Traité I. (~1390)
Petri de Alliaco
Pierre d’Ailly
Cardinalis Cameracensis,
Cardinal de Cambrai
De falsis Prophetis.
Des faux Prophètes
Tractatus I.
Premier traité
Nunc primum prodit ex MS. Codice Navarrico. Publié pour la première fois d’après le manuscrit de Navarre.
Attendite a falsis Prophetis. Gardez-vous des faux prophètes. Matth. VII. (Matthieu 7, 15.)
Introduction générale
489Quia ad observantiam divinae Legis tria sunt necessaria, scilicet concursus divini auxilii, conatus liberi arbitrii, et evitatio mali consortii : ideo postquam Christus superius docuit, ad suae Legis observantiam, primo, divinum auxilium humiliter esse implorandum : ibi, Petite et accipietis : secundo, liberum arbitrium viriliter esse excitandum : ibi, Intrate per angustam portam : nunc vero tertio docet et ostendit malum consortium, et maxime haereticorum, quod directe est suae Legi contrarium, diligenter esse vitandum.
Puisque trois choses sont nécessaires à l’observation de la loi divine, à savoir le concours du secours divin, l’effort du libre arbitre et l’évitement des mauvaises fréquentations : c’est pourquoi, après que le Christ a enseigné plus haut que, pour l’observation de sa Loi, il faut premièrement, implorer humblement le secours divin (là où il dit : Demandez et vous recevrez) ; deuxièmement stimuler virilement le libre arbitre (là où il dit : Entrez par la porte étroite) ; il enseigne maintenant et montre, en troisième lieu, qu’il faut éviter avec soin les mauvaises fréquentations, et surtout celle des hérétiques, ce qui est directement contraire à sa Loi.
Et primo ostendit falsos Prophetas, propter falsitatem suae doctrinae Legi Evangelicae contrariae, esse vitandos.
D’abord, il montre que les faux prophètes doivent être évités à cause de la fausseté de leur doctrine contraire à la Loi évangélique.
Secundo, ostendit eos propter confessionem Fidei suae, aut propter prophetiam, vel operationem miraculorum factam in Christi Jesu nomine, non esse ab eo missos vel approbatos. Ibi, Non omnis qui dicit mihi Domine intrabit in regnum caelorum.
En second lieu, il montre que, bien qu’ils confessent la foi, prophétisent ou accomplissent des miracles au nom du Christ Jésus, ils ne sont pas pour autant envoyés ni approuvés par lui. (Là où il dit : Ceux qui me disent Seigneur, Seigneur !
n’entreront pas tous dans le royaume des cieux.)
Première partie Gardez-vous des faux prophètes : hypocrites de nature, trompeurs comme des loups, reconnaissables à leurs fruits
Division générale
Prima pars habet tres particulas. La première partie comprend trois sections. In prima Christus praecipit cavere a falsis Prophetis, docens hoc esse utile populo Christiano. Dans la première, le Christ prescrit de se garder des faux prophètes, enseignant que cela est utile au peuple chrétien. In secunda ostendit causam utilitatis, docens in quo consistit eorum deceptio : ibi, qui veniunt ad vos in vestimentis ovium, intus autem sunt lupi rapaces. Dans la deuxième, il montre la raison de cette utilité, en enseignant en quoi consiste leur tromperie (là où il dit : qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais qui au-dedans sont des loups ravisseurs). In tertia subdit artem seu doctrinam cavendae deceptionis, docens quomodo potest haberi ipsius cognitio : ibi, fructibus eorum cognoscetis eos etc. Dans la troisième, il ajoute l’art ou la doctrine pour se garder de la tromperie, en enseignant comment on peut en avoir la connaissance (là où il dit : vous les reconnaîtrez à leurs fruits, etc.). Quantum ad primum dicit attendite. Quant au premier point, il dit : Prenez garde. Glossa ibi : Diligenter cavete a falsis Prophetis. La Glose dit ici : Gardez-vous avec soin des faux prophètes. Glossa : Qui in humilitate ambulant et falsa religione. La Glose : Qui marchent dans une apparence d’humilité et une fausse religion.
Section 1 Il faut se garder des faux prophètes
Point 1 Nature des faux prophètes
Note 1 La voie large est la voie des faux prophètes (Origène, Glose)
Ubi primo notandum, secundum Origenem, quod Christus per latam portam et spatiosam viam, intelligebat viam errantium.
Où il faut d’abord noter, selon Origène, que le Christ entendait par porte large
et voie spacieuse
, la voie de ceux qui s’égarent.
Ideo, secundum glossam, quae sit illa lata via, apertius ostendit, dicens eam viam esse falsorum Prophetarum.
C’est pourquoi, selon la Glose, il montre plus clairement quelle est cette voie large, en disant qu’elle est la voie des faux prophètes.
Et quia dixit angustam portam, et arctam viam, scilicet Legem suam quae ducit ad vitam, a paucis inveniri.
Et parce qu’il a dit que la porte étroite
et la voie resserrée
, à savoir sa Loi qui mène à la vie, n’était trouvée que par peu de gens.
Ideo ne forte sui implicarentur corporibus falsorum Prophetarum, adjecit : Attendite etc.
C’est pourquoi, de peur que les siens ne s’engagent auprès des groupes de faux prophètes, il a ajouté : Prenez garde, etc.
Note 2 Cela s’applique spécialement aux hérétiques qui corrompent sous apparence de piété (Glose)
Secundo notandum quod, sicut dicit glossa, licet hoc de omnibus qui aliud habitu et sermone, aliud opere ostendunt possit accipi ; tamen specialiter de haereticis, qui quadam pietatis veste tecti, venenato animo et intentione nocendi, rapaces sunt lupi, vel exterius, si copia datur persequendo, vel interius corrumpendo. Deuxièmement, il faut noter que, comme le dit la Glose, et bien que cela puisse s’entendre de tous ceux qui montrent autre chose par leur habit et leur parole, et autre chose par leurs actes, cela s’applique toutefois spécialement aux hérétiques qui, couverts d’un certain vêtement de piété, mais ayant l’âme empoisonnée et l’intention de nuire, sont des loups ravisseurs, soit à l’extérieur en persécutant si l’occasion se présente, soit à l’intérieur en corrompant.
Note 3 Les faux docteurs sont appelés faux prophètes car seul l’Esprit de prophétie permet d’interpréter les prophéties (Chrysostome)
Tertio notandum quod hoc specialiter intelligitur 490de haereticis seu falsis Doctoribus ; quia secundum Chrysostomum, super illud Matthaei Lex et Prophetae usque ad Joannem.
Troisièmement, il faut noter que cela s’entend spécialement des hérétiques ou des faux docteurs ; car selon Chrysostome, sur ce passage de Matthieu : La Loi et les Prophètes ont duré jusqu’à Jean.
Prophetae dicuntur Doctores Ecclesiae, qui interpretantur ea quae de Christo ab antiquis fuerunt prophetata, non enim potest quis Prophetias interpretari, nisi per Spiritum Prophetiae, et ideo falsi doctores, seu haeretici dicuntur falsi Prophetae.
On appelle prophètes
les docteurs de l’Église qui interprètent ce qui a été prophétisé sur le Christ par les anciens ; car nul ne peut interpréter les prophéties, si ce n’est par l’Esprit de prophétie, et c’est pourquoi les faux docteurs, ou hérétiques, sont appelés faux prophètes.
Note 4 Distinction : hypocrites simulant la bonté plutôt qu’hérétiques manifestement mauvais (Chrysostome)
Quarto notandum quod Chrysostomus tamen dicit super illud : Attendite etc. hoc non intelligi de haereticis, sed de yprocritis, quod videtur contrarium praedictis. Quatrièmement, il faut noter que Chrysostome dit pourtant sur ce mot : Prenez garde, etc. que cela ne doit pas s’entendre des hérétiques, mais des hypocrites, ce qui semble contraire à ce qui a été dit précédemment. Sed hoc exponendum est, ut intelligatur, non de haereticis patenter malis, sed de simulatoribus, per ypocrisim apparentibus bonis : propter hoc quod sequitur qui veniunt ad vos etc. Mais il faut l’expliquer ainsi : que cela s’entende non des hérétiques manifestement mauvais, mais des simulateurs paraissant bons par hypocrisie, à cause de ce qui suit : qui viennent à vous, etc. Ideo videtur hoc omnino intelligi de ypocritis, et sic exponam sequentia de ipsis generatim : licet secundum glossam de ypocritis haereticis dictum sit specialiter, Attendite a falsis etc. C’est pourquoi il semble que cela doive s’entendre tout à fait des hypocrites, et j’exposerai ainsi la suite à leur sujet de manière générale : bien que, selon la Glose, cela ait été dit spécialement au sujet des hypocrites hérétiques : Gardez-vous des faux, etc.
Point 2 La simulation d’humilité par l’apparence
Exinde ad secundum ostendit causam utilitatis cavendi ab ejusmodi falsis Prophetis, quia docet in quo consistit eorum deceptio ; dicit veniunt ad vos, glossa, ut decipiant in vestimentis ovium : quia sicut dicit glossa in conspectu hominum similes sunt ministris justitiae, dum jejunant, orant, et eleemosynas dant etc.
Ensuite, quant au second point, il montre la raison de l’utilité de se garder de tels faux prophètes, car il enseigne en quoi consiste leur tromperie ; il dit : ils viennent à vous
, Glose : pour tromper sous des vêtements de brebis ; car, comme le dit la Glose, aux yeux des hommes ils sont semblables aux ministres de la justice, lorsqu’ils jeûnent, prient et font l’aumône, etc.
Intrinsecus autem sunt lupi rapaces.
Mais au-dedans, ce sont des loups ravisseurs.
Ideo dicit glossa, cavete ne vos dilanient blanditiis et simulationibus.
C’est pourquoi la Glose dit : prenez garde qu’ils ne vous déchirent par leurs flatteries et leurs simulations.
Note 1 Les hypocrites ont une cause d’apparence et une cause de défaut
Ubi primo notandum quod sicut in speculabilibus fallaciae sophistarum habent causam apparentiae, et causam defectus ; sic fallaciae seu deceptiones ypocritarum qui sunt sophistae in moribus. Où il faut d’abord noter que, de même que dans les sciences spéculatives les sophismes des sophistes ont une cause d’apparence et une cause de défaut ; ainsi en est-il des sophismes ou tromperies des hypocrites qui sont les sophistes des mœurs. Et ideo primo Christus tangit causam apparentiae, et simulatam humilitatem et simplicitatem interiorem, in hoc quod dicit Qui veniunt ad vos in vestimentis etc. Et c’est pourquoi, en premier lieu, le Christ touche la cause de l’apparence, l’humilité simulée et la simplicité intérieure, en disant : Qui viennent à vous sous des vêtements, etc. Secundo tangit causam defectus scilicet celatam rapacitatem et crudelitatem interiorem quia subdit intrinsecus autem etc. En second lieu, il touche la cause du défaut, à savoir la rapacité cachée et la cruauté intérieure, car il ajoute : mais au-dedans, etc.
Note 2 Les vêtements de brebis s’entendent au sens littéral et au sens large
Secundo notandum quod per vestimenta ovium, uno modo ad litteram possumus intelligere specialiter ipsum vestitum corporalem, alio modo generalius, omnem simulatam sanctitatem exteriorem, sive sit in vestimentis, sive in verbis, sive in factis.
Deuxièmement, il faut noter que par vêtements de brebis
, nous pouvons entendre d’une part, au sens littéral, l’habillement corporel lui-même, et d’autre part, de façon plus générale, toute sainteté extérieure simulée, qu’elle réside dans les vêtements, dans les paroles ou dans les actes.
Unde glossa Augustini, vestimenta ovium sunt blanda verba innocentium ceteraque religionis signa.
D’où la Glose d’Augustin : les vêtements de brebis
sont les douces paroles des innocents et les autres signes de religion.
Note 3 Deux modes de simulation vestimentaire
Tertio notandum quod loquendo ad litteram de vestitu corporali, ypocritae in vestiendo dupliciter simulant, scilicet se oves Christi, ostendendo humilitatem et religionem per habitum exteriorem et distinguendo se ab aliis hominibus per habitus vilitatem secundo 491per habitus austeritatem. Troisièmement, il faut noter qu’en parlant littéralement du vêtement corporel, les hypocrites simulent de deux manières en s’habillant : à savoir en se montrant comme des brebis du Christ par l’exhibition de l’humilité et de la religion via l’habit extérieur, et en se distinguant des autres hommes par la vileté de leur habit, ou secondement par l’austérité de cet habit.
Mode 1 Par la vileté de l’habit (apparence d’humilité)
De primo modo simulationis super illud Matth. VI. Exterminant facies suas. Sur le premier mode de simulation, à propos de ce passage de Matthieu VI : Ils se donnent des visages défaits. Dicit glossa de ypocritis loquens : quod sicut ex nitore vestium jactantia est ; ita ex nimio squalore, et ex nimia vilitate, et ideo habet glossa. La Glose dit, en parlant des hypocrites : que de même qu’il y a de la jactance dans l’éclat des vêtements, de même il y en a dans l’excès de saleté et de vileté, et c’est pourquoi la Glose porte : Exterminant facies suas, id est extra terminos humanae conditionis abducunt, scilicet per habitus vilitatem, ut aliis dissimiles videantur, et ut ex ipsa vilitate ultra homines praedicentur. Ils se donnent des visages défaits, c’est-à-dire qu’ils les tirent hors des limites de la condition humaine, à savoir par la vileté de leur habit, afin de paraître différents des autres et d’être célébrés au-dessus des hommes précisément pour cette vileté. Et ista falsa humilitas magis inflat, quam aperta superbia. Et cette fausse humilité gonfle plus d’orgueil que la superbe déclarée. Unde Augustinus ad Paulinum Episcopum. D’où ce que dit Augustin à l’évêque Paulin : Fit miris modis in anima hominis, ut ex falsa humilitate magis infletur, quam si apertius superbiret. Il arrive par d’étranges voies dans l’âme de l’homme qu’il se gonfle davantage d’une fausse humilité que s’il s’enorgueillissait plus ouvertement. Ep. olim 59. nunc 149. n. 28. Épître autrefois 59, aujourd’hui 149, n. 28.
Mode 2 Par l’austérité de l’habit (se distinguer des autres)
De secundo simulationis modo super illud Matth. XXIII. Magnificant fimbrias suas, dicit glossa, quia Scribae et Pharisaei ypocritae, qui per simulationem humilitatis et Religionis decipiebant populum, in palliis suis quadratis et fimbriatis faciebant fimbrias aliis longiores : nam etiam alii Judaei fimbrias gestabant, secundum doctrinam Moÿsis. Num. XVI.
Sur le second mode de simulation, à propos de Matthieu XXIII : Ils allongent les franges de leurs manteaux, la Glose dit : parce que les Scribes et les Pharisiens hypocrites, qui trompaient le peuple par une simulation d’humilité et de religion, faisaient aux franges de leurs manteaux carrés des bordures plus longues que les autres ; car les autres Juifs aussi portaient des franges, selon la doctrine de Moïse. Nombres XVI.
Hoc autem faciebant ypocritae, ad distinguendum se ab aliis Judaeis, et in illis fimbriis ligabant acutissimas spinas, ut eundo vel sedendo interdum pungerentur, quia sic commoniti ut retraherentur ad officia Dei.
Or les hypocrites faisaient cela pour se distinguer des autres Juifs, et ils attachaient à ces franges des épines très aiguës, afin d’être piqués de temps en temps en marchant ou en s’asseyant, étant ainsi avertis de revenir aux devoirs envers Dieu.
Hos autem reprehendit Christus : unde et consimiliter reprehensibiles videntur illi ypocritae, qui gestant viles vestes et asperas exterius in aperto, et qui denique molles et delicatas interius in operto.
Mais le Christ les réprimande : c’est pourquoi, de la même manière, paraissent répréhensibles ces hypocrites qui portent des vêtements vils et rudes à l’extérieur, au grand jour, mais qui en portent finalement de mous et de délicats à l’intérieur, en cachette.
Nam Christus et Discipuli non legitur viliorem, vel austeriorem habitum gestasse exterius, quam alii inter quos vivebant.
Car on ne lit pas que le Christ et ses disciples aient porté à l’extérieur un habit plus vil ou plus austère que les autres au milieu desquels ils vivaient.
Note 4 Règle générale : la vileté ou l’austérité de l’habit n’est louable que si elle n’excède ni les mœurs publiques ni la mesure propre à la personne (Augustin, Sénèque)
Quarto notandum quod ex hac doctrina, exemplo Christi, sumitur morale documentum et regula generalis ; quia vilitas vel austeritas habitus corporis, et aequaliter quilibet harum rerum temporalium usus restrictior tunc laudabilis est, qui nec publicos mores illorum inter quos vivendum est, nec personae modum excedit ; alioquin vituperabilis est, quia magis sapit arrogantiam et ypocrisim, et magis vanam gloriam, quam veram humilitatem ostendit : Unde hanc regulam ponit Augustinus : tertio De doctrina Christiana, dicens : quisquis rebus praesentibus restrictius utitur quam se habent mores eorum cum quibus vivit, aut intemperans aut superstitiosus est. Quatrièmement, il faut noter que de cette doctrine et de l’exemple du Christ se tirent un enseignement moral et une règle générale : à savoir que la vileté ou l’austérité de l’habit corporel, et pareillement tout usage plus restreint de ces choses temporelles, n’est louable que s’il n’excède ni les mœurs publiques de ceux avec qui l’on doit vivre, ni la mesure propre à la personne ; autrement, il est blâmable, car il sent davantage l’arrogance et l’hypocrisie, et montre plus une vaine gloire qu’une véritable humilité. C’est pourquoi Augustin pose cette règle au troisième livre de la Doctrine Chrétienne, en disant : quiconque use des choses présentes plus restrictivement que ne le font les mœurs de ceux avec qui il vit, est soit intempérant, soit superstitieux. Similiter dicit in Libro De Virginitate ad Eustochium. Il dit de même dans le livre De la Virginité adressé à Eustochium : Nec affectata sordes nec exquisita munditia conveniunt Christianis. Ni la saleté affectée ni la propreté recherchée ne conviennent aux chrétiens. Et primo, contra illos qui in vestibus aut aliis eorum temporalium usibus superstitiosas restrictiones, sive novas singulariter inducunt, pulchre scribit Seneca ad Lucilium : Epistola sexta : dicens : Illud te moneo, ne illorum more qui non proficere, sed conspici cupiunt, facias aliqua quae in habitu aut genere vitae notabilia sint, asperum cultum, intonsum caput, et negligentiorem barbam, et indictum argento odium, et cubile humi positum, et quidquid ambitionem perversa via sequitur, evita. Et d’abord, contre ceux qui introduisent singulièrement de nouvelles restrictions superstitieuses dans leurs vêtements ou dans d’autres usages temporels, Sénèque écrit magnifiquement à Lucilius dans la sixième épître : Je t’avertis de ne pas faire, à la manière de ceux qui ne cherchent pas à progresser mais à être vus, des choses notables dans ton habit ou ton genre de vie : évite l’aspect rude, la tête non tondue, la barbe négligée, la haine déclarée pour l’argenterie, la couche posée à même le sol, et tout ce que l’ambition poursuit par une voie perverse. Et infra : Non splendeat toga, nec sordeat quidem. Et plus loin : Que ta toge ne soit pas éclatante, mais qu’elle ne soit pas sale non plus. Et sequitur : Idem agamus, ut meliorem vitam sequamur quam vulgus, non ut contrariam. Et il poursuit : Agissons de telle sorte que nous suivions une vie meilleure que le commun des hommes, non une vie contraire. Et infra : Propositum inquit nostrum est, secundum naturam vivere. Et plus bas : Notre propos, dit-il, est de vivre selon la nature. Hoc autem contra naturam est, faciles odisse mundicias, et squalorem appetere. Or c’est contre la nature que de haïr les propretés faciles et de rechercher la crasse. Unde tandem concludit Seneca. D’où Sénèque conclut enfin : Potest ergo non incomposita esse frugalitas ; hic mihi modus placet. La frugalité peut donc ne pas être sans tenue ; c’est cette mesure qui me plaît. Temperetur : vita inter bonos mores et publicos, et postea in persona ypocritarum quaerit. Que la vie soit tempérée entre les bonnes mœurs et les mœurs publiques ; puis il demande, en se mettant à la place des hypocrites : Quid ergo, eadem faciemus quae caeteri vel inter nos et illos ? Quoi donc ? Ferons-nous la même chose que les autres ? Quelle différence y aura-t-il entre nous et eux ? Et respondet. Et il répond : Intererit, inquit, plurimum dissimiles nos esse vulgus sciat. Il y aura, dit-il, une très grande différence : que le vulgaire sache que nous sommes dissemblables. Si inspexisset propius quis domum intravit, nos potius miretur, quam supellectilem nostram. Si quelqu’un est entré et a regardé de plus près notre maison, qu’il nous admire nous plutôt que notre mobilier. Magnus ille est qui fictilibus utitur, quemadmodum argento : nec ille minor est, qui sic argento utitur ut fictilibus. Celui-là est grand qui use de vaisselle de terre comme d’argenterie ; mais celui-là n’est pas moindre qui use de l’argenterie comme de vaisselle de terre. Infirmi animi est, non posse pati divitias. C’est le signe d’une âme faible que de ne pas pouvoir supporter la richesse. Patet ergo tam secundum Christianam doctrinam, quam secundum gentilem philosophiam, quis frugalitatis modus servandus sit, in vestitu, seu alio cultu exteriori. Il apparaît donc, tant selon la doctrine chrétienne que selon la philosophie païenne, quelle mesure de frugalité doit être gardée dans le vêtement ou tout autre aspect du culte extérieur.
Deux objections à la règle générale Les habits excessivement vils des saints / les parures non condamnables
492Sed contra haec occurrunt dubia, num primo hiis videntur esse contraria quorundam Sanctorum exempla : quia de beato Joanne Baptista legitur, quod habebat vestimenta de pilis camelorum Matthaei tertio, et de antiquis Sanctis dicitur ; ad Hebraeos XI. Circuierunt in melotis in pellibus caprinis : et quod de ornatu bonarum mulierum I. Petr. III. quarum non sit exterius capillatura : ubi ait glossa sicut dicit Cyprianus Serico et purpura induta Christum induere sincere non possunt : auro et margaritis monilibus adornatae ornamenta cordis et pectoris perdiderunt. Mais contre cela surgissent des doutes ; d’abord, si les exemples de certains saints ne semblent pas contraires à ces principes : car on lit au sujet de saint Jean-Baptiste qu’il avait des vêtements de poils de chameau (Matthieu III), et il est dit des anciens saints (Hébreux XI) qu’ils allaient çà et là vêtus de peaux de moutons et de peaux de chèvres ; et au sujet de la parure des femmes vertueuses (1 Pierre III), qu’elles n’aient pas de coiffures extérieures : là où la Glose rapporte ce que dit Cyprien : Celles qui sont vêtues de soie et de pourpre ne peuvent revêtir sincèrement le Christ ; parées d’or et de colliers de perles, elles ont perdu les ornements du cœur et de la poitrine. Ergo vitur quod vilitas et asperitas vestium, simpliciter loquendo, sit laudabilis, et cultus seu ornatus sit vituperabilis ; ad hoc videtur ; quia tam vilitas vestium, quam ornatus privatis moribus proprie et modulo, vel statui personae laudabiles sunt, alioquin sunt vituperabiles. Il semble donc que la vileté et l’austérité des vêtements, à parler simplement, soient louables, et que le soin de la parure soit blâmable ; car il semble que tant la vileté des vêtements que la parure soient louables selon les mœurs privées et la mesure propre ou l’état de la personne, autrement elles sont blâmables.
Réponse à l’objection 1 Les habits excessifs des saints sont excusés par leur vie solitaire : pas de scandale public
Ad objecta vero dicitur : quia Joannes Baptista non excedebat mores publicos aliorum, cum non haberet publicam hominum conversationem, sed privatam, quia habitabat in deserto solus, vel cum paucis, et sibi similibus, tanquam Eremita ; similiter alii Sancti qui circuibant multa loca : ut ibi dicit glossa, non excedebant mores publicos, nec sua persona modulum, cum non haberent publicam conversationem, sed solitariam in desertis. Quant aux objections, on répond : que Jean-Baptiste n’excédait pas les mœurs publiques des autres, puisqu’il n’avait pas de commerce public avec les hommes, mais un commerce privé, vivant dans le désert seul ou avec quelques-uns semblables à lui, comme un ermite ; pareillement les autres saints qui parcouraient de nombreux lieux : comme le dit là la Glose, ils n’excédaient pas les mœurs publiques, ni la mesure propre de leur personne, puisqu’ils n’avaient pas de commerce public, mais une vie solitaire dans les déserts. Unde sequitur ibidem In solitudinibus errantes, in montibus, in speluncis, in cavernis etc. D’où ce qui suit au même endroit : Errant dans les solitudes, sur les montagnes, dans les antres et les cavernes de la terre, etc. Et Monachus portans vilem habitum, juxta traditiones suae Regulae, non dicitur excedere publicos mores, nec modulum personae, cum non habeat, vel saltem habere non debeat mores publicos, sed proprios et privatos, nec publicam conversationem hominum, sed a populo separatam, sicut patet 16o. quaestione 1a. Et le moine portant un habit vil, selon les traditions de sa Règle, n’est pas dit excéder les mœurs publiques, ni la mesure de sa personne, puisqu’il n’a pas, ou du moins ne doit pas avoir des mœurs publiques, mais des mœurs propres et privées, ni un commerce public avec les hommes, mais une vie séparée du peuple, comme il apparaît à la 16e cause, 1ère question. Placuit. Canon Placuit.
Réponse à l’objection 2 Cas de parures non condamnables
Ad dictum vero Cypriani respondendum est quod loquitur de illis mulieribus quae excedunt mores proprie, vel modulum personae ; alioquin earum ornatus non est vituperabilis, sed laudabilis. Quant au propos de Cyprien, il faut répondre qu’il parle des femmes qui excèdent leurs propres mœurs ou la mesure de leur personne ; autrement, leur parure n’est pas blâmable, mais louable. Unde 41. d. c. parsimoniam : dicitur ornatum praeter corporis diligentiam infucatum id est tinctum, non tamen ad corporis venustatem, sed propter morem servandum : laudamus. D’où ce passage de la distinction 41, canon Parsimoniam : nous louons la parure qui, outre le soin du corps, est sans fard, c’est-à-dire sans artifice, non pour la beauté physique, mais pour garder la coutume. Et hoc notatur 21. q. 10. in summa quaestionis et haec etiam est doctrina Augustini in Epistola ad Possidonium Sacerdotem : ubi ornamenta auri vel vestis approbat in conjugatis. Et cela est noté à la 21e cause, 10e question, dans le sommaire de la question ; et c’est aussi la doctrine d’Augustin dans son Épître au prêtre Possidonius, où il approuve les ornements d’or ou de vêtements chez les personnes mariées.
Argument 1 La parure n’est blâmable que si elle excède les mœurs propres à la personne
Et primo ornatus non solum in mulieribus, sed in viris Ecclesiasticis, et perfectis non est reprobandus, sed approbandus, servatis moribus proprie, et modulo personae. Et premièrement, la parure n’est pas à réprouver, mais à approuver, non seulement chez les femmes, mais aussi chez les hommes d’Église et les hommes parfaits, pourvu que soient gardés les mœurs propres et la mesure de la personne. Quod etiam patet exemplo beati Bartholomaei Apostoli, Praedicatoris paupertatis et humilitatis Christi : de quo in ejus vita legitur, quod vestiebatur collobio albo, clavata purpura, id est pallio albo, habente per singulos angulos gemmas purpureas, et hoc scilicet ut servaret mores Indiae in qua patria praedicabat etc. Ce qui apparaît aussi dans l’exemple du bienheureux apôtre Barthélemy, prédicateur de la pauvreté et de l’humilité du Christ : on lit dans sa vie qu’il était vêtu d’un collobium blanc orné de pourpre, c’est-à-dire d’un manteau blanc ayant à chaque angle des gemmes pourpres, et cela précisément pour garder les mœurs de l’Inde, pays où il prêchait, etc. Unde juxta hoc 2o. dubitatur utrum liceat Religiosis vilioribus vestibus uti quam caeteris, et videtur quod non, quia dicit Apostolus primo Thessalonicensium ultimo : Ab omni specie mala abstinete vos, sed vilitas vestium habet speciem mali. D’où, à ce propos, on doute en second lieu s’il est permis aux religieux d’utiliser des vêtements plus vils que les autres, et il semble que non, car l’Apôtre dit à la fin de la Première épître aux Thessaloniciens : Abstenez-vous de toute apparence de mal ; or la vileté des vêtements a une apparence de mal. Tum primo, quia dicit Christus : Attendite a falsis prophetis qui veniunt ad vos in vestimentis ovium etc. D’abord parce que le Christ dit : Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, etc.
Argument 2 La parure convient aux femmes selon leur état (Augustin)
Tum secundo, quia supra illud Apocalypsis V. Ecce equus pallidus etc. dicit glossa : Videns diabolus, nec per apertas tribulationes, nec per apertas haereses se posse proficere, praemittit falsos fratres, qui sub habitu Religionis obtinent naturam nigri et rufi equi, pervertendo Fidem. Ensuite deuxièmement, car sur ce passage de l’Apocalypse V : Voici un cheval pâle, etc., la Glose dit : Le diable voyant qu’il ne peut réussir ni par les tribulations ouvertes, ni par les hérésies manifestes, envoie devant lui des faux frères qui, sous l’habit de religion, possèdent la nature du cheval noir et du cheval roux, en pervertissant la Foi.
Argument 3 La parure convient aussi aux hommes d’Église (exemple de l’apôtre Barthélemy)
Tum tertio, quia super illo verbo Matthaei VI. Nolite fieri sicut ypocritae tristes, etc. dicit Augustinus in Libro De sermone Domini in monte. Enfin troisièmement, car sur ce mot de Matthieu VI : Ne devenez pas comme les hypocrites tristes, etc., Augustin dit dans le livre Du Sermon du Seigneur sur la montagne : In ipsis sordibus luctus esse potest jactantia, et eo periculosiorem, quo sub nomine servitutis Dei decipit generaliter, etc. Dans la saleté même du deuil peut se trouver la jactance, et elle est d’autant plus dangereuse qu’elle trompe tout le monde sous le nom de service de Dieu, etc.
L’Église privilégie néanmoins l’habit vil
Introduction L’habit vil procède soit du vice (causes illégitimes : avarice, négligence, hypocrisie, vaine gloire), soit de la vertu (causes raisonnables)
Oppositum tenet observatio Ecclesiae, unde causa 493XXI. q. 4. L’observation de l’Église soutient l’opposé, d’où la cause XXI, question 4 : Si inventi fuerint deridentes eos qui vilibus et religiosis vestibus amicti sunt, corrigantur. Si l’on en trouve qui tournent en dérision ceux qui sont vêtus d’habits vils et religieux, qu’ils soient corrigés. Hic primo dicendum est, quod sicut docet Augustinus tertio Libro, De doctrina Christiana. Ici il faut d’abord dire que, comme l’enseigne Augustin au troisième livre de la Doctrine Chrétienne : In omnibus exterioribus rebus, non usus rerum sed libido utentis in culpa est. Dans toutes les choses extérieures, ce n’est pas l’usage mais le désir déréglé de celui qui en use qui est fautif. Ad quam discutiendam attendendum est ; quia habitus vilis potest dupliciter considerari : uno modo, prout procedit ex avaritia, vel negligentia, vel ypocrisi, seu inani gloria et pertinet ad vitium. Pour en discuter, il faut noter que l’habit vil peut être considéré de deux manières : d’une part, en tant qu’il procède de l’avarice, de la négligence, de l’hypocrisie ou de la vaine gloire, et il appartient alors au vice. Alio : prout procedit ex rationabili causa, et pertinet ad virtutem : potest autem multiplex esse causa rationabilis habitus vilis. D’autre part : en tant qu’il procède d’une cause raisonnable, et il appartient alors à la vertu : or, la cause raisonnable d’un habit vil peut être multiple.
Les quatre causes raisonnables de l’habit vil
Cause 1 Marque de la pénitence et de la tristesse
Prima scilicet, propter justitiae designationem ; quia homines in tristitia existentes, solent vilioribus vestibus uti, et cultioribus tempore gaudii ; unde poenitentes vilibus induuntur. La première est pour la marque de la justice ; car les hommes qui sont dans la tristesse ont coutume d’utiliser des vêtements plus vils, et des vêtements plus soignés au temps de la joie ; d’où le fait que les pénitents se vêtent d’habits vils. Ut patet Jonae III. de Rege qui indutus est sacco, 3. Reg. XXI. De Achab qui operuit cilicio carnem suam. Comme il appert dans Jonas III au sujet du Roi qui se revêtit d’un sac, ou dans le 3e Livre des Rois XXI, au sujet d’Achab qui couvrit sa chair d’un cilice.
Cause 2 Détestation de la gloire mondaine (Jérôme)
Secunda, propter mundanae gloriae detestationem : quia sicut divus Hieronymus ad Rusticum Monachum : Sordes vestium, candidae mentis indicia sunt, vilis tunica contemptum saeculi probat. La deuxième raison est la détestation de la gloire mondaine : car selon saint Jérôme au moine Rusticus : La saleté des vêtements est l’indice d’un esprit pur, une tunique vile prouve le mépris du siècle. Ita dumtaxat, ne animus tumeat, ne habitus sermoque dissentiant. Pourvu toutefois que l’âme ne s’enfle pas, et que l’habit et le discours ne soient pas en désaccord.
Cause 3 Humiliation de l’esprit
Tertia, propter spiritus sui humiliationem, quia sicut ex splendore vestium animus elevatur, sic ex earum vilitate humiliatur, unde de Achab qui carnem suam cilicio indixit, dicit Dominus ad Helyam, Nonne vidisti Achab humiliatum coram me. 3 Reg. XXI. La troisième est pour l’humiliation de son esprit, car de même que par la splendeur des vêtements l’âme s’élève, de même par leur vileté elle s’humilie ; d’où ce que dit le Seigneur à Élie au sujet d’Achab qui avait imposé le cilice à sa chair : N’as-tu pas vu Achab humilié devant moi ? (3 Rois XXI).
Cause 4 Exemple et instruction des autres
Quarta, propter aliorum exemplum et instructionem : quia super illud Matthaei tertio, habebat vestimenta de pilis camelorum, dicit glossa : Qui poenitentiam praedicat, habitum poenitentiae praetendit. La quatrième est pour l’exemple et l’instruction des autres : car sur ce passage de Matthieu III : il avait des vêtements de poils de chameau, la Glose dit : Celui qui prêche la pénitence affiche l’habit de la pénitence.
Les causes raisonnables s’appliquent aux religieux La vie religieuse est par nature un état de pénitence, de mépris du monde et d’exemplarité
Secundo dicendum est quod propter praedictas causas habitus vilis competit Religiosis. En second lieu, il faut dire que pour les causes susdites, l’habit vil convient aux religieux. Unde de tribus primis satis patet ; quia Religio est status tristitiae, et poenitentiae, contemptus mundanae gloriae, et humiliationis seu abjectionis propriae. Cela est assez évident pour les trois premières ; car la vie religieuse est un état de tristesse et de pénitence, de mépris de la gloire mondaine, et d’humiliation ou d’abjection propre. De quarta vero causa etiam patet ; quia status Religionis est status eruditionis alienae : quia debent Religiosi alios erudire, saltem exemplo suae bonae operationis : licet regulariter non debeant erudire verbo publicae praedicationis ; sicut patet 16o. quaestione 1a., juxta ubi dicit Alexander secundus : Monachos a populorum praedicatione omnimodo cessare censuimus etc. nam ut ait Hieronymus ad Desiderium, Monachus non Doctoris, sed plangentis habet officium. Quant à la quatrième cause, elle est aussi évidente ; car l’état religieux est un état d’érudition pour autrui : car les religieux doivent instruire les autres, au moins par l’exemple de leurs bonnes œuvres ; bien qu’en règle générale ils ne doivent pas instruire par la parole de la prédication publique ; comme il appert à la 16e cause, 1ère question, là où Alexandre II dit : Nous avons décidé que les moines doivent cesser totalement la prédication aux peuples, etc. car, comme le dit Jérôme à Desiderius : Le moine n’a pas la fonction de docteur, mais celle de celui qui pleure.
Les causes vicieuses ne s’appliquent pas aux religieux La vileté des vêtements n’a pas en soi apparence du mal, mais du bien : les religieux portent l’habit vil par profession, non par ambition
Tertio dicendum est ad Articulum ante oppositum, quod vilitas vestium de se non habet speciem mali ; sed potius speciem boni, scilicet contemptus mundanae gloriae : et primo mali, sicut falsi prophetae de quibus loquitur Christus, et falsi fratres de quibus loquitur glossa : Gloriosus Apostolus : sub vilitate vestium suam malitiam occultant : nec propter hoc sequitur quod vilitas vestium non conveniat Religiosis : quia, sicut dicit Augustinus in Libro De Sermone Domini in monte, Non ideo debent odisse vestitum suum quia plerumque illo se occultant lupi. En troisième lieu, il faut dire quant à l’article opposé plus haut, que la vileté des vêtements n’a pas en soi l’apparence du mal ; mais plutôt l’apparence du bien, à savoir le mépris de la gloire mondaine : et si elle paraît mauvaise, c’est comme chez les faux prophètes dont parle le Christ, et les faux frères dont parle la Glose : Le glorieux Apôtre dit : ils cachent leur malice sous la vileté de leurs vêtements : mais il ne s’ensuit pas pour autant que la vileté des vêtements ne convienne pas aux religieux : car, comme le dit Augustin dans le livre Du Sermon du Seigneur sur la montagne : Ils ne doivent pas pour autant haïr leur vêtement parce que des loups s’y cachent souvent.
Nec auctoritas Augustini ex eodem Libro allegata probat quod sordes vestium de se habeant speciem mali, sed magis de se habent occasionem humiliandi quam superbiendi, ideo quoniam ex eis superbia vel jactantia provenit illa pejor, et periculosior existit. L’autorité d’Augustin alléguée du même livre ne prouve pas non plus que la saleté des vêtements possède en soi une apparence de mal, mais elle offre plutôt en soi une occasion de s’humilier que de s’enorgueillir ; c’est pourquoi, lorsqu’il en provient de l’orgueil ou de la jactance, celle-ci est pire et plus dangereuse.
Docet autem in eodem Libro Augustinus, quomodo percipitur utrum quis talibus sordibus bene aut male utatur : dicens quod qui in professione Christianitatis inusitato squalore ac sordibus intentos in se oculos hominum facit, cum id voluntate faciat, non necessitate patiatur : ex caeteris ejus operibus potest cognosci utrum hoc contemptu superflui cultus, vel ambitione faciat. Augustin enseigne d’ailleurs dans le même livre comment on perçoit si quelqu’un use bien ou mal de telles saletés : en disant que celui qui, dans la profession du christianisme, attire sur lui les yeux des hommes par une crasse et une saleté inhabituelles, lorsqu’il le fait par volonté et non par nécessité : on peut reconnaître par ses autres œuvres s’il le fait par mépris d’une parure superflue, ou par ambition. Hoc autem maxime videntur Religiosi non ex ambitione facere, qui habitum vilem habent, in signum suae professionis dum tamen ex hoc quod induuntur vilibus indumentis, non despiciant aut judicent eos qui pretiosis vestibus induuntur : sicut docet Sanctus 494Franciscus, in Regula sua, Capite secundo : quia talem debet quisque habitum gestare, qualis convenit ejus professioni, vel statui, et secundum professionem diversorum generum, debent esse diversi modi vestium et ornamentorum ; sicut dicit glossa supra illud Deuteronomii vigesimo secundo : Non indues te vestimento lino lanaque contexto. Or, il semble surtout que les religieux ne font pas cela par ambition, eux qui portent un habit vil en signe de leur profession, pourvu toutefois que, du fait qu’ils sont vêtus d’habillements vils, ils ne méprisent ni ne jugent ceux qui sont vêtus de vêtements précieux : comme l’enseigne saint François, dans sa Règle, au chapitre deuxième : car chacun doit porter l’habit qui convient à sa profession ou à son état, et selon la profession de divers genres, il doit y avoir divers modes de vêtements et d’ornements ; comme le dit la Glose sur ce passage du Deutéronome XXII : Tu ne te revêtiras pas d’un vêtement tissé de lin et de laine ensemble.
Conclusion Ceux qui mènent une vie publique doivent porter un habit conforme aux mœurs publiques ; ceux qui font le contraire sont à éviter comme faux prophètes
Ideo illi qui secularem, seu publicam vitam ducunt, debent gestare habitum, secundum publicos mores : et qui oppositum docent vel faciunt, sunt cavendi tanquam falsi prophetae, qui veniunt in vestimentis ovium, Et sic patet expositio hujus particulae. C’est pourquoi ceux qui mènent une vie séculière ou publique doivent porter un habit conforme aux mœurs publiques : et ceux qui enseignent ou font le contraire sont à éviter comme des faux prophètes qui viennent sous des vêtements de brebis. Et ainsi appert l’exposition de cette section.
Section 2 En quoi consiste la tromperie : les loups ravisseurs
Sequitur secunda particula. Suit la deuxième section. Intrinsecus autem sunt lupi rapaces. Mais au-dedans, ce sont des loups ravisseurs.
Primo enim ostendit Christus quales sunt ypocritae exterius, hic vero ostendit quales sunt interius. En effet, après avoir d’abord montré comment sont les hypocrites extérieurement, le Christ montre ici comment ils sont intérieurement. Nam exterius simulant simplicitatem ovinam, ut dictum est ; sed interius habent rapacitatem lupinam. Car extérieurement ils simulent la simplicité de la brebis, comme il a été dit ; mais intérieurement ils possèdent la rapacité du loup. Ratione primae, habent causam apparentiae ; sed ratione secundae habent causam defectus. Par la première, ils ont la cause de l’apparence ; mais par la seconde, ils ont la cause du défaut. Unde tales multis modis simulant se esse oves Christi exterius. D’où le fait que de tels hommes simulent de bien des manières d’être les brebis du Christ à l’extérieur. Primo apparent et creduntur boni ; tamen sunt rapaces lupi interius : et quia eorum rapacitas non potest ita occultari, quin appareat exterius. D’abord ils paraissent et sont crus bons ; pourtant ce sont des loups ravisseurs à l’intérieur : et parce que leur rapacité ne peut être tellement cachée qu’elle n’apparaisse à l’extérieur. Primo cognoscuntur esse lupi, et evitantur ab ovibus sicut mali et periculosi. Ils sont d’abord reconnus comme des loups, et évités par les brebis comme mauvais et dangereux.
Les six critères selon lesquels les hypocrites ressemblent aux loups
Unde, quia Christus eos voluit comparare lupis, ut rationem similitudinis, propter reverentiam tanti Auctoris, ostendamus ; sciendum est quod hujusmodi ypocritae, de quibus loquimur, in sex conditionibus lupis aptissime comparantur. C’est pourquoi, puisque le Christ a voulu les comparer à des loups, et afin d’en justifier l’analogie par révérence pour un si grand Auteur, il faut savoir que les hypocrites dont nous parlons peuvent très justement être comparés aux loups selon six critères.
Primo, exterius persequendo. 1. en persécutant à l’extérieur.
Secundo, interius corrumpendo. 2. en corrompant à l’intérieur.
Tertio, rapacius devorando. 3. en dévorant avec plus de rapacité.
Quarto, subtilius latitando. 4. en se cachant plus subtilement.
Quinto, cautius circuiendo. 5. en circulant plus prudemment.
Sexto, dulcius ingrediendo. 6. en s’introduisant plus doucement.
Harum autem sex conditionum duas primas ponit glossa dicens : quia hi quadam pietatis veste tecti, rapaces sunt lupi ; vel exterius, si copia datur persequendo, vel interius corrumpendo. De ces six critères, la Glose pose les deux premiers en disant : car ceux-ci, couverts d’un certain vêtement de piété, sont des loups ravisseurs ; soit à l’extérieur en persécutant si l’occasion se présente, soit à l’intérieur en corrompant. Alia vero ex aliis Scripturarum locis colliguntur. Les autres sont recueillies d’autres passages des Écritures.
Critère 1 En persécutant à l’extérieur : ils haïssent ceux qui leur résistent, s’unissent pour défendre leur malice, et sont incorrigibles dans leur erreur
Primo ergo hujusmodi falsi prophetae similes sunt lupis, exterius persequendo : quia sicut natura lupi, ovis naturae a tota specie adversatur, ut dicit Author De proprietatibus rerum. Premièrement donc, ces faux prophètes sont semblables aux loups en persécutant à l’extérieur : car comme la nature du loup s’oppose à la nature de la brebis par toute son espèce, comme le dit l’Auteur Des propriétés des choses. Lib. XVIII. sic isti ovibus Christi, id est simplicibus fidelibus, et maxime illis qui contrariantur eorum doctrina vel moribus. Au livre XVIII, ainsi ceux-ci s’opposent aux brebis du Christ, c’est-à-dire aux simples fidèles, et surtout à ceux qui s’opposent à leur doctrine ou à leurs mœurs. Unde eis resistentes vel eos reprehendentes odiunt et diffamant, et qualitercumque possunt ipsos persequuntur, etiam eos opprimendo per suorum fautorum potentiam. C’est pourquoi ils haïssent et diffament ceux qui leur résistent ou les reprennent, et ils les persécutent de toutes les manières possibles, allant jusqu’à les opprimer par la puissance de leurs partisans. Et sicut lupi congregantur ad persequendam praedam : ita isti saepe ad defendendam suam malitiam invicem se conjungunt. Et de même que les loups se rassemblent pour poursuivre leur proie, de même ceux-ci s’unissent souvent entre eux pour défendre leur malice. Exemplo Pharisaeorum istorum, de quibus dicitur Matthaei capite vigesimo secundo, qui ipsum audientes quia silentium imposuisset Jesus Saducaeis, convenerunt in unum, et ut vincerent multitudine, quod non poterant ratione, ut dicit glossa. À l’exemple de ces Pharisiens dont il est dit au chapitre vingt-deuxième de Matthieu, lesquels ayant appris qu’il avait réduit au silence les Sadducéens, s’assemblèrent, afin de vaincre par la multitude ce qu’ils ne pouvaient vaincre par la raison, comme le dit la Glose. Unde etiam ibidem dicit Chrysostomus : A veritate se esse nudos professi sunt, qui se multitudine armaverunt. D’où ce que dit aussi Chrysostome au même endroit : Ils ont confessé être dénués de vérité, eux qui se sont armés de la multitude. Et primo tales a suo errore incorrigibiles sunt, quia super illud Job, tenentes se nequaquam separabuntur, dicit Gregorius XXIII. Moral. Et d’abord, de tels hommes sont incorrigibles dans leur erreur, car sur ce passage de Job : se tenant l’un l’autre, ils ne se sépareront jamais, Grégoire dit au livre XXIII des Morales : Perversos unitas roborat, dum eos concordat ; et tanto incorrigibiles, quanto unanimes facit. L’unité fortifie les pervers tant qu’elle les met d’accord ; et elle les rend d’autant plus incorrigibles qu’elle les rend unanimes.
Non sic autem faciunt veri Prophetae ; nec verae oves Christi : sed exemplo ejus, non per potentiam, vel multitudinem, sed per humilitatem et Scripturae authoritatem se defendunt. Les vrais prophètes ne font pas ainsi, ni les vraies brebis du Christ : mais à son exemple, ils se défendent non par la puissance ou la multitude, mais par l’humilité et l’autorité de l’Écriture. Sic enim docuit Christus, qui cum tentaretur a diabolo Matthaei IV. Si filius Dei es dic ut lapides isti panes fiant : non potentia, sed authoritate Scripturae se defendit. C’est ainsi que l’a enseigné le Christ qui, lorsqu’il était tenté par le diable dans Matthieu IV : Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains, se défendit non par la puissance, mais par l’autorité de l’Écriture. Dicens : Non in solo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. En disant : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Sicut scriptum est Deuteronomii VIII. 3. Comme il est écrit dans le Deutéronome VIII, 3. Unde 495dicit ibi glossa quod instruit nos ut vincamus, non potentia sed humilitate. D’où la Glose dit à cet endroit qu’il nous instruit pour que nous vainquions, non par la puissance mais par l’humilité.
Critère 2 En corrompant à l’intérieur : leur bouche émet un venin doctrinal (doctrine fausse, étrangère, ou vraie mais prêchée sans esprit de vérité)
Secundo, hujusmodi falsi prophetae similes sunt lupis, interius corrumpendo : quia lupi, secundum Authorem praedictum, licet habeant exteriora fortia, tamen interiora eorum debilia sunt, et laesa cito putrescunt : unde ex corruptione suorum interiorum procedit quod morsus eorum, secundum Aristotelem, virus emittit, sicut morsus rabiosi canis : haec est etiam causa, quare anhelitus eorum et aspectus hominem inficit.
Deuxièmement, ces faux prophètes sont semblables aux loups en corrompant à l’intérieur : car les loups, selon l’auteur susdit, bien qu’ils aient l’extérieur vigoureux, ont pourtant les entrailles faibles et, s’ils sont blessés, elles pourrissent vite : d’où il arrive, par la corruption de leur intérieur, que leur morsure, selon Aristote, émet un venin, tout comme la morsure d’un chien enragé ; c’est aussi la cause pour laquelle leur haleine et leur regard infectent l’homme.
Hinc est quod, sicut dicit Isidorus. Rustici dicunt hominem vocem perdere si eum lupus viderit prior : et ideo subito tacente, dicitur lupus est in fabula.
C’est de là que vient ce que dit Isidore : Les campagnards disent que l’homme perd la voix si le loup le voit le premier ; et c’est pourquoi, quand quelqu’un se tait soudainement, on dit : le loup de la fable est là
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Hinc est etiam quod lanam ovis ab ipso detentae sic suo morsu inficit, quod tunicas ex lana hujusmodi factas periculosas reddit.
C’est aussi pour cela qu’il infecte par sa morsure la laine de la brebis qu’il a saisie, au point de rendre dangereuses les tuniques fabriquées avec une telle laine.
Sic etiam hominum seductores ypocritae ; licet habeant exteriora fortia per apparentiam, tamen interiora eorum sunt laesa, debilia, et corrupta.
Ainsi en est-il des hypocrites séducteurs d’hommes ; bien qu’ils paraissent forts à l’extérieur, leurs entrailles sont blessées, faibles et corrompues.
Unde supra illud Matthaei XXIII. qui mundatis quod deforis est. Dicit Chrysostomus, quia si quis interiorem eorum conscientiam scinderet, multos vermes et multam saniem inveniret.
D’où, sur ce passage de Matthieu XXIII : vous qui nettoyez le dehors, Chrysostome dit que si quelqu’un ouvrait leur conscience intérieure, il y trouverait beaucoup de vers et beaucoup de pourriture.
Et primo os eorum sicut os lupi virus emittit et oves inficit, ac interius corrumpit, monstrando falsam doctrinam aut dolosam. Et d’abord, leur bouche, comme celle du loup, émet un venin, infecte les brebis et les corrompt intérieurement en leur montrant une doctrine fausse ou trompeuse. Nam quandoque simplicibus doctrinam falsam et sacrae Scripturae contrariam, ut populo placeant, monstrant ; quandoque vero doctrinam sacrae Scripturae impertinentem, id est nec contrariam, nec repugnantem, sed tamen falsam ad laudem vel utilitatem eorum pertinentem. Car parfois, pour plaire au peuple, ils montrent aux simples une doctrine fausse et contraire à la sainte Écriture ; parfois aussi une doctrine étrangère à la sainte Écriture, c’est-à-dire ni contraire ni opposée, mais néanmoins fausse et servant à leur propre louange ou utilité. Ezech. III. Fili hominis vade ad domum Jerusalem et loquere verba mea ad eos. Ézéchiel III : Fils de l’homme, va vers la maison de Jérusalem et dis-leur mes paroles. Glossa dicit : non verba tua id est falsa aut ficta, sed mea, id est vera et in Scriptura contenta. La Glose dit : non tes paroles, c’est-à-dire fausses ou feintes, mais les miennes, c’est-à-dire vraies et contenues dans l’Écriture. Unde glossa, qui in expositione sacri Eloquii, ut auditoribus placeat, aliquid fingit. Verba sua loquitur non Dei. D’où la Glose : celui qui, dans l’exposition de la parole sacrée, invente quelque chose pour plaire aux auditeurs, prononce ses propres paroles et non celles de Dieu.
Quandoque vero docent veram sacrae Scripturae doctrinam, quia dolose tacent aliam veritatem docendam, vel quia eam quam docent, ad fallendum et seducendum, id est secum ducendum, simplices docent et praedicant. Parfois aussi, ils enseignent la véritable doctrine de la sainte Écriture, mais ils taisent par ruse une autre vérité qui devrait être enseignée, ou bien ils enseignent et prêchent celle-ci pour tromper et séduire les simples, c’est-à-dire pour les entraîner avec eux. Et primo dolosam doctrinam habent, quia veritatem docent sine veritate, id est non veraci animo, nec veritatis amore, nec pro auditoris utilitate ; sed magis pro eorum seductione : unde contra tales pseudoprophetas et Doctores loquitur Apostolus, sicut dicit glossa super illud I Thess. II. Exhortatio nostra non fuit de errore, neque in dolo. Et d’abord, ils ont une doctrine trompeuse parce qu’ils enseignent la vérité sans être vrais, c’est-à-dire sans esprit de vérité, ni amour de la vérité, ni pour l’utilité de l’auditeur, mais plutôt pour sa séduction : c’est contre de tels pseudo-prophètes et docteurs que parle l’Apôtre, comme le dit la Glose sur ce passage de I Thessaloniciens II : Notre exhortation n’est venue ni d’une erreur, ni d’un dessein trompeur. Glossa : id est in fraude et astutia ypocrisis, et addit veritas, etiam quamquam in dolo est, quicumque scilicet non amore, veritate et utilitate auditoris praedicatur, sed ut gloria aut lucrum inde acquiratur. La Glose : c’est-à-dire dans la fraude et l’astuce de l’hypocrisie ; et la Vérité ajoute que l’on est dans le dol toutes les fois que l’on ne prêche pas par amour, par vérité et pour l’utilité de l’auditeur, mais pour en retirer gloire ou profit.
Critère 3 En dévorant avec plus de rapacité : ils font leur proie des biens des simples sous prétexte de piété (à l’inverse de saint Paul)
Tertio, praedicti pseudoprophetae sunt lupis similes rapacius devorando ; nam sicut dicit Isidorus : Lupus rapax est bestia quae rabie rapacitatis quidquid invenerit concidit, et post longa jejunia multum devorat : unde, sicut docet experientia, non est contentus praeda quae ad satietatem sufficiat, sed adeo vorax est, quod totum gregem si potest strangulat. Troisièmement, les susdits pseudo-prophètes sont semblables aux loups en dévorant avec plus de rapacité ; car comme le dit Isidore : Le loup est une bête rapace qui, dans sa rage de rapacité, met en pièces tout ce qu’elle trouve et dévore énormément après de longs jeûnes : aussi, comme l’enseigne l’expérience, il ne se contente pas d’une proie qui suffirait à le rassasier, mais il est si vorace qu’il étrangle tout le troupeau s’il le peut. Sic etiam isti, licet sustineant longa jejunia et magnam paupertatem, ferunt patienter, saltem per apparentiam exteriorem, tamen non quaerunt nisi devorare bona simplicium. Ainsi en est-il d’eux : bien qu’ils endurent de longs jeûnes et une grande pauvreté et qu’ils les supportent avec patience, du moins en apparence, ils ne cherchent pourtant qu’à dévorer les biens des simples. Unde super illud primae Timoth. VI. Existimantium quaestum pietatem. D’où, sur ce passage de I Timothée VI : qui considèrent la piété comme une source de profit. Dicit glossa : qui primo opus pietatis faciunt, ut lucrum temporale acquirant : et tales plerumque, more luporum non sunt contenti satietate, id est vitae necessitate, sed importuna rapacitate et voraci cupiditate petunt et recipiunt a simplicibus multa quae sunt ad voluptatem et superfluitatem, contra documentum Apostoli dicentis habentes alimenta et quibus tegamur his contenti sumus. La Glose dit : ce sont ceux qui accomplissent d’abord une œuvre de piété pour acquérir un gain temporel ; et ceux-là, le plus souvent, à la manière des loups, ne se contentent pas du nécessaire, c’est-à-dire de ce qui suffit à la vie, mais par une rapacité importune et une cupidité vorace, ils demandent et reçoivent des simples beaucoup de choses qui servent au plaisir et au superflu, contrairement à l’enseignement de l’Apôtre qui dit : si nous avons de quoi nous nourrir et nous couvrir, cela nous suffit. Econtra vero de pseudoapostolis dicitur in Evangelio devorant domos viduarum sub obtentu prolixae orationis. Au contraire, il est dit des pseudo-apôtres dans l’Évangile qu’ils dévorent les maisons des veuves sous prétexte de longues prières.
Et ideo devoratores hujusmodi qui sic praedam faciunt de bonis simplicium, hac de causa in Scripturis divinis lupi merito appellantur : unde super illud Actuum XX. Argentum et aurum vel vestes nullius concupivi : dicit 496glossa : Per hoc cognoscuntur lupi, id est pseudoapostoli, quia talia concupiscunt, et infra, super illud ad ea quae mihi erant necessaria et his qui mecum sunt ministraverunt manus istae, dicit glossa : quod hic datur exemplum operandi, etiam Episcopis, et signum quo discernuntur a lupis, id est pseudoapostolis. C’est pourquoi de tels dévorateurs, qui font ainsi leur proie des biens des simples, sont appelés à juste titre des loups dans les divines Écritures : d’où, sur ce passage des Actes XX : Je n’ai convoité ni l’argent, ni l’or, ni les vêtements de personne, la Glose dit : C’est à cela que l’on reconnaît les loups, c’est-à-dire les pseudo-apôtres, car ils convoitent de telles choses ; et plus bas, sur ce passage : ces mains ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons, la Glose dit que l’on donne ici un exemple de travail, même pour les évêques, et un signe par lequel on les distingue des loups, c’est-à-dire des pseudo-apôtres.
Critère 4 En se cachant plus subtilement : ils se dissimulent sous les autorités de l’Écriture sainte ; il faut juger leurs œuvres, non leurs paroles
Quarto, isti sunt lupis similes subtilius latitando. Quatrièmement, ceux-ci sont semblables aux loups en se cachant plus subtilement. Nam sicut dicit Author de proprietatibus rerum, lupus qui praedam non invenit, ut capras volentes folia carpere sub rubetis facilius rapiat, sub herbis et foliis jactitans se abscondit, et plus astutia quam potentia eas decipit. Car comme le dit l’Auteur des propriétés des choses, le loup qui ne trouve pas de proie se cache sous les herbes et les feuilles pour capturer plus facilement les chèvres qui veulent brouter sous les buissons, et il les trompe plus par astuce que par force. Sic etiam hujusmodi pseudoprophetae, subtilitate et astutia magis quam potentia vel patenti violentia, plerumque subtiliter latitando, oves et capreolas Christi decipiunt et devorant, quia scilicet sub herbis et foliis divinae Scripturae se subtiliter occultant. De même, de tels pseudo-prophètes trompent et dévorent les brebis et les chevreuils du Christ par la subtilité et l’astuce plutôt que par la puissance ou la violence manifeste, le plus souvent en se cachant subtilement, à savoir en s’occultant sous les herbes et les feuilles de la divine Écriture. Nam ad suadendum, saltem apparenter et superficialiter quidquid volunt aut faciunt, authoritates sacrae Scripturae inducunt. Car pour persuader, du moins en apparence et superficiellement, de tout ce qu’ils veulent ou font, ils invoquent les autorités de la sainte Écriture. Unde supra illud Job VIII. Sicut tela aranearum fiducia ejus : dicit Gregorius Lib. VIII. Moral. D’où, sur ce passage de Job VIII : sa confiance est comme une toile d’araignée, Grégoire dit au livre VIII des Morales : Plerique ypocritae sacrae Legis eruditione fulciuntur, doctrinae verba proferunt, omne quod sentiunt Scripturae testimoniis attingunt ; non tamen per hoc vitam audientium, sed proprios favores quaerunt. La plupart des hypocrites s’appuient sur l’érudition de la Loi sacrée, ils profèrent les paroles de la doctrine, ils appuient tout ce qu’ils pensent par les témoignages de l’Écriture ; ils ne cherchent pas par là la vie des auditeurs, mais leurs propres faveurs. Et super illud Matth. XXIV. Vae vobis Scribae et Pharisaei ypocritae, qui comeditis domos viduarum, orantes longas orationes, dicit Chrysostomus : qui avaritiam vestram Religionis colore depingitis, quasi diabolo arma Christi praestatis ut ametur iniquitas, dum pietas aestimatur. Et sur ce passage de Matthieu XXIV : Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, qui dévorez les maisons des veuves en faisant de longues prières, Chrysostome dit : vous qui peignez votre avarice aux couleurs de la religion, vous fournissez en quelque sorte au diable les armes du Christ afin que l’iniquité soit aimée tandis que l’on croit honorer la piété. Et ibidem dicit glossa : qui vestra superstitione nihil aliud quaeritis, nisi ut praedam de plebibus faciatis : et ideo ut caveatur a talibus, magis aspiciendum est ad opera quam ad verba, et ad virtutis operationem quam ad orationes vocum : quia ut dicit Seneca Epistola XXVI. Litterata colloquia et ex praeceptis sapientiam verba collecta, et eruditus sermo, non ostendunt verum esse robur. Et là même, la Glose dit : vous qui, par votre superstition, ne cherchez rien d’autre qu’à faire votre proie du peuple ; c’est pourquoi, pour se garder de tels hommes, il faut regarder davantage les œuvres que les paroles, et l’exercice de la vertu plutôt que les oraisons vocales : car comme le dit Sénèque dans l’Épître XXVI : Les entretiens savants, les paroles de sagesse tirées des préceptes et le discours érudit ne montrent pas la force véritable. Est enim oratio etiam timidissimi audax. Car la parole est audacieuse même chez le plus timide. Ideo dicit Apostolus primae Corinthiorum IV. Non enim in sermone est regnum Dei, sed in virtute. C’est pourquoi l’Apôtre dit dans I Corinthiens IV : Car le royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en vertu.
Critère 5 En circulant avec plus de prudence : vagabonds, ils s’introduisent dans les maisons, séduisent les femmes fragiles et les hommes efféminés, surtout les veuves
Quinto, isti similes sunt lupis cautius circuiendo : nam quia lupus est animal rapax, habet multa loca circuire pro quaerenda praeda, et ne percipiatur caute incedit, quia ut dicit Author De proprietatibus rerum : Ne canes ejus odorem sentiant, vadit contra ventum ; et si aliquo casu pes ejus, calcando super aliquid, strepitum fecerit, pedem ipsum morsu castigat. Cinquièmement, ceux-ci sont semblables aux loups en circulant avec plus de prudence : car puisque le loup est un animal rapace, il doit parcourir de nombreux lieux pour chercher sa proie, et il s’avance avec précaution pour ne pas être aperçu, car comme le dit l’Auteur des propriétés des choses : Pour que les chiens ne sentent pas son odeur, il marche contre le vent ; et si, par hasard, son pied fait du bruit en marchant sur quelque chose, il châtie son pied par une morsure. Sic isti pseudoprophetae, ut eorum rapacitas impleatur, et ne eorum percipiatur malignitas, ac etiam ne odor suus id est fetor vitae suae, a canibus, id est ab eis qui custodiunt gregem Christi olfactu discretionis cognoscatur et discernatur, diversa loca caute circuiunt et discurrunt et sunt gyrovagi de loco ad locum, et de domo in domum, et maxime frequentant domos muliercularum, aut virorum effeminatorum. Ainsi, ces pseudo-prophètes, pour assouvir leur rapacité tout en dissimulant leur malignité — et aussi pour que leur odeur, c’est-à-dire la puanteur de leur vie, ne soit pas reconnue ni décelée par les chiens, c’est-à-dire par ceux qui gardent le troupeau du Christ, grâce au discernement de leur odorat — parcourent et rôdent prudemment en divers lieux ; ce sont des vagabonds, allant de lieu en lieu et de maison en maison, et ils fréquentent surtout les maisons des femmes simples ou des hommes efféminés. Unde de talibus loquitur Apostolus II. ad Timotheum III. Ex his, inquit, sunt qui penetrant domos etc. quod verbum exponit glossa dupliciter, uno modo de domo spirituali, id est de domo conscientiae : penetrant domos, id est rimantur proprietates cujusque, et quos idoneos inveniunt ducunt captivos : unde subdit, et captivas ducunt mulierculas, glossa, id est viros seductiles quasi mulieres seducunt scilicet viros effeminatos et inconstantes. D’où ce que dit l’Apôtre au sujet de tels hommes dans II Timothée III : Il en est parmi eux, dit-il, qui s’introduisent dans les maisons, etc., parole que la Glose explique de deux manières : d’une part au sujet de la maison spirituelle, c’est-à-dire la maison de la conscience : ils pénètrent dans les maisons, c’est-à-dire qu’ils scrutent les particularités de chacun et, ceux qu’ils trouvent dociles, ils les emmènent captifs : d’où il ajoute : et emmènent captives des femmes simples, Glose : c’est-à-dire qu’ils séduisent comme des femmes des hommes faciles à séduire, à savoir des hommes efféminés et inconstants. Alio modo exponit glossa ad litteram de domo materiali, scilicet quia ingrediuntur domos mulierum, et captivas ducunt mulierculas : glossa : id est subdolis et versutis verbis eas prius seducunt ; et deinde per eas viros earum, sicut diabolus prius seduxit Evam, et per Evam Adam, et sequitur oneratas peccatis. D’autre part, la Glose l’explique littéralement au sujet de la maison matérielle, à savoir parce qu’ils entrent dans les maisons des femmes et emmènent captives des femmes simples : Glose : c’est-à-dire qu’ils les séduisent d’abord par des paroles trompeuses et rusées, puis, par elles, leurs maris, tout comme le diable séduisit d’abord Ève et, par Ève, Adam ; et il ajoute : chargées de péchés. Et ideo sicut dicit glossa digna sunt seduci ; quia propter peccata sua meruerunt seduci : unde sequitur, quia seducuntur variis desideriis, scilicet quia semper nova desiderant, ut dicit glossa : et de talibus seductoribus et mulieribus per eas seductis, videtur prophetasse sancta Hildegardis in quadam Epistola sic dicens, Seductores 497autem isti in inceptione seductionis suae mulieribus dicent : quoniam rectos Doctores non habetis non obedite, sed quaecumque vobis dicimus et praecipimus facite, et salvae eritis : et hoc modo feminas sibi attrahunt, et eas in errorem suum ducunt. Et ainsi, comme le dit la Glose, elles sont dignes d’être séduites, car à cause de leurs péchés elles ont mérité de l’être ; d’où il suit : parce qu’elles sont entraînées par divers désirs, à savoir parce qu’elles désirent toujours des nouveautés, comme le dit la Glose : et au sujet de tels séducteurs et des femmes séduites par eux, sainte Hildegarde semble avoir prophétisé dans une Épître en disant ceci : Ces séducteurs, au début de leur séduction, diront aux femmes : puisque vous n’avez pas de bons docteurs, n’obéissez pas, mais faites tout ce que nous vous disons et prescrivons, et vous serez sauvées ; et de cette manière, ils s’attirent les femmes et les conduisent dans leur erreur. Et infra sequitur qui tamen postea eisdem feminis secreta luxuria commiscebuntur. Et plus bas il suit : lesquels pourtant, plus tard, se joindront à ces mêmes femmes dans une secrète luxure. Mulieres autem viduae maxime a talibus seducuntur, et causam ponit Chrysostomus super illo verbo Matthaei XXIV. qui comeditis domos viduarum etc. Or les femmes veuves sont les plus séduites par de tels hommes, et Chrysostome en donne la raison sur ce passage de Matthieu XXIV : vous qui dévorez les maisons des veuves, etc. Unde dicit quia viduae de facili decipiuntur, non habentes consiliarium virum et facile de rebus suis talibus praestant, cum sint nullius potestati subjectae. D’où il dit que les veuves sont facilement trompées, n’ayant pas de mari pour conseiller, et elles donnent facilement leurs biens à de tels hommes, n’étant soumises au pouvoir de personne. Et ideo Hieronymus ad Eustochium scribens in libro De Virginitate ita dicit : Viros fuge quibus feminei contra Apostolum crines, hyrcorum barba, nigrum pallium et nudi pedes … in patientia frigoris … volens per istos intelligere eos qui per ypocrisim habent vestitum ovium et exteriorem cultum ab aliis differentem. C’est pourquoi Jérôme, écrivant à Eustochium dans le livre De la Virginité, dit ceci : Fuis les hommes qui ont des cheveux de femme contrairement à l’Apôtre, une barbe de bouc, un manteau noir et les pieds nus… endurant le froid… voulant par là désigner ceux qui, par hypocrisie, portent le vêtement des brebis et un culte extérieur différent des autres. Et sequitur : haec omnia, inquit argumenta sunt diaboli. Et il poursuit : tout cela, dit-il, sont des artifices du diable. Talem olim Antimum talem nuper Sophronium Roma congemuit postquam nobilium introierunt domos et deceperunt mulierculas oneratas peccatis. Tel fut jadis Antime, tel fut récemment Sophronius, que Rome a déploré, après qu’ils se furent introduits dans les maisons des nobles et qu’ils eurent séduit des femmes crédules et chargées de péchés. Et sequitur : tristitiam simulant quasi longa jejunia furtivis noctium cibis protrahunt. Et il suit : ils simulent la tristesse comme si, après de longs jeûnes, ils se nourrissaient de mets dérobés à la faveur de la nuit. Tales ergo non sunt in domum sive spiritualem, id est, secretum conscientiae suae ; sive etiam materialem admittendi : juxta illud Ecclesiastici XI. Non omnem hominem inducas in domum tuam ; multae enim sunt insidiae dolosae. De tels hommes ne doivent donc être admis ni dans la maison spirituelle, c’est-à-dire le secret de sa conscience, ni non plus dans la maison matérielle, selon ce passage de l’Ecclésiastique XI : N’introduis pas n’importe quel homme dans ta maison, car nombreuses sont les embûches trompeuses. Ubi dicit glossa : cautum et providum docet esse contra ignotum : ne simulationi eorum acquiescas, qui veniunt in vestimentis ovium, intus autem sunt lupi rapaces. Là où la Glose dit : il enseigne à être prudent et prévoyant contre l’inconnu, pour ne pas acquiescer à la simulation de ceux qui viennent sous des vêtements de brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups ravisseurs.
Critère 6 En s’introduisant plus doucement : doux et bénins au début comme l’homme, rapaces comme le lion, venimeux à la fin comme le scorpion
Sexto, isti sunt similes lupis, dulcius ingrediendo, et suavius blandiendo ; quia lupus suaviter, blande ac dulciter plerumque ingreditur : et prout recitat Author De proprietatibus rerum Aristoteles, dicit quod in India est quidam lupus habens faciem hominis, pedem leonis, et caudam scorpionis. Sixièmement, ceux-ci sont semblables aux loups en s’introduisant plus doucement et en flattant avec plus de suavité ; car le loup s’introduit le plus souvent avec douceur, flatterie et suavité : et comme le rapporte l’Auteur des propriétés des choses, Aristote dit qu’en Inde il existe un certain loup ayant le visage d’un homme, le pied d’un lion et la queue d’un scorpion. Sic etiam isti pseudoprophetae sunt in principio et in primo ingressu dulces, suaves et benigni ; sed in fine et egressu sunt amari et venenosi ; et communiter habent in facie benignitatem hominis, sed in pede rapacitatem leonis, et in cauda venenum scorpionis. De même, ces pseudo-prophètes sont au début et lors de leur première introduction doux, suaves et bénins ; mais à la fin et à leur départ, ils sont amers et venimeux ; et communément ils ont sur le visage la bénignité de l’homme, mais au pied la rapacité du lion, et à la queue le venin du scorpion. Unde de talibus tanquam de praecursoribus antichristi prophetavit Joannes, Apocalypsis IX. dicens : data est eis potestas, sicut habent potestacent potestatem scorpiones terrae. D’où, au sujet de tels hommes, comme étant les précurseurs de l’antéchrist, Jean a prophétisé dans l’Apocalypse IX en disant : il leur a été donné un pouvoir semblable à celui qu’ont les scorpions de la terre. Ubi dicit glossa : scorpio blandus est facie, sed cauda pungit occulte : et ideo tales in principio a fidelibus laetanter recipiuntur ; sed tandem, detecta eorum malitia, per eorum perversa opera, tanquam perversi, saltem a sapientibus, respuuntur : et hoc prophetavit Apostolus, quando loquens de penetrantibus domos 2. Là où la Glose dit : le scorpion a un visage flatteur, mais il pique en secret avec sa queue ; et c’est pourquoi de tels hommes sont au début reçus avec joie par les fidèles ; mais enfin, leur malice étant découverte par leurs œuvres perverses, ils sont rejetés comme pervers, du moins par les sages : et c’est ce qu’a prophétisé l’Apôtre quand, parlant de ceux qui s’introduisent dans les maisons dans II Timoth. III. statim subdidit sed ultra non proficient, scilicet seducendo ut dicit glossa : et causam subdit Apostolus : Insipientia enim eorum omnibus manifesta erit, quae tamen mundo putatur sapientia ut dicit glossa : et sicut hoc impletum fuit in primitiva Ecclesia ; sic hoc implebitur in futurum, per Apostolicam doctrinam et Catholicam Ecclesiam, et hoc prophetavit praedicta Hildegardis, dicens quod in principio conversationis istorum populus gaudebit, quoniam justi videbuntur ; sed postea, ut ipsa ait, iniquitas et scelera eorum denudabuntur. Timothée III, il a aussitôt ajouté : mais ils ne feront pas de nouveaux progrès, à savoir en séduisant comme le dit la Glose ; et l’Apôtre en donne la raison : Car leur folie sera manifeste pour tous, laquelle est pourtant considérée par le monde comme de la sagesse selon la Glose : et de même que cela s’est accompli dans l’Église primitive, de même cela s’accomplira dans le futur par la doctrine apostolique et l’Église catholique, et c’est ce qu’a prophétisé ladite Hildegarde, en disant qu’au début de leur commerce le peuple se réjouira, car ils paraîtront justes ; mais plus tard, comme elle le dit elle-même, leur iniquité et leurs crimes seront mis à nu. Et haec de secunda particula. Et voilà pour la deuxième section.
Section 3 L’art de reconnaître les faux prophètes : à leurs fruits
Sequitur tertia particula : a fructibus etc. Suit la troisième section : à leurs fruits, etc. In qua ostendit artem seu doctrinam, per quam potest haberi falsorum prophetarum et ypocritarum cognitio : et primo docet hominum artem. Dans laquelle il montre l’art ou la doctrine par lesquels on peut obtenir la connaissance des faux prophètes et des hypocrites : et d’abord il enseigne l’art des hommes. Secundo eam declarat per similitudinem ibi, numquid colligunt etc. Deuxièmement, il l’explique par une similitude là : est-ce qu’on cueille, etc. Tertio, ex hac similitudine concludit ypocritarum damnationem. Troisièmement, à partir de cette similitude, il conclut à la damnation des hypocrites. Ibi, omnis quaestio etc. Là : toute la question, etc.
Note 1 Les fruits = les œuvres manifestes, non les œuvres occultes
Primo, notandum quod per fructus ypocritarum intelliguntur opera eorum, non occulta quidem, quia de occultis non judicamus ; sed manifesta. Premièrement, il faut noter que par les fruits des hypocrites on entend leurs œuvres, non pas certes les œuvres occultes, car nous ne jugeons pas des choses cachées, mais les œuvres manifestes. Unde et supra illud a fructibus eorum etc. dicit glossa, id est non a veste, sed ab operibus, quod de manifestis accipitur. D’où, au-dessus de ce passage : à leurs fruits, etc., la Glose dit : c’est-à-dire non par le vêtement, mais par les œuvres, ce qui s’entend des choses manifestes.
Note 2 Les hypocrites ne sont reconnus qu’à leurs mauvaises œuvres, non à leurs œuvres apparemment bonnes
498Secundo, notandum quod ypocritae non ex quibuscumque eorum operibus cognoscuntur ; sed ex eorum operibus malis : unde non omnia eorum opera sunt eorum fructus : habent enim ypocritae duo genera operum, scilicet quaedam opera mala, et de genere malorum in voluntate, sed non in ostensione ; scilicet voluptatis, cupiditatis et ambitionis : et alia hujusmodi, quae totis viribus nituntur occultare, sicut dictum est supra : et habent quaedam alia opera simulata de genere bonorum in ostensione, sed non in voluntate, scilicet jejunia, et orationes, et hujusmodi opera pietatis, quibus simulant sanctitatem. Deuxièmement, il faut noter que les hypocrites ne sont pas reconnus à n’importe lesquelles de leurs œuvres, mais à leurs mauvaises œuvres : aussi toutes leurs œuvres ne sont pas leurs fruits. Les hypocrites ont en effet deux types d’œuvres : d’une part celles qui sont mauvaises par l’intention sans l’être par l’apparence, comme la recherche du plaisir, la cupidité, l’ambition et autres vices semblables, qu’ils s’efforcent de cacher de toutes leurs forces, comme il a été dit plus haut ; d’autre part, celles qui, par simulation, semblent bonnes en apparence sans l’être par l’intention, à savoir les jeûnes, les prières et autres œuvres de piété de ce genre, par lesquelles ils simulent la sainteté. Nam, sicut dicit Augustinus, jejunia et orationes sunt simulatis sicut et bonis. Car, comme le dit Augustin, les jeûnes et les prières appartiennent aux simulateurs tout comme aux bons. Prima ergo opera, scilicet mala, sunt fructus ypocritarum, scilicet fructus mali, a quibus cognoscuntur, sed non opera bona : quia licet quandoque hujusmodi eorum opera bona quibusdam proficiant per exemplum, propter speciem sanctitatis ; non tamen sunt eorum fructus, quia non potest arbor mala, id est mens mala, fructus bonos facere. Les premières œuvres donc, à savoir les mauvaises, sont les fruits des hypocrites, c’est-à-dire de mauvais fruits par lesquels ils sont connus, mais non les bonnes œuvres : car bien que parfois de telles bonnes œuvres de leur part profitent à certains par l’exemple, à cause de l’apparence de sainteté, elles ne sont pourtant pas leurs fruits, car un mauvais arbre, c’est-à-dire un esprit mauvais, ne peut porter de bons fruits. Unde dicit glossa de ypocritis : In conspectu hominum similes sunt ministris justitiae, dum jejunant, orant et eleemosynas dant, sed non sunt eorum fructus ; quia eis pro vitio reputantur. D’où la Glose dit au sujet des hypocrites : Aux yeux des hommes ils sont semblables aux ministres de la justice quand ils jeûnent, prient et font l’aumône, mais ce ne sont pas leurs fruits, car cela leur est compté comme un vice.
Note 3 Les bonnes œuvres des hypocrites sont des fruits de la divine bonté, non des leurs
Tertio, notandum quod licet hujusmodi opera bona quae simulant ypocritae, non sint eorum fructus ; tamen sunt fructus divinae bonitatis, cujus consilio et providentia fit, ut licet noceant ypocritis ; tamen proficiant aliis, et hoc declarat Christus per similitudinem, dicens. Troisièmement, il faut noter que bien que de telles bonnes œuvres que simulent les hypocrites ne soient pas leurs fruits, elles sont pourtant des fruits de la divine bonté par le conseil et la providence de laquelle il arrive que, bien qu’elles nuisent aux hypocrites, elles profitent pourtant aux autres, et c’est ce que le Christ déclare par une similitude en disant : Nunquid colligunt de spinis uvas, aut de tribulis ficus. Est-ce qu’on cueille des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? Ubi dicit glossa : non de spinis vel tribulis uva vel ficus colligitur ; quia mens hominis adhuc veteris hominis consuetudine pressa, potest simulare sed non ferre fructus novi hominis. Là où la Glose dit : On ne cueille ni raisin ni figue sur les épines ou les chardons, car l’esprit de l’homme, encore opprimé par l’habitude de l’homme ancien, peut simuler mais non porter les fruits de l’homme nouveau. Quod si quandoque dicta vel facta malorum prosint aliis, non hoc faciunt ipsi mali, sed de ipsis fit consilio Dei : quia non eorum fructus est, sed vitis quae aliquando exuberat super spinas. Que si parfois les paroles ou les actes des méchants profitent aux autres, ce ne sont pas les méchants eux-mêmes qui le font, mais cela se fait par eux par le conseil de Dieu : car ce n’est pas leur fruit, mais celui de la vigne qui parfois s’épanouit au-dessus des épines. Sed carpendus est botrus, sed spina cavenda. Mais il faut cueillir la grappe et se garder de l’épine.
Note 4 La vigne et les épines (vigne = le Christ ; épines et chardons = hérétiques et hypocrites)
Quarto, notandum est super eodem verbo quod, sicut dicit glossa : vitis est Christus, cujus palmites, id est boni et electi ejus discipuli ferunt uvas, id est opera spiritus quae inebriant mentem : Juxta illud. Quatrièmement, il faut noter sur ce même mot que, comme le dit la Glose, la vigne est le Christ dont les sarments, c’est-à-dire ses bons disciples et ses élus, portent les raisins, c’est-à-dire les œuvres de l’esprit qui enivrent l’âme : selon cette parole : Ego sum vitis vera et vos palmites. etc. Je suis la vigne véritable et vous les sarments, etc.
Spina vero et tribuli, sicut dicit alia glossa, sunt haeretici, vel curae hujus saeculi et punctiones vitiorum. Or l’épine et les chardons, comme le dit une autre Glose, sont les hérétiques, ou les soucis de ce siècle et les piqûres des vices. Tamen generaliter possunt intelligi omnes ypocritae : unde de omnibus istis potest spiritualiter accipi illud quod dictum est Adae Terra, id est Ecclesia spinas et tribulos germinabit tibi. On peut toutefois y entendre généralement tous les hypocrites : d’où, au sujet de tous ceux-ci, on peut entendre spirituellement ce qui a été dit à Adam : La terre, c’est-à-dire l’Église, te produira des épines et des chardons. Haec autem terra in primitiva Ecclesia uvas et ficus germinavit : et tunc impletum est quod scribitur in canticis. Or cette terre, dans l’Église primitive, a produit des raisins et des figues : et alors s’est accompli ce qui est écrit dans le Cantique des Cantiques : Vox turturis, idest doctrina Christi et Evangelii audita est in terra nostra, ficus protulit grossos suos, vineae florentes odorem dederunt. La voix de la tourterelle, c’est-à-dire la doctrine du Christ et de l’Évangile, s’est fait entendre dans notre terre, le figuier a produit ses fruits tendres, les vignes en fleur ont répandu leur odeur. Sed paulatim in Ecclesia exurgunt spinae et tribuli, id est ypocritae et haeretici, qui non ferunt uvas aut ficus, id est opera spiritus, quia sicut dicit glossa interlineais, etsi supra spinas pendeant uva, non tamen de eis colliguntur ; quia spinae non sunt vites : et ideo super spinis possunt colligi uvae, id est operationes bonae, licet non de spinis ; et isto modo colligere docuit Christus dicens de Pharisaeis et ypocritis quae dicunt facite, quae faciunt, nolite facere. Mais peu à peu, dans l’Église, surgissent des épines et des chardons, c’est-à-dire des hypocrites et des hérétiques, qui ne portent ni raisins ni figues, c’est-à-dire les œuvres de l’esprit, car comme le dit la Glose interlinéaire, même si le raisin pend au-dessus des épines, on ne le cueille pourtant pas sur elles, car les épines ne sont pas des vignes ; et c’est pourquoi sur les épines on peut cueillir des raisins, c’est-à-dire de bonnes actions, bien que ce ne soit pas sur les épines elles-mêmes ; et c’est de cette manière que le Christ a enseigné à cueillir en disant au sujet des Pharisiens et des hypocrites : faites ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font.
Note 5 L’arbre (= la volonté humaine), bon ou mauvais, produit des fruits correspondants : bons (joie, paix, patience) ou mauvais (fornication, luxure, impureté) ; toutefois, il peut passer de mauvais à bon, et inversement
Quinto, notandum supra illud : sic omnis arbor etc. quia, licet per similitudinem, arbor intelligitur humana voluntas.
Cinquièmement, il faut noter sur ce passage : ainsi tout arbre, etc., que par similitude on entend par arbre
la volonté humaine.
Unde dicit glossa : Arbor bona, idest voluntas bona ; arbor mala, voluntas mala.
D’où la Glose dit : L’arbre bon est la volonté bonne, le mauvais arbre est la volonté mauvaise.
Fructus, inquit, malae arboris, sunt opera carnis, scilicet fornicatio, luxuria, immunditia etc.
Les fruits du mauvais arbre, dit-elle, sont les œuvres de la chair, à savoir la fornication, la luxure, l’impureté, etc.
Fructus vero bonae arboris, opera spiritus : gaudium, pax, patientia, et alia quae enumerat Apostolus : quos fructus non nisi bona voluntas parturit, sicut e contrario, malos mala intentio nutrit : ideo subdit, non potest arbor bona etc. scilicet dum bona est, neque arbor mala 499etc. scilicet dum mala est.
Les fruits du bon arbre sont les œuvres de l’esprit : la joie, la paix, la patience et les autres que l’Apôtre énumère : ces fruits, seule une bonne volonté les enfante, tout comme à l’inverse une mauvaise intention nourrit les mauvais fruits : c’est pourquoi il ajoute : un bon arbre ne peut pas, etc., à savoir tant qu’il est bon, ni un mauvais arbre, etc., à savoir tant qu’il est mauvais.
Non enim ait non potest mala arbor bona fieri, vel bona mala, quia Paulus de persecutore factus est Apostolus, et anima, manente integra natura, affectus voluntate corrumpitur vel in melius mutatur, ut dicit glossa, et primo secundum aliam glossam, arbor ibi dicitur mala non in natura, quia in omnibus a Deo creata est : sed vitio malae intentionis vel affectionis, voluntas mala dicitur.
Car il ne dit pas qu’un mauvais arbre ne peut pas devenir bon, ni un bon devenir mauvais, puisque de persécuteur Paul est devenu Apôtre et, tandis que la nature de l’âme reste intacte, l’affection de la volonté se corrompt ou s’améliore, comme le dit la Glose ; et d’abord, selon une autre Glose, l’arbre est dit ici mauvais non par nature, car en toutes choses il a été créé par Dieu, mais la volonté est dite mauvaise par le vice d’une mauvaise intention ou affection.
Note 6 Les hypocrites portent de belles feuilles et fleurs sans jamais porter de vrais fruits (Jude : arbres d’automne, sans fruits, deux fois morts
)
Sexto, super eodem verbo notandum est quod licet arbor mala non faciat fructus bonos, tamen saepe facit pulchra folia et quoque pulchros flores, per quos videtur promittere bonos fructus. Sixièmement, sur ce même mot, il faut noter que bien qu’un mauvais arbre ne porte pas de bons fruits, il porte pourtant souvent de belles feuilles et aussi de belles fleurs par lesquelles il semble promettre de bons fruits. Sic etiam ypocritae, qui malae arbori comparantur, saepe aliquos magnos fructus, et perfectius dicunt se facere in Ecclesia, licet non faciant eos : contra illud Apostoli Romanorum XV. 18. Ainsi en est-il aussi des hypocrites qui, comparés au mauvais arbre, disent souvent porter de grands fruits et de manière plus parfaite dans l’Église, bien qu’ils ne les portent pas : contrairement à cette parole de l’Apôtre dans Romains XV, 18. Non enim audeo aliquid loqui eorum quae per me efficit Christus, cujus tamen oppositum faciunt … Car je n’oserais rien dire de ce que le Christ n’aurait pas fait par moi, dont pourtant font le contraire les Apostoli : ut dicit ibi glossa, et primo de talibus qui ex more arrogant sibi, et arroganter publicant se fructus facere in Ecclesia Christi, potest dici … pseudo-apôtres : comme le dit là la Glose ; et d’abord au sujet de ceux qui, par habitude, s’arrogent et publient avec arrogance qu’ils portent des fruits dans l’Église du Christ, on peut dire avec Judas in Canonica sua : Hii sunt arbores autumnales, infructuosae, bis mortuae, ubi dicit glossa : Comparant se arboribus bonum fructum ferentibus. Jude dans son Épître : Ce sont des arbres d’automne, sans fruits, deux fois morts, là où la Glose dit : Ils se comparent à des arbres portant de bons fruits. Sed sunt arbores autumnales, quia tarde deferunt fructum, sicut arbor in autumno plantata. Mais ce sont des arbres d’automne parce qu’ils portent tardivement du fruit, comme un arbre planté en automne. Dicuntur autem bis mortuae : quia sicut ait quaedam glossa : mortua est quae non facit fructum bonum, bis mortua quae facit malos fructus, et sequitur in textu. Ils sont dits deux fois morts car, comme le dit une certaine Glose : est mort celui qui ne porte pas de bon fruit, et deux fois mort celui qui porte de mauvais fruits ; et il suit dans le texte : Fluctus feri maris : glossa : ad similitudinem tumentium undarum maris, superbientes altius se extollunt. Vagues furieuses de la mer : Glose : à la ressemblance des flots gonflés de la mer, les orgueilleux s’élèvent plus haut. Unde post pauca ibidem sequitur. D’où, peu après au même endroit, il suit : Hii sunt murmuratores querulosi, secundum desideria sua ambulantes, et eorum os loquitur superbiam, mirantes personas quaestus causa. Ce sont des murmureurs toujours plaintifs, qui marchent selon leurs désirs, dont la bouche profère des paroles d’orgueil, et qui admirent les personnes par intérêt. Et contra tales loquitur tota ejus epistola, et in fine Prophetiam aliorum Apostolorum commemorat. Et c’est contre de tels hommes que parle toute son épître, et à la fin il rappelle la prophétie des autres Apôtres. Dicit, Vos autem Charissimi, memores estote verborum quae dicta sunt ab Apostolis etc. qui dicebant vobis ; quoniam in novissimo tempore veniunt illusores. Il dit : Mais vous, mes bien-aimés, souvenez-vous des paroles qui ont été dites par les Apôtres, etc., lesquels vous disaient que dans les derniers temps viendraient des moqueurs. Secundum sua desideria ambulantes in impietatibus. Marchant selon leurs propres désirs d’impiété. Hii sunt qui segregant semetipsos etc. Ce sont ceux qui se séparent eux-mêmes, etc.
Note 7 Les mauvais fruits finissent par se manifester malgré la simulation, par jugement divin (Grégoire sur le tigre et l’hypocrite)
Septimo notandum quod tales arbores malae, idest ypocritae ; non a foliis vel floribus, sed a fructibus cognoscuntur, idest ab eorum malis operibus ; quia licet nitantur bona sua laudando vel simulando extollere, et mala opera occultare, tamen, peccatis eorum exigentibus, divino Judicio manifesta fiunt : unde super illud Job. IV. Tygris periit eo quod non haberet praedam.
Septièmement, il faut noter que de tels mauvais arbres, c’est-à-dire les hypocrites, ne sont reconnus ni à leurs feuilles ni à leurs fleurs, mais à leurs fruits, c’est-à-dire à leurs mauvaises œuvres ; car bien qu’ils s’efforcent d’exalter leurs prétendus biens par la louange ou la simulation, et de cacher leurs mauvaises œuvres, celles-ci pourtant, à cause de leurs péchés, deviennent manifestes par le jugement divin : d’où, sur ce passage de Job IV : Le tigre a péri parce qu’il n’avait pas de proie.
Dicit Gregorius homil. 5. Moralium.
Grégoire dit à l’homélie 5 des Morales :
Omnis ypocrita tygris est, quia dum mundus color, de simulatione ducitur, vitiorum nigredine interrumpente variatur.
Tout hypocrite est un tigre parce que, tandis qu’une couleur pure est tirée de sa simulation, elle se trouve variée par l’interruption de la noirceur des vices.
Saepe enim dum de castitatis munditia extollitur, sorde avaritiae foedatur ; saepe dum largitatis virtute speciosus ostenditur, luxuriae maculis inquinatur, saepe dum largitatis et castitatis decore vestitur, velut ex zelo justitiae, crudelitatis atrocitate fuscatur : saepe largitate, castitate, pietate ex pulchra visione induitur, sed interfusa obscuritate superbiae notatur. sicque fit, ut intermixtis vitiis dum mundam in se speciem usquequaque ypocrita non ostendit, quasi unum colorem tygris nequaquam habere non possit.
Souvent en effet, tandis qu’il s’exalte pour la pureté de sa chasteté, il est souillé par la crasse de l’avarice ; souvent, tandis qu’il se montre superbe par la vertu de sa libéralité, il est tâché par les macules de la luxure ; souvent, alors qu’il est paré du décor de la libéralité et de la chasteté, il s’obscurcit par l’atrocité de sa cruauté, comme par un faux zèle de justice : souvent il se revêt de libéralité, de chasteté et de piété pour offrir une belle apparence, mais on le remarque par l’obscurité de l’orgueil qui s’y entremêle. Et ainsi arrive-t-il que, par l’entremêlement des vices, tandis que l’hypocrite ne montre pas partout en lui une apparence pure, il ne peut en aucune façon posséder une couleur unique, tout comme le tigre.
Similiter etiam ; quia omnis ypocrita superbus est, licet humilitatem simulet, tamen suam superbiam non semper celare potest, quia si et in uno opere tegat illam, in alio opere, divino judicio, detegitur.
De même encore ; puisque tout hypocrite est orgueilleux, bien qu’il simule l’humilité, il ne peut pourtant pas toujours cacher son orgueil car, s’il le couvre dans une œuvre, il est découvert dans une autre œuvre par le jugement divin.
Unde super illud Job. XI. Ipse est Rex super omnes filios superbiae : dicit Greg. XXXIV. Moralium.
D’où, sur ce passage de Job XI : Lui-même est le roi sur tous les fils d’orgueil, Grégoire dit au livre XXXIV des Morales :
Et si alii reprobi fictam speciem humilitatis assumant, semetipsos tamen celare in omnibus nequaquam possunt : quia eorum superbia diu latere non sustinens ; cum ex alia tegitur, ex alia actione denudatur, et sic fructus mali ypocritarum quandoque cognoscuntur, et manifestantur, etiam durante eorum simulatione, et multo magis, eorum simulatione cessante.
Et si d’autres réprouvés prennent une fausse apparence d’humilité, ils ne peuvent pourtant en aucune façon se cacher en tout : car leur orgueil ne supportant pas de rester longtemps caché, lorsqu’il est couvert par l’une, il est mis à nu par une autre action ; et ainsi les mauvais fruits des hypocrites sont parfois reconnus et manifestés, même durant leur simulation, et bien plus encore lorsque leur simulation cesse.
Sicut patet in quaestione De arte cognoscendi falsos prophetas. Articulo primo.
Comme il appert dans la question De l’art de reconnaître les faux prophètes
, au premier article.
Note 8 Conclusion : double condamnation des hypocrites
Octavo notandum super illo verbo, omnis ergo arbor 500quae non facit fructum etc. quia sicut dicit glossa ex hac sententia ypocritas et pseudoprophetas damnat : exemplo confirmans, quia nemo de mala intentione fructum bonum percipit, nec de bona nisi bonum metit. Huitièmement, il faut noter sur ce mot : ainsi tout arbre, etc., que comme le dit la Glose, il damne par cette sentence les hypocrites et les pseudo-prophètes, le confirmant par l’exemple, car personne ne retire de bon fruit d’une mauvaise intention, pas plus qu’on n’en moissonne de bon si ce n’est d’une bonne intention. Unde finalis fructus ypocritarum, sicut arborum malarum est eradicatio, scilicet de numero fidelium, et damnatio ac collectio cum numero reproborum. D’où le fruit final des hypocrites, tout comme celui des mauvais arbres, est l’éradication, à savoir du nombre des fidèles, ainsi que la damnation et le rassemblement avec le nombre des réprouvés.
Damnation éternelle (feu préparé pour le diable)
Haec autem eorum damnatio est duplex : una aeterna post hanc vitam, scilicet quia in ignem mittentur, qui paratus est diabolo et angelis ejus, ut dicit glossa, sed quia multi eorum non credunt, sed contemnunt vitam futuram. Or cette damnation qui est la leur est double : l’une éternelle après cette vie, à savoir parce qu’ils seront jetés dans le feu qui a été préparé pour le diable et ses anges, comme le dit la Glose, mais parce que beaucoup d’entre eux ne croient pas et méprisent la vie future. Ideo etiam est alia eorum damnatio temporalis, secundum praesentem vitam. C’est pourquoi il y a aussi pour eux une autre damnation temporelle, selon la vie présente. De prima eorum damnatione dicit Judas in praedicta Epistola, quia talibus procella tenebrarum in aeternum servata est, et ad hoc allegat Prophetiam Enoch quam non habemus translatam unde dicit : prophetavit autem et de hiis septimus ab Adam Enoch. etc. Au sujet de leur première damnation, Jude dit dans ladite Épître que pour de tels hommes la tempête des ténèbres est réservée pour l’éternité, et pour cela il allègue la Prophétie d’Énoch que nous n’avons pas en traduction, d’où il dit : Énoch, le septième depuis Adam, a aussi prophétisé sur eux, etc.
Punition temporelle (prophétie de Hildegarde : les princes se rueront sur eux comme sur des loups enragés)
De secunda vero, scilicet temporali eorum punitione et eradicatione, prophetavit sancta Hildegardis dicens quod postquam isti in perversitatibus Baal, et in aliis pravis operibus sic inventi fuerint, Principes et majores in eos ruent, et velut rabidos lupos eos occident. Quant à la seconde, à savoir leur punition et éradication temporelles, sainte Hildegarde a prophétisé en disant qu’après qu’ils auront été ainsi trouvés dans les perversités de Baal et dans d’autres œuvres dépravées, les princes et les puissants se rueront sur eux et les tueront comme des loups enragés. Et huic concordat ad litteram dictum Christi Matthaei xvi. Omnis plantatio quam non plantavit Pater caelestis meus eradicabitur etc. Et à cela concorde à la lettre cette parole du Christ dans Matthieu XVI : Toute plante que mon Père céleste n’a pas plantée sera déracinée, etc. Ex dictis ergo concludit Christus, quia a fructibus eorum cognoscetis eos. D’après ce qui a été dit, le Christ conclut donc : car c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Et haec de prima parte. Et voilà pour la première partie.
Seconde partie Les faux prophètes ne sont pas envoyés par Dieu, même s’ils confessent la foi, prophétisent ou font des miracles
Division générale
Sequitur secunda pars, non omnis qui dicit mihi Domine etc. in qua Christus ostendit falsos prophetas, propter confessionem Fidei suae, aut propter Prophetiam seu operationem miraculosam factas in suo nomine, non posse concludi ab ipso missos vel approbatos. Suit la seconde partie : ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, etc., dans laquelle le Christ montre que l’on ne peut conclure que les faux prophètes sont envoyés ou approuvés par lui, malgré leur confession de sa foi, ou malgré la prophétie ou l’opération miraculeuse accomplies en son nom.
Secundo, dividitur in tres particulas : quia primo, ostendit hoc non posse concludi ex confessione Fidei suae ; secundo, quia nec ex dono Prophetiae, ibi : multi dicent etc. Deuxièmement, cette partie se divise en trois sections : car, d’abord, il montre que cela ne peut être conclu de la confession de sa foi ; deuxièmement, que cela ne peut pas non plus l’être du don de prophétie, là où il dit : plusieurs me diront, etc. Tertio, nec ex dono operationis miraculosae : ibi : et in nomine tuo daemonia ejecimus. etc. Troisièmement, ni du don de l’opération miraculeuse : là où il dit : et n’avons-nous pas chassé les démons en ton nom ? etc.
Section 1 La confession de la foi ne prouve pas que les faux prophètes sont envoyés par Dieu
Notes préliminaires La foi sans œuvres
Quantum ad primum dicit, non omnis qui dicit mihi Domine, Domine, scilicet Fidem meam confitendo, intrabit in Regnum caelorum ; quia multi, sicut dicit glossa interlinearis confitentur se nosse Deum, factis autem negant. Quant au premier point, il dit : ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! (à savoir en confessant ma foi) qui entreront dans le royaume des cieux ; car beaucoup, comme le dit la Glose interlinéaire, confessent connaître Dieu, mais le renient par leurs actes. Fides autem sine operibus mortua est. Jacobi 3. Or la foi sans les œuvres est morte. Jacques III. Ideo subdit, sed qui facit voluntatem Patris mei, scilicet Fidem operibus adimplendo intrabit in Regnum caelorum. C’est pourquoi il ajoute : mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père (à savoir en accomplissant sa foi par les œuvres) entrera dans le royaume des cieux.
Note 1 Dire Seigneur
, comme les hypocrites, ne suffit pas : la parole seule est insuffisante
Ubi primo notandum est, quod iste textus aptissime continuatur, illi : Ex fructibus eorum cognoscetis eos. Où il faut d’abord noter que ce texte s’enchaîne très justement à celui-ci : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Quia ypocritae, sicut dicit glossa, licet dicant Domine, Domine, non continuo sunt credendi, hoc, inquit, dicunt, ut a vobis recipiantur. Car les hypocrites, comme le dit la Glose, bien qu’ils disent : Seigneur, Seigneur, ne doivent pas être crus aussitôt ; ils disent cela, dit-elle, afin d’être reçus par vous.
Note 2 La foi sans les œuvres est morte : la parole doit être prouvée par les œuvres
Secundo notandum, quod hic docet Christus non solum ypocritas haereticos esse cavendos, de quibus supra dixit, sed etiam fideles malos esse evitandos. Deuxièmement, il faut noter qu’ici le Christ enseigne qu’il ne faut pas seulement se garder des hypocrites hérétiques, dont il a parlé plus haut, mais qu’il faut aussi éviter les mauvais fidèles. Unde hic dicit glossa : sicut cavendi sunt, qui habent speciem bonae vitae, propter dogma nequitiae ; sic et hii e contrario qui cum integra et doctrina Fidei sint, turpiter vivunt : utrumque enim necesse est, ut et opus sermone, et sermo operibus comprobetur. D’où la Glose dit ici : de même qu’il faut se garder de ceux qui ont l’apparence d’une vie de bien à cause d’un dogme de méchanceté, de même faut-il aussi éviter, à l’inverse, ceux qui, tout en ayant une foi et une doctrine intègres, vivent honteusement : car il est nécessaire que l’œuvre soit prouvée par la parole, et la parole par les œuvres.
Note 3 Confesser vraiment la foi : par la parole, par les œuvres et de cœur
Tertio notandum, quod aliud est dicere Domine, Domine, et aliud hoc vere et proprie dicere. Troisièmement, il faut noter que c’est une chose de dire Seigneur, Seigneur, et une autre de le dire véritablement et proprement. Unde sequitur in glossa : Non est hoc, illud vere et proprie dicere, ubi prolatio discordat a voluntate. D’où il suit dans la Glose : Ce n’est pas là le dire vraiment et proprement, car la parole y est en désaccord avec la volonté. De quo Apostolus ait : Nemo potest dicere Dominus Jesus nisi in Spiritu sancto 1. Ce au sujet de quoi l’Apôtre a dit : Nul ne peut dire que le Seigneur est Jésus, sinon par le Saint-Esprit (I Corinth. XII). Corinthiens XII). Et alia glossa dicit : vere dicere Dominus Jesus, est corde credere, ore confiteri, operibus attestari ; nam unum sine altero, negare est. Et une autre Glose dit : dire vraiment que Jésus est le Seigneur, c’est le croire de cœur, le confesser de bouche et en témoigner par les œuvres ; car l’un sans l’autre revient à le renier.
Note 4 Les hypocrites sont exclus non seulement de l’Église triomphante, mais aussi de l’Église militante
Quarto notandum, quod illud quod hic dicitur, quia qui Fidem confitentur verbo et non facto, non intrabunt in Regnum caelorum, potest intelligi et de Regno Ecclesiae Triumphantis, et de Regno Ecclesiae Militantis.
Quatrièmement, il faut noter que ce qui est dit ici, à savoir que ceux qui confessent la foi en parole et non par l’acte n’entreront pas dans le royaume des cieux, peut s’entendre aussi bien du royaume de l’Église triomphante que du royaume de l’Église militante.
Nam Regnum caelorum, sicut dicit Gregorius, 501in homilia quandoque praesens Ecclesia dicitur, de quo scribitur Matthaei XIII. Exibunt Angeli, et colligent de Regno ejus omnia scandala.
Car le royaume des cieux, comme le dit Grégoire dans une homélie, est parfois appelé l’Église présente, au sujet de laquelle il est écrit dans Matthieu XIII : Les anges sortiront et enlèveront de son royaume tous les scandales.
Non enim in illo Regno beatitudinis, ubi pax summa est, esse poterunt scandala quae colligantur.
Car dans ce royaume de la béatitude, où la paix est souveraine, il ne pourra y avoir de scandales à enlever.
Et ideo hic Regnum caelorum praesens Militans Ecclesia intelligitur.
Et c’est pourquoi l’on entend ici par royaume des cieux
la présente Église militante.
Tales ergo fideles sine operibus bonis non solum non intrabunt Regnum Ecclesiae Triumphantis ; quia licet sint de ea, quantum ad numerum : non tamen quantum ad meritum ; quia ad hoc quod quis sit de ea, secundum meritum, requiritur quod sit vere fidelis.
De tels fidèles sans les bonnes œuvres n’entreront donc pas seulement pas dans le royaume de l’Église triomphante ; car bien qu’ils en soient quant au nombre, ils n’en sont pas quant au mérite ; car pour être de celle-ci selon le mérite, il est requis d’être véritablement fidèle.
Scilicet corde credendo, ore confitendo, et operibus attestando, secundum glossam prius allegatam.
À savoir : en croyant de cœur, en confessant de bouche et en témoignant par les œuvres, selon la Glose alléguée plus haut.
Question Confesser sa foi est-il nécessaire au salut ? Il semble que non, sauf pour les prélats qui ont le devoir d’instruire
Unde maximum hinc oritur dubium, utrum Fidei confessio sit necessaria ad salutem : et videtur quod non ; quia Fidem confiteri, est Fidem suam patefacere altius : sed hoc non est necessarium, nisi illis qui habent alios in Fide instruere. De là naît un doute très important : la confession de la foi est-elle nécessaire au salut ? Et il semble que non ; car confesser sa foi, c’est la manifester tout haut ; or cela n’est nécessaire qu’à ceux qui ont à instruire les autres dans la foi. Ergo videtur ad majores, sicut ad Praelatos, et non ad inferiores pertinere. Par conséquent, cela ne semble concerner que les supérieurs, comme les Prélats, et non les inférieurs.
Pourtant Apparente contradiction avec les Écritures
Oppositum arguitur per glossam praedictam et per Apostolum, Romanorum X. Corde creditur ad justitiam, ore autem confessio fit ad salutem. L’opposé est soutenu par la Glose susdite et par l’Apôtre dans Romains X : On croit de cœur pour parvenir à la justice, mais on confesse de bouche pour parvenir au salut.
Résolution La confession dépend des circonstances : nécessité d’un côté, risque de scandale inutile de l’autre.
Solutio. Solution. Dicendum est quod exterior confessio Fidei, cadit sub Praecepto affirmative : Praecepta autem affirmativa obligant ad semper, sed non pro semper. Il faut dire que la confession extérieure de la foi relève d’un précepte affirmatif : or les préceptes affirmatifs obligent toujours, mais pas pour tout instant. Ideo obligant pro loco et tempore, et secundum alias circumstantias debitas, secundum quas oportet actum humanum limitari, ut sit virtuosus. Ils obligent donc selon le lieu et le temps, et selon les autres circonstances requises d’après lesquelles l’acte humain doit être limité pour être vertueux. Sic ergo confiteri Fidem, non semper, nec in quolibet loco est de necessitate salutis ; sed aliquando, scilicet quando per omissionem confessionis subtrahitur honor Deo debitus vel etiam utilitas proximi impendenda : ut si quis interrogatus de Fide taceret, et ex hoc crederetur quod non haberet Fidem, vel quod Fides non esset vera, vel quod alii per ejus taciturnitatem averterentur a Fide. Ainsi donc, confesser sa foi n’est pas de nécessité de salut en tout temps ni en tout lieu ; mais seulement parfois, à savoir lorsque, par l’omission de cette confession, l’honneur dû à Dieu est soustrait ou encore l’utilité due au prochain : comme si quelqu’un, interrogé sur sa foi, se taisait, et que l’on crût de ce fait qu’il n’a pas la foi, ou que la foi n’est pas vraie, ou que d’autres s’en détourneraient à cause de son silence.
Ex quo patet quod in casu necessitatis, ubi Fides periclitatur, quilibet tenetur Fidem suam aliis propalare, vel ad instructionem aliorum fidelium, vel ad reprimendam insultationem infidelium. D’où il appert qu’en cas de nécessité, quand la foi est en péril, chacun est tenu de manifester sa foi aux autres, soit pour l’instruction des autres fidèles, soit pour réprimer l’insulte des infidèles. Sed, aliis temporibus, non pertinet ad omnes Fideles alios de Fide instruere : et sic patet solutio rationis primae. Mais, en d’autres temps, il n’appartient pas à tous les fidèles d’instruire les autres dans la foi : et ainsi appert la solution du premier argument.
Ex quo ulterius patet quod si ex Fidei confessione oriretur perturbatio sive fidelium sine infidelium, absque alia utilitate ; in tali casu Fidem publice confiteri non esset laudabile : juxta illud Matth. VII. Nolite sanctum dare canibus, neque margaritas vestras spargere ante porcos etc. D’où il appert en outre que si de la confession de la foi naissait une perturbation, soit chez les fidèles, soit chez les infidèles, sans autre utilité, il ne serait pas louable en ce cas de confesser publiquement sa foi, selon ce mot de Matthieu VII : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, etc. Sed si utilitas Fidei speretur, aut necessitas adsit, contempta perturbatione infidelium, debet Fides publice confiteri : juxta illud Matth. XV. Ubi cum Discipuli Domino dixissent, quod Pharisaei audito ejus verbo, scandalisati sunt. Mais si l’on espère une utilité pour la foi, ou si la nécessité se présente, la foi doit être confessée publiquement en méprisant la perturbation des infidèles, selon Matthieu XV, où les disciples ayant dit au Seigneur que les pharisiens avaient été scandalisés en entendant sa parole. Respondit, Sinite illos, scilicet turbari, caeci sunt, duces caecorum etc. Il répondit : Laissez-les (à savoir se troubler), ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles, etc.
Section 2 Le don de prophétie ne prouve pas que les faux prophètes sont envoyés par Dieu
Constat dans les Écritures Les méchants peuvent prophétiser (exemples de Balaam et de Caïphe) ; raison : la prophétie est ici une grâce utile pour l’Église, non pour leur salut personnel
Sequitur secunda particula, multi dicent etc.
Suit la deuxième section : plusieurs me diront, etc.
In qua ostendit, quod non debet concludi falsos Prophetas, scilicet ypocritas, a Deo missos vel approbatos, ex hoc quod habent donum Prophetiae ; quia dicit multi, scilicet mali, dicent mihi in illa die, scilicet Judicii, qua discernentur boni a malis.
Dans laquelle il montre que l’on ne doit pas conclure que les faux prophètes, à savoir les hypocrites, sont envoyés ou approuvés par Dieu du fait qu’ils possèdent le don de prophétie ; car il dit : plusieurs (à savoir les méchants) me diront en ce jour-là (celui du Jugement, où les bons seront discernés des méchants) :
Domine, Domine, scilicet confitentes Fidem et authoritatem Christi : In nomine tuo prophetavimus : et ponit glossa interlinearis exemplum de Balaan, et de Caypha : quod exemplum non est intelligendum quod illi prophetaverunt in nomine Christi : sed est ad hoc quod mali possunt prophetare.
Seigneur, Seigneur (confessant ainsi la foi et l’autorité du Christ) : N’avons-nous pas prophétisé en ton nom ?
Et la Glose interlinéaire donne l’exemple de Balaam et de Caïphe ; exemple qu’il ne faut pas comprendre en ce sens qu’ils ont prophétisé au nom du Christ, mais pour montrer que les méchants peuvent prophétiser.
Unde dicit alia glossa : non solum qui verbotenus nominant, non accipiuntur, scilicet ad Regnum caelorum ; sed etiam illi sine bonis operibus prophetant, et daemonia ejiciunt, et virtutes faciunt.
D’où une autre Glose dit : non seulement ceux qui le nomment en paroles ne sont pas admis (au royaume des cieux), mais aussi ceux qui, sans bonnes œuvres, prophétisent, chassent les démons et font des miracles.
Et ratio est, quia istae non sunt gratiae gratum facientes ; sed gratiae gratis datae, quae quandoque non dantur ad bonum illius cui dantur, sed ad utilitatem Ecclesiae. Et la raison en est que celles-ci ne sont pas des grâces sanctifiantes [qui rendent agréable à Dieu], mais des grâces particulières [données gratuitement, également appelées charismes], lesquelles sont alors données non pour le bien de celui qui les reçoit, mais pour l’utilité de l’Église. Unde dicit alia glossa : Prophetare, virtutes facere, daemones ejicere, interdum non est meriti illius qui operatur ; sed invocatio nominis Christi. D’où une autre Glose dit : Prophétiser, faire des miracles, chasser les démons, ce n’est parfois pas le mérite de celui qui agit, mais l’invocation du nom du Christ. Hoc agit ad damnationem invocantis, vel ad utilitatem 502eorum qui vident vel audiunt : et licet despiciantur qui faciunt, Deus tamen, cujus invocatio facit, honoratur. Cela agit pour la damnation de celui qui invoque, ou pour l’utilité de ceux qui voient ou entendent ; et bien que ceux qui agissent soient méprisés, Dieu pourtant, dont l’invocation agit, est honoré.
Question La bonté des mœurs est-elle requise pour prophétiser ? Il semble que oui.
Argument 1 La prophétie requiert la sainteté (Sagesse VII)
Unde etiam oritur illud dubium : utrum ad prophetandum requiratur bonitas morum et vitae. De là naît aussi ce doute : la bonté des mœurs et de la vie est-elle requise pour prophétiser ? Primo quod sic : quia Sapientia VII dicitur : Quia Sapientia Dei in animas sanctas se transfert, et amicos Dei et Prophetas constituit. De prime abord, il semble que oui : car il est dit au livre de la Sagesse, chapitre VII : La Sagesse de Dieu se transmet aux âmes saintes, et elle en fait des amis de Dieu et des prophètes. Sed sanctitas non potest esse sine bonitate morum, et gratia igitur nec Prophetia. Or la sainteté ne peut exister sans la bonté des mœurs et la grâce, donc la prophétie non plus.
Argument 2 La prophétie requiert la charité (Jean XV)
Secundo, secreta Dei non revelantur nisi amicis ejus. Deuxièmement, les secrets de Dieu ne sont révélés qu’à ses amis. Juxta illud Joannis XV. Vos autem dixi amicos, quia omnia quaecumque audivi a Patre meo nota feci vobis. Selon ce mot de Jean XV : Mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. Sed Deus Prophetis secreta sua revelat, ergo amici Dei sunt, quia sine charitate non potest esse. Or Dieu révèle ses secrets aux prophètes, donc ils sont amis de Dieu, car cela ne peut être sans la charité. Igitur etc. Donc, etc.
Argument 3 La prophétie n’est donnée qu’aux meilleurs (Aristote)
Tertio, quia Philosophus dicit de somno et vigilia, quod si divinatio somniorum est adeo inconveniens, est eam immittere quibuslibet et non optimis viris. Troisièmement, parce que le Philosophe dit dans son traité Du sommeil et de la veille que si la divination par les songes est à ce point inconvenante, c’est qu’elle est envoyée à n’importe qui et non aux hommes les meilleurs. Sed constat donum Prophetiae esse a Deo, ergo non datur nisi bonis. Mais il est constant que le don de prophétie vient de Dieu, donc il n’est donné qu’aux bons. Igitur etc. Donc, etc.
Pourtant Apparente contradiction avec le passage des Écritures ; résolue par les précisions suivantes
Oppositum patet ex textu : Quia dicentibus, in nomine tuo prophetavimus. Respondetur : Nunquam novi vos, discedite a me, qui operamini iniquitatem etc. L’opposé ressort clairement du texte : car à ceux qui disent : Nous avons prophétisé en ton nom, il est répondu : Je ne vous ai jamais connus ; retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité, etc.
Précision 1 Il existe une bonté apparente, distincte de la bonté profonde, qui peut exister sans grâce sanctifiante ni charité
Hic primo notandum est quod bonitas morum potest attendi penes duo. Ici il faut d’abord noter que la bonté des mœurs peut être considérée de deux manières. Uno modo, secundum interiorem ejus radicem ; quae est gratia gratum faciens, sine qua non est absolute et simpliciter virtus vel bonitas : alio modo, secundum interiores animae passiones, et exteriores actiones morales. D’une part, selon sa racine intérieure qui est la grâce sanctifiante [rendant agréable], sans laquelle il n’est point de vertu ou de bonté absolue et simple ; d’autre part, selon les passions intérieures de l’âme et les actions morales extérieures. Gratia autem gratum faciens ad hoc datur principaliter, ut anima hominis Deo per charitatem jungatur. Or la grâce sanctifiante [rendant agréable] est donnée principalement pour que l’âme de l’homme soit unie à Dieu par la charité. Unde Augustinus dicit 15. D’où Augustin dit au livre XV De Trinitate. De la Trinité : Quod nisi impertiatur cuique Spiritus sanctus ut eum Dei et proximi amatorem faciat, ille a sinistra non transfertur ad dextram. que si le Saint-Esprit n’est pas accordé à chacun pour faire de lui un homme qui aime Dieu et son prochain, il n’est pas transféré de la gauche vers la droite. Unde quidquid potest esse sine charitate, seu charitativo amore, potest esse sine gratia gratum faciente, et per consequens, sine bonitate morum, primo modo dicta. D’où tout ce qui peut exister sans la charité, ou amour charitable, peut exister sans la grâce sanctifiante [rendant agréable] et, par conséquent, sans la bonté des mœurs au premier sens du terme.
Précision 2 Une personne privée de grâce et de charité peut néanmoins être prophète
Secundo dicendum est quod Propheta potest esse sine charitate, vel gratia gratum faciente, quod patet ex tribus. Deuxièmement, il faut dire que le prophète peut être sans charité, ou sans grâce sanctifiante [rendant agréable à Dieu], ce qui apparaît clairement pour trois raisons.
Raison 1 Par la cause efficiente : Dieu accorde une illumination intellectuelle indépendamment de la grâce et de la charité
Primo, ex causa efficiente utriusque ; quia Deus qui solem suum corporalem facit oriri super bonos et malos, etiam lucem spiritualem, scilicet lumen Prophetiae, potest super bonos et malos influere ; gratiam autem non nisi in bonos influit, quia ipsa principaliter bonos efficit, nec illuminatio Prophetiae sic repugnat vitiis, sicut perfectio gratiae : cum etiam maligni spiritus magnis illuminationibus, et notitiarum intellectualium splendoribus fulgeant, et multo plusquam homines, quos in vitiis et iniquitatibus longe praecellunt. D’abord, par la cause efficiente de l’une et de l’autre ; car Dieu, qui fait lever son soleil corporel sur les bons et sur les méchants, peut aussi faire descendre la lumière spirituelle, à savoir la lumière de la prophétie, sur les bons et sur les méchants ; tandis qu’il n’insuffle la grâce que chez les bons, car c’est elle qui, principalement, rend bon ; et l’illumination de la prophétie ne répugne pas aux vices comme le fait la perfection de la grâce, puisque même les esprits malins brillent de grandes illuminations et d’éclatantes connaissances intellectuelles, bien plus encore que les hommes, qu’ils surpassent de loin en vices et en iniquités.
Raison 2 Par l’acte : la prophétie relève de l’intellect
Secundo, patet ex actu utriusque ; quia Prophetia pertinet ad intellectum, cujus actus praecedit actum voluntatis, quam perficit charitas : unde et Apostolus 1. Corinth. XIII. connumerat … aliis ad intellectum pertinentibus, quae sine charitate possunt haberi. Deuxièmement, cela se manifeste par l’acte de l’une et de l’autre ; car la prophétie relève de l’intellect, dont l’acte précède l’acte de la volonté, que la charité vient parfaire. C’est pourquoi l’Apôtre, dans la première épître aux Corinthiens, chapitre XIII, la compte au nombre des autres choses relevant de l’intellect qui peuvent être possédées sans la charité.
Raison 3 Par la finalité : la prophétie vise l’utilité de l’Église, non le salut du prophète, lequel requiert seul la grâce et la charité
Tertio, patet ex fine utriusque ; quia Prophetia datur ad utilitatem Ecclesiae, sicut aliae gratiae gratis datae : juxta illud 1. Corinth. XII. Unicuique datur manifestatio spiritus ad utilitatem. Troisièmement, cela se manifeste par la finalité de l’une et de l’autre ; car la prophétie est donnée pour l’utilité de l’Église, comme les autres grâces particulières [données gratuitement] ; selon ce mot de la première épître aux Corinthiens, chapitre XII : À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit pour l’utilité commune. Non autem ordinatur directe ad hoc quod affectus ipsius Prophetae conjungatur Deo, ad quod charitas finaliter ordinatur. Elle n’est point ordonnée directement à ce que l’affection du prophète lui-même soit unie à Dieu, but vers lequel la charité est finalement ordonnée. Ideo Prophetia potest esse sine bonitate morum, quantum ad radicem principalem moralis bonitatis. C’est pourquoi la prophétie peut exister sans la bonté des mœurs quant à la racine principale de la bonté morale.
Précision 3 La bonté apparente (maîtrise des passions et des distractions) favorise l’exercice de la prophétie
Tertio, dicendum est quod si consideremus bonitatem morum secundo modo, scilicet secundum passiones animae, et actiones exteriores, aliquis potest a prophetare impediri, per malitiam morum. Troisièmement, il faut dire que si nous considérons la bonté des mœurs de la seconde manière, à savoir selon les passions de l’âme et les actions extérieures, quelqu’un peut être empêché de prophétiser par la malice de ses mœurs. Nam ad Prophetias requiritur mentis elevatio ad spiritualium contemplationem, quae multum impeditur per vehementiam passionum, et per inordinatam occupationem exteriorem, unde de filiis Prophetarum legitur 4. Reg. IV. quod simul habitabant cum Elizeo quasi solitariam vitam ducentes, ne mundanis occupationibus impedirentur a dono Prophetiae. Car pour les prophéties, une élévation de l’esprit est requise vers la contemplation des choses spirituelles, laquelle est grandement entravée par la véhémence des passions et par une distraction extérieure désordonnée ; c’est pourquoi on lit au quatrième livre des Rois, chapitre IV, à propos des fils des prophètes, qu’ils habitaient ensemble avec Élisée, menant une vie pour ainsi dire solitaire, de peur que les occupations mondaines les privent du don de prophétie.
Hoc autem possumus exemplo sensibili declarare. Or nous pouvons éclairer cela par un exemple sensible. Nam sicut non quodlibet corpus est aptum ut sit speculum, 503sed inter alias conditiones requiritur quod sit politum, et tersum : sic etiam anima, quae est quasi speculum spirituale in visione prophetica debet esse polita et tersa, et non aspera et impolita difformitate cogitationum et passionum ; nam hujusmodi cogitationibus et passionibus variis affectata efficitur quasi aspera et difformis, et ideo talibus visionibus propheticis non est habilis, nisi hujusmodi asperitas et difformitas ad planitiem, et uniformitatem reducatur. Car de même que tout corps n’est pas apte à être un miroir, mais qu’entre autres conditions il est requis qu’il soit poli et net, ainsi l’âme, qui est comme un miroir spirituel dans la vision prophétique, doit être polie et nette, et non rude et dépolie par la difformité des pensées et des passions ; car affectée par de telles pensées et passions diverses, elle devient comme rude et difforme, et n’est donc pas apte à de telles visions prophétiques, à moins que cette rudesse et cette difformité ne soient réduites à un état de planéité et d’uniformité. In cujus signum Isaïas Propheta volens ostendere quando impletur ille sermo Propheticus : Senes vestri somnia somniabunt, et juvenes vestri visiones videbunt ; subdidit : erunt prava in directa, et aspera in vias planas et revelabitur gloria Domini. En signe de quoi le prophète Isaïe, voulant montrer quand s’accomplit cette parole prophétique : Vos vieillards auront des songes et vos jeunes gens des visions, a ajouté : les chemins tortueux seront redressés, les lieux raboteux seront aplanis, et la gloire du Seigneur sera révélée. Quasi diceret quod quorumdam animae, a quarumdam pravarum cogitationum asperitate reducerentur in uniformitatis planitiem, ac sic in eis velut in quibusdam speculis, revelaretur gloria Domini per visionem propheticam. Comme s’il disait que les âmes de certains seraient ramenées de la rudesse de certaines pensées perverses à la planéité de l’uniformité, et qu’ainsi, en elles comme dans des miroirs, la gloire du Seigneur se révélerait par la vision prophétique. Igitur patet propositum. Par conséquent, notre propos est établi.
Réponse aux arguments Conciliation effective avec le passage des Écritures
Réponse 1 Seule la prophétie pour le salut personnel requiert la sainteté, pas celle pour l’utilité de l’Église (où le prophète n’est qu’un instrument)
Ad primam rationem dicendum quod donum Prophetiae aliquando datur hominibus, non solum propter aliorum utilitatem, sed etiam ad suae mentis illustrationem, et salutis suae eruditionem : et hii sunt in quorum animas sapientia divina per gratiam suam seu charitatem se transferens, amicos Dei et Prophetas constituit : quidam vero consequuntur donum Prophetiae, solum ad utilitatem Ecclesiae, qui sunt quasi instrumenta operationis divinae, sicut patet ex glossa primo allegata in textu. À la première raison, il faut répondre que le don de prophétie est parfois donné aux hommes, non seulement pour l’utilité des autres, mais aussi pour l’illumination de leur propre esprit et l’instruction pour leur salut : et ce sont ceux-là dans les âmes desquels la sagesse divine se transfère par sa grâce ou sa charité, et dont elle fait des amis de Dieu et des prophètes. Certains, en revanche, reçoivent le don de prophétie uniquement pour l’utilité de l’Église, étant comme les instruments de l’opération divine, comme il appert de la Glose alléguée en premier dans le texte.
Réponse 2 La connaissance par la charité n’exclut pas la simple illumination intellectuelle
Ad secundam dicendum quod Gregorius exponens illud, dum audita superna caelestia amamus, amata jam novimus ; quia amor, ipse notitia est, omnia ergo eis nota fecerat, quia a terrenis desideriis immutati amoris summi facibus ardebant. À la deuxième, il faut répondre que Grégoire, expliquant ce passage, dit : quand nous aimons les choses célestes entendues, nous connaissons déjà ce que nous aimons, car l’amour est lui-même une connaissance ; il leur avait donc tout fait connaître parce que, transformés par rapport aux désirs terrestres, ils brûlaient des flambeaux du souverain amour. Et hoc modo non semper revelantur secreta divina Prophetis. Or, ce n’est pas toujours de cette manière que les secrets divins sont révélés aux prophètes.
Réponse 3 La prophétie n’est pas donnée aux meilleurs mais aux plus aptes à la recevoir
Ad Tertiam dicendum quod dona divina non semper dantur optima simpliciter, sed quandoque bonis secundum quid ; scilicet illis qui sunt boni quantum … ad talis doni perceptionem etc. À la troisième, il faut dire que les dons divins ne sont pas toujours donnés aux meilleurs absolument parlant, mais parfois à ceux qui sont bons sous un certain rapport, à savoir à ceux qui sont aptes à la perception d’un tel don, etc. Deus dat donum Prophetiae, quando, et quibus judicat bonum dare. Dieu donne le don de prophétie quand et à qui il juge bon de le donner.
Section 3 Les miracles ne prouvent pas que les faux prophètes sont envoyés par Dieu
Sequitur tertia particula. Et in nomine tuo daemonia ejecimus etc. In quo ostendit quod non debet concludi falsos prophetas, scilicet haereticos et ypocritas esse a Deo missos vel approbatos ex dono operationis miraculosae. Suit la troisième section : Et n’avons-nous pas chassé les démons en ton nom ? etc. Dans laquelle il montre qu’on ne doit pas conclure que les faux prophètes, à savoir les hérétiques et les hypocrites, sont envoyés ou approuvés par Dieu en raison du don d’opération miraculeuse. Et primo ostendit quod mali et pseudoprophetae miracula operantur. Et d’abord, il montre que les méchants et les pseudo-prophètes opèrent des miracles. Secundo, concludit propositum, scilicet quod multi prophetantes, idest miracula operantes a Deo reprobantur : ibi : et tunc confitebor. Deuxièmement, il conclut son propos, à savoir que beaucoup de ceux qui prophétisent, c’est-à-dire qui opèrent des miracles, sont réprouvés par Dieu ; là où il dit : et alors je leur déclarerai. Primum ostendit dicens, quia multi mali dicent sibi in die Judicii. Il montre le premier point en disant que plusieurs méchants lui diront au jour du Jugement : In nomine tuo, scilicet in nomine Christi, et confessione Fidei, daemonia ejecimus ; scilicet a corporibus obsessorum, sicut dicit, glossa in Actibus Apostolorum, faciebant filii Sacerdotum Actuum XIX. et in nomine tuo virtutes multas, idest operationes miraculosas fecimus. En ton nom (c’est-à-dire au nom du Christ et par la confession de la Foi), nous avons chassé les démons (à savoir des corps des possédés, comme le firent les fils du prêtre selon la Glose sur les Actes XIX), et en ton nom nous avons fait beaucoup de miracles (c’est-à-dire des opérations miraculeuses).
Sous-section 1 Les faux prophètes peuvent faire des miracles
Notes préliminaires Les miracles des faux prophètes
Note 1 Il faut se garder aussi de ceux qui font des miracles au nom du Christ (Glose)
Ubi primo notandum est, secundum glossam quod sicut Christus supra, cavere monuit a falsis Prophetis, ita hic, ab hiis qui daemonia ejiciunt et virtutes faciunt. Où il faut d’abord noter, selon la Glose, que de même que le Christ a averti plus haut de se garder des faux prophètes, de même il avertit ici de se garder de ceux qui chassent les démons et font des miracles. Unde dicit alia glossa : maxime autem cavendum est ab hiis qui propter nomen Christi etiam miracula habent : quae cum propter nomen Christi per infideles Dominus fecit ; monuit tamen ne a talibus decipiamur, putantes ibi esse invisibilem sapientiam, ubi est visibile miraculum. D’où une autre Glose dit : il faut surtout se garder de ceux qui, grâce au nom du Christ, possèdent même le don des miracles ; car bien que le Seigneur les accomplisse par des infidèles à cause de son nom, il nous avertit de ne pas être trompés par eux en pensant qu’il y a là une sagesse invisible là où se trouve un miracle visible. Unde adjungit : Multi dicent etc. quare ergo mundo et simplici oculo opus est, ut inveniatur via sapientiae inter tot deceptiones. C’est pourquoi il ajoute : Plusieurs me diront, etc. ; c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir un œil pur et simple, afin de trouver la voie de la sagesse parmi tant de tromperies.
Note 2 Les miracles des faux prophètes sont suspects, surtout en ces temps qui semblent approcher de la fin du monde
Point 1 Les suppôts de l’Antéchrist feront alors des prodiges pour séduire (Grégoire)
Secundo, notandum quod miracula falsorum prophetarum, maxime hiis temporibus quae ad finem mundi appropinquare videntur magnopere debent esse suspecta, sicut declaratum fuit in prima parte primi articuli, de Arte cognoscendi falsos prophetas, et ideo dicit Christus Matthaei. XXIV. Multi venient in nomine meo, et seducent multos, scilicet miracula faciendo, secundum glossam Chrysostomi : et de hoc 504loquitur Gregorius XXXII. moralium. Deuxièmement, il faut noter que les miracles des faux prophètes doivent être grandement suspects, surtout en ces temps qui semblent approcher de la fin du monde, comme il a été déclaré dans la première partie du premier article de l’Art de reconnaître les faux prophètes ; et c’est pourquoi le Christ dit dans Matthieu XXIV : Plusieurs viendront en mon nom et en séduiront beaucoup, à savoir en faisant des miracles, selon la glose de Chrysostome ; et c’est ce dont parle Grégoire au livre XXXII des Morales. Nunc inquit, fideles nostri mira faciunt, tunc autem Bemoth hujus … idest antichristi satellites, et ad perversa inferent, mira facturi sunt. Maintenant, dit-il, nos fidèles font des merveilles, mais alors les satellites de ce Béhémoth, c’est-à-dire de l’Antéchrist, en entraînant vers des choses perverses, feront des merveilles. Pensemus ergo quanta erit humanae mentis illa tentatio, quando pius Martyr et corpus tormentis subjicit, et tamen ante ejus oculos miracula tortor facit. Pensons donc combien sera grande cette tentation de l’esprit humain, quand le pieux martyr livre son corps aux tourments alors que, devant ses yeux, le bourreau fait des miracles. Cujus tunc virtus non ab ipso cogitationum fundo quatiatur, quando is qui flagris cruciat signis coruscat. Quelle vertu ne serait alors ébranlée jusque dans le fond de ses pensées, quand celui qui torture par les fouets brille par des signes ? Et si quaeratur in quo ergo erunt gloriosi illius temporis Martyres. Respondet Isidorus Libro De summo bono. cap. XXVI. Et si l’on demande en quoi donc seront glorieux les martyrs de ce temps-là, Isidore répond au livre Du Souverain Bien, chapitre XXVI :
Point 2 Les saints seront glorifiés non par les miracles, mais par la patience (Isidore)
In tempore illo per patientiam gloriosi erunt sancti, non per miracula, sicut fuerunt priores, et infra proinde durius bellum sustinebunt, quia non solum contra persequentes, sed etiam contra miraculis coruscantes dimicaturi sunt. En ce temps-là, les saints seront glorieux par la patience, et non par les miracles comme le furent les précédents ; et plus bas : ils soutiendront donc une guerre plus dure, car ils devront combattre non seulement contre les persécuteurs, mais aussi contre ceux qui brillent par des miracles.
Point 3 Les saints cesseront de faire des miracles, tandis qu’ils abonderont chez les suppôts, si bien que les saints seront méprisés (Isidore, Augustin)
Ideo ergo debebunt tunc haberi suspecta miracula ; quia tunc abundabunt in ministris, et preambalis antichristi, et cessabunt ab Ecclesiae Christi. C’est donc pour cela que les miracles devront alors être tenus pour suspects, car ils abonderont chez les ministres et les précurseurs de l’Antéchrist, et cesseront dans l’Église du Christ. Unde in eodem Libro cap. XXV. dicit Isidorus : Antequam antichristus appareat, virtutes ab Ecclesia, et signa cessabunt ; quatenus eam abjectionem persequatur audacius : et super illud psalmi. VII. Inclinabitur cadens cum Dominatus fuerit pauperum. D’où, dans le même livre au chapitre XXV, Isidore dit : Avant que l’Antéchrist n’apparaisse, les miracles et les signes cesseront dans l’Église, afin qu’il poursuive plus audacieusement cet abaissement ; et sur ce verset du Psaume VII : Il s’inclinera et tombera quand il se sera rendu maître des pauvres. Dixit Augustinus loquens de antichrifto et ministris ejus : Cum illa signa facere coeperit ; quanto mirabiliora videbuntur hominibus, tanto illi sancti qui tunc erunt contemnentur, et quasi pro nihilo habebuntur, quos mirificis factis superare videbitur : et ideo dicit Apostolus Thessalonicensium II. Rogamus fratres vos per adventum Domini nostri Jesu Christi ut non cito moveamini a sensu vestro. Augustin dit, en parlant de l’Antéchrist et de ses ministres : Quand il commencera à faire ces signes, plus ils paraîtront admirables aux hommes, plus les saints qui vivront alors seront méprisés et tenus pour rien, car il semblera les surpasser par des faits prodigieux ; et c’est pourquoi l’Apôtre dit dans II Thessaloniciens : Nous vous prions, frères, par l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ, de ne pas vous laisser sitôt ébranler dans vos pensées.
Note 3 Trois ordres de miracles que les faux prophètes disent accomplir au nom du Christ
Tertio, notandum est quod miracula falsorum prophetarum ministrorum antichristi, sunt in triplici differentia : nam quaedam sunt miracula vera ; quaedam miracula falsa, sed veraciter apparentia ; et quaedam sunt miracula ficta ab ipsis falsis prophetis, ipsis mendose et fallaciter attributa. Troisièmement, il faut noter que les miracles des faux prophètes, ministres de l’Antéchrist, sont de trois ordres : certains sont de vrais miracles ; certains sont de faux miracles, mais qui ont une apparence de vérité ; et certains sont des miracles feints par ces faux prophètes, et qui leur sont attribués de manière mensongère et trompeuse.
Ordre 1 Miracles vrais : prodiges réels accomplis par Dieu (fils du prince des prêtres, Actes XIX ; Simon le Magicien)
Primo enim quidam sunt falsi prophetae qui faciunt miracula vera, et in Christi nomine : quia etsi habent donum verae prophetiae : tamen dicuntur falsi prophetae, propter malitiam vitae, aut fallaciam doctrinae : de talibus autem videtur loqui Christus in textu, sicut patet ex glossa prius allegata. Premièrement en effet, il y a certains faux prophètes qui font de vrais miracles et au nom du Christ ; car bien qu’ils possèdent le don de vraie prophétie, ils sont pourtant appelés faux prophètes à cause de la malice de leur vie ou de la fausseté de leur doctrine : c’est de tels hommes que le Christ semble parler dans le texte, comme il appert de la Glose alléguée précédemment. Tales enim erant illi filii principis Sacerdotum, de quibus loquitur glossa : qui in nomine Jesu ab obsessis ejiciebant daemonia ; sicut patet Actuum XIX. Tels étaient en effet ces fils du prince des prêtres dont parle la Glose, qui chassaient les démons des possédés au nom de Jésus, comme il appert dans les Actes XIX. Talis etiam esse volebat ille simulator et fictus discipulus Christi, de quo habetur Lucae IX. qui videns Discipulos miracula facientes, ut ipse etiam miracula facere posset, et inde vanam gloriam et lucrum temporale reportaret, dicebat Christo. Sequar te quocumque ieris. Tel voulait être aussi ce simulateur et faux disciple du Christ dont il est question dans Luc IX, qui voyant les disciples faire des miracles, afin de pouvoir lui aussi en faire et d’en retirer une vaine gloire et un profit temporel, disait au Christ : Je te suivrai partout où tu iras. Ubi dicit glossa quod signorum magnitudine motus vult sequi, ut ex miraculo operum quaereret lucrum, ideo a Domino repudiatur etc. Là où la Glose dit que, mû par la grandeur des signes, il veut le suivre pour chercher un gain dans le miracle des œuvres, c’est pourquoi il est répudié par le Seigneur, etc. Talis insuper fuit ille Symon magus, qui vellet miracula facere, non ad Dei gloriam : sed ad suam propriam : dicens : Date mihi hanc potestatem etc. Actuum VIII. cap. Tel fut en outre ce Simon le Magicien, qui voulait faire des miracles non pour la gloire de Dieu, mais pour la sienne propre, en disant : Donnez-moi aussi ce pouvoir, etc. (Actes, chapitre VIII).
Ordre 2 Miracles faux : prodiges réels qui ne sont pas accomplis par Dieu (comme les magiciens de Pharaon ; prophétie de Hildegarde)
Secundo, sunt aliqui falsi prophetae qui habent miracula falsa, et tamen ita apparent sicut vera, et multi tales erunt circa finem mundi tempore antichrifti, unde hoc signatum est per illos magos Pharaonis, qui faciebant miracula falsa apparentia vera, ut resisterent doctrinae Moÿsi : sicut patet Exodi VII. usque ad XI. caput : sic enim resistent multi pseudoprophetae doctrinae Christi. Deuxièmement, il y a certains faux prophètes qui ont des miracles faux, mais qui paraissent pourtant vrais, et il y en aura beaucoup de tels vers la fin du monde au temps de l’Antéchrist ; ce qui a été préfiguré par les magiciens de Pharaon qui faisaient de faux miracles paraissant vrais pour résister à la doctrine de Moïse (comme il appert dans l’Exode, du chapitre VII au chapitre XI) : c’est ainsi en effet que beaucoup de pseudo-prophètes résisteront à la doctrine du Christ. Unde II. ad Thessalonicenses III. capitulo, dicitur quemadmodum Joannes et Mambres resistiterunt Moÿsi, ita et isti resistunt veritati, de quibus etiam paulo ante in glossa dicitur jam horum praenuntii quidem sunt, sed plures in fine futuri sunt. D’où, dans le chapitre III de la IIe aux Thessaloniciens, il est dit que de même que Jannès et Mambrès résistèrent à Moïse, ainsi ceux-ci résistent à la vérité ; au sujet desquels il est dit aussi peu avant dans la Glose : il y en a déjà des précurseurs, mais ils seront plus nombreux à la fin. De talibus seductoribus praeambulis antichristi prophetavit sancta Hildegardis in quadam Epistola dicens ita in persona diaboli, In hominibus istis signa mea omnipotenti Deo assimilabo, idest faciam per hos signa sive miracula similia divinis miraculis. Au sujet de tels séducteurs précurseurs de l’Antéchrist, sainte Hildegarde a prophétisé dans une Épître, disant ainsi en la personne du diable : Dans ces hommes, j’assimilerai mes signes à ceux du Dieu tout-puissant, c’est-à-dire que je ferai par eux des signes ou miracles semblables aux miracles divins.
Ordre 3 Miracles feints : prodiges inexistants, présentés comme des miracles accomplis par Dieu
505Tertio, sunt aliqui falsi prophetae, qui nec habent miracula vera nec falsa, sed tamen ficta ; idest fingunt habere ea, jactando se quod suis meritis Deus facit miracula per eos, vel pro eis : et tales sunt multi ypocritae, cupientes per hoc ab hominibus honorari, cum tamen non sit gaudendum vel gloriandum de miraculis exterioribus, sed magis de salute aeterna, et interiori conscientia. Troisièmement, il y a certains faux prophètes qui n’ont de miracles ni vrais ni faux, mais seulement feints ; c’est-à-dire qu’ils feignent d’en avoir en se vantant que Dieu fait des miracles par eux ou pour eux à cause de leurs mérites ; et tels sont beaucoup d’hypocrites désirant être honorés par les hommes pour cela, alors qu’il ne faut se réjouir ni se glorifier des miracles extérieurs, mais plutôt du salut éternel et de la conscience intérieure. Juxta illud dictum Christi Lucae X. In hoc nolite gaudere, quia spiritus subjiciuntur vobis : verumtamen in hoc gaudete quia nomina vestra scripta sunt in caelis. Selon cette parole du Christ dans Luc X : Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux.
Note 4 Signe décisif pour reconnaître les faux prophètes : recherchent-ils leur propre gloire plutôt que celle de Dieu ?
Quarto, notandum quod unum signum potissimum ad cognoscendos falsos prophetas, miraculis veris aut falsis, vel fictis coruscantes, est si ex hujusmodi miraculis gloriam suam, magis quam divinam laudem aut proximorum utilitatem quaerant. Quatrièmement, il faut noter qu’un signe très puissant pour reconnaître les faux prophètes, qu’ils brillent par des miracles vrais, faux ou feints, est de voir s’ils cherchent par de tels miracles leur propre gloire plutôt que la louange de Dieu ou l’utilité du prochain. Unde de talibus dicitur in Canonica Judae. Hii sunt nubes sine aqua, quae a ventis circumferuntur. D’où il est dit de tels hommes dans l’Épître de Jude : Ce sont des nuées sans eau, que les vents emportent çà et là. Ubi dicit glossa : Comparant se praedicatoribus pluentibus justitiam, coruscantibus per miracula. Là où la Glose dit : Ils se comparent aux prédicateurs qui font pleuvoir la justice et brillent par les miracles. Sed isti sunt nubes obscurantes solem, ponentes in caelum os suum perversa superbe docendo, sine aqua sapientiae : et ideo Christus Discipulis adhuc infirmis de miraculis suis gloriantibus, et dicentibus : Luc. X. 17. Domine etiam daemonia subjiciuntur nobis in nomine tuo, humiliando eos respondet et ait illis. Mais ceux-ci sont des nuées obscurcissant le soleil, portant leur bouche jusqu’au ciel en enseignant des perversités avec orgueil, sans l’eau de la sagesse ; et c’est pourquoi le Christ, répondant à ses disciples encore faibles qui se glorifiaient de leurs miracles en disant (Luc X, 17) : Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis en ton nom, leur dit pour les humilier : Videbam sathanam quasi fulgur de caelo cadentem. Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair. Ubi dicit glossa : quia adhuc infirmi Fide, gaudent de virtutibus et signorum operatione. Là où la Glose dit : parce qu’encore faibles dans la Foi, ils se réjouissent de leurs pouvoirs et de l’opération des signes. Ideo exemplo conterrentur, scilicet exemplo diaboli qui propter superbiam de caelo praecipitatus est : propter quod Christus, quod non sit de miraculis, aut aliis factis insignibus gloriandum, exemplo suo nos docuit. Ils sont donc effrayés par l’exemple, à savoir celui du diable qui fut précipité du ciel à cause de son orgueil ; c’est pourquoi le Christ nous a enseigné par son propre exemple qu’il ne faut pas se glorifier des miracles ou d’autres faits insignes. Nam Lucae V. Cum ipse leprosum mundasset, praecepit illi ut nemini diceret. Ubi glossa : tacere jubet, nec taceri potest. En effet, dans Luc V, après avoir guéri un lépreux, il lui commanda de n’en parler à personne ; là où la Glose dit : il ordonne le silence, bien que la chose ne puisse être tue. Sed dat exemplum, ut sui magna quae faciunt latere velint ; sed ut prosint aliis prodantur inviti. Mais il donne l’exemple pour que les siens veuillent tenir cachées les grandes choses qu’ils font ; mais qu’elles soient divulguées malgré eux pour être utiles aux autres. Simile habetur Matthaei VII. et VIII. de surdo et muto sanato, et de caeco illuminato. On trouve un exemple semblable dans Matthieu VII et VIII au sujet du sourd-muet guéri et de l’aveugle illuminé. Similiter IX. Cum illuminasset duos caecos, communicatus est eis. Dicens. Videte ne quis sciat. De même au chapitre IX, après avoir rendu la vue à deux aveugles, il s’adressa à eux en disant : Prenez garde que personne ne le sache. Ubi dicit glossa quod in hoc dat exemplum jactantiae vitandae, quod exemplum etiam dederunt Apostoli in suis miraculis, sicut patet de Petro : Actuum X. et de Paulo et Barnaba Actuum XIV. Là où la Glose dit qu’il donne en cela l’exemple d’éviter la jactance, exemple que les Apôtres ont aussi suivi dans leurs miracles, comme il appert pour Pierre dans les Actes X, et pour Paul et Barnabé dans les Actes XIV.
Question La grâce des miracles peut-elle coexister avec la malice des mœurs ? Il semble que non. Trois arguments.
Sed circa textum ahuc occurrit dubium : utrum gratia virtutum et miraculorum stet cum malitia morum seu moralium vitiorum. Mais, au sujet du texte, un doute surgit encore : la grâce des miracles et des prodiges peut-elle coexister avec la malice des mœurs ou des vices moraux ? Et videtur primo quod non : quia non est aliqua gratia ad operationem virtutum, et miraculorum ordinata. Igitur etc. De prime abord il semble que non : car il n’y a pas de grâce ordonnée à l’opération des miracles et des prodiges. Donc, etc. Consequentia tenet, quia modum supponit : ergo etc. Antecedens probatur. La conséquence se tient, puisqu’elle suppose la manière : donc, etc. L’antécédent est prouvé :
Argument 1 Le miracle ne relève pas d’une grâce
Preuve 1 Il ne réside pas dans l’âme, contrairement à la grâce
Primo, quia gratia, sive gratum faciens, sive gratis data, est aliquid in anima illius cui datur ; sed operatio miraculorum non ponit aliquid in anima hominis cui datur ; quia etiam ad tactum hominis mortui miracula fiunt : sicut patet I. Reg. XIII. de ossibus Helisei, ad quorum tactum homo mortuus in ejus sepulchro projectus revixit. Premièrement, parce que la grâce, qu’elle soit sanctifiante [rendant agréable] ou particulière [donnée gratuitement], est quelque chose qui réside dans l’âme de celui à qui elle est donnée ; or l’accomplissement de miracles ne place rien dans l’âme de celui à qui elle est donnée ; car des miracles se produisent même par le toucher d’un homme mort, comme cela apparaît au quatrième livre des Rois, chapitre XIII, à propos des ossements d’Élisée dont le contact fit revivre un mort que l’on avait jeté dans son sépulcre.
Preuve 2 Il peut provenir d’un esprit mauvais, contrairement à la grâce qui vient du Saint-Esprit
Secundo, confirmatur ; quia gratiae etiam gratis datae sunt a Spiritu sancto ; juxta illud I. Chorint. XII. divisiones gratiarum sunt, idem autem spiritus etc. Deuxièmement, car les grâces, même particulières [données gratuitement], viennent du Saint-Esprit, selon ce mot de la première épître aux Corinthiens, chapitre XII : Il y a diversité de grâces, mais c’est le même Esprit, etc. Sed operatio miraculorum fit etiam a spiritu immundo : juxta illud Matthaei XXIV. Ubi dicitur quod pseudoprophetae dabunt signa et prodigia magna. Or, l’accomplissement de miracles se fait aussi par l’esprit immonde ; selon ce mot de Matthieu, chapitre XXIV, où il est dit que les faux prophètes feront de grands signes et des prodiges.
Preuve 3 Il suit la foi seule, sans requérir d’autre don particulier
Tertio, confirmatur ; quia operatio miraculorum consequetur Fidem, vel facientis, juxta illud I. Chorint. XIII. Si habuero omnem Fidem, ita ut montes transferam ; vel etiam aliorum propter quos miracula fiunt, juxta illud Matthaei. XIII. Et non fecit ibi virtutes multas, propter incredulitatem eorum : ergo praeter Fidem non est ponenda aliqua gratia data ad operationem signorum vel miraculorum. Troisièmement, cela se confirme par le fait que l’accomplissement de miracles suit la Foi, soit celle de celui qui les fait, selon ce mot de la première épître aux Corinthiens, chapitre XIII : Si j’avais toute la Foi, jusqu’à transporter les montagnes ; soit aussi celle des autres pour qui les miracles sont faits, selon ce mot de Matthieu, chapitre XIII : Et il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur incrédulité. D’où il découle qu’en dehors de la Foi, aucune autre grâce particulière n’est requise pour l’accomplissement de signes ou de miracles.
Argument 2 Le miracle ne peut convenir aux méchants, puisqu’il a valeur d’attestation divine, et que Dieu ne peut attester la fausseté
Secundo, ad principale arguitur sic : quia miracula sunt quaedam divina testimonia : juxta illud Matthaei ultimo, praedicabant ubique, Domino cooperante, et 506sermonem confirmante sequentibus signis, et illud Apostoli Hebreorum II. Constante Deo signis et portentis et variis virtutibus. En second lieu, on argumente ainsi quant au point principal : car les miracles sont des témoignages divins, selon le dernier chapitre de Matthieu (Marc) : ils prêchaient partout, le Seigneur coopérant avec eux et confirmant la parole par les signes qui l’accompagnaient ; et selon ce mot de l’Apôtre dans Hébreux II : Dieu rendant témoignage par des signes, des prodiges et divers miracles. Unde et in Ecclesia aliqui canonisantur per testimonia miraculorum ; sed Deus non potest esse testis falsitatis : ergo videtur quod facere miracula non potest convenire malis seu moraliter vitiosis. D’où il arrive aussi que dans l’Église certains sont canonisés par les témoignages des miracles ; or Dieu ne peut être témoin de la fausseté : il semble donc que faire des miracles ne peut convenir aux méchants ou à ceux qui ont des vices moraux.
Argument 3 Les méchants ne peuvent pas faire de miracles, puisque même les bons, pourtant plus unis à Dieu, ne le peuvent pas tous
Tertio, boni sunt Deo conjunctiores quam mali ; sed non omnes boni possunt facere miracula : ergo multominus mali possunt facere ea. Troisièmement, les bons sont plus unis à Dieu que les méchants ; or tous les bons ne peuvent pas faire de miracles : à plus forte raison les méchants ne peuvent-ils donc pas en faire.
Pourtant Apparente contradiction avec les Écritures ; résolue par les précisions suivantes
Oppositum patet in textu. Unde etiam ibidem dicit Joannes, quod Judas Apostolus cum animo proditoris multa signa inter ceteros Apostolos fecisse narratur. Igitur etc. Le contraire ressort clairement du texte. De là vient également que Jean y affirme que l’apôtre Judas, avec son âme de traître, est rapporté avoir fait beaucoup de miracles parmi les autres apôtres. Par conséquent, etc.
Précision 1 Les miracles, comme la prophétie et le don des langues, relèvent des grâces données pour l’utilité de l’Église : la prophétie manifeste la vérité, le don des langues la transmet, les miracles la confirment
Pro solutione hujus : Comment résoudre ceci ? Primo notandum est quod Spiritus sanctus per gratias gratis datas providet generali utilitati Ecclesiae, magis quam utilitati singularis personae, sicut supra dictum est, de dono Prophetiae : sicut ergo per donum Prophetiae providet Ecclesiae ad quaerendam occultarum veritatum notitiam ; et per gratiam sermonis, et donum linguarum providet quod notitia divinitus accepta, ad cognitionem aliorum deducatur. Premièrement, il faut d’abord noter que le Saint-Esprit, par les grâces particulières [données gratuitement], pourvoit à l’utilité générale de l’Église plutôt qu’à l’utilité d’une seule personne, comme il a été dit plus haut au sujet du don de Prophétie. Ainsi, de même que par le don de Prophétie il aide l’Église dans sa recherche de la connaissance des vérités cachées, ou que par la grâce de la parole et le don des langues il pourvoit à ce que la connaissance reçue de Dieu soit transmise aux autres ; Sic ad hoc ut sermo prolatus credibilis reddatur, providet per gratiam seu operationem miraculorum, quod veritas revelata confirmetur ; et hoc est rationabile : quia sicut homo naturale veritatem per quosdam sensibiles et naturales effectus apprehendit ; sic decet quod per supernaturales effectus qui miracula dicuntur in cognitionem supernaturalis veritatis manuducatur. de même, afin que la parole prononcée soit rendue crédible, il contribue par la grâce ou l’accomplissement de miracles à confirmer la vérité révélée. Et cela est rationnel : car de même que l’homme saisit une vérité naturelle par des effets sensibles et naturels, de même il convient de le guider vers la connaissance d’une vérité surnaturelle par des effets surnaturels que l’on appelle miracles. Et ideo operatio miraculorum ponitur gratia gratis data. C’est pourquoi l’accomplissement de miracles est posé comme une grâce particulière [donnée gratuitement].
Précision 2 Cette grâce n’est pas une qualité habituelle résidant dans l’âme ; c’est Dieu qui agit, en se servant de la personne comme d’un instrument, que ce soit à la suite d’une prière ou sans médiation apparente
Secundo, notandum quod hujusmodi gratia non est aliqua qualitas habitualiter manens in anima, quae sit principium operandi miracula ; quia sola divina omnipotentia, quae nulli creaturae potest communicari, est causa miracula operandi. Deuxièmement, il faut noter qu’une telle grâce, qui serait le principe de l’accomplissement des miracles, n’est pas une qualité résidant de manière habituelle dans l’âme ; car seule la toute-puissance divine, qui ne peut être communiquée à aucune créature, est la cause de l’accomplissement des miracles. Potest tamen creatura supernaturaliter moveri ad aliquid faciendum ad quod sequitur effectus miraculi, quod tamen Deus sua virtute facit. La créature peut pourtant être mue surnaturellement à faire quelque chose d’où s’ensuit l’effet du miracle, que Dieu fait pourtant par sa propre vertu.
Et hoc quamquam fit precedente oratione, sicut cum Petrus Tabitam mortuam suscitavit Actuum IX. quandoque autem etiam non precedente manifesta oratione ; sed Deo quasi ad nutum hominis operante : sicut Petrus Ananiam et Saphiram mentientes, morti increpando tradidit, ut patet Actuum V. et hoc est quod dicit Gregorius II. Dialogorum : ubi ait quod Sancti alii ex potestate, alii miracula exhibent ex postulatione. Et cela se produit soit avec une prière préalable, comme lorsque Pierre ressuscita Tabitha qui était morte (Actes IX) ; mais parfois aussi sans prière manifeste, où l’action de Dieu semble s’exercer au moindre signe de l’homme : comme lorsque Pierre livra à la mort Ananie et Saphire qui mentaient, en les réprimandant (Actes V). Et c’est ce que dit Grégoire au deuxième livre des Dialogues, lorsqu’il affirme que certains saints font des miracles par puissance, et d’autres par sollicitation. Utrobique tamen Deus principatum operatur, qui utitur instrumentaliter vel interiori motu hominis ; vel ejus locutione ; vel etiam aliquo exterioris actu ; seu etiam aliquo corporali contactu etiam corporis mortui ; sicut tactum fuit in prima reponsione. Toutefois, dans l’un et l’autre cas, Dieu est l’agent principal, quel que soit l’instrument utilisé : soit le mouvement intérieur de l’homme, soit sa parole, soit encore un acte extérieur, ou même un contact corporel, y compris celui d’un corps mort, comme cela a été traité dans la première réponse.
Précision 3 Certains faits sont fantastiques (de simples illusions) ; d’autres sont réels mais procèdent de causes naturelles (et peuvent être produits par les démons) ; seuls les vrais miracles viennent de Dieu
Tertio, notandum quod miraculorum quaedam sunt quae non sunt vera, sed phantastica, scilicet quibus homo ludificatur, ut sibi aliquid quod non est, vel quale non est esse videatur ; quaedam vero sunt quae in veritate sunt facta ; sed non sunt vera miracula, idest non habent rationem miraculi : quia fiunt virtute aliquarum naturalium causarum ; et talia possunt fieri per daemones ; sicut ostendetur in tertio articulo quaestionis De falsis prophetis. Troisièmement, il faut noter que, parmi les miracles, certains ne sont pas vrais, mais fantastiques : l’homme est le jouet d’une illusion, de sorte qu’une chose lui semble être ce qu’elle n’est pas, ou telle qu’elle n’est pas ; d’autres sont bien des faits véritables, sans toutefois être de vrais miracles, n’ayant pas la nature du miracle, puisqu’ils procèdent de causes naturelles et peuvent, à ce titre, être produits par les démons, comme on le montrera au troisième article de la question Sur les faux prophètes. Sed vera miracula non possunt fieri, nisi virtute divina. Mais les miracles véritables ne peuvent être accomplis que par la puissance divine.
Précision 4 Les miracles sont utiles de deux manières : pour confirmer une vérité (accomplis même par un méchant) ; pour manifester la sainteté d’une personne et la proposer en exemple (réservés aux saints)
Quarto, notandum quod miracula operatur Deus ad utilitatem hominum, et hoc dupliciter : uno modo ad veritatis praedicatae confirmationem sicut jam dictum est. Quatrièmement, il faut noter que Dieu accomplit des miracles pour l’utilité des hommes, et cela de deux manières : d’une part, pour confirmer une vérité prêchée, comme il a déjà été dit ; Alio modo ad sanctitatis alicujus demonstrationem, scilicet quando Deus vult aliquos aliis proponere in exemplum virtutis. d’autre part, pour démontrer la sainteté de quelqu’un, lorsque Dieu veut proposer certaines personnes aux autres comme exemples de vertu. Primo modo possunt fieri miracula per quemcunque qui veram Fidem praedicat, et nomen Dei invocat ; et hoc quandoque fit per malos, ut supra dictum est. De la première manière, des miracles peuvent être accomplis par quiconque prêche la vraie Foi et invoque le nom de Dieu ; et parfois par des méchants comme il a été dit plus haut.
Secundo modo non fiunt miracula nisi a Sanctis, ad quorum sanctitatem demonstrandam miracula fiunt, vel in vita eorum, vel post mortem, sive per eos, sive 507ministerio aliorum, invocando eos : et sic potest per alicujus peccatorum ministerium fieri miraculum, ad invocationem alicujus sancti. De la seconde manière, les miracles ne se produisent que pour les saints, afin de manifester leur sainteté, soit durant leur vie, soit après leur mort ; soit par eux-mêmes, soit par le ministère d’autres personnes les invoquant : ainsi, un miracle peut s’accomplir par le ministère d’un pécheur, à l’invocation d’un saint. Quod tamen non dicitur ille facere, sed ille sanctus ad cujus sanctitatem demonstrandam illud fieret. Toutefois, on ne dit pas que c’est le pécheur qui le fait, mais le saint dont la sainteté devait être démontrée par ce fait. Sicut Actuum 19. legitur quod fiebant virtutes per manus Pauli, et etiam quod per alios desuper languidos deferebantur a corpore ejus sudaria, et recedebant ab eis languores. Igitur etc. Ainsi, on lit au chapitre XIX des Actes que des miracles s’accomplissaient par les mains de Paul, mais aussi par d’autres qui apportaient aux malades des linges pris sur son corps, et que les maladies quittaient. Par conséquent, etc.
Réponse aux arguments
Réponse à l’argument 1, preuve 1 Le miracle relève d’une grâce, non comme qualité habituelle de l’âme, mais comme action de Dieu
Ad rationes ad primam, negatur antecedens principale, et ad primam probationem patet solutio ex secundo notabili. Des arguments en faveur de la première thèse, nous rejetons l’antécédent principal ; quant à la première preuve, la solution découle du deuxième point.
Réponse à l’argument 1, preuve 2 Les prodiges des méchants ne sont pas de vrais miracles, étant soit fantastiques (de simples illusions), soit d’origine naturelle
Ad secundam probationem dicendum est quod Christus ibi loquitur de miraculis quae fienda sunt tempore Antichristi, de quibus dicit Apostolus II. ad Thessalonicenses II. Quod adventus ejus erit per operationem sathanae, in omni virtute et signis, et prodigiis mendacibus. Pour la deuxième preuve, il faut dire que le Christ y parle des miracles qui s’accompliront au temps de l’Antéchrist, au sujet desquels l’Apôtre dit, au chapitre II de la deuxième épître aux Thessaloniciens : que son avènement se fera par l’opération de Satan, avec toutes sortes de puissance, de signes et de prodiges mensongers. Et sicut dicit Augustinus 2°. De Civitate Dei : ambigi solet utrum propterea dicta sunt signa et prodigia mendacii, quia scilicet mortalis sensus per phantasmata decepturus est, ut quod non facit facere videatur, an quia illa etiam si erunt vera prodigia ad mendacium protrahent. Et comme le dit Augustin au livre II de La Cité de Dieu : on a coutume de se demander si on les a appelés signes et prodiges de mensonge parce que le sens mortel doit être trompé par des simulacres afin qu’il semble faire ce qu’il ne fait pas, ou bien parce que ceux-ci, même s’ils sont de vrais prodiges, entraîneront au mensonge. Vera autem erunt quia ipsae res verae erunt, sicut magi Pharaon veras ranas et veros serpentes fecerunt : non autem habebunt veram rationem miraculi : quia fient virtute naturalium causarum, sicut tactum est. Or ils seront vrais parce que les choses elles-mêmes seront vraies, tout comme les magiciens de Pharaon firent de vraies grenouilles et de vrais serpents ; mais ils n’auront pas la véritable nature du miracle car ils seront faits par la force de causes naturelles, comme cela a été traité. Sed opera miraculorum quae attribuuntur Spiritui sancto, et ejus gratiae gratis datae sunt ad hominum utilitatem, et divina virtute. Mais les œuvres de miracles qui sont attribuées au Saint-Esprit et à sa grâce donnée gratuitement le sont pour l’utilité des hommes et par la puissance divine.
Réponse à l’argument 1, preuve 3 Les miracles relèvent de la foi non en ce qu’ils en procèdent, mais en ce qu’ils la confirment, et parce qu’ils procèdent de Dieu, sur qui la foi s’appuie
Ad tertiam probationem dicendum quod operatio miraculorum attribuitur Fidei propter duo. Primo quidem, quia ordinatur ad Fidei confirmationem ut dictum est. Secundo, quia procedit ex Dei omnipotentia, cui Fides nititur : et tamen, sicut propter gratiam Fidei ponitur gratia sermonis propter Fidei instructionem ; sic ponenda est gratia, seu operatio miraculorum propter ejus confirmationem. Quant à la troisième preuve, il faut dire que l’opération des miracles est attribuée à la Foi pour deux raisons. Premièrement, parce qu’elle est ordonnée à la confirmation de la Foi, comme il a été dit. Deuxièmement, parce qu’elle procède de la toute-puissance de Dieu, sur laquelle la Foi s’appuie : et pourtant, de même que l’on admet une grâce de la parole en vue de l’instruction de la Foi, de même on doit admettre une grâce ou opération des miracles en vue de sa confirmation.
Réponse à l’argument 2 Les vrais miracles témoignent de la vérité de la doctrine (ou du Christ lorsqu’il est invoqué), non de la sainteté de celui qui les accomplit (distinction d’Augustin : mages, bons chrétiens, mauvais chrétiens)
Ad secundum principalem dicendum est quod vera miracula semper sunt vera testimonia illius ad quod inducuntur. Sur le deuxième argument principal, il faut dire que les vrais miracles sont toujours de vrais témoignages de ce pour quoi ils sont invoqués. Unde a malis, qui falsam doctrinam annuntiant, nunquam fiunt vera miracula ad suae doctrinae confirmationem, licet quandoque fieri possint ad commendationem nominis Christi, quod invocant in virtute Sacramentorum quae exhibent. C’est pourquoi lorsque des méchants proclament une fausse doctrine, il ne se produit jamais de vrais miracles pour la confirmation de cette doctrine, bien qu’il puisse parfois s’en produire pour la glorification du nom du Christ qu’ils invoquent, ou par la vertu des Sacrements qu’ils administrent. Ab iis autem qui veram doctrinam enuntiant, fiunt quandoque vera miracula, ad confirmationem doctrinae ; non autem ad confirmationem sanctitatis suae. En revanche, par ceux qui énoncent une doctrine vraie, il peut se produire de vrais miracles pour la confirmation de cette doctrine ; mais non pour la confirmation de leur propre sainteté. Unde dicit Augustinus Libro 83. Quaestionum. Aliter Magi faciunt miracula, aliter boni Christiani, aliter mali. Magi per privatos contractus cum daemonibus. Boni Christiani per publicam justitiam. Mali Christiani per signa publica justitiae. C’est pourquoi Augustin dit, au Livre des 83 Questions : Les mages font des miracles d’une manière, les bons chrétiens d’une autre, et les mauvais d’une autre encore. Les mages par des pactes privés avec les démons ; les bons chrétiens par la justice publique ; les mauvais chrétiens par les signes publics de la justice.
Réponse à l’argument 3 Dieu accorde parfois des miracles à des méchants et les refuse à des saints, afin que les faibles ne préfèrent pas les miracles aux œuvres de justice par lesquelles on acquiert la vie éternelle
Ad tertium dicendum est quod, sicut Augustinus ibidem dicit : Admonet nos Dominus ut intelligamus quaedam miracula etiam sceleratos homines facere, qualia sancti facere non possunt. Quant au troisième point, il faut dire avec Augustin au même endroit : Le Seigneur nous avertit de comprendre que certains miracles sont faits même par des scélérats, et que les saints ne peuvent pas en faire de tels. Et causam ibidem ponit, Quia ideo non omnibus sanctis ista attribuuntur, ne perniciosissimo errore decipiantur infirmi, aestimantes in talibus esse majora dona, quam in operibus justitiae, quibus vita aeterna comparatur. Igitur etc. Et il en donne la raison juste après : Si ces dons ne sont pas accordés à tous les saints, c’est afin que les faibles ne soient pas trompés par une erreur très pernicieuse, qui est d’estimer ces signes comme des dons supérieurs aux œuvres de justice par lesquelles on acquiert la vie éternelle. Par conséquent, etc. Et haec prima tertiae clausulae particula. [Et haec prima tertiae particulae clausula.] Et voilà pour la première sous-section de la troisième section.
Sous-section 2 Les faux prophètes sont réprouvés ; les vrais doivent prouver qu’ils sont envoyés de Dieu
Exégèse du verset établissant la réprobation des faux prophètes
Sequitur secunda clausula : et tunc confitebor etc. in qua ostendit quod multi in Christi nomine prophetantes, et miracula facientes a Deo reprobantur, et hoc concludit dicens : Et tunc : scilicet in finali Judicio : glossa interlinearis : qui aliquando dicere dissimulavi, scilicet in vita praesenti, tunc inquam confitebor illis scilicet prophetantibus et miracula facientibus : Quia nunquam novi vos. Suit la seconde sous-section : et alors je leur déclarerai, etc., dans laquelle il montre que beaucoup de ceux qui prophétisent au nom du Christ et font des miracles sont réprouvés par Dieu ; et il conclut cela en disant : Et alors (à savoir au Jugement final), Glose interlinéaire : moi qui ai parfois dissimulé de le dire (à savoir durant la vie présente), alors, dis-je, je leur déclarerai (à savoir à ceux qui prophétisent et font des miracles) : Je ne vous ai jamais connus. Glossa : In nullo approbavi sed reprobavi. Glose : Je ne vous ai en rien approuvés, mais je vous ai réprouvés. Et sic loquitur de notitia approbationis de qua dicit 2. ad Timotheum II. Novit autem Dominus qui sunt ejus. Et il parle ainsi de la connaissance d’approbation dont il est dit dans II Timothée II : Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui. Unde alia glossa dicit : Non novit lux tenebras, idest non aspicit, scilicet approbando, quia si aspiceret tenebrae non essent. D’où une autre Glose dit : La lumière ne connaît pas les ténèbres, c’est-à-dire qu’elle ne les regarde pas (à savoir avec approbation), car si elle les regardait, les ténèbres ne seraient pas. Et ideo subdit : Discedite a me qui operamini iniquitatem, et dicit qui operamini, et non dicit qui operati estis, ne tollat primam scilicet gloriam. Et c’est pourquoi il ajoute : Retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité ; et il dit vous qui commettez, et non vous qui avez commis, afin de ne pas ôter la gloire passée. Ac si diceret : licet in judicio non habeatis facultatem peccandi, tamen habetis affectum ; et sic probatur reprobatio ypocritarum obstinatorum. Comme s’il disait : bien que lors du jugement vous n’ayez plus la faculté de pécher, vous en avez pourtant l’affection ; et c’est ainsi qu’est prouvée la réprobation des hypocrites obstinés.
Les vrais envoyés de Dieu et les preuves de leur mission
Note 1 La réprobation s’entend non seulement au Jugement (Église triomphante), mais aussi dans la vie présente (Église militante), à l’égard de ceux qui se disent envoyés par Dieu sans l’être
Ubi primo notandum est quod illud quod hic dicitur potest intelligi de reprobatione Christi quantum ad Ecclesiam Triumphantem, sicut patet ex dictis. À ce sujet, il faut d’abord noter que ce qui est dit ici peut s’entendre de la réprobation du Christ à l’égard de l’Église triomphante, comme il ressort de ce qui a été dit. Sed etiam alio modo potest intelligi de reprobatione Christi quantum ad Ecclesiam Militantem : ut intelligamus quod multi ypocritae et pseudoprophetae, ut ostendant se esse missos et a Christo approbatos, dicent se in ejus nomine prophetare et miracula facere ad eruditionem et utilitatem Militantis Ecclesiae, quos tamen Christus non mittit sed reprobat. Mais on peut aussi l’entendre, d’une autre manière, de la réprobation du Christ à l’égard de l’Église militante : pour que nous comprenions que beaucoup d’hypocrites et de pseudo-prophètes, afin de se faire passer pour envoyés et approuvés par le Christ, diront qu’ils prophétisent et font des miracles en son nom pour l’instruction et l’utilité de l’Église militante, alors que le Christ ne les envoie pas mais les réprouve. Unde de talibus prophetavit Dominus per se dicens : Seduxerunt populum meum in mendaciis suis, cum ego non misissem eos, nec mandassem eis. Jerem. XXIII. C’est pourquoi le Seigneur a lui-même prophétisé à leur sujet : Ils ont séduit mon peuple par leurs mensonges, alors que je ne les avais pas envoyés et que je ne leur avais rien commandé (Jérémie XXIII).
Note 2 Tous ceux qui prêchent sans être envoyés par Dieu sont de faux prophètes ; ceux qui sont envoyés directement par Dieu (par ange ou révélation) doivent prouver leur mission divine, soit par un miracle enjoint par Dieu, soit par une prophétie spéciale
Secundo, notandum quod omnes illi qui praedicant vel publice docent, non a Deo missi, sunt falsi prophetae et pseudodoctores, juxta illud Romanorum X. Quomodo praedicabunt nisi mittantur ? Deuxièmement, il faut noter que tous ceux qui prêchent ou enseignent publiquement sans être envoyés par Dieu sont de faux prophètes et de pseudo-docteurs, selon ce passage du chapitre X de l’épître aux Romains : Comment prêcheront-ils, s’ils ne sont pas envoyés ? Ubi dicit glossa : Non sunt veri Apostoli nisi missi. Ici, la Glose dit : Ils ne sont pas de vrais apôtres s’ils ne sont pas envoyés. Illorum autem qui a Deo missi sunt, quidam missi sunt a Deo tantum, idest non per hominem ; quidam vero a Deo per hominem. Parmi ceux qui sont envoyés par Dieu, certains le sont par Dieu seul, c’est-à-dire sans l’intermédiaire d’un homme ; d’autres en revanche le sont par Dieu par l’intermédiaire d’un homme. Ut dicit Augustinus ad Orosium : Missi a Deo non per hominem sicut Moÿses et Joannes Baptista qui missi fuerunt per Angelum, vel per divinam revelationem. Comme le dit Augustin à Orose : Ont été envoyés par Dieu et non par l’homme ceux qui, tels Moïse et Jean le Baptiste, l’ont été par un Ange ou par une révélation divine. Tales autem sic missi probare debent suam missionem aut per miraculum sibi ad indicium suae missionis injunctum, sicut Moÿses probavit suam missionem per conversionem virgae in colubrum, et e converso, sicut Dominus ei injunxerat (Exod. VII) ; aut per specialem prophetiam dictam de ipsis, sicut Joannes probavit suam missionem per Prophetiam Isaïae quam exposuit de seipso dicens : Ego vox clamantis in deserto, sicut in Isaïa Propheta ut patet Joannis I. Or, ceux qui sont ainsi envoyés doivent prouver leur mission, soit par un miracle qui leur a été enjoint comme signe de leur mission, comme Moïse prouva sa mission par la transformation de son bâton en serpent, et en sens inverse, comme le Seigneur le lui avait ordonné (Exode VII) ; soit par une prophétie spéciale prononcée à leur sujet, comme Jean prouva sa mission par la prophétie d’Isaïe qu’il appliqua à lui-même en disant : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert, ainsi qu’on le voit dans le prophète Isaïe et au premier chapitre de Jean. Aliter enim non crederetur eis, licet dicerent se missos a Deo, quia omnes praedicatores, etiam haeretici, idem dicerent ut legitur extra. De haereticis. Cum ex injuncto. Autrement, en effet, on ne les croirait pas, même s’ils disaient envoyés par Dieu ; car tous les prédicateurs, même les hérétiques, diraient la même chose, comme on le lit dans les Décrétales, au titre Des hérétiques, chapitre Cum ex injuncto.
Note 3 Les miracles seuls ne suffisent pas à prouver une mission divine s’ils n’ont pas été enjoints par Dieu comme signe
Tertio notandum quod sola miracula non essent sufficiens testimonium missionis divinae nisi injuncta essent a Deo, sicut injuncta fuerunt Moÿsi, ut dictum est, quia illis qui non sunt missi nulla miracula testimonium prohiberent, nam talium miracula suspecta sunt, ut patet ex dictis supra : cum etiam per malos plerumque fiant miracula, sicut satis patet in Magis Pharaonis, et in Symone Mago, ut ostendit Augustinus et habetur Causa I. quaest. I. cap. Teneamus. Troisièmement, il faut noter que les miracles seuls ne seraient pas un témoignage suffisant d’une mission divine s’ils n’avaient été enjoints par Dieu, comme ils le furent pour Moïse, ainsi qu’il a été dit ; car pour ceux qui ne sont pas envoyés, aucun miracle ne saurait leur porter témoignage, puisque les miracles de tels hommes sont suspects, comme il ressort de ce qui a été dit plus haut : d’autant que des miracles s’accomplissent souvent par les méchants, comme cela est assez évident pour les mages de Pharaon et pour Simon le Mage, ainsi que l’indique Augustin et comme on le trouve à la Cause I, question I, chapitre Teneamus. Et ideo licet Moÿses per miracula sibi a Deo injuncta probaverit se a Deo missum, hodie tamen sola miracula non probarent alium miracula facientem missum esse a Deo, nisi constaret illa esse data ad divinae missionis indicium, sicut Moÿsi data fuerunt, vel nisi aliter probaret suam missionem. C’est pourquoi, bien que Moïse ait prouvé qu’il était envoyé par Dieu grâce aux miracles que Dieu lui avait enjoints, aujourd’hui pourtant, les miracles seuls ne prouveraient pas que celui qui les fait est envoyé par Dieu ; à moins qu’il ne soit manifeste que ceux-ci ont été donnés comme signe d’une mission divine, comme ils furent donnés à Moïse ; ou à moins qu’il ne prouve sa mission par un autre moyen.
Note 4 Une prophétie auto-attribuée ne suffit pas non plus à prouver une mission divine si elle n’est pas confirmée par Dieu
Quarto, notandum quod licet Joannes Baptista probaverit missionem suam authoritate Isaïae quam de seipso exposuit, ut dictum est ; si tamen alius praedicator vellet probare suam missionem authoritate alicujus Prophetiae quam exponeret de seipso, non esset ei credendum nisi etiam Dominus de ipsius missione ei testimonium perhiberet, sicut fecit de Joanne, quia dicit Matth. XI. hic est de quo scriptum est : Ecce ego mitto Angelum meum ante faciem tuam, qui praeparabit viam tuam ante te. Malach. III. etc. Habemus qui sunt a Deo missi, et qualiter debent suam probare missionem. Quatrièmement, il faut noter que, bien que Jean-Baptiste ait prouvé sa mission par l’autorité d’Isaïe qu’il a appliquée à lui-même comme il a été dit, si un autre prédicateur voulait prouver sa mission par l’autorité d’une prophétie qu’il appliquerait à lui-même, il ne faudrait pas le croire à moins que le Seigneur ne rende lui aussi témoignage de sa mission, comme il le fit pour Jean lorsqu’il dit dans Matthieu XI : C’est celui de qui il est écrit : Voici que j’envoie mon messager devant ta face, pour préparer ton chemin devant toi. (Malachie III) Nous savons ainsi qui sont ceux qui sont envoyés par Dieu, et comment ils doivent prouver leur mission.
Note 5 Quant à ceux qui sont envoyés par l’Église (prélats et docteurs), ils doivent prouver leur mission par des documents canoniques
Quinto, notandum est quod illi qui sunt a Deo missi non immediate, sed per hominem, sicut Josue missus fuit per Moysen, et sicut Praelati Ecclesiarum mittuntur per Ecclesiam : vel aliqui non Praelati per Ecclesiae Praelatos mittuntur ad eorum vices supplendas : vel sicut Doctores Theologiae mittuntur, authoritate Apostolica, ad supplendum vices Papae, et aliorum 509Praelatorum, scilicet ad doctrinam et spirituale regimen animarum. Cinquièmement, il faut considérer ceux qui sont envoyés par Dieu, non pas directement mais par l’intermédiaire d’un homme : à l’instar de Josué envoyé par Moïse ; ou des prélats des Églises envoyés par l’Église ; ou encore de non-prélats envoyés par des prélats de l’Église pour suppléer à leurs fonctions ; ou enfin les docteurs en théologie envoyés par l’autorité apostolique pour suppléer aux fonctions du Pape et des autres prélats, à savoir pour la doctrine et le gouvernement spirituel des âmes.
Tales, inquit, debent probare suam missionem, per canonica documenta : et in tali missione et eorum receptione, magna debet esse cautela et diligentia, propter eos qui importune se ingerunt, sine debita et Canonica electione. Ceux-là, dit-il, doivent prouver leur mission par des documents canoniques ; et dans le cas d’une telle mission, comme dans leur réception, on doit faire preuve de grande prudence et diligence, à cause de ceux qui s’insinuent abusivement, sans élection due et canonique. Unde supra illud Hebraeorum VIII. 510Nequisquam assumat sibi honorem, sed qui vocatur a Deo tanquam Aaron : dicit glossa : A Deo vocatur qui recte eligitur. D’où ce commentaire sur ce passage du chapitre V de l’épître aux Hébreux, que Nul ne s’attribue cet honneur à lui-même, s’il n’y est appelé de Dieu comme Aaron ; et la Glose : Est appelé de Dieu celui qui est droitement élu.
Ex praemissis igitur patet generaliter, et a quibus pseudoprophetis diligenter sit cavendum : quae doctrina modernis temporibus non mediocriter est utilis. Il ressort donc de tout ce qui précède de quels faux prophètes il convient, en général, de se garder avec soin ; et cette doctrine n’est pas d’une mince utilité par les temps qui courent. Deo gratias. Rendons grâce à Dieu.
Explicit Tractatus primus, de falsis Prophetis. Ici s’achève le premier traité sur les faux Prophètes.