Texte intégral
Histoire des Français
Tome XIII
(Chapitres III et IV consacrés à Jeanne d’Arc)
par
(1831)
Éditions Ars&litteræ © 2021
Introduction (tome I, 1821)
Histoire des Français, tome I, 1821, pages I à XXVIII.
On s’est plaint souvent de ce que l’histoire des peuples modernes nous était moins connue que celle des Grecs ou des Romains, de ce que nous comprenions moins leur politique et le développement de leurs institutions, de ce que notre sensibilité était moins éveillée par tous leurs souvenirs que par ceux de l’Antiquité. L’histoire moderne n’excite, dit-on, qu’un intérêt languissant, et malgré les efforts répétés de ceux qui veulent l’apprendre, elle échappe presque aussitôt à la mémoire.
Ce reproche a été fait d’une manière plus particulière à l’histoire de France, justement parce que le besoin de la savoir est plus universel. Il est senti, non par les Français seulement, mais par tous les Européens. La situation centrale de la France, sa puissance, la longue durée de la monarchie, la suprématie qu’à deux ou trois reprises elle a acquise sur tout l’Occident, ont tellement lié sa destinée à toutes les autres, que les révolutions des peuples européens procèdent presque toujours de celles de la France, et que, après l’histoire nationale, c’est l’histoire de France que chacun d’eux doit surtout étudier. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne septentrionale, la Savoie, la Belgique, la Hollande et la Suisse ont fait partie de la monarchie des Francs ou mérovingiens, ou carolingiens. C’est par leur soumission à cette monarchie que commence pour ces contrées l’histoire de tous les peuples qui les habitent aujourd’hui, celle des îles britanniques s’est intimement liée à l’histoire de France par la rivalité des Anglais, par l’alliance des Écossais. Ainsi les étrangers comme les nationaux, sont ramenés sans cesse par leurs intérêts les plus chers à étudier les annales de la France, tandis qu’ils sont repoussés presque aussitôt, par la manière dont elles ont été écrites.
Ce n’est pas que l’histoire de France n’ait été tour à tour l’objet des laborieuses recherches des érudits, et des spéculations des philosophes. Tout ce que l’orgueil national, la vénération pour l’Antiquité, le respect pour des noms et des races illustres ont pu inspirer de patience, de persévérance, de critique ingénieuse et d’art pour la divination historique a été épuisé par les érudits, pour retirer des ténèbres du Moyen Âge les origines de la monarchie. Tout ce que la force d’esprit spéculative, l’enthousiasme pour les rois, pour la noblesse, pour les anciennes lois, pour la religion, et même pour la liberté, ont pu inspirer de théories ingénieuses, d’éloquence, de poésie, de méditations philosophiques, a été mis en œuvre par des hommes doués de rares talents, pour coordonner, pour expliquer les uns par les autres, pour ranimer des faits qui nous étaient connus, sans que nous trouvassions le principe de vie qui les avait fait naître les uns des autres.
Quelle est donc la cause qui a pu dépouiller de tout intérêt une histoire enrichie par tant de grands événements ; une histoire dans laquelle chaque nom, ou de lieu ou de famille rappelant des souvenirs qui nous sont chers, devait parler à notre imagination ; chaque fait s’expliquant par des coutumes ou des opinions qui existent encore, ou qui ont laissé des traces ; par des droits dont nous sommes encore en jouissance, ou que nous avons regretté lorsqu’ils nous furent ravis, devait éveiller notre attention ?
On peut, je crois, répondre d’une manière générale, que la grande cause de la froideur de l’histoire de France et de presque toutes les histoires modernes, c’est le manque de vérité ; de cette vérité complète, sans réserve, sans arrière pensée, qui ne se trouve que dans les historiens de l’Antiquité. Aucune histoire moderne n’a été absolument dégagée de ces mensonges obligés, de ces flatteries de convention, de ces réticences respectueuses qui détruisent tout ensemble notre confiance dans l’écrivain, et notre intelligence des événements qu’il raconte, parce que leur enchaînement nous échappe. La religion et la politique de l’État, ces deux grands leviers qui mettent en mouvement les sociétés humaines, n’ont jamais pu être abordées avec une pleine franchise ; jamais on n’a pu attacher ouvertement le blâme, partout où l’on a cru qu’il était mérité. Les écrivains mêmes qui voulaient attaquer l’Église ou la monarchie, ont voilé des accusations quelquefois exagérées, sous des protestations qui n’étaient pas moins fausses ; leurs déclarations de respect devaient servir à masquer leurs agressions ; ils semblaient compter que leurs lecteurs ne prendraient pas à la lettre toutes leurs paroles, et ils ont employé beaucoup d’esprit à s’ôter à eux-mêmes ce caractère de bonne foi, le plus essentiel de tous à conserver par ceux qui veulent être écoutés.
L’esclavage de la presse n’a pas seul empêché ceux qui ont écrit l’Histoire, de dire la vérité telle qu’ils l’avaient vue et qu’ils la connaissaient. L’autorité qu’on a attribuée au temps passé, a dénaturé la critique historique, en la mettant au service de tous les partis et de toutes les ambitions. Plusieurs grands écrivains n’ont point hésité à torturer les faits pour présenter sous leur garantie des opinions dont ils n’auraient point osé exposer la théorie ; plusieurs autres ont cru voir dans le passé tout ce qu’ils désiraient dans le présent, tous les principes qu’ils invoquaient. On a cherché dans l’Histoire les droits de la génération présente, et non des exemples pour guider la postérité ; on a demandé aux siècles passés la mesure des prérogatives du trône, ou celle des libertés du peuple, comme si rien ne pouvait exister aujourd’hui que ce qui a existé jadis ; et la vérité en a souffert, parce que tous les partis ont dénaturé les événements anciens, pour s’en faire des armes en faveur des prétentions nouvelles.
L’Histoire est la base de toutes les sciences sociales, mais c’est parce qu’elle nous présente le recueil de toutes les leçons qu’a données l’expérience, non celui de tous les titres que la force ou la fraude ont pu acquérir. Le législateur, en donnant à la société une organisation, doit chercher tout ce qui peut tendre au développement moral des hommes et à leur bonheur. Son seul guide, dans cette recherche, est l’expérience ; or, il ne peut point s’éclairer par la sienne propre, car le résultat des lois et des institutions politiques se fait quelquefois attendre pendant plusieurs générations. C’est donc celle du monde entier qu’il doit consulter. Il doit comparer les effets d’une même cause dans plusieurs pays, dans plusieurs circonstances, afin de dégager cette cause de tous les accidents qui la compliquent. Un seul fait, un seul événement, peut à peine être regardé dans cette science comme un exemple instructif, parce qu’il est trop difficile de lui assigner sa vraie cause, de le dépouiller de tout ce qui tient à des incidents qui ne se reproduiront plus. Il est trop difficile de tenir compte, pour juger ce fait isolé, des habitudes reçues, des préjugés enracinés ; des opinions dominantes à une certaine époque, du point d’honneur propre à un certain peuple, de son état de richesse ou de pauvreté, d’industrie pastorale, agricole ou manufacturière, de la condition servile, salariée, ou indépendante des classes inférieures de la société. Conclure des Spartiates au temps de Lycurgue ou des Francs au temps de Clovis, aux Français de nos jours, ce serait employer l’expérience à accréditer l’absurdité ; car ce qui contentait nos pères ne pourrait le plus souvent que nous offenser. Mais si les effets isolés qu’on attribue à une institution, ne peuvent que nous induire en erreur, les effets constamment analogues d’institutions semblables, nous offrent la seule évidence dont les sciences sociales soient susceptibles.
Les hommes, en contractant l’association qui forme les corps politiques, ont dû se proposer un double but, leur bonheur d’abord, puis leur perfectionnement moral. Ce n’est point un contrat antérieur, ce ne sont point des engagements primitifs qui les lient encore aujourd’hui à l’État dont ils font partie ; c’est chaque jour qu’ils sacrifient une partie de leurs droits en retour d’une certaine protection sociale. Ils sont et demeurent un seul peuple, non point à cause du passé, mais à cause de l’avenir, à cause de la garantie qu’ils attendent de l’ordre politique, à cause du développement moral que l’union, la force, la paix, la liberté et le bonheur doivent produire en eux. La loi, l’ordre constitutionnel des États ne fondent pas le droit. Au contraire cette loi, cet ordre constitutionnel, ne sont que des moyens pour garantir le droit antérieur qu’ont tous les hommes, au bonheur et à la vertu, des moyens pour maintenir dans des termes équitables l’échange journalier que fait le citoyen d’une partie de son indépendance contre une certaine protection. L’avantage de tous peut exiger qu’au nom de tous on force chacun à son tour à accepter les termes de cet échange, afin qu’il soit uniforme ; mais rien ne saurait dispenser le législateur de rendre cet échange avantageux. Le citoyen n’est point admis à dire, pour se refuser à remplir les obligations sociales, qu’il n’y a jamais donné son consentement ; l’avantage de tous exige que ce consentement soit supposé. Mais le citoyen, mais la nation sont toujours admis à plaider que la condition de l’association leur est dommageable et non utile, qu’elle les prive de plus de droits qu’elle ne leur donne de privilèges, qu’elle n’a pas été calculée pour l’avantage de tous, ou qu’elle ne produit pas cet avantage, qu’elle rend l’homme malheureux ou qu’elle l’avilit, qu’elle attaque ou ses jouissances ou ses vertus, qu’elle s’oppose ou à sa prospérité ou à son perfectionnement. C’est au nom de ce seul avantage universel que la société existe ; c’est en raison seule des fruits que l’homme en doit attendre, que la société a acquis des droits ; tous ces droits sont anéantis si le but est manqué, si l’association est oppressive.
Ainsi la loi ou l’ordre qui n’ont pas pour but et pour effet ce progrès constant de l’espèce humaine vers son amélioration morale et son bonheur, existassent-ils dès les premiers temps historiques, n’en sont pas moins susceptibles de réforme ou d’abolition, parce qu’ils sont en contradiction avec le droit primitif de l’espèce humaine, son droit le plus ancien et le plus imprescriptible. La loi ou l’ordre que l’usurpation ou la violence auraient établis, mais dont le résultat serait de rendre les hommes meilleurs et plus heureux, se trouveraient légitimés par ce résultat, parce qu’il est le seul but et la seule garantie de toute loi. Le temps ou la durée ne sont point un principe de droit, mais un moyen de stabilité, une garantie d’expérience ; la loi doit être jugée par l’Histoire au lieu d’être fondée sur l’Histoire. Après nous avoir dit que nos pères ont fait ainsi, il faut encore nous démontrer qu’ils s’en sont bien trouvés ; autrement leur exemple nous montre ce qu’il nous faut éviter, non ce qu’il nous faut suivre.
Ce n’est point ainsi que l’Histoire a été considérée en France ; on a toujours voulu la faire servir à établir les droits ou des rois, ou des ducs et pairs, ou des parlements, ou des prélats, ou du peuple ; au lieu de lui demander compte des erreurs de tous les pouvoirs pour les éviter à l’avenir, des hommes non moins ingénieux qu’érudits, ont, à cette occasion, violenté tous les faits pour les appeler au secours de leurs théories ; car leur respect pour le passé ne pouvant arrêter l’essor de leur imagination, ils ont, et presque toujours en conscience, créé une Antiquité qui s’accordât avec leurs désirs, pour invoquer ensuite les droits qu’elle avait fondés. Boulainvilliers, Dubos, Montesquieu, l’abbé de Mably, et de nos jours plus d’un écrivain de parti, ont été chercher dans l’ancienne monarchie des titres pour ce qu’ils regrettaient ou ce qu’ils voulaient établir. Ils auraient considéré les faits avec plus d’impartialité, ils les auraient représentés sous des couleurs plus vraies, ils auraient moins sacrifié à l’esprit de système, s’ils n’avaient jamais perdu de vue qu’une ancienne pratique ne prouve pas un droit, plutôt qu’un abus, et que le passé doit nous éclairer, mais qu’il ne nous lie pas.
Ce reproche peut aussi s’adresser en partie aux savants et aux jurisconsultes de l’Allemagne, quoique leurs immenses recherches, leur critique ingénieuse, et leur art pour les rapprochements, qui fait jaillir d’anciens faits des vérités nouvelles, aient éclairé dans les derniers temps les antiquités communes aux Francs et aux Germains d’une lumière tout-à-fait inattendue. Mais ils ont trop pris d’amour pour leur ouvrage, ils ont trop présenté à l’admiration ou à l’imitation de leurs contemporains, les institutions antiques qu’ils avaient retrouvées ou devinées ; sans cesse occupés de réclamer auprès de leurs princes les droits de cité et de patrie qu’on leur refuse, ils ont trop cru devoir les demander comme d’anciens droits germaniques, et ils n’ont point fait assez attention que ces droits dont ils parlent, doivent être jugés par leurs résultats ; que la liberté, la justice et la sagesse de leurs pères, dont ils prétendent retrouver partout les marques dans leur législation, se reconnaîtraient surtout à une prospérité qu’on cherche en vain dans l’Histoire, à l’époque où cette législation fut en vigueur.
La vérité historique a été presque universellement altérée d’une autre manière encore, par une partialité que la plupart des historiens se sont imposée comme un devoir national. Ils ont cru que leur patriotisme les appelait avant toute chose à se faire les avocats de la nation et de ses princes, à dissimuler leurs cruautés, à excuser leurs faiblesses, à expliquer leurs injustices, et à montrer qu’en dépit du témoignage d’historiens étrangers ou d’événements postérieurs, tous les rois français, tous les rois mêmes de la province de France dont ils ont fait l’histoire particulière, ont toujours été de bons ou de grands hommes, que leurs armées ont toujours été victorieuses, que leurs peuples, excepté lorsqu’ils secouaient l’autorité légitime, ont toujours été sages et heureux. Depuis les plus anciennes histoires de France jusqu’aux dernières, ce système n’a jamais été abandonné : de nos jours même un écrivain illustre s’est annoncé comme voulant, dans une nouvelle histoire de France, rehausser la gloire des hommes des temps passés. Chez toutes les nations qui ne sont point libres, les historiens se sont imposé la même tâche, parce qu’elles s’occupent beaucoup plus du jugement que les autres porteront d’elles, que de leurs propres sentiments, ou des résultats d’une expérience dont il ne leur est point permis de faire usage.
Mais certes, cette vanité suppose au dedans de soi bien peu d’estime de soi-même. Il faut se défier beaucoup de la vérité pour travailler ainsi à la masquer sans cesse. La nation française est assez grande et assez glorieuse pour ne devoir pas être embarrassée du souvenir de ses revers et de ses fautes ; et l’on a pu dire une fois des gendarmes de François Ier, qu’ils n’étaient que lièvres armés, sans qu’elle craigne aujourd’hui que l’on doute de son courage. S’il était vrai qu’une génération tout entière, que plusieurs mêmes eussent laissé complètement éteindre la valeur dont cette nation a donné tant de preuves, loin de dissimuler ce fait, ou d’en étouffer le souvenir, il faudrait le recueillir précieusement pour en chercher l’explication dans les institutions de cette époque. Tandis que toute notre étude doit être de remonter aux causes, pourrions-nous en reconnaître aucune si nous en supprimions les effets.
La dissimulation des vices du gouvernement, est de la part de l’historien, plus imprudente et plus criminelle encore. En rassemblant les souvenirs nationaux, c’est moins à la réputation des morts qu’au salut des vivants que nous devons songer. Clovis, Philippe-le-Bel ou Louis XIII, ne souffriront pas des reproches que l’on fera à leur mémoire ; mais les souffrances qu’ils infligeaient à leurs contemporains se renouvelleront encore pour nous ou pour nos neveux, si nous n’apprenons pas, par leur exemple, quelle perfidie peut s’allier à une fausse piété, quels crimes peuvent se cacher sous le manteau de la politique ; quelle cruauté peut être la conséquence de la seule faiblesse ; si nous ne voyons pas en tous dans quel abîme entraîne le pouvoir absolu. Qu’apprendrons-nous sur l’éducation des princes, sur les mécontentements des peuples, sur les intrigues des ministres, si l’on nous montre toujours les rois autres qu’ils n’ont été réellement ? que nous servent les portraits si avantageux, les justifications si habilement écrites des rois des Bourguignons, dans le père Plancher ; des rois des Wisigoths, dans les pères Vic et Vaissette ; de tous les rois de France, dans le père Daniel ? Quelle leçon nous donne l’abbé Velly en faisant l’apologie de Brunehaut elle-même, tandis que les rois et leurs sujets auraient dû retirer instruction de son affreux supplice ?
C’est avec une plus haute idée des devoirs de l’historien, et de l’usage qui peut être fait de son travail ; c’est avec un sentiment plus consciencieux de cette vérité que nous devons à nos lecteurs tout entière, sans ménagement, sans subterfuges, sans arrière-pensée, que nous avons entrepris l’Histoire des Français, et que nous en publions aujourd’hui les deux premières parties. Nous ne chercherons ni à rehausser la gloire, ni à redoubler la honte des rois ou des peuples qui ont passé avant nous sur cette terre ; nous n’exagérerons point leurs vertus ou leurs crimes ; nous ne nous arrêterons jamais pour nous demander, si le lecteur, après ce que nous allons lui raconter, aimera plus ou moins la France, s’il s’enorgueillira plus ou moins de sa patrie, s’il sera plus ou moins attaché à ses lois, à sa religion, aux formes antiques de son gouvernement, ou aux familles de qui ont dépendu ses pères. Nous ne nous sentons point cette confiance dans nos propres opinions, qui nous ferait préférer une doctrine quelconque à l’expérience, et qui nous ferait traiter nos lecteurs comme de grands enfants auxquels nous ne révélerions que les vérités que nous jugerions utiles pour eux. Toutes les vérités sont également à nos yeux de droit commun ; c’est de leur ensemble que la raison publique, bien supérieure à celle d’aucun individu, déduira ses règles fondamentales. Notre affaire est de rechercher seulement ce qui a réellement existé, et de savoir pourquoi cela a existé ; de rassembler ainsi et de présenter à tous les yeux les résultats de toutes les expériences qui ont été tentées sur nos ancêtres et sur nous-mêmes.
Ce sera donc sans retenue, sans arrière-pensée, sans désir d’établir un système que nous examinerons dès les commencements de la monarchie française, les effets du despotisme de l’armée conquérante, sur les mœurs, sur la richesse, sur la population, sur la tranquillité du pays conquis, et sur son propre caractère ; que nous rechercherons plus tard quelle fut l’influence d’un clergé, qui succéda presque à tous les droits acquis par l’épée, et ce que devint entre ses mains la religion et la morale, comme le bonheur du peuple qu’il gouverna. Nous voudrons ensuite savoir quel fut le sort de l’humanité, quand la nation ne se composa plus que d’un petit nombre de propriétaires qui s’étaient partagé le territoire de cette belle France comme un patrimoine privé, et pour qui l’Anjou ou le Poitou n’étaient qu’une grande ferme, que le seigneur cultivait à son profit, avec un certain nombre ou de bœufs ou d’esclaves. Nous voudrons savoir comment l’abus du pouvoir put étouffer complètement la valeur antique ; et si à une époque honteuse, un écrivain sujet des Carolingiens convint que ses compatriotes étaient devenus les plus lâches des hommes, loin de supprimer son témoignage, nous nous empresserons de le recueillir pour connaître aussi les causes d’un si étrange changement. Lorsque la valeur nationale se réveilla, nous voudrons savoir quelle en fut la cause ; quelles furent les conséquences de ces guerres privées qui éclataient à la fois dans toutes les parties de la France ; et si la féodalité du onzième siècle fit renaître quelques vertus, nous voudrons savoir à quel prix elles furent achetées.
Plus tard enfin, la tyrannie des grands dans leurs provinces et leur chute successive, la misère des paysans, leurs révoltes et leurs fureurs, l’imprudence des guerres étrangères et leurs revers, l’incapacité des rois et ses conséquences, la corruption de la religion nationale et les convulsions qu’occasionnèrent les efforts faits pour la réformer ; enfin la naissance encore récente du despotisme, ses rapides progrès,l’honorable résistance de quelques corps qui défendaient les restes d’une liberté toujours réclamée et jamais connue ; l’avilissement de ceux qui se disaient toujours chevaliers, lorsqu’ils n’étaient plus que valets ou courtisans, sont les choses qu’il nous importe de connaître, qu’il nous importe de bien étudier, plutôt que des hauts faits de guerre ; car pour ceux-ci, toutes les nations barbares et civilisées, libres et asservies, conquérantes et conquises, religieuses et infidèles, ont pu, à une époque quelconque de leur histoire, les reproduire et les égaler.
Il est vrai que l’étude de l’Histoire, quand on lui donne cette direction, arrête trop souvent l’esprit sur des souvenirs douloureux, et le nourrit de sentiments pénibles. Nous aurons à raconter des crimes atroces qui n’attirèrent jamais sur leurs auteurs le châtiment mérité, des souffrances déchirantes, un état de misère et de désespoir dont nous nous empresserions de détourner les yeux s’il nous était présenté dans une fiction. Mais un ami de l’humanité doit aborder l’étude de l’Histoire avec cette espèce de fermeté que celui qui veut soulager son semblable, apporte à l’étude de la médecine ou de la chirurgie. Il ne doit point détourner ses yeux du spectacle des douleurs de l’espèce humaine, tout rebutant qu’il soit, car on ne saurait faire de progrès dans l’art de guérir sans connaître les maux ; on ne saurait remédier aux souffrances de notre nature, sans avoir appris quelle est cette nature lorsqu’elle est laissée à elle-même, et comment elle est modifiée par chacune des institutions que les chefs des sociétés leur ont données. Que dirait-on d’un médecin qui, ayant employé des poisons parmi ses remèdes, ne voudrait point savoir quelles douleurs, quels déchirements, quelles fatales conséquences ils ont produits ; qui s’opposerait à la publication de ses funestes expériences pour ménager la sensibilité de ses lecteurs, ou pour ne point décréditer l’aconit et le sublimé corrosif ?
Ce sont aussi des poisons que nous sommes contraints d’employer dans l’ordre social. C’est un poison que le pouvoir absolu ou d’un seul homme, ou d’une assemblée d’hommes ; c’est un poison que l’empire absolu de la multitude ; ce sont des poisons que le fanatisme et la superstition ; c’est un poison aussi que l’incrédulité. Y a-t-il donc un seul de leurs effets que nous puissions en conscience déguiser aux yeux de ceux à qui les mêmes poisons seront sans doute offerts comme médicaments ? On nous a dit que la plus basse superstition, que l’ignorance et la brutalité des manières, que l’asservissement des basses classes, que l’anéantissement de toute justice, de tout frein salutaire pour les plus hautes, n’avaient point empêché cet héroïsme universel que nous avons nommé la chevalerie, et qui n’exista jamais que dans des fictions brillantes ; plutôt que de perdre cette douce illusion et de détruire ce monde poétique, ferons-nous violence à l’Histoire, et nous refuserons-nous à voir qu’un semblable état social n’a jamais produit que l’intolérable souffrance et l’avilissement de la féodalité.
Peut-être la cause principale qui a rendu chers à notre imagination ces temps d’oppression et de souffrance universelle où nous avons placé la chevalerie, doit-elle être cherchée dans notre vanité. Alors commencèrent ces familles illustres, dont les noms devenus familiers pour nous, sont signalés comme exclusivement historiques ; alors commencèrent aussi toutes les autres, puisque alors commença l’usage de leur donner des noms, et chacun de nous croit prolonger son existence en découvrant quelques anneaux de plus qu’il puisse ajouter à la chaîne de ses ancêtres. Quelle que soit l’origine de ce sentiment, nous nous reprocherions de négliger aucun des fils qui peuvent lier les temps passés au temps présent. Tous les souvenirs, ceux mêmes des familles, forment, sous plus d’un rapport, l’identité, l’individualité d’une nation. La crainte de trop ménager d’anciens préjugés, ne nous fera point repousser ce qu’ils ont de vraiment national, et en suivant l’histoire de toutes les provinces, aussi bien que celle de la capitale et de la cour, nous conserverons les grands noms avec ce même respect qui s’attache à tous les monuments qui ont triomphé du temps, soit qu’ils rappellent des victoires ou des défaites, des malheurs et des crimes, ou des succès et des vertus.
Ceux qui ont écrit sur l’Histoire de France avant que la presse fût libre, ont dû se proposer un but absolument différent de celui vers lequel nous tendons aujourd’hui. Ils ont dû s’interdire cet examen philosophique qui leur aurait révélé la vraie liaison des effets avec les causes ; l’histoire de leur patrie a été pour eux un exercice de rhétorique ; ils ont emprunté au roman, à la poésie tout ce qui pouvait l’animer et lui donner un intérêt dont elle leur paraissait dépourvue. Ils ont, d’après ce désir, placé en quelque sorte sous la loupe microscopique, certaines périodes qui leur paraissaient plus brillantes, plus chevaleresques, telles que les guerres avec les Anglais, au quatorzième et quinzième siècles, ou les campagnes d’Italie au seizième, tandis qu’ils ont parcouru avec une extrême rapidité une suite de siècles moins pittoresques ou moins poétiques, moins riches en souvenirs de famille, moins flatteurs pour toutes les vanités, mais peut-être non moins abondants en instruction.
Nous nous efforcerons d’établir entre les siècles qu’embrasse l’Histoire de France, une proportion plus égale, autant du moins que peut le permettre l’extrême insuffisance des matériaux pour quelques périodes, leur extrême abondance pour quelques autres. Nous ne nous permettrons jamais, quant aux premières, de suppléer par des conjectures à ce qu’il ne nous est point possible de savoir, et nous croirons en avoir assez fait en montrant loyalement à nos lecteurs cette borne de nos connaissances, qu’il ne nous est pas donné de franchir ; mais nous ne nous croirons point, quant aux secondes, obligés de tout dire ou d’épuiser cette riche source de mémoires originaux, à laquelle la plupart de nos lecteurs seront encore charmés de recourir, après avoir lu une histoire générale. La Révolution, en interrompant la transmission des droits et des privilèges, a mis tous les siècles passés presque à une même distance de nous. Ils doivent tous servir à nous instruire ; aucun d’eux ne nous gouverne plus par ses institutions.
Lorsque Louis XVI monta sur le trône, il y avait treize siècles que la domination romaine avait cessé dans les Gaules. Ces treize siècles ont formé la nation française, et lui ont donné l’esprit, le caractère, les préjugés, les souvenirs que ses législateurs doivent connaître, dont ils doivent savoir profiter, pour assurer désormais son bonheur. La France, en proie pendant ces treize siècles à une constante fermentation, s’est sans cesse décomposée et recomposée. On l’appelait toujours une monarchie, mais sa constitution dans un siècle ne ressemblait plus à celle du précédent. Tout changeait avec chaque génération, et les mœurs, et les lois, et les droits du trône, et ceux des nobles, et ceux de la religion, et la condition du peuple. Ces incessantes révolutions se confondent, il est vrai, à nos yeux dans l’obscurité commune, qui couvre les temps que nous nommons d’ignorance et de barbarie ; mais le dégoût même qu’ils nous inspirent entretient encore un préjugé qui leur est favorable, car nous supposons aux institutions des siècles que nous nous refusons à connaître une stabilité qu’elles ne purent jamais obtenir.
S’il me reste assez de vie et de santé pour continuer jusqu’au bout la tâche que je me suis imposée, je demanderai à ces treize siècles la leçon sur les sciences sociales, qu’ils tiennent en réserve pour nous. Je m’attacherai surtout à faire connaître ce progrès successif de la condition des peuples, cette organisation intérieure, cet état de bien-être ou de malaise, qu’on doit regarder comme le grand résultat des institutions publiques, et qui peut seul nous apprendre à distinguer avec certitude, ce qui mérite en elles notre admiration ou notre blâme.
Je crois devoir, en terminant, dire ici quelques mots sur la méthode que j’ai adoptée pour travailler sur d’anciens documents. Je me flatte que dès la première vue aucun lecteur n’hésitera à reconnaître que cette histoire n’est point, comme beaucoup d’autres, une compilation faite avec des compilations1. Mais il y a plus, mon travail a été commencé et achevé sur les originaux, selon le conseil que m’avait donné autrefois le grand historien, Jean de Müller2. J’ai cherché l’histoire dans les contemporains, telle qu’elle leur avait apparu, et ce n’est qu’après les avoir épuisés, après avoir formé moi-même mon jugement sans prévention, sans désirer de voir prévaloir un système plutôt qu’un autre, sans travailler à rassembler des preuves pour mon opinion, (car elle ne naissait qu’après la connaissance des faits, et ne la précédait pas) que j’ai eu recours aux écrivains postérieurs. Alors seulement j’ai souvent appris l’existence de controverses historiques, dont je ne m’étais pas douté d’avance. Sans doute il en est résulté plus d’une fois que je n’ai été informé qu’imparfaitement des travaux de plusieurs écrivains modernes ; peut-être même que des points qu’ils avaient éclaircis sont demeurés obscurs pour moi. Il en est résulté encore que je ne puis prétendre à savoir d’autre partie de l’histoire des Français que celle que j’ai écrite, et que mon jugement demeure suspendu sur toute cette série de faits qui commence là où je me suis arrêté. Cette vue incomplète de mon sujet a pu m’entraîner dans plusieurs fautes, mais la méthode contraire avait, je crois, pour résultat, de plus grands défauts encore. L’Histoire, en la reprenant à sa source, m’apparaît si neuve, si différente de ce que je la supposais, qu’il me semble avoir plus gagné en me tenant en garde contre les préjugés des compilateurs, que je n’ai pu perdre en renonçant à leurs lumières.
Jeanne d’Arc (tome XIII, 1831)
Histoire des Français, tome XIII, 1831, sixième partie, fin du chapitre II (p. 101-102), chapitre III (p. 103-161) et IV (162-196).
Conclusion du chapitre II
Il semblait désormais impossible que Charles VII, languissant à Chinon dans la mollesse, que ses courtisans, divisés et prêts à se battre pour Richemont et La Trémoille, ou les princes du sang et la noblesse, qui l’abandonnaient pour se retirer dans leurs châteaux, pussent défendre Orléans ou sauver le royaume ; mais il existait dans le peuple un sentiment ignoré de patriotisme, d’honneur national, d’indépendance, qui pouvait faire des prodiges, s’il était seulement mis en action. Une moitié de la France vivait sous le joug anglais, et tous les jours ce joug lui devenait plus insupportable ; elle ne pouvait se résigner à l’insolence des vainqueurs, à l’abus qu’ils faisaient du droit de la guerre. Tous les jours elle sentait davantage que l’ordre établi et maintenu par l’épée ne pouvait être un ordre légal, qu’elle ne devait y voir qu’une épreuve passagère infligée en punition de ses péchés, et dont le terme approchait sans doute. Tous les jours plus séparée de son roi, plus privée de toutes nouvelles de la cour, elle était plus disposée à le parer en imagination des plus hautes vertus, et à le croire digne d’un meilleur sort. Un sentiment religieux de pénitence, d’amour et d’espoir, couvait dans tous les cœurs ; il ne fallait qu’une étincelle pour produire une explosion. Une jeune bergère de Domrémy sur les frontières de Lorraine, Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans, fit jaillir cette étincelle, et le sort de la France fut changé.
Chapitre III (1429–1430)
1. Mouvement littéraire et religieux des esprits
(1429)
Pendant que la France était accablée par des désastres et des souffrances presque sans exemple, les contrées voisines jouissaient de plus de paix et de bonheur. Aussi, la civilisation s’y était accrue, et l’esprit humain y avait fait des progrès notables. Ces progrès avaient ensuite été partagés par la France ; car il y avait déjà une liaison trop intime entre tous les États de la chrétienté, pour que la grande monarchie située au centre de l’Europe ne profitât pas, malgré ses malheurs, de la civilisation croissante de ses voisins.
En Italie, le quinzième siècle fut l’époque du plus vigoureux essor de l’érudition, l’époque de l’ardeur pour l’étude et du renouvellement de toutes les connaissances. De puissants génies qui, dès le commencement du règne de Charles VII, étaient parvenus à toute la maturité de leurs talents et à la pleine jouissance de leur gloire, s’étaient épris d’admiration pour les monuments laissés par l’Antiquité, et ils avaient consacré toute la vigueur de leur caractère, leur ardent désir de savoir, et leur talent pour répandre ce qu’ils avaient appris, à recueillir tout ce que les Grecs et les Romains avaient laissé de digne de mémoire, à le comprendre pleinement et à l’enseigner ensuite, de manière à élever leurs contemporains au niveau de la génération hautement civilisée, dont un espace de quinze siècles les séparait. Guérin de Vérone, Jean Aurispa, Ambroise Traversari, Léonard d’Arétin, Le Pogge, François Philelphe et Laurent Valla3 étaient arrivés à rétablir dans leur pureté les textes de tous les écrits des Grecs et des Romains que nous possédons, à se mettre au niveau de toutes les connaissances de leurs auteurs, à écrire leur langue avec la même élégance et la même pureté, à penser presque avec la même indépendance qu’eux. Leurs enseignements, suivis avec passion par des milliers d’écoliers, avaient popularisé en Italie l’érudition, l’éloquence, et même un certain degré de philosophie. Ces hommes s’étaient trouvés en contact avec les plus instruits parmi les Français à la cour de Rome, dans les conciles généraux de Pise et de Constance, dans les écoles, et à l’université même de Paris. Malgré les souffrances de la guerre, malgré la misère et le danger, leur exemple et l’émulation avaient commencé à réveiller les esprits, des études plus fortes étaient suivies dans les collèges ; des connaissances plus variées étaient répandues parmi ceux qui jouissaient d’une certaine aisance ; beaucoup de préjugés, sans être absolument déracinés, étaient ébranlés, et on commençait à en avoir honte ; quelques hommes enfin s’élevaient au-dessus de leur pays, à la hauteur de leur siècle, et cultivaient la correspondance des savants italiens.
Un mouvement analogue des esprits se faisait sentir en Allemagne, mais là, selon le caractère de la nation, il était mêlé à plus de foi et à plus d’ardeur religieuse. La réformation, commencée par Jean Huss et Jérôme de Prague, s’étendait, se consolidait ; l’Église avait bien voulu l’écraser comme celle des Albigeois, et éteindre dans le sang les nouvelles lumières de l’esprit. Aussi, avait-elle fait, à plusieurs reprises, prêcher des croisades contre les hussites ; mais les opinions de ces sectaires avaient été adoptées par quelques princes, par beaucoup de gentilshommes, et par une population guerrière qui s’était dévouée avec autant de valeur que de patience à la défense de sa foi, et qui avait repoussé par des victoires signalées toutes les croisades dirigées contre elle. La Bohème donnait pour la première fois l’exemple d’un pays chrétien qui se séparait du catholicisme, et s’organisait dans une indépendance absolue de la cour de Rome ; et les armées des Taborites ou des Orphelins, en battant les orthodoxes dans toutes les rencontres, les forçaient en même temps à réfléchir sur une doctrine que le bras de la Providence ne protégeait point. Ils semaient ainsi leurs opinions dans le reste de l’Allemagne, et ils préparaient déjà cette réformation plus générale que Luther devait prêcher quatre-vingts ans plus tard4.
L’Espagne, moins érudite que l’Italie, moins religieuse que l’Allemagne, n’était cependant point étrangère au mouvement général des esprits. Les lettres y étaient cultivées avec un redoublement d’ardeur ; les marquis de Villena et de Santillane donnaient l’exemple des études sérieuses, et Jean de Mena y commençait une nouvelle ère poétique5 ; en même temps, les rois d’Aragon sacrifiaient leur orthodoxie à la politique, sans exciter de réclamations parmi leurs sujets. Ils persistaient dans le schisme pour leur avantage personnel, en opposition avec toute l’Europe. À la mort de l’antipape Benoît XIII, en 1426, ils l’avaient fait remplacer par Gil Muñoz, qu’ils nommèrent Clément VIII, et le comte d’Armagnac, déterminé comme eux par des motifs d’ambition et de parenté, embrassa le même parti et retint dans le schisme une partie de la Gascogne6. Ce schisme était cependant regardé comme un crime atroce par l’Église romaine. Martin V publia, le 4 mars 1426, contre les schismatiques, contre le comte d’Armagnac en particulier, une bulle qui le déclarait excommunié, infâme, sacrilège et parjure ; elle déliait de leurs serments tous ses sujets, tous ceux qui se croyaient tenus à quelque devoir envers lui ; elle exhortait tous ses voisins, et nommément le roi de France, à conquérir et à confisquer tous ses États, à se saisir de sa personne, de celle de ses enfants et de celle de tous ses adhérents, et à les vendre comme esclaves7. Mais il ne dépendait plus uniquement de la cour de Rome de changer la vertu en crime ou le crime en vertu : un public qui s’éclairait tous les jours jugeait les papes comme les rois, et cherchait dans les bulles des premiers, dans les édits des seconds, leurs motifs politiques, plutôt que des règles pour la conscience ; l’inconséquence même de la cour de Rome accréditait ce jugement. L’antipape Clément VIII abdiqua le souverain pontificat, en conséquence d’un traité tout à l’avantage du roi d’Aragon et du comte d’Armagnac, et Martin V adressa la même année, à ces deux souverains, des bulles dans lesquelles il les appelait ses fils chéris, et leur promettait toute la faveur de l’Église.
Ainsi procédait avec lenteur, mais avec une marche invariable, le progrès des lumières et la lente réformation des esprits : l’esclavage des consciences n’était plus le même ; le sacerdoce s’apercevant qu’une opinion publique le jugeait, était contenu dans les limites d’une certaine pudeur, de quelques égards humains. La cour de Rome elle-même avait reconnu la nécessité de parler deux langages, de conserver pour les ignorants et pour le peuple seulement celui qu’elle adressait à tous dans les siècles précédents, mais d’en appeler à la raison, à la morale, à la philosophie, et surtout à l’érudition, dans sa correspondance avec les corps savants, et lorsqu’elle avait besoin de l’appui des docteurs du quinzième siècle.
Mais pendant que l’esprit humain était dans cet état de transition, tandis qu’il passait de l’ignorance de la barbarie aux lumières de la civilisation, les opinions présentaient des contrastes qu’il est difficile de bien saisir. À côté d’une certaine indépendance, de l’examen et du doute, beaucoup de préjugés, beaucoup de superstitions craintives, subsistaient encore dans toute leur force ; et comment s’en étonner, puisqu’un si grand nombre d’entre elles dominent sur le peuple encore aujourd’hui ? D’ailleurs toutes les classes également, les théologiens, les savants et le peuple ignoraient l’existence des lois auxquelles la nature est soumise, et considéraient tous les événements du monde comme dirigés par une intervention continuelle de la Providence. Toutes les actions des hommes, ainsi que toutes les forces de la nature, leur paraissaient procéder si immédiatement de Dieu, qu’ils ne concevaient point de distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, et qu’un prodige demeurait pour eux tout aussi probable qu’un fait régi par les propriétés les plus constantes de la matière. Mais, au lieu d’étudier les lois de l’Univers, ils cherchaient et ils croyaient reconnaître souvent dans les événements de ce monde l’action de puissances occultes autres que la Providence. Les unes pouvaient, il est vrai, se considérer comme ses agents subalternes : c’étaient les anges, les saints, et les images miraculeuses des uns et des autres. Les chrétiens se recommandaient à eux, avaient une affection particulière pour l’un ou pour l’autre, et se mettaient sous leur protection, comme si jusqu’à ses images avaient des volontés et des affections individuelles. Mais les autres puissances occultes qui dirigeaient les événements étaient rebelles à Dieu : c’étaient les esprits infernaux. Leur existence et leur pouvoir n’étaient révoqués en doute par personne au quinzième siècle. L’Église avait travaillé de tout son pouvoir à inculquer et à maintenir cette croyance ; elle avait représenté aux fidèles les diables sans cesse en embûche autour d’eux ; elle avait dénoncé des ligues fréquentes entre les hommes et les démons ; elle avait puni par des supplices atroces les sorciers et les magiciens, elle a continué, presque jusqu’à notre temps, à prêcher cette croyance et à agir d’après elle, lors même qu’elle était abandonnée par tous les autres hommes qui avaient reçu quelque éducation8. Ce n’est qu’à la dernière extrémité, et lorsqu’ils n’ont plus trouvé d’hommes qui crussent au diable, que les prêtres ont renoncé à le montrer et à le faire intervenir sans cesse dans les affaires humaines.
Les philosophes du quinzième siècle n’avaient rien fait pour ébranler cette croyance ; en général, même les plus hardis d’entre eux, avaient moins exercé leur raison que leur mémoire. Ce n’était pas à l’aide de l’observation qu’ils cherchaient l’explication du système du monde ; ils la demandaient à l’Antiquité à l’aide de l’érudition. Comme ils avaient trouvé quelques traces de démonologie chez les Grecs et les Romains, et beaucoup plus chez les Chaldéens, les Hébreux et les Arabes, ils l’avaient prise pour un fait établi, et ne s’étaient pas permis de douter que l’objet d’une science aussi ancienne ne fût une chose réelle. L’astrologie avait été plus cultivée encore par les anciens, aussi leur paraissait-elle la plus importante des applications de l’astronomie ; la mythologie elle-même, qui servait de clef à toute l’érudition classique, avait confirmé pour eux la croyance aux sciences occultes ; ils avaient admis l’existence des divinités païennes comme d’être réels ; seulement parmi les savants, les uns d’accord avec l’Église, ne voyaient en elles qu’autant de manifestations des démons, tandis que les autres, plus indépendants, plus esprits forts, conservaient une affection secrète pour les dieux d’Homère et de Virgile, et n’auraient pas été éloignés de leur rendre un culte.
Le peuple enfin, également confirmé dans les terreurs superstitieuses que crée l’ignorance, par les prêtres et par les savants qui auraient dû l’instruire, vivait dans une attente continuelle du surnaturel, et ne concevait pas même qu’on pût élever un doute sur l’action habituelle des puissances ou célestes ou infernales qui se partageaient sa destinée. Seulement de certaines règles lui avaient été données pour distinguer les unes d’avec les autres. Ainsi, par exemple, des savants s’appuyant sur quelque autorité classique, ou bien des docteurs de l’Église lui avaient enseigné que le diable était sans pouvoir sur le corps d’une vierge, en sorte que si une femme, dans cet état de pureté primitive, exerçait un pouvoir surnaturel, on devait en conclure qu’il venait de Dieu. Ainsi, encore, les prêtres avaient décidé que le diable, comme père du mensonge, ne pouvait s’abstenir de mentir, en sorte qu’en questionnant sur la foi un être qui faisait des prodiges, on reconnaîtrait que son savoir venait de l’ennemi, s’il tombait dans quelque hérésie. Cependant l’esprit du siècle avait pénétré jusque dans les superstitions populaires ; les enthousiastes avaient pris un caractère un peu plus humain, un peu plus charitable ; ceux qui s’adressaient au peuple ne pouvaient se faire écouter de lui qu’en lui prêchant une réforme morale, et le fanatisme était bien moins haïssable qu’il ne l’avait été au temps des croisades contre les Albigeois.
Les souffrances du peuple français augmentaient son penchant à la dévotion ; de nombreux missionnaires se répandaient dans les campagnes, et avertissaient le peuple qu’il ne serait délivré des pillages des gens de guerre, des excursions de l’ennemi, de l’humiliation d’un joug étranger que lorsqu’il aurait renoncé à ses mauvais penchants, à ses plaisirs et à ses vices. Un moine breton de l’ordre des carmes, nommé frère Thomas Connecte, prêcha en l’année 1428, dans la Flandre, l’Artois, la Picardie et les provinces voisines, qui toutes reconnaissaient Henri VI comme roi de France. Il allait de ville en ville monté sur un petit mulet, et suivi d’une foule de ses disciples à pied ; dès qu’il arrivait, il trouvait sur la place publique un échafaud dressé pour lui, sur lequel il disait une messe ; puis il commençait à prêcher contre les vices, les péchés, les plaisirs et le luxe. Il attaquait surtout les prêtres, qu’il forçait à renoncer à leurs concubines ; les grandes dames, qu’il obligeait à déposer de hautes coiffures de tête nommées hennin, et qu’il prétendait scandaleuses ; les joueurs enfin, auxquels il demandait de brûler les damiers, échiquiers, cartes, quilles et dés. Il appelait à son aide les enfants, et les ameutait contre ceux qui ne se soumettaient pas à ses règles, et souvent il leur donnait l’exemple de crier au hennin, lorsqu’il voyait paraître dans les rues quelque femme avec une haute coiffure. Si la malheureuse ne trouvait pas bien vite un refuge dans une maison, elle était couverte de boue, traînée dans le ruisseau, et quelquefois dangereusement blessée. Les peuples cependant regardaient le moine avec admiration, comme un réformateur des mœurs et un saint homme9. Le clergé, au contraire, supportait avec impatience la critique de ses mœurs et de ses vices ; il regardait frère Thomas comme trahissant son ordre en cherchant à le réformer. Il le poursuivit de sa haine, lorsque ce religieux se retira en Bretagne ; et lorsqu’il passa ensuite à Rome, sous le pontificat suivant d’Eugène IV, la très-sainte inquisition le fit brûler comme hérétique10.
Un moine cordelier, nommé frère Richard, ne causait pas moins de fermentation à Paris. Il commença, le 16 avril 1429, à prêcher à Sainte-Geneviève, et il continua chacun des jours suivants jusqu’au lundi 26 avril, montant en chaire à cinq heures du matin, et l’occupant jusqu’à dix ou onze heures. De même que frère Thomas, la partie des mœurs qu’il paraissait vouloir réformer était la toilette des femmes ; il en engagea un grand nombre à déposer la coiffure élevée qui était alors à la mode ; il leur promit que cette condescendance serait récompensée l’année suivante par les merveilleux changements qu’elles verraient dans le monde. Il paraît que le gouvernement anglais conçut quelque inquiétude de cette prédiction, et de la fermentation qu’elle excitait ; le gouverneur de Paris le renvoya après son dixième sermon, et frère Richard, passant ensuite dans les provinces qui reconnaissaient Charles VII, embrassa ouvertement son parti11.
2. Enthousiasme religieux et patriotique de Jeanne la Pucelle
Ainsi un enthousiasme religieux et politique fermentait dans toute la partie de la France soumise aux Anglais ; il persuadait à chacun qu’en redoublant de foi, en renonçant au péché, en réformant ses mœurs, il hâtait la délivrance de sa patrie, et contribuait à lui faire secouer un joug qui devenait insupportable. Toutefois ce zèle populaire ne brilla de tout son éclat que lorsqu’il produisit au milieu des armées la jeune héroïne qui joignait, à sa ferme confiance dans une aide surnaturelle, le courage, la constance, la pureté, la sagesse ; elle enflamma la multitude par son exemple, et elle lui donna le pouvoir d’accomplir une grande révolution.
Jeanne d’Arc, née à Greux, paroisse de Domrémy, vers l’an 1409, était de six ans plus jeune que le roi. Son père et sa mère étaient des paysans aisés, qui, de même que tous les habitants de leur village, étaient attachés de tout leur cœur au parti armagnac : tandis qu’à deux lieues de distance, le village de Marey ou Maxey, également situé sur la Meuse, entre Neufchâteau et Commercy, sur les frontières de la Lorraine et de la Champagne, était tout dévoué aux Bourguignons. Lorsque les principaux lieutenants du Dauphin eurent été obligés d’évacuer la province, les pères courbèrent la tête sous le joug des Anglais, et continrent leur ressentiment ; mais les enfants continuèrent à porter leur esprit de parti dans leurs jeux, et ceux des deux villages se livrèrent souvent des combats acharnés. Jeanne d’Arc, qui avait trois frères, les avait vus plusieurs fois revenir tout sanglants, avec les autres enfants de son village, des combats qu’ils avaient livrés aux enfants bourguignons de Maxey12. Depuis les capitulations des derniers lieutenants de Charles VII, les vexations des Bourguignons et des Anglais avaient encore redoublé ; aussi les Champenois, n’ayant plus de communication avec la cour, en devenaient plus fervents encore dans leurs vœux pour le roi exilé des Français, qu’ils regardaient comme devant être leur protecteur, leur libérateur, leur vengeur. Jeanne d’Arc s’était livrée de tout son cœur à l’esprit de parti ou au patriotisme de ses parents ; mais elle y joignait la piété la plus exaltée : souvent elle passait des jours et des puits en prières ; ou bien elle s’occupait à tisser des guirlandes pour la Vierge, pour l’archange Michel, pour sainte Catherine et sainte Marguerite, qu’elle regardait comme ses protectrices particulières. Sans cesse occupée de ces êtres surnaturels, elle crut bientôt voir leur image ; elle crut entendre leurs voix, et ces visions commencèrent lorsqu’elle avait treize ans : les infirmités de son sexe ne l’atteignirent point à cet âge ; il paraît qu’elle en fut toujours exempte, et que ce fut une des causes qui la disposèrent aux extases et aux illusions de ses organes13. C’était justement l’époque où Charles VI mourait, où Charles VII, exclu de son trône et de sa capitale, ne pouvait point obtenir le sacre, qui, aux yeux du peuple et des prêtres, conférait seul le caractère royal.
Pendant les sept ans de lutte et de revers qui s’écoulèrent depuis la mort de Charles VI jusqu’à l’arrivée de Jeanne d’Arc à Chinon, Charles VII n’était toujours pour elle que le dauphin ; mais il occupait sans cesse sa pensée : c’était lui qu’elle invoquait sans cesse pour défendre ses parents, sa maison, son village, contre l’oppression des Bourguignons et des Anglais ; surtout elle croyait que, dès qu’il serait sacré, la bénédiction des prêtres et celle de Dieu reposant sur lui, la victoire s’attacherait à ses étendards, et qu’il recouvrerait alors son royaume. Cette rêverie continuelle fut bientôt suivie d’extases dans lesquelles elle crut voir ce qu’elle désirait : saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite, lui apparurent, et l’invitèrent à conduire elle-même Charles VII à Reims pour recevoir l’onction sacrée ; elle se figura qu’elle en avait la mission spéciale, et ses voix, comme elle les appelait, ne la laissèrent plus dormir jusqu’à ce qu’elle l’eût entreprise.
Jeanne d’Arc avait dix-neuf ans accomplis à l’époque où les Anglais pressaient le siège d’Orléans, au commencement de l’année 1429 ; elle était belle, forte, adroite, courageuse comme une jeune fille élevée dans les champs. Elle avait été demandée en mariage par un jeune homme de Toul ; mais elle l’avait refusé parce que, disait-elle, elle avait voué sa virginité à Dieu et à la délivrance de la France. Au mois de janvier, elle alla passer quelques jours chez un de ses oncles nommé Durand Laxart : c’est à lui qu’elle parla pour la première fois de la mission qu’elle avait reçue du ciel pour la délivrance de la France, et elle l’engagea à la conduire à un capitaine dévoué à Charles, nommé Robert de Baudricourt, qui se trouvait à Vaucouleurs, petite ville peu éloignée de Domrémy. Baudricourt ne regardait point comme impossible l’intervention miraculeuse des anges et des saints en faveur de la France ; mais il était tout aussi disposé à croire à celle des fées ou des mauvais esprits qui se ressemblaient, disait-on, ou au bois Chenu, à une demi-lieue de la maison de Jeanne, ou sur l’arbre des Fées, hêtre majestueux, qui s’élevait sur le chemin de Domrémy à Neufchâteau. Enfin une troisième supposition se présentait encore à son esprit avec plus de probabilité que les autres : peut-être la jeune fille qui venait lui offrir son bras pour délivrer la France était folle ; aussi repoussa-t-il d’abord sa prière de lui donner quelques-uns de ses chevaliers pour l’accompagner au travers d’un pays ennemi, jusqu’au roi, qui était à plus de cent cinquante lieues de distance14. Il conseilla donc à Durand Laxart de la bien souffleter et de la ramener chez son père. Mais Jeanne ne se rebuta point ; elle revint deux fois à lui avec plus d’instance encore, répétant qu’il fallait absolument qu’elle allât vers le noble dauphin, parce que son seigneur le roi du ciel le voulait ainsi. Deux gentilshommes, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, se trouvèrent présents à ces conférences : ils prêtèrent foi à son inspiration ; ils furent échauffés par son enthousiasme, et ils offrirent de l’accompagner, et de fournir à la dépense de son modeste équipement. Baudricourt lui donna seulement une épée ; elle fit écrire à son père et à sa mère pour leur demander leur congé et la compagnie de son troisième frère, Pierre d’Arc. Elle coupa ses longs cheveux, prit des habits d’homme, et partit de Vaucouleurs au commencement de février 1429, avec les deux gentilshommes, leurs deux serviteurs, son frère, un archer et un homme qui prenait le titre de messager du roi15.
3. Son arrivée à la cour
Ce ne fut pas sans de grands dangers que Jeanne, avec sa petite troupe, traversa la France, des bords de la Meuse jusqu’à Chinon en Touraine. Elle avait à redouter en chemin et les ennemis et les brigands, et même les protecteurs qu’elle s’était donnés, qui n’étaient point insensibles aux charmes de la jeune fille qu’ils avaient prise sous leur garde. Mais ces derniers furent bientôt subjugués par son enthousiasme pieux et par la sagesse de sa conduite ; un sentiment de crainte et de respect succéda à des désirs plus tendres.
Elle arriva à Chinon le 24 février 1429. Ses gardiens obtinrent, non sans quelque difficulté, qu’elle serait présentée au roi. Cependant celui-ci, oubliant combien il était probable que, occupée sans cesse de lui, elle avait vu quelque part son portrait, fut frappé, comme d’une grande merveille, de ce qu’elle le reconnaissait, tandis qu’il cherchait à se cacher entre ses courtisans.
— Gentil dauphin, lui dit-elle, pourquoi ne me croyez-vous ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple ; car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prières pour vous. Si vous me baillez gens, je lèverai le siège d’Orléans, et je vous mènerai sacrer à Reims ; car c’est le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglais s’en aillent en leur pays, et que le royaume vous demeure16.
La cour de Charles VII n’était pas moins disposée que toute la France à croire à une intervention surnaturelle en sa faveur, à accueillir ce qui pourrait ranimer les espérances d’une nation opprimée. Bientôt on raconta à Chinon, non-seulement que la Pucelle (désignation sous la quelle elle fut dès lors connue) avait distingué le roi parmi ses courtisans, mais encore qu’elle lui avait parlé de ses pensées les plus secrètes, de choses que lui seul savait ; qu’elle lui avait montré des signes qui ne laissaient aucun doute sur sa puissance surnaturelle ; qu’elle avait demandé une vieille épée cachée derrière l’autel de sainte Catherine à Fierbois, et qu’on l’avait trouvée telle qu’elle la désignait, marquée de cinq croix sur la lame. Ainsi l’on ne doutait plus de son pouvoir d’opérer des miracles ; mais l’on hésitait si l’on devait la regarder comme prophétesse ou comme sorcière ; et le clergé, toujours jaloux de ceux qui prétendent parler au nom de Dieu, sans être prêtres, penchait pour cette dernière opinion. Regnault de Chartres, archevêque de Reims, et chancelier de France, l’un des principaux ministres de Charles VII, se défiait surtout de la Pucelle, et la regardait comme une alliée du démon. Jeanne d’Arc fut soumise à de nombreuses épreuves, avant que les conseillers de Charles consentissent à accepter son assistance. Des théologiens l’examinèrent à Chinon, sur sa foi, en présence du duc d’Alençon ; elle fut envoyée à Poitiers, où était le parlement, et elle y fut interrogée par de nouveaux théologiens. Elle fut surveillée à toutes les heures du jour et de la nuit, pour s’assurer si elle n’avait point de communication avec les mauvais esprits ; on fit même demander à Domrémy des renseignements sur sa conduite passée ; enfin la reine de Sicile, belle-mère du roi, se chargea du soin, avec les dames de Gaucourt et de Fiennes, de la visiter pour vérifier sa virginité ; et ayant rendu témoignage qu’elle était telle qu’elle s’annonçait, on en conclut que le démon n’avait pu faire alliance avec une vierge, et que son pouvoir surnaturel venait en effet de Dieu17.
Son pouvoir venait en effet de sa vertu, de la superstition universelle et de l’impatience que ressentait le peuple de secouer un joug odieux. Humble, modeste et de bonne foi dans son enthousiasme, elle ne doutait point qu’elle ne dût réussir dans la mission que ses voix lui avaient donnée, celle de délivrer Orléans, et de conduire le roi à Reims ; mais elle ne s’attribuait aucun pourvoir miraculeux ; quand les théologiens lui demandèrent de leur donner quelque signe, elle répondit qu’elle n’en pouvait donner d’autre que de conduire les braves à la bataille. Une fois à l’armée, elle y montra l’adresse d’une paysanne accoutumée à courir sur des chevaux indomptés, l’intrépidité d’une personne qui se croit assurée du secours de Dieu, la patience d’une sainte pour les blessures et les privations ; mais elle se laissa conduire par les chefs qui lui étaient associés, et qui, tout en l’aimant et en l’admirant, s’aperçurent bien vite que c’était à eux à la diriger.
Le roi avait fait donner à Jeanne une armure complète ; il lui avait assigné un écuyer, deux pages, deux hérauts d’armes et un aumônier. Elle s’était fait faire un étendard blanc semé de fleurs de lis ; on y voyait peint le Christ au milieu des nuées, assis sur son tribunal, avec deux anges en adoration à ses côtés, dont l’un tenait une fleur de lis. Elle y avait fait écrire les mots : Jhesus Maria ; c’était l’arme avec laquelle elle entrait hardiment dans les batailles. Elle portait aussi cependant une petite hache suspendue à ses côtés. Le roi l’envoya à Blois auprès de la petite armée qu’y rassemblaient les maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère, Ambroise de Loré et le sire de Gaucourt ; elle avait promis de l’introduire dans Orléans avec un convoi de vivres. Arrivée à Blois, elle fit écrire au roi d’Angleterre et à tous les généraux anglais rassemblés devant Orléans, pour les sommer de rendre les clefs de toutes les bonnes villes qu’ils avaient prises en France. Elle-même ne savait ni lire ni écrire, et elle se plaignit plus tard qu’on n’avait point écrit comme elle dictait, qu’on lui avait fait dire : Rendez à la Pucelle
, quand elle avait dit : Rendez au Roi18
.
Cependant et l’interrogatoire des théologiens, et la visite de la reine, et l’armement préparé à Blois, et les cérémonies religieuses par lesquelles Jeanne préludait à son expédition, faisaient l’entretien de toute la province ; les bourgeois d’Orléans étaient remplis d’espérance ; les Anglais étonnés s’attendaient déjà à devoir combattre les puissances de l’enfer. Les capitaines associés à Jeanne, après avoir consulté le Bâtard, qui était à Orléans, convinrent de conduire le convoi qu’ils avaient préparé, et qui consistait en plusieurs chariots de grains et quelques troupeaux de bœufs, de moutons et de pourceaux, par la Sologne ou la rive gauche de la Loire, sur laquelle les Anglais étaient moins en force ; Jeanne ne savait point alors par quel côté on la menait. Elle partit le 28 avril de Blois, elle coucha en route, et le 29 elle arriva devant la bastide que les Anglais avaient construite à Saint-Jean le Blanc, en face d’Orléans, au bord de la rivière. Elle avait obligé tous les soldats à se confesser et à communier le jour même ; elle leur avait fait renvoyer toutes les femmes de mauvaise vie qu’ils conduisaient avec eux ; elle marchait à leur tête avec un petit bataillon de prêtres qui entouraient son étendard. Les Anglais, étonnés, et frappés d’une terreur panique, n’avaient point osé l’attendre : la bastide de Saint-Jean le Blanc étaient abandonnée, et la Pucelle n’éprouva aucun obstacle à faire embarquer tout son convoi, et à le faire entrer dans Orléans. Elle y entra elle-même avec le Bâtard, tandis que les capitaines qui l’avaient accompagnée retournaient à Blois pour y préparer un nouveau convoi. Elle exigea d’eux que cette fois ils l’amèneraient par la Beauce en suivant la rive droite de la Loire19.
4. Ses combats devant Orléans
Jeanne excita dans Orléans le plus vif enthousiasme ; indépendamment de ce qu’elle avait amené dans la ville un convoi de vivres et un renfort d’hommes ardemment désiré, on avait pour elle bien plus de reconnaissance encore pour avoir excité le premier sentiment de crainte que les Anglais eussent manifesté depuis longtemps. L’abandon de la bastide de Saint-Jean le Blanc était un signe évident de la terreur dont ils étaient frappés. En effet, sans éprouver les forces de la Pucelle ou celles de sa troupe, sans essayer seulement de l’arrêter un moment, ils avaient cru sans hésiter à son pouvoir surnaturel. Les commandants du siège avaient fait arrêter le héraut qui leur avait porté sa lettre, et ils menaçaient de le faire brûler, comme étant au service d’une magicienne ; le bâtard d’Orléans le fit relâcher cependant, en menaçant du même sort un héraut anglais qui était venu dans la ville. Jeanne elle-même ne s’attribuait ni puissance miraculeuse ni don de prophétie ; elle obéissait seulement à ces voix qu’elle croyait entendre, et qui lui disaient qu’elle conduirait le roi à Reims pour y être sacré, et que les Anglais seraient chassés de France. Elle ne mangeait qu’avec la plus extrême frugalité ; elle supportait les plus longues fatigues sans se plaindre, elle couchait avec quelque femme la plus considérée de la ville, et elle semblait surtout occupée du soin d’écarter jusqu’à l’ombre d’un soupçon sur la pureté de sa conduite, dans un temps où elle était appelée à vivre au milieu du désordre des guerriers. Sa beauté, sa douceur, ses longues prières, son habitude de commencer tous ses discours par les mots : en nom de Dieu
, comme faisaient les hérauts d’armes, avaient confirmé les Orléanais dans la croyance qu’elle était une sainte, et qu’elle avait le pouvoir de faire des miracles en leur faveur.
Le maréchal de Rais et Ambroise de Loré étaient retournés à Blois auprès de l’archevêque de Reims, qui y préparait un nouveau convoi ; ils en repartirent presque immédiatement, dès le 3 mai, pour l’amener par la Beauce ; en route ils furent rejoints par le maréchal de Sainte-Sévère, le sire de Bueil, et La Hire. En même temps la nouvelle de l’entrée de la Pucelle à Orléans, inspirant un nouveau courage à tous les hommes d’armes répandus dans le Gâtinais ainsi qu’à Montargis, Gien, Châteaudun et Château-Renard, ils arrivèrent en foule à Orléans pour prendre part aux victoires dont ils se croyaient sûrs. Le mercredi matin, 4 mai, le Bâtard et la Pucelle sortirent d’Orléans, du côté de la Beauce, à la tête d’une troupe brillante et nombreuse ; ils passèrent devant les bastides anglaises, sans que personne osât en sortir pour les arrêter, ils rencontrèrent leur convoi, et ils le ramenèrent dans la ville.
Jusqu’alors tous ces succès avaient été obtenus par la seule terreur du nom de la Pucelle, sans qu’il se fût encore donné autour d’elle un seul coup de lance. Le soir du même jour cependant, le bâtard d’Orléans, sans même l’en avoir prévenue, fit attaquer la bastide de Saint-Loup, après avoir fait avancer une troupe nombreuse qui coupait aux Anglais des autres bastides, la communication avec celle-là. Le combat fut acharné, et les Anglais se défendaient avec vaillance ; tout à coup la Pucelle en fut avertie, et elle arrive au galop, son étendard à la main ; les assaillants à sa vue redoublèrent de courage ; les Anglais, en entendant répéter son nom, faiblirent, et après avoir perdu cent-soixante hommes, ils se réfugièrent dans un clocher, où ils furent faits prisonniers20.
La Pucelle proposa ensuite d’attaquer les autres bastides situées du côté de la Beauce ; mais les capitaines qui partageaient avec elle la défense d’Orléans, tout en profitant de l’enthousiasme qu’elle excitait, ne voulaient rien donner au hasard ; ils résolurent d’attaquer plutôt les Anglais au midi de la Loire, soit parce qu’ils les y savaient plus faibles, soit parce qu’en les chassant de cette rive, ils s’ouvraient une communication importante avec le Berry. La Pucelle acquiesça à l’avis du conseil de guerre, et, le 6 mai, elle s’avança sur le pont, jusqu’à l’arche qui était coupée, d’où elle pouvait se faire entendre des Anglais qui étaient dans les tournelles ; elle les somma de se retirer, leur disant que le plaisir de Dieu était qu’ils s’en allassent, ou sinon qu’il s’en trouverait courroucé
. On ne lui répondit que par des injures et des moqueries ; alors elle passa la Loire en bateau, et sans attendre les renforts que l’on continuait à lui envoyer, elle vint avec peu de monde attaquer la bastide des Augustins. Dans ce moment l’annonce qu’un corps d’Anglais arrivait par Saint-Privé causa une terreur subite à ses gens ; ils s’enfuirent et l’entraînèrent avec eux. Les Anglais les suivaient en leur criant des injures. Tout à coup la Pucelle se retourna et marcha à leur rencontre, son étendard à la main. En la voyant venir, les Anglais à leur tour prirent la fuite sans l’attendre. En même temps le maréchal de Rais, qui avait passé la rivière avec beaucoup de soldats français, arrivait à son aide ; la Pucelle planta son étendard au bord du fossé du boulevard ; bientôt la bastide des Augustins fut prise et brûlée, et la Pucelle, blessée au pied, rentra dans Orléans.
Pour dégager entièrement la ville de ce côté, il fallait encore se rendre maître des tournelles au milieu du pont ; le 7 mai, la Pucelle passa la Loire avec ses soldats les plus dévoués, pour les attaquer au midi, tandis que les bourgeois d’Orléans s’avançaient par le pont, prêts à se frayer un passage avec des solives, au travers de l’arche coupée. Glasdale commandait toujours dans les tournelles ; il s’y défendit vaillamment, et d’un des premiers carreaux qu’il lança la Pucelle fut blessée à l’épaule ; elle-même arracha le carreau, étancha le sang, et retourna au combat. Ces deux blessures, reçues deux jours de suite, semblaient devoir écarter l’idée d’une puissance surnaturelle ; mais la constance de Jeanne, dont la douleur n’abattait jamais le courage, sa confiance en Dieu, l’assurance avec laquelle elle promettait le succès, ranimaient l’ardeur des combattants. L’assaut dura depuis six heures jusqu’à midi. Bientôt les Anglais, accablés de traits, n’osèrent plus se montrer à découvert ; ils ne s’aperçurent pas que les Orléanais, conduits par le commandeur de Giresme, traversaient l’arche qui avait été rompue. Quand ils voulurent ensuite se retirer par le côté opposé, le pont-levis rompit sous eux. Glasdale avec environ trois cents combattants y périrent, deux cents furent faits prisonniers ; Suffolk, Talbot, et les capitaines qui commandaient sur l’autre rive, n’avaient jamais pu réussir à faire sortir de leurs redoutes les Anglais glacés de terreur, pour les conduire au secours de leurs frères d’armes21.
Dès que la prise des tournelles fut connue dans la ville, les cris et les feux de joie des Orléanais, et leurs cloches mises en branle, annoncèrent ce succès aux Anglais qui occupaient, de l’autre côté de la Loire, les deux grandes bastides de Londres et de Saint-Laurent. Suffolk, Talbot, Scales, Fastolf et les autres capitaines anglais, tinrent alors conseil ensemble ; il ne leur restait pas plus de quatre mille hommes, et encore ceux-ci paraissaient frappés de stupeur, oubliant leur ancienne vertu, et prêts à prendre la fuite. Les Français au contraire recevaient d’heure en heure de nouveaux renforts, et l’emportaient sur les assiégeants autant en nombre qu’en confiance. Bientôt il fut reconnu dans ce conseil de guerre, qu’on ne pouvait éviter de lever le siège, et l’ordre en fut donné pour le lendemain. En effet, le dimanche 8 mai au matin, l’armée anglaise se dirigea en assez bon ordre vers Meung-sur-Loire, abandonnant dans ses lignes beaucoup de munitions, de bagages et de prisonniers. La Hire et Ambroise de Loré la suivirent avec cent vingt lances jusqu’à trois lieues de distance ; les bourgeois d’Orléans voulaient aussi la poursuivre, mais Jeanne, qui regardait le premier objet de sa mission comme accompli, ne voulut pas se mettre à leur tête. Les Orléanais se contentèrent alors de détruire les bastides, de piller les vivres qu’elles contenaient et d’amener sur leurs remparts leurs canons et leurs bombardes. Après quelques lieues de marche, les Anglais se séparèrent : Suffolk se chargea de défendre Jargeau, Scales et Talbot de garder Meung et Beaugency22.
5. Sa victoire à Patay
Le 13 mai, la Pucelle partit d’Orléans, pour venir à Tours rendre compte au roi de son premier succès, lui demander de prendre confiance en elle, et de se laisser conduire par elle à Reims pour s’y faire sacrer23. La cour de Charles VII était tout enorgueillie de la levée du siège ; elle reçut la Pucelle avec de grands honneurs, et elle résolut de profiter de l’ardeur nouvelle que montraient les soldats, pour nettoyer d’Anglais tout le cours de la Loire. Le duc d’Alençon reçut le commandement de l’armée, à laquelle on voyait arriver de toutes parts des gentilshommes et de vieux soldats qui voulaient s’associer à la nouvelle fortune du roi ; tandis qu’au contraire le duc de Bedford appelait en vain les Picards et les autres Français jusqu’alors attachés à ses drapeaux ; tous l’abandonnaient, tous manifestaient leur haine contre les Anglais, et Bedford ne pouvait plus compter que sur le très-petit nombre de ses compatriotes qu’il avait avec lui en France.
Le 21 mai Alençon se présenta devant Jargeau, et commença à attaquer la ville avec ses canons et ses bombardes24. Bientôt la brèche fut ouverte, et le lendemain 22 mai la ville et le pont furent pris d’assaut ; le comte de Suffolk y fut fait prisonnier avec l’un de ses frères ; un autre, Alexandre de la Pole, y fut tué. Les Anglais perdirent dans cette place cinq-cents combattants, dont plusieurs furent tués par les paysans furieux entre les mains des gentilshommes qui les avaient reçus à rançon. Le duc d’Alençon, pour sauver la vie du comte de Suffolk, de son frère, et des autres captifs de distinction que les habitants des campagnes voulaient massacrer, fut obligé de les conduire de nuit à Orléans25.
Charles VII n’avait eu de longtemps une si belle armée que celle qui se trouvait alors à Orléans, jamais il n’y avait compté un aussi grand nombre d’illustres capitaines. On y voyait, avec le bâtard d’Orléans et la Pucelle, Boussac, maréchal de France, Gravelle, maître des arbalétriers, Culant, amiral de France, de Loré, La Hire, Xaintrailles, de Sainte-Sévère. Bientôt après on y vit arriver de Bretagne les sires de Rais, de Chauvigny, de Laval et de Lohéac26. Le comte de Richemont, connétable de France, ayant rassemblé dans ses terres de Bretagne et de Poitou quatre cents lances et huit cents archers, voulut aussi rejoindre l’armée royale ; mais La Trémoille, qui avait conduit le roi à Sully pour le rapprocher du théâtre de la guerre, croyait qu’il y allait de sa vie à ne pas permettre que le connétable vînt se mettre à la tête des troupes. Il lui envoya le sire de la Jaille à Loudun, pour lui défendre de passer outre. En même temps le duc d’Alençon conduisit l’armée devant Beaugency, et en entreprit le siège. Le connétable, qui, dans les ordres du roi, ne voyait que les caprices de La Trémoille, répondit qu’il s’était mis en campagne pour le bien du roi et du royaume, et qu’il verrait qui oserait le combattre. La Pucelle le considérant dès lors comme un rebelle, dans son dévouement à l’autorité royale, proposa de lui livrer bataille ; mais tous les capitaines de l’armée désiraient au contraire voir Richemont à leur tête, et recevoir le renfort qu’il leur conduisait. Ils persuadèrent donc à Jeanne d’entreprendre elle-même de le réconcilier avec le roi. Comme Richemont avançait toujours, la Pucelle alla au-devant de lui.
— Jeanne, lui dit le connétable, on m’a dit que vous voulez me combattre. Je ne sais pas si vous êtes de par Dieu ou non ; si vous êtes de par Dieu je ne vous crains en rien, car Dieu sait mon vouloir ; si vous êtes de par le diable je vous crains encore moins27.
Le comte de Perdriac, Jacques de Dinan, frère du seigneur de Chateaubriand, Beaumanoir, Rostrenen, Montauban, Saint-Gilles et la Feuillée accompagnaient le connétable. Le lendemain Beaugency capitula, et la garnison anglaise obtint la permission d’aller rejoindre Talbot, Scales et Fastolf, qui étaient alors à Meung-sur-Loire28.
Beaugency avait ouvert ses portes le 17 juin, et le 18 les Français se présentèrent devant Meung, mais ils trouvèrent les portes ouvertes. Les Anglais en étaient partis, se dirigeant sur Paris, où Bedford voulait réunir son armée. Ils étaient déjà arrivés à Patay, au milieu de la Beauce, lorsque l’armée française les atteignit. Beaumanoir, Xaintrailles, La Hire, de Loré et de Termes, qui avaient pris les devants à la tête de la cavalerie, les chargèrent avec tant d’impétuosité qu’ils les forcèrent à suspendre leur marche, et les mirent en désordre avant même que le corps d’armée fût arrivé. Les Anglais, qui n’avaient pas plus de quatre ou cinq-mille hommes, étaient troublés par des terreurs superstitieuses, et éperdus en voyant tout le pays soulevé contre eux. Les Français, au contraire, se croyant sûrs de vaincre avec la Pucelle, et se confiant en leur nombre, ne respiraient que vengeance : elle fut en effet aussi complète qu’ils pouvaient la tirer d’une aussi faible armée ; deux mille deux cents Anglais furent tués à Patay, sans avoir eu un instant l’espoir de vaincre, sans presque avoir combattu. Talbot et Scales furent faits prisonniers, avec la plupart de ceux qui étaient en état de payer une rançon. Les fuyards se précipitèrent vers Janville, mais ils en trouvèrent les portes fermées ; cette place et toutes celles de la Beauce s’étaient hâtées d’arborer les drapeaux français. Jean Fastolf, avec les restes de l’armée anglaise, ne put trouver de refuge que dans Corbeil29.
Dès le moment de la délivrance d’Orléans, la Pucelle avait sollicité le roi à plusieurs reprises de venir jouir de ses succès, et encourager ses loyaux sujets par sa présence. Charles VII avait consenti en effet à s’avancer jusqu’à Sully, et ensuite jusqu’à Châteauneuf-sur-Loire. Après la déroute des Anglais à Patay on le pressa de venir à Orléans pour témoigner aux bourgeois de cette ville sa satisfaction de leur fidélité et de leur bravoure. Mais La Trémoille ne pouvait consentir à ce qu’il s’approchât autant du connétable. Il le conduisit au contraire à Gien, et il fit même venir la reine, divisant en même temps l’armée. Richemont avec ses soldats avait descendu la Loire et attaquait Marchenoir près de Blois, tandis que le grand amiral Louis de Culant remontait la même rivière et devait s’assurer de Gien, de Bonny, de Cône et de La Charité : les deux dernières villes firent une assez longue résistance, et ceux des capitaines qui étaient dévoués à La Trémoille représentaient au roi qu’il ne devait point s’écarter de la Loire avant de s’être rendu maître de Cône et de La Charité ; mais la Pucelle, qui était venue le trouver à Gien, le supplia de se mettre à la tête de son armée et de marcher à Reims pour s’y faire sacrer ; les plus habiles capitaines la secondaient ; ils disaient à Charles VII que c’était le moment de profiter du découragement des Anglais, qui, dispersés en petit nombre dans un grand royaume ennemi, n’étaient point en état de lui faire tête ; tandis que les Français étaient remplis d’enthousiasme, que ceux qui habitaient au nord de la Loire étaient impatients de secouer un joug odieux, et que ceux qui habitaient au sud accouraient en foule pour se ranger sous les drapeaux du roi, que pour la première fois ils voyaient victorieux30.
Enfin ces derniers l’emportèrent, et le 20 juin Charles VII se détermina à se fier à sa fortune. Il renvoya la reine à Bourges, et fit partir son avant-garde pour Auxerre, où il la suivit le lendemain. La Trémoille était bien plus effrayé de ce qui pouvait nuire à son crédit auprès du roi, que des hasards de l’entreprise ; aussi faisait-il très mauvais accueil aux seigneurs qui arrivaient pour grossir l’armée ; mais sa rudesse ne suffisait point pour les rebuter. Tous voulaient servir dans une expédition qu’ils croyaient devoir être glorieuse. La Trémoille prétendait ne pouvoir leur donner que trois francs par homme pour toute la campagne. Mais ceux des gentilshommes qui n’avoient de quoi s’armer et monter, y alloient comme archers et coutillers, montés sur petits chevaux31
. Le connétable et le comte de la Marche demandèrent aussi à accompagner le roi, l’un et l’autre avec une troupe nombreuse et bien équipée, et elles auraient assuré à Charles VII une supériorité décidée. Le connétable fit dire à La Trémoille qu’il était prêt à tout faire pour regagner la grâce du roi, jusqu’à le baiser aux genoux ; mais Charles répondit qu’il aimerait mieux n’être sacré de sa vie que de voir le connétable assister à son sacre32.
6. Elle fait sacrer le roi à Reims
L’armée royale, après avoir passé la Loire, fut accueillie avec joie par les paysans dans les bourgades et les villages ; mais les villes hésitaient davantage à se déclarer pour elle ; la responsabilité à laquelle elles s’exposaient était trop grande, et elles tremblaient des punitions dont elles étaient menacées. Auxerre, qui appartenait au duc de Bourgogne, n’osa point ouvrir les portes au roi : les bourgeois lui fournirent des vivres, et lui promirent de le reconnaître, dès que Troyes, Châlons et Reims se seraient soumis à lui. Ce fut le sire de La Trémoille qui traita au nom de Charles, à ces conditions, avec les habitants d’Auxerre. Son frère était à l’heure même au service du duc de Bourgogne, et l’on accusa le favori du roi d’avoir reçu de l’argent des bourgeois, pour souscrire à cet accommodement33. Saint-Florentin ouvrit avec empressement ses portes au roi ; Troyes au contraire lui ferma les siennes. Il y avait dans cette ville cinq ou six-cents soldats anglais ou bourguignons, qui contenaient l’esprit public. Ils n’avaient guère eu le temps encore d’entendre raconter les prodiges d’Orléans, et leur courage n’était point ébranlé ; ils attendirent l’avant-garde française en dehors de la ville, et après avoir livré une rude escarmouche, ils se retirèrent en bon ordre dans les murs. Ces murs étaient en bon état, et auraient pu tenir fort longtemps contre l’armée royale, qui était dépourvue de tout ce qu’il lui fallait pour entreprendre un siège. Les vivres mêmes lui manquaient, et les soldats, pendant cinq ou six jours, ne se nourrirent presque que de fèves qu’ils allaient cueillir dans les champs. L’archevêque de Reims, chancelier de Charles, qui se défiait toujours de Jeanne, reprochait déjà aux capitaines leur imprudence de s’être engagés si avant, et voulait que l’armée regagnât en toute hâte les rives de la Loire. Un conseil de guerre, assemblé pour décider ce qu’il y avait à faire, paraissait pencher vers cette résolution, lorsque Jeanne vint frapper à la porte, et demanda instamment d’être introduite. Elle affirma que ses voix l’avaient assurée que si l’on attendait encore deux ou trois jours, les portes de Troyes seraient ouvertes au roi. Les capitaines semblaient prendre peu de confiance en ses révélations ; ils avaient, en la voyant de plus près, pu mieux juger de sa simplicité et de son ignorance : le roi lui-même lui répondit que si elle disoit chose qui fût raisonnable et profitable, il la croiroit volontiers34
. Mais les soldats avaient plus d’enthousiasme ; on résolut donc de profiter de leur bonne volonté, et de faire avancer la seule petite bombarde qu’on eût à l’armée, pour battre les murailles en brèche. Bientôt les bourgeois de la ville virent la Pucelle, son étendard blanc à la main, qui dirigeait les travailleurs auprès des murs, pour élever des gabions, et faire des taudis et approches35. Les uns, frappés d’une crainte superstitieuse, assurèrent qu’ils avaient vu cet étendard entouré d’une multitude de papillons blancs, les autres commencèrent à crier que le roi qui était à leurs portes, était leur seigneur naturel ; à accuser les magistrats et l’évêque, qui bravaient à la fois les puissances du ciel et de la terre, pour persister dans leur rébellion. Pendant les cinq ou six jours qui s’étaient écoulés, les récits de la délivrance miraculeuse d’Orléans, de la victoire miraculeuse de Patay, avec tous les ornements que l’imagination populaire y avait ajoutés, avaient circulé de bouche en bouche ; la fermentation commençait à devenir menaçante, et les magistrats et l’évêque envoyèrent au roi pour offrir de capituler. Celui-ci n’eut garde de disputer sur aucune condition. Il permit à la garnison anglaise de se retirer avec armes et bagages ; il racheta d’elle les prisonniers français qu’elle voulait emmener ; il accorda un plein pardon à tous les habitants de la ville qui l’avaient offensé, et il reconnut comme légitimes toutes les grâces, toutes les concessions de bénéfices qui avaient été faites par le parti bourguignon, soit au nom de son père, soit au nom de Henri VI. À ces conditions, la ville de Troyes, où avait été signé le traité qui l’excluait du trône, lui ouvrit ses portes le 9 juillet 142936.
L’armée ne fit que défiler au travers de Troyes, sans s’y arrêter et sans y faire aucun dommage. Châlons, où elle se présenta ensuite, ouvrit ses portes avec empressement. L’évêque, à la tête de la bourgeoisie, vint recevoir le roi hors de la ville. La Pucelle pressait toujours Charles de ne point s’arrêter, et en effet il arriva devant Reims à journées de marche. Châtillon et Saveuse, seigneurs bourguignons, commandaient dans la ville, mais ils n’avaient point de soldats ; ils assemblèrent la bourgeoisie, et lui demandèrent de tenir seulement six semaines, au bout desquelles ils répondaient que les ducs de Bedford et de Bourgogne arriveraient avec une armée si puissante qu’elle ferait lever le siège ; mais la bourgeoisie refusa de courir ce risque, et engagea les deux capitaines à se retirer ; elle envoya ensuite une députation au chancelier Regnault de Chartres, qui avait été élu archevêque de Reims, mais qui n’avait jamais pu prendre possession de son siège, pour l’engager à entrer dans sa ville épiscopale. Regnault fit en effet son entrée dans Reims, le samedi 16 juillet au matin. Le soir du même jour, Charles VII y entra aussi avec son armée. Jeanne marchait devant lui, parmi les guerriers, son étendard à la main, et tous les regards étaient fixés sur elle37.
Le roi fut sacré dès le lendemain 17 juillet, avec toutes les cérémonies d’usage et autant de pompe qu’en pouvait permettre la hâte avec laquelle il avait marché. Trois princes du sang : le duc d’Alençon, les comtes de Clermont et de Vendôme, et trois simples gentilshommes : La Trémoille, Laval et Gaucourt, représentèrent les six pairs laïques. Les ducs de Lorraine et de Bar s’étaient aussi rendus à Reims pour la cérémonie. La Pucelle fut présente à l’église, proche du roi et du maître-autel, avec son étendard à la main : Il avoit été à la peine, dit-elle dans son interrogatoire, c’étoit bien raison qu’il fut à l’honneur38.
Après le sacre elle embrassa les genoux du roi en pleurant à chaudes larmes.
— Gentil roi, lui dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir39. J’ai accompli ce que messire m’a commandé, ajouta-t-elle peu après, qui étoit de lever le siège d’Orléans et de faire sacrer le gentil roi ; je voudrois bien qu’il voulut me faire ramener auprès de mes père et mère, à garder leurs brebis et bétail, et faire ce que je voudrai faire40.
Son père et son oncle étaient venus à Reims pour partager sa gloire, et ils augmentaient son désir de rentrer dans sa famille. Mais les capitaines de Charles VII, en combattant aux côtés de Jeanne et en l’appelant à leurs conseils, avaient reconnu qu’elle était leur plus puissant auxiliaire, par l’effet qu’elle produisait sur les soldats, sur le peuple et sur les ennemis, encore qu’eux-mêmes commençassent à se convaincre qu’il n’y avait en elle de merveilleux et de surnaturel que sa simplicité et son courage. Ils mettaient donc la plus haute importance à la conserver avec eux. Sur leurs instantes prières elle consentit à rester encore à l’armée ; et dès lors elle montra le même courage dans les combats, la même constance dans les douleurs, la même confiance dans le bon droit de la France, mais non la même persuasion de sa mission divine, ou la même foi dans ses inspirations.
Il ne s’était écoulé que deux mois et demi depuis la première apparition de la Pucelle devant Orléans jusqu’au sacre du roi à Reims. L’armée anglaise, déjà très-peu nombreuse quand elle avait commencé le siège d’Orléans, était presque réduite à rien par les pertes qu’elle avait faites et à ce siège et à Patay. L’explosion longtemps contenue du mécontentement du peuple, le soulèvement de presque toute la Champagne, la captivité de Suffolk, de Talbot et des autres capitaines en qui le duc de Bedford avait le plus de confiance, rendaient la situation de celui-ci fort critique. Il vit bien qu’il ne devait pas songer à troubler la marche du roi vers Reims, ou la cérémonie de son sacre, mais il employa ce temps avec activité à rassembler une nouvelle armée, à raffermir son parti, et à défendre ce qui lui restait de la France. Dans une lettre qu’il adressa au jeune roi Henri VI, il lui disait que le désastre éprouvé devant Orléans, procédoit en grande partie de manque de foi, et du doute illégitime que les soldats auroient conçu d’un disciple et membre du diable appelé la Pucelle, qui usoit de faux enchantements et de sorcellerie. L’échec reçu n’avoit pas seulement réduit grandement le nombre des Anglais, il avoit encore merveilleusement ôté le courage du reste, en même temps qu’il avoit encouragé l’ennemi, qui s’était dès lors assemblé en grand nombre41.
Le 18 juin de cette même année le conseil de Henri VI avait accordé au cardinal de Winchester la permission de conduire deux-cent-cinquante lances et deux-mille-cinq-cents archers anglais à la croisade à laquelle il s’était voué pour l’extermination des hérétiques de Bohême42. Mais dans un moment où les armées anglaises en France avaient tant besoin de renforts, le duc de Bedford n’eut garde de laisser partir cette petite armée qui était toute prête, pour une expédition si étrangère aux intérêts de l’Angleterre : il conclut le 1er juillet, avec le cardinal, une convention par laquelle celui-ci s’engageait à demeurer en France au service du régent jusqu’au 21 décembre suivant, tandis que le régent promettait de restituer au pape la solde de ces six mois de délai, au moment où les ennemis de l’Angleterre étant subjugués en France, Winchester repartirait pour son expédition sacrée43. Lorsque le pape Martin V en fut informé, il écrivit le 11 août à Charles VII, pour protester que c’était à son insu et contre sa volonté, que des soldats levés pour le service de Dieu étaient employés contre la France. Et ce nouvel acte d’impiété des Anglais attira sur eux, dit l’Annaliste de l’Église, le châtiment que Dieu leur infligea par la main de la pucelle d’Orléans44.
La Pucelle avait fait écrire successivement deux lettres au duc de Bourgogne, pour l’inviter à se réconcilier avec son roi, et à se trouver au sacre ; il semble que Philippe, qui avait conclu quelques trêves avec les Armagnacs, avait hésité un moment s’il ne renoncerait pas à l’alliance anglaise. Cependant, tandis que Charles VII marchait sur Reims, Philippe, en réponse aux invitations du duc de Bedford, se rendit à Paris le 10 juillet, assembla le peuple devant l’église Notre-Dame, et chercha de nouveau à l’animer contre Charles VII, par le récit de l’assassinat de son père à Montereau. Le 15, les deux ducs sortirent de Paris ; mais le 24 juillet Bedford y rentra avec le cardinal de Winchester, qui lui amenait environ quatre mille Anglais. Le sire de L’Isle-Adam, qui commandait à Paris pour le duc de Bourgogne, y avait sous ses ordres environ sept cents soldats levés en Picardie45.
7. Elle le conduit devant Paris
Déjà les Anglais, au lieu de conquérir comme ils l’avaient compté les provinces au midi de la Loire, devaient songer à défendre la capitale. Après le sacre, Laon et Soissons avaient envoyé leur soumission à Charles VII, qui se rapprochait toujours plus de Paris ; la fermentation s’était étendue de la Champagne dans l’Île-de-France ; Crécy, Coulommiers et Provins avaient chassé leurs garnisons anglaises ou bourguignonnes, qui s’étaient réfugiées à Château-Thierry ; la Pucelle avait paru devant cette dernière place, et un soulèvement des bourgeois avait de nouveau forcé les Anglais à la retraite. Charles VII avait passé quelques jours à Provins, à Château-Thierry et à Nangis. Bedford sentit la nécessité, s’il ne voulait pas voir des soulèvements éclater jusque dans la capitale, de marcher au devant de Charles VII. Il sortit donc de Paris à la tête de dix-mille combattants environ, et il s’avança par Corbeil et Melun jusqu’à Montereau. Il envoya en même temps un défi à Charles VII. Mais il voyait bien que ses troupes étaient trop ébranlées par la superstition pour qu’il pût les mener à l’ennemi. Il se contenta donc de prendre une forte position, dont Charles VII ne put pas même s’approcher, parce qu’il ne put passer la rivière à Bray-sur-Seine. Quand Bedford sut que ce roi était rentré à Château-Thierry, il ramena son armée à Paris, content de l’avoir aguerrie par une petite campagne, où il n’avait pas même vu l’ennemi. L’enthousiasme populaire procurait à Charles VII tous les jours de nouveaux succès, qui ne lui coûtaient aucune peine. Compiègne et Beauvais venaient de se donner à lui. Cependant ses courtisans le pressaient déjà de s’en retourner en Berry, soit qu’ils redoutassent les dangers de la guerre, ou qu’ils regrettassent les fêtes et les plaisirs qu’il leur paraissait avoir quittés trop longtemps, soit qu’ils craignissent seulement de perdre leur influence sur le roi, s’il commençait à se lier avec les guerriers. D’autre part le duc d’Alençon, le bâtard d’Orléans et la Pucelle insistaient pour que le roi profitât des faveurs de la fortune, et qu’il menaçât la Normandie en se rapprochant des villes qui venaient de se déclarer pour lui.
Charles VII se laissait tour à tour conduire par les uns, puis les autres ; il donnait les ordres que lui demandaient ses guerriers, mais il soupirait après le repos comme ses courtisans. Après avoir trouvé le passage de Bray-sur-Seine fermé, il revint vers le nord, et il se logea à Crépy-en-Valois. Bedford craignait à tout heure de nouvelles défections : il voyait bien qu’à Paris et en Normandie il existait un parti français qui éclaterait dès qu’il pourrait espérer d’être secondé par Charles VII ; il voulait garder à la fois et la capitale, qui donnait à son neveu son meilleur titre à la couronne de France, et la province que Henri V avait conquise la première et qu’il comptait réunir à la couronne d’Angleterre s’il fallait renoncer à celle de France. Mais en même temps qu’il voulait arrêter l’armée française, soit qu’elle marchât sur Paris ou sur Rouen, il n’osait pas lui livrer de bataille, car il sentait bien que ses troupes, dont l’imagination était frappée, pouvaient d’un moment à l’autre s’abandonner à une terreur panique. Il vint se loger à Senlis, puis il prit une forte position à Montépilloy, tandis que Charles VII s’avança jusqu’au village de Baron. Les deux armées étaient alors en présence ; pendant deux jours elles se préparèrent à la bataille par des escarmouches continuelles. Cependant, les Français ayant bien reconnu le camp retranché des Anglais, ne se sentirent pas assez forts pour l’attaquer, et Charles VII, le troisième jour, reprit le chemin de Compiègne. Bedford, qui, de son côté, s’était tenu renfermé dans son camp, se hâta de ramener son armée à Paris, et à peine se fut-il éloigné que Senlis arbora le drapeau de Charles VII46.
Bientôt des nouvelles alarmantes pour la Normandie forcèrent Bedford à courir à la défense de cette province, en laissant seulement deux-mille Anglais à Paris. Tandis qu’il s’éloignait de la capitale, Charles VII s’en rapprochait ; Saint-Denis lui ouvrit ses portes avec empressement, et le 29 août il se présenta devant Paris : le duc d’Alençon et le comte de Clermont occupèrent La Chapelle, et des cavaliers royalistes vinrent escarmoucher jusque devant la porte Saint-Honoré. Les gendarmes y furent arrêtés par les larges fossés qui entouraient la muraille. La Pucelle, qui les avait conduits, commença à crier qu’on apportât seulement des fagots pour combler le fossé, et que la ville était gagnée. Mais le fossé était bien plus large et plus profond qu’elle ne le supposait ; les pionniers, qui s’en aperçurent, se découragèrent ; les gendarmes montraient peu d’ardeur, et pendant qu’elle les excitait elle fut grièvement blessée aux deux cuisses. Cependant elle ne voulut point se retirer, elle resta sur le bord du fossé jusqu’à la nuit close, et ce ne fut qu’à grand-peine que le duc d’Alençon, qui était venu la chercher lui-même, parvint à la ramener. Pendant ce combat, Charles VII s’était arrêté à Saint-Denis. On n’avait pu l’engager à s’avancer davantage pour encourager ses soldats par sa présence. L’armée s’était ainsi trouvée divisée, et son effort était demeuré incomplet. Il est probable que l’indolence du roi l’empêcha seule ce jour-là de se rendre maître de sa capitale47.
8. Retraite de Charles VII derrière la Loire
Cette attaque faite avec tant de mollesse, cet empressement à se retirer avant qu’on eût reconnu l’impossibilité de réussir, portaient le découragement dans l’esprit des guerriers ; on y reconnaissait l’influence de La Trémoille, qui semblait craindre les succès du roi, comme amenant la ruine de son crédit. Il s’était opposé à l’attaque sur Paris, sous prétexte qu’elle pouvait nuire aux négociations qu’on venait d’entamer avec le duc de Bourgogne, qui était retourné à Arras, où il avait signé une suspension d’armes partielle jusqu’au jour de Pâques suivant48. Dès que l’attaque sur Paris eut échoué, La Trémoille insista de nouveau pour que le roi se rapprochât des provinces d’où il tirait ses vivres et son argent, et où il n’avait pas d’ennemis. En effet, dans un conseil assemblé le 12 septembre, à Saint-Denis, il fut décidé que la cour retournerait derrière la Loire. Charles VII partit tout de suite par Lagny, Provins, Bray-sur-Seine et Sens, et il arriva bientôt sur la Loire à Gien, où il pouvait oublier de nouveau ses ennemis et ses affaires. Il laissa le comte de Clermont avec le chancelier de France à Beauvais, pour continuer à traiter avec le duc de Bourgogne ; le comte de Vendôme et Louis de Culant amiral de France, évacuèrent Saint-Denis et se retirèrent à Senlis ; Guillaume de Flavy fut chargé du commandement de Compiègne ; Jacques de Chabannes de celui de Creil, et la plupart des soldats rentrèrent dans leurs foyers49.
La nonchalance du roi, qui abandonnait la campagne au milieu de ses succès et lorsque toutes les villes n’attendaient qu’un signe de lui pour se déclarer en sa faveur, eut l’effet qu’il aurait pu prévoir. Dans Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, la bourgeoisie était prête à lui ouvrir ses portes s’il s’y était présenté50. Au contraire, il s’éloignait, il évacuait Saint-Denis, il avait même donné ordre de livrer au duc de Bourgogne Compiègne et Pont-Saint-Maxence ; dès lors, la bourgeoisie découragée, et ne trouvant en lui aucune garantie, ne voulut plus se compromettre pour lui ; les nobles bourguignons, jusqu’alors si instants auprès de leur duc pour le réconcilier avec la France, se refroidirent de leur côté. Cette réconciliation du duc de Bourgogne était le grand objet auquel La Trémoille avait paru sacrifier des succès certains, et qu’il croyait acheminer en abandonnant deux villes importantes. Saint-Maxence fut livré en effet, mais Guillaume de Flavy refusa de livrer aussi Compiègne où il commandait. Le duc Philippe, en apprenant la retraite de Charles, sentit quel peu de fond il pouvait faire sur lui ; sa sœur, la duchesse de Bedford, qui était venue le trouver, travaillait à le rattacher aux intérêts de l’Angleterre en lui faisant les offres les plus brillantes. Le duc de Bedford, prêt à acheter l’avantage de sa patrie, même par les plus grands sacrifices de son intérêt personnel, offrit au duc de Bourgogne de lui résigner la régence de la couronne de France. À cette condition, Philippe se mit en marche d’Arras pour Paris, avec la duchesse de Bedford sa sœur et trois ou quatre mille combattants. Lorsqu’il passa devant Senlis, le comte de Clermont son beau-frère, et le chancelier de France, sortirent de la ville, avec une soixantaine de chevaliers et le saluèrent au passage ; mais cet échange de politesse fut contraint et d’une froideur extraordinaire51. Au contraire, lorsque le duc de Bourgogne entra dans Paris, Bedford vint l’embrasser avec tendresse, et les deux beaux-frères se promirent de réunir dans la campagne suivante deux armées assez puissantes pour reconquérir tout ce que le roi Henri VI leur souverain avait perdu en France. Le duc de Bourgogne prit possession de la régence, le duc de Bedford garda pour lui seulement le gouvernement de la Normandie. Un armistice qui, le 28 septembre, avait été rendu commun à toute la France, promettait un peu de repos au peuple et aux soldats jusqu’au printemps suivant52.
Le comte de Clermont ne se crut pas obligé de continuer à s’exposer aux dangers et aux fatigues de la guerre, lorsque le roi, pour lequel il était supposé combattre, s’en éloignait ; il abandonna le commandement de l’armée du nord de la Loire, et se retira dans le Bourbonnais. Il y fut probablement déterminé par un ordre du duc de Bourbon son père. Celui-ci, qui était prisonnier dès l’époque de la bataille d’Azincourt, ne cessait de négocier avec les Anglais pour recouvrer sa liberté. Les bases de son traité avec eux avaient été arrêtées dès 1422, il avait été signé à Londres le 8 février 1429, mais il ne fut ratifié que le 15 janvier 1430. Par ce traité, le duc de Bourbon reconnaissait le traité de Troyes ; il déclarait Henri VI roi de France, et s’engageait à ne jamais se soumettre à son rival ; il promettait de le faire proclamer dans ses duchés de Bourbon et d’Auvergne, ses comtés de Clermont, Forez, Lille et Beaujeu ; de lui faire prêter serment individuellement dans toutes ces provinces par tous les hommes des trois ordres ; enfin de faire son loyal pouvoir pour ramener son fils aîné au parti d’Angleterre. En garantie de ses engagements, il devait donner son second fils en otage avec six des hommes les plus considérables de ses principautés et dix de ses plus fortes places au choix de Henri. Sa rançon était fixée à cent mille écus d’or, et s’il ne pouvait livrer ses forteresses, il s’engageait comme compensation à un second paiement de cent mille écus d’or53. Ainsi il avait consenti à tout ce qui pouvait rendre sa défection plus ruineuse pour la France. Mais quoique tous les articles fussent accordés, les Anglais finirent par refuser de le mettre en liberté.
9. La Pucelle attaque Compiègne et y est faite prisonnière
(1430)
La bourgeoisie, la noblesse, les princes du sang, s’empressaient donc à l’envi d’abandonner Charles VII, lorsqu’ils voyaient ce roi s’abandonner lui-même. Charles avait chargé le comte de Vendôme de remplacer le comte de Clermont, et il lui avait envoyé le maréchal de Boussac avec un renfort de huit cents ou mille combattants54. En même temps il était retourné à Chinon, où il recommençait à vivre dans la mollesse, d’où Jeanne d’Arc avait eu tant de peine à le tirer. Celle-ci avait voulu de nouveau abandonner la vie militaire : l’épée qu’elle avait fait chercher à l’église de Fierbois s’était cassée entre ses mains ; une autre qu’elle avait arrachée à un Anglais, avait été déposée par elle, avec ses armes blanches, sur le tombeau de Saint-Denis, et était retombée au pouvoir des Anglais, lorsque les Français avaient évacué cette ville. Les généraux qui ne voulaient point renoncer à l’influence qu’elle exerçait sur les soldats et sur le peuple, l’engagèrent par leurs instances à rester encore avec eux. Le duc d’Alençon, qui se flattait de reconquérir son héritage en Normandie, voulait l’y emmener avec lui, mais La Trémoille s’y opposa. Le sire d’Albret assembla ensuite une armée à Bourges pour attaquer La Charité-sur-Loire, où un capitaine d’aventuriers bourguignons s’était fortifié. La Pucelle y alla avec lui, et l’on dut à sa constance, à son courage inébranlable, tandis que tous les autres guerriers s’étaient laissés rebuter, la réussite de l’attaque de Saint-Pierre-le-Moûtier. Mais après un mois de combats au cœur de l’hiver, Albret fut repoussé devant La Charité, et forcé de lever le siège55.
Au printemps, et lorsque l’armistice avec le duc de Bourgogne, qui avait été assez mal observé, fut expiré, une nouvelle armée, à laquelle se joignit la Pucelle, passa la Loire pour apporter des secours aux villes qui, de toutes parts, relevaient l’étendard de Charles VII. Les habitants de Melun avaient chassé les Anglais, et appelé chez eux le commandeur de Giresme ; Saint-Denis avait été repris ; La Hire s’était emparé de Louviers, et courait jusqu’aux portes de Rouen ; les Anglais découvraient chaque jour contre eux des conjurations à Paris ; mais ils avaient beau multiplier les supplices, ils ne décourageaient point les partisans de Charles VII56. Cependant celui-ci, loin de prendre lui-même le commandement de son armée, n’y envoya pas même un des princes du sang ou quelqu’un des grands seigneurs de sa cour, et ne permit point au connétable de s’y rendre. La Pucelle s’y trouva donc associée uniquement avec des aventuriers brutaux, mal pourvus d’argent ou de munitions, et qui ne voulaient se soumettre à aucune discipline. Ne se croyant plus inspirée, n’étant plus soutenue par son enthousiasme religieux, elle n’en continua pas moins à donner l’exemple de la bravoure dans des combats sans gloire. Au commencement de mai, elle arriva à Lagny-sur-Marne, et elle combattit dans une bataille contre un aventurier ou brigand bourguignon, nommé Franquet d’Arras, qui fut fait prisonnier, et que les juges de Lagny firent pendre. Elle se jeta ensuite dans Compiègne avec Jacques de Chabannes, Théodore de Valpergue, Regnault de Fontaines, Poton de Xaintrailles, et quelques autres chevaliers célèbres, pour défendre cette ville, que le duc de Bourgogne assiégeait. Ceux-ci ayant fait une sortie le 24 mai, et ayant attaqué Jean de Luxembourg, qui occupait le lieu nommé Baudon de la Noyelle, la Pucelle se joignit à eux, et mit d’abord les Bourguignons en fuite ; mais bientôt ils revinrent de toutes parts attaquer une troupe peu nombreuse. Les Français prirent la fuite. La Pucelle combattant toujours, et reculant lentement, arriva la dernière jusqu’au pied du boulevard du pont, et là elle trouva la barrière fermée. Aucun de ses compagnons d’armes ne l’avait protégée dans sa retraite, aucun ne veillait à la porte, ou ne s’avança pour la défendre dans cette dernière extrémité. Guillaume de Flavy, soldat farouche, qui commandait à Compiègne, fut soupçonné de l’avoir sacrifiée à dessein, par impatience de ce qu’on attribuait à elle seule tous les succès des guerriers. La Pucelle, abandonnée au milieu de ses ennemis, fut renversée de son cheval par un archer picard, qui l’avait saisie par son habit. Dans ce moment, le bâtard de Wandonne s’approcha d’elle ; elle se rendit à lui, et lui donna sa foi. Aussitôt elle fut envoyée à Margny sous une forte garde. Les Bourguignons et les Anglais se pressaient pour la voir passer désarmée, il poussaient des cris de joie ; et leur rage redoublait en reconnaissant que c’était une jeune et belle fille qui les avait si souvent mis en fuite.
Il y avait précisément quinze mois qu’elle était entrée à Chinon, la première fois, pour être présentée au roi : il y en avait un peu moins de treize que sa carrière militaire avait commencé, et dans ce court espace de temps, elle avait mérité par son héroïsme plus admirable encore que les pouvoirs surnaturels qu’on lui attribuait, une gloire qui aurait mieux profité à la France, si la Pucelle avait été mieux secondée57.
Chapitre IV (1430–1432)
1. Charles VII retombe dans l’indolence
(1430)
La retraite de Charles VII, lorsqu’il évacua Saint-Denis pour retourner à Chinon, au moment où de toutes parts les villes de la Champagne, de l’Île-de-France et de la Picardie se soulevaient en son nom, où de paisibles bourgeois compromettaient leurs fortunes, leurs vies, celles de leurs femmes et de leurs enfants pour lui demeurer fidèles, avait glacé l’enthousiasme. Ceux qui conspiraient contre les Anglais pour les chasser des forteresses dont ils étaient maîtres, savaient bien que, s’ils échouaient, il n’y aurait point de pitié pour eux, et qu’ils périraient dans d’affreux supplices ; cependant ils se dévouaient pour replacer leur roi sur son trône ; et ce roi, loin d’imiter leur générosité, ne savait pas même se résigner à supporter plus de deux mois et demi la fatigue des camps ou celle des affaires, à se passer plus longtemps des délices de ses festins, de ses danses, ou d’autres plaisirs plus honteux. Il y eut au moment de sa retraite un découragement général. Cependant le joug de l’étranger était si insupportable, les peuples ont tant de disposition à admirer et à aimer ceux qui manient le pouvoir, à trouver des explications ou généreuses ou politiques à leurs actions les plus suspectes, qu’au bout de peu de mois les Français, au nord de la Loire, recommencèrent à croire que Charles VII avait eu de bonnes raisons pour les abandonner, quoiqu’ils ne pussent les comprendre, et qu’ils hasardèrent de nouveau leur fortune et leur vie à son service. Le roi était jeune, sa figure était belle, ses manières agréables et son accueil prévenant : ceux qui l’avaient approché s’étaient enflammés de zèle pour lui, ils promettaient que le mystère de sa retraite s’éclaircirait, et que le héros ne tarderait pas à reparaître.
Mais quand, au printemps de 1430, Charles VII ne se remontra point à l’armée, quand il n’y envoya aucun de ses princes, aucun de ses grands officiers ; quand l’héroïne qui l’avait fait sacrer fut confiée à la défense d’aventuriers qui l’abandonnèrent ; quand enfin elle fut faite prisonnière sans que le roi fit aucun sacrifice pour la racheter, aucune démarche pour faire au moins respecter à son égard les lois de la guerre, un profond découragement s’empara de tous les cœurs : les Français sentirent qu’il n’y avait plus de monarchie, plus de patrie en quelque sorte, puisque le représentant de l’une et de l’autre n’avait plus de sentiment français. En effet, ce n’est pas un des moindres inconvénients des monarchies absolues, que l’influence qu’elles donnent aux vices d’un seul homme, pour anéantir l’effet de toutes les vertus, de tout l’héroïsme de ses sujets. Aucun caractère ne demeure plus inexplicable que celui de Charles VII, car le temps vint où ce même homme, qui semblait fait exprès pour désorganiser toute espèce de gouvernement, apporta aux maux de la France une main réparatrice. Il y avait autre chose que de la timidité, plus que de l’indolence poussée au dernier excès, dans ce roi de vingt-sept ans, qui se dérobait à tous les devoirs comme à toutes les charges de la royauté, pour cacher sa vie et peut-être de honteux plaisirs, dans un château écarté, dans une retraite impénétrable : il y avait plus qu’une faiblesse ordinaire de caractère dans cet homme que tout le monde pressait de commander, et qui ne savait qu’obéir ; dans cet homme qui recevait un nouveau favori de la main qui avait tué l’ancien, qui témoignait se défier de lui, et qui lui sacrifiait cependant à l’instant même sa volonté, qui le laissait dès lors régner à sa place, sans conserver un souvenir de ses affections précédentes.
Depuis qu’au milieu de l’été de 1427, le connétable de Richemont avait donné La Trémoille au roi, pour qu’il fût son favori, ce seigneur avait maintenu sans partage son autorité sur la cour ; il avait beaucoup plus de capacité et de caractère que Giac et Beaulieu, ses deux prédécesseurs ; on assure qu’il était brave et bon chevalier : son pouvoir n’en fut que plus fatal à la France. Sa défiance du connétable, qui n’était certes pas sans motif, lui fit exiler ce puissant capitaine de la cour, désorganiser le gouvernement auquel il avait de nouveau donné un centre, anéantir entre ses mains l’armée et le trésor, et désoler même le petit nombre de provinces qui étaient restées à Charles VII, par une guerre civile, non de factions, mais de favoritisme. Son frère, Jean de La Trémoille, sire de Jonvelle, était demeuré attaché au duc de Bourgogne, et l’on ne pouvait s’empêcher de soupçonner le favori du roi lui-même d’une secrète correspondance avec les Bourguignons. Du moins s’opposa-t-il toujours de tout son pouvoir à toutes les entreprises qui auraient pu étendre la domination de Charles ; il l’empêcha d’aller à Orléans, il voulut l’empêcher d’aller à Reims, il le ramena en bâte de Saint-Denis à Chinon, et il l’y retint dès lors dans une langueur voluptueuse, écartant de lui tous les princes du sang, et s’étudiant à ce qu’il ne vit personne, ne sût rien, ne prévit rien, ne pensât à rien. Le recueil des ordonnances contient, il est vrai, même à cette époque, un petit nombre d’actes donnés au nom du roi ; mais on sait assez qu’il ne faut point regarder comme l’expression de sa volonté toutes les chartes auxquelles un roi appose sa signature ; celles-ci contiennent des privilèges accordés aux villes qui lui avaient montré le plus de dévouement, à Orléans, à Montargis, à Melun-sur-Seine et à Troyes58. On remarque avec étonnement dans la première, qu’en célébrant la bravoure et la constance des habitants d’Orléans, le roi ne fait aucune mention de la Pucelle. On ne peut aussi, tout en applaudissant à la reconnaissance du roi, s’empêcher de se demander comment il était possible d’établir aucun ordre dans l’administration des finances, quand les récompenses décernées à chaque ville étaient des exemptions d’impôt limitées pour chacune d’après des principes différents.
Malgré la haine de La Trémoille pour le connétable de Richemont, les bons Français qui se trouvaient encore à la cour, firent quelques tentatives pour les réconcilier, d’autant que Richemont repoussait toutes les ouvertures de son frère le duc de Bretagne, pour négocier sa paix avec les Anglais. Le roi proposa donc que son favori et le connétable se rencontrassent en sa présence entre Poitiers et Parthenay ; mais Richemont eut bientôt lieu de craindre que cette prétendue entrevue amicale ne cachât un attentat contre sa personne. Déjà un homme d’armes picard, qui, dans une marche, avait cherché à plusieurs reprises à s’approcher de lui, ayant excité ses soupçons, avait été arrêté, et avait confessé qu’il avait reçu de l’argent de la Trémoille pour l’assassiner. Au lieu d’aller lui-même à cette conférence, Richemont y envoya seulement les seigneurs de Thouars, de Lezay et de Vivonne. La Trémouille, sans respect pour la parole du roi, sous la garantie de laquelle ils étaient venus, sans crainte du connétable, qui restait en armes, prêt à les venger, les fit arrêter tous les trois. Il retint en prison Thouars, qui, parent du connétable, était comme un otage de ce prince ; il fit trancher la tête aux deux autres, et donna ordre au sire d’Albret d’attaquer la seigneurie de Thouars avec tout ce que le roi avait de soldats dans le Poitou. Les bourgeois de Thouars se soulevèrent, la dame dont le mari avait été arrêté s’enfuit auprès du connétable, et implora son secours, et Charles VII permit à son favori de dissiper, pour cette querelle privée, le peu d’argent et de soldats dont il disposait, comme si les Anglais et les Bourguignons ne menaçaient pas sa couronne59.
Durant le règne honteux de La Trémoille sur Charles VII, l’histoire générale de la France est comme interrompue, il faut interroger chaque province pour comprendre ce qu’elle devenait pendant l’anarchie. Des intrigues de cour ne se faisaient proprement sentir que dans le Berry, la Touraine et le Poitou, qui reconnaissaient l’autorité immédiate du roi et de son favori, et où les Anglais n’avaient point pénétré. Le Bourbonnais et l’Auvergne étaient gouvernés par le comte de Clermont, au nom du duc de Bourbon son père, toujours prisonnier en Angleterre ; ce comte semblait observer la neutralité, pour ne point contrarier les négociations par lesquelles le duc de Bourbon cherchait alors à racheter sa liberté. L’Anjou avait également réussi à se maintenir neutre par des traités avec les Anglais. Il formait avec le Maine, le douaire de la reine de Sicile, Yolande d’Aragon, veuve de Louis II. Yolande avait quatre enfants : Louis III, René, Charles comte du Maine, et Marie femme de Charles VII ; elle avait pris beaucoup de part aux intrigues de la cour de son gendre, elle avait été jalouse de tous les favoris, elle avait cherché à les déplacer ; et elle était à son tour écartée par eux ; cependant la maison d’Anjou se maintenait en quelque sorte comme étrangère au milieu du royaume. Le fils aîné de Yolande, Louis III, souverain de Provence, avait été adopté par Jeanne II reine de Naples ; il vivait alors en Italie, et il gouvernait pour Jeanne le duché de Calabre ; le second fils, René, avait de même été adopté par son grand-oncle maternel, Louis, cardinal de Bar, qui lui avait fait porter le titre de duc de Bar dès le 13 août 1419, et qui lui laissa ce duché en héritage le 23 juin 1430. Ainsi maîtresse de l’Anjou, du Maine, de la Provence, du Barrois, comptant sur l’héritage de la Lorraine et du royaume de Naples, la maison d’Anjou semblait réellement bien plus puissante que celle de Valois. Yolande voulut la fortifier encore en faisant épouser à Louis III Isabeau, fille aînée de Jean V, duc de Bretagne ; comme ce duc était allié des Anglais, quoique sa femme fût sœur de Charles VII, Yolande comptait que ce mariage assurerait davantage encore les frontières de l’Anjou, contre toute attaque de la part de l’Angleterre. Mais le duc ne voulut pas éloigner de lui sa fille favorite ; il retira sa parole, et la maria au comte de Laval. La reine de Sicile voulut d’abord venger par les armes cet affront fait à son fils, puis elle s’apaisa quand le duc de Bretagne lui demanda pour son fils aîné, la fille cadette de la reine, qui s’appelait Yolande comme elle60.
Le Languedoc et la partie de la Guyenne qui était demeurée à la couronne de France, étaient gouvernés par le comte de Foix avec une indépendance presque absolue. Jaloux du connétable de Richemont et méprisant le sire de La Trémoille, Foix se tenait autant qu’il pouvait éloigné de la cour, avec laquelle il correspondait à peine. Il conduisit cependant à Sully en Touraine des députés de sa province, qui y tinrent le 13 mars 1430, leurs états en présence du roi. Ces états accordèrent à Charles VII une aide de 200,000 francs, à cause de son sacre et de son couronnement. Il semble que c’est tout ce que La Trémoille put toucher des revenus de cette province la plus vaste et la plus riche du royaume. Tout le reste demeurait entre les mains du comte de Foix et de son frère le comte de Comminges, qui avaient réussi à demeurer en paix avec leurs voisins les Anglais du Bordelais ; ils assemblèrent de nouveaux états le 20 mai à Béziers, pour en obtenir des subsides afin de faire la guerre aux routiers qui désolaient la province, et qui, pour la plupart, étaient les mêmes aventuriers dont se formaient les armées du roi61.
Le Dauphiné, encore qu’on oubliât qu’il était un fief impérial, était toujours administré comme une souveraineté indépendante de la couronne. Aussi demeurait-il tout à fait étranger à la guerre contre les Anglais ; mais il ne l’était pas de même à celle contre les Bourguignons. Louis de Châlons, prince d’Orange, s’y trouvait à la tête du parti de Bourgogne ; Raoul de Gaucourt gouvernait au contraire le Dauphiné pour le roi. Tandis que le comte de Foix poursuivait les routiers qui avaient désolé le Velay et le Gévaudan, Gaucourt invita le plus redouté d’entre eux, Rodrigue de Villandrando, aventurier espagnol, à venir le joindre. Ce fut au printemps de l’année 1431 ; le prince d’Orange était rentré en Dauphiné avec douze-cents Bourguignons, et commençait à la ravager, Gaucourt s’étant joint à Villandrando et à Humbert de Grolée, sénéchal de Lyon, se trouva à la tête de quinze à seize-cents hommes, avec lesquels il reprit au prince d’Orange le château de Colombier dans le Vivarais, et l’ayant atteint le 11 juin à Anton sur le Rhône, il le mit en complète déroute. Le prince d’Orange ne s’arrêta point dans sa fuite qu’il ne fût arrivé jusqu’à Autun62.
On voit qu’une grande partie de la France demeurait presque étrangère à la guerre ; aucun Anglais, presque aucun Bourguignon ne s’était aventuré dans les provinces au midi de la Loire. Le Berry même et la Touraine jouissaient d’un grand repos, d’une assez grande sécurité ; ces provinces peu belliqueuses ne fournissaient guère de soldats à l’armée, car aucun engagement n’était forcé, elles étaient aussi trop pauvres et trop peu industrieuses pour qu’il eût été possible de les accabler d’impôts, et Charles VII n’ayant sous les yeux qu’une nature toujours riante, que des campagnes toujours paisibles, pouvait mieux y oublier la désolation de toute la partie septentrionale de son royaume. Au contraire lorsqu’on l’entraînait à l’armée ; il s’y trouvait associé avec des hommes dont la cruauté, la rapacité, les manières brutales, lui étaient insupportables. Tous ces chefs de guerre, tous ces aventuriers qui soutenaient seuls, sans ordre du roi, et le plus souvent sans solde, la lutte pour l’indépendance de la France, n’étaient guère que des corsaires de terre ferme, bien plus occupés à trouver de riches bourgeois à piller que des ennemis à combattre ; leur esprit était sans cesse aiguisé pour les stratagèmes de guerre et les surprises de places, par l’espoir du butin, non par celui des conquêtes ou de la gloire. Cependant quelque gloire s’attachait encore à leur nom : la France était si impatiente du joug étranger, si humiliée de devoir trembler devant un petit nombre d’insulaires, que lorsqu’elle trouvait unies à la cruauté et à la cupidité, vices qui semblaient inhérents à l’état de soldat, la bravoure, la constance et les ruses de guerre qui assuraient le succès, elle célébrait avec enthousiasme les noms de Poton de Xaintrailles et de ses frères, d’Étienne de Vignoles, dit La Hire, d’Ambroise de Loré, Antoine de Chabannes, Raoul de Gaucourt, Guillaume de Flavy. Au moment du combat, ces capitaines se montraient religieux à leur manière. Comme il allait attaquer Montargis, nous raconte un chroniqueur contemporain, La Hire trouva un chapelain, auquel il dit qu’il lui donnât hâtivement absolution ; et le chapelain lui dit qu’il confessât ses péchés. La Hire lui répondit qu’il n’auroit pas le loisir, car il falloit promptement frapper sur l’ennemi, et qu’il avoit fait ce que gens de guerre ont accoutumé faire. Sur quoi le chapelein lui bailla absolution telle quelle, et lors La Hire fit sa prière à Dieu, en disant en son gascon, les mains jointes : Dieu, je te prie que tu fasses aujourd’hui pour La Hire, autant que tu voudrois que La Hire fit pour toi, si il étoit Dieu, et tu fusses La Hire, et il cuidoit très-bien prier et dire63.
Charles VII ne savait pas se résigner à la société de ces hommes, plus prêts encore à s’égaler au roi, qu’à s’égaler à Dieu ; il était content de les voir tous partir pour l’autre rive de la Loire, se disperser dans la Champagne, l’Île-de-France, la Picardie et la Normandie, et ne conserver plus aucune communication avec lui ; il aimait n’être plus à portée que les victimes de leur barbarie fissent parvenir leurs plaintes à sa cour.
2. Henri VI est amené en France
Les Anglais n’étaient guère mieux organisés pour la défense, dans ces provinces, que les Français pour l’attaque. Le duc de Bedford, après avoir résigné la régence à son beau-frère le duc de Bourgogne, s’était retiré à Rouen ; tandis qu’il cherchait à réformer les abus du gouvernement en Normandie, et à s’attacher les peuples, il sollicitait le conseil de régence en Angleterre de lui envoyer des renforts : mais la rivalité entre son oncle le cardinal de Winchester et son frère le duc de Glocester, entravait sans cesse ses mesures ; le parlement lui refusait des subsides ; les Anglais, dégoûtés des guerres étrangères, et s’apercevant que leurs prétendues conquêtes en France ne servaient qu’à les épuiser, se refusaient encore à s’enrôler, par la terreur que leur inspirait la Pucelle, qu’on leur avait représentée comme une puissante magicienne64. Pour ranimer un peu l’ardeur belliqueuse des Anglais, et pour flatter en même temps les Normands, Bedford fit amener en France le roi Henri VI, qui n’avait pas plus de huit ans ; il débarqua à Calais le 23 avril 1430, et sa cour, à Rouen, où il séjourna plus de dix-huit mois, fut ornée alternativement par la présence du cardinal de Winchester, du duc d’York, des comtes de Huntingdon, Warwick, Stafford, Arundel, et Suffolk ; mais peu d’hommes de guerre anglais passèrent avec eux sur le continent65.
Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, restait donc chargé presque seul de maintenir la souveraineté des Anglais sur la France, en dépit des affections de ses sujets, et de ses propres souvenirs de famille et de patrie. L’abandon que lui avait fait le duc de Bedford du titre de régent au nom de Henri VI, avait bien réchauffé quelque peu son zèle ; cependant il ne se sentait aucune sympathie avec les Anglais ; il ne pouvait entièrement se dissimuler qu’il agissait en traître envers sa patrie, et pour étouffer ce sentiment, il se rendait autant qu’il pouvait étranger à la France ; il s’affermissait sur le trône des Pays-Bas, qui devenait pour lui toujours plus indépendant, et il parvenait à se considérer plutôt comme un voisin ambitieux que comme un prince du sang et un sujet rebelle. Le 10 janvier 1430, il s’était remarié à Bruges avec Isabelle de Portugal : c’était déjà sa troisième femme, et il avait en même temps un grand nombre de maîtresses66. Cette alliance royale fut pour lui un motif de déployer une nouvelle pompe. Pour la célébrer, il institua l’ordre chevaleresque de la Toison d’or, qui a effacé en réputation tous ceux des grands souverains. Il le composa d’abord de vingt-quatre, et plus tard de trente et un chevaliers, choisis entre les seigneurs de la plus haute naissance. Un règlement en quatre-vingt quatorze articles contenait les devoirs qui leur étaient imposés, et que tous, à la réserve des princes souverains, juraient d’accomplir. Ils se rapportaient à la fidélité envers l’Église, à l’intégrité de la foi catholique, à la loyauté envers le duc de Bourgogne, grand maître de l’ordre, à l’amitié et la fraternité entre les chevaliers, à l’honneur dans les armes, aux révélations enfin qu’il leur était prescrit de faire de tout ce qu’ils apprendraient d’injurieux aux souverains ou aux membres de l’ordre ; la tenue des chapitres de l’ordre et la procédure à suivre pour faire observer ce code de loyauté et de point d’honneur, étaient également réglées d’avance, et les chevaliers qui avaient d’abord sollicité la décoration de la Toison d’or, par vanité, par amour des distinctions, des pompes théâtrales et de la magnificence, ne tardèrent point à s’apercevoir qu’ils avaient resserré les liens de leur dépendance envers leur seigneur, et que le duc de Bourgogne s’était rendu bien plus puissant en se faisant leur grand maître67.
Après les fêtes de son mariage et de l’institution de la Toison d’or, Philippe, duc de Bourgogne, rassembla l’armée qu’il avait promis à son beau-frère de conduire contre les Français, et il vint mettre le siège devant Compiègne, où le capitaine d’aventuriers Guillaume de Flavy s’était fortifié. Ce fut ce siège qui détermina la Pucelle d’Orléans à se jeter dans Compiègne avec les plus braves des capitaines aventuriers qui, comme elle, avaient repassé la Loire. Philippe était à Coudun le 24 mai quand la Pucelle fut faite prisonnière ; le lendemain il vint se loger plus près encore de la ville, pour presser les travaux du siège68. Mais bientôt il y reçut la nouvelle que les Liégeois avaient attaqué son comté de Namur. Il détacha d’abord de son armée le sire de Croy, avec huit cents combattants, pour marcher contre eux69. Peu de jours après, il les suivit lui-même dans les Pays-Bas. Philippe, duc de Brabant, son cousin, qui avait succédé trois ans auparavant au mari de Jacqueline, venait de mourir à son tour sans enfants, à Louvain, le 4 août 1430 ; et le duc de Bourgogne se hâta d’aller recueillir un héritage qui complétait pour lui la souveraineté des Pays-Bas. Il laissa le commandement du siège de Compiègne à Jean de Luxembourg, et perdit bientôt les affaires de France de vue, pour s’occuper d’intérêts plus importants à ses yeux70. Les sires de Brimeu, de Lannoy, de Créqui, de Saveuse, d’Humières, de Poix, de Mailly, demeurèrent au camp bourguignon, associés au comte de Huntingdon, et combattant, quoique à regret, pour soumettre leur patrie au joug de l’étranger71.
Le siège de Compiègne continua tout l’été, malgré la retraite du duc de Bourgogne ; pendant quatre mois Guillaume de Flavy se trouva privé de toute communication avec le dehors ; les vivres commençaient à être fort rares dans la place assiégée, et la garnison et les bourgeois étaient accablés de fatigue ; mais les longues campagnes n’étaient pas faites pour les armées du quinzième siècle ; les assiégeants, de leur côté, s’étaient rebutés, et plusieurs d’entre eux s’étaient déjà retirés dans leurs foyers ; le maréchal de Boussac crut le moment propice pour délivrer Compiègne ; il appela à lui Poton de Xaintrailles, Théodore de Valpergue et d’autres aventuriers, et ayant rassemblé environ quatre-mille hommes, il attaqua avec vigueur l’une des bastides ou redoutes des assiégeants, la prit et entra dans la ville le 28 octobre. Jean de Luxembourg et Huntingdon, sachant qu’il n’avait point amené de vivres avec lui, voulurent continuer le siège, mais ils ne purent retenir leurs soldats, qui commencèrent à déserter par bandes, et le 28 octobre ils se virent forcés de se retirer eux-mêmes à Roye72.
Pendant la durée du siège de Compiègne, les Anglais avaient repris plusieurs villes : Soissons, Brie Comte-Robert, et quelques autres73. Mais la levée du siège ranima le courage des Français et parut donner un avantage décidé à leurs capitaines. Xaintrailles défit Jacques de Helly à Germigny le 20 novembre, et Louis de Robersart à Conty ; il vint ensuite, avec le maréchal de Boussac, offrir la bataille au duc de Bourgogne, qui avait rappelé à Péronne auprès de lui son général Jean de Luxembourg : le duc n’osa pas l’accepter74. De son côté, La Hire partit de Louviers avec sa compagnie, et s’introduisit par escalade dans Château-Gaillard, forteresse où Barbazan, l’un des plus anciens et des plus fidèles capitaines de Charles VII, était depuis longtemps détenu prisonnier par les Bourguignons, et il le remit en liberté75. Enfin les bourgeois de Melun, saisissant le moment où la garnison des Anglais qui occupait leur place avait envoyé de forts détachements dans les campagnes voisines, pour les piller et rassembler des vivres, tombèrent sur ceux qui étaient demeurés à leurs postes, les tuèrent ou les chassèrent, et relevèrent les étendards de Charles VII76.
3. La Pucelle est poursuivie par l’Église, condamnée et brûlée vive
Ces revers, qui prouvaient en même temps que le zèle pour l’indépendance de la France se ranimait encore une fois dans le peuple, redoublaient aussi l’irritation des Bourguignons et des Anglais contre Jeanne d’Arc leur prisonnière, qui, la première, avait excité cette explosion de patriotisme. Les prêtres qui s’étaient attachés au parti anglais, étaient plus violents encore contre elle que les laïques, et même, indépendamment de tout esprit de parti, l’Église entière semblait se déclarer contre la Pucelle : toute personne qui prétendait à des pouvoirs surnaturels que l’Église ne lui avait point délégués, excitait sa jalousie et était par elle accusée de magie. En effet, dès le troisième jour après celui où la Pucelle avait été prise, ou le 27 mai 1430, frère Martin Billon, vicaire général de l’inquisiteur de la foi au royaume de France, somma le duc de Bourgogne, au nom du Saint-Siège, de lui remettre Jeanne d’Arc, pour qu’il fût procédé contre elle par la sainte Inquisition. Ni ce tribunal cependant, ni le Saint-Siège n’avaient pris parti en faveur de Henri VI contre Charles VII77.
Le sire de Luxembourg, à qui le bâtard de Wandonne avait vendu sa prisonnière, ne se pressa point d’obéir ; il l’envoya dans son château de Beaurevoir en Picardie, où elle fut traitée humainement par des dames de la maison de Luxembourg. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, la réclama à son tour, comme ayant été prise dans son diocèse, quoique en effet, elle eût été prise au delà du pont de Compiègne, et par conséquent dans le diocèse de Noyon. En même temps il offrit aux capteurs, au nom de Henri VI, qu’il nommait roi de France, dix-mille francs pour sa rançon, affirmant que c’est une prérogative des rois de France de pouvoir racheter pour cette somme tout ennemi de leur couronne qui se trouve captif d’un de leurs sujets78. Enfin la Sorbonne, ou l’École de théologie de l’Université de Paris, écrivit à deux reprises au duc de Bourgogne et au sire de Luxembourg, pour les presser de remettre sans plus de délai la Pucelle à l’évêque de Beauvais et aux prélats inquisiteurs, affirmant qu’est tenu d’obéir tout chrétien, de quelque état qu’il soit, à eux en ce cas présent, sur les peines de droit, qui sont grandes, et qu’en ce faisant ils acquerroient la grâce et amour de la haute Divinité, et seroient moyen de l’exaltation de la sainte foi79.
Cette sommation fut présentée le 16 juillet au duc de Bourgogne et à Luxembourg, qui étaient au camp devant Compiègne. Ils promirent aussitôt de remettre la Pucelle à l’Inquisition dès que l’argent leur serait compté. Cet argent ne put être rassemblé qu’au mois d’octobre, et dans l’intervalle la Pucelle, qui chercha à deux reprises à s’échapper, fut alternativement détenue dans les prisons de Beaurevoir, d’Arras et du Crotoy. Au bout de six mois seulement elle fut conduite à Rouen, livrée aux Anglais, et enfermée dans la prison civile et non dans celle de l’archevêché. Le siège de Rouen était alors vacant, mais le chapitre accorda territoire et juridiction à l’évêque de Beauvais, pour y poursuivre, sous les yeux de Henri VI et du duc de Bedford, le procès de la Pucelle80.
(1431)
Ce procès ne commença proprement que le 12 janvier 1431, par-devant l’évêque de Beauvais et le vicaire de l’inquisiteur, qui seuls avaient droit de prononcer la sentence, mais qui étaient assistés par près de cent docteurs, théologiens, conseillers et assesseurs. Un ordre, donné au nom de Henri VI le 3 janvier, obligeait les geôliers de la Pucelle à la produire devant ses juges ecclésiastiques toutes les fois que ceux-ci le demanderaient. Estivet, chanoine de Beauvais, faisait devant ce tribunal les fonctions de promoteur ou accusateur public. Toutes les pièces de ce déplorable procès ont été conservées, elles sont très volumineuses81, et elles font voir de la part des inquisiteurs l’acharnement le plus odieux, la détermination la plus inébranlable de perdre la malheureuse jeune fille traduite devant eux, quelques preuves qu’elle pût donner de son innocence. Le premier but qu’ils se proposaient était de la convaincre de sorcellerie ; mais Jeanne avait autant d’horreur que ses juges pour le commerce qu’on croyait alors pouvoir avoir avec les enfers ; quoique exaltée et enthousiaste elle était douée d’un grand sens. Elle avait cru aux inspirations, aux voix qu’il lui semblait entendre, sans que sa modestie, sa défiance d’elle-même, l’eussent abandonnée, sans s’être jamais considérée comme une sainte, ou comme douée du pouvoir de faire des miracles. La piété avait été la première, presque la seule passion de sa vie ; aussi, pour une jeune paysanne, elle savait assez bien sa religion ; et malgré toutes les subtilités des juges qui l’interrogeaient, ils ne purent la faire tomber dans aucune erreur sur la foi. Le plus honteux espionnage avait été employé contre elle ; on plaça dans sa prison un prêtre nommé Nicolas Loiseleur, qui se donna pour Lorrain, pour persécuté à cause de son attachement à Charles VII, qui gagna sa confiance et qui fut enfin son confesseur. Par ure trahison que dans toute autre circonstance l’Église aurait qualifiée de sacrilège, cet homme faisait auprès d’elle le métier d’espion de l’Inquisition ; mais tous ces honteux moyens ne produisaient aucune preuve de sorcellerie ou d’hérésie ; au contraire, elle étonnait souvent ses juges par son grand sens, sa pureté et sa bonne foi. On lui demanda si elle savait être en la grâce de Dieu :
— C’est une grande chose, dit-elle, de répondre à une telle question.
— Oui, interrompit un des assesseurs nommé Jean Fabri, c’est une grande question, et l’accusée n’est pas tenue d’y répondre.
— Vous auriez mieux fait de vous taire ! s’écria l’évêque en fureur.
— Si je n’y suis pas, répondit-elle, Dieu m’y veuille recevoir, et si j’y suis, Dieu m’y veuille conserver.
Une autre fois on l’interrogeait touchant son étendard :
— Je le portais au lieu de lance, disait-elle, pour éviter de tuer quelqu’un ; je n’ai jamais tué personne.
Et puis quand on voulait savoir quelle vertu elle supposait dans cette bannière, elle répondait :
— Je disais : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moi-même.
On lui parla du sacre de Reims, où elle avait tenu son étendard près de l’autel :
— Il avait été à la peine, c’était bien raison, dit-elle, qu’il fut à l’honneur82.
Cependant on réussit à la confondre en exigeant qu’elle se soumît à l’Église. Les juges assemblés sous les yeux de Henri VI et du duc de Bedford avaient décidé que Dieu ne pouvait vouloir le triomphe de Charles VII sur les Anglais : ils en concluaient que les apparitions dont parlait la Pucelle, ou les voix qu’elle disait avoir entendues devaient venir des malins esprits : ils exigeaient que Jeanne, par soumission à l’Église, le reconnût elle-même, et qu’elle abjurât toute croyance en ces signes surnaturels ; et comme elle refusait de prendre ses juges pour arbitres de sa foi, ils confondaient à dessein les définitions de l’Église militante et de l’Église triomphante pour l’accuser de rébellion et d’hérésie. Isambart, l’un des juges assesseurs, touché de compassion, lui expliqua cette question, et lui conseilla de s’en rapporter au jugement du pape et du concile de Bâle sur le fait de ces apparitions ; ce qu’elle fit à l’instant même. Cet appel l’aurait soustraite aux juges qui voulaient sa perte ; aussi l’évêque de Beauvais dit à Isambart d’une voix menaçante :
— Taisez-vous, de par le diable ! et il défendit au greffier de faire mention de cet appel, que le procès en révision a fait connaître83.
Le 12 mai on mit en délibération devant l’inquisiteur de la foi, si on mettrait Jeanne à la torture : les réponses de la Pucelle avaient été si explicites que la plupart des juges assesseurs répondirent : Que pour néant elle serait mise à la torture ; que la matière était assez claire sans torture, et qu’il ne falloit pas que le procès qui avoit été fait pût être calomnié.
Deux seuls assesseurs conclurent à ce qu’elle fût mise en tourments pour la médecine de son âme
, et l’un d’eux fut ce même Nicolas Loiseleur qui s’était introduit dans sa prison, qu’elle avait cru son ami et choisi pour son confesseur84.
Le 19 mai on donna communication à Jeanne du jugement qu’avait porté l’Université de Paris sur chacune de ses réponses. Celle-ci, considérant la fin des choses révélées et la qualité de la personne
, avait déclaré que les révélations de Jeanne étaient superstitieuses, procédant de mauvais esprits et diaboliques
; que quelques-unes des apparitions qu’elle avait racontées et qui peignaient en effet l’égarement de son imagination, n’étoient point vraisemblables, mais menterie et présomptueuse chose
; que les signes qu’elle disait avoir reçus pour connaître les anges et saintes, savoir les bons conseils, confortation et doctrine qu’ils lui ont donnés, n’étaient point suffisants, en sorte qu’elle avait cru trop légèrement et affirmé témérairement
; enfin que lorsqu’elle s’obstinait à porter l’habit d’homme, même en recevant le saint sacrement, elle contemnoit et transgressoit la loi divine et les ordonnances canoniques
. Le docteur en théologie qui avait lu à Jeanne ces décisions de l’Université, l’admonesta ensuite, avec un mélange de tendresse dans les mots, d’aigreur et de menace dans les choses.
— Jehanne, ma très-chère amie, lui dit-il, il est maintenant temps que vous pensiez bien à la fin de votre procès, et à ce que vous avez dit et fait… Vos juges désirant le salut tant de votre âme que de votre corps, avoient envoyé à l’Université de Paris, qui est la lumière de toutes sciences et extirpation de toutes erreurs, afin que par icelle votre procès de vos dits et de vos faits fût bien examiné. Après la délibération de laquelle Université, iceux juges ont ordonné que vous serez admonestée derechef et caritativement, en vous advertissant des scandales et autres erreurs par vous commises, et vous priant, exhortant et admonestant, pour l’amour de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a voulu souffrir si cruellement pour racheter l’humain lignage, vous corrigiez vos dits et faits, et soumettiez au jugement de l’Église… Et sachez certainement que si vous ne le faites et persévérez en votre erreur, votre âme sera damnée pour être perpétuellement tourmentée en enfer, et du corps je fais grand doute qu’il vienne à perdition85.
Jeanne répondit d’abord qu’elle soutiendrait jusqu’à la mort ce qu’elle avait dit et fait ; toutefois il paraît qu’elle se laissa troubler dans la nuit, ou par la crainte de la mort, ou par l’influence de tous ces prêtres, de tous ces religieux, qu’elle voyait d’accord, et qu’elle était accoutumée à respecter. Elle consentit donc à signer, ou plutôt à apposer sa croix à une rétractation, dans laquelle elle confessait que les révélations qu’elle disait avoir eues de Dieu, de ses anges et des saintes Catherine et Marguerite, étaient illusion et mensonge. Après cela, elle fut conduite, le 23 mai, sur la place du cimetière de Saint-Ouen, où trois échafauds étaient dressés : le premier pour l’évêque de Winchester, cardinal d’Angleterre ; le second pour les évêques de Thérouanne et de Noyon, et les abbés qui avaient assisté au procès ; le troisième pour l’évêque de Beauvais, l’inquisiteur, et maître Guillaume Érart, qui adressa un sermon à l’accusée et à l’audience. L’évêque de Beauvais lut la sentence qu’il avait rendue de concert avec l’inquisiteur ; après avoir récapitulé ses péchés, il terminait en disant :
— Nous te avons condamnée et condamnons par sentence définitive, à chartre perpétuelle, avec pain de douleur et eau de tristesse, afin que là tu pleures tes péchés, et que désormais tu n’en commettes plus ; sauf toutefois notre grâce et modération, si tu dessers ci-après à l’avoir86.
L’évêque de Beauvais était loin cependant de lui réserver une modération de peine ; l’Inquisition ne renvoie, en général, que les relaps au bras séculier ; il voulait donc qu’elle méritât un redoublement de rigueur par une nouvelle faute. Jeanne croyait avoir reçu de Dieu l’ordre de porter des habits d’homme ; ce n’était qu’avec une extrême répugnance qu’elle s’était soumise, le jour de sa sentence, à reprendre ses habits de femme, et à laisser couper ses cheveux ; le trouble de ses esprits rappela ses extases ; dans la nuit, elle crut voir de nouveau sainte Catherine et sainte Marguerite qui lui reprochèrent comme un péché mortel la rétractation par laquelle elle désavouait leurs révélations, et la faiblesse d’avoir quitté les habits d’homme. On lui avait, à dessein, laissé ces mêmes habits dans la prison pour qu’elle pût les reprendre. Plus tard, dans le procès pour réhabiliter sa mémoire, des témoins déposèrent qu’on ne lui avait laissé que des habits d’homme ; qu’on l’avait aussi exposée à d’indignes violences, qu’un lord d’Angleterre était entré dans sa prison, qu’on l’avait trouvée ensuite son visage plein de larmes, défigurée et outragée, et qu’elle avait repris l’habit d’homme pour la défense de son honneur, attendu qu’on avait voulu attenter à sa pudeur, et qu’elle n’était pas en sûreté avec ses gardes en habits de femme87.
Quoi qu’il en soit, le lundi 28 mai, les juges, en rentrant dans sa prison, la trouvèrent revêtue d’habits d’homme, déclarant que les saintes Catherine et Marguerite lui avaient reproché son abjuration, comme une fausseté qui l’exposait à la damnation ; elle ajouta qu’elle aimoit trop mieux faire pénitence, c’est à savoir en mourant, que plus longuement soutenir la peine de la prison
; c’était ce qu’attendaient l’évêque de Beauvais et l’inquisiteur Jean Lemaître ; et cette fois leur procédure ne fut pas longue. Dès le lendemain, 29 mai, l’évêque rassembla dans la chapelle du palais épiscopal beaucoup de docteurs et de clercs, auxquels il raconta la rechute de la Pucelle ; tous la déclarèrent hérétique relapse, et convinrent qu’elle serait livrée à la justice séculière88.
Le mercredi 30 mai, à neuf heures du matin, Jeanne fut emmenée sur la place du Vieux-Marché de Rouen. Les évêques de Thérouanne et de Noyon étaient présents, aussi bien que beaucoup de maîtres en théologie. L’évêque de Beauvais, étant monté sur son tribunal avec Jean Lemaître, vicaire de l’Inquisition, lut la sentence qu’il avait préparée. Il la déclarait rencheue en ses erreurs précédentes
, et hérétique ; et pour ce, ajoutait-il, proférons que comme membre pourri, te avons déboutée et rejetée de l’unité de l’Église, et te avons délivrée à la justice séculière, à laquelle nous prions te traiter doucement et humainement, soit en perdition de vie ou de aucuns membres
. Si les juges séculiers avaient déféré à cette prière hypocrite, ils auraient, par le fait même, encouru l’excommunication ; mais ils n’eurent garde. Au moment où les prélats, après la lecture de la sentence, se furent retirés, le bailli de Rouen, Anglais, qui était présent, sans autre procès, et sans donner aucune sentence, commanda qu’elle fût menée au lieu où elle devait être brûlée89. Pendant ce temps, Jeanne s’était jetée à genoux, répétant à haute voix ses prières, demandant merci aux assistants, et les invitant aussi à prier pour elle. Tous les Français qui pouvaient l’entendre, plusieurs des juges assesseurs et le greffier du tribunal pleuraient à chaudes larmes ; sept à huit-cents soldats anglais qui gardaient la place, témoignaient au contraire leur impatience. L’un d’eux s’approcha du prêtre Martin, qui lui adressait des consolations, pour le presser de finir :
— Comment, prêtre, lui dit-il, nous ferez-vous dîner ici ?
Enfin ils la saisirent et l’attachèrent au bûcher ; le feu y fut mis avant que le prêtre Martin Ladvenu, qui la confessait, l’eût quittée. À sa prière, celui-ci, en se retirant, tint la croix élevée devant elle, afin qu’elle eût la consolation de la voir jusqu’à son dernier soupir. Elle, étant dans les flammes, dit ensuite ce prêtre, oncques ne cessa de résonner jusqu’à la fin, et confesser à haute voix le nom de Jésus, en implorant et invoquant sans cesse l’aide des saints et saintes du paradis ; et en rendant son esprit à Dieu et inclinant sa tête, elle proféra le nom de Jésus, en signe qu’elle était fervente en la foi de Dieu90.
Dans aucun des historiens de France, à cette époque, on ne trouve l’indication ou d’un effort de Charles VII pour obtenir que Jeanne d’Arc fût traitée comme prisonnière de guerre, ou d’une menace de représailles, ou d’une expression de regrets. La famille de Jeanne, peut-être pillée par les Anglais ou les Bourguignons, fut réduite à une grande pauvreté ; et, vingt ans plus tard, la ville d’Orléans payait à sa mère Isabeau trois francs par mois, pour lui aider à vivre91
. Ce ne fut qu’en 1455 que Charles VII fit instruire un procès de révision pour réhabiliter la mémoire de Jeanne. Dès le mois de décembre 1429, le roi l’avait anoblie, avec toute sa famille, par des lettres patentes données à Mehun-sur-Yèvre92 ; mais il ne semble pas que les descendants de ses frères, qui prirent le nom de Dulis, aient été mis en jouissance de ces avantages, jusqu’en l’année 1550, où Henri II reconnut leurs titres de noblesse.
Le peuple lui conservait plus de reconnaissance : il ne voulut pas croire à la réalité de son supplice ; et l’on trouve, avec étonnement, dans un auteur contemporain, qu’une femme qui se faisait appeler Jeanne Dulis, la Pucelle de France, et qui prétendait avoir habité, depuis sa captivité, le Luxembourg, Cologne et Metz, revint dans sa patrie en 1436, et épousa le chevalier Robert des Armoises93. D’autre part, les aventures merveilleuses de Jeanne avaient disposé tous les esprits simples et religieux à l’attente d’inspirations surnaturelles.
De toutes parts il se présenta des hommes et des femmes, qui prétendirent avoir des révélations et la mission de sauver la France. Les capitaines, sans être dupes de leur enthousiasme, commençaient à regretter Jeanne, ou plutôt l’ardeur qu’elle communiquait à leurs soldats et la crainte qu’elle inspirait à leurs ennemis. Poton de Xaintrailles, le maréchal de Boussac, Louis de Vaucourt et quelques autres firent choix d’un petit berger qu’ils nommaient le Pastourel ; ils le vouloient exhausser en renommée, dit Monstrelet, comme et par telle manière comme par avant avoit été Jeanne la Pucelle94
. Ce jeune garçon, que la plupart tenaient pour fou, assurait qu’il avait mission de Dieu de rendre les Français maîtres de Rouen. Ceux-ci mettant le Pastourel à leur tête, sortirent de Beauvais dans les premiers jours du mois d’août avec six-cents lances et quatorze-cents hommes de pied ; mais ils avaient à peine fait une lieue lorsqu’ils rencontrèrent, près de Gournay, Warwick, Arundel, Talbot, et environ six-cents Anglais, qu’ils ne croyaient point avoir si près d’eux. Une attaque inattendue les mit en désordre. Xaintrailles, qui courut aux ennemis, fut à peine suivi par cent-vingt de ses cavaliers ; tout le reste tourna bride et s’enfuit vers Beauvais. Xaintrailles, Vaucourt et le Pastourel furent faits prisonniers ; le dernier fut conduit à Paris, à la suite de Henri VI, pour en faire la risée du peuple ; il fut noyé ensuite dans la Seine95.
Notes
- [1]
On trouvera, dans les notes au bas des pages, l’indication des autorités sur lesquelles je m’appuie. Lorsque les noms de plusieurs auteurs sont réunis dans une même note, on ne doit pas en conclure que chacun contienne toutes les circonstances que j’ai rapportées, mais que l’un m’a fourni un fait, l’autre un autre. Quelquefois, pour les événements d’un intérêt général, je rassemble dans une note tous les auteurs qui en ont parlé, quoique d’une manière contradictoire ; c’est une revue de toutes les autorités que je me crois obligé de mettre de temps en temps sous les yeux du lecteur, pour qu’il sache quel est l’ensemble des matériaux qu’il faut avoir passé en revue pour chaque période : plus souvent, au contraire, je ne cite qu’un seul historien, quoique j’en aie vu plusieurs ; mais c’est alors celui qui m’a paru mériter le plus de confiance, ou celui sur la foi duquel repose une particularité qui ne se trouve point dans les autres. En général, je me suis proposé, par ces citations, de mettre tout lecteur impartial en mesure de vérifier mon travail, et de former son jugement sur les mêmes données sur lesquelles j’ai formé le mien.
- [2]
Jean de Müller (Johannes von Müller, 1752-1809), historien suisse de langue allemande, auteur d’une Histoire universelle réputée pour ses volumes consacrée à l’histoire suisse, en particulier pour sa peinture haute en couleur de la période médiévale.
- [3]
Guarino de Vérone (1374-1460), Giovanni Aurispa (1376-1459), Ambrogio Traversari (1386-1439), Leonardo Aretino (1370-1444), Poggio Bracciolini (1380-1459), Francesco Filelfo (1398-1481), Lorenzo Valla (1407-1457).
- [4]
Voyez, sur les progrès des Taborites, Odorico Rinaldi (1594-1671), Annales Ecclesiastici, 1426, §11, 1427, §1, 1428, §5, et les quinze premiers livres de Jacques Lenfant (1661-1728), Histoire de la guerre des Hussites et du concile de Basle, Amsterdam, 1731, in-4°.
- [5]
Henri d’Aragon, dit le marquis de Villena (1384-1434), noble castillan ; le marquis de Santillane (1398–1458), élevé à la cour du roi Alphonse V d’Aragon ; Juan de Mena (1411-1456), poète castillan et chroniqueur royal.
- [6]
Rinaldi, Annales Ecclesiastici, 1426, §7.
- [7]
Rinaldi, Annales Ecclesiastici, 1429, §11.
- [8]
Aujourd’hui même la persécution contre les Francs-Maçons en Espagne et en Italie, n’est fondée que sur les croyances qu’on veut entretenir parmi le peuple de leur alliance avec le diable. Mais, en même temps qu’on les punit pour ce crime supposé, on n’ose pas même, par respect pour les lumières du siècle, avouer qu’on les en soupçonne.
- [9]
Monstrelet, t. V, c. 5, p. 197.
- [10]
Lobineau, Histoire de Bretagne, l. XVI, c. 78. p. 576. — Monstrelet, t. VI, c. 127, p. 62.
- [11]
Journal d’un bourgeois de Paris, p. 383, 388, 393.
- [12]
Interrogatoire de la Pucelle, p. 68, 69.
- [13]
Préface de la Chronique de la Pucelle, p. 7.
- [14]
Soit plus de 600 km. [NdÉ]
- [15]
Chronique de la Pucelle, éd. de Buchon, t. IX, p. 293. — Préface à la Chronique, p. VIII. — Jean Chartier, p. 19. — Amelgardus, l. II, c. 9, p. 34. — Biographie universelle, t. XXI, p. 496. M. de Walckenaer, auteur de cet article, y a réuni tout ce qui se trouvait épars dans les monuments du temps.
- [16]
Ibid., p. 296. — Journal manuscrit du siège. — Amelgardus, l. II, c. 10, 35.
- [17]
Chronique de la Pucelle, p. 298.
- [18]
Interrogatoire, p. 61.
- [19]
Chronique de la Pucelle, p. 507 — Saint-Rémi, c. 161, p. 301. — Monstrelet, c. 17, p. 210, et c. 59, p. 216. — Journal d’un bourgeois de Paris, p. 387. — J. Chartier. p. 20. — Bouvier, dit Berry, p. 377. — Première Chronique de la Pucelle, p. 13. — Amelgardus, l. II, c. 11, f. 36. — Journal du siège, manuscrit.
- [20]
Chronique de la Pucelle, p. 313. — Journal du siège, au 4 mai.
- [21]
Chronique de la Pucelle, dans Buchon, t. IX, p. 317. — Autre Chronique, Ibid., p. 18. — J. Chartier, Histoire de Charles VII, p. 23. — Journal du siège, manuscrit, samedi 7 mai.
- [22]
Chronique de la Pucelle, p. 322. — Amelgardus, l. II, c. 12, f. 37.
- [23]
Journal du siège.
Sitôt qu’elle le vit, dit-il, elle se agenouilla moult doulcement en l’embrassant par les jambes, et disant : Gentil Daulphin, venez prendre votre sacre à Reims, je suis fort aiguillonnée que vous y alliez, et ne faites doute qu’en cette ville recevrez votre digne sacre.
- [24]
Il y a quelque incertitude sur ces dates. La Chronique de la Pucelle dit le 21 juin, Barante dit le 11 juin, la date du 21 mai semble mieux d’accord avec la suite événements.
- [25]
Chronique de la Pucelle, p. 328.
- [26]
Chronique de la Pucelle, p. 329.
- [27]
Guillaume Gruel, Mémoires de Richemont, p. 280.
- [28]
Chronique de la Pucelle, p. 331. — J. Chartier, p. 26. — Journal du siège.
- [29]
Chronique de la Pucelle, p. 334. — J. Chartier, p. 26. — Monstrelet, c. 61, p. 223.
- [30]
Chronique de la Pucelle, p. 337.
- [31]
Chronique de la Pucelle, p. 339.
- [32]
Mémoires de Richemont, p. 283.
- [33]
Chronique de la Pucelle, p. 340.
- [34]
Chronique de la Pucelle, p. 345.
- [35]
C’est-à-dire les galeries et les abris mobiles permettant de s’avancer jusqu’au bord du fossé.
- [36]
Chronique de la Pucelle, p. 347. — Ordonnances des rois de France, t. XIII, p. 142.
- [37]
Chronique de la Pucelle, p. 350. — Amelgardus, l. II, c. 13, f. 38.
- [38]
Procès de la Pucelle, p. 133.
- [39]
Chronique de la Pucelle, p. 351.
- [40]
Chronique de la Pucelle, p. 358.
- [41]
Epistola apud Rymer, t. X, p. 408.
- [42]
Rymer, t. X, p. 419.
- [43]
Rymer, t. X, p. 421.
- [44]
Rinaldi, Annales Ecclesiastici, 1429, §16 et §17.
- [45]
Journal d’un bourgeois de Paris, p. 391.
- [46]
Chronique de la Pucelle, p. 357. — J. Chartier, p. 33. — Berry, p. 379. — Monstrelet, c. 66, p. 243. — Saint-Rémi, c. 162, p. 307.
- [47]
Chronique de la Pucelle, p. 364. — Monstrelet, c. 70, p. 283. — Journal d’un bourgeois de Paris, p. 395.
- [48]
Monstrelet, c. 67, p. 249. — Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, t, VI, p. 38.
- [49]
Monstrelet, c. 72, p. 260. — J. Chartier, p. 37. — Le Journal du siège d’Orléans se termine à cette nomination du comte de Clermont, qu’il nomme duc de Bourbon, pour lieutenant du roi.
- [50]
Monstrelet, c. 70, p. 255.
- [51]
Monstrelet, c. 73, p. 261.
- [52]
Monstrelet, c. 74, p. 268. — J. Chartier, p. 39.
- [53]
Rymer, t. X, p. 458 à 445.
- [54]
J. Chartier, p. 39.
- [55]
Bouvier, dit Berry, p. 380.
- [56]
Journal d’un bourgeois de Paris, p. 403, 405.
- [57]
J. Chartier, p. 41. — Bouvier, dit Berry, p. 382. — Monstrelet, c. 86, p. 291. — Saint-Rémi, c. 158, p. 339. — Première Chronique de la Pucelle, p. 29. — Journal d’un bourgeois de Paris, p. 406. — Amelgardus, l. II, c. 18, f. 40.
- [58]
Ordonnances des rois de France, t. XIII, p 144, 149, 152, 154, 157.
- [59]
Mémoires de Richemont, t. VII. Collect. de 1785, p. 285. — Lobineau, Histoire de Bretagne, t. XVI, c. 99, p. 581, 582.
- [60]
Lobineau, Histoire de Bretagne, t. XVI, c. 118 et 123, p. 584, 585.
- [61]
Père de Vic et Vaissette, Histoire générale du Languedoc, t. IV, 1. XXXIV, c. 52, 53, 54, p. 475.
- [62]
Monstrelet, t. V, c. 95, p. 313. — Saint-Rémi, c. 179, p. 414. — J. Chartier, p. 47. — Histoire générale du Languedoc, t. V, c. 54, p. 476.
- [63]
Chronique de la Pucelle, Coll. de Buchon, l. IX, p. 266.
- [64]
Rymer, t. X, p. 459 et 472.
- [65]
Monstrelet, t. V, c. 87, p. 294.
- [66]
Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, t. VI, p. 58. — Saint-Rémi, c. 155, p. 317.
- [67]
Barante, t. VI, p. 63. — Saint-Rémi, t. VIII, c. 156, p. 331.
- [68]
Monstrelet, c. 88, p. 298.
- [69]
Monstrelet, c. 90, p. 300.
- [70]
Monstrelet, c. 93, p. 306. — Jacques de Meyer, Annales de Flandre, l. XVI, p. 275.
- [71]
Monstrelet, c. 94, p. 309.
- [72]
Monstrelet, c. 96, p. 316. — Saint-Rémi, c. 161, p. 343. — J. Chartier, p. 43. — Berry, p. 382. — Amelgardus, l. II, c. 17, f. 44.
- [73]
Monstrelet, c. 94, p. 312.
- [74]
Monstrelet, c. 98, 99, p. 330, 334. — Saint-Rémi, c. 163, p. 355, 356.
- [75]
Berry, p. 381, 382.
- [76]
J. Chartier, p. 44.
- [77]
Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, t. VI, p. 88. — Chronique et procès de la Pucelle, Buchon, Collection, t. IX, 45.
- [78]
Chronique et procès de la Pucelle, t. IX
- [79]
Lettre du 14 juillet 1430. — Procès de la Pucelle, Ibid., p. 33. C’est celle au sire de Luxembourg ; celle au duc de Bourgogne se trouve dans le procès manuscrit, à la Bibliothèque de Genève.
- [80]
Chronique et Procès de la Pucelle, p. 35 et 40.
- [81]
Dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque de Genève, elles occupent 203 pages in folio à deux colonnes.
- [82]
Interrogatoire du 27 février, du 3 mars, du 17 mars, etc. — Préface de Buchon, p. 60. — Barante, Histoire des ducs de Bourgognes, t. VI, p. 119, 120.
- [83]
Préface de Buchon, p. 61.
- [84]
Procès de la Pucelle. p. 163.
- [85]
Chronique et Procès de la Pucelle, p. 172-176.
- [86]
Chronique et Procès de la Pucelle, p. 172-176, p. 180.
- [87]
Déposition de Martin Ladvenu, frère prêcheur qui reçut sa dernière confession ; de La Pierre, un des assesseurs, et de Manchon, greffier. — Préface de Buchon, p. 48. Le procès lui-même de révision est en latin dans le manuscrit de Genève, mais d’une si mauvaise écriture, et avec tant d’abréviations, qu’il est bien difficile à lire.
- [88]
Procès de la Pucelle, p. 185.
- [89]
Procès de la Pucelle, p. 188.
- [90]
Buchon, Préface, p. 62, d’après les dépositions du procès de révision. — Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, t. VI, p. 133-139. — Journal d’un bourgeois de Paris. — Monstrelet, c. 105, p. 353. — Amelgard proteste qu’il rapporte ce qu’il à entendu dire, mais qu’il ne prétend ni affirmer ni nier la partie miraculeuse de l’histoire de Jeanne, l. II, c. 16, p. 42.
- [91]
Compte-rendu d’un receveur d’Orléans. — Préface de Buchon, p. 66.
- [92]
Appendice au t. IX de Buchon, p. 378.
- [93]
Augustin Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, t. II, 1. XXVII, p. 702-703, rapporte la Chronique contemporaine du doyen de Saint-Thiébault de Metz, finissant en 1445, et un contrat de Jeanne Dulis elle-même.
- [94]
Monstrelet, t. V, c. 101, p. 343.
- [95]
Monstrelet, c. 101, p. 343. — Saint-Rémi, c. 172, p. 423. — J. Chartier, p . 47. Bouvier, dit Berry, p. 384. — Journal d’un bourgeois de Paris, p. 427.