Texte intégral
Le carnet d’une Parisienne
par
(1882)
Éditions Ars&litteræ © 2022
I. Carnet d’une Parisienne
Il s’est rencontré un directeur de journal pour venir trouver, à la fin de juillet, une Parisienne sans défense, qu’il a traînée dans un bureau de rédaction.
Et là, mettant entre les mains de sa victime une plume de fer toute neuve, il a prononcé, comme le premier témoin dans les duels de théâtre, les dramatiques paroles que voici :
— Mademoiselle, partez.
Partir. J’avais envie de le prendre au mot.
Dieppe, Trouville, la Normandie, la Bretagne, tous les coins de plage où l’on est en cette saison ; il n’y avait que l’embarras du choix.
Le souvenir récent de la mer m’a fait peur à temps.
J’ai songé à Houssaye pour qui Paris est la villégiature idéale, la seule vraie campagne, la patrie du frais en été. Et j’ai décidé qu’Houssaye avait raison.
— Ne confondons pas, ai-je dit. Je reste à Paris comme tant d’autres, qui datent pourtant leurs lettres de quelque casino en vogue. Mais c’est afin de rattraper le temps perdu pendant une longue absence, et non pour vous faire de la copie. Quelques notes de voyage ne vous donnent pas le droit de m’enrégimenter comme cela. Et puis les bas-bleus ne sont plus de mode.
— Nous allons finir par nous entendre. Vos voyages d’outre-mer vous ont fait prendre le goût des excursions. Eh bien ! promenez-vous dans Paris. Parcourez-le en tout sens à votre fantaisie. Fouillez aussi dans votre mémoire. Cherchez, furetez, visitez, lisez, regardez, observez, écoutez. La seule chose que je vous demande, c’est de prendre des notes, et de me les envoyer chaque semaine.
— Vous n’y songez pas ! ce que vous demandez là c’est la besogne d’un journaliste, d’un chroniqueur, comme vous dites.
— Il y a des chroniqueuses aussi, mais elles portent d’ordinaire le masque du pseudonyme. Parlez à visage découvert. Nous y gagnerons.
— Des compliments ? Vous êtes le plus fort. Je me rends. Mais vous savez. vous corrigerez mes épreuves.
Et voilà comment je suis devenue chroniqueuse.
Voici revenue l’époque annuelle où les anciens prix du Conservatoire racontent leurs émotions de premier début comme les militaires leurs premières campagnes.
Pour suivre la tradition, je fouille mes souvenirs, côté dramatique.
Sachez donc, qu’à aucune époque les classes de comédie ne furent si brillantes qu’en l’an de grâce.
Mais cherchez vous-même la date à l’aide des portraits du temps.
Parmi les grandes, les anciennes, comme on disait à la classe :
LLOYD, élève modiste, se croyait la fille d’un amiral, sans doute à cause de son nom. Fatiguée des fleurs en papier, elle avait un beau matin jeté par-dessus les comptoirs les chapeaux des autres, et s’était commandé un râtelier. Aujourd’hui, préfète retraitée. Sociétaire à la Comédie-Française.
ROUSSEIL. La fille du proscrit.
ATHALIE MANVOY, jeune première du Château-des-Fleurs en rupture de Conservatoire. Mise en réputation par le rôle d’une des plus belles-petites de la Famille Benoîton. Soigne maintenant une gastrite, retour de Russie. Défense de mettre du beurre dans ses épinards. Par économie, disent les mauvaises langues.
Première classe :
SARAH BERNHARDT. Cherchait sa devise. Deuxième prix de comédie dans l’École des vieillards. A profité des leçons.
VALENTINE ANGELO. Bail très court à la maison de Molière. Station au Gymnase. Se repose à l’ombre des Pyramides égyptiennes. Protège la peinture d’amateur.
DICA PETIT, alors appelée Fifine. A trouvé son bâton de maréchal dans la giberne de son tuteur. Blonde gazelle. Tuteurs de rechange pour conseil de famille. Héritière des tendresses maternelles. Cache son sein que l’on ne saurait voir avant le retour de Henri V. Aujourd’hui à Pétersbourg, où elle joue les baronnes de Kaulla.
LÉONTINE MASSIN. Léo dans l’intimité. Oiseau de passage. A pris son vol, à quinze ans, du côté de l’Orient. Nana choisie par Busnach. Vraie Musette, rire et larmes tout à la fois. Pour loi : Son bon plaisir. Prodiguant son esprit en monnaie sonnante. N’a mis de côté que des dettes. Aime mieux s’amuser que s’enrichir. Cœur sur la main, la main ouverte.
WORMS. L’une Mme Paul Deshayes, l’autre Mme Delessart.
LENNINGER TOINON. L’ange de Jacob. Regard gris-bleu, froid, aigu comme l’acier. Une paire d’ailes et des mains crochues. A gagné à jouer les Agnès de quoi s’acheter l’hôtel impérial de l’ex-Margot, qu’elle a revendu à un prince de la finance. Fait son salut dans l’ancien archevêché de Soissons, tout en émargeant aux fonds secrets du Concordat… de faillite.
Jolie BÉDARD. Céline Montaland, réduction Collas, devenue la femme de M. Murray. Enterrée avec lui à la Porte-Saint-Martin.
ESTEBENET, 1er accessit de tragédie ; espérait mieux. En s’entendant nommer a montré le poing au jury. Sombrée avec l’Evening Star.
MARIE SAMARY, sœur de Jeanne, et CAMILLE DORTHÉ, toutes deux nièces d’Augustine Brohan.
MARIE COLOMBIER, 1er prix de comédie, 2e prix de tragédie. Retour d’Amérique où elle a découvert la Société des gens de lettres.
ROSE BARETTA, une disparue. Sœur de Blanche. Nous disions Rosette. Mélancolique et fière. Tout le monde l’adorait à la Comédie-Française où elle eût brillé. Belle du charme des condamnés. Je la vois encore, sa jolie tête coiffée d’un bonnet phrygien, posant dans l’atelier de Sarah pour le buste de la France…
Et tant d’autres oubliées.
M. Got sera décoré. Comme acteur ? Comme professeur ? Comme homme ? L’important est qu’il ait enfin ce petit bout de ruban dont il a bien gagné un mètre, à la mesure de tant de gens qui en portent une aune.
L’important, c’est qu’on le lui donne.
Tous les prétextes sont bons pour avoir la croix… quand on la mérite.
— Il y a quelques années, un de mes amis, grand seigneur transpyrénéen, part en villégiature en Espagne. Il vient me faire ses adieux.
— Que voulez-vous que je vous rapporte ?
— Ce que vous voudrez.
— Mais quoi ?
— La moindre chose, ça m’est égal. Tenez, apportez-moi la croix d’honneur.
— La croix d’honneur ! répond-il sérieusement, Vous l’aurez.
Il part sur cette bonne promesse et revient avec les premières neiges, me faire sa visite de retour.
— Je vous rapporte, dit-il, le souvenir promis.
Il me tendait une petite boîte en maroquin avec un parchemin plié en quatre.
Je regarde, étonnée, sans comprendre. Mais lui :
— Vous avez demandé la croix d’honneur, la voilà. Seulement il faut me dire la boutonnière à laquelle vous voulez l’attacher.
Je me mis à rire.
— Chez nous, dit-il, les femmes ne peuvent la porter. J’attends le nom de votre élu.
Je vis qu’il parlait sérieusement ; je ne réfléchis pas longtemps, et découvris que mon directeur, de tous mes amis, était le plus digne.
Et je donnai le nom de Duquesnel, qui n’a jamais voulu la porter.
Je lui ai demandé un jour pourquoi ?
— J’attends la brochette, m’a-t-il répondu.
Mais au fait, pourquoi ne pas décorer les femmes ?
Les soieries de l’État ne tissent que pour les boutonnières des militaires, des peintres et des financiers. C’est humiliant !
Le corsage des femmes s’en parerait aussi volontiers que l’habit de ces messieurs, il me semble.
Ah ! je sais pourquoi on ne décore pas les femmes : c’est qu’elles ont assez de leur propre croix à porter.
L’Amérique nous envahit.
On ne signale que conversions au culte de l’amour libre.
Voici la dernière. Une conversion de famille.
Personnages : Une tante, une nièce et deux cavaliers.
Adèle, dite l’Aimable. Colonel de la Vieille Garde. A débuté dans l’emploi de bonne d’enfant avec les pioupious du bois de la Cambre, — savez-vous ? — au temps de l’avènement de Léopold Ier, roi des Belges.
À force de faire danser l’anse du panier et de pratiquer le pardon des injures, elle a pu se contenter pendant vingt ans de l’obole du passant, pour faire bouillir sa marmite. Jusqu’au jour où un gouvernement de Gérolstein a enjoint à son représentant de lui faire des rentes sur sa baronnie en l’affichant comme paravent à ses fantaisies.
Passée aujourd’hui gouvernante-maîtresse à forfait, elle a accroché à son bras sexagénaire le cabas de la tante Cardinal, au profit d’une Agnès qu’elle chaperonne.
Ce qui ne l’a pas empêchée de consacrer ses loisirs au dressage d’un jeune étalon.
D’abord mangeur de blé en herbe, celui-là a découvert qu’il valait mieux moissonner que semer et s’est mis au vert dans le pré de ma tante.
Puis, trouvant le picotin trop court, il a menacé de rompre sa longe dans la direction des jeunes pousses.
Tante Cardinal, qui tient à son élève, a pris peur en sentant son regain insuffisant. Cent-mille balles… de foin tirées de son grenier ont garni le râtelier à propos et retenu le gourmand, qui ne songe plus à partir en chasse, ton-taine, en quête de doubles rations, ton-ton.
La nièce, sainte Catherine ingénue, a attendu dix ans un conquérant légitime, tout en rêvant l’héritage de Patti ; et finalement a dû se contenter de débuter à l’Opéra… Bouffe, dans les Mousquetaires au couvent…
Le couvent a fait passer les mousquetaires.
En somme, d’un placement difficile, les amateurs craignant l’élévation de la cote.
Et, maintenant, qu’est-il advenu ?
Agnès desséchait. Tante Cardinal a trouvé le remède sous la forme d’un ex-zouave pontifical, don Juan décavé, sur le retour.
Tremblant de trouver, quelque soir, son Agnès prise à l’un des pièges sans cesse tendus derrière les portants, elle l’a sauvée du panache d’opérette en la poussant sur le plastron d’un gilet à cœur, chargé de la maintenir dans le cercle des familiers.
Mais ici s’est présenté un petit obstacle.
Don Juan avait tant berné M. Dimanche, que celui-ci ne s’y frotte à aucun prix.
Et pourtant on voulait des rentes, fussent-elles passagères.
Gilet à cœur est charmant, mais encore faut-il des gilets de rechange.
C’est ici que le cabas de tante Cardinal joue le rôle de Providence.
Tant pour le trousseau, tant pour la location de l’hôtel, tant pour l’ameublement. La tante se fait banquier. Douze pour cent, c’est un taux honnête.
Le neveu de la main gauche liquidera à la mort d’une vieille parente.
Pas un bibelot n’entre sans facture acquittée au nom d’Adèle. Tante Cardinal veut savoir où passent les sous du cabas.
On vient de pendre la crémaillère.
Tante Aimable savoure les délices de la maternité par adoption en même temps que celles du ménage à quatre.
Les deux couples sont partis à la campagne pour la double lune de miel — chacun son quartier — et sont allés fonder une colonie d’amour libre, en face d’un château historique où ont coulé des larmes impériales.
Une porte discrète met en commun les appartements de la tante et ceux de la nièce.
L’ex-zouave viserait-il le gros lot au jeu de l’amour et du hasard ?
II. Mina
On parle beaucoup en ce moment d’un procès à venir dont les personnages très parisiens demandent dès à présent quelques croquis.
La figure centrale dans cette action multiple, le pivot autour duquel tous les rouages de cette machine assez compliquée fonctionnaient a disparu. Le rôle principal est tenu à présent par une femme que nous appellerons, Mina, si vous voulez.
C’est par elle qu’on doit commencer.
On entrait dans la période brillante du dernier règne.
Le grand Émile ayant senti le vent du nouveau régime qui soufflait dans sa girouette, crut voir se lever enfin l’aurore du jour où il deviendrait ministre.
Juste à ce moment, il se trouva en présence d’une jeune fille ravissante qui arrivait d’Allemagne, sous un patronage semi-diplomatique.
C’était Mina.
Dix-huit ans, blonde, grande, élancée, d’une suprême élégance, sorte de Frou-Frou, reine des chiffons, demi-sourire, demi-silence.
Sa mère, femme légitime d’un sellier de Munich, devenue femme de plaisir puis, s’il faut les croire, épouse… morganatique et comtesse quelque part, dans la confédération germanique.
Mina se vantait et se vante encore d’une naissance quasi-royale.
En voyant passer cette ravissante apparition, le grand Émile se dit que Mina était la femme rêvée pour tenir sa cour, dans les salons d’un ministre de l’intérieur ou des affaires étrangères.
Il tomba éperdument épris. Et comme il était veuf, il offrit son nom avec une dot de 500.000 francs reconnue à sa femme.
La vieille Esther, dite la Lionne
, maîtresse en titre du futur ministre, pensa en mourir d’une maladie de langueur causée par le chagrin. Elle se mit à parcourir l’Allemagne, en quête de documents, cancans ou historiettes de nature à noircir le passé de Mina et à tacher sa robe blanche.
Rien n’y fit. Le mariage eut lieu, détruisant les espérances d’un premier héritier naturel d’Émile.
Celui-ci crut son rêve réalisé, escomptant par avance les liens morganatiques de sa femme pour monter à l’escalade du portefeuille convoité.
Hélas ! le temps se passa, le ministère ne vint pas.
La nouvelle mariée cependant se mit à jouer consciencieusement son rôle de Parisienne naturalisée.
Entourée, fêtée pour sa beauté, et à cause de son mari, elle obtint tous les succès, et promena ses toilettes et ses boucles blondes dans tous les bals officiels. Le mari, homme d’imagination, vivait de ses projets, de ses rêves, se croyant le plus sincèrement du monde le mari de sa femme. Aussi, le jour où vint un enfant, il n’en fut nullement étonné et trouva la chose toute simple.
Plus positive que lui, Mina s’était vite lassée d’un vieux mari qui avait tant d’esprit et si peu de virilité. Elle n’avait pas tardé à se trouver un consolateur dans la personne d’un prince de la Houppe, prince Charmant sans principauté, beau cavalier, ami de la maison, cousinant de la main gauche avec l’héritier du mari de sa maîtresse.
Les années s’écoulèrent. Mina s’était organisé une existence en partie double, avec son mari et le prince : le premier comme protecteur et banquier, le second comme… protégé : Émile par nécessité, Alphonse pour les menus plaisirs.
Seulement avec l’âge l’imagination du mari allait chaque jour s’affaiblissant davantage, Mina renonça à lui faire accepter comme siennes ses nouvelles conceptions immaculées.
Elle en fut quitte pour faire de temps à autre quelque petit voyage d’agrément en Angleterre, d’où elle revenait chaque fois bien portante, la taille affinée, le visage un peu pâli par la traversée. Voilà tout.
Mais, Émile étant un homme public, les gazettes commencèrent à s’occuper des mésaventures de sa vie privée, parlant, racontant, commentant. Si bien qu’un jour, les allusions à Georges Dandin devinrent si fréquentes et si transparentes qu’Émile dut s’arracher aux combinaisons de la haute politique et de la finance transcendante, pour donner un instant aux cascades de sa femme qui, en déversant sur son nom le ridicule public, créait un obstacle de plus aux rêves de son ambition toujours vivace.
Après avoir tenu conseil avec la Lionne
restée son amie et son inspiratrice, Émile laissa cette dernière réunir les éléments d’une petite enquête à Paris et en Angleterre. La jalousie donnait des ailes à la vieille Esther qui, à titre de documents, rapporta du pays d’outre-Manche les photographies de deux petits bébés charmants, tout le portrait de leur père, — le prince s’entend.
Le mari se décida alors à une rupture.
Ce fut encore la Lionne
qu’il choisit comme intermédiaire de la petite combinaison conclue à l’amiable avec Mina.
Celle-ci quitta son mari, et se retira chez… Esther avec ses deux enfants, qui formèrent ainsi une famille à la vieille Lionne
dans l’âge terrible de l’isolement. Le mari servit une rente de 25.000 francs, chiffre fixé par Esther comme suffisant.
Et voilà les deux femmes, l’une légitime et adultère, l’autre sans droits et dévouée, qui unissant leurs deux abandons font vie commune sous le même toit, la Lionne
jouant avec les petites filles le rôle de jeune grand-mère, et envers la femme répudiée, celui de conseillère.
Quant au prince Charmant, cause de la rupture, il accourt chez sa bien-aimée, attiré par l’espoir de toucher le capital de la dot reconnue.
Pendant quelque temps le couple fila le parfait amour… libre, et Mina put croire que la tendresse de son prince compenserait les avantages de la situation qu’elle avait perdue pour lui.
Mais le changement n’avait plus le même charme pour le prince. Il soupirait mélancoliquement en songeant au temps heureux où la caisse inépuisable du publiciste homme d’affaires lui était toujours ouverte, par la blanche main de Mina.
Les soupirs d’un amant ne sauraient laisser froide une tendre amante. On n’a pas de capital, mais on a du cœur et des bijoux.
Sans doute on ne passe pas, comme les héroïnes de M. Zola, son porte-monnaie à un prince. Oh ! non. Cela ne se fait point ainsi. On est grand seigneur ! On vient de perdre au jeu, on va être affiché. Il faut payer dans les vingt-quatre heures, l’honneur le veut. Eh mon Dieu ! la fortune ne sera pas toujours cruelle.
L’amie prête ses diamants, que dans un mois on lui rendra. Manque de mémoire n’est pas crime.
Et ainsi, colliers, bracelets, bagues, les bijoux passent jusqu’au dernier chez le prêteur à la petite semaine.
Les dentelles, les tableaux, les meubles suivent à leur tour.
Un jour vient où il ne reste plus que la maigre pension alimentaire incapable de payer les miettes d’un luxe princier.
Que faire ? N’a-t-on pas une amie, une femme d’expérience dont les conseils ne vous ont jamais manqué au milieu des passes difficiles. Elle connaît des gens discrets, vieux capitalistes, hommes prudents et officiels, toujours prêts à se montrer généreux envers une jolie femme, et ne demandant en échange que le mince et court sacrifice d’un moment. Le monde a des mots sévères pour ces complaisances, mais l’amitié avant tout.
Ainsi parle la Lionne
à sa jeune amie, en lui conseillant de s’en fier à sa vieille expérience.
Mina essaye, va faire des séances de plus en plus fréquentes chez les marchandes de plaisir. Le prince Charmant pourra payer ses culottes.
Sa main droite ignorera toujours, d’ailleurs, ce qu’a reçu sa main gauche, celle qui lui sert à faire des cadeaux aux belles petites.
Et il arrivera parfois que, sous le même toit, sur le même carré d’une maison à bonne fortune, Mina dans un boudoir et de la Houppe dans un autre, seront réunis sans le savoir. La première, tirant les marrons du feu pour permettre à l’autre de les faire croquer par toutes les dents blanches qui ont appétit.
Esther couvait du regard cette déchéance à laquelle elle présidait et dont la vue quotidienne assouvissait sa vengeance de femme.
Mais Mina manquait de savoir-faire. Habituée chez son mari à recevoir, avec son prince à donner, elle était mal préparée à demander. Il y eut de terribles fluctuations dans la prospérité des associés.
Un jour que Mina avait manqué quelque belle occasion, le prince Alphonse de la Houppe en prit prétexte pour lui déclarer qu’il était indigne de lui de continuer à voir une femme qui le trompait
.
Après cette tirade noble, le prince Charmant releva galamment les accroche-cœur de sa moustache et transporta ses dieux lares dans le nid omnibus d’une belle petite.
Cet abandon laissa Mina dans la stupeur.
L’orgueil, la vanité, sinon l’amour, sombraient à la fois.
Elle s’en fut se cacher à Nice où, pendant une crise léthargique, le feu prit à sa maison.
Le grand Émile paya les deux ou trois dizaines de mille francs que coûtèrent les dégâts causés par cette dernière équipée.
Aujourd’hui Mina vieillie, les cheveux argentés, vit seule et marche comme une somnambule dans un rêve.
Elle mène l’existence d’une recluse de couvent ou de harem, passant parfois tout un jour dans la moiteur du lit. Le reste du temps elle se traîne de meuble en meuble, vêtue de peignoirs en dentelles, ou de jupes de satin, se nourrissant de sucreries, de gâteaux, sans jamais se résigner à un long repas.
Pour endormir son dégoût de toutes choses, elle s’est adonnée à l’habitude la plus singulière.
Comme certaines Américaines de Boston ou de New York qui, fatiguées de l’abus du tabac, se livrent au goût de l’opium, ainsi Mina demande l’engourdissement de la pensée, l’oubli à des piqûres de morphine.
Dans tous les coins de l’appartement qu’elle habite, pêle-mêle avec des débris de victuailles, des aliments oubliés ou cachés derrière des meubles, traînent les petits instruments spéciaux qui lui servent à s’administrer la drogue somnifère. Au milieu d’une phrase elle s’arrête, saisit l’instrument et crac ! elle absorbe une nouvelle dose. Son corps est rouge de piqûres.
Dans un abandon complet de sa personne, elle n’a conservé une lueur d’intérêt que pour les chiffons, la toilette.
En dehors de ce sujet, vous ne tirerez pas d’elle trois paroles suivies.
Son regard est fixe comme celui des hallucinées, et ne s’anime d’une certaine vie que lorsqu’il s’agit d’étoffes ou de costumes.
Elle est quelquefois prise de l’envie subite de s’habiller, et alors tous les souvenirs confus de son élégance passée se mêlant dans sa cervelle affadie par l’usage de la morphine, elle se compose les costumes les plus invraisemblables, où les détails du luxe le plus raffiné contrastent péniblement avec l’oubli complet des soins les plus vulgaires.
La Lionne
est morte à présent.
Le grand Émile est mort aussi, et son testament déshérite, comme on devait s’y attendre, cette femme qui fut si peu la sienne, et les enfants du prince au profit de l’héritier naturel dont Émile s’était fait un fils.
La part de Mina est donc réduite à la dot que son mari lui avait reconnue.
Mais elle n’est pas femme à accepter sans révolte une sentence qu’elle qualifie de dépouillement. Elle nie la validité du testament. De là, un procès qui va s’ouvrir.
L’héritier naturel du grand Émile lui a vainement fait offrir deux millions, dit-on, pour terminer le différend sans scandale pour la mémoire paternelle. Mina ne veut rien entendre ; et l’affaire sera plaidée.
Des trois enfants qu’elle a eus dans le mariage, en dehors de son mari, il n’en reste plus qu’une à Mina. La première est morte avant la séparation, l’autre depuis peu.
Ne serait-il pas étrange maintenant qu’une décision légale fit passer sur la tête de celle qui reste, une fortune destinée, par la volonté du testateur, à son héritier naturel ? Auquel cas la petite fille qui en bénéficierait frustrerait ainsi son propre parent, puisque l’héritier naturel et le père de l’enfant sont cousins-germains par… le sang.
III. Le prince des Alphonses
Prince n’est pas suffisant, savez-vous.
Il serait roi, si l’on rendait justice au mérite en ce monde.
M. Dumas avait, dit-on, les yeux sur lui en écrivant la comédie qui a pour titre le petit nom de son Altesse.
Le prince unit dans ses origines féminines les souvenirs de la Terreur à ceux de la galanterie révolutionnaire.
Son nom patronymique rappelle à la fois les contes de Perrault et un grand ingénieur français, précurseur de M. de Lesseps.
Dans la galerie des portraits de famille figure un homme déshonoré par un procès fameux, sous le gouvernement constitutionnel qui a favorisé la fuite d’un duc assassin.
Si le compte rendu des débats manque à la collection des Causes célèbres, c’est que toutes les recherches tentées pour réunir les documents ont abouti à démontrer leur disparition des archives.
Feu M. Dufaure eût seul pu dire, sur tout cela, le fin mot dont il a emporté avec lui le secret.
Noblesse de cour d’assises, comme on voit.
La cousine du prince a rôti son balai jusqu’au manche et démontré aux dames françaises l’utilité des frontières, en matière de divorce.
Noblesse de robe, celle-là.
Grand, élancé, fringant, favoris et moustache en croc, carreau dans l’œil, le prince Alphonse a la réputation d’un sportsman habile, passé maître dans toutes les élégances, vrai type moderne du désœuvré de grand ton.
Les femmes admirent son air conquérant.
Ses allures entreprenantes font revivre les souvenirs des anciens coureurs de balconnades, et réincarnent les mignons.
Personne, parmi les beaux fils de l’aristocratie noceuse, n’a cette haute allure, ce semblant de passion froidement entraînante qui enivre les femmes et les conquiert.
S’éprend-il d’une beauté nouvelle, c’est un assaut permanent de furieuses attaques, de brûlants aveux, des violences savantes vite pardonnées.
Eh bien ! tout cela, ce n’est même pas la comédie de l’amour, c’en est l’industrie tout au plus.
Le prince domine de toute la tête le peuple des exploiteurs de l’amour dont il est le suzerain.
Don Juan s’est fait commerçant, tient boutique. Il a des livres, je suppose, en partie double, conformément aux lois du code de commerce.
Chaque objet est article de commerce marqué en prix connu.
Un bijou pour un sourire, une lettre de change pour un baiser.
Il y a aussi un répertoire de la solvabilité de chacune et du crédit qu’on peut lui faire : Louise trois mois, Marguerite deux, Juliette au comptant.
Don Juan est bon administrateur.
Il est né avec un patrimoine modeste. Cinquante louis le mois.
Il n’y avait pas là de quoi être bien fastueux !
Et don Juan avait des goûts de luxe à satisfaire.
Le club, les premières, les courses, les bains de mer, les chasses, les quatre saisons de la grande vie, cela coûte.
Il fallait pouvoir s’offrir tout cela cependant, sous peine de violer les règles du chic, sans écorner pourtant le maigre capital qui lui assurait le pain quotidien.
C’est ici que les grandes dames, protectrices nées de tous les chérubins adolescents, apparurent avec leurs petites économies et leurs cadeaux en forme de souvenirs, discrètement offerts, acceptés avec la légèreté et la désinvolture d’un grand seigneur.
Il fallait l’entendre au bois, au cercle faisant étalage de son butin.
— Cette bague est un cadeau de la duchesse de M***.
— C’est la princesse de S*** qui m’a fait présent de cette épingle.
— J’ai pris ce diamant à ma petite Cochonnette.
Le prince des Alphonses avait touché son cachet.
Survint l’épisode Mina.
On a vu le prince guettant à la porte de la jeune mariée qui lui ouvrait la caisse conjugale.
— Oh ! la belle étoffe ! disait un jour le prince en voyant déployer chez son amie une pièce de velours cramoisi. Quel joli coin de feu on ferait avec cela.
Quarante-huit heures plus tard, Alphonse de la Houppe voyait son souhait accompli. Mina avait fait à son prince la surprise du veston convoité, qu’il trouva discrètement déposé sur le pied de son lit.
Le veston fut brûlé par mégarde, un soir que le prince l’avait laissé traîner trop près du foyer.
— C’est à peine s’il l’a mis trois ou quatre fois, le pauvre cher, dit aujourd’hui la mélancolique Mina, revenue sur le compte de son triste sire, et évoquant ce souvenir des temps heureux.
Mina dépouillée et réduite à sa rente, le prince Charmant lui tira son chapeau sans même donner un baiser aux deux enfants qu’il lui laissait, et vint rejoindre une belle-petite avec laquelle il vivait en partie double.
Laide, mûre, teinte et peinte, la Saint-C*** ainsi nommée, d’après premier son amant en titre, traitait le prince comme celui-ci traitait Mina, exerçant sur lui l’ascendant du vice crapuleux, seul capable d’exciter sa fantaisie.
C’est pour cette femme qu’Alphonse avait fait à Mina les emprunts successifs destinés à payer le droit d’entrée à l’alcôve de la fille.
Privé de son banquier ordinaire, le prince Alphonse fut reçu, on devine comment. Mal. On lui ferma la porte.
Alors cet homme sans cœur, sans honneur, sans argent, songea à faire une fin, et voulut assurer du même coup l’avenir de ses goûts de luxe et de son faible pour Henriette Saint-C***.
Il commença de se recommander aux douairières et aux chefs de ces agences spéciales où, moyennant une commission honnête, on organise la rencontre des âmes qui se cherchent
, et l’accouplement des dots avec les noms plus ou moins fameux de l’annuaire héraldique.
On retourna ciel et terre pour trouver une héritière de bonne volonté.
La Saint-C*** avait déclaré qu’elle ne recevrait plus M. le prince qu’avec espèces sonnantes.
Notre don Juan aux abois commençait à désespérer, quand une grande dame, affiliée à une agence matrimoniale en renom vint lui proposer une bonne affaire : douze ou quinze millions de dot et une fille charmante.
Il y avait bien une petite anicroche, mais rien de grave.
Fille d’une petite tripière de la rue Saint-Lazare, son père était le dernier descendant d’une dynastie d’hommes enrichis par des procédés mystérieux auxquels le peuple faisait allusion par le surnom de Michels-Voleurs
, qu’il leur donna.
Vivant en Harpagons pour dissimuler leur fortune, les deux détenteurs de cet argent, le père et l’oncle du mari de la tripière laissaient leur fils et neveu dans un abandon misérable. L’enfant avait été confié à de pauvres concierges, grandissant comme il avait pu.
Le jour où, par la mort des deux avares, il se trouva en possession inattendue d’un si gros héritage sa première fantaisie d’homme riche fut pour une pipe d’écume de mer.
Il épousa aussitôt la petite tripière mais ne jouit pas longtemps de l’opulence à laquelle il n’était pas préparé.
Il mourut bientôt, laissant sa veuve et sa fille maîtresses d’un chiffre très respectable de millions.
Alors, chez ces deux femmes, s’opéra une transformation singulière.
Dirigée par un confesseur habile, la petite tripière de la rue Saint-Lazare fit venir des maîtres de toutes sortes et improvisa, d’arrache-pied, en quelques années, une instruction et une éducation qui devaient ouvrir à sa fille l’accès du monde où sa dot l’appelait à vivre. Bien mieux, pour ne pas rougir devant son enfant, la tripière partagea ses études.
Ce tour de force, l’ambition de la mère pour sa fille et les brillantes facultés de cette dernière l’accomplirent.
Un petit hôtel, calme et retiré dans le faubourg Saint-Germain, une vie sévère de recueillement et d’étude, avec de timides et rares échappées dans un monde choisi par le confesseur, tel fut le programme de l’existence des deux femmes pendant de longs mois. Au bout de ce temps vous n’eussiez jamais deviné, dans cette ravissante et élégante demoiselle, parée de tous les raffinements d’un luxe de bon goût, douée de tous les talents réservés d’ordinaire aux enfants des maisons aristocratiques, et familière avec tous les usages de l’étiquette la plus minutieuse ; dans cette mère modeste, prudente et pleine de dignité, vous n’eussiez pas reconnu l’ex-tripière et sa fille, la petite-fille de Michel-Voleur.
Telle était la fiancée avec laquelle on offrait au prince de la Houppe une mésalliance dorée.
Notre Alphonse n’hésita pas et se sacrifia.
La grande dame intermédiaire toucha sa commission ; ce fut un gros événement dans les agences matrimoniales et dans le noble faubourg.
Mais quand parut la jeune princesse parée du charme de la jeunesse, des grâces d’une éducation parfaite, grande dame par la beauté et par les manières, on se chuchota à l’oreille que, s’il y avait mésalliance, elle n’était pas du côté du prince, et chacun fit accueil à la nouvelle recrue.
Quant à Son Altesse, ayant touché la dot, il prit la nuit même du mariage le chemin de l’appartement de la Saint-C***, faisant tapage à sa porte, ramené là par la jalousie et l’habitude, décidé à s’assurer qu’il n’était pas remplacé pour toujours.
Bonne fille, la Saint-C*** entrebâilla sa porte, et manœuvra si bien que le plus avare des Alphonses, menacé de la publication de lettres scandaleuses, dut payer sa sécurité d’une rente de cinquante louis par mois assurée à son ex-maîtresse.
Par exemple, il obtint de la préfecture de police une perquisition au domicile de la belle et fit faire main-basse sur toute sa littérature compromettante ; après quoi seulement, ayant repris un peu de sérénité, il mena de plus belle la vie de garçon.
Le bruit de cette générosité insolite arriva aux oreilles de Mina, la délaissée. Quelques amis s’entremirent pour obtenir du prince, sinon une dot pour sa fille, du moins la restitution des sommes que Mina lui a prêtées avant son mariage.
Alphonse est resté sourd à toutes les demandes.
La mère de la princesse n’a pas tardé à connaître son gendre.
Décidée à le déshériter, elle s’est mariée en Italie avec un homme qui l’a faite contesina. Elle a aujourd’hui un enfant qui grandira.
Le prince Charmant, lui, mène en paix la vie à grandes guides ; tandis que sa femme habite le château, il continue sa tournée de belles-petites, dont un fournisseur spécial l’approvisionne.
Son titre et sa grande fortune lui ouvrent toutes les portes.
Ce qui n’empêche qu’il n’ait encore de vieux reliquats de compte.
Avec un million de rentes, il ne paye pas encore ; mais enfin il ne se fait plus payer. C’est un progrès.
IV. La Tour B***
Voilà une physionomie intéressante, et qui me plaît à esquisser.
Sans rôle officiel dans la comédie judiciaire qui va se jouer autour du testament que dénonce Mina, son nom ne sera même pas prononcé aux débats. Mais elle n’en est pas moins entièrement liée à l’action.
N’est-elle pas l’âme, l’inspiratrice, l’Égérie et… l’associée du baron Joly, le financier qui se trouve aujourd’hui détenteur d’une partie de la fortune, objet du litige.
Figure curieuse dont les traits sont un peu effacés maintenant ; elle a été jadis la reine d’un salon, l’âme d’un cénacle où plusieurs dynasties de princes et de Mécènes se sont succédé… au temps où il y avait encore des salons, des cénacles, des princes et des Mécènes.
D’où vient-elle ?
On a voulu la ranger dans le bataillon des petites blanchisseuses de Monselet.
La vérité, c’est que Jane vient de Reims, patrie des biscuits et du Champagne.
Ce premier chapitre de la vie à Paris, est le même pour toutes les provinciales qui débutent. Plus ou moins de biscuits, plus ou moins de Champagne, voilà tout.
Un matin, elle se réveilla dans la chambre d’un petit homme maigre, à l’œil intelligent, énergique.
— Comment t’appelles-tu ? disait-elle.
— Fournier.
— Ton petit nom ?
— Marc !
— Qu’est-ce que tu vends ?
— Les drames des autres.
C’était une occasion pour Jane de se faire graver des cartes de visites avec le mot : Artiste.
Elle eut le bon sens de n’en rien faire, aimant mieux jouer la comédie à la ville.
Marc était un homme de goût. Il se prit d’une belle fantaisie pour cette intelligence souple, flexible, nature d’artiste, entrant toute seule dans les rôles qu’elle se donnait à elle-même.
Il éprouva un vrai plaisir professionnel à façonner ce caractère mobile, à guider cette femme dans le mystérieux travail de chrysalide, par lequel, dépouillant la Champenoise, elle ne tarda pas à se transformer en une brillante Parisienne, qui devint le plus habile auxiliaire et le premier ministre de sa royauté directoriale.
La transformation fut bientôt assez complète pour que le nom plébéien de Jane lui parût indigne de sa nature aristocratique.
Elle s’adressa à son noble ami, le comte de Br***, homme charmant, plein de complaisances pour les femmes, très versé dans la science du blason. Et celui-ci découvrit pour le compte de Mlle Jane, parchemins, devise et généalogie… authentiques.
De quoi peindre les panneaux de sa voiture, graver le chaton de son cachet, et broder le coin de son mouchoir.
À si haute dame il fallut bientôt mieux qu’une souveraineté de théâtre.
Elle était en quête d’un duc et pair pour le moins, quand la Providence, sous la forme d’une femme irritée, la mit sur la piste d’un prince de famille souveraine.
Furieuse, la vieille Esther l’était contre son ancienne amie Anna Deslions qui, après s’être fait présenter par elle, le prince J*** N***, montrait un empressement un peu trop… économique à manifester sa reconnaissance du service rendu.
— Voulez-vous souper avec le prince ? demanda Esther à Jane.
Si elle accepta, on le devine. La chose fut bientôt combinée, chaque rôle appris et répété.
Jane arriva parée de brillants superbes empruntés à une amie ; le prince, fasciné par la beauté de sa voisine de table, charmé, enivré par son esprit, ne fut pas long à implorer à genoux la faveur d’un coup de canif dans son pseudo-contrat avec Anna.
Pour amener une rupture définitive, la perfide Esther fit mieux. Elle signala au prince certaines heures précises où la fantaisiste Anna donnait à monseigneur un lieutenant malgré lui, dans la personne du spirituel Lambert Thiboust.
Fort peu naïf de sa nature, et défiant comme un Corse, le prince n’avait jamais eu que des illusions très vagues quant à la vertu d’Anna.
Se reposant sur sa propre vigilance du soin d’éviter le ridicule, il gardait une clef discrète, grâce à laquelle, à toute heure, sans bruit, il pouvait faire son apparition chez la belle, et surprendre son infante.
Mais toute la ruse d’un Machiavel n’était que précaution inutile avec une femme comme Anna.
Un ingénieux système de sonnerie, disposé à la porte réservée au prince, rendait toute surprise impossible.
Au jour dit, notre amoureux en titre arrive à pas de loup. La sonnette fonctionne et vient avertir Anna de l’arrivée du jaloux.
Esther était fort bien renseignée. Le brillant Lambert commençait son duo dans l’alcôve bien close. La sonnette dénonciatrice surprit le couple amoureux dans le plus négligé de tous les abandons.
Compromettre la position
d’une amie, Thiboust en était incapable. Les balcons et les escalades sont choses familières à un dramaturge. D’une main rapide, il réunit à la hâte ses vêtements épars, et crac, d’un saut agile, il franchit la distance de la fenêtre au sol, un petit rez-de-chaussée.
C’était l’hiver. Un pied de neige couvrait Paris d’un linceul blanc.
De son mieux, tout en se dissimulant dans le jardin, pestant contre les jaloux en général et contre les princes en particulier, Thiboust se rhabilla, dans l’ordre : pantalon, gilet, redingote.
Quand vint le tour des bottines, l’auteur dramatique partit d’un grand éclat de rire.
Dans sa hâte à fuir, il avait commis une erreur fatale. Sa main, à tâtons, rencontrant les premiers escarpins venus, s’en était emparée sans réflexion…
À la place de ses brodequins d’homme, il avait pris les fines bottines de sa bien-aimée.
On voit d’ici le solo de fou rire et l’embarras comique de Lambert, grelottant les pieds dans la neige ! Il lui fallut, dans cet équipage, descendre les Champs-Élysées, au risque d’une fluxion de poitrine, jusqu’à ce qu’un fiacre attardé, rencontré par bonheur, recueillit le naufragé de l’amour.
Le prince trouva-t-il au boudoir la paire de bottines oubliée ? Connut-il la chose par une indiscrétion ?
Toujours est qu’il sut l’aventure et rompit tout à fait avec Anna.
Esther et La Tour B*** triomphèrent.
Cette dernière devint favorite en titre, présidente solitaire du cénacle où n’étaient reçus que des hommes.
Un parterre de princes, princes de l’almanach de Gotha, de la littérature, de la finance et des arts.
La Tour B*** commença de mettre en pratique la théorie formulée par une grande artiste de mes bonnes amies.
Pas d’amant, c’est-à-dire de maître, rien que des amis.
Théorie habile et commode ! Chacun des prétendants se figure ainsi qu’on trompe quelqu’un pour lui et tolère les autres !
Elle réunissait ainsi autour de sa table, dans un aimable abandon, le passé, le présent, et… l’avenir.
Le prince servait d’étiquette et de gérant responsable. Girardin, le prince Napoléon, Sainte-Beuve, Mocquart, Arsène Houssaye, le marquis de Rouville, etc., etc., faisaient tour à tour comme au jeu des quatre coins, le numéro un que l’on trompe.
Dennery en était. Mais n’ayant pas encore conquis sa grande noblesse de lettres, il n’était admis qu’avec l’apostrophe plus aristocratique d’Hennery.
Le baron Joly, aujourd’hui titulaire sur le tard, après la mort ou le départ de tous les autres, ne fut d’abord reçu que comme treizième à la douzaine.
Un soir, le grand Émile, Sainte-Beuve et quelques autres ayant dîné chez la Tour B***, se retirèrent de bonne heure pour aller faire une apparition chez Éd. About, qui donnait une soirée, et laissèrent en tête-à-tête avec la dame le futur baron Joly.
Le grand Émile était, par hasard ce soir-là, d’une de ces humeurs nerveuses et jalouses qui allaient assez bien avec son caractère de femme.
— Si nous retournions dire bonsoir à Jane, dit-il à A. Houssaye, en sortant de chez About.
Houssaye lui remontra l’inconvenance de cette proposition, mais Émile pensait à Joly. Il entraîna Arsène.
On arrive chez la Tour B***. Elle était dans son boudoir. Joly prenait patience dans le salon.
— Le temps de vous serrer la main au passage, dit Émile, déposant un baiser sur le poignet blanc de la dame, dans l’entrebâillage de la porte.
Puis s’éloignant.
— Vous venez avec nous, Joly.
Celui-là dut s’exécuter et suivit résigné.
Mais en bas de l’escalier, l’accès de jalousie platonique étant passé, et la philosophie du sceptique reprenant le dessus :
— J’y pense, mon cher Joly, dans mon coupé il n’y a pas de place pour trois. Il vous faudra prendre une voiture.
Et tout bas à son compagnon :
— Je pourrais le faire geler sur le siège du cocher. J’aime mieux le laisser retourner là-haut… Après tout cela n’a pas d’importance. Bonne nuit, Joly.
Ce fut l’époque de la grande vogue de la Tour B***. Femme de tête, au coup d’œil pénétrant, A. Houssaye avait coutume de dire d’elle que : lui montrer son visage c’était lui montrer son cœur
.
Dans une étude perpétuelle d’elle-même et des gens qui l’entouraient, elle était toujours en représentation.
Donnait-elle à dîner ? Une heure auparavant, elle feuilletait le Dictionnaire de la conversation, répétant sa soirée, repassant les sujets qu’elle comptait traiter avec les spécialistes.
Il n’y a plus aujourd’hui de femmes capables de ce soin, et sacrifiant autant à l’art de conquérir des hommes.
Avec cela une inconscience adorable :
— Je ne veux rien de toi, disait-elle un jour à Thiboust, dans un moment d’abandon. Prends cinquante-mille francs, et allons passer un mois en Italie.
Despote superbe, s’il faut en croire les souvenirs de quelques-uns.
— Trompe-moi, mais ne me quitte pas, lui disait Marc Fournier.
— Laisse-moi vivre dans ton rayonnement, disait le pauvre Lambert, au temps où ni l’un ni l’autre n’étaient encore des officiels.
Quand elle était avec le prince, le grand Émile vint la trouver et, déposant devant elle cinquante-mille francs en billets de banque, la supplia de sauver son fils qui s’était amouraché d’une certaine chanoinesse et parlait de l’épouser.
La Tour B*** traita Émile en camarade, et sauva si bien son fils que celui-ci, qui avait la monomanie de la réhabilitation, fut à deux doigts de la prendre elle-même pour femme.
Baroche fils avait ses entrées dérobées dans l’alcôve. C’est de lui que vient la fortune de Jane. À sa mort, elle se trouva légataire universelle d’usines alors sans valeur. Un sien ami, M. de L***, fit prospérer l’entreprise qui rapporte aujourd’hui cent-mille francs de rente.
Par reconnaissance, Jane s’affubla du nom du gérant qu’elle fit passer quelque temps pour son maître légitime. Mais un jour de brouille, elle reprit son ancien nom, expliquant la rupture par un mariage religieux qui n’était pas valide devant la loi civile.
Aujourd’hui elle n’est plus jeune, mais elle est grande dame plus que jamais. Compagne et partenaire du baron Joly, pas une affaire ne se conclut sans son approbation. Elle réunit les actionnaires, stimule les capitalistes, séduit les ministres, touche les pots de vin. Le temps des premiers débuts est loin.
Si loin qu’elle l’oublie un peu trop facilement.
— Savez-vous bien, mon cher poète, disait-elle un jour à M.A. Houssaye, ce que peut coûter l’omnibus ?
— L’omnibus, répondit le Jupiter doux que l’on sait, mais vous en descendez, chère madame.
Il y a quelque temps, elle acheta l’hôtel Musard, mais craignit de se compromettre, et ne voulut pas l’habiter.
C’est la vraie femme de cour — d’où l’on a fait courtisane.
Elle vit rangée, presque en odeur de sainteté.
Un premier président, qui habite la même maison, disait d’elle un jour :
— Elle est fort bien, cette dame. Elle reçoit des gens comme il faut. On peut laisser les fenêtres ouvertes de son côté.
Peut-être finira-t-elle dans le rôle d’une épouse légitime.
Mais il faut attendre.
Car le baron Joly est marié, et sa femme est en bonne santé.
V. Déclaration
Je suis violemment émue, troublée.
Au moment où je n’y pensais guère, le directeur du Henri IV est venu à moi cet été :
— Cherchez, m’a-t-il dit, dans les gens et les choses qui vous entourent, ceux d’hier et de demain, observez, écoutez ce qui se dit au théâtre, à la ville, et racontez-le à nos lecteurs.
Je m’enquiers, je me souviens, et, après avoir contrôlé sévèrement l’exactitude de tous les racontars, et adopté cette règle de ne jamais parler de ceux que je connais
, je porte au journal le récit de ce qu’on se chuchote à l’oreille.
— Mais nous connaissons ces histoires-là, disent les lecteurs.
Cependant au journal on m’encourage. On me presse de poursuivre. Les hasards de l’actualité m’amènent à des silhouettes prises sur le vif.
Et voilà qu’à la suite de quelques lignes écrites par moi, un galant homme qui me connaît à peine, vient de se couper la gorge avec un autre homme qu’il n’a jamais vu, tandis que ce dernier ne sait de moi que ce que l’on peut apprendre de l’avant-scène à la scène.
Comme prétexte à cette boucherie, on en appelle aux mœurs de l’an de progrès 1881 qui donnent au rédacteur en chef d’un journal le droit de revendiquer, avant tout autre, la responsabilité d’un article signé par une femme, c’est-à-dire par une inconsciente, par une mineure morale.
Je demande à parler de ces choses graves avec la raison d’une femme.
Le code moral du peuple le plus spirituel et le plus chevaleresque de la terre veut que chacune de nous soit toujours accompagnée dans la vie par un chaperon, un répondant.
Mais cette règle a été faite pour les Françaises rangées par M. Alexandre Dumas fils dans la catégorie des femmes de foyer, celles qui, dans l’héritage de famille, ont trouvé une quenouille pour filer la laine en gardant la maison.
Quant à la comédienne, à l’artiste, qui vit de l’existence des indépendantes, va-t-elle être enfermée dans les mêmes obligations étroites ?
Ne sommes-nous pas en marge de ce qu’on est convenu d’appeler la Société ?
Les mœurs de ce peuple galant n’ont-elles pas consacré le droit du public à s’occuper de nous juger, à nous caricaturer, à nous censurer ?
Irresponsables !
Le sommes-nous en face des devoirs et des charges qui nous incombent d’ordinaire : une mère, une sœur, souvent toute une famille dont il faut être le protecteur et le défenseur dans la lutte contre la vie ?
Prend-on souci de ce que deviennent, dans cette lutte, et notre orgueil et notre cœur, et la dignité de nous-même ?
Non pas, on juge sans appel, sans merci, on nous laisse en dehors de la société, simplement.
Irresponsables !
Je croyais la question réglée depuis longtemps.
Ce n’est pas d’hier, lors de la création des Mohicans de Paris au théâtre de la Gaîté.
Alexandre Dumas père, dans la dédicace qu’il me fit de la pièce, avait écrit cette phrase :
Mlle Marie Colombier en est à son second début, à sa première jeunesse (faisant allusion à la Jeunesse du roi Henri, mon premier début), je doute même qu’elle soit majeure.
Heureusement le théâtre émancipe !
Nous sommes donc un monde à part où les femmes ont à faire acte d’indépendance, de virilité, comme les hommes, et sont émancipées avant l’âge de la majorité ordinaire.
Participant à tous les mondes, appelées à peindre les passions du pauvre et du riche, nous devons être tour à tour ouvrières et bourgeoises et duchesses, et c’est pour cela que nous avons accès partout, telle grande dame de la noblesse ou de la finance se regarde comme flattée de parler art et chiffons avec nous, de nous faire les honneurs du salon où nous introduit le sauf-conduit de notre titre de comédienne. Mais quoi, il faut ce prétexte de l’art à leur curiosité de voir avec le lorgnon ces gens étranges qu’elles ne font qu’apercevoir du bout de la lorgnette.
Et nous restons pour ces dames une classe hors cadre, vivant à l’écart de leur société.
Eh bien ! pourquoi donc ne nous serait-il pas permis de prendre parfois lorgnon ou lorgnette nous aussi, et de regarder à notre tour, de juger ?
N’est-ce pas dans ce monde dont nous ne sommes pas, que peuvent s’observer les de comédies les plus intéressantes ?
Mais, dira-t-on, la femme doit être charme et non arme.
Nous traite-t-on en femme ? A-t-on pour nous les égards dus aux femmes ?
La chronique quotidienne se fait-elle scrupule d’attaquer notre vie privée, de livrer à tous les commentaires du ridicule, de la critique implacable, du sarcasme âcre et de la satire sans pitié, non-seulement les incidents de notre carrière professionnelle, mais aussi les indiscrétions, fausses ou vraies, sur notre existence intime ?
Que dirait-on cependant si, le lendemain où paraît un article de ce genre, le directeur du théâtre, le régisseur ou l’auteur de la pièce envoyait ses témoins au journal ?
On dit volontiers que nous appartenons au public.
Eh bien, par réciprocité, il semble juste que le public nous appartienne. Surtout cette classe de gens qui, favorisés du sort, sont nés dans les rangs élevés de la société et s’affranchissent volontairement de ses conventions, descendant ainsi par leur propre choix ces échelons sociaux que nous n’arrivons à gravir qu’avec tant de peine.
Si je vivais dans la société américaine où, sans distinction de sexe et de situation professionnelle, chacun est comptable de ses actes, j’aurais le droit de m’adresser à ceux auxquels il plaît de reconnaître leurs photographies dans mes croquis fantaisistes, et de leur dire :
— Je tire le pistolet. Je m’effacerais au besoin sur le terrain, sans crainte de l’épigramme, je déclare que j’abats, les oiseaux-mouches au vol, et suis à la disposición de usted.
Mais je vis à Paris et l’on me répondra que, malgré tous les efforts faits pour nous américaniser, nous n’en sommes pas encore là, que ma proposition est impertinente, hors raison, et tout à fait de mauvais goût.
Et l’on me clora la bouche en répétant la formule :
— Vous êtes femme et, comme telle, irresponsable.
Eh bien, irresponsable, soit ! Un répondant est nécessaire. Il m’est imposé par les mœurs, fort bien. Mais cette concession faite, je demande qu’on m’en fasse une aussi.
Je ressens une profonde reconnaissance, une véritable admiration pour le rédacteur en chef qui, prenant les devants, s’est prévalu de la coutume, pour réclamer le privilège d’endosseur bénévole, et a reçu un coup d’épée pour un coup de plume qu’il n’avait pas donné.
Mais aujourd’hui où il est heureusement presque rétabli, il me permettra de lui dire qu’il a poussé la concession aux mœurs, la complaisance sociale jusqu’aux dernières limites de l’abnégation personnelle, et que le privilège qu’il a invoqué constitue une injustice criante… envers moi.
Il a usé de son droit, je demande à lui rappeler le mien.
Dans une étude sur la responsabilité, M. Jules Laffitte, directeur du Voltaire, a mentionné le cas d’un article signé d’un pseudonyme appartenant au journal.
Rien de semblable dans l’affaire du Henri IV.
Le jour où l’on m’a demandé de publier des impressions personnelles, j’ai fait suivre chaque article de mon nom en toutes lettres.
Aujourd’hui, sans tenir compte de la situation particulière d’indépendance qui est faite à la signataire, on lui dénie toute une responsabilité à cause de son sexe, et, à mes revendications, on répond :
— Vous êtes une femme, vous portez une robe.
Qu’on me traite en porte-robe, je l’admets, mais qu’on m’en laisse au moins les droits.
Il y a quelques jours à peine, un prêtre, porte-robe aussi celui-là, se trouvant visé par un article du Henri IV, faisait savoir au rédacteur en chef qu’il avait des frères pour revendiquer d’être ses tenants et demander réparation de l’injure.
C’était son droit.
Je n’ai pas de frère comme M. l’abbé Druon, mais j’ai des parents et des amis. Je réclame pour mes articles passés, et pour ceux qui paraîtront encore sous mon nom, le droit de choisir qui en accepte la responsabilité pour la signataire empêchée.
Et je fais de cette réserve une condition absolue à la continuation de ces chroniques.
VI. Mariage d’artistes
Messieurs du tribunal civil de la Seine l’échappent belle, sans s’en douter.
L’amour de la vérité me contraint d’avouer, en effet, que, si j’avais l’honneur de connaître le brelan de juges dont se compose cette Cour plus juste que sévère, je ne saurais en ce moment résister au désir de sauter au cou de chacun d’eux, sans préjudice de la révérence que je professe pour leur tocque.
Qu’on se le dise au Palais.
La raison de ce bel élan envers la magistrature ?
Un tout petit jugement rendu récemment.
Une chanteuse s’est mariée avec un musicien. — Cela se voit.
La femme regrette aujourd’hui le Oui !
prononcé devant M. le maire — cela se voit encore — et implore sa liberté.
Le mari ne proteste qu’à demi, mais sa femme était son banquier.
Si la loi la lui enlève, il réclame une pension alimentaire, et veut la moitié de ce que gagne la voix de sa femme.
Le tribunal a décidé que le mari doit se suffire, attendu qu’il a une assez bonne santé pour travailler lui-même
.
Jugement et considérant vont rendre rêveur plus d’un mari d’artiste.
Voyez-vous le petit T***, le mari de la blonde et poétique parfumeuse, la chanteuse de… canapé, dont le véritable nom de famille figure au dictionnaire de Rabelais, dans le chapitre des inexpressibles, voyez-vous le pauvre homme réduit aux minces bénéfices de la gratte de tailleur ?
Et cet autre, époux de la brune J***, une véritable artiste, celle-là ! Le moindre caprice judiciaire de Molda, et voilà son conjoint ramené aux temps oubliés où il courait le cachet comme croque-note et faisait métier de souffleur dans les théâtres de banlieue !
Que n’a-t-il été rendu quelques années plus tôt, ce bon jugement !
Il est une diva qui, grâce à lui, eût économisé sur son noble époux un petit million, qu’elle est aujourd’hui contrainte d’aller remplacer en Amérique !
Au nom des camarades en puissance de mari, j’adresse à messieurs de la Cour les plus chaudes félicitations.
Qu’on n’aille pas croire, au moins, que je prêche ici pour mon saint !
Le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu !
C’est que je sais, moi, un mariage d’artistes — musicien et chanteuse comme plus haut, — qui m’a dégoûtée de tous les autres.
Le mari, vous le connaissez : maestro à l’opoponax, bohème lyrique, il berce son rêve sur les flots verts d’une mer d’absinthe.
Courbet de la valse, il a peint en musique les caresses de la vague au pays de l’olivier. Il porte en Saint-Sacrement sa tête aux neiges précoces, et son nom conjugue au futur un synonyme du verbe poser.
La femme, brune aux traits fins et gracieux, insouciante diva d’opérette, promène dans les deux hémisphères ses grands yeux sombres, une voix boulevardière, des dents blanches et une taille charmante.
Le maestro de brasserie allait chez son futur beau-père qui cultivait la musique. Il se trouva là juste à point pour servir de témoin à la naissance de sa future femme.
L’enfant grandit, devint gentille, étudia, débuta et finit par trouver un engagement par delà les mers.
Au déjeuner d’adieu chez Brébant, on but à l’avenir. Le musicien porta un toast à la voyageuse :
— Tu vas nous revenir riche, Angèle. Si tu veux, nous nous marierons ?
— Tiens, c’est une idée !
Au bout de quatre ans, Angèle rapportait une tranche du Brésil, des bijoux superbes, une tonne d’or… plus ou moins vierge, et s’installait en grand style.
Le maestro retrouve toutes ces splendeurs au dîner de retour en famille.
Ébloui par les feux des diamants, il presse sa demande.
— Eh bien ! à quand la noce, Angèle ?
— Mais quand on voudra… On peut publier les bans.
La veille du jour fixé, le futur tombe chez sa fiancée.
— Remis à huitaine ! Les papiers ne sont pas venus.
— Bien, répond Angèle doucement. À huit jours !
Elle était chez elle, le lendemain matin, bien tranquille, ne pensant à rien. Un homme essoufflé fait irruption dans le salon.
— Comment ! pas encore prête ! Mais vous n’avez que le temps !
— Le temps de quoi ?
— De nous marier ! Tout s’arrange. Voilà les pièces.
— Quand cela ?
— Dans une heure.
Il brandissait, de la plus comique façon des papiers dans sa main droite, de la gauche un paquet fait d’un habit et d’une chemise à jabot, toute neuve.
Oh ! cette noce !
Il faudrait pouvoir en sténographier le récit épique fait par mon cher maître et ami Arsène Houssaye, qui y était comme témoin et la raconte en romancier.
Coupeau épousant Cerisette, M. Dupont, Gervaise.
Dans un fiacre en tête, Angèle et sa mère — cette dernière cumulant les rôles de témoin et de demoiselle d’honneur.
Une autre voiture, servait de cabinet de toilette improvisé. Le bohème pressé y changeait de linge, à la bonne franquette, sans pose.
Arrivés à la mairie des Batignolles, on cherche le marié. Personne.
Voici la noce qui part en chasse.
À travers les escaliers, les longs couloirs, les grandes salles chacun se renvoyait la question : Où est-il ? L’avez-vous vu ?
Dans la rue cependant, sur le pavé glissant, une marchande glapissait en poussant l’éventaire :
— Il arrive ! Il arrive !
Tout à coup, la mariée laisse échapper un cri.
Derrière le grillage vert d’un guichet, un homme écrivait tranquillement.
C’était le marié.
— Ne vous dérangez pas, dit-il sans lever la tête. Je suis à vous dans cinq minutes ! Le temps d’aider un camarade, de poser une signature, et j’arrive !
Il mariait un de ses amis, marquis bohème qui redorait son blason avec la dot d’une fillette enlevée à son beau-père, un des princes du théâtre.
Dix minutes plus tard, par devant M. le maire notre couple était uni. Le marié passait au doigt de l’épousée une alliance d’occasion — ci 16 fr. 50, pris sur la dernière pièce de 20 francs, le surplus étant destiné à payer le fiacre. La mariée, de son côté — par un échange de bons procédés — glissait au doigt de son mari un magnifique diamant brûlé, pierre unique, enchâssé dans un cercle d’or, dont les feux éclatants fascinaient les regards du bohème émerveillé.
Le soir, après le repas de famille, le maestro quittait l’appartement coquet de sa femme pour aller conduire, comme d’habitude, l’orchestre de l’Élysée-Montmartre.
Au moment de gagner la porte, il se ravisa.
— Mais au fait, pourquoi ne venez-vous pas tous là-bas, sans façon ? Venez-donc, on dansera.
— Tiens au fait ! Pourquoi pas ?
Et voilà la noce qui recommence l’odyssée du Chapeau de paille d’Italie sur les hauteurs du boulevard extérieur.
Jamais la main du maestro ne se leva si haute que ce soir-là, quand il attaqua la célèbre Valse des Roses. Et lorsqu’ils aperçurent à son doigt le merveilleux brillant, présent conjugal, les casquettes à pont du quartier eurent je ne sais quel mouvement de fierté en contemplant leur chef ordinaire.
Après le cancan final, le musicien-époux, jarret tendu, ne rentra pas dans son taudis sous les toits.
Trois années durant, les époux goûtèrent ensemble les douceurs d’une intimité… orageuse. Puis Angèle finit par trouver agaçant le régime des bourrasques quotidiennes.
Un jour que son seigneur et maître conduisait chez les hidalgos, le vent de l’indépendance souffla à l’oreille de la chanteuse.
Elle profita de l’occasion, signa avec le Brésil et se disposa à prendre le bateau.
Mais ici un petit obstacle.
En se mariant, le bohème était devenu réglé comme papier à musique, pour la fortune de sa femme.
Il gardait la clef du coffre-fort, chef-d’œuvre de Fichet, qu’Angèle avait acheté au retour de son voyage et où reposaient, derrière des serrures compliquées, bijoux, argent, valeurs, etc.
Les voyages sont chers par le temps qui court.
Angèle va chez Fichet qui reconnaît sa cliente.
— J’ai perdu ma clef ! dit-elle.
Quelques heures d’effraction par un ouvrier habile, et le coffre était enfoncé. On le répare. Angèle peut payer le prix de la traversée.
Dernier mouvement de délicatesse, elle laisse au chef de la communauté huit billets de mille comme carte de congé.
Ah ! combien d’hommes en ce monde…
Deux ans plus tard, retour à Paris où l’attend une demande en séparation.
Comparution devant le président.
— Qu’avez-vous à reprocher à madame ?
— Elle est partie au Brésil pendant vingt-quatre mois, sans mon consentement.
— L’accusez-vous d’adultère ?
— Oh ! pas du tout ! Cependant, je ne sais pas ce qu’elle a pu faire pendant tout ce temps-là !
— Qu’alliez-vous faire au Brésil, madame !
— Chanter l’opérette, monsieur. N’est-ce pas mon droit ?
— C’était votre droit, vous êtes artiste, vous avez exercé votre profession. C’est bien, le grief n’est pas suffisant, monsieur. — Et quels sont, madame, vos griefs contre votre mari ?
— L’incompatibilité d’humeur !
La séance levée, les époux sont dans la rue.
— Voyons, que faut-il faire ? dit Angèle. Je veux en finir et épargner votre bourse. Tenez, voilà qu’il pleut, montez dans ma voiture, nous causerons.
Le musicien accepte. En route, il demande :
— Tu as encore ton argent, tes bijoux, tes rentes ?
— Certainement.
— Deux ans de Brésil n’ont pas dû leur faire de mal.
— Non.
— Dis donc, Angèle… Si l’on arrangeait cela entre nous…
La voiture passait sur les boulevards.
— Tiens, arrêtons-nous au Riche
, Veux-tu ? Nous prendrons quelque chose. — Garçon ! une absinthe et une grenadine ! — Sais-tu, Angèle, il faut revenir avec moi. Tu arrives du Brésil, Pauline Épousé, ma maîtresse, me quitte justement pour y aller. Tu es bien plus jolie qu’elle. Je vais rester seul… Reviens avec moi. Veux-tu !
— Eh bien, et la séparation !
— Qu’est-ce que ça fait ! c’est pour le monde…
— Eh bien, soit ! Mais retire au moins la demande, et je reste.
Elle l’aimait encore.
Pour le monde
, l’autre ne voulut pas.
Aujourd’hui, tout est fini. Ils ne se saluent plus dans la rue.
Nous commentions entre femmes cette histoire dont les détails ne valent que par l’authenticité, et nous en tirions les conclusions de rigueur sur le compte des musiciens de cette école.
— Moi aussi j’ai mon histoire, dit la petite V***, brune croqueuse de pommes d’opéra-bouffe, et tenez je la rapporte aussi du Brésil.
Vous admirez les solitaires qui brillent à mes oreilles. Je les ai eus là-bas au pays du diamant. C’est tout ce qu’il y avait de plus beau chez les marchands. Eh bien ! un soir dans la coulisse de Rio, j’ai vu au doigt d’un abonné un diamant brûlé pour lequel je donnerais dix pendants comme ceux-ci. Par malheur cette pierre n’a pas encore trouvé sa pareille, à ce que m’a dit le richissime caballero auquel j’exprimais toute mon admiration pour son bijou.
— Nous appelons cela un diamant brûlé. C’est une pierre originale, et j’ai le regret, madame, ajouta-t-il, de ne pouvoir vous en faire présent. Je me suis promis de ne jamais plus me séparer de cette bague, pour laquelle j’ai une véritable superstition. Mais, par contre, je peux vous dire en deux mots ses états de service.
Je la portais depuis longtemps, quand, il y a quelques années, on donna, ici même, une représentation extraordinaire au bénéfice d’Angèle, une chanteuse parisienne. Elle me fit tant plaisir à voir et à entendre, que je la priai d’accepter cette bague en soutenir.
La chanteuse partit et je ne songeais plus à mon diamant, quand, le soir des débuts de votre troupe, je vois Pomponnet sous les traits du ténor T***, qui, tout en chantant sa plainte amoureuse, faisait scintiller à son doigt un diamant dont les feux attirèrent mon regard.
Nous autres Brésiliens, familiers avec le diamant, nous sommes tous plus ou moins joailliers d’instinct, et quand nous avons une fois vu une pierre originale, sa physionomie, sa personnalité, si je puis dire, nous est connue pour toujours.
Du premier coup d’œil je reconnus mon diamant.
À l’entracte je fus trouver le ténor et priai de me faire voir le bijou. C’était bien le même.
Je lui demandai d’où il le tenait.
Sans difficulté, il me dit d’un ton suffisant que c’était un présent de sa Clairette, mademoiselle Pauline Épousé.
Elle passait près de nous, je lui demande à son tour, avec toute sortes d’excuses, si elle peut me dire qui lui avait donné cette bague.
— C’est M***, mon ancien, le musicien toqué. Il ne me l’a pas donné, je le lui ai pris.
Ici s’interrompt la chaîne. Je n’ai pu remonter plus haut, et reconstituer toute la filière, mais qu’importe, ce bijou revenait à moi, fidèle. Je le rachetai du ténor. Il ne me quittera plus. Je l’ai surnommé la pierre de fidélité.
VII. Chez Arsène Houssaye
Aujourd’hui1 est pour moi jour de baptême. Mon éditeur — c’est amusant d’avoir un éditeur — fait au public la présentation de mon premier né.
Hier, j’ai été voir le parrain de l’enfant, pour lui faire ma visite et lui réclamer les dragées traditionnelles.
Le parrain c’est Arsène Houssaye, l’ami fidèle, le maître charmant, le poète des élégances féminines, le maître des amours mondaines et demi-mondaines.
— Cocher, avenue Friedland.
Arrivée à la porte de l’hôtel, déception. Arsène Houssaye a quitté l’hôtel qui lui servait à la fois de nid, de castel et de musée.
— Il a émigré quelque part en haut des Champs-Élysées, me dit-on, mais n’essayez pas, a-t-on ajouté, de le rencontrer : il est introuvable.
Par bonheur je suis tenace. J’ai fureté, cherché, questionné, tant et si bien qu’aux environs de la rue Lord-Byron, une rue d’un certain à-propos littéraire, je me suis heurtée à une petite porte basse, perdue dans la muraille.
Houssaye aura beau faire, il y aura toujours du romanesque dans tout ce qui le touche.
Quelques marches d’un escalier tendu de rouge, et je tombe — honni soit qui mal y pense — dans une magnifique chambre à coucher.
Tout un petit hall de dix mètres, où il y a beaucoup de femmes… peintes bien entendu : celle-ci par Lehman, celle-là par Diaz, puis deux magnifiques portraits de madame Arsène Houssaye première du nom.
Il y a d’autres tableaux de Gleyre, de Gérome, de Baudry, etc. Toutes les expressions de la beauté contemporaine, un buste de Jouffroy, un autre de Clésinger, les deux ciseaux les plus opposés.
Vous voyez que je connais mes maîtres.
Je ne parle pas de l’ameublement en vieux Boule, et de tout les bibelots de l’art mondain.
Me voilà dans l’antichambre où deux nègres de Venise me tendent leurs pattes de bois, en me regardant avec leurs yeux d’émail qui ont vu, il y a deux-cents ans, les doges et les seigneurs et les robes des princesses de la mer.
Je traverse la salle à manger, style renaissance, qui, à ce qu’il paraît, ne chômera pas cet hiver. Trop d’éclat peut-être. Dans une salle à manger, c’est la table qui doit être le point lumineux.
Là encore, tableaux, pastels ; Rosalba, Letourneur, Greuze, voire Boucher, ce qui n’est pas commun. Figures charmantes qui font compagnie au maître dans sa solitude.
J’arrive à une galerie italienne d’une décoration féerique. Supposez l’atelier du peintre des Mille et une Nuits. Et il y a un peintre.
Un homme grand, vêtu… d’une barbe blonde et d’une longue robe japonaise, brodée en soie aux mille couleurs éclatantes ; oiseaux et fleurs, tout une palette de peintre à la mode.
C’est Arsène Houssaye.
Peu de Parisiens savent que l’auteur des Grandes Dames a, comme jadis Théophile Gauthier, un joli brin de crayon
à sa plume, et qu’il peint à ses heures.
Sa manière s’inspire de Véronèse en passant par Diaz.
Au moment où j’entre, brosses à la main, il finit l’ébauche d’une femme nue.
— C’est une des muses nouvelles que j’ai découvertes, dit-il en venant à moi.
Il y aura la jeunesse, la vérité, la désespérance et quelques autres.
Atelier original !
Le jour tombe d’une coupole centrale entourée d’une balustrade d’où l’œil du visiteur embrasse à la fois les tableaux, les bronzes, les marbres, les bibelots, les panoplies.
Le fond est fermé d’une large croisée ou baie donnant sur les Champs-Élysées.
Cette galerie sert au maître à la fois d’atelier et de cabinet de travail. Arsène Houssaye étudie en ce moment le moyen d’en faire un théâtre, un vrai théâtre où l’on jouera la comédie cet hiver.
La scène se trouve toute prête. C’est une sorte d’estrade à laquelle on arrive par des marches recouvertes de moquette pourpre.
Au fond, le balcon, formé d’une grille en fer ouvragé, servira de loge aux artistes.
Que de tableaux ! de sculptures !
C’est un vrai musée.
Toutes les écoles, surtout les Français : Le Déjeuner de chasse de Louis XV et des trois sœurs de Nesles au château de Meudon, par Carle van Loo, le pendant de celui du Louvre.
Boucher, Fragonard, Chardin.
De celui-là, la meilleure femme du monde, une femme sans tête.
C’est Houssaye qui prétend cela.
Elle presse un chien sur son cœur et tient un livre fermé à la main.
Je dis bonjour à une Diane de Poitiers, toute nue, du Primatice, un chef-d’œuvre de beauté comme un chef-d’œuvre d’art. Toute nue, cela vous fait peur ? Rassurez-vous. Elle pose ainsi pour le peintre, mais par pudeur, elle fait semblant de dormir.
D’ailleurs, si votre regard est offensé, regardez cette autre Diane de Poitiers : celle-ci est habillée… d’un collier d’or… pas une feuille de vigne de plus.
Des comédiennes : Desmares, toute en noir par Watteau. Il paraît que cela n’est pas facile à faire du noir en peinture.
Mlle de Seine, autre comédienne.
Deux portraits de la grande Adrienne Lecouvreur.
Puis les deux Béjart, la première des Célimène, et madame Molière.
Dante par Michel-Ange. De Michel-Ange aussi la fameuse Léda.
Je renonce à dresser le catalogue. Je file.
— Dans quel quartier voulez-vous aller ? demande Houssaye.
— Je descendrai les Champs-Élysées.
Il ouvre une porte dérobée.
— Voilà la porte qui y conduit, me dit-il. J’ai trois issues comme celle-ci. Suivez, vous arriverez au n° 148 des Champs-Élysées.
Je pars sans avoir vu la bibliothèque, ni l’étage supérieur.
— Quelle bonne idée vous avez eue, dis-je, en prenant congé, de changer votre hôtel contre ce palais. Vous allez nous donner une nouvelle Cléopâtre, ou de nouvelles Mille et une Nuits parisiennes. Le cadre est tout prêt.
— Albéric Second, mon plus vieil ami, avec Victor Hugo, trouve un défaut à ce que vous appelez mon palais.
— Et lequel ?
— Cela touche aux mathématiques, il paraît que j’ai un mauvais numéro. Quand il a su que je quittais l’avenue Friedland, l’auteur de la Vie facile m’a dit tout joyeux : À la bonne heure, tu quittes enfin le n° 13, qui t’a souvent porté malheur.
— Comment ? ai-je dit, le n° 13, mon hôtel est au 49.
— Eh bien ! oui a repris Albéric, fais le compte, 9 et 4 font 13.
— Tiens, je n’y avais pas songé !
— Et maintenant, ai-je demandé à mon tour à Arsène Houssaye, vous habitez au numéro ?
— 148.
— Diable 8 et 4 font 12, et 1 font treize, aussi. Maître je crois que vous êtes encore pris… Mais bah, voulez-vous mon avis ? Je suis superstitieuse, eh bien j’adore les 13 et les vendredis.
Ils m’ont toujours porté bonheur.
VIII. Derrière la toile
Un carnet même imprimé, c’est un peu comme un confident.
Pour être passée bas-bleu, on n’en reste pas moins femme et artiste.
À côté des notes prises sur les autres, il y a les impressions personnelles dont je demande, par exception, à donner quelques feuillets.
On voudra bien me croire sincère et ne pas crier à la prétention, si j’avoue franchement que l’événement de cette semaine n’a pas été pour moi tel ou tel racontar boulevardier, mais tout simplement la première de Léa2 dont j’étais.
Je voudrais dire quelques mots sur certains détails qui ne sont pas dignes de la critique ordinaire, et concernent la cuisine d’une pièce nouvelle à l’étude.
Je venais de recevoir la copie du premier acte de Nana, dont Busnach et M. Zola étaient occupés à resserrer l’action en cinq actes, pour les prochaines représentations que je devais donner en province cet hiver.
J’allais me mettre à étudier le nouveau rôle, quand sonne à ma porte Henri Richard, un camarade de l’ex-théâtre des Nations, (direction Bertrand).
— Voulez-vous jouer la comédie ? me dit-il.
— Vous le voyez, je m’y prépare. Je vais en représentation en province. Le temps est aux tournées.
— Très bien, mais vous ne partez pas de sitôt. Quand commencez-vous ?
— Le 20 octobre, par Bordeaux.
— D’ici là, voulez-vous créer un rôle ? Cinq actes ?
— Où ça ?
— À la Comédie-Parisienne !
— À la… ?
— Auteur inconnu, rôle antipathique, mais pièce intéressante, audacieuse, pièce à tapage. Voulez-vous me croire ? Acceptez. On vous donne une demi-heure pour réfléchir.
— Faites-moi voir au moins le manuscrit.
— Demain vous l’aurez. Mais il faut signer ce soir. Que dites-vous ?
— Faut-il ?
— Oui.
— Eh bien, j’ai confiance en vous, je signe. Voilà mes conditions…
Le soir tout était réglé. Le lendemain je recevais le rôle, et j’allais au théâtre pour le collationnement, c’est-à-dire le premier examen de la pièce en commun, quelque chose comme une lecture générale sur la scène.
Richard pousse vers moi un monsieur qu’il me présente en ces termes :
— M. Jean Malus, l’auteur de Léa.
Un homme de trente-quatre ans, plutôt grand que petit, moustaches, cheveux et yeux noirs, teint presque mulâtre, physionomie raide, redingote, pardessus noisette, tournure un peu… militaire, ex-élève de l’École polytechnique. Tel est le nouveau débutant qui ressemble en… négligé, en moins soigné, en moins gentleman à M. Abbey, l’impresario américain auquel je suis redevable de ma tournée dans le Nouveau Monde.
Je jette les yeux sur mon rôle.
Une jolie coquine, la belle dame que je vais représenter ! Je comprends Richard qui disait : Rôle antipathique. Rôle ingrat aussi.
On l’avait d’abord destiné, ce rôle, à Mlle Gabrielle Gauthier qui a assisté aux deux ou trois premières répétitions. Mais, depuis le Beau Solignac, cette artiste s’est promis de ne plus jouer que des rôles sympathiques et gais, qui lui permettent de montrer son joli sourire.
Elle a rendu le rôle, elle a eu raison.
On a alors songé à Alice Regnault, à Mlle Fromentin.
Finalement mon nom a été prononcé, et Henri Richard a été chargé de la négociation.
On a vu comment il s’en est acquitté.
Après avoir lu mon rôle, je me tourne vers M. Malus.
— Vous engagez une grosse partie, cher monsieur, j’ai l’espoir d’être un atout dans votre jeu. Mais vous devez vous dire qu’au cas d’une chute, elle serait éclatante.
L’auteur est plein de confiance et galant :
— Je vous devrai le succès.
On n’est pas plus aimable.
La plupart des lecteurs ignorent sans doute comment se répète une pièce.
On commence par la lecture de chaque rôle à haute voix. L’auteur et le régisseur sont assis à une table. Les artistes cherchent en lisant à rendre le sentiment indiqué par l’auteur, qui rectifie. Cela s’appelle débrouiller.
Nous sommes pressés et ce débrouillage, qui dure parfois quelques jours, est très abrégé. On passe le lendemain aux répétitions avec le souffleur, sans brochure.
C’est le dégrossissage. On esquisse les gestes. Ici chaque artiste a sa méthode. Les uns, doués d’une bonne mémoire, d’une forte voix, commencent à essayer leurs effets.
Les autres, et c’est le plus grand nombre, cherchent d’abord à fixer les mots dans leur mémoire sans s’occuper du ton en aucune façon.
Il y a des phrases très bien écrites qui sont dures et difficiles à se mettre dans la bouche, à mâcher, et font bafouiller, comme on dit en argot de coulisse.
Les auteurs arrivés savent bien cela et se mettent volontiers, d’ordinaire, à la disposition de l’artiste. Alex. Dumas, Dennery, Delacour, etc., avec lesquels j’ai répété, ne font le plus souvent aucune opposition à ces petites modifications.
Les jeunes auteurs, au contraire, sont plus susceptibles et tiennent généralement à leurs points et à leurs virgules.
De là des petites discussions qui tournent parfois à l’aigre…
De même les jeunes auteurs préfèrent de beaucoup les artistes qui jouent à la répétition.
Ils voient plus vite leur pensée traduite en action et cela ne peut que les séduire.
Les vieux auteurs sont moins impatients et ont volontiers le goût contraire. Ils savent par expérience que souvent ceux-là mêmes qui ont paru débrouillards et hâtifs à la première heure, ne dépassent quelquefois pas le premier degré de dégrossissage et ne gagnent que fort peu dans la répétition des mêmes études.
Pendant les premiers jours, notre travail va lentement. Le théâtre est à vendre, l’auteur réduit à sa propre expérience, ou plutôt à son intuition.
Enfin l’adjudication a lieu. M. Dormeuil devient propriétaire.
À partir de ce moment, il se fait conduire à l’avant-scène, et de là dirige le travail avec l’autorité que donne l’expérience. Grâce à ses conseils pleins de tact, nous faisons des progrès sérieux.
Beaucoup de gens, qui jugent à la légère les choses du théâtre, se persuadent trop facilement que le métier d’artiste est un métier de paresseux.
Qu’on se détrompe.
Il y a fort à faire pour entrer dans la peau d’un rôle de quelques centaines de lignes.
Je ne parle pas des chroniques à écrire et à corriger, des costumes à commander, de la couturière, de la modiste, du bottier qui sont à voir constamment, car un rôle doit être habillé autant que joué.
Et puis, si Marie Colombier n’avait pas, le jour de la première, une robe de chez la bonne faiseuse, que dirait Sarcey, et avec lui le clan des bonnes petites amies ?
Si l’on tient compte de tout le temps absorbé chaque jour par ces divers détails, on voit qu’une artiste à la veille de créer un rôle est une femme fort occupée. C’est ce qui explique comment il est impossible d’être à la fois et complètement une femme de plaisir et une artiste sérieuse.
Le huitième jour, un lundi, on nous prévient par le tableau de service que la pièce doit passer le vendredi suivant.
Le texte était définitivement fixé depuis quelques jours seulement.
Je prends peur.
Faire une chose à moitié me semble dangereux.
J’ai bien envie de rendre le rôle. On me donne jusqu’au soir pour me décider.
Je consulte mes camarades, mes amis. Esquier, le mari de Marie Samary, me donne un bon avis.
— Vous ne pouvez rendre le rôle. On parle de cabale contre vous, à propos de certains articles… Vous passerez pour avoir peur.
Cela me décide. Je jouerai.
Mais c’est dur.
Oh ! ces derniers jours. Cette fièvre de la première qui s’approche !
Les idées se brouillent, les souvenirs aussi.
De midi à cinq heures et de huit heures à minuit, au théâtre.
Manger ? on n’y pense plus. Et l’on répète, et l’on répète. Les nerfs s’aigrissent.
Les dernières répétitions sont particulièrement agaçantes au milieu du bruit des décors qu’on cloue, des machinistes qui vont et viennent.
Quand le public vous viendra entendre, il ne saura pas quelle somme de travail, de contention d’esprit, de forces dépensées, représentent ces quelques heures pendant lesquelles vous allez être sous son regard !
Qu’un éblouissement vous prenne, que vous perdiez la mémoire un moment, la pièce peut tomber, vous serez sifflée sans appel.
On ne viendra pas vous revoir demain, après-demain, quand tout sera casé, arrêté, fixé et que vous aurez repris votre calme.
Cela se décide le soir de la première par les critiques influents et le public, quelquefois mal disposé.
Aussi, combien ces batailles ont de charme et d’attrait pour les artistes !
Cela explique la passion que des vieillards conservent parfois pour ces émotions que rien n’égale.
Quelquefois, au moment d’entrer en scène, quand vous sentez que la minute arrive où vous allez paraître, le trac vous prend à la gorge, les mots fuient à travers votre cervelle comme de l’eau s’écoule par un crible.
Mais un violent effort suffit la plupart du temps à reprendre l’aplomb.
Vous entrez en scène.
Les idées deviennent lucides, la mémoires est fraîche, les mots se suivent précis.
Vous avez une perception plus fine, plus subtile que de coutume.
Il semble qu’un mot dit à voix basse dans un coin de la salle, vous l’entendriez peut-être.
Certains effets de votre rôle, que vous avez cherchés vainement, que vous avez répétés cent fois sans succès, vous apparaissent d’une simplicité enfantine.
Et, quelquefois, les bravos du public vous prouvent que vous avez raison…
IX. À propos du prix Monthyon
On a beaucoup parlé, cette semaine, de vertu et de gens vertueux.
Preuve certaine, diront les mauvaises langues, que le proverbe suivant lequel les absents ont toujours tort
n’est pas infaillible.
Les Français, dont chacun possède — c’est connu — l’esprit d’un vaudevilliste mal tué, ont, par antithèse naturelle, choisi le milieu du carême pour y placer un jour de folie légale, et décidé qu’en plein été, quelques douzaines de vieillards plus ou moins chauves s’arracheraient aux plages fraîches où ils lutinent les Suzanne plus ou moins chastes, et viendraient passer plusieurs heures d’une après-midi torride à célébrer les mérites de la vertu officielle.
Puis encore ces bons Français ne sont-ils pas grands consommateurs de romans-feuilletons, et n’y a-t-il pas une tendance d’éducation dans ce goût qui les pousse à réclamer de leur gouvernement des récompenses pour la vertu
en même temps que des châtiments pour le vice
?
Ce mot de vertu sur un écriteau aura toujours celle d’attirer le regard des femmes, fût-ce pour les aider à découvrir le chemin qu’elles doivent éviter.
Or, que voit-on au lendemain de la mi-carême ?
Les masques étant tombés, les fards essuyés, les robes empruntées par les blanchisseuses, renvoyées au lavage avant de retourner chez leurs propriétaires ; tous ces gens qui se sont tués à jouer la folie vingt-quatre heures durant, avouent tristement, s’ils sont sincères, que leur rôle était fatigant, et qu’ils se sont bien ennuyés.
Les chroniqueurs font sur cet aveu pour plusieurs milliers de francs de copie chaque année.
Eh bien, de même pour la vertu.
Après qu’on l’a chantée, célébrée en prose de maître, couronnée et payée sur un budget à part, allez parler des servantes centenaires qui ont reçu l’accolade du président et une bourse de 1.200 francs. Tous les gens de bonne foi vous répondront comme je fais pour la vertu :
— La vertu ? ça manque d’actualité.
Pardonnez la sincérité, mais je crois que la seule vertu d’une femme, c’est de se faire aimer.
Que celles qui sont autrement… vertueuses me jettent la pierre !
Faites des enfants
Du plus fort calibre,
Faites des enfants (bis).
Ainsi chante, dans les banquets de rédaction et les soupers de centième, l’aimable artiste qui a nom Céline Montaland.
Toutes les matrones de France et de Navarre répètent en ce moment ce refrain de relèvement national.
Le plus curieux, c’est que celle entre toutes qui aura le mieux mis en pratique ce conseil rythmé va voir, pour ce fait, son nom inscrit au tableau des lauréats du prix de vertu, et sera, comme telle, embrassée au front par M. l’orateur de l’Académie en séance publique.
Voici comment :
Un homme vient de mourir en Savoie.
Que ne vis-tu encore, patriote ardent ! Quelles idées fécondes la France perd avec toi !
Ce Savoisien, mort sans enfant, même illégitime, a voulu épargner à ses compatriotes les tristesses d’une solitude, fille de l’impuissance !
Son moyen, c’est d’encourager la fécondité publique.
La femme française qui se rapprochera le plus, par le nombre de ses marmots, de la fameuse mère Gigogne, ou de la non moins célèbre mère du Petit Poucet, recevra un prix de dix-mille francs décerné par l’Académie.
Ainsi le veut le testament de cet excellent homme.
Depuis que les femmes de France ont eu connaissance de ce codicille généreux, elles se sont mises à la besogne, en chantant en sourdine le refrain ci-dessous :
Faites des enfants
Du plus fort calibre,
Faites des enfants (bis).
Mais, dans l’enthousiasme de sa trouvaille originale, le moribond a fait un soubresaut trop violent sans doute, et il a été emporté avant d’avoir eu le temps de spécifier les conditions du concours.
Voici les candidats et les juges plongés dans une égale indécision.
Les poupons autorisés et les mioches de contrebande seront-ils inscrits à égalité sur la cote ?
Les mères sans papiers et les mères avec papiers auront-elles les mêmes droits au prix de dix-mille francs ?
Pas un mot, même en savoyard, pour trancher cette question grave.
L’Académie, très perplexe, a longtemps considéré les avantages et les inconvénients de ce legs insolite.
La fécondité illégale est-elle une vertu ?
Il faut résoudre ce problème.
M. A. Dumas, auquel on a demandé son avis, a répondu cavalièrement :
— La fécondité ? mais c’est la vertu couronnée…
Une femme, à laquelle il ne reste plus grande chance de gagner le prix de dix-mille francs, bien qu’elle ait fait tout ce qu’il faut pour cela, c’est la princesse Karolath.
Le comte Herbert von Bismarck, fils du grand chancelier, qui avait enlevé la princesse à son mari, l’avait entraînée en Italie, loin des foudres paternelles, puis abandonnée sur les bords du lac de Côme pour obéir aux ordres du chancelier, et finalement obtenu de ce dernier l’autorisation d’épouser sa conquête ; le même comte Herbert, retrouvant son adorée à Palerme, a subitement renoncé au bonheur de faire une comtesse de Bismarck et repris le chemin de Berlin, ne laissant pour souvenir à sa chère princesse Ariane que les yeux pour pleurer… et une grossesse de cinq mois.
J’ai eu l’occasion de la voir, il y a quelques trois ou quatre ans, cette pauvre princesse délaissée.
Ce fut à Berlin à une soirée donnée chez l’ambassadeur de France et peu après, dans une représentation chez lady Odo Russel, ambassadrice d’Angleterre.
Je la vois encore partageant le sceptre de la beauté avec la comtesse Karoly, ambassadrice d’Autriche, et la duchesse de Manchester, comme elle de race allemande, et à qui elle ressemblait en brune.
Grande, des épaules splendides au-dessus desquelles sa magnifique chevelure, relevée en racine droite sur la nuque, la tête grecque, au front un peu bas.
Elle était vraiment royale dans son grand manteau de cour.
Bien qu’elle eût alors passé le cap de la quarantaine, elle était regardée comme la plus belle femme de l’Allemagne.
Le prince Herbert lui faisait une cour fougueuse.
Le vertueux entourage jetait sur cette passion le manteau du respect.
Un autre aussi affichait à cette époque une passion ardente pour cette belle princesse.
C’était le frère de la comtesse Karoly, jeune Hongrois charmant, qui n’épargnait aucune excentricité pour attirer les regards de la dame.
Quelque temps, entre les deux hommes, ce fut un assaut galant.
Le fils du chancelier l’emporta : lourd, épais, sorte de Barberousse, il séduisit cette femme délicate, élégante.
On sait le reste.
Tant qu’elle fut près de son mari, homme éminent par sa situation, sa grande fortune, tant qu’elle resta entourée du prestige du luxe, la pauvre femme a été aimée par son amant princier.
La fuite, les complications du divorce, la lutte ont entretenu quelque temps la passion du comte.
Mais rien n’a pu résister au calme d’une liaison douce, et aux fatigues d’une tardive grossesse.
Car, si les premières souffrances de la maternité sont adorables chez une épouse au printemps de la vie, elle ont quelque chose de rude et d’attristant chez la femme que réchauffe seulement le dernier soleil de l’été de la Saint-Martin.
X. Margaït3
La politique est la seule rivale des femmes.
Qui a dit cela ? — Je ne sais.
Mais les Français font en ce moment l’épreuve de cette vérité peu galante.
On était là tranquillement installé au vert, deux par deux, dans quelque coin perdu, flirtant et roucoulant sous prétexte de pêche à la ligne, de courses à cheval dans les bois, à pied dans l’herbe, ou de plongeon dans l’onde amère.
Quant à ceux que Paris garde en tout temps, ils avaient le Touriste de Saint-Germain, le dîner aux Ambassadeurs, au pavillon d’Ermenonville ou à la Porte Jaune.
Trois lignes au Journal officiel, ont produit sur tous ces gens-là l’effet du garde champêtre sur les amoureux surpris dans les blés.
Les hommes aussitôt ont remplacé leurs chapeaux de paille, leurs vestons et leurs guêtres blanches par le gibus, la redingote et les bottes vernies, et ils ont pris l’express, laissant aux femmes et aux enfants le soin d’égayer seuls les paysages et les marines de France.
Quiconque n’est pas prétendant est au moins candidat, ou membre d’un comité, ou électeur.
Et il faut préparer des discours, signer des professions de foi, organiser des réunions, rédiger des déclarations, donner des banquets, traiter avec des concurrents, faire des tournées, répondre aux attaques.
Quand je pense que certaines femmes rêvent pour nous le droit d’entrer dans pareille cuisine !
Gambetta, les ducs de Bordeaux ou d’Aumale, M. le comte de Rochefort-Luçay, il y a prétendant pour tous les goûts.
On en oublie un cependant qui vaut bien les autres, et dont l’histoire est intéressante quoique ancienne.
Il y a longtemps de cela. Par le train de Bretagne débarqua un matin à Paris, en compagnie d’un commis-voyageur de rencontre, une jolie servante d’auberge, que nous appellerons Margaït.
Souple de reins et d’esprit, sachant épeler son nom et l’écrire, elle lâcha bientôt son compagnon de voyage pour un jockey, et troqua son bonnet nantais pour un chapeau d’amazone.
C’était l’époque de la grande fureur du Turf.
Quelques gens de cheval remarquèrent la belle et lui offrirent en commandite une petite box à côté de leur stepper favori. On la vit caracoler au Grand Prix que venait de créer le duc de Mora.
Elle fut bientôt dans la circulation.
On commença à se la repasser dans le club des sportsmen ; et elle fit le tour des grandes écuries, maîtres et valets.
Margaït, en femme à qui l’on a peint Paris comme un pays de féerie trouvait la chose naturelle, ordinaire et répétait :
Ce n’est que cela !
Peu à peu, les allures de cette amazone-voyou qui cravachait un chambellan aussi facilement qu’une rosse, lui donnèrent une certaine valeur auprès des gens de la cour, habitués aux complaisances gratuites des belles filles.
Si bien qu’un jour, deux d’entre eux, voulant payer ses faveurs ne trouvèrent qu’une récompense digne d’elle.
Le souverain.
Tiens ! Margaït n’y avait pas songé.
Mais, au fait, pourquoi pas celui-là comme les autres !
L’affaire fut facilement arrangée.
Vite un beau cheval, aux allures superbes et en chasse, ou plutôt à la chasse. À Compiègne, à Pierrefonds, à Saint-Germain.
Qui de nous ne l’a rencontrée alors, fringante sur sa bête bien dressée, ses cheveux mordorés ondulant sous le chapeau droit, le teint bizarre d’une terre cuite, le visage, une copie… arrondie de Sarah Bernhardt ?
Telle elle apparaissait partout où une amazone pouvait se trouver sur le passage de la calèche impériale lancée à la poursuite du dix-cors.
Quelques semaines de ce manège et le gros gibier était au gîte, c’est-à-dire dans le boudoir de Margaït qui disait tendrement à Sa Majesté l’Amour, sans se déranger de la chaise longue où elle tricotait un ouvrage breton :
— Louis, mets donc une bûche au feu.
Louis se levait lourdement du fauteuil où il somnolait, et d’une main maladroite, rapprochait les tisons.
— Qui est-ce qui m’a f*** un Amour qui ne sait même pas entretenir le feu ? s’écriait la fausse vestale.
Mais un amant couronné, bon à prendre, est surtout bon à garder.
Margaït, femme prudente ou très bien conseillée, réfléchit que ses gavrochades pourraient finir par rater à la longue, elle se dit que la chaîne la plus solide est encore le lien du sang.
Un beau soir, au coin du feu, elle penche sa bouche à l’oreille du maître, et tout bas :
— …
— Si c’était un fils… reprit Louis dont la paupière somnolente eut un mouvement.
— Hélas ! il ne sera pas prince, celui-là, dit-elle avec un soupir mélancolique.
De ce jour, Margaït se livra à toutes les fantaisies que justifiaient sa situation… intéressante.
En même temps, elle n’avait plus avec son cheval favori que de rares entrevues à l’écurie.
Neuf mois après,
Vers la fin de janvier…
Comme dit la ballade du Comte Ory, par-devant notaire de la cour, était enregistrée la naissance d’un enfant du sexe mâle auquel furent donnés les prénoms de Louis-Marie.
Mais les honneurs ont leurs dangers.
Le couteau des révolutions n’épargne pas toujours le cou des reines-mères, ni des princesses morganatiques.
Margaït ne se sentant aucune disposition à jouer les Du Barry jusqu’au bout pour l’amour de son cher seigneur
, prit un beau matin de mars le bateau de Londres.
Aujourd’hui ces temps troublés sont loin.
Louis-Marie a grandi.
Ne ferait-il pas bien un prétendant aussi réussi qu’un autre ?
Un homme politique, auquel j’en parlais ce matin, m’a répondu :
— Vous ouvrez là, chère madame, un horizon nouveau à un parti désorganisé ; vous lui donnez un chef qui rallierait tous les dissidents.
Cette candidature aurait en plus le mérite d’une origine doublement populaire si l’on en croit l’anecdote suivante :
Une heure avant la naissance de Louis-Marie, dans une pauvre maison du même quartier, une petite blanchisseuse aux allures paresseuses
était étendue sur son lit de douleur. Une vieille discrète entra, prit dans un berceau un paquet mystérieux, délicatement emmailloté de ouate qu’elle dissimula aussitôt sous son manteau, puis, jetant à la malade un portefeuille, elle disparut.
Le portefeuille contenait dix billets de mille francs.
XI. Hôtel à vendre
Êtes-vous en quête d’un nid pour vos amours, et avez-vous sept-cent-mille francs pour payer la plume et le duvet ?
Si, oui, remontez les Champs-Élysées.
Prenez à gauche la rue qui vient immédiatement après celle d’Albe.
Vous arriverez devant une façade italienne que précède une porte cochère formée d’une grille en fer forgé.
C’est là. Entrez.
Au fond, en contre-bas, une petite cour pour les communs, écurie, remise.
À droite, quelques marches conduisant au vestibule intérieur, où deux singes en bois sculpté tendent comiquement aux arrivants un plateau pour recevoir les cartes de visite. Puis, de plain-pied, une salle à manger chêne vieux, tendue de tapisseries et ouvrant, d’un côté, sur un jardin d’hiver, de l’autre, sur le salon, ou plutôt les salons, — un grand et un petit, — où sont entassés les meubles, les bronzes, les faïences, les tentures et quelques tableaux.
Les étoffes qui dominent sont la soie et le satin.
La couleur maîtresse, c’est le rouge pourpre.
Pour gagner le premier étage, un escalier superbe : balustrade en faïence bleue, sur laquelle court une rampe d’acajou massif.
Nous voici à l’appartement intime. Boudoir, cabinet de toilette et chambre ; dans cette dernière, un lit de milieu, thuya à filet d’or, courtines en lampas pourpre chiffré, puis toute une collection de fauteuils, coins de feu, tête-à-tête, poufs et autres sièges paresseux.
Contiguë à la chambre à coucher, une salle de bain qui, dans une description, mériterait l’honneur d’un chapitre particulier. Mur garnis de glaces de pied, en partie couvertes par un découpage mauresque ; jour discret, tamisé, tombant du plafond à peine lumineux ; baignoire d’argent, appareils savants pour les ablutions d’une hydrothérapie ingénieuse : il ne manque que le narghilé et l’esclave noir pour faire croire à un coin du harem du grand seigneur.
La déesse du lieu, mademoiselle Lætitia, délaisse cet hôtel, construit pour elle, et le met en vente.
Belle, grande, élancée, traits réguliers, chevelure noire alors (aujourd’hui blonde, grâce à la teinture), Amélia Lætitia faisait, il y a bien longtemps, partie du bataillon des marcheuses de la Scala de Milan.
Paris l’attirait. Elle décide une de ses camarades à l’accompagner, et voilà les deux lemmes, un beau matin, en route vers la France.
C’était le temps du carnaval.
On faisait encore alors de belles rencontres au bal de l’Opéra.
Amélia s’y trouve, vers une heure du matin, dans les bras d’un chambellan, qui met à profit les avantages topographiques du salon de loge, et s’inscrit… séance tenante, en tête du carnet de l’Italienne.
— Tu me feras connaître Sa Majesté, lui dit-elle le matin en le quittant. Je voudrais tant !
— Compte sur moi, je te présenterai, répondit l’homme à la clef.
C’était pour la danseuse un vrai coup de maître en même temps qu’un coup de hasard et la nouvelle débarquée commençait à se féliciter de sa bonne fortune, quand son ami le chambellan, devint subitement invisible.
Toutes les démarches tentées par ses amis pour arriver jusqu’à lui demeuraient inutiles.
En même temps, du boulevard au faubourg Saint-Germain, le bruit se répandait que les conspirateurs italiens — c’était le temps du complot Orsini — avaient envoyé à Paris une femme avec la consigne d’arriver jusqu’au souverain et de lui verser les philtres dangereux d’un amour empoisonné. On ajoutait qu’un chambellan s’était, par bonheur, trouvé sur le chemin de cette Judith d’alcôve, et avait eu l’honneur de faire un rempart de son corps à son souverain, sauvant son maître au péril de sa vie.
Et, faisant à la fois une double allusion à la nationalité de la femme et au nom de la victime, on disait en italien que il signor Crispino, rival de son maître, avait rencontré sa comare.
Quant à la Marneffe transalpine, origine de ce bruit, elle se mit à promener dans les fêtes demi-mondaines son teint fardé, ses yeux bistrés, semblable à ces fleurs merveilleuses de l’Inde, qui attirent le voyageur par l’éclat de leurs couleurs, et contiennent au fond de leur calice un poison subtil, fatal à l’imprudent assez audacieux pour en respirer le parfum.
Précédée par une renommée aussi… caractéristique, la joyeuse Lætitia ne tarda pas à être réduite à la solitude la plus inquiétante.
Certes, oui, elle avait cherché le bruit autour de son nom, mais les choses avaient été trop vite au gré de ses désirs. À la place du bruit, c’était le charivari.
Il fallait parer le coup. Machiavella eut bientôt trouvé.
Un coupé conduisant deux femmes chez un médecin à la mode, quoi de plus simple ?
L’une des visiteuses, c’est Lætitia ; l’autre, sa compagne, la camarade du ballet de Milan.
En deux mots, le spécialiste est mis au fait.
— On accuse cette pauvre femme, dit Lætitia, en présentant son amie. Docteur, vous allez rendre à la fois l’honneur, la réputation… avec la sécurité… à mon amie. Questionnez, interrogez, examinez, visitez et témoignez.
Le docteur aimable prend ses mesures, étudie le cas, et rend le verdict le plus rassurant en ces termes :
Je soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, domicilié rue de Tournon, déclare par la présente que mademoiselle…
— Pardon, madame, votre nom, je vous prie ? dit-il en s’interrompant pour s’adresser à la compagne d’Amélia.
— Amélia Lætitia, dottore.
— Merci, madame, dit le docteur, et continuant à écrire :
… que madame Lætitia jouit d’une constitution robuste et d’une santé parfaite.
En foi de quoi, etc.
R***, docteur-médecin, Paris.
Tel est le récit que fit plus tard l’amie de Lætitia.
Mais, à Paris, on est sceptique. Le doute une fois entré dans l’esprit public, la trop célèbre Italienne eut toutes les peines du monde à l’en faire sortir et vit sa clientèle s’éclaircir au point de devenir impalpable.
Que faire ? Elle passait ses longues journées dans la solitude de son alcôve… respectée, mettant en action le proverbe : Qui dort, dîne
, se rattrapant seulement la nuit, aux soupers du Grand-Seize, où elle tenait en permanence table et boutique ouvertes pour les voyageurs de passage.
Et ainsi, jusqu’au jour où un courageux Polonais, — comte comme Sobieski, brave comme Koskiuko, — lui refit, sinon une virginité, du moins une réputation.
Ces Polonais ont toutes les audaces et tous les dévouements.
Ce fut la fin de la déveine, et le recommencement de l’odyssée.
Voyage de noces… d’argent dans les villes d’eaux. Abandon du Polonais, et ouverture de la chasse au Prince Charmant.
À Bade, en Forêt-Noire, le gros gibier fut tiré et servi au déboucher : un duc archi-millionnaire, petit, gros, court, sorte de Falstaff maquignon.
Bijoux, équipages et rentes arrivèrent comme par enchantement. Lætitia y prit goût, et faisant d’une pierre deux, puis trois coups, elle associa successivement à sa petite commandite un compatriote, prince de maison régnante, aujourd’hui le premier de tous, et un marchand russe. Du triumvirat, ce dernier était le vrai capitaliste.
Honoré d’ailleurs, autant qu’il convenait d’être mis au même rang que des princes du sang impérial et royal, le Cosaque ne se montrait pas exigeant outre mesure, se consolant volontiers de ses infortunes amoureuses avec un flacon de kummel.
Machiavella ne pouvait voir d’un mauvais œil un vice aussi facile à utiliser.
Grâce à la consigne, notre Russe n’arrivait que rarement jusqu’à la porte du paradis, retenu à l’antichambre par une collection de flacons qu’on lui faisait vider, en attendant les ordres de la sultane ; puis, une fois à point, il était transporté dans un lit de femme de chambre. Le lendemain, confus, penaud, les poches vides, il balbutiait des excuses…
Pendant ce temps, duc et prince, à tour de rôle, se prélassaient au milieu d’un luxe qui ne venait d’eux qu’en partie…
Tout cela ne constituait pas la fortune, cependant ; le luxe est cher.
Amélia Lætitia rêvait au moyen d’assurer son avenir, quand une sienne cousine, qui était venue la rejoindre à Paris, se découvrit tout à coup la bosse de la maternité la plus encombrante.
Lætitia se dit que c’était là un petit mal pour un grand bien, et, répétant cette comédie qui a si bien réussi à plus d’une, dans ces dernières années, elle prit à part chacun des trois commanditaires pour leur confier un grand secret.
— Duc, vous serez père.
— Prince, je serai mère d’un prince.
— Mon ami, tu vas avoir un fils.
Au dernier, le Russe, elle fit entendre que pour l’avenir même de leur enfant, il fallait le faire endosser par le duc, et le cœur du moujik tressaillit d’orgueil.
Au duc et au prince, reconnaissants de tant de délicatesse, elle fit entendre qu’un peu de discrétion serait de rigueur, et commença un voyage de circonstance, après avoir encaissé le capital d’une triple fortune destinée au rejeton à venir.
Depuis lors, Amélia est riche… L’hiver elle habite, à Nice, une villa somptueuse, ou, à Paris, un hôtel princier construit pour elle.
Mais, dans sa hâte à s’enrichir, elle a oublié un point important : son fils est le véritable maître de sa fortune, son fils qui grandit et commence à parler chez elle en maître, son fils, cauchemar vivant, tyran intime qu’elle hait, mais qu’il lui faut subir puisque c’est lui qu’on paie.
— Je suis le fils d’un Anglais, disait-il récemment à sa mère… Je veux avoir un yacht !
C’est le châtiment.
Et pourquoi, direz-vous, Amélia vend-elle à présent ce palais qui lui a coûté si cher à gagner ?
Voici l’explication :
Sentant approcher à grands pas l’époque de la majorité de ce fils, Lætitia s’est dit qu’il était temps pour elle de se préparer à rendre ses comptes, et elle s’est mise en campagne, à la conquête d’une fortune indépendante.
Elle y travaille de son mieux à Nice, Monaco, Trouville ou ailleurs.
L’hiver dernier, elle pensa bien avoir poussé dans son filet un grand seigneur autrichien. Renseignements pris, l’homme appartenait à la petite Mine-de-Sucre, bête petite, ainsi nommée, pour avoir un jour répondu à quelqu’un, qui lui demandait quelle était la position sociale de son maître d’alors, un propriétaire de raffineries importantes : Je ne sais pas ce qu’il fait. Je crois qu’il a des mines de sucre.
L’Autrichien était donc à Mine-de-Sucre.
L’occasion d’une absence et d’une courte brouille avait seule rendu possible cette infidélité. La réconciliation suivit. Mais, blessée dans son amour-propre, Mine-de-Sucre mit à son pardon une condition inattendue.
— L’homme qui a l’honneur d’être mon amant doit payer en grand seigneur, même pour une fantaisie, même pour une vengeance, même pour une sottise. Vous enverrez un beau bijou à cette femme !
Émerveillé de cette générosité de sa maîtresse, l’Autrichien ne voulut pas être en reste avec elle.
— Soit, je ferai remettre à Lætitia une parure en brillants, comme vous le désirez, mais je vous prie, en revanche, d’accepter la pareille.
Cette petite fantaisie coûta quatre-vingt-mille francs au noble prince.
Cependant rappelé en Autriche pour un héritage, il laisse sa chère Mine-de-Sucre avec un portefeuille bien bourré et des recommandations naïves.
— Tu n’iras pas au théâtre, au cabaret, au salon de jeu, etc.
Le lendemain, il était suppléé par un compatriote, que Mine-de-Sucre exhibait dans tous les endroits défendus.
Lætitia, qui guettait sa vengeance, saute dans un train, débarque à Vienne chez celui qui avait été son amant d’un jour.
— Venez avec moi, mon cher, vous en verrez de belles !
Mis au courant, mais incrédule, l’Autrichien la suit, revient à Nice sans crier gare, et tombe dans un souper tête-à-tête de Mine-de-Sucre avec l’Autrichien.
Le soir même, il se consolait… dans les bras de Lætitia, qu’il ramenait à Vienne.
Après un mois de lune de miel, l’Italienne est prise de la nostalgie du retour. Ses amis, ses clients, l’attendent sous le beau ciel de Nice.
— Laissez-moi partir, dit-elle. Il y a quatre grandes semaines que je n’ai pas vu mon fils, mon pauvre enfant !
Touché par l’accent maternel de Lætitia, l’Autrichien la laisse partir. Amélia arrive à temps pour s’offrir le plaisir d’une réconciliation touchante avec un ancien
, un ingénieur, spéculateur en terrains.
Vingt-quatre heures après, repue d’amour… maternel, elle revient au prince, plus tendre et plus éprise que jamais.
Tout à fait conquis par des preuves d’amour aussi… évidentes, le prince dit à Lætitia :
— Je te veux à moi seul. Vends ton hôtel, reste d’un passé odieux… Je le remplacerai par un plus beau.
Cette dernière raison l’a décidée.
Et voilà pourquoi l’hôtel Lætitia est à vendre.
P.-S. — On dit au dernier moment que le prince a surpris, à son tour, Lætitia en conversation criminelle. L’hôtel est vendu.
XII. La belle créole
Aller à pied est parfois intéressant et agréable.
Il fait bon marcher quelques pas sur le pavé sec, et flâner un brin, en gagnant le train, quand on a tout une grande demi-heure d’avance sur le dîner à Ville-d’Avray.
L’on risque ainsi l’imprévu d’une rencontre et la cueillette d’une anecdote.
Et pour peu qu’on chronique…
J’allais donc à pied, au train, avant-hier, lorsque, entre l’Opéra et la gare, je me suis trouvée face à face avec de B***, l’homme qui connaît le mieux l’histoire des maisons parisiennes.
— Eh ! bonjour…, dit-il. Que faites-vous ?
— Je flâne, vous voyez. Et vous ?
— Moi, je fais quelque chose d’approchant. Je viens voir en passant les travaux du futur Paradis-Théâtre.
— Où ça ?
— Là.
Au milieu d’une courte rue, vers la gauche, il indiquait une grande porte cochère, ouverte dans un mur élevé et surmontée de cette enseigne : Démolitions à vendre.
— Mais c’est l’ancien hôtel Tailleur, celui de l’ex-Président !
— C’était, voulez-vous dire. Les démolisseurs auront bientôt fini de le mettre à terre.
— Allons voir ensemble, voulez-vous ? J’ai encore vingt minutes.
En quelques pas nous y fûmes, et, passant sous la porte cochère, nous pénétrâmes dans la cour-jardin de l’hôtel.
Un vaste espace vide, large comme une place publique, enclos de hautes maisons, quelques débris, plâtras et moellons que des terrassiers travaillaient à égaliser : voilà tout ce qui restait de l’ancienne construction.
— Dans six mois, dit mon compagnon, s’il faut en croire les prospectus destinés à attirer l’actionnaire, les Parisiens auront ici le Paradis-Théâtre, sorte d’établissement de félicité à prix fixe, combinant les avantages de l’Alhambra de Londres, des gartens de Vienne, des bateaux de fleurs de Canton, du Café Anglais et des Folies-Sari. On y jouera, on y chantera, on y soupera. Ce sera le Paradis…
— De Mahomet ?… On le dirait à vous entendre. Quel programme ! Vous parlez comme un lanceur d’affaires.
— Oh ! l’affaire est lancée, les actions font prime !… Mais je ne puis m’empêcher de trouver l’endroit bien choisi pour les joyeusetés promises.
Il reprit :
— Si les pierres et les débris que voici pouvaient parler, ils en raconteraient de drôles, de vieilles histoires oubliées.
— Dépêchez-vous donc de les raconter.
— Au fait ! Vous n’irez bien sûr pas les répéter au Henri IV.
— Vous voulez rire !
— C’est l’histoire de la Belle Créole.
Ces débris que voici proviennent du pavillon qu’elle habitait il y a quelques mois encore, à côté de celui où est mort l’homme d’État, son protecteur.
Elle ne s’y installa pas tout d’abord, quand, après toutes sortes de pérégrinations et d’aventures aux colonies, elle débarqua, il y a quelque vingt-cinq ou trente ans, à Paris, avec ses trois enfants sans père.
Un réduit plus modeste lui suffit alors.
Mais elle était douée de finesse, d’audace, et bien résolue à trouver la fortune qu’elle venait chercher à Paris.
De grade en grade, d’échelon en échelon, elle était arrivée jusqu’au monde où elle rencontra l’usinier homme d’État. Elle le séduisit, l’englua, le capta, et se rendit si bien maîtresse de son esprit, qu’en fort peu de temps elle était par lui introduite dans sa propre maison, devenait la commensale de son foyer et l’amie de sa femme.
Elle fut alors si souple, se montra si habile, sut se rendre tellement indispensable à toute la maison, qu’on la supplia bientôt de venir occuper un pavillon de l’hôtel Tailleur.
Elle y serait d’ailleurs tout à fait à l’aise, le pavillon étant entièrement indépendant, et formant une habitation à part, au fond du jardin de l’hôtel.
La Belle Créole ne se fit prier que fort peu et finit par céder, pour se rapprocher de sa bonne amie
.
C’est là, dans ce temple de l’amitié, qu’eut lieu une petite scène intime ainsi racontée, sous le manteau, dans son temps.
À l’époque de ses débuts à Paris, la dureté des temps avait contraint parfois la Belle Créole à employer les bons offices d’une intermédiaire discrète, marchande de plaisir connue qui, ayant plus tard besoin d’une protection efficace, dans une affaire qui menaçait de tourner mal pour elle, se ressouvint de son ancienne cliente et vint solliciter son appui.
Elle se présente donc à l’hôtel, un matin, et soumet sa requête à l’amie toute-puissante de monsieur le président.
Comme elle exposait son cas, voici que, sans se faire annoncer, une femme vient interrompre la confidence et s’adressant, à la Belle Créole :
— Bonjour ! bonne amie, je viens vous consulter sur le menu du jour. Elle tendait un papier que prit la bonne amie
, et voilà les deux femmes commentant chaque mets, raturant, corrigeant. La Belle Créole prononçait en dernier ressort.
Enfin la demandeuse d’avis s’en va, et la solliciteuse, restée avec sa protectrice, ne peut s’empêcher de lui manifester son admiration obséquieuse du nouveau ton de sa maison.
— Je vous fais mon compliment, dit-elle, de votre femme de charge.
— Chut ! répond la créole. Parlez moins haut ! Ce n’est pas ma gouvernante… C’est Madame Tailleur.
Voici quelle était l’origine secrète de cette suzeraineté de la créole.
Madame Tailleur, nature passionnée, ardente, n’était pas de ces femmes ordinaires que des considérations banales empêchent de combler les vides laissés dans leur cœur par un mari lymphatique ou âgé.
Un matin, comme elle entrait chez sa bonne amie, la Belle Créole la surprit en conversation non équivoque avec un robuste valet de pied, dont les épaules carrées et le cou de taureau avaient tourné les sangs
de la pauvre femme.
— Comptez sur ma discrétion, dit la créole à son amie…, mais les bons comptes font les bons amis. Vous pourriez me prendre en grippe quelque jour, et je tiens à conserver votre amitié précieuse. Signez-moi donc un petit papier ainsi conçu : Je reconnais que tel jour, à telle heure, Mme A*** m’a trouvée dans les bras de Joseph, valet de pied de M. Tailleur !
Vous comprenez, chère amie, que je suis incapable d’abuser de ce papier ; mais je veux être sûre que vous résisterez à la tentation de vous séparer de moi, par crainte de voir ce papier remis à votre mari.
Dans la première terreur du flagrant délit, la pauvre madame Tailleur écrivit et signa tout ce qu’on voulut.
Dès lors se leva sur l’hôtel l’interminable quartier de lune de miel sans nuage. La femme légitime put savourer en toute sécurité les délicates douceurs des plaisirs d’antichambre ; sa rivale elle-même protégea ses amours, se réservant en retour l’accès exclusif dans la chambre de l’époux.
Les années passèrent, et un jour vint où cette royauté de fait ne suffit plus à la Belle Créole.
Elle voulut faire légitimer sa grande amitié pour la famille Tailleur.
Je vous ai dit qu’elle avait récolté trois enfants dans ses vagabondages de jeunesse, un garçon, deux filles.
À quinze ans, la fille d’une créole est bonne à marier.
Justement le fils de sa chère amie venait d’entrer dans sa vingt-cinquième année.
— Ces enfants feront un couple charmant, dit-elle.
Mme Tailleur consentit volontiers.
Quant à l’homme d’État, il n’avait pas d’objection à ce mariage. La chose se fit.
Un an plus tard, l’épousée mourait. Le veuf attendit la fin du deuil légal, et le plus tranquillement du monde, installa dans la chambre de la morte la seconde fille de l’amie intime de ses père et mère.
Voilà, si l’on comprenait le langage des pierres, ce que celles-ci pourraient raconter aux passants.
Et, si on les écoutait jusqu’à la fin, elles diraient aussi que Tailleur est mort aujourd’hui, mais que la Belle Créole, qui n’est plus ni belle ni jeune, a hérité des chaudes passions de son amie.
Les concierges du quartier se racontent sur elle certaines aventures qui semblent tirées des débats du procès de la vieille Crémieux.
Un hôtel garni du voisinage a quelque temps donné abri à un Espagnol famélique, destiné par la vieille hystérique au même emploi que le valet de pied de madame Tailleur.
Pour rendre inutile de la part de son hercule fileur, toute tentative d’indépendance, l’Omphale sexagénaire prenait la peine de porter elle-même à l’hôtel borgne le misérable prix du galetas où elle abritait ses amours séniles.
Le départ de l’hôtel, aujourd’hui par terre, a été toute une histoire.
Les gens d’affaires étaient pressés. La Belle Créole avait par bail droit de séjour quelque temps encore.
En vain lui offrait-on indemnité, petite ou grosse, pour la déterminer à partir. Elle s’entêtait.
Un jour, les directeurs de la Société reçoivent la visite d’un ancien viveur, un peu dilettante, un peu auteur, un peu musicien, beaucoup homme d’affaires.
— Vous désirez voir votre hôtel libre pour commencer les démolitions ? demande C***.
— Assurément…
— Eh bien ! seul, je puis faire que celle qui l’habite se décide à l’abandonner sur-le-champ.
— Combien voulez-vous pour cela ?
— Vingt-mille.
— Vous voulez rire. Nous nous passerons de vous.
— C’est bien, j’attendrai. Vous y viendrez.
Il disait vrai. Après bien des propositions à la locataire, nos gens, voyant leurs travaux en retard, revinrent à l’intermédiaire bienveillant.
— Combien ?
— Vingt-mille, je vous l’ai dit.
— Eh bien ! soit ! Quand le déménagement ?
— Demain.
Donnant, donnant, l’affaire se conclut. La Belle Créole s’en fut au jour dit bâtir un autre nid boulevard Malesherbes, où elle règne encore sur la jeunesse du voisinage.
— La jolie famille ! Eh bien ! on a eu raison de démolir… Mais le fils de la Belle Créole, qu’est-il devenu ?
— C’est un homme qui fait parler de lui. Faux gentilhomme chasseur de province, quand on a eu le malheur de lui déplaire, il vous massacre à coups de sabre ou de bâton. Comme il est riche, il paye ses morts. Ainsi, vous voilà avertie. N’allez pas raconter cette histoire, si vous ne voulez pas…
— Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, je l’écrirai en chemin de fer.
XIII. Le colonel
J’ai rencontré hier le président… commercial d’un de ces Monacos au petit pied qu’on nomme les cercles de Paris.
Un type parmi les types, ce président.
Grand, maigre, laid, gris pommelé, cinquante ans, fameux par sa mauvaise langue : voilà le colonel qui administre le cercle Yankee.
Venu un beau jour du pays des dollars, sans un dollar en poche, longtemps besogneux, famélique et réduit aux expédients, aujourd’hui renté par la cagnotte, il étale au revers de sa redingote une rosette multicolore dont l’origine est assez piquante.
C’était à Luchon, il y a quelques années.
Une majesté d’un pays du nord était là en villégiature aux pieds d’une diva française.
L’Américain se trouve sur le passage du souverain et s’arrange pour se faire présenter à Sa Majesté qui, toute gracieuse, lu demande quelle faveur il peut désirer.
Le colonel yankee répond que l’honneur de porter les insignes de l’ordre du Chêne lui semblerait au-dessus de toute autre distinction.
— Fort bien, dit Sa Majesté, qui se tourne vers un officier, détache de sa poitrine la croix convoitée et l’accroche lui-même à la boutonnière du solliciteur.
Gonflé comme un paon, le colonel courte faire admirer le cadeau royal à ses amis et connaissances qu’il réunit dans un souper joyeux pour fêter l’heureux accident.
Par malheur, survient un embarras.
Sa Majesté est une majesté constitutionnelle, en puissance de chambres, de ministres et de tout le cortège des empêcheurs de régner en rond.
Pas de décorations sans le paraphe de trois ou quatre gentlemen vêtus de noir, qui examinent à la loupe les mérites des candidats.
Il se trouve que le plus énorme des verres grossissants serait bien incapable de faire découvrir dans le passé du colonel le moindre titre à une faveur quelconque.
Très irrévérencieusement, les gentlemen en noir refusent de ratifier la fantaisie royale.
Croyez-vous l’homme embarrassé ? Allons donc.
Il avait la ressource d’un procès au monarque, à l’instar de celui que fit certain coiffeur boulevardier, décoré par inadvertance.
Il préféra répondre à cette insulte ministérielle par le mépris, et continua à se parer du ruban jaune et vert en répétant le mot des enfants : Quand on donne on ne reprend pas !
Bien plus, il ne tarda pas à lui donner comme pendant le ruban rouge du Christ, et, finalement, les réunissant et les combinant ensemble, d’une décoration qu’il n’avait pas, et d’une autre qu’on lui avait reprise, il se fit une belle rosette qui souligne fort bien, aujourd’hui, son titre de colonel.
Ce dernier non moins fantaisiste que les rubans.
Dans un bal masqué de la saison dernière le colonel fut invité.
— Comment allez-vous vous déguiser lui demanda quelqu’un.
— En vrai colonel, répondit-il ingénument.
Le colonel n’est pas sobre, c’est là sont moindre défaut.
Dans la poche de sa redingote un flacon plat de la forme d’un portefeuille est rempli d’ordinaire avec du whisky national.
Quand il va à sa campagne de Paramé, ses fourgons emportent cinquante bouteilles de vin ordinaire pour les domestiques deux-cents de vin fin et trois-cents de cognac… pour le maître.
À l’occasion de certaines funérailles princières il fut à Londres, comptant que cela le poserait.
La boutonnière fleurie de violettes, il prend place dans le cortège. Mais, crac ! le voilà qui roule à terre. On le relève, il est ivre.
C’est au milieu d’une très laborieuse digestion que le fidèle partisan est reconduit à l’hôtel.
D’Amérique il a ramené une vieille amie qui tient sa maison. Mais, depuis que la dame de trèfle rapporte, le colonel a augmenté son personnel féminin. Pour le moment il protège une famille allemande, deux filles et trois fils.
La mère n’est plus jeune et dit volontiers sur un ton de mélancolie qu’elle n’a plus d’amant parce qu’elle n’a plus d’argent
.
Juana, l’aînée des filles, est la grande préférée du colonel auquel elle joue la comédie de l’amour :
Le jour qu’elle le vit, elle reçut le coup de foudre : Elle allait se marier avec un jeune homme, beau, noble, millionnaire et qui l’aimait généreusement. Elle a refusé tous ces avantages. Si on la force à renoncer au colonel, elle en mourra.
Touché par le récit naïf d’une aussi ardente passion, le président s’est laissé aimer. Oh ! platoniquement ; la demoiselle n’entend pas qu’on chiffonne sa robe virginale, ni qu’on entame son capital. Elle aime d’amour idéal et flirte audacieusement avec d’autres, à la mode américaine, à la barbe de son bien-aimé. Celui-là parfois n’est pas content et se plaint devant le monde. Mais Juana le rassure d’un mot : C’est vous seul que j’aime.
Et le colonel de prendre à part chacune des personnes présentes pour leur démontrer l’innocence de Juana.
En attendant, la cagnotte est une manne céleste, un grenier d’abondance pour cette excellente famille.
Très à l’étroit avant le jour de la fameuse rencontre, elle est aujourd’hui grassement enrichie des largesses du colonel. Celui-ci a racheté à leur intention un petit journal scientifique auquel l’exposition électrique a donné une actualité. Juana grandit en talent et en vertu. Elle est en train de devenir auteur et même compositeur, grâce à des articles et des morceaux de musique payés cher à leurs auteurs, et qu’elle signe de son nom.
On jouerait d’elle, ces jours-ci, un opéra ou un drame que cela n’aurait rien d’étonnant.
Mais pourquoi Juana ne se fait-elle pas épouser ?
C’est là que le bât blesse le colonel. On parle d’un premier mariage en Amérique où la bigamie est autrement punie que le vol.
Or, il faut qu’il puisse rentrer dans son pays le jour où il se déciderait à faire sauter la cagnotte.
À la suite ce cet article, le Colonel a donné sa démission.
XIV. Femme Tilkin, comtesse Schouvaloff
Il faut lire parfois les articles-tribunaux.
La police correctionnelle a du bon.
Ses jugements sont comme les lettres de marque d’une certaine noblesse récente qu’ont inventée en collaboration le roman-feuilleton et les drames du boulevard, la noblesse de Mazas, ainsi que l’appelait très spirituellement je ne sais plus quel maître de la chronique, Scholl, ou Chapron.
On rencontre en quelque coin de Paris, aux foyers des théâtres, les soirs de premières, aux bazars de charité ou autres, sur le turf des courses et dans ces réunions quelconques, où le Monde se mêle avec le Demi-Monde et les Arts, toutes sortes de gens venus des cinq parties du monde, qui ont voiture armoriée, cartes de visite et papier couronnés de rouge ou d’or, hôtel avec livrée multicolore et les plus belles relations de la terre.
Vous les saluez sans trop savoir pourquoi, jusqu’au jour où la troisième page de votre journal vous apprend que le noble comte polonais K***, la baronne autrichienne N***, l’hospodar hongrois ou valaque J***, sont des fantaisistes
, cousins des héros de Montépin, répétant au naturel, pour leur propre compte, les procédés de Vautrin ou de Vidocq.
C’est la police correctionnelle qui met la véritable étiquette sur tout ce monde-là, et crie casse-cou !
aux naïfs, dans ce jeu de cache-cache où les mains se serrent à tâtons.
Le sexe fort a longtemps gardé pour lui seul le privilège des incarnations extra-nobiliaires.
Depuis l’invasion des mœurs américaines, voici les femmes qui s’y mettent avec ardeur, et commencent à opérer elles-mêmes, rattrapant le temps perdu par la hardiesse des combinaisons, la souplesse des métamorphoses, l’audace des opérations, et, pourquoi ne pas l’avouer ? par le succès ordinaire de leurs entreprises.
Une circonstance a accéléré l’éclosion de ces générations spontanées de nobles gens : c’est la mode des pseudonymes au théâtre, dans le journal, ou sur la couverture des livres.
Chose et Machin ayant compris que leurs noms de famille seraient d’une piètre attraction comme signature au bas d’un article ou à la vitrine d’un libraire, ont bien vite pêché dans les eaux du baptême de la fiction quelques surnoms aimables et ronflants, mieux faits pour tirer l’œil du lecteur.
Au théâtre, les artistes avaient depuis longtemps commencé le mouvement.
Les trente-six-mille communes de France et de Navarre et tous les noms de la géographie y ont passé. Puis les illustrations du Dictionnaire historique ont successivement paru en vedette sur l’affiche, dûment précédés de la particule nécessaire.
Par malheur, on peut observer que neuf fois sur dix, ce sont justement ceux-là qui fournissent le moins de copie ou celles qui créent le moins de rôles, qui se montrent surtout ingénieux à inventer des pseudonymes héroïques ou musqués.
Après le chapitre des mariages d’artistes, il y aurait un autre chapitre à écrire sur les fausses artistes, qui, reines d’opérette et de féerie, jouent gratuitement des rôles de comtesses, de duchesses, de marquises, juste assez pour faire excuser l’habitude qu’elles prennent ensuite de se donner dans la vie réelle comme des filles de croisés, espérant sans doute anoblir ainsi leur petit commerce.
Quelquefois les gens de justice se chargent de tracer la ligne de démarcation entre les deux groupes, en reconstituant l’état civil de ces grandes dames sans papiers.
On a exécuté récemment une Russe qui se trouve ainsi bien malheureusement arrêtée au milieu d’une carrière intéressante.
Celle-là aussi était une artiste.
Voyez plutôt :
Deux fois elle chanta — sans appointements — sur un petit théâtre.
À Lyon, elle fit offrir à un directeur un certain nombre de billets de mille francs pour se faire entendre comme prima-donna sur son théâtre. Le directeur refusa.
Mais un de ses confrères de Paris accepta la somme. La dame chanta, fut outrageusement sifflée et ne put aller plus loin que la dixième mesure du second morceau.
Dernière campagne. Elle conclut un engagement avec un imprésario… d’Espagne, qui, du coup, fit faillite.
J’allais oublier de faire figurer sur ses états de service artistiques, une union morganatique avec un ténor chez lequel elle crut vainement trouver… le rossignol au nid.
Pour une carrière théâtrale, voilà qui peut compter, j’imagine.
Mais la dame aspirait au grand art sous toutes ses formes.
La sculpture étant à la mode parmi les femmes, depuis plusieurs années, la dame se dit qu’elle serait sculpteur.
Quelques milliers de francs avancés à un modeleur la rendirent propriétaire d’un buste de M. Gambetta, alors président de la Chambre.
Sur le socle, elle écrivit bravement un de ses nombreux pseudonymes, et envoya l’objet au Salon.
Un ordre supérieur l’en fit expulser.
On ne me contredira pas, j’espère, si je dis que, malgré leur originalité, ces diverses incarnations artistiques ne constituaient qu’une position sociale instable et ne sauraient être considérées comme représentant des moyens d’existence très sûrs.
Mais notre héroïne avait organisé son budget sur des bases encore plus fantaisistes que celles de sa réputation d’artiste.
Elle avait lu dans les journaux mille anecdotes démontrant que la race des bijoutiers, carrossiers, tapissiers et autres, est toujours semblable à elle-même, c’est-à-dire éblouie par les noms de famille aux consonances exotiques en ki, en kow, ou en a, et toujours prête à jeter brillants, chevaux de prix et le reste, aux pieds des fortunés mortels qui ont le bonheur d’avoir un van der, un von, un del, devant leur signature.
On sait que les Russes sont tous polyglottes de naissance. La nôtre n’eut aucune peine à se former une petite collection internationale d’ancêtres excessivement aristocratiques, en mettant à contribution l’almanach de Gotha, sans jamais se laisser arrêter par cette considération terre à terre, que celles dont elle empruntait ainsi les noms pour s’en faire des pseudonymes, étaient parfois bien vivantes, bien portantes, et pourraient y trouver à redire.
La justice a pieusement réuni les principaux noms parmi lesquels : comtesse Schouvaloff, comtesse Salvador, marquise Salvador, comtesse de Theba, comtesse Salvadio, etc.
Ainsi armée pour la lutte pour l’existence, elle traversait les hôtels, dit l’acte d’accusation, achetant, signant, plaidant
, échangeant avec les marchands de bijoux de beaux brillants contre des papiers terriblement paraphés, mais difficiles à négocier.
La conclusion finale, on la devine : plainte des victimes, enquêtes, procès de l’artiste, reconnue pour ne faire qu’une seule et même personne avec la fille Tilkin, paysanne des environs de Moscou ou de Pétersbourg.
Une mienne amie, allant jouer la comédie en tournée, il y a quelques années, dut louer son hôtel pendant son absence.
John Arthur adresse aussitôt à son homme d’affaires une certaine comtesse, russe peut-être, polonaise sans doute, slave à coup sûr.
Petite, courte, épaisse, rougeaude, tignasse rose par l’abus de la teinture, je la vois encore… pour l’avoir aperçue dans l’hôtel de mon amie… où elle s’installa sur un grand pied, garnissant sa cave des bons crus.
Les écuries donnent abri à des bêtes de sang, les remises sont trop petites pour les voitures de toutes formes et de toutes fabriques.
Deux mois, trois mois, ce sont des fêtes continuelles, réceptions, bals. Les hôtes sont de marque comme le Champagne. Cette étrangère possède assurément une grande fortune pour mener ce beau train.
Échéance du terme.
— Excusez le retard, dit-elle à l’homme d’affaires ; mes arrérages ne sont pas venus de Russie. J’attends, vous attendrez.
L’homme d’affaires s’incline jusqu’à terre devant madame la comtesse
, qui en profite pour laisser voir un bout de bas à jour, bien tiré…
Six mois, neuf mois se passent. L’homme d’affaires prenait patience, mais mon amie étant de retour, voulut être traitée en propriétaire sérieuse, et donna ordre de mettre en demeure la mauvaise paye.
Il fallut les huissiers pour la pousser dehors. Un beau jour elle prit le train de Russie ou d’ailleurs, sans crier gare, et sans payer loyer.
Dans la même semaine apparurent les hommes d’affaires avec des mémoires. Ils voulaient saisir l’hôtel de madame la comtesse
.
Mon amie dut exhiber ses titres de propriété, et payer quelques menus frais pour le compte de la comtesse Schouvaloff, car c’était elle.
J’aurais pardonné de grand cœur au tribunal un acquittement s’il avait voulu prononcer que la femme Tilkin, dite comtesse, marquise et duchesse de titres imaginaires, est tout ce qu’on voudra, mais non pas une artiste.
XV. La vestale
J’ai conté l’histoire d’une diva pour rire.
Voici maintenant l’idylle réaliste d’une cantatrice pour de bon.
Le pis est que les deux aventures se ressemblent au dénouement.
Mais la femme dont je vais parler a, de plus que l’autre, deux trésors inappréciables : un pur diamant dans le gosier et une robe blanche de vierge immaculée.
Aussi, quelques-uns l’appellent-ils la Vierge.
Pour le peuple des enthousiastes cosmopolites, elle est l’incarnation de tout ce que la chasteté éthérée des génies et des fées a de poésie aérienne, de charme séducteur, de nébuleuse rêverie.
Quand elle égrène devant une salle alanguie de mélancolie les joyaux merveilleux de sa voix de jeune fille, tout ce qu’il y a de resté secrètement naïf et délicat dans un auditoire de Parisiens blasés, toutes les mystérieuses aspirations qui flottent au-dessus des dilettantes en habit noir, prennent forme, pour un moment, dans la suave et pudique rêveuse, tour à tour Ophélie, Marguerite, Martha, Violetta.
Elle vient du Nord…
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la musique.
Dans les calmes vallées de ces régions toutes blanches, peuplées des divinités d’Ossian, où le temps se mesure par les lunes des nuits toujours sereines, les bergères font parfois encore un sceptre de leur houlette ou de leur quenouille.
En quelque coin perdu de ces vaporeuses contrées, Christina était bergère, elle aussi ; elle est devenue reine en épousant le grand art.
Parmi les filles de cette terre que hantent les esprits de la légende, les initiations de la source de Chloé sont de toute saison ; mais Daphnis n’y joue pas de rôle.
Et s’il surprenait, par mégarde, la troupe des Vestales de la Diane du Nord, Actéon ne serait pas changé en cerf. Il se verrait condamné au méprisant supplice de l’inutilité, de l’impuissance, par la Velléda suédoise…
Christina a donné ses premières années à ces révélations néo-antiques de la bucolique Scandinave.
Puis un jour, elle prit son vol vers les cités, vers celle où toutes les poésies viennent se mêler à la prose : à Paris.
Elle y passa d’abord pour la muse de la mélodie, avec ses grands yeux d’azur encadrés de cils blonds, sa chevelure pâle aux reflets d’argent, en manteau de reine, et ses attitudes chastes.
Autour d’elle papillonnait l’escadron des beaux fils, parés de toutes les séductions de la jeunesse, du luxe, de la naissance. Mais elle, sans un regard pour eux, fidèle à la virginité savante de son adolescence, elle allait, noyant le feu de toutes les amours qui s’offraient à elle dans le lac aux nénuphars d’Ophélie, aspirant toujours à l’inconnu d’au delà…
Et ainsi pendant des années.
Un soir, c’était pendant une fête néo-grecque donnée à Paris chez un prince de la littérature.
La valse commençait ses premières mesures d’invitation rythmée.
Tout à coup, Elle vit passer une cantatrice fameuse, la célèbre Rosina, la fille brune du pays d’amour…
Rosina fit un pas, Christina marcha vers elle. Leurs yeux se rencontrèrent. Ophélie sentit se réveiller confusément dans sa mémoire les premiers souvenirs de la fontaine oubliée…
Elles ne dirent point une parole, mais leurs mains s’enlacèrent à la taille, et les voilà lancées dans le tourbillon de la valse ardente.
Tout le monde s’était arrêté.
Elles n’y prenaient pas garde : le corps collé au corps, emportées dans un mouvement inconscient, les traînes de leurs robes de gaze fouettées dans un étrange enlacement.
Instinctivement, l’orchestre précipita l’allure, et le couple tournoya sur lui-même avec une rapidité frénétique, jusqu’à ce que, visage en feu, œil agrandi, mains crispées, les deux femmes, grisées à la fois par l’ivresse de cette danse énervante et exaltées par l’harmonie qui vibrait en elles, se penchèrent l’une vers l’autre, pâmées dans une attraction irrésistible. La blonde Ophélie s’inclinant vers la brune Rosina, qui se dressa sur la pointe de ses petits pieds…
Sans plus songer à l’assistance, elles échangèrent un long et unique baiser, et tombèrent évanouies sur le parquet du salon…
À dater de ce soir, toutes les troublantes impressions des mystères lointains se dégagèrent, une à une, dans les souvenirs de la vestale.
La petite lampe qui brûlait en elle d’une flamme discrète, sur l’autel de la poésie lyrique, se répandit lentement à l’intérieur du tabernacle, portant l’incendie et la destruction à travers les parvis du temple.
L’art n’eut bientôt plus de sublimité pour sa prêtresse, qui déserta ses autels pour s’abîmer tout entière dans son nouveau culte…
Rosina s’était mariée. Christina voulut un mari.
Mais, loin de choisir comme elle, quelque seigneur déclassé, dont le nom ne pût que déchoir dans une alliance commerciale, elle alla chercher une nature droite, naïve, un homme sans nom, mais dont le cœur avait été pris aux grands yeux bleus de la poétique fille du Nord.
Un mari ? L’homme simple avait rêvé de l’être. Son rêve ne se réalisa jamais.
Les premières résistances de l’épouse lui parurent les délicates hésitations d’une vierge pudique. Aujourd’hui, il sait… Traînant partout une douleur muette qui le mine, il est le compagnon solitaire de cet ange aux ailes de vampire.
Elle a pris son essor.
Maintenant qu’elle se sent appuyée au bras d’un esclave fort… et résigné, dont la tendresse la garantit contre une révolte qui ferait scandale, elle lâche bride à toutes ses fantaisies.
En Hollande, pendant une tournée, elle rencontra, dans une maison princière, une grande jeune fille brune, aux yeux noirs, au teint bistré, vivant contraste avec les beautés du pays. Cette opposition l’attira.
Prenant prétexte de son mari malade à Nice, elle demande qu’on permette à son amie de l’accompagner, et, don Juan femelle, enlève sa conquête au pays des orangers.
La lune de miel dura un mois.
Cependant l’imprésario, menacé de la ruine par cette fuite en pleine saison, se creuse la cervelle, et bien sûr que le mari n’est qu’un paravent, se dit : Cherchons la femme.
Il la trouva et posa ses conditions.
Deux mois durant, le rossignol égrena ses trilles au grand bénéfice de celui qui la faisait chanter.
Par une conspiration tacite, les bavards ont fait le silence sur cette équipée.
Toutefois, sous l’empire de cette passion corrosive, la beauté frêle, le charme délicat des jeunes années, ont fait place à un masque osseux, aux lignes rigides.
Aujourd’hui la silhouette hybride rappelle celle des sirènes de la fable, corps de femme et queue de poisson.
Le buste est d’un homme, emprisonné dans une jaquette de cocher anglais, la face dure est surmontée du chapeau bas des jockeys.
Seule, la jupe accrochée sur la ceinture rappelle que ce vampire en chasse est né femelle. Les poings cyniquement campés dans les poches, elle fume comme un portier de caserne ; la cigarette lui semble fade, elle a pris l’habitude du londrès.
Sur ces lèvres qui ont murmuré la poésie divine de l’amour de Marguerite, et la rêveuse romance de la Rose et la ballade du Roi de Thulé, se pressent maintenant les jurons canailles de la barrière.
Messaline vierge, elle ne craint pas de demander aux dernières prêtresses du ruisseau le secret de leurs émotions inavouables.
Elle promène de par l’Europe ses fureurs inassouvies, tantôt traînant à sa suite la fille de son imprésario, tantôt parcourant les villes du Nord au bras d’une figurante de comédie, ou encore faisant scandale à la cour de Madrid, honorée à Londres des faveurs particulières d’une altière princesse…
En Autriche, elle s’était engouée d’une poupée viennoise rencontrée au Prater. Elle en défraya le luxe et les exigences qui augmentaient chaque jour, payant les dettes et les fantaisies de la fille tout étonnée de sa bonne fortune.
Un soir, après une représentation de gala, la fille ayant trôné dans la meilleure loge, sous les yeux de la diva, qui chantait pour elle, un souper intime réunit les deux femmes dans l’appartement particulier.
Au matin, à la place de ses bijoux, Christina trouvait, dans le coffret de Marguerite, une lettre d’adieu, exprimant la reconnaissance, les excuses et les regrets de la fugitive.
La fille n’avait pu se passer de son amant et l’allait rejoindre à Berlin.
Les bijoux vendus payèrent le voyage.
Aujourd’hui, la fortune que lui a gagnée sa voix merveilleuse tire à sa fin ; la beauté est partie, la voix éteinte. Après le dernier grand succès de Rosina à Paris, Christina rêvait, elle aussi, un triomphe semblable qui l’eût mise de pair avec celle qu’elle hait aujourd’hui, autant qu’elle l’a jadis adorée. Il est trop tard. Quelques concerts, quelques romances norses, c’est tout.
Où la chute s’arrêtera-t-elle ?
C’est dans cette capitale où elle s’est fait entendre pendant la dernière season qu’elle vient d’être victime d’une mésaventure qui pourrait bien lui fermer les portes de la société anglaise, la plus indulgente de toutes cependant, quand on ne la heurte pas de front.
Elle était venue en soirée chez une grande duchesse.
La conversation avait entraîné Christina loin de la foule, dans le boudoir réservé aux intimes.
Tout à coup, le jeune duc cherchant sa sœur, une délicate fleur d’aristocratie anglaise, fait irruption dans le salon où son regard stupéfait rencontre le spectacle odieux d’un duo terrible.
Plus de fortune, plus de voix, que va faire la vierge vestale ?
Va-t-elle capituler ?
XVI. Mariez-vous, vous ferez bien, etc.
Mariez-vous, mesdemoiselles ?
Ne lit-on pas au saint Évangile de ce temps-ci : Paix, tranquillité aux femmes de bonne volonté qui ont mis leur confiance en monsieur le maire ?
Demandez plutôt à la sous-maîtresse de Saint-Mandé.
Seulette, gentillette, naïve, elle a rencontré sur son chemin un vieux monsieur très bien
, qui lui a conté une fleurette honnête.
Éblouie, intimidée par cet air d’autorité que prêtent si bien aux vieux messieurs
le crâne chauve et la chaîne de montre ballottant sur un abdomen respectable, la pauvrette s’est laissé persuader qu’un mari se remplaçait avantageusement par un protecteur
.
Et voilà comment, neuf mois plus tard, le tribunal de la Seine jugeait un nouveau cas d’infanticide.
La protégée du monsieur très bien
s’était un beau jour trouvée dans la nécessité de se délivrer elle-même, en plein dortoir des élèves, du fardeau gênant d’une maternité clandestine. Exercice un peu trop original à figurer au programme des pensions de demoiselles.
La malheureuse s’en est rendu compte tout à coup et n’a pas trouvé mieux, pour dissimuler le fruit de sa faute
, que de l’étouffer dans une cuvette, comme Gribouille se jetait dans son puits de peur de se noyer.
Aujourd’hui, Faust est parti, laissant Marguerite sur la paille humide du cachot.
Mariez-vous, mesdemoiselles !
Et si vous avez suivi le conseil de convoler en noces légitimes, méditez, mesdames, le récit des aventures de Barbe-Bleue, le banquier.
Barberousse serait plus exact.
Anglaise, Française, Américaine, celui-là n’a de parti pris ni quant à la couleur des cheveux, ni quant à celle du pavillon national.
Juif polonais, cosmopolite et nomade, il a débuté par un coup de filet dans les eaux britanniques. Dot, cinquante-mille francs.
La fille d’Albion dut lâcher l’argent pour racheter sa personne. Utilité du divorce.
Plus naïve, la Française, créature douce et charmante, se laissa tromper par une similitude de noms et de promesses habiles, et apporta avec sa jeunesse et sa beauté une pile d’écus honorables. Le juif avait flairé l’odeur de l’or ; il s’enfuit avec la dot, abandonnant la jeune fille sans prendre même le temps de respirer le parfum de cette fleur délicate.
Il commença de faire rouler les écus, courant bals et premières, tout en arrondissant entre temps son magot.
Fatigué bientôt de compter par francs et par centimes, il passe au pays des Yankees où l’on compte par dollars. C’était le bon moment, noirs et blancs, quarante millions d’hommes discutaient à coups de canon.
Il se met à la remorque des nègres, et bien que le nom de porte-veine ne fût pas encore inventé, notre homme amasse des millions à faire des sandwiches pour les combattants.
Une fois millionnaire, il voulut rire.
De Paris à Londres, de Londres à New-York, il commença la fête.
Un jour, il rentrait chez lui, venant de commander les apprêts d’une grande soirée, quand il fut arrêté et conduit à Mazas. Les parents de sa seconde femme l’accusaient de bigamie. Il put produire l’acte du divorce et sortit de prison juste à temps pour recevoir ses invités.
La femme délaissée réussit pourtant à se faire délivrer de cet homme. Mais la lutte l’avait brisée. On l’enterra peu après. Le lendemain, son meurtrier se montrait réjoui, bien portant, dans une avant-scène de première.
Et il continua de rire.
À dater de ce jour, celui qui avait dépouillé, ruiné ses deux femmes légitimes, commence à renter les demoiselles… de la rampe, tirant Mlle L***, de la Comédie-Française, d’entre les griffes des huissiers, à coups de bank-notes, se donnant ainsi le luxe princier d’une maîtresse à l’année à Paris, où il ne fait qu’une courte saison.
Depuis il a convolé à une troisième union.
Une institutrice américaine, d’abord sous-maîtresse, puis maîtresse en titre, élevée au rang de femme légitime.
Or, voici que cette dernière, après plusieurs années de vie commune, prend un beau matin de mai dernier, la maison conjugale en horreur, et s’enfuit avec ses deux enfants, laissant derrière elle, en manière de P. P. C., un papier au timbre de la République où elle réclame 75.000 francs par an de pension alimentaire. Bel appétit pour une fille sans dot.
Celle-là, sans doute, est un champion du mariage, de même que Mlle L*** est son adversaire.
Et voici comme quoi ce qui ruine les unes enrichit les autres, et comme quoi aussi saint Paul l’apôtre fut un philosophe plus malin à la fois que M. Naquet et mademoiselle Hubertine Auclert, lorsqu’il a crié à ses ouailles :
Mariez-vous, vous ferez bien ;
Ne vous mariez pas, vous ferez mieux.
XVII. Affaire d’honneur
On fera du bruit ce soir
On fera du bruit ce soir
Les hommes me font toujours rire !
Il ne se passe pas de semaine qu’on ne signale une ou plusieurs affaires d’honneur
.
On nomme ainsi, d’ordinaire, le combat de deux hommes dont l’un, — et quelquefois tous les deux, — viennent de commettre une bonne petite vilenie.
M. L***, qui porte à la roulette de Monte-Carlo le plus clair de ce que lui rapporte l’eau de toilette, emprunte, seulement pour vingt-quatre heures, cinq-mille francs à Marie D***, la ponteuse veinarde.
Pendant trois semaines, la belle-petite interroge en vain les salons du trente et quarante ; le fabricant d’essences pour dames s’est évaporé.
Rentrée à Paris, elle était, l’autre soir, dans la cour du Grand-Hôtel, attendant son cavalier, quand elle voit passer son emprunteur, court à lui et, à haute voix :
— Ah ! ça, et mes cinq-mille francs, vous allez me les rendre !
— Cinq-mille francs, la bonne plaisanterie ! répond l’autre avec aplomb ; c’est dix louis que vous voulez dire… Et je…
— Comment vous niez… mais vous n’êtes qu’un voleur !
Et d’un geste énergique, elle lui casse son éventail sur le nez.
L’emprunteur règle sa double dette par une paire de gifles.
Apparition du cavalier, M. de L***, qui se précipite entre les combattants. Le duo devient trio.
Le lendemain entrevue des témoins. Le surlendemain rencontre à l’épée.
L’oublieux emprunteur reçoit dans le bras une boutonnière destinée à lui rafraîchir la mémoire.
Et l’honneur dans tout cela ?
L’honneur ? Il est satisfait !
Vous souvient-il de la coquette salle Taitbout, aujourd’hui transformée en banque, ni plus ni moins que la salle des Italiens ?
On venait là, le soir, quelques douzaines de gommeux et de belles-petites — on disait alors des cocottes.
De neuf à onze heures, c’était dans cette bonbonnière, un chahut où les sifflets et les cris d’animaux de la salle faisaient écho aux glapissements d’une chanteuse, qui se gargarisait avec des airs épileptiques.
Le public spécial du quartier Bréda et du faubourg Montmartre s’y plut quelque temps.
L’artiste qui jouait ainsi à qui perd gagne, vit ses appointements portés de soixante-quinze à cent-vingt francs.
Deux vaudevillistes inoccupés brochèrent même pour elle une revue d’été sous ce titre : On fera du bruit ce soir.
Quant au directeur, il fit faillite.
Il est une femme, que les souvenirs de ce succès artistique, non contents de lui avoir été chers, à l’époque, ont depuis lors empêchée de dormir. Elle s’est payée cet été, la fantaisie d’une répétition du chahut d’antan. Il lui a suffi de venir se montrer le soir sur une scène d’ordinaire réservée aux singes, aux éléphants, aux funambules, aux clowns de M. Sari. Elle paraissait et le boucan de commencer.
Je sais, moi, un véritable artiste et un homme d’esprit qui a dû bien rire dans sa fraise espagnole, en entendant chanter le grotesque hidalgo hermaphrodite auquel il servait de commère.
Grande, sans élégance, malgré toute la science des bonnes faiseuses ; gauche, attaches massives, regard louche, cheveu blond terne, corrigé par l’auréoline, chair de poule au naturel, peau marbrée de taches cuivrées, la nouvelle étoile s’est décrochée du paradis de Belleville et a dégringolé jusqu’à Beaumarchais, il y a quelque vingt ans, pour rebondir au café-concert. Elle y resta le temps de prendre les bons mots de Lagier et les mauvais de Sari, trouvant enfin son chemin de Damas aux Variétés, dans les imitations de… Lassagne, où elle put laisser le champ libre à sa distinction native.
On venait d’inventer le mot roublard ; elle prend le train de Russie, fait d’abord le service des moujiks et finit par se glisser en quatorzième dans les soupers militaires, où elle joue les Vénus à la pomme devant les Pâris à moustaches blanches, courant à quatre pattes après les roubles, servant de tête de turc à toutes les fantaisies de l’ivresse cosaque, toujours à l’affût de ceux que le Cliquot pousse sous la table.
C’est ainsi qu’un matin, à l’aube, elle s’accouplait à tâtons, avec le général comte L***, aide de camp, qui la prenait au cachet, avec défense d’afficher sa bonne fortune :
— Tu m’appelleras : Monsieur le comte
, devant le monde.
Elle en a gardé l’habitude.
Ruses ou flatteries, cependant, rien ne décidait le maître à avouer sa servante. Tout en continuant à chauffer incognito le gros lot, force fut à celle-ci de se chercher une clientèle de rencontre, et la veine lui fit mettre la main sur un officier qui lui offrit le traîneau, ce sapin forcé du Russe.
L’arrivée de cette nouvelle recrue suggère un plan à la dame.
Par la maladresse convenue
d’une soubrette, l’officier surprend le général. Mais, circonstance imprévue, les deux hommes destinés à se faire peur l’un à l’autre se reconnaissent, s’entendent à la russe, et s’en vont bras-dessus bras-dessous.
Le lendemain, un valet d’écurie vient reprendre chevaux, traîneau et jusqu’au fourrage.
Toutefois, craignant le ridicule d’une telle aventure, le général offre une prime honnête au départ de la dame, qui saisit la balle au bond, refuse, menace scandale, parle de position compromise, tant et si haut que M. L*** lui continue sa protection… intermittente.
Elle en fit bon usage. Instruite par hasard de l’existence de papiers dangereux pour le comte, elle s’en rend maîtresse par ruse et met ce talisman en lieu sûr.
À partir de ce jour, les rôles changent. Elle commande à son ancien maître, lui fait payer avec usure les insolences, les humiliations, tout le mépris d’autrefois. Le comte, à sa merci, devient son banquier ridicule. Cocu, battu, il affecte l’air satisfait, paie de sa bourse et égaie de sa présence les fêtes qu’elle donne aux passants, condamné à subir l’odieux de complaisances gratuites, réduit à laisser sans protestation son tyran se faire la réclame d’une liaison avilissante qui n’existe même pas.
Mais il a sa vengeance dans son coffre-fort.
La femme aux fantaisies si extravagantes en apparence, est rivée au bout de la chaîne que le comte traîne en forçat.
Tout ce luxe dont elle est entourée n’est que de louage. Dans l’hôtel qu’elle habite, la lettre L ne désigne pas son nom à elle, mais celui du bailleur de fonds. Elle y vit à l’auberge. Sur ce point, le général est inflexible. Il paie les dettes, la dépense. Pour de l’argent, il faut s’adresser aux procédés coûteux et parfois dangereux de la carotte, — brillants achetés et revendus, mémoires de fournisseurs complaisants. C’est le luxe de Tantale.
La demoiselle ronge son frein en silence, dissimulant en face, attaquant en arrière, pleurant volontiers sous l’injure publique, et caressant le reportage.
On la sifflait tous les soirs, cet été, c’est une habitude prise avec les Russes, — l’habitude des chutes.
Eh ! Eh ! qu’elle y veille. L’esclave pourrait bien redevenir le maître quelque jour.
Il s’est montré tant soit peu rebelle, ces derniers temps.
Songerait-il à rompre sa chaîne ?
On sait bien sous quel gouvernement on s’endort, jamais sous quel régime on peut se réveiller, au pays des roubles.
XVIII. Un dîner pendant le siège
C’était pendant le siège.
On venait d’entrer dans la période du pain de paille.
Chacun s’ingéniait pour échapper, ne fût-ce qu’en passant, à ce régime d’écurie.
Un matin je rencontre Francisque Sarcey. Il avait la majesté mélancolique.
— Encore quelques semaines de cet ordinaire, me dit-il, et l’on nous prendra, vous pour Sarah Bernhardt, moi pour Cham !… Pourtant je lutte. Tenez ! voulez-vous une confidence ? Eh bien ! je sais dans Paris un coin écarté, où, pas plus tard que ce soir, on me fera l’aumône d’un triangle de gâteau de riz.
— Gâteau de riz ? fis-je avec admiration et incrédulité.
— J’ai dit, repartit le critique. Et pour preuve de ma sincérité, je dépose à vos genoux mon triangle, avec toutes ses séductions. Acceptez-vous ?
— Si j’accepte !… mais l’adresse de ce gâteau de millionnaire !
— Un nom de circonstance : le Moulin de la Galette.
Nous convînmes de l’heure. Il s’en fut.
Une heure plus tard, j’allais me rendre à l’invitation, quand voici une visite inattendue : deux amis, qui viennent me chercher pour dîner, l’un d’eux, un des généraux de de l’état-major de la place.
— C’est bien aimable à vous : mais vous êtes en retard d’une heure.
— Il n’est jamais trop tard pour accepter un œuf à la coque, par le temps qui court.
— Un œuf à la coque ? Il en pousse donc encore ?… C’est bien tentant ! Mais impossible ! Vous m’offririez des petits pois, un ragoût de mouton, et de la crème fouettée, que je serais forcée de vous refuser. Je dîne ce soir avec un prince de la critique, lequel sort d’ici. Il vient de m’offrir un gâteau de riz authentique, au Moulin de la Galette. Et vous savez, un critique, c’est sacré pour une comédienne. Qu’est-ce qu’il dirait d’elle à sa prochaine création ?
— Dites plutôt que c’est le gâteau de riz auquel vous nous sacrifiez, mais il ne sera pas dit que vous aurez battu l’armée française. Allez au Moulin de la Galette. Vous dînez à six heures, n’est-ce pas. Eh bien ! moi, je crois pouvoir affirmer que vous ne mangerez pas ce gâteau, que vous préférez à nos œufs à la coque.
Le soir, à six heures, j’arrivais sur les hauteurs du Moulin de la Galette. Tous les Parisiens connaissent cette ruine de province, oubliée par le temps sur la cime de Montmartre où elle est accrochée.
À l’époque du siège, on avait fait choix de l’emplacement pour y établir un observatoire militaire, un avant-poste, — pourquoi avant ? — d’où l’on envoyait, la nuit, des gerbes de lumière électrique sur toute la banlieue.
On arrivait la par l’escarpement de la rue Lepic. Ce n’était pas une petite ascension Une fois sur la plate-forme naturelle qui termine la butte, on se trouvait devant un baraquement de planches où étaient établis, avec l’héroïsme désirable, tous les défenseurs de la capitale disponibles pour le moment, qui se donnaient rendez-vous en ce lieu pour dire du mal de la famine et tailler un pet bac chemin de fer.
Oh ! la drôle de société !
On peut dire qu’elle était mélangée celle-là.
Il y avait des artistes, des auteurs, de journalistes, des coulissiers, des homme d’affaires, en un mot de toutes les profession dont est fait le défilé qu’on rencontre au boulevard. Sans oublier les jolies femmes. Tout ce monde portait des uniformes d’une fantaisie !
Oh ! les drôles de costumes ! Oh ! les pimpantes cantinières !
Quand j’arrivai, on jouait un jeu d’enfer avant le dîner. Un certain monsieur avait une veine insolente. À tous les coups il tirait neuf. Quelqu’un me le présenta : grand gros, épais, lourd, trivial, langage commun.
On avait la poignée de main facile en ce temps-là.
Je le félicitai sur sa veine.
— J’ai la main heureuse, c’est vrai !… C’est comme ça depuis quelque temps. Auparavant, j’étais enguignonné. À présent, je me sens capable de faire sauter toutes les banques.
Et il me parla de ses affaires à la bonne franquette. Il faisait des fournitures militaires : café avarié, eau-de-vie frelatée, souliers collés, sacs de munitions mangés des vers. Il racontait cela sans embarras.
— Que voulez-vous, dit-il en forme de morale, on fait des affaires. J’en fais. Toutes celles qui sont bonnes !
J’écoutais cet homme et je l’examinais en silence.
On parla de dîner. Sur la table de jeu, au milieu de la grande baraque, on dressa le couvert. On n’avait pas fini le potage, une excellente croûte au pot, quand on entend tout à coup un galop de cheval sur le pavé blanc de givre.
Patata ! patata ! ! patata ! ! ! un tremblement du sol, puis deux ordonnances portant un ordre de la place.
Quelqu’un des convives qui était un peu chef du poste, cantinier ou capitaine, je ne sais plus bien, lut une dépêche. Elle annonçait la visite du gouverneur qui était en route pour venir assister aux projections électriques sur le pont de Bezons.
Ce fut le signal de la déroute.
En un clin d’œil, la mascarade se débanda, chacun tirant de son côté et laissant interrompu le balthazar commencé pour retrouver la dignité de son rôle.
L’annonce de l’arrivée du chef avait fait rentrer tout le monde dans le devoir : aussi bien les vrais militaires, que les fausses ambulancières dont quelques-unes faisaient les avant-postes comme certaines figurantes font les avant-scènes des petits théâtres.
— Et le dîner ?
Ah ! bien oui, le dîner ! Il fallut partir. En un clin d’œil, la salle du festin se trouva vide. On courut aux pardessus, et dans la plus grande confusion, on se mit en mesure de dégringoler le long de la butte.
Le lendemain, j’étais au coin de mon feu, me demandant avec inquiétude si ma provision de bois irait jusqu’au bout. On m’annonce tout à coup le général, mon visiteur de la veille.
— Eh bien ! chère madame, le gâteau était-il bon ?
— Oh ! je n’ai pas de chance, général, commençai-je.
Et je fis le récit de l’alerte nocturne, racontant la visite malencontreuse du gouverneur.
Le général sourit.
— Le gouverneur ? dit-il. Je vois bien que vous ne savez pas tout. Vos convives ont passé la nuit à l’attendre. Ils l’attendent encore ! Cela ne peut pas faire de mal aux jeunes gens !
Je commençais à comprendre et j’allais faire des reproches au général, quand tout à coup, de l’un des étages supérieurs de ma maison, j’entends des cris :
— Au secours ! À l’assassin ! Au meurtre !
— Oh ! mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ?
Le général était déjà parti.
Il ne tarda pas à revenir.
— Tranquillisez-vous, dit-il.
… C’est un mari qui… cause avec sa femme,
C’est une femme qui… cause avec son mari.
Ce dernier, paraît-il, a été plus bavard que de coutume, il a doublé la ration quotidienne de… causerie conjugale, et la femme a haussé le ton. Voilà tout.
Mon visiteur voulut prendre congé, et s’approcha de la fenêtre pour voir si sa voiture était là.
— Tiens, dit-il, voilà votre voisin qui passe, le batteur de femmes.
Je me penchai contre la vitre et reconnus mon joueur heureux de la veille, le fournisseur marron de provisions militaires.
Dans la maison on racontait ainsi l’histoire de ce ménage.
La femme, une Prussienne de bonne famille, avait apporté quelque fortune à son mari, qui gâchait sa dot en spéculations et en entreprises. Une lèpre hideuse avait été le seul apport du mari.
Quand l’argent touchait à sa fin, l’homme battait la femme.
Associé avec un de ses frères, il avait depuis quelque temps pour dénicheur d’affaires, un peintre-amateur qui lui avait fait faire quelques connaissances dans le monde où il ne tarda pas à se faufiler bientôt, à l’ombre de sa femme, belle personne, très peu cruelle.
Aujourd’hui, l’aimable mari du siège manie des millions.
Il est l’un des grands patrons, lanceurs des affaires véreuses. Il met chaque jour en actions les brouillards de la Tamise, les mines de fromages de Hollande, et les eaux du Guadalquivir, sautillant avec souplesse sur la tranche rouge du code, trichant la correctionnelle, son billet toujours retenu pour la frontière belge.
La femme a disparu. Qu’en a-t-il fait ? Qui sait seulement qu’il en avait une ?
Les frères… Wagram (ils sont trois à présent, sinon quatre) jouent aux gros banquiers sous la direction de l’aîné. Le cadet, dans ses tournées en province, où il va inspecter les succursales, dit à ses amis : Appelez-moi par mon petit nom, ne compromettons pas le frère.
À Paris, ils ont équipages, maisons de campagne et maîtresses plus ou moins démodées !
Timidement d’abord, ils ont soumissionné quelques entreprises, fondé des comptoirs, établi des succursales. Les choses n’allèrent pas vite.
Un jour, à Genève, il y avait réunion d’actionnaires. L’un des trois frères avait reçu l’importante mission de représenter un certain nombre d’actions non souscrites.
Avec deux autres compères, il descend à l’hôtel de la Métropole, couvert d’une superbe fourrure achetée au rabais dans la boutique d’une marchande à la toilette, une de ces fourrures boyardes qui inspirent encore un peu de respect aux hôteliers suisses et aux employés des gares. À l’hôtel et sur la promenade, on commença d’appeler notre homme par le titre de Monseigneur et d’Altesse, le prenant pour un prince russe. Lui, pas fier, laissait faire.
Par malheur le faux actionnaire ne possédait en poche que deux ou trois pièces d’or. La vie est chère à la Métropole, surtout pour un prince. Quand vint le jour du départ, les compagnons du jeune… Wagram lui jouèrent le mauvais tour de le laisser aux prises avec la note à payer. L’aubergiste ne parlait rien moins que de retenir la fourrure princière en gage, lorsque les compères arrivèrent, au bout d’une demi-heure de Rabelais, juste à temps pour dégager le faux prince et sa fourrure.
Le chef de la maison a commencé à se lancer en prenant à son compte une comédienne du Palais-Royal qui avait fait revivre un instant les débardeurs de 1830.
Bientôt le monde du Sport lui a paru plus chic.
Et il a inventé la grande affaire d’un cirque parisien.
Les premiers fonds furent faits grâce à une combinaison de chevaux achetés à crédit et revendus.
La police correctionnelle fut bien près de mettre son nez dans la combinaison
.
Pour attirer le public et chauffer l’enthousiasme, les frères B*** avaient trouvé un petit truc qui se recommande aux directeurs de théâtre.
Chaque soir, un certain nombre d’employés, d’amis, de clients, recevaient non pas des billets de faveur pour faire nombre dans la salle, mais le prix de la place qu’ils étaient chargés de retenir au bureau de location. De sorte que, lorsque le vrai public arrivait, on lui montrait la feuille de location remplie. Et les bons gogos de rentre chez eux, décidés à avoir des places à tout prix pour un spectacle aussi couru.
Le succès une fois établi, les frères.. Wagram se sont prudemment débarrassé des actions sur le public.
Il n’y a pas, maintenant, de lancement sérieux, pour les affaires qui ne sont pas sérieuses, sans le concours des trois frères.
Une grande ville laissa surprendre sa bonne foi par ces honnêtes financiers qui sont trop parisiens pour n’être pas provinciaux, et les a laissés barboter dans les finances municipales.
Mais, tant va la cruche à l’eau…
Quelqu’un qui est au courant des choses me disait hier, en me montrant au Bois la voiture de l’ex-vivrier du siège :
— Tenez, vous voyez cet homme riche, ce millionnaire heureux ? Regardez-le bien ! Vous pourriez bien n’avoir pas l’occasion de le revoir de si tôt !…
XIX. Méli-mélo
Celles-ci sont des revenantes…, j’allais dire des oubliées, ce qui serait pis.
Dans ce bon temps du dernier règne, quand, au sein du nouveau Paris, on vit tout à coup surgir les pimpantes cocodettes, deux clans féminins de haut ton, de suprême élégance, se dressèrent en même temps, comme deux camps rivaux, en face l’un de l’autre, et commencèrent la bataille des toilettes et des intrigues mondaines pour la souveraineté de la mode.
Chaque armée eut deux capitaines.
La Grande Jeanne et la Petite Marquise d’une part, Mélina et la Princesse de l’autre.
Ce fut une autre guerre de dix ans, où les armes étaient les excentricités les plus folles, les fantaisies les plus bizarres, et dont les incidents ont fourni mainte historiette aux sous-entendus de la chronique d’alors.
Que sont devenues ces batailleuses, ces rivales, ces élégantes ?
La Grande Jeanne et la Petite Marquise, que dans l’intimité mondaine on désigne encore à présent par deux surnoms inséparables : Cochonnette et Salopette ; ces deux femmes, dis-je, offrent le plus beau modèle vivant de ces inimitiés absolues, de ces abandons d’amitié passionnée qui résistent à toutes les séparations momentanées, traversent toutes les fantaisies passagères, surnagent après tous les naufrages, survivent à toutes les passions.
Ces deux femmes sont restées enlacées l’une à l’autre, comme le lierre à l’ormeau, mêlant leur vie, n’ayant rien de caché l’une pour l’autre.
Cette amitié, loin de s’affaiblir, est au contraire devenue plus ardente avec le temps. Pour la cimenter davantage, la Grande Jeanne a voulu que son intime vînt demeurer auprès d’elle, sous sa main.
Au fond du jardin superbe qui borde son magnifique hôtel de la Madeleine, la princesse Jeanne a fait construire un pavillon élégant qui lui sert de petite maison, et où elle donne une hospitalité luxueuse à sa chère marquise.
Une porte discrète permet aux deux amies de se visiter sans mettre les importuns en tiers avec elles. Le nombre impair toutefois n’effraie pas leur fantaisie, et ce sont alors des parties de haut goût dans lesquelles, par une complaisance tout aimable, les rôles s’intervertissent pour rompre la monotonie des mêmes impressions…
La morgue des grandes fêtes officielles données à l’hôtel jette sur ces excentricités intimes le voile de son autorité de commande.
Pendant leurs visites à Paris, les altesses, les monseigneurs voyageant incognito, viennent s’asseoir dans les salons de la princesse Jeanne, qui leur donne la comédie, l’opérette, et les journaux mondains publient ses menus avec la liste de ses invités.
La rivalité de ces deux femmes avec les chefs du clan opposé a toujours été envenimée par les complications nées de l’intervention masculine, — maris et autres.
Fille d’un baron de la finance, Salopette est la femme d’un grand seigneur. Mélina trouva de bonne guerre de faire du prince son sujet. Cavalier charmant, viveur enragé, le prisonnier était d’ailleurs assez aimable pour rendre la capture désirable.
Plein d’égards au reste pour la Grande Jeanne, le prince garda toujours envers elle une attitude toute de déférence, dissimulant par respect pour son nom, et jouant la comédie de la vie en commun.
Mais, sous ses airs nonchalants, abandonnés, sa femme garde un profond ressentiment d’orgueil blessé à celui qui la dédaigna pour une rivale.
Le prince a raconté que Jeanne entra un jour chez lui pendant qu’il était assoupi dans un fauteuil. Réveillé, mais feignant de dormir, il examina la princesse, qui ne se croyait pas vue de lui. Il lut alors sur sa physionomie une telle expression de haine et de colère qu’il eut presque peur…
Au beau milieu des prodigalités de sa vie folle, le prince vit un jour son beau-père entrer chez lui.
Il parla de convenance, de femme délaissée, et obtint un rapprochement. Les dettes criardes du viveur — un petit million — furent payées par le financier beau-père, et monsieur, dédaignant Mélina, retourna au boudoir de madame.
Quelques semaines après cette réunion, Jeanne annonçait à son mari la prochaine naissance d’un nouvel héritier.
Le prince crut comprendre, et revint à la vie de garçon, faisant l’école buissonnière, passant de la Barucci à Blanchette, qui tient de lui ses fameuses perles noires, et tutte quante.
Au milieu de ces amours à la course, le prince tomba un beau soir dans les bras de la grande Nelly, qui avait pour cornac et intendant un ex-adorateur décavé.
Le couple vivait dans les dettes à l’arrivée du prince.
Un fournisseur récalcitrant vint faire tapage un matin chez la demoiselle. Celle-ci saute au visage de l’importun. L’intendant accourut, et voilà un trio de pugilat, les deux associés rossant monsieur Dimanche. Par malheur, le créancier indiscret porta plainte et obtint une condamnation de quinze jours de prison contre Nelly et son complice.
Traquée par la police, Nelly prit la fuite avec son prince, courant Paris, émigrant d’hôtel en hôtel, jusqu’au jour où, lassé de cette course vagabonde, ayant vainement épuisé toutes les influences pour attendrir les tribunaux, le prince dut se décider à conduire lui-même son amie jusqu’à la porte de Saint-Lazare.
Cependant, poussé par Nelly, qui suivait en cela les conseils de son intendant, le prince se laissa persuader de tenter la chance à la Bourse.
Le couple lui procura un intermédiaire habile.
Cette tentative fut suivie d’une grosse perte que la famille du prince se refusa à payer.
Nouvelle offre discrète du beau-père.
Le prince, se souvenant du prix dont on lui avait fait payer la première réconciliation, préféra s’adresser à un banquier juif qui venait de gagner des millions, dans la liquidation des biens pontificaux, et dans la révision des finances turques, et lui fit demander l’argent nécessaire pour payer sa culotte.
Le prince apporte sa lettre de change mais le banquier la déchire :
— Avec vous, prince, la parole suffit.
Le prince insiste pour donner au moins un reçu.
Liquidation terminée, il quitte son hôtel de Paris, s’embarque pour Vienne, un sac de nuit à la main, et vient s’installer dans le palais d’un ami, diplomate fameux, mari de la princesse, rivale de Salopette.
Le prince était là au régime économique qu’il avait choisi, lorsqu’un jour, au Prater, en compagnie de son hôte, il croise son créancier attiré à Vienne par une affaire.
Mais là-bas une barrière sépare la noblesse du sang et les barons de la finance. Le prince se contente de saluer de la main son créancier de Paris, qui, décidé à se faire payer au moins en considération, se présente dès le lendemain à l’hôtel du diplomate.
— Comment, prince, toujours exilé ! Mais Paris s’ennuie sans vous !
— Croyez-vous ? Eh bien je me passe facilement de lui. Et puis il faut se ranger, payer ses dettes.
— Prince, vous savez que ma bourse vous est ouverte.
— Trop bon mille fois, mais je vous remercie.
— Au fait, tenez. Il me vient une idée. Je brasse de grandes affaires. Voulez-vous vous y intéresser ? Rien de plus facile et de moins gênant. Venez fumer un cigare à la banque, une heure par jour. Regardez-moi faire. Cela vous intéressera et dans six mois votre fortune sera refaite.
Le prince accepta, et, quelques semaines plus tard, on voyait le grand seigneur assis au bureau du brasseur d’affaires.
Le don Juan élégant consacrait ses bénéfices à l’extinction de sa dette.
Le baron, lui, affichait cette intimité avec un personnage aussi aristocratique. Il résolut bientôt d’inaugurer son nouvel hôtel par des fêtes comptant bien en rehausser l’éclat par la présence du prince et celle de ses nobles amis.
Une première fois, le banquier y mit des précautions.
Comme il entrait un jour dans le cabinet du baron, le prince trouve celui-ci tout occupé à dresser les invitations pour son prochain bal.
— Voici ma liste d’invités. Donnez-moi donc votre avis, mon prince ?
Le grand seigneur approuva, fit quelques observations, raya deux ou trois personnes, en ajouta quelques-uns de grands seigneurs.
Le baron demanda que les invitations fussent envoyées sous le haut patronage de son ami. Le prince y consentit.
Enhardi par ce premier succès, le banquier organise une soirée monstre.
Quelques jours auparavant, répétition de la petite comédie des invitations, mais avec une variante :
— Dites-moi, prince, soyez donc assez aimable pour dresser une liste d’invités qui me fassent honneur ?
Il lui tendit une feuille de papier.
— Mais comment donc, baron ! Trop heureux de vous être agréable. Vous aurez la chose dès demain.
Il sortit et ne reparut plus chez le banquier.
Remonté sur ses grands chevaux, le prince recommença les cascades de la vie de garçon, et se rencontra avec Alice, celle dont on disait : Elle est si jolie.
Un beau jour le boulevard voit avec étonnement, passer Alice, en robe noire, d’Orléans, col plat. La joyeuse personne vend son hôtel, ses chevaux, ses équipages, ne gardant qu’un coupé de louage ; elle va s’enfouir au fond d’une petite maison à Passy.
Quel chagrin ? quelle déception a poussé Alice à cette retraite ?
Mais l’air heureux de son visage rassure ses amis. Alice n’a pas de chagrin secret.
Quoi donc ? serait-elle éprise de quelque bohème, ou amoureuse d’un poète ? S’est-elle dit tout à coup que son fils devient homme et qu’il est temps pour elle de le reconquérir sur la famille de son mari à laquelle la justice l’a confié ?
Point. Enterrée dans un mausolée de verdure, Alice la jolie filait le parfait amour avec le prince et essayait de la régénération à deux.
Mais tout lasse, même le bonheur parfait.
Le prince s’en va, par hasard, en soirée chez son ancienne passion, Mélina. Plaisir de se revoir, charme du souvenir, cour nouvelle coquettement accueillie, et, pour une heure, le passé reprend ses anciens droits.
Le Le prince, on le conçoit, avait été remplacé — et souvent — depuis sa fugue. Celui des amis du mari qui régnait au logis de la dame, à l’heure du retour, eut le mauvais goût de montrer de l’humeur et de faire une scène à son infidèle. Mélina, tout à la joie de la réconciliation lui ferma sa porte.
L’amant éconduit attendit deux jours, huit jours et, se voyant tout à fait délaissé, courut chez Alice la jolie, lui offrant de la venger en se vengeant.
Le même jour, dans l’allée des Tilleuls, à l’heure où elle se promenait suivie de son valet de pied, Mélina se trouva face à face avec sa victime, ayant à son bras Alice la jolie.
Depuis ce jour, le mari de Mélina s’étonne de ne plus voir le compagnon de toutes ses fêtes, le cavalier servant de sa femme.
Il a demandé à cette dernière si elle savait quelque chose, Mélina s’est contentée de répondre que Carle s’était oublié jusqu’à la saluer en compagnie d’une fille de théâtre
.
Ce qui a donné au mari l’occasion de faire cette remarque :
— Pauvre Carle, faut-il qu’il soit tombé assez bas !
Mais c’est ici que se trouve la morale.
Dans ce chassé-croisé, où les grandes dames mêlent leurs amours avec celles des filles galantes, dans ce méli-mélo quotidien, où maris et amants passent de l’une à l’autre, avec une désinvolture pleine de sans-gêne, ce ne sont pas les grandes dames qui l’emportent.
La fantaisie d’une heure qui a ramené le prince à Mélina, ne s’est pas renouvelée.
Connaissant le livre, de la préface à la table des matières, il n’a pas désiré une nouvelle édition et a fait fi des suppléments.
Il a préféré voler à de nouvelles conquêtes, et c’est une étoile de première grandeur, récemment levée à l’horizon de la Maison de Molière, qui règne sur ce cœur volage.
Il ne reste plus à Mélina qu’un remède.
La prochaine fois que son mari exprimera un regret de ne plus voir l’ami Carle, qu’elle lui conseille donc de l’aller chercher.
XX. Plaidoyer pour les femmes de France
La Française se meurt, il n’y a plus de femmes en France !…
Charitablement, un monsieur anglais nous donne l’alarme et fait savoir au monde que le règne de la Française a déjà pris fin.
Jadis la supériorité de la Française, sur toutes les autres femmes, était incontestable, dit l’aimable moraliste d’outre-Manche… Elle n’était pas belle et avait fait inventer pour elle le mot de jolie laide ; mais, par ses allures personnelles, par son charme, elle dominait, régnait en suzeraine dans les deux mondes… Infiniment plus agaçante, plus sympathique, plus humaine que ses rivales, sa distinction était faite d’élégances, d’harmonies composées de la grâce de sa figure, de celle de ses mains et de ses pieds ; elle répandait autour d’elle un charme physique rehaussé par la toilette ; enfin, avant tout, elle était femme, c’était là son attrait le plus puissant, le plus noble, le plus doux.
Le portrait est flatteur, et les épithètes élogieuses ne manquent pas. Mais voici le revers de la médaille.
Au moral, la Parisienne était ignorante, remplie de préjugés, son esprit étroit et atteint d’un chauvinisme mesquin. Le Grand Faubourg incarnait tous ces défauts… Exclusive, routinière, rétrograde, elle était hostile à l’étranger… ce qui rend presque inexplicable cet empire universel qu’elle exerçait au dehors.
Vient alors le réquisitoire, l’acte d’accusation, la diatribe terminée par le verdict :
Depuis dix ans, la souveraineté intérieure de la Française a commencé à fondre. Son prestige extérieur a pâli.
L’auteur conclut ainsi :
Aujourd’hui le mal est irréparable. Il ne restera plus bientôt de la Parisienne que le souvenir. Ceux qui la regretteront se consoleront d’elle en jetant sur sa tombe quelques fleurs mélancoliques.
Et l’aimable Breton anonyme qui signe X.
, dans les Magazines, nous enjoint d’avoir à abdiquer de bonne grâce, et de déposer le sceptre sans humeur.
En faveur de laquelle de nos sœurs ?
L’avertisseur d’outre-Manche ne le dit pas, mais on le devine.
L’héritière de la femme française, c’est la femme saxonne : anglaise aigrelette, allemande épaisse, américaine masculine.
Laissez passer la femme nouvelle !
Tout ne porte pas à faux, à vrai dire, dans ce coup de boutoir de l’écrivain anonyme.
Il y aurait, en effet, de l’obstination à ne pas avouer que la situation des femmes parmi nous a été beaucoup changée depuis quelques années.
Mais il est bon de vérifier les causes et les conséquences de cette transformation.
Si l’ancienne Française n’est plus, c’est que l’ancienne société dont elle était l’expression n’est plus.
Il n’y a plus de femmes, dit-on.
Plus juste serait de dire : il n’y a plus d’hommes.
Dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’ancienne société, il y avait un monde et un demi-monde avec un large fossé entre deux.
Le fossé est comblé aujourd’hui. On y a empilé tant de sacs d’écus, tant de piastres mexicaines, tant de dollars yankees !
Les deux camps ont fusionné, les deux armées ennemies ont fait leur jonction ; les habitudes de l’une sont devenues celles de l’autre, — le monde d’en bas ayant débordé sur le monde d’en haut.
L’appauvrissement des oisifs, les fortunes subites des parvenus ont bouleversé tous les anciens rapports sociaux des hautes classes.
En trouvant des millions dans les mystères de la prime et du report, les petits boursicotiers, les gens d’affaires plus ou moins heureux, plus ou moins habiles, ont pris l’habitude des amours à la vapeur.
De l’ouvrière, de la femme de chambre, hier encore leur compagne d’expédients, ils ont fait tout à coup des femmes lancées au galop, incapables, d’ailleurs, de les dégrossir, de leur donner de l’esprit qui s’attrape comme la rougeole, par le contact de ceux qui en ont.
Il a donc surgi une classe de femmes, remplaçant le goût par le luxe, l’indépendance d’allures par l’audace, le langage galant par le mot pornographique.
Sur cette pente on va vite. Le mouvement donné, tout le monde le suivit. Ce fut une révolution dans les mœurs de la galanterie : la révolution d’argent.
Auparavant, alors que le demi-monde était restreint à quelques femmes et à quelques grands seigneurs, de temps à autre, l’un de ces derniers se ruinait pour les premières, et celles-là en valaient encore la peine quelquefois.
Dans la nouvelle poussée de femmes galantes, ce furent les habitudes de banque qu’on adopta.
Méprisant ces femmes qui ne les intéressaient que fort peu, les hommes d’argent s’organisèrent en syndicats, en commandites pour le plaisir comme pour les affaires.
Il y eut des charges d’amant comme il y a des charges d’agent de change, divisés en parts.
Ce fut alors qu’on commença à entendre des femmes parler de leurs amis
.
C’est l’apparition de la femme copiée sur les dessins de Grévin qui s’habille, se déshabille, se rhabille et va à la banque.
La fourmi a mangé l’ancienne cigale.
Des femmes intelligentes remplacèrent les femmes d’esprit.
La veille encore on disait d’elle : Fille de joie ; aujourd’hui : de peine et d’affaires.
C’est cette nouvelle génération qui déshabitua les hommes de toute galanterie.
Jusque-là, au temps des derniers grands seigneurs, une femme était mise à la mode pour avoir appartenu à tel viveur en renom.
À l’avènement des boursicotiers, on dépouilla l’orgueil de cette dernière livrée.
Les grands seigneurs gardaient encore une sorte de demi-respect, montraient des demi-égards à celles qu’ils honoraient de leur protection. Quand s’ouvrit l’ère des boursiers, les pudeurs dernières disparurent bientôt.
— Les hommes ne prennent même plus le soin d’être empressés, galants, disait un jour devant moi, madame de… une vraie grande dame celle-là, qui eut dû vivre à la cour de Louis XV, pour y faire goûter son esprit fin et délicatement oseur. Quel homme songe à faire sa cour maintenant ? Qui pense à cultiver l’art délicieux de l’esprit, cet art de dire les choses les plus… vives sans un mot malsonnant ?… Les hommes aujourd’hui n’entendent pas se fatiguer à désirer… On ne goûte plus le charme des préfaces, on court d’abord au dernier feuillet… Vous résistez… on ne revient pas…
On inventa le langage naturaliste.
Un écrivain de grand talent s’en fit le chantre, le poète, le défenseur, et y gagna des rentes.
M. Alex. Dumas fils, dans sa préface de la Dame aux Camélias, et, avant lui, madame de Girardin — la première s’entend — dans ses lettres du vicomte de Launay, ont très bien signalé ce mouvement à son essor.
Les gens du monde, cependant, se firent admettre chez les nouveaux venus.
Ces mœurs, ce langage nouveaux leur parurent bizarres. On en rit. Du boudoir de la cocotte, peu à peu les mots chics et les expressions dites pittoresques passèrent une à une.
Les femmes de la société ne s’insurgèrent que pour la forme contre cette invasion de toutes les trivialités, et finirent par se laisser emporter par le flot.
Qui ne se rappelle la délicieuse duchesse de M*** et la grâce adorable de modestie, de tact et de charme avec laquelle elle faisait les honneurs de ses salons le soir où le duc recevait la fine fleur des grands corps de l’État.
C’était une passion pudique, chaste, qu’elle avait pour son mari.
Celui-ci mourut. On crut que la duchesse ne survivrait pas à sa douleur. Suivant la coutume de son pays, elle fit au cher mort le sacrifice de sa magnifique chevelure blonde.
Et, tout à coup, Paris apprit, avec stupéfaction, que cette veuve, qui semblait prête à faire revivre les traditions du Malabar, convolait en secondes noces.
Ce n’était pas inconséquence ni frivolité de femme.
Mais la duchesse avait acquis par la correspondance du mort la certitude qu’elle était délaissée pour des amours de carrefour, et que sa meilleure amie trahissait son hospitalité et sa confiance.
Depuis lors, elle prit le contre-pied de son ancienne vie.
Elle fume le cigare de la Havane, la cigarette russe ne suffisant plus à son palais blasé, et son langage s’est mis au même diapason que ses nouvelles habitudes.
Récemment, chez une amie, on causait autour d’une table de bésigue :
— Voyez donc, dit la maîtresse de la maison, le fétiche que m’envoie M. de K***.
Elle montrait, nageant dans un superbe vase de Venise, une petite grenouille verte : c’était là le fétiche.
Et, comme tout le monde admirait :
— C’est gênant, un si beau cadeau… Je ne sais pas quoi envoyer en retour.
L’ex-duchesse de M*** prit la parole. Il y avait là dix personnes présentes, les fils de la duchesse, des amis.
— C’est comme porte-veine, n’est-ce pas ? Eh bien ! garde le fétiche, la grenouille, et renvoie à de K*** son vase plein de… confitures. Cela porte bonheur.
La langue française, cet idiome raffiné de la diplomatie moderne, qui prête si bien les dentelles de sa périphrase à tous les sous-entendus de la pensée, la langue française se désapprit rapidement, dans les salons comme au boudoir. Elle fut remplacée par cette sorte de charabia cosmopolite où l’on trouve, noyés dans une olla podrida sans nom, des expressions anglaises de courses et de cirque, des mots allemands de brasseries ou d’académies, des locutions américaines, espagnoles, etc.
Le sentiment du goût, qui est inné chez les Françaises, finit par s’oblitérer à la longue.
Quelques-uns des nouveaux riches ayant fait accueil à leurs congénères cosmopolites, l’exemple fut bientôt suivi par le vrai monde.
Il n’y eut plus de sourires, de fêtes, de faveurs mondaines que pour les gens venus du Pérou, du Mexique, de Chicago ou de New York.
Et comme ils étaient d’une nature envahissante, il s’écoula peu de temps avant que leurs femmes, leurs filles, leurs mœurs, l’hypocrisie de leur flirtation, aient pris position dans la société française, qu’elles menacent d’emporter d’assaut.
Telles sont quelques-unes des causes générales et phases principales de la déchéance des femmes en France.
Mais — quoi ? — toutes les femmes ne sont pas ainsi, et les étrangers ne sont pas si bons juges de la question.
Ils viennent là quelque temps à Paris, habitent le Grand-Hôtel, jettent les louis à… pincées sur les belles-petites. Et les voilà parlant des femmes françaises.
Ils se figurent naïvement avoir connu des artistes, parce qu’ils ont cueilli dans le persil du tour du lac quelques figurantes étalées sur les coussins d’une voiture de louage. Et le plus sérieusement du monde, ils se croient en bonne fortune avec tout le faubourg Saint-Germain, parce qu’un ami complaisant les aura menés quelque soir dans le salon d’une déclassée, qu’on nomme les demi-castors, où l’on trouve toute la noblesse de la Valachie ou du Monténégro.
Tous ces gens à courte vue oublient trop facilement que le millier de femmes qui composent le monde et le demi-monde avec toutes leurs subdivisions ne sont pas toutes le femmes de France, mais forment, au contraire, une classe particulière, la classe du monde facile, de la vie de plaisir, et qu’en jugeant tout le pays sur elles, on cour risque de prendre l’exception pour la règle.
Certes oui, il y a encore, Dieu merci ! d’autres femmes, de vraies femmes en France, gardiennes à la fois des traditions artistiques, qui sont l’héritage de notre race, et en même temps inspiratrices, conseillères des hommes, qui sont la force et la virilité du pays.
Dans les moments graves, elles se manifestent. L’histoire des ambulances pendant la dernière guerre montrerait qu’elles n’ont pas dégénéré, quant aux questions de cœur et de dévouement. L’histoire secrète des familles et de tous les hommes qui arrivent montrerait encore les femmes françaises dans leur rôle d’activé tendresse, et, sur ce terrain, elles n’ont rien à envier à aucun peuple.
Quant à la question d’élégance, de raffinements délicats, toute la prose des magazines anglais, des dictionnaires allemands et des revues américaines sera impuissante contre ce fait seul que les femmes du monde entier viennent chez nous faire provision de coquetterie.
Non, la Française n’est pas morte !
XXI. Diva pour rire
On parle d’une séparation qui fera tapage dans le monde des coulisses.
Le mari porte le nom d’un assassin et tire ses revenus du goût qu’ont les Français pour la cigarette.
La femme, une ex-chanteuse, a pour devise, en tête de son papier à lettre, l’anagramme : C’est moi !
Sa chevelure noire cache deux gros yeux… en boule de loto ; la peau est rugueuse, en couenne, huileuse et grasse.
Jadis maigre, au temps où elle supplantait Marie Rose dans le Premier Jour de Bonheur, elle est à présent douée d’un embonpoint imposant.
A chanté à l’Opéra à la suite d’un quiproquo :
Son protecteur en titre harcelait le directeur de l’Académie de musique.
Espérant se débarrasser de ses importunités une fois pour toutes, le directeur lui dit un jour :
— On offre à Gabrielle un engagement à la Nouvelle Orléans, qu’elle accepte. Elle se façonnera devant un public de goût, à son retour, je l’engagerai.
Gabrielle saisit l’engagement au bond, va chanter sous les cotonniers, et revient à Paris réclamer l’exécution des promesses. Le directeur, galant homme, se crut obligé de tenir parole.
— J’ai promis un engagement, vous l’aurez.
Quant à chanter, ce fut autre chose. Elle attendit un an et allait quitter l’Opéra sans début si, par bonheur, — ou malheur, — la prima dona s’étant trouvée indisposée la veille du jour où prenait fin l’engagement de Gabrielle, celle-ci n’avait dû la remplacer au pied levé. Elle fut cruellement sifflée, malgré l’indulgence ordinaire du public réclamée par une annonce.
Avant ce beau succès, elle avait parcouru l’Europe, un peu sifflée, un peu tolérée.
Au retour d’une tournée de ce genre, elle rencontre au boulevard un journaliste pour lequel elle avait eu des bontés.
— J’espère que tu vas parler de mes succès à Venise, lui dit-elle.
— Tes succès à Venise ! Voyons, Gabrielle, tu ne vas pas me la faire. Je me rappelle trop ce qu’on a dit lorsque j’ai parlé de ton succès à Rome.
— Oh ! à Rome ! je ne dis pas ; là, j’ai été sifflée…, c’est vrai ! Mais à Venise, mon cher, quel succès !
À la suite de je ne sais plus quel four, elle fut trouver J***, le courriériste théâtral, et lui porta une lettre d’Émile de Girardin.
— Comme je suis malheureuse ! dit-elle. Qu’est-ce qu’ils ont donc contre moi, vos confrères ? Moi qui ai passé ma vie à faire du bien à ma mère et à tous mes amis… Et tout le monde dit que je chante faux !
Depuis ce temps, J*** ne parle plus de Gabrielle que sur un ton de reconnaissance bien méritée par cette femme, qui s’est montrée si bonne fille pour tout le monde.
Comme on voit, un esprit de la force de plusieurs ânes-vapeur. Sans prétention d’ailleurs.
Un soir, au théâtre, B*** et J***, deux journalistes, causant à côté d’elle, à bâtons rompus, l’un d’eux prononça une phrase où se trouvait le mot circonlocution
.
— Oh ! vous savez, vous autres, je m’en vais si vous dites des mots trop difficiles. Je ne les comprend pas. (Textuel.)
Une autre fois, on disait devant elle d’une de ses camarades, qu’elle avait de l’esprit.
— Moi, répondit l’humble Gabrielle, ça me serait bien égal d’être bête, si on disait que je ne le suis pas.
Longtemps elle fit les beaux jours, ou plutôt les belles nuits, des amoureux de rencontre, jusqu’au jour où elle séduisit un des chefs de la gomme bourgeoise d’alors, celui qu’on désignait par calembour sous le sobriquet de prince de Bouillon.
De première force en affaires, on l’a surnommée le bon comptable, elle marche dans les traces de sa mère.
Les jours de gala, cette dernière vient se planter à la cuisine pour surveiller les bons morceaux de la desserte.
Un jour, quelqu’un des invités s’étant excusé par lettre, on s’aperçoit, au moment de se mettre à table, que les convives sont au nombre fatal de treize.
Vite, la mère de Gabrielle est appelée de sa cuisine, où elle préside à la cuisson des rôtis et au débouchage des bouteilles. Elle s’habille en hâte et vient faire quatorzième, personnage muet destiné à tranquilliser les superstitieux.
Mais on sonne à l’antichambre.
C’est un hôte inattendu.
Le compte fatal est évité.
Mère Gabrielle retourne à ses fourneaux.
Au second service, nouveau coup de sonnette.
C’est une dépêche pour un des convives, qui est appelé sur-le-champ par un accident grave dans sa maison. Il s’excuse de son mieux et quitte la table, ramenant par son départ le nombre des invités à treize.
Réapparition de la mère de Gabrielle, obligée de s’habiller une seconde fois.
Mais elle n’est pas plutôt assise que son voisin, un jeune homme, prétexte une indisposition, se lève et file.
Pour la troisième fois, l’on pouvait se passer de la présence de la mère, qui fut renvoyée à la cuisine.
Au temps où Bouillon faisait bouillir sa marmite, la belle reçut de lui, à la campagne, une superbe vache blanche, chargée de fournir la crème matinale, destinée à son café au lait.
La mère de Gabrielle, en contemplation devant cette vache grasse, se dit aussitôt qu’elle valait bien son pesant de pièces de cent sous, et se mit à rêver au moyen d’en tirer parti.
Quelques jours plus tard, Bouillon arrive à Pomponette (c’est le nom de la campagne) et va visiter son cadeau. Quel changement inattendu ! Vantez donc l’air de la campagne ! À la place de la superbe normande, choisie avec soin dans les étables d’un éleveur fameux, l’œil exercé de Bouillon découvre, enfoncée dans la paille de litière, une maigre bretonne à l’œil morne, aux mamelles vides.
De retour à Paris, Bouillon court chez l’éleveur et lui fait des reproches. Pour toute réponse, le marchand conduit son client dans l’étable où se prélasse une superbe vache que Bouillon reconnaît pour celle qu’il avait choisie. Le marchand lui apprend alors que la mère de Gabrielle avait fait avec lui un échange, troquant la vache grasse contre une somme de cinq-cents francs, plus une vache maigre de même robe, répondant au nom d’Ophélie, rôle de prédilection de Mademoiselle.
Madame Mère se passait de crème, se contentant de petit lait.
Gabrielle n’a jamais perdu de vue les principes d’économie maternelle, au milieu des nécessités de la réclame et du luxe indispensable.
M. X***, gros financier, venait-il lui faire visite dans la journée. Vite de la mise en train, les draps de batiste brodée, garnis de valenciennes, la chemise en linon, etc.
Le client parti, vite on pliait, on repliait… Et au prochain numéro !
Ne dédaignant pas les petits profits, elle s’était dit qu’une femme habile doit orner ses murs avec les tableaux de ses amis, et avait commencé une tournée chez les peintres d’avenir.
L’un d’eux, arrivant un jour à l’improviste dans la chambre à coucher, où il avait ses petites entrées, fut tout stupéfait de trouver des draps fripés du plus grand luxe au lit où il avait couché la nuit précédente dans de la grosse toile bise. La négligence d’une femme de chambre, mal au courant, avait amené cette confusion des genres et des catégories.
Le peintre T*** avait couché dans les draps du financier B***.
De tout temps elle eut la monomanie du mariage. Capoul, puis deux ou trois autres faillirent y passer.
À son retour d’Amérique, pendant la traversée, le commandant du steamer lui parut du bois dont on fait les maris.
Flirtant et coquetant de son mieux, elle finit par croire le marin décidé à convoler. Tellement que la veille de l’arrivée, elle lui fit passer une note détaillée de sa fortune sous ces divers titres :
Rentes : 3 pour cent. — Bijoux, tableaux, objets d’art ; prix d’achat, prix de vente probable, objets à conserver, objets à revendre avec bénéfice, etc.
Ce n’est qu’arrivée au quai du Havre, lors du débarquement, qu’elle comprit son erreur, quand le commandant, la quittant brusquement, lui dit :
— Excusez-moi, je vous prie ; j’aperçois ma femme qui m’attend, et malgré tout le plaisir que j’ai dans votre compagnie…, etc.
De protecteur en protecteur, elle a fini par trouver un mari, l’an dernier. Elle vivait alors avec un industriel qui semblait fort épris d’elle. On demanda à celui-ci comment il avait pu consentir à se séparer d’elle.
— Que voulez-vous, j’aime mieux qu’elle trompe son mari pour moi, que moi pour lui. Je connais Gabrielle. Elle ne résistera jamais à un beau cadeau.
Au moment du mariage, c’est le protecteur qui dirigea lui-même tous les préparatifs, fit dresser les inventaires, les actes, compta les bouteilles en cave, le linge, etc…, et fit porter un chiffre respectable de billets de mille comme cadeau de noce.
En revanche de ces complaisances, le mari ne se montra pas trop difficile de son côté. Gabrielle, avant son mariage, avait pris la douce habitude de passer la saison d’été dans une villa, sur la côte normande. Il est dur, à un certain âge, de rompre avec ses petites habitudes. Gabrielle a fait comprendre cela à son mari qui l’a ramenée, l’été dernier, à ses chers souvenirs.
Et madame a parcouru, tête à tête avec son époux, cette même plage où elle se promenait au bras de l’autre, dans les saisons précédentes.
C’est pourtant ce mari commode qui parle de séparation. Il a surpris son épouse légitime en conversation (comment dirai-je ?…) fantaisiste, avec des demoiselles plus ou moins joyeuses que lui amenait un ancien noceur, lequel acceptait le rôle de spectateur, à charge de payer l’addition.
Le tribunal jugera-t-il qu’il y a eu infidélité ?
Suzanne Lagier dirait que le cas est insuffisant et qu’il y a… lacune dans le délit.
XXII. Leretors
J’ai raconté, dans l’histoire de Fleur-de-Guigne, l’influence fatale de cette femme sur la prospérité financière de ceux qu’elle reçoit dans son alcôve.
Avant de la connaître, tel roi de la Bourse voyait ses actions en hausse, et ses millions produisant des millions.
Du jour où il s’attarde dans son boudoir, la Mascotte noire opère. Les millions fondent au soleil.
Il en est un qui vient d’être éclaboussé au passage.
C’est le banquier Leretors.
Celui-là fut longtemps au service du banquier de Fleur-de-Guigne. Il y a quelques mois encore, il était son coreligionnaire, son secrétaire intime, son factotum, toujours prêt à se rendre utile ou agréable, jouant volontiers pour le patron le rôle d’Iris messagère près des petites dames.
De complaisance en complaisance, Leretors a monté l’échelle grade par grade. Un beau jour, son patron a été si content de lui qu’il l’a fait nommer secrétaire d’une grosse affaire où il a la haute main.
Dans ce même temps, Leretors faisait la rencontre d’une femme.
Petite ouvrière, un peu femme de chambre, avec deux grands yeux de velours, telle était Maria quand elle promenait sur les Quinconces
de Bordeaux son madras rouge, jusqu’au jour où elle le jeta pardessus les moulins et se mit à arpenter les allées de Tourny et le cours de l’Intendance.
Mais on a beau être bonne Gasconne et fort amoureuse de la Gironde, aucune scène ne vaut Paris pour mettre en relief une femme de bonne volonté.
Maria voulait faire fortune. Elle prit le train.
À Paris, pourtant, il fallut attendre la veine.
Elle se mit bravement à la chercher dans la poussière que soulevait sa jupe, balayant l’asphalte de chez Vachette au Café Américain, et elle s’enrôla dans l’armée des vingt-mille filles de peine qui, chaque soir, espèrent rencontrer le portefeuille
dans le ruisseau, en rentrant chez elle passé minuit.
Elle aussi prit de l’avancement, mais à l’ancienneté. Elle en fut bientôt aux marchandes de plaisir.
Un jour, chez une de ces intermédiaires discrètes, elle se trouva en tête-à-tête avec le banquier de Fleur-de-Guigne qui la prit à la course, puis à l’heure, et finalement en fit une odalisque de son harem volant.
Qui aime Martin aime son chien.
Pour faire sa cour au patron, Leretors la fit à son amie.
Et, quand le banquier fut fatigué d’elle, le secrétaire la prit à son compte. L’amour du patron l’avait réhabilitée à ses yeux.
Leretors faisait de bonnes affaires. Il parut bientôt autour du lac dans un phaéton attelé d’un fringant stepper.
Quelque temps encore, et il fut en mesure d’ajouter un second cheval.
Dans la voiture, juchée à ses côtés, on vit une brune à bandeaux plats, cherchant à se donner des airs de Céline Montaland.
Mais ces airs ne se prennent ni ne s’apprennent, et il ne suffit pas de vouloir singer la charmante Céline pour qu’on vous confonde avec elle.
À défaut d’une grande beauté, Maria avait de l’intelligence, de l’aplomb et une grande activité.
En se rencontrant avec Leretors, elle se dit qu’elle pourrait peut-être faire quelque chose de lui, et puisque le maître ne voulait plus d’elle, se rabattit sur le valet.
Peu à peu, par ses conseils, Leretors devint tout à fait boulevardier. On rencontra le couple aux premières, aux courses, dans ce que M. Prudhomme appelle les solennités du Tout-Paris.
Quant à Maria, avec une grande ténacité, elle commença l’exécution d’un plan très audacieusement conçu : Je veux être quelque chose !
s’était-elle dit. Vite des professeurs, du travail, de l’étude, la musique, le français. Un beau jour, elle se fit entendre dans un concert à la salle Hertz. Le succès ne fut pas encourageant. Elle étudia encore, recommença. Mais décidément sa voie était ailleurs.
Ne pouvant être quelque chose, elle essaya d’être quelqu’un.
Leretors vit un beau matin arriver une vieille marchande à la toilette, espèce de sorcière de Macbeth qui, d’un cabas crasseux, sortit une liasse de parchemins de famille établissant qu’elle descendait de je ne sais quels nobles gueux de tras os montes. La vieille aussitôt tomba dans les bras de Maria en l’appelant sa fille et noble comtesse. On raconta alors une histoire de l’autre monde, un scenario de drame à la Bouchardy. Vol, viol, incendie, enlèvement, les brigands, la forêt, le trésor : tout y était.
Un bel et bon acte d’adoption couronna toutes ces noirceurs et servit de dénouement.
Maria, la femme de chambre de Bordeaux, était devenue comtesse transpyrénéenne.
De ce moment, la noble dame ne douta plus d’elle-même.
Soufflant l’ambition à son associé, elle l’envoie de par les mers, jusqu’au fond de l’Amérique, chercher dans les neiges du Canada des actionnaires pour ses entreprises financières.
Quant à elle, pas une minute de perdue. Elle passe les Pyrénées, et, sous son nouveau titre, se fait bienvenir des hidalgos. Insinuante, habile, elle se présente partout. Surprenant la bonne foi des personnages les plus élevés dans le royaume, elle est admise à la cour. L’histoire des malheurs de son enfance lui concilie tous les cœurs.
Entourée, fêtée, un moment d’audace trop impudente la perdit.
En voyant tout lui réussir, elle se crut tout permis. Quel personnage assez haut placé résistait à ses charmes, échappait à son empire ?
Des mauvaises langues avaient bavardé de Bordeaux à Paris, et de Paris à Madrid.
Un ordre de la reine lui interdisant l’entrée de la cour vint interrompre brusquement son rêve.
C’était partie remise. Maria rentra à Paris. Elle y trouva Leretors qui arrivait d’Amérique, plein d’espoir et de projets.
Dissimulant sa mésaventure, Maria fait une peinture alléchante de son séjour à Madrid et hasarda quelques insinuations. Un homme habile, qui serait son mari, pourrait faire là-bas une grosse fortune et, grâce aux influences dont elle dispose, devenir le premier financier du pays.
Leretors se laisse persuader. Maria aussitôt organise une mise en scène.
Comment voulez-vous qu’une pauvre fille enlevée au berceau par des malfaiteurs, ayant vécu longtemps, comme l’enfant de Geneviève de Brabant, dans les cavernes, parmi les fauves, ait pu, au milieu de ses aventures, trouver les cinq minutes nécessaires pour baigner son front de vierge dans l’eau sainte d’un baptême régulier ?
La noble comtesse va se jeter aux pieds d’une Majesté, sa souveraine rétrospective. Son rêve serait de faire bénir son mariage prochain par un prêtre. Elle sollicite le baptême pour elle et pour son mari, qui abjurera le Dieu d’Israël et entrera dans le giron de la sainte Église.
La double cérémonie de la conversion et du mariage s’est faite en grande pompe. Pour récompense d’un si beau zèle, la souveraine s’est réservé le plaisir de servir de marraine et de témoin à Maria.
Quant à la vieille paysanne des environs de Bordeaux qui avait tenu la fillette sur les fonts baptismaux de la petite chapelle de Mérignac, elle ne saurait devenir compromettante. Depuis longtemps elle est morte et enterrée.
Le mariage a du bon, même en affaires.
Une grosse dot reconnue peut rendre plus d’un service à un boursicotier et devenir une petite fortune à l’occasion !
Si d’un chiffre respectable de millions, on retire 70% pour la dot, cela fait encore quelques belles rentes.
Dans l’espoir, en effet, d’être accueilli par la société la plus catholique de l’Europe, le boursier a bien pu abjurer sa juiverie, mais il en a gardé l’instinct. Entraîné dans le syndicat de résistance contre la Banque catholique, le converti n’a pas trouvé grâce devant ses nouveaux coreligionnaires.
Bien plus, il supporte jusqu’au bout la peine des renégats. Ses anciens alliés l’ont abandonné et se sont privés des services d’un homme qui les compromettait.
Quant à Maria, comtesse, épouse légitime, enrichie, filleule d’une reine, elle trouve que les choses sont pour le mieux dans la meilleure des fantaisies espagnoles.
Elle a recommencé ses études musicales et croit avoir trouvé sa voie.
Elle médite une reprise brillante du rôle de la Favorite… sans costumes.
XXIII. Déclaration
Il y a une Revue que tout le monde connaît sous le nom de la Nouvelle Revue.
Que madame X ou mademoiselle Y, écrivains distingués, publient demain, dans cette revue, un article trouvé blessant par quelqu’un.
Ne pouvant s’en prendre à l’auteur qui, en tant que femme, est irresponsable, la personne offensée va s’adresser au rédacteur en chef.
Mais c’est une femme, elle aussi, et des plus sympathiques.
Eh bien ! n’y a-t-il pas, dans la rédaction, un homme pour répondre de l’article ?
Un homme ? non pas ; l’offensé a le droit de le récuser. Le rédacteur en chef est responsable et nul autre.
Celui ou celle qui se croit attaqué en sera quitte pour empocher sans bruit l’article blessant.
Le cas serait le même pour l’Art de la Mode avec son rédacteur en chef Étincelle, madame de P***, pour le Papillon, de madame Olympe Audouard et pour tout journal ayant à sa tête une femme.
Voilà ce qui vient d’être jugé par un homme dont l’opinion fait autorité en pareille matière.
Telle est la thèse singulière qui a cours en ce moment dans la presse française. Elle équivaut à une interdiction faite aux femmes d’écrire dans un journal.
— Alors vous cessez vos articles ? me demandent mes amis.
— J’en ai bien envie. Je ne me sens aucune vocation pour le rôle d’apôtre du droit des femmes. C’est trop ennuyeux.
— Mais votre départ va paraître une défaite, une fuite. Voulez-vous donner raison à ceux qui craignent vos révélations, à ceux qui voient d’un œil ennuyé la réussite de votre tentative originale, et comptent bien que c’est la dernière fois qu’une femme viendra gâter le métier et troubler le train-train banal de la routine ordinaire ?
Avant vous on a vu des hommes d’esprit faire, sous des pseudonymes féminins, des pastiches plus ou moins habiles du style et de la pensée des femmes.
Le public, d’ailleurs, ne s’y est jamais trompé, et, à chaque nouvel essai, il lève les masques avec la même facilité…
Vous, au contraire, vous parlez à visage découvert ; vous causez, vous potinez, vous racontez, vous jugez, vous faites en un mot un métier qui a été jusqu’ici le privilège des hommes…
Les maîtres du journalisme, les grands chroniqueurs, les écrivains d’autorité, de talent, peuvent bien suivre avec indulgence, voire avec intérêt, cette innovation. Dans les sphères plus modestes, plus encombrées de la profession, nombre de débutants qualifient d’intrusion, d’invasion, cette entrée des femmes dans le sanctuaire…
Ils se disent qu’à défaut de talent particulier, une femme, une artiste, a mille occasions d’observer des scènes, des tableaux curieux qui, par la qualité des personnages et les milieux, sont interdits aux hommes…
Ils se disent encore bien des choses…
Bref, en vous taisant vous ne pouvez qu’être très agréable à ce monde-là… Est-ce votre intention ?
— Vous me parlez d’une foule de choses sérieuses, auxquelles je ne suis pas habituée… J’ai donné en riant des coups de griffes… Elles amènent des coups d’épée. Tout cela est trop grave pour moi… et surtout trop compliqué… Pressée par la situation, j’ai consenti à ce qu’un ami plaçât son nom auprès du mien, au bas d’un de mes articles, comme une preuve qu’il acceptait la responsabilité d’en répondre…
Après réflexion, je trouve que la bonne foi littéraire ne saurait admettre ces substitutions, ces interventions… Je veux bien demander à un ami l’appui de son bras. Ce serait abuser que de lui imposer une apparence de collaboration.
Mon sentiment de femme s’y refuse… Mais, comment sortir de là ?
— En faisant comme par le passé ! Vous avez un rédacteur en chef. Il connaît sa responsabilité. Vous êtes un soldat dans la bataille. Vous ne pouvez déserter
. Combattez sans vous inquiéter de votre général.
XXIV. Une Parisienne
Pendant que les chroniques mondaines sont tout entières aux salons qui se rouvrent, en voici un qui se ferme, après s’être un instant entre-bâillé.
Il ne restera plus bientôt à Paris que des salons étrangers. Les grandes Parisiennes semblent fuir devant l’invasion russe et yankee.
La cour de Madrid nous a déjà pris la duchesse de Medina Cœli et la duchesse de Sseto, et la duchesse d’Ossuna, et tant d’autres qui passaient l’hiver à Paris.
Voici maintenant que l’une des plus Parisiennes parmi les Parisiennes nous quitte aussi pour Madrid.
Madame de Rute, l’ex-madame Rattazzi, comtesse de Solms, princesse de sang impérial, retourne en Espagne où son mari, M. de Rute, est rappelé par les exigences de la politique.
La première fois que je vis la princesse, c’était chez Augustine Brohan, où elle venait répéter Horace et Lydie sous la direction de la grande comédienne. Je ne connaissais, en fait de princesses, que ce qu’en disent les tragédies du Conservatoire. La grande Augustine me confia la brochure en me demandant de souffler.
En face de la princesse, je fus absolument éblouie de me trouver devant une femme d’une beauté si parfaite, d’un esprit si charmant, et je n’oserais dire que le plaisir que j’avais à la regarder n’ait pas été pour quelque chose dans la façon distraite dont j’envoyai la réplique.
Cinq ans plus tard, à l’une des fêtes masquées restées célèbres qu’Arsène Houssaye donna en son magnifique hôtel, je me rencontrai avec une femme d’une élégance singulière, qui s’appuyait au bras d’un monsieur que je reconnus.
Le visage de la dame aussi bien que le mien était caché par un masque.
— Qui est cette dame ? demandai-je à mon ami.
— Devinez, répondit l’inconnue qui avait entendu.
Je m’approchai d’elle.
— Me permettez-vous, madame, de soulever la dentelle de votre masque ?
Et aussitôt :
— Oh ! voilà une bouche de princesse.
— Et vous, êtes-vous aussi princesse ?
— Oui… de la rampe…
— Oh ! vous êtes Marie Colombier.
— Et vous, madame la princesse de S***.
C’était elle ; je l’avais reconnue à son sourire charmant, encadrant deux rangs de perles.
La princesse est une figure originale de ce temps. À Londres, à Naples, à Madrid, à Lisbonne, elle est chez elle ; Parisienne partout, princesse d’Europe si l’on veut.
Pendant la vogue du Passant, à l’Odéon, je vins réciter chez elle les vers de Coppée.
Quand je fus au passage :
… Il faut être une grande dame
Pour traiter dignement chez soi, comme les siens,
Les poètes errants et les musiciens.
tout le monde éclata en applaudissements.
C’est que rien ne définit comme ces vers la princesse Maria Lœtizia, dont tous les artistes connaissent le salon hospitalier de Mécène.
Elle a écrit un jour une fantaisie intitulée : Si j’étais reine.
Si elle n’était pas née princesse, elle eût pu être une grande comédienne. Demandez aux privilégiés qui l’ont vue jouer, pour les pauvres ou pour son plaisir, sur le théâtre de Solms, dans sa villa d’Aix, en Savoie, ou dans son hôtel du bois de Boulogne.
Sait-on que sur ce théâtre la Krauss, Mounet-Sully et plusieurs autres ont recueilli leurs premiers bravos ?
Alexandre Dumas a été souffleur à ce théâtre, où Rossi a rempli des rôles de commissionnaire.
C’est en donnant la réplique à madame Rattazzi que son futur mari a conçu pour elle la passion qui plus tard a fait d’elle madame de Rute.
Le jeune diplomate, une des espérances de la nouvelle politique intérieure de l’Espagne, est un ingénieur distingué, un journaliste politique de premier ordre, et un brillant orateur aux Cortès.
Lors de l’apparition du dernier livre de la princesse : Le Portugal à vol d’oiseau, un curieux carnet de voyage où, à côté de fines et originales observations, l’auteur avait tracé quelques portraits un peu vifs, plusieurs personnages importants trouvèrent leur image un peu trop ressemblante, et pas assez flattée.
M. de Rute dut tirer l’épée à deux ou trois reprises différentes pour faire taire les criards.
Je viens de relire cet intéressant ouvrage. Comme cela est charmant, vivant, étincelant !
Non, ce n’est pas comédienne qu’elle eût été si elle ne fût pas née princesse, comme je le disais plus haut, c’est écrivain.
Des livres comme les siens vengent les femmes du verdict de ceux qui voudraient nous enlever le droit d’écrire.
Elle est retournée à Madrid.
Après avoir reçu dans son salon de Paris les célébrités les plus diverses, après avoir eu à sa table, dans la même semaine, des littérateurs, des artistes, de graves hommes d’État, elle va revêtir le manteau de cour, accueillie en amie par le jeune roi Alphonse.
Prise parfois de belles fantaisies, la princesse se fit un jour architecte, dressant elle-même le plan d’un chalet qui fut construit dans son parc d’Aix.
L’ouvrage une fois terminé, on s’aperçut, et seulement alors, que l’on avait oublié une seule chose : la cuisine.
— Eh bien, je vais en faire bâtir une, dit la princesse.
Et la voilà traçant le plan d’un autre chalet, où la cuisine tient la place d’honneur.
Deux anecdotes bien… caractéristiques et peu connues sur la princesse qui a tant fourni à l’anecdote.
Elle fut un temps entichée de tir, et ayant fait établir une cible dans ce même parc d’Aix, elle y passait des heures entières à casser des poupées à coups de pistolet.
Pour rien au monde on n’eût osé interrompre la princesse dans ce passe-temps favori.
Mais le parc de la princesse est coupé d’une route que les gens du pays s’obstinaient à prendre, malgré sa défense formelle, afin d’abréger le trajet.
Un jour, un paysan vint à passer devant la cible au moment où la princesse se mettait à viser.
— Allez-vous-en, je tire, dit-elle simplement.
Et elle tira.
L’homme, ahuri, n’avait pas bougé. Il reçut une légère cassure
qui fut payée dix fois.
— Je suis chez moi, disait la princesse. Je veux tirer, je tire. Tant pis pour les passants.
Quelque temps après cette aventure, la princesse était encore en face de la cible.
Passe un inconnu, prenant le chemin du parc pour une route publique.
— N’avancez pas, je tire, répéta-t-elle, comme pour le paysan.
— Tirez, dit simplement le nouveau venu en continuant d’avancer.
La princesse pressa la détente, non sans émotion. La balle siffla aux oreilles de l’audacieux, qui, en arrivant vers elle, se découvrit.
— Madame la princesse, je vous présente mes hommages.
— Vous me connaissez, monsieur ?
— Je suis le maréchal Canrobert.
Elle lui tendit la main.
Ils sont devenus les meilleurs amis du monde.
XXV. Chronique de Margot
1. Prise de voile
Oncques vit-on comme présentement grandes amitiés mondaines pour l’emprisonnement monastique, claustration de sainteté, et manie de béguinages parmi les dames riches et de naissance noble ?
Non des vieilles époumonées, veux-je dire, par fêtes et plaisirs, fatiguées par nuictées maritales ou autres, blanches de cheveux, usées de dents pour le grand service de messire Cupidon, mais fillettes novices, jeunettes et belles de visage, en bon point d’appétit et de vigueur, qui s’en vont demander repos et tranquillité de cœur aux cellules froides des confréries, et font mariages de nonnes plutôt que mariages de demoiselles pour le mépris des beaux sires.
En la chapelle de Saint*** fut la semaine que voici, chantée de toute gloire paroissiale et pieuse, la messe nuptiale de gente fille de noble homme avec monseigneur le bon Dieu.
Qui avait la demoiselle, cheveux blonds d’or fin, les yeux brillants, les joues pâles et blanches de lis nouveau.
Semblait la bouche une grenade ouverte de frais avec les perles fines pour graines.
Et quand, dans le chœur de la chapelle, entra la haute demoiselle, toute caparaçonnée de robe longue, magnifiquement tissée de soie blanche, et adornée de dentelles précieuses avec les bijoux rares et les diamants de tête, et les colliers, et les bracelets, gentiment entourée de voiles légers comme nuées, semblait-elle une joyeuse épousée de roi ou de prince.
Et fut l’assemblée des parents, des amis, bien contrite et navrée à voir si délicate jouvencelle, qui s’en va vers monsieur l’évêque et l’abbesse, dans le retrait de sacristie et revient avec les habits de nonne, ses beaux cheveux coupés de ras.
Et se disaient tous ces gens parlant à soi tout bas : Quel grand pitié et perte pour nos beaux-fils qu’une si gente épousée ! Ce sont portiers de couvent, confesseurs et prêcheurs, qui seront maintenant hommes ayant la vue secrète de cette douce figure ! Mais qui a fait ceci ? D’où lui vint ce goût pour subite retraite du monde ?
Et personne, dans l’assemblée des parents, n’osait répondre.
Mais le fera Margot qui a confidence secrètes et avertissements amicaux de plusieurs.
Six mois en arrière, y avait en château breton, proche de la mer, grande visite d’étrangers nobles, là venus pour la fraîcheur de la plage dans le temps de la saison chaude.
Grandes festes estivales ; c’était en la belle châtellenie des promenades sur les chevaux et dans les carrosses, dans les batelets de la mer, par les matinées de belle brise douce ; autres fois, dînettes rustiques et plaisantes en les champs, dans les métairies, ou encore courses pédestres parmi les roches océanes.
Et le soir, après souper, y avait-il grandes réjouissances de musique, et danses joyeuses, et jeux plaisants, avec les lumières de couleur dans le parc…
Et fut ainsi chacun jour telle fête pendant l’été, dans cette demeure qui est patrimoine et maison héréditaire de la famille noble K***, d’où est la nouvelle nonnette plus haut montrée.
Point n’avait en ce temps la gentille Juliette goût véhément et bizarre passion pour la solitaire mômerie des abbesses.
Toute coquette et plaisante en propos, et rieuse et folle, était-elle avec les jeunes hommes, non pas sérieuse et triste, comme c’est la coutume des filles laides et fâcheuses.
Mais plus avait le visage joyeux et les joues rouges de plaisir quand, à la promenade ou en la grande salle des fêtes du château, était le jeune Robert, son voisin, et compère de jeu ou de chevauchée.
Pour ce qui est de ce Robert, jeune homme de Paris, haut et bien fait, brun de moustaches et féru d’amour pour Juliette, comme elle pour lui, tout un chacun dans le château de K***, savait bien qu’il serait uni en mariage avec elle vers le mois de décembre, qui est le dernier veux-je dire.
Souventes fois, de son vivant, avait le père de Juliette promis à Robert sa fille en mariage, et après la mort du gentilhomme — advenue de deux ans en arrière — toujours furent les jouvenceaux tenus pour époux futurs, gardés l’un à l’autre pour félicité et vie commune de mariage.
Pour ce, la mère de Juliette aux jeunes gens octroyait sous sa surveillance et tutelle, honnête licence et privauté entre soi comme convient et non autre, qui est permise selon la coutume des gens bien nés.
Prudente et sage, et toute vertueuse, tant n’avait à cœur la bonne mère que joie, bonheur et grand profit d’avenir pour sa Juliette, toute confinée et fermée dans son veuvage, s’abstenant de fêtes, de visites et cachant en obscure retraite son gentil visage de femme non vieille mais jeune encore, de femme trentenaire, qui est femme plus désirable comme un chacun sait au pourchas d’amour.
Et tous ses jours consumait en soins maternels, pour ce que l’époque de la seizième année de sa fille qui était le temps marqué pour les noces de Juliette serait-là avec l’hiver venant.
Cette dernière saison d’été, spécialement employait la bonne mère en recommandations, avis et conseils, exemples et leçons tant à Juliette qu’à Robert, ne laissant passer journée sans avoir sa fillette chérie auprès de soi appelée et remontrée, avisée, prêchée sur le sujet des choses de la journée comme on se doit tenir en compagnie des hommes et des femmes et aussi de son futur mari.
Parfois aussi mandait-elle le jeune Robert, et pareillement et le sermonnait de bonne façon.
Et par ainsi les deux jeunes gens prenaient grand profit de sagesse et provision de prudence pour le temps de mariage.
Dont les amis et parents, invités au château pour faire compagnie à Robert et à Juliette et les accoutumer aux choses de bienséances mondaine, avaient coutume de dire quelquefois : Oncques ne verra couple mieux dressé et préparé à vivre en nobles gens comme celui-ci.
Mais voilà qu’un soir, vers la fin du mois de septembre, qui est le dernier à vivre en château breton, devant que retourner en la ville de Paris, voici la bonne mère qui fait venir son cher Robert dans la chambre d’elle et commence de lui parler comme elle a en habitude.
— Mon fils, nous quitterons les champs cette semaine, et seront tôt en notre maison de Paris, c’est l’annonce de votre noce. Ferez-vous ma Juliette une heureuse femme et contente, Robert ?
— Je le ferai madame, et de mon mieux répond le jeune homme.
— L’allez-vous aimer de cœur, cette Julienne mienne ? Tant est douce sa vie près de moi ? Lui ferez-vous douce vie, Robert ?
Et lui :
— Je le ferai, madame.
— Tant jolis sont ses yeux, ne les faites pas pleurer, Robert !
Robert, tout émotionné, s’approche.
— Sont-ils pas jolis comme yeux d’ange, dites, Robert, les yeux de Juliette ?
Et Robert, bien éduqué, s’en va répondre :
— Beaux et gracieux comme vôtres, madame. Plus timides… mais moins brillants…
Si lui prend Robert sa main dans la sienne :
— Douces aussi ses mains… comme vôtres.
Et il va caresser et flatter la main, la portant d’amitié à sa bouche et lui donnant un baiser…
Grande chaleur et temps d’orage fut en ce temps de septembre, comme ont souvenir les gens de Paris pour la grande sécheresse d’eau et l’avertissement de M. le lieutenant de police Camescasse.
Voilà la chaleur de l’air qui monte à la tête de Robert, et rend la dame tout émue….
De la main blanche et douce il passe aux bras nus, beaux et potelés. Le sang lui brûle, la tête lui tourne.
Simple et innocent, il s’en va donner à la mère de Juliette baiser après baiser.
Elle qui a fait grande diète d’embrassades depuis deux années, reçoit doucement les caresses de jeune homme…
Et fut la noce chantée en lutrin ; non la noce de Juliette, mais de sa mère avec Robert.
Si fut défraudée gente demoiselle du sien mari par vent chaud de septembre, tendresse maternelle, et diète d’amour.
Si la demoiselle belle de visage, riche de fermes, de châteaux, de bijoux, se va fermer en un cloître de béguines pour être épouse de monseigneur le Bon Dieu.
2. L’anneau magique
Est l’usage en pays français et bonne ville parisienne soi resjouir et esbattre honnestement de table et festin, en assemblée familiale et réunion cordiale, dans la journée qui est première de l’an nouveau.
Lors vont les enfantelets devers les mères, pères et aïeuls pour ce qui est de faire la révérence, dire compliments appris de mémoire et donner la promesse de grand respect et étude pour le temps en avant.
Si donnent en récompense les parents accolade et caresses aux petiots avec les cadeaux et les jouets pour soi amuser, qui est la fête des présents.
Et est l’usage entre parents et amis soi congratuler, conforter de bonnes paroles et présages de belle fortune, santé et joie, avec les présents de souvenir pour ce qu’ils entretiennent, augmentent et font profiter l’amitié des personnes, mettent riantes idées en l’esprit au jour initial de l’an nouveau.
Si reçoivent les dames en honnêteté de bienséance, abondance de douceurs de bouche, toute espèce de mignonneries de sucre relevées en couleurs diverses, avec les fleurs en bouquets et paniers gracieux. Et pour les riches et hautes dames sont les présents plus précieux, comme pierreries, chaînes d’or et d’argent, perles nacrées pour les oreilles, anneaux de mains et de bras.
Et tant beaux et riches seront vos présents à chacune, tant vous tiendra-t-elle en grande amitié de ce temps en avant pour l’amour de lui.
Mais vous va Margot adviser de ceci :
Ayez garde de confusion et mélange, donner à celle-ci cadeaux et présents qui sont bons pour celle-là.
Grande colère et mortification peuvent advenir de ces erreurs.
Pour ce qui est de dame baronne W***, n’allez pas lui faire offrande d’un anneau de bras, qui serait à ses yeux discourtois et malgracieux.
Voyez-vous pas que tant bien adornée de riches parures et beaux bijoux, oncques en fêtes ou assemblée ne paraît la dame avec anneau en son bras, ne chaînes d’argent ne d’or.
Et ceci est inscrit au livret des historiettes plaisantes de Margot, dont va faire le récit.
Le beau château de Pourchas, qui est en Touraine, pays de noblesse, pays de cocaigne, pays de grande table, pays de chasse, pays de boire frais, pays de propos non rebarbatifs ni attristants, mais joyeux et de larges rires, pays de nonnains dodues comme caillettes, et de châtelaines amoureuses comme madame Vénus elle-même en son temple de Cythère.
Quand est la belle saison revenue, sont les dames de Paris, réunies en grande ardeur d’été dessous l’ombre des feuilles vertes, dans le petit bois proche de la ferme, assises dans l’herbe et devisant de propos de femmes, sans peur des oiseaux du ciel qui seuls écoutent leurs histoires et devis.
Et voici comme, en quelque jour du mois de juillet, cette baronne-ci en la société des autres dames fut, soi entretenant de sujets plaisant aux dames honnestes lesquels avant toutes choses sont les propos de messieurs les hommes.
De beau langage non châtré, ne mesquin parlaient les nobles dames, mais toutes paroles viriles usaient comme font gens bien portants et femmes attendant le retour de leurs sires.
Si bien parlaient-elles des vertus secrètes de chacun mari d’elles.
À l’une vint de dire :
— Plus beau et bien fait est le mien mari, de tout point, haut en taille, plus que vôtres, mesdames, tête droite et grande douceur de langage. Dont vous en ferez confession entière pour l’amour de la vérité.
— Si plus noble est le mien, dit une autre, et me le concédez-vous toutes, pour ce qu’il est sire de tel château et terre.
— Qui a plus grande richesse que l’époux mien ? demande la troisième. D’où il peut faire présent plus beau et admirable.
— Or ça, mesdames, qu’est ceci ? vint à dire la baronne. Maris, sont-ce point maîtres et seigneurs, qui gouvernent la maison et fortune de nous ? Point ne veux-je parler de maris, hommes jaloux et fâcheux. Si veux penser au mien ami laissé en son hôtel de Paris. Il n’est ni ennuyeux, ni maître, et si gentiment se met-il le genou en terre pour parler à moi des choses d’amour, et me prier de merci. Si est le vôtre, mesdames ?
— Si, dirent-elles chacune, si est le nôtre, et non moins gracieux ne moins gentil que le vôtre.
— Oh ! oh ! vous n’y avez pas de gloire en ceci, mesdames, le mien est le premier, dit la baronne. Que vaut l’homme ? C’est l’amour de lui. — Que vaut l’amour ? C’est vigueur et force virile. Point n’est le mien ami, haut de taille, ne a voix douce comme le mari de madame ; point n’est noble ne grand seigneur comme est le mari de vous ; mais plus amoureux est-il que tous les autres, et pour ce m’en croyez.
— Il ne l’est point, viennent dirent toutes les dames.
— Il l’est reprend la baronne. Pour grande force et vigueur, largeur d’épaules et grosse voix de trompette, rien n’y manque…
— Ah ! ma mie, que me fait la voix et les épaules !.
— Si avez tort ; consultez les sages et les médecins, ma mie.
— Mais ce n’est tout.
— Si vous dirai-je le reste.
Et voici la baronne qui va relever sa belle manche de dentelles, laissant tout nu, et blanc, et grassouillet, le poignet de la main droite.
— Si voyez cet anneau de bras. Il me fut donné de mon ami de Paris, pour ce qu’il fut fait à sa mesure et grandeur par un orfèvre fameux. Si garde cet anneau en souvenir de mon ami, avec fierté et mémoire de grand plaisir.
Et donna-t-elle un baiser à l’anneau qui en bras était resté.
Les dames gardèrent le silence qui voulait dire : Celle-ci a meilleur ami que nous et de tous le premier.
À ce moment-ci, entendit-on devant la ferme un âne qui, de grande voix joyeuse, se mit à braire.
— Âne qui brait, ânesse joyeuse, dit une dame.
— Un âne, dit l’autre, c’est l’ami qu’il faut à madame.
Toutes se partirent d’un grand rire, mais non la baronne, qui dit :
— Force et vigueur d’âne, mon ami l’a en vérité.
— Allons-y voir, dit une autre.
Et, de grand rire, voilà les dames qui courent dans l’herbe, devant le pré de la ferme où va maître baudet, bien échauffé d’ardent soleil, braire comme devant.
Doucement s’approchent les châtelaines, admirant force et souplesse du baudet tourangeau, de la main caressent sa crinière comme feraient de chien domestique.
— Tenez la tête, dit l’une.
— Gardez-vous de la ruade.
Et mettant, la baronne, genou en herbe et va détacher l’anneau de son bras, puis, par grande adresse, le passe à la chevillette de monseigneur l’âne, finissant ainsi la dispute, au grand honneur du sien ami.
Plaisir et joie a le baudet du bel anneau d’or.
Le veut restenir devers lui et garder pour soi en se sauvant parmi l’herbette épaisse. Point n’y veut entendre la baronne. La baronne le suit, baudet se dérobe. Les dames vont en poursuite du bijou. Elles entourent baudet, le saisissent, et par force et flatterie le voleur laisse décrocher le bel anneau…
De ce jour en avant et pour la peur qu’elle eut de le perdre, oncques n’a porté la baronne anneau d’or ou d’argent.
Si pour fêter le jour premier de l’an nouveau, pensez-vous lui faire présent de tout objet précieux : étoffes, vases ou autres, mais d’anneau de bras point. Ceci est l’avis et le bon conseil amical.
3. En famille
À moi vint de passer jour d’hier contre belle maison et hostel seigneurial de mien ami comte F***.
Si était l’huis de la rue clos et les fenestres ferrées comme ce fust temps d’aoust en la saison de campagne estivale.
Et voyant ce, fus-je grandement estonnée, car n’a guères de jour me vint voir le comte, et m’annonça son retour et arrangement de rester et vivre en la ville de Paris.
— Qu’est ceci ? vais-je demander à son maître portier. Est point ton maître parti en château de quelque parent provincial, ou en réunion de famille pour les jours de festes ?
— Si est-il parti, madame Margot, en grand voyage.
— Avec sien gendre et femme de celui-ci ?
— Non en compagnie d’eux, qui sont aussi en route, mais d’un autre côté.
— Ouais. Mais, je pense, l’abbé est en voyage avec son père ?
— S’il y est, je ne le crois, madame Margot, mais du surplus je ne sais rien.
— Et me tire l’huis le maître portier.
Du tout confondue, vais-je cherchant la clef de ces mystères et surprises quand, nez contre nez, me trouvai-je de rencontre avec la Clarisse, commère bien instruite et renseignée de tous points sur les historiettes et récits d’aventures parisiennes.
— Vous y venez voir aussi, ma mie, me dit-elle. Qui vous l’a dit ?
— Je ne sais rien, vous dis-je.
— Vraiment ! Si vous le dirai-je par le menu. Car me fut conté ce matin, et ne le croyais vrai, mais l’hostel clos m’est preuve de vérité. Venez ça dans mon carrosse et vous ferai-je mon récit.
— Vous avez ouï dire, ma mie, comme marri et de grand désespoir fut le comte F*** quand mourut sa femme, qui avait été bonne amie à lui et fidèle.
Si resta-t-il seul avec ses deux enfants, Paul et Loïse, et commença d’être pour eux bon précepteur et éducateur de toutes choses, les gardant en la maison et non en école ; et leur donnant à grand soin les leçons de sciences diverses. Pour ce qui est des jeux, Paul jouait avec Loïse, et Loïse avec Paul. Oncques n’octroya licence le comte que les petits de parents ne amis d’école se viennent mêler de jeux et esbattements de son fils et de sa fille.
Si vécurent les trois entre eux, pour plusieurs ans en avant. Et grandissait Loïse devenant fille belle et doulce avec les grands yeux noirs et chevelure brune, haute de taille et bien en point, habile à toutes les gentillesses de jeune demoiselle, lui beau jouvenceau blond de cheveux, avec les yeux doux.
Et pour ce qu’ils vivaient toujours ensemble le frère et la sœur, prenant ensemble la leçon des professeurs, courant tous deux dans les bois, advint-il que Paul plus doulx et aimable en ses propos, modeste et de cœur sensible plus que n’ont coutume les jeunes hommes, Loïse, d’autre côté, fut-elle plus mâle et virile et non timide, comme ont coutume les demoiselles.
Et quand fut l’aîné, à savoir Paul, en son temps de dix-septième année advenu, si fut-il mandé par son père en la grande chambre de la maison où sont les portraits de la famille avec couronne et armes comtales.
— Mon fils, un homme vous serez bientôt. C’est à savoir quel homme serez-vous ? Le temps est bon de le dire. Homme d’épée comme celui-ci qui fut mon grand-père ? Homme d’église comme est votre oncle ? Homme de savoir comme celui-ci qui est mon père ? Dites-le moi.
— Je serai simple abbé, avec votre permis, demeurant en votre maison, mon père, dit Paul ; pour ce que je ne veux vivre séparé de vous, ajouta-t-il, ni éloigné de ma sœur Loïse.
— Voici qui est bien, mon fils. Mieux eussé-je aimé vous voir dans la milice. Mais faites-le à votre bon plaisir.
Et commença le jeune comte Paul F*** les études et préparations qui sont propres à faire les abbés et prêtres.
Puis ayant fini toutes les épreuves nécessaires, fut fait prêtre et s’en vint demeurer en la maison de son père où avait la fonction de chapelain.
Cependant étant la demoiselle Loïse venue en âge d’être menée dans le monde, s’en vint mander le père par lettres écrites à quelque dame et parente, de vouloir la jeune fille conduire en les fêtes, et lui servir de chaperon comme est d’usage.
Tôt la réponse venue fit venir sa fille le comte et lui dit :
— Ai reçu, ma fille, lettres écrites de notre bonne amie, Madame B***, qui est votre cousine et vous gardera en sa maison quelque temps, pour ce qu’est le temps venu de vous montrer le monde et vous conduire aux assemblées de fêtes des gens de votre condition, où pourrez encontrer quelque seigneur digne de vous, qui vous demandera en mariage à votre père, et sera mon gendre.
— Oh ! mon père, ne pouvez-vous quitter ce projet ? Suis-je pas bien mieux en votre maison, vivant doulcement comme fille à vous, à côté de mon frère ? Qu’est-il besoin moi marier à quelque étranger ? Si bien veux-je avec votre licence, demeurer en la maison et passer ma vie à vous servir tous deux.
— Vous n’êtes sage, Loïse, dit le comte, ni fillette si jeune à telles sensibleries. Un religieux dans la maison, c’est assez. Allez chez votre cousine, votre frère Paul vous conduira. Et vous divertissez selon votre rang chez notre parente en lui gardant respect et révérence comme à moi.
Et partit Loïse, ayant embrassé son bon père. Quand s’en retourna, le frère la laissant aux mains de la cousine, se mit à pleurer la jeune fille, pour le chagrin de quitter son ami d’enfance qui la promenait et tout le jour l’entretenait de bons propos, jouant le clavecin avec le chant des deux voix, ou faisant lecture haute pour elle…
Souventes fois, fit l’abbé le voyage chez la cousine, et chacune fois porta à son père lettres de Loïse demandant son retour pour la tristesse et regret qu’elle avait de la maison.
Mais vint un jour au comte dépêche de sa parente, lui mandant le grand plaisir qu’elle avait de sa fille, comme celle-ci était bien venue et fêtée partout le monde pour son joli visage, belles manières d’élégances, et que tous les jeunes gens étaient férus de l’amour d’elle.
Spécialement parlait la bonne dame d’un sien ami, homme de haute maison, qui la voulait épouser en mariage et l’avait priée de la demander au comte.
De grande joie reçut la nouvelle de ces choses le père, qui avait connaissance parfaite du nom du poursuivant de sa fille et le tenait en grande estime pour l’amitié des siens et illustration de famille.
Si manda par un courrier, le comte à sa cousine, que volontiers il donnerait sa fille Loïse en mariage à son demandeur, et avait en grand honneur sa recherche.
Mais voici arrive une lettre de la demoiselle, disant que son frère la vienne quérir, et part sur-le-champ monsieur l’abbé à la recherche de sa sœur qui, à peine arrivée en la maison, court en la chambre de son père et mettant le genou en terre le va supplier :
— Ne me mariez point, je vous prie, dit-elle. Si veux-je rester fille, et entrer en un couvent.
— Ceci est folie, ma fille. Vous relevez et essuyez vos yeux. Est il point votre futur mari, homme galant, riche et de grand nom ? Pour ce qui est de la figure et des manières, avez-vous à y redire ?
— Nullement, mon père. Mais si vous prie de me garder fille près de vous ou laisser aller en un couvent.
Ne par supplications, ne par prières ou pleurs put Loïse changer l’esprit et résolution paternelle.
Vous savez bien, comme tout le monde, que cet hymen-ci fut fait n’a pas longs mois, en grand plaisir de tout un chacun pour la beauté de l’épousée et la richesse, noblesse et amabilité du mari.
Et fut cette fête de mariage célébrée en la chapelle des religieux… où avait le comte Paul commencé retraite sévère.
Adonc est le comte F*** retourné en son hôtel de Paris, et le voyage nuptial étant terminé, sont venus les jeunes époux demeurer avec lui.
Loïse, douce et aimable, réservée en sa maison, son époux ridé au front et de silence habituel qui a causé grande surprise…
Et s’est répandue la rumeur que la fille du comte F*** avait paru en sa nuictée de mariage fillette non simplette, ni ignorante, ni sotte comme doit être demoiselle de bonne maison, mais femme experte aux choses d’amour, raffinée et savante de tout.
Qui faisait soucieux le front du pauvre mari ?
Ainsi étaient les choses jusques aux jours premiers de cette semaine-ci, et vainement, devisait secrètement en son esprit le mari de Loïse, qui avait pu être l’instructeur et professeur en amours nocturnes et plaisirs conjugaux de sa femme.
Pour ce qui est de la dame, menait-elle vie simple et honneste en l’hostel de son père, ayant pour seule compagnie son frère l’abbé, qui, en grande sévérité d’étude, passait le jour dans sa chambre.
Mais voici que le soir de la fête de Noël, après la messe de minuit, sont venus le mari, sa femme et l’abbé Paul s’asseoir en un petit festin de réveillon comme c’est l’usage en pays de France. Le comte F*** se retira en sa chambre à cause de l’heure tardive et de son âge.
Si donc se mettent à table les trois convives et font bonne chère de pâtés, viandes et autres.
— L’abbé, dit le mari, nous faut boire à la façon de Paris qui est vin blanc mousseux d’Épernay en coupe tout au long du repas.
— Faisons-le, dit sa femme.
Si buvent-ils de la tisane d’Ay plusieurs flacons en l’honneur de messire Jésus.
Et voici qu’à la fin, Loïse, tout enluminée de couleur pourpre en ses joues, commence de parler en voix haute et grands éclats de de rire, par propos gaillards comme est écrit en livres secrets des bons compagnons francs buveurs, pantagruélistes, et non épouses prudes et modestes.
Qui fait ouvrir grands yeux à M. le mari et regarde sa femme en étonnement et émerveillement. Elle de rire plus haut, et si fait l’abbé qui l’aide en ses propos par historiettes et devis non couverts mais de tous points épicés et réjouissants, non pour oreilles de mari, veux-je dire.
— Ça, buvons dit le mari qui prend soupçon étrange en son esprit.
Et de boire, non le mari, mais sœur et frère.
Si vient grande joie et plaisants devis en telle force et étourdissement de raison que Loïse se va caresser de la main le menton rasé de l’abbé, et lui dit :
— Mon chéri, mon amour !
— Ouais, qu’est-ceci, se dit le mari parlant bas à lui-même et épiant en sobriété de vin.
Et se met-il à faire la sentinelle.
Le festin finit cependant, et Loïse se va retirer en sa chambre.
— Bonsoir, l’abbé.
— Bonsoir, Loïse.
Incertain et bouleversé en son entendement, le mari attend une heure, deux heures de nuit, et finalement ne pouvant contenir son impatience, s’en va-t-il frapper à la porte de sa femme pour lui dire ses doutes.
Mais quoi ! qu’entend-il ? Voix en chambres qui sont voix émues, voix étouffées, voix d’amoureuse fatigue et plaisir.
— Or ça ouvrez, madame ! va-t-il crier.
Qui fut le signal de grand silence.
Mais lui, par force et colère, de son épaule enfonce l’huis et trouve Loïse en son lit couchée, messire abbé à grand hâte et presse rajustant sa soutane.
4. Le jeu de l’amour
C’était à la première du Mari de Babette.
De la baignoire où nous étions, par je ne sais quel jeu de glaces, le mirage de deux têtes se réfléchissant derrière l’éventail passait à chaque minute devant nous comme un feu follet mouvant, et attirait le regard vers une baignoire de l’autre côté, presque en face.
Jeunes tous deux, charmants l’un et l’autre.
Elle, blonde, mignonne, petite, son fin profil émergeant d’un fouillis coquet de dentelles et de satin, elle semblait la fleur même du parisianisme le plus délicat.
Lui, brun, grand, élancé, moustache et monocle, était l’incarnation de l’élégance mondaine.
De temps à autre la glace traîtresse montrait les deux têtes se rapprochant. Les chevelures semblaient se mêler. Les mains devaient se presser. On sentait d’imperceptibles ondoiements d’épaules et des caresses échangées du regard souriant, et soulignant parfois l’allusion d’une réplique.
— Ils sont agaçants, ces gens heureux, finit par dire ma voisine, la sceptique B***. C’est immoral de s’aimer comme cela.
Puis tout à coup :
— Mais je ne me trompe pas, c’est le comte X***. Je le reconnais. Avec qui est-il donc ?
— Avec la baronne T***, dit Margot. Est-ce que ça se demande ? Je les ai reconnus tout de suite. Le fait est qu’ils ont l’air joliment heureux. Il y a quinze jours, ils n’avaient pas ces allures.
— Pourquoi donc ?
— Madame avait les huissiers chez elle, monsieur, le diable dans sa bourse.
— Ah ! et aujourd’hui ?
— Tout est payé. Oh ! ça a été dur, mais très bien fait.
— Oh ! contez-moi ça.
— Je veux bien, ce n’est pas un secret :
Vous savez que le comte Gustave n’est pas riche.
Son père et sa mère sont vivants, jeunes et bien portants. Ils ont bien cent-cinquante-mille livres de rentes, mais ils les dépensent et font à leur fils une maigre pension de cent louis le mois.
Avec cela on n’offre pas des hôtels aux danseuses. Aussi Gustave s’est-il rabattu sur les femmes mariées, vivant sans soucis, sans dettes, en garçon, mais en garçon rangé, ne touchant jamais aux cartes ni aux femmes de prix.
Cependant, à Trouville, l’été dernier, il a rencontré la petite baronne.
Le baron l’a invité à l’ouverture de la chasse en Bourgogne. Il est venu, il a vaincu. Fin septembre dernier, le baron était le plus heureux des trois.
Pas trop à plaindre, non plus, Gustave. Voyez, la baronne est charmante, et les après-midi d’automne en Bourgogne ont un charme amoureux tout à fait particulier.
Il y a un mois que la baronne est de retour à Paris, Gustave n’a pas tardé à l’y rejoindre.
À Paris, le tête-à-tête a pris une forme différente de l’idylle bourguignonne.
Les soupers en cabinet particulier ont remplacé le flirtage de province.
Tous les cabarets à la mode y ont passé.
Dans toutes les fêtes, réception, bals, redoutes, la baronne est la plus belle, la plus élégante.
Son nom et celui de Gustave sont sur les listes que publient les reporters mondains.
Gustave, fier de sa conquête et des hommages qui entourent la baronne, était dans le ravissement du septième ciel, quand l’un des premiers jours de l’avant-dernière semaine de décembre, sa bien-aimée lui envoie un billet pressant.
— Venez vite. J’ai besoin de vous.
Gustave accourt.
— Il faut me sauver, Gustave… j’ai des dettes… on me menace.
Gustave pâlit.
La baronne continue.
— Si le baron savait. Il a fait de grandes pertes, des spéculations, et me prêche l’économie. S’il savait le chiffre de mes dettes, il me condamnerait à la province. Il nous séparerait. Quitter Paris, Gustave, ne plus te voir… J’en mourrais… J’ai compté sur vous… Il me faut de l’argent… beaucoup d’argent.
— Quelle somme ? demanda Gustave en tremblant.
— Je dois quatre-vingt-mille francs…
— Pour quel jour faut-il cette somme ?
— C’est très pressé. Mon avoué m’a écrit et me parle de papiers timbrés.
— Quatre-vingt-mille francs, répète le jeune homme comme un hébété… mais où trouver cette somme ?
Et il se désole, excusant de son mieux, maudissant sa pauvreté. Quatre-vingt-mille francs ! lui qui en dépense vingt-quatre ou vingt-cinq-mille en une année ! Que faire ? Sa mère, de temps à autre, lui glisse volontiers en cachette un billet de vingt-cinq louis pris sur ses économies. Mais une si grosse somme, la demander à son père, ce serait folie.
Cependant, s’il ne les trouve pas, sa chère baronne est perdue ; son mari furieux l’exilera dans quelque trou de province.
Plus de fêtes, plus de Paris, elle en mourrait, elle l’a dit… Et moi, vivre loin d’elle, c’est impossible… D’ailleurs, cet argent dépensé, ces dettes, c’est pour me plaire qu’elle les a faites, c’est pour être plus belle que les autres, c’est pour aller aux fêtes où je pourrais la rencontrer !… Mais quatre-vingt-mille francs ! comment faire ?
Ah ! oui, il y a les usuriers, les juifs. On m’a parlé de cela. Je vais demander à Gontran, à Robert, ils connaissent ces gens-là.
Gustave fait le tour des usuriers de la fosse aux lions
.
Réponse unanime.
— Cent, deux cent, trois-cent-mille francs sur la signature de votre père. Sur la vôtre, pas un louis.
Gustave se désole. À chaque nouvelle visite à la baronne, celle-ci interroge anxieuse :
— Eh bien ! rien encore ? Demain peut-être.
Il n’y a donc pas moyen pour un homme de trouver dans Paris cent-mille francs qui sauveraient la femme qu’il aime ?
Et ces millions dont parlent les romans et les bulletins financiers, ces sommes fabuleuses gagnées, en deux heures, par le merveilleux pouvoir de la prime
et du report
.
Gustave se désole. Les jours passent. Quand, suivant à pied le boulevard, la tête perdue dans ses réflexions, il se heurte à un passant :
— Tiens, Gustave !
— Ah ! c’est toi, Abel !
— Quel ton ! quelle mine ! qu’as-tu ? On dirait que tu portes le diable en terre ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
— As-tu quatre-vingt-mille francs ? Je les cherche.
Et avec toutes sortes de circonlocutions discrètes, il conta sa mésaventure.
— Quatre-vingt-mille francs ! dit Abel ; il n’y a que le bac
pour te les donner en une nuit.
— Je ne sais pas reconnaître le neuf de pique du huit de trèfle. Le jeu !… Ah ! si je savais jouer !… Tiens, une idée !
Et il entraîna son ami en soulignant de gestes saccadés une explication des plus animées.
Le soir, vers onze heures, entrait au cercle de *** l’ami Gustave.
Gustave au cercle ! On ne l’y avait pas vu depuis des mois ; sa présence fut très remarquée. Mais où l’on fut bien étonné, c’est quand on vit le jeune homme se diriger vers une table de jeu en compagnie de son ami Abel, un ponteur
enragé.
Abel ayant demandé à haute voix à Gustave :
— Faisons-nous un petit écarté ?
— Mon Dieu oui, dit l’autre, cinq louis en cinq points.
Ils s’assirent.
Une demi-heure après, il devait cent louis à son adversaire, à une heure, dix-mille francs.
— Jouons quitte ou double.
— Si tu veux.
Gustave perdit.
— Ça fait vingt-mille… je les joue. Ça va-t-il ?
— Il s’emballe, dit une voix.
Gustave entendit :
— Je ne m’emballe pas. Je te propose trois coups quitte ou double, les derniers. Il y a vingt-mille.
Et il prit les cartes.
À deux heures et demie, la partie s’arrêta.
Gustave devait cent-mille francs à son ami Abel.
Pour un homme qui cherchait quatre-vingt-mille francs, cela manquait d’à-propos.
Le lendemain, Gustave se présentait chez son père.
— Mon père, je mérite tous vos reproches. Moi qui ne joue jamais, après un dîner d’ami, j’ai joué et j’ai perdu…
— Combien ? dit le père.
— Cent-mille francs.
Le père eut un haut-le-corps.
— C’est une somme dit-il.
— Si je ne paie dans les vingt-quatre heures, dit Gustave, je serai affiché, et j’aime mieux un coup de pistolet que de me laisser déshonorer.
La mère de Gustave prit le parti de son fils. Le père s’exécuta.
Quarante-huit heures plus tard, la baronne avait payé ses dettes. Quatre-vingt-mille francs partagés entre sa couturière, sa modiste, la lingère, le bijoutier, le fourreur, etc.
Sur les cent-mille, restait vingt-mille pour faire la fête.
— Ah ! je comprends, dit ma voisine, Gustave n’a pas payé sa culotte
. Il a mieux aimé tirer son amie d’embarras et se laisser afficher au cercle !
— Pas du tout, vous n’y êtes pas. La partie du cercle était une comédie arrangée d’avance avec Abel, la dette de cent-mille francs imaginée pour obliger le père à payer.
C’est une des meilleures carottes
inventées dans ces derniers temps.
Et, vous le voyez, ils sont en train d’en grignoter les restes.
5. La lorgnette brisée
Aimez-vous les plages de la Méditerranée en hiver ?
De Nice à Naples ou à Barcelone, dans le soleil, — tandis que les gens du Nord grelottent sous leurs manteaux de fourrure, dans les brumes jaunâtres, — sans cure du bonhomme Hiver et de sa perruque à frimas, poussent les orangers et les aloès sur les plages de cette mer privilégiée dont la vague bleue ne se soulève que sous la caresse d’un vent bienfaisant.
On a la vue incomparable du mouvant paysage de mer, et l’air pur qui guérit et robore les convalescents ou les éreinté.
On a la vie paresseuse, contemplative des rivages semi-orientaux, à la fois avec le charme plus vif de la société élégante, et tout le chapelet des passe-temps les plus mondains.
Cela ne vaut-il pas la boue noire de la rue ou l’asphalte glissant des soirées de verglas, et les sauteries banales dans les salons parisiens ?
Moi, je tiens pour San Remo contre l’hôtel Continental en janvier, et je préfère, en cette saison, les excursions dans le sable de Cannes ou d’Antibes, à une première chez M. de La Rounat ou une représentation de charité à l’Opéra.
Il est pourtant quelques légers inconvénients attachés à ces plages hivernales et contre lesquels un Parisien doit être en garde.
Interrogez les docteurs à la mode, ils vous diront que l’air salin est de tous les aphrodisiaques le plus actif, le plus sûr.
Sans insister davantage, contentons-nous de dire qu’au bord de la Méditerranée, la flirtation devient une loi à laquelle le plus chaste, le plus… modeste, est voué sans exception.
Le camp des frelons célibataires non plus que certaines honnêtes femmes, mal mariées, ne trouveraient pas particulièrement à redire à cela, n’était que par suite de la topographie ordinaire des villes méditerranéennes, les indiscrétions de voisinage et le petit nombre des étrangers rendent dangereuse la moindre velléité audacieuse, la plus innocente tentative de voie de fait…
Aussi dès qu’un homme est doué d’une… éloquence naturelle un peu fougueuse, il est condamné là-bas à des… improvisations qui ont grand besoin de toute la protection du dieu pour ne pas tourner à la catastrophe…
Quel excellent mari que ce comte de *** !
Voilà le compagnon agréable dont je voudrais voir chaque Parisienne escortée, quand vient l’heure du mariage.
Une rente princière pour satisfaire les fantaisies de Madame, une couronne de perles surmontant un blason authentique et des plus coquets, une très complète brochette de décorations récoltées dans les cours étrangères près desquelles Monsieur a représenté son pays, le tout appartenant à un ex-viveur qui a eu le bon esprit de se mettre au régime matrimonial, alors qu’il pouvait encore faire sa raie sans avoir recours aux artifices des coiffeurs.
Si vous ajoutez à cela une certaine distinction personnelle de visage et de manières, avec une humeur toujours égale, vous trouverez peut-être le comte à votre goût, comme il était à celui de la comtesse.
Charmante celle-ci, brune en bandeaux plats et luisants comme l’aile d’un corbeau, deux yeux brillants comme deux diamants noirs, la bouche délicatement taillée. Le nom de Rita lui va bien.
Il y a plus d’un mois déjà que le comte et la comtesse sont installés dans leur villa de ***. Choisissez entre Cannes, Nice et quelques autres points de la côte.
À la fin de la première semaine, l’atmosphère saline avait fait ses ravages dans la petite personne de la comtesse.
Impatiente, nerveuse, prise d’un désir violent de locomotion, elle passait sa journée en courses folles sur la plage, en excursions exténuantes.
Le comte lui servait de cavalier le plus souvent.
Mais, il y a une quinzaine environ, un richissime Anglais, lord ***, est venu s’installer au Casino.
Lord *** est un gentleman très froid, très raide, très long est très distingué, qui a l’air de vouloir se faire un ulster de ses immenses favoris blonds, tellement ceux-ci descendent bas.
Le fils d’Albion, est propriétaire d’un merveilleux petit yacht à vapeur, gros comme une coquille de noix, avec lequel il fait le très intéressant cabotage de la côte.
L’Anglais et le comte ont été présentés l’un à l’autre parle jeune vicomte de Saint-… Galmier qui ne manquerait, pour rien au monde, ni le Derby, ni le Royal Oaks et connaît toute l’Angleterre.
Milord a d’abord conquis les bonnes grâces de la comtesse pour laquelle il a eu tous les empressements galants permis par la morgue et le cant britanniques.
Plusieurs fois, avec une courtoisie des plus cordiales, l’Anglais a offert au comte et à la comtesse le plaisir d’une promenade dans son yacht.
Madame a trouvé le passe-temps si agréable, qu’elle n’a pas tardé à renoncer à ses promenades dans le sable de la grève, préférant à cela des excursions dans la barque à vapeur de Milord.
Quant au comte, le grand air lui donne la migraine.
La troisième fois, il pria la comtesse et l’Anglais de l’excuser et de se promener sans lui.
Après quelques jours de ce régime nouveau, toute cette nervosité impatiente dont la comtesse donnait des signes fréquents, a fait place à une sorte de calme, de quiétude, d’apaisement.
Le comte, lui, domptait sa migraine par la fatigue et avait repris le cours de ses pérégrinations à pied dans le sable de la côte.
Or voici que, la semaine dernière, il faisait si beau au bord de la mer, le soleil était si chaud, l’air si pur, l’atmosphère si douce, le ciel si bleu, que lorsque le comte parla, au Casino, d’aller faire sa promenade, plusieurs personnes voulurent l’accompagner.
— Si nous allions tous ensemble ! dit Saint-Galmier. Voulez-vous de nous, mon cher comte ?
— Avec le plus grand plaisir.
Et les voilà partis, abritant les dames avec des ombrelles et des parasols, ni plus ni moins que nos Parisiennes le long de la côte trouvillaise en août.
La comtesse ne fut pas de l’excursion, elle était partie une heure après le déjeuner pour faire une course en yacht avec milord.
Voici la procession de nos promeneurs qui suivent en devisant le bord de la côte, ayant à leur gauche la falaise rocheuse dans laquelle des sentiers en vrille grimpent jusque sur les crêtes abruptes du roc.
Après-midi délicieuse de printemps ou d’automne ; une brise douce, caressante, soufflait amoureusement du large, la vague de turquoise liquide était si limpide et claire qu’on voyait sur le bord le lit de sable et de galets à plusieurs pieds de profondeur.
Au bout d’une heure de marche dans le sable, tout le monde était fatigué ; on s’arrêta au pied d’un promontoire de rocs s’avançant comme un mur dans la mer.
Seul le vicomte de Saint-Galmier prétendit qu’il n’éprouvait aucune lassitude, et, pour montrer son agilité et sa vigueur aux dames, il se mit en devoir de faire l’ascension d’un chemin de chèvre qui, à travers les rocs de la falaise, escaladait la hauteur du promontoire.
Il n’avait pas tort, le vicomte. Après quelques minutes d’assaut, il arriva en haut du rocher d’où la vue charmante le dédommagea de sa peine.
Juste en face de lui, à quelques centaines de mètres de la côte, un îlot sablonneux semblait flotter au-dessus de la surface bleue. Une mignonne île — que certains lecteurs reconnaîtront — semée de bouquets d’arbustes verdoyants entre les rocs, une île où les anciens auraient volontiers dressé quelque chapelle, succursale des grands temples de Paphos ou d’Idalie, et où il doit faire bon à aller en pèlerinage d’amour.
Tout à coup, il sembla au vicomte qu’il voyait une barque se balançant tout proche du rivage sur l’un des flancs de l’îlot.
— Mais je ne me trompe pas, c’est le yacht de lord ***.
Et le vicomte tira de son étui sa bonne jumelle de course, qui porte à six kilomètres et ne le quitte pas. Il la braque du côté de l’îlot.
Il ne s’était pas trompé ; c’était bien la barque à vapeur de l’Anglais.
Saint-Galmier promène sa lorgnette de tous côtés sur l’îlot, fouille les coins et recoins du regard.
Une exclamation de surprise sort de ses lèvres.
Au pied d’un bouquet vert dans l’îlot, en plein soleil, sur le sable, se croyant abrité contre les regards indiscrets des hommes de l’équipage et contre ceux des promeneurs qui font bien rarement l’escalade du promontoire, Saint-Galmier reconnaît distinctement l’Anglais, le gentleman froid et correct, donnant à madame la comtesse ce que M. de Voltaire, dans Candide, appelle une leçon de physique expérimentale, et collectionnant, selon l’expression plus moderne de M. Zola, des documents humains dans une pose naturaliste pleine d’abandon et de mépris pour les hommes et les choses.
Le vicomte allait partir d’un éclat de rire, quand une voix familière, l’appelant par son nom, lui fit tourner la tête.
C’était le comte… Lui aussi, avait fait sa petite escalade de la falaise, et s’avançait vers la pointe du promontoire.
— J’ai eu du mal à vous rejoindre… Comme vous marchez… Je suis rompu… Mais je n’en suis pas fâché ! Quelle vue magnifique !
Et tendant la main :
— Prêtez-moi votre jumelle, vicomte, que j’admire le paysage.
Saint-Galmier fit un haut-le-corps.
Mais ne perdant pas la tête, il s’approcha du comte, qui arrivait au rebord de la falaise.
— Tenez, dit-il en tendant la jumelle.
Il fit ce mouvement avec tant de gaucherie, que l’instrument, glissant de ses doigts, fut précipité dans le vide…
— Maladroit que je suis ! s’écria Saint-Galmier.
Le soir, au Casino, Saint-Galmier abordait son ami l’Anglais.
— Mon cher, vous me devez une jumelle.
Et il lui conta l’histoire.
Trois jours plus tard, c’était le premier de l’an. Le vicomte de Saint-Galmier reçut de Paris, comme cadeau d’étrennes, un assortiment entier d’objets d’optique.
À cette cargaison de lorgnettes, lorgnons, jumelles et lunettes, était jointe la carte de l’Anglais avec ces trois lettres : P. P. C.
— Quels originaux que ces Anglais ! s’est écrié le comte.
6. Pile ou face
Les juges de Paris ne se sont pas plutôt déclarés incompétents en ce qu’il s’agit de prononcer sur le cas de mademoiselle Mercedes, la vierge forcée — ou mieux non forcée, à ce qu’elle prétend — qu’il surgit une honneste dame pour donner raison à cette abstention prudente de nos magistrats.
La chose n’est pas des plus aisées à conter ! mais bah !
Il y a de cela de longues années déjà.
Une belle jeune fille, sœur d’un des premiers du palais en ce temps-là, devenait, par devant M. le maire du quatrième arrondissement et le curé de la Madeleine, l’épouse légitime d’un noble comte très en faveur.
Diplomate distingué, celui-ci avait si longtemps vécu chez les Orientaux, qu’il avait fini par adopter certains de leurs usages et coutumes caractéristiques.
Monsieur le comte, époux fidèle et compagnon aimable, fit la vie douce à sa femme.
Une seule chose manquait à la félicité de cette dernière, un enfant.
Après quelques années de mariage et de vaine attente, la comtesse en était venue à désespérer.
Un jour qu’elle déplorait sa stérilité entre femmes, une amie maladroite émit en riant des doutes sur… l’éloquence de l’époux.
La comtesse protesta.
L’on en vint aux confidences, et de l’explication intime qui s’ensuivit, résulta la certitude que, par une confusion toute simple chez un homme forcé de longues années durant, à parler une autre langue que la sienne, le comte avait perdu la notion exacte de l’orthographe française, et mettait au… masculin ce qui doit être au féminin.
Quoi d’extraordinaire, après cela, si la comtesse n’avait pas d’enfant ! Après une cohabitation de plusieurs années avec son mari, elle était aussi… rosière que mademoiselle Mercedes et avait des droits incontestables au certificat de Jane May.
Tardivement renseignée, froissée dans son amour-propre et indignée de l’orientalisme prolongé de son mari, la comtesse se plaignit à sa famille. Un procès s’ouvrit. Les juges se déclarèrent compétents, demandèrent l’avis des médecins, ceux-ci produisirent un double certificat constatant à la fois les distractions grammaticales du comte et… l’innocence de la comtesse. Le mariage fut annulé.
Voilà la comtesse redevenue fille à marier.
Elle avait pris l’habitude de l’existence à deux. Lasse de la solitude, elle se décida au bout de six mois à prendre un vrai mari, cette fois.
Or, qu’apprend-on aujourd’hui ?
L’ex-comtesse vient d’abandonner le toit conjugal pour aller retrouver — c’est invraisemblable, mais exact — son premier mari.
Après avoir pesé, comparé, considéré et mûrement réfléchi, elle avait donné la préférence aux mœurs orientales sur les françaises.
Il y a des gens qui prennent un curieux plaisir à faire les choses au rebours de tout le monde.
Scène intime (dans le boudoir d’un hôtel élégant aux environs de la Madeleine).
Sachet, Mélina, le mari.
Sachet, consolant Mélina qui pleure la tête dans ses mains, sur une chaise longue.
Voyons, ma vieille chaloupe
, il faut se faire une raison… Tu sais bien… Tout a une fin… Il y a assez longtemps que ça dure… Nous nous sommes aimés… N’y pensons plus et restons bons amis… Moi d’abord, j’ai des remords en face de ton mari… Un si galant homme… Je n’ose plus manger ses dîners… ma parole… Allons, Mélina, ma vieille chaloupe
, donne-moi la main, au revoir.
(Il va pour sortir. Mélina cherche à le retenir avec des prières entrecoupées de sanglots.)
Le mari, entrant.
Eh bien, que se passe-t-il ? Qu’avez-vous Mélina ?
Mélina, très troublée, cherchant.
C’est… c’est Sachet… Il me disait des horreurs. — Ah oui, c’est cela… il me disait des horreurs de ce pauvre prince que nous avons tant aimé…
(Sachet regarde, ahuri.)
Mélina, continuant et reprenant son sang-froid.
Alors vous comprenez, je n’ai pas pu retenir mes larmes.
Le mari, sévère à Sachet.
Oh ! Sachet, je ne m’attendais pas à cela de vous… Vous savez quelle affection Mélina porte à cette famille… Aller lui en dire du mal… cela n’a pas de nom.
Sachet, confus.
Mais, mon cher votre femme exagère…
Mélina, tout à fait remise.
C’est vrai, j’ai tort… mais ce n’est rien.
(À son mari.)
Je vous remercie mon ami…
Le mari baise la main de sa femme, serre la main de Sachet et va à son cercle, prend chacun de ses amis, l’un après l’autre, pour leur faire sa confidence.
Le mari
Décidément il baisse, le pauvre Sachet… Ne s’est-il pas imaginé d’aller conter à ma femme des abominations contre ce pauvre prince ?… Ma femme qui a gardé une vénération pour tout ce qui le rappelle… Mélina en pleurait… Quel maladroit que ce Sachet !… (Historique.)
Le recensement n’a pas dit son dernier mot.
Le premier est déjà intéressant.
Grâce à MM. les recenseurs, nous savons qu’en cette année féconde où l’on a trouvé le moyen de tout faire aller par la vapeur et l’électricité, où l’on a vu la Timbale à des hauteurs invraisemblables, les demandes sur les bébés sont restées d’un calme… très plat.
Le baptême a été la seule valeur en baisse cette année.
Pour parler net, le recensement nous fait savoir que la population enfantine n’augmente pas dans des proportions de nature à inquiéter l’administration du cadastre.
Ce résultat donne beaucoup à réfléchir aux autorités de l’Irlande qui, depuis longtemps, sont à la recherche d’un moyen pour éviter l’envahissement du pays par les poupons, et cherchent, tout naturellement, à réduire le nombre des bouches inutiles, n’ayant pour les remplir qu’une bouillie peu abondante, mais malsaine, de pommes de terre gâtées.
Je veux bien éviter aux autorités irlandaises la peine et les dépenses de certaines recherches délicates, en leur faisant faire connaissance tout de suite avec certaines pratiques
de préservation rappelant celle
de Polichinelle, par la vie de bâtons de chaise qu’elles permettent aux grandes dames qui s’en servent — et s’en trouvent bien.
Un coup d’œil à la quatrième page des journaux fera trouver le nom d’une femme renommée pour sa sagesse, confesseur féminin de ces dames qui lui font visite en sa chapelle, presque autant qu’à leur directeur de conscience en son confessionnal.
La morale intime de ces deux confesseurs marche de pair et de conserve. Le directeur spirituel prêche les affections pures, immatérielles, idéales.
La conseillère, sage et prudente, enseigne à ses élèves le moyen pratique de verrouiller sa porte quand un mari grossier la veut forcer ; et à celles qui auront le courage d’arrêter le duo d’amour au jeu innocent de la marguerite
, elle promet une beauté toujours parfaite, récompense d’une âme restée pure.
Que les autorités irlandaises s’adressent à la conseillère de ces dames.
Cette bienfaitrice de l’humanité travaille pour l’exportation.
Les deux Amériques sont depuis longtemps ses tributaires.
On vient chez elle en consultation des quatre coins du globe.
La Suède surtout s’est distinguée dans ces derniers temps par ses nombreux pèlerinages à la chapelle
.
Les Irlandais, bons catholiques, n’hésiteront pas à s’adresser à cette maîtresse femme, qui peut leur montrer la voie du salut.
Et bientôt l’en entendra sur les cimes de la verte Erin, monter la mélodie de cette litanie libératrice :
Paradeux,
Paradis,
Paradou,
Para gosse !
Mais cette invention mirifique n’est pas d’ancienne date.
Connue plus tôt, elle eût rendu impossible le dialogue suivant entre deux Parisiennes que l’on connaît :
La princesse Jeanne à son amie Georginette :
— Trois enfants ! Mais, ma chère, c’est immoral. À quoi penses-tu donc ?
— J’ai des excuses toutes prêtes…
— Oh ! par exemple… je serais curieuse…
— Écoute. Le premier… Tu me le passes, le premier ?
— Passons…
— Le second… c’était à l’inauguration des sleeping…
— Immoral… Je le disais bien.
— Pour le troisième… Le bien vient… en dormant, dit un proverbe.
Et la princesse à Georginette :
— Oh ! pour le coup, ma chère, tu ne me feras pas croire que tu dors, la… porte ouverte.
7. Comptes chinois
Avant de s’être improvisé l’étrange brocanteur de ruines fantaisistes, le découvreur d’antiquités abracadabrantes, l’explorateur scientifique invraisemblable, le chasseur et déchiffreur d’inscriptions apocryphes que l’on sait, Lhérissé a fait tous les métiers, couru tous les grands chemins, toutes les aventures.
Un peu spahis, un peu éclaireur, franc-tireur ou zouave, il se trouva un moment quelque part en Chine, butinant parmi les pagodes, flânant dans les porcelaines, collectionnant les éventails, les parasols et les boutons de mandarins.
De belles petites le choix est aussi grand sur les bords du fleuve Jaune qu’au Palace-Théâtre ou aux Folies-Bergère, c’est même ce qui a valu à Canton le grand renom de ses bateaux de fleurs.
Toutefois les procédés, là-bas, diffèrent des nôtres.
Sans doute, on peut faire son marché soi-même, comme chez nous, mais on n’y met pas tant de manières.
Le jour de la foire
qui se tient le jour du Grand Dragon, vous allez faire un tour parmi les étalages, vous mettez la marchandise en main, et regardez sans crainte aux dents, aux yeux, comme pour un cheval ou un caniche.
Avec cela toute sécurité quant au certificat d’origine, car c’est d’ordinaire le père de famille qui se charge d’écouler lui-même les produits de la maison.
Un soir de printemps, Lhérissé se sentit comme un vague désir de solitude à deux.
Le boulevardier s’ennuyait de passer ses nuits en tête à tête avec lui-même ou avec des bayadères de rencontre. Il avait quelques économies et se promit de se payer une compagne pour lui tout seul.
Le lendemain matin était jour de marché : il y fut.
Soixante-cinq louis le rendirent acquéreur d’une petite Chinoise de paravent, aux yeux noirs fendus en amande, aux longues nattes luisantes retenues par des épingles d’argent, au teint olivâtre, aux pieds de poupée articulée.
La petite Ka-o-la n’était pas un monstre de si repoussante hideur en vérité.
Réduite par le procédé Collas — oh ! bien peu, elle était toute petite, — elle eût fait une très bonne figure sur une étagère de bambou laqué.
Lhérissé fit encore emplette d’une grosse éponge à cheval, d’un pain de savon, de plusieurs caisses de biscuits, avec du thé et du rhum ; puis, ayant chargé ses acquisitions sur un chariot, il reprit le chemin du kiosque où il avait élu domicile, fit venir un domestique, lui montra Ka-o-la, l’éponge, le savon et un seau d’eau.
L’homme s’inclina en signe d’obéissance et commença le bouchonnage.
La corvée finie, Lhérissé eut un sourire de satisfaction et dit simplement ces mots en chinois :
— Tous les jours deux fois, matin et soir.
Le domestique s’inclina.
À partir de ce moment, Ka-o-la fut de la maison.
Elle fit le thé et les gâteaux de riz.
Lhérissé s’enchinoisait de jour en jour, et laissait pousser, sans y songer, les mèches brunes de sa chevelure.
Mais voilà que je ne sais quelle affaire l’oblige à une absence immédiate à quelque cent lieues vers le Nord.
Après avoir bourré les armoires de riz, de biscuits, de thé et de rhum, il recommande à Ka-o-la d’être bien sage, de l’attendre patiemment, et, après lui avoir dit en chinois un mot qui signifie adieu, et dont je ne me souviens pas, pour ne l’avoir jamais entendu, il partit.
On ne fait pas, au pays de Confucius, pas plus qu’en France ou ailleurs, ses petites affaires toujours aussi vite qu’on le voudrait bien.
Les jours, les semaines se passèrent.
Le temps à Lhérissé durait ; il rêvait de son petit kiosque chinois avec sa petite Ka-o-la aux pieds de poupée.
Mais les affaires sont les affaires, et il y avait deux mois entiers que Lhérissé avait quitté son kiosque lorsqu’il put se remettre en route pour l’aller retrouver.
Il arrive un matin au point du jour devant la porte du kiosque, frappe en maître.
Après un long moment d’attente, Lhérissé enfonce la porte de la case.
Il avance vers la pièce qui sert de chambre à Ka-o-la. À la porte, que voit-il ? Une superbe paire de bottes, comme on en porte dans la marine royale d’Angleterre.
D’un geste de colère, Lhérissé les saisit, et, par la porte ouverte, les lance au dehors.
Les bottes viennent malencontreusement s’engouffrer dans la citerne domestique.
Cette exécution sommaire ayant calmé ses nerfs, Lhérissé ouvre la porte.
Sur l’oreiller de son propre lit, près de sa… propre Chinoise de femme, deux superbes favoris anglais s’étalaient amoureusement, se mêlant aux soies noires des nattes de Ka-o-la.
Corbleu, monsieur, que faites-vous ici ?
demanda le nouveau venu d’une voix de stentor.
— Aoh ! cria l’Anglais, réveillé en sursaut.
— Hi ! hi ! cria en chinois Ka-o-la, morte de peur.
— Levez-vous, continua en anglais Lhérissé.
L’intrus se mit en demeure d’obéir.
Cependant Lhérissé, très calme, passait en silence la revue du mobilier : un meuble cassé, une natte usée, les provisions épuisées. Puis il tire son carnet, aligne des chiffres.
— Voici le compte de vos dépenses dans ma maison : Ka-o-la, cinquante-cinq livres (prix coûtant) ; indemnité de logement, vingt-cinq livres ; meubles, vingt-cinq livres ; provisions, rhum, biscuits, thé, vingt-cinq livres.
Total, cent vingt-cinq livres.
— Very well, répondit simplement l’Anglais, qui achevait de passer son uniforme.
Il prit dans sa poche un petit livret, en détacha une feuille, c’était un chèque. Il inscrivit : Bon pour cent quarante-cinq livres sterling
, et tendit le papier au Français.
Celui-ci le prit, salua, et franchissant le seuil de la porte, s’éloigna sans tourner la tête.
Lhérissé n’avait pas fait cinq-cents mètres qu’il entendit appeler derrière lui.
Instinctivement, il tourna la tête.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir son Anglais, son rival, son successeur, qui lui faisait un signe de la main ?
Lhérissé s’arrêta. L’Anglais, en quelques enjambées, fut près de lui. Il était vêtu de son grand uniforme de marin, mais, par une bizarrerie singulière, ses pieds étaient entièrement nus,
Lhérissé se souvint des bottes, et partit d’un grand éclat de rire.
Mais l’Anglais, froidement, lui montrant ses pieds nus.
— Nous avons commis une erreur dans le compte. Vous avez perdu mes bottes. C’est cinq livres de moins que je vous dois.
Voici un autre chèque :
Le plus froidement du monde, le Français tira la première valeur, l’échangea contre celle que lui tendait l’Anglais.
Et les deux gentlemen se tirèrent gravement leur chapeau.
8. Le plus heureux des trois
C’est une question de position dans le trio, de position… topographique autant que de position sociale, et surtout de position diplomatique.
Ces diplomates !
Ils sont esclaves de la tradition, même pour mettre et ôter leurs bottes.
Boire, manger, dormir, ils ne peuvent rien faire comme tout le monde, et leur galanterie elle-même est réglementée par un code à part.
Pendant si longtemps les rédacteurs de protocoles ont mis leurs documents et pièces diverses sous la protection de la Sainte-Trinité, qu’il leur en est resté une vénération particulière pour le chiffre sacré de trois.
Le nombre impair, prétexte à si grande réjouissance de la part des anciens dieux — Margot sait le latin — a encore le privilège de plonger des vieilles perruques diplomatiques dans des extases.
Triangle symbolique, emblème suprême de ce qui est bien, de ce qui est bon, de ce qui est agréable.
Leur formule amoureuse c’est la règle de trois.
Et voilà pourquoi le prince Michel, héritier d’un des grands noms de la diplomatie, ne saurait comprendre les tête-à-tête intimes, les conversations les plus criminelles, comme disent les Anglais, sans la présence d’un tiers.
Prend-il un fiacre, au pas et à l’heure, il lui faut un strapontin.
Ce n’est pas lui qui trouverait plaisir à la cueillette des fraises comme dans la chanson de Mamz’elle Thérèse.
Renversant la tradition commune, il chanterait plutôt :
C’est très ennuyeux
Quand on est deux
Dans le bois
On n’est bien qu’à trois !
Mais le prince Michel, en sa qualité d’étranger, ne connaît sans doute pas la ronde du bois de Bagneux.
À la cour du… grand-duc de Gérolstein, près duquel il était en mission, le prince avait pour secrétaire ce pataud louchon de Pharamine, dont la jeune, mais peu chaste moitié, cousine avec une duchesse de l’ordre moral, rendue fameuse par la publication de certain rapport parlementaire.
Gentille et pas trop cruelle, la petite dame.
Le prince l’avait prise comme confidente secrète.
La chronique, très médisante à Gérolstein, racontait que ces entrevues du diplomate et de la dame étaient entièrement dépourvues de caractère politique, ce qui n’empêchait pas madame Pharamine de passer en tête-à-tête dans la chambre à coucher de Son Excellence, les après-midi que son mari occupait à user consciencieusement ses plumes d’oie sur le papier officiel.
Le cancan alimenta quelque temps les racontars de Gérolstein. Mais le prince avait des ennemis !
Un matin, son secrétaire reçoit un billet mystérieux à son nom.
— Vous êtes c***. Si vous en doutez, allez-y voir.
Et l’avertisseur indiquait les heures ordinaires du rendez-vous.
Pris d’une belle colère maritale, Pharamine s’arme d’un revolver et court chez Son Excellence.
Il pénètre dans l’antichambre, écarte les valets, gagne l’appartement du prince ; la porte est close, il l’enfonce.
Pif, paf ! sur le lit défait, au jugé, dans le tas, Pharamine fait feu.
Deux cris.
— Tiens, ce n’est pas la voix du prince.
(La balle d’un revolver diplomatique, fût-ce le revolver d’un mari vengeur, ne violerait pas à ce point les convenances hiérarchiques.)
— Ce n’est pas non plus la voix de madame Pharamine.
Le mari s’approche et reconnaît dans le blessé un jeune attaché d’ambassade jouant dans le trio le rôle de comparse, d’accompagnateur, d’enfant de chœur.
Le mignon avait reçu les deux balles dans… la figure.
Il pensa devenir enragé, et ce ne fut que par la douche qu’on parvint à dompter sa fureur cosaque, avant de renvoyer l’auteur de cette petite boucherie intime à son gouvernement.
Il fut mal reçu par son ministre, on le conçoit.
— Tu as voulu tuer mon fils… Je devrais t’envoyer en Sibérie… Mais je te pardonne.
Et il désigna Pharamine pour aller dans une cour du Nord représenter son auguste maître.
— Mettez le comble à vos bontés, dit le mari… en me donnant l’enfant de chœur pour secrétaire.
Avec son nouveau grade, Pharamine prenait les usages et mœurs des grands diplomates et adoptait à son tour la règle de trois.
On a pu voir dans les journaux la nouvelle de l’arrivée récente du secrétaire à son poste.
C’est lui qui accompagnait madame l’ambassadrice auprès de la nouvelle Excellence.
L’enfant de chœur est, dit-on, le plus heureux des trois.
Fin.