Des faux Prophètes (De falsis Prophetis) (1390-1410)
- Jean Gratteloup (éditeur, 1976–)
Présentation
Les prophètes sont ceux qui disent avoir reçu une révélation divine. L’Église, par principe, reconnaît leur existence ; mais elle doit se prémunir contre les usurpateurs. Pierre d’Ailly (v. 1351–1420), l’un des plus influents théologiens de son temps, chancelier de l’Université de Paris et maître de Jean Gerson, s’est attelé à la question dans ces deux traités sur les faux prophètes.
Le premier, rédigé avant 1395 dans le contexte troublé du Grand Schisme, rappelle l’injonction du Christ à se garder des faux prophètes
en montrant qu’ils sont hypocrites de nature, trompeurs comme des loups, reconnaissables à leurs fruits
. Ils ne sont pas envoyés par Dieu, même s’ils s’en donnent l’apparence, prophétisent ou font des miracles. Mais si l’apparence de sainteté, les prophéties et les miracles ne permettent pas de les reconnaître, existe-t-il un art pour le faire ? Oui : distinguer le vrai du faux (doctrine du discernement des esprits), démasquer les hypocrites, les vraies prophéties des fausses, les vrais miracles des faux. Tel est le but du second traité, beaucoup plus étendu et précis, rédigé vers 1410.
Difficulté de lire un tel traité et intérêt de cette traduction
Indépendamment du fond, le traité impressionne par la rigueur implacable de sa logique et de sa méthode. Chaque idée est ordonnée selon un schéma scolastique bien établi : formulation du problème sous forme de question, exposition des arguments en faveur de la thèse contraire, citation d’une autorité faisant difficulté, puis détermination de la solution (généralement sous forme de distinctions), c’est-à-dire l’exposé de la thèse principale, et enfin réponse aux objections initiales. Chacun de ces arguments peut à son tour se subdiviser en plusieurs questions traitées selon le même schéma, lesquelles se subdivisent à leur tour, à la manière d’une fractale. Dans le second traité, on atteint jusqu’à douze niveaux d’arguments imbriqués.
Or le texte ne forme qu’une suite continue de paragraphes, rendant impossible de situer chacun dans la hiérarchie des arguments. Un paragraphe commençant par Troisièmement,…
peut ainsi être suivi d’un autre Troisièmement,…
, ou d’un Cinquièmement,…
comme d’un Deuxièmement,…
: tout simplement parce que le premier clôt un sous-niveau tandis que le second reprend l’élément suivant du niveau supérieur. Or la place d’une idée dans la logique du traité est fondamentale pour en comprendre le sens : à quoi répond-elle ? Est-ce la thèse de l’auteur, ou celle qu’il s’apprête à réfuter ? (puisque la démonstration d’une thèse commence toujours par l’exposition des arguments de la thèse contraire).
L’intérêt de cette traduction réside surtout dans son sommaire structuré, qui clarifie la structure hiérarchique de toutes les idées imbriquées, en attendant qu’un plus savant se charge d’une réelle édition critique (laquelle saura replacer le traité dans les débats contemporains : influence implicite de Guillaume de Saint-Amour ; lutte de l’Université contre les ordres mendiants, que les contemporains pouvaient apparemment reconnaître dans le portrait des hypocrites
, errant de maison en maison à la recherche de proies, Traité 1, part. 1, sect. 2, pt. 5.).
Note. — Notre édition des deux traités est fondée sur celle de Du Pin (Œuvres complètes de Jean Gerson, t. I, 1706), qui ne contient malheureusement pas la troisième partie du second traité, consacrée aux miracles.
Quelques aperçus
Reconnaître les faux prophètes est un art difficile — et, qui plus est, non infaillible : on ne peut atteindre la certitude absolue, seulement une probabilité favorable. (Cf. notamment Traité 2, art. 2, part. 3, sect. 3, q. 2, concl.)
Les prophètes se présentent avec cette prétention extraordinaire de se dire envoyés de Dieu
. Or cette affirmation étant surnaturelle, elle doit être prouvée de manière surnaturelle : soit par un miracle enjoint comme signe de leur mission (à l’instar de Moïse à qui Dieu demanda de jeter son bâton à terre, qui devint serpent avant de redevenir bâton), soit par une annonce spéciale dans les Écritures (comme Jean-Baptiste qui appliqua à lui-même la prophétie d’Isaïe : Une voix crie dans le désert.
(Cf. notamment Traité 1, part. 2, sect. 3, pt. 2, note 2.) On notera que la faculté de Décrets de l’Université de Paris recourra aux deux mêmes exemples en mai 1431, lorsqu’elle reprochera à Jeanne d’Arc de n’avoir pas démontré sa mission divine (article IV de sa délibération pour le procès de condamnation).
Les vraies prophéties viennent de Dieu et se font soit par révélation directe, soit par l’intermédiaire des anges. (Cf. notamment Traité 2, art. 1, part. 2, sect. 2, dist. 4.)
Les prophéties portant sur les événements futurs sont de deux sortes : soit certaines, quand l’événement adviendra nécessairement ; soit conditionnelles, quand il dépend de circonstances ou d’obstacles. (Cf. Traité 2, art. 2, part. 3, sect. 2, pt. 3, rép. 3.)
Parfois le prophète est mû à dire quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même. (Cf. Traité 2, art. 2, part. 1, sect. 3, cons. 2.)
Le faux prophète, qui affecte la sainteté et les bonnes œuvres, est tôt ou tard démasqué par la manifestation de ses œuvres mauvaises. (Cf. Traité 2, art. 1, concl.)
Éditions
1410 : Paris, BnF, MS. Latin 3122 (coll. Collège de Navarre où d’Ailly fut maître). (Fos 170-179v et 180-223v.)
BnF, Biblissima (description du manuscrit)
2026 : Édition bilingue latin/français d’après l’édition de Du Pin.
