidiacre de Bayeux lorsque paraît son ouvrage qu’il dédie au jeune Louis XIII alors âgé de 12 ans. Cette prévenance royale contribua peut-être à sa promotion puisqu’on le retrouve bientôt, Louis enfin débarrassé de la régence, parmi ses aumôniers ordinaires, poste qui conférait la qualité de conseiller du roi, l’accompagnant depuis la prière du lever à celle du soir, assistant aux offices, à ses repas, etc. Son sentiment sur Jeanne était donc celui qu’un homme bien en cour pouvait avoir.

L’histoire est écrite en français, dans une langue assez proche de celle de Jean d’Aulon, l’écuyer de Jeanne, dont la déposition est la seule qui nous soit parvenue en français. Elle est découpée en 177 chapitres (en réalité 176 puisqu’il n’y a pas de chapitre 105) de tailles diverses (d’une phrase à plusieurs pages) lesquels, sous des titres vivants et pédagogiques (qui ne sont pas sans rappeler la manière de Rabelais), abordent dans un ordre à peu près chronologique les points remarquables de la vie de Jeanne d’Arc : Ses père et mère ; Comment elle fut menée à Vaucouleurs ; Ce qu’elle écrivit aux Anglais ; Pourquoi elle voulut frapper un Écossais, etc.

Surtout, l’historien s’est appuyé sur les manuscrits authentiques des procès de Jeanne d’Arc, celui de condamnation et celui de son innocence et absolution, qu’il a consulté personnellement ; notamment ceux enchaînés en l’abbaye de Saint-Victor à Paris. Masson y puise toute sa matière, qu’il expose sans juger ni commenter. Il passe d’un document à l’autre, les confronte, en résume de longues séquences (comme l’attaque des bastilles atour d’Orléans, ou le contenu de la sentence de condamnation) ; au chapitre 175, il va jusqu’à lister les noms, âges et qualités des 112 témoins de la réhabilitation. Et pour le plus grand plaisir du lecteur, il cite abondamment les paroles de Jeanne.

Cette histoire, qui peut se lire d’un trait ou en choisissant quelques chapitres selon l’humeur, dresse un portrait vivant, fiable et assez complet de Jeanne d’Arc. Sa langue lui ajoute une couleur et une fraîcheur d’époque qui nous transporte aux côtés de la sainte héroïne.

Règles pour l’établissement du texte

L’édition est faite d’après l’originale (et unique) édition de 1612. Le texte est reproduit fidèlement et seule l’orthographe et la ponctuation ont été légèrement rajeunies, afin d’en rendre la lecture plus simple. Exemple d’une phrase dans sa version originale, suivie de sa version rajeunie :

Ie prens maintenant la hardieſſe de vous preſenter l’Hiſtoire d’vne Pucelle qui fut choiſie & envoyée de Dieu.

Devient :

Je prends maintenant la hardiesse de vous présenter l’histoire d’une Pucelle qui fut choisie et envoyée de Dieu.

Nous avons reproduit la page de garde et la dédicace au roi dans leur graphie originale. Voir : Édition originale

Quelques notes sont intégrées directement au texte, grisées et entre crochet ; ce sont soit une explication linguistique, soit la graphie moderne d’un nom propre. Exemples :

L’ennemi [le diable] n’avait oncques [jamais] eu puissance sur eux.

L’avertissant qu’un nommé Fascot [Fastolf], capitaine des ennemis…

Certaines graphies rencontrées chez Masson doivent sans doute leur originalité à ce qu’il travaillait directement sur les manuscrits originaux. La plus originale et surprenante étant sans conteste celle du nom du village de la famille d’Arc, Domrémy, qu’il écrit : Empremé. Les manuscrits des procès donnent : Dompremy en français ou Dompno Remigio en latin. Dans ses Recherches de la France (~1595), Étienne Pasquier transcrivait : Dompré ; Masson ne s’en est donc pas inspiré.

Quelques points notables

Comme la plupart des historiens au fil des siècles, Masson évoque le surnaturel qui entoure Jeanne avec prudence ; il se présente en simple rapporteur qui fait son devoir en nous informant de ce que disent les sources ; et se garde bien de dire s’il y croit ou non. Pour le deviner, le lecteur dispose généralement de deux indices : le ton de l’auteur, — celui de notre archidiacre est neutre, — et surtout la place accordée au surnaturel. Elle est ici assez importante : prophéties, omniprésence des voix, épée de Fierbois, résurrection de l’enfant de Lagny, assaillants mystérieusement paralysés, etc. Étrange absente, la révélation de sa prière secrète à Charles VII.

Quant à sa réponse aux juges qui la pressaient de révéler quel signe elle donna au roi, Masson retient l’explication métaphorique de l’information posthume (procès de condamnation), reprise par les défenseurs de Jeanne au procès en nullité (en leur article 73) : l’ange apportant la couronne, c’était elle promettant la palme de la victoire.

Au chapitre 176, il justifie l’ignorance théologique de Jeanne lors de son procès, avec un argument simple et imparable, où perce peut-être un brin de raillerie (contre les soldats) :

… attendu qu’elle avait été nourrie en sa jeunesse entre les bergers, et puis entre des gens de guerre avec lesquels elle ne pouvait rien apprendre.

Si l’histoire de Masson est globalement fiable, il commet une erreur, bien secondaire certes, mais étonnante (au regard de nos connaissances actuelles). Au chapitre 59 il place la libération du duc Charles d’Orléans (1440) avant le procès de Jeanne d’Arc (1431) :

Le duc d’Orléans ayant été pris par les Anglais, on demanda un jour à ladite Jeanne, longtemps après qu’il fut délivré, quel moyen elle eût eu pour le ravoir.

Nous pensons néanmoins qu’il s’agit d’une coquille et qu’il faut lire : longtemps avant qu’il fut délivré.

On apprend également au chapitre 69, que :

[Jeanne] aimait un fort prud’homme qu’elle savait être de vie chaste.

Dans quel document Masson a-t-il trouvé une telle information ? Et quel est cet homme ?

Le plus extraordinaire pour terminer. Dans son avertissement au lecteur, Masson énumère les divers manuscrits desquels il a tiré son ouvrage :

Je l’ai exactement et fidèlement extrait des interrogatoires qui lui furent faits et de leurs réponses lorsqu’elle fut examinée à Chinon et à Poitiers, par des évêques et docteurs en théologie, suivant le commandement du roi Charles VII afin de reconnaître si elle était envoyée de Dieu comme elle disait…

Masson prétend-il avoir eu sous les yeux le fameux registre de Poitiers et l’avoir consulté ?!? Ce premier procès de Jeanne, celui où les plus grands théologiens du parti français ont conclu en sa faveur, celui auquel elle renvoie constamment lors de son procès à Rouen ? Celui enfin dont toutes les générations d’historiens pleurent l’irrémédiable et insupportable perte ?

Si tel était le cas, la preuve de l’existence du registre au XVIIe siècle rendrait plus que probable sa survivance au XXIe : un tel espoir constituerait la nouvelle du siècle pour la recherche johannique.

Toutefois, à part l’amour de Jeanne pour un chaste prud’homme, l’œuvre de Masson ne recèle aucune information inédite ; les extraits des interrogatoires de Poitiers sont probablement ce qu’en ont rapporté les témoins ouïs au procès en nullité. Nous y avons pourtant cru l’espace d’un instant.

Édition originale
(premières page et dédicace au roi)

Hiſtoire
memorable
de la vie de
Ieanne d’Arc appelee
la Pucelle d’Orleans.

Extraicte des Interrogatoires & reſponces à iceux, contenus au procés de ſa condamnation : & des dépoſitions de 112. teſmoins ouys pour ſa iuſtification en vertu des Bulles du Pape Calixte III. en l’an 1455.

A Paris,
chez Pierre Chevalier, au mont
S. Hilaire à la Court d’Albret.

M. DC. XII.
Avec Privilege du Roy.

Av Roy.

Sire,

Ayant cy-deuant eu l’honneur d’offrir à voſtre Majeſté l’Hiſtoire d’vn Prince, qui tient l’vn des premiers rangs entre les Anceſtres de voſtre tige Royale : Ie prens maintenant la hardieſſe de vous preſenter celle d’vne Pucelle qui fut choiſie & envoyée de Dieu, pour reſtituer à l’vn de vos Predeceſſeurs Roys de France, ſon héritage & Royaume occupé par les ennemis. Si vous auez agreé la premiere pour le ſujet dont elle traicte, j’eſpere, SIRE, que la douceur & debonnaireté dont les traicts ont touſiours reluy ſur le front des Roys de France, vous conuiera de ne rejecter celle-cy, pour vne pareille occaſion. C’eſt la vie de Ieanne d’Arc, ſimple bergere à la verité, mais de laquelle Dieu, qui de tout temps a particulierement chery la Monarchie des Lys, ſ’est voulu ſeruir comme d’inſrument pour remettre le Roy Charles VII. en la poſſeſſion de la Coronne, & chaſſer les Anglois des pays & ſeigneuries qu’ils auoient vſurpees ſur luy. Comme les eaux retournent d’où elles viennent, auſſi cet ouurage deſirant remonter à ſa ſource, n’a peu trouuer de repos, qu’il ne ſe vit aux pieds de voſtre Majesté, comme deuant la ſeule & legitime heritiere de ceſte Coronne, qui fut alors conſeruee miraculeuſement. Vous y verrez le ſoin que la Prouidence eternelle a touſiours eu du Sceptre François, meſmes lors qu’il ſembloit plus proche de ſon declin, & prendrez aſſurance pour vous, que comme le Ciel n’a iamais eſté chiche à vos deuanciers des graces qu’il a promiſes aux Roys qui ſont ſelon ſon cœur, auſſi verſera-il ſur voſtre Majeſté toutes ſortes de benedictions & felicitez. Ce ſont les plus ardents ſouhaits de l’vn de vos tres-humbles, & tres-affectionnez ſeruiteurs & ſubjets,

Iean Masson,
Archidiacre en l’Egliſe de Bayeux.

Images (1)

[1612]

Buste de Jeanne d’Arc avec casque à cimier.

Édition

  • Paris, Pierre Chevalier (Petit in-8 de 26 [dédicaces et table] et 144 p.)

    Hiſtoire memorable de la vie de Ieanne d’Arc appelee la Pucelle d’Orleans. Extraicte des Interrogatoires reſponces à iceux, contenus au procés de ſa condamnation : des dépoſitions de 112. teſmoins ouys pour ſa iuſtification en vertu des Bulles du Pape Calixte III. en l’an 1455. A Paris, chez Pierre Chevalier, au mont S. Hilaire à la Court d’Albret. — M. DC. XII. Avec Privilege du Roy.

    Gallica

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