#Orléans
6 témoins :
- Louis de Coutes, page de Jeanne
- Jean Pasquerel, aumônier de Jeanne
- Colette
- Pierre Milet
- Aignan Viole
- Jean d’Aulon
Louis de Coutes(page de Jeanne)
- Enquête à Paris et à Rouen (4 avril 1456)
Jeanne fut ensuite conduite à Poitiers, puis ramenée à Tours, dans la maison d’une dénommée Lapau ; là le duc d’Alençon lui donna un cheval, que le témoin vit dans la maison de cette Lapau.
C’est à Tours qu’on lui ordonna d’être valet d’armes de Jeanne, avec un certain Raymond. Dès lors il ne la quitta plus et la servit, tant à Blois qu’à Orléans, et jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus devant la ville de Paris.
À Tours, Jeanne reçut une armure, et du roi un état.
De Tours elle alla à Blois, avec une compagnie d’hommes d’armes du roi ; laquelle compagnie eut dès lors grande confiance en elle.
Jeanne resta un certain temps à Blois ; puis on décida d’aller à Orléans par la Sologne. Jeanne partit toute armée, avec ses soldats auxquels elle recommandait toujours d’avoir grande confiance en Dieu et de confesser leurs péchés.
Le témoin vit Jeanne communier au sein de sa compagnie.
Arrivés à proximité d’Orléans du côté de la Sologne, on les fit traverser, Jeanne, le témoin et plusieurs autres, et ils entrèrent dans la ville. — Jeanne était très meurtrie car elle avait couché toute armée la veille du départ de Blois.
Elle fut hébergée dans la maison du trésorier, devant la porte Bannier. Le témoin la vit communier dans cette maison.
Arrivés à proximité d’Orléans du côté de la Sologne, on les fit traverser, Jeanne, le témoin et plusieurs autres, et ils entrèrent dans la ville. — Jeanne était très meurtrie car elle avait couché toute armée la veille du départ de Blois.
Elle fut hébergée dans la maison du trésorier, devant la porte Bannier. Le témoin la vit communier dans cette maison.
Le lendemain de son entrée, elle alla voir le bâtard d’Orléans, et s’entretint avec lui ; au retour elle était très irritée, car il avait été décidé pour ce jour-là de ne pas partir à l’assaut.
Elle se rendit à un retranchement, et s’adressa aux Anglais se trouvant dans le retranchement vis-à-vis, leur disant de s’en aller, au nom du Christ, sinon elle les chasserait. Le bâtard de Grandville lui lança plusieurs injures, lui demandant si elle voulait qu’ils se rendissent à une femme, et appelant les Français se trouvant avec Jeanne : maquereaux mécréants
.
Elle revint à son logis et monta dans sa chambre. Le témoin croyait qu’elle allait dormir, mais peu après elle descendit et lui dit : Ah ! sanglant garçon, vous ne me diriez pas que le sang de France fût répandu !
, et lui ordonna d’aller chercher son cheval. Lorsqu’il revint, Jeanne avait été toute armée par la maîtresse de maison et sa fille ; elle lui ordonna d’aller chercher son étendard, qui était resté en haut, et le témoin le lui remit par la fenêtre. Jeanne s’en saisit et se précipita vers la porte de Bourgogne ; l’hôtesse dit alors au témoin de la suivre, ce qu’il fit. — Il y avait à ce moment une escarmouche du côté de Saint-Loup, et bientôt le retranchement fut pris. Jeanne rencontra quelques Français blessés, ce qui l’indigna. Dès que les Français la virent, ils se mirent à crier et s’emparèrent de la bastille de Saint-Loup. Des hommes d’Église qui fuyaient en habits ecclésiastiques vinrent au-devant de Jeanne ; elle défendit qu’on leur fît du mal et les fit conduire à son logis, les autres Anglais furent tous tués.
Le jour suivant, vers neuf heures, les troupes du roi traversèrent la rivière dans des bateaux pour aller contre la bastille de Saint-Jean-le-Blanc et s’en emparèrent. De même prirent-ils celle des Célestins [Augustins]. Jeanne, accompagnée du témoin, franchit le fleuve Loire avec ces troupes, puis revint dans la ville d’Orléans où elle coucha dans son logis avec quelques femmes.
Le jour suivant Jeanne fit ouvrir la porte de Bourgogne et une petite porte située près de la grosse tour, contre l’avis de plusieurs seigneurs qui trouvait cela trop dangereux. Elle traversa avec quelques hommes pour attaquer la bastille du Pont. L’assaut dura sans interruption de six heures jusqu’au soir. Jeanne fut blessée ; et dès qu’elle fut soignée, se réarma et repartit à l’assaut. Le retranchement fut enfin pris. Jeanne continuait d’encourager les soldats, annonçant la victoire prochaine. Elle disait, lui semble-t-il, qu’ils auraient le fortin quand ils verraient le vent pousser son étendard dans sa direction. La nuit venait et l’on commençait à désespérer, mais Jeanne promettait qu’on emporterait la bastille le jour même. On prépara un nouvel assaut ; terrifiés, les Anglais ne lui opposèrent aucune défense et furent presque tous noyés.
Le lendemain, tous les assiégeants partirent pour Beaugency et Meung. L’armée du roi, où se trouvait Jeanne, les suivit. Les Anglais quittèrent Beaugency sans combattre, poursuivis par les gens du roi et Jeanne. L’avant-garde était conduite par La Hire, ce qui irrita beaucoup Jeanne, car elle aurait aimé en avoir la charge. L’avant-garde tomba sur les Anglais qui furent presque tous tués.
Jean Pasquerel(aumônier de Jeanne)
- Enquête à Paris et à Rouen (4 mai 1456)
Peu après Jeanne partit avec l’armée pour faire lever le siège devant Orléans ; le témoin ne la quitta plus jusqu’à sa prise devant Compiègne.
Ils restèrent deux ou trois jours à Blois jusqu’à ce que les vivres soient chargées sur les bateaux. Elle lui fit confectionner une bannière [en français] figurant notre Seigneur crucifié, pour rassembler les prêtres ; deux fois par jours, matin et soir, ils les rassemblait pour chanter des hymnes à la bienheureuse Vierge ; et Jeanne était avec eux.
Elle exhortait aussi les hommes d’armes à se joindre, mais ils devaient s’être confessés le jour même ; et tous les prêtres étaient prêts à confesser ceux qui le voulaient.
Jeanne fit marcher les prêtres sous la bannière en tête du convoi. Ils sortirent côté Sologne, en chantant le Veni creator Spiritus et d’autres antiennes. Ils campèrent deux jours dans les champs et arrivèrent devant Orléans le troisième.
Les Français vinrent assez près des Anglais pour qu’on puisse s’observer, pendant qu’on acheminait le ravitaillement. Le fleuve était alors si bas que les bateaux ne pouvaient ni le remonter, ni aborder ; mais presque subitement l’eau monta et les bateaux purent parvenir jusqu’au troupes royales.
Jeanne embarqua avec quelques hommes et entra dans Orléans. Elle le chargea de retourner à Blois avec les prêtres et la bannière, d’où il revinrent sans encombre avec beaucoup d’hommes d’armes. Elle alla à leur rencontre et tous entrèrent dans la ville, à la vue des Anglais, avec le ravitaillement. Cela était surprenant, car les Anglais, nombreux et puissants, armés et prêts à combattre, virent passer leurs ennemis faibles en comparaison et leurs prêtres qui chantaient, sans les attaquer.
Jeanne embarqua avec quelques hommes et entra dans Orléans. Elle le chargea de retourner à Blois avec les prêtres et la bannière, d’où il revinrent sans encombre avec beaucoup d’hommes d’armes. Elle alla à leur rencontre et tous entrèrent dans la ville, à la vue des Anglais, avec le ravitaillement. Cela était surprenant, car les Anglais, nombreux et puissants, armés et prêts à combattre, virent passer leurs ennemis faibles en comparaison et leurs prêtres qui chantaient, sans les attaquer.
Jeanne envoya les gens du roi assaillir la bastille de Saint-Loup. Lui-même et quelques prêtres se rendirent à son logis après le repas et la trouvèrent s’écriant : Où sont ceux qui doivent m’armer ? Le sang de nos gens coule sur la terre.
Dès qu’elle fut armée elle se précipita à l’assaut de la bastille de Saint-Loup. En chemin elle rencontra beaucoup de blessés et en eut une très grande douleur.
La bastille fut prise et ses défenseurs anglais faits prisonniers ; beaucoup furent tués aussi et Jeanne en eut grande douleur, elle les plaignait car ils étaient morts sans confession ; et aussitôt elle se confessa au témoin. Elle lui demanda également d’exhorter tous les soldats à se confesser leurs péchés et à rendre grâce à Dieu pour la victoire ; ou bien elle abandonnerait leur compagnie.
C’était le mercredi, veille de l’Ascension du Seigneur. Elle ajouta qu’avant cinq jours, le siège serait levé et qu’il ne resterait pas un Anglais devant la ville ; et il en fut ainsi.
Plus de cent Anglais de qualité occupaient la bastille, ils n’en resta pas un qui ne fût prisonnier ou mort.
Ce jour-là, vendredi, il l’a confessa et chanta la messe devant elle et ses gens. Ils allèrent à l’assaut, qui se prolongea du matin jusqu’au soir et se conclut par la prise de la bastille des Augustins.
Jeanne, qui d’habitude jeûnait le vendredi, était si fatiguée qu’elle dîna.
Après le dîner un célèbre chevalier (le témoin a oublié son nom) vint lui annoncer que les capitaines tenaient conseil et parlaient d’interrompre les assauts : les Anglais étaient plus forts ; Dieu leur avait déjà accordé de beaux succès ; enfin la ville disposait d’assez de vivres pour attendre un secours du roi. Jeanne leur répondit : Vous êtes allés à votre conseil, et moi au mien ; et croyez que le conseil de mon Seigneur sera accompli et que mais l’autre périra.
.
Le lendemain samedi, après la messe, Jeanne partit à l’assaut de la bastille du Pont, où était Clasdas. L’assaut dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil, sans interruption.
Après le déjeuner, Jeanne fut atteinte d’une flèche au-dessus du sein comme elle l’avait prédit ; elle eut peur et pleura, puis fut consolée. Quelques soldats proposèrent de charmer [en français] sa blessure : Je préférerais mourir plutôt que déplaire à Dieu
; ajoutant qu’elle mourrait bien un jour, ne savait pas quand, où et comment, ni à quelle heure ; cependant, elle acceptait d’être soignée si l’on ne pêchait pas. On pansa sa blessure avec de l’huile d’olive et du lard ; Jeanne se confessa au témoin, pleurant et se lamentant puis elle retourna à l’assaut.
Elle cria à Clasdas : Rends-toi au Roi des cieux. [en français] Tu m’as appelée putain, moi j’ai grand pitié de ton âme et de celle des tiens.
Alors celui-ci, armé de pied en cap, tomba dans le fleuve de Loire et se noya. Jeanne pleura abondamment pour son âme et celle des nombreux autres noyés. Les Anglais qui défendaient la bastille furent faits prisonniers ou moururent.
Le dimanche, avant le lever du soleil, les Anglais qui restaient s’assemblèrent devant les fossés d’Orléans puis partirent pour Meung-sur-Loire.
Après une procession solennelle avec sermon dans Orléans, on décida de se rendre auprès du roi, et Jeanne se mit en route. Les Anglais furent battus à Jargeau où ils s’étaient réunis, puis à Patay.
Le dimanche, avant le lever du soleil, les Anglais qui restaient s’assemblèrent devant les fossés d’Orléans puis partirent pour Meung-sur-Loire.
Colette
- Enquête à Paris et à Rouen (11 mai 1456)
Elle fit la connaissance de Jeanne à Orléans et lui rendait visite dans la maison de Jacques Bouchier, où Jeanne logeait. Elle parlait sans arrêt de Dieu et disait que Messire m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans [en français].
Elle vit plusieurs fois Jeanne entendre la messe avec très grande dévotion, comme une bonne chrétienne et catholique.
La veille de l’Ascension, alors qu’elle dormait, chez Jacques le Bouchier, Jeanne s’éveilla soudain, appela son valet d’armes, un dénommé Mugot, et lui dit : En nom Dé [en français], c’est mal fait. Pourquoi ne m’a-t-on pas réveillée plus tôt ? Nos gens ont beaucoup à besogner
. Elle se fit armer, monta à cheval, et, sa lance au poing, se mit à galoper droit à Saint-Loup, par la Grand Rue, si vite que le feu jaillissait du pavé.
Elle fit proclamer par son de trompe qu’on ne s’emparât de rien dans l’église.
Le matin de la prise de la bastille du pont, on apporta à Jeanne une alose ; elle dit à son hôte : Gardez-la jusqu’à ce soir, car je vous amènerai un godon et reviendrai par le pont [en français].
Pierre Milet
- Enquête à Paris et à Rouen (11 mai 1456)
Il fit la connaissance de Jeanne alors qu’il se trouvait dans Orléans assiégé. Elle fut logée dans la maison de Jacques Bouchier.
Jeanne dormait lorsqu’elle s’éveilla subitement disant que ses gens avaient à faire. Elle se fit armer et sortit de la ville ; et fit proclamer que personne ne devait prendre des biens de l’église.
Dépose comme sa femme [témoin précédent].
Aignan Viole
- Enquête à Paris et à Rouen (11 mai 1456)
Eu connaissance de Jeanne à l’époque du siège d’Orléans. Jeanne fut logée dans la maison de Jacques Bouchier.
Le jour où le fortin de Saint-Loup fut pris, elle dormait et s’éveilla subitement : En nom Dé, nos gens ont bien à besogner [en français].
Elle se fit armer, et parti à cheval rejoindre les autres hommes d’armes qui se trouvaient près du fortin ; peu après le fortin fut pris.
Avant la prise du fortin du pont elle avait déclaré qu’il serait pris et qu’elle reviendrait par le pont, ce qui paraissait à tous impossible ; bien plus elle avait annoncé qu’elle serait blessée. Il en fut ainsi.
Le dimanche après la prise des bastilles, les Anglais se rangèrent en bataille devant Orléans. La plupart des hommes d’armes sortirent pour combattre mais Jeanne, blessée et vêtue d’un jaseran [en français] (cotte de mailles), les rangea en bataille, tout en leur interdisant d’attaquer. Elle disait que c’était le désir et la volonté de Dieu de les laisser partir s’ils voulaient s’en aller ; et les hommes d’armes rentrèrent dans la ville.
Jean d’Aulon
- Déposition de Jean d’Aulon à Lyon (28 mai 1456)
Le roi, considérant la grande bonté qui était en la Pucelle et qu’elle se disait être envoyée de Dieu, annonça en conseil que désormais il s’aiderait d’elle pour la guerre. Il fut donc décidé qu’elle serait envoyée à Orléans, assiégée par les anciens ennemis. On lui donna des gens, et lui même fut chargé par le roi de veiller sur elle. Le roi lui fit faire un harnais sur mesure, et ordonna qu’elle et sa compagnie soient conduites à Orléans. Ils partirent sans délai.
Dunois, qu’on appelait alors le bâtard d’Orléans, se trouvait dans la ville pour sa défense. Dès qu’il apprit la venue de la Pucelle, il fit assembler des hommes pour aller à sa rencontre, comme La Hire et d’autres. Ils décidèrent, pour plus de sûreté, d’y aller par la Loire en bateau, et la trouvèrent à un quart de lieue. Lui-même et la Pucelle montèrent dans un bateau et le reste des gens s’en retournèrent vers Blois. Ils entrèrent dans Orléans sans embûche avec Dunois et ses gens. Dunois la fit loger bien honnêtement dans la maison d’un notable bourgeois de la ville marié à une notable femme.
Le jour même, au logis de la Pucelle, alors qu’elle et le témoins terminait leur dîner, Dunois entra et déclara que le capitaine anglais Fastolf était signalé à Joinville et qu’il arrivait pour renforcer et ravitailler l’armée de siège. L’annonce parut réjouir la Pucelle qui rétorqua : Bâtard ! Bâtard, au nom de Dieu je te commande que dès que tu sauras la venue de Fastolf, tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête.
À quoi Dunois répondit qu’elle se rassure car il lui ferait bien savoir.
Sur ce, le témoin, rompu, s’allongea sur une couchette pour se reposer un peu. La Pucelle l’imita et se mit sur un autre lit avec son hôtesse. À peine commençait-il à prendre son repos que la Pucelle se redressa soudain et le réveilla avec fracas : En nom Dieu, mon conseil m’a dit d’aller sur l’Anglais, mais je ne sais si c’est à leur bastilles ou contre Fastolf !
Il se leva aussitôt et l’arma. Des cris parvinrent du dehors signalant une violente attaque. Il se fit armer et constata que la Pucelle était partie. Dans la rue elle tomba sur un page à cheval, lui prit sa monture de force et traça droit à la porte de Bourgogne d’où venait le bruit. Il la suivit mais ne put la rattraper avant la porte. En arrivant, ils virent qu’on transportait un blessé grave ; elle s’informa et quand on lui apprit que c’était un Français elle déclara qu’elle n’avait jamais vu de sang français sans que les cheveux ne lui dressassent
.
La Pucelle, lui-même et d’autres gens de guerre sortirent de la ville pour soutenir l’attaque ; jamais il n’avait vu tant de gens d’armes de leur parti. Ils se dirigèrent vers une très forte bastille appelée Saint-Loup, qu’ils assaillirent et emportèrent rapidement et à très peu de perte. Tous les ennemis furent soit morts soit pris. Puis ils regagnèrent la ville et se reposèrent le reste de la journée.
Le lendemain, encouragé par la victoire de la veille, la Pucelle et ses gens sortirent attaquer la bastille de Saint-Jean-le-Blanc située en face de la ville. Cette bastille était protégée par une autre, au pied du pont, si bien qu’ils décidèrent de la contourner en passant par une île de la Loire. Ils firent un pont à l’aide de deux bateaux, traversèrent, mais trouvèrent la place vide ; les Anglais ayant préféré se réfugier dans une autre bastille plus grosse et plus forte appelée bastille des Augustins.
Les Français ne se sentant pas de force pour prendre cette bastille décidèrent de rebrousser chemin. Les plus vaillants d’entre eux, les seigneurs de Gaucourt, de Villars, et lui-même restèrent en retrait pour protéger les arrières. La Pucelle et la Hire montèrent chacun sur un bateau, la lance à la main, quand soudain on vit l’ennemi jaillir de la bastille des Augustin. La Pucelle et La Hire, toujours en première ligne, couchèrent leur lance et commencèrent à frapper, suivi par leur gens ; si bien que l’ennemi dut se réfugier dans la bastille.
Pendant ce temps, le témoin assurait la garde d’une passe avec sa compagnie, qui comptait un bien vaillant homme d’armes du pays d’Espagne, Alphonse de Partada. Un autre bel homme, grand et bien armé, décida de quitter le rang pour aller à l’assaut ; le témoin le somma de garder son poste mais il répondit qu’il n’en ferait rien. Ledit Alphonse le prit à parti, disant que d’autres aussi vaillants que lui restaient bien ; il répondit que lui ne resterait pas. Ils s’échangèrent des mots, et résolurent d’aller tous deux à l’assaut voir qui serait le plus vaillant. Bras dessus, bras dessous, il s’élancèrent vers la bastille. Là, un grand, fort et puissant Anglais causait de grands dommages et rendait la palissade infranchissable. Le témoin montra l’Anglais à un nommé maître Jean le Canonnier, qui d’un trait le jeta mort par terre. Les deux hommes s’engouffrèrent dans la bastille, et toute leur compagnie derrière eux. En peu de temps la place était prise. Quelques ennemis parvinrent à se réfugier dans la bastille des Tournelles au pied du pont, mais la plupart furent tués ou pris. Après cette victoire, la Pucelle, les seigneurs et leurs gens passèrent la nuit devant la bastille.
Le lendemain matin, la Pucelle convoqua les seigneurs et capitaines qui se trouvaient devant la bastille gagnée la veille afin d’aviser la suite. On convint que la priorité était désormais le gros boulevard que les Anglais avaient construit devant la bastille des Tournelles. La Pucelle et les capitaines répartirent leur gens autour du boulevard et l’assaillirent de toutes parts. L’effort dura du matin jusqu’au soleil couchant sans parvenir à rien prendre. Les capitaines, considérant l’heure tardive et la fatigue générale décidèrent de sonner la retraite. Celui qui portait l’étendard de la Pucelle voulut suivre le mouvement et remit l’étendard à un homme du seigneur de Villars nommé le Basque, que le témoin connaissait pour brave. Craignant que si l’on renonçait aujourd’hui, le boulevard et la bastilles demeurassent aux ennemis, il eut l’idée de porter l’étendard bien en avant, comptant sur l’affection qu’il inspirait à tous les gens de guerre pour les relancer à l’assaut. Observant l’entreprise, le témoin demanda au Basque s’il le suivrait dans la bastille. Ayant obtenu sa promesse, il se jeta dans le fossé et, se protégeant des jets de pierre avec son bouclier, parvint jusqu’au pied du boulevard, persuadé que son compagnon l’avait suivi. Mais au moment où celui-ci allait s’élancer, la Pucelle, qui venait d’apercevoir son étendard dans les mains d’un autre, l’agrippa par le bout en criant : Ha ! Mon étendard ! mon étendard !
Comme aucun des deux ne lâchait, l’étendard ballottait, si bien que les autres crurent qu’elle leur faisait signe. Le témoin vit cependant que le Basque ne l’avait pas suivi et lui dit : Ha, Basque, n’avais-tu pas promis ?
; ce dernier tira un grand coup sur l’étendard, l’arracha des mains de la Pucelle, et s’en fut rejoindre son camarade. Tous les gens de la Pucelle se rallièrent et se ruèrent à l’assaut. En peu de temps le boulevard et la bastille étaient pris. — Ce soir-là, comme Jeanne l’avait annoncé le matin-même, les Français rentrèrent dans Orléans par le pont. Elle avait été blessée d’un trait durant l’assaut, il l’a fit soigner.
Le lendemain, les Anglais qui se trouvaient encore devant la ville levèrent le siège et s’en allèrent, confus et déconfits. C’est ainsi que grâce à l’aide de notre Seigneur et de la Pucelle, la ville fut délivrée.