A. Thalamas  : Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende (1904)

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Lettres de Thalamas au journal le Temps :

Lettres de Thalamas
au journal le Temps (1904)

1er décembre 1904

Le Temps, 2 décembre 1904.

Lien : Retronews

Paris, 1er décembre 1904.

Monsieur,

Je vous prie d’insérer ma réponse à votre information d’hier.

Le texte du blâme qui m’est adressé n’a pas été publié en entier par vous. Le voici :

De la lecture attentive que j’ai faite, tant des témoignages recueillis que des observations présentées par M. Thalamas, et tenant compte de toutes les circonstances de la cause, il résulte que, s’il n’est pas établi que les propos reprochés aient été exactement tenus par le maître dans la forme alléguée et avec l’intention reprochée, celui-ci, dans la discussion à laquelle il s’est livré avec ses élèves, n’en a pas moins gravement manqué du tact et de la mesure qui s’imposent à un professeur et a froissé les sentiments de ses élèves ou tout au moins d’une partie d’entre eux.

J’ajoute qu’en accusant réception de la lettre de blâme, j’ai demandé qu’il me fût indiqué dans l’intérêt du service :

  1. En quoi j’ai manqué de tact et de mesure afin que je m’efforce de ne plus retomber dans ce défaut ;
  2. Comment je pourrai concilier mes devoirs d’éducateur qui m’obligent à redresser les erreurs de jugement de mes élèves avec l’obligation que je me vois imposer aujourd’hui de ne pas froisser non seulement les convictions des familles, mais encore les sentiments des enfants qui sont souvent des préjugés.

Thalamas,
professeur au lycée Charlemagne, membre du conseil général de la Ligue de l’enseignement.

2 décembre 1904

Le Temps, 5 décembre 1904.

Lien : Retronews

Versailles, 2 décembre.

Monsieur,

Je vous prie d’insérer ma réponse à votre article me concernant.

Je n’aurai pas la naïveté de m’étonner de voir un journal accourir généreusement au secours du vainqueur. Je n’aurai pas non plus la curiosité de vous demander comment il se fait qu’un premier agrégé d’histoire, qui a eu pendant douze ans des états de service irréprochables, se trouve brusquement transformé en un ignorant imbécile.

Suivant mon habitude, je réponds aux injures par des faits et, dans la mesure du possible, par des textes. Je tâcherai d’être bref et de me départir le moins possible de la réserve que m’impose ma qualité de fonctionnaire et de fonctionnaire blâmé.

Le 14 novembre, un élève fait une conférence sur Jeanne d’Arc, non d’après les livres indiqués par moi, mais d’après le panégyrique du R. P. Coubé. Voici un extrait du résumé écrit remis par lui.

Jeanne est une gloire religieuse et non une déesse païenne du patriotisme, car elle ne peut pas, comme on l’a dit, être relevée par l’âme de la patrie qui est à terre… Elle ne voit dans le roi que le lieutenant du Christ et dans la France que le royaume du Christ.

L’élève développait cette dernière donnée en disant que Jeanne est un personnage surnaturel venu pour conquérir la France au Christ.

J’ai loué le travail qui était consciencieux, mais cru nécessaire de le reprendre de fond en comble. J’ai donc dit d’abord à l’élève que l’historien n’avait pas à s’occuper du miracle ni des volontés de Dieu, mais à décrire les faits. J’ai rappelé que Jeanne d’Arc était une paysanne qui avait des hallucinations auditives considérées par elle comme des voix d’origine céleste et qui lui enjoignaient de mettre fin aux malheurs de la France en démontrant que Charles VII était le vrai roi (bien qu’il eût été renié par son père), par le moyen du sacre de Reims, auquel personne n’avait pensé. J’ai ajouté qu’elle avait eu surtout un rôle moral ; qu’elle n’était pas un tacticien ; et que c’était l’armée royale qui avait joué le principal rôle dans la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. Les mots cités sont extraits des dépositions des élèves.

J’ai dit qu’elle n’avait pas à conquérir la France au Christ, car la France était alors catholique, sauf quelques juifs qu’on ne cherchait pas à convertir ni à persécuter, l’antisémitisme n’existant pas alors.

De plus, l’élève n’ayant pas dit un mot du procès, j’ai comblé cette lacune en disant que si ce procès nous paraissait inique, il n’avait rien d’extraordinaire dans les idées du temps ; que le tribunal avait été régulièrement constitué par l’évêque de Beauvais, dans le diocèse duquel Jeanne avait été prise ; que la procédure avait été régulière ; que l’on avait cherché à démontrer que Jeanne ne pouvait être inspirée par Dieu parce qu’elle était suspecte d’hérésie, puisqu’elle déclarait de sa propre autorité que ses voix venaient de Dieu, et parce qu’elle était suspecte de péché grave pour avoir, étant fille mineure, abandonné ses parents malgré eux et vécu en habits d’homme au milieu des camps.

J’ai dit qu’elle avait fait des réponses très adroites, ne répondant pas directement aux questions posées qui étaient destinées à lui faire avouer son hérésie ou son état de péché. Enfin j’ai flétri le subterfuge dont on s’était servi pour la faire relapse et qui avait amené son exécution.

Afin de montrer aux élèves que l’histoire de Jeanne n’était pas le résultat d’une révélation indiscutable mais d’un travail critique, souvent difficile, j’ai rappelé qu’un historien, Lesigne, avait pu élever des doutes sur son exécution en citant des documents et qu’on n’avait levé cette objection qu’en affirmant, avec vraisemblance d’ailleurs, l’existence d’un imposteur qui s’était fait passer pour Jeanne après sa mort. Voilà ce que j’ai dit.

Je voudrais pouvoir vous montrer en détail, par l’enquête même, comment mes propos ont été défigurés. Pour des raisons que vous comprendrez, je m’en tiens à deux exemples, l’un de détail, l’autre de principe.

1° On m’a reproché la phrase démolir la légende. Or, sur 45 élèves, deux (dont un dont le témoignage est suspecté par les enquêteurs et M. le ministre eux-mêmes) ont affirmé le propos ; un l’a nié ; et à aucun des autres la question n’a été posée. Les deux élèves ne citent pas la phrase dans les mêmes termes et tous deux emploient le mot détruire et non démolir. J’ajoute que je nie la phrase.

2° On m’a reproché la phrase : Je ne crois pas en votre Dieu et encore moins à ses ministres. Or, cette phrase paraît pour la première fois dans une déclaration de deux élèves, du 17, dont l’auteur principal, à cette question : Avez-vous rédigé seul et spontanément cette déclaration ? répond : Elle nous a été demandée par M. Berry le mercredi soir ; nous l’avons rédigée le jeudi matin et remise le même jour à M. Berry avant la séance de la Chambre. Mais le même élève, interrogé deux jours avant par M. le proviseur, avait déclaré : J’ai été étonné que M. Thalamas, écartant toute intervention miraculeuse dans la vie de Jeanne d’Arc, ait dit : On fait intervenir Dieu dans l’histoire, moi je ne le connais pas et ce même élève, plus tard, auteur de la déclaration accusatrice parue dans la Liberté ; avait déclaré alors n’avoir entendu aucun mot, aucun terme, qui fût un outrage à la mémoire de Jeanne d’Arc.

Je ne crois pas devoir insister, mais je tiens à dire qu’il me serait très facile de tirer de l’enquête même une foule de témoignages analogues ; que cette en quête a été faite dans des conditions très défavorables pour moi, et que je n’y ai été entendu par personne, ni contradictoirement avec personne ; que les lettres d’Amiens dont parle M. Berry sont toutes des lettres d’injures non signées, sauf une due à un père d’élève qui n’a jamais porté plainte contre moi à Amiens ; et que si je m’incline respectueusement devant la décision de M. le ministre, qui a affirmé que j’avais en quelques expressions manqué de tact, je demeure persuadé que je suis la victime d’une campagne immonde d’injures, de menaces et de mensonges dont je n’ai pas à rechercher la cause et contre laquelle j’ai eu le grand tort de ne pas me défendre, parce que je comptais être défendu par des gens qui ne m’ont pas défendu. Les insultes par lettres anonymes ou signées ont atteint ma mère, ma femme et mon frère.

Je suis sûr que vous me rendrez cette justice que les communications faites par moi ont toujours été très dignes, et que vous comprendrez mon regret de voir votre article peu généreux paraître le même jour que l’article de M. Rochefort sur le pourceau Thalamas.

Ce n’est pas sans raison, croyez-moi, que je reçois de toute la France des témoignages de sympathie, et d’élèves ou de parents d’élèves du lycée Condorcet de nombreuses lettres de regret, écrites même parfois par ceux qui se sont trouvé amenés à déposer contre moi, je n’ai pas à dire comment.

Ai-je besoin d’ajouter que je n’ai jamais dit que Jeanne eût été la maîtresse de personne, ni que Bazaine avait bien fait de rendre Metz, ni que Napoléon fût un grand toqué, et que je n’ai pas pu donner tout récemment un sujet de composition sur les Jésuites, n’ayant pas fait encore de composition à Condorcet depuis la rentrée ? Nul n’a jamais songé à porter plainte contre moi pour cela… et pour cause ; et j’ai le droit de regretter qu’une voix autorisée ne l’ait pas fait savoir au public. J’ai repris mon service sans incident. Je le continuerai, j’espère, de même.

Thalamas.

Réponse de la rédaction, sous la lettre.

M. Thalamas nous accuse de nous être porté au secours de la victoire, c’est-à-dire de n’avoir parlé qu’après l’enquête. Aurait-il trouvé plus généreux que nous demandions sa condamnation avant et pendant ?

Quant à l’historique qu’il nous fait de la manière dont les faits se sont passés, il ne nous en voudra pas de le compléter par les déclarations suivantes qu’il a faites à un rédacteur du Matin, le 16 novembre, et qu’il n’a pas démenties depuis :

J’ai l’habitude de demander à mes élèves de me faire, au cours de la classe, un exposé sur un sujet donné. Lundi matin, l’un d’eux — fils d’un ami de M. Georges Berry — avait à parler de Jeanne d’Arc, et à apprécier le rôle joué par la bergère de Domrémy. Ce jeune homme fit un exposé très clair, mais il avait pris pour base tous les arguments du procès en béatification, de sorte que l’héroïne n’était plus pour lui une grande patriote, mais une inspirée, choisie par Dieu, pour tracer à la France une mission religieuse.

Je dus rectifier cette erreur, expliquer les phénomènes de l’hallucination, et enfin démontrer aux élèves dans quelles circonstances avait eu lieu le procès de Jeanne. Je leur dis, que, étant donné l’esprit du temps, ce procès fut suscité et conduit de façon régulière, et que la condamnation fut justifiée pour l’époque. Je n’ai jamais approuvé ce jugement. Surtout, je n’ai pas dit que l’héroïne avait été la maîtresse des officiers de l’armée royale. J’ai simplement montré qu’on avait mis en doute sa pureté de mœurs en arguant du fait qu’elle avait quitté ses parents pour vivre dans les camps, auprès des gens de guerre.

Cette interview était une réponse à la version suivante que M. Georges Berry avait donné de son langage, à la Patrie :

Jeanne d’Arc, cette fille qui a été la maîtresse de tous les capitaines de son armée, n’a jamais remporté aucune victoire !… On a bien fait de la condamner.

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