Texte intégral
Histoire de la Pucelle d’Orléans, ou l’innocence opprimée par des juges iniques
par
tirée du tome XIX de ses Causes célèbres
(1743)
Éditions Ars&litteræ © 2026
1Lorsque le royaume de France fut sur le penchant de sa ruine sous Charles VII, deux personnes du sexe eurent la gloire de le relever et de le rétablir, Agnès Sorel et Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans.
Agnès Sorel, à qui on est redevable du salut de la France
2Agnès Sorel était la maîtresse du roi, celle pour qui il a eu la plus forte inclination. On ne la pouvait voir, sans se récrier sur sa beauté. Ce nom de beauté lui était commun et au château que le roi lui avait donné près de Vincennes ; de sorte qu’on l’appelait Dame de Beauté, soit qu’il empruntât d’elle ce nom, ou qu’il le portât auparavant qu’elle le possédât ; c’était un crime à la cour de ne pas parler d’elle avec beaucoup de respect. Elle avait des grâces supérieures à sa beauté, elle les devait à son esprit, et à je ne sais quel charme répandu sur sa personne.
Jean Chartier dit : que si aucune chose elle avait commis avec le roi, cela avait été fait très cauteleusement, et en cachette. Bien est-il vrai, poursuit-il, que cette Agnès eut une fille, laquelle ne vécut guère, et qu’elle disait être et appartenir au roi, mais le roi s’en est toujours fort excusé, et n’y réclama oncques rien, pourquoi elle pouvait bien l’avoir empruntée et gagnée d’ailleurs. C’est-à-dire que ce sont des femmes qui tâchent de sauver les apparences, mais qui ne peuvent pourtant imposer, parce qu’elles sont démenties par le grand rôle qu’elles jouent. Agnès Sorel était 3animée par un esprit fin et enjoué qui lui tenait toujours fidèle compagnie et qui ne la quittait non plus que sa beauté.
Le roi Charles VII, qu’on appelait par dérision le roi de Bourges parce qu’il ne possédait presque plus que cette ville, ayant résolu d’abandonner la partie et se retirer dans un pays de montagnes où Agnès Sorel n’aurait pas été bien aise de le suivre, elle s’avisa d’un stratagème pour le détourner de ce dessein. Elle fit venir un astrologue, avec lequel elle s’entendait secrètement, et après qu’il eut fait semblant de bien étudier sa nativité, il lui dit un jour en présence de Charles VII, que tous les astres étaient trompeurs ou qu’elle inspirerait une longue passion à un grand roi. Aussitôt, Agnès dit à Charles : Ne trouvez donc pas mauvais, Sire, que je passe à la cour d’Angleterre, car vous ne voulez plus être roi ; il n’y a pas assez longtemps que vous m’aimez pour avoir rempli ma destinée.
La crainte qu’il eut de la perdre lui fit prendre la résolution d’être roi de France, et il commença dès lors à se rétablir. Fontenelle, qui rapporte cette histoire dans ses Dialogues des Morts, 4fait là-dessus cette réflexion. Voyez, dit-il combien la France est obligée à l’amour, et combien ce royaume doit être galant, quand ce ne serait que par reconnaissance. Agnès Sorel anima le roi, et le remplit d’un courage tel qu’il lui fallait pour faire face à ses ennemis. Le courage de ce roi, qui reconquit son royaume presque perdu, est l’ouvrage de l’amour. Cette conquête est par conséquent due à Agnès Sorel, c’est la justice que lui a rendu François Ier dans ce quatrain.
Gentille Agnès plus d’honneur tu mérite,
La cause étant de France recouvrer,
Que ce que peut dans un cloître ouvrer
Close nonain, ou bien dévot hermite.
Le dauphin qui régna sous le nom de Louis XI, qui avait des passions farouches, sans considérer qu’il avait attiré la haine de son père par sa faute, voulut croire qu’elle en était la cause : il insulta ses appas par un soufflet. On dit même qu’il la fit empoisonner par Jacques 5Cœur argentier ; il y a des hommes qui sont aveugles pour la beauté. Agnès était attachée au roi dans le temps qu’elle mourut, comment Chartier a-t-il pu dire qu’elle fit une fin très belle, et très chrétienne ? Remontrant à ses demoiselles que c’était très peu de choses, et orde [sale, répugnante], et vile de notre fragilité. Pour faire une bonne mort, il fallait qu’elle fît un divorce avec le roi.
Jeanne d’Arc
La seconde personne du sexe que je mets au rang de celles qui sauvèrent l’État, fut Jeanne d’Arc, nommée la Pucelle d’Orléans parce qu’elle fit lever le siège d’Orléans assiégé par les Anglais, et que sa virginité fut reconnue par ses ennemis. Il y eut du divin, du prodigieux dans ce qu’elle fit, suivant l’opinion de bien des gens ; sa valeur, dit le Gendre1, historien, était surnaturelle. Elle a mérité d’être représentée telle qu’elle était et son histoire d’être développée, son jugement et le sort funeste qu’elle a éprouvé, et son innocence, qui perce à travers la calomnie la plus artificieuse et la malignité la plus ingénieuse, sont des dignes objets de la curiosité. Je vais travailler à la satisfaire, et à donner de la Pucelle d’Orléans, l’idée qui doit s’en imprimer dans l’esprit.
6On ne doutera point qu’une providence particulière ne l’ait suscitée pour le salut de la France. Elle naquit l’an 1412 ; le lieu de sa naissance fut Dom-Remy, hameau de la paroisse de Greaux sur la Meuse, sur les confins de Champagne, Bourgogne et Lorraine, proche de Vaucouleurs ; c’est à Dom-Remy qu’elle reçut le saint baptême. Son père se nommait Jacques d’Arc, et sa mère Isabelle Romée, jouissant de la fortune des habitants de campagne, dans laquelle la modération les renfermait. On donne à Jeanne d’Arc une enfance vertueuse, digne d’être le fondement de la vie d’une personne très régulière. Quand elle a été au pouvoir de ses ennemis qui l’ont voulu faire passer pour magicienne, ils ont recherché les lieux qu’elle fréquentait dans son enfance et dans sa jeunesse : ils y ont trouvé un bois qu’on appelait le bois chenu, où était un chêne qu’on nommait l’arbre fée, une fontaine qu’on appelait la fontaine des dames2. Il n’a pas tenu à eux que dans le procès qu’ils lui ont suscité, ils n’aient fait voir dans tous ces endroits des traces de magie ; au contraire ses partisans prétendent que dans tous ces lieux-là elle y a exercé la vertu.
7Un historien3 lui donne des agréments et nous la représente comme une personne que la nature avait regardée d’un œil favorable. Sa beauté fut une beauté robuste, qui se conserva en se familiarisant avec les exercices de la campagne. Mais elle fut exposée à des recherches de personnes qui ressentirent les impressions de ses appas ; elle inspira une passion à un jeune homme, qui parce qu’elle ne le rebuta pas d’abord, en prit droit de la poursuivre pour le mariage, mais elle se révolta contre cette proposition, et témoigna qu’elle ne voulait point quitter son état de fille.
Voici le portrait que son historien fait d’elle : À mesure, dit-il, qu’elle croissait en âge, son corps devenait bien proportionné, et s’embellissait. Ce n’était pas une poupée de cour qui a recours à l’artifice : on n’attend pas cela d’une beauté de campagne ; mais c’était un mélange de grâces naturelles et fières, un port noble, un teint vif, un front où la majesté est unie avec la douceur. Son amant, sur quelques paroles indifférentes qu’il interpréta en sa faveur, la somma de l’épouser devant l’Official de Toul : elle y comparut et fit voir en deux mots que sa demande n’avait point 8de fondement ; il ne put pas prendre sur lui de cesser de lui rendre des soins. Pour se débarrasser de ses poursuites, elle se retira dans la maison de son père où elle se rendit invisible à ce jeune homme. Il la fit demander à ses père et mère, mais ils ne condescendirent point à ses désirs ; était-il fait pour posséder une fille occupée de grands projets ? son idée aurait-elle trouvé place dans le cerveau de cette fille, parmi les objets qui assiégeaient son âme et emportaient son cœur et son esprit ? elle aurait été de trop.
L’idée des visions de saint Louis, de saint Michel, de sainte Marguerite et de sainte Catherine, de l’ange Gabriel la gagna alors entièrement ; ce fut l’ouvrage d’une imagination pieuse, soit que le Ciel la favorisât ; je laisse la liberté de penser ce qu’on voudra, mais la seule conséquence que j’en veux tirer, c’est qu’elle avait pris des impressions de dévotion dans une imagination qui pouvait avoir besoin d’être conduite par un homme versé dans la spiritualité. On prétend que les conversations qu’elle avait avec ces saints et saintes avaient pour objet l’état de la France, dont un tableau fidèle formait un triste spectacle.
Tableau de la France sous Charles VI
9Voici telle qu’était la France sous Charles VI, son roi, gouverné par le duc d’Anjou, le duc de Bourgogne, le duc de Berry, ses oncles paternels, régents du royaume, et tuteurs du prince. Le duc de Bourbon participait à la tutelle, son oncle maternel dont Charles V, le dernier roi, avait épousé la sœur. Si à cause de la faiblesse de son âge, Charles VI est conduit par ses tuteurs, bientôt il est esclave d’une frénésie habituelle dans un âge mûr.
Les gouverneurs du prince et du royaume, avares, ambitieux, sont guidés par une cupidité déréglée, déchirant eux-mêmes le royaume qui est en proie à leurs passions, dans un temps où les empoisonnements étaient familiers. Le duc d’Orléans, frère du roi, passant sa première jeunesse à l’école de l’ambition, de la volupté, de la mollesse, bientôt l’époux de Valentine, fille de Galéas, duc de Milan, enchanteresse qui fascine le cœur et l’esprit du roi. Le monarque reçoit des lois de l’amour qui est en concurrence avec la frénésie : celle-ci se fortifie par le danger où il est échappé à peine au feu dans un bal, comme si le tombeau lui était ouvert au milieu 10de ses plaisirs4. Le duc d’Orléans arrive enfin à un âge où il peut donner un grand effort à ses passions ; il les fait combattre avec celles du duc de Bourgogne qui le traversait : celui-ci lutte contre lui jusqu’à lui ravir la vie, et lui-même est à son tour la victime du dauphin, qui avait succédé à deux dauphins qu’on a cru empoisonnés, et qui épousent la querelle du duc d’Orléans. Ainsi des princes du sang sacrifiés, des peuples pillés, désolés par deux factions sanglantes des Orléanais et des Bourguignons qui trempent leurs mains dans le sang l’un de l’autre, présentent un spectacle d’horreur ; la ville capitale est transformée en des séditieux qui nagent 11dans le sang et le carnage. Veut-on ajouter des traits qui feront frémir tous les esprits ; un grand schisme qui a régné quarante ans dans l’Église, où l’on voit trois papes qui se disputent la tiare et introduisent l’abomination de la désolation dans le lieu saint, en trafiquant les biens spirituels et les immolant à leur avarice. Est-on surpris dans un temps où la corruption gagne partout, qu’Isabelle de Bavière, la reine elle-même, fille du duc de Bavière, unisse à un esprit dévoré par son ambition, un cœur perverti par l’adultère ? Épiée par le roi son mari, elle le convainquit qu’il avait perdu son honneur, comme il avait perdu sa raison.
Dans ce désordre universel, la France mal gouvernée pouvait-elle échapper à l’Anglais qui brûlait d’envie de l’envahir, et qui en possédait déjà de grandes et belles provinces ? Le roi, la reine, après avoir exhérédé le dauphin, et son Conseil gagné, corrompu, mettent au roi d’Angleterre, Henry V, la couronne sur la tête et l’affermissent sur le trône, en lui donnant en mariage Catherine, princesse aussi belle que la couronne qu’elle lui apporte. Le dauphin en appelle à son épée, Charles VI 12sort de ce monde, n’ayant plus rien à y faire qui puisse le dégrader davantage.
Voilà le tableau du règne de Charles VI qui se trace dans l’imagination de la Pucelle : sa curiosité sans doute prit soin de l’instruire de l’état d’un royaume qu’elle devait secourir.
Tableau de la France sous Charles VII
La Providence se prépare à confier à la Pucelle la destinée du roi légitime qui doit monter sur le trône, à quels plus nobles desseins peut-elle être appelée ? Reprenons les événements qui composent son histoire, et la chaîne qui noue toutes ses actions et la conduisent à sa catastrophe, amenée par ses ennemis qui ont voulu en vain souiller sa gloire.
Charles VI, après avoir été le jouet de ses passions, de la démence, est enfin le jouet de la mort, et son royaume gémit sous la domination de l’Anglais.
Charles VII, qui voit son royaume occupé par l’Anglais, le lui dispute, oppose la valeur de ses serviteurs à qui il donne l’exemple ; mais tout cède, à la réserve de son cœur et d’un petit nombre de ses sujets. Le comte de Dunois5 fait des prodiges de valeur : je 13le nomme le premier, parce qu’il efface tous ses concurrents. Les autres capitaines illustres sont les ducs d’Alençon et de Bourbon, princes du sang ; Artus de Bretagne, comte de Richemont, connétable de France, qui fut ensuite duc de Bretagne6 ; le seigneur Coitivi, amiral de France ; Étienne de Vignoles, nommé communément le capitaine de Lahire7 ; Jean et Gaspard Bureau frères, qui furent ensemble grand maître de l’artillerie, et le reste.
Histoire de la première jeunesse de Jeanne d’Arc
À 13 ans, ses premières visions
Pour seconder tous ces grands hommes, il fallait que Dieu suscitât un secours extraordinaire. Si l’on pouvait s’arrêter à toutes les visions et les apparitions que l’historien de la Pucelle lui prête, ce ne serait, dira-t-on, qu’à cause du grand œuvre de la délivrance de la France que Jeanne d’Arc a opéré, qui donne lieu non seulement de 14dire : Digitus Dei hic est [c’est là le doigt de Dieu], mais, Fecit potentiam in brachio suo [il a déployé toute la puissance de son bras]. Un si grand prodige peut bien s’accorder avec des apparitions qui l’annonçaient, mais on ne doit pas pourtant les admettre, parce qu’il s’agit d’un œuvre surprenant. On sait bien que l’Écriture sainte nous apprend que plusieurs personnes ont eu des visions. L’apparition du spectre dans l’histoire de Cassius, avant la bataille qu’il donna, peut être regardée comme une imitation de l’Écriture par le démon, qui est le singe de la divinité.
La Providence a pu agir sans le secours de ces communications célestes, et l’homme n’aurait-il point glissé le faux dans l’œuvre de Dieu ; mais afin de ne rien omettre, l’historien de cette fille8 nous dit que depuis l’âge de treize ans elle communiquait avec les saints, et que pendant que la guerre désolait cet empire, saint Michel son protecteur prenait plaisir d’entretenir cette pauvre bergère de ce qui se passait de plus important dans le monde, et du secours qu’il nous préparait ; qu’un jour que la Pucelle était dans le bois chenu, soit que ce fût l’effet de son imagination frappée, elle ouït une voix qui lui commanda d’aller trouver le roi, et de lui 15dire que son état déplorable changerait bientôt dans un état triomphant ; que Dieu la destinait à ce grand ouvrage.
Je n’entreprendrai point d’exprimer son étonnement, je n’y pourrais atteindre. Que ne puis-je la représenter saisie comme elle le fut ! que cette image serait éloquente ! elle se disposa à obéir.
Le moment approchant qu’elle devait exécuter l’œuvre de Dieu, elle était occupée de ses visions ; on peut dire que Dieu se servait de cette disposition de son esprit pour l’accomplissement de ses desseins. Il lui suffisait pour venir à ses fins, qu’il eût donné à Jeanne d’Arc une imagination vive qui s’imprimait des traces profondes, et des images qui se gravaient avec des traits ineffaçables ; quoique ce fût son ouvrage, ce n’était pas si l’on voulait du faux, mais du vrai qu’elle avait peint elle-même. On prétend qu’elle se représenta Orléans assiégé, et pressé par Salisbery.
À 17 ans, ses visions la pressent d’agir
Ce fut dans la dix-septième année de son âge que les visions vinrent l’assiéger en foule. Ce qui montre que sa piété était sincère, c’est qu’elle s’enferma alors dans la maison de son père, dans le dessein de ne rien faire sans sa permission. Son père même, la prévenant, 16lui dit alors : Ma fille, je ne veux point que vous quittiez la maison, demeurez-y pour faire le ménage. Quand une dévote qui croit avoir des illuminations du Ciel préfère l’obéissance à ses idées, à son propre sens, rien ne montre mieux la solidité de la vertu. La mère, qui remarqua que le père était agité, voulut en découvrir la cause : celui-ci lui raconta qu’il était troublé par un songe, qu’il avait cru voir en dormant des soldats qui emmenaient Jeanne d’Arc, qu’elle était montée sur un cheval blanc, environnée de plusieurs personnes qui s’efforçaient de la tuer, et qu’elle était tombée enfin dans un feu où elle avait fini sa déplorable vie.
La mère, depuis ce temps-là, veillait continuellement sur sa fille, afin de prévenir tous les malheurs qui pouvaient arriver, attendant le dénouement de tous les discours que sa fille tenait sur la guerre présente, sur l’état de la France, sur les secours que le Ciel se préparait à lui donner. Il échappait à Jeanne d’Arc de dire qu’il devait se servir de son bras. Comment concilier la volonté de Dieu, qui veut se servir du bras faible d’une fille, avec la volonté timide de son père qui veut éloigner les occasions de la 17mettre en œuvre, et qui craint de l’exposer à un danger évident ? Comment accorder les voies opposées de la sagesse divine avec les voies de la prudence humaine, tandis que le Ciel lui commande d’aller combattre pour son prince ? Son père et sa mère s’y opposent : ignorant la voie de Dieu, ils attendent avec docilité qu’il les éclaire, et qu’il leur ordonne de la lui sacrifier. Reposons-nous sur la Providence, elle agira bien dans son temps.
Le mois de février 1429 : Jeanne va trouver Baudricourt à Vaucouleurs
Une occasion se présenta d’aller à Vaucouleurs, où son oncle et sa tante avaient une affaire à terminer avec Baudricourt, qui en était gouverneur ; son père et sa mère l’y accompagnèrent. On lui fit parler à Baudricourt. Voici le langage qu’elle lui tint. Vous ne pouvez pas ignorer l’état triste où la France est réduite ; les cris qu’elle pousse sont montés jusqu’au Ciel, le moment approche où Dieu doit opérer sa délivrance : plus notre salut est désespéré, plus le miracle sera grand et digne de Dieu, qui veut se servir de moi pour chasser les Anglais de la France ; les plus vils instruments sont ceux qu’il aime à employer.
Baudricourt frappé du plus grand étonnement lui fit plusieurs questions, à quoi elle répondit avec un sens merveilleux ; 18et quoi qu’il vît qu’elle n’avait guère poussé d’elle-même sa curiosité au-delà de son village, il crut reconnaître pourtant qu’elle avait été instruite à une école extraordinaire : mais il jugea enfin que le plus sûr était de ne la pas écouter et de la renvoyer. On remarqua que plusieurs de ceux qui la regardaient ouvrirent des yeux sur elle, animés par des désirs de triompher de sa vertu : l’amour attisait dans leur cœur un feu d’autant plus dangereux, que Jeanne d’Arc n’avait d’autres armes pour se défendre que son innocence. Son historien9 dit : que ceux qui furent la proie de leurs pensées impures furent punis, et sentirent tout à coup éteindre le feu que la nature allume dans nous, et demeurèrent dans cet état pour toujours ; ce miracle est trop bien enchâssé dans la vie de la Pucelle d’Orléans pour n’être pas adopté.
Quand Jeanne d’Arc se vit rebutée par Baudricourt, elle s’adressa à Lanoue Longpont, vieux gentilhomme plein d’expérience, qui à travers toutes les visions dont elle lui fit part, vit pourtant qu’elle avait beaucoup de sens ; et comme il était un peu versé dans les voies de la spiritualité, il crut voir les voies de Dieu. Il résolut 19d’en conférer avec Baudricourt, et de faire éprouver à Jeanne d’Arc un nouvel examen, persuadé qu’il ne fallait rien négliger quand il s’agissait du service du roi, et qu’il fallait ouvrir les yeux et les oreilles quand il s’agissait de découvrir l’œuvre de Dieu.
Combat des Harengs à Rouvray en Beausse
Dans ce temps-là, comme nous avons dit, le comte de Salisbery poursuivait vivement le siège d’Orléans. La valeur s’exerçait de part et d’autre à se surmonter mutuellement ; jamais les deux nations ne se signalèrent par de plus beaux faits d’armes. Il semblait pour les vaincre qu’il fallait chercher une troisième nation. Ce fut dans ce temps-là que Jeanne d’Arc fut ramenée à Baudricourt, à qui elle dit d’abord : Vous traitez une fille comme moi de folle et d’imprudente ; mais afin que vous soyez désabusé, je vous annoncerai que nos troupes ont été défaites en attaquant un convoi que le duc de Bethfort voulait conduire à ceux qui assiégeaient Orléans ; et afin que vous sachiez que Dieu me fait connaître ce qui se passe dans le monde, et même par avance, je vous annonce que nous serons vengés par de bons succès sans nombre ; Dieu exécutera bien ses desseins sans vous, mais vous qui osez 20lui résister, il vous punira. Elle lui parla avec tant de fermeté qu’elle le détermina à la conduire à la cour. La défaite dont elle lui parla était le combat des Harengs10, où les Français succombèrent en attaquant un convoi de harengs que conduisait le duc de Bethfort. Ce siège était le point critique de la valeur des deux nations. Les plus illustres guerriers français s’étaient jetés dedans Orléans où pour périr, ou pour sauver cette ville. Du côté des Anglais le duc de Bethfort le comte de Salisbery, Poole, comte de Suffolk, et Talbot qui avait déjà volé au sommet de la gloire, si distingués parmi les généraux de l’Europe. On leur opposait Lahire, et Saintrailles, et le héros connu sous le nom de bâtard d’Orléans ; ils brillent tous à mesure qu’ils s’offrent dans l’histoire. Ce n’était que par la perte de bien des héros que devait s’acheter Orléans. Salisbery s’était sacrifié et avait péri. Orléans aux abois offrit de se rendre non au roi d’Angleterre, mais au duc de Bourgogne : on ne voyait point de ressource qui se présentât, et Charles VII se disposait à abandonner la partie. Le duc de Bethfort voulait Orléans pour les Anglais, et non pour les Bourguignons, 21et disait ce proverbe : Qu’il n’avait pas entendu battre le buisson et que les autres prissent le gibier ; tant il est vrai que les proverbes ont toujours été le langage des honnêtes gens.
Dans le temps qu’il semblait que la Providence sommeillait à notre égard, elle inspirait à Jeanne d’Arc d’aller offrir son bras au roi.
Bertrand de Polongé, gentilhomme, crut qu’il fallait prévenir le roi. Il lui fit part de ce que méditait Jeanne d’Arc, et de la conférence qu’elle avait eue avec Baudricourt et Lanoue Longpont. Les sujets du prince désertaient peu à peu, et se laissaient éblouir par la fortune du vainqueur. Bertrand Polongé reçut ordre de venir à la cour avec Jeanne d’Arc. Elle quitta son habit de bergère, et s’habilla en guerrier, c’est-à-dire en Amazone, vêtue pourtant simplement. Elle se mit en chemin avec ceux à qui elle s’était ouverte de son dessein. Tous les soirs en voyage, elle se retirait dans sa chambre ; et là, dans le loisir d’une profonde méditation, elle digérait son dessein et écoutait dans le silence ce que Dieu lui suggérait. Elle ne pouvait venir à la cour dans une plus heureuse conjoncture. 22Le penchant qu’on a pour le merveilleux, la crédulité qu’on y apporte, lorsque nous voyons dans le malheur où nous sommes réduits qu’il s’offre à nous une ressource qui est la seule qui nous reste, tout cela fit regarder Jeanne d’Arc à la cour, comme une personne envoyée du Ciel.
La confiance dans la Providence que la religion inspire favorise cette idée : ainsi, soit religion, soit opinion que l’on prend aisément, le système de Jeanne d’Arc fut adopté par le roi et toute la cour ; on le souhaitait trop pour ne le pas croire, et on était trop dépourvu de tout autre moyen pour ne pas embrasser cette idée.
Jeanne d’Arc est présentée au roi
Le roi néanmoins se déguisa, et prit un habit très modeste pour essayer, si d’elle-même elle irait au but. Il fit prendre des habits superbes à plusieurs seigneurs, et lui en indiqua un comme le roi pour lui donner le change ; elle le connut d’abord, le salua profondément ; elle lui dit : Gentil roi, c’est à vous à qui je veux parler, et d’un ton ferme et hardi, assura que Dieu l’envoyait pour chasser les Anglais de devant Orléans, et conduire ensuite Sa Majesté à Reims pour y être sacrée ; qu’il lui fît donc 23donner des armes et des troupes pour aller combattre les ennemis. Du Haillan s’exprime ainsi : Elle lui dit à part certaines choses secrètes qui demeurèrent entre eux, et qu’il ne voulut jamais révéler.
Tout disposait à faire entrer le merveilleux bien avant dans l’esprit de Charles, singulièrement la circonstance de la jeunesse de la Pucelle, qui n’avait que 18 à 19 années et qui avait avec cela un esprit mûr, et qui faisait des réponses qu’on croyait surpasser sa portée, tout cela relevé par des agréments et soutenu par une modeste hardiesse. Elle tira le roi à part avec son confesseur, et elle lui découvrit des pensées intérieures qu’il n’avait communiquées à personne. Elle lui parla toujours avec une assurance qui semblait ne pouvoir lui être inspirée que du Ciel. Quand on croit que Dieu est dans nous, animé de sa présence, on trouve bien petit ce que les hommes ont de plus grand. Qui est-ce qui peut nous imposer ? Voilà la source de la confiance de la Pucelle.
Jeanne d’Arc dit particulièrement au roi la prière que ce prince avait faite à Dieu. Vous lui avez dit, Sire :
Mon Dieu, si je défends mon héritage 24sans droit, que ce soit sans succès ; et si la couronne de France m’appartient, donnez-moi autant de force pour la défendre que j’ai de justice. Charles VII dit qu’elle avait deviné un grand secret qui n’était su que de lui.
Examen à Poitiers
Le roi pour achever de se convaincre en faveur de la Pucelle, la soumit à l’examen des docteurs, à qui sa simplicité fit un divin contraste. Ils ne virent pas dans elle les moindres vestiges des ruses du prince des ténèbres ; mais ils furent frappés d’une fille dans qui il semblait qu’Adam n’avait point péché. Ils décidèrent à Poitiers, où les docteurs dévoués au roi étaient retirés, que loin de la soupçonner de magie, on ne trouverait rien qui ne fût marqué au sceau de Dieu ; quoique les Anglais aient publié le contraire. Les docteurs pourtant lui tendirent des pièges, et n’oublièrent rien pour la faire couper. Plusieurs gens du Parlement qui en firent le même examen en firent le même rapport.
Examen de virginité
La reine de Sicile, qui était une princesse très vertueuse, voulut écarter l’ombre du soupçon, en faisant reconnaître sa pureté à des marques naturelles par des matrones. 25Cette épreuve lui coûta des larmes, lui donna de la confusion, et de la gloire tout ensemble. Elle remporta le nom de la Pucelle qu’elle a conservé dans l’Histoire.
Épée de Sainte-Catherine de Fierbois
Elle demanda l’épée qui était derrière l’autel de sainte Catherine de Fierbois, qui était dans le tombeau d’un chevalier depuis longtemps, dans une église d’un village auprès de Tours. Cette épée fatale, avec laquelle Jeanne devait chasser les ennemis du roi, était là depuis plusieurs siècles, sans que personne en sût rien ; elle dit que parmi plusieurs épées couvertes de rouille, on en trouverait une dont la lame avait trois croix, semée de fleurs-de-lys des deux côtés. Le roi lui demanda si elle l’avait vue ; elle répondit qu’elle n’avait jamais été dans ce pays-là, mais que Dieu lui avait révélé que cette épée y était, et qu’il voulait qu’elle s’en servît dans les premiers combats. Mais enfin elle la cassa en battant des femmes de mauvaise vie qui suivaient l’armée. Le roi en fut fort déplaisant, dit Jean Chartier, et lui dit qu’elle ne devait pas employer à tel usage une épée que Dieu lui avait donnée miraculeusement.
Prophéties de Marie d’Avignon et de Merlin
Ce qui confirma le roi que la Pucelle fut un secours du Ciel : c’est le discours 26que lui avait tenu Marie d’Avignon, une fille qui était en odeur de sainteté. Vous recevrez, Sire, lui dit-elle, de grands secours d’une vierge.
Merlin, prophète des Anglais, vrai ou faux, leur avait prédit que leur malheur approchait.
Étendard de Jeanne
Les historiens ne sont pas d’une même opinion touchant l’étendard sous lequel notre Pucelle voulut combattre : les uns disent que c’est une vierge à qui un ange présentait un lys ; les autres assurent que l’image de notre Seigneur crucifié y était représentée tenant un lys dans sa main. On peut concilier ces deux histoires, en disant que cet étendard pouvant être peint des deux côtés, il avait deux faces aussi bien qu’une médaille, ainsi ils pouvaient avoir tous raison.
On l’envoie au secours d’Orléans
Avant la venue de la Pucelle, on avait arrêté au Conseil du roi, qu’à cause des grandes pertes continuelles qu’il avait faites, il fallait qu’il se retirât dans le Dauphiné pour le garder et s’y fortifier ; que de là il pourrait défendre le Lyonnais, le Languedoc, et l’Auvergne, et s’aider du secours de la Provence, dont le comte était le roi de Sicile qui était de son parti. Mais la venue de la Pucelle ayant bien fait 27augurer de la fortune de nos armes, fit place à des résolutions moins désespérées.
Armure et équipement de Jeanne
Le roi s’étant déterminé avec son Conseil d’envoyer Jeanne d’Arc au secours d’Orléans, on lui donna un casque orné d’un panache blanc, une cuirasse, et un grand cheval blanc. C’était un spectacle digne de la curiosité que de voir une fille armée de toutes pièces, montée sur un grand cheval blanc qu’elle maniait avec beaucoup d’adresse. La mine fière et avantageuse de la cavalière effaçait les cavaliers les plus imposants ; et l’union de la crainte qu’elle inspirait avec sa douceur naturelle subjuguait tout le monde. Ce mélange causait une terreur singulière dont personne ne pouvait se défendre. Comme elle avait été servante d’une hôtellerie où elle menait les chevaux boire, elle s’était accoutumée à les monter, à les pousser, et à les fatiguer comme un gendarme ; et quoique le cabaret soit un gouffre où la pudeur fait un triste naufrage, cependant on n’a jamais soupçonné que Jeanne d’Arc se soit oubliée. Dieu ne devait-il pas conserver la pureté de l’ange tutélaire de la France ?
Mort d’un chevalier qui lui avait manqué de respect
Dolon, un vieux chevalier, était son 28garde, qui ne pouvait donner aucun ombrage, et qui n’était propre qu’à rendre les hommes les défenseurs de sa vertu. Son historien11 dit qu’étant près de partir avec l’amiral de Culland et le maréchal de Rieux, un jeune homme se laissa aller à un discours équivoque mêlé d’impiété et d’impureté, où il peignait au naturel sa défiance de la Providence, et exprimait les idées qui naissaient dans son cœur corrompu. Jeanne d’Arc lui dit : Ah malheureux tu t’oublies lorsque tu es sur le bord du tombeau ! Elle poussa son cheval saluant Sa Majesté et toute la cour, dont elle enleva l’admiration. Le jeune cavalier passant le pont, fut jeté dans la rivière par son cheval. Qui se serait attendu qu’une fille dont l’air était composé par la pudeur, dont tous les regards l’inspiraient, qui n’annonçait que du céleste et du divin, si l’on peut parler de la sorte, ne contînt pas le feu d’un impudique ?
Arrivée devant Orléans et lettre aux Anglais
Elle se met en marche à la tête des troupes françaises ; elle déploie sa bannière quand elle approche d’Orléans ; elle envoya un héraut-d’armes aux généraux anglais pour les sommer de sortir du royaume, et de l’abandonner 29au légitime héritier. Tel était l’écrit qu’elle leur adressa ; elle les regarde comme représentant le roi d’Angleterre, et leur dit :
Roi d’Angleterre, faites raison au roi du Ciel, du sang royal, et rendez à la Pucelle les clefs de toutes les villes que vous avez usurpées. Je suis envoyée de Dieu pour vous faire rendre tout ce que vous avez envahi ; je vous conseille d’abandonner votre conquête avant que la Pucelle vous assaille. Au reste, vous, comte de Suffolk, et vous seigneurs Talbot et d’Escale, lieutenants du duc de Bethfort, soi-disant régent de France pour le roi d’Angleterre, faites-moi réponse, si la paix vous agrée et si vous aimez les Anglais que vous commandez ; sinon vous éprouverez notre valeur animée de la force du courroux du Ciel ; et attendez-vous de la part des Français aux plus beaux et merveilleux exploits qu’on ait vu dans la Chrétienté. Écrit le mardi de la grande semaine l’an 1428.
Jeanne d’Arc.
Cette lettre n’excita dans les généraux anglais que des mouvements de colère ; ils firent mettre le héraut-d’armes en prison.
Examen de la thèse faisant de Jeanne un instrument de Dunois
30Le comte de Dunois sortit d’Orléans avec des troupes pour la recevoir. Quelques-uns disaient que ce général avait saisi l’idée du secours merveilleux de la Pucelle, et trouvant en elle de la valeur et de l’intrépidité, la mettait en œuvre pour ranimer notre courage abattu, et encourager même le roi ; que son artifice et la bravoure de la Pucelle étaient tout le miracle : mais on disait qu’il n’était pas possible qu’elle eût pu soutenir longtemps son personnage extraordinaire sans jamais se démentir, si Dieu ne s’en était mêlé.
Ceux qui voulaient que l’emploi de la Pucelle était l’ouvrage du comte de Dunois, disaient qu’il lui avait appris son rôle, le lui avait fait exercer, et avait mis merveilleusement à profit la souplesse de son esprit ; et avait été ensuite le premier à admirer ce qu’elle avait d’abord dit à la cour, comme s’il ne s’y était pas attendu.
Elle est accueillie dans Orléans et y fait entrer un convoi
Quoi qu’il en soit, le peuple d’Orléans adopta d’abord l’idée qu’elle était venue non seulement pour le sauver, mais pour sauver la France. Elle entra dans Orléans la veille de l’Ascension, toutes les rues tendues de tapisseries ; il était déjà tard, ce qui contraignit les 31habitants d’allumer un grand nombre de flambeaux ; cette quantité de lumières rendit la fête plus solennelle. Elle alla loger chez une honorable dame ; elle était accompagnée toujours de ses deux frères pour fermer la bouche à la médisance.
À la faveur d’une alarme que le comte de Dunois donna aux Anglais, elle fit entrer un convoi dans la ville ; elle le conduisit de Blois jusque dans Orléans, à la tête de 12 000 hommes, sans aucune perte.
Prise du fort de Saint-Loup et de celui des Augustins
Après avoir chassé de l’armée toutes les filles déréglées, elle prit haleine le lendemain à cause de la fête. Mais le jour suivant à la pointe du jour, elle attaqua, accompagnée de nos généraux, le fort de Saint-Loup dont les ennemis étaient les maîtres ; elle l’emporta, et leur tua plus de 600 hommes. Les ennemis étonnés abandonnèrent le boulevard de Saint-Jean-le-Blanc, et se retirèrent dans celui des Augustins qui était de meilleure défense. Jeanne d’Arc l’attaqua avec le même courage ; leur commandant résista avec tant d’opiniâtreté depuis le matin jusqu’à huit heures du soir, que nos chefs étaient d’avis de se retirer ; ce que l’on aurait exécuté, si la Pucelle n’eût demandé qu’on tînt ferme 32encore quelque temps : alors comme un autre Moïse, elle leva les mains au ciel, et après une prière fervente, elle retourna à l’assaut avec tant de résolution, qu’elle emporta le fort.
Dans cette attaque où elle fut repoussée avec les siens, elle les ranima et les ramena au combat en disputant la victoire aux ennemis ; elle semblait ne la leur céder ensuite que pour la leur arracher avec un plus sanglant carnage. Elle leur demanda, par un trompette, son héraut-d’armes qu’ils avaient retenu contre le droit des gens. Le comte de Dunois leur fit dire que s’ils ne le renvoyaient, il passerait au fil de l’épée tous les Anglais qu’il prendrait, ceux mêmes qui viendraient traiter de la rançon des autres. Ils renvoyèrent le héraut-d’armes chargé de mille injures contre la Pucelle.
Prise du fort des Tournelles ; Jeanne est blessée
Les habitants d’Orléans la conjurèrent de mettre tout en usage pour terminer le siège ; elle sortit de la ville pour attaquer le fort des Tournelles, où elle entra avec les siens après un long assaut et un grand carnage ; les Anglais n’ayant plus ni poudre ni traits, le courage leur faillit absolument.
Un historien12 dit que dans toutes ces attaques, depuis l’entrée de la Pucelle 33dans Orléans, les ennemis perdirent près de sept mille hommes. Le sort des armes avait changé ; la fortune, d’Anglaise qu’elle était, était devenue Française. Parlons plus clairement. Dieu s’était déclaré pour nous.
Elle reçut un coup de flèche qui s’enfonça entre le col et l’épaule, le sang coulait en abondance ; elle disait que c’était un coup de faveur, et qu’il sortait plus de gloire que de sang de sa plaie.
Les Anglais lèvent le siège d’Orléans
Les Anglais par une espèce de désespoir, firent sortir leurs troupes de leur fort, les rangèrent en bataille, et nous invitèrent au combat. La Pucelle ne voulut pas qu’on répondît à cette bravade ; elle dit que les ennemis agissaient par désespoir, et que d’eux-mêmes ils lèveraient le siège. En effet le même jour, huit mai 1429, ils se retirèrent à Baugency et à d’autres places qui prenaient leur parti, et rasèrent jusqu’à trente forts qu’ils avaient dressés devant Orléans. Le siège avait commencé en octobre 1428. Jamais on ne vit attaques plus vives, ni mieux soutenues : tous les jours les Français allaient réveiller les Anglais ; les plus grands seigneurs faisaient continuellement le métier de soldats.
Jeanne exhorte le roi à partir pour Reims recevoir son sacre ; on l’interroge sur ses voix
34La Pucelle, après la levée du siège d’Orléans, en fut porter la nouvelle au roi. En s’agenouillant devant lui et l’embrassant par les jambes, lui dit : Gentil Dauphin, venez prendre votre noble sacre à Reims. Je suis fort aiguillonnée que vous y alliez, et ne faites doute que vous y recevrez votre sacre. Le roi et plusieurs seigneurs qui l’admiraient comme une fille douée d’une bravoure prodigieuse, et qui reconnaissaient que sa science était aussi grande que si elle avait eu le secours d’une expérience de plusieurs années, furent alors tentés de lui demander ce qu’elle avait appris par les voix qui se communiquaient à elle : elle connut leur désir, et leur dit qu’étant inquiète de ce qu’on ne la voulait pas quelquefois croire, la voix lui avait dit : Va ma fille, je serai à ton aide ; et quand j’entends, poursuivit-elle cette voix, je suis au comble de ma joie. Alors on la laissa avec le duc d’Alençon13.
Les bourgeois d’Orléans reconnaissants lui érigent un monument
Les bourgeois d’Orléans, s’abandonnant à leur reconnaissance, chantèrent un Te Deum avec le plus grand appareil ; et pour conserver la mémoire de leur délivrance miraculeuse, ils ont mis 35sur leur pont l’effigie d’un crucifix grande comme le naturel, qui avait à ses pieds d’un côté le roi Charles à genoux, et de l’autre Jeanne aussi à genoux, tous deux armés de toutes pièces.
Le langage que lui tint le comte de Richemont
Le connétable de Richemont qui était disgracié, quand il vit que la fortune des Français changeait de face, s’empressa de faire sa fonction, parce qu’il prévit bien qu’il ne serait pas recherché dans ce torrent de fortune, et qu’on se passerait de lui ; il crut qu’il ne devait pas s’anéantir en s’éclipsant dans une telle conjoncture. Il assembla tous ses amis et, ayant formé un corps de douze cents chevaux et de douze mille hommes de pied, il se mit en marche pour aller joindre le roi qui était devant Baugency. La Trémouille, favori du roi, lui sut persuader que le connétable avait le dessein, avec sa nombreuse armée, de se rendre maître de sa personne. Charles fut sur le point de quitter le siège de Baugency et d’aller livrer bataille au connétable. Mais plusieurs seigneurs lui ouvrirent les yeux sur la faute qu’il allait faire ; c’était se couper le bras. Dans la conjoncture où il était, avait-il trop de troupes 36lorsqu’il travaillait à relever le royaume tombé en décadence ?
On voulut bien recevoir le connétable avec le secours qu’il amenait ; on envoya la Pucelle au-devant de lui. Aussitôt qu’elle le vit, elle descendit de cheval et lui embrassa le genou ; sur quoi le connétable lui dit ces paroles : Jeanne, on m’a dit que vous voulez me combattre : je ne sais pas qui vous êtes, ni de par qui vous êtes envoyée, si c’est de par Dieu ou de par le diable : si c’est de par Dieu, je ne vous crains point, car il connaît mon intention, ainsi que la vôtre ; si vous êtes de par le diable, encore moins ; et faites du mieux ou du pire que vous pourrez.
Elle prend Gergeaux, Baugency et Meun
Siège de Gergeaux ; elle sauve le duc d’Alençon de manière prophétique
La Pucelle le calma. Elle demanda au roi de nouvelles troupes pour former de nouvelles entreprises. Le roi lui donna le connétable de Richemont, le duc d’Alençon, et des troupes avec quoi elle forma le siège de Gergeaux. Elle fit les approches avec beaucoup de prudence ; les canons qu’elle mit en batterie servaient sans relâche. Un jour qu’elle s’entretenait à la tranchée avec le duc d’Alençon, elle lui dit de s’ôter de l’endroit où il était. Un gentilhomme nommé de Lude prit sa place ; il n’y fut pas plutôt, qu’il fut emporté d’un 37boulet de canon, ce qui fit croire que Dieu lui révélait l’avenir. On assure même qu’elle dit au duc d’Alençon tout ce qui devait lui arriver jusqu’à sa mort. On a dit qu’elle avait fait des prédictions au duc d’Orléans qui avaient été accomplies. Quand on regarde une personne comme divine et qu’on l’érige en prophète, on aide à la lettre, et on ne la chicane pas sur ses prédictions.
La Pucelle descendit dans le fossé avec son étendard au poing. Un Anglais lui jeta une grosse pierre sur le corps : du coup elle tomba assise, se releva, et dit à ses soldats : Montez hardiment, entrez dans la ville, vous n’y trouverez aucune résistance ; ainsi fut la ville gagnée et emportée de force. Les deux frères Suffolk furent faits prisonniers, le troisième ayant été trouvé parmi les morts.
Lettre de Bethfort au roi d’Angleterre
Baugency et Meun suivirent la destinée de Gergeaux. Le duc de Bethfort assembla une armée qui était composée de l’élite de ses troupes, recueillies du débris de celles qui étaient devant Orléans. On jugera de ce qu’il pensait lui-même de sa situation, et de la cause qu’il attribuait à son malheur par une lettre qu’il écrivit au roi son 38neveu.
Après la mort de mon cousin de Salisbery, dit-il, qui est tombé par la main de Dieu, vos troupes qui étaient en grand nombre au siège d’Orléans ont reçu un terrible échec ; cela est arrivé en partie par la confiance que les ennemis ont eue en une femme née du limon d’enfer et disciple de Satan qu’ils appellent la Pucelle, laquelle s’est servie d’enchantements et de sortilèges. Cette défaite a fait perdre courage aux troupes qui restent. Vos ennemis se sont assemblés en grand nombre.
Il fallait que le duc de Bethfort fût bien crédule, mais il le voulait absolument être pour l’honneur des Anglais.
Combat de Patay en Beausse
Nous nous avançâmes dans les plaines de la Beauce pour combattre les ennemis, à la tête desquels s’était mis Talbot. Devenus sages par les fautes que nous avions faites, nous marchions en ordre de bataille. Le connétable conduisait l’avant-garde avec le maréchal de Boussac : Poton, la Hire, le duc d’Alençon, le comte de Dunois, et le maréchal de Rieux menaient le corps de bataille. La Pucelle voltigeait d’escadron en escadron, et animait les soldats au combat. Elle avait l’art de les exciter et de leur inspirer un courage plus qu’humain ; elle avait gagné 39leur cœur et leur imagination.
Auprès de Patay, un cerf que des coureurs avaient levé, se jeta dans les troupes anglaises et excita de si grands cris qu’on reconnut l’armée qu’on n’avait pas pu apercevoir parce qu’une nuée épaisse avait obscurci l’air, quoiqu’ils joignissent presque notre avant-garde.
Le connétable, le 28 juin 1429, attaqua si vivement les Anglais, qu’il les rompit, en tua plus de quatre mille, et fit trois cents prisonniers. Tous nos chefs, par les efforts qu’ils firent, furent au-dessus d’eux-mêmes. Ils firent des prodiges ; la Pucelle, qui ne s’épargnait pas, leur donnait l’exemple. Poton fit d’abord Talbot prisonnier ; il le traita avec beaucoup de courtoisie et le laissa retourner à son armée : celui-ci usa dans la suite de retour avec Poton. Falstol se laissa entraîner par le torrent des fuyards ; c’est cet esprit de vertige dont parle l’Écriture sainte qui saisit les meilleures têtes.
Le roi se met en marche vers Reims
Après ce succès, on proposa de conduire le roi à Reims pour le sacrer. La Pucelle disait que cette auguste cérémonie annoncerait tous les grands succès que le Ciel nous préparait ; mais il fallait franchir bien des pays qui n’étaient 40pas à nous. Le roi assembla son armée, et se mit en marche ; la Pucelle portait son enseigne.
Départ du connétable de Richemont
En recevant le connétable et son secours, on avait exigé, par l’inspiration de la Trémouille, que le connétable n’assisterait point au sacre du roi, qu’il n’entreprendrait point de gouverner le roi. Il alla en Normandie pour la conquérir. La Trémouille craignait d’être offusqué par le connétable ; il prenait toutes ses précautions pour prévenir une disgrâce.
Auxerre fut la première ville qu’on somma de se rendre ; elle répondit qu’elle prendrait ce parti, si Troyes et Châlon lui en donnaient l’exemple.
Jeanne impose la discipline dans l’armée et console le peuple
La Pucelle avait grand soin d’entretenir la discipline dans notre armée. Elle entrait dans les cabanes des laboureurs, pour savoir comment le soldat en usait avec eux. Elle les consolait dans leurs misères ; elle les assurait de sa tendresse, à cause de la ressemblance de sa condition à la leur, et se présentait à eux comme un ange descendu du Ciel. Elle faisait la guerre dans l’armée aux filles déréglées, elle parvint à les en chasser. Une telle conduite fait son apologie contre les Anglais, qui la dépeignent 41avec les couleurs les plus noires.
Soumissions de Troyes, de Chalon et de plusieurs villes
On s’approcha de Troyes dont on fit le siège. Mais au bout de deux ou trois jours, le roi et son Conseil étaient d’avis de passer outre, dans l’opinion qu’on avait qu’après le sacre du roi, les villes se rendraient d’elles-mêmes ; mais la Pucelle n’était pas de ce sentiment. Elle insista qu’on demeurât devant Troyes encore quelques jours, et dit au roi : Sire, la Providence mérite bien, par la levée du siège d’Orléans, la victoire de Patay et tous les grands succès qu’elle vous a envoyés, que vous ayez de la confiance en elle ; depuis plus de six mois, le Ciel s’est déclaré pour vous : donnez-nous seulement trois jours, et vous reconnaîtrez s’il est à propos de tenir ferme devant Troyes et si le Ciel se démentira pour nous. Le roi se rendit à la prière de la Pucelle et au bout de trois jours, la garnison demanda à capituler. Chalon se conforma à cet exemple : on prit ensuite plusieurs villes qui étaient sur le chemin, possédées par les Anglais. La valeur de la Pucelle était une valeur de tous les jours.
Le roi est sacré à Reims
Les habitants de Reims allèrent au-devant du roi, et le reçurent à la porte lui 42offrant le dais en pleurant de joie ; parmi les acclamations qu’ils lui firent, ils en firent à la Pucelle qu’ils reconnurent comme l’envoyée de Dieu, chargée de ses grands desseins pour le salut de la France.
Le lendemain Renaud de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, sacra le roi dans son église, où le roi-d’armes appela, selon la coutume, tous les pairs ecclésiastiques et laïques ; à leur défaut le duc d’Alençon, le comte de Clermont, les seigneurs de la Trémouille, de Beaumanoir et de Maillé, avec quelques prélats, les représentèrent dans leurs habits. Quoique rien n’attirât plus les yeux et les cœurs de ceux qui étaient présents, que l’auguste pompe de cette cérémonie, la Pucelle, qui avait marché en entrant dans la ville devant le roi, montée sur un cheval superbe, armée de toutes pièces, et qui tenait comme on l’a dit, son étendard auprès du roi, attacha enfin tous les regards, et les fixa : le Ciel lui avait donné un port digne du grand rôle qu’elle jouait.
À la fin de la messe, la Pucelle se jeta aux pieds du roi, pleurant à chaudes larmes, embrassant ses genoux. Enfin, lui dit-elle, Gentil Roi, or est exécuté le 43plaisir de Dieu, qui voulait que vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir.
Il se rend à Corbeny guérir les écrouelles et recevoir l’hommage de nombreuses villes
Après le sacre, Sa Majesté alla, suivant la coutume de ses ancêtres et le conseil de Jeanne, à Corbeny pour y rendre grâce à Dieu du pouvoir admirable que nos rois ont de guérir les écrouelles. Ce fut là que les villes de Laon, de Soissons, de Château-Thierry, de Provins et d’autres places lui présentèrent leurs clefs, et lui rendirent l’hommage qu’elles lui devaient.
Le respect que les peuples ont pour les cérémonies du sacre du roi a sa source dans l’Écriture sainte, et a son origine dans l’antiquité la plus reculée. On ne doit pas être surpris si le roi étant sacré, les peuples en foule se rangèrent sous son obéissance, comme Compiègne, Beauvais et Senlis, etc.
On frappa alors une médaille à l’honneur de la Pucelle. On voyait d’un côté son effigie, et de l’autre une main portant une épée avec ces mots : consilio confirmata Dei [Confirmée par le conseil (ou la volonté) de Dieu].
Le duc de Bethfort défie Charles VII à Montépilloy
Le duc de Bethfort après le sacre du roi lui envoya une lettre pleine d’orgueil, où il lui présenta la bataille ; le 44roi s’avança jusqu’à Crépy en Valois, et le duc jusqu’à Senlis. Les deux armées se mirent d’abord en devoir de combattre auprès de Montépilloy, mais l’Anglais se retrancha ensuite tellement, qu’il paraissait bien n’en vouloir pas venir aux mains. Nos généraux furent d’avis de passer outre sans les attaquer ; le roi voulut demander le sentiment de la Pucelle ; elle répondit qu’il ne fallait point s’arrêter à les combattre. Les Anglais ont attribué à la crainte le parti que nous prîmes, mais si nos démarches eussent été timides, comment trente villes se seraient-elles soumises à des troupes tremblantes ? Le connétable, les maréchaux de Rais et de Boussac, le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Dunois et la Pucelle commandaient dans cette armée. Le duc de Bethfort alla en Normandie. Charles partant de Senlis, vint devant Saint-Denis qui se rendit. Lagny suivit le même exemple.
Échec devant Paris ; un bruit court que Jeanne a trouvé la mort
Le roi vint mettre le siège devant Paris, un peu au-dessous de Montmartre ; il somma les habitants de se rendre, leur promettant une amnistie ; mais les Anglais surent les contenir. Le roi commanda qu’on fît une puissante batterie, 45après quoi on irait à l’assaut. L’attaque fut vigoureuse, et la défense opiniâtre puisque beaucoup de braves seigneurs y laissèrent la vie. Le roi et toute la cour furent le soir fort affligés d’apprendre que la Pucelle était demeurée parmi les morts. Un gentilhomme nommé de Thiembrone, étant allé vers les fossés pour savoir la vérité du bruit qui courait dans l’armée, trouva Jeanne toute couverte de sang et de plaies, et dans cet état la ramena au roi, qui fut au comble de sa joie, en recouvrant la Pucelle. Jean Chartier raconte la chose autrement, et dit que la Pucelle ayant été blessée à la jambe, et s’opiniâtrant à continuer l’assaut, le duc d’Alençon la tira par force du combat. Charles abandonna son entreprise, et la remit à une meilleure occasion.
Le roi n’aurait point abandonné ce qu’il avait entrepris, s’il eût été en état de faire subsister ses troupes. Le père Daniel rapporte qu’après avoir pris Saint-Denis, qui ouvrit les portes, on avait attaqué avec succès les barrières de la porte Saint-Honoré, parce qu’on avait forcé le boulevard qui les couvrait, ensuite les barrières ; que la Pucelle animée voulant aller plus loin, elle s’approcha 46d’un fossé qu’elle sonda avec sa lance, qu’elle reçut un coup de flèche dans la cuisse qui ne ralentit point son courage ; et enfin elle fut persuadée que l’exécution de son dessein était impossible ; elle espérait moins de prendre Paris par la force que par un soulèvement favorable. On jugera quelle était la bassesse d’âme de plusieurs personnes qui, envieuses de la gloire de la Pucelle sur le compte de laquelle on mettait toutes les entreprises, étaient ravies qu’elles échouassent, leur envie les offusquant tellement qu’elle les intéressait au préjudice de leur nation.
Le roi, dans ce temps-là, tâcha de négocier la paix avec le duc de Bourgogne qui, quoique prince de France, avait aidé aux Anglais à conquérir le royaume, où il avait droit à son rang. Cette paix cheminait heureusement entre ces deux princes, lorsque le duc de Bethfort regagna le duc de Bourgogne, à qui sa passion faisait oublier ses intérêts.
Jeanne dit avoir terminé sa mission ; elle désobéit en poursuivant la lutte
On partagea les troupes en plusieurs corps pour les jeter dans les places que les Bourguignons et les Anglais, nouvellement réunis, devaient attaquer. La Pucelle dit au comte de Dunois qu’elle avait achevé sa commission, ayant fait lever 47le siège d’Orléans, et assisté au sacre du roi ; qu’elle devait à présent être morte, ou être auprès de ses brebis. En effet, si elle se fût retirée alors, son histoire finirait au gré du lecteur français ; et si l’ardeur pour la gloire et le zèle pour le service de la France l’ont entraînée pour combattre au-delà du temps qui lui avait été prescrit, c’est une désobéissance qu’elle a expiée cruellement en ce monde, afin qu’ayant été lavée de toutes ses souillures, elle fût pleinement récompensée dans l’autre.
Elle défait le bourguignon Franquet, qui est mis à mort
Elle défit Franquet, fameux capitaine bourguignon qui commandait un parti et qui faisait la guerre en voleur ; elle le prit, et lui fit couper la tête. On voulut dans son procès lui en faire un crime ; elle dit qu’elle ne fit qu’exécuter la sentence que le bailli de Senlis avait prononcée contre lui.
La prise de la Pucelle par les Anglais
Le seigneur de la Trémouille, favori du roi dans un temps où le bien commun et surtout cette conjoncture fatale devait le réunir avec le connétable, le traversait dans toutes ses entreprises. Sa faction et celle du connétable causaient bien du désordre.
La Pucelle se jeta, le matin 25 mai 1430, avec Poton dans Compiègne, assiégé par les 48troupes du duc de Bourgogne ; ainsi ce prince levait le masque. En volant à la défense de cette ville, la Pucelle l’assura de son salut, dont la levée du siège d’Orléans était le gage. L’ennemi faisant les approches de la ville, elle fit une sortie sur lui avec une partie de la garnison ; et ayant trouvé plus de résistance qu’elle ne croyait, elle fut contrainte de reprendre le chemin de la ville ; et pour favoriser la retraite des siens, elle demeurait sur la queue avec Poton. La garnison fut à peine rentrée que, sans l’attendre, on ferma la barrière, de sorte qu’elle fut obligée de se rendre à Lionnet, bâtard de Vendôme, qui la vendit à Jean de Luxembourg dix mille livres, et trois cents livres d’appointement.
Victime d’une trahison
Elle avait pressenti son infortune, et avait dit, en sortant de la ville : je suis trahie. Il y a des historiens qui disent qu’avant cette dernière sortie, elle en avait fait plusieurs autres, où elle avait fait un grand carnage.
Comment croira-t-on qu’une personne, que tous les Français généralement jusqu’aux enfants regardaient comme une personne divine et qui s’était signalée par tant d’exploits, qui avait délivré Orléans, on peut dire miraculeusement 49sauvé la France, sur le penchant inévitable de sa ruine, ait été par la plus noire perfidie abandonnée, et livrée à l’ennemi par le Français même ? Après cela définissez l’homme.
Consternation des Français et joie des Anglais
Le roi Charles à cette nouvelle fut pénétré de la plus vive douleur, aussi bien que tous les bons Français. Quand on sut sa prise à Paris, toutes les cloches qui étaient alors anglaises sonnèrent en signe de réjouissance, et on chanta le Te Deum dans Notre-Dame. On disait publiquement, dans des transports de joie, que Dieu avait enfin châtié cette magicienne, cette enchanteresse qui enchantait les armes victorieuses des nobles chevaliers de la Table ronde ; car on parlait alors le style de roman. On ne faisait pas attention que cette joie excessive qu’ils ressentaient d’être maîtres d’une ennemie qui était en possession de les vaincre, les couvrait de confusion et les avilissait, et semblait dire que n’ayant point pu à armes égales empêcher qu’elle ne triomphât d’eux, ils lui faisaient essuyer les plus sanglants outrages pour se venger ; nulle bassesse d’âme plus grande.
Elle est conduite à Rouen
La Pucelle fut menée au château de Beaumanoir, de là à Croslay, puis enfin à Rouen : 50elle fut accueillie dans tous ces lieux avec des injures et des huées telles qu’on pourrait faire à une personne qui serait l’opprobre du genre humain.
Et soumise à un nouvel examen de virginité
La duchesse de Bethfort, zélée pour l’honneur de sa nation, aurait souhaité de faire passer la Pucelle pour une fille déréglée ; et comme elle se fondait principalement sur ce qu’elle avait méprisé son sexe, elle disait qu’une fille qui ne se fait pas honneur de son sexe, ne possède pas ordinairement les vertus qui en sont le partage et l’ornement ; et afin que cette opinion qu’elle avait fût constante, elle assembla plusieurs matrones dont elle voulut avoir le témoignage ; mais elles en rendirent un tout contraire à celui qu’elle croyait, et la sagesse de la Pucelle triompha de la malice de ses ennemis dans cette épreuve humiliante, qui coûta une seconde fois des larmes amères à sa pudeur. L’historien de la Pucelle14 a écrit que la curiosité du duc de Bethfort le fit cacher dans l’assemblée derrière une tapisserie. Le duc de Bethfort avait les mêmes désirs que la duchesse son épouse, parce qu’il croyait qu’on n’aurait pas dit, si la vertu de la Pucelle était décriée, que ses exploits fussent l’œuvre de Dieu 51et d’une providence particulière pour les Français contre les Anglais, et que les premiers sous ce point de vue, n’auraient pas été regardés comme les amis de Dieu, et les derniers comme l’objet de sa haine tels qu’on les disait. Il croyait d’autant mieux persuader cette opinion, que c’est un véritable problème de croire qu’une femme qui avait des appas, avait conservé la sagesse dans le désordre de la guerre pendant longtemps. Rien n’est plus contraire à la vertu que le libertinage qu’elle respire parmi tant de gens qui en sont infectés. Mais ici il s’agissait d’une Pucelle choisie pour accomplir les desseins de la Providence, à qui elle avait inspiré une sagesse à l’épreuve de la corruption du siècle, et formé un cœur qui ne donnait point d’entrée au crime, et avait le sceau de la vertu.
Les Anglais cherchent à la perdre par l’accusation de magie et d’hérésie
Les Anglais ne pouvant réussir dans le dessein de ternir la pudeur de la Pucelle, mirent tout en usage pour la souiller d’autres genres de déshonneur, en la couvrant de l’infamie de la magie et de l’hérésie, afin que les victoires qu’elle avait remportées sur eux, bien loin de la faire passer pour héroïne, lui méritassent le titre d’émissaire de Satan, de dépositaire de son pouvoir.
Son procès
Ses juges
52Ici commence le procès qu’ils lui intentèrent. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, assisté de Jean Magistri, vicegérent, et de Jean Graverant, se disant inquisiteur de la foi, furent les juges. Guillaume Estivet fut nommé promoteur, homme célèbre dans l’histoire de son temps, comme le plus scélérat de son siècle.
Un procès illégitime
La Pucelle n’était point justiciable des Anglais : elle avait été prise portant les armes à la main pour le roi ; et sans violer le droit des gens, on ne la pouvait traiter que comme prisonnière de guerre. C’était une jeune guerrière intrépide, pleine d’esprit, auquel elle unissait des agréments et un fonds d’une vraie sagesse, qui était parée d’un grand nombre d’exploits d’une valeur infatigable de tous les jours, qu’on ne voyait jamais se reposer ; voilà ses crimes. Elle avait vaincu trop souvent les Anglais pour n’en avoir pas acheté une haine implacable, et n’être pas coupable auprès d’eux des crimes les plus noirs ; telle était leur générosité envers leurs ennemis.
Étrange passivité des Français
Il est étrange que les Français n’aient pas réclamé la Pucelle, et offert de payer sa rançon. Comment accorder cette reconnaissance qu’ils témoignaient, 53cette vénération qu’ils avaient pour elle, avec l’indifférence qu’ils ont paru avoir, et l’abandon qu’ils ont fait de sa personne ? Je suis surpris que cette remarque ait échappé à tous les historiens. Dira-t-on qu’il aurait été inutile de la réclamer à une nation qui ne l’aurait pas relâchée, et ne l’aurait pas prise à rançon ? Mais les Français auraient du moins toujours dû faire la démarche de la réclamer, et menacer d’user de représailles, et s’obstiner dans ce dessein : elle méritait bien qu’ils s’empressassent de la recouvrer, qu’ils y employassent tous leurs soins.
Lettre de l’Université de Paris au roi d’Angleterre sur la Pucelle
Dès qu’elle fut au pouvoir des Anglais, tous leurs docteurs conjurèrent contre elle. L’Université de Paris, qui était dévouée au roi d’Angleterre, lui écrivit en ces termes.
Sire,
Nous avons appris avec plaisir qu’une femme nommée la Pucelle Jeanne, scandaleuse, infectée d’erreurs, d’hérésies, célèbre par ses crimes, qui a un grand nombre de partisans, est tombée en votre pouvoir. Nous vous prions de la remettre entre les mains des juges d’Église pour lui faire son procès pour 54le bien de la religion, afin que l’erreur et l’hérésie soient déracinées. Le Ciel qui vous a favorisé, Sire, de si grands succès, vous a imposé par là de plus grandes obligations qu’à ceux qu’il n’a pas tant chéri, de faire la guerre à l’erreur et l’hérésie : plus vous êtes grand, plus vous devez être reconnaissant envers Dieu, l’auteur de votre grandeur.
Lettres patentes du roi d’Angleterre à l’évêque de Beauvais pour la juger
Voici les lettres patentes que le roi d’Angleterre donna.
Henri par la grâce de Dieu, roi de France et d’Angleterre : À tous ceux qui ces lettres verront, salut. Il est assez notoire à chacun, qu’une femme nommée la Pucelle Jeanne, après avoir quitté l’habit de son sexe et pris l’habit d’homme, a fait exercer beaucoup de massacres et d’homicides, se disant envoyée de Dieu, séduisant et abusant sa nation, répandant partout qu’elle avait connaissance des secrets divins, pratiquant plusieurs idolâtries, et commettant des crimes qui intéressaient la foi catholique. Or, tandis qu’elle se souillait de tous ces désordres, elle a été prise devant Compiègne armée par aucun de nos sujets, et amenée prisonnière par devers nous ; et parce que notre très chère fille l’Université de Paris nous a requis 55que nous ordonnassions que son procès lui fût fait par le juge ecclésiastique, à cause de l’intérêt de la religion.
À cette cause, pour la révérence et l’honneur du nom de Dieu, Nous ordonnons que ladite Jeanne soit délivrée au Révérend Père en Dieu l’évêque de Beauvais, pour lui être fait et parfait son procès. Si donnons en mandement à tous nos officiers français et anglais, qu’ils n’aient à ne donner aucun empêchement de fait à l’évêque de Beauvais ; au contraire à lui donner tous les secours nécessaires. Toutefois, notre intention est de ravoir et reprendre ladite Jeanne, si elle n’était atteinte et convaincue des cas susdits. Donné à Rouen l’an 1431.
On admirera la simplicité et l’ignorance de celui qui a dressé les lettres patentes, qui a fait un crime à Jeanne d’Arc, combattant pour son roi contre les ennemis de l’État, des massacres et homicides qu’elle en a fait et fait exercer. Cet écrivain, tout aveuglé qu’il était par la haine, ne donne aucune atteinte à la chasteté de Jeanne. Le chapitre de Rouen, le siège archiépiscopal vacant, dans ses lettres où il prie le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg, 56détenteurs de la Pucelle, de la délivrer à l’évêque de Beauvais, ne l’accuse point d’avoir violé sa chasteté : ainsi les ennemis les plus furieux qu’elle pouvait avoir, ont été obligés de respecter sa vertu.
Crimes dont l’accuse le promoteur Estivet
Estivet, promoteur, l’accusa devant l’évêque de Beauvais d’être sorcière, devineresse, fausse prophétesse, invoquant les esprits malins, et les conjurant, scandaleuse, séditieuse, troublant le repos commun, ayant oublié la bienséance de son sexe pour se déguiser en homme, tout au moins suspecte d’hérésie, ayant consenti qu’on l’adorât, révérât, et lui baisât les mains. Telle est la substance des crimes dont il l’accusa, et qu’il orna de toute la broderie que sa fureur lui suggéra dans son déchaînement.
Une fausse enquête qui révèle les véritables motifs du procès
Un procès de cette nature ne pourrait être éclairé que par une information qui en serait l’âme. Mais ici il vaudrait autant qu’on fût éclairé par le promoteur lui-même. Puisque les témoins qu’il a fait entendre étaient des témoins qui n’ont répété que ce qu’il leur avait suggéré : plutôt que de n’y pas manquer, ils l’ont appris par cœur ; c’était un jeu joué. Il fallait que Jeanne 57d’Arc fût sorcière et hérétique, émissaire du démon, idolâtre ; une valeur qui avait vaincu si souvent les Anglais, ne pouvait être qu’une valeur infernale. Auraient-ils pu être battus par une fille ? Dieu se sert des plus vils instruments pour opérer ses merveilles. Mais se serait-il servi d’une fille pour ôter la France aux Anglais ? Voilà ce qu’ils ne peuvent pas digérer. Leur orgueil flétrira la Pucelle et lui fera subir le plus cruel supplice, plutôt que d’avouer cette vérité. Le préjugé de sa virginité est bien favorable pour elle ; c’est dans une armée nombreuse qu’elle la conserve avec toute la vénération qu’elle inspire. Ses ennemis les plus furieux ne donnent point atteinte à cette virginité, au milieu de leurs autres calomnies. Qu’ils y prennent garde. Voilà le sceau que Dieu a imprimé lui-même de son pouvoir ; c’est à ce trait qu’ils doivent le reconnaître : ainsi, si nous n’avons point le tableau de la vérité dans l’information, au contraire que nous n’ayons que celui du mensonge, nous en sommes dédommagés avec usure par son interrogatoire.
Interrogatoire de la Pucelle
On lui refuse d’entendre la messe à cause de son habit d’homme
La Pucelle, avant que de subir l’interrogatoire, demanda d’ouïr la messe ; mais on lui refusa de la lui laisser entendre, 58parce qu’elle portait l’habit d’homme qu’elle ne voulut point quitter ; son grand crime selon les Anglais, était l’habit d’homme qu’elle portait.
Son nom
Interrogée de son nom. Elle dit qu’en son pays on l’appelait Jeannette ; et depuis qu’elle vint en France elle fut appelée Jeanne d’Arc et sa mère Élisabeth ; qu’elle avait plusieurs parrains et marraines ; qu’elle avait entendu souvent une voix du Ciel, dans un lieu où il y avait une grande clarté. Que cette voix l’avait avertie souvent d’aller en France, et lui avait dit qu’elle ferait lever le siège d’Orléans ; qu’elle allât à Baudricourt, commandant à Vaucouleurs, qui lui donnerait escorte pour la mener vers le roi, ce qu’elle fit. La première fois, ni la seconde, il ne tint aucun compte d’elle ; mais la troisième, il la reçut et la fit habiller en homme : il lui donna vingt chevaliers, un écuyer, quatre valets, qui la menèrent au roi. Elle dit qu’elle savait que Dieu aimait le duc d’Orléans ; qu’elle avait eu plus de révélation sur lui que sur aucun homme vivant, si on excepte celui qu’elle appelle son roi. Le duc d’Orléans était père de celui qui régna 59sous le nom de Louis XII, et le comte de Dunois en était le frère naturel.
Ses voix
Interrogée quand elle avait ouï la voix. Répondit trois fois ; hier. Afin de la faire couper, on affectait de lui faire des questions qui n’avaient aucune liaison.
Elle dit qu’elle n’avait jamais vu des fées ; que les personnes qui lui parlaient étaient sainte Marguerite et sainte Catherine ; qu’elle les avait vues souvent et touchées, depuis qu’elle était en prison ; qu’elle avait baisé la terre par où elles passaient. Quand on contesterait ces visions, on ne peut pas lui en faire un crime ; elles ont gagné son imagination. Les œuvres merveilleuses qu’elle a faites font douter si ce ne sont pas les voies de Dieu.
Justification du port de l’habit d’homme
Elle dit qu’elle a pris l’habit d’homme par exprès commandement de Dieu : c’est là le crime essentiel qu’on lui a fait ; mais sans vouloir intéresser Dieu, ni sa volonté particulière, qui peut avoir frappé cette fille qu’on peut dire très docile à sa voix, la bienséance, la vertu ne lui commandaient-elles pas de prendre l’habit d’homme pour conserver sa chasteté dans les armées, et la mettre à l’abri en combattant ? Le précepte 60qui prescrit au sexe de ne point changer l’habit du sexe, est afin d’empêcher que la confusion ne s’introduise dans le sexe et pour empêcher de franchir les bornes de la pudeur : ces raisons n’avaient pas lieu, il y en avait de pressantes qui l’obligeaient de prendre l’habit d’homme.
Sa prédiction que les Anglais perdront tout en France
Elle prédit qu’avant sept ans les Anglais abandonneront un plus grand gage, que celui qu’ils ont laissé devant Orléans, qu’ils perdront tout ce qu’ils ont dans la France, que ce sera le fruit d’une victoire.
Ses armoiries
Interrogée si elle portait quelques armoiries, elle dit que non, mais qu’elle avait seulement son étendard ; que le roi a donné des armoiries à ses frères, qui étaient un écu en champ d’azur où il y avait deux fleurs-de-lys d’or. Le roi d’Angleterre avait attribué à la Pucelle à titre de vanité, ce qu’on lui avait donné à titre de récompense. Elle avait été, dit ce prince, si audacieuse que de prendre pour armes des fleurs-de-lys d’or, avec une épée qui aboutissait dans une couronne.
Son saut de la tour de Beaurevoir
On lui impute qu’étant prisonnière à Beaurevoir, elle avait sauté du haut en bas de la tour pour se tuer. Elle avoua le fait ; mais elle dit que c’était pour se 61sauver, et non pour se tuer.
Ses voix, les fées, le culte de sa personne, ses promesses au roi (dont la réalisation prouve la mission divine)
Elle dit qu’elle parla à sainte Marguerite, saint Michel, sainte Catherine dès l’âge de treize ans. Qu’on lui avait imputé de parler aux fées, mais qu’on lui avait imposé. Qu’elle avait été, et qu’elle était l’objet de la vénération des Français, et non de leur adoration ; qu’on ne lui avait point baisé les mains, et son habit de son consentement ; qu’elle ne pouvait pas résister à ce torrent qui entraînait les cœurs vers elle. Elle dit qu’elle avait promis au roi la première fois qu’elle le salua, de faire lever le siège d’Orléans, de le faire sacrer, et de le venger de ses ennemis. En rappelant qu’elle avait tenu au roi ce qu’elle lui avait promis, elle prouvait qu’elle était non seulement plus qu’une femme, mais plus qu’un homme, au-dessus même des Anglais qu’elle avait vaincus ; qu’elle avait agi suivant les impressions de la volonté divine.
Son bellicisme, l’épée de Fierbois, Franquet, la confiance en son étendard
Le promoteur lui reprocha qu’elle avait empêché que la France ne fît la paix avec les Anglais. Elle répondit que telle était la volonté de Dieu que la paix ne se ferait qu’après que les Anglais seraient chassés de France. Elle avait pourtant commencé à demander la paix aux Anglais, et leur 62avait ensuite fait la guerre.
Le promoteur lui reprocha qu’elle avait fait cacher derrière l’autel de sainte Catherine de Fierbois une épée qu’elle envoya quérir pour tromper le roi ; elle le nia, et attesta sa simplicité et sa bonne foi.
On l’accusa d’avoir fait mourir un nommé Franquet ; elle répondit que c’était un voleur condamné à mort par sentence du bailli de Senlis.
Le promoteur l’accusa d’avoir séduit les catholiques, de s’être arrogé le culte des saints, de s’être élevée au-dessus d’eux, et placée d’abord après la sainte Vierge ; d’avoir mis son image dans les églises, et l’avoir fait honorer aux fidèles. Elle nia les excès qu’on lui attribuait, et dit que le faux zèle du peuple n’était point allé si loin, et qu’elle n’avait pu l’arrêter.
On lui demanda si elle mettait sa confiance dans son étendard. Elle répondit sagement, qu’elle mettait sa confiance dans celui dont l’étendard représentait l’image. Elle ajouta qu’ayant été blessée devant Paris, elle fit appendre dans l’église de saint Denis son habit militaire par dévotion, et l’offrit à saint Denis, comme font plusieurs 63de ceux qui sont blessés en guerre, aussi que le commun cri de la France est Saint Denis-Montjoye.
Sa soumission à l’Église militante, son usurpation du rôle d’homme (ses réponses brillantes)
On lui demanda si elle voulait se rapporter au jugement de l’Église militante ; elle dit que oui, pourvu qu’elle ne lui commandât rien d’impossible. Elle ajoute que quand l’Église dirait que ses visions sont des illusions, alors elle ne s’en rapporterait pas à elle, mais à Dieu : elle voulait dire que ce ne serait pas l’Église qui porterait ce jugement, mais que ce seraient les hommes. On lui opposa qu’elle avait violé les préceptes de Dieu en commandant les hommes, elle qui n’était qu’une femme : elle répondit que le succès qu’elle avait eu en battant les Anglais montrait que Dieu l’avait autorisée, qu’elle était envoyée de Dieu. Elle montrait par toutes ses réponses qu’elle avait du sens et de la raison, et qu’elle était conduite par des lumières qui ne l’égaraient point.
Accusations de sorcellerie, de posséder une mandragore
On a voulu mal à propos l’impliquer dans la magie ; elle dit qu’elle ne savait pas si les fées étaient de bons esprits, ou de mauvais ; qu’elle ne connaissait pas ceux qui allaient au sabbat certains jours de la semaine, et qu’elle n’avait jamais fait aucune expérience là-dessus. 64Elle nia qu’elle eût une mandragore, dit que c’était une fable à laquelle elle n’ajoutait point foi ; et pour ne point confondre la vérité avec le mensonge, elle dit que ces voix qui se communiquèrent à elle ne lui avaient jamais parlé de mandragore.
Pièges qu’on lui tend, ses voix, diverses accusations de présomption, saut de Beaurevoir
Vainement lui tendit-on plusieurs pièges ; elle montra qu’elle menait une vie réglée : elle dit même que ces voix lui commandaient de vivre chastement, d’assister au service divin ; qu’elle avait connu par une lumière intérieure que ces voix étaient de Dieu, qu’elles l’avaient conservée dans plusieurs dangers. On lui opposa que Dieu ne se communiquait point aux personnes qui ont les mains sanglantes, et qui font tort à tout le monde ; elle répondit que Dieu communiquait ses secrets à qui bon lui semblait. On lui reprocha qu’elle se vantait de discerner ceux que Dieu aimait, et qu’il haïssait ; elle répondit qu’en général elle n’avait jamais parlé de cela, qu’elle avait jugé que Dieu aimait le duc d’Orléans, parce qu’elle avait plusieurs visions sur son chapitre, mais qu’elle ne savait rien à l’égard des autres. On lui demanda si Dieu aimait les Anglais ; elle dit qu’elle ne savait rien de la haine, ou de l’amour 65que Dieu leur portait, ni de l’état de leurs âmes, mais qu’elle était sûre d’un fait qu’ils seraient tous chassés de France, excepté ceux qui tomberaient sous le glaive des Français qui les vaincraient infailliblement.
On l’interrogea de nouveau, sur ce qu’elle avait sauté la tour de Beaurevoir ; elle dit qu’elle avait voulu s’évader, qu’elle s’était trop exposée, qu’elle n’avait point consulté en cela les voix ; qu’elle s’en repentait, qu’elle en avait demandé pardon à Dieu, et l’avait remercié de ce qu’il lui avait servi de sauvegarde dans cette occasion, comme dans plusieurs autres.
Sa présomption à se croire sans péché mortel
Le promoteur la prit à partie, parce qu’elle disait qu’elle agissait par l’inspiration divine, comme si elle eût voulu dire qu’elle ne péchait jamais. Elle répondit qu’elle n’avait pas cette présomption, et que par la grâce de Dieu, elle tâchait de ne le point offenser, et ne point blesser sa conscience ; que les saints qui lui apparaissaient, la sollicitaient vivement à se confesser ; qu’elle ne sait si elle est digne d’amour ou de haine, mais que tout son désir ne tendait qu’à être agréable à Dieu, et à le servir de tout son cœur et de toute son 66âme. On lui demanda de nouveau si elle ne pensait pas qu’ayant des révélations elle ne pouvait pas être en péché mortel ; elle répondit qu’elle s’en rapportait à Dieu, et qu’elle était sûre que si elle perdait la grâce de Dieu, les saints et les saintes cesseraient de la visiter. Et quant à ce qu’on lui demanda pourquoi elle se confessait si souvent ayant la conscience pure, elle répondit que la conscience la plus nette avait besoin d’être souvent nettoyée.
Sa prétention à commander aux grands, son commerce avec les hommes, son avarice, ses jurons et blasphèmes
Ainsi loin de donner aucune prise à ses juges, elle leur fermait la bouche, on entassait question sur question. On lui reprocha qu’elle commandait au roi, aux princes et aux généraux ; elle répondit que le roi lui faisait cet honneur de prendre ses avis ; que les princes et les barons se faisaient un plaisir de lui obéir ; que les généraux se soumettaient à elle ; que c’était proprement Dieu qui donnait la loi à tous, qu’ils agissaient tous de concert pour chasser les Anglais hors du royaume. On lui reprocha qu’elle ne se faisait point servir par des femmes, mais par des hommes, qu’elle rendait par là sa pudeur fort suspecte ; elle répondit qu’aucun homme ne lui avait rendu de services secrets, mais des services 67extérieurs ; que quelque part qu’elle couchât, elle faisait coucher une femme avec elle, s’il y en avait, sinon elle couchait toute vêtue et armée, pour éviter le soupçon et le scandale qui peut tomber sur une jeune femme.
On l’accusait d’avarice : elle dit qu’elle n’avait jamais acquis d’argent par des voies illicites, que ce qu’elle avait était pour la paye de ses soldats, qu’elle n’avait autre bien que les bienfaits de son roi. On lui reprocha d’avoir proféré des blasphèmes et des serments usités par les gens de guerre ; elle le nia, et assura qu’elle ne croyait pas avoir jamais juré le nom de Dieu.
L’apparence de ses saints, son étendard au sacre, son refus de répondre à certains points, sa soumission à l’Église et au pape
On lui demanda si elle croyait que les saints qu’elle voyait avaient un corps matériel, elle dit qu’elle s’en rapportait à Dieu. La belle question à faire à une fille qui n’a eu aucune instruction dans sa jeunesse là-dessus ! Le beau spectacle de voir des docteurs qui cherchent à surprendre une jeune fille, qui à l’aide de son naturel excellent, se débarrassait de leurs vaines questions, et n’opposait que son innocence à leurs ruses et leurs détours !
Parce qu’elle porta au sacre du roi son étendard, et le tenait devant Sa Majesté, on lui demanda pourquoi 68elle l’avait préféré aux autres étendards, elle répondit que c’était l’étendard qu’elle avait porté dans le voyage de Reims, et qui avait conduit le roi.
Parce qu’elle avait refusé de répondre, et de jurer sur certains points qu’on lui avait demandés, ses juges disaient qu’elle méprisait l’Église, ne voulant obéir à son évêque qui lui commandait de répondre. Elle dit que ce qu’on lui demandait intéressait les secrets de son roi, et ne devait point être révélé dans son procès ; qu’elle mourrait plutôt que de contenter leur curiosité ; que s’ils en voulaient savoir davantage, ils pourraient en écrire à Sa Majesté, qui saurait éclaircir leurs doutes.
Interrogée sur sa foi à l’Église et au pape, elle assura qu’elle se soumettrait volontiers au pape comme vicaire de Dieu en terre ; qu’elle reconnaissait l’Église pour son juge dans les cas qui concernaient la foi et sa conscience ; que si elle errait, elle priait ses juges de la corriger, qu’elle leur obéirait et se rétracterait.
Analyse du procédé
Enfin l’on peut dire qu’il n’y avait pas ombre d’hérésie dans tout ce qu’elle dit ; et qu’à bien examiner ses réponses, la vérité et son innocence parlaient pour 69elle, et que le procès qu’on lui faisait était une machination indigne qui a avili et dégradé la nation anglaise. C’était choquer les lumières les plus communes du bon sens, que de prétendre qu’une bergère eût, de dessein formé, entrepris de soutenir quelques hérésies ; c’est soutenir l’idée la moins vraisemblable. Tout son langage ne respirait que l’amour de son salut ; c’était tout ce que rendaient son esprit et son cœur. Tel était le discours qu’elle tenait, quand elle disait que les saintes qui lui apparaissaient, lui avaient promis de la conduire en paradis, pourvu qu’elle conservât son corps exempt de souillure, et se tînt toujours vierge : est-ce le langage d’une fille qui n’est pas sage ?
On n’aurait jamais épuisé la matière, si on rappelait tous les articles sur lesquels on l’a interrogée. La maligne curiosité de ses juges ne laissa rien échapper. Il semble qu’ils ont pris plaisir de peindre leur rage et leur fureur, et la grande envie qu’ils avaient de la trouver criminelle. Elle leur dit que sur sa religion ils ne produiraient jamais aucun témoignage contre elle ; qu’elle se soumettait au jugement apostolique, dont elle préférait le jugement au leur, le Saint-Père 70n’étant point comme eux son mortel ennemi.
Sentence du 24 mai 1431 qui condamne la Pucelle et la livre au bras séculier
Le promoteur l’ayant taxée dans ses conclusions d’être superstitieuse, scandaleuse, sorcière, devineresse, invocatrice de malins esprits, hérétique, impie, schismatique, coupable d’avoir déguisé son sexe en s’habillant en homme, et d’avoir tendu des pièges au peuple et à toutes sortes de personnes par ses visions et ses apparitions fausses, la sentence du 24 mai 1431 fut conforme à ses conclusions, et on déclara que tout ce qu’elle avait fait au service du roi de France, avait été exécuté par le ministère du diable, dont elle avait été l’organe. On la livra au bras séculier.
Tous les efforts de ses juges tendaient à persuader que les exploits de la Pucelle étaient l’ouvrage du démon, afin de pouvoir réparer la honte et la confusion des Anglais, et de ternir sa gloire. Leur éloquence ridicule plaça mal à propos dans la sentence des lieux communs sur la vigilance avec laquelle ils devaient arracher les semences d’erreur et d’infidélité, et sur les artifices d’hérétique pour répandre leurs opinions pernicieuses dans des temps périlleux, les colorant de dehors capables d’imposer 71et de séduire. La fausse application de ces figures faisait jurer cette sentence, en relevait l’iniquité, et en faisait un monument qui déshonorait la nation anglaise.
Approbation des prélats, théologiens, avocats
À ce jugement opinèrent les évêques de Coutances et de Lisieux, le chapitre de l’église cathédrale de Rouen, seize docteurs, et six tant licenciés que bacheliers en théologie, et onze avocats de Rouen.
Il n’est pas étrange qu’une cabale dévouée à l’Angleterre, qui avait l’autorité en main, ait prévalu, et qu’on ne reconnaisse plus ce Concile perpétuel établi dans le centre de la nation pour en défendre les lois. Quand l’Angleterre n’a plus dominé, l’Université a bientôt su rentrer en possession de sa gloire.
Jeanne est placée sur l’échafaud et prêchée, son abjuration
On exposa la Pucelle sur un échafaud en public, où elle fut dûment prêchée, catéchisée, et remontrée. Dieu sait quel sermon, quel catéchisme, et quelle remontrance ! Et comme on l’exhorta de se soumettre au jugement de l’Église, elle répondit qu’elle entendait se soumettre à ce que la raison lui prescrivait, comme elle l’avait toujours témoigné ; qu’elle se soumettait au jugement de Dieu, et de notre saint Père le Pape : et comme elle vit qu’elle ne s’expliquait 72pas encore au gré de ses juges, et qu’elle crut qu’on pourrait passer outre, elle dit qu’elle croyait tout ce que l’Église croyait ; et que puisque des gens sages soutenaient que les apparitions n’étaient pas de Dieu, elle le voulait croire, et fit une abjuration publique telle qu’on la lui suggéra : on l’a insérée tout au long dans son procès, on n’en peut tirer aucun avantage. Osera-t-on dire qu’elle était libre ?
Elle est condamnée à la prison perpétuelle, revêt un habit de femme, et est reconduite en prison
Sur quoi intervint sentence, par laquelle elle est absoute du lien d’excommunication, et condamnée à une prison perpétuelle, ut cum pane doloris, ibi commissa delicta defleret [afin que, avec le pain de douleur, elle y pleurât les fautes commises] ; et dès lors elle reprit les habits de femme, et on l’envoya en prison, où on la mit dans une cage de fer, les fers aux pieds.
Fureur des Anglais qui lui rendent son habit d’homme : regrettant son abjuration, elle le reprend
Mais ce n’était pas le dénouement que les Anglais voulaient qu’eût cette affaire. Ils avaient juré sa mort à quelque prix que ce fût. Ils lui tendirent un piège pour venir à leur but. Ils mirent son habit d’homme à côté d’elle, afin de lui en faire un crime irrémissible au cas qu’elle le reprît. Elle ne fut pas sitôt seule, et livrée à elle-même, qu’elle se repentit de son abjuration, et se vêtit. Le lendemain matin on la trouva dans son ancien appareil. On l’interrogea sur ce 73changement de décoration ; elle répondit qu’elle l’avait fait exprès par le commandement des saintes, et qu’elle aimait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Elle n’était plus frappée de la crainte de la mort, elle était persuadée qu’elle était éclairée de la vérité à qui elle devait tout sacrifier. On jugera quel était le caractère de cette fille pour le cœur et pour l’esprit.
Déclarée hérétique relapse, elle est condamnée le 30 mai à être brûlée vive
Sur cela on la déclara hérétique, relapse. Elle fut renvoyée de nouveau au bras séculier, où elle fut condamnée d’être brûlée toute vive, par sentence du 30 mai 1431, qui fut depuis envoyée au Parlement de Paris pour y être enregistrée. On ne se contenta pas de la condamner à mort, mais on la mitra lorsqu’on l’envoya au dernier supplice, et on écrivit sur la mitre ces mots, hérétique, relapse, apostate, idolâtre ; et on portait au-devant d’elle un tableau plein des injures les plus atroces, la mort cruelle qu’elle allait subir, n’étant pas capable d’assouvir la fureur des Anglais. Mais dans ce torrent d’injures, ils n’eurent jamais le front d’en vomir qui flétrissent sa pureté, et elle alla au dernier supplice, emportant la réputation d’avoir une chasteté intègre.
74Quand on voulut lui faire subir le dernier supplice, elle soutint avec beaucoup de grandeur d’âme le triste rôle qu’elle jouait : ni la crainte de la mort, ni l’ignominie, ni l’horreur de son supplice ne firent aucune impression sur elle qui la troublât. Il était aisé de juger qu’elle portait ses vues au Ciel ; que toutes les idées que les objets de ce monde dans ces moments inspirent, s’évanouissaient devant la gloire éternelle qui s’offrait à elle. Sa démarche était ferme et assurée. Les archers qui l’escortaient, semblaient dire eux-mêmes, nous conduisons à la mort une martyre : mais son visage, le fidèle tableau de son âme sur lequel le public lisait avidement ses sentiments, était le plus beau sujet de ce spectacle, disons-le, de son triomphe au milieu de ses opprobres et de ses humiliations.
Considération sur l’attitude de Jeanne : l’image de la Passion du Christ
Quelle opposition de ce visage, où l’on voyait tout ensemble une expression de la bravoure, de la valeur même, et de la modestie, et de la sagesse du sexe, et de je ne sais quel air qui n’était pas commun, uni avec les grâces d’une aimable fille ; et des visages farouches de gens subjugués par des passions tumultueuses qui y étaient peintes ; c’était l’image 75de la passion de Jésus-Christ. Ici, on peut s’écrier en voyant une jeune fille de vingt ans aller au supplice avec tant de fermeté, environnée de satellites : Qui est cette infortunée qu’on charge de tant de crimes ? On voit que du premier coup d’œil c’est une personne extraordinaire : c’est dans le fond une fille innocente qui ignore le nom du vice, c’est une Amazone qui a relevé l’empire de la France, qui a terrassé les Anglais. C’est Jeanne d’Arc, victorieuse de cette nation, dont le destin a voulu que, trahie par ceux qui l’accompagnaient, elle ait cédé à la force ; et dont ses ennemis en se vengeant d’elle, veulent égaler les outrages et les indignités qu’ils lui font essuyer, à la confusion qu’elle leur a fait éprouver. Ils publient eux-mêmes leur honte avec beaucoup de soin : quelle devait être cette fille supérieure à ses ennemis, qui ne se démentait point, et qui se possédait parfaitement et ne faisait rien dans de telles conjonctures d’indigne d’elle ?
La Pucelle est brûlée
Elle fut d’abord liée à un bûcher dressé sur un échafaud qu’on avait fait à la Place-aux-veaux, au vieux Marché à Rouen. On observa qu’elle employa saintement le court usage de la vie qu’on lui 76laissa ; elle tint son cœur perpétuellement élevé à Dieu : on le jugea par l’air saint de son visage, et quelques paroles qui lui échappèrent. Polydore Virgile, dit qu’on lui entendait dire : Dieu soit béni, pendant que tous les regards étaient attachés sur elle.
On écarte le feu pour considérer son corps avant de finir de la consumer ; rumeurs qu’on aurait brûlé un substitut ; autres témoignages miraculeux
À peine le feu fut mis à son bûcher qu’elle fut étouffée, et sa robe fut d’abord arse, dit le manuscrit de M. Dupuis15. Le voile étant levé, le peuple curieux écarta alors, dit l’auteur, le feu et la considéra pour éclaircir ses doutes, et crut voir des signes qui n’étaient pas équivoques, et que le feu avait respectés. La curiosité satisfaite, le bourreau remit le feu, dont elle fut toute consumée, et réduite en cendres, qu’on affecta de jeter dans la rivière à cause de sa prétendue magie. On lit dans ce même manuscrit, que des personnes qui étaient prévenues pour elle, ont cru fermement que par sa sainteté, elle s’était échappée du feu, et qu’on brûla à sa place une autre personne, dans la pensée que ce fut elle-même.
Mézeray a dit qu’on trouva parmi ses cendres son cœur tout entier : ce miracle, 77si on y ajoute foi, ne saurait être regardé que comme une preuve de son innocence. Ce même historien dit qu’on vit s’envoler du milieu des flammes une colombe blanche ; c’est bien là pour le coup le symbole de l’innocence : mais on dira que quelque innocente qu’elle soit, qu’il n’est pas impossible qu’il n’y ait là quelque supercherie, et je ne répondrais pas que la prévention bien fondée en faveur de son innocence, n’ait fait croire qu’on voyait cette colombe blanche s’envoler.
Supplice d’une Bretonne qui soutenait la mission divine de la Pucelle ; et condamnation du père Bosquier qui avait mal parlé des juges
Dans le cours de ce procès, une Bretonne vint à Paris, qui soutint publiquement que la Pucelle était envoyée de Dieu, qu’elle avait plusieurs révélations et communications avec des anges. Elle ne voulut point changer de sentiment, quelque discours qu’on lui tînt, quelque prédicateur qu’on employât pour lui persuader une opinion contraire. Elle fut échafaudée, prêchée publiquement. Enfin, on lui fit essuyer le supplice d’être brûlée le 3 septembre 1430, sept mois auparavant la mort de la Pucelle. Quel honneur pour la Pucelle d’avoir eu une martyre pour elle !
Le père Bosquier, jacobin, condamna hautement ceux qui avaient jugé la Pucelle, 78et les menaça de la justice de Dieu : il fut arrêté, et il aurait subi une peine capitale s’il ne se fût rétracté ; encore fut-il condamné à une amende honorable, à se dédire publiquement et à une longue prison, et à jeûner au pain et à l’eau.
Statues érigées à Rouen et à Orléans
Le théâtre d’ignominie de la Pucelle, placé à Rouen, a été converti dans un théâtre d’honneur. On y a placé sa statue dans une niche sous un dôme soutenu par quatre piliers au-dessus d’une belle fontaine : elle est représentée habillée en femme tenant une épée nue ; mais comme les bras sont rompus, on ne sait cela que par tradition : de sorte que ce monument honorable reçoit un relief du supplice cruel qu’elle a subi dans ce lieu. Qu’on rappelle la statue qu’on lui a érigée à Orléans, qui y subsiste : on verra que vainement on a voulu la flétrir, la déshonorer. Tout a conspiré à l’élever, malgré la fureur des Anglais, au comble de la gloire : ainsi elle a des trophées à Orléans, qui est le lieu de son premier triomphe, et à Rouen qui est le lieu de son supplice.
Le siège de Compiègne est levé
Compiègne, où elle a été trahie et abandonnée aux Anglais, témoigna qu’elle détestait cette trahison, et elle 79ne voulut jamais se rendre. Ce fut une des plus belles résistances qu’il y ait dans l’histoire. Flavy qui en était le gouverneur, paya de sa personne : malgré les ordres du roi, il ne voulut pas la remettre au duc de Bourgogne, disant que le service du roi le lui défendait, parce que ce prince était l’ennemi de ce monarque. Après six mois de siège, durant lesquels Philippe de Gamache, abbé de Faron, contribua à défendre la place avec Flavy, le comte de Vendôme vint enfin au secours de Compiègne, et donna si à propos dans les lignes des ennemis, qu’il fit lever le siège : ainsi la Pucelle, quoique prise par les Anglais, eut la gloire après sa mort qu’on levât le siège de Compiègne qu’elle défendait.
La lente reconquête du royaume
Nous fûmes en état, après sa mort, d’achever de conquérir la France. Il semble qu’un tableau abrégé du reste de cette conquête soit nécessaire à cette histoire, quoique ce reste ne soit pas son ouvrage. On lui en donne toute la gloire, parce qu’elle l’a aplani. Le comte de Dunois prit dans ce temps-là 1431 la ville de Chartres, et battit le duc de Bethfort devant Lagny que celui-ci assiégeait, et lui fit lever le siège avec tant de désordre, 80qu’il laissa dans le camp son bagage et ses canons. Les trois années suivantes, les Anglais furent chassés de plusieurs places, souvent battus par ce grand capitaine. Le roi fit sa paix avec le duc de Bourgogne, et s’ôta une cruelle épine du pied. Les Parisiens introduisirent le roi dans leur ville et chassèrent les Anglais ; ce fut là le coup de partie.
Bataille de Formigny, où les Anglais sont taillés en pièces
Les années suivantes, les armées françaises furent victorieuses. Le comte de Dunois se signala par la prise de Rouen. Le comte de Clermont, prince du sang, tailla en pièces les Anglais à Formigny. D’abord il fut défait mais le comte de Richemont, connétable, survint avec un corps de cavalerie considérable, qui rétablit entièrement la fortune des Français, et les rendit victorieux de leurs ennemis, qui eurent près de quatre mille hommes tués. Bayeux et Caen furent soumis : toute la Normandie fut conquise.
Entrée glorieuse du comte de Dunois dans Bourdeaux
À la conquête de cette province, succéda celle de la Guyenne par le comte de Dunois. Bourdeaux eut une capitulation honorable : ce fut alors qu’on lui accorda un Parlement qui jugerait définitivement, et en dernier ressort, de toutes les causes dont il serait appelé dans 81le pays bordelais : ce sont les termes de l’historien.
Je ne puis me défendre de représenter l’entrée glorieuse du comte de Dunois dans Bourdeaux, suivi de trois princes du sang qui servaient sous lui, qui lui obéissaient, et qui lui cédaient le rang en toutes choses, comme au lieutenant général du roi. Il marchait seul au milieu de la pompe monté sur un cheval blanc, couvert de velours bleu en broderie d’or ; après lui marchaient ensemble les comtes d’Angoulême, de Clermont et de Vendôme, qui étaient les trois princes du sang ; devant lui était le grand écuyer d’écurie du roi, et devant le grand écuyer marchait Messire de Trainel des Ursins, chancelier de France (il était homme d’épée, aussi bien que de robe). Il était armé d’un corset d’acier ; il avait par-dessus une cotte d’armes de velours cramoisi. Devant le chancelier, marchait une haquenée blanche, couverte d’une housse de velours bleu, semée de fleurs-de-lys d’or, portant les sceaux dans un petit coffre, couvert aussi de velours bleu, semé de fleurs-de-lys d’or.
Avec la réunion de la Guyenne en 1451, les Anglais ont tout perdu en France (sauf Calais qui ne sera reprise qu’en 1557)
Après la réduction de Bourdeaux, Bayonne ouvrit ses portes au comte de 82Dunois : ainsi le duché de Guyenne fut entièrement réuni sous l’obéissance du roi l’an 1451 et les Anglais se trouvèrent chassés de tout ce qu’ils avaient possédé en France, excepté de la ville de Calais qui n’a été reprise sur eux que cent ans après, savoir l’an 1557, sous le règne d’Henri II.
Les Anglais tentèrent en vain, quelque temps après, de faire soulever la Guyenne ; et Bourdeaux s’étant révolté, fut réduit par le roi Charles VII qui eut la bonté de lui pardonner : tel est le tableau de la conquête que le roi Charles VII fit de son Royaume. La Pucelle d’Orléans y employa une année : elle fit lever le siège d’Orléans, battre les Anglais à Patay, et fit sacrer le roi à Reims.
On employa 23 à 24 ans pour achever la conquête. Le comte de Dunois fut le grand ouvrier qui opéra pendant cet intervalle de temps : c’est là le véritable relief de la vie de ce héros.
Jamais prince n’eut moins de disposition à faire des conquêtes que Charles VII, à cause de son indolence et de son amour pour le plaisir, mais jamais la France ne produisit de si grands capitaines et de si vaillants soldats, et par-dessus cela, la Pucelle d’Orléans ; c’est 83le plus beau point de vue qu’on puisse considérer.
Vengeance de Dieu sur les juges et témoins qui ont condamné la Pucelle
Enfin l’innocence de la Pucelle prévalut sur tous les artifices que mirent en œuvre les Anglais, et lui gagna tous les esprits.
Quoique la colère de Dieu, qui est patient parce qu’il est éternel, suivant le langage de Tertullien, patiens quia æternus, diffère même sa vengeance jusque dans l’autre monde, elle éclate souvent dans celui-ci.
On observera que l’évêque de Beauvais mourut subitement d’apoplexie, en se faisant raser la barbe. Guillaume Estivet, promoteur, fut étouffé dans le grand chemin, en un lieu où l’on soulage les besoins de la nature. J’ai toujours regardé la mort subite comme une des grandes vengeances du Ciel, parce que c’est une mort qui nous dérobe le temps de nous y préparer, et qui nous ravit ces moments décisifs que nous pouvons mettre à profit pour l’éternité.
Un certain Nicolas Midy, domestique de l’évêque, faux témoin, qui déposa contre la Pucelle, fut pourri, infecté de ladrerie. Un nommé Guillaume Flavy, autre faux témoin, fut étranglé par sa femme ; mais Dieu voulait que 84l’innocence de la Pucelle éclatât par d’autres preuves plus frappantes.
On rétablit la mémoire de la Pucelle
Traités de Robert Cibole et Jean Gerson
Son innocence se fit bientôt jour partout, et perça les lieux les plus obscurs : c’est une de ces lumières, qui précédant la vérité, l’annonce à tout le monde. Robert Cibole, chancelier de l’Université de Paris, composa un livre contre ceux qui l’avaient décriée comme hérétique ; et Gerson, qui a tenu le même rang dans cette grande et célèbre compagnie, après avoir examiné cette histoire, s’écrie : A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris. [C’est là l’œuvre du Seigneur, et c’est une merveille à nos yeux. Psaume 117, 23.]
Calixte III ordonne la révision du procès
Dès que l’aurore de l’innocence de Jeanne d’Arc eut répandu sa lumière, sa mère, Jean, Jacques et Pierre, ses frères, travaillèrent à éteindre la mémoire du procès fait contre elle. Charles VII voulut qu’ils présentassent requête à Calixte troisième, pape, qui par une bulle expresse, donna commission de revoir ce procès à Jean-Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, Guillaume Chartier, évêque de Paris, et Richard Olivier, évêque de Coutances. Le cardinal d’Estouteville présida à la revue de ce procès ; on y apporta toute l’attention possible.
Enquête en Lorraine
Comme le Promoteur avait accusé Jeanne d’Arc de magie, 85d’intelligence avec les démons, afin de faire éclater la vérité, on chargea le doyen de Vaucouleurs et un chanoine de Tours d’aller à Beauvais [Dom-Remy] informer de la vie de la Pucelle. Le rapport fut que jamais on avait soupçonné cette fille de magie ; que l’innocence de ses mœurs était prouvée par de fréquentes communions ; que la fontaine des dames, l’arbre fée, le bois chenu, qu’on avait voulu empoisonner de magie, étaient des dénominations de choses très innocentes qu’on trouvait dans cette campagne où elle était née, qui l’embellissaient.
Autres enquêtes et témoignages unanimes (112 témoins au total)
Les prélats, commissaires du pape, chargés de l’examen du procès, à la requête du père [de la mère] et des frères de la Pucelle, citèrent tous ceux qui avaient quelque idée de son procès, quelque connaissance de ces procédures, et ils révélèrent bien des mystères d’iniquité. Ils appelèrent aussi à la même requête des personnes de considération en grand nombre, pour déposer de la vie et des mœurs de la Pucelle, qui déclarèrent qu’elle n’avait jamais donné lieu au moindre soupçon ; qu’ils ne pouvaient se défendre de regarder plusieurs de ses actions comme divines ; qu’ils avaient été témoins de toutes les prédictions 86qui avaient été accomplies contre toutes les apparences ; que dans les conseils de guerre où elle se trouvait, elle donnait des ouvertures qui ne se présentaient à personne ; qu’elle proposait ses projets, ses entreprises au roi et aux généraux ; que lorsqu’ils ne l’écoutaient pas, elle leur parlait, et les persuadait, les assurait du succès, et que l’événement répondait à ses promesses.
Annulation du procès : Jeanne est déclarée innocente de toutes les accusations, sa mémoire est rétablie
Enfin, après que les juges eurent ouï cent douze témoins, dont le moins âgé avait 35 ans et le plus vieux 90, ils cassèrent, annulèrent la procédure, et déclarèrent Jeanne d’Arc innocente de tous les crimes qu’on lui avait imposés, rétablirent sa mémoire, condamnèrent le jugement rendu contre elle comme nul, injuste, calomnieux, et l’ouvrage de la violence. Ils firent lacérer son procès ; ils ordonnèrent que la sentence qui rétablissait sa mémoire serait publiée dans la place de Saint-André à Rouen, où l’on ferait une procession générale, après quoi l’on ferait un sermon. Le lendemain ils voulurent aussi que la même procession se fît au vieux marché, où l’on ferait pareillement un sermon. On y a depuis érigé sa statue.
Cette sentence de justification fut rendue 25 ans après qu’elle fut flétrie, 87au mois de juillet 1456. À sept témoins, tous valets des juges qui déposèrent contre la Pucelle, on en oppose plus de cent, dont une grande partie porte la qualité de princes, ducs, abbés et cardinaux. Les actes portent expressément qu’on ouït 32 témoins de Dom-Remy, 36 d’Orléans, 22 de Rouen, et 19 de Paris. Les premiers justifièrent son innocence du soupçon de magie. Les seconds et derniers donnèrent des bonnes preuves de sa pudicité, et les troisièmes déposèrent favorablement pour sa religion.
Hordal rapporte les louanges de plus de cent auteurs étrangers, en plus des français
On trouve dans le livre de M. Hordal plus de cent auteurs étrangers qui publient ses louanges, sans ceux de notre nation, et ceux qui lui sont le moins favorables ne jettent que des doutes et des soupçons qui se dissipent facilement. La vérité est parfaitement éclaircie.
Lettres de noblesse accordées à la Pucelle et à ses parents
On doit rappeler ici les honneurs que Charles VII a rendus à la Pucelle d’Orléans, en l’anoblissant avec Jacques Day ou d’Arc, et Isabelle Romée son père et sa mère ; Jacquemain et Jean Day, et Pierre Perrel, ses frères, ensemble leur lignage, leur parenté, et leur postérité née et à naître en ligne masculine et féminine. Les lettres patentes 88en sont données à Meun sur Yèvre, en Berry, au mois de décembre 1429. Présents Grégoire Langlois, évêque de Sées, et les seigneurs de la Trémouille et de Termes. Elles furent enregistrées à la Chambre des Comptes de Paris, transférée à Bourges le 16 janvier de la même année, qui lors commençait à Pâques : en voici les termes.
Carolus Dei gratia Francorum Rex ad perpetuam rei memoriam magnificaturi divinæ celsitudinis uberrimas, nitidissimasque gratias celebri ministerio puellæ Joannæ Day, de Dompremejo charæ, et dilectæ nostræ, de Baillivia Calvimontis, seu ejus ressortu elargitas, etc. considerantes insuper per ipsam Joannam puellam multimode impensa, et quæ in futurum impendi speramus ; certisque aliis causis ad hoc animum nostrum inducentibus, præfatam puellam, Jacobum Day, dicti loci de Dompremejo patrem ; Isabellam ejus uxorem matrem Jacqueminium, Joannem Day, et Petrum Perretum, fratres ipsius puellæ, et totam ejus parentelam, et lignagium, et in favorem, et pro contemplatione ejusdem, et eorum parentelam masculinam et femininam in legitimo matrimonio natam, et nascituram nobilitavimus, et per præsentes de gratia speciali, 89et ex nostra certa scientia, et plenitudine potestatis nobilitamus, et nobiles facimus, concedentes expresse, ut dicta puella, dicti Jacobus, Isabella, Jacqueminius, Joannes et Petrus, et ipsius puellæ tota parentela, et lignagium, et ipsorum posteritas nata, et nascituræ in suis actibus, in judicio, et extra, ab omnibus pro nobilibus habeantur, et reputentur, etc. Concedentes eisdem, et eorum posteritati tam masculinae, quam foeminae in legitimo matrimonio procreatae, et procreandae, ut ipsi feoda, et retrofeoda, et res nobiles a nobilibus, et aliis quibuscumque personis acquirere, et tam acquisitas, quam acquirendas retinere, tenere, et possidere valeant, atque possint, etc. Datum Magduni super Ebram, mense Decembri anno Domini 1429. regni vero nostri octavo. Et sur le repli est écrit : Per Regem Episcopo Sagiensi, Domino de la Trimouille, et de Termes, et aliis præsentibus.
Signé, Malliere. Expedita in Camera Computorum Domini Regis, decima sexta die mensis Januarii anno Domini 1429. et ibidem registrata in libro Chartarum hujus temporis fol. 121. Signé, Agréelle, et scellé du grand sceau de cire verte, sur double queue en lacs de soie rouge et verte.
90Cette chartre fut adressée au bailli de Chaumont en Bassigny, pour être registrée par devant lui. Ce qui s’exécuta l’an 1429. Elle a été registrée en la Cour des Aides de Normandie, suivant son arrêt, le 13 décembre 1608. Signé, de Planes.
Témoignage d’Étienne Pasquier et d’Alain Chartier
Étienne Pasquier, avocat général en la Chambre des Comptes, dans ses Recherches de la France, dit, que ce privilège de noblesse est admirable, et non encore octroyé à aucune autre famille qu’à celle-ci. Il ajoute, que le roi Charles VII, pour donner à la postérité des témoignages des valeureux exploits de cette Pucelle, lui donna pour armes un écu d’azur à l’épée d’argent mise en pal la pointe en haut, ayant la croisée et le pommeau d’or, soutenant une couronne d’or, et accompagnée de deux fleurs-de-lys d’or. Et qu’il gratifia aussi la famille, du surnom du Lys. Cela se voit dans les registres de la Chambre des Comptes, en ces termes : À Messire Pierre du Lys, chevalier, frère de la Pucelle, six-vingt et une livres pour sa pension de l’année 1454. Et en un autre article : à Jean du Lys, frère de la Pucelle, écuyer, bailli de Vermandois, et capitaine de Chartres, pareille 91somme pour sa pension de l’an 1454.
C’est pourquoi Alain Chartier, secrétaire du roi, appelle cette Pucelle : Jeanne du Lys. Voici ce qu’il dit en son histoire, page 69. Arriva une fille de l’âge de 18 à 20 ans par-devers le roi au châtel de Chinon, nommée Jeanne du Lys la Pucelle.
Don de Charles VII à Pierre du Lys (1443 et 1456)
Les mêmes registres de la Chambre des Comptes portent, que Charles d’Orléans fit don de l’Isle aux Bœufs, contenant 200 arpents, assise dans la rivière de Loire dépendante de son apanage, au même Pierre du Lys et à Jean son fils, pour en jouir leur vie durant, par lettres du 26 juillet 1443, employées dans un compte de l’an 1444, et dans un autre de l’an 1456. Ainsi ils quittèrent le nom de Day, pour prendre celui du Lys, par allusion aux fleurs-de-Lys de l’écu de France.
Suppression de la transmission par les femmes en 1614
On a mis en doute si l’intention du roi Charles VII, en anoblissant la Pucelle d’Orléans, a été de transmettre la noblesse à la postérité féminine de ses frères, parce qu’il est du style ordinaire de plusieurs autres chartes d’anoblir mâles et femelles, mais non pas les descendants des filles, si elles ne contractent des alliances nobles.
92Mais toute la difficulté est levée ; car à la réquisition de M. le procureur général en 1614, le roi ôta l’article qui regardait la postérité féminine ; ainsi la postérité féminine qui épouserait un roturier n’anoblirait pas ses descendants.
Principaux auteurs qui ont écrit sur la Pucelle
Les principaux auteurs qui ont écrit ses faits héroïques et qui ont réfuté les crimes qu’on lui imposait par calomnie, sont, Migellus, Jean Bouchet, Æneas Silvius, depuis pape appelé Pie II, saint Antonin, archevêque de Florence, Paul Jove, évêque de Nocera, Guilbert Génébrard, archevêque d’Aix, Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, Charles de Bourgueville, sieur de Bras, lieutenant général du bailli de Caen, Jacques Meyer, flamand, Jean Nider, Jean Mouclet, Jean Gerson, Delrio ; les pères Jean Mariana, Caussin, Petau et Girard, jésuites, et autres qui l’ont estimée sainte et martyre. Martin Franc, secrétaire de Félix V, parle de la Pucelle avec distinction dans son Champion des Dames. Le cardinal Baronius, dans le supplément de ses Annales, rapporte qu’elle finit sa vie avec un courage plus que mâle. Paradin, doyen de Beaujeu, dit qu’elle 93était aussi chaste qu’innocente du crime de magie. Matthieu dit sur les Décisions de Gui-Pape, quest. 84, qu’elle prit les armes par inspiration divine et qu’elle rétablit le royaume de France dans son lustre. Le président Chassanée dit qu’elle releva le courage des Français abattus, et rétablit leur gloire et leur liberté. Nos historiens l’ont comparée à Débora et à Judith.
La devise qu’on lui attribue convient bien à son genre de mort et aux impressions qu’il produit dans les esprits. C’est un Phénix qui se brûle sur un bûcher avec ce mot : Invito funere vivet. Il vivra malgré sa mort.
Familles ayant revendiqué un lien avec la Pucelle
Plusieurs familles se sont prévalues des moindres rapports qu’elles ont eus avec la Pucelle. La famille de Guyon, qui la logea à Orléans, se dit noble. Celle de Cailly, à la prière de la Pucelle, a obtenu de Charles VII la noblesse. On raconte que le sieur de Cailly, qui la suivit lorsqu’elle se retira de la mêlée, pour demander à Dieu la victoire dans un combat qui se donna à Orléans, la trouva entourée de chérubins, et vit en même temps un grand nombre d’anges qui combattaient les ennemis. La noblesse qu’on lui contestait 94fut confirmée, et il prit pour armes trois chérubins ailés. Ce ne serait pas la première fiction qui décorerait une histoire de noblesse.
Exemption fiscale des villages de Greaux et Dom-Remy
Charles VII exempta de la taille et de tous subsides, à cause de la Pucelle, les habitants de Greaux et de Dom-Remy. Privilège que nos rois ont confirmé sous leur règne jusqu’à Louis XIII, de qui la confirmation est en date du mois de juin de l’an 1610.
L’illustre compatriote de ces villageois leur a fait jouir des fruits de sa gloire, comme on le peut recueillir des registres de l’élection de Chaumont en Bassigny, où l’on voit d’année en année, à côté des villages de Greaux et Dom-Remy : Néant la Pucelle.
La Pucelle est-elle lorraine ou française ?
Les Lorrains ont prétendu que la Pucelle d’Orléans était de leur nation ; mais en le supposant, la Lorraine étant unie à la couronne, on pourrait toujours regarder cette héroïne comme française. Mais d’ailleurs Dom-Remy, lieu de sa naissance, étant du diocèse de Toul, et du ressort de la prévôté d’Andelot, bailliage de Chaumont en Bassigny, de l’élection de Langres, il s’ensuit incontestablement que la Pucelle est française. De tout temps les villes, 95les royaumes, ont ambitionné la gloire d’avoir donné le jour aux personnes illustres.
Louange en vers sur la Pucelle
Chapelain
Nous avons eu un poète16 qui a consacré sa veine dans un poème de douze chants à l’honneur de la Pucelle ; mais il a versifié si durement, que s’il a contribué à la gloire de la Pucelle par son dessein, il n’y a pas servi par l’exécution.
Malherbe
Cet ouvrage de longue haleine a présenté une Pucelle qui a eu autant d’Anglais qu’elle a eu de Français pour lecteurs. Ainsi je n’ai garde de citer aucun endroit de ce poème. J’aime mieux rapporter ce que Malherbe, un de nos premiers poètes lyriques a dit sur la mort de cette Pucelle.
L’ennemi tout droit violant,
Belle Amazone, en vous brûlant,
Témoigna son âme perfide :
Mais le destin n’eut point de tort ;
Celle qui vivait comme Alcide
Devait mourir, comme il est mort.
Virgini Aurelianensi
Dum passim Angligenas turmas fundisque phalanges,
96Et Regi reddis Gallica sceptra suo,
Quid juvat ornatum, generosa Puella, virilem
Sumere ? quid sexum dissimulare tuum ?
Ut vir credaris, non est mutandus amictus :
Desine ; sat virtus te probat esse virum.
À la Pucelle d’Orléans
Quand des Anglais victorieuse,
Tu portes dans leurs camps la déroute et l’effroi,
Et sais si bien rendre à ton roi,
De son trône affermi la jouissance heureuse,
À quel dessein te travestir ?
Pourquoi ton sexe démentir ?
L’habit, pour te croire homme, est-il si nécessaire ?
Cesse donc de t’en faire honneur,
Et croi que ce qu’on te voit faire,
Se doit à ton habit bien moins qu’à ta valeur.
Par quel esprit la Pucelle a agi
Rapin-Thoiras fait une dissertation qu’il a insérée à la fin du règne d’Henry VI, roi d’Angleterre, où il a examiné par quel esprit la Pucelle a agi. Si c’est par un esprit divin, ou par un esprit diabolique, ou par un jeu concerté 97par le comte de Dunois ou par d’autres seigneurs. J’ai cru que pour ne laisser rien à désirer dans cette histoire, je devais approfondir ces questions. Je le ferai en peu de mots, et avec précision, et les traiterai dans les principes.
Examen de l’inspiration diabolique : les Anglais sont intéressés à croire que la Pucelle est magicienne ; rejet
Les Anglais étaient trop intéressés à regarder la Pucelle comme magicienne, pour ne pas adopter le système qui lui donnait cette qualité. Ils croyaient par là sauver leur gloire, et disaient qu’on ne pouvait rien leur imputer, si elle les avait vaincus, puisqu’ils avaient été obligés de céder au pouvoir du démon. Nous avons vu en ce recueil, dans toutes les occasions où on a parlé de magie, combien on doit être sur ses gardes là-dessus. Quelles raisons aurait le démon de donner son pouvoir à la Pucelle, de la rendre victorieuse des Anglais ? Dieu aurait-il permis que le démon pût exercer son pouvoir dans un événement si important, qui influe sur le gouvernement de l’Univers. Le démon lui-même aurait-il fait choix, pour conduire ses entreprises, d’une personne qui approchait souvent des sacrements ; qui était d’une chasteté intègre, et célèbre par sa virginité, qui mêlait ses visions 98des saints et saintes avec les choses qui concernaient son salut, qui était son principal objet selon elle ? Comment avait-elle répondu lorsqu’on l’avait interrogée ? adopte-t-elle quelques superstitions, quelques pratiques de magie ? Qu’on distille quelques-unes de ses réponses, dont on rendra le sens, y trouvera-t-on rien qui se ressente du commerce avec les démons ? et n’y parle-t-elle pas souvent de son salut, dont elle est jalouse, de la fréquentation des sacrements, de la confiance en Dieu qui est représentée par son enseigne, et non de la confiance dans son enseigne.
Si l’on transcrivait plusieurs de ses réponses, on y verrait sa vertu, sa piété. Si étaient, dit Monstrelet, toutes ses paroles du nom de Dieu, pourquoi grand partie de ceux qui la voyaient et oyaient parler, avaient grand crédence qu’elle avait été inspirée de Dieu, comme elle se disait l’être.
Jean Chartier dit, qu’elle était de belle vie et honnête, qu’elle se confessait bien souvent, et recevait le corps de notre Seigneur presque toutes les semaines.
Celui qui a fait le supplément de l’histoire de Jean Chartier [Guillaume Cousinot], et qu’on appelle l’Histoire de la Pucelle, dit, que 99plusieurs grands seigneurs venaient gentiment habillés pour tâcher d’avoir sa compagnie charnelle, mais aussitôt qu’ils la voyaient, toute mauvaise volonté leur cessait. Est-ce là une fille qu’on puisse appeler un instrument dans la main du diable ?
On voit quelquefois paraître son ignorance dans quelques-unes de ses réponses ; mais elle n’a pas sa source dans une opinion et une erreur à laquelle elle soit attachée. Le bon sens, le sens même merveilleux ne suffisent pas seuls pour nous éclairer. Refusait-elle de se prêter à l’instruction ? D’ailleurs qu’on me dise pourquoi les démons favoriseraient plutôt les Français que les Anglais, je serais bien curieux qu’on m’en apportât quelques raisons. Dira-t-on que le démon n’a point d’autres raisons que son caprice ? Sur ce fondement il sera permis de le faire intervenir quand on voudra. Il faut donc décider que le démon n’a eu aucune part aux actions de la Pucelle ; cherchons une autre cause.
Examen de l’inspiration divine : sa possibilité
Suivant la saine théologie, Dieu seul a soin de gouverner le monde ; il établit des lois générales suivant lesquelles il dispose de tous les événements, non seulement dans l’ordre de la nature, selon lequel il gouverne le monde, mais dans l’ordre 100de la grâce, suivant lequel s’opère le salut des hommes et se consomme leur réprobation. Il sort quelquefois de ces lois générales pour gouverner l’Univers, dans une occasion : pour convertir, par exemple, à la foi un peuple entier ; cette loi générale, dont il s’écartera, c’est ce qu’on appelle un miracle. Après avoir examiné la conduite de la Pucelle et nous être convaincus que ce n’est pas l’ouvrage du démon, le sentiment qui veut qu’elle ait agi par inspiration divine se présente à nous. La foi ne nous impose pourtant aucun joug là-dessus.
Il ne paraît pas à Rapin-Thoiras qu’on doive avoir recours à l’inspiration divine : car pourquoi, dit-il, favoriserait-elle plutôt les Français que les Anglais ? Mais on répond que sans examiner lesquels étaient les meilleurs catholiques, ou les Anglais, ou les Français, la France n’a-t-elle pas l’avantage sur l’Angleterre d’avoir persévéré dans sa religion ? ne peut-elle pas, à cause de cela, avoir été favorisée de Dieu à qui l’avenir est présent ? Ajoutons que la cause du roi de France était la cause du légitime possesseur que le Ciel défendait.
Sans avoir recours au miracle, nous nous attachons toujours au christianisme, 101quand nous croyons que c’est par une permission divine que cette villageoise s’est présentée au roi pour commander ses armées, qu’elle les a commandées, qu’elle a combattu les Anglais, les a vaincus ; rien n’arrive sans la permission de Dieu, et qu’il ne le conduise suivant la loi générale selon laquelle il gouverne le monde, les événements ordinaires, ainsi que les événements extraordinaires.
Mais y a-t-il quelque chose de plus ? Dieu s’est-il communiqué à la Pucelle ? A-t-elle agi par son inspiration ? voilà ce que nous ignorons, et que nous disons par conjecture, quand nous le prononçons : mais quand nous supposerions que Dieu s’est communiqué à elle, qu’il lui a fait entendre sa volonté, nous ne serions pas obligés de dire qu’elle a été inspirée continuellement, et qu’elle n’a rien entrepris que par l’inspiration divine. Supposons que le dessein de secourir la France, lui ait été inspiré, il ne s’ensuit pas que tous les moyens qu’elle a mis en usage pour venir à bout de ce dessein soient compris dans l’inspiration. Ainsi en raisonnant de la sorte nous embrassons une opinion saine. Nous avons deux opinions à suivre. Ou Dieu, en gardant un profond silence, 102a permis que la Pucelle se soit servie de son imagination vive pour se figurer qu’elle était envoyée du Très-haut pour secourir la France. La nature d’ailleurs lui avait donné toutes les vertus militaires pour remplir ce grand emploi. Elle a pu concevoir de bonne foi cette idée. Ou Dieu s’est communiqué à elle particulièrement, lui a inspiré d’une manière sensible de venir secourir la France, l’a conduite par la main, lui a dit ce qu’elle devait faire : dans cette supposition il n’est pas nécessaire qu’il le lui ait toujours dit. Elle avait des qualités naturelles qui la pouvaient conduire sûrement. Ainsi elle a souvent agi de son mouvement ; aussi n’a-t-elle pas toujours réussi. Elle a exécuté en gros son dessein ; il suffit par ses premières conquêtes qu’elle ait aplani tout l’ouvrage, et que ses bons succès prévalant beaucoup sur les mauvais, elle ait bien avancé la conquête de la France.
Examen d’un complot des grands : rejet de la thèse de Rapin-Thoiras
Rapin-Thoiras en s’aidant des chroniques de Monstrelet, dispute à la Pucelle la part qu’elle a eue dans cette entreprise ; il veut insinuer qu’elle accompagnait les guerriers avec qui elle a agi, mais qu’elle ne les a pas conduits. Il lui fait honneur d’une valeur, d’une intrépidité 103merveilleuse, surtout dans une fille : mais il ne va pas plus loin. À l’en croire, c’est une volontaire qui combat, mais ce n’est pas un général qui commande : il est dans l’erreur.
Qu’on lise bien attentivement notre histoire, on verra que dès qu’elle paraît dans nos armées elle change la face des choses : si elle ne faisait qu’accompagner nos guerriers, qu’elle ne les conduisît et dirigeât pas, les événements n’auraient pas toujours tourné de la sorte ; et pour soutenir son sentiment, Rapin-Thoiras cite Monstrelet sur l’attaque des forts des Anglais devant Orléans. Quoique la commune renommée dise que la Pucelle Jeanne en ait été la conducteresse, néanmoins, dit-il, si y étaient tous les nobles chevaliers, ou au moins la plus grande partie qui durant ledit siège avaient été dans la dite ville et cité d’Orléans, et s’y gouvernèrent chacun endroit soi vaillamment et comme gens de guerre doivent faire en tel cas. Si Rapin-Thoiras y avait pris garde, Monstrelet dit que quoique la Pucelle commandât, ceux qui combattaient dans ces occasions, faisaient leur devoir de soldats. C’est ce que veut dire cette expression : ils s’y gouvernèrent chacun endroit soi vaillamment, et comme gens de guerre 104vaillamment en tel cas. On distingue bien la besogne du soldat, de celle du capitaine. La besogne du soldat, c’est celle de chacun endroit soi. Celle du capitaine, celle de celui qui a l’œil sur tous. Le capitaine, sans faire la besogne du soldat, la dirige, et fait ensuite la sienne ; ce qui fait voir que Jeanne la Pucelle se comporte en capitaine. Ainsi Monstrelet parle plutôt contre le sentiment de Rapin-Thoiras que pour lui. C’est ce qu’il dit encore après la bataille de Patay : Jeanne la Pucelle acquit en telle besogne si grande louange et renommée qu’il semblait à toutes gens que les ennemis du roi n’eussent plus de puissance de résister contre elle, et que brief par son moyen le roi dût être rétabli dans tout son royaume. Je demande à Rapin-Thoiras : aurait-il dit cela d’un homme qui n’aurait combattu que comme soldat ? Un homme, quelque vaillant qu’il soit, n’a qu’un bras comme un autre ; et s’il n’est que soldat, on ne peut jamais dire qu’on ne pouvait pas résister à sa puissance, et qu’il pouvait rétablir le roi dans son royaume.
Jean Chartier dit, quelques conclusions que le bâtard d’Orléans et autres capitaines prissent, quand icelle Jeanne la Pucelle venait, elle concluait au contraire 105et contre l’opinion de tous les capitaines, chefs de guerre et autres. Faisait souvent de belles entreprises sur les ennemis, dont toujours bien lui prenait, et n’y fut fait guère de choses mémorables, qu’elles ne fussent de son entreprise ; et combien que les capitaines et autres gens de guerre exécutassent ce qu’elle disait : ladite Jeanne allait toujours à l’escarmouche en son harnois, quoique ce fût contre la volonté et opinion de la plupart d’iceux gens de guerre, et montait sur son coursier armée aussi-tôt que chevalier qui fût en l’armée, ni en la cour du roi, de quoi les gens de guerre furent fort ébahis.
Avant qu’elle s’en mêlât n’était-ce pas les mêmes troupes qui combattaient ? comment vaincues qu’elles étaient sont-elles victorieuses à présent ? Les Anglais n’étaient-ils pas au contraire en possession de vaincre ? n’est-ce pas dans cette occasion qu’on doit dire ce qu’on a dit depuis sur Monsieur de Vendôme ? qui succédant au marquis de Bay, battu à Saragosse, rassembla le débris de notre armée, fondit sur l’ennemi à Villa-Viciosa où il le vainquit. Voilà ce que c’est, dit alors Louis XIV, qu’un homme de plus. De même, quand on voit que la Pucelle fait entrer un convoi escorté de douze mille hommes dans Orléans aux 106abois, qu’elle attaque les forts des assiégeants sans relâche et les emporte, qu’elle oblige enfin les Anglais à lever le siège, dans toutes les attaques qu’elle paye de sa personne, qu’elle est la même dans le combat de Patay où les Anglais éprouvent un cruel revers, qu’elle est consultée, et que suivant son sentiment, on ne lève pas des sièges qu’on voulait lever, et qu’on se trouve bien d’avoir suivi ses avis, on est en droit de dire : Voilà ce que c’est que la Pucelle de plus.
Je ne veux point ôter au comte de Dunois et à plusieurs autres capitaines la gloire qu’ils ont eue dans cette grande révolution. Ils ont merveilleusement secondé la Pucelle, ils ont agi heureusement, tantôt en premier, tantôt en second avec la Pucelle. Quand elle n’a plus été dans les armées, ils se sont toujours soutenus.
Mais pour revenir au sentiment qui veut qu’elle ait été inspirée de Dieu, il n’est pas étrange qu’une fille si jeune, élevée à la campagne, qui a non seulement un sens merveilleux, mais qui est douée d’un génie militaire excellent, ait donné lieu de croire qu’elle ait été inspirée et animée de Dieu même. En lui attribuant ce qui peut lui convenir, on laissera 107à l’homme ce qui lui convient ; et on donnera à une providence spéciale, la conquête de la France à laquelle son roi a travaillé.
Conclusion sur les trois systèmes
Rapin-Thoiras ne veut pas que la tendresse de Dieu l’ait obligé de favoriser les Français, de proscrire les Anglais. Mais qui sommes-nous pour l’obliger à nous développer son cœur. Adorons sa conduite impénétrable dans un profond silence. Je laisse la liberté à mon lecteur d’adopter le système qui veut que tous les événements de l’histoire de la conquête de la France, sans avoir recours au miracle, soient arrivés par une simple permission divine, qui arrive à ses fins, et qui dispose de toutes choses, suivant les lois générales selon lesquelles il gouverne le monde. J’aimerais à reconnaître là-dedans le bras du Très-haut, je serais porté à croire qu’il a transgressé ici ces lois générales auxquelles il a bien voulu se soumettre.
Cependant je pense au fond qu’il ne faut point avoir recours au miracle, dès qu’on peut avoir recours aux causes naturelles. Elles entrent toujours dans l’ordre d’une providence particulière pour la France. J’y admire sa sagesse, qui suivant ces causes est arrivée à ses fins. 108Je ne conçois pas comment on peut faire la magie, la cause de cette grande révolution, puisque suivant les règles que le Rituel17 donne pour discerner la magie, on ne voit point là-dedans de cause surnaturelle18, c’est-à-dire, de cause qui surpasse les forces de l’homme ; et que d’ailleurs il serait indigne de la sagesse de Dieu de donner au démon une si grande part dans le gouvernement de l’Univers. Encore une fois, comment concilier la magie avec cette piété et cette vie régulière et vertueuse de la Pucelle ? J’ai une juste indignation contre les Anglais qui ont traité si indignement, contre les lois divines et humaines, une fille le glorieux instrument de Dieu. Disons qu’il faut ici nécessairement écarter le système de la magie ; quant à l’inspiration divine, il faut prendre le milieu que nous venons d’expliquer.
À l’égard du troisième sentiment qui veut que l’entreprise de la Pucelle soit un jeu concerté par le comte de Dunois, ou quelques autres Seigneurs pour animer 109le roi, et relever son courage abattu : il faut d’abord avouer que le comte de Dunois, ou le seigneur qui a été l’ouvrier de l’intrigue a bien choisi la comédienne. Quelles scènes de combats sanglants, d’attaques soutenues ! Que ce rôle est fort pour une fille de dix-huit à dix-neuf ans ! Quelle présence d’esprit ! Jamais elle ne se dément ; qui a jamais donné à la feinte cet air de vérité ? qui ne s’y méprendrait ? Non, on ne réussira jamais à faire croire que la Pucelle d’Orléans n’est pas un personnage de bonne foi, qui obéit aux impressions extraordinaires qui la font agir, soit que Dieu en soit le principe, ou une imagination vive qui en soit persuadée.
Justification de l’habit d’homme
À l’égard de l’habit d’homme qu’elle a pris pour représenter ce personnage, il est vrai que l’Écriture sainte défend de changer d’habit, et d’en prendre un contraire à celui de son sexe, et c’est la thèse que les docteurs dévoués à l’Angleterre, ont saisi pour perdre la Pucelle ; mais leur haine les a aveuglés, et les a empêchés de voir qu’ils appliquaient mal cette loi. On ne dira pas que la Pucelle ait offensé Dieu en combattant, puisqu’elle a sauvé par là la France sa patrie, et 110qu’elle a rempli un devoir pareil à celui d’un fils qui sauverait la vie à son père. Or dans cette supposition n’exposait-elle pas sa chasteté dans nos armées en gardant son habit ? ne la conservait-elle pas en se déguisant en homme ? Si l’on peut prendre un habit d’un sexe contraire au sien pour conserver sa vie, à plus forte raison on le peut pour conserver sa chasteté. Ainsi c’est le comble de l’aveuglement des docteurs dévoués à l’Angleterre, d’avoir fait à la Pucelle un crime de son changement d’habit et de son déguisement. Il faut que la passion les ait bien fascinés, pour leur avoir fait prendre un travers aussi prodigieux. Tel est l’aveuglement de celui qui accusait un religieux devant Urbain VIII d’avoir été dans un lieu suspect, et qui lui faisait un crime d’avoir pris un habit profane. Eussiez-vous voulu, lui dit le pape, que s’oubliant jusqu’à se porter dans ce lieu-là, il eût conservé son habit religieux ? quel scandale n’aurait-il pas causé ! n’a-t-il pas été sage, dans son dérèglement, d’éviter ce scandale ? Comment pouvez-vous lui en faire un crime ? De même la Pucelle, guerrière par état et par obligation, n’était-elle pas obligée de sacrifier à sa chasteté la loi qui défend de changer d’habit, et d’en 111prendre un d’un sexe contraire au sien ? Rien ne prouve mieux que la fureur et la passion sont incapables de raisonnements, que ce travers où ont donné ces docteurs anglais dans cette occasion.
Conclusion générale
Telle est la vie de la Pucelle d’Orléans. Il n’y a point de Français à qui sa mémoire ne doive être chère, puisqu’il n’y en a point qui sans elle ne fût Anglais. Un Anglais disait à un Français : Quelle honte pour la France de devoir son salut à une fille ! Le Français répondit : Quelle confusion pour l’Angleterre d’avoir été vaincue, terrassée par une fille ! C’est l’obligation que notre nation lui a, qui m’a engagé de rechercher sa vie avec soin pour la faire connaître telle qu’elle est, afin que nous possédions la mémoire de cette héroïne dans son intégrité. J’ai pensé que sa Cause ornerait mes Causes Célèbres.
Notes
- [1]
[Louis Le Gendre, 1655-1733, historien et chanoine de Notre-Dame.]
- [2]
L’innocence affligée. Par le sieur Cerizier, aumônier du roi. [René de Ceriziers, 1609-1662, théologien et historien.]
- [3]
Cerizier.
- [4]
Quelques seigneurs de la cour ayant fait partie de danser un ballet habillés en sauvages, le roi en voulut être. Il s’habilla comme les autres, d’une toile couverte de lin et d’étoupes attachées à la toile avec de la poix. Comme l’on dansait, le duc d’Orléans frère du roi entra, étant éclairé par des flambeaux que l’on portait devant lui : il les fit approcher d’un des sauvages, pour considérer de près son habit, et comme il était de matière extrêmement combustible, le feu y prit et ce malheureux fut dans un instant tout en feu ; la flamme prit de celui-là à un autre, puis à un troisième, et enfin parce qu’ils étaient enchaînés, à tous. Deux en furent étouffés sur le champ, et deux autres à demi brûlés moururent le lendemain. La duchesse de Berry, ayant reconnu le roi, l’enveloppa dans sa robe, étouffa le feu et lui sauva la vie. Cet accident causa un tel trouble dans l’esprit de ce prince, que peu de jours après il retomba dans sa frénésie, et perdit encore l’esprit, l’an 1392.
- [5]
Grand homme par ses vertus militaires, et par les qualités qui forment une belle âme, et par une éloquence admirable. Jean Chartier dit, que c’était un des plus beaux parleurs qui fût de la langue française.
- [6]
Il conserva toujours sa charge, étant souverain, quoique les Bretons le priassent de s’en démettre, parce qu’elle était au-dessous de lui, mais il répondit que cette Charge l’ayant honoré pendant sa jeunesse, il voulait l’honorer dans sa vieillesse. La véritable raison, c’est qu’elle était utile à son ambition.
- [7]
Ce fut lui qui dit ce bon mot à Charles VII, qui laissait conquérir son royaume avec beaucoup de tranquillité, et n’en rabattait rien de ses plaisirs. Sire, lui dit-il, on n’a jamais perdu un royaume plus gaiement.
- [8]
Cerizier.
- [9]
Cerizier.
- [10]
Combat dit des Harengs à Rouvray en Beausse.
- [11]
Cerizier.
- [12]
Cerizier.
- [13]
Matthieu Grue, auteur du supplément de Jean Chartier.
- [14]
Innocence affligée, imprimée à Toulouse en 1650.
- [15]
M. de la Roque, auteur du Traité de Noblesse, chap. 43, p. 153, rapporte ce manuscrit, où est contenue cette circonstance.
- [16]
Chapelain.
- [17]
[Le Rituel romain (Rituale Romanum), l’un des livres liturgiques officiels de l’Église qui rassemble les rites que le prêtre accomplit : administration des sacrements (baptême, mariage, pénitence, extrême-onction), bénédictions, processions, sépultures, exorcismes.]
- [18]
Il y a deux espèces de surnaturel. Un surnaturel qui est le vrai miracle, qui ne peut être que l’ouvrage de Dieu : telle est une résurrection ou un effet de ce genre. Et un surnaturel qui surpasse les forces de l’homme, qui est dans le pouvoir du démon : tels sont les prestiges du démon ou des efforts d’une force prodigieuse.