Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc

Déposition de Jean d’Aulon

Interrogé une fois en 1456.

Jean d’Aulon prêta serment et déposa devant les deux notaires et le vice-inquisiteur ce qui suit : [En français.]

Arrivée de Jeanne auprès du roi.]

Il y a 28 ans environ, alors que le roi était à Poitiers, on vint l’avertir qu’une Pucelle, originaire de Lorraine, lui avait été amenée par deux gentilshommes se disant envoyés par Robert de Baudricourt, le chevalier Bertrand et Jean de Metz. Lui-même se rendit à Poitiers pour la voir.

Premier examen.]

La Pucelle s’entretint seule avec le roi et lui dit certaines choses secrètes (qu’il ignore). Peu après, le roi fit assembler son conseil, auquel participa le déposant, où il déclara que la Pucelle se disait envoyée par Dieu pour l’aider à recouvrer son royaume, alors occupé pour la plus grande partie par ses vieux ennemis les Anglais. Le conseil décida que la Pucelle, qui paraissait âgée de 16 ans environ, serait interrogées sur des points touchant la foi. Le roi convoqua plusieurs théologiens, juristes et autres experts, qui l’interrogèrent avec soin. Lui-même fut présent au conseil, lorsqu’ils firent leur rapport : ils affirmèrent publiquement ne voir en elle qu’une bonne chrétienne et vraie catholique, et la tenaient pour telle.

Examen de virginité.]

Après ce rapport, la Pucelle fut confiée à la reine de Sicile, mère de la reine, et à ses dames qui examinèrent ses parties secrètes et la déclarèrent vraie et entière pucelle. Il fut également présent quand la reine fit son rapport.

Approbation du conseil.]

Le roi, considérant la grande bonté qui était en la Pucelle et qu’elle se disait être envoyée de Dieu, annonça en conseil que désormais il s’aiderait d’elle pour la guerre. Il fut donc décidé qu’elle serait envoyée à Orléans, assiégée par les anciens ennemis. On lui donna des gens, et lui même fut chargé par le roi de veiller sur elle. Le roi lui fit faire un harnais sur mesure, et ordonna qu’elle et sa compagnie soient conduites à Orléans. Ils partirent sans délai.

Arrivée à Orléans.]

Dunois, qu’on appelait alors le bâtard d’Orléans, se trouvait dans la ville pour sa défense. Dès qu’il apprit la venue de la Pucelle, il fit assembler des hommes pour aller à sa rencontre, comme La Hire et d’autres. Ils décidèrent, pour plus de sûreté, d’y aller par la Loire en bateau, et la trouvèrent à un quart de lieue. Lui-même et la Pucelle montèrent dans un bateau et le reste des gens s’en retournèrent vers Blois. Ils entrèrent dans Orléans sans embûche avec Dunois et ses gens. Dunois la fit loger bien honnêtement dans la maison d’un notable bourgeois de la ville marié à une notable femme.

Renfort de Blois.]

Après s’être entretint avec la Pucelle sur comment défendre de la ville et mieux accabler l’ennemi, Dunois, La Hire et les autres capitaines décidèrent qu’on irait chercher des renforts de Blois. Dunois, le témoin et d’autres capitaines s’apprêtèrent à y aller avec leurs gens. Lorsque la Pucelle apprit leur départ, elle sauta à cheval et sortit avec La Hire et des gens à elle pour tenir l’ennemi à distance. Elle fit si bien que grâce à Dieu, Dunois, lui-même et leurs gens passèrent sans encombre, malgré la grande puissance et le nombre des ennemis ; puis elle rentra dans la ville. Lorsqu’elle apprit le retour des capitaines avec le renfort, elle monta à cheval et avec ses gens, partit à leur rencontre pour leur prêter main forte au cas où. La Pucelle, Dunois, le maréchal, La Hire, le témoin et leur gens entrèrent dans la ville au vu et au su des ennemis, sans la moindre opposition.

Arrivée de Fastolf.]

Le jour même, au logis de la Pucelle, alors qu’elle et le témoins terminait leur dîner, Dunois entra et déclara que le capitaine anglais Fastolf était signalé à Joinville et qu’il arrivait pour renforcer et ravitailler l’armée de siège. L’annonce parut réjouir la Pucelle qui rétorqua : Bâtard ! Bâtard, au nom de Dieu je te commande que dès que tu sauras la venue de Fastolf, tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. À quoi Dunois répondit qu’elle se rassure car il lui ferait bien savoir.

Attaque de la porte de Bourgogne.]

Sur ce, le témoin, rompu, s’allongea sur une couchette pour se reposer un peu. La Pucelle l’imita et se mit sur un autre lit avec son hôtesse. À peine commençait-il à prendre son repos que la Pucelle se redressa soudain et le réveilla avec fracas : En nom Dieu, mon conseil m’a dit d’aller sur l’Anglais, mais je ne sais si c’est à leur bastilles ou contre Fastolf ! Il se leva aussitôt et l’arma. Des cris parvinrent du dehors signalant une violente attaque. Il se fit armer et constata que la Pucelle était partie. Dans la rue elle tomba sur un page à cheval, lui prit sa monture de force et traça droit à la porte de Bourgogne d’où venait le bruit. Il la suivit mais ne put la rattraper avant la porte. En arrivant, ils virent qu’on transportait un blessé grave ; elle s’informa et quand on lui apprit que c’était un Français elle déclara qu’elle n’avait jamais vu de sang français sans que les cheveux ne lui dressassent.

Prise de Saint-Loup.]

La Pucelle, lui-même et d’autres gens de guerre sortirent de la ville pour soutenir l’attaque ; jamais il n’avait vu tant de gens d’armes de leur parti. Ils se dirigèrent vers une très forte bastille appelée Saint-Loup, qu’ils assaillirent et emportèrent rapidement et à très peu de perte. Tous les ennemis furent soit morts soit pris. Puis ils regagnèrent la ville et se reposèrent le reste de la journée.

Prise de Saint-Jean-le-Blanc.]

Le lendemain, encouragé par la victoire de la veille, la Pucelle et ses gens sortirent attaquer la bastille de Saint-Jean-le-Blanc située en face de la ville. Cette bastille était protégée par une autre, au pied du pont, si bien qu’ils décidèrent de la contourner en passant par une île de la Loire. Ils firent un pont à l’aide de deux bateaux, traversèrent, mais trouvèrent la place vide ; les Anglais ayant préféré se réfugier dans une autre bastille plus grosse et plus forte appelée bastille des Augustins.

Prise des Augustins.]

Les Français ne se sentant pas de force pour prendre cette bastille décidèrent de rebrousser chemin. Les plus vaillants d’entre eux, les seigneurs de Gaucourt, de Villars, et lui-même restèrent en retrait pour protéger les arrières. La Pucelle et la Hire montèrent chacun sur un bateau, la lance à la main, quand soudain on vit l’ennemi jaillir de la bastille des Augustin. La Pucelle et La Hire, toujours en première ligne, couchèrent leur lance et commencèrent à frapper, suivi par leur gens ; si bien que l’ennemi dut se réfugier dans la bastille.

Pendant ce temps, le témoin assurait la garde d’une passe avec sa compagnie, qui comptait un bien vaillant homme d’armes du pays d’Espagne, Alphonse de Partada. Un autre bel homme, grand et bien armé, décida de quitter le rang pour aller à l’assaut ; le témoin le somma de garder son poste mais il répondit qu’il n’en ferait rien. Ledit Alphonse le prit à parti, disant que d’autres aussi vaillants que lui restaient bien ; il répondit que lui ne resterait pas. Ils s’échangèrent des mots, et résolurent d’aller tous deux à l’assaut voir qui serait le plus vaillant. Bras dessus, bras dessous, il s’élancèrent vers la bastille. Là, un grand, fort et puissant Anglais causait de grands dommages et rendait la palissade infranchissable. Le témoin montra l’Anglais à un nommé maître Jean le Canonnier, qui d’un trait le jeta mort par terre. Les deux hommes s’engouffrèrent dans la bastille, et toute leur compagnie derrière eux. En peu de temps la place était prise. Quelques ennemis parvinrent à se réfugier dans la bastille des Tournelles au pied du pont, mais la plupart furent tués ou pris. Après cette victoire, la Pucelle, les seigneurs et leurs gens passèrent la nuit devant la bastille.

Prise des Tournelles.]

Le lendemain matin, la Pucelle convoqua les seigneurs et capitaines qui se trouvaient devant la bastille gagnée la veille afin d’aviser la suite. On convint que la priorité était désormais le gros boulevard que les Anglais avaient construit devant la bastille des Tournelles. La Pucelle et les capitaines répartirent leur gens autour du boulevard et l’assaillirent de toutes parts. L’effort dura du matin jusqu’au soleil couchant sans parvenir à rien prendre. Les capitaines, considérant l’heure tardive et la fatigue générale décidèrent de sonner la retraite. Celui qui portait l’étendard de la Pucelle voulut suivre le mouvement et remit l’étendard à un homme du seigneur de Villars nommé le Basque, que le témoin connaissait pour brave. Craignant que si l’on renonçait aujourd’hui, le boulevard et la bastilles demeurassent aux ennemis, il eut l’idée de porter l’étendard bien en avant, comptant sur l’affection qu’il inspirait à tous les gens de guerre pour les relancer à l’assaut. Observant l’entreprise, le témoin demanda au Basque s’il le suivrait dans la bastille. Ayant obtenu sa promesse, il se jeta dans le fossé et, se protégeant des jets de pierre avec son bouclier, parvint jusqu’au pied du boulevard, persuadé que son compagnon l’avait suivi. Mais au moment où celui-ci allait s’élancer, la Pucelle, qui venait d’apercevoir son étendard dans les mains d’un autre, l’agrippa par le bout en criant : Ha ! Mon étendard ! mon étendard ! Comme aucun des deux ne lâchait, l’étendard ballottait, si bien que les autres crurent qu’elle leur faisait signe. Le témoin vit cependant que le Basque ne l’avait pas suivi et lui dit : Ha, Basque, n’avais-tu pas promis ? ; ce dernier tira un grand coup sur l’étendard, l’arracha des mains de la Pucelle, et s’en fut rejoindre son camarade. Tous les gens de la Pucelle se rallièrent et se ruèrent à l’assaut. En peu de temps le boulevard et la bastille étaient pris. — Ce soir-là, comme Jeanne l’avait annoncé le matin-même, les Français rentrèrent dans Orléans par le pont. Elle avait été blessée d’un trait durant l’assaut, il l’a fit soigner.

Départ des Anglais.]

Le lendemain, les Anglais qui se trouvaient encore devant la ville levèrent le siège et s’en allèrent, confus et déconfits. C’est ainsi que grâce à l’aide de notre Seigneur et de la Pucelle, la ville fut délivrée.

Siège de Saint-Pierre-le-Moûtier.]

Peu après le retour du sacre, alors que le roi se trouvait à Mehun-sur-Yèvre, le conseil décida qu’il fallait recouvrer la ville de La Charité, et avant prendre celle de Saint-Pierre-le-Moûtier, toutes deux aux mains de l’ennemi. La Pucelle alla à Bourges rassembler des forces sous le commandement du seigneur d’Albret, et de là on partit mettre le siège devant Saint-Pierre. Enfin on donna l’assaut, mais les assiégés offrirent une si merveilleuse résistance que les Français firent sonner la retraite. Le témoin, qui était blessé d’un trait au talon et ne pouvait se déplacer sans béquilles, aperçut alors la Pucelle qui demeurait là, avec une poignée d’hommes. Craignant quelque danger il monta sur un cheval et tira vers elle lui demander ce qu’elle faisait ici seule, et pourquoi elle ne repliait pas avec les autres. Après avoir retiré sa salade [casque], elle répondit qu’elle n’était pas seule, qu’elle avait encore cinquante mille de ses gens avec elle, et qu’elle ne partirait pas avant d’avoir pris la ville. Elle n’avait pourtant pas plus de quatre ou cinq hommes avec elle, et d’autres que lui le virent aussi. Il l’exhorta à se retirer, mais elle lui réclama des fagots pour faire un pont sur le fossé. Aux fagots tout le monde cria-t-elle ; et à l’instant le pont fut dressé. Lui-même en fut tout émerveillé ; car à peine assaillie, la ville fut prise sans grande résistance.

Envoyée par Dieu.]

Tous les faits de la Pucelle lui semblaient plus divins et miraculeux qu’autrement ; il aurait été impossible à une si jeune pucelle d’accomplir tant de choses sans être gouvernée par notre Seigneur.

Mœurs et piété de Jeanne.]

Il passa une année entière en compagnie de la Pucelle. Durant tout ce temps il n’a vu et connue en elle qu’une bonne chrétienne, de très bonne vie et de conversation honnête, en tous et chacun de ses faits. La Pucelle était aussi très dévote et entendait volontiers et dévotement la messe, tous les jours si possible, la grand messe du lieu aux jours solennels et la basse messe les autres jours. Il la vit plusieurs fois se confesser et communier et ne l’a jamais entendue jurer ou blasphémer.

Chasteté de Jeanne.]

La Pucelle était une jeune fille belle et bien formée ; il lui vit plusieurs fois la poitrine et les jambes nues, lorsqu’il l’aidait à s’armer ou en faisant panser ses plaies, et aussi s’approchait souvent d’elle. Pourtant, et bien qu’il fut alors fort, jeune et en sa bonne puissance, jamais il n’eut de désir charnel vers elle. Ni aucun de ses gens ou écuyer, ainsi qu’il l’entendit souvent dire.

Jeanne devait être inspirée.]

Elle était très bonne chrétienne et devait être inspirée, car elle aimait tout ce qu’un bon chrétien doit aimer.

Jeanne aimait un prudhomme.]

Elle aimait notamment un bon prudhomme qu’elle savait être de vie chaste.

Secrète maladie des femmes.]

Il tient de plusieurs femmes qui ont vu la Pucelle nue et su ses secrets, qu’elle n’avait pas la secrète maladie des femmes, et que personne n’en vit rien par ses habillements ou autres.

Le conseil de Jeanne.]

Pour les faits de guerre, la Pucelle lui disait qu’elle avait un conseil qui la guidait. Il lui demanda qui était ce conseil, elle lui répondit qu’ils étaient trois : l’un restaient toujours avec elle, un autre allait et venait, et le troisième était celui avec lequel les deux premiers délibéraient. Un jour il la pria de bien vouloir lui montrer son conseil mais elle lui répondit qu’il n’était pas assez digne ni vertueux pour le voir ; il ne chercha plus à en savoir d’avantage.

Piété de Jeanne.]

Vu ses faits et gestes ainsi que ses grandes réalisations, croit fermement que la Pucelle était remplie de tous les biens qui peuvent et doivent être en une bonne chrétienne.

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