Quatremère de Roissy  : Jeanne d'Arc (1827)

Vie de Jeanne d’Arc

Jeanne d’Arc

par

Jean-Nicolas
Quatremère de Roissy

(1827)

Éditions Ars&litteræ © 2023

6Préface

L’histoire de Jeanne d’Arc n’est pas bien connue des Français, parce que généralement ils lisent peu leur histoire, et aussi parce que cet épisode, tout extraordinaire qu’il est, appartient à l’histoire du moyen-âge, regardé comme un temps de barbarie. La catastrophe de la Pucelle d’Orléans est sue de tout le monde, parce que c’est le dénouement 7d’une tragédie nationale. Ne savoir d’histoire que ce qui entre dans les tragédies, c’est bien peu savoir.

Les faits qui concernent la jeune d’Arc ont ceci de particulier qu’il n’y en eut jamais de plus authentiques. Ils sont attestés par une foule de témoins de tous les rangs, depuis le prince du sang royal jusqu’à la plus infime paysanne1. Il y eut dans cette fille extraordinaire deux personnages distincts : l’un qu’on peut regarder comme inspiré (je m’expliquerai à ce sujet), l’autre comme étant en elle l’œuvre de la nature. Une jeune et simple villageoise, étrangère aux mâles 8exercices du corps, au maniement des armes, prendre l’habit d’homme, se revêtir de l’armure de chevalier, et rivaliser avec les preux d’Illiers, La Hire et Xaintrailles, voilà ce qui est au moins étonnant.

Il n’est pas de héros dont la carrière ait été aussi courte et aussi remplie que celle de l’héroïne d’Orléans. Les faits personnels à cette jeune guerrière, avec l’historique nécessaire pour leur intelligence et leur liaison, m’ont paru ne pouvoir faire un ouvrage volumineux, mais un livre d’un très grand intérêt. J’ai pris à tâche de montrer Jeanne d’Arc, comme elle fut, toujours agissante, surtout jusqu’à l’accomplissement de sa mission. 9Tous les faits sont appuyés d’autorités non suspectes. Toutes les autorités ; un nombre considérable de documents curieux ont été recueillis avec un zèle et une exactitude dignes d’éloges par M. Le Brun de Charmettes, dans son Histoire de Jeanne d’Arc (Paris, 1817). L’auteur a fait quatre-volumes in-8°, ce qui rend son livre cher pour beaucoup de personnes. Je crois avoir assez fait pour l’instruction générale en ne publiant qu’un seul volume in-8°, d’un prix à la portée de tout le monde.

Il me semble que cette histoire, telle que je l’ai rédigée, peut être-considérée comme un drame, oserais-je dire comme une épopée ? Il y a du merveilleux, une 10héroïne toujours en action, un grand intérêt, des événements importants, et une catastrophe du plus grand pathétique.

Je ne dissimulerai pas que pour la série des faits, les dits et les autorités, je me suis aidé du travail de M. de Charmettes. Quant à son dernier chapitre, annoncé être de sa composition, je me suis religieusement abstenu d’y porter les yeux, pour n’être pas gêné dans l’émission de mes idées. Mes raisonnements et mes conclusions sont entièrement à moi. Ils sont le fruit de sérieuses réflexions, et d’une pleine conviction.

Je n’ai pas consigné dans mon livre les nombreux interrogatoires subis par la Pucelle, dans le procès de condamnation, 11parce qu’une partie, en vieux langage, ne serait pas entendue aujourd’hui ; et aussi parce qu’à eux seuls ils formeraient un volume.

J’ai rejeté quelques notes à la fin de l’ouvrage.

11Jeanne d’Arc

On a vu dans tous les temps des reines, des princesses s’élevant au-dessus de leur sexe, commander des armées, et s’illustrer personnellement par de beaux faits militaires. On a vu aussi de simples femmes, se mêler aux guerriers, et le disputer aux plus braves par leur intrépidité.

Mais ce qu’on n’a vu qu’une fois, c’est une fille de, dix-sept à dix-huit ans, une humble villageoise, armée de toutes 12pièces comme un chevalier, guider, entraîner aux combats, aux assauts et soldats et capitaines ; s’exposer aux plus grands dangers, étonnement des siens, et terreur des ennemis. Jamais faits d’armes ne furent plus multipliés en si peu de temps, n’eurent plus d’éclat, une plus haute importance, et des résultats plus manifestes.

Quel est le Français, un peu instruit de son histoire, qui ne proclame le nom de Jeanne d’Arc ?

I.
Naissance de Jeanne d’Arc, ses premières années.

Jeanne d’Arc vint au monde vers l’année 1410, au hameau de Domrémy, à trois lieues de Vaucouleurs. Son père Jacques d’Arc et sa mère Isabelle Romée étaient d’honnêtes cultivateurs, possédant des bestiaux et des chevaux. Jeanne, 13dans son enfance et dans sa première jeunesse, ne reçut d’instruction que de sa mère qui lui donna les premiers éléments de la religion et les premiers principes de conduite. Elle apprit de sa mère aussi les prières les plus usitées. La jeune d’Arc ne sut ni lire ni écrire, ce qui n’avait rien d’étonnant au commencement du quinzième siècle. De très bonne heure, elle se fit remarquer par sa timidité, sa modestie et surtout par sa piété. Elle avait toutes les qualités qui peuvent faire l’ornement de son sexe. On la vit, quand l’âge le lui permit, s’employer à des travaux rustiques, soigner les bestiaux de son père, monter ses chevaux. Jeanne était d’une forte constitution. Nous ferons plus tard son portrait.

Pendant la première jeunesse de Jeanne 14d’Arc, la France était en feu par une guerre générale conduite avec fureur. Deux grandes factions divisaient le royaume, celle du duc de Bourgogne qui avait appelé les Anglais, et celle des Armagnacs qui tenait pour Charles VII, le roi légitime. Au moyen de ces deux partis, la guerre civile était en tous lieux. Assez singulièrement, au hameau de Domrémy tous les habitants, à l’exception d’un seul, étaient Armagnacs. Jeanne était témoin des excès des Bourguignons. L’esprit de parti s’était comme emparé de cette vertueuse villageoise qui ne formait des vœux que pour le rétablissement du roi.

II.
Commencement du merveilleux de sa vie ; à treize ans, elle s’engage à consacrer à Dieu sa virginité.

Dans cet état de choses dont souffrait le cœur tendre de la jeune d’Arc, arriva pour elle le commencement du merveilleux 15de sa vie, merveilleux que sa modestie, sa simplicité, était loin de comprendre. Elle avait environ treize ans, quand un jour d’été, vers l’heure de midi, se trouvant seule dans le jardin de son père, tout à coup apparut à sa droite une grande clarté, et retentit à son oreille une voix inconnue. Cette voix avait un caractère qui rassura Jeanne, d’abord effrayée. Elle fut disposée à la croire envoyée de Dieu, parce qu’elle lui donna des conseils de conduite et de piété. Ce fut de ce jour qu’elle s’engagea à consacrer à Dieu sa virginité.

Une autre fois, à une grande distance de temps, à ce qu’il paraît, la même voix se fit entendre à Jeanne. L’archange Saint-Michel, accompagné d’un grand nombre d’anges, lui apparut dans une grande clarté, et lui dit que Dieu avait 16pitié de la France ; qu’il fallait qu’elle allât au secours du roi ; qu’elle ferait lever le siège d’Orléans ; et qu’elle rétablirait Charles VII, malgré ses ennemis, dans le royaume de ses pères. Étonnée, effrayée, la jeune fille fondit en larmes, larmes bien naturelles à son âge dans cette situation. La mission qu’elle devait remplir se trouvait ainsi annoncée bien à l’avance. Sur sa réponse à l’archange, il fut ajouté par lui, en la rassurant, qu’il fallait qu’elle allât se présenter à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs ; que ce chevalier lui donnerait des gens pour la conduire auprès du roi ; que ce voyage se ferait sans obstacles. Il dit de plus que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la visiter, et lui serviraient de guides. Les apparitions des deux inséparables saintes 17se renouvelaient souvent. Elles lui tenaient le même langage que l’archange. Plus Jeanne d’Arc avançait en âge, plus les injonctions de ces ministres du ciel devenaient fréquentes et pressantes.

III.
Instances de Jeanne auprès de son oncle pour être conduites Vaucouleurs.

La jeune d’Arc crut ne devoir parler à personne de ces apparitions, de ces communications ; mais comme elle sentait qu’elle ne pourrait pas toujours faire un secret du voyage qui lui était impérieusement prescrit, elle en laissa échapper quelques mots, et même n’en dissimula pas le motif. Elle n’avait à se cacher que de son père. Un oncle, dont elle n’avait pas d’obstacles à craindre, instruit de sa résolution, l’avait retirée chez lui, sous un prétexte plausible que lui avait suggéré sa nièce. Huit jours étaient à peine 18écoulés, que Jeanne lui dit qu’il fallait absolument qu’elle allât à Vaucouleurs, pour de là se rendre en France et y faire couronner le Dauphin. Elle ajouta qu’elle irait dire au gouverneur Robert de Baudricourt de la faire conduire au lieu où était Monseigneur. Laxart, le bon oncle, crut convenable de se rendre seul d’abord auprès du gouverneur. Celui-ci le reçut assez mal, et lui dit plusieurs fois, qu’il eût à la bien souffleter, et à la ramener à son père.

Jeanne, dépitée, se saisit de vêtements appartenant à son oncle, et déclara qu’elle voulait partir sans délai. Laxart consentit à la mener à Vaucouleurs. Alors elle reprit l’habillement de son sexe. Arrivée dans cette ville, Jeanne parut devant Baudricourt à qui elle exposa la mission qu’elle tenait du ciel même, et dont l’effet devait s’accomplir dans la mi-carême 19prochaine. Elle le pressa de l’envoyer au roi. Le gouverneur la renvoya sans lui rien accorder.

Vivement affligée de ce second refus, la jeune fille eut recours aux consolations de la religion, à la prière, à la confession, etc.

IV.
Nouvelles instances pour son départ. Conduite de Baudricourt à son égard.

De retour avec son oncle, au Petit-Burey, sa résidence, ce ne fut qu’au commencement du carême de l’année où l’on était (1429), que Laxart céda à la persévérance de sa nièce, persévérance qui était dans son caractère, et la conduisit, une seconde fois, à Vaucouleurs. Jeanne, voyant que Baudricourt persistait à ne rien faire pour elle, prit la ferme résolution de partir à pied pour sa destination : elle en était là, quand ce qu’on appelle un hasard, la servit à son 20gré. Jean de Novelonpont, surnommé de Metz, digne gentilhomme, qui se trouvait chez son hôte, l’y rencontra. Il lui sembla voir quelque chose d’extraordinaire dans la personne de cette jeune fille. En l’abordant il lui dit : Que faites-vous ici, ma mie ?Je suis venue, répondit-elle, demander à Baudricourt qu’il me fît conduire au roi, lequel n’a cure de moi, ni de mes paroles ; et cependant, avant qu’il soit la mi-carême, il faut que je sois devers le roi, dussé-je, pour m’y rendre, user mes jambes jusqu’aux genoux. Ces dernières paroles, qui paraissent bien avoir été les siennes, expriment la force de sa résolution.

Un autre gentilhomme de considération, Bertrand de Poulengy, qui s’était trouvé à la première entrevue de Jeanne et de Baudricourt, marqua beaucoup 21d’empressement à accompagner la jeune d’Arc. Le moment de son départ étant enfin arrivé, elle quitta les vêtements de son sexe, et prit l’habillement d’homme pour sa plus grande sûreté personnelle2, sans doute aussi comme le plus convenable pour le voyage et la guerre : elle s’attendait bien à guerroyer. Les habitants de Vaucouleurs eurent la générosité de lui fournir, à cet effet, tout ce qui lui était nécessaire ; il y fut ajouté un cheval pour sa monture. Le capitaine Baudricourt crut assez faire en donnant une épée à la jeune Amazone. Il eut cependant une attention qui est à remarquer : il fit jurer à ceux qui devaient la conduire, qu’ils la mèneraient saine et sauve au roi.

La jeune fille, en partant, fit écrire à son père pour lui présenter ses excuses3. Son escorte se composait des deux gentilshommes, 22d’un de ses frères, d’un sieur Colet de Vienne, messager du roi, et de trois gens de suite. Sur les inquiétudes et l’étonnement, qu’on lui témoignait, en la voyant partir, elle disait : J’ai Dieu qui me fera mon chemin jusqu’à monseigneur le Dauphin… C’est pour cela que je suis née.

V.
Voyage ; arrivée à Chinon ; portrait de la Pucelle.

Ce fut le 13 février, 1429 que Jeanne et son cortège se mirent en marche. Ils avaient à se garantir des Bourguignons et des Anglais qui infestaient le pays qu’ils devaient parcourir. À cette fin, ils évitaient les grandes routes et les villes fortes. La jeune d’Arc, qui était dans la plus parfaite sécurité, s’occupait de rassurer ses compagnons. Sur ce qu’ils lui demandaient si elle était bien sûre de faire ce qu’elle disait : Ne craignez rien, 25répondait-elle, tout cela m’est commandé ; mes frères de Paradis me disent ce que j’ai à faire.

Elle a dit depuis que ces voix s’entretenaient souvent avec elle pendant ce voyage. Pour encourager son escorte, elle lui disait : Quand vous serez parvenus en la ville de Chinon, le noble Dauphin vous fera bon visage.

Arrivée à Auxerre, Jeanne obtint de ses compagnons d’aller entendre la messe dans la principale église. De suite elle partit pour se rendre à Gien. C’était la première ville de la domination française de ce côté.

La ville d’Orléans n’était pas si étroitement serrée par les Anglais, qu’il n’y entrât, de temps en temps, des guerriers du parti royal. Le bruit s’y répandit, sans qu’on sût trop comment, qu’une jeune 24fille, sous le nom de la Pucelle, avec quelques gentilshommes, avait passé à Gien, annonçant qu’elle venait de la part et par ordre de Dieu, faire lever le siège d’Orléans, et conduire ensuite le roi à Reims pour y être sacré.

De Gien, Jeanne continuant son voyage, arriva à Fierbois, village de Touraine, où était une église dédiée à sainte Catherine, l’une des célestes protectrices de la jeune inspirée. Elle crut devoir s’y arrêter pour satisfaire à sa dévotion. Elle a dit y avoir entendu trois messes en un jour. De ce lieu, elle fit écrire au roi qu’elle désirait savoir si elle devait entrer dans la ville où il était ; qu’elle avait fait environ cent cinquante lieues pour venir vers lui à son secours ; qu’elle savait beaucoup de choses qui lui seraient agréables ; et qu’elle reconnaîtrait bien Sa Majesté entre les autres. Sur 25une réponse du roi, Jeanne quitta Fierbois, et se rendit le jour même à Chinon.

Il était temps que la Pucelle arrivât à Chinon pour y donner des espérances de salut. À la cour et dans le pays, on était dans les plus vives alarmes et dans la plus grande détresse. Orléans, un des derniers remparts de la monarchie, tenait encore, par point d’honneur, mais sans espoir d’être secouru. Au moment où la jeune d’Arc va être présentée au roi et à sa cour, il est à propos, je crois, de donner le portrait d’un si intéressant personnage.

Elle n’avait pas dix-huit ans. Elle était d’une stature grande et forte. Sa taille, très fine, était belle. Son sein paraissait fort beau. La peau blanche, les cheveux châtain clair, le nez bien fait, la bouche très petite, le tour du visage et le teint beaux, un regard doux, un son 26de voix flatteur. Sans avoir reçu d’éducation, proprement dite, elle avait tout ce qui constitue une jeune personne bien élevée. Ce qui lui était particulier, c’était de monter à cheval, de s’y tenir, et de manier une lance avec l’adresse et la grâce du meilleur chevalier. Elle avait un privilège qui la mettait, en quelque sorte, au-dessus de son sexe, celui de ne pas être assujettie au tribut mensuel imposé par la nature aux femmes.

Charles VII ne voulut pas recevoir Jeanne d’Arc avant qu’elle eut été interrogée et examinée par des prélats qu’il nomma commissaires à cette fin. Elle leur fut présentée par les deux gentilshommes qui l’avaient amenée. La jeune fille se refusa d’abord à répondre aux 27questions qui lui furent faites, annonçant que c’était au roi qu’elle avait à parler. Pressée de la part de Sa Majesté de faire connaître l’objet de la mission qu’elle disait avoir, elle répéta ce qu’elle avait toujours dit, qu’elle avait deux choses à accomplir de la part du roi des cieux : la première de faire lever le siège d’Orléans ; la seconde de conduire le roi de France à Reims pour l’y faire sacrer et couronner.

Les conseillers du roi se trouvèrent partagés d’opinion. Les plus raisonnables prétendaient que, puisque la jeune fille se disait envoyée de Dieu et obligée de parler au roi, Sa Majesté devait l’entendre. Charles, indécis, résolut de lui faire subir encore un examen, et d’envoyer dans son pays s’informer de son caractère et de sa conduite. Le comte de Dunois, lieutenant 28général des armées du roi, qui avait la garde de la ville d’Orléans où, comme on l’a dit, des bruits s’étaient répandus au sujet de la Pucelle ; Dunois, dis-je, voulant savoir à quoi s’en tenir, envoya de notables personnes pour savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces bruits. Jeanne subit de nouveaux examens. Tout cela se passa dans les deux premiers jours de son arrivée à la cour. Tous les renseignements pris lui ayant été favorables, le troisième jour il fut décidé que le roi lui donnerait audience.

VI.
Sa réception à la cour ; son entretien avec le roi.

Les grands de la cour qui avaient été contraires à la jeune d’Arc, revinrent à la charge auprès du roi et lui présentèrent tant d’objections spécieuses, que ce prince, d’un caractère naturellement indécis, retomba dans sa première irrésolution. 29Il n’en sortit que sur l’observation qui lui fut faite, que Robert de Baudricourt lui avait écrit qu’il lui envoyait cette fille, qui, pour arriver jusqu’à Sa Majesté, avait fait un long et périlleux voyage. En conséquence le roi ordonna qu’elle lui fût présentée.

Elle fut reçue par le prince au milieu d’une cour brillante et nombreuse. C’était l’après dîner, à une heure où les appartements étaient illuminés. Jeanne distingua le roi au milieu de la foule. Ses voix (les deux saintes ses guides) le lui firent connaître, à ce qu’elle dit. Elle s’avança vers Sa Majesté, la salua humblement, et s’agenouillant, l’embrassa par les jambes en lui disant : Dieu vous doint bonne vie, gentil roi. — Ce n’est pas moi qui suis roi, Jeanne, répondit Charles ; et lui montrant un des seigneurs, il ajouta : voici le roi. La jeune 30fille, sans se troubler, répliqua : En mon Dieu, gentil prince, c’est vous et non autre. Elle reprit, du ton le plus modeste : Très-noble seigneur Dauphin, je viens et suis envoyée de la part de Dieu pour prêter secours à vous et à votre royaume.

Le roi la tira à part, et s’entretint longtemps avec elle. L’aumônier de Jeanne a déposé lui avoir entendu dire qu’après avoir répondu à un grand nombre de questions à elle faites par le roi, elle avait ajouté : Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi4. Il m’envoye à toi pour te conduire à Rheims afin que tu reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu le veux.

Le roi, ayant cessé de s’entretenir à part avec la jeune d’Arc, se rapprocha des personnes de sa cour, et leur dit qu’elle venait de lui dire certaines choses secrètes 31que nul ne savait, ne pouvait savoir, Dieu seul excepté, et que, pour cette raison, il avait pris grande confiance en elle5.

Charles cependant n’était pas encore sans scrupules. Il craignait que le don de divination, de prophétie qui se manifestait dans Jeanne, ne vint pas du ciel, mais du côté tout opposé. Pour se rassurer pleinement, il se détermina à soumettre la jeune fille à de nouveaux examens, et à prendre les avis des plus célèbres docteurs. On ne voit pas que Jeanne souffrît impatiemment toutes ces épreuves.

VII.
Examens subis par la jeune d’Arc.

Jeanne avait été confiée par le roi au maître de sa Maison, lieutenant du gouverneur de Chinon. Le bruit que faisait au loin ce personnage extraordinaire, se fit entendre aux oreilles du duc d’Alençon, 32prince du sang. Il s’empressa de se rendre à la cour. En entrant chez le roi, il trouva la jeune inspirée, qui s’entretenait avec Sa Majesté. Elle demanda quel était ce seigneur. C’est le duc d’Alençon, répondit le prince. — Vous, soyez le très bien venu, dit la Pucelle en s’adressant au duc ; plus il y aura de princes du sang royal de France, et mieux sera.

Le roi s’étant allé promener dans les prairies voisines du château de Chinon, Jeanne y vint à cheval, et courut la lance avec tant d’adresse et de bonne grâce, que le duc d’Alençon, après l’avoir contemplée dans cet exercice, lui fit présent d’un beau cheval.

Suivant le désir du roi, les examens continuaient à Chinon. La Pucelle fut interrogée par plusieurs évêques, auxquels elle en dit moins qu’elle en savait ; c’est ce qu’elle 33ne cacha pas au duc d’Alençon qui en a déposé.

Enfin, pour en finir, elle fut conduite à Poitiers, où le Parlement français avait été transféré, et où se trouvait un grand nombre de docteurs. Le roi s’y rendit. Il donna ordre à son conseil de former une commission de théologiens et de docteurs pour interroger la Pucelle sur sa mission prétendue, sur sa religion, sa foi, etc. L’examen fut solennel, long et sévère. La jeune fille se tira au mieux de cette rude épreuve : elle étonna les commissaires par ses réponses. Leurs conclusions furent toutes en sa faveur. On aurait voulu, pour croire à sa mission, qu’elle opérât un miracle sur-le-champ. Elle répondait : Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des miracles ; mais conduisez-moi à Orléans, je vous y montrerai des signes pourquoi je 34suis envoyée. C’était à Orléans qu’elle aspirait à se montrer. Elle répétait souvent qu’il était temps et besoin d’agir.

Je voudrais n’avoir pas à dire que Charles, non encore satisfait, exigea que la Pucelle fût soigneusement visitée par des femmes, pour que son sexe fût bien connu, et qu’il n’y eût pas le moindre doute sur l’intégrité et la pureté de sa personne. Jeanne se soumit, sans se plaindre, à cette épreuve. L’examen fut fait par la Reine de Sicile, mère de la Reine de France, assistée de dames de distinction. Leur rapport fut favorable à la chaste Jeanne. Le résultat de tous ces préliminaires fut qu’elle serait envoyée à Orléans.

VIII.
Le roi lui donne un état de maison et une armure complète.

De Poitiers, le roi retourna à Chinon 35où le suivit la Pucelle. Elle souffrait en songeant que trois semaines s’étaient écoulées depuis son apparition à la cour.

Il s’agissait pour le présent de préparer un convoi de vivres et de munitions qu’on devait introduire dans la ville d’Orléans. Le duc d’Alençon fut envoyé à Blois à cette fin. Jeanne d’Arc, que le roi avait mise sous la conduite de d’Aulon, réputé le plus probe des chevaliers qu’il y eût à la cour, eut permission d’aller à Tours attendre que tout fut prêt pour l’expédition. Charles donna alors à la jeune guerrière un état de maison. Elle eut des gens pour sa garde et pour son service, enfin tout l’équipage d’un chef de guerre. Le chevalier d’Aulon remplit constamment auprès d’elle les fonctions d’écuyer.

Il lui fut aussi donné, ce qui était de la plus grande importance pour 36elle, un chapelain ou aumônier. D’après les informations qu’elle fit prendre avec soin, elle choisit Jean Pasquerel de l’ordre des Frères-Ermites de saint Augustin. Il se trouvait à Tours. Le second jour qu’il fut auprès de la jeune d’Arc, il reçut sa confession et chanta la messe devant elle. On voit que sa piété ne se démentait pas.

IX.
Épée et étendard de Jeanne.

Le roi fit faire pour la Pucelle une armure complète mesurée sur sa personne. Quant à l’épée dont elle voulut s’armer, il y a quelque chose de merveilleux dont elle a rendu compte dans un des interrogatoires qu’on lui a fait subir.

Pendant qu’elle était à Tours, il lui fut révélé par les voix célestes qui l’assistaient, qu’il y avait une épée, marquée de cinq croix, 37ensevelie derrière l’autel de l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, et qu’elle s’en devait servir. Elle fit écrire en conséquence aux prêtres de cette église pour qu’il leur plût qu’elle pût avoir cette épée. Ce fut un armurier de Tours qui alla chercher l’arme. On fouilla la terre à l’endroit désigné, et on ne tarda pas à la trouver. Elle était rouillée ; mais aussitôt après qu’elle eut été tirée de la terre, les prêtres qui avaient été présents à la recherche frottèrent l’épée, et la rouille s’en sépara facilement.

Ces mêmes ecclésiastiques lui firent faire un fourreau de velours vermeil, tout parsemé de fleur de lis, et l’envoyèrent à la jeune guerrière. Les habitants de la ville de Tours firent davantage : ils commandèrent une gaine de drap d’or pour cette arme qu’on pouvait regarder 38comme sacrée. Jeanne, qui aimait la simplicité, préférant un fourreau de cuir bien fort, le fit faire exprès.

Toujours par l’inspiration de ses voix, elle voulut avoir un étendard, et désigna la manière dont il devait être peint. Il était de toile blanche avec frange de soie. Le Sauveur du monde était représenté assis sur son tribunal, tenant un globe accompagné de deux anges en adoration. Catherine et Marguerite, les saintes protectrices de la jeune d’Arc, lui avaient dit (c’est elle qui parle) : Prends cet étendard de par le roi du ciel et le portes hardiment. Elle le portait ordinairement elle-même de préférence à son épée.

Avant de quitter le roi, la Pucelle prédit devant Sa Majesté qu’elle serait blessée à la levée du siège d’Orléans ; mais qu’elle ne cesserait pas d’agir pour cela. On verra que cette 39prédiction eut son accomplissement. Le fait lui avait été révélé par ses deux saintes, d’après sa déclaration.

X.
Son entrée dans Orléans.

Jeanne d’Arc partit de Tours (24 avril 1429) et se rendit à Blois accompagnée de l’archevêque de Reims, chancelier de France, et du grand-maître de l’hôtel du roi. Sa maison l’y suivit. Les maréchaux de France, de Rais et de Sainte-Sévère de Boussac, chargés de conduire le convoi à Orléans, vinrent se joindre à la Pucelle.

C’est à Blois que la jeune guerrière se revêtit pour la première fois de ses armes. Son armure était celle d’un chevalier. Elle obtint qu’un certain nombre de prêtres accompagnassent l’expédition : une bannière leur fut donnée.

L’intrépide Florent d’Illiers, à la tête d’une élite de 40braves, se chargea de pénétrer dans Orléans. Ce fait hasardeux eut un plein succès. Les assiégés apprirent de lui l’arrivée prochaine de la Pucelle.

La ville était aux abois, attendant de jour en jour l’arrivée du convoi qui devait partir de Blois. La jeune guerrière faisait tout pour le hâter. Elle n’oublia pas qu’il lui avait été prescrit, par les deux saintes, ses guides, de sommer les Anglais d’abandonner le siège d’Orléans, avant de rien entreprendre contre eux ; en conséquence elle chargea un héraut de porter aux chefs des ennemis une lettre qu’elle dicta. Cette démarche convenait au sexe et au caractère de la jeune d’Arc.

Enfin, le 27 avril 1429, le convoi partit de Blois pour Orléans. La circonvallation de cette place était très étendue et fortifiée par un nombre considérable de bastions 41et de redoutes. Les troupes qui protégeaient le convoi marchaient sous les bannières de leurs chefs, de Jeanne d’Arc, des maréchaux ci-devant nommés, du preux La Hire, etc.

La Pucelle voulait à toutes forces qu’on prit la route de la Beauce, afin d’arriver à Orléans par le côté où il était le plus fortement assiégé. Inspirée comme elle était, elle ne connaissait pas de difficultés, de péril. Il est à observer que le roi avait ordonné d’obéir en tout à la jeune militaire. Cela embarrassait les généraux français qu’effrayait l’audacieux parti proposé par Jeanne. Ils la trompèrent. Comme elle ne connaissait pas le pays, ils lui firent prendre le chemin de la Sologne.

L’armée de l’expédition était de cinq à six mille hommes. Jeanne fit marcher à sa tête les prêtres sous la bannière qu’elle 42leur avait donnée. Ils faisaient résonner les airs de leurs chants religieux. Elle exhortait souvent les guerriers à avoir confiance au Seigneur, à se confesser. Elle leur promettait la victoire. Par la piété de ses paroles et de ses exemples, la jeune guerrière justifiait bien la mission qu’elle annonçait avoir reçue.

Le circuit qu’on fit faire au convoi et à la petite armée qui l’escortait, contre l’avis de la Pucelle, occasionna de l’embarras et du retard. N’ayant pas traversé la Loire sur le pont de Blois, il fallut des bâtiments de transport. Deux grandes difficultés s’opposaient au passage : le manque d’eau, et le vent mal placé. Heureusement il changea assez promptement, suivant l’assurance que Jeanne en avait donnée. On observa que cette modeste fille ne se prévalut point de l’avantage 43que lui donnait l’événement. Elle ne quitta son armée que malgré elle, pour traverser le fleuve avec le célèbre Dunois (bâtard d’Orléans), La Hire et autres chevaliers.

Le convoi entra dans Orléans, sans que les Anglais fissent rien pour s’y opposer. Jeanne arriva à huit heures du soir (29 avril 1429) à la porte de la ville : elle y entra, armée de toutes pièces, son étendard à la main, montée sur un cheval blanc. La jeune guerrière voulut, avant tout, aller à la principale église rendre à Dieu de solennelles actions de grâces. On l’y suivit en foule. On doit remarquer que la piété était le trait caractéristique de la jeune d’Arc, et, si l’on peut dire, le signe de sa mission extraordinaire.

Dès le lendemain matin la jeune d’Arc 44se rendit auprès du comte de Dunois pour se concerter avec lui. Il y eut conseil. Jeanne était d’avis que, sans attendre, on profitât de l’ardeur et de la bonne disposition des Orléanais pour faire une sortie et attaquer vivement les bastilles anglaises. Les chevaliers La Hire et d’Illiers étaient de son avis ; mais plusieurs chefs de guerre s’opposaient à ce qu’on entreprit rien avant l’arrivée de l’armée. La chose fut débattue avec chaleur. La Pucelle, forte des ordres du roi, qui avait exigé qu’on lui obéit en tout, plus forte encore de l’autorité que lui donnait sa céleste mission, ne paraissait pas d’humeur à se départir de son opinion. Elle était près de l’emporter, quand un certain chevalier de Gamaches, humilié, irrité de la supériorité qu’une fille sans naissance et sans nom exerçait sur tant de chevaliers 45et de guerriers, s’emporta au point de défaire sa bannière, et de se réduire à n’être qu’un pauvre écuyer : ce furent ses propres expressions. Dunois, qui sentait toutes les conséquences de cette altercation, fit les plus grands efforts pour rapprocher les contendants. On les fit s’embrasser.

En définitive, il fut décidé qu’on n’attaquerait pas les ennemis avant l’arrivée de l’armée française, et que pour accélérer cette arrivée plusieurs chefs de guerre se rendraient à Blois ; ce qui fut effectué par le comte de Dunois, le chevalier d’Aulon et autres. Jeanne d’Arc se retira piquée qu’on n’eût pas été ce jour-là même à l’assaut des bastilles.

XI.
Deux personnages dans la Pucelle.

On peut observer ici, et on pourra le remarquer dans la suite, qu’il y avait 46deux personnages dans la Pucelle : le personnage qui paraissait inspiré, et le personnage tel que la nature l’avait fait. Ce dernier se manifestait, dans cette fille douce et modeste, par de l’activité, de la fermeté, de la persévérance, enfin, par ce qu’on appelle du caractère.

Jeanne d’Arc profita du loisir forcé qu’elle avait pour faire une seconde sommation aux chefs de l’armée anglaise. À cet effet, elle envoya deux hérauts à Talbot et aux autres généraux, avec une lettre, qui paraît avoir été une copie de la première. Cette sommation fut reçue d’une manière outrageante. Au mépris du droit des gens, un des hérauts fut retenu prisonnier, et même menacé de la mort. Malgré le mépris affecté des Anglais, 47la jeune guerrière était un objet de terreur pour eux, comme elle faisait par ses vertus et son courage l’enthousiasme de l’armée française.

Quoique les troupes qui devaient partir de Blois ne fussent pas arrivées, Jeanne, ne pouvant pas rester oisive dans Orléans, en sortit (2 mai), à cheval, et alla explorer les bastilles et les retranchements des Anglais, sans que Talbot, Suffolk fissent le moindre mouvement contre elle.

L’armée, si impatiemment attendue par la Pucelle, arriva enfin auprès d’Orléans. À cette nouvelle, Jeanne sortit de la ville, accompagnée de ses fidèles chevaliers, d’écuyers, et d’une partie de la garnison, pour aller au-devant du comte de Dunois, des maréchaux, chevaliers et autres gens de guerre, en nombre peu considérable. L’objet de celle qu’on peut 48appeler la généralissime, était de contenir les Anglais par sa présence, de protéger et secourir les Français au besoin.

Quoique les assiégeants fussent très supérieurs en nombre, ils laissèrent passer près d’eux et entrer dans la place la petite troupe française qui s’avançait lentement, précédée des prêtres de Blois rangés sous leur bannière. Loin de faire aucun mouvement contre elle, ils restèrent dans un morne silence et une sorte de stupeur, eux naguère si orgueilleux de leurs dernières victoires. Ce fait est attesté par un de leurs historiens non suspect. Il l’explique par la forte impression qu’avait faite sur l’esprit des soldats l’idée qu’il y avait, dans la Pucelle, quelque chose de divin.

XII.
Bastille [Saint-Loup] emportée par les Français, guidés par Jeanne.

Le comte de Dunois vint faire une visite 49à la jeune d’Arc. En devisant, il dit qu’il était informé de bonne part qu’un nommé Fastolf, capitaine des ennemis, devait incessamment introduire dans leur camp un renfort de troupes et des vivres. Jeanne en témoigna de la joie.

Trompée plus d’une fois, et devenue défiante, elle crut voir dans l’air et le ton du Bâtard le projet de lui cacher, pour l’éprouver, l’instant où ce prétendu capitaine s’approcherait d’Orléans. Cette idée la révolta. Forte de l’autorité sans bornes qu’elle tenait du roi, elle s’écria : Bastard, Bastard, au nom de Dieu, je te commande de me faire savoir la venue de Falstolf aussitôt que tu le sauras, sans quoi je le promets que je te ferai ôter la tête. Ce dit peut paraître fort : il est attesté. Il s’explique par le pouvoir que donnait à la Pucelle sa mission d’en haut, et par l’autorité 50dont elle était investie. Dunois, frappé de ce qu’il entendait, répondit à la jeune guerrière, d’un ton respectueux, qu’il lui ferait savoir ce qu’il apprendrait.

Elle se retira pour trouver du repos dans le sommeil. À peine était-elle au lit, qu’il lui fut dit par son conseil (ce fut son expression) qu’il fallait qu’elle marchât à l’instant contre les Anglais. Aussitôt, de demander à grands cris ses armes et son cheval. Revêtue de son armure, elle part, sans attendre son écuyer ni son page, et arrive à la porte dite de Bourgogne, par laquelle rentraient en désordre des Français que l’ennemi avait repoussés.

Voici ce qui s’était passé à l’insu de Dunois et de la Pucelle. Quelques officiers, à la tête d’un assez grand nombre 51de gens, étaient sortis d’Orléans pour donner un assaut à la bastille de Saint-Loup, laquelle était très fortifiée. Les assaillants avaient réussi d’abord à s’emparer d’une redoute avancée qui la couvrait ; mais bientôt ils avaient été culbutés et mis en déroute : on rapportait dans la ville un grand nombre de blessés.

Jeanne fut émue de ce spectacle. À l’instant elle pousse son cheval, et sort d’Orléans avec son écuyer et plusieurs chefs de guerre qui étaient accourus au secours des Français. Traversant les fuyards, elle marche droit à la bastille, ayant en main son étendard déployé. À sa vue, les Français reprirent cœur et tournèrent visage. Arrivée au pied des retranchements, la guerrière, qui se trouvait à la tête d’environ quinze cents hommes, ordonna à sa troupe de retourner à l’assaut.

Les Anglais, 52revenus de leur stupeur de la veille, se battirent vigoureusement pendant un assez longtemps. Le fier Talbot, outré de l’audace des Français, fit sortir de plusieurs de ses forts un nombre considérable d’hommes, et s’avança à leur tête au secours de la bastille assiégée. De leur côté, les Français, gens de guerre et citoyens, au nombre de six cents, sous les ordres du maréchal de Sainte-Sévère, sortirent en hâte d’Orléans, et furent rangés en bataille, entre la bastille assiégée et d’autres forts des Anglais. Ceux-ci voyant de quelle manière les Français se présentaient, crurent prudent de se retirer. Talbot lui-même n’osa pas se hasarder en rase campagne contre un ennemi aussi formidable. Ce sont les propres expressions d’un de leurs historiens, de Hume.

Ceux des Anglais qui 53étaient assiégés, laissés à eux-mêmes, ne se battirent pas avec moins de courage. La bastille enfin fut emportée de vive force par les troupes françaises. Tout ce qui refusa de se rendre fut passé au fil de l’épée. La perte des Anglais fut considérable. La Pucelle sauva la vie à un nombre de fuyards ennemis qui s’étaient réfugiés dans la ville.

La vue du champ de bataille, jonché de morts, lui causa un saisissement douloureux. La bastille qui avait été emportée par les Français, fut réduite en cendres.

Rentrée dans Orléans avec tous les chefs de guerre, Jeanne d’Arc fit rendre à Dieu des actions de grâces dans toutes les églises de la ville. Le jour suivant (5 mai) se trouvait être la fête de l’Ascension. Elle annonça à son aumônier qu’elle ne livrerait pas de combat à cause 54de la solennité ; qu’elle ne se revêtirait pas de son armure.

Le lendemain, il y eut grand conseil chez le chancelier d’Orléans pour aviser à la suite des opérations. À ce conseil furent présents, des maréchaux, des seigneurs, des officiers généraux, des chevaliers, et plusieurs des principaux habitants d’Orléans. Nous ne parlerons pas du résultat de la délibération, attendu qu’il n’y eut rien d’exécuté ; nous observerons seulement que la jeune guerrière ne fut pas appelée à ce conseil, elle qui était l’âme de l’armée.

Elle eut assez d’autorité pour faire proclamer une ordonnance qui portait qu’aucun ne fût si hardi le lendemain, de sortir de la ville, et d’aller à l’attaque des bastilles, s’il n’avait été à confesse ; et que 55les hommes d’armes eussent à renvoyer les femmes de mauvaise vie, et surtout à les empêcher d’approcher d’elle ; parce que, disait-elle, pour punir les péchés des hommes, Dieu permet la perte des batailles. Cette ordonnance eut sa pleine exécution.

La Pucelle fit encore une tentative pour amener la paix. Elle sortit de la ville, s’approcha des bastilles anglaises, et envoya un triple de sa première sommation. N’y ayant pas de sûreté auprès des ennemis pour un héraut, elle prit le parti d’attacher fortement sa missive à une flèche, et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais, en leur criant : Lisez, voici des nouvelles ! Les Anglais lurent la lettre, et y répondirent par des paroles outrageantes que la jeune guerrière entendit et qui lui coûtèrent des larmes. Elle se sentit bientôt consolée, et dit à 56ceux qui étaient auprès d’elle, qu’elle venait d’avoir des nouvelles de son seigneur. Par sa lettre, elle demandait qu’on lui rendît son héraut qu’on avait indûment fait prisonnier. Personne n’osait se charger d’un message à ce sujet, Jeanne d’Arc prit sur elle de dire à Ambleville, un autre héraut, d’aller se présenter hardiment aux Anglais, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal, et qu’il ramènerait son compagnon, sain et sauf. Ambleville se laissa persuader ; il remplit sa commission, le prisonnier lui fut rendu.

XIII.
Autre bastille anglaise emportée [Saint-Jean-le-Blanc, et les Augustins].

De nouveaux préparatifs venaient de se faire pour une attaque importante. Jeanne sortit d’Orléans accompagnée de Dunois, des maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère, de La Hire, de d’Illiers et 57autres chevaliers, chefs de guerre, et d’environ quatre mille combattants. Les troupes s’embarquèrent entre la Tour-Neuve et le port Saint-Loup, et vinrent aborder, comme il en avait été convenu, à une petite île voisine de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc qu’on voulait attaquer.

L’approche des Français en armes intimida les Anglais au point qu’ils désemparèrent avec leur artillerie et se retirèrent en une bastille plus considérable et plus forte, appelée la bastille des Augustins. Les généraux français, soit qu’ils ne crurent pas avoir des forces suffisantes pour s’emparer de suite de la bastille des Augustins, soit tout autre motif, voulaient ramener les troupes dans la ville. L’infatigable guerrière ne pouvait se résoudre à s’en retourner sans avoir combattu. Elle ne voyait dans l’abandon par 58les ennemis de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, qu’un motif d’attaquer celle des Augustins.

Elle se mit en marche à la tête de ses gens de pied, et fit tant, qu’elle s’approcha du rempart des Augustins, et y planta son étendard, n’étant alors accompagnée que de peu de monde. À ce moment fut poussé le cri, que les Anglais de la rive droite passaient le fleuve et marchaient en force contre les Français. L’effroi se mit dans la petite troupe de la Pucelle qui se trouva en grand danger, et forcée de se retirer avec une poignée de combattants. La difficulté était de rentrer dans l’île par le pont flottant qui avait été pratiqué pour le passage. La retraite était protégée par des braves ayant à leur tête les Gaucourt, les Villars, les d’Aulon.

Les Anglais firent une grande huée sur les Français, et une sortie pour poursuivre 59la Pucelle et charger ses gens en désordre. Jeanne qu’on avait forcée de regagner l’île, ne put soutenir de sang-froid ce spectacle. Le pont flottant était trop encombré par les fuyards pour pouvoir y repasser. La jeune héroïne s’élance, en tirant son cheval par la bride, dans une barque qui se trouve près d’elle, et ordonne aux rameurs de la porter sur l’autre rive du fleuve. La Hire, qui était son fidèle chevalier, se précipite à sa suite dans la barque, tirant aussi son coursier par la bride.

Arrivés à bord, ils montèrent tous deux à cheval. Au nom du Seigneur, s’écria la Pucelle, courons hardiment aux Anglais. La lance en avant, ils tombent des premiers, avec tant de vigueur et d’intrépidité sur les ennemis, que ceux-ci à leur tour épouvantés prirent la fuite. Les Français alors s’arrêtent, 60tournent visage et secondent les efforts de la jeune Amazone. Les Anglais furent refoulés en désordre jusque dans leurs bastilles, laissant derrière eux beaucoup de morts.

La bastille des Augustins ne tarda pas à être serrée de près. Les palissades qui en défendaient l’abord ayant été renversées, une foule de guerriers français se précipita dans l’intérieur. Jeanne se signala au milieu de la mêlée par son habileté et son intrépidité : elle se battit en héros. Quoique blessée au pied par une des chausse-trapes dont la terre était semée autour de la bastille, elle ne quitta pas un moment le combat. De leur côté, les Anglais se défendirent avec beaucoup de courage.

L’impétuosité française 61fut irrésistible. La bastille fut emportée d’assaut. Jeanne voyant les Français se livrer au pillage, et craignant que les Anglais des tournelles voisines ne profitassent de ce temps de désordre, pour tomber sur eux avec avantage, ordonna qu’on mit le feu à la bastille, ce qui fut exécuté.

Le soir même de ce jour de combat, le siège fut mis devant les Tournelles. La Pucelle se trouva comme forcée de s’en éloigner pour rentrer à Orléans.

XIV.
Attaque des Tournelles : grand combat entre les deux armées. La Pucelle grièvement blessée par un trait : elle l’arrache elle-même.

Jeanne, inclinant toujours à attaquer les Tournelles dès le lendemain, recommanda à son aumônier de se lever à la pointe du jour et de se rendre auprès d’elle, ajoutant qu’elle aurait beaucoup plus affaire qu’elle n’avait encore eu ; qu’il sortirait ce jour-là du sang de son corps au dessous du sein ; qu’elle serait blessée devant la bastille du bout du pont.

Le 62jour venu, la jeune prophétesse se revêtit de ses armes, et malgré une résolution contraire des généraux français, mais avec le consentement des bourgeois d’Orléans, elle se disposa à conduire des troupes à l’attaque des Tournelles, et de suite elle monta à cheval et se dirigea vers la porte de Bourgogne. Une grande partie des troupes restées pour garder la ville, accourut sur ses pas avec une foule de citoyens.

C’était au seigneur de Gaucourt, grand-maître de la Maison du roi, qu’avait été confiée la garde de la porte de Bourgogne : elle était fermée par ses ordres. Il parut à la tête de ses hommes d’armes, et déclara que personne ne sortirait. Des cris d’indignation et des menaces se firent entendre de tous côtés, parmi le peuple et les soldats. Jeanne d’Arc se fait jour à travers la multitude, 63et imposant silence, elle dit : Vous êtes un méchant homme, Gaucourt ; mais veuillez ou non, les gens d’armes viendront et obtiendront aujourd’hui comme ils ont déjà obtenu. Elle commanda d’ouvrir la porte ; la foule eut à l’instant exécuté son ordre, et sortit de la ville à grand flots. La générale et sa troupe passèrent la Loire sans obstacles.

Le bâtiment qui les transportait ayant abordé, Jeanne s’élança sur le rivage ; de suite elle convoqua les chefs de guerre restés devant les Tournelles, pour se concerter avec eux sur l’attaque de cette forteresse que les Anglais avaient remparée par de nouveaux ouvrages et par une artillerie considérable. Conseil tenu, il fut décidé qu’on rassemblerait tout ce qu’on avait de forces pour emporter d’assaut la grande redoute qui couvrait la forteresse 64du côté de la Sologne.

La redoute était défendue par des fossés profonds que baignait la Loire. Les troupes françaises furent mises en bataille. La charge sonna : aussitôt la redoute fut assaillie de tous côtés. C’était le 7 mai, au matin ; l’engagement devint général ; l’artillerie des Français n’était pas moins considérable que celle des ennemis. On se battit à outrance des deux parts. On distinguait au plus fort des dangers, le comte de Dunois, le maréchal de Rais, l’amiral de Culant, les chevaliers La Hire, d’Illiers, Xaintrailles, etc.

Après les plus grands efforts respectifs, la victoire restait incertaine.

Parlons de la généralissime. Elle ne cessa pas d’être exposée aux traits des ennemis, 65particulièrement dirigés contre elle. Cette fille incomparable montra tant de vaillance et d’habileté dans la conduite de l’attaque, que les généraux, les plus grands guerriers en étaient confondus d’étonnement. Pleine d’un saint enthousiasme, on la voyait partout, ou conseillant, ou encourageant, ou menant les uns au combat, ou y ramenant les autres. Elle faisait retentir le nom de Dieu des armées. Que chacun, s’écriait-elle, ait bon cœur et bonne espérance en Dieu. L’heure approche où les Anglais seront déconfits, et où toutes choses viendront à bonne fin.

Tout à coup, s’apercevant que les Français fléchissaient, elle se précipita dans le fossé, et saisissant une échelle, elle l’appliqua avec vigueur contre le rempart. À l’instant un trait inattendu décoché par l’ennemi vint frapper l’intrépide guerrière 66au-dessus du sein, entre le cou et l’épaule : on a vu qu’elle avait prédit cet accident. Du coup, elle tomba renversée, presque évanouie. Entourée à l’instant par une foule d’Anglais, elle se relève à demi et repousse les assaillants avec son épée. Un chevalier français, Jean de Gamaches6 se jette à la traverse pour dégager l’héroïne ; fait tomber sous sa hache d’armes plusieurs ennemis et écarte les autres ; il est assez heureux pour pouvoir offrir son cheval à la Pucelle.

Elle ne put profiter de cette offre, tant elle était près de succomber à la douleur et à la faiblesse. On l’emporta presque mourante, quoiqu’elle s’obstinât à vouloir rester dans le fossé. Sa blessure était profonde ; le trait ressortait derrière le cou de près d’un demi-pied : fait attesté par le comte de Dunois. Jeanne en fut d’abord 67effrayée et versa des larmes. Tout à coup elle se ranima, et dit publiquement qu’elle venait d’être consolée. Elle dit depuis, que les deux Saintes, ses protectrices, lui étaient en ce moment apparues et avaient relevé son courage. Elle arracha elle-même le trait de sa blessure : fait articulé par Hume l’historien.

L’accident de la jeune prophétesse avait jeté la consternation et le découragement parmi les troupes ; les généraux étaient tous d’avis de remettre l’entreprise à un autre jour. Tout semblait justifier ce parti : l’impuissance d’efforts multipliés, la perte considérable qu’on avait faite en hommes et l’approche de la nuit. Le comte de Dunois voulait que les troupes retournassent à Orléans ; en conséquence il fit sonner la trompette, et la retraite allait s’effectuer. Jeanne d’Arc fut vivement 68affligée du découragement des soldats et des généraux. Elle alla trouver Dunois et le pria d’attendre un peu. Vous emporterez la forteresse, dit-elle aux chefs de guerre : quand vous verrez flotter mon étendard, reprenez vos armes et marchez à une nouvelle attaque. Tous les guerriers s’empressèrent sur ses pas.

XV.
Nouvel assaut à la forteresse des Tournelles : elle est emportée.

Arrivée près du boulevard, la Pucelle s’avança au bord du fossé ; les Anglais en frémirent d’effroi. Les Français, au contraire, pleins d’un nouveau courage, revinrent à l’assaut, à l’escalade du boulevard. Les ennemis se trouvèrent au même instant assaillis de deux côtés avec la plus grande vigueur. D’Orléans, l’artillerie les foudroyait. Les guerriers, restés à la garde de cette ville, en sortent avec précipitation pour livrer un assaut au boulevard du nord. Ils l’emportent. Le boulevard du 69sud tombe en même temps au pouvoir des Français.

C’est de là que l’héroïne, debout, son étendard à la main, crie à Glasdale, commandant de la forteresse : Glacidas ! Glacidas ! rends-toi. Sourd à cette voix, il veut fuir avec les siens, du boulevard emporté, dans la forteresse ; mais l’arche du pont qui les séparait avait été frappée d’une bombe. Elle s’enfonce et se brise avec fracas sous le poids des assiégés. Ils périssent en grand nombre avec leur chef et plusieurs chevaliers et nobles anglais. Jeanne d’Arc fondit en larmes à ce spectacle.

Les boulevards ayant été ainsi emportés, la forteresse ne fit qu’une faible et courte résistance. Presque tous les guerriers et les chefs qui s’y étaient renfermés, périrent par le fer ou furent ensevelis dans les eaux. Ce succès avait été 70l’œuvre de la journée du 7 mai. Les Anglais avaient perdu à la défense de leurs trois bastilles, ou forteresses, sept à huit mille hommes.

L’héroïne revint à Orléans par le pont (suffisamment rétabli) ainsi qu’elle l’avait prédit le matin, avant d’aller au combat. Son entrée fut un véritable triomphe : Dunois l’accompagnait. Tous les Orléanais portaient jusqu’au Ciel par leurs cris, le nom de leur jeune libératrice. Par son ordre, toutes les cloches de la ville furent mises en mouvement, pour solenniser la victoire remportée par les armes du roi sur ses ennemis.

On peut se rappeler que la Pucelle avait été grièvement blessée au commencement de la journée. Quand elle fut rentrée dans sa demeure, d’Aulon, son 71fidèle écuyer, fit venir un chirurgien qui posa un nouvel appareil sur la blessure. Quoiqu’elle n’eût rien mangé ni bu de tout le jour, elle ne prit que quelques tranches de pain trempées dans du vin mêlé de beaucoup d’eau.

XVI.
Levée du siège d’Orléans par les Anglais.

Le lendemain (8 mai), les généraux anglais se regardant comme bien battus, se disposèrent à la levée du siège ; à cette fin, ils firent sortir leurs troupes des tentes et des bastilles qui leur restaient, et formèrent deux corps qui se mirent aussitôt en marche. Ils étaient encore en nombre si considérable, que les Français crurent qu’ils allaient être attaqués.

La plus grande partie des guerriers qui étaient dans Orléans sortit pour les combattre. Jeanne informée de ce qui se passait, se leva en hâte, prit une armure légère, et se rendit sur le lieu, accompagnée des 72maréchaux et autre chefs de guerre. Elle-même rangea les troupes en bataille, à très peu de distance des Anglais. En même temps, elle défendit aux siens, par respect pour le saint jour de dimanche, d’attaquer les premiers. Si les Anglais veulent partir, disait-elle, qu’on leur permette de s’en aller.

Toujours pieuse, avec éclat quand il le fallait, la Pucelle fit dresser un autel au milieu de la campagne entre la ville et les ennemis, et s’y prosterna humblement avec toute l’armée française. Elle vit avec peine que, malgré le vœu qu’elle avait exprimé, malgré la recommandation qu’elle avait faite, des troupes de la garnison d’Orléans s’acharnaient à tomber sur l’arrière-garde des Anglais. Elle intercéda 73encore pour eux. Ne Les tuez pas, disait-elle, ils s’en vont ; il me suffit de leur départ.

Cette magnanime guerrière rentra triomphante dans Orléans, accompagnée de tous les chefs de l’armée. Le peuple ne se possédait pas d’allégresse. Une procession solennelle de tout le clergé de la ville parcourut les rues et les remparts, en adressant au Ciel des hymnes et des cantiques de reconnaissance. Cette levée si importante du siège d’Orléans (8 mai 1429) n’avait pas coûté cinq jours de combats : elle était regardée comme miraculeuse, et attribuée tout entière aux puissantes inspirations de la jeune héroïne.

XVII.
Jeanne insiste auprès du roi pour qu’il aille de suite à Reims s’y faire sacrer. Charles consent au voyage.

Dès le lendemain, Jeanne d’Arc songea à se rendre auprès du roi pour la suite de sa mission. Elle arriva à Blois le même 74jour, et bientôt à Loches où résidait Charles VII. La jeune guerrière trouva le roi dans son irrésolution ordinaire, et dans une sorte d’apathie. Elle en fut reçue très honorablement ; mais n’en souffrait pas avec moins d’impatience les retards qu’on mettait à l’accomplissement de sa mission. Je ne durerai qu’un an, et guère au-delà, disait-elle souvent au roi ; il faut tâcher de bien employer cette année.

Un jour que le roi s’était enfermé dans son cabinet avec l’évêque de Castres, son confesseur, et le seigneur de Trèves, ancien chancelier de France, la jeune inspirée, cédant à sa vive impatience, vint frapper à la porte. Le prince, apprenant que c’était elle, ordonna aussitôt de la faire entrer. Jeanne s’avança modestement, s’agenouilla, et embrassant le roi par les jambes, elle lui dit : Noble Dauphin, ne 75tenez plus tant et de si longs conseils ; mais venez au plus tôt à Reims y prendre votre digne couronne.

Plusieurs grands personnages de la cour n’étaient pas d’avis que le roi entreprit encore le voyage de Reims. Il fallait, suivant eux, commencer par essayer la conquête de la Normandie. Il y avait sur cela des motifs de convenances et d’intérêts particuliers. La Pucelle, mieux inspirée que tous les donneurs d’avis, persistait à soutenir avec force qu’il fallait, sans différer, que Charles allât se faire sacrer et couronner à Reims. Elle donnait pour raison que, quand le roi serait sacré et couronné, la puissance de ses adversaires se trouverait affaiblie, et qu’ils ne pourraient nuire ni à lui ni à ses États. Tout le monde finit par se rendre à son avis. Jeanne d’Arc était idolâtrée par la 76multitude : le peuple sentait mieux que les courtisans et les chefs de guerre ses vertus et ses services.

Le roi se rendit enfin au désir empressé de la Pucelle. Il promit d’aller à Reims aussitôt qu’on aurait chassé les Anglais des places qu’ils occupaient encore au-dessus et au-dessous d’Orléans. Des préparatifs d’une nouvelle expédition furent faits en conséquence. Les troupes arrivèrent de toutes parts.

Le duc d’Alençon, prince du sang, longtemps prisonnier en Angleterre, se trouvait libre. Il accepta du roi le commandement en chef de l’armée, avec le titre de lieutenant-général. Jeanne désirait fort que le prince l’accompagnât dans cette expédition. C’était aussi pour cela qu’il était venu ; mais la duchesse son 77épouse n’était pas sans de vives alarmes. Elle en vint à dire : que si elle s’en croyait, elle prierait son époux de demeurer. Ne craignez rien, Madame, lui répondit la jeune inspirée ; je vous le ramènerai sain et sauf, et aussi bien portant, voire en meilleur état qu’il n’est maintenant. Déposition du duc.

XVIII.
[Prise de Jargeau.]

La première place qu’il fut décidé qu’on assiégerait était Jargeau, ville forte, munie d’une garnison considérable, aux ordres du comte de Suffolk, l’un des meilleurs généraux de l’Angleterre. Tous les renforts que l’armée française pouvait attendre se trouvant réunis à Orléans, on partit de cette ville le 11 juin pour l’expédition projetée. L’armée montait à environ cinq mille hommes. Au nombre des chefs qui accompagnaient la Pucelle, 78qu’on pouvait bien regarder comme généralissime, se faisaient remarquer le duc d’Alençon, le comte de Dunois, les maréchaux et chevaliers qui ont été déjà nommés. L’artillerie des Français était nombreuse.

On s’était flatté de s’emparer des faubourgs de Jargeau par surprise ; mais Suffolk, averti à temps de l’approche de l’armée française, sortit de la place et vint au-devant d’elle à la tête de sa garnison. Le succès sembla d’abord répondre à son attente : les Français, déconcertés de se voir prévenus, reçurent le choc assez mollement. Les Anglais redoublent d’efforts ; leurs adversaires se troublent et reculent ; le désordre s’ensuit. Jeanne se saisit du moment ; elle enlève son étendard aux mains de celui qui le porte, pique son cheval et s’élance au milieu de la mêlée. Sa voix se fait entendre des 79troupes découragées ; elles reprennent cœur, se pressent autour de la jeune Amazone, et se battent avec une invincible ardeur. En un instant ; les Anglais repoussés de toutes parts sont forcés de rentrer dans la ville et d’en abandonner les faubourgs aux vainqueurs.

Le lendemain, dès l’aurore, on disposa l’artillerie, et, de suite les bombardes et autres machines de guerre commencèrent l’attaque de la ville. La garnison était forte par le nombre et la valeur des guerriers qui la composaient et par l’habileté de leurs chefs : leur artillerie était considérable et très bien servie. Celle des Français, dirigée par la Pucelle qui, suivant le duc d’Alençon, avait pour cela un talent extraordinaire, faisait un grand dégât dans la place.

Jeanne dut à la justesse de son coup d’œil de sauver la 80vie au duc d’Alençon d’une manière qu’on peut dire merveilleuse. Dans un moment où il était appliqué à considérer les dehors de la place : Éloignez-vous, lui dit l’inspirée ; une machine que voilà sur le rempart va tirer et vous tuer. Le duc se retira, et presqu’aussitôt, le coup partant de la machine, vint frapper un gentilhomme à la place même que le duc avait quittée.

Le siège se continuait avec une vigueur sans égale. Le second jour, quoique la place fût considérablement endommagée par l’artillerie française, les Anglais ne parlaient point de se rendre : ils comptaient sur des secours. Cependant le troisième jour au matin, le général Suffolk demanda une suspension d’armes de quinze jours. Les généraux français, tinrent conseil. Il passa à l’unanimité qu’il ne serait pas accordé aux ennemis les 81quinze jours qu’ils demandaient, mais qu’ils pouvaient partir sur-le-champ et emmener leurs chevaux avec eux. Que les Anglais, dit Jeanne d’Arc, aient la vie sauve, et partent s’ils le veulent ; autrement ils seront pris d’assaut ! On voit toujours que cette généreuse guerrière était avare du sang, même des ennemis.

Il fallut en venir à l’assaut : tout se prépara pour une attaque générale.

Le signal donné par les trompettes, la Pucelle se couvrit la tête de son casque, et faisant signe au duc d’Alençon de la suivre : En avant, gentil duc, à l’assaut ! s’écria-t elle, d’un ton d’inspiration qui n’appartenait qu’à elle. Le duc trouvait que c’était agir trop tôt. N’ayez doute, répondit la jeune guerrière, l’heure est prête quand il plaît à Dieu. Il est temps d’agir quand il agit lui-même. Le voyant 82hésiter : Ah ! gentil duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ton épouse de te ramener sain et sauf ? Elle dit, et court à l’assaut : bientôt le combat s’engage, l’assaut devient terrible par la fureur égale des assiégeants et des assiégés.

Au plus fort du combat, Jeanne d’Arc descend dans le fossé, son étendard à la main, monte elle-même à une échelle, en excitant les Français à la suivre. Une pierre d’un poids assez considérable est lancée contre l’intrépide Amazone : son étendard en est frappé ; elle-même est atteinte à la tête. Son casque la préserve, mais la violence du choc est telle, qu’elle tombe sur ses genoux, au pied du rempart. Soudain elle se relève et s’écrie : Sus, amis, sus, sus ! ayez bon courage ; notre sire a condamné les Anglais ; à cette heure ils sont tout nôtres. Ranimés par ces paroles, les 83Français se précipitent à l’assaut, culbutent tout ce qui s’oppose à leur passage, entrent dans la ville l’épée à la main, et s’assouvissent de carnage. Plus de onze cents Anglais périrent.

XIX.
[Bataille de Patay.]

Orléans avait été indiqué pour rendez-vous à tous les capitaines qui amenaient des renforts à l’armée du roi. Tout ce qu’il y avait de plus distingué par la naissance, le rang, les services militaires, vint se joindre à la Pucelle et au duc d’Alençon. Le comte de Richemont, connétable de France, y parut pour la première fois. L’armée était de six à sept mille hommes. Il fut décidé dès le lendemain même de la prise de Jargeau (avec Jeanne d’Arc les événements se pressaient) qu’on irait assiéger Beaugency.

Le commandant du 84château de cette place, pour les Anglais, ne se trouvant pas en état de tenir, fit demander pendant la nuit à capituler. Ce fut le duc d’Alençon, en sa qualité de lieutenant-général du roi, qui délivra aux assiégés des saufs-conduits pour se retirer, emmenant avec eux leurs chevaux, etc. Ce traité fut conclu le 18 juin. Les ennemis se retirent à Meung, et les Français prennent possession du château de Beaugency.

À peine cette garnison était-elle partie, qu’on vint annoncer que les Anglais s’avançaient en forces. Sur cet avis, le duc d’Alençon, le comte de Richemont, le comte de Vendôme et Jeanne d’Arc se mirent en devoir de retirer les troupes de la ville, et de les ranger en bataille dans la campagne, dans l’idée que les ennemis ne s’étaient formés en un corps 85d’armée que pour livrer aux Français un combat décisif.

Le duc d’Alençon demanda alors à la jeune guerrière, en présence des chefs ci-devant nommés et d’autres capitaines, ce qu’il y avait à faire. Jeanne répondit à l’instant, d’un ton d’inspiré : Avez-vous tous de bons éperons ? — Que dites-vous ? nous devons donc tourner le dos à l’ennemi ? — Non, ce seront les Anglais qui ne se défendront pas, et seront vaincus. Des éperons vous seront nécessaires pour courir après eux. La prophétesse ajouta que la victoire ne coûterait presque pas de sang à l’armée française.

Cependant Talbot et autres chefs anglais, ayant rassemblé leurs troupes, marchaient en hâte à la tête de quatre mille hommes pour faire lever le siège du 86château de Beaugency ; ils arrivaient trop tard. Ils trouvèrent l’armée française rangée en bataille. Les chevalier La Hire et Thibaut d’Armagnac ayant témoigné à la Pucelle qu’il leur paraissait que les Anglais se disposaient au combat et s’avançaient en bon ordre : Frappez hardiment sur eux, dit-elle, ils ne demeureront pas longtemps sans prendre la fuite.

Les généraux français faisant en conséquence des mouvements pour attaquer, les ennemis qui s’en aperçurent se retirèrent avec précipitation. Jeanne et tous les chefs de guerre montèrent à cheval et se mirent à leur poursuite. Sur le bruit répandu que les troupes anglaises avaient abandonné Meung, pour se porter en Beauce, il paraîtrait qu’il y aurait eu du côté des Français de l’hésitation et même quelque peur de se mesurer en pleine campagne 87avec les Anglais longtemps victorieux. La Pucelle se montra plus que personne supérieure à de vaines craintes. Qu’on aille hardiment contre les Anglais, répéta-t-elle, sans faille (manquer) ils seront vaincus ! Dieu, ajouta-t-elle, vous a envoyés pour les punir. Le gentil roi aura aujourd’hui plus grande victoire qu’il ait eu déjà, et, m’a dit mon conseil, qu’ils sont tous nôtres.

Le chevalier La Hire avait le commandement de l’avant-garde qui eut ordre de suivre de près les Anglais pour les empêcher de s’emparer d’une position forte. La Hire et autres chefs de guerre, à la tête de quatorze à quinze cents hommes, tombèrent sur les ennemis d’une si terrible manière qu’ils les culbutèrent et les mirent en plein désarroi :le corps d’armée française arriva à temps pour achever la déroute des Anglais.

Il est dit que Jeanne 88d’Arc fit dans cette journée des prodiges de valeur. Talbot, le généralissime anglais, en fit de son côté ; mais il n’en fut pas moins au pouvoir des vainqueurs. Le carnage de ses troupes fut grand : la perte des Français fut fort petite. Cette bataille de Patay (du nom d’un village) se donna le 18 juin 1429.

XX.
[Départ de l’armée royale pour Reims.]

Pendant le cours de ces événements si glorieux pour les Français, Charles était resté dans l’inaction. Jeanne d’Arc, fidèle à son objet, revint à Orléans pour être présente à l’arrivée des troupes et les diriger sur Gien où était le rendez-vous général de l’armée.

Elle se rendit de suite à Sully, auprès du roi, pour le maintenir dans le dessein d’aller promptement à Reims. L’irrésolution habituelle du souverain, 89et l’activité persévérante de la jeune guerrière, faisaient un contraste frappant : elle allait au-devant des troupes et de l’artillerie ; hâtait leur arrivée et veillait à tout, pour que rien n’entravât l’expédition qu’elle avait tant à cœur. Charles sortait parfois de son inertie, et prenait quelque part à ses travaux. Il a dit plusieurs fois depuis que, voyant un jour cette incomparable fille près de succomber à la fatigue, il en eut pitié, et lui ordonna de se reposer ; que Jeanne fondit en pleurs, et lui dit : qu’il n’eût aucun doute ; qu’il obtiendrait tout son royaume et qu’il serait bientôt couronné.

Tous les chefs de l’expédition s’étaient réunis à Gien auprès du roi. Il fut mis là en délibération si, avant d’entreprendre le 90voyage, il ne serait pas à propos de soumettre les villes de Cône et de La Charité, afin de libérer les pays d’Orléans, de Berry, etc. La Pucelle fit consentir le roi à faire avant tout le voyage de Reims : elle s’évertuait à communiquer son ardeur aux troupes, aux chefs de guerre ; toujours au milieu d’eux, elle leur disait incessamment qu’ils allassent hardiment ; que toutes choses leur réussiraient. Ne craignez rien, ajoutait-elle, car vous ne trouverez personne qui vous puisse nuire, ni presque aucune résistance.

La ville de Reims et toutes les villes et forteresses de Picardie, de Champagne, de l’Île-de-France, Brie, Gâtinais, Bourgogne, etc., étaient occupées par les Anglais. Traverser près de quatre-vingts lieues au milieu de tant d’obstacles apparents avait quelque chose de fort aventureux. 91Jeanne d’Arc, l’âme de cette entreprise, partit de Gien le 28 juin 1429, accompagnée de ses frères et de capitaines avec leurs hommes d’armes : elle se dirigea sur Auxerre. Le roi se mit en marche le lendemain avec un cortège imposant où se trouvaient le duc d’Alençon, le comte de Clermont, le comte de Vendôme, Dunois, des maréchaux de France, des grands officiers de la couronne, des capitaines et des chevaliers ; les maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère commandaient l’avant-garde : ils avaient sous leurs ordres les preux La Hire et Xaintrailles.

XXI.
Arrivée de l’armée française devant Auxerre ; traité fait.

L’armée montait à environ douze mille hommes commandés par Charles en personne : elle arriva bientôt devant Auxerre, ville très fortifiée. Ses habitants, qui se 92trouvaient sous la puissance des Anglais et du duc de Bourgogne, fermèrent leurs portes à leur souverain légitime.

Dans l’embarras où les mettait leur position, ils députèrent au roi, pour le supplier d’accorder la neutralité à leur ville, s’engageant à fournir à l’armée française des vivres dont elle pouvait avoir besoin. Un traité fut fait en conséquence. Il y fut ajouté que les Auxerrois feraient au roi la même soumission que les habitants des villes de Troyes, Châlons et Reims.

Charles, après être resté trois jours devant Auxerre, en partit avec son armée, et marcha vers Saint-Florentin, qui ouvrit ses portes sans difficultés : de suite on se porta sur Troyes.

XXII.
Siège de Troyes : capitulation de la place.

La Pucelle, qu’on pouvait toujours regarder comme un des principaux chefs de guerre de l’armée française, passa une revue générale des 93troupes dans une plaine entre Auxerre et Troyes. Cette dernière ville, sommée par des hérauts d’armes de faire obéissance au roi, s’y refusa et ferma ses portes. L’armée campa autour de la place ; et comme l’artillerie lui manquait pour la battre en brèche, il fut fait une sorte de circonvallation. Par une fatalité, l’abondance était dans la ville, et la disette au camp.

Ce fléau, qu’on ne pouvait détourner, ni même affaiblir, forçait de prendre au plus tôt un parti décisif. Charles, en conséquence, assembla les princes du sang, les ministres, les généraux et autres chefs de guerre. Il leur soumit la question de savoir s’il fallait faire un siège en forme, ou passer outre, et marcher de suite à Reims. Les avis se trouvèrent partagés. Une discussion s’engagea alors avec assez 94de chaleur entre les membres de l’assemblée qui étaient du sentiment de retourner à Gien, et ceux qui tenaient pour qu’on donnât suite à l’expédition.

Pendant ces débats, Jeanne d’Arc qu’on n’avait pas admise (chose étrange !) au conseil, vint, sans qu’on s’y attendît, frapper à la porte de la salle d’assemblée. On lui ouvrit, on l’introduisit. Le chancelier lui fit le résumé de ce qui venait d’être dit, et la requit de faire connaître au roi son opinion. Serai-je crue de ce que je dirai ? demanda la jeune guerrière. — Je ne sais, répondit le roi. — Serai-je crue ? répéta-t-elle. — Oui, reprit le roi. — Noble Dauphin, dit alors la jeune inspirée, ordonnez à vos gens devenir et d’assiéger la ville de Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils, car avant trois jours je vous introduirai en la ville de Troyes, par amour ou par puissance.

95La Pucelle prit en main son étendard, monta à cheval, rassembla les troupes et leur ordonna de dresser leurs tentes au bord des fossés : une foule de fantassins la suivit ; elle l’employa à amasser des fascines et autres matières pour combler les fossés. Toute la nuit suivante, elle la passa dans les apprêts du siège, avec une activité et un zèle, on pourrait dire incroyables : c’est le témoignage qui lui est rendu par le comte de Dunois.

Le lendemain, 9 juillet, jour fatal pour les assiégés, parut. Jeanne, qui ne s’était pas permis un instant de sommeil, crie : À l’assaut ! fait sonner les trompettes, s’avance au bord des fossés, son étendard à la main, et ordonne qu’on les comble avec les fascines préparées pendant la nuit. La terreur s’empare des Anglais et des Bourguignons en armes sur les remparts de la 96ville. Le peuple, tumultuairement assemblé, s’écrie qu’il faut demander à capituler : les gens de guerre enfermés dans la place sont du même sentiment ; on nomme des députés pour aller traiter avec le roi. L’évêque, plusieurs chefs de guerre, et des principaux habitants de la ville font ouvrir les portes, et s’avancent vers le camp du roi, tremblants et frémissants, dit le comte de Dunois.

Charles accueillit la députation avec bonté et consentit à traiter avec elle. Les principales conditions de la capitulation furent que les Anglais et les Bourguignons s’en iraient librement avec ce qui leur appartenait, et que les habitants auraient abolition générale. Le lendemain, jour fixé pour l’entrée du roi dans la ville, Jeanne d’Arc se chargea de tous les apprêts de sa réception. Il entra à cheval 97dans un grand appareil, ayant à son côté la Pucelle, qui portait son étendard.

XXIII.
[Soumission de Châlons. Jeanne y retrouve des habitants de Domrémy.]

Charles partit en même temps que son armée, de l’avis de la jeune guerrière, et continua rapidement sa marche vers Châlons. Elle allait toujours devant, empressée qu’elle était d’arriver au terme de ce voyage. Le prince eut la surprise agréable de voir venir à sa rencontre la plus grande partie des habitants avec l’évêque à leur tête. Il entra dans la ville avec son armée.

Le bruit des victoires de Jeanne d’Arc et de sa marche vers Reims pour y faire couronner son souverain, était parvenu à son pays natal. Comme elle tenait une route qui la rapprochait de Domrémy, humble lieu cher à son cœur, quatre de 98ses habitants, au nombre desquels était son parrain, allèrent l’attendre à Châlons. La jeune héroïne eut la joie inattendue de se trouver dans cette ville avec des amis de son enfance. À la demande qu’ils lui firent comment elle pouvait braver tant de périls, et si elle ne craignait pas de trouver la mort dans les combats, elle répondit : Je ne crains que la disons : paroles très remarquables, comme l’a observé son dernier historien.

XXIV.
Reddition de la ville de Reims. Sacre du roi.

Charles continuait avec célérité un voyage dont le terme approchait. Il n’était pas sans crainte que la ville de Reims ne lui opposât une vive et longue résistance : il ne dissimula point ses inquiétudes à Jeanne d’Arc. Elle répondit au roi à peu près en ces termes : N’ayez 99aucun doute, car les bourgeois de la ville de Reims viendront au-devant de vous : avant que vous approchiez de la ville, les habitants se rendront. Avancez hardiment, ajoutait-elle, et soyez sans inquiétude ; ainsi, vous obtiendrez tout votre royaume.

Le roi s’arrêta avec son armée à quatre lieues de la ville. Le trouble et la frayeur s’emparèrent des habitants. Les seigneurs qui commandaient dans Reims pour le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne partagèrent bientôt la terreur publique : les succès merveilleux de la Pucelle y entraient pour beaucoup. Ces chefs de guerre, pour se tirer d’embarras, abandonnèrent la place. Les habitants, rendus à eux-mêmes, députèrent au roi des notables personnes, qui déposèrent à ses pieds les clefs de la ville. Le prince leur donna toute abolition des torts qu’ils pouvaient 100avoir à se reprocher à son égard.

Vers le soir, 16 juillet, le roi entra solennellement dans Reims avec un grand corps de cavalerie, et suivi du reste de son armée. Il fut arrêté que Charles serait sacré et couronné le lendemain même. Jeanne d’Arc qui connaissait tout le prix du temps, crut en avoir assez avant la cérémonie du couronnement, pour écrire au duc de Bourgogne une lettre, en forme, par laquelle elle le supplie de ne plus guerroyer contre la France ; de retirer ses troupes des places et forteresses de ce royaume, l’assurant qu’il ne gagnerait rien à continuer la guerre. Cette lettre demeura sans réponse, comme une autre qu’avait écrite au même duc de Bourgogne la généreuse guerrière, lettre par laquelle elle l’invitait à se trouver au sacre du roi Charles.

101Le couronnement et le sacre du prince eurent lieu dans la cathédrale de Reims, le 17 juillet 1429. La Pucelle était placée auprès de l’autel et tenait à la main son étendard.

XXV.
La jeune d’Arc, ayant rempli sa mission, demande avec instance à se retirer. Elle cède aux ordres et aux prières.

La double cérémonie achevée, Jeanne d’Arc s’approcha et s’agenouilla devant le roi ; puis, l’embrassant par les jambes, comme s’expriment les chroniques, et, fondant en larmes7, elle lui parla à peu près en ces termes : Gentil roi, le plaisir de Dieu qui voulait que je levasse le siège d’Orléans, et que je vous amenasse à Reims pour y être sacré, ce plaisir, cette volonté sont maintenant accomplis.

Les larmes que nous avons vu Jeanne répandre en abondance étaient produites par une émotion, une situation surhumaines, si l’on peut dire ; elle en versa de plus naturelles, de plus douces, quand elle se trouva dans la ville même 102de Reims, au milieu de sa famille. Son père et son bon oncle Durand Laxart, dont il a été parlé, y étaient arrivés presqu’en même temps qu’elle : ses deux frères l’avaient accompagnée dans cette expédition.

Il est établi, par la déclaration de Laxart, que le roi le fit venir en sa présence, et se plut à entendre de sa bouche le détail naïf de la manière dont la jeune d’Arc était parvenue avec son secours à partir de son pays, pour venir accomplir la mission qu’elle recevait du Ciel. Cette jeune fille, au comble de la plus grande gloire militaire, n’en paraissait que plus humble et plus modeste. Quand devant elle on s’étonnait de ses hauts faits qu’on ne trouvait dans aucun livre, elle se contentait de répondre : Monseigneur a un 103livre dans lequel oncques aucun clerc ne lit, tant soit-il parfait en cléricature.

Sa mission, ainsi merveilleusement remplie, la jeune d’Arc ne voyait plus rien qui pût la retenir à la cour ou à l’armée. Elle aspirait à se retrouver dans sa paisible demeure, au sein de sa famille. On sent quel eût été son bonheur : au lieu de cela… Il est attesté par l’histoire qu’elle fit les plus vives instances auprès du roi pour avoir la permission de se retirer, et qu’elle ne céda qu’aux ordres du prince et aux prières de la plupart des seigneurs qui avaient éprouvé combien sa présence encourageait les troupes.

De ce moment, elle s’abstint d’opposer son avis à celui des ministres et des généraux. Nous avons dit que pendant la mission de la Pucelle, il y avait souvent en elle deux personnages, l’un qu’on pouvait regarder comme 104inspiré, et l’autre qu’elle tenait de la nature, et que nous avons qualifié. C’est sous ce dernier personnage seul que nous la verrons dans la suite de son histoire. Elle se montra toujours avec intrépidité, prenant sa part des expéditions les plus périlleuses.

XXVI.
[Reddition de Château-Thierry.]

La plus grande partie des villes qui se trouvaient sur le passage du roi, à la tête de son armée, ouvrirent volontairement leurs portes. Château-Thierry, alors place très forte, parut vouloir opposer une vive résistance. Jeanne d’Arc, que nous allons voir commander une division de l’armée, se fit remarquer par un trait qui mérite d’être cité.

On sait quelle était sa délicatesse sur l’article de la chasteté. Elle avait une horreur extrême de ces femmes sans 105pudeur et sans frein qui s’attachent à la suite des armées pour s’y prostituer. Elle leur avait formellement interdit son approche : le camp leur était rigoureusement fermé. La Pucelle portait encore plus loin le scrupule : elle ne voulait pas souffrir les femmes qui, moins impudiques, ont un attachement illégitime.

Comme on était près de Château-Thierry, une de ces femmes, qui était la maîtresse d’un homme d’armes, s’offrit à ses yeux, montée sur un des chevaux de ce militaire. Dans son indignation, la Pucelle tira son épée et poursuivit cette femme de toute la vitesse de son cheval et l’atteignit bientôt. Elle sut arrêter son bras. La pitié succédant en elle à l’indignation, elle adressa à cette femme les paroles les plus touchantes sur l’irrégularité de sa conduite ; elle l’avertit en même temps, 106que si elle la trouvait en la compagnie d’hommes d’armes, elle serait forcée de lui faire du déplaisir.

Des seigneurs français, de la faction du duc de Bourgogne, renfermés dans Château-Thierry, tremblèrent à la vue d’une partie de l’armée française qui s’avançait vers leurs murs, sous le commandement de Jeanne d’Arc. Disposés par cet effroi, et par le vœu de se soumettre au roi Charles, que manifestait le peuple, ils demandèrent à capituler.

On allait entrer en négociation, quand le bruit se répandit que des troupes anglaises approchaient, dans l’intention, sans doute, de combattre l’armée du roi. Cette nouvelle causa du tumulte dans le camp. Jeanne, toujours au-dessus de la crainte, 107rendit la tranquillité à sa troupe, en assurant que les Anglais ne venaient point, ce qui se trouva vrai. La négociation se renoua : il fut arrêté que la garnison sortirait avec armes et bagages, ce qui fut effectué.

Le roi ne tarda pas à se rendre à Château-Thierry.

XXVII.
[Exemption d’impôts accordée aux habitants de Domrémy.]

Jeanne d’Arc, dont toutes les pensées étaient alors pour son pays et sa famille, crut pouvoir profiter de la faveur qu’elle avait auprès du roi, pour lui demander que les habitants des villages de Greux et de Domrémy fussent exemptés de toutes tailles, aides et subventions : il est dit que Charles fit gracieusement droit à sa demande. Les lettres patentes expédiées en conséquence à Château-Thierry, le dernier juillet 1429, portent que cette grâce est accordée à ces deux villages, en faveur de la Pucelle.

Cette jeune guerrière était 108toujours dans l’armée française, mais sans autre influence que son courage : on la trouvait dans tous les combats, affrontant les plus grands dangers. Son vœu le plus constant était de voir le duc de Bourgogne détaché du parti des Anglais : elle pressait le roi de multiplier les démarches à ce sujet ; des négociations furent entamées.

XXVIII.
[À Saint-Denis, Jeanne brise son épée sur le dos d’une femme de mauvaise vie.]

Charles, après avoir repris plusieurs places, songea à se rapprocher de sa capitale. Il se présenta devant la ville de Saint-Denis, qui s’empressa de lui ouvrir ses portes, le 25 août 1429.

Le roi était accompagné de la Pucelle, devenue l’objet de l’admiration générale. Elle fut suppliée de tenir sur les fonts de baptême deux enfants nouveau-nés que leurs parents 109désiraient placer sous sa puissante protection. Elle y consentit avec cette bonté qui lui était naturelle.

Nous avons vu le dégoût, l’indignation que causait à cette chaste fille la présence des femmes de mauvaise vie au milieu des armées. Les choses étaient venues dans ce temps à un point de dévergondage qui ne lui permit pas de se modérer. Elle poursuivit l’épée à la main une femme qu’elle surprit au milieu des hommes d’armes. En frappant sur eux et sur cette femme du plat de son épée, elle la rompit en deux : c’était précisément cette épée qu’elle avait envoyé prendre dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, et qui avait si souvent armé sa main. Il est dit qu’elle ne put être rétablie par des ouvriers à qui elle fut donnée pour être refondue.

Jeanne d’Arc fut très sensible à cette perte. Il 110paraît qu’elle éprouva de la douleur et une sorte de honte du mouvement auquel elle s’était laissé emporter.

XXIX.
La Pucelle à l’attaque de Paris : elle y est blessée.

Les Parisiens paraissant déterminés à défendre l’entrée de leur ville, il fut décidé par les généraux de l’armée royale qu’on ferait une attaque sérieuse. La Pucelle, loin d’avoir engagé le roi à faire cette attaque, comme le dit un chroniqueur, répugnait à condescendre au désir des chefs de guerre qui la pressaient de les accompagner. Elle consulta sa voix qui lui dit de demeurer à Saint-Denis. Elle voulait suivre cet avis, mais les grands personnages qui maîtrisaient l’armée la forcèrent de les suivre. Leur motif apparent était d’animer par la présence de la jeune guerrière le courage 111des soldats : il est vrai qu’ils n’avaient rien perdu de leur confiance en elle.

Les princes et autres chefs de guerre que la Pucelle accompagnait se rendirent aux portes de Paris, le 8 septembre. Ils rangèrent leurs troupes, qui montaient à plus de douze mille hommes, en bataille dans un vaste espace entre la butte Saint-Roch et la porte Saint-Honoré. La ville était défendue par des Anglais et des Bourguignons, soutenus d’une partie des habitants. Il y eut au boulevard et à la barrière Saint-Honoré un assaut par les troupes royales, lequel donna lieu à une vigoureuse résistance de la part des troupes anglaises. Elles furent enfin obligées de céder à l’impétuosité française.

Il paraît que Jeanne d’Arc prit part à ce combat ; car, suivant ce qu’à ce sujet elle répondit à un de ses interrogatoires, elle 112enleva une épée à un guerrier du parti anglais, devant les murs de Paris. Les Parisiens et leurs alliés n’osant sortir de la place, l’héroïne d’Orléans imagina de les assaillir jusqu’au pied des murs. Plusieurs guerriers la suivirent et descendirent avec elle dans un premier fossé où ne se trouvait point d’eau ; elle osa plus : elle descendit seule jusqu’au second fossé, et le sonda avec sa lance.

Pendant que tout se préparait pour l’escalade du rempart, de ce côté, par les soldats du roi, Jeanne, restée debout sur l’espace étroit qui séparait les deux fossés, s’évertuait au milieu d’une grêle de traits à encourager les soldats et à les diriger : son étendard était porté à côté d’elle. Résignée à tout ce qui pouvait lui arriver, cette admirable fille n’était point touchée des clameurs, des menaces et des injures des 113assiégés. Rendez la ville au roi de France, leur criait-elle. Elle était trop exposée pour n’être pas au moins blessée. Un trait la vint frapper vivement à une jambe : elle perdit beaucoup de sang et resta demi-mourante étendue sur la terre.

Le siège fut bientôt levé. L’armée française retourna à Saint-Denis où le roi était resté. Au bout de quelques jours, la Pucelle se trouva en état d’accompagner Sa Majesté qui retournait vers la Loire, à Gien.

Le roi, en sortant de cette dernière ville, prit la route de Tours et de Chinon. Il ne cherchait pas la Reine (Marie d’Anjou) ; mais cette princesse le cherchait : elle partit de Bourges pour aller à la rencontre de ce trop indifférent époux. Charles consentit à se rendre à Bourges, où se fit une sorte de réconciliation. Jeanne, à ce qu’il paraît, influa sur la démarche du roi. 114Elle le devança, impatiente d’aller porter ses hommages aux pieds de sa souveraine.

Peu de temps après, Charles fit un acte de reconnaissance envers la Pucelle, en anoblissant elle, ses père et mère, ses frères et sa postérité : il y eut une médaille frappée à l’honneur de l’héroïne d’Orléans.

XXX.
Sur les fossés de Melun, il lui est annoncé par les saintes, ses guides, qu’elle sera prise par les ennemis.

Elle ne fut pas longtemps sans reprendre sa vie militaire. La commission lui fut donnée d’assiéger la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier, conjointement avec le seigneur d’Albret. Cette place fut en très peu de temps prise d’assaut.

Jeanne y paya de sa personne, comme à son ordinaire ; elle eut part aussi à la reprise de la ville de Melun, par les Français. Les deux saintes, ses guides, lui apparurent sur les fossés de cette ville, et lui annoncèrent 115qu’elle tomberait aux mains de ses ennemis ; qu’il le fallait absolument ; qu’elle ne s’effrayât pas ; que Dieu soutiendrait ses forces et son courage. Jeanne d’Arc qui n’était pas fanatique, supplia les deux saintes de demander à Dieu de la faire mourir aussitôt qu’elle serait prise. Pour toute réponse, elles lui recommandèrent la résignation et la patience.

Presque tous les jours, à compter de ce moment, les deux saintes lui renouvelèrent l’avertissement du malheur qui devait lui arriver8. Ces communications surnaturelles sont connues par son interrogatoire du 10 mars 1430. On apprend par un autre, qu’elle cessa alors de prendre part aux délibérations des généraux et chefs de guerre : elle eut la discrétion de leur laisser ignorer ce qui lui avait été révélé.

116La jeune guerrière qui venait de reprendre les armes s’avançait vers l’Île-de-France, à la tête d’un petit corps d’armée et de plusieurs chefs de guerre : elle avait auprès d’elle ses deux frères. Elle arriva à Lagny-sur-Marne dans les premiers jours de mai.

Bientôt il lui fut annoncé qu’une troupe de trois à quatre cents Anglais ou Bourguignons, s’en retournait chargée de butin, après avoir ravagé les campagnes aux environs de Lagny. Cette troupe était commandée par Franquet d’Arras, homme d’armes au service du duc de Bourgogne, guerrier également brave et cruel. La jeune d’Arc indignée qu’on eût laissé ce brigand exercer ses rapines tout près d’une ville pourvue d’une bonne garnison, déclara aux capitaines qui se trouvaient à Lagny, l’intention où elle était de poursuivre Franquet 117et de le combattre partout où elle le rencontrerait. Elle sortit de la place avec environ quatre cents hommes d’armes et leurs chefs : elle ne tarda pas à rencontrer Franquet. Des deux parts, on se mit en bataille. Les archers de Franquet firent sur les Français une décharge terrible, qui en mit un grand nombre hors de combat. Deux fois les Français lâchèrent pied ; deux fois la Pucelle les ramena à la charge, moult courageusement et vigoureusement, dit une chronique : la victoire se déclara pour elle. Les ennemis, pour la plupart, furent passés au fil de l’épée : le reste tomba au pouvoir des vainqueurs. Franquet fut du nombre des prisonniers : il en fut fait justice.

XXXI.
Siège de Compiègne ; grand combat à ses portes ; le résultat est la prise de Jeanne par le parti bourguignon.

Compiègne était une place importante 118dont le duc de Bourgogne avait à cœur de se rendre maître. Jeanne d’Arc, n’écoutant que son patriotisme et son courage, prit sur elle de rassembler des forces pour secourir une ville qui faisait la plus belle défense.

À la tête d’une troupe d’intrépides guerriers, elle arriva avant le jour devant Compiègne, et y entra à l’insu des assiégeants. Cette apparition soudaine de la Pucelle causa une grande joie parmi le peuple, qui voyait toujours en elle la protectrice de la France. Bientôt tout fut prêt pour attaquer les ennemis dans les fortifications qu’ils faisaient élever. En conséquence, la jeune d’Arc et plusieurs chefs de guerre sortirent de Compiègne, par la porte du pont, à la tête d’environ six cents hommes d’armes, tant à pied qu’à cheval, traversèrent le pont, le boulevard, et s’avancèrent 119dans la prairie qui était au-delà.

Il était alors cinq heures après midi. Jean de Luxembourg, le premier officier général du duc de Bourgogne, était sorti de son quartier, suivi du sire de Créqui et de huit ou dix gentilshommes, tous à cheval : ils étaient à considérer l’assiette de la place. À la vue des Français qui débouchaient du boulevard, et s’avançaient rapidement dans la plaine, ils se replièrent sur le quartier de Marigny, en criant avec force : À l’arme !

La plupart des guerriers de ce poste étaient dans ce moment sans armes, se livrant au repos avec sécurité ; ils s’armèrent en hâte et coururent joindre les gens qui étaient déjà rangés autour de Jean de Luxembourg. Le combat était engagé. Les Anglais, commandés par le sire de Montgommery, sortirent précipitamment 120de leurs quartiers et se rangèrent en bataille dans la prairie. Les troupes de Luxembourg volèrent au secours de leur général, qui, repoussé jusqu’aux barrières de Marigny, était près de succomber sous les efforts de la Pucelle et des chevaliers français.

La jeune guerrière n’avait jamais montré plus de hardiesse et d’intrépidité. Deux fois elle fit reculer les ennemis, dont le nombre allait toujours croissant, jusqu’à leur quartier de Marigny ; elle tenta une nouvelle attaque sans pouvoir les rejeter aussi loin. Les Français voyant qu’ils allaient avoir toute l’armée sur les bras, se dirigèrent vers la ville : la Pucelle marchait la dernière, toujours en action pour couvrir la retraite des siens et les ramener saufs dans la place.

Les Anglais s’avancèrent alors en grande hâte pour couper le chemin à sa 121troupe. Ce mouvement jeta l’effroi parmi les guerriers français ; ils se précipitèrent en désordre vers la barrière du boulevard du pont : la presse était si grande qu’on ne pouvait avancer ni reculer. Les Bourguignons en force firent une charge terrible sur la queue de la cavalerie française, et la mirent en désarroi. D’épouvante, une partie de ceux qui combattaient en cet endroit, se précipitèrent tout armés dans la rivière ; plusieurs se rendirent prisonniers : la Pucelle seule continuait à se défendre. Son étendard d’une main, de l’autre elle repoussait l’ennemi à coups d’épée. Elle se vit environnée d’une foule de guerriers qui se disputaient la gloire de s’emparer de sa personne : elle parvint cependant à gagner le pied du boulevard du pont, mais ne put entrer, à cause de la foule (suivant les uns), ou parce que 122la barrière se trouva fermée (suivant d’autres).

Y eut-il fatalité ou trahison ? c’est ce qui n’a point été éclairci. Abandonnée de tous ses compagnons d’armes, la jeune héroïne fit des prodiges de valeur pour éviter d’être faite prisonnière, ce qu’elle redoutait plus que la mort sur le champ de bataille. Elle chercha à gagner les champs du côté de la Picardie ; mais elle fut saisie et désarmée de vive force près du boulevard : on ne voit pas bien par qui.

Il paraît qu’elle fut emmenée à Marigny et confiée à une garde nombreuse. Peu de jours après, Jean de Luxembourg, au pouvoir duquel elle était tombée, l’envoya sous une escorte considérable au château de Beaulieu.

XXXII.
Elle est enfermée au château de Beaurevoir, dans une tour d’où elle s’élance pour s’évader. Rétablie de sa chute, elle est conduite à Arras, ensuite à Rouen.

La malheureuse Jeanne ne fut pas 123longtemps dans ce château sans chercher les moyens de s’évader : elle en trouva un.

Comme elle avait la taille très fine, ainsi que nous l’avons dit, elle parvint à sortir de la chambre où elle était renfermée, en passant entre deux pièces de bois, à travers lesquelles elle avait pratiqué une ouverture. Elle se disposait à enfermer ses gardes dans la tour, ensuite à gagner la campagne, quand le hasard amena sur son passage le portier du château. Cet homme, par ses cris, donna l’alarme, et fit rentrer la prisonnière. Jeanne prit ce malheur avec assez de résignation, disant qu’apparemment il ne plaisait pas à Dieu qu’elle échappât pour cette fois, et qu’il fallait qu’elle vît le roi des Anglais, comme ses voix lui avaient dit.

Peu de temps après, Jean de Luxembourg fit transférer sa jeune captive à 124son château de Beaurevoir, en Picardie. Son épouse et sa sœur firent à la prisonnière une réception obligeante : elles lui témoignèrent de l’intérêt. Sachant qu’un des principaux chefs d’accusation contre Jeanne d’Arc était son travestissement en homme, elles lui offrirent des habits de son sexe, et la pressèrent de s’en revêtir. La jeune fille s’y refusa constamment : Je ne quitterai point, dit-elle, les vêtements que je porte sans la permission de Dieu. Pressée de nouveau, elle dit : Je n’en ai pas le congé de messire, il n’est pas encore temps.

La Pucelle n’avait pas la permission de parcourir librement le château de Beaurevoir. La crainte qu’elle s’évadât la faisait retenir dans le donjon : elle n’y était 125pas enchaînée.

À peine Jeanne était-elle tombée au pouvoir des Bourguignons, que l’Université de Paris avait écrit au duc de Bourgogne pour que la jeune fille fût traduite devant un tribunal ecclésiastique, comme suspecte de magie et de sortilège : ce tribunal devait être présidé par l’inquisiteur de la Foi, et par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.

Le séjour de la Pucelle à Beaurevoir fut d’environ quatre mois. Pendant ce temps, des négociations eurent lieu à son sujet entre Charles VII, le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne. Le siège de Compiègne se poursuivait avec le plus grand acharnement par les Bourguignons, ce qui faisait le chagrin de la généreuse guerrière. Dans l’impossibilité de secourir les habitants de cette malheureuse ville, elle ne cessait d’adresser des prières au Ciel pour 126eux.

Les démarches du roi anglais pour avoir sa personne en son pouvoir ajoutaient à la douleur de son âme. Elle fut au comble, quand elle apprit que ceux de Compiègne, tous, jusqu’à l’âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang. Cette nouvelle acheva d’exalter sa tête. Elle aimait mieux mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens. L’infortunée sut qu’elle était vendue aux Anglais : elle préférait la mort au malheur d’être aux mains de pareils ennemis. Dans l’espèce de désespoir où elle se trouvait mise, elle résolut de tout hasarder pour s’évader, et voler au secours de Compiègne.

Pour effectuer sa résolution, la malheureuse captive devait à tous risques s’élancer du haut de la tour où elle était enfermée. Sainte Catherine, l’une de ses guides, lui disait presque tous les jours, 127qu’elle ne sautât pas ; que Dieu lui aiderait ; qu’il fallait qu’elle prît en gré ce qui lui arrivait : c’est ce que Jeanne a dit dans son premier interrogatoire. Ni la grande élévation de la tour, ni la défense de sa sainte protectrice ne purent l’arrêter. Elle ne s’en put tenir : ce sont ses expressions. Elle se recommanda à Dieu et à Notre-Dame, et s’élança du sommet du donjon9.

Quand les saintes virent sa nécessité, et qu’elle ne s’en pouvait tenir, elles lui secoururent sa vie et la gardèrent de se tuer. La fugitive se blessa gravement, et demeura évanouie au pied des remparts. Les gardes accoururent ; on lui donna des secours. Elle était si hors d’elle, qu’on fut obligé de lui dire qu’elle s’était élancée de la tour. Tout à coup (c’est elle qui l’a déclaré) elle entendit à ses côtés la voix de sainte Catherine qui lui disait de 128prendre courage, qu’elle guérirait, et que ceux de Compiègne auraient secours. Elle guérit assez promptement, fit à Dieu l’humble aveu de sa faute, et en implora le pardon. Sainte Catherine lui assura qu’elle l’avait obtenu.

La Pucelle étant tout-à-fait rétablie, on la conduisit à Arras. Pendant le séjour qu’elle fit dans cette ville, messire Jean de Pressy et plusieurs autres personnes lui offrirent des habits de femme qu’elle refusa, comme elle avait fait à Beaurevoir.

Elle fut ensuite conduite au château de Crotoy, forteresse située en Picardie. Les esprits célestes dont Jeanne d’Arc se disait assistée, n’avaient pas cessé de lui donner des consolations. Saint Michel ne discontinua de lui apparaître que quand elle eut quitté le Crotoy pour être conduite à Rouen.

129La ville de Compiègne, assiégée depuis plus de six mois, se trouvait réduite aux dernières extrémités. Elle allait être forcée de capituler, quand les capitaines français répandus dans différentes places résolurent d’en faire lever le siège : ils y réussirent. La nouvelle de la délivrance de Compiègne mit quelque joie au cœur de l’héroïne d’Orléans.

La haine des Anglais contre elle semblait s’accroître avec leurs défaites. Tout ce qui tenait pour eux redoubla d’efforts pour perdre leur illustre vainqueur. L’Université (incroyable acharnement !) écrivit deux lettres à ce sujet, le 21 novembre 1430. La première est adressée à l’évêque de Beauvais, d’affreuse mémoire, pour se plaindre de ce que la Pucelle étant remise au roi de France et d’Angleterre, cette fille n’est pas encore dans ses mains… La seconde 130lettre est adressée à ce même roi pour le solliciter de remettre sa captive à la justice de l’Église, c’est à savoir à l’évêque de Beauvais, et à l’Inquisition ordonnée en France.

XXXIII.
Jeanne d’Arc dans les fers.

Jeanne d’Arc fut transférée de Crotoy à Rouen, et enfermée dans les prisons du château de cette ville. Sa chambre était dans un étage intermédiaire : pendant le jour, elle avait les pieds retenus par des ceps de fer, qui tenaient eux-mêmes par une forte chaîne, avec serrure, à une grosse pièce de bois ; la nuit, elle était couchée avec des entraves plus étroites encore : sa garde était confiée à cinq Anglais qui l’abreuvaient d’insultes.

XXXIV.
Commencement de son procès par Cauchon, évêque de Beauvais, et par le vice-inquisiteur de la foi.

Le 3 janvier 1430, le roi anglais donna des lettres patentes pour autoriser la mise en jugement de sa prisonnière : il avait achetée. Ces lettres ordonnent que la 131Pucelle soit remise à l’évêque de Beauvais, pour lui faire son procès, suivant Dieu et raison. On s’y réserve expressément de reprendre Jeanne, si elle n’est pas convaincue ou atteinte des cas portés auxdites lettres.

L’évêque de Beauvais, vendu au parti anglais et ennemi personnel de Jeanne d’Arc, se prétendait juge de droit de cette infortunée, comme ayant été prise sur son territoire. Il fut assisté dans le procès de la Pucelle par Jean Le Maître, vice-inquisiteur de France. Ils étaient seuls juges ayant voix délibérative : Joseph d’Estivet siégeait en qualité de promoteur. L’affaire fut instruite suivant les règles et les formes de l’Inquisition. L’évêque de Beauvais appela pour conseillers, ou juges assesseurs, quarante-deux personnes. Il paraît constant que Jeanne d’Arc n’eut point de conseil.

132Ce fut dans la chapelle du château de Rouen que l’accusée comparut la première fois pour l’instruction du procès qui lui était intenté, le 20 février 1430. Par les raisons que nous avons données dans notre Préface, nous ne reproduirons pas les douze interrogatoires dont fut fatiguée cette fille infortunée. Elle se fit admirer par sa candeur, sa présence d’esprit, sa fermeté, et par la justesse et la finesse de ses réponses aux questions captieuses et aux arguments passionnés de ses interrogateurs. Il est à observer que tout se passait sous la puissante influence du parti anglais, qui avait juré de perdre l’héroïne de France.

La Pucelle était accusée d’hérésie, de sortilège et de magie : ce parti avait été pris contre elle pour la juger d’une manière inquisitoriale, et lui faire subir le 133genre de mort auquel ses persécuteurs la réservaient. Ils prétendaient qu’elle ne voulait pas se soumettre à l’Église, quand elle en appelait à un concile général, et demandait à comparaître devant le pape pour s’expliquer. Un crime capital que faisaient à cette infortunée ses accusateurs et ses juges, c’était son habillement d’homme qu’elle ne voulait pas quitter. Vexée d’interrogatoires et de remontrances à ce sujet, elle ne cessa de répondre qu’elle avait pris cet habillement par l’ordre de ses conseils ; qu’elle ne pouvait pas le quitter, sans en avoir reçu la permission ; elle fit entendre à la fin, qu’elle ne pouvait reprendre l’habit de son sexe sans exposer sa personne aux derniers outrages. Il en avait été tenté contre elle dans sa prison.

134Pendant que s’instruisait ce monstrueux procès, le bruit, se répandit que Jeanne d’Arc était dangereusement malade. Le cardinal d’Angleterre et le comte de Warwick, l’un des Anglais les plus acharnés à sa perte, la firent visiter par des médecins. Pour rien au monde, leur dit-il, le roi (d’Angleterre) ne voudrait qu’elle mourût de mort naturelle : le roi l’a achetée cher, et ne veut pas qu’elle meure autrement que par justice, et entend qu’elle soit brûlée. Visitez-la avec avec tant de soin qu’elle guérisse.

La maladie fut longue et dangereuse. Jeanne en relevait à peine, quand elle fut de nouveau livrée aux pièges d’une instruction perfide. On alla jusqu’à la menacer des horreurs de la torture. Si la douleur, dit-elle, m’arrache de faux aveux, je soutiendrai que vous me les avez fait faire par 135violence. L’ange Gabriel m’est venu visiter le 3 mai pour me fortifier. Les voix des deux saintes m’ont assuré que c’était lui. La torture n’eut pas lieu.

On a vu que l’Université de Paris était pour beaucoup dans la persécution que la Pucelle éprouvait. Douze articles qui faisaient la base du procès, articles qui n’étaient point connus de l’accusée, avaient été envoyés à ce corps pour qu’il donnât son avis. La conclusion de ses délibérations est que, si l’accusée, après avoir été exhortée et admonestée publiquement, refuse de revenir à l’unité de l’Église, et de faire une convenable réparation, le juge compétent devra prononcer, et en ce cas, l’abandonner au juge séculier pour recevoir une punition proportionnée à la qualité du délit.

Munis de l’avis de l’Université, les deux 136juges, l’évêque Cauchon et l’inquisiteur Le Maître assemblèrent, le 17 mai 1431, un grand nombre d’assesseurs, firent lire les délibérations de l’Université, et prirent les avis des assesseurs. Il y eut trois avis ouverts. Le premier consistait à condamner sur-le-champ l’accusée, et à la remettre à la justice séculière. Le second était conforme au premier, mais en faisant précéder la condamnation d’une monition préalable, dont le succès déciderait du sort de l’accusée. Le troisième avis tendait à ordonner une monition préalable où l’on donnerait à l’accusée communication des douze articles ou assertions qu’on lui attribuait, et à ne statuer sur son sort que par une nouvelle délibération postérieure. Les deux juges adoptèrent l’avis du plus grand nombre relativement à la monition.

XXXV.
Monition faite à Jeanne par un chanoine de Rouen. Pressée d’abjurer sa mission et de quitter son habillement d’homme, elle s’y refuse.

137La monition eut lieu le 23 mai de ladite année 1431. Pierre Morice, chanoine de l’église de Rouen, fut l’orateur choisi pour haranguer la Pucelle. Il lui lut rapidement et tout d’un trait les douze articles dont il a été question ; il l’exhorta à se soumettre à l’Église : il y avait à ce sujet une astucieuse équivoque. Les juges de Jeanne entendaient par l’Église leur tribunal ecclésiastique ; ils savaient bien que l’accusée était soumise à la véritable Église, puisqu’ils l’avaient entendue en appeler au pape.

Jeanne, pressée de répondre, dit : Quand même je serais en jugement, et verrais le bûcher allumé et le bourreau, je ne dirais pas autre chose que ce que j’ai dit au procès. Le but de tous les pièges qu’on lui tendait était de la faire regarder en révolte contre l’Église ; c’était aussi d’obtenir d’elle une rétractation publique de 138sa mission ; on insistait toujours pour qu’elle reprît l’habit de son sexe. Il a été déjà observé que les persécuteurs de la Pucelle affectaient de regarder son travestissement comme un énorme péché, même comme un crime.

XXXVI.
Elle est publiquement prêchée par Érard. Nouveaux efforts par la faire abjurer.

Le lendemain de cette séance fut le jour où Jeanne devait être publiquement prêchée. Deux échafauds furent dressés à cette fin dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen. Sur l’un se placèrent l’évêque de Beauvais, le vice-inquisiteur, le cardinal d’Angleterre, l’évêque de Noyon, l’évêque de Boulogne et trente-trois assesseurs. Sur l’autre paraissait Jeanne d’Arc en habit d’homme, et le docteur Érard chargé de faire la prédication.

Le bûcher était préparé, et le bourreau peu 139loin. Le prédicateur adressa à l’accusée beaucoup d’injures, lui disant qu’elle avait commis plusieurs crimes contre Dieu et la foi catholique ; que si elle ne se précautionnait contre ces choses, elle serait brûlée : c’est la déposition d’un des assesseurs. Après une forte invective contre Charles VII, apostrophant l’accusée, il s’écria : C’est à toi que je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique. À quoi elle répondit : Parlez de moi, mais ne parlez pas du roi, il est bon chrétien.

Érard, à la fin de sa prédication, remit à l’appariteur, Jean Massieu, une cédule contenant une formule d’abjuration de la doctrine et des actes attribués à Jeanne, pour qu’il lui en fit lecture. Érard dit en même temps à celle-ci : Tu abjureras et signeras cette cédule.

La lecture fut faite. 140Elle contenait, entre autres choses, l’engagement de ne plus à l’avenir prendre les armes, porter l’habit viril et les cheveux coupés. Il est à remarquer, d’après plusieurs dépositions, que la cédule était seulement en huit lignes d’écriture. Jeanne dit au prédicateur qu’elle n’entendait pas ce que c’était abjurer, et que sur cela elle demandait conseil. Érard dit à l’appariteur Massieu qu’il la conseillât. Sur son conseil, Jeanne s’écria : Je me rapporte à l’Église universelle si je dois abjurer ou non.Tu abjureras présentement, ou tu seras arse (brûlée), lui répondit Érard.

XXXVII.
Sur une prétendue abjuration de sa part, ses deux juges la relèvent de l’excommunication ; mais ils la condamnent à passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse.

Tout était mis en œuvre pour déterminer l’accusée à faire l’abjuration tant désirée. Elle, de son côté, persistait à s’en référer à la cour de Rome. Pressée 141de signer la cédule dont il a été question, elle répondait : que cette cédule soit vue par les clercs et l’Église, dans les mains desquels je dois être mise. Elle aspirait à être tirée de celles des Anglais. Signe la cédule, lui disait Érard ; autrement, tu finiras tes jours par le feu. Jeanne, suivant un témoin, répondit : qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée.

Sur ce, l’évêque de Beauvais demanda au cardinal d’Angleterre ce qu’il devait faire, attendu la soumission de Jeanne. Le cardinal répondit : Qu’il devait l’admettre à la pénitence. Alors Laurent Callot, secrétaire du roi d’Angleterre, tira de sa manche une cédule, qu’il donna à signer à l’accusée. Elle observa qu’elle ne savait ni lire ni écrire. On lui fit répéter mot à mot la formule d’abjuration dont il a été parlé. Callot prit la main de Jeanne, et 142lui fit faire au bas de la cédule une marque en forme de croix. Il paraîtrait qu’au moment de la signature, le secrétaire Callot substitua à la cédule de sept à huit lignes une cédule de près de trois pages, laquelle se trouve insérée au procès-verbal de la séance, cédule ou déclaration infamante pour la Pucelle, et qu’elle n’aurait pas signée, si elle lui avait été lue. Il se pourrait que les juges eussent fait insérer plus tard au procès-verbal une cédule autre que celle marquée d’une croix par Jeanne.

En conséquence de la prétendue abjuration d’hérésie par la Pucelle, les juges la relèvent de l’excommunication qu’elle a encourue ; mais la condamnent par grâce et modération à passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse. Jeanne demanda alors dans quel lieu elle devait aller. 143Comme on ne lui répondait pas : Or ça, entre vous, dit-elle, gens d’Église, menez-moi en vos prisons, et que je ne soie plus en la main de ces Anglais. Sans donner aucune explication de sa conduite, Cauchon dit : Menez-la où vous l’avez prise. L’ordre fut exécuté. L’infortunée fut reconduite au château de Rouen.

Tel fut le premier jugement, la première condamnation que subit la Pucelle. Le vice-inquisiteur se rendit auprès d’elle, et, après l’avoir exhortée d’éviter de retourner à sa première conduite, il lui enjoignit de quitter l’habit d’homme, et de reprendre celui de son sexe. Il lui fut apporté des habits de femme, et ce jour même, en la présence du conseil de l’Église, elle déposa l’habit d’homme, et prit le vêtement de femme. Son habit d’homme fut mis dans un sac et laissé dans la chambre 144où elle était prisonnière.

Le lendemain, elle reprit son vêtement d’homme : on verra pourquoi.

XXXVIII.
Jeanne, tourmentée de nouveau, au sujet de son vêtement d’homme, s’explique.

Ses juges, c’est-à-dire l’évêque et le vice-inquisiteur, instruits de ce fait, se rendirent à sa prison, et lui demandèrent pourquoi elle avait repris l’habillement d’homme. Jeanne répondit, que dès le lendemain elle l’avait repris de son plein gré, parce que elle l’aimait mieux que celui de son sexe. Pressée de donner la raison de ce changement : C’est, dit-elle, que l’habillement d’homme me paraît plus honnête et plus convenable pour moi, tant que je serai gardée par des hommes.

Par suite, l’évêque demanda à l’accusée si, depuis son abjuration (prétendue), elle avait entendu les voix 145de ses deux saintes. Elle répondit avec franchise qu’elle les avait entendues. Les juges lui représentèrent qu’elle avait abjuré publiquement, et qu’elle avait déclaré s’être vantée faussement que c’était les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui lui parlaient. Elle ajouta qu’elle n’avait pas entendu révoquer ce qu’elle avait dit des apparitions et des voix.

Voilà ce qu’on trouve aux grosses du procès de condamnation rédigées sous les yeux des juges : il y manque au moins de l’exactitude.

Il résulte de dépositions non suspectes relatives au fait de la reprise du vêtement d’homme par la Pucelle, que l’infortunée s’était trouvée dans l’impossibilité de faire autrement ; que les gens qui la gardaient dans sa prison avaient enlevé de dessus son lit son habit de femme, 146et n’avaient pas voulu le lui rendre pour s’habiller, malgré ses prières à ce sujet. Il paraît par ces mêmes dépositions que Jeanne s’expliqua très nettement sur la raison qui lui avait fait préférer l’habillement d’homme : c’était pour la défense de sa chasteté, n’étant pas en sûreté en habit de femme avec ses gardes qui avaient voulu attenter à sa pudeur.

Quant aux choses qu’on lui disait abjurées par elle, elle n’y avait rien compris ; qu’au surplus, tout ce qu’elle avait fait, c’était par la crainte du feu, le bourreau étant tout près d’elle.

XXXIX.
Deux seuls juges décident du sort de Jeanne d’Arc. Sa mort prochaine et son supplice lui sont annoncés.

Sans nouvelle forme d’instruction, sous prétexte de rechute par l’accusée, le jugement de condamnation se prépara. Pour y arriver, les deux juges appelèrent des assesseurs qui, pour la plupart, n’avaient 147pas opiné dans le premier jugement, et qui avaient une connaissance imparfaite du procès. Ils prirent leur voix.

Le premier avis était en substance de déclarer Jeanne d’Arc hérétique, et de la livrer à la justice séculière, avec la clause d’en agir doucement envers l’accusée. Le second avis qui réunit la grande pluralité des assesseurs exprimait l’opinion que Jeanne était relapse ; mais qu’il était à propos qu’on lût devant elle la cédule de son abjuration ; qu’on lui exposât la parole de Dieu ; et qu’ensuite les juges devaient la déclarer hérétique et la livrer à la justice séculière avec la clause susdite.

L’évêque et l’inquisiteur, sans s’expliquer, déclarèrent qu’ils continueraient à procéder contre Jeanne comme relapse, selon droit et raison. On voit que les assesseurs n’avaient que voix consultative.

148Ainsi, deux seuls juges décidèrent du sort de Jeanne d’Arc. Ils la firent citer à comparaître devant eux pour son jugement définitif. Le matin du jour fatal, 30 mai 1431, l’évêque Cauchon envoya à Jeanne frère Martin l’Advenu, pour lui annoncer sa mort prochaine, et la ouïr en confession. Quand elle entendit de quel genre de supplice elle devait périr, elle entra dans une sorte de désespoir, et exhala les plus douloureuses plaintes. Rappelée à elle-même, elle se disposa, avec sa piété et sa résignation ordinaires à faire l’aveu de ses fautes. Le religieux reçut sa confession ; il en référa à l’évêque pour savoir s’il pouvait lui administrer l’Eucharistie qu’elle demandait : il y fut autorisé.

XL.
Elle est conduite à la mort, sans que les juges séculiers en aient prononcé la sentence contre elle.

L’infortunée fut alors revêtue d’habits 149de femme. Le moment de partir étant arrivé, on la fit monter dans un chariot qui l’attendait. Il était neuf heures du matin. À côté d’elle se placèrent son confesseur, frère l’Advenu et Massieu l’appariteur. Plus de huit cents hommes d’armes l’accompagnèrent. Elle fut ainsi conduite au vieux marché de Rouen, lieu des exécutions à mort. Trois échafauds avaient été élevés dans la place : sur l’un étaient les juges, sur un autre plusieurs prélats, sur le troisième était le bois destiné pour le supplice. Jeanne fut placée probablement sur l’échafaud où étaient les prélats. Le bailli de Rouen et son lieutenant, Laurent Guesdon, juges séculiers, qui pouvaient seuls prononcer une sentence de mort contre l’accusée, étaient assis sur l’un des échafauds.

Nicolas Midy, docteur en théologie, 150adressa à Jeanne une admonition. Il lui dit, entre autres choses, que son péché lui avait été pardonné une fois, et que l’Église ne pouvait plus s’intéresser à elle. Aussitôt les dernières paroles du prédicateur prononcées, Jeanne se mit à genoux. Elle adressa à Dieu des prières si ferventes et si touchantes, qu’elle fit pleurer des Anglais même : c’est ce dont a déposé l’appariteur Massieu. Elle supplia tous les prêtres qui étaient présents de vouloir bien dire chacun une messe pour elle.

Cauchon reprit alors la parole et déclara qu’il était constaté que cette femme n’avait jamais abandonné ses erreurs et ses crimes horribles ; qu’elle s’était cachée sous une fausse apparence de changement et de pénitence, ce qui la rendait indigne de la grâce qui lui avait été accordée par la première sentence ; qu’en conséquence, 151lui et son collègue avaient rendu leur sentence définitive.

Cette sentence, dont l’évêque fait lecture, est adressée à l’accusée. Après une diatribe sanglante, voici ce qu’elle prononce : C’est pourquoi, étant sur notre tribunal, vous déclarons relapse et hérétique par notre présente sentence ; nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et comme telle, vous déclarons rejetée et retranchée de l’Église, et vous livrons à la puissance séculière, en la priant de modérer son jugement à votre égard, en vous évitant la mort ou la mutilation des membres.

XLI.
La Pucelle périt le 30 mai 1431.

Un témoin, qui ne perdit rien du procès et des paroles de Jeanne d’Arc, l’appariteur Massieu, rapporte que l’accusée 152demanda très dévotement à avoir une croix ; qu’un Anglais qui était présent en fit une petite d’un morceau de bois ; qu’elle la reçut et la baisa avec une, grande dévotion ; qu’elle lui demanda humblement qu’il lui fit avoir la croix de l’Église, afin que continuellement elle la puisse voir jusqu’à la mort. Le témoin ajoute qu’il fit tant auprès du clerc de la paroisse Saint-Sauveur, qu’il la lui apporta ; que la pieuse infortunée l’embrassa étroitement et longuement.

Une foule de témoins à déposé que Jeanne d’Arc fut conduite à la mort sans qu’aucune sentence eut été prononcée par les deux juges séculiers. Le lieutenant du bailli a attesté qu’à peine Jeanne eut été remise entre leurs mains, le bourreau s’en saisit, sans qu’il eut été prononcé aucune sentence par le bailli ou par lui10.

153Deux sergents s’approchèrent pour contraindre Jeanne à descendre de l’échafaud. Elle embrassa alors la croix qui lui avait été apportée, et descendit, s’abandonnant à frère l’Advenu, son confesseur. À ce moment, des hommes d’armes anglais la saisirent, et l’entraînèrent au supplice avec une grande furie. Tandis qu’on l’entraînait ainsi, elle faisait de pieuses lamentations et invoquait le nom du Sauveur ; elle s’écriait : Ah, Rouen ! Rouen ! seras-lu ma dernière demeure ?

Lorsqu’elle fut arrivée au pied du bûcher, on lui ceignit la mitre de l’Inquisition, sur laquelle étaient ces mots : Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Sur un tableau placé devant l’échafaud, se lisaient les qualifications les plus mensongères et les plus outrageantes.

Jeanne monta sur le bûcher et y fut attachée… 154Ma plume se refuse à retracer les détails du supplice11.

Ainsi périt, le 30 mai 1431, après un an de captivité, à l’âge de moins de dix-neuf ans, la femme la plus extraordinaire dont l’histoire fasse mention. Son supplice fit horreur : beaucoup de personnes n’en purent supporter le spectacle. Des voix en grand nombre proclamèrent Jeanne d’Arc innocente et même sainte. Il est dit que la nouvelle de sa fin tragique fit mourir de douleur son père et son frère aîné.

Ce déplorable procès fut provoqué par la vengeance, conduit par la haine, soutenu par la terreur et terminé par la violation des formes judiciaires et des droits de l’humanité.

XLII.
Révision du procès de condamnation.

155Charles VII, qui n’avait pu, à ce qu’il paraîtrait, sauver la vie de Jeanne d’Arc, fut consterné de sa mort. Il multiplia les démarches pour la révision de l’inique procès.

On était en 1455, vingt-quatre ans après la mort de la Pucelle. Ses parents furent conseillés d’agir en leur nom propre et personnel. Ils firent une supplique au pape, aux fins d’obtenir des juges en révision. Le pape Calixte III donna un bref, par lequel il commit pour cette révision l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris, l’évêque de Coutances et un inquisiteur, avec l’autorisation de s’adjoindre ceux qu’il leur conviendrait 156d’appeler. L’instruction fut longue et solennelle : une foule de témoins fut entendue.

Enfin, le 7 juillet 1456, fut prononcé le jugement qui suit :

Le procès (de condamnation), l’abjuration et les deux jugements rendus contre Jeanne contiennent le dol le plus manifeste, la calomnie et l’iniquité, avec des erreurs de droit et de fait. En conséquence, le tout est déclaré nul et invalide, ainsi que tout ce qui s’en est ensuivi, et, en tant que de besoin, est cassé et annulé comme n’ayant ni force ni vertu. En conséquence, Jeanne et ses parents sont déclarés n’avoir encouru aucune note ni tache d’infamie.

Le surplus du dispositif concerne les 157réparations dues à la mémoire d’une célèbre accusée reconnue innocente.

Examen raisonné du moteur de l’entreprise de Jeanne d’Arc

Examinons avec la bonne foi d’une critique désintéressée quel fut le moteur de l’entreprise de Jeanne d’Arc, d’une entreprise évidemment au-dessus des forces naturelles de toute femme, surtout d’une villageoise de dix-huit ans, remarquable seulement par sa timidité, sa modestie, sa piété ; d’une entreprise qui eut le prodigieux succès de sauver la France. Tout porte à voir en cela du surnaturel, du miraculeux ; mais que doit-on raisonnablement croire ?

Les faits de communications avec le Ciel, d’apparitions 158et de révélations ne sont, il est vrai, attestés que par la jeune d’Arc, n’ont été connus que d’elle ; mais aurait-on le courage de taxer d’imposture une fille de son caractère, de sa conduite, de sa piété ? Il n’y a que ses déclarations, mais déclarations toujours les mêmes, répétées en toute occasion, et justifiées par des événements, qu’on peut dire merveilleux. Il semble qu’on devrait croire à ses déclarations comme on à cru à ses vertus. On est loin, répondra-t-on, d’accuser d’imposture une fille aussi vertueuse, à qui la France à eu tant d’obligations ; mais peut-on se défendre de voir en elle une forte illusion, un enthousiasme qui fit d’elle un être extraordinaire (mais point inspiré par le Ciel), lequel entraîna tout sur ses pas ?

159Tout peut s’expliquer si l’on croit en Dieu. Alors on croit à sa puissance, à sa providence ; on croit qu’il peut faire, pour effrayer, instruire ou consoler la terre, des choses surnaturelles, des miracles, soit en se manifestant aux mortels, soit en se communiquant par des intermédiaires, comme des anges et des saints, soit plus simplement en dirigeant à son gré des causes secondes. Il emploiera suivant ses vues, comme instrument, le faible bras du sexe le plus faible, pour guider des légions, combattre et vaincre avec elles.

Il est possible de se tromper, jusqu’à un certain point, sur du merveilleux de ce genre. Une femme, je suppose, douée d’une imagination très exaltée, passionnée par l’amour de la patrie, de la gloire, peut, dans quelques circonstances très extraordinaires, favorables 160pour elle, se transformant en guerrier, communiquer son enthousiasme à des troupes, les mener au combat, à la victoire. Il n’y a rien là au-dessus de l’humain : elle peut davantage ; elle peut, pour se donner plus d’influence sur les esprits, faire des prédictions qui s’accomplissent ; il n’y a encore rien en cela qui sorte de l’ordre possible des choses de la vie. Cette femme peut aller jusqu’à se dire et faire croire être en commerce avec le Ciel. Dans son histoire, il y aura de l’étonnant, mais rien de miraculeux.

Il n’en est point ainsi de la jeune d’Arc. Ce n’est point de son propre mouvement qu’elle quitte sa famille et son village pour aller faire la guerre. Cette fille illustre est avertie, dès sa première jeunesse, de la mission importante qu’elle 161aura à remplir. Cet avertissement lui est donné d’une manière surnaturelle, lui est réitéré pendant quatre ans : la mission de faire lever le siège d’Orléans et sacrer son roi devient ainsi à ses yeux un devoir. Il lui est imposé par des envoyés du Ciel même, par un archange et par des saintes qui se sont manifestés à elle plusieurs fois, qu’elle a vus clairement et avec lesquels elle a eu des entretiens.

Dira-t-on, pour détruire ce qu’il y a de miraculeux, de divin dans le moteur de la conduite de Jeanne d’Arc, que la tête pleine du bruit des maux qui accablaient sa patrie, et surtout de la situation où se trouvait Orléans, elle en rêvait la nuit et le jour ; qu’alors elle voyait des anges, des saintes ; elle entendait leurs voix qui 162l’appelaient au secours de la France et de son roi ? Comment supposer que le même rêve, les mêmes visions, pussent se répéter si fréquemment et si longtemps, sans qu’elle en vint à être désabusée, si ce n’eût été qu’un effet de son imagination ? D’ailleurs, ce n’est point en rêve, en songe, que sa mission lui a été donnée. Suivant ses déclarations, c’est en plein jour, et bien éveillée qu’elle a eu des apparitions, qu’elle a entendu des voix surnaturelles, qu’elle a eu des inspirations, des révélations. Il faut observer que ces voix, ces inspirations ont eu lieu pour elle pendant tout le cours de sa mission et au-delà. Si ce n’eût été qu’illusion, comment n’eût-elle pas été détruite dès l’origine, ou dans la suite, par les difficultés et les obstacles que cette jeune fille eut à surmonter ?

163Supposera-t-on que, jetée par une dévotion désordonnée dans des délires extatiques, elle a cru voir et entendre ce qu’elle dit avoir vu et entendu ? On l’aurait trouvée dans cet état extraordinaire. Nulle déclaration ; pas un mot à ce sujet. Ce serait donc sur la foi des créations de son cerveau malade, qu’elle se serait chargée du grand rôle qu’elle a joué avec tant de succès et de gloire : qui l’aurait soutenue dans cette folle entreprise ?

Représenterait-on la jeune fille de Domrémy fanatique et ambitieuse à la fois, ce qui donne de la force pour faire de grandes choses ? Les faits sont contraires à cela. Sa piété était vive, mais tendre et sans faste. À quoi eût-elle aspiré dans son humble situation dont elle était contente ? Pour jouer un grand rôle sur la scène du monde, il fallait qu’elle y fût 164appelée d’une manière extraordinaire. Si la passion de la gloire des armes se fût emparée de la jeune d’Arc ; si elle eût été mue par des motifs humains, elle n’aurait pas, après avoir rempli sa mission, fait instance pour se retirer, pour retourner dans sa famille : il lui restait encore, si elle l’eût voulu, beaucoup de gloire militaire à acquérir.

Comment supposer qu’une jeune et simple villageoise, sans connaissance de la guerre, forte seulement de son enthousiasme, eût entrepris de faire pour la France et son roi ce que ne pouvaient faire les plus habiles généraux de l’armée française, les chevaliers les plus renommés, et cela si facilement et en si peu de temps ! Il est à remarquer que la Pucelle reconnaissait si bien que sa force lui venait d’en-haut, qu’elle mettait toujours en avant la Religion ; 165que c’était toujours au nom et par l’ordre de Dieu qu’elle agissait et commandait.

Je n’ignore pas qu’il y a des hommes qui, croyant avoir sur toutes choses des lumières très supérieures à celles du quinzième siècle, ne voient dans l’héroïne d’Orléans qu’une fille forte et courageuse, dont la tête vive s’exalte au point de lui faire quitter sa famille et son pays pour aller combattre les Anglais et les Bourguignons ennemis de la France. Le roi Charles et ses chefs de guerre accueillent la jeune aventurière comme un personnage propre par son enthousiasme à faire impression sur l’armée découragée et à la relever de son abattement. Les grands succès obtenus par la Pucelle, sont, suivant 166eux, dans l’ordre tout naturel des choses humaines.

Cette manière de voir et d’argumenter est ici tout-à-fait contraire à la vérité et à la vraisemblance. Comment une illusion, une exaltation de tête peuvent-elles se soutenir sur le même sujet, au même degré, pendant plusieurs années ? Jeanne d’Arc est un imposteur, ou elle a eu réellement une mission expresse par une voie surnaturelle ; c’est ce qu’elle n’a cessé de dire, sans varier jamais, jusqu’à l’accomplissement de cette mission ; ce qu’elle a articulé dans les nombreux interrogatoires qu’elle a subis. Si la Pucelle n’eût été qu’un personnage aventureux, pourquoi ne partait-elle point de son pays, à tous risques, pour aller offrir ses services au roi de France ? Comment imagina-t-elle de s’adresser, pour être conduite 167à ce prince, au capitaine Baudricourt, dont elle n’était pas connue, et qui ne pouvait, comme elle l’éprouva, que la mal recevoir ? Si elle n’avait pas eu à faire connaître et à remplir une importante mission, pourquoi consentait-t-elle à subir toutes les épreuves auxquelles on l’assujettit ? S’il n’y avait pas eu en elle quelque chose de surhumain, le roi aurait-il pris assez de confiance en une jeune fille inconnue pour donner l’ordre qu’on lui obéit en toutes choses ? On a vu que le roi ne se décida pas légèrement. Comment serait-elle devenue sur-le-champ chef de guerre, général d’armée ; aurait-elle subitement appris à ranger des troupes en bataille, à diriger l’artillerie, etc. ? Comment enfin serait-il venu à l’idée de cette villageoise ignorante, 168de mener le roi à Reims pour l’y faire sacrer, quand personne n’y songeait ?

Je n’argumenterai pas des prédictions de Jeanne d’Arc, quoique toutes aient eu leur accomplissement, ce qui est établi par un grand nombre de dépositions.

Il me paraît digne de Chrétiens, de bons Français, de reconnaître que Dieu, prenant en pitié le royaume de saint Louis, suscita pour le sauver une jeune et simple villageoise, qui à ses yeux mérita cet honneur par sa piété et sa pureté.

169Nous avons vu l’acharnement des Anglais contre la Pucelle leur vainqueur ; la vengeance qu’ils tirèrent d’elle par un effroyable supplice. Ce crime, auquel eurent part des Français, tint à l’esprit de parti et à la politique d’alors. De nos jours, il s’est trouvé un poète anglais (Robert Southey) qui a fait un poème en dix chants, dont Jeanne d’Arc est le héros. C’est au fond l’histoire impartiale des hauts faits d’armes de la Pucelle, qu’il appelle fille merveilleuse. Elle finit par le sacre de Charles VII à Reims. Ce poème est honorable pour la France et pour son héroïne ; on peut dire aussi pour l’Angleterre.

La statue en bronze que les Orléanais ont élevée à la Pucelle leur libératrice, 170peut n’être pas d’un beau travail ; mais elle est bien, en ce sens qu’elle reproduit la jeune d’Arc telle que l’histoire la peint : grande de taille et mince de corsage. Elle tient en main son étendard qu’elle se plaisait à porter.

Le nom de Lys s’est trouvé dans l’origine joint à celui d’Arc, ce qui peut avoir donné lieu aux armes parlantes que la Pucelle à reçues, avec la noblesse, du roi Charles VII pour elle et ses descendants. Ce sont deux fleurs de lys, au milieu desquelles est une épée qui soutient une couronne.

Fin

Notes

  1. [1]

    Le nombre des témoins oculaires est porté à cent quarante-quatre.

  2. [2]

    Pour qu’on ne soupçonnât pas son sexe, pendant son voyage, elle couchait toutes les nuits entre ces deux gentilshommes, enveloppée de son manteau, les aiguillettes de ses chausses, etc., fortement attachées. Il est dit qu’elle ne leur inspira que du respect.

  3. [3]

    Elle avait été laissée libre de faire ou de ne pas faire part de son voyage à ses père et mère.

  4. [4]

    On avait voulu faire entendre que le Dauphin, alors roi, n’était pas fils légitime de Charles VI.

  5. [5]

    Il paraît que la Pucelle donna au roi des signes irrécusables de sa mission. Elle jura de ne point les révéler, et refusa de s’expliquer à ce sujet, quand elle fut interrogée.

  6. [6]

    Le chevalier de Gamaches est celui qu’on a vu jaloux de l’influence de la jeune d’Arc. Cette fois il montra de la générosité.

  7. [7]

    On a vu souvent la jeune guerrière fondre en larmes. C’était ici, comme en d’autres occasions, l’effet de la sorte d’enthousiasme que lui donnait le sentiment de sa haute mission ; elle était d’ailleurs très sensible.

  8. [8]

    On peut être étonné que la Pucelle, après avoir si bien rempli la mission qu’elle avait reçue du ciel, fut destinée à tomber entre les mains de ses implacables ennemis, C’est-à-dire à périr cruellement. Il faut reconnaître que les jugements de la Providence sont impénétrables, que Dieu avait dans sa justice des moyens de dédommager la vertueuse d’Arc. Il est à observer qu’il ne lui est pas reproché d’avoir continué à faire la guerre, après a mission remplie. Elle combattait pour son pays, son roi, enfin pour la plus juste des causes.

  9. [9]

    On voit clairement par cette démarche non inspirée qu’il y avait dans Jeanne d’Arc deux personnages. Que le personnage naturel ne manquait ni de résolution ni de courage.

  10. [10]

    Il est inconcevable que le bailli et son lieutenant (ou l’un des deux) n’aient pas protesté d’une manière quelconque, contre la coupable violation de leur droit dans une telle circonstance.

  11. [11]

    Pour connaître les sources de l’histoire de la Pucelle, on peut consulter les Chroniques de Jean Chartier, de Monstrelet, les journaux du temps, l’Histoire de France de Villaret, l’Histoire d’Angleterre de Hume, l’histoire de M. Le Brun de Charmettes, et surtout les grosses ou manuscrits des procès de condamnation et de révision qui se trouvent à la bibliothèque du roi.

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