J. Masson  : Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc (1612)

Texte intégral

Histoire mémorable
de la vie de Jeanne d’Arc
appelée la Pucelle d’Orléans

par

Jean Masson

(1612)

Éditions Ars&litteræ © 2023

Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc, autrement la Pucelle d’Orléans

Extraite des interrogatoires et leurs réponses, contenus au procès de sa condamnation et des dépositions de 112 témoins ouïs pour sa justification en vertu des bulles du pape Calixte III en l’an 1455.

À Paris, chez Pierre Chevalier, au mont Saint-Hilaire à la Cour d’Albret. — M.DC.XII. Avec privilège du Roi.

Au roi

Sire,

Ayant ci-devant eu l’honneur d’offrir à votre Majesté l’Histoire d’un Prince, qui tient l’un des premiers rangs entre les Ancêtres de votre tige royale, je prends maintenant la hardiesse de vous présenter celle d’une Pucelle qui fut choisie et envoyée de Dieu, pour restituer à l’un de vos Prédécesseurs Rois de France, son héritage et royaume occupé par les ennemis. Si vous avez agréé la première pour le sujet dont elle traite, j’espère, Sire, que la douceur et débonnaireté dont les traits ont toujours relui sur le front des Rois de France, vous conviera de ne rejeter celle-ci, pour une pareille occasion. C’est la vie de Jeanne d’Arc, simple bergère à la vérité, mais de laquelle Dieu, qui de tout temps a particulièrement chéri la Monarchie des Lys, s’est voulu servir comme d’instrument pour remettre le Roi Charles VII en la possession de la Couronne, et chasser les Anglais des pays et seigneuries qu’ils avaient usurpées sur lui. Comme les eaux retournent d’où elles viennent, aussi cet ouvrage désirant remonter à sa source, n’a peu trouver de repos, qu’il ne se vit aux pieds de votre Majesté, comme devant la seule et légitime héritière de cette Couronne, qui fut alors conservée miraculeusement. Vous y verrez le soin que la Providence éternelle a toujours eu du Sceptre Français, même lors qu’il semblait plus proche de son déclin, et prendrez assurance pour vous, que comme le Ciel n’a jamais été chiche à vos devanciers des grâces qu’il a promises aux Rois qui sont selon son cœur, aussi versera-t-il sur votre Majesté toutes sortes de bénédictions et félicités. Ce sont les plus ardents souhaits de l’un de vos très-humbles et très-affectionnés serviteurs et sujets,

Jean Masson,
Archidiacre en l’Église de Bayeux.

À messieurs les maires, échevins et bourgeois de la ville d’Orléans

Messieurs, lorsque Jeanne d’Arc fut divinement envoyée pour secourir le royaume de France, que les Anglais avaient presque tout ôté de la possession de son légitime héritier, le premier point de sa légation fut d’aller trouver le roi Charles VII et puis, de faire lever le siège de devant votre ville. Ce qu’elle fit avec beaucoup de valeur, et en mémoire de quoi seulement on lui a baillé le surnom de la Pucelle d’Orléans, mais aussi vos prédécesseurs ont institué sagement la procession générale, que vous, Messieurs, continuez encore tous les ans à pareil jour que les Anglais furent contraints se retirer de devant vos murailles, à savoir le huitième jour de mai, pour action de grâces à Dieu d’une délivrance si merveilleuse, et fait dresser sur le pont de votre ville, les statues en bronze desdits roi Charles et Jeanne, à genoux, au pied d’une croix. Suivant l’ordre que cette fille tint en cela, comme je voulusse donner l’histoire de sa vie au bien public, où toutes les histoires vont, je l’ai dédiée premièrement au roi, où toutes les affections et services des Français doivent aller, et maintenant je la vous adresse, puisque par elle Dieu a voulu montrer qu’il aimait votre ville.

J’ai remarqué, par les procédures, tant de la condamnation que absolution de cette fille innocente, que lorsqu’elle fut menée à Vaucouleurs vers le capitaine Baudricourt, gouverneur de la ville pour le Roi, ce fût environ la fête de l’Ascension 1429. Qu’elle entra dans votre ville d’Orléans la veille de l’Ascension, de l’an ensuivant. Qu’environ la même fête de l’année d’après elle fut condamnée à la mort. Et qu’au temps de l’Ascension de l’an 1455, sa mère, ses frères, parents et amis, envoyèrent à Rome pour faire la plainte au pape du tort et injustice qui lui avait été faits ; au moyen de quoi il octroya ses Bulles pour informer de son innocence, d’où s’ensuivit la sentence de son absolution en juillet 1456, à pareil mois que ladite Pucelle avait fait sacrer le Roi à Reims. Maintenant afin de faire revivre davantage sa mémoire je vous en envoie l’Histoire que vous recevrez au jour de l’Ascension prochaine ; laquelle était due premièrement au Roi, puisque ladite Pucelle était envoyée pour lui remettre son royaume. Mais elle est vôtre aussi, attendu que les plus signalés de ses exploits de guerre ont été faits en votre ville, et pour le bien et soulagement de tous ses habitants et bourgeois. Elle est vôtre par les droits du sujet qu’elle traite, et suis convié de vous l’offrir, étant mon origine de la ville de Saint-Germain-Laval, pays de Forest [Forez] et diocèse de Lyon, sous laquelle coule la rivière de Dé [l’Aix], qui se va rendre près de là dedans le fleuve de Loire, sur lequel votre ville est assise. Ayez la donc, s’il vous plaît pour agréable,

Messieurs, et me tenez, votre bien humble et affectionné serviteur.

Jean Masson,
Archidiacre en l’Église de Bayeux.

Avertissement au lecteur

Ami lecteur, je désire t’avertir que ce petit ouvrage n’est pas compilé de ce que tu peux remarquer dans divers livres, touchant ce qu’a fait Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans. Je l’ai exactement et fidèlement extrait des interrogatoires qui lui furent faits et de leurs réponses lorsqu’elle fut examinée à Chinon et à Poitiers, par des évêques et docteurs en théologie, suivant le commandement du roi Charles VII afin de reconnaître si elle était envoyée de Dieu comme elle disait ; et depuis quand elle fut prisonnière à Rouen entre les mains des Anglais ses ennemis capitaux. Des informations faites en son pays à la poursuite desdits Anglais, sur sa naissance, vie et mœurs ; d’un grand nombre de procédures faites contre elle en l’an 1431 qu’ils la condamnèrent à mourir cruellement et de l’audition de cent douze témoins, qui déposèrent au procès de son innocence et absolution intenté par la mère de ladite Jeanne et par ses frères 25 ans après sa mort, par devant les juges délégués du Saint-Père le pape Calixte III du nom, par ses bulles datées de Saint-Pierre de Rome, l’an de l’incarnation de Notre Seigneur, 1455, l’onzième jour de juin et le premier de son pontificat. Lesquels procès de condamnation, absolution, interrogatoires, réponses, auditions de témoins, sentences sur ce données, qui sont en langue latine, étant tombés entre mes mains auparavant les derniers troubles, je pris alors la peine de faire un extrait exact de toute ladite procédure que je pensais être perdue, mais depuis peu, la trouvant parmi d’autres papiers, j’ai estimé être bon d’en tirer le discours de la vie de la dite Jeanne, et qu’il ne serait peut-être désagréable à tous, pour les singularités et particularités qui s’y remarquent, et lesquelles ont été omises ci-devant par ceux qui en ont écrit ; et n’ai rien voulu emprunter d’ailleurs, afin d’enfler et grossir l’ouvrage, ainsi me contentant de ce que j’en ai pu recueillir desdits procès, sans y ajouter du mien, changer ni orner le langage, ai jugé convenable de renvoyer les plus curieux pour le surplus qu’ils pourraient désirer savoir, aux auteurs qui ont particulièrement écrit ses faits d’armes et publié ses louanges, comme Laonicus Calcondile, grec de nation, Antonin, archevêque de Florence, Æneas Sylvius, qui depuis fut pape et nommé Pie second, Gobelin, vicaire dudit pape à Bologne, en ses commentaires, Jean Gerson, docteur insigne et chancelier de l’Université de Paris, Hélie de Bourdeille, archevêque de Tours, depuis cardinal, Varanus, poète, Bergomensis auteur de Claris mulieribus, Fulgose Genevois, Benedictus Curtius, milanais, et plusieurs autres étrangers ; les annalistes et historiographes de France, qui ont écrit de son temps et depuis, entre lesquels il me sera permis de nommer feu P. Masson, mon frère, que Dieu absolve ; Louis Micquel, Léon Tripault, Étienne Pasquier et tout nouvellement Jean Hordal, docteur public en l’Université du Pont-à-Mousson en Lorraine. Tu seras pareillement averti que les procès de condamnation et absolution ci-dessus mentionnés, se trouvent encore en plusieurs lieux et particulièrement en la Bibliothèque de l’abbaye Saint-Victor à Paris, entre les manuscrits enchaînés.

Vers
que je trouvais à Loches en l’an 1588 dans un manuscrit de Jean, comte d’Angoulême, fils du duc d’Orléans

Applicat ad Carolum sub Piscibus ausa Puella,

Ecce Puella valens Geminis juvat Aurelianos,

Victrix in Cancro fuit à Patay Marte Puella,

Grata Puella, scio, Caroli sexti bone nate,

Remis ad sacrate sistit et in Julio.

Nune cadit in Geminis Burgundo vincta Puella,

Ignibus occubuit Geminis generosa Puella.

Table des chapitres
contenus en l’Histoire de Jeanne d’Arc, appelée la Pucelle d’Orléans.

[Voir la table en fin de volume.]

Privilège du roi

Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à nos aimés et féaux, les gens de notre Cour de Parlement à Paris, prévôt dudit lieu ou son lieutenant, sénéchal de Lyon ou son lieutenant, et à tous nos justiciers et officiers qu’il appartiendra, salut. De la partie de notre aimé Jean Masson, archidiacre en l’église de Bayeux, nous a été exposé, qu’il aurait écrit l’histoire de la vie et de la mort de Jeanne d’Arc, autrement la Pucelle d’Orléans ; ce qu’il ne peut faire sans avoir sur ce nos lettres de provision, humblement requérant icelles. Pour ce est-il que nous inclinant libéralement à la requête dudit exposant, lui avons permis et permettons par ces présentes de faire imprimer le susdit livre par tels imprimeurs et libraires que bon lui semblera, et ce pour le temps et terme de six ans, sans qu’il soit besoin d’obtenir de nous autres lettres de Privilège, ainsi seulement le consentement d’icelui exposant. Et afin que lui, lesdits libraires et imprimeurs ne soient frustrés de leur travail, peines et frais qu’il conviendra faire et employer à ladite impression : Nous défendons à tous libraire et imprimeurs et à toutes personnes de notre royaume, autres que ceux que choisira ledit exposant, d’imprimer ou faire imprimer, vendre et débiter ledit livre, sans le vouloir et consentement dudit exposant, à peine de cent livres d’amende à nous à appliquer et d’amende arbitraire. Car tel est notre plaisir. Donné à Paris le 20e jour de février, l’an de grâce, mil six cents douze. Et de notre règne le deuxième.

Par le Roi et son Conseil.

Combaud.

Le susdit Jean Masson, archidiacre de l’église de Bayeux, a quitté, cédé et transporté le droit de son privilège à Pierre Chevalier, maître imprimeur et libraire juré en l’Université de Paris, pour par lui en jouir durant le terme de six ans, comme il est porté dans ledit privilège. Fait ce 24 mai 1612.

Buste de Jeanne d’Arc avec casque à cimier.
Iana Lotharinga digna heroina liberatrix Aurel.
(Jeanne la Lorraine, digne héroïne, libératrice d’Orléans)

Histoire de la vie de Jeanne d’Arc, autrement la Pucelle d’Orléans

Chapitre I.
Ses père et mère, et leur pays

Son père avait nom Jacques d’Arc et sa mère Isabeau, laboureurs de la paroisse de Saint-Remi entre Empremé [Domrémy] en Barrois et Vaucouleurs sur Meuse, au diocèse de Toul en Lorraine ; étaient bons catholiques et bien renommés, mais non beaucoup riches.

II.
Sa naissance, son baptême, parrains et marraines

Elle naquit en ladite paroisse de Saint-Remi, fut baptisée en l’église dudit lieu par messire Jean Nyuet, prêtre, et nommée Jeanne, laquelle eut pour parrains Jean Morelli du lieu de Châteauneuf, Jean Langeart et Jean Barré de Greux. Ses marraines furent Jeanne, femme d’Étienne Thévenin, charron, Jeanne, veuve d’un nommé Thiesselin de Vitel, laboureur, Béatrice, veuve d’autre Thiesselin, clerc. Et est ce qu’en déposent les témoins. Mais elle sur ce interrogée, répondit avoir ouï dire à sa mère que l’une de ses marraines avait nom Anne, l’autre Jeanne et la troisième Sybile.

III.
Son enfance

En sa petitesse on l’appelait communément Jeannette, et comme elle fut un peu grande elle menait paître aux champs le troupeau de brebis et bétail de son père, allait quelquefois au labourage avec lui et avec ses frères pour leur aider, et faisait le ménage de la maison avec sa mère et autres choses qu’elle lui commandait, elle filait du chanvre, de la laine, cousait, et ne craignait femme de Rouen, disait-elle, à filer.

IV.
Ses frères

Elle avait deux frères, l’un nommé Jean, l’autre Pierre, et une sœur avec laquelle elle allait souventefois à l’église et ermitage de Notre-Dame de Beaumont, près dudit Saint-Remi.

V.
Son inclination dès sa jeunesse à la dévotion

Sa mère, lui ayant appris le Pater noster, et Ave Maria, e sa créance, elle fréquentait les lieux saints fort volontiers, et allait souvent à l’église ouïr la messe ; et quand elle était aux champs avec ses compagnes faisant paître leurs bêtes, si tôt qu’elle oyait sonner les cloches quelque part, elle faisait le signe de la croix et se mettait à genoux pour prier Dieu ; et parfois se dérobait de sesdites compagnes, se retirant à part derrière quelque haie ou buisson pour faire plus à son gré ses oraisons. Elle donnait fort volontiers l’aumône aux pauvres, et voulait coucher au four afin qu’ils couchassent dedans son lit. Elle était fort dévote, se confessait presque tous les mois, jeûnait, pleurait et faisait souvent ses Pâques. Et après Dieu elle avait spéciale dévotion à la Vierge Marie, et pour ce elle aimait à aller souvent à ladite église de Beaumont.

VI.
Ses voix, visions et révélations

Dès l’âge de treize ans elle eut la voix de Dieu pour se gouverner ; et la première fois qu’elle l’entendit elle eut peur, et lui vint celle voix environ midi en temps d’été au jardin de son père, et y avait une clarté lors de cette voix, laquelle lui disait trois fois la semaine qu’il fallait qu’elle allât en France et qu’elle lèverait le siège d’Orléans. Et lorsqu’elle ouït ces voix elle voua sa virginité tant qu’il plairait à Dieu, lesquelles voix étaient sainte Catherine et sainte Marguerite. Elle dit aussi que la première fois que saint Michel s’apparut à elle, elle était jeune enfant et eut peur ; depuis il lui enseigna et montra tant qu’elle crut fermement que c’était il ; et lui disait qu’elle fut bonne fille et que Dieu lui aiderait, et qu’entre autres choses elle allât au secours du Roi de France. Et lui raconta l’ange la pitié qui était audit royaume, lequel ange était en la forme d’un très vrai prud’homme et à l’habit. Et croyait en ses dits et faits, comme elle croyait que notre Seigneur Jésus-Christ a souffert mort et passion pour nous, d’autant qu’il lui avait donné bonne consolation et doctrine. Et quelque temps après la voix la pressant, à savoir, sainte Catherine et sainte Marguerite, lui dit qu’elle allât vers Robert de Baudricourt en la ville de Vaucouleurs, qui en était capitaine, lequel lui baillerait gens pour la conduire pour aller en France, combien qu’elle s’excusât, disant qu’elle ne savait aller à cheval ni faire la guerre.

VII.
Son procès en fait de mariage

Elle fut citée à Toul à la requête d’un certain homme pour promesses prétendues de mariage, laquelle après avoir juré devant le juge fut envoyée hors de Cour et de procès, lequel ses voix lui avaient assuré qu’elle gagnerait.

VIII.
Le songe de son père

Son père disait qu’il avait songé que ladite Jeanne s’en irait avec les gens d’armes, ce que la mère raconta à sadite fille. C’est pourquoi ils avaient grand soin de prendre garde à elle et la tenaient de court et fort subite, de sorte que quand il passait des gens d’armes bourguignons en leur pays, elle allait en la compagnie de sesdits père et mère au lieu de Châteauneuf, où ils furent quelquefois quinze jours avec d’autres de leur village. Et sa mère disait à ses frères ces paroles, dont usait le père : Si je cuidais [pensais] que la chose que j’ai songé d’elle advint, je voudrais que la noyassiez, et si vous ne le faites je le ferai moi-même. Et de fait, peu s’en fallut que le père et la mère ne perdirent le sens quand elle fut partie pour aller à Vaucouleurs.

IX.
Son désir de venir en France et ce qu’elle disait du roi

Elle disait quelquefois (sans se nommer) qu’il y avait une fille entre Empremé et Vaucouleurs, laquelle avant que fut un an ferait sacrer le roi de France. D’autres fois elle disait qu’elle relèverait la France et le sang royal, et que dès sa jeunesse elle avait grande volonté que son roi eut son royaume, et qu elle voudrait bien que quelqu’un la menât en France pour le grand profit de monsieur le dauphin.

X.
Sa venue prédite au roi

Quelque temps auparavant était venue une appelée Marie d’Avignon vers le roi, laquelle lui avait dit que le royaume de France endurerait beaucoup de calamités, et disait en avoir eu des visions, et que certaine fille qui viendrait après elle porterait les armes et délivrerait le royaume des ennemis.

XI.
Ce qu’elle disait de France

Parfois elle disait que bientôt les Français feraient quelque grande chose que Dieu leur enverrait, et que Charles fils de Charles de France aurait presque tout le royaume ; et ce que je dis (disait-elle) c’est que quand cela sera advenu on ait souvenance que je l’ai dit.

XII.
Comme elle fut menée en la ville de Vaucouleurs, où elle déclara la volonté et grand courage qu’elle avait de venir vers le roi

Ses père et mère méprisant ce qu’elle leur disait touchant ses voix, et ne trouvant aucunement bon qu’elle allât en France, ladite Jeanne en parla souvent à ses parents. Enfin, un sien oncle nommé Bertrand Laxart, du petit Burey, qui était mari d’une sienne tante nommée Jeanne, l’alla un jour quérir environ la fête de l’Ascension notre Seigneur en la maison de son père, et l’a mena en la sienne ; puis il l’a conduit à Vaucouleurs par devers le sieur Robert de Baudricourt, capitaine de ladite ville, auquel elle déclara sa volonté d’aller en France au lieu où était monsieur le dauphin, lui disant qu’elle était venue vers lui de la part de son Seigneur afin qu’il mandât au dauphin qu’il se gardât bien de donner bataille à ses ennemis. Car son Seigneur lui donnerait secours dans la mi-carême, et que le royaume appartenait au dauphin ; et que notre Seigneur voulait que ledit dauphin fut fait roi et qu’elle le mènerait sacrer à Reims. Auquel Laxart, ledit capitaine, qui se moquait de ce qu’elle disait, commanda de la ramener en la maison de son père et de lui bailler sur sa joue. Et comme quelqu’un lui disait ces paroles audit lieu de Vaucouleurs : Mais faut-il que le roi soit chassé de son Royaume et que nous soyons Anglais ? Lors elle répondit : Je suis venue ici en la maison du roi parler à Robert de Baudricourt afin qu’il me conduise ou fasse conduire vers le noble roi dauphin, mais il ne se soucie de moi ni de mes paroles. Si faut-il pourtant que j’y sois dans la mi-carême puisque monseigneur le roi du Ciel le veut, et y irai quand j’y devrais aller sur mes genoux : car je veux couronner le dauphin et n’y a personne au monde, ni roi, ni duc, ni la fille du roi d’Écosse ou autres qui puissent recouvrer le royaume de France et qui aient secours que par moi, combien que j’aimerais mieux vivre près de ma pauvre mère, vu que ce n’est pas mon état. Mais il faut que je fasse cela ; car Dieu veut ces choses-ci. Lorsqu’on lui demandait quand elle voudrait aller en France, elle répondait ces paroles : Plutôt aujourd’hui que demain, et plutôt demain qu’après. Elle disait aussi quelquefois : N’a-t-on pas dit jadis que le royaume de France serait désolé par une femme et après remis par une Pucelle ? Parfois elle tenait encore ce langage : Le temps m’est aussi pesant de ce que je ne suis conduite vers monsieur le dauphin, comme pourrait être à une femme grosse. J’irai, disait elle, vers le roi quand je devrais perdre les pieds jusqu’aux genoux.

XIII.
Son voyage vers le duc de Lorraine et son pèlerinage à Saint-Nicolas de Nancy

Charles, duc de Lorraine, ayant ouï parler d’elle, il désira de la voir, et pour sûreté il lui envoya un sauf-conduit ; et y fut menée par sondit oncle et un nommé Jacques Alain. Et après avoir devisé avec elle sur le sujet du voyage qu’elle voulait faire en France vers monsieur le dauphin, elle le pria de lui donner son fils et des gens pour l’y conduire. Et comme il lui eut déclaré quelque infirmité qu’il avait, elle lui dit qu’il se gouvernait mal et que jamais il ne guérirait s’il ne s’amendait, et l’exhorta de reprendre madame la duchesse son épouse qui était si bonne femme. Ledit duc lui donna un cheval poil noir et quatre francs, laquelle somme elle bailla audit Bertrand Laxart, son oncle. Mais auparavant que d’aller vers ledit duc elle alla faire sa dévotion au pèlerinage à Saint-Nicolas de Nancy ; et après elle s’en retourna avec sondit oncle, lequel depuis se sentant pressé par elle et voyant qu’elle prenait de ses habits chez lui, disant s’en vouloir aller en France, il l’a ramena à Vaucouleurs.

XIIII.
Que le signal serait donné au roi pour croire ce qu’elle lui dirait

À son partement pour venir trouver le roi, ses voix lui dirent ces paroles : Va hardiment, car quand tu seras devant le roi, il aura bon signal de te recevoir et te croire ; et qu’un ange de Paradis et non autre baillerait ledit signal ; et qu’elle en remercierait moult de fois notre Seigneur ; et que les gens d’Église de par delà cesseraient à l’arguer ayant su ce signal.

XV.
Son partement de Vaucouleurs pour venir en France

Étant retournée à Vaucouleurs et résolue de partir, les habitants de la ville, ayant communiqué avec ledit capitaine de Baudricourt, ils lui firent faire des habits d’homme, même une casaque, des bottes et éperons, et autres choses nécessaires ; et lui achetèrent un cheval qui coûta douze francs.

XVI.
Ce qu’elle dit de son partement

Au partir de Vaucouleurs elle ayant délaissé sa robe qui était rouge, elle s’habilla en habit d’homme, prit une épée que ledit Robert lui bailla, sans autres armes, accompagnée d’un soldat, d’un écuyer et de quatre serviteurs, lesquels ledit Robert fit jurer de la conduire bien et sûrement, lui disant : Va, et qu’il t’advienne ce que pourra. Lequel habit elle prit de par elle et non à la requête dudit Robert, ni d’autre homme du monde ; disant que tout ce qu’elle a fait de bien, ç’a été par le commandement de ses voix.

XVII.
Pourquoi elle ne prit congé de son père et de sa mère sur ce interrogée

Elle leur eut dit son partement n’eut été la peine qu’ils lui eussent fait ; et ne le leur eut dit pour chose quelconque, combien que ses voix se rapportaient à elle de le leur dire ou de s’en taire ; et en toutes choses elle leur a obéi, excepté pour le regard de sondit partement. Mais depuis elle leur écrivit et lui ont pardonné.

XVIII.
Qui furent ses conducteurs et les demandes qu’ils lui faisaient

Bertrand de Polenge [Poulengy], Jean de Nouelompont [Nouillonpont], dit de Metz, Colet de Vienne, et un nommé Richard Arbalétrier, Julien, serviteur dudit Bertrand, et Jean de Honecourt, serviteur dudit de Metz, qui sont le soldat, l’écuyer et serviteurs ci-dessus mentionnés. Or ledit de Metz l’ayant vue tant affectionnée d’aller vers le roi et qu’elle disait que son Seigneur le voulait, il lui demanda qui était ce Seigneur ; à quoi elle répondit que c’était Dieu. Lors il lui promit par sa foi, lui touchant en sa main, qu’il l’y mènerait. Lequel voyage fut fait aux frais et dépens desdits Polenge et de Metz. Parfois ils lui demandaient si ce pourquoi elle allait vers le roi elle le pourrait faire ; à quoi elle répondait, qu’ils n’eussent point de peur et qu’elle avait ce commandement : car ses frères de Paradis lui disaient ce qu’elle avait à faire et qu’il y avait déjà quatre ou cinq ans que sesdits frères de Paradis et son Seigneur, à savoir Dieu, lui avaient dit qu’elle irait à la guerre pour le recouvrement du royaume de France.

XIX.
Quel chemin ils tinrent et leur arrivée en Touraine

Au partir de Vaucouleurs logèrent en un lieu appelé Saint-Urbain, passèrent à Auxerre où elle ouï la messe en l’église cathédrale, et au bout de huit jours ils arrivèrent à Sainte-Catherine de Fierbois en Touraine, y ayant cent cinquante lieues depuis son pays jusqu’audit lieu, ainsi qu’elle dit. À la sortie de Vaucouleurs à la première journée, ils avaient crainte à cause des gens d’armes bourguignons et anglais, qui étaient ça et là, et allèrent toute une nuit ; et eurent beaucoup de peine en leur voyage, durant lequel elle coucha toujours vêtue et aiguilletée.

XX.
Son arrivée à Chinon et ce qu’elle dit au roi touchant sa légation

Quand elle fut arrivée à Sainte-Catherine de Fierbois, elle envoya des lettres au roi à Chinon, en lesquelles entre autres choses était contenu qu’elle envoyait pour savoir si elle entrerait en la ville où était son roi et qu’elle avait fait cent cinquante lieues pour venir vers lui afin de le secourir, et qu’elle savait beaucoup de bien pour lui. Or lui ayant été permis d’entrer en la ville, elle se logea près du château chez une bonne femme. Mais de prime face le roi ne la voulut recevoir ; et pour ce elle fut deux jours attendant avant qu’on lui permit d’approcher de lui. Et depuis lui ayant été permis d’aller trouver le roi, elle y fut une après-dînée accompagnée de deux de ses conducteurs, lequel elle connut incontinent par le moyen de ses voix, et se présentant à lui en grande humilité et simplicité, elle lui dit ces paroles : Ô brave seigneur dauphin, je fuis venue et suis envoyée de la part de Dieu pour vous donner de l’aide, et au Royaume. Et ai quatre choses en ma légation, à savoir : de lever le siège d’Orléans, de mettre les Anglais en fuite, de délivrer le duc d’Orléans de leurs mains, et de vous faire sacrer et couronner roi à Reims. Après que le roi l’eut vue et ouïe il commanda, en attendant qu’on informât plus amplement de son état, qu’elle fut baillée en garde au bailli de Troyes, nommé Guillaume Bellier, lieutenant de Jean [Raoul] de Gaucourt, écuyer grand-maître de l’hôtel du roi audit Chinon, la femme duquel Bellier était fort dévote et de très bonne réputation, lesquels lui baillèrent un logis en certaine tour du château dudit Chinon.

XXI.
Le roi lui demande son nom

Étant en la chambre du roi, il lui demanda comme elle s’appelait, en la présence du comte de Vendôme ; laquelle répondit ainsi : Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le roi des Cieux par moi les quatre choses que je vous ai dites touchant ma légation ; je vous dis de la part du Messie que vous êtes le vrai héritier de France et fils de roi, et qu’il est temps de faire ce qu’il faut ; et disait que ses messagers lui avaient dit qu’elle prît l’étendard de son Seigneur.

XXII.
Comme elle fut examinée par des prélats et docteurs en théologie, à Chinon

Le roi commanda qu’elle fut interrogée par gens d’Église, et pour ce furent députés les évêques de Castres, de Senlis, de Maguelone (c’est à dire de Montpellier) et de Poitiers, et maître Pierre de Versailles, qui depuis fut évêque de Meaux, et maître Germain Morin ; et ce en la présence du duc d’Alençon. Et étant interrogée sur la mission, elle répondit être envoyée de la part du roi des Cieux ; qu’elle avait des voix et du conseil qui la conseillaient de ce qu’elle avait à faire. Et après avoir été par eux interrogée sur plusieurs autres points, ils rapportèrent au roi qu’ils croyaient que ce fût elle dont parlait le prophète. Et qu’attendu ses gestes, sa simplicité et conversation, il se pouvait aider d’elle, en laquelle il ne se pouvait rien apercevoir sinon que du bien, et n’y trouvaient aucune chose qui fut contraire à la foi catholique. Comme elle dînait ce jour-là avec le duc d’Alençon, elle lui dit qu’elle avait été fort examinée, mais qu’elle savait et pouvait plus que ce qu’elle avait dit.

XXIII.
Ce qu’elle disait des princes du sang

Quelques jours auparavant, comme elle parlait au roi en sa chambre, entra le duc d’Alençon. Lors elle demanda qui était ce seigneur-là ; le roi répondit que c’était le duc d’Alençon. Lors elle dit : Vous soyez le très bien venu ; plus il y aura de ceux du sang royal de France ensemble, tant meilleur sera.

XXIV.
Les requêtes qu’elle fit au roi

Elle étant venue à la maison du roi, dès qu’elle l’aperçut elle s’humilia et le roi la mena en certaine chambre où était le duc d’Alençon, le sieur de la Trimouille, lesquels il retint, commandant que tous les autres se retirassent. Lors ladite Jeanne fit plusieurs requêtes au roi, et entre autre qu’il donnât son royaume au roi des Cieux et que le roi des Cieux lui ferait après la même donation, comme il avait fait à ses prédécesseurs, et le remettrait à son pristin [ancien] état. Et parlèrent de plusieurs autres choses jusqu’à l’heure du dîner ; après lequel le roi s’alla promener aux prés, et ladite Jeanne courut avec une lance ; et voyant ledit duc qu’elle était adroite à porter la lance et à courir, il lui donna un cheval.

XXV.
Elle prédit la mort à un homme à Chinon

Un jour comme elle allait en la chambre du roi pour parler à lui, un certain homme qui était à chenal, la voyant, dit ces paroles : Est-ce pas là la Pucelle ? Et en reniant Dieu il dit, que s’il l’avait la nuit, qu’elle ne s’en retournerait pas Pucelle. Lors elle lui répondit : Ha ! en nom de Dieu, tu le renies ; et tu es si près de ta mort. Par après cet homme au bout d’une heure tomba dans l’eau et se noya.

XXVI.
La joie à Orléans de sa venue en France

Jean, comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général du roi pour le fait de la guerre et qui avait la garde de la ville d’Orléans alors assiégée, oyant quelques nouvelles et bruit de ville, qu’il avait passé par Gien une jeune fille que l’on appelait communément la Pucelle, laquelle disait s’en aller vers le noble dauphin pour lever le siège d’Orléans et le faire sacrer à Reims, il envoya exprès vers le roi pour savoir la vérité sur ce bruit le sieur de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet Cillay [de Tillay], depuis bailli de Vermandois, lesquels étant de retour rapportèrent publiquement et devant tout le peuple d’Orléans, que ladite Pucelle était arrivée à Chinon et qu’ils l’y avaient vue, et que entre autres choses elle disait être venue pour lever le siège d’Orléans ; de laquelle nouvelle tous les habitants se réjouirent extrêmement, attendu qu’ils étaient en grande nécessité, ne sachant plus que faire.

XXVII.
Comme elle fut visitée et trouvée Pucelle

Après avoir été examinée par les prélats et docteurs, elle fut baillée à la reine de Sicile, mère de la reine, et autres dames étant avec elles, par lesquelles et par des nations [?] et sages femmes, elle fut visitée et secrètement regardée en plus secrètes parties de son corps. Et cela fait, la reine rapporta au roi qu’elle était vraiment entière et pucelle, et qu’ils n’avaient trouvé aucune corruption ni violence en elle.

XXVIII.
Le signal donné au roi afin qu’il crût à son dire

Quand le roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu le signal, même l’ange qui le bailla, elle demanda à son roi s’il était content : qui répondit que oui. Et lors elle partit et s’en alla en une petite chapelle assez près, et ouï lors dire qu’après son partement plus de trois cents personnes virent ledit signal ; et que pour l’amour d’elle et afin qu’on ne l’en interrogeât pas, Dieu voulut permettre que ceux de son parti qui virent ledit signe, le vissent. Et le roi et elle firent grande révérence à l’ange quand il apporta le signal ; et elle s’agenouilla et ôta son chaperon, lequel ange parla et dit à son roi qu’on la mit en besogne, et que le pays serait tantôt allégé ; lequel signal était une couronne, laquelle fut baillée à l’archevêque de Reims, ce lui semblait, lequel l’ayant reçue la bailla au roi ; et était elle-même présente, et fut mise au trésor du roi au château de Chinon ; et était lors haute heure, laquelle couronne était de fin or et si riche qu’on ne saurait estimer sa richesse ; et avait été apportée de Paradis ; et n’y avait orfèvre au monde qui l’eût su faire si belle ou si riche ; et sentait bon, et sentirait toujours, pourvu qu’elle fût bien gardée ; et signifiait qu’il tiendrait le royaume de France, mais elle ne l’a mania ni baisa. Et l’Ange venait d’en haut et non parterre, et venait par le commandement de notre Seigneur ; et entra par l’huis de la chambre ; et quand il vint devant le roi, il lui fit la révérence en s’inclinant devant lui, et prononçant les paroles du signe ; et avec ce lui ramentevait [remémorait] la belle patience qu’il avait eu selon les grandes tribulations qui lui étaient venues ; et depuis l’huis marchait et courait sur la terre en venant au roi ; et depuis l’huis jusqu’au roi y avait bien l’espace de la longueur d’une lance ; et par où il était venu s’en retourna. Et quand l’ange vint, elle l’accompagna et alla avec lui par les degrés à la chambre du roi, et entra l’ange le premier ; et puis elle-même dit au roi : Sire, voilà votre signe, et avant qu’il apparût, elle était toujours en prières, afin que Dieu le lui envoyât ; et était logée chez une bonne femme près le château de Chinon quand il vint, et allèrent ensemble au roi, et était bien accompagné d’autres anges avec lui que chacun ne voyait pas ; et n’eût été pour l’amour d’elle et de l’ôter hors de peine des gens qui l’arguaient, elle croit bien que plusieurs gens virent l’ange susdit qui ne l’eussent pas vu, lesquels anges aucun s’entre-semblaient volontiers et les autres non, en la manière qu’elle les voyait ; les uns avaient des ailes, et si y en avait de couronnés et d’autres non, et y étaient en la compagnie sainte Catherine et sainte Marguerite ; et furent avec les anges dessusdits et les autres anges jusqu’en la chambre du Roi ; et ledit ange partit d’avec elle de ladite petite chapelle et fut bien courroucée de son partement, et pleurait, et s’en fut volontiers allée avec lui, c’est à savoir son âme. Il ne la laissa point en peur ni effrayée, il venait pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, aussi pour le mérite du Roi et du bon duc d’Orléans ; et qu’il avait plu à Dieu ainsi le faire par une simple Pucelle, pour rebuter les adversaires du roi. Et est ce qu elle répondit sur ce interrogée par ses ennemis.

XXIX.
Comme le roi la pria de lui déclarer, en présence des assistants, la manière de son conseil quand il parlait à elle

Il lui fit telle prière, à l’instance de son confesseur maître Christophe de Harencourt [d’Harcourt], évêque de Castres, auquel elle fit réponse que quand elle avait quelque chose à dire de la part de Dieu, elle se retirait à quartier et le priait, se plaignant de ce que ceux à qui elle parlait ne croyaient pas à elle facilement, et que quand elle lui avait fait sa prière, alors elle oyait une voix qui lui disait : fille Dieu, va, va, va. Je serai à ton aide, va. Et quand elle oyait cette voix elle se réjouissait fort, voire même qu’elle désirait d’être toujours en cet état ; et que plus est en récitant les paroles de ses voix elle s’éjouissait merveilleusement, levant ses yeux au ciel.

XXX.
Comme elle fut examinée à Poitiers où lors était le Parlement de Paris

Le Roi allant à Poitiers, ladite Jeanne y fut menée, laquelle logea en la maison d’un nommé Rabuteau où elle fut interrogée par deux docteurs en théologie, à savoir maître Pierre de Versailles, abbé de Talarut [Talmont] et lors de son décès évêque de Meaux, et maître Jean Airault [Érault] ; lesquels, comme ils entraient en ladite maison, elle leur alla au devant. Lors ledit de Versailles lui dit qu’ils étaient envoyés devers elle de la part du roi. Je crois bien, répondit-elle, que vous êtes envoyés pour m’interroger, et toutefois je ne sais ni B ni A. Et étant enquise par eux à quelle fin elle venait : Je viens, dit-elle, de la part du roi des Cieux, pour lever le siège d’Orléans et pour mener le roi à Reims pour son couronnement et sacre. Et lors elle leur demanda s’ils avaient point de papier et d’encre, disant audit Airault : Écrivez ce que je vous dirai : Vous Suffort [Suffolk], Classidas [Glasdale], la Poule [Pole], je vous somme de part le roi des Cieux que vous alliez en Angleterre.

XXXI.
Qui furent les théologiens qui l’examinèrent à la seconde fois audit Poitiers

Le Conseil du roi étant assemblé audit Poitiers en la maison d’une femme que l’on appelait la Marée, l’archevêque de Reims, lors chancelier de France, fit assembler des théologiens pour l’interroger, et après faire leur rapport audit Conseil, de ce que leur semblait d’elle ; à savoir, frère Seguin Segum de l’ordre des Frères prêcheurs, doyen de la faculté de théologie en l’Université dudit Poitiers, Jean Lombard, Guillaume le Maire, frère Guillaume Aymery dudit ordre des Prédicateurs, frère Pierre Turelure, Jacques Maledon et autres, lesquels lui firent plusieurs et divers interrogatoires, mêmes touchant ses voix. À quoi elle répondit que Dieu avait grand pitié du peuple de France, et que sesdites voix lui avaient dit qu’il fallait qu’elle allât en France ; lors elle se prit à pleurer ; et lui dirent qu’il fallait qu’elle allât à Vaucouleurs, et que là elle trouverait le capitaine qui la ferait conduire sans empêchement. Et sur ce qu’on lui demanda que puisque Dieu voulait délivrer le peuple de France il ne fallait donc point avoir de gens de guerre, elle répondit : En nom de Dieu les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. Ledit frère Seguin, lui demandant quel langage ou idiome parlaient ses voix, elle fit réponse qu’elles parlaient meilleur langage que lui ne faisait le sien limousin. Outre ce il l’interrogea si elle croyait en Dieu, laquelle répondit que oui, mieux que lui. Lors il répliqua que Dieu ne voulait pas qu’on crût à elle s’il n’apparaissait autre chose, c’est pourquoi il semblait qu’on ne devait pas croire à elle, ni de conseiller au roi qu’à sa simple assertion on lui baillât des gens d’armes et les mettre en danger, si elle ne disait autre chose ; laquelle répondit : En nom de Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes, mais menez moi à Orléans et je vous montrerai des signes, auxquels je suis envoyée, et qu’on me baille gens en telle quantité qu’on verra, et j’irai à Orléans. Et lors elle dit audit Seguin et assistants quatre choses qui devaient advenir, et qui par après advinrent. Premièrement que les Anglais seraient détruits, que le siège qui était devant Orléans serait levé et la ville délivrée desdits Anglais, lesquels toutefois elle sommerait auparavant. En second lieu, elle dit que le roi serait sacré à Reims ; en troisième lieu que Paris serait rendu en l’obéissance du roi ; et que le duc d’Orléans retournerait d’Angleterre. Et l’ayant interrogée sur ces vie, mœurs, religion, ils trouvèrent qu’elle était bonne chrétienne et vivait catholiquement. De toutes lesquelles choses susdites lesdits théologiens firent rapport au Conseil du roi, et furent d’avis qu’attendu la nécessité éminente et le danger auquel était la ville d’Orléans, on se pouvait aider d’elle, et pour mieux savoir sa conversation, on lui bailla des femmes qui rapportèrent au Conseil sa manière de vivre et façon de faire.

XXXII.
Sa réponse à la remontrance que lui fit le docteur de Versailles

Il lui dit un jour, étant à Loches, comment c’est qu’elle permettait que certaines personnes prenaient les pieds de son cheval pour l’arrêter, et lui baisaient les mains et les pieds ; qu’elle faisait mal d’endurer cela qui ne lui appartenait pas, lui disant qu’elle se gardait bien de telles choses car elle faisait idolâtrer les personnes. À quoi la dite Jeanne répondit : À la vérité je ne me saurais garder de telles choses, si Dieu ne me gardait.

XXXIII.
Ce que disait d’elle ledit de Versailles

Il disait avoir ouï dire à des gens de guerre qui étaient allez au-devant d’elle lorsqu’elle venait trouver le roi, et s’étaient mis en embuscade pour la prendre et la dévaliser avec ses conducteurs, que lorsqu’ils crurent exécuter leur entreprise, ils ne se purent remuer du lieu où ils étaient ; et ainsi elle s’en alla et ses gens sans empêchement.

XXXIV.
Son arrivé à Tours

Après avoir été examinée à Poitiers et le récit fait au roi, le Conseil conclut qu’on pourvoirait à la guerre et que l’on ferait faire des armes à la Pucelle, laquelle pour ce alla à Tours et logea en la maison de Jean du Puy Bourgeois.

XXXV.
Son épée

Elle envoya quérir une épée qui était dans l’Église de Sainte-Catherine de Fierbois derrière l’autel, et était d’un vieux chevalier qui y avait autrefois été enterrée, et fut trouvée toute enrouillée, en laquelle y avait trois croix ; et savait par ses voix que ladite épée y était, et un marchand armurier de Tours l’alla quérir, et la rouille tomba incontinent sans violence et écrivit aux habitants dudit lieu de Sainte-Catherine de Fierbois, les priant de lui bailler cette épée. À laquelle épée les gens d’Église dudit lieu firent faire deux gaines, l’une de velours rouge et l’autre de drap ; et elle en fit faire une de cuir bien fort, laquelle épée elle porta toujours continuellement depuis qu’elle l’eût jusqu’à ce qu’elle partit de Saint-Denis en France après l’assaut de Paris ; et à ce qu’elle disait, elle aimait mieux ladite épée que son étendard.

XXXVI.
Son étendard

Après qu’elle eut salué le roi à Chinon, lorsqu’elle arriva en France, elle l’exhorta entre autres choses de prendre l’étendard de notre Seigneur Roi du Ciel, et pour ce elle en fit faire un à Tours, où était peinte l’image de notre Sauveur séant en jugement ès nuées du Ciel ; et était le champ à ce qu’elle dit, de fleurs de lis, et le monde y était figuré, et deux Anges à côté tenant en la main la fleur de lis ; lequel étendard était de toile blanche ou boucassin, avec des franges de soie, et ces noms y étaient écrits à côté : Jesus, Maria. Et lui fut dit par sainte Catherine et sainte Marguerite, qu’elle le tint hardiment et le portât.

XXXVII.
L’état et équipage que le roi lui fit dresser à Tours

Le roi lui bailla pour sa garde et conduite le sieur Dolon [d’Aulon], chevalier, conseiller du roi et sénéchal de Beaucaire, comme très sage, et fut avec elle un an entier. Elle avait un chapelain qui avait nom frère Jean Pasquerel, de l’ordre des Frères ermites de saint Augustin du couvent de Bayeux, qui l’accompagna toujours jusqu’à sa prise devant Compiègne, Louis de Comtes, un nommé Raimand, des pages et serviteurs, et deux hérauts d’armes, l’un desquels s’appelait Guyenne et l’autre Ambleville. Le roi lui fit faire des armes propres pour son corps, et un heaume ou salade. Elle avait cinq coursiers et sept ou huit trottiers. Elle eut un cheval ou haquenée qui fut acheté de l’évêque de Senlis deux cents saluts d’or, dont il eut assignation ou en fut payé ; toutefois il fut depuis envoyé par elle au sieur de la Trimouille pour le rendre, d’autant qu’il ne valait rien pour elle qui portait le heaume, ni pour un gendarme. Et quand le roi la mit en besogne, il lui bailla dix ou douze mil hommes, et alla premièrement à Orléans, aux bastilles.

XXXVIII.
Ce qu’elle prédit des Anglais

Elle dit qu’environ la fête de l’Ascension (c’est-à-dire, avant qu’il fût huit jours) le siège d’Orléans serait levé, et qu’il ne demeurerait aucun Anglais devant la ville. Ce qui advint.

XXXIX.
Son arrivée à Blois, où elle fit faire une bannière

Au partir de Tours, étant, en la compagnie de l’archevêque de Reims alors chancelier de France et du sieur de Gaucourt, grand-maître de l’hôtel du roi, elle alla en la ville de Blois où elle fut seulement deux ou trois jours, et commanda à son chapelain de faire faire une bannière pour assembler les prêtres, et qu’il y fit peindre l’image de notre Seigneur crucifié. Avec laquelle bannière il faisait tous les matins et soirs assembler les prêtres qui chantaient des antiennes et hymnes de la Vierge Marie ; et était ladite Jeanne avec eux. Mais ne voulut permettre qu’entre lesdits prêtres y eut aucuns gens d’armes, si premièrement ils n’étaient confessés pour venir à telle congrégation.

XL.
Comme elle envoya sommer les Anglais de s’en aller en leur pays

De ce lieu de Blois elle envoya devers les Anglais ses deux hérauts, pour les sommer de s’en aller en leur pays ; l’un desquels hérauts ils retinrent.

XLI.
Ce qu’elle demanda à ses voix

Elle demanda trois choses à ses voix, l’une son expédition et que Dieu aidât aux Français ; l’autre qu’il gardât les villes de leur obéissance ; et la troisième le salut de son âme.

XLII.
Son partement de Blois pour aller à Orléans

Quand elle sortit de Blois, elle fit assembler tous les prêtres, lesquels avec ladite bannière allaient devant les gens de guerre et sortirent par le côté de Solaigne [Sologne], ainsi assemblés, chantant Veni Creator Spiritus et plusieurs autres antiennes. Ce jour-là et celui d’après, tous couchèrent en la campagne ; et ladite Jeanne se blessa fort en ce voyage, d’autant qu’elle se coucha avec ses armes.

XLIII.
Qui furent ceux qui conduisirent les vivres lorsqu’elle partit

Les Sieurs de Rets [Rais] et de Boussac, maréchaux de France, avec lesquels était le sieur de Culant, amiral de France, La Hire et le sieur Ambroise de Loré, qui depuis fut prévôt de Paris, conduisirent les vivres pour Orléans.

XLIV.
Le propos qu’elle tint au comte de Dunois avant que d’entrer dans Orléans

Le comte de Dunois, averti qu’elle approchait d’Orléans, passa la rivière de Loire et lui alla au-devant environ un quart de lieue ; et comme ils furent au bord de ladite rivière et qu’il fut question de passer avec les vivres, elle en fit difficulté, disant qu’elle ne voulait laisser ses gens et hommes d’armes, qui étaient bien confessés et pénitents, et de bonne volonté. Ledit comte de Dunois, après avoir parlé à eux, ils s’en allèrent par son avis à Blois pour passer Loire. Et sur ces entrefaites, comme on était en peine de trouver des bateaux pour passer lesdites vivres, et étant le vent contraire, elle lui dit ces paroles : Êtes-vous le bâtard d’Orléans ? lequel répondit que oui, et qu’il se réjouissait grandement de sa venue. Puis elle lui dit : Est-ce vous qui avez donné conseil que je vinsse ici par ce côté de rivière et que je n’allasse pas par le droit chemin où était Talebot et les Anglais ? lequel lui répondit que lui et d’autres plus sages avaient donné ce conseil, croyant de faire pour le mieux et pour le plus sûr. Lors ladite Jeanne tint ce langage : En nom de Dieu, le conseil de Dieu notre Seigneur est plus sûr et plus sage que le votre ; vous avez cru que je me trompais et vous vous trompez plus vous même ; car je vous amène le meilleur secours qui vint jamais à aucun gendarme ou ville, d’autant que le secours est du Roi des Cieux ; non toutefois pour l’amour de moi, mais il procède de Dieu, lequel à la prière de saint Louis et saint Charlemaigne a eu pitié de la ville d’Orléans, et n’a voulu endurer que les ennemis eussent le corps de monsieur d’Orléans et sa ville. Et dès lors ledit comte de Dunois eut bonne espérance d’elle, et plus qu’auparavant. Après lesquels propos tenus ledit comte de Dunois la supplia de passer Loire.

XLV.
Son entrée dans Orléans

Elle entra dans Orléans la veille de l’Ascension notre Seigneur, au soir, accompagnée de deux cents lances ou environ, où elle était fort souhaitée et y fut recrue avec une si grande joie d’un chacun, hommes, femmes, petits et grands, comme si c’eut été un ange de Dieu, parce qu’ils espéraient par le moyen d’elle être délivrés de leurs ennemis, ainsi qu’il advint par après ; et les exhortait tous d’avoir espérance en Dieu, et que s’ils l’avaient en lui qu’il les délivrerait de leurs adversaires. Sitôt qu’elle fut entrée en la ville, elle alla à la grande église Sainte-Croix faire la révérence à Dieu son Créateur ; puis elle fut conduite au logis d’un notable bourgeois nommé Jacques le Boucher, trésorier du duc d’Orléans, devant la porte bannière où elle coucha (la femme duquel était en fort bonne estime) ; et y eut si grande presse à la voir et à la toucher, ou à son cheval, que le feu se prit à son étendard à cause des torches et flambeaux. Le lendemain elle alla par la ville, et se portait aussi dextrement comme un homme d’armes qui aurait suivi la guerre dès sa jeunesse.

XLVI.
L’ordonnance qu’elle fit à son arrivée

Elle ne voulut qu’audit jour de l’Ascension, on fit aucun acte de guerre ; elle fit ses Pâques et ordonna que le lendemain personne n’allât attaquer les ennemis, ni à l’assaut, qu’il n’eût été à confesse ; et qu’on prît garde qu’aucunes femmes diffamées ne suivissent l’armée, disant que Dieu, à cause des péchés, permettrait qu’on perde.

XLVII.
Ce qu’elle écrivit aux Anglais

Le jour de l’Ascension elle écrivit aux Anglais qui étaient aux bastilles d’Orléans en cette manière. Vous, hommes Anglais qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des Cieux vous mande et commande par moi, Jeanne, que vous délaissiez vos forteresses et vous en alliez en votre pays, ou bien je vous ferai toutes hontes, dont il sera perpétuelle mémoire. Et c’est ici la troisième et dernière fois que je vous écrits, et ne vous écrirai plus. Et au-dessous étaient ces noms : Jesus, Maria, Jeanne la Pucelle. Et y ajouta ce qui ensuit : Je vous eusse envoyé mes lettres plus honnêtement, mais par ce que vous avez retenu mon héraut appelé Guyenne, je désire que me l’envoyez, et je vous enverrai quelques-uns de vos gens pris au fort Saint-Loup, car ils ne sont pas tous morts. Et après elle prit une flèche et y lia ladite lettre au bout, et commanda à l’arbalétrier de la tirer aux Anglais, en criant : Lisez, ce sont nouvelles ; laquelle flèche lesdits Anglais reçurent avec la lettre ; et l’ayant lue, ils commencèrent à crier tant qu’ils purent, disant : Voici des nouvelles de la putain des Armagnacs ; desquelles paroles elle commença a soupirer et pleurait avec abondance de larmes, invoquant le Roi des Cieux à son aide. Et après elle fut consolée et disait avoir eu nouvelles de son Seigneur.

XLVIII.
Comme les Anglais lui renvoyèrent son héraut

Ayant envoyé ses deux héraut d’armes à Saint-Laurent-des-Eaux, pour dire à Talebot, au Comte de Suffort, au sieur de Sculles [de Scales], qu’eux et autres Anglais eussent à s’en aller de par Dieu, et qu’autrement il leur en prendrait mal. Lors lesdits Anglais retinrent l’un desdits hérauts, nommé Guyenne, et renvoyèrent l’autre, qu’on appelait Ambleville, lequel lui rapporta comme ils avaient retenu son compagnon, pour le brûler. Lors elle dit audit Ambleville qu’il s’en retournât hardiment vers lesdits Anglais et qu’ils ne lui feraient point de mal, et qu’au retour il ramènerait son compagnon sain et sauf. Ce qu’il fit. Les lettres par lesquelles elle les somma étaient au langage de son pays, composées de paroles fort simples, contenant en substance qu’ils eussent à se retirer du siège d’Orléans et s’en aller en leur royaume d’Angleterre, et qu’autrement elle leur donnerait un si grand assaut qu’ils seraient contraints de s’en aller ; lesquelles lettres furent envoyées à Talebot, et dès cette heure-là il s’enfuit plus de deux cents Anglais.

XLIX.
La bastille Saint-Loup assaillie et prise

La nuit de son arrivée s’étant soudainement éveillée, elle appela un sien serviteur et lui dit : En nom de Dieu, pourquoi ne t’éveilles-tu plus tôt ? Tu fais mal car nos gens ont beaucoup à faire ; et demanda ses armes, et se fit armer par sondit serviteur ; et lui ayant amené son cheval, elle monta dessus armée, tenant la lance au poing, et commença à courir par la grande rue de telle roideur, qu’il sortit du feu du pavé ; et alla droit à Saint-Loup, et fit crier à son de trompe que personne ne prit aucune chose en l’église, et sortit hors la ville ; et incontinent le comte de Dunois alla à Blois pour faire venir les gens de guerre, pour lequel faire passer sûrement la Pucelle et La Hire se mirent aux champs, entre ladite ville et l’armée des ennemis, et continua son chemin, et ladite Pucelle s’en retourna dans la ville ; et étant avertie peu de temps après du retour dudit sieur et de ses gens, elle monta à cheval et alla au-devant de lui, et entrèrent dans la ville. Le même jour ledit comte de Dunois l’alla trouver en son logis l’avertissant qu’un nommé Fascot [Fastolf], capitaine des ennemis, devait venir en bref vers eux, tant pour leur donner secours et rafraîchir leur armée, que pour les envitailler [ravitailler] ; desquels propos elle fut, ce semblait, réjouie, et lui répondit telles ou semblables paroles : Bâtard, Bâtard, au nom de Dieu, je vous commande que sitôt que Fascot sera venu, vous me le fassiez savoir. Car s’il passe sans que je le sache, je vous promets que je vous ferai ôter la tête. Or il l’assura de l’en avertir. Peu de temps après, qui fut le vendredi, ladite Pucelle se leva du lit en faisant si grand bruit que le sieur Dolon, qui l’avait en garde et se sentant travaillé était mis sur une couchette de la chambre de ladite Jeanne, s’éveilla, qui lui demanda qu’elle voulait. Auquel elle dit ces paroles : Au nom de Dieu, mon conseil m’a dit que j’aille contre les Anglais, mais je ne sais si je dois aller contre leur bastille ou contre Fascot, qui leur doit amener des vivres. Sur quoi se leva incontinent ledit Dolon et l’arma. Aussi il avait ouï grand bruit et de grands cris que faisaient ceux de la ville, disant que les ennemis portaient grands dommages aux Français. Et comme il se faisait aussi armer, ladite Pucelle sortit sans son su avec un page monté sur un cheval, lequel à coup elle fit descendre et monta dessus, et le plus diligemment qu’elle peut tira son chemin à la porte de Bourgogne, où le plus grand bruit était ; et comme elle vit qu’on apportait des citoyens fort blessés, elle dit lors qu’elle ne vit jamais sang de Français, que les cheveux ne lui dressassent sus ; et sortit incontinent hors la ville avec grande compagnie, pour donner secours aux Français et grever lesdits ennemis à leur pouvoir ; et s’en allèrent vers ladite bastille Saint-Loup, qui était très forte, laquelle ils assaillirent et en peu de temps fut prise d’assaut ; et tous les ennemis étant en icelle furent tués ou pris, et demeura ladite bastille en mains desdits Français ; et cela fait se retirèrent dans la ville, où ils se rafraîchirent ce jour-là, durant lequel elle ne mangea qu’un morceau de pain.

L.
Comme elle sauva des gens d’Église anglais

Lors de la prise de ladite bastille oyant dire que quelques gens d’Église anglais venaient au-devant d’elle revêtus d’ornements d’Église, elle les reçut et ne voulut permettre qu’on leur fit aucun mal, et les fit amener avec elle en son logis. Car quant aux autres Anglais qu’on trouvait par la ville, on les tuait.

LI.
Ce qu’elle dit au duc d’Alençon et la promesse qu’elle avait fait à sa femme

Le jour que l’assaut fut donné à Orléans sur les ennemis, elle dit au duc d’Alençon : Gentil duc, à l’assaut, ne doutez pas puisqu’il plaît à Dieu, il y faut travailler, puisqu’il le veut, partant travaillez, et il travaillera. Après elle lui dit : Ha ! gentil duc, avez-vous peur ? ne savez-vous pas que j’ai promis à votre femme de vous ramener sain et sauf ? Or ladite duchesse avait stipulé telle promesse, parce qu’elle avait peur de son mari, lequel auparavant avait été prisonnier, et payé grosse rançon.

LII.
Comme les Anglais abandonnèrent la bastille appelée de Saint-Jean-le-Blanc

Le lendemain, elle sortit dehors avec les gens de guerre pour assaillir ladite bastille, nonobstant que les ennemis en eussent fait une autre très forte au pied du pont de la ville, tellement qu’il leur était impossible d’y passer, et fut conclu entre eux de passer en certaine île étant dedans la rivière de Loire ; et là-bas firent leur assemblée pour aller prendre ladite bastille Saint-Jean ; et pour passer l’autre bras de ladite rivière ils firent amener deux bateaux, desquels ils firent un pont pour aller à ladite bastille, laquelle ils trouvèrent désemparée, parce que les Anglais qui aperçurent la venue des Français s’en allèrent.

LIII.
Bastille des Augustins attaquée et prise d’assaut

Les Anglais ayant quitté la bastille Saint-Jean, ils se retirèrent en une autre plus forte et plus grosse appelée des Augustins, et voyant les Français n’être puissants pour la prendre, fut conclu qu’ainsi ils s’en retourneraient sans rien faire ; pour plus sûrement eux retourner et passer, fut ordonné que des plus notables et vaillants gens de guerre du parti desdits Français demeureraient derrière, afin de garder que lesdits ennemis ne les puissent grever en s’en retournant ; et pour ce faire furent ordonnés les sieurs de Villars, alors sénéchal de Beaucaire et ledit Dolon, et ainsi que lesdits Français s’en retournaient de ladite bastille Saint-Jean pour entrer en ladite île. Lors, ladite Pucelle et La Hire passèrent tous deux chacun un cheval et un bateau de l’autre part de ladite île, sur lesquels chevaux ils montèrent incontinent qu’ils furent passé chacun sa lance en la main, et lorsqu’ils aperçurent que lesdits ennemis sortirent hors de ladite bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladite Pucelle et La Hire, qui toujours étaient au-devant d’eux pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent à frapper sur lesdits ennemis ; et alors chacun les suivit et commença à frapper sur iceux ennemis en telle manière qu’à force ils les contraignirent eux retirer et entrer en ladite bastille des Augustins. Et comme ledit Dolon était à la garde d’un pas avec quelques autres, pour ce établis et ordonnés, entre lesquels était un bien vaillant homme d’armes du pays d’Espagne nommé Alphonse, virent passer par devant eux un autre homme d’armes de la compagnie, bel homme, grand et bien armé. Auquel pour ce qu’il passait outre, lui fut dit par ledit Dolon, qu’il demeurât un peu là avec les autres pour faire résistance auxdits ennemis, au cas que besoin fût. Par lequel lui fut incontinent répondu qu’il n’en ferait rien. Adonc ledit Alphonse lui dit qu’il y pouvait demeurer avec les autres et qu’il y en avait d’aussi vaillants que lui qui y demeuraient bien. Lequel répondit à icelui Alphonse que non faisait pas lui. Sur quoi eurent entre eux aucunes arrogantes paroles. Toutefois ils conclurent aller eux deux, l’un quand et l’autre sur lesdits ennemis, et adonc serait vu qui serait le plus vaillant, et qui d’eux ferait le mieux son devoir ; et eux se tenant par les mains ils allèrent le plus grand cours qu’ils purent vers ladite bastille des ennemis, et furent jusqu’au pied des palis ; et dès qu’ils y furent, ledit Dolon voyant dedans lesdits palis de ladite bastille un grand, fort et puissant Anglais, bien empoint et armé, lequel leur résistait tellement qu’ils ne pouvaient entrer audit palis, montra l’Anglais à un maître canonnier lui disant qu’il lui tirât ; d’autant qu’il faisait fort grand grief et portait moult de dommage à ceux qui voulaient approcher de ladite bastille. Ce qui fut fait par ledit canonnier nommé maître Jean, lequel incontinent qu’il l’aperçut, dressa son trait vers lui, tellement qu’il le jeta mort par terre. Et lors les deux hommes d’armes gagnèrent le passage par lequel tous les autres de ladite compagnie passèrent et entrèrent en ladite bastille, laquelle, très âprement et à grande diligence ils assaillirent de toutes parts, par tel parti, que dedans peu de temps ils la gagnèrent et prirent d’assaut ; et là furent pris et tués, la plupart desdits ennemis ; et ceux qui se purent sauver se retirèrent en la bastille des Tournelles, étant au pied du pont. Et par ainsi obtinrent ladite Pucelle, et ceux qui étaient avec elle, la victoire sur lesdits ennemis pour ce jour ; et fut ladite grosse bastille gagnée, et demeurèrent devant celle-ci lesdits seigneurs et leurs gens avec ladite Pucelle toute la nuit.

LIV.
Le boulevard près des Tournelles du pont attaqué et pris d’assaut

L’assaut (dit le comte de Dunois) commença fort matin entre les ennemis qui étaient dans ledit boulevard, où ladite Jeanne fut blessée d’une flèche qui avait pénétré sa chaire antre le col et les épaules de la quantité d’un pied. Et nonobstant elle ne cessa de continuer au conflit, et ne prit aucun médicament contre sa plaie ; et dura l’assaut depuis le matin jusqu’à huit heures du soir. Tellement qu’il n’y avait pas beaucoup d’espérance de la victoire ce jour-là, à cause que ledit comte tâchait et voulait que l’armée se retirât dans la ville. Lors la Pucelle vint à lui, le priant qu’il attendit un peu. Puis elle monta à cheval et s’en alla seule en une vigne assez éloignée de la troupe des hommes, où elle fit sa dévotion l’espace d’un demi quart d’heure ; et quand elle fut de retour de ce lieu-là elle prit incontinent son enseigne en la main et se mit sur le bord du fossé ; et à l’instant qu’elle y fût les Anglais eurent peur, mais les gens du roi reprirent courage et commencèrent à monter, donnant l’assaut entre le boulevard, et ne trouvaient aucune résistance ; dès lors ledit boulevard fut pris et les Anglais sortant de celui-ci se mirent en fuite, et plusieurs furent tués ; Classidas et les principaux capitaines, cuidant [pensant] se retirer en certain endroit du pont d’Orléans, tombèrent dans la rivière et se noyèrent. Ce Classidas était celui qui avait le plus injurié ladite Pucelle, et qui avec plus grande ignominie la vilipendait. Or ladite bastille prise, elle s’en retourna avec ledit comte de Dunois dedans la ville, où ils furent reçus avec une merveilleuse allégresse et piété, et ladite Jeanne fut menée en son logis pour faire panser sa plaie par le chirurgien. Et après elle prit sa réfection de quatre ou cinq soupes de vin avec force eau, et ne prit autre chose de tout ce jour-là. Le sieur de Dolon dépose de ce qui ce passa audit boulevard comme s’enfuit. Le lendemain, à savoir le samedi au matin, ladite Pucelle envoya quérir tous les seigneurs et capitaines étant devant ladite bastille prise, des Augustins, pour aviser ce qui était plus à faire ; et fut conclu et délibéré d’assaillir ce jour-là un gros boulevard, que lesdits Anglais avaient fait devant la bastille des Tournelles du pont, lequel il était expédient d’avoir et gagner. Et avant que faire autre chose pour le mettre à exécution, ladite Pucelle, les capitaines et leurs gens allèrent d’une part et d’autre ledit jour bien matin, devant ledit boulevard, auquel ils donnèrent l’assaut de tous côtés ; et afin de le prendre firent tous efforts, tellement qu’ils furent devant ce boulevard depuis le matin jusqu’à soleil couchant, sans le pouvoir prendre ni gagner. Et voyant, lesdits seigneur et capitaines étant avec elle, que bonnement pour ce jour-là ils ne le pouvaient avoir, joint qu’il était déjà fort tard, aussi que tous étaient las et travaillés, fut conclu entre eux de faire sonner la retraite dudit ost pour ce jour. En faisant laquelle, d’autant que celui qui portait l’étendard de ladite Pucelle et le tenait encore debout devant le boulevard était las et travaillé, il bailla ledit étendard à un nommé Le Basque, qui était au sieur de Villars, vaillant homme, et qui d’autant qu’à l’occasion de ladite retraite mal s’en ensuivit et que ladite bastille et boulevard demeurait aux mains desdits ennemis, eut imagination que si ledit étendard était bouté en avant, pour la grande affection qu’il connaissait être aux gens de guerre étant là-bas, ils pourraient par ce moyen gagner ce boulevard. Et lors demanda ledit de Dolon audit Basque, s’il entrait et allait au pied dudit boulevard s’il le suivrait ; lequel lui dit que oui et promit ainsi le faire. Adonc ledit Dolon entra dans ledit fossé et alla jusqu’au pied de la douve dudit boulevard, se couvrant de sa targette pour doute des pierres, et laissa sondit compagnon de l’autre côté, lequel il croyait le devoir suivre pied à pied. Mais parce que ladite Pucelle vit sondit étendard aux mains dudit Basque et qu’elle le cuidait [croyait] avoir perdu, ainsi que celui qui le portait fut entré audit fossé, ladite Pucelle prit ledit étendard par le bout en telle manière qu’il ne le pouvait avoir, en criant : Ha, ha, mon étendard, mon étendard, et branlait ledit étendard en forme. L’imagination dudit Dolon était qu’en ce faisant, les autres crurent qu’elle leur fît quelque signe ; et lors ledit Dolon s’écria : Ha, Basque ! Est-ce ce que tu m’as promis ? Adonc ledit Basque tira tellement ledit étendard qu’il l’arracha des mains de ladite Pucelle, et ce faisant, alla à ce boulevard et bastille avec ledit Dolon, et porta ledit étendard. À l’occasion de laquelle chose tous ceux de l’ost de ladite Pucelle s’assemblèrent, et derechef se rallièrent, et par si grande âpreté assaillirent ledit boulevard et ladite bastille, qu’ils furent par eux pris et desdits ennemis abandonnés ; et entrèrent lesdits Français dedans Orléans par dessus le pont. Quoi fait se retirèrent la Pucelle et sesdits gens dedans la ville. Auquel assaut ladite Pucelle fut blessée d’un trait d’arc. Le chapelain de ladite Pucelle dépose ceci. Lejour (dit-il) que la bastille des Augustins fut prise, à savoir le lendemain de l’Ascension, elle lui dit ces paroles : Levez-vous demain de bon matin et vous tenez toujours près de moi, car j’aurai beaucoup à faire et demain il sortira du sang de mon corps sur la mamelle ; et s’étant levé de grand matin, il célébra la messe et alla ladite Jeanne à l’assaut à la forteresse du pont, où était Classidas Anglais, et dura depuis le matin jusqu’à soleil couché, sans intermission. Auquel assaut et après dîné fut ladite Jeanne comme elle avait prédit, blessée d’une flèche sur la mamelle. Et quand elle se sentit blessée, elle eut crainte et pleura, et fut consolée ainsi qu’elle disait. Et quelques gens d’armes, la voyant ainsi blessée, voulurent charmer sa plaie, mais elle ne voulut pas, disant qu’elle aimerait mieux mourir que de faire chose qu’elle sut être péché, où contre contre la volonté de Dieu, et savait bien qu’elle devait mourir une fois, et ne savait toutefois quand ni à quelle heure, mais que si on pouvait apporter quelque remède à là blessure elle se voulait bien conserver. Et mirent sur ladite plaie de l’huile d’olive avec du lard, et avec cet appareil ladite Jeanne se confessa à sondit chapelain, pleurant et lamentant. Et après, elle s’en retourna à l’assaut, criant et disant à Classidas : Rend, Rend toi au Roi des Cieux, Tu m’as appelée putain, j’ai grand-pitié de ton âme. Ce jour-là les Anglais qui étaient de là le pont furent pris et tués.

LV.
Comme les Anglais levèrent le siège

Le lendemain de grand matin les Anglais sortirent de leurs tentes et s’assemblèrent en camp pour combattre ; ce qu’entendant la Pucelle, elle se leva du lit et s’arma, mais d’un seul habit qu’on appelle Josean [simple cotte de mailles], et ne voulut toutefois permettre lors, que personne allât attaquer lesdits Anglais, ni qu’on leur demandât aucune chose, mais qu’on leur permit de s’en aller ; ce qu’ils firent de fait, sans que personne les poursuivit. Et dès cette heure, ladite ville fut délivrée des ennemis. De la levée de ce siège d’autres témoins déposent ainsi. Les Anglais, qui étaient encore demeurés devant la ville de l’autre côté de la bastille des Tournelles, levèrent le siège et s’en allèrent tous confus déconfis, et par ainsi moyennant l’aide de notre Seigneur et de ladite Pucelle, fut ladite ville délivrée des mains desdits ennemis. D’autres disent ceci. Et le lendemain, les Anglais qui étaient demeurés en la campagne s’assemblèrent et s’éloignèrent d’Orléans ; et ledit jour, qui fut un dimanche, fut faite procession générale dans Orléans.

LVI.
Sommaire de la prise des susdites bastilles et boulevard

L’un de ses gens nommé Louis de Comtes, dépose que le lendemain que la Pucelle et les seigneurs rentrèrent dans la ville, elle alla vers le bâtard d’Orléans, auquel elle parla, et dès l’entrée elle était fort irritée de ce qu’il avait fait un accord, que de ce jour là on n’irait à l’assaut. Et cela fait, elle retourna en son logis et monta en sa chambre ; et croyait ledit de Comtes qu’elle s’en allait dormir, mais de là à un peu elle descendit, disant audit de Comtes : Ha ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang des Français fut répandu. Et lui commanda qu’il allait quérir son cheval, et cependant elle se fit armer par la dame de la maison et sa fille, et lui ayant commandé d’aller quérir son enseigne qui était en haut, il la lui bailla par la fenêtre, elle étant déjà montée à cheval, et courut vivement vers la porte de Bourgogne. Et y avait lors un assaut ou escarmouche vers Saint-Loup, et lors fut pris le boulevard. Et rencontrant quelques Français blessés elle fut courroucée. Or les Anglais se mettaient en défense quand ladite Jeanne arriva hâtivement vers la bastille ; et dès que les Français la virent, ils commencèrent à crier ; et fut prise ladite bastille et fort de Saint-Loup. Le jour ensuivant, environ l’heure de tierce, les gens du roi passèrent la rivière par bateaux pour aller contre la bastille ou fort de Sain-Jean, que les Français prirent, et celle des Augustins ; et ladite Jeanne passa aussi la rivière avec lesdits gens de guerre, puis elle retourna dans la ville, où elle coucha en son logis avec certaines femmes, comme elle avait accoutumé de faire. L’autre jour, d’après ladite Jeanne contre l’avis de plusieurs seigneurs auxquels il semblait qu’elle vouloir mettre les gens du royaume en grand danger, elle fit ouvrir la porte de Bourgogne et une certaine petite porte qui était la grosse tour, et passa l’eau avec d’autres gens armés, pour assaillir le boulevard ou bastille, près les tournelles du pont ; et les gens du roi combattirent depuis une heure après midi jusqu’à la nuit sans cesser, et y fut blessée ladite Jeanne. Et s’étant désarmée et fait panser sa plaie, elle reprit ses armes et alla avec les autres à l’assaut ; et à la fin ledit boulevard fut pris, elle exhortant toujours les soldats d’avoir bon cœur et qu’ils ne s’ôtassent de là, et qu’ils recouvreraient ce fort en bref, disant qu’ils l’auraient lorsqu’ils apercevraient que le vent ferait tourner les enseignes vers le fort. Et comme les gens du roi virent qu’il était déjà tard, qu’ils ne faisaient rien, et que la nuit approchait, ils étaient d’avis de se retirer. Mais ladite Jeanne persistait, leur promettant que sans faillir ils auraient ce jour-là ledit fort. Par quoi les gens du roi préparent encore un assaut ; ce que voyant les Anglais, ils ne firent aucune défense mais furent étourdis, et se noyèrent quasi tous. Et au matin tous les Anglais qui étaient autour de la ville s’en allèrent vers Beaugency et Meung.

LVII.
Comme les gens de guerre lui demandèrent s’ils devaient combattre les Anglais

Advint que le dimanche d’après l’Ascension que le siège fut levé, les gens de guerre qui étaient à Orléans, voulant combattre les Anglais, lui demandèrent sil était bon de combattre ce jour-là, laquelle leur fit réponse qu’il faillait ouïr la messe ; et lors elle envoya quérir un marbre et des ornements d’Église, et furent célébrées deux messes qu’elle ouït, et toute l’armée ; lesquelles parachevées elle dit aux gens de guerre qu’ils regardassent si les Anglais avaient les visages tournés devers eux ; et lui étant répondu que non, mais qu’ils les avaient tournés vers le château de Meung, elle dit ces paroles : Au nom de Dieu ils vont, laissez les aller, et allons remerciez Dieu, ne poursuivons pas plus outre, car c’est le jour du Seigneur.

LVIII.
Commune croyance des habitants d’Orléans

Ils croyaient tous que si ladite Pucelle ne fut venue de la part de Dieu pour leur aider, ils eussent été en bref mis aux mains de leurs adversaires ; attendu que lesdits habitants ni les gens de guerre qui étaient dans la ville, n’eussent pu résister longuement contre leur puissance, qui avaient lors grand avantage sur eux.

LIX.
Ce qu’elle disait du duc d’Orléans

Le duc d’Orléans ayant été pris par les Anglais, on demanda un jour à ladite Jeanne, longtemps après qu’il fut délivré, quel moyen elle eût eu pour le ravoir. À quoi elle répondit, que s’il n’eût été rendu, elle eût pris assez d’Anglais pour ce faire, et si elle n’en eût pu assez prendre, qu’elle eût passé la mer pour l’aller quérir avec puissance en Angleterre ; que ses voix le lui avaient dit ; ce qu’elle fît entendre à son roi, le priant de la laisser faire des prisonniers. Et disait quelques fois qu’elle avait eu plusieurs révélations touchant ledit duc d’Orléans plus que d’aucun homme vivant, et que Dieu l’aimait.

LX.
Pourquoi elle voulut frapper un Écossais

Elle ne voulait qu’aucun de sa troupe prît ou pillât aucune chose et ne voulait jamais manger de ce qui avait été pris. Il advint un jour qu’un Écossais lui donna à entendre qu’elle avait mangé d’un veau dérobé et picoré, de quoi elle fut courroucée, et pour ce elle le voulut frapper.

LXI.
Demande qu’on lui faisait touchant son épée

D’aucuns lui faisaient quelquefois des demandes, pourquoi elle portait l’épée : à quoi elle répondait qu’elle ne voulait user de son épée et ne vouloir tuer personne. Aussi n’en tua elle jamais à ce qu’elle disait.

LXII.
Les présents qu’on lui fît

Le duc d’Alençon l’ayant vue à Chinon montée à cheval et porter bravement la lance, il lui donna un cheval ; une femme d’Orléans lui fit présent d’une alose [sorte de grosse sardine] qu’elle bailla à son hôte.

LXIII.
Écrit envoyé au comte de Suffort par le capitaine de Jargeau touchant la venue d’une Pucelle

Quinze jours après que ledit comte fut fait prisonnier, le capitaine de Jargeau lui envoya un écrit en papier, contenant quatre vers, faisant mention qu’une Pucelle devait venir du bois chenu, et étant à cheval passerait sur le dos des ennemis et d’eux.

LXIV.
Ce que plusieurs disaient d’une prophétie sur ce sujet

Dans un certain livre où était récitée la prophétie de Merlin, était porté qu’il devait venir une Pucelle d’un bois chenu des quartiers de Lorraine.

LXV.
Le commun dire des gens du village où était ledit bois ou arbre

On disait autrefois de cet arbre que les femmes et personnes fatales qu’on appelait Fées, allaient anciennement danser dessous ; mais que depuis le temps qu’on y avait lu le saint Évangile de Sain-Jean, elle n’y sont plus allées ; et est communément nommé l’arbre des deux voies. Et les filles et garçons, et la petite jeunesse de la paroisse Saint-Remi (lieu de la naissance de ladite Jeanne) avaient accoutumé d’aller tous les ans le dimanche de Letare Hierusalem audit lieu, qu’on appelait aussi des fontaines ; et au printemps ils vont à cet arbre-là pour danser et portent du pain avec eux, et en retournant ils passent sur la fontaine des rameaux où ils mangent leur pain et boivent de cette eau, et font cela pour se promener et réjouir. Et y avait été ladite Jeanne avec ses compagnes.

LXVI.
Ce qu’elle dit au comte de Suffort qui l’avait injuriée

Ayant été injuriée par ledit comte, elle lui dit : Suffort [Suffolk] vous m’avez appelée Putain ; allez, j’ai pitié de votre âme ; qui sont les mêmes paroles dont elle avait usé au capitaine Classidas [Glasdale] qui lui avait aussi dit auparavant beaucoup d’injures ; lequel, à la prise du boulevard des tournelles du pont, tomba dans la rivière et se noya. Et quant à ce comte, il fut depuis tué.

LXVII.
Acte de piété à l’endroit des ennemis

Un jour, comme un certain Français menait prisonniers quelques Anglais, il frappa un des autres Anglais à la tête, en sorte qu’il le rendit quasi pour mort ; quoi voyant elle descend de cheval et fit confesser le pauvre navré, le tenant par la tête et le consolant.

LXVIII.
Comme elle faisait faire des prières publiques en l’armée du roi

Lorsqu’elle était en l’armée, elle avait cette coutume que, à l’heure de vêpres ou sur le point de la nuit, tous les jours du monde, elle se retirait à l’église et faisait sonner les cloches environ demi-heure, et appelait les religieux mendiants qui suivaient l’armée ; et dès aussitôt qu’elle se mettait en oraison, elle leur faisait chanter un antienne de la Vierge Marie mère de Dieu.

LXIX.
Ce qu’elle aimait

Elle aimait un fort prud’homme qu’elle savait être de vie chaste.

LXX.
Ce qu’elle haïssait

Elle se courrouçait fort quand elle oyait jurer ; et cela était bon signe, comme disait le confesseur du roi, qui s’enquérait fort soigneusement des faits et vie d’elle. Elle reprenait fort aigrement ceux qu’elle connaissait avoir fait quelques fautes, et sur tous les gens de guerre, quand ils juraient ou disaient quelques blasphèmes. Et de fait une fois il y eut un grand seigneur qui, se promenant par la ville d’Orléans, jura fort salement en pleine rue et renia Dieu ; ce qu’ayant vu et ouï, elle s’en troubla de déplaisir et à l’instant alla vers ce seigneur qui jurait encore et le prit par le collet, disant : Ha maître, osez-vous bien renier notre Seigneur et notre Maître ? en nom de Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d’ici. Alors ce seigneur se repentit, révoquant ce qu’il avait dit, et ce à l’exhortation de ladite Pucelle. Elle avait en haine les femmes diffamées et ne voulait qu’elles suivissent l’armée, disant qu’à cause des péchés, Dieu permettrait qu’on perdrait. Une fois étant près de Château-Thierry, ayant vu une certaine femme amoureuse d’un homme de guerre, qui était chevalier, elle la poursuivit avec l’épée dégainée, de laquelle toutefois elle ne la frappa pas, mais l’admonesta doucement et charitablement de ne se trouver désormais plus en la compagnie de gens de guerre, et qu’autrement elle lui ferait du déplaisir.

LXXI.
Elle priait Dieu pour le roi

Plusieurs fois la nuit, elle se mettait à genoux et priait pour la prospérité du roi et accomplissement de sa légation.

LXXII.
La prière qu’elle fit au roi de se hâter pour aller à Reims

Le siège d’Orléans étant levé, ladite Pucelle, avec Jean comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général du roi, et plusieurs autres capitaines, alla trouver le roi au château de Loches par Blois, où elle fut deux ou trois jours, et par Tours, pour le prier d’envoyer des gens de guerre pour recouvrer les châteaux et villes situés sur la rivière de Loire, à savoir Meung, Beaugency et Jargeau, afin que plus librement et sûrement il allât à Reims pour son sacre. Et comme on fut à la porte de la chambre du roi où était l’évêque de Castres, son confesseur, et le sieur de Trèves, qui avait été chancelier de France, elle frappa à l’huis, et sitôt qu’on eût ouvert elle entre, se met à genoux et embrasse les jambes du roi, disant : Noble dauphin, ne tenez plus tant de conseils ni si longs, mais venez le plus tôt que vous pourrez pour prendre à Reims la digne couronne. De laquelle chose elle le requérait souvent à ce qu’il se hâtât et ne tardât pas d’avantage. Après les victoires obtenues les princes du sang voulaient que le roi allât en Normandie et non à Reims. Mais ladite Pucelle fut toujours d’opinion qu’il fallait aller à Reims pour sacrer le roi, et disait la raison de son opinion ; c’est que dès que le roi serait couronné et oint, la force de ses adversaires diminuerait toujours, et ne pourraient nuire à lui ni à son royaume. À laquelle opinion tous consentirent, joint qu’elle avait dit auparavant qu’elle ne durerait plus qu’un an.

LXXIII.
La diligence que fit le roi pour le recouvrement de Beaugency, Meung et Jargeau

Dès lors le roi fit toute diligence possible, et envoya le duc d’Alençon, et le comte de Dunois et autres capitaines avec ladite Jeanne, pour recouvrer lesdites villes et châteaux. Or, comme le siège était devant le château et pont de Beaugency, l’armée des Anglais arriva à Meung pour le défendre, mais ne pouvant secourir leurs gens qui étaient audit Beaugency, et sachant depuis qu’il était pris et réduit en l’obéissance du roi, ils s’armèrent, se mettant en bataille, de manière que les Français croyaient que lesdits Anglais voulaient présenter journée pour combattre. À cette cause les Français dressèrent leurs armées et les disposèrent en bataille pour attendre lesdits Anglais.

LXXIV.
Ce qu’elle dit au connétable

Elle dit au connétable, lequel elle avait mandé : Ha ! beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais pour ce que vous êtes venu, vous soyez le bienvenu. Or plusieurs des gens du roi eurent peur des ennemis. Lors elle dit : En nom de Dieu il les faut combattre ; s’ils étaient pendus aux nuées, nous les aurions ; car Dieu nous les enverra, afin que nous les punissions. Disant qu’elle était assurée de la victoire : Le gentil Roi (dit-elle) aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il eut pieça [depuis longtemps], et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtres.

LXXV.
La demande que lui fit le duc d’Alençon, la fuite des ennemis, et prise de Talebot, capitaine en chef

Le duc d’Alençon, en la présence du connétable et de plusieurs autres, demanda à ladite Jeanne ce qu’elle délibérait de faire touchant les ennemis ; à quoi elle répondit à haute voix : Il faut que vous ayez de bons éperons. Ce qu’entendant, les assistants, ils lui demandèrent : Que dites-vous ? nous tournerons donc le dos ? Lors elle répliqua : Non ; mais ce seront les Anglais qui ne se défendront pas, mais seront vaincus ; et les éperons vous feront bon besoin pour courir après eux. Ce qui advint car ils s’enfuirent ; et y eut, tant de morts que de prisonniers, plus de quatre mille, et Talebot pris et mené prisonnier à Beaugency ; auquel ledit duc d’Alençon dit : Vous n’eussiez pas pensé, au matin, les choses devoir ainsi arriver. À quoi il répondit que c’était la fortune de la guerre.

LXXVI.
Ce qu’elle manda au duc de Bourgogne

Elle requit le duc de Bourgogne par ses ambassadeurs de venir à une paix. Depuis elle dit à une nommée Catherine de La Rochelle, qui voulait aller vers ledit duc pour faire paix, qu’il lui semblait qu’on ne trouverait point de paix si ce n’était par le bout de la lance. Sur ce qu’elle fut interrogée, lors de sa prison à Rouen, si elle pensait et croyait fermement que son roi eût bien fait de tuer le duc de Bourgogne, elle répondit que ce fut dommage pour le royaume de France, et que quelque chose qu’il y eût entre eux, Dieu l’avait envoyée au secours du royaume de France.

LXXVII.
Ce qu’elle disait des Anglais

Si les Anglais (disait-elle) eussent cru aux lettres que je leur ai écrites, non par orgueil et présomption, ils eussent fait que sages, et la paix qu’il leur faut, c’est qu’ils s’en aillent en leur pays. Elle disait aussi qu’auparavant qu’il fut sept ans, ils perdraient ce qu’ils avaient en France : Et feraient une grande perte, et seraient mis hors la France, excepté ceux qui y mourraient.

LXXVIII.
Les propos qu’elle tint aux gens de guerre du roi, elle étant devant la ville de Jargeau

Elle leur dit qu’ils ne fissent difficulté de donner l’assaut, car Dieu conduisait leur œuvre ; et disait d’avantage ; que si elle n’était assurée que Dieu conduit cette affaire, elle aimerait mieux garderies brebis et troupeaux de son père que de se mettre en tant de dangers. Pour donner lequel assaut elle dressa l’échelle et monta avec l’enseigne en la main, et fut frappée et blessée d’un coup de pierre cassée sur sa tête ; et elle, renversée par terre et étant levée, elle dit aux soldats : Amis, amis, sus ! Notre Seigneur a condamné les Anglais ; ils sont à nous, ayez bon cœur ! Et à l’instant, ladite ville fut prise, et à la poursuite en fut tué plus de onze cents. De là elle s’en alla à Orléans, Beaugency et autres lieux.

LXXIX.
Voyage du roi à Reims

Le lieu où le roi arrêta son armée fut devant la ville de Troyes en Champagne. Mais peu auparavant, ladite Pucelle avait fait assembler là gendarmerie entre ladite ville et celle d’Auxerre, et s’y en trouva beaucoup, d’autant que chacun la suivait. Audit lieu de Troyes, le roi tint le conseil avec les princes de son sang et autres capitaines, afin d’aviser s’il demeurerait devant ladite ville et y mettrait le siège pour la prendre, ou bien s’il était expédient de passer outre et aller droit à Reims, et laisser ladite ville de Troyes. Or le conseil du roi étant divisé en diverses opinions et doutant de ce qui serait le plus utile à faire, vint ladite Pucelle, et entra au conseil, disant telles ou semblables paroles : Noble dauphin, commandez de faire venir vos gens et assiéger la ville de Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils ; car au nom de Dieu, avant qu’il soit trois jours, je vous ferai entrer dedans, ou par amour ou par force ; et sera la fausse Bourgogne fort étonnée. Et lors ladite Pucelle passa incontinent avec l’armée du roi et mit ses tentes près les fossés, et fit des diligences si merveilleuses, que deux ou trois hommes de guerre des plus renommés n’eussent pu faire. Et dès que les citoyens et habitants surent que ladite Pucelle avait donné conseil au roi de ne partir de devant ladite ville, ils perdirent courage et ne cherchèrent refuge qu’aux églises. Ladite Jeanne, ayant pris son enseigne, elle fut suivie de beaucoup de gens de pied, auxquels elle commanda que chacun portât des fagots et facines pour remplir les fossés de la ville ; et travailla tellement toute cette nuit là que quand ce vint au matin, elle cria à l’assaut. Ce que voyant, l’évêque et les citoyens, et craignant cet assaut, ils envoyèrent par devers le roi pour parlementer, et se réduisirent à son obéissance, frémissants et tremblants. Et l’accord étant fait, il entra dedans la ville avec grand appareil ; la dite Jeanne portait l’enseigne auprès de son roi.

LXXX.
D’un moine de Troyes nommé frère Richard, qui eut peur d’elle

Étant dans Troyes, ceux de la ville envoyèrent ledit moine devers elle, disant qu’ils doutaient que son fait ne fut pas chose de par Dieu ; et comme il y allait, en approchant il faisait le signe de la croix et jetait de l’eau bénite. Et elle lui dit : Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas, qui sont les mêmes paroles qu’elle rapportât étant interrogée à Rouen, si elle avait oncques [jamais] connu ledit frère Richard, et dit ne l’avoir jamais vu que lorsqu’elle alla devant Troyes.

LXXXI.
Ce qu’elle répondit à ceux qui la louaient

Lors de ce voyage, quelques-uns lui disaient qu’on ne lisait en pas un livre de tels faits que les siens. À quoi elle répondit : Mon Seigneur a un livre, auquel pas un clerc ne lit, tant soit-il parfait en cléricature.

LXXXII.
Elle n’attribuait jamais gloire à ses faits

Jamais elle ne s’attribuait gloire, mais à Dieu ; et aimait mieux être seule et solitaire qu’en la compagnie des hommes, sinon quand il était besoin au fait de la guerre.

LXXXIII.
Ce qu’elle donna étant à Châlons

Sur le bruit que le roi allait à Reims pour son sacre, il y eu quatre hommes de son pays qui vinrent à Châlons, où ils la virent. Auxquels elle disait qu’elle ne craignait rien qu’une trahison, et donna une robe rouge qu’elle avait vêtu sur elle à Jean Morelli, l’un de ses parrains du nombre desdits villageois.

LXXXIV.
Ce qu’elle disait au roi touchant la ville de Reims

Le roi craignant de ne pouvoir entrer dedans Reims, parce qu’il n’avait aucune artillerie ni machines, elle lui disait ces paroles : Ne doutez point ; car les bourgeois de la ville vous viendront au devant. Ce qui fut fait.

LXXXV.
Sacre du roi

Le roi fut sacré en la présence de la Pucelle, et son étendard fut mis auprès de l’autel, et elle-même l’y tint un peu, à ce qu’elle dit. Et y avait audit sacre une livrée de gants pour bailler aux chevaliers et nobles qui là étaient. Et étant depuis interrogée par ses ennemis, lors de sa prison à Rouen, pourquoi son étendard fut plutôt porté à l’église de Reims audit sacre que ceux des autres capitaines, elle fit cette réponse : Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.

LXXXVI.
Ceux des siens qui furent à Reims lors dudit sacre

Le père d’elle y fut, et l’un de ses frères nommé Pierre, et avec eux Houssais, le maître du lieu de Viville, distant de trois lieues d’Empremé, qui étaient fort familiers ensemble et appelaient sa femme leur voisine.

LXXXVII.
Ce qu’elle désirait du roi après le décès d’elle

Elle désirait que le roi fît faire des chapelles pour y prier Dieu pour le salut des âmes de ceux qui seraient morts à la guerre pour la défense de son royaume.

LXXXVIII.
Ce qu’elle faisait et disait au retour du sacre, et son souhait

Le roi venant à la Ferté et à Crépy-en-Valois, ladite Jeanne était entre l’archevêque de Reims et le comte de Dunois, elle allait au-devant du roi se réjouissant et chantant Noël, et disait à ces seigneurs-là : Ha ! que voici un bon peuple ; et n’en vis jamais untel qui se réjouit tant de la venue d’un si noble roi ; et plût à Dieu que je fusse si heureuse, lorsque je finirai mes jours, que je puisse être enterrée en ce pays. — Ô Jeanne, dit l’archevêque de Reims, en quel lieu avez-vous espérance de mourir ? Auquel elle répondit : Où il plaira à Dieu ; car je ne suis non plus assurée que vous du lieu ni de l’heure ; et voudrais que ce fut le plaisir de Dieu mon Créateur, que je m’en retournasse maintenant en laissant les armes pour aller servir mon père et ma mère, en gardant les brebis avec ma sœur et mes frères, lesquels se réjouiraient fort de ma venue.

LXXXIX.
Elle fut devant Paris que les Anglais tenaient

Étant arrivée devant Paris, elle mit pied à terre puis elle, suivie de plusieurs seigneurs, monta au premier fossé près Saint-Honoré ; et y mit sa lance en divers lieux, tâtant et essayant quelle profondeur y avait d’eau. En quoi faisant, elle fut grand espace tellement qu’une arbalète, tirée de la ville, lui perça la cuisse d’un trait. Ce nonobstant elle ne s’en voulut partir si tôt, mais fit très grande diligence de faire apporter et jeter des fagots et autres choses nécessaires. Et sur ce qu’elle fut interrogée par les Anglais, si quand elle alla devant Paris elle eut par révélation de ses voix d’y aller, répond que non, mais que ce fut à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes, et avait bien intention d’aller outre et passer les fossés.

XC.
Son offrande à l’église Saint-Denis en France

Après la blessure qu’elle eût devant Paris, elle offrit à saint Denis, qui est, dit-elle, le trompette des Français, un blanc harnais entier à un homme d’armes et une épée qu’elle avait gagnée devant Paris, laquelle offrande elle fit par dévotion, comme il est accoutumé par les gens d’armes quand ils sont blessés.

XCI.
Ses blessures en général

À une sortie qui fut faite le sixième mai à Orléans, qui était la veille de la levée du siège, elle fut blessée à la bastille du pont d’un trait de flèche, qui avait pénétré sa chair entre le col et les épaules, de la longueur de demi-pied ; et étant retirée en son logis, elle se fit panser par un chirurgien, puis elle prit sa réfection avec quatre soupes en du vin fort trempé d’eau, ne but ni mangea autre chose de tout ce jour-là. Après, elle reprit ses armes et retourna au boulevard, encourageant le bâtard d’Orléans et les seigneurs de continuer l’assaut des tournelles et boulevard, lequel dura depuis le matin jusqu’à soleil couchant. Elle fut aussi blessée d’une flèche sur la mamelle à la prise du pont, comme elle avait prédit. Lors de l’assaut donné à la ville de Jargeau, étant à l’escalade et tenant son enseigne en la main, elle fut frappée d’une pierre qui fut cassée sur sa tête, et elle portée par terre. Elle eut la cuisse percée d’un trait d’arbalète devant Paris, et dit qu’elle ne fut jamais blessée qu’elle n’eût grande consolation et grande aide de par notre Seigneur, et de sainte Catherine et de sainte Marguerite.

XCII.
Combien d’enfants elle tint sur les saints fonts de baptême

Elle tint un fils à Saint-Remi, d’où elle était née, le père duquel s’appelait Gérardin d’Épinal, laboureur, et la mère Isabeau ; lequel enfant fut nommé Nicolas. Étant à Troyes en Champagne, elle leva un enfant, et deux à Saint-Denis en France ; et volontiers elle donnait le non de Charles aux mâles, pour l’honneur de son roi, et aux filles Jeanne ; et aucunes fois selon que les mères voulaient. Et sur ce qu’elle fut interrogée étant prisonnière à Rouen, si elle en avait tenu à Reims et à Château-Thierry, elle dit n’en avoir de mémoire.

XCIII.
Un enfant de Lagny eut vie par sa prière

Un enfant ayant trois jours, fut porté à l’église de Notre-Dame de Lagny ; et fut dit à ladite Jeanne que les Pucelles de la ville étaient devant l’image Notre-Dame, et qu’elle y voulût aller prier Dieu et ladite Dame, qu’il lui plût lui donner vie. Et elle y alla et pria avec les autres ; et finalement il lui apparut vie et cria trois fois et puis fut baptisé ; tantôt mourut et fut inhumé en terre sainte, et y avait trois jours, comme l’on disait, qu’en l’enfant n’y était apparu vie, et était noir comme sa cotte ; mais quand il cria, la couleur lui commença à revenir ; et elle était avec les Pucelles à genoux devant l’image Notre-Dame à faire sa prière. Et est ce que contient sa réponse à l’interrogatoire à elle fait sur ce sujet étant prisonnière.

XCIV.
Son arrivée à Bourges avec le roi

La reine, avertie que le roi approchait, elle lui alla au-devant, et avec elle entre autres une damoiselle de ladite ville, qu’on appelait Marguerite de Tourade [Touroulde], laquelle Jeanne prévint la reine et la salua.

XCV.
Où elle logea

Elle fut logée par le commandement du roi chez ladite damoiselle, et y fut conduite par Thibault d’Albret, où elle demeura l’espace de trois semaines, et y mangeait, buvait et couchait, et presque toujours elles couchaient ensemble, et allaient à l’église, soit à matines et autres heures. Laquelle damoiselle ne vit oncques [jamais], à ce qu’elle dit, en ladite Jeanne aucune chose mauvaise, et se gouvernait sagement, et l’ayant vue plusieurs fois aux bains et étuves, déposa qu’elle était vierge. Aussi plusieurs femmes qui l’avaient vue diverses fois nue et su de ses secrets, disaient qu’elle avait son pucelage, et qu’oncques elle n’avait eu la secrète maladie des femmes, et que jamais personne ne le put connaître par ses habillements ni autrement.

XCVI.
De quoi elle se plaignait à son hôtesse

Elle se plaignait, et déplaisait fort en elle-même, de ce que certaines bonnes femmes de la ville allaient en sa maison, et y portaient des patenôtres et autres marques afin qu’elle les touchât ; dont elle se riait, disant à son hôtesse : Touchez les vous-mêmes, car elles seront aussi bonnes de votre touchement que du mien. Elle s’était aussi fâchée ailleurs de même chose plusieurs fois auparavant, de ce qu’on la visitait et semblait qu’on la voulait quasi adorer : ce qu’elle avait fort à déplaisir.

XCVII.
Comme la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier fut assiégée et prise d’assaut, ladite Pucelle empêcha que l’église ne fut pillée

Certain temps après le retour du sacre du roi, fut avisé par le Conseil étant lors à Gien sur Loire, qu’il était très nécessaire de recouvrer la ville de La Charité, que tenaient les ennemis, mais qu’il faillait avant prendre celle de Saint-Pierre-le-Moûtier. Après que ladite Pucelle et ses gens, desquels le sieur d’Albret était le chef, eurent tenu le siège devant par aucun temps, il fut ordonné de donner assaut à ladite ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent leur devoir ceux qui là étaient. Mais obstant le grand nombre de gens d’armes étant dans ladite ville, la grande force d’icelle et aussi la merveilleuse résistance que ceux de dedans faisaient, furent contraints et forcés lesdits Français eux retraite pour les causes dessusdites. Et à cette heure le sieur Dolon, qui était blessé d’un trait parmi le talon, tellement que sans potence il ne se pouvait soutenir, vit que ladite Pucelle était demeurée très petitement accompagnée de ses gens et autres, et doutant ledit Dolon qu’inconvénient ne s’en ensuivit, monta sur un cheval et incontinent tira vers elle, et lui demanda qu’elle faisait là ainsi seule et pourquoi elle ne se retirait comme les autres. Laquelle après ce qu’elle eût ôté sa salade de dessus la tête, lui répondit qu’elle n’était pas seule, et que pour secours elle avait en sa compagnie cinquante mille de ses gens, et que d’ici ne se partirait qu’elle n’eût pris ladite ville. Et ledit Dolon lui dit à cette heure-là, que quelque chose qu’elle dit, elle n’avait pas avec elle quatre ou cinq hommes ; et ainsi était-il certainement, comme plusieurs autres pareillement la virent, pour laquelle cause il lui dit derechef qu’elle s’en allât d’ici et qu’elle se retirât comme les autres faisaient. Et adonc elle lui dit qu’il fît apporter des fagots et claies, pour faire un pont sur les fossés de ladite ville, afin qu’ils puissent mieux approcher. Et en lui disant ces paroles s’écria à haute voix et dit : Aux fagots ! aux claies tout le monde, afin de faire le pont, lequel incontinent après fut fait et dressé. De laquelle chose ledit Dolon fut tout émerveillé : car incontinent ladite ville fut prise d’assaut sans y trouver pour lors trop grande résistance. Or les gens d’armes et soldats voulaient faire violence en l’église, et prendre les choses sacrées et les autres biens qui y étaient cachés. Mais elle l’empêcha et défendit courageusement, et n’endura qu’aucune chose y fut prise.

XCVIII.
Elle assiégea la ville de La Charité

Comme elle s’en voulait retourner vers la France, les gentilshommes et gens d’armes lui dirent que c’était le meilleur d’aller premièrement devant La Charité ; ce que toutefois ne lui conseillait pas une nommée Catherine de La Rochelle, parce qu’il faisait trop grand froid et que quant à elle, elle n’y irait pas. Et fit ladite Jeanne faire un assaut aux fossés de ladite ville, mais dit qu’elle n’y jeta ni fit jeter de l’eau par manière d’aspersion, comme ses ennemis disaient en l’interrogeant.

XCIX.
Quel était son conseil

Ledit sieur Dolon, son gouverneur, lui demanda une fois quel était son conseil ; elle répondit qu’ils étaient trois, l’un desquels demeurait avec elle, l’autre allait et venait souventefois vers elle et la visitait, et le troisième était celui avec lequel les deux autres délibéraient. Et l’ayant prié de lui montrer ledit conseil, elle lui dit qu’il n’était pas assez digne ni vertueux pour le voir.

C.
Sa stature, vaillance et adresse

Elle était belle et bien formée, allait fort bien à cheval, et portait bravement la lance, ordonnait des gens de guerre et des préparatifs de l’artillerie et bombardes, et était fort hardie à aller aux assauts et combats, et autant que capitaine qui eut suivi les armes trente ans, et voulait toujours aller à l’avant-garde de l’armée et au-devant des gens d’armes pour les garder des ennemis, et couchait la lance, et était toujours des premiers à frapper sur eux ; tellement que les chefs de guerre s’émerveillaient d’elle et de ce qu’étant en armes et à cheval, elle ne mettait jamais pied à terre pour ses nécessités naturelles ; et chacun s’ébahissait comme elle pouvait demeurer si longtemps à cheval.

CI.
Combien on faisait état de son conseil en fait de guerre

Plusieurs fois elle était de contraire avis du conseil du roi et des capitaines, et le sien étant suivi, la chose venait à bien, comme à Orléans, Troyes et autres lieux.

CII.
Son coucher

Durant son voyage qui fut de neuf ou dix jours pour venir de son pays trouver le roi à Chinon, elle coucha vêtue et aiguilletée. Depuis qu’elle fût arrivée en Touraine, elle eut toujours une femme pour coucher avec elle quand elle était en villes, mais lorsqu’elle était à la guerre elle couchait vêtue et armée ; si elle ne pouvait recouvrer des femmes elle couchait avec des jeunes filles, et ne voulait pas coucher avec des vieilles femmes.

CIII.
L’opinion qu’on avait d’elle

Ses beaux faits d’armes faisaient croire à un chacun que c’était plutôt œuvre de Dieu que des hommes, et qu’elle était conduite du Saint-Esprit, y ayant en elle de la vertu divine et non humaine ; ce que mêmes les grands seigneurs et capitaines de l’armée du roi publiaient. D’autres disaient que ses faits leur semblaient divins et miraculeux : car autrement il eut été impossible à une si jeune pucelle faire telles œuvre sans le vouloir et conduite de notre Seigneur. D’autres tenaient ce langage, que vu ses faits et gestes et grandes conduites, elle était inspirée et remplie de tous les biens qui peuvent et devraient être en une bonne chrétienne, et croyait-on fort à ses paroles, et qu’elle était enflammée de l’amour divin et choyée de Dieu.

CIV.
Ses exercices spirituels et actes de pitié et dévotion

Elle était fort dévote, aimait et craignait Dieu, faisait plusieurs abstinences, et jeûnait les vendredis et le carême ; et c’était parfois vingt-quatre heures sans boire ni manger. Elle était fort sobre, car lorsqu’elle ne jeûnait pas, elle ne mangeait que deux fois le jour, hantait l’église, se confessait souvent, et oyait la messe ; elle ne jurait jamais Dieu ni ses saints ; elle recevait souvent le Saint-Sacrement de l’autel, et quelquefois en habit d’homme, mais non armée. Elle était charitable et aimait les pauvres gens des champs, et allaient volontiers vers elle : auxquels elle ne faisait aucun déplaisir, mais les supportait de son pouvoir. Elle baillait souvent de l’argent à d’aucuns de ses gens pour donner pour l’honneur de Dieu. Elle était de louable conversation, tant en fait qu’en paroles ; avait les signes d’une bonne catholique et parfaite chrétienne ; était scrupuleuse, ne voulant jamais permettre que l’on charmât ses plaies et blessures. Les gens de guerre l’estimaient quasi sainte, et ne pouvait être reprise de personne. En tous ses gestes et conversation elle se portait fort honnêtement, et en tout autre chose elle était simple à merveilles, hormis en fait de guerre ; n’était jamais oisive et était recommandable en tout. Elle était si chaste et pour telle reconnue que les capitaines et gens d’armes ne lui osaient parler de choses déshonnêtes.

CVI.
Ceux qui la hantaient n’avaient aucun désir charnel d’elle

Ses conducteurs depuis son pays jusqu’à Chinon, les grands seigneurs, capitaines et autres gens de guerre de l’armée du roi, même le sénéchal de Beaucaire député par le roi pour la garde ordinaire d’elle, qui aidait à l’armer et voyait panser ses plaies, n’eurent oncques [jamais] aucun désir charnel ou concupiscence en son endroit, ainsi que plusieurs d’entre eux déclarèrent et affirmèrent par serment en leurs dépositions.

CVII.
Sa prise à Compiègne ayant fait une sortie

Au partir de Bourges elle retourna devers Paris et alla à Crépy-en-Valois, et de là à Compiègne, qui est au diocèse de Beauvais ; et entra dans la ville à heure secrète du matin, sans que ses ennemis le sussent autrement comme elle pensait. Et ce jour même au soir, elle fit une saillie par le pont et par le boulevard, et alla avec la compagnie des gens de son parti sur ceux de monsieur de Luxembourg, qu’elle rebuta et repoussa par deux fois jusqu’au logis des Bourguignons et à la troisième fois jusqu’à mi-chemin ; et lors les Anglais, qui étaient là, coupèrent les chemins à elle et ses gens entre le boulevard. Et comme elle et ses gens se retiraient, elle fut prise en champs du côté devers la Picardie, près le boulevard, par un Picard qui était de la compagnie du comte de Ligny, et n’y avait seulement entre le lieu où elle fut prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et le fossé dudit boulevard, elle étant montée sur un double courtier ; c’est ce qu’elle en dit lorsqu’elle fut prisonnière à Rouen ; et interrogée si elle fit ladite sortie par le commandement de ses voix, elle répondit qu’en la semaine de Pâques dernière passée, elle étant sur les fossés de Melun, lui fut dit par ses voix, à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, qu’elle serait prise avant que fut la Saint-Jean, et qu’ainsi fallait qu’il fut fait, qu’elle ne s’ébahit, mais prit tout en gré, et que Dieu lui aiderait. Et depuis ledit lieu de Melun lui dirent encore par plusieurs fois qu’elle serait prise ; et les requérait tous les jours que quand elle serait prise elle fut tôt morte sans un travail de prison, et elles lui dirent qu’elle prît tout en gré, qu’ainsi le fallait faire ; mais ne lui dirent point l’heure ; et si elle l’eût su, elle n’y fût allée et avait plusieurs fois demandé de savoir l’heure, et elles ne la lui dirent pas. Et dès lors qu’elle eût révélation, elle se rapporta du plus du fait de la guerre à la volonté des capitaines, et toutefois elle ne leur disait pas qu’elle avait ladite révélation.

CVIII.
Sa prison au château de Beaurevoir d’où elle se cuida évader

Elle fut menée au château de Beaurevoir d’où était seigneur Jean de Luxembourg, chevalier, où elle fut détenue quatre mois durant, d’où elle se cuida [pensa] évader pour le doute qu’elle avait des Anglais, par le moyen de ce qu’elle sauta du donjon entre deux pièces de bois, et faisait état de renfermer ses gardes dedans la tour, n’eût été le portier qui l’avisa et rencontra. Et depuis qu’elle fut chue, elle fut deux ou trois jours qu’elle ne voulut manger ni boire, et à cause de ce saut elle fut grevée. Toutefois elle fut bientôt guérie ; et avait été mue de s’échapper pour deux causes : l’une fut qu’elle avait ouï dire que ceux de Compiègne, tous jusqu’à l’âge de dix-huit ans devaient être mis à feu et à sang, et qu’elle aimait mieux mourir que vivre après une grande destruction de bonnes gens ; l’autre qu’elle avait su qu’elle était vendue aux Anglais, et eût plus cher mourir que d’être en la main des Anglais ses adversaires. Elle fut réconfortée par sainte Catherine, qui lui dit qu’elle se confessât et requit merci à Dieu de ce qu’elle avait fait, et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours dedans la Saint-Martin d’hiver ; et adonc ce prit à revenir, et fut tantôt guérie. Et quand elle saillit, elle ne se cuidait [pensait] pas se tuer, mais en sautant se recommanda à Dieu, et cuidait, par le moyen de ce saut, échapper et évader qu’elle ne fut livrée auxdits Anglais ; disant qu’elle ne serait oncques prisonnière en lieu qu’elle ne s’échappât volontiers. Lequel saut du donjon elle fit contre le commandement de ses voix, et ne s’en put tenir. Et quand elles virent sa nécessité, elles lui secoururent sa vie, et la gardèrent de se tuer ; et dit qu’elles l’ont toujours secourue en ses grandes affaires, et est signe que ce font bons esprits.

CVIX.
Quelle épée elle portait lors de sa prise

Elle avait une épée d’un Bourguignon qu’elle avait eue à Lagny ; et était bonne épée de guerre pour donner de bons soufflets et de bons coups, ainsi qu’elle dit.

CVX.
Sa prison au château du Crotoy

Après avoir été prisonnière à Beaurevoir, elle fut conduite au château du Crotoy où elle oyait souvent la messe qu’y disait le chancelier de l’église d’Amiens, nommé maître Nicolas de Guenville, docteur ès droits,homme fort notable, qui lors y était détenu prisonnier, lequel l’oyait de confession et disait tout plein de bien d’elle.

CVXI.
Les diligences faites par les Anglais pour avoir ladite Jeanne et lui faire son procès

L’Université de Paris écrivit à Philippe, duc de Bourgogne, le priant de la mettre en mains de frère Jean Magistri, de l’ordre des Frères prêcheurs, inquisiteur de la foi, et la faire bailler à l’évêque de Beauvais maître Pierre Cauchon, en la juridiction spirituelle duquel elle avait été prise, pour lui faire faire son procès ; et autres lettres de ladite Université tendant à même fin adressées à Jean de Luxembourg ; lettres de frère Martin Vincent, maître en théologie, vicaire général de l’inquisiteur de la foi en France, datées à Paris le vingt-neuvième mai mille quatre cents trente, adressées audit duc de Bourgogne, le priant et exhortant de lui envoyer ladite Jeanne, qu’il dit être en sa possession, soupçonnée de plusieurs crimes, erreurs et hérésies, pour ester à droit. Lequel évêque de Beauvais somma ledit duc de Bourgogne et le sieur de Luxembourg, et de la part du roi d’Angleterre à même fin. Auquel roi ladite Université écrivit, le priant de faire délivrer ladite Jeanne à la justice ; et furent leurs lettres données en leur congrégation au couvent des Mathurins. Le chapitre de Rouen octroya lettres le 27 décembre audit an, le siège archiépiscopal vacant, par lesquelles il bailla territoire audit évêque de Beauvais. Lettres du roi d’Angleterre datées audit Rouen, le treizième janvier ensuivant, par lesquelles il voulait que ledit évêque fît le procès à ladite Jeanne.

CVXII.
Combien elle fut achetée

Par l’intermission de l’évêque de Beauvais, on eut la dite Jeanne d’un Picard homme d’armes du duc de Bourgogne qui l’avait prise, et ce moyennant dix mille francs, ne s’étant voulu contenter du premier offre qui était six mille francs.

CVXIII.
Sa prison à Rouen, et ses gardes

Elle fut menée prisonnière en une tour du château vers les champs, et mise dans une cage de fer où elle fut détenue et liée par le col, pieds et mains , et fut en ce piteux état dès le temps qu’elle fut amenée jusqu’au commencement de son procès. Et lui furent baillés pour la garder un nommé Jean Gris, écuyer du roi d’Angleterre, Jean Belone et Guillaume Talebot, auxquels fut enjoint de ne la laisser parler à personne. Et en la procédure, lorsqu’on faisait son procès, est porté que pour la garder y avait cinq Anglais de jour et de nuit, dont trois étaient renfermés la nuit avec elle, et de jour y en avait deux hors la prison.

CVXIV.
Qui la fut voir en prison

Le comte de Ligny la voulant voir, il y alla en la compagnie des comtes de Warvic [Warwick] et de Suffort [Stafford], présent le chancelier d’Angleterre, alors évêque de Warvic [Thérouanne], le frère du comte de Ligny, à laquelle il dit ces paroles : Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre en finance (c’est à dire à rançon) pourvu que vous promettiez que vous ne vous armerez jamais contre nous ; laquelle répondit : Je sais bien que vous n’avez, ni la volonté, ni le pouvoir, puis elle dit : Je sais bien que les Anglais me feront mourir, croyant qu’après ma mort ils gagneront le royaume de France. Mais quand ils seraient cent mille plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auraient point le royaume de France. Desquelles paroles le comte de Warvic fut endurci.

CVXV.
Où elle fut mise quand on lui voulut faire son procès

On la mit dans une chambre moyennement haute, en laquelle on montait par huit degrés, et y avait un lit où elle couchait. Il y avait aussi un gros bois où était certaine chaîne de fer, à laquelle elle était enferrées par les pieds, que l’on fermait à une serrure clouée audit bois ; et y avait cinq misérables Anglais qu’on appelle en français Houssepailliers [palefrenier, et par extension : mauvais garçon], qui la gardaient, et qui ne désiraient que sa mort et fort souvent se moquaient d’elle, dont elle les reprenait. Et y avait trois clefs en la prison, l’une desquelles était gardée parle cardinal d’Angleterre nommé Henry, l’autre par l’inquisiteur et la troisième par le promoteur, qu’on appelait Jean Bénédicité.

CVXVI.
Quand elle fit citée, sa réponse et requête aux juges

Elle fut citée à comparoir en la chapelle royale de Rouen au mardi vingtième février 1430, à la façon que l’on comptait lors en France ; et fit réponse qu’elle comparaîtrait et répondrait la vérité, pourvu que ce fût devant les ecclésiastiques, tant Français qu’Anglais, et qu’elle désirait ouïr la messe auparavant que d’être jugée. Et lorsqu’elle prêta le serment sur les saints Évangiles de dire vérité, elle excepta de révéler ses visions, sinon à Charles, son roi, et ne les révélerait à autre quand on lui devrait trancher la tête.

CVXVII.
Elle fut visitée par des sages femmes et trouvée pucelle

Elle fut visitée par matrones et sages femmes, si elle était vierge ou non : l’une desquelles s’appelait Anne Bunon, et ce par commandement et en la présence de la duchesse de Betford [Bedford], et était le duc son mari caché en quelque lieu secret par où il la voyait visiter. Après laquelle visitation fut rapporté qu’elle était entière, et n’avait été dépucelée : qui fut la cause que ladite duchesse fit défense aux gardes et autres qu’ils n’eussent à lui faire aucune violence.

CVXVIII.
Elle bailla un soufflet a un couturier

Un couturier lui ayant fait une robe, ou cotte, par le commandement de ladite duchesse de Betford, comme il la lui voulait vêtir, il prit ladite Jeanne par la manche, dont elle fut indignée, et lui bailla un soufflet.

CVXIX.
Ce que sainte Catherine lui dit touchant son procès

Sainte Catherine lui dit qu’elle répondit hardiment aux juges sur ce qu’ils lui demanderaient de son procès.

CVXXX.
La haine qu’on lui portait

Plusieurs lui portaient grande haine et principalement les Anglais, qui la craignaient fort, et plus que cent hommes armés ; car auparavant sa prise, ils n’eussent osé comparaître en lieu où ils eussent cru qu’elle fût, et cherchaient sa mort afin qu’elle ne leur nuisît plus.

CVXXI.
Ce qui fut dit à l’évêque de Beauvais par un homme d’Église anglais

Un homme d’Église anglais dit à l’évêque de Beauvais qu’il favorisait ladite Jeanne, auquel l’évêque répondit, qu’il en avait menti ; lesquelles paroles furent rapportées audit cardinal envers lequel l’Anglais s’en excusa.

CVXXII.
Dire dudit évêque

Il disait parfois à quelques-uns qu’il fallait qu’il servît le roi, et qu’il entendait faire un beau procès contre ladite Jeanne.

CVXXIII.
Où elle fut interrogée, et par qui

Elle fut interrogée en la chambre qui est au bout de la grande salle du château, en la présence de l’évêque de Beauvais maître Pierre Cauchon, frère Jean le Maître de l’ordre des Prédicateurs, Jean Granderault [Graverent] inquisiteur de la foi et député au diocèse de Rouen, par autorité apostolique en tout le royaume de France sur le fait de l’hérésie ; Gilles abbé de Fécamp, Nicolas abbé de Jumièges, Guillaume abbé de Cormeilles et de plusieurs chanoines de Rouen. Et étant requise de faire le ferment de dire la vérité, elle répondit en cette manière : Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger, vous me pourrez par aventure demander telles choses que je ne vous dirai pas. Et comme les juges lui disaient : Vous jurerez de dire la vérité de ce qui vous sera demandé concernant la foi, et que vous saurez, elle répondit qu’elle jurerait volontiers touchant ses père et mère, et de ce qu’elle avait fait après s’être mise en chemin pour venir en France. Mais des révélations qui lui avaient été faites de la part de Dieu, elle ne les avait jamais dites ou révélées à personne, sinon à Charles seul, qu’elle dît être son roi, et ne les révélerait pas quand on lui devrait trancher la tête ; car elle avait cela en vision, ou par son conseil secret, de ne les révéler à personne. Et à cette condition, étant à genoux, les deux mains mises sur le missel, elle jura de dire vérité.

CVXXIV.
Ce qu’elle dit audit évêque

Elle dit audit évêque : Avisez bien ce que vous faites ; car à la vérité, je suis envoyée de la part de Dieu, et vous vous mettez en grand danger. Lequel, combien qu’elle l’eût récusé comme son ennemi capital, il ne laissa pourtant de procéder.

CVXXV.
Les interrogatoires qu’on lui faisait et les tromperies dont on usait pour la surprendre

Elle était tous les jours interrogée au matin ; quatre heures durant, et après dîner, deux ou trois heures ; et lui furent faits une infinité d’interrogatoires et demandes durant son procès. Au commencement duquel y avait certains greffiers cachés contre une fenêtre, derrière une tapisserie, en sorte qu’on ne les pouvait voir, entre lesquels était un nommé L’Oyseleur ; et écrivaient ce qu’ils voulaient, omettant sciemment les excuses de ladite Jeanne ; et ceux qui écrivaient au pied des juges et les autres n’étaient conformes en leurs écrits ; tellement qu’il y avait après de la contention entre eux. Il y avait six assistants avec les juges qui l’interrogeaient ; et quelques fois, quand un l’interrogeait et qu’elle répondait, un autre interrompait sa réponse de manière qu’elle leur disait ces paroles : Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre. D’aucunes fois, on l’interrogeait de choses sur lesquelles elle avait auparavant fait réponse : Vous êtes tous répondus (disait elle) lisez bien votre livre, vous le trouverez, et m’en rapporte au greffier qui écrit. Et étant interrogée touchant ses voix, elle leur dit : Si vous faites doute de cela, envoyez à Poitiers, où j’ai autrefois été examinée, et cela est contenu au registre qui y est. Une fois, comme on l’interrogeait sur des choses dont elle avait déjà répondu il y avait huit jours, elle citait ce qu’elle avait dit, à savoir telle et telle réponse, et se regardaient les assistants entre eux, disant qu’il était véritable ; et lors l’un des notaires ou greffiers, après avoir feuilleté son registre, il fut trouvé qu’il était ainsi sans qu’il y eut rien d’ajouté ni diminué, dont elle se réjouit, disant audit greffier, que si une autre fois il venait à faillir, qu’elle lui tirerait l’oreille. Une autre fois, sur certain interrogatoire, elle répondit : Passez outre, ceci n’est pas votre procès ; je n’ai pas pris conseil de cela ; donnez moi délai de quinzaine ; je ne vous dirai pas tout, je n’ai pas congé de ce faire. Elle répondait toujours sagement et avait bonne mémoire. Elle fut fort travaillée par tant de divers interrogatoires contenus au procès, qui sont en nombre de plus de soixante ou quatre-vingts. Et combien qu’elle fut fort ignorante, et qu’à peine elle sût son Pater noster, elle répondait néanmoins fidèlement et sagement.

CVXXVI.
Question subtile, et la réponse

L’évêque de Beauvais lui demanda une fois si elle était en la grâce de Dieu, elle répondit que c’était une grande chose de répondre sur cela. Enfin elle dit : Si j’y suis Dieu m’y tienne ; si je n’y suis Dieu m’y veuille mettre : car j’aimerais beaucoup mieux mourir que de n’être en l’amour de Dieu. L’évêque de Vinton de l’ordre de Saint-Augustin du couvent de Rouen [Jean Le Fèvre, évêque de Démétriade], étant présent lors dudit interrogatoire, dit audit évêque de Beauvais, que ce n’était pas une question convenable à telle femme, à quoi il répondit : Il vous eût été meilleur si vous vous fussiez tu.

CVXXVII.
Elle est interrogée touchant ses voix

Étant interrogée si lors qu’elle ouït ses voix la première fois, elle parlait à Dieu, elle fit cette réponse : Il devait bien suffire de le permettre à ceux qui étaient envoyés de par lui ; c’est à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite ; lesquelles (disait-elle) l’avaient gouvernées il y avait sept ans, et que leurs figures étaient couronnées de belles couronnes fort précieuses et riches ; et qu’outre lesdites saintes, elle requérait saint Michel et saint Gabriel, et réclamait notre Seigneur et notre Dame, lesquels lui envoyaient conseil et consolation ; et telle était sa prière : Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion je vous requiers, si vous m’aimez, que vous révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien, quant à l’habit, le commandement comme je l’ai pris, mais je ne sais pas en quelle manière je le dois laisser, pour ce plaise vous à moi l’enseigner. Et dit que lesdites voix vinrent tôt après, et que ce jour-là elles vinrent trois fois, et que sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient dit la manière qu’elle devait répondre touchant ledit habit. Et étant derechef interrogée à cause desdites saintes, elle dit qu’elle les accolait par le haut, et ne les pouvait accoler sans les sentir et toucher, et à l’honneur d’elles et à leurs images et remembrances dans les églises, elle a plusieurs fois donné des chapeaux de fleurs, leur faisant révérence le plus qu’elle pouvait, sachant qu’elles sont au royaume de Paradis. Elle assurait aussi avoir eu en vision que saint Charlemagne et saint Louis priaient pour le salut du roi et de la ville d’Orléans. Et disait croire aussi fermement que ces voix-là venaient de Dieu, comme elle croyait que Dieu nous avait racheté des peines d’enfer, et que si ce n’eût été la volonté de Dieu, elle n’eût su du tout rien faire. Et interrogée touchant les anges, elle répondit que quand elle vit saint Michel et les anges, elle leur fit la révérence, et après leur partement elle baisait la terre où ils avaient reposé ; et qu’ils venaient beaucoup de fois entre les chrétiens qu’on ne les voyait pas, et les a vu souventefois entre lesdits chrétiens. Et interrogée si de saint Michel ou de ses voix elle avait point eu de lettres, elle répondit qu’elle n’avait point eu de congé de le leur dire, et qu’elle leur répondrait volontiers entre ici et huit jours ce qu’elle en saurait ; et qu’auparavant le siège d’Orléans et depuis tous les jours quand ils parlaient à elle, ils l’ont appelée plusieurs fois Jeanne la Pucelle, fille de Dieu. Elle dit aussi que jamais elle n’avait trouvé ses voix en deux paroles contraires, lesquelles voix elle appelait ses messagers, et toujours elle maintint et persista jusqu’à la fin de sa vie, que les voix qu’elle avait eues c’était par le commandement de Dieu, et croyait que les révélations qu’elle avait eu venaient de lui.

CVXXVIII.
Interrogatoire pour le regard de ses habits

Sur ce qu’elle fût interrogée touchant ses habits, elle fit cette réponse : Que dites-vous, si j’ai juré et promis à notre Seigneur de ne mettre cet habit d’homme jus [en bas]. Toutefois je vous réponds, faites-moi faire une robe longue jusqu’à terre sans queue, et me la baillez à aller à la messe, et puis au retour je prendrai l’habit que j’ai ; et vous requiers en l’honneur de Dieu et de Notre-Dame, que je puisse ouïr la messe en cette bonne ville. Et lui étant dit derechef qu’elle prît habit de femme simplement et absolument, elle répondit : Baillez-moi habit comme à une fille de bourgeois, c’est à savoir une houppelande, et je la prendrai, et même le chaperon de femme pour aller ouïr messe. Et puis elle les pria, le plus instamment qu’elle pût, de lui laisser l’habit qu’elle portait, et qu’on la lassât ouïr messe sans changer. Et encore d’abondant interrogée sur le même sujet d’habits, elle répondit que quant à l’habit de femme, elle ne le reprendrait pas tant qu’il plairait à notre Seigneur ; et si ainsi était qu’il la fallût mener en jugement et à la mort, elle requérait, messieurs de l’Église qu’ils lui firent cette grâce qu’elle eût une chemise de femme un couvre-chef à la tête, et qu’elle aimait mieux mourir que de révoquer ce que notre Seigneur lui avait fait faire. Or ceux qui l’avaient vue en la prison audit Rouen, déposèrent qu’elle avait l’habit d’homme pour la défense d’elle et de sa chasteté, et qu’elle disait à ses juges qu’elle n’était pas assurée en l’habit de femme avec ses gardes qui voulaient attenter a sa pudicité, et que lesdits juges lui avaient promis qu’elle serait en prisons de l’Église, et qu’elle aurait une femme avec elle, et que quand elle aurait fait ce pourquoi elle était envoyée, elle prendrait l’habit de femme. Et étant derechef interrogée, elle répondit qu’à Arras et Beaurevoir, elle avait été admonestée de prendre l’habit de femme, mais qu’elle l’avait refusé et refusait encore. Et quant aux œuvres de femme dont on l’interrogeait aussi, elle répondit qu’il y avait assez d’autres femmes pour ce faire.

CVXXIX.
Requête à ses juges

Elle requit ses juges, si elle était menée à Paris, qu’elle eût le double de ses interrogatoires et réponses, afin qu’elle les baillât à ceux de Paris, et qu’elle ne fût plus travaillée de tant d’interrogatoires.

CVXXX.
Interrogée si Dieu haïssait les Anglais, et ce qu’elle répondit

Sur ce qu’elle fût interrogée, à savoir mon [vraiment] si Dieu haïssait les Anglais, elle fit réponse qu’elle n’en savait rien, mais trop bien qu’ils seraient boutés hors de France, excepté ceux qui y mourraient.

CVXXXI.
Ce qu’elle racontait touchant son examen

Elle racontait quelques fois la façon dont elle avait été examinée par les gens d’Église et qu’elle leur avait répondu ces paroles : Il y a ès livres de notre Seigneur plus qu’ès vôtres.

CVXXXII.
Ce qu’elle demanda à son roi, sur ce interrogée

Elle ne lui demanda rien, fors bonnes armes et bons chevaux, et de l’argent pour payer les gens de son hôtel, et que pour tout son trésor elle n’avait vaillant que dix ou douze mille écus, qui n’était pas grand cas à mener la guerre, lesquelles choses ses frères avaient, compte elle pensait ; et dit que ce qu’elle avait était de l’argent propre du roi.

CVXXXIII.
De ses frères et des armoiries que le roi leur donna, de ce interrogée

Elle dit que ses frères avaient ses biens, ses chevaux et son épée, comme elle croyait, et autres choses qui valaient plus de douze mille écus. Elle dit n’avoir oncques eu écusson ou armes, mais que son roi en donna à sesdits frères, à savoir un écu d’azur, deux fleurs de lis d’or et une épée parmi ; et a devisé ces armes à un peintre de Rouen parce qu’il les lui avait demandées ; et furent données par son roi à sesdits frères à la plaisance d’eux, et sans la requête d’elle ni sans révélation.

CVXXXIV.
Ses anneaux

Interrogée touchant ses anneaux, elle dit que l’un d’eux était d’or, mais non pas de fin or, auxquels étaient gravés ces noms : Jesus, Maria, et trois croix ; lequel anneau elle aimait pour l’honneur de son père.

CVXXXV.
Son portrait

On l’interrogea aussi touchant son portrait. Elle répondit qu’elle vit à Arras une peinture en la main d’un certain personnage, et y avait la semblance d’elle toute armée, présentant une lettre à son roi, et était agenouillée d’un genoux, et dit qu’ oncques elle ne vit ou fit faire aucune image ou peinture à sa semblance.

CVXXXVI.
Dire d’un grand seigneur anglais parlant d’elle

À la vérité (dit un Anglais parlant d’elle) c’est une brave femme ; si elle était Anglaise.

CVXXXVII.
Quels saints elle priait et invoquait

Elle avait, dès sa jeunesse, spéciale dévotion à la glorieuse Vierge Marie, et parfois elle réclamait saint Michel et saint Gabriel, mais d’ordinaire c’étaient sainte Catherine et sainte Marguerite à qui elle s’adressait, et étaient ses voix ; et fit mention seulement une fois de saint Charlemagne et saint Louis, qui priaient, disait-elle, pour la santé du roi et délivrance d’Orléans et de leur duc.

CVXXXVIII.
Le jugement que plusieurs faisaient d’elle touchant les réponses à ses interrogatoires

Elle répondait fort sagement et prudemment, avec grande audience ; et n’y avait si grand docteur et subtil, qui étant interrogé par tant de messieurs et en une si grande continuation, et si confusément comme elle était, qui n’eût été bien perplexe ; joint qu’elle n’avait personne qui la conseillât ni consolât en la prison, ni qui osât ce faire, de crainte des Anglais.

CVXXXIX.
Sa plainte aux juges

Elle leur fit sa plainte de ce qu’elle était détenue en chaînes. Lors ils lui dirent qu’auparavant, à savoir à Beaurevoir, on l’avait vu s’être voulu évader plusieurs fois des prisons ; et afin qu’elle fût plus sûrement gardée, on avait trouvé expédient de la tenir enferrée. À quoi elle répondit ainsi : Il est vrai qu’autrefois j’ai voulu évader, comme je voudrais bien encore, en tant qu’il est licite à quiconque est prisonnier de s’échapper.

CVXL.
La supposition que fit un nommé L’Oyseleur

Nicolas L’Oyseleur entra dans la prison où était ladite Jeanne et, feignant d’y être prisonnier et de son pays, il l’induisit et suborna à dire des choses qui la préjudiciaient touchant certaine abjuration qu’on lui fit faire.

CVXLI.
Elle alla prier Dieu devant une chapelle

Elle demanda une fois à celui qui avait la charge de la mener et ramener de la prison devant ses juges et d’exécuter plusieurs mandements contre elle, nommé J. Massieu, doyen de la Chrétienté de Rouen, s’il y avait point quelque chapelle ou église là près, où fut le corps de notre Seigneur Jésus-Christ, afin d’y aller faire ses prières ; à quoi il répondit que oui, et lui montrant une chapelle qui était dans le château, où était ce qu’elle désirait, il l’y mena, lui permettant de prier Dieu devant ladite chapelle ; et, s’étant mise à genoux, elle y fit son oraison fort dévotement. Dont l’évêque de Beauvais, averti, fut mal content de ce qu’on l’avait menée là, et fit défense audit doyen de lui permettre plus telle chose.

CVXLII.
Ce que disait un commissaire touchant ladite Jeanne

Lors de l’instruction du procès, ledit évêque fit faire des informations au pays d’elle sur sa vie et mœurs ; lesquelles lui étant rapportées par ledit commissaire et ne les trouvant pas à sa fantaisie, il se fâcha contre lui, l’appelant traître et mauvais homme, disant qu’il n’avait pas fait son devoir en ce qui lui avait été enjoint, dont ledit commissaire se plaignait à ceux de sa connaissance, et disait que par deux informations il n’avait rien trouvé de ladite Jeanne qu’il n’eût voulu trouver en sa sœur propre, encore qu’il les eût faites en cinq ou six paroisses proches d’Empremé. Ce commissaire s’appelait Nicolas Bailly, d’Andelot, et avait fait lesdites informations à la requête du bailli de Chaumont, qui tenait le parti des Anglais et des Bourguignons ; lequel commissaire s’en retourna à cachette de peur des habitants de Vaucouleurs. Et l’évêque de Beauvais et autres juges, voyant que lesdites informations faisaient plus pour ladite Jeanne que pour eux, ils ne les produisirent pas et n’en firent aucune mention par le procès.

CVXLIII.
Prédication faite au cimetière de l’abbaye Saint-Ouen en publique et solennelle assemblée, où ladite Jeanne se soumit à l’Église et au pape, et soutint son roi

Lors de ladite prédication que fit un nommé maître Guillaume Erradi [Évrard], furent faits plusieurs interrogatoires à ladite Jeanne par ses juges ci-après nommés, à savoir mon [vraiment] si elle ne se vouloir pas soumettre à l’Église et lui obéir, et que autrement il faudrait qu’elle fut délaissée ; à quoi elle répondit qu’elle était bonne chrétienne et bien baptisée, qu’elle croyait les douze articles de la foi et les dix commandements de Dieu, et qu’elle mourrait comme bonne chrétienne, et qu’elle voulait très bien que l’Église et les catholiques priassent pour elle, et qu’elle savait bien que notre Seigneur avait toujours été maître de ses faits, et que l’ennemi [le diable] n’avait oncques eu puissance sur eux ; qu’elle se rapportait à la cour de Rome, et voulait croire tout ce que l’Église croyait. Et lui étant aussi demandé si elle se voulait soumettre à l’Église triomphante ou militante, elle dit qu’elle se voulait soumettre à l’ordonnance du pape, et qu’elle croyait être sujette à l’Église qui est en terre, à savoir à notre Saint-Père le pape, cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats de l’Église, notre Seigneur premier servi ; et qu’elle croyait que l’Église militante ne peut errer ni faillir ; et quant à ses faits, elle les remettait et rapportait du tout à Dieu son Créateur, qui lui a fait faire ce qu’elle a fait, et requérait être menée devant le pape, et puis elle répondrait ; et dit que de chose qu’elle eût fait, il n’y avait ni sorcellerie ni autre mauvais art, et que de tout ce qu’elle avait fait et dit, il fut envoyé à Rome devers le Saint-Père le pape, auquel et à Dieu premier, elle se rapportait. Et quant à ce qu’elle avait fait, c’était de par Dieu, et n’en chargeait personne que ce fût, ni roi ni autre. Or on lui présenta un écrit que le secrétaire du roi d’Angleterre, nommé Laurent Cabot, tira de sa manche, qu’on lui disait contenir que déformais elle ne porterait plus les armes, l’habit d’homme, ni les cheveux coupés, et qu’elle abjurerait ses apparitions et révélations ; la menaçant ledit prédicateur, si elle ne le signait, qu’elle finirait ses jours par le feu honteusement. À quoi elle répondit qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée, et se voyant pressée et importunée, elle disait ces paroles : Vous avez beaucoup de peine à me séduire. Et à l’instant, ledit secrétaire lui présenta ledit écrit pour le signer, mais ayant déclaré qu’elle ne savait écrire ni signer, il lui bailla néanmoins ledit papier et la plume, et prenant sa main, il lui fit faire quelque seing, n’entendant pas ce qu’elle signait et le tort qu’elle se faisait touchant lesdites révélations, dont après elle fut fort dolente. Sur ces entrefaites ledit prêcheur s’écria, disant : Ô royaume de France, tu n’as jamais eu de monstre, mais maintenant en adhérant à toi, Ô Jeanne, tu es diffamé ; et ton roi que tu dis être roi de France, qui croit à tes paroles, est fait hérétique. Lesquelles paroles il réitéra par trois fois. Alors elle se leva et répondit : Votre révérence sauve, il n’est pas vrai ce que vous dites. Car je veux que vous sachiez qu’il n’y a roi meilleur catholique que lui entre les vivants très-chrétiens. Et lors y eût grand tumulte par le peuple qui était à ce sermon ; et furent jetées force pierres sans savoir qui c’était. À cette Prédication et assemblée faite le jeudi d’après la Pentecôte 24 mai 1431, assistèrent les juges de ladite Jeanne, à savoir, Pierre évêque de Beauvais, le vicaire de l’inquisiteur, Henri, cardinal d’Angleterre au titre de saint évêque, Louis évêque de Thérouanne, Jean évêque de Noyon, Guillaume évêque de Warvic [Norwich], Gilles abbé de Fécamp, docteur en théologie, Nicolas abbé de Jumièges, Guillaume abbé de Cormeilles et quelques autres.

CVXLIV.
Comme on se vanta de la surprendre

Le comte de Warvic [Warwick], après ladite prédication, se plaignit auxdits évêques de Beauvais et docteurs, disant que le roi était mal servi, en ce que ladite Jeanne s’échappait ainsi. Auquel l’un d’eux répondit : Ne vous souciez, Monsieur, nous l’aurons bien encore.

CXLV.
Comme les Anglais voulurent frapper l’évêque de Beauvais et les docteurs

Les principaux des Anglais étaient fort indignés contre l’évêque de Beauvais, docteurs et autres assistants au procès, de ce que ladite Jeanne n’était pas convaincue, condamnée et mise au supplice ; et de cette indignation, comme ils retournaient une fois du château, ils levèrent leurs épées pour les frapper, disant que le roi avait mal employé son argent envers eux. Toutefois ils ne les frappèrent pas.

CXLVI.
Comme l’évêque de Beauvais démentit le chapelain du cardinal d’Angleterre

Il y eut un des chapelains dudit cardinal d’Angleterre qui dit audit évêque qu’il favorisait fort ladite Jeanne ; dont étant indigné, il lui donna un démenti, disant qu’il ne voudrait en telle chose faire faveur à personne. Lors, ledit chapelain fut repris par ledit cardinal, lui disant qu’il se tût.

CXLVII.
Comme elle fut depuis interrogée

Et étant quelques jours après, interrogée par ledit évêque de Beauvais et par le comte de Warvic [Warwick] pourquoi elle ne se vêtait d’habits de femme, vu que cela n’était pas séant à une femme de porter habit d’homme et des chausses d’homme ; elle répondit à cela qu’elle était liée fort et ferme à un bois, et ne pouvait déchausser ses chausses ni les tenir parce qu’elles étaient liées et aiguilletées ; leur disant qu’ils savaient bien que ses gardes s’étaient plusieurs fois essayés de la violer, et qu’un jour, alors qu’elle criait, ledit comte vint à son cri et la secourut ; tellement que s’il ne fût venu sesdits gardes l’eussent violée. Or ayant laissé ledit habit par ordonnance de ses juges, mêmes dudit évêque et du comte de Warvic, elle prit celui de femme, lequel depuis elle laissa, disant qu’on ne lui avait tenu promesse, à savoir qu’elle irait à la messe et recevrait son Sauveur, et qu’on la mettrait hors des fers. Lesquels évêque et comte, étant depuis retournés en la prison, ils la trouvèrent en habit d’homme ; lors, il y avait dedans cinquante Anglais, qui faisaient grand bruit et étaient marris qu’à la prédication faite à Saint-Ouen elle n’avait été brûlée. Et étant derechef interrogée par les susdits évêque et comte pourquoi elle avait pris l’habit d’homme, elle répondit que c’était pour la décence d’elle et de sa chasteté, d’autant qu’elle n’était en sûreté en habit de femme avec ses gardes ; d’ailleurs qu’on ne lui avait pas tenu promesse qu’elle irait à la messe, et recevrait son Sauveur, et qu’on lui ôterait les fers, et qu’on la mettrait en prisons d’Église, et qu’elle aurait une femme avec elle, et qu’elle serait mise en lieu sûr où elle ne fût en crainte, et que moyennant cela elle était prête de prendre l’habit de femme. Or un des témoins, à savoir, le doyen de la Chrétienté dudit Rouen déposa avoir ouï dire à ladite Jeanne, que le jour de la sainte Trinité au matin, étant couchée au lit, ses gardes lui ôtèrent l’habit de femme de dessus son lit et y mirent celui d’homme, et encore qu’elle eût demandé à sesdits gardes qu’ils lui rendissent son habit de femme, afin de le prendre et se lever du lit pour aller à ses nécessités, ils refusèrent de le rendre, lui disant qu’il n’y en avait point d’autre que celui d’homme, et comme elle leur disait qu’ils savaient bien qu’il lui avait été enjoint par ses juges de ne reprendre ledit habit d’homme ; ce néanmoins lesdits gardes firent refus derechef de le rendre. En fin elle fut contrainte par nécessité de vêtir ledit habit d’homme, avec lequel elle fut vue tout ce jour-là ; car celui de femme ne lui fut rendu que lendemain. Il y eut depuis un homme de grande autorité, à ce que dépose un témoin, qui s’efforça de la violer ; elle qui était agile, afin de résister, reprit soudain l’habit d’homme qu’on avait expressément et finement délaissé auprès d’elle ; ce qu’entendant ledit évêque, il s’en réjouissait, disant qu’elle était attrapée. Et cette prise d’habit fut la principale cause qu’elle fut après déclarée relapse. Et depuis, à savoir le lundi 28 dudit mois, comparant devant ses juges, elle dit par ses interrogatoires que dès jeudi auparavant Dieu lui avait mandé, par sainte Catherine et sainte Marguerite, la grande pitié de la trahison d’avoir consenti à l’abjuration des visions et révélations pour sauver sa vie, et qu’elle se damnait pour la sauver ; disant que de peur du feu, elle a dit ce qu’elle a dit, et qu’elle n’a point dit ni entendu révoquer ses apparierions, encore que les gens d’Église ses juges lui eussent dit qu’elles n’étaient à soutenir ni à croire, mais elle s’en rapportait à notre mère sainte Église ; et disait qu’elle aimait mieux faire sa pénitence à une fois, c’est à savoir mourir, que d’endurer plus longtemps peine en prison.

CXLVIII.
Pourquoi les Anglais désiraient sa mort

Les Anglais souhaitaient sa mort, d’autant qu’ayant fait merveilles à la guerre, eux qui sont superstitieux comme c’est le commun proverbe, ils estimaient d’elle quelque fatalité.

CXLIX.
Sa confiance en parlant à ses juges

Sur ce qu’elle fut admonestée de dire si elle croyait qu’elle ne fût pas tenue de se soumettre à l’Église ou à autre qu’à Dieu de ses faits et dits, elle répondit que la manière qu’elle a toujours dite et tenue au procès, elle la veut maintenir, quant à ce, ajoutant que si elle était jugée et voyant le feu allumé, les bourrées brûler, et le bourreau prêt de mettre le feu et elle dedans, si n’en dirait-elle autre chose, et soutiendrait ce qu’elle a dit au procès jusqu’à la mort. Et étant encore depuis admonestée sur même fait, elle fit cette réponse : Si vous me deviez faire distraire les membres et faire partir l’âme hors du corps, si ne vous en dirai-je autre chose, et si aucune chose vous en disais, après je dirais toujours que vous me l’avez fait dire. Que si je meurs en prison, j’entends que me fassiez mettre en terre sainte, et si ne m’y faites mettre, je m’en attends à notre Seigneur.

CL.
Ladite Jeanne tomba malade, et d’où procédait le soupçon de son indisposition

On envoya incontinent quérir un médecin, lequel lui ayant tâté le poux, il lui demanda que c’est qu’elle avait et qui lui faisait mal. À quoi elle répondit que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe dont elle avait mangé, et se doutait que ce fut la cause de la maladie ; et qu’elle avait eu un grand vomissement.

CLI.
Assemblée de médecins pour consulter de sa maladie, sa cause et leur rapport

Le cardinal d’Angleterre et le comte de Warvic, avertis que ladite Jeanne s’était trouvée mal, ils envoyèrent quérir plusieurs médecins, entre autres maître Guillaume de la Chambre et Guillaume des Jardins, auxquels ils firent entendre comme ladite Jeanne était malade, et qu’ils les avaient mandé afin qu’ils pansassent à elle et que le roi ne voudrait pour rien qu’elle mourut de sa mort naturelle : car il la chérissait et l’avait chèrement achetée, et ne voulait qu’elle mourut sinon par justice, et qu’elle fût brûlée ; partant qu’ils fissent en sorte et la pansassent avec tel soin qu’elle guérit. Lesquels médecins la furent voir à l’instant et la manièrent aux reins, à laquelle ils ordonnèrent quelque chose, et fut guérie ; et comme ils la maniaient, elle était quasi toute nue, et fut par eux trouvée vierge et non corrompue, ainsi qu’ils pouvaient apercevoir selon l’art de médecine, et à la voir au visage, et qu’ils avaient aussi ouï dire qu’elle avait été auparavant visitée par des femmes touchant sa pudicité et trouvée telle qu’ils disaient ; et que lors elle fut trouvée blessée par bas à force d’être allée à cheval.

CLII.
Par qui elle est injuriée

Elle était d’ordinaire injuriée par ses gardes qui l’appelaient putain et paillarde. Mais elle le fut aussi par un nommé Estinet [d’Estivet, promoteur du procès] qui lui avait autrefois dit mêmes injures, dont elle se courrouça si fort qu’elle retomba en sa fièvre et première maladie. Par quoi le comte de Warvic défendit de lui dire déformais des injures, craignant qu’elle mourût en prison.

CLIII.
Requête qu’elle fît aux juges

Sur ce qu’on lui disait, que si elle ne voulait prendre conseil de l’Église et le suivre, elle était en grand danger, elle répondit qu’il lui semblait, que vu la maladie qu’elle avait, elle était en grand péril de mort, et que si ainsi était Dieu voulût faire son plaisir d’elle, elle les requérait d’avoir confession et son Sauveur, aussi d’être inhumée en terre sainte.

CLIV.
Ce que lui dirent les voix touchant son martyre et son salut

Ses voix lui disaient qu’elle serait délivrée par grande victoire et lui tenaient ce langage : Prends tout en gré, si ne te chaille de ton martyre, car tu t’en viendras en fin au royaume de Paradis. Et est ce que lui disaient ses voix simplement et absolument, c’est à savoir sans faillir, laquelle Jeanne appelle martyre la peine et adversité qu’elle souffre en la prison, et ne sait si elle en souffrira un plus grand, mais s’en attend à notre Seigneur ; et elle croit fermement que ses voix lui ont dit qu’elle sera sauvée, et aussi assurément comme si elle l’était déjà, et tient cela pour un grand trésor.

CLV.
On la fait renoncer et abjurer ses erreurs

Le lendemain d’après la fête de la Trinité, ses juges s’assemblèrent en l’archevêché de Rouen, où on lui fit révoquer et abjurer ses erreurs par sa bouche ; et prit les habits de femme, laissant celui d’homme. Et le mercredi pénultième dudit mois de mai, fut avisé qu’elle serait instruite et admonestée pour le salut de son âme, et à l’instant la sentence fut prononcée par l’organe dudit évêque de Beauvais, laquelle sentence est datée audit cimetière de Saint-Ouen le jour susdit jeudi 24 mai, et lui firent signer ; et ayant tous délibéré sur ce fait, ils la déclarèrent relapse et hérétique. Et est datée pareillement dudit jour pénultième mai au vieux marché de Rouen, près l’église Saint-Sauveur, 1431, indiction IX, l’an premier du pontificat du pape Eugène ; auquel lieu ladite Jeanne fut exécutée.

CLVI.
Les opinions de quelques-uns des juges rejetées

Les opinions de Pierre Mousiver [Minier], Richard de Grouchet et de Pierre Pimache [Jean Pigache], ne furent reçues parce qu’elle ne plaisaient pas aux autres juges. Et plusieurs personnes sortirent de Rouen qui avaient été au commencement du procès, voyant qu’il n’y avait apparence de la condamner, et semblait qu’il n’avait pas été bien procédé ; car bientôt après, un certain malfaiteur appelé Georges l’Enfant, ayant été de même façon renvoyé à la justice séculière, il fut mené à la cohue après la sentence, et condamné parla justice séculière, et ne fut pas mené soudainement au supplice.

CLVII.
Ce qu’elle dit à l’évêque de Beauvais

Ledit évêque l’étant allé voir le jour qu’elle fût exécutée, elle lui dit, qu’il était cause de sa mort, et qu’au lieu de la mettre entre les mains de l’Église, il l’avait mise entre les mains de ses ennemis capitaux.

CLVIII.
Ce qu’elle disait de la ville où elle était prisonnière

Elle usait de ces paroles : Rouen, Rouen, mourrai-je ici ?

CLIX.
Par qui elle fut confessée et administrée

Le dit jour de mercredi, qui était la veille de la fête-Dieu, elle fut confessée et administrée en la présence dudit évêque ; et avant que ladite sentence fut prononcée, par frère Martin Laurent [Ladvenu], de l’ordre des Frères prêcheurs, et après le sacrement de confession et de pénitence, lorsque ledit religieux voulut administrer à ladite Jeanne le sacrement de la sainte Eucharistie, il lui demanda, tenant l’hostie consacrée entre ses mains : Croyez-vous qu’ici soit le corps de Jésus-Christ ? ; elle répondit : Oui, et est lui seul qui me peut délivrer ; et je demande qu’il me soit administré. Ce qui fut fait, et le reçut fort dévotement et avec pleurs.

CLX.
Ses prières avant que d’être menée au supplice

Auparavant qu’on l’amenât au supplice, elle fit de belles et dévotes oraisons à Dieu, et à la Vierge Marie, et à ses saints, dont plusieurs assistants furent mus à larmoyer, et principalement un nomme Nicolas L’Oyseleur, promoteur en sa condamnation, duquel il est ci-devant parlé.

CLXI.
Quel danger il y avait à Rouen de parler bien d’elle

Il advint qu’un religieux jacobin nommé frère Pierre Bosquier avait dit ledit jour pénultième de mai, veille de la fête-Dieu, que l’évêque de Beauvais et frère Jean Graveraut, inquisiteur de la foi, et autres qui avaient jugé ladite Jeanne, avaient mal fait. À cause desquelles paroles, dont ils avoient fait faire informations, il fut appelé devant eux et confessa en leur présence qu’il les avait dites et proférées, sans autrement y penser et par inadvertance après boire, déclarant avoir en cela gravement péché, etc. ; et lui firent signer la révocation, laquelle commence ainsi : Ego frater Petrus Bosquier religiosus ordinis fratrum prædicatorum, miser peccator et subditus vester in hac parte, etc. Il y eut aussi une autre personne, qui pour avoir dit n’avoir vu en ladite Jeanne autre chose que bonne et rien à reprendre en elle : l’évêque de Beauvais le reprit aigrement et lui dit que s’il n’eût été de ses amis, il eût été jeté dans la Seine.

CLXII.
Comme elle fut menée au supplice sans la délaisser à la justice séculière, et brûlée

Après ladite sentence préparatoire, elle fut mise entre les mains du bailli, lequel sans intervalle au lieu de la délaisser au juge séculier, la fit conduire au supplice furieusement par les Anglais, qui étaient environ six-vingts armés. Elle faisait en chemin de fort pitoyables lamentations, recommandant son âme dévotement à Dieu et à ses saints ; et la prédication faite au vieux marché près Saint-Sauveur par un nommé Nicolas Midi. Il lui dit ces paroles : Jeanne va t’en en paix, l’Église ne te peut plus défendre. Ce qu’ayant entendu, elle se mit à genoux et fit ses oraisons à Dieu en grande dévotion, et demanda une croix. Lors un certain Anglais lui en fit une petite de quelque bâton, laquelle elle baisa et mit dans son sein, et voulut aussi avoir la croix de l’église, laquelle lui étant apportée, elle embrassa et baisa en pleurant, et en se recommandant à Dieu, à la Vierge Marie, à saint Michel, à sainte Catherine et sainte Marguerite, et à tous les saints ; puis elle accola derechef cette croix, saluant les assistants et les requérant de prier Dieu pour elle. Elle requit aussi tous les prêtres qui étaient là présents que chacun d’eux lui donna une messe. Il y avait trois échafauds, l’un où étaient les juges, en l’autre les prélats et le troisième où était le bois préparé. Elle descendit de l’échafaud, étant accompagnée de frère Martin, jusqu’au lieu du supplice où était ledit bois, lequel religieux elle pria que quand le feu serait allumé, il descendît avec la croix et la lui montrât. Et quand elle vit mettre le feu au bois, elle commença à crier fort haut : Jésus ; et étant entre les flammes du feu, elle eut toujours le nom de Jésus en sa bouche, et disait qu’elle espérait aller ce jour-là en Paradis, et qu’elle n’était point hérétique ni schismatique ; et étant saine d’entendement elle donna grand signe de contrition et pénitence, et ainsi elle finit sa vie en bonne et vraie catholique ; dont plusieurs des assistants, qui étaient plus de dix mille, furent provoqués à larmoyer, disant : Voilà grande pitié. L’évêque même de Warvic pleura.

CLXIII.
Commandement que les Anglais firent au bourreau de jeter ses cendres dans la Seine

Les Anglais commandèrent au bourreau de retarder un peu le feu, afin que les assistants puissent dire avoir vu mourir la dite Jeanne et qu’elle n’avait échappé. Et lui commandèrent aussi de jeter ses cendres dans la Seine, ce qu’il fit.

CLXIV.
Quel âge elle avait

Lorsqu’elle fut menée prisonnière à Rouen elle avait à son avis dix-neuf ans, comme elle confessa par ses interrogatoires ; tellement que considéré le temps de sa prison, elle n’avait guère que vingt ans quand on la fit mourir.

CLXV.
Combien de temps elle fut en prison

Depuis qu’elle fut prise à Compiègne, on la tint quatre mois au château de Beaurevoir aux quartiers d’Arras, puis quelque temps au Crotoy. Et après avoir été conduite à Rouen, qui fut environ le mois de novembre 1430, on commença son procès le IX janvier avant Pâques, selon que l’on comptait lors en France, qui serait suivant l’Édit du Roi Charles IX, 1431 ; lequel procès fut parachevé à la fin de mai ensuivant, par ainsi elle aurait été prisonnière plus d’un an.

CLXVI.
Son cœur fut trouvé entier

Le bourreau rapporta que le corps de la défunt étant brûlé et réduit en cendres, il avait trouvé son cœur parmi elles, qui était demeuré entier et plein de sang, et qu’il l’avait jeté en la rivière avec lesdites cendres.

CLXVII.
Souhait d’un chanoine de Rouen

Un chanoine de Rouen pleurant à la mort de la patiente, dit à ceux qui étaient près de lui : À la mienne volonté que mon âme fût en lieu où je crois qu’est celle de la défunte.

CLXVIII.
Ce que disait un secrétaire du roi d’Angleterre

Ce secrétaire nommé Jean Traffart, disait d’elle qu’il était mort une fidèle chrétienne, et qu’il croyait que son âme était entre les mains de Dieu, et que ceux qui avaient adhéré à sa condamnation étaient damnés.

CLXIX.
Dire du bourreau

Le bourreau disait que tyranniquement on lui avait fait endurer la mort.

CLXX.
Pourquoi on la fit mourir

On la fit mourir en haine du roi de France et pour le diffamer ; et le bruit était que le procès était nul et qu’on faisait grand tort et injustice à ladite Jeanne ; et que ses juges avaient eu lettres de garantie du roi d’Angleterre, signées de son secrétaire appelé Cabot. Et les Anglais faisaient la poursuite et les frais du procès, et payaient les docteurs et autres qui y étaient appelés. Et n’aimaient guère ladite Jeanne ; que si elle eut été du côté desdits Anglais, ils n’eussent pas fait si grande diligence ni procédé si rudement qu’ils firent, et étaient contraints de complaire davantage à la volonté des Anglais qu’à la justice.

CLXXI.
Ce qui advint à plusieurs de ceux qui l’avaient condamnée

Plusieurs de ceux qui s’étaient trouvés à son jugement moururent de mort honteuse ; même le susdit Nicolas Midi, lequel peu de jours après fut frappé de ladrerie ; et l’évêque de Beauvais mourut soudain en faisant faire sa barbe ; un nommé Guillaume Espinet [d’Estivet], promoteur en la cause qui avait fait du pis qu’il avait pu contre la défunte, l’appelant paillarde et ordure, et feignant un jour d’être prisonnier afin de la séduire, quand il sut depuis qu’elle était condamnée à mort, lui voulut aller crier merci en prison, dont les Anglais furent irrités, et lui fut enjoint de vider la ville à peine de la vie. Enfin Dieu le punit : car il finit ses jours misérablement, et fut trouvé mort dans un colombier hors la porte de Rouen.

CLXXII.
À qui écrivirent le roi d’Angleterre et l’Université de Paris

Le roi d’Angleterre écrivit à l’Empereur, aux rois, ducs et autres princes de toute la Chrétienté, leur faisant entendre ce qui s’était passé touchant ladite Jeanne, et comme elle avait été brûlée. Lesdites lettres datées à Rouen le 7 juin 1431 et autres du 28 dudit mois aux prélats de l’Église, ducs, comtes et autres nobles, et aux villes de France, qu’il appelait son royaume. Et l’Université de Paris écrivit au pape, et à l’Empereur, et au Collège des cardinaux.

CLXXIII.
Par qui fut faite la plainte au pape Calixte troisième du nom, que ladite Jeanne avait été injustement condamnée

Pierre et Jean d’Arc, frères de ladite Jeanne, et Isabeau leur mère, du diocèse de Toul en Lorraine, et avec eux plusieurs de leurs parents et alliés, et quelques autres, tant de la ville d’Orléans que d’ailleurs associés, personnes graves, envoyèrent leur plainte audit pape, contenant qu’à tort elle avait été condamnée et exécutée à mort, combien qu’elle eût toujours détesté l’hérésie, et que sa prud’homie et religion fût connue, et que pour recouvrer leur honneur et abolir la note d’infamie de ladite Jeanne leur sœur, ils avaient eu recours a sa sainteté, qui leur aurait octroyé ses bulles pour informer sur ce par les commissaires y dénommés ; datées à Saint-Pierre de Rome aux Ides de juillet, à savoir le quinzième, l’an de notre Seigneur, mille quatre cent cinquante-cinq, et premier du pontificat dudit Calixte.

CLXXIV.
Qui furent les juges délégués du Saint-Père qui informèrent sur ce, et combien de témoins ouïs sur son innocence de ce qu’on l’avait accusé à faux

Jean, archevêque de Reims, Guillaume, évêque de Paris, Richard évêques de Coutances, frère Jean Bréhal de l’ordre des Prédicateurs, professeur en théologie, inquisiteur de la foi en France, furent les commissaires qui ouïrent cent douze témoins, à savoir, trente-deux en la paroisse de Saint-Remi, et en les villes de Vaucouleurs et Toul en Lorraine, sur la naissance, vie, mœurs, et religion de ladite Jeanne ; trente-six à Orléans sur la vie, mœurs et faits de guerre, entre lesquelles dépositions est celle du sieur de Dolon, faite à Lyon ; dix-neuf à Paris sur la vie et mœurs, et sur la nullité du procès ; vingt-deux à Rouen sur sa prison et mort, et nullité de son procès, entre lesquels il y en a la plupart qui avaient été examinés trois ans auparavant au mois de mai 1452 par le Cardinal de Touteville [d’Estouteville], légat en France, joint avec lui frère Jean, bachelier jacobin, inquisiteur de la foi audit royaume. Et le moins âgé de tous lesdits témoins en nombre, comme dit est, de cent douze, était de trente-cinq ans, et le plus vieux de quatre-vingt-dix, et étaient de diverses qualités et vacations, à savoir des évêques, des théologiens et autres gens d’Église, princes, seigneurs, gentils-hommes, capitaines, bourgeois, marchands, procureurs, notaires, greffiers, praticiens, laboureurs, artisans, damoiselles et autres femmes. Isabeau, mère de ladite Jeanne, et Pierre et Jean d’Arc, ses frères, étant à Paris lorsque ladite bulle fut apportée de Rome, passèrent les procurations nécessaires près l’église Notre-Dame, pour plaider, tant audit Paris que Rouen, les 18 et 24 novembre 1455 ; et lesdits Pierre et Jean d’Arc se qualifièrent écuyers par celle-ci, appelant leur dite sœur la Pucelle d’Empremé sur Meuse.

CLXXV.
Les noms, qualité et âge de tous lesdits témoins

[Lorraine]

XXXII en Lorraine.

À Vaucouleurs et environs au diocèse de Toul en Lorraine, pays de ladite Jeanne, furent ouïs XXXII témoins qui ensuivent, et ce par commission des délégués du Saint-Père, au mois de décembre 1457.

  • Jean Morelli [Morel] de Grieu [Greux], laboureur, l’un des parrains de ladite Jeanne, âgé de soixante-dix ans.
  • Dominique Jacques [Jacob], curé du Moustier sur Sali [Montiers-sur-Saulx], audit diocèse, de trente-cinq ans.
  • Beatrix veuve d’Estrelin [d’Estellin], laboureur, marraine de la défunte, âgée de quatre-vingts ans.
  • Jeanne femme d’Étienne Thévenin, charron, autre marraine, de soixante-dix ans.
  • Jean, appelé de Mouen, de cinquante-six ans.
  • M. Étienne de Syone, curé de Roussay [Rouceux], de cinquante-quatre ans.
  • Jeanne, veuve de Thiestelin [Thiesselin], autre marraine, de soixante ans.
  • Louis de Monteguy [Martigny], écuyer, de cinquante-six ans.
  • Thonin Rohier [Thévenin le Royer], de soixante ans.
  • Bertrand la Choppe [Lacloppe], de quatre-vingts-dix ans.
  • Perrinet Drappier, de soixante ans.
  • Gérard Guillemette, laboureur, de quarante ans.
  • Haivette [Hauviette], femme de Gérard de Syone, de quarante cinq ans.
  • Jean Martin [Waterin], laboureur, de quarante ans.
  • Gérardin Despinal [d’Épinal], laboureur, de soixante ans.
  • Simon Mousnier [Musnier], laboureur.
  • Isabeau, femme de Gérardin de Spinel [d’Épinal], de cinquante cinq ans.
  • Marguerite [Mengette], femme de Jean Joyault [Joyart], laboureur, de quarante-six ans.
  • M. Jean Colini [Colin], curé de Saint-Remi
  • Colin fils de Jean Colini.
  • Noble homme Jean de Nouclemppont [Nouillompont], dit de Mets [Metz], de cinquante-sept ans. Il fut l’un des conducteurs de ladite Jeanne vers le roi.
  • Michel de Vion [le Buin], laboureur, de quarante-quatre ans.
  • Geoffroy de Fage [Foug], écuyer, de cinquante ans.
  • Catherine femme de Henri Rohier [Le Royer] ou Charron, de cinquante-quatre ans.
  • Henry Rohier [Le Royer] ou Charron, de soixante-quatre ans.
  • Albert de Urchis [d’Ourches], gendarme, de soixante ans.
  • Nicolas Bailly, d’Andelieu [Andelot], diocèse de Langres, tabellion royal.
  • Guillot Jaquerie d’Andelieu [Andelot], sergent royal de trente-six ans.
  • Bertrand de Polengé [Poulengy], écuyer de l’écurie du roi de France, de soixante-trois ans. Il fut aussi conducteur de ladite Jeanne vers le roi.
  • M. Henry Arnolet [Arnolin] du château de Baudricourt, prêtre âgé de soixante-quatre ans.
  • Jean le Foineux [Fumeux], prêtre, chanoine de l’église ou chapelle Notre-Dame dudit lieu, de trente huit ans.
  • Jean Jamuaud [Jaquard], de quarante-sept ans.

[Rouen]

XXII témoins ouïs à Rouen au mois de décembre 1455, par commission desdits sieurs délégués du Saint-Père, partie desquels avaient été ouïs en mai, trois ans auparavant, par le cardinal de Touteville [d’Estouteville] archevêque dudit Rouen, légat en France, ensemble Thomas Marie, prêtre, licencié en théologie, Jean Fauré, licencié ès lois, et frère Cardon Pierre, jacobin.

  • M. Guillaume Mauchon [Manchon], prêtre, notaire de la cour archiépiscopale, curé de Saint-Nicolas de Rouen, âgé de soixante ans.
  • Frère Pierre Migrou [Miget], professeur de la sacrée théologie, prieur de Longueville, diocèse de Rouen, ordre de Cluny, âgé de soixante-dix ans.
  • M. Jean Massieu, prêtre, curé de l’église Saint-André-le-Vieil à Rouen, de cinquante ans.
  • M. Guillaume Colles, autrement Boys-Guillaume, prêtre, notaire public, de soixante-six ans.
  • Frère Martin Laurent [Ladvenu], religieux, de l’ordre des Frères prêcheurs du couvent de Rouen, de cinquante-six ans.
  • Nicolas de Houppeville, maître ès arts et bachelier en théologie, de soixante-cinq ans.
  • Révérend père en Dieu M. Jean Fabri [Le Fèvre], professeur en la sacrée théologie, de l’ordre des Frères ermites de Saint-Augustin, évêque de [laissé blanc], âgé de soixante-dix ans, lequel avait déjà été examiné.
  • M. Jean le Marie [Lemaire], prêtre, curé de Saint-Vincent de Rouen, de quarante-cinq ans.
  • Nicolas Canal [Caval], licencié ès lois, chanoine de Rouen, de soixante-dix ans.
  • Pierre Tusquet [Cusquel], laïque, bourgeois de Rouen, de cinquante-trois ans.
  • M. Audouen Marguarie [Andrée Marguerie], archidiacre du petit Calet en l’église de Rouen, soixante-seize ans.
  • Maugier le Mentier [Leparmentier], clerc non marié, appariteur de l’église de Rouen, de cinquante-six ans.

  • Laurent Cuesdon [Guesdon], bourgeois de Rouen, avocat en la Cour de …
  • Jean Requier [Riquier], prêtre, chapelain en l’église de Rouen…
  • Jean Moreau, habitant de Rouen, âgé de cinquante-deux ans.
  • M. Nicolas Tosquet [Taquel], curé de Banqueville le Martel [Bacqueville-le-Martel], notaire impérial, juré de la Cour de Rouen, de cinquante-huit ans.
  • Husson le Maître, chaudronnier, né d’auprès Empremé, de cinquante-huit ans.
  • Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen…
  • Frère Seguin-Seguin, professeur en sacrée théologie, ordre des Frères Prêcheurs, doyen de la faculté de théologie en l’Université de Poitiers, âgé de soixante-dix ans. Ledit Seguin avait examiné la-dite Jeanne à Poitiers, laquelle reconnut à son langage qu’il était limousin, dont il est parlé ci-dessus en l’article de Poitiers.

[Paris]

XIX témoins ouïs à Paris par lesdits sieurs délégués en janvier 1455 en la salle de l’évêché, avant Pâques, avec continuation jusqu’en mai ensuivant 1456.

  • M. Jean Tiphaine, prêtre, maître ès art et en médecine, chanoine de la Sainte-Chapelle du palais à Paris, âgé de …
  • M. Guillaume de la chambre, maître ès arts et en médecine, âgé de quarante-huit ans.
  • Révérend père en Dieu M. Jean de Mailly, évêque de Noyon, de soixante ans.
  • M. Jean Monot [Monnet], professeur en sainte théologie, chanoine de Paris, âgé de cinquante ans.
  • Noble et prudent Louis de Comtes [Coutes], écuyer, sieur de Nonyon [Nouvion] et de Rengles [Rugles], âgé de quarante-deux ans.
  • Gobert Thibault, écuyer de l’écurie du roi de France, âgé de cinquante ans.
  • Noble homme Simon Beaucroix, écuyer, âgé de cinquante ans.
  • M. Jean Barbier, docteur ès lois, avocat au Parlement de Paris, de cinquante ans.
  • Damoiselle Marguerite de Touroude [La Touroulde], veuve de René de Boligni [Bouligny], de soixante-quatre ans.
  • Jean Marcel, citoyen et bourgeois de Paris, de cinquante-six ans.
  • Illustre et très puissant prince Jean, duc d’Alençon, de cinquante ans.
  • Frère Jean Pasqueri [Pasquerel] de l’ordre des Frères ermites de Saint-Augustin du couvent de Bayeux, âgé …
  • Frère Jean de Lerenoliis [Lénizeul], prêtre de l’Ordre Saint-Pierre Célestin, de cinquante-huit ans.
  • Thibauld d’Armagnac, autrement de Thermes, chevalier et bailli de Chartres, de cinquante ans.
  • Emond de Mossy [Aimon de Macy], gendarme, de cinquante-six-ans.
  • Colette, femme de Pierre Milet, greffier de l’élection de Paris, de cinquante-six ans.
  • Pierre Milet, greffier de l’élection de Paris, de soixante-douze ans.
  • Aignan Viole, licencié ès lois, avocat au Parlement de Paris, de cinquante ans.

[Orléans]

XXXV témoins ouïs en la ville d’Orléans, dont l’enquête fut commencée le second jour de février 1455 avant Pâques selon que l’on comptait lors en France, qui serait 1456 à la Nativité notre Seigneur, suivant l’édit du roi Charles neuvième.

  • Très illustre prince Jean, comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général du roi pour le fait de la guerre, âgé de cinquante-un an.
  • Noble et puissant Jean de Gaucourt, chevalier, grand-maître de l’hôtel du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans.
  • Noble homme sieur de Ricarville, maître-d’hôtel du roi, âgé de soixante ans.
  • Regnauld Thierry, doyen de l’église collégiale de Mehun-sur-Yèvre, chirurgien du roi, âgé de soixante-quatre ans.
  • Jean l’Huilier, bourgeois d’Orléans, l’aîné, âgé de cinquante-six ans.
  • Jean Hilaire, bourgeois d’Orléans, âgé de soixante-six ans.
  • Gilles de Saint-Mesmin, de soixante-seize ans.
  • Jacques Lesbay [L’Esbahy], bourgeois d’Orléans, âgé de cinquante ans.
  • Guillaume le Charron, bourgeois d’Orléans, de soixante-quatre ans.
  • Martin de Monbondet [Mauboudet], bourgeois d’Orléans, de soixante-dix ans.
  • Guillaume Postiau, bourgeois d’Orléans, de quarante-quatre ans.
  • Jacques Thou [de Thou], bourgeois d’Orléans, de cinquante ans.
  • Denis Rogier [Roger], bourgeois d’Orléans, de soixante-dix ans.
  • Jean Carrelier, bourgeois d’Orléans, de quarante-quatre ans.
  • Aignan de Mesmin, de quatre-vingts-sept ans.
  • Jean de Champeaux, de cinquante ans.
  • Pierre Joignault [Jougant], bourgeois d’Orléans, de cinquante ans.
  • Pierre Hue, bourgeois d’Orléans, de cinquante ans.
  • Guillaume Rouillart, bourgeois d’Orléans, de quarante-six ans.
  • Gentien Cabu, bourgeois d’Orléans, de cinquante-neuf ans.
  • Pierre Vaillant, bourgeois d’Orléans, âgé de soixante ans.
  • Jean Coulon, de cinquante-six ans.
  • Jean Beauharnois [Beauharnays], de cinquante ans.
  • M. Robert de Sarciaux, prêtre, licencié ès lois, sous-doyen de l’église Saint-Aignan d’Orléans, âgé de soixante-huit ans.
  • M. Pierre Compavien [Compaing], prêtre, licencié ès lois, chanoine et chevecier [chargé de l’entretien du chevet] de l’église Saint-Aignan d’Orléans, âgé de soixante-six ans.
  • M. Pierre de Censure, prêtre, chanoine et prévôt de l’église Saint-Aignan d’Orléans, âgé de soixante ans.
  • Raoult Godard, prêtre, licencié, prieur de Saint-Samson d’Orléans, chanoine de Saint-Aignan…
  • Hervé Bonard, prêtre, prieur de Saint-Aignan d’Orléans, âgé de soixante ans.
  • Jeanne, femme de Gilles de Saint-Mesmin, âgée de soixante-dix ans.
  • Jeanne femme de Guy Boyleau, de soixante ans.
  • Guillemette, femme de Jean de Colons [Coulons], de cinquante-un ans.
  • Charlotte, femme de Guillaume Havet, de trente-six ans…
  • Regnaulde, veuve de Jean Huré, de cinquante ans.
  • Péronelle [Pétronille], femme de Jean Beauharnois, de cinquante ans.
  • Macée, femme de Henry Fagoue, de cinquante ans.

[Lyon]

Un témoin ouï à Lyon.

Noble et puissant sieur Jean Dolon, chevalier, conseiller, maître-d’hôtel du roi de France, son sénéchal de Beaucaire, fut ouï par frère Jean des Prés, maître en la sacrée théologie, de l’ordre des Frères prêcheurs, vice-inquisiteur général en France sur l’hérésie, suivant la commission desdits sieurs délégués de sa Sainteté ; laquelle audition fut faite le 24 mai 1456 en la ville de Lyon, en la présence de Hugues et Barthélémy Bellieure, clercs, citoyens dudit Lyon, notaires apostoliques de la cour de l’Officialité et Primatie dudit lieu.

CLXXVI.
Les nullités remarquées par les susdits juges délégués au procès de la condamnation de ladite Jeanne

Lesdits juges ayant vu ledit procès, ils y ont remarqué beaucoup de nullités qui rendent la sentence inique, scandaleuse, et au déshonneur de la couronne de France ; et allèguent plusieurs passages de la sainte Écriture à cette fin.

Ils montrent premièrement, touchant les esprits, visions et révélations, que ladite Pucelle a été injustement condamnée.

Qu’il appert par ses assertions de son humilité : aussi s’excusait-elle de ce qu’elle était simple fille, nullement propre à l’affaire pour lequel elle était envoyée.

Qu’elle n’a pas cherché l’honneur mondain, mais a demandé à ses voix le salut de son âme.

Quand elle a été travaillée d’interrogatoires réitérée et difficiles, il semble qu’elle n’a répondu orgueilleusement, combien que ses ennemis le cuidaient [pensaient] tourner à orgueil, parce qu’elle disait être envoyée de Dieu.

Qu’elle a eu des révélations dès l’âge de treize ans, disant être envoyée pour le profit du royaume, afin de lever le siège d’Orléans et faire couronner le roi.

Qu’elle a confessé que c’étaient bons esprits, puisque ses voix l’admonestaient de se bien gouverner, de fréquenter l’Église, être bonne fille, de confesser souvent ses péchés, de garder la virginité de son corps et de son âme.

Qu’elle s’est montrée patiente ; résistant aux tentations, principalement de la chair : car encore qu’elle hantait entre les gens de guerre, elle a toutefois gardé son intégrité jusqu’à la mort.

Qu’elle chassait hardiment tant qu’elle pouvait les putains de l’armée.

Qu’elle rendait le bien pour le mal, signe de parfaire patience : car elle défendait ses ennemis d’être tués ou blessés lorsqu’ils étaient faits prisonniers et captifs par les soldats leurs compagnons. Elle abhorrait l’effusion du sang humain, et portait fort patiemment les injures à elle souvent faites par les ennemis, afin qu’ils cessassent de persécuter ce royaume et de s’en aller en leur pays.

Que c’étaient de bons esprits qui lui étaient apparus, puisqu’elle annonçait du bien au peuple français, et qu’on ôterait le royaume aux ennemis, et qu’elle affermerait [?] constamment devoir advenir, comme on le vit, à savoir le siège d’Orléans, le couronnement du roi, la réduction de la ville de Paris en l’obéissance du roi, et avant qu’il fût sept ans les Anglais chassés du royaume et la paix advenir avec le duc de Bourgogne : toutes lesquelles choses advinrent comme elle avait prédit.

On discernait les esprits : car ils confessaient Jésus-Christ et l’exhortaient spécialement de fréquenter l’église catholique, de recevoir dévotement et vénérablement le sacré corps et sang de notre Seigneur Jésus-Christ en l’Eucharistie : ce que les démons n’eussent pas fait.

Qu’elle avait la charité envers le prochain : car elle ne voulait la mort de personne ; mais elle empêchait de tout son pouvoir l’effusion de sang, et exhortait à la paix. Et comme très dévote et catholique, et au milieu des flammes, elle paracheva ses jours en criant le nom de Jésus-Christ béni.

Quant est de l’habit d’homme, défendu à la femme par la loi de Dieu, il faut considérer sa légation, et qu’elle était toujours entre gens de guerre, et que par le commandement et par la révélation de ses voix, elle avait pris l’habit d’homme.

Qu’elle n’était docte pour répondre à tant de difficiles interrogatoires, même touchant l’Église triomphante ou militante, et si elle était en la grâce de Dieu ou non : mais suffisait qu’elle eût la foi en Dieu et qu’elle confessât être bonne chrétienne, et croire en la sainte Église, attendu qu’elle avait été nourrie en sa jeunesse entre les bergers, et puis entre des gens de guerre avec lesquels elle ne pouvait rien apprendre.

Que les juges inférieurs lui étaient ennemis, et pour ce elle fut injustement déclarée schismatique et hérétique.

Que l’Évêque de Beauvais requît le duc de Bourgogne à ce que ladite Jeanne fût baillée au roi d’Angleterre, comme de fait elle le fut premièrement, y postposant [négligeant] en cela l’Église ; et cependant qu’elle lui fût baillée, il promit à ceux qui la détenaient ou à ceux qui la prendraient, de payer six mille francs, puis après dix mille, ne se fondant pas de ce qu’il baillerait, pourvu qu’il l’eût de fait. Aussi qu’elle fût mise en maison séculière et profane, et baillée en garde à des écuyers et gens d’armes, et avait tous les jours les fers durant sa prison, et était embrouillée de plusieurs questions difficiles.

Que quand sainte Catherine et sainte Marguerite venaient à elle, elle faisait le signe de la croix : que si ce fussent été les démons, ils n’eussent pas enduré le signe de la croix ; et ne crût pas à ses voix si tôt, mais seulement à la troisième fois qu’elles vinrent.

Qu’elle s’était soumise à l’Église et au pape, et à Dieu premièrement.

Qu’elle ne doit être déclarée relapse, attendu son excuse qu’elle n’entendait la cédule ou écrit qu’on lui avait fait signer, laquelle on ne lui voulut pas lire derechef ; et n’a due être jugée relapse, d’autant qu’auparavant elle n’était pas tombée en hérésie, ni estimé avoir justement abjuré le contenu en la cédule à elle lue qu’elle n’entendait pas ; de la plupart desquelles choses elle n’avait fait confession ni été convaincue, ni même en était fait mention au procès ; car personne ne peut être appelé relaps, sinon celui ou celle qui a abjuré dûment et canoniquement l’hérésie en laquelle il apparaissait être tombé ou en être grandement suspect, et que l’on trouve après y être encore retourné.

CLXXVII.
Sommaire de la sentence définitive donnée à Rouen par lesdits juges délégués, le septième du mois de juillet 1456, par laquelle ladite défunte fut déclarée absoute et innocente des fausses accusations faites contre elle

Sur le procès mû et solennellement débattu par devant eux en vertu du mandement apostolique à eux adressé, et révéremment reçu entre la mère de la défunte et les frères d’elle, tant en leurs noms que de leurs parents, demandeurs d’une part : à l’encontre de l’inquisiteur de la foi au diocèse de Beauvais, du promoteur des cas criminels en l’officialité dudit Beauvais, et révérend père en Dieu Guillaume de Hellende, évêque dudit lieu, et tous autres tant en général que particulier, qui pouvaient respectivement prétendre aucun intérêt en ladite cause, soit conjointement ou séparément, tous respectivement défendeurs d’autre part. Ils déclarèrent par leur sentence définitive, prononcèrent, attestèrent et déclarèrent le procès fait à ladite défunte et la sentence sur ce intervenue être pleins de dol, calomnie, injustice, contrariétés d’erreur en fait et en droit, avec l’abjuration y mentionnée, exécutions et tout ce qui s’en serait ensuivi de nul effet et valeur. Et néanmoins en tant que le besoin était selon droit et raison, les auraient cassé et biffé, et en tant que faire pouvaient icelle annulé. Déclarant ladite Jeanne, demandeurs et parents, n’avoir encouru par le moyen que dessus en aucune note ni tache d’infamie, et en tant que besoin était, les en auraient déclarés purs innocents, ordonnant que leur sentence serait exécutée incontinent et sans délai, et publiée solennellement en deux endroits de ladite ville, savoir est en la place Saint-André, où serait faite procession générale, et y aurait sermon, et le lendemain au même lieu du vieux marché, où ladite Jeanne avait été cruellement et injustement brûlée serait faite prédication solennelle, et y serait dressée une belle croix en mémoire perpétuelle, et prière pour l’âme de ladite défunte et autres trépassés. Le surplus de l’exécution de leur dite sentence si aucun se trouvait à eux réservé, et ordonnèrent que ledit jugement serait notifié aux villes et lieux plus notables de ce royaume à la mémoire de ladite vierge, ainsi qu’ils verraient être à faire par raison. Laquelle sentence fut donnée, lue et publiée en présences de révérend père en Dieu monsieur l’évêque de Duresme [Démétriade], Hector de Coquerel, Nicolas du Bois, Alain Olivier, Jean du Brec, Jean de Gruys [Gouys], Guillaume Roussel, Laurent Severay [Surreau], chanoines, Martin l’Advenu, Jean Roussel, Thomas de Faurillières [Fanouillères]. De tous lesquels, Simon Capitaux [Chapitault], promoteur, Jean d’Arc et Prévosteau, auraient pour les autres demandes lettres. Ladite sentence faite au palais archiépiscopal de Rouen, l’an que dessus, mil quatre cent cinquante six, le septième jour du mois de juillet.

Fin

page served in 0.109s (1,4) /