Histoire de la Pucelle d’Orléans, ou l’innocence opprimée par des juges iniques (1743)
Présentation
L’Histoire de la Pucelle d’Orléans, ou l’innocence opprimée par des juges iniques (1743) est tirée du tome XIX des Causes célèbres de François Gayot de Pitaval.
François Gayot de Pitaval (1672-1743)
Pitaval était entré dans la carrière des lettres presque par effraction. Jeune adolescent, il s’engage dans la voie ecclésiastique — il étudie la théologie à la Sorbonne. À vingt ans, il y renonce pour se faire militaire, comme son frère — il publie quelques récits de campagne. À quarante ans, enfin, ayant définitivement quitté les armes, il rencontre son premier succès littéraire avec les Heures perdues du chevalier de Rior (1715), un recueil de contes et de bons mots
. Dès l’enfance en effet, il avait pris goût à collectionner anecdotes, énigmes, proverbes et traits d’esprit, et s’en fera une spécialité éditoriale, multipliant les recueils qu’il pouvait sous-titrer Choix curieux de traits utiles et agréables pour la conversation
. Sans doute par souci de sécurité matérielle, il entreprend des études de droit. Licencié à cinquante ans, il est reçu avocat au Parlement de Paris.
Fort de cette désormais double casquette d’auteur de recueils populaires et de juriste, il lance, à soixante ans, la collection d’affaires judiciaires qui fera sa gloire, les Causes célèbres — dont le premier tome (1734) s’ouvre sur l’affaire Martin Guerre. Il ne fera plus que cela jusqu’à la fin de sa vie : la collection comptera vingt tomes, sera traduite dans toute l’Europe et inspirera même, au XIXe siècle, une collection allemande, Der neue Pitaval (le Nouveau Pitaval).
On lui reprochera toute sa vie la piètre valeur de sa production, sa manière de piocher à gauche et à droite les thèmes les plus racoleurs, et certains iront jusqu’à lui contester le titre d’écrivain — reproches où perce sans doute la jalousie qu’inspire le succès populaire. Quoi qu’il en soit, il a composé une histoire de Jeanne d’Arc, et c’est l’un de ses derniers textes, puisqu’il devait mourir quelques mois avant sa publication.
Jeanne d’Arc dans les Causes célèbres
Chaque Cause traite d’une affaire criminelle fameuse ou insolite, et se présente généralement comme un résumé des faits, suivi d’un exposé du procès et des pièces principales, le tout nourri des commentaires de Pitaval. Vulgarisateur plus qu’historien, Pitaval cumule pourtant ici une triple compétence — théologien, militaire, juriste (licencié en droit canon et civil) —, rare chez un auteur de Jeanne d’Arc, qui donne à son regard sur la vie et le procès un angle inédit.
Les sources de Pitaval
Pour sa matière historique, Pitaval suit grosso modo le récit du jésuite René de Ceriziers, paru un siècle plus tôt (Les Trois états de l’innocence, 1640, dans l’édition Toulouse 1650), qu’il appelle tout du long l’historien de la Pucelle
. Il n’hésite pas à le citer, voire à paraphraser des paragraphes entiers, et en reprend même certaines erreurs — comme de faire de Guillaume de Flavy un acteur du procès de Rouen. Mais d’autres sources s’y ajoutent : extraits de chroniqueurs du XVe siècle (Jean Chartier, Monstrelet, à qui il reprend la fable de Jeanne servante d’auberge accoutumée à monter
les chevaux), auteurs recensés par Hordal (ouvrage auquel renvoyait déjà Ceriziers), historiens plus récents qu’il cite ou auxquels il répond (Du Haillan, Mézeray, Rapin-Thoyras). Aussi improbable que cela paraisse, il pourrait même avoir consulté quelque manuscrit original : il est en tout cas le seul à écrire Lanoue Longpont
pour Jean de Novelompont (Jean de Metz).
Le procès, cœur du récit
Le genre même de sa collection l’y invite : Pitaval consacre près de la moitié de son texte au seul procès de Rouen. Pour cet habitué des faits divers criminels, cette cause politique et religieuse est atypique : c’est une procédure viciée par des juges iniques
, où l’innocence morale et la pureté juridique de l’accusée crèvent les yeux.
Pitaval face au merveilleux de la vie de Jeanne d’Arc
Pitaval passe en revue les différents systèmes proposés pour expliquer Jeanne. Il rejette d’abord la sorcellerie (système anglais), puisque tout atteste sa parfaite catholicité, à commencer par ses réponses au procès.
Il écarte ensuite les théories qui font de Jeanne la marionnette d’un seigneur — Dunois, par exemple, lui ayant appris son rôle
(système du complot des grands) —, sa constance de bout en bout rendant la thèse intenable. Il rejette de même les théories qui minimisent son rôle militaire, telle celle de Rapin-Thoyras (Histoire d’Angleterre, t. IV, 1727). C’est ici le Pitaval ancien militaire qui parle : il développe la distinction entre la besogne du soldat
et celle du capitaine
, avant de conclure : Avant qu’elle s’en mêlât n’était-ce pas les mêmes troupes qui combattaient ? comment vaincues qu’elles étaient sont-elles victorieuses à présent ?
Reste la troisième explication, celle d’une Jeanne réellement envoyée du Ciel, à laquelle Pitaval adhère — mais sans l’excès de voir dans chaque fait le doigt de Dieu.
Pitaval théologien
De ses dix années d’études théologiques, Pitaval a gardé bien des réflexes. Le texte est semé de références bibliques : une fille dans qui il semblait qu’Adam n’avait point péché
, alors comme un autre Moïse
, ou encore, sur la débâcle de Fastolf à Patay, cet esprit de vertige dont parle l’Écriture sainte qui saisit les meilleures têtes
. Il reprend aussi l’un des thèmes chers à Ceriziers, que Dieu se sert des plus vils instruments pour opérer ses merveilles
, et n’hésite pas à voir dans son martyre l’image de la passion de Jésus-Christ
. Il invoque encore le Rituel romain pour disqualifier définitivement la thèse de la sorcellerie, et ajoute une note sur les deux espèces de surnaturel pour prouver que celui de Jeanne ne relève pas du démon.
Aussi manifeste-t-il une fine compréhension de la notion théologique de discernement des esprits
, cette démarche qui cherche à distinguer les vraies visions des fausses, selon l’esprit qui les inspire. Il sait qu’un démon, singe de la divinité
, peut simuler les miracles ; d’où l’examen de Poitiers, où les théologiens conclurent ne trouver chez Jeanne les moindres vestiges des ruses du prince des ténèbres
. Il sait aussi qu’un avis de discernement reste une probabilité favorable et que nul fidèle n’est tenu d’y croire : Le sentiment qui veut qu’elle ait agi par inspiration divine se présente à nous
, écrit-il, mais la foi ne nous impose aucun joug là-dessus
— on peut, sans errer, ne pas croire à la mission de Jeanne.
Pitaval critique
De la même manière, l’action de Dieu n’est pas à chercher dans le moindre fait : un événement ne doit être tenu pour miraculeux qu’en dernier recours. Je pense au fond qu’il ne faut point avoir recours au miracle, dès qu’on peut avoir recours aux causes naturelles
, écrit-il. Il en va de même pour les visions de Jeanne : ni impossibles (le démon peut les simuler), ni nécessaires — la Providence a pu agir sans le secours de ces communications célestes
.
Chaque fois qu’il rapporte un épisode merveilleux, c’est avec la même distance. Sur les prophéties annonçant Jeanne : Merlin, prophète des Anglais, vrai ou faux, leur avait prédit que leur malheur approchait.
Sur son cœur resté intact dans les cendres : ce miracle, si on y ajoute foi…
. Il n’hésite pas non plus à avancer des explications d’ordre psychologique ou social : si le roi et la cour adoptèrent le plan de Jeanne, ce n’est pas tant la crédulité de l’époque (en ceci Pitaval se démarque nettement d’un esprit des Lumières) que la détresse du moment — on le souhaitait trop pour ne le pas croire, et on était trop dépourvu de tout autre moyen pour ne pas embrasser cette idée
. De même pour la colombe blanche que des témoins disent avoir vue s’envoler du bûcher : je ne répondrais pas que la prévention bien fondée en faveur de son innocence n’ait fait croire qu’on voyait cette colombe blanche s’envoler
. De même encore, pour l’inspiration de Jeanne elle-même, qu’il fait naître des malheurs du royaume agissant sur une nature charitable et exaltée : Voilà le tableau du règne de Charles VI qui se trace dans l’imagination de la Pucelle : sa curiosité sans doute prit soin de l’instruire de l’état d’un royaume qu’elle devait secourir.
— on croirait lire Michelet avant l’heure.
Mais une fois prises toutes ces précautions et épuisées les explications naturelles, il n’est plus possible, pour Pitaval, d’écarter l’intervention divine.
Mais Pitaval croyant
Dieu, écrit Pitaval, n’avait pas besoin d’envoyer directement anges et saintes : il lui suffisait pour venir à ses fins qu’il eût donné à Jeanne d’Arc une imagination vive qui s’imprimait des traces profondes
. Dieu n’est pas dans le détail, mais dans le plan d’ensemble : quand on contesterait ces visions, on ne peut pas lui en faire un crime ; elles ont gagné son imagination. Les œuvres merveilleuses qu’elle a faites font douter si ce ne sont pas les voies de Dieu.
La question des voix en devient presque secondaire — il n’est pas nécessaire de trancher, ni scientifiquement ni théologiquement, la réalité des apparitions.
Cette réserve levée, Pitaval multiplie les déclarations en faveur de la mission divine de celle qu’il appelle l’ange tutélaire de la France
. Après les combats d’Orléans : Parlons plus clairement. Dieu s’était déclaré pour nous.
Sur son élection : une Pucelle choisie pour accomplir les desseins de la Providence
. Sur sa virginité préservée dans l’armée : voilà le sceau que Dieu a imprimé lui-même de son pouvoir
. Sur ses prophéties accomplies : elle prouvait qu’elle […] avait agi suivant les impressions de la volonté divine
. Sur son attitude face à ses juges, enfin : elle montrait par toutes ses réponses qu’elle avait du sens et de la raison, et qu’elle était conduite par des lumières qui ne l’égaraient point
.
Conclusion
Cette Jeanne d’Arc n’est donc pas qu’une sèche compilation savante perdue dans un vaste projet d’édition d’affaires criminelles pour lectorat populaire. Tout à la fois théologien, militaire, juriste et auteur à succès, Pitaval offre une Jeanne originale, tenant à la fois de la dévotion d’Ancien Régime et de l’esprit critique des Lumières ; une voie médiane qui récuse le merveilleux naïf sans tomber dans le scepticisme destructeur des détracteurs de Jeanne.
Pour finir, on ne résiste pas à relever une pointe de coquetterie chez notre bon Pitaval, dont la moitié de l’œuvre consiste en recueils d’anecdotes, de proverbes et de traits d’esprit. Alors qu’il vient de rapporter un bon mot du duc de Bedford, il commente sobrement que les proverbes ont toujours été le langage des honnêtes gens
.
Éditions
1743 : Paris, Théodore Legras (Causes célèbres, t. XIX) (In-12 de XVI-534 p. / Jeanne : p. 1-111)
Causes célèbres et intéressantes, avec les jugemens qui les ont décidées. Recueillies par M***, Avocat au Parlement. Tome XIX. À Paris au Palais, chez Théodore Legras, dans la Grande Salle, à l’L couronnée. M. DCCXLIII. Avec Approbation, & Privilege du Roi.
1743 : Paris, Poirion (ex Delaulne) / Cavelier / de Nully (= Legras)
[Idem] À Paris. Chez Charles-Nicolas Poirion [après son rachat du fond de la veuve Delaulne en 1741], rue S. Jacques, vis-à-vis la rue des Noyers, à l’Empereur Chez Guillaume Cavelier, père, rue S. Jacques, près la Fontaine S. Severin, au Lys d’or. Chez Jean de Nully, Grand’Salle, du côté de la Cour des Aydes, à l’Écu de France, & à la Palme.
1745 : La Haye, Jean Neaulme (Causes célèbres, t. XXI) (In-12 de X-501 p. / Jeanne : p. 1-91 p.)
Causes célèbres et intéressantes, avec les jugemens qui les ont décidées ; recueillies par Mr Gayot de Pitaval, Avocat au Parlement de Paris. Tome vint et unième. À La Haye, chés Jean Neaulme, M. DCC. XLV.
1757 : Paris, Savoye (t. XIX) (In-12 de 518 p. / Jeanne : p. 1-108 p.)
Par M***, avocat au Parlement. Chez Savoye, rue Saint Jacques, à l’Esperance. M. DCC. LVII.
1770 : Amsterdam, Chatelain (t. XXI) (In-12 de 496 p. / Jeanne : p. 1-91 p.)
Par M. Gayot de Pitaval, avocat au Parlement de Paris. À Amsterdam, chez Z. Chatelain et fils, MDCCLXX.
1775 : Amsterdam, Bassompierre / Bruxelles, Van den Berghen (t. XXI) (In-12 de X-504 p. / Jeanne : p. 1-91 p.)
Causes célèbres et intéressantes, avec les jugements qui les ont décidées ; recueillies par Mr Gayot de Pitaval, avocat au Parlement de Paris. Tome vingt-unième. Nouvelle édition, corrigée & augmentée. À Amsterdam, & se vend à Liège. Chez J. F. Bassompierre, libraire ; Van den Berghen, lib. à Bruxelles. M. DCC. LXXV.
