Dossier : Revue de presse (1883-1884)
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Le Temps 30 mars 1883
Extrait de la chronique la Vie à Paris de Jules Claretie, qui annonce la parution prochaine des Mémoires de Sarah Bernhardt.
Nous sommes en 1883. Dans cinq ans, nous lirons, par exemple, les Mémoires du prince de Talleyrand, pour le moment déposés sous scellés dans l’étude de Me Andral. Nous n’aurons pas à attendre jusqu’en 1888 pour connaître les Mémoires de Sarah Bernhardt. M. L. Derenbourg, le fils de M. Derenbourg (de l’Institut), les publiera au mois d’octobre prochain sous ce titre : Ma Vie de théâtre.
Des Mémoires de Talleyrand, on ne sait rien ou presque rien, et des Mémoires de Sarah Bernhardt, je ne crois point qu’on sache encore grand-chose. Entre deux représentations de Fédora, l’artiste écrit, avec fièvre, ses souvenirs, et, pour se reposer, sculpte le buste de Mlle Devoyod.
Les Mémoires de Talleyrand inquiétaient un peu Napoléon III et ceux de Sarah Bernhardt préoccupent le public. Les révélations de la tragédienne seront peut-être plus complètes que celles du diplomate et, dès à présent, je crois pouvoir assurer que le plus comédien des deux, c’est le grand seigneur.
[…]
Des Mémoires de Sarah Bernhardt, le hasard, du moins, me met entre les mains quatre feuillets, relatifs à sa jeunesse, à ses débuts, et j’y vois avec plaisir que l’auteur de Ma Vie de théâtre y parle de lui-même avec une agréable et vaillante franchise. Il a raison c’est le meilleur moyen de faire aimer son livre et l’auteur à travers le livre. Si je renvoie à l’imprimerie ces feuillets, qui me viennent par hasard de l’imprimerie, je pense qu’on trouvera l’indiscrétion vénielle.
Le petit tableau du peintre à la plume est si charmant !
C’est donc la jeunesse et les premiers débuts de Sarah et comment elle devint actrice que raconte ce fragment sans titre :
Fillette, mon caractère avait brusquement changé, je battais tout le monde et j’entrais dans des rages folles lorsqu’on me contrariait.
Mon parrain s’était joint à ma mère et à M. X… et j’avais le pressentiment qu’on s’occupait de moi. En effet, la porte s’ouvrit et maman me pria de venir, disant à mon institutrice que j’avais congé le reste de la journée, à propos de l’anniversaire fêté.
— Voyons, ma petite, qu’est-ce que tu veux faire ? me dit brusquement mon parrain. Tu n’as pas de dot, et il faut travailler pour en gagner une.
— Oui, qu’est-ce que tu veux faire ? me dit le vieil ami.
— Bah ! elle ne veut rien faire, s’écria, ma tante, jolie brune élégante, qui venait de faire irruption dans le salon.
Ma mère, blonde, grave, jolie comme une vierge de Raphaël, mais insolente comme une Madeleine de Rubens, ma mère lui intima l’ordre de se taire.
Moi, grêle et tremblante au milieu de cet aréopage subitement formé, je restais muette. Mon regard était fixé sur la copie d’un tableau d’Hamon : Rêve de bonheur.
Tous les bonheurs étaient là dans ce tableau, et je cherchais dans l’un d’eux la réalisation de mon rêve, l’espérance de mon avenir. Aucun ne m’était permis.
Dans le milieu, une jeune mère jouait avec ses enfants nus ; moi, je ne voulais pas avoir des enfants, puisque je ne pouvais pas me marier, n’ayant pas de dot. Je croyais, à cette époque, que les enfants ne naissaient que du mariage. À côté, une jeune fiancée couronnée de fleurs appuyait sa tête sur la poitrine d’un adolescent, et au-dessus, les mains étendues sur leurs têtes, un vieillard à longue barbe les bénissait. Ce n’était pas encore pour moi. À droite, une jeune femme versait à boire à un jeune homme brun très beau : je ne comprenais pas le grand plaisir qu’ils pouvaient en avoir. Puis deux jeunes filles chantaient en s’accompagnant sur une harpe. Cela me rappelait le couvent. Je le regrettais. Enfin, dans le coin de gauche, un jeune homme peignait et une jeune fille le regardait en souriant. Ce sera le contraire, me disais-je ; et tout haut :
— Tu sais bien, maman, comme j’aime la peinture !
— Un métier de crève la faim, exclama mon parrain.
— Jamais de la vie, d’autant plus que si tu crois que tu as des dispositions ! Regardez-moi cette croûte, dit-il en retournant brusquement mon chevalet caché derrière le piano.
Je copiais au pastel une copie de Greuze représentant la Cruche cassée.
Ma jolie tante se tordait de rire et, du bout de son ombrelle, elle montra qu’il y avait un œil plus haut que l’autre. L’ombrelle glissa et fit sur le pastel une longue éraflure.
Je devins toute blanche. J’aurais voulu la battre.
Me prenant, en pitié, notre vieil ami déclara que cette ébauche était pleine de qualités, et que certainement j’avais le sentiment de l’art.
— Eh bien, faites-en une actrice, finit-il par dire, heureux d’avoir trouvé une solution.
— Une actrice ! Elle est laide comme un pou, cria mon parrain.
— Laide ! cria ma mère en bondissant sous l’outrage ; laide, ma fille ! Vous êtes fou, elle est charmante, l’air sauvage ; mais, regardez ces yeux s’ils ne sont pas superbes ! Et ces cheveux bouclés, dit-elle en prenant à pleine main ma chevelure en broussailles. Laide vous êtes fou, mon cher !
Et, très humiliée dans sa fierté de mère, elle arpentait le salon en murmurant.
— Elle est grêle, petite, toujours malade, continua mon brutal parrain, mettez-la dans les modes !
Et il soulevait mes bras trop longs, et il me poussait légèrement pour prouver quel point d’appui me donnaient mes jambes maigrelettes. J’avais l’air d’un jeune poulain mal venu et dont personne ne veut.
— Mettez-la dans les modes, acheva-t-il, ça fera son affaire ; des rubans, des chiffons elle est trop mioche pour mal tourner c’est ce qu’il lui faut.
Mais le vieux monsieur, sceptique et élégant, fit observer que le théâtre m’offrait des chances de réussite. Il était de l’avis de maman. Je n’étais pas laide ; puis j’avais la voix douce et de très jolies dents, ce qui me permettrait de sourire. Certainement, j’allais grandir je prendrais de l’embonpoint (il ne pensait se douter alors que ma maigreur engraisserait les journalistes). Enfin il conclut qu’il fallait me présenter à M. Auber [directeur du Conservatoire]. M. de Girardin, qui venait le lendemain chez ma tante, arrangerait cela avec lui. Ma mère était étrangère et ne connaissait rien de ce qu’il fallait faire pour me faire entrer au théâtre.
Voilà le ton de ces Mémoires. S’ils ont ce tour alerte et sans prétention, ils plairont infiniment à n’en point douter. Je regrette que les feuillets que j’en ai pu lire s’arrêtent à la présentation de Sarah Bernhardt à Auber par Émile de Girardin. Je m’explique la passion de Girardin pour la comédienne. Non seulement il l’admirait, mais il s’admirait en elle : il l’avait inventée.
J’ajouterai que le Rêve de bonheur que contemplait Sarah Bernhardt fillette
ne devait pas être d’Hamon, mais de Papety. C’est une des toiles les plus répandues par la gravure et la lithographie et les plus oubliées par la postérité.
Portez donc le Rêve de bonheur de Papety à l’Hôtel des Ventes, quel écroulement !
Le Figaro 31 mars 1883
Article d’Albert Millaud qui fait suite à celui de Jules Claretie (le Temps, 30 mars) sur les Mémoires de Sarah Bernhardt à paraître et dont il donne de nouveaux extraits.
Notre ami Racot a donné hier matin, d’après M. J. Claretie, quelques extraits des prochains Mémoires de Sarah Bernhardt. Le succès de ces fragments nous fait un devoir d’en continuer la publication.
M. Claretie a été bref sur l’enfance de Sarah Bernhardt. Il a omis bien des détails charmants, écrits par Sarah avec une grâce adorable :
J’ai dit, je crois, que je battais tout le monde. C’était plus fort que moi. Je n’étais pas très solide, mais j’avais des nerfs d’acier. Quand je n’avais plus personne à battre, je battais les habits, je battais la mesure, je battais de la semelle. Ma mère disait :
— Ce n’est pas une fille, c’est un sapeur.
Rien ne faisait présager en moi la douce Marie de Neubourg, la poétique dona Sol, le suave Passant.
Et plus loin, chapitre II, ligne 37, la vie de la petite Sarah, ruisselante d’intérêt :
La soupe et le bœuf, c’était le repas quotidien. Je mangeais la soupe tiède, avec un peu de vin dedans. Quant au bœuf, je ne le trouvais jamais assez salé. On me permettait de temps en temps un petit cornichon. Ma mère les aimait à l’eau, moi je las voulais à l’estragon. C’est moi qui m’occupais de la blanchisseuse. Un jour, j’ai trouvé dans le livre de cette femme, qui s’appelait Mme Blanchard, une erreur de 10 centimes. Ma mère renvoya Mme Blanchard, qui m’en voulut à mort. Je l’ai revue plus tard à l’amphithéâtre du Vaudeville. Elle ne m’a jamais applaudie une seule fois. Je lui pardonne. Je n’aimais pas à me chausser en souliers, j’ai toujours mieux aimé les bottines.
Je n’étais pas belle, je ressemblais à la Salomé ; j’étais chétive comme les Mater dolorosa de Velasquez ; j’avais les bras maigres de la Fornarina ; l’indolence de la Vénus du Titien ; la paresse de la Madeleine du Corrège ; la rêverie de la Sainte-Cécile de Raphaël.
Plus loin, Sarah Bernhardt explique pourquoi elle n’a pas eu d’embonpoint. Parce que les journalistes lui ont tout pris.
C’est ainsi qu’il faut expliquer la rotondité de Sarcey. Ce critique a été longtemps svelte, mais il m’a trouvée sur sa route et il s’est emparé par les moyens les moins délicats de la graisse qui commençait à me venir. Tout le train de derrière de Sarcey m’appartenait. Sarcey se l’est appliqué. M. Lapommeraye m’a pris mes mollets, du moins l’un des deux ; l’autre est échu pour partie à M. Léon Chapron, pour l’autre partie à Aurélien Scholl. Ils y ont mis de la discrétion. M. Ernest Blum m’a pris mes épaules et j’ai retrouvé mes deux biceps sur M. Vitu. Je ne sais pas trop où est ma gorge, qui aurait été un morceau de roi, mais elle a dû être partagée entre MM. Prével, Ordonneau et Mendel. Seul M. Besson s’est montré courtois, il ne m’a rien pris. Comme il est grand et fort, il m’a proposé, au contraire, de partager avec moi. Je suis heureuse de lui rendre justice en passant.
Mme Sarah Bernhardt arrive ensuite au chapitre III, que Racot et Claretie n’ont fait qu’effleurer et dans lequel l’héroïne décrit des tableaux ou des objets d’art et se reconnaît dans les personnages qu’ils représentent.
Un jour que je passais devant la fontaine Saint-Michel, je me suis reconnue dans l’archange qui terrasse le démon. Le démon, c’était M. Raymond Deslandes que je foulais sous mes pieds pour l’obliger à doubler mon cachet.
La Cène de Léonard de Vinci m’impressionnait fortement. Je me voyais dans la belle tête du Christ et il me semblait que les douze apôtres étaient les comédiens ordinaires du Théâtre-Français, qui me réclamaient cent-mille francs de dédit.
Le chapitre relatif aux aptitudes de Sarah est aussi des plus vifs et des plus palpitants.
Je savais tourner une table Louis XIII comme un ébéniste. M. de Girardin a reçu de moi une serrure tellement extraordinaire que M. Fichet s’est écrié :
— Je ne ferai pas mieux !
Un jour que la toiture de notre maison s’était détériorée, et les plombiers étant en grève, je suis montée sur le toit et avec un peu de zinc, j’ai réparé la crevasse. J’ai plusieurs fois ramoné la cheminée de ma chambre, pour éviter que les fumistes n’en souillassent la virginité. Le pavé de la rue Tiquetonne a été posé de ma propre main. M. Achille Picart le grand entrepreneur me disait :
— Si vous n’étiez pas engagée au Vaudeville, je vous au rais fait un sort dans le bâtiment.
Dans le septième volume de ses mémoires, Sarah cesse de s’occuper d’elle et parle de sa famille. Après avoir dit que sa mère était jolie, sa tante une brune piquante, elle passe en revue ses autres parents.
Mon oncle paternel avait la grâce de l’Apollon du Belvédère ; mon oncle maternel ressemblait, à Antinoüs et mes cousins germains étaient grands, bien taillés, l’œil bleu, le cheveu blond et la dent blanche ; mes cousins, issus-de-germain, avaient une tête plus féminine, mais des plus gracieuses. On les citait comme des types d’élégance et de bon goût. Ils étaient tous spirituels. Je ne dirai rien de moi, mais j’ai la conviction que je tiens de famille.
Nous pourrions continuer longtemps encore la publication de ces extraits, si émouvants et si attrayants, mais la place nous est mesurée et nous devons en renvoyer la suite à un prochain numéro.
Le Cri du Peuple 7 novembre 1883
Extrait de la rubrique théâtrale et littéraire À minuit de Paul Alexis (alias Trublot).
Sarah-Barnum
Qu’est-ce que cela ?
C’est le titre d’un piquant volume en préparation qui racontera la vie tumultueuse et agitée de Sarah Bernhardt. Auteur : Mme Marie Colombier, dont le Pistolet de la petite baronne a fait du bruit voici quelques mois.
Mme Marie Colombier, qui en sait long sur le compte de son amie
, peut en narrer d’amusantes, si elle veut être indiscrète. Et elle le voudra. On n’est pas femme et femme d’esprit pour rien.
Le Voltaire 9 novembre 1883
Extrait de la chronique des Théâtres, de Marcel Didier.
D’une lettre de Marie Colombier à l’un de nos confrères, nous extrayons le passage suivant :
Je fais paraître à la fin du mois un livre, sous ce titre : Les Mémoires de Sarah-Barnum, dont M. Paul Bonnetain écrit la préface. C’est une œuvre de fantaisie, et l’on aurait tort d’y voir à l’avance l’histoire de mon ex-camarade et amie.
Allons c’est entendu. Mais vous jurez formellement que nous aurions tort d’y voir ce que vous dites.
Alors ?…
L’Événement 12 décembre 1883
Extrait des Échos de Paris d’Albert Delpit (alias le Sphinx).
Un nouveau livre de Mme Marie Colombier n’est pas pour trouver indifférents tous ceux que les gais propos divertissent. Aussi les Mémoires de Sarah Barnum, qui viennent de paraître, ont-ils déjà atteint leur troisième édition.
Une préface de Paul Bonnetain et deux jolis dessins de Willette accompagnent ce joyeux volume.
Le Réveil 13 décembre 1883
Annonce de la sortie du livre.
Les Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier, viennent de paraître chez tous les libraires. Une histoire vraie ? Une œuvre fantaisiste ? On ne sait. Un livre amusant au possible en tous cas et qui fera quelque tapage par ses détails piquants ou osés. Jamais l’auteur du Pistolet de la Petite Baronne n’avait déployé autant de verve et d’esprit que dans ce dernier livre. Notre ami Paul Bonnetain l’a fait précéder d’une charmante préface et l’exquis artiste Willette en a illustré la couverture de deux merveilleux dessins. Rien donc d’étonnant à ce que la première édition ait été enlevée à peine mise en vente.
M. Paul Bonnetain a écrit pour le curieux livre de Marie Colombier une préface humoristique dont nous détachons la conclusion :
Ces Mémoires de Sarah Barnum dont le ton de belle humeur m’a mis en joie […]
[Suit un long extrait du chapitre VII.]
En ce temps-là encore, un comédien talentueux mais chevelu, le beau Money, que Sarah avait côtoyé au Parthénon sans le remarquer, à cause de la diversité de leur répertoire qui ne les amenait jamais jouer ensemble, et de l’infime place qu’il y tenait commençait à se créer une réputation.
[…]
— Je vous regarde… vieillir !
L’Événement 13 décembre 1883
Extrait de la rubrique Bibliographie.
Sarah Barnum ? Qu’est-ce que cette Sarah Barnum ? Sarah Barnum, c’est une étoile dont Mme Marie Colombier vient d’écrire l’histoire. Il faut lire ce livre, assurément très décolleté, mais amusant au possible et spirituel en diable. Nous ne savons, pour nous, rien de plus originalement joyeux et de plus finement drôle.
Les Mémoires de Sarah Barnum sont précédés dune charmante préface de Paul Bonnetain et accompagnés de deux dessins de Willette.
[Brève reproduite dans l’édition du 15 décembre.]

[On trouve la même publicité dans le Voltaire du 14 décembre, la Liberté du 15.]
La Lanterne 14 décembre 1883
Extrait de la revue littéraire de Jean Bonhomme.
Les Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier viennent de paraître chez tous les libraires et déjà la première, édition en est enlevée. Cela n’a rien de surprenant, car ces trois-cent-cinquante pages étincellent d’esprit. D’esprit méchant parfois, mais baste ! le rire désarme !
Une fine préface de Paul Bonnetain et deux dessins de Willette accompagnent ce livre amusant.
Le Cri du Peuple 14 décembre 1883
Extrait de la rubrique théâtrale et littéraire À minuit de Paul Alexis (alias Trublot).
A paru Sarah Barnum, le spirituel volume que Trublot, toujours bien informé, s’enorgueillit d’avoir annoncé le premier.
Il y a une préface.
En voici un extrait :
Votre Sarah, c’est une, deux, trois, cinq et dix Sarah que nous avons connues. […] Donc, bravo et merci !
De quoi qu’tu la remercies, préfacier ?… Allons donc ! elle est plus connue que toi !… Et tu te fais de la réclame sur son dos.
[Du même auteur, édition du 16 décembre :]
Les Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier. — Déjà la première édition en est enlevée. Rien de surprenant, car ces trois-cent-cinquante pages étincellent d’esprit. D’esprit méchant, parfois, mais baste ! le rire désarme.
Deux dessins de Willette accompagnent ce livre amusant.
[Du même auteur, édition du 17 décembre :]
À la suite de l’éreintement de l’ami Mirbeau, dans les Grimaces, ce matin — éreintement à fond de train sur les Mémoires de Sarah Barnum — Mme Marie Colombier, qui est une femme d’esprit, vient d’envoyer une invitation à dîner à Mirbeau, pour ce soir.
Invitez Trublot, Marie… si Bonnetain n’y est pas !
[Il consacre sa rubrique à l’affaire de la rue de Thann dans l’édition du 21 décembre.]
Le Soir 15 décembre 1883
Encart publicitaire.
Sarah Barnum ? Qu’est-ce que cette Sarah Barnum ? Sarah Barnum, c’est une étoile dont Mme Marie Colombier vient d’écrire l’histoire. Il faut lire ce livre assurément très décolleté, mais amusant au possible et spirituel en diable.
Les Mémoires de Sarah Barnum sont précédés d’une préface de Paul Bonnetain, et accompagnés de deux dessins de Willette.
Les Grimaces 15 décembre 1883
Article d’Octave Mirbeau, qui s’emporte d’indignation contre le contenu du livre, l’inaction de la police et de la justice, et suggère aux victimes en particulier à Maurice Bernhardt de réparer lui-même l’injure en administrant une fessée publique à Marie Colombier.
Un crime de librairie
Un livre vient de paraître. Le livre s’appelle : Sarah Barnum. M. Paul Bonnetain, l’auteur de Charlot s’amuse, l’a écrit ; Mlle Marie Colombier, une vieille actrice, l’a signé. Ce livre est tellement ignoble, il contient tant d’infamies, tant d’insultes, tant de mensonges, tant de lâchetés et tant de boue, qu’aucun éditeur, redoutant sans doute des représailles méritées, n’a osé mettre son nom au bas de la couverture. On accuse cependant tout haut la maison Marpon et Flammarion, l’éditeur ordinaire de Mlle Colombier et de ses amis, de s’être prêtée à ce commerce du plus bas proxénétisme. Ce qu’il y a de certain c’est que cela s’achète beaucoup, et s’achète sous le regard encourageant de la police des mœurs.
J’ai dit que M. Paul Bonnetain avait écrit Sarah Barnum. L’ami reconnaissant
de Mlle Marie Colombier ne peut renier cette œuvre, car on rencontre à chaque ligne son vocabulaire habituel et la forme pénible et torturée de son style, — si l’on peut dire que cela soit du style. Le vocabulaire de M. Bonnetain se compose de peu de mots — les mots obscènes exceptés — et se borne à peu près à ceci : irradier… irradiance… irradiation… irradiement
[les Mémoires n’en comptent en réalité que trois occurrences]. Feuilletez les pages et comptez combien de fois ces mots sont employés. Puis ce ne sont que des eaux qui mettent des clapotements sombres dans la nuit
, ou bien du soleil qui met des nappes d’or
, ou la lune qui met des nappes d’argent
, etc. etc. [on ne trouve aucune de ces expressions]. Donc, M Bonnetain aura beau dire : Je ne suis pas l’auteur de ce livre
, M. Bonnetain mentira.
Sarah Barnum, œuvre de la rancune d’une fille et de la complaisance très définie d’un monsieur, a la prétention de raconter la vie privée de Mme Sarah Bernhardt. Ce qu’il y a d’ordures entassées là, vous ne l’imaginez pas.
On accuse cette femme de toutes les vilenies, de toutes les prostitutions, de tous les crimes même ; on fait le compte de ses amants, on établit les sommes qu’ils ont payées, on détaille les plaisirs qu’ils ont goûtés ; on dévoile leurs habitudes, leurs vices, leurs infirmités ; on s’en prend à la famille de l’actrice ; on montre la mère vendant sa fille, la sœur vendant sa sœur, et toutes deux se prostituant l’une devant l’autre. Puis, comme si toutes ces horreurs, dont, par respect pour mes lecteurs, je n’ai donné qu’une faible nomenclature, ne suffisaient pas, on décrit par avance la mort de cette malheureuse, ivre d’absinthe, se fendant le crâne contre l’angle d’une table de nuit ; une mort hideuse, dégradante, telle que peut la souhaiter une créature hystérie de débauches, comme Mlle Marie Colombier.
À la lecture de ces pages, il vous monte aux lèvres un tel dégoût, une telle colère vous vient contre la mauvaise et lâche action de ces deux misérables, qu’instinctivement vous êtes pris d’une grande pitié pour cette femme si odieusement roulée dans de telles fanges, et vous éprouvez, vous qui ne l’aimez pas, vous qui aviez peut-être de la haine et du mépris pour elle, le besoin de la défendre.
Je défie qui que ce soit, d’échapper à ce sentiment ; je défie qui que ce soit, femme perdue ou forçat, journaliste taré ou rebut de tripot, d’oser faire l’éloge de ce livre abominable.
On dira : Mais à quoi bon parler de cela ? Vous faites de la réclame à ces coquins, et c’est ce qu’ils cherchent.
Le beau raisonnement en vérité. Il ressemble absolument à celui qui consisterait à dire aux jurés chargés de juger deux voleurs ou deux assassins : Laissez-les donc tranquilles, vous ne savez donc pas que vous attirez l’attention sur eux : ils seront ravis.
Ce n’est point comme écrivains que je parle de M. Paul Bonnetain et de Mlle Marie Colombier, c’est comme malfaiteurs de droit commun, comme malfaiteurs dangereux qu’il faut, une bonne fois, exécuter, car aucun journal ne se chargera de cette besogne.
Je me demande vraiment à quoi pense la Justice, ce que fait la police, où elle se cache, et pourquoi l’on prétend qu’elle existe, si de pareilles monstruosités peuvent impunément s’étaler au plein jour et à la pleine lumière. Pourtant, quand une fille abêtie par le vice et harcelée par la faim, la nuit, sur un trottoir ou dans un endroit public, se livre à des pratiques obscènes, ou simplement insulte les passants, vite des agents spéciaux la prennent au collet de son manteau et la conduisent à Saint-Lazare. Mlle Marie Colombier a fait pis que cette fille, et elle est libre ! Son livre ne se dissimule pas dans les poches des marchands de cartes transparentes : il est là, à toutes les vitrines des libraires, qui vomit l’outrage, qui insulte la pudeur et nargue la loi. Et Mlle Colombier est libre ! Elle cuve son infamie, tranquillement, étendue sur un divan disloqué ou courbée dans son lit banal, au lieu d’être jetée sur le grabat d’une cellule, les cheveux coupés et vêtue de la tenue de honte ! Et M. Paul Bonnetain qui s’est prudemment caché sous la signature de Mlle Colombier, s’épanouit à Tortoni, une cigarette aux dents, et, souriant, fait des mots, et rumine sa reconnaissance
.
Je me demande aussi à quoi pensent les personnages désignés, nommés, caricaturés et diffamés par ce couple de gredins, — des ambassadeurs, des maréchaux de France, des maris — et pourquoi ils n’exigent pas la saisie du livre, comme on exigea, celle des Mémoires de M. Horace de Viel-Castel, qui étaient loin pourtant d’être aussi immondes et aussi outrageants.
Je me demande surtout ce qu’attend M. Maurice Bernhardt, pour tirer des deux insulteurs de sa mère une vengeance éclatante et terrible à laquelle tout le monde applaudira.
Et je le dis, sincèrement. Si j’étais M. Maurice Bernhardt, — ce n’est pas un vœu que j’exprime, — je prendrais un marteau et j’irais fendre le crâne de M. Bonnetain ; puis traînant Mlle Colombier dans un endroit public, je trousserais ses jupes et montrerais à la foule son vieux derrière ridé, flétri et souillé, sur lequel j’appliquerais une formidable et rouge fessée.
L’Événement 16 décembre 1883
Extrait du Courrier de Paris d’Aurélien Scholl.
On peut voir en ce moment dans les vitrines des libraires une large feuille de vigne qui s’étale au milieu des nouveautés.
Cette feuille de vigne cache les Mémoires de Sarah Barnum, par Marie colombier, avec une préface de notre confrère Paul Bonnetain, qui trouve tout naturel que Marie Colombier s’amuse. L’étonnant Willette, l’Edgar Poe du dessin, a illustré ce volume d’un squelette à chignon et d’un cercueil à grelots.
En se vengeant d’une ancienne camarade dont elle avait sans doute à se plaindre, Mlle Colombier a eu le tort grave d’éclabousser d’honnêtes gens qui n’avaient rien à voir dans ses affaires.
Il y a dans les Mémoires de Sarah Barnum quelques scènes terribles et d’un parisianisme étrange.
La petite Reine, la Cendrillon de la famille, devient jolie en grandissant. Ce qu’elle a de plus beau, c’est une chevelure tissée d’or et de soie.
[Suit la fin du chapitre IV :]
Un matin, comme elle se peignait…
L’Opinion nationale 18 décembre 1883
Extrait de la Causerie littéraire (en feuilleton) de Camille Delaville.
Depuis quelques jours, Paris est inondé des exemplaires d’un livre intitulé Sarah Barnum, dont la couverture est illustrée par le dessinateur du Chat Noir, Willette.
Ce livre sans nom d’éditeur a nom d’auteur Marie Colombier et pour préface quelques pages incompréhensibles à force de galimatias, signées Paul Bonnetain. Paul Bonnetain est l’auteur d’un volume malpropre dont le titre est Charlot… mais aussi bien écrit que peut l’être une élucubration de cette nature. Ce même écrivain ( ?) a fait quelques autres nouvelles, il s’en suit que nous connaissons son style. Qui a commis la préface de Sarah Barnum ? Je l’ignore, peut-être Mlle Colombier ; quant au livre lui-même, c’est Paul Bonnetain, qui est bien entendu fort lié avec la comédienne dont les chroniques firent jadis quelques scandale dans le Henri IV.
Ces chroniques furent réunies en volume, le style en étant autre que celui de Sarah Barnum, à cette époque Marie Colombier ayant un autre collaborateur.
Sarah Barnum est écrit a seule fin de nous faire savoir que Sarah Bernhardt a, dès sa première jeunesse, négligé d’entretenir dans sa cuisine et dans sa chambre à coucher le feu des vestales, ce dont nous nous étions bien un peu douté déjà, n’est-ce pas ?
Personne n’a moins caché sa vie privée que la grande artiste ! de façon que ce qui se publie sous le couvert d’une ennemie intime, jadis amie dévouée, n’apprend rien à personne ; pas plus que le récit de ses dèches successives, ou son mariage… Tout cela est du domaine public.
En vain cherche-t-on quelque chose d’inédit dans ces 332 pages, il n’y a absolument rien.
On ne nous raconte même pas l’histoire amusante de la façon dont fut constituée la fortune très honorable d’ailleurs, du jeune Maurice, par son auguste père, ni… beaucoup d’autres choses intéressantes et un peu moins connues que sa liaison avec tel comédien, tel financier ou tel tragédien. Pas un mot de l’épisode poignant des 500 fr. de Baron… rien, je le répète qui ne soit connu de Paris entier, presque de l’Europe entière.
Quelque chose de très amusant, par exemple, ce sont les épithètes destinés à flétrir la rapacité de la séduisante Juive, ses mœurs fantaisistes, et ses façons de flouer ses créanciers… c’est très amusant, seulement parce que comme nom d’auteur nous lisons : Marie Colombier, sur le livre qui relate ces faits.
Quelques chapitres sont pornographiques au plus haut point, et l’ouvrage est écrit dans le style qu’emploient des hommes pour causer après dîner, donc il aura une grande quantité d’édition et rapportera beaucoup d’argent à Mlle Colombier ce qui lui permettra… Dieu que ce mur Guilloutet est gênant !
Pour finir je veux signaler encore une omission aux auteurs de Sarah Barnum, c’est le dialogue entre Mme Favart et Sarah au foyer de la comédie française, peu de temps après l’entrée de Sarah dans la maison de Molière :
La fluette artiste, s’étirait en baillant :
— Mon Dieu que je m’emb***, dit-elle.
— Mademoiselle, dit Mme Favart, vous vous croyez guerre à l’Odéon ; ici on ne se sert pas de pareilles expressions.
— Mais non, répond Sarah je ne me trompe pas, si j’avais cru être à l’Odéon j’aurais dit : Mon Dieu que je m’emm***.
Mme Favart s’évanouit.
M. Bonnetain et Mlle Colombier ont oublié qu’à travers ses défauts et ses folies la première actrice de notre époque a toujours eu de l’esprit. Ils imaginent pour finir leur volume d’une façon neuve, que Sarah meurt vieillie, laide et pauvre dans un taudis des Batignolles. L’aimable Champsaur avait déjà imaginé une fin analogue à Dinah Samuel, il faudrait voir à trouver autre chose !
La Presse 18 décembre 1883
Extrait des Livres nouveaux d’Édouard Cavailhon. Critique positive et amusante de Sarah Barnum.
Les Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier. — Un volume mis en vente chez tous les libraires.
Il n’y a pas de nom d’éditeur sur ce livre. C’est dire qu’il présente, un côté très scabreux, par le chapelet d’attaques personnelles qu’il contient à chaque page.
Les amateurs d’anecdotes épicées sur les hommes et les femmes en vue de notre époque vont avoir beau jeu. Tout cela est bien coordonné et présenté, dans un style très séduisant. Les mots d’esprit abondent.
M. Paul Bonnetain a écrit la préface. Elle est colorée et vaillante. Il n’est pas permis à un Parisien de ne pas prendre connaissance de ces mémoires très potiniers, et les provinciaux ou les étrangers vont se délecter en pénétrant dans ces arcanes de la vie cabotine plutôt qu’artistique.
Évidemment cet éditeur universel, qu’on appelle tous les libraires
, doit tenir là un éclatant succès.
Le Figaro 19 décembre 1883
Article de Jehan Valter qui relate le duel Bonnetain-Mirbeau et donne sa version de la descente rue du Thann
.
Sarah Bernhardt
et Marie Colombier
C’est un abominable livre signé du nom d’une ancienne actrice, Mlle Marie Colombier, qui a amené toute la querelle, livre que personne n’eût voulu lire, bien certainement, si, à tort ou à raison, on ne s’était avisé de reconnaître, dans l’héroïne mise en scène par l’auteur, une personnalité des plus en vue du monde dramatique : Mme Sarah Bernhardt.
Depuis plusieurs jours déjà, à la suite d’un article très vif de M. Octave Mirbeau contre M. Paul Bonnetain, signataire d’une préface placée en tête du volume, des témoins avaient été échangés et un premier procès-verbal avait été rédigé.
M. Bonnetain avait tenu à établir tout d’abord que, bien qu’ayant écrit la préface du livre, il n’en était en aucune façon l’auteur. Ces explications admises, le duel fut décidé.
Il a eu lieu hier matin, et M. Paul Bonnetain a été blessé deux fois légèrement.
Si le livre de Mlle Marie Colombier n’eût pas eu d’autres conséquences, il est probable que nous n’en aurions pas parlé, mais le duel commencé entre hommes, hier matin, s’est continué entre femmes, hier, dans l’après-midi, et dans quelles circonstances, bon Dieu !
Justement offensée par certaines allusions du livre de Mlle Marie Colombier, Mme Sarah Bernhardt s’était rendue, hier matin, chez M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, pour lui demander si la loi ne lui donnait pas le moyen de faire saisir le livre et d’en arrêter la vente.
Sur la réponse de M. Clément, qu’il fallait d’abord qu’elle introduisit un référé et qu’elle attendît ensuite la décision des juges, Mme Sarah Bernhardt rentra chez elle.
Pendant ce temps, M. Maurice Bernhardt, jugeant que c’était à lui qu’il appartenait de venger sa mère, avait couru au domicile de M. Bonnetain ; mais là, apprenant que celui-ci se battait le matin même, il avait changé d’avis et s’était rendu, 9, rue de Thann, chez Mlle Marie Colombier.
— Je ne m’abaisserai pas à frapper une femme, lui dit-il, mais je vous préviens que, si jamais vous vous permettez de parler encore de ma mère, vous aurez affaire à moi.
De son côté, Mme Sarah Bernhardt, renonçant à obtenir la suppression du livre, avait voulu se venger d’une autre manière, et elle était partie, elle aussi, armée non d’une épée, non d’un revolver, non d’une mitrailleuse, mais d’une simple cravache, pour se rendre chez Mlle Marie Colombier.
Au moment de son départ, Sarah Bernhardt, furieuse, ne cacha pas son projet aux quelques amis qui étaient réunis chez elle : Mlle Antonine, M. Jean Richepin et M. Kerbernhardt, qui, sachant bien où commence la colère d’une femme mais non où elle finit, sautèrent dans une autre voiture derrière elle et la suivirent.
Arrivée rue de Thann, Mme Sarah Bernhardt monta d’un trait à l’appartement, pénétra brusquement dans le salon malgré la domestique, et trouvant Mlle Colombier, s’avança vers elle, et lui adressa quelques épithètes dépourvues d’aménité, en lui appliquant en pleine figure un violent coup de cravache.
Mlle Colombier n’était pas seule. Il y avait chez elle M. Jehan Soudan et Mlle Marie Defresne. Au moment où M. Jehan Soudan allait s’élancer sur Sarah pour la maîtriser, M. Jean Richepin, qui venait à son tour de faire irruption dans le salon, le saisissait à la gorge et le tenait en respect. Quelques secondes après, MM. Maurice Bernhardt, Kerbernhardt, et Mlle Antonine arrivaient à leur tour.
Quant à Mlle Colombier, elle s’était enfuie poursuivie de pièces en pièces par Sarah qui enfonçait les portes, renversait les meubles, brisait les étagères, cravachant toujours sa victime, chaque fois qu’elle parvenait à l’atteindre. Enfin, Mlle Colombier réussit à s’échapper par un escalier de service et Sarah Bernhardt épuisée, mais vengée, se retira.
En passant devant la concierge, elle lui tendit sa cravache en disant :
— Elle me vient du maréchal Canrobert, mais je la donne à Mlle Colombier comme souvenir !
Une heure plus tard, Sarah Bernhardt répétait Nana-Sahib, à la Porte-Saint-Martin.
Le Soir 19 décembre 1883
Extrait des Dernières nouvelles.
On nous communique les procès verbaux suivants :
À la suite de l’article intitulé : Un crime de librairie, qui a paru dans le numéro des Grimaces du 15 décembre 1883, M. Paul Bonnetain, se jugeant offensé, a chargé le prince Bojidar Karageorgevitch et M. le marquis de Talleyrand-Périgord d’aller demander à M. Octave Mirbeau, auteur de l’article, une rétractation ou une réparation par les armes.
M. Octave Mirbeau a prié deux de ses amis de faire savoir qu’il refusait toute espèce de satisfaction si les mandataires de M. Paul Bonnetain n’étaient pas en mesure d’affirmer sur l’honneur que leur client n’avait eu aucune part de collaboration dans le livre de Mlle Marie Colombier.
Le prince Bojidar Karageorgevitch et M. le marquis de Talleyrand-Périgord, après avoir consulté M. Paul Bonnetain, se sont portés garants de la parole d’honneur de ce dernier, affirmant qu’il n’avait point collaboré au livre de Mlle Marie Colombier.
En conséquence de quoi, M. Octave Mirbeau a consenti a accorder une réparation par les armes à M. Paul Bonnetain.
Les conditions suivantes ont été arrêtées :
L’arme choisie est l’épée de combat, avec le gant de ville à volonté. Le combat ne cessera que lorsque l’un des deux adversaires sera dans l’impossibilité de continuer, constatée par le médecin.
Paris, 17 décembre 1883.
Pour M. Paul Bonnetain :
- Prince Karageorgevitch.
- Marquis de Talleyrand-Périgord.
Pour M. Octave Mirbeau :
- Paul Hervieu.
- Et. Grosclaude.
En conformité du procès-verbal qui précède, la rencontre a eu lieu aujourd’hui, à onze heures du matin. M. Gregori remplaçait comme témoin M. Grosclaude, empêché à la dernière heure par raison majeure.
À la première passe, M. Bonnetain, légèrement atteint à l’avant-bras, a demandé à continuer le combat. À la quatrième reprise, M. Bonnetain a reçu au bras une deuxième blessure qui, de l’avis formel des médecins, a rendu la continuation du combat impossible.
Paris, 18 décembre 1883.
Pour M. Octave Mirbeau :
- Paul Hervieu.
- L. Gregory.
Pour M. Paul Bonnetain :
- Prince Karageorgevitch.
- Marquis de Talleyrand-Périgord.
[Les deux procès-verbaux furent également publiés dans le Gaulois, le Moniteur universel du 19 décembre et dans l’Événement du 20 décembre.]
Le Clairon 19 décembre 1883
Article de Charles Rivière (alias Ladiane), qui décrit la descente de la rue de Thann.
Bien parisien !
Une histoire bien parisienne est en train de ne passer à l’heure qu’il est.
Il y a quelques jours paraissait un volume signé par Mlle Marie Colombier, intitulé Sarah Barnum, et dans lequel Mme Sarah Bernhardt était, paraît-il, visée, égratignée et même diffamée.
Cet ouvrage est gros d’orages, il faut le croire, car il a eu pour premier résultat un duel entre M. Bonnetain, l’auteur de sa préface, et M. Mirbeau, qui l’avait apprécié sévèrement dans son journal. Au cours de la rencontre, M. Bonnetain a reçu un léger coup d’épée.
Mais ce n’est pas tout. Mme Sarah Bernhardt n’étant pas défendue par les lois, a voulu se faire justice elle-même, comme Mme Agar dans la Glu [drame de Jean Richepin créé le 27 janvier 1883 à l’Ambigu].
Hier, à trois heures de l’après-midi, Mlle Marie Colombier recevait chez elle, 9, rue de Thann, Mlle Marie Defresne, artiste dramatique, et M. Jehan Soudan, qui, à la veille de se rendre en Espagne, était venu faire une visite d’adieux.
Tout d’un coup,la porte s’ouvre bruyamment, et M. Maurice Bernhardt apparaît, la canne à la main.
Mlle Marie Colombier, interloquée, balbutie :
— Que demandez-vous ? Quelle singulière façon de se présenter !
— Mademoiselle, vous n’êtes qu’une fille.
— Monsieur, je répondrai à Madame votre mère ; mes démêlés avec Mme Sarah Bernhardt ne regardent qu’elle et moi ; vous n’avez pas à intervenir.
— Je vous répète que vous n’êtes qu’une fille, je vous cravacherai à la première occasion.
Sur ces entrefaites, MM. Ker Bernhardt, cousin de Mme Sarah Bernhardt, et Stevens, fils du peintre bien connu, apparaissent dans le salon, engagent M. Maurice Bernhardt à se retirer et l’emmènent.
Quelques minutes plus tard, Mlle Marie Colombier entend dans l’antichambre un bruit de voix. La camériste s’efforce de défendre l’accès des appartements de sa maîtresse à plusieurs personnes qui insistent avec énergie.
Une violente altercation éclate, les pas se rapprochent, les voix résonnent, aigues et irritées.
La porte s’ouvre une seconde fois avec fracas, et Mme Sarah Bernhardt elle même, brandissant un poignard, M. Jean Richepin, armé d’un couteau de cuisine, M. Maurice Bernhardt, toujours avec sa canne, envahissent le salon.
Une lutte homérique s’engage. Mlle Marie Colombier se défend comme elle peut, avec le parapluie de M. Jehan Soudan, qui, de son côté, s’efforce, des pieds et des mains, de repousser les assaillants.
M. Jean Richepin, apercevant le dessin de Willette, qui est reproduit sur la couverture de Sarah Barnum, fait voler le cadre en éclats et lacère l’œuvre du dessinateur.
Puis il se retourne contre M. Jehan Soudan, et lui porte un coup de couteau qui l’atteint, peu gravement d’ailleurs, à la face antérieure du poignet droit.
Cependant, Mlle Marie Colombier s’est échappée.
Alors commence une poursuite indescriptible.
Les justiciers courent et bondissent à travers l’appartement.
D’un coup d’épaule, M. Jean Richepin fait sauter une porte.
— Mille francs pour toi, dit-il, à la camériste morte de peur, si tu m’indiques la retraite de ta maîtresse. Où est-elle, que je lui ouvre les boyaux ?
— Où est cette fille ? crie M. Maurice Bernhardt.
Quant à Froufrou, elle assouvit sa rage dans le cabinet de toilette : elle met en lambeaux les robes et les jupes de son ennemie.
La salle à manger est livrée au pillage : partout des bibelots en miettes, et des débris de vaisselle.
Enfin, après avoir satisfait leur juste colère, Mme Sarah Bernhardt et ses défenseurs se sont retirés.
Épilogue : M. Jehan Soudan va envoyer ses témoins à M. Richepin.
M. Prudhomme dirait que tout cela est très regrettable.
Mettons que c’est bien parisien, et n’en parlons plus.
Le Figaro 20 décembre 1883
Extrait du Courrier de Paris d’Albert Wolff.
Certes, Sarah Bernhardt eût mieux fait de rester chez elle, de s’envelopper dans sa dignité de grande artiste et de laisser le dédain public faire justice d’un livre abominable. Mais on ne peut pas demander, à une femme déjà atteinte de névrose et surexcitée encore par les dernières répétitions d’une création importante de conserver le sang-froid. Maintenant le mal est fait ; le volume dont personne n’avait parlé se vend ; c’est Sarah qui l’aura voulu ainsi ; la colère est toujours mauvaise conseillère. Voilà le scandale qui éclate formidable. Invasion du domicile de Marie Colombier et scènes violentes dont vous avez lu le récit hier. Et nous voici forcés malgré nous de parler de l’odieux livre et de celle qui n’a pas craint de le signer. Eh bien, soit ! Jamais rien de plus abominable n’a été écrit en aucune langue ; jamais un si grand nombre d’obscénités n’a été vendu à la fois chez un libraire, C’est la Philosophie du boudoir dans la vie d’une grande artiste ; c’est la carte transparente dans toute son abjection, sans art, sans dessin, grossière et malpropre. Tout Paris défile dans ce bouquin, et pour chaque pseudonyme très transparent une éclaboussure ; pour Sarah, puisque c’est elle qu’on a voulu peindre, toutes les abjections et tous les outrages. Aucune considération n’a arrêté l’auteur, ni la pudeur de la femme, ni le sens moral, ni le respect qu’on doit au lecteur et encore moins la crainte d’une poursuite judiciaire de la part du Parquet pour outrages aux bonnes mœurs. S’il pouvait y avoir une excuse pour un tel attentat au goût public, on la trouverait dans l’insouciance de Marie Colombier, qui publie cela sans se douter qu’elle tombe sous la réprobation de tous les honnêtes gens.
Pourquoi a-t-elle écrit ce livre odieux ? Pour se venger de Sarah, dont Mlle Colombier prétend avoir à se plaindre ; il y a sous cette vengeance de Peau-Rouge une petite question d’intérêt et quelques froissements d’amour-propre, pas plus ! De là une haine formidable, un désir de se venger n’importe comment, par les plus abominables moyens : la calomnie et la délation. Haine d’artiste, qui veut atteindre la plus grande comédienne de ce temps, haine impitoyable, haine sans un sentiment humain, haine de la femme et de l’ambition déçue à la fois, c’est-à-dire de l’essence de haine dans laquelle un chimiste, en l’analysant, trouverait tous les mauvais instincts et tous les venins.
Ce livre est le couronnement de la littérature nauséabonde au milieu de laquelle nous vivons ; après les amours secrètes de Napoléon, qu’on a laissé afficher sur les murs, l’heure devait sonner fatalement où l’on passerait aux amours des particuliers ; aujourd’hui, c’est une grande artiste qui est atteinte ; demain, les femmes du monde seront éclaboussées ; il n’y a pas de raison pour qu’on ne vende pas publiquement tous les secrets de famille. Vérité ou mensonge, la sécurité n’existe plus. Si ce sont là les conséquences de la liberté de la presse et de la librairie, si le magistrat est désarmé, si la police ne peut plus nous protéger, en avant la cravache, le poignard et le revolver. Nous marchons à grands pas vers cette ère de la civilisation où les égouts charrieront des cadavres vers le grand collecteur.
Il ne faut pourtant pas rendre Marie Colombier plus responsable qu’elle ne doit l’être. Cette malheureuse se figure sincèrement qu’elle est dans le mouvement et qu’elle apporte un document de plus au grand ensemble de la saleté littéraire. N’est-ce pas la mode de publier les livres les plus abominables ! Eh bien, quoi ! Pourquoi n’en ferait-elle pas autant ? À l’ouvrage donc et tachons de gagner un peu d’argent avec des obscénités ! Pauvre marquis de Sade, gentilhomme calomnié ; si tu revenais parmi nous, l’Académie te décernerait un prix de vertu !
Pour comprendre la colère de Sarah Bernhardt, faites donc à l’auteur l’aumône de trois francs et achetez le volume ; il se vend chez tous les éditeurs, car aucun d’eux n’a voulu mettre son nom sur la couverture. Quelques pages au hasard vous expliqueront alors que Sarah soit partie en guerre comme une folle qu’elle est toujours, et que cette fois elle avait le droit d’être. Vous comprendrez alors que, ivre de fureur, elle ait frappé à tort et à travers, qu’elle ait brisé les meubles, déchiré les robes et mis l’appartement de Mlle Colombier à sac ; vous le comprendrez si bien que je défie Marie Colombier de porter plainte, car il ne se trouvera aucun magistrat pour condamner cette femme insultée, cette mère qu’on force à rougir pendant trois-cents pages devant son fils, cette grande artiste dont on fouille le passé avec le désir d’y trouver des hontes et de les étaler.
Oui. C’est abominable et c’est une femme qui écrit cela, une femme de théâtre qui a eu des débuts difficiles, qui devrait comprendre ce qu’il y a souvent de misères et de douleurs dans la vie d’une jeune fille que le destin jette dans la carrière des théâtres, sans un appui, sans un exemple, sans une espérance pour le lendemain. Et lors même que toutes ces histoires scandaleuses seraient vraies, ce que je ne crois pas, ce serait encore un crime de les dévoiler, sans pitié, sans remords, sans qu’un sentiment humain arrête la plume dans cette œuvre de basse vengeance. Et tout cela pour quelques gros sous promis et non émargés. C’est de la folie furieuse !
Oui, c’est de la folie, car j’ai connu cette Marie Colombier bonne fille, et rien ne faisait prévoir en elle ce démon déchaîné sur sa proie. Un jour, elle s’est amusée à écrire des histoires scandaleuses dans une feuille qui a disparu ; les badauds s’attroupèrent autour de cette baraque ; cela flatta la vanité de cette actrice qui avait renoncé au théâtre ; elle a cru que c’était arrivé, et la voici entrée dans la littérature ou dans quelque chose qui en a l’air. Puis, elle s’est prise au sérieux, et insensiblement elle a roulé sur la pente savonnée du scandale et de la diffamation. À diverses reprises, j’ai eu la visite de Mlle Colombier ; elle venait me prier de parler un peu de ses ouvrages, et, comme circonstance atténuante de sa conduite, je dois ajouter qu’elle ne comprenait pas du tout pourquoi je refusais de m’occuper de sa littérature.
Une femme qui a été fort jolie, et qui l’est encore à ses heures, trouve toujours une petite cour d’hommes pour rire de ses bêtises. Tel était le cas de cet écrivain considérable. Dans les conversations que j’eus avec elle, je perdis mon temps à vouloir prouver à Mlle Colombier qu’elle faisait un métier condamnable et que cela finirait mal ; tranquillement elle me répondait qu’elle faisait comme les autres, qu’elle réunissait des documents et que, elle Colombier, était bien libre de faire pour le monde des théâtres ce que Alphonse Daudet, par exemple, avait fait pour les Rois en exil. Oui, cette malheureuse personne était convaincue qu’elle faisait de la littérature moderne. C’était à se tordre.
Le livre que Marie Colombier a consacré à Sarah Bernhardt, ou dans lequel on prétend à tort ou à raison qu’elle a visé la grande artiste, ne prête plus à rire. Si un homme l’avait signé, on rougirait de le saluer ; mais c’est une femme : cela suffit pour arrêter la colère ; si coupable que soit l’auteur de ce volume, c’est une femme : elle échappe donc au débordement d’une indignation profonde de la part du journaliste. Aucun homme n’eût d’ailleurs écrit ce misérable pamphlet, non qu’il craignît un coup d’épée qu’il y a toujours quelque honneur à donner ou à recevoir, mais parce qu’il aurait jugé qu’il ne peut y avoir pour un homme en France de plus grand déshonneur que de s’attaquer à la vie intime d’une femme. Il n’est pas plus méprisable d’inventer sur une femme en vue des histoires scandaleuses qui peuvent porter atteinte à sa dignité que de les raconter si elles sont véritables. Un homme aurait compris qu’un tel métier le ferait tomber sous le mépris universel. Seule, une femme pouvait tenter cette aventure, parce qu’en vertu de son sexe, elle se sentait, en quelque sorte, irresponsable.
Or, la situation faite aux personnes vilipendées est bien simple. Que faire contre cette littérature de femme ? On ne peut pas la bâtonner comme on ferait à un homme qui traînerait ses contemporains dans la boue de toutes les calomnies et de toutes les obscénités. Rien à chercher du côté de la loi qui est sans armes ; alors une femme comme Sarah Bernhardt se fait justice elle-même ; elle prend une cravache militaire, offerte par un noble guerrier, et va, à domicile, cingler la figure de l’auteur de ce livre ; elle a eu tort assurément, mais enfin cela devait finir ainsi, et c’est un miracle que la littérature scandaleuse qui sévit dans ce Paris jadis si fin, si délicat et si galant, n’ait eu pour résultat que cette bouffonnerie. Cela pouvait finir plus mal.
Personnellement, je n’ai pas la moindre animosité contre Mlle Colombier ; elle est un produit de notre temps ; elle est inconsciente du mal qu’elle fait et elle ne se doute pas de la réprobation universelle qui s’élève d’un bout à l’autre de la grande ville. C’est que Sarah n’est pas seulement une femme distinguée qui, par cela même, devrait être à l’abri de si bas outrages ; elle est de plus une très grande artiste, la plus grande depuis Rachel et Dorval, dont elle a hérité le double talent ; le public lui est redevable de bien des émotions et le public n’aime pas qu’on brise ses idoles. Je ne crois pas me tromper en prédisant que, ce soir même, toute la salle se lèvera à l’entrée de Sarah et lui prouvera, par une longue acclamation, qu’elle est sous la sauvegarde du sentiment public ; que tous réprouvent hautement le scandale qui a éclaté, sans qu’elle le cherchât, autour de son nom, à l’heure où elle ne demandait plus la renommée qu’à son art.
Il est regrettable surtout pour Mlle Marie Colombier que ce livre ait paru. La grande artiste qui y est visée ne souffrira pas des insultes qu’elle a reçues au moment où elle ne pensait qu’à la création nouvelle qui la fait reparaître ce soir même devant nous. Que Sarah se rassure : Tout Paris a ressenti la même indignation ; tout Paris effacera ce soir par de longs applaudissements jusqu’au souvenir de l’outrage reçu.
Je ne prendrai pas congé de Mlle Marie Colombier sans lui donner un sage avis. On me dit qu’elle se présente à la Société des gens de lettres sous le patronage de deux aimables sceptiques, deux hommes d’esprit, qui hésiteront peut-être à protéger cette candidature maintenant. La Société des gens de lettres n’est, à la vérité, qu’une association commerciale ; les éléments qui la composent sont nombreux et variés. Les uns sont séparés des autres non pas seulement par le degré de talent, qui ne compte pas dans la République des lettres, mais par les opinions et le courant. Mais si divisés que nous soyons, sur un point nous sommes d’accord, à savoir que, pour être reçu parmi nous, il faut du moins ne rien avoir fait qui puisse être considéré comme un déshonneur pour notre profession.
Le livre de Mlle Colombier lui ferme à jamais l’accès à une Société littéraire. Je ne veux pas la juger trop sévèrement et lui faire entendre de trop dures paroles. Je la crois inconsciente du scandale inouï qu’elle a provoqué, inconsciente du mal qu’elle a fait et de la révolte qui gronde contre elle dans tous les esprits sains. Si j’avais l’avantage d’être un ami de Mlle Colombier, je lui conseillerais de redevenir femme, et femme intelligente, après avoir été un moment la plus odieuse des pamphlétaires. La femme a cet avantage de pouvoir avouer ses torts, sans qu’on l’accuse de lâcheté. Que Mlle Colombier use de ce privilège pour se réconcilier, non avec Sarah, ce qui est impossible, mais avec l’opinion publique qui lui est hostile, qu’elle le sache bien. J’aimerais mieux pour Mlle Colombier qu’elle avouât avoir agi légèrement que de la voir persévérer par son silence dans une situation qui la fait soupçonner d’avoir, de parti pris, agi misérablement. Dans quelque condition de la vie qu’on se trouve placé, on ne peut pas indéfiniment renoncer à l’estime de ses contemporains.
Le Clairon 20 décembre 1883
Extrait de la Soirée parisienne de Maurice Ordonneau, qui imagine avec humour les représailles de Marie Colombier faisant irruption dans le théâtre de Sarah Bernhardt armée d’une mitrailleuse.
Un scandale. — Hier soir, la rue de Bondy, d’ordinaire si calme et si paisible, était mise en émoi par un incident qui eût pu avoir les plus funestes conséquences.
On répétait généralement Nana-Sahib à la Porte-Saint-Martin, et le concierge du théâtre avait reçu l’ordre formel de ne laisser entrer personne dans la salle, la répétition devant avoir lieu à huis clos.
L’ordre avait été exécuté à la lettre et la salle n’était pas tout à fait comble.
Vers dix heures, une dame voilée se présenta.
— Votre laissez passer ? lui dit le cerbère farouche.
— Je n’en ai pas, mais j’ai été pendant quinze ans l’une des meilleures amies de Sarah… et je passe !
Le concierge, sans défiance, laissa, en effet, passer l’inconnue.
Mais à peine celle-ci avait-elle pénétré sur la scène, qu’elle sortit une mitrailleuse dissimulée sous son manteau, et se disposa à faire feu sur l’éminente tragédienne. MM. Marais et Richepin n’eurent que le temps de saisir et d’arrêter le bras de l’inconnue.
Le public, ahuri, n’avait pu encore s’expliquer si cet incident était ou n’était point dans la pièce, lorsqu’un jeune homme et une seconde inconnue firent irruption sur le théâtre et saisirent à la gorge MM. Richepin et Marais. Pendant ce temps, l’inconnue, exaspérée, s’était dégagée des mains qui l’étreignaient, et déchirait les décors avec ses ongles et ses dents, brisait les accessoires, et essayait, par moment, de décharger sa mitrailleuse.
On frémit en songeant aux conséquences funestes qu’aurait eues cette scène épouvantable, sans la présence d’esprit de Mme Sarah Bernhardt.
La célèbre tragédienne parvint à se dissimuler quelques instants dans le tuyau d’une pipe qu’un figurant avait, par bonheur, laissé tomber non loin du champ de bataille, et l’inconnue n’apercevant plus son ennemie, dut se retirer sans avoir consommé le forfait qu’elle méditait sans doute.
En passant devant le concierge, elle lui tendit sa mitrailleuse en disant :
— Elle me vient du maréchal Le Bœuf, mais je la donne à Mme Sarah Bernhardt comme souvenir !
Une heure plus tard, l’inconnue préparait une centième édition de Sarah Barnum.
C’était Mlle Marie Colombier !
Le Temps 20 décembre 1883
Très bon résumé, drôle et précis, de tous les incidents de la journée du 18 décembre.
Mme Sarah Bernhardt et Mlle Marie Colombier
Mlle Marie Colombier, ex-artiste de l’Odéon qui voyagea en Amérique avec Mme Sarah Bernhardt, a publié dernièrement un livre qui a pour titre Sarah Barnum. Le titre ainsi que les détails qu’il renferme sont pleins d’allusions transparentes à l’adresse de Mme Sarah Bernhardt et de ses amis. Le livre est précédé d’une préface élogieuse de M. Paul Bonnetain.
M. Mirbeau ayant, dans les Grimaces, apprécié avec vivacité la préface en question, M. Bonnetain lui a envoyé ses témoins, lesquels, avec les témoins de M. Mirbeau, publient les deux procès-verbaux qui suivent.
À la suite de cette publication, a eu lieu un premier incident dont les différentes phases sont racontées dans les deux procès-verbaux qu’on va lire.
[Suivent les deux procès-verbaux relatant le duel Bonnetain-Mirbeau, tels que publiés par le Soir du 19 décembre.]
Second incident, moins sanglant que le précédent, mais plus piquant.
Se jugeant offensée par les allusions du livre de Mlle Marie Colombier, Mme Sarah Bernhardt s’était rendue hier matin chez M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires. Elle lui demanda si la loi ne lui fournissait pas les moyens de faire saisir le livre. M. Clément répondit qu’il fallait d’abord introduire un référé et attendre la décision des juges. Mme Sarah Bernhardt se retira.
De son côté, à trois heures de l’après-midi, M. Maurice Bernhardt se présentait chez Mlle Marie Colombier, 9, rue de Thann, qui recevait alors chez elle Mlle Marie Defresse, artiste dramatique, et M. Jehan Soudan. M. Maurice Bernhardt était suivi de MM. Ker Bernhardt, cousin de Mme Sarah Bernhardt, et Stevens, fils du peintre bien connu. Il pénètre dans le salon, la canne à la main. Mademoiselle Marie Colombier, s’écrie-t-il, vous êtes une fille. — Monsieur, mes démêlés avec Mme Sarah Bernhard ne regardent qu’elle et moi, vous n’avez pas à intervenir. — Je vous répète que vous n’êtes qu’une fille je ne m’abaisserai pas à vous frapper, mais je vous préviens que, si jamais vous vous permettez de parler encore de ma mère, vous aurez affaire à moi.
Après cette démonstration, les amis de M. Maurice Bernhardt l’ont emmené.
Ce n’est pas tout. Mme Sarah Bernhardt, dont la visite faite à M. Clément n’avait point calmé la colère, avait résolu de se venger et elle était partie de son hôtel de la rue Fortuny pour se rendre chez Mlle Marie Colombier. Elle avait dans les mains une cravache. Au moment de son départ, vers trois heures et demie, elle ne cacha pas son projet aux amis qui étaient réunis chez elle, Mlle Antonine, et M. Jean Richepin, qui sautèrent dans une autre voiture derrière elle et la suivirent.
Arrivée rue de Thann, Mme Sarah Bernhardt monta d’un trait à l’appartement de Mlle Marie Colombier et pénétra dans le salon, agitant sa cravache et brandissant un poignard. Où est-elle, que je la tue, que je l’assomme, que je l’éventre !
M. Jehan Soudan s’élance entre les deux femmes. M. Jean Richepin se précipite sur lui, le saisit à la gorge et brandit un couteau de cuisine en s’écriant : Je te tire les boyaux du ventre !
Cependant, Mlle Colombier s’enfuyait, poursuivie de pièce en pièce par Mme Sarah Bernhardt, qui enfonçait les portes, brisait tout dans le cabinet de toilette, mettait en pièces les robes et les costumes. Dans la salle à manger, les amis de Mme Sarah Bernhardt et ceux de Mlle Marie Colombier se livrent pendant ce temps à une lutte homérique : partout des bibelots en miettes et des débris de vaisselle.
Mlle Colombier réussit néanmoins à s’échapper par un escalier de service. Mme Sarah Bernhardt se retire alors avec ses amis.
Le Figaro raconte qu’en passant devant le concierge elle lui tendit sa cravache en disant : Elle me vient du maréchal Canrobert, mais je la donne à Mlle Colombier, comme souvenir.
Le Clairon annonce d’autre part que M. Jehan Soudan va envoyer ses témoins à M. Richepin.
[L’édition du 22 décembre reproduit la lettre de Marie Colombier à Albert Wolff publiée dans le Figaro du 21 décembre.]
Le Soir 20 décembre 1883
Résumé de la descente de la rue de Thann d’après le Gil Blas et le Figaro ; suivi de la lettre des témoins de Jehan Soudan l’informant que Jean Richepin refusait le duel.
Entre femmes
Il y a quelques jours à peine paraissait un livre signé du nom de Mlle Colombier, et portant pour titre : Mémoires de Sarah Barnum.
À tort ou à raison, dans cet ouvrage, où sont racontées toutes les péripéties plus que scabreuses de l’existence d’une actrice, Mme Sarah Bernhardt ayant cru se reconnaître sous les traits de l’héroïne mise en scène, en conçut un vif ressentiment contre l’auteur.
Hier matin, elle se fendit donc chez M. Clément, commissaire au délégations judiciaires, pour lui demander si la loi ne lui donnait pas le moyen de faire saisir le livre et d’en arrêter la vente.
Sur la réponse de M. Clément qu’il fallait d’abord qu’elle introduisît un référé et qu’elle attendit ensuite la décision des juges, Mme Sarah Bernhardt rentra chez elle.
Mais sa colère n’était pas apaisée, on va en juger.
Il était environ trois heures de l’après-midi quand un coup de sonnette retentissait à l’entresol de la maison portant le n° 9 de la rue de Thann, où habite Mlle Colombier.
Mlle Colombier était dans son boudoir avec deux visiteurs, M. Jehan Soudan et Mlle Marie Defresne, lorsque la femme de chambre vint annoncer que trois messieurs demandaient à parler à madame.
— Eh bien ! faites entrer ! répondit Mlle Colombier en se levant.
On ouvrit la porte du salon et MM. Maurice Bernhardt, Stevens et Kern Bernhardt pénétrèrent dans la pièce.
— Qu’y a-t-il pour votre service, demanda la maîtresse de la maison aux jeunes gens.
— Il y a, s’exclama alors M. Maurice Bernhardt d’une voix tremblante, que j’ai à vous dire que vous êtes une fille…
— Monsieur, vous êtes le fils de Mlle Sarah Bernhardt, je n’ai rien à répondre.
— Madame, vous êtes une fille, et je viens vous dire que la première fois que vous recommencerez… je vous cravacherai.
Mme Marie Colombier fit un pas en avant :
— Eh bien, monsieur, qu’attendez-vous ?
— J’attends… j’attends… d’être en public. Alors, je vous cravacherai quand il y aura beaucoup de monde.
— Vous trouvez qu’il n’y en a pas assez ?
— Madame… vous êtes une fille.
— Vous l’avez déjà dit.
L’entretien en était là, lorsqu’il fut interrompu par l’arrivée de la domestique, qui venait annoncer à M. Stevens que son père le minaudait tout de suite.
M. Stevens fils parti, le dialogue continua.
— Oui, madame, vous êtes une fille… Si vous avez un ami, quelqu’un qui veut prendre votre défende, je suis prêt à me battre avec lui !
À ce moment, M. Kern Bernhardt ayant aperçu une miniature de Mme Sarah Bernhardt, encadrée et accrochée, l’arracha violemment et la foula aux pieds.
— Monsieur, je vous défends… dit M. Soudan.
Mais Marie Colombier :
— Laissez faire… Cela ne regarde que moi ; pas plus contre monsieur que contre un autre, je ne permets qu’on prenne ma défense.
Se trouvant seulement en présence de Mlle Colombier, les deux messieurs se retournèrent et quittèrent la place.
Il y avait à peine quelques minutes que cet incident venait de se passer, qu’un bruit de voix retentit dans l’antichambre. Après avoir prêté l’oreille, Mlle Colombier ouvrit la porte du boudoir. Aussitôt, Mme Sarah Bernhardt, agitant une cravache et brandissant un poignard, se précipita vers Mlle Colombier.
— Ah ! la voilà ! cria-t-elle. Il faut que je la tue !
M. Soudan veut s’élancer entre les deux femmes ; mais, à ce moment, M. Richepin, qui accompagnait Mme Sarah Bernhardt, se rue sur M. Soudan et crie :
— Il faut que je te tire les boyaux du ventre !
Une lutte s’engage entre les deux hommes ; M. Soudan est blessé légèrement à la main droite.
Mais Mme Sarah Bernhardt, libre de ses actions s’élance vers la porte du salon derrière laquelle s’est réfugié Mlle Colombier ; elle cherche à l’ouvrir sur la fugitive. La porte cède, emprisonnant Mlle Colombier dans les plis de la portière et les rideaux d’une fenêtre et ainsi la dissimulant complètement.
Mme Sarah Bernhardt, suivie de M. Richepin, de son fils et de son neveu, passe sans voir Mlle Colombier.
Dans cette poursuite à travers l’appartement, Mme Bernhardt brise des assiettes pendues aux murs de la salle à manger ; M. Richepin enfonce une porte et offre à la bonne cinquante louis pour qu’elle consente à dévoiler la retraite de sa maîtresse.
Enfin, après avoir en vain exploré tout l’appartement, la troupe des assaillants disparaît dans l’escalier, tandis que Mlle Colombier, toute pâle, sort du rideau devenu son sauveur.
Tel est le récit du Gil Blas ; d’autre part, suivant le Figaro, Mlle Colombier aurait reçu une foule de coups de cravache de Mme Sarah Bernhardt. Ce que nous pouvons dire, c’est que Mme Colombier, que nous avons vue, n’en porte pas de marque.
Tel est le premier acte de cette tragi-comédie ; le second se déroulera, dit-on, en cour d’assises.
Nous recevons communication des lettres suivantes :
Paris, 19 décembre 1883.
Mon cher ami,
Tu nous a chargés d’obtenir de M. Richepin une réparation par les armes des violences auxquelles il s’était livré sur toi chez une dame où tu étais en visite.
Nous nous sommes présentés aujourd’hui, à quatre heures, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où nous savions trouver M. Richepin.
Après lui avoir fait passer nos cartes avec la mention :
De la part de M. Jehan Soudan, nous avons été introduits auprès de lui, et ce n’est pas sans étonnement que nous nous sommes trouvés en présence de trois personnes, dont un parent de Mme Sarah Bernhardt ; nous n’insisterons pas sur ce que le procédé avait d’incorrect.Nous avons exposé à M. Richepin l’objet de notre visite. Il a répondu, sans hésiter, qu’il refusait une réparation non motivée ; basant son refus sur ce qu’il se serait simplement jeté au devant de toi, alors que tu voulais arrêter Mme Sarah Bernhardt et l’empêcher d’atteindre Mlle Marie Colombier.
— Je n’ai accompagné, a-t-il dit, Mme Sarah Bernhardt et ses deux parents que pour le cas où des personnes étrangères se trouveraient chez Mlle Marie Colombier et pourraient lui prêter aide. Je ne connais M. Jehan Soudan que très superficiellement, pour l’avoir rencontré avec des amis, et n’ai contre lui aucun motif d’animosité personnelle.
Nous lui fîmes remarquer que tu portais au poignet les traces d’une pointe de couteau ; il persista cependant à affirmer qu’il ne s’était livré sur toi à aucune voie de fait.
Il nous offrit de nous en donner par écrit une déclaration qu’il commença même à rédiger, quand, après avoir réfléchi, il s’interrompit tout-à-coup :
— Non, dit-il, je trouve même inutile d’écrire ! et il déchira la lettre.
— Vous refusez alors, Monsieur, de constituer des témoins ?
— Absolument.
L’interprétation donnée par M. Richepin à l’agression dont tu as été victime mettais fin à notre entretien et, sans insister davantage, nous nous sommes retirés.
Nous considérons donc, mon cher ami, notre mission comme terminée, nous tenant à ta disposition.
F. de Geslin,
Paul Talbotier.
À cette lettre, M. Jehan Soudan a répondu à MM. F. de Geslin et Talbotier :
Paris, 19 décembre 1883.
Mes chers amis,
J’ai vu hier M. Jean Richepin lâche envers une femme, vous l’avez trouvé lâche aujourd’hui avec un homme. C’est logique.
À vous, et merci.
Jehan Soudan.
Le Gaulois 20 décembre 1883
Extrait de la rubrique À travers la presse de Charles Demailly.
Le Soir publie les lettres suivantes, qui se rattachent à une étrange histoire contée dans les Échos du Gaulois d’hier, qui n’avait pas voulu lever les masques.
[Suivent les deux lettres parues dans le Soir du 20 décembre.]
La Presse 20 décembre 1883
Extrait des Nouvelles du jour. Contre-narratif de la descente de la rue de Thann, selon lequel le Figaro et quelques autres feuilles ont fait de cette aventure un récit fantaisiste, embelli pour la plus grande gloire de l’héroïne principale
.
L’affaire Sarah Bernhardt-Colombier
Depuis vingt-quatre heures, le demi-monde parisien et le monde des cabotins sont agités par une aventure tragi-comique. Le Figaro et quelques autres feuilles ont fait de cette aventure un récit fantaisiste, embelli pour la plus grande gloire de l’héroïne principale. Le Figaro est un maître farceur. Voici, d’après le Clairon, la récit sincère des faits :
Il y a quelques jours paraissait un volume signe par Mlle Colombier, intitulé Sarah Barnum, et dans lequel Mme Sarah Bernhardt était, paraît-il, visée, égratignée et même diffamée.
Cet ouvrage est gros d’orages, il faut le croire, car il a eu pour premier résultat un duel entre M. Bonnetain, l’auteur de sa préface, et M. Mirbeau, qui l’avait apprécié sévèrement dans son journal. Au cours de la rencontre. M. Bonnetain a reçu un léger coup d’épée.
Mais ce n’est pas tout. Mme Sarah Bernhardt, n’étant pas défendue par les lois, a voulu se faire justice elle-même, comme Mme Agar dans la Glu.
Hier, à trois heures de l’après-midi, Mlle Marie Colombier recevait, chez elle, 9, rue de Thann, Mlle Marie Defresne, artiste dramatique, et M. Jehan Soudan, qui, à la veille de se rendre en Espagne, était venu faire une visite d’adieux.
Tout d’un coup, la porte s’ouvre bruyamment et M. Maurice Bernhardt apparaît, la canne à la main.
Mlle Marie Colombier, interloquée, balbutie :
— Que demandez-vous ? Quelle singulière façon de se présenter !
— Mademoiselle, vous n’êtes qu’une fille.
— Monsieur, je répondrai à Madame votre mère ; mes démêlés avec Mme Sarah Bernhardt ne regardent qu’elle et moi ; vous n’avez pas à intervenir.
— Je vous répète que vous n’êtes qu’une fille, je vous cravacherai à la première occasion.
Sur ces entrefaites, MM. Ker-Bernhardt, cousin de Mme Sarah Bernhardt, et Stevens, fils du peintre bien connu, apparaissent dans le salon, engagent M. Maurice Bernhardt à se retirer et l’emmènent.
Quelques minutes plus tard, Mlle Marie Colombier entend dans l’antichambre un bruit de voix. La camériste s’efforce de défendre l’accès des appartements de sa maîtresse à plusieurs personnes qui insistent avec énergie.
Une violente altercation éclate, les pas se rapprochent, les voix résonnent, aiguës et irritées.
La porte s’ouvre une seconde fois avec fracas, et Mme Sarah Bernhardt elle-même, brandissant un poignard, M. Jean Richepin, armé d’un couteau de cuisine, M. Maurice Bernhardt, toujours avec sa canne, envahissent le salon.
Une lutte homérique s’engage. Mlle Marie Colombier se défend, comme elle peut, avec le parapluie de M. Jehan Soudan, qui, de son côté, s’efforce, des pieds et des mains, de repousser les assaillants.
M. Jean Richepin apercevant le dessin de Willette, qui est reproduit sur la couverture de Sarah Barnum, fait voler le cadre en éclats et lacère l’œuvre du dessinateur.
Puis il se retourne contre M. Jehan Soudan, et lui porte un coup de couteau qui l’atteint, peu gravement d’ailleurs, à la face antérieure du poignet droit.
Cependant, Mlle Marie Colombier s’est échappée.
Alors commence une poursuite indescriptible.
Les justiciers courent et bondissent à travers l’appartement.
D’un coup d’épaule, M. Jean Richepin fait sauter une porte.
— Mille francs, pour toi, dit-il à la camériste morte de peur, si tu m’indiques la retraite de ta maîtresse. Où est-elle, que je lui ouvre les boyaux ?
— Où est cette fille ? crie M. Maurice Bernhardt.
Quant à Froufrou, elle assouvit sa rage dans le cabinet de toilette : elle met en lambeaux les robes et les jupes de son ennemie.
La salle à manger est livrée au pillage ; partout des bibelots en miettes, et des débris de vaisselle.
Enfin, après avoir satisfait leur juste colère, Mme Sarah Bernhardt et ses défenseurs se sont retirés.
Épilogue M. Jehan Soudan va envoyer ses témoins à M. Richepin.
Le Moniteur universel 20 décembre 1883
Extrait du Bulletin des théâtres.
Une de ces scènes qui n’ont que trop le privilège d’exciter la curiosité parisienne et de la détourner des graves occupations, a eu lieu avant-hier. Les acteurs principaux, actrices, devrions nous dire, sont Mme Sarah Bernhardt et Mlle Marie Colombier, autour d’un livre intitulé Sarah Barnum qui a occasionné déjà un duel que nous avons mentionné hier.
Nous nous bornons à relater ici, aussi brièvement que les faits le permettent, les diverses phases de l’incident, d’après les versions du Figaro, du Clairon, du Gil Blas, du Gaulois et de l’Intransigeant.
[S’en suit un résumé de l’affaire jusqu’à la descente de la rue de Thann.]
Moralité : le livre de Mme Marie Colombier avait disparu hier de toutes les devantures de librairies. Les libraires répondaient aux clients d’un ton mystérieux que l’édition était épuisée, mais d’un autre côté le volume faisait prime et se vendait sous le manteau de la cheminée à des prix fort élevés.
Le Figaro 21 décembre 1883
Lettre de Marie Colombier en réponse à l’article d’Albert Wolff dans l’édition de la veille.
L’incident
Colombier-Sarah Bernhardt
M. Albert Wolff nous communique la lettre que vient de lui écrire Mlle Marie Colombier.
Tout mauvais cas est niable. Nous insérons cette lettre sans vouloir prendre part dans le débat et sans préjudice des rectifications qui pourraient survenir. Nous nous contentons de marquer les points.
Cher monsieur,
Certes, oui, je regrette de l’avoir écrit, ce livre, puisqu’il devait donner lieu à tout ce bruit. Si Mme Sarah Bernhardt avait pris la peine de le parcourir au lieu de s’en fier aux journalistes amateurs de tapage, elle aurait eu bien tort de se reconnaître dans une héroïne de fantaisie, placée par moi dans le monde théâtral auquel j’appartiens. Elle se serait évité la scène d’hier. Heureusement que le poignard ni la cravache de Mme Sarah Bernhardt, ni le coutelas de M. Richepin ne m’ont atteinte. Je m’étais réfugiée dans le salon, refermant sur moi la porte ; M. Richepin, la repoussant, me fournit un abri ; les plis de la portière, réunis à ceux des rideaux d’une croisée, me cachèrent, et j’assistai à la scène sans être vue — sauf de M. Kerbernhardt, qui, m’ayant découverte, a bien voulu garder le silence.
M. Richepin, qui accompagnait — on ne sait pourquoi — Mme Sarah Bernhardt, ne s’est pas borné à l’assister. Il a atteint avec son couteau un de mes amis qui cherchait à l’arrêter. Quant à la légendaire cravache dont vous parlez, je voudrais bien la voir, tout le monde en parle et, seule, je ne la connais pas.
Vous parlez de réparer le mal. Mais est-ce moi qui l’ai commis ?
J’écris un roman d’imagination, et, avant qu’il ait paru, on m’accuse de peindre Mme Sarah Bernhardt. J’envoie une lettre de rectification, le livre voit le jour : ma prétendue victime ne dit rien. Je la rencontre à la répétition générale de Pot-Bouille. J’y croise son fils dans les couloirs. Ni l’un ni l’autre ne réclament.
Mais voici que M. Mirbeau imprime que j’ai conté la vie de Mme Sarah Bernhardt, que mes victimes doivent se venger. Mme Sarah Bernhardt tombe dans le piège et vient ridiculiser ses amis chez moi. L’opinion publique a déjà fait la part des choses. Personne ne se serait reconnu dans Sarah Barnum, sans de maladroits amis.
Si je regrette d’avoir écrit un livre mal interprété, Mme Sarah Bernhardt doit regretter autant le viol de mon domicile.
Heureuse du hasard et de la discrétion de M. Kerbernhardt, qui ont terminé la tragédie en opérette, la prétendue persécutrice de Mme Sarah Bernhardt ne sera pas la dernière à applaudir au triomphe de la grande artiste si éloquemment prophétisé par vous.
Marie Colombier.
Le Gaulois 21 décembre 1883
Article de Gabriel de Vermont (alias Mermeix), qui constate que le scandale (descente de la rue de Thann) a seul permis le succès du livre (marché noir, rééditions massives pour répondre à la demande à Paris, en province et à l’étranger).
Le livre scandaleux
Paris vient encore de mordre à belles dents dans le fruit défendu. Le livre de Mlle Marie Colombier qui, s’étalait innocemment, voilà trois jours, aux vitrines des libraires, recelant un scandale désiré, longuement prémédité et qui n’éclatait pas, faute de publicité et grâce à l’indifférence des intéressés, ce livre est aujourd’hui partout.
Il bénéficie du scandale, comme naguère les pamphlets de Paul-Louis Courier et les chansons de Béranger profitaient des poursuites intentées au pamphlétaire et au chansonnier par le gouvernement de la Restauration.
L’incident tapageur sur lequel nous ne voulons pas revenir fait au volume de Mlle Marie Colombier le succès que le procès de Madame Bovary fit à Gustave Flaubert ; la suspension de l’Assommoir, dans la République des Lettres, à M. Émile Zola ; les poursuites de l’Empire contre la Lanterne, à M. Henri Rochefort.
Avant le scandale, on avait fait de Sarah Barnum un tirage de dix mille. En trois jours, Paris a acheté ces dix mille volumes. La maison Marpon, qui s’était faite l’éditeur anonyme du livre, ne s’était jamais trouvée à pareille fête. Les employés ne demandaient même plus au client ce qu’il voulait. À chaque nouvel arrivant, on tendait silencieusement le volume.
Dans les cercles on en voit sur toutes les tables des exemplaires, apportés là par des gens qui ne lisent jamais et qui cependant ont voulut voir ce que c’était
.
On se repasse les volumes de main en main ; le succès de ce mauvais ouvrage est le plus grand succès de librairie de l’année. Et cela va continuer. L’éditeur a été forcé de suspendre la vente avant-hier soir, pour cause d’épuisement de l’édition.
Hier matin, de petits libraires vendaient le livre cinq francs ; hier soir quinze francs.
En attendant que l’imprimeur puisse, dans trois jours, livrer dix mille autres volumes, les demandes affluent. Les commissionnaires en librairie d’Allemagne, à Leipzig, Stuttgart, Berlin, ont déjà fait des commandes qui se montent à quinze mille exemplaires ; l’Italie en demande autant ; la Russie davantage.
Et nous ne parlons pas de la province, qui réclame par des centaines de télégrammes des envois énormes, qu’on ne peut lui faire.
Marpon n’a pas encore reçu d’ordres de l’Amérique. Mais, dès maintenant, le tirage du livre a quatre-vingt-dix-mille exemplaires est assuré. La diffamation dont se plaint très justement celle qu’on a voulu peindre aura donc une publicité énorme.
Et qui a fait autour de la diffamation toute cette publicité ? La diffamée, la victime.
De cet incident, regrettable à tous les égards : regrettable pour les lettres, qui demeurent étrangères à ce succès de librairie ; regrettable pour celle dont la vie privée est traînée dans la boue, il y a une morale à tirer : c’est que, contre la calomnie imprimée, rien ne vaut le dédain. Une calomnie n’est nuisible en effet, que par la publicité qu’on lui donne.
Or, c’est donner de la publicité à un outrage que de le relever.
Émile de Girardin disait que la presse était impuissante : le grand publiciste entendait la presse libre, la presse sans contradicteurs. Sil eût vécu [il est mort en 1881] et que la victime du livre scandaleux l’eût consulté, Girardin lui aurait certainement conseillé de méditer sur son aphorisme favori et d’en faire, dans l’espèce, une expérimentation.
Le Réveil 21 décembre 1883
Article de Félicien Champsaur.
Marie Colombier
On ne parle que d’elle. La voilà tout à fait célèbre de par le coup de cravache que lui a probablement appliqué Sarah Bernhardt. Je dis probablement
; rien n’est moins certain. Ce matin, à déjeuner, dans un cabaret du boulevard, on ne parlait que de Mirbeau, de Sarah, de Colombier autour de moi. Il y a des chances pour que le monde entier, pendant plusieurs jours, ne s’occupe que de cela. Je vois deux chefs de tribu, dans l’Amérique du Sud, causant sur ce grave événement :
— Sarah a cravaché Colombier ; mais on m’a assuré que Colombier avait ensuite fessé son ancienne amie. Hélène Petit et Lina Munte, quoi ? !
— Œil-de-Serpent se trompe. Colombier a essayé ; elle n’a rien trouvé.
Sans plaisanterie, Paris qui s’amuse, celui qui ne travaille pas et qui n’est pas une bête, s’occupe absolument du livre que Mlle Marie Colombier vient de publier sur Mlle Sarah Bernhardt. (Mesdemoiselles, voulez-vous accepter mon bras ?) M. Octave Mirbeau, qui est un écrivain de beaucoup d’allure, et que j’estime particulièrement pour son franc parler, au milieu des aplatis contemporaines, a vivement attaqué Mlle Colombier et le romancier solitaire qui l’accompagne depuis le printemps. Un duel s’en est suivi ; M. Bonnemain [Bonnetain] a reçu deux coups d’épée dans le bras. Rien de dangereux. Le bras en écharpe, c’est intéressant, et ça repose.
Ce qui est plus sérieux, Mlle Colombier a-t-elle eu si grand tort de publier ce mauvais livre : Sarah Barnum ? La question est délicate. Le journaliste qui s’occuperait de la vie privée de Mlle Bartet, de Mlle Barretta, à présent Mme Worms, manquerait de goût ; il n’a à s’inquiéter de ces jeunes femmes que comme artistes.
En est-il ainsi de Sarah Bernhardt et de Léa d’Asco [1849-1906] ?
Elles se sont trop ouvertes au public pour avoir encore une vie privée. Quant on veut trop grandir par la réclame, on risque d’en mourir. Sarah Bernhardt et Léa d’Asco ne sont plus derrière un mur ; elles sont au pied.
Le mieux est de ne pas leur marcher dessus.
Le volume de Mlle Colombier est malpropre. Pouvait-il en être autrement ? Ayant publié moi-même un roman où on a cherché Sarah Bernhardt [Dinah Samuel, roman à clef paru en 1882], je sais bien qu’on peut me mettre en cause. On se trompe. J’ai écrit un livre, œuvre d’imagination, d’observation aussi, mais je n’ai pas eu souci de copier Sarah ; elle n’est au reste pas aussi complète que mon héroïne. Sarah Bernhardt est moins que Dinah Samuel, plus que Sarah Barnum. Mlle Colombier a dicté des mémoires.
Ce qui n’est pas, j’aurais voulu portraiturer, dans un roman, Mlle Bernhardt ; j’aurais causé un chagrin à cette tragédienne extraordinaire que je ferais amende honorable. Sans être coupable, je m’exécute pour l’intention qu’on m’a prêtée, et en vers encore :
Renouveau d’automne
À Marie Colombier.
Grosse espiègle qui rit et ne dit jamais non,
exprimons un regret de notre félonie
à Dinah Samuel, la fille de génie.
Voulez-vous, comédienne, au cœur comme le nom ?
Prenez mon bras. Chez elle, un hôtel cabanon,
venez pour saluer, tous deux, sans ironie,
la folle qui, sur terre, incarne l’harmonie,
malgré ses coups de tête et ses coups de canon.
Devant ses yeux où luit une clarté céleste,
sa chevelure d’or, devant sa beauté leste
et son art éternel, devant cette métis
de l’enfer qui l’attend, du ciel qui se lamente,
nous agenouillerons, sur des myosotis,
son poète volage et son ancienne amante.
Mlle Colombier m’a conseillé, pour tracer sa silhouette, de ne pas me servir d’encre de la petite vertu. Elle sera heureuse. Mais ai-je seulement esquissé sa large silhouette ? Mlle Colombier, comédienne, disparaît dans l’ombre des pièces qu’elle a interprétées. Parmi la nuit des années et des auteurs, comment retrouver le brio de l’actrice si jolie et si gaie ?
Car Mlle Colombier est gaie ; elle l’est naturellement, comme elle est spirituelle. Au reste, au théâtre, elle a dû avoir du talent, comme tout le monde, tandis que Sarah Bernhardt possède, en plus, cette flamme ou cette âme que vient de révéler divinement, à l’Éden, la Zucchi. Certain génie, c’est cela pour une tragédienne qui est une sauteuse, et pour une danseuse qui est une tragédienne.
Marie, qui a le même âge que Sarah, a donné beaucoup d’hommes (trop de lapins parmi eux) à sa camarade du conservatoire. Est-ce crime pour Sarah ? Colombier serait trop coupable. Quant aux enfants, non, aux livres de cette comédienne, dont les amis attachent les jarretières sur de gentils bas bleus, qu’en dire ? Ce n’est pas de la littérature, mais une mine à documents parisiens. Le roman d’une tragédienne, comme la Faustin [roman d’Edmond de Goncourt paru en 1882], est autrement complexe. La Faustin devient amoureuse d’un lord ; elle lâche le théâtre pour se réfugier avec lui dans une idylle suisse ; le lord meurt, pendant que la Faustin pioche des effets d’agonie. Et c’est tout. Certes, Mlle Colombier n’a pas le moindre art ; mais elle a ce mérite et ce défaut inconscients d’être sincère. Quelle est la tragédienne, artiste suprême, qui, comme l’héroïne d’Edmond de Concourt, a laissé le théâtre pour un amant sérieux ? Le roman de Sarah est moins niais et moins simple.
Quoi qu il en soit, l’équipée chez Marie Colombier, de Richepin, armé d’un couteau de cuisine, de M. Maurice, déguisé en sergot impérial et maniant un gourdin, de Sarah, agitant la cravache de Canrobert, devrait aussitôt être le sujet d’un fort béquet dans la revue des Variétés. Baron ferait toujours la grande Sarah. Paris est une ville potinière où se perdent rapidement les colères, les enthousiasmes, les haines, où on apprend vite à être sage, à regarder les hommes et les choses, sans s’étonner de rien, avec un sourire.
L’Événement 21 décembre 1883
Article de Félicien Champsaur sur Jean Richepin, publié le même jour que son article sur Marie Colombier dans le Réveil.
Quelqu’un parlait, l’autre jour, de l’affolement parisien. N’est-ce pas un affolé, le garçon de talent qui, ayant passé la trentaine de plusieurs années, après avoir écrit des œuvres qui le classent parmi les vrais artistes de ce temps, à la veille de la première représentation d’un drame, en vers, s’en va, accompagnant une folle, son fils, le cousin et un inconnu (ce devait être Canrobert), s’en va, brandissant un couteau de cuisine, les autres armés de cravaches et de poignards, secouer les puces de Marie Colombier ? Il criait comme un romantique, en exagérant :
— Où est-elle, que j’étende ses tripes au soleil ?
Et il offrait mille louis (ça va bien) à la femme de chambre pour quelle elle dît où était cachée sa maîtresse. Qu’est-ce qu’il aurait fait. Pas de soleil avant-hier ; il bruinait.
Richepin ambitionne de monter sur un piédestal ; il vient de se mettre sur un pilori de bohémien. […]
[Suit un long portrait biographique et critique de l’écrivain.]
La Lanterne 21 décembre 1883
Article non signé.
L’Affaire Sarah Bernhardt-Colombier
Mlle Marie Colombier publiait dernièrement, sous le titre de Sarah Barnum, un livre que M. Octave Mirbeau appelait, avec juste raison, un crime de librairie
.
La publication de ce livre — œuvre de chantage ignoble — que nous n’hésiterions pas à qualifier de lâcheté, s’il avait été écrit par un homme, a fait déjà plus parler de lui qu’il ne vaut.
Sa préface, écrite par M. Bonnetain, a valu à son auteur un coup d’épée, en réponse à ses coups de plume.
Il a soulevé même une question de collaboration assez intéressante. M. Mirbeau accusait M. Bonnetain d’être au moins l’un des pères de cet enfant vicieux. M. Bonnetain a déclaré qu’il n’en était que le parrain et n’avait fait que la préface.
Cet extrait de naissance aura donc force de loi. Il reste acquis à la cause que M. Bonnetain n’a pas écrit une seule ligne de Sarah Barnum ; Mlle Colombier l’a remarquablement pastiché, voilà tout, et c’est par un hasard curieux que l’enfant ressemble tant à un voisin.
Mais, ce n’est pas tout.
Après le duel entre hommes, il y a eu bataille de femmes.
Mme Sarah Bernhardt crut se reconnaître dans l’ouvrage de son ancienne amie. La haine ayant fait place à l’amour, elle jura de tirer une vengeance éclatante de l’auteur.
Elle fit d’abord une démarche auprès de M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, pour faire saisir l’ouvrage. Il fallait introduire un référé : cela aurait pris du temps. Sarah Bernhardt, ne voulant pas manger sa vengeance froide, résolut de cravacher Marie Colombier chez elle.
C’est là où l’épopée commence.
En effet, dans l’après-midi, Mme Marie Colombier se trouvait dans l’appartement qu’elle occupe, 9, rue Thann, en compagnie de Mlle Marie Defresne et de M. Jehan Soudan, quand le jeune Maurice Bernhardt fit irruption dans son salon. Il l’interpella violemment en lui disant :
— Vous n’êtes qu’une fille, et je ne m’abaisserai pas à vous toucher ; mais si vous permettez encore de parler de ma mère, vous aurez affaire à moi.
Ce jeune homme aurait dû comprendre qu’il aurait bien mieux servi la cause de sa mère en restant tranquille ; mais, paraît-il, dans cette famille, on apprend le bon sens à l’école d’Alcibiade.
Cette première visite fut suivie immédiatement d’une seconde.
Mme Sarah Bernhardt venait elle-même ; elle aurait pu venir plus tôt, venir moins bruyamment, choisir un autre moment, c’est possible, mais, en somme, elle est fort excusable d’être venue.
Emportée par la colère, elle fit irruption dans l’appartement comme une bombe. Une cravache à la main, elle voulait, à tout prix, se payer sur la peau de Marie Colombier. L’entrée fut tapageuse ; elle cassa, brisa, fracassa les bibelots, les faïences, les robes, les glaces, tout y passa ; ce fut une orgie de débris, une avalanche de morceaux. Pendant ce temps, l’auteur de Sarah Barnum s’était prudemment réfugiée dans un coin quelconque, échappant ainsi à une maîtresse raclée, qu’entre nous elle n’avait pas volée.
Étaient présents : Mme Antonine, M. KerrBernhardt, le jeune Maurice remonté, et Jean Richepin qui, disait-on, était armé d’un couteau, probablement détaché à une panoplie, et qui faisait évidemment contre mauvaise fortune bon cœur, car il cherchait Marie Colombier avec l’intention évidente de ne pas la trouver. La preuve, c’est qu’il l’aperçut derrière une porte et se garda bien de le dire.
Avec Marie Colombier se trouvait M. Jehan Soudan, qui prit part à la bagarre, paraît-il, puisque toute cette équipée va se terminer par une rencontre entre lui et M. Richepin.
Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que M. Jehan Soudan a envoyé ses témoins à M. Richepin qui n’a pas cru devoir lui accorder de réparation.
Le Cri du Peuple 21 décembre 1883
Article de Lucien-Victor Meunier, vielle connaissance de Paul Bonnetain, qui se désole de voir son ami mêlé à Sarah Barnum. A-t-il écrit sa préface pour plaire à Marie Colombier ?
Le scandale du jour
Il y a des choses puantes dans lesquelles, à moins d’être un naturaliste militant, on refuse de mettre le pied. C’est pourquoi je n’avais pas ici parlé de Sarah Barnum. Le bruit fait autour et à propos de ce livre m’oblige à rompre ce silence.
Sarah Barnum est tout simplement une espèce de biographie au cours de laquelle une actrice, d’ailleurs peu sympathique, Mme Sarah Bernhardt, est diffamée, insultée, si ignoblement que le dégoût vous prend à la dixième page et qu’il faut un rude courage pour achever le livre. J’ai eu ce courage et puis prononcer mon jugement sur l’œuvre : une révoltante saleté.
Je n’ai, rien à dire de la signataire du livre, Mlle Marie Colombier, que je suis heureux de ne pas connaître. Quant à Paul Bonnetain, l’auteur de la préface, c’est autre chose. Je l’ai connu jeune, ardent, sincère, plein de cœur et de talent.
Par quelle suite de circonstances en est-il arrivé à se faire le souteneur littéraire d’une vieille fillasse fourbue, je l’ignore. Tout au plus peut-on invoquer en sa faveur les circonstances atténuantes. Ce qui l’a conduit là, eh ! c’est peut-être le naturalisme. Il y a là, sans doute, une sorte de gangrène morale. Ce n’est pas impunément qu’on fait Charlot s’amuse. Oh ! ce livre ! Je suis de ceux, naïfs, qui ont cru d’abord à la pensée chaste et scientifique de l’auteur. — Illusions perdues. Faut-il ajouter foi aux paroles de Paul Bonnetain quand il appelle, dans sa préface, Sarah Barnum un livre documentaire
— le mot à la mode — et remercie l’auteur de l’étude
à laquelle elle s’est livrée ? Sinon ; si, en pleine connaissance de cause, il s’est associé à une basse et vile vengeance, s’il a écrit sa préface pour plaire
à la femme qui écrivait le livre, je n’hésite pas à le déclarer : il s’est littérairement déshonoré.
Mais je m’attarde et j’ai bien des choses à raconter. La plupart des journaux, écœurés, avaient à peine mentionné Sarah Barnum. Un seul, la Ville de Paris, si je ne me trompe, avait déclaré que la préface était une des plus belles pages
que Bonnetain eût écrites. Il s’est trouvé un journaliste réactionnaire, M. Octave Mirbeau, pour protester contre l’affront que faisait à la littérature française la publication de Sarah Barnum. Un duel s’en est suivi. Bonnetain a été touché légèrement. Trop légèrement. Le peu de sang qui a coulé de son bras ne suffit pas à laver la honte de sa préface. Par amitié pour lui, j’eusse proféré une bonne et sérieuse blessure qui eût un peu ramené à cet écrivain en détresse la sympathie publique.
Mais ceci est encore honorable. Il n’y a eu qu’égratignure, il pouvait y avoir mort d’homme. Ce qui me reste à raconter n’est plus que lamentablement grotesque.
À l’heure même où M. Bonnetain recevait son estafilade, Mlle Colombier se trouvait chez elle en compagnie de Mlle Defresnes, artiste dramatique et de M. Jehan Soudan. Tout à coup, M. Maurice Bernhardt fait irruption dans la chambre, une canne à la main. Oui, M. Maurice Bernhardt, jeune coq monté sur des ergots démesurés. Que va-t-il faire ? S’il frappe, il met immédiatement tous les torts de son côté. Avec une modération étonnante, il se contente de dire à Mlle Marie Colombier qu’elle n’est qu’une fille, ce qui émeut peu celle-ci, on comprend pourquoi. Sur ces entrefaites M. Ker Bernhardt, un cousin de l’actrice et M. Stevens, le fils du peintre, arrivent et obligent M. Maurice à se retirer. Fin du premier acte.
Il y en a donc un second ? Mais oui, et bien drôle. Mlle Marie Colombier était à peine remise de la légère peur qu’elle avait éprouvée, quand de nouveau on force la porte de son appartement. Cette fois Mme Sarah Bernhardt en personne apparaît, une cravache à la main, suivie de M. Jean Richepin et des trois personnes qui venaient de sortir. Mlle Antonine clôt la marche. Alors se livre un indescriptible combat. Mlle Marie Colombier saisit le parapluie de M. Soudan et se défend comme elle peut contre Sarah Bernhardt. De leur côté, MM. Richepin et Soudan entament une lutte à main plate, digne de Marseille jeune et de Pietro. On dit que dans le combat, M. Soudan a été légèrement égratigné ; le pendant de la blessure de Bonnetain. Un échange de témoins s’en est suivi, mais M. Richepin, sans voir qu’il fallait un peu de péril pour relever toute cette affaire, a refait toute réparation à M. Soudan. Dommage. C’eût été drôle ce duel entre le champion de Sarah Bernhardt et le chevalier de Marie Colombier ?
Je ne suis pas arrivé encore à la fin du drame. Mlle Colombier s’enfuit. On la poursuit de chambre en chambre, à travers l’appartement. Mais elle trouve un coin où elle reste introuvable.
On m’assure, et je répète sous toutes réserves que ce coin, c’était les water-closets ; trône où son livre obligeait Mlle Colombier à siéger publiquement. Pendant ce temps, M. Richepin et Mlle Sarah Bernhardt déversent leur colère sur les meubles, brisent les étagères, déchirent les tableaux, lacèrent les robes. On affirme qu’avant d’avoir trouvé son inexpugnable cachette, Mlle Colombier a reçu quelques bons coups de cravache. Tout est bien qui finit bien, et l’aventure me semble dès lors avoir le dénouement qu’on eût pu souhaiter.
Sera-ce un dénouement ? N’avons-nous pas sur la planche un ou deux procès ? Ce scandale va traîner encore et continuer son triste tapage. Triste, ai-je dit ? Oh ! ne croyez pas qu’il me déplaise le moins du monde de voir Mlle Marie Colombier et Mme Sarah Bernhardt se prendre aux cheveux. Ce sont la choses très divertissantes, au contraire, pour nous, la galerie. Mais — qu’on me pardonne de faire intervenir ici mon humble personne — j’ai un camarade mêlé à toutes ces saletés-là.
Je souffre de voir un talent réel comme celui de Bonnetain se perdre et sombrer dans la boue. Il a pu et dû se révolter contre l’article de M. Mirbeau ; je voudrais que mes paroles résonnassent à ses oreilles comme un avertissement salutaire. Je voudrais être pour lui cet ami dont presque tout le monde a eu besoin à un moment de sa vie ; qui saisit le bras, fait ouvrir les yeux et montre la fange où l’on allait s’engloutir. Mais Bonnetain est bien profondément enlisé déjà ; est-il temps encore de le sauver ?
C’est égal, ces aventures-là sont bien faites pour donner aux profanes une jolie idée du monde artistique et littéraire
.
Extrait de la rubrique théâtrale et littéraire À minuit de Paul Alexis (alias Trublot).
L’affaire de la rue de Thann
Lettre que vient de recevoir Trublot :
Jeune homme,
Eh bien ! quand je vous le disais, que le naturalisme était une voie dangereuse. Vous avez lu les journaux, n’est-ce pas ? Vous connaissez dans ses étonnants détails l’
affaire de la rue de Thann. Tout cela me paraît éminemment regrettable.Comment ! À l’entresol d’une maison neuve, respectable, où il y a un tapis dans l’escalier, il s’est passé une scène pareille ! Une femme de talent et une femme de génie, un homme de lettres déjà célèbre, le fils d’un peintre connu, le secrétaire de Mme de Rute, née Bonaparte, et un tout jeune homme qui a déjà été établi (directeur), se sont écrabouillés dans une marmelade homérique. C’est à ne pas y croire, monsieur. Je n’en reviens pas. Ça ne se serait jamais passé ainsi, autrefois, du temps de ma jeunesse. Où allons-nous, grand Dieu ! Et, comme je vous le disais en commençant, le naturalisme est une honte !
Car, vous n’en ignorez point, toute cette Pot-Bouille d’avant-hier. c’est la faute à Zola !
Toujours la faute à Zola ! Cet écrivain sans mœurs est seul le grand coupable.
Lui ! lui, partout et toujours lui ! Au fond de toutes les boues de cette fin de siècle,
cherchez Zola. Vous le trouverez ; il y est toujours. Cet homme néfaste a gangrené son époque.Comment ! monsieur Trublot, vous en doutez ! Voici des faits :
Il y a trois ans, un crime épouvantable était commis. La justice finit par mettre la main sur les deux coupables. On scrute leur vie privée et tout se découvre : les deux assassins n’étaient autre chose que deux figurants de l’Assommoir.
Voici quatorze mois, un autre attentat fait trembler Lyon et son honnête bourgeoisie : un anarchiste égaré allume de là dynamite dans un café souterrain : eh bien ! monsieur, ce café s’appelait le Café de l’Assommoir.
Voilà qui est écrasant.
Et, dans l’écrabouillade Sarah — Marie — Richepin — Soudan — Saragosse — Bonnetain — Mirbeau — Stevens fils, y est-elle assez, la main du naturalisme ?
Voyons ! à l’œuf de tout cela, que trouvons-nous ? — Nous trouvons un article sévère de M. Vitu [le Figaro du 18 avril 1880], occasionnant le départ de Mme Bernhardt du Théâtre-Français, parce que, dans cet article, l’éminent figariste prétendait que le jeu de l’artiste, dans l’Aventurière, rappelait
celui de la grande Virginie [de l’Assommoir], dans la scène du lavoir.Sans le lavoir, sans Virginie, sans ce funeste Zola, Sarah serait encore au Théâtre-Français. Pas de tournée en Amérique. Ni amitié exagérée, ni brouillé avec Marie Colombier, etc., etc., enfin,les calamités de ces derniers jours n’attristeraient pas les honnêtes gens.
Et, dans le cas particulier de M. Bonnetain, croyez-vous qu’il n’y ait pas aussi du naturalisme ? Si son Charlot n’avait pas été encensé, défendu, prôné par les naturalistes, s’il n’y avait pas quelque naturalisme dans cet obusier de Sarah Barnum, chargé avec de la cartouche
document humainnous n’avions pas tout ce scandale.Croyez-moi, cher jeune homme, renoncez à suivre cette voie dangereuse, où vous compromettriez la dignité de votre talent. Tenez, faites plutôt comme M. Georges Ohnet, qui est l’auteur, lui, d’un livre intitulé : La Comtesse Sarah. Son livre a eu quelques éditions de 125 volumes chez Ollendorff, et il n’a pas suscité de pugilat avec bris de vitres et de bibelots, destruction de garde-robe et brandissements de couteau de boucher.
Écoutez ce conseil désintéressé et vous me remercierez un jour.
Monsieur Prudhomme.
Dernière nouvelle :
Rencontré, hier soir, un grand garçon mélancolique qui descendait la rue Fontaine. C’était Félicien Champsaur !
— Qu’avez-vous, Champsaur ? On dirait que vous broyez du noir.
— Dire que toute cette histoire aurait pu arriver pour Dinah Samuel, qui ne s’est pas vendue ! Le dessin, pourtant était également de Willette.
Dans l’autre monde, au paradis des étoiles
dramatiques, une femme s’arme d’une cravache, souvenir d’un vieux gâteux qui a fait partie de la chambre des pairs. C’est Rachel. Elle demande le cordon à saint Pierre :
— Où allez-vous, madame ?
— Sur la terre.
— Pourquoi ?
— Pour aller chercher noise à Goncourt, l’auteur de la Faustin.
Prédiction de Nostradamus :
Un jour, plus tard, quand le futur scandale des Mémoires de Marie-Document (avec lettre-préface de Richepin) aura été oublié, les deux ennemies réconciliées passeront bien des soirées ensemble, en jouant le bésigue chinois.
— Dis-donc, Marie, dira tout à coup Sarah en branlant la tête, t’en souviens-tu ? Avions-nous la tête près du bonnet vers 1883 ?
Et Marie, qui, malgré tout, n’est peut-être pas une mauvaise fille, essuyant une larme :
— Va ! ma belle, c’était encore le bon temps !
Le Soir 21 décembre 1883
Extrait du Banquet de la presse parisienne.
Nous avons raconté d’après le Gil Blas et le Figaro une histoire dont tout le monde s’occupait hier [Édition du 19 décembre].
Le Gil Blas, revenant ce matin sur son récit primitif, nous croyons devoir publier ses rectifications. Voici en quels termes s’exprime notre confrère :
Gil Blas a fait hier un récit de la scène quelque peu agitée qui s’est passée chez Mme Marie Colombier. […]
Le XIXe siècle 21 décembre 1883
Extrait des Faits divers.
Une scène tragique s’est passée mardi dans les appartements privés de Mme Marie Colombier.
Cette dernière a publié dernièrement un livre abominable ayant pour titre Sarah Barnum. À la suite d’un article très vif de M. Octave Mirbeau dans les Grimaces, contre M. Paul Bonnetain, signataire d’une préface publiée en tête du volume, des témoins ont été échangés et une rencontre a eu lieu entre MM. Bonnetain et Mirbeau. M. Bonnetain a reçu à la quatrième reprise une blessure au bras droit.
Mme Sarah Bernhardt, justement offensée par ce livre, avait déjà fait, avant-hier matin, une démarche auprès de M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, pour faire saisir le volume. Mais ce dernier lui ayant répondu qu’il fallait d’abord obtenir un référé, Mme Sarah Bernhardt rentra chez elle pour préparer sa vengeance.
En effet, avant-hier, dans l’après-midi, Mme Marie Colombier se trouvait dans l’appartement qu’elle occupe, 9, rue Thann, en compagnie de Mlle Marie Defresne et de M. Jehan Soudan, quand le jeune Maurice Bernhardt fit irruption dans son salon. Il l’interpella violemment en lui disant :
— Vous n’êtes qu’une fille et je ne m’abaisserai pas à vous toucher, mais si vous vous permettez encore de parler de ma mère, vous aurez affaire à moi.
Au moment où il se retirait, entraîné par deux de ses amis qui l’avaient accompagné, Mme Sarah Bernhardt fit à son tour irruption dans le salon. Elle s’avança vers Marie Colombier et, lui appliquant un vigoureux coup de cravache, elle l’interpella violemment. Marie Colombier essaya de s’enfuir, mais alors eut lieu, dans tout l’appartement, une véritable course échevelée.
Sarah, cassant, brisant tout sur son passage, et suivie de son fils, de Mme Antonine, de MM. Ker-Bernhardt, son cousin, et Jean Richepin, poursuivit sa victime, qu’on finit par faire échapper par un escalier de service.
Satisfaite, Sarah Bernhardt s’est retirée, accompagnée de tous ses fidèles.
En passant devant la logo de la concierge, elle lui tendit la cravache en disant :
— Elle me vient du maréchal Canrobert. Mais je la laisse eu souvenir à Mlle Marie Colombier.
Arrivée à la Porte-Saint-Martin pour répéter Nana-Sahib, Mme Sarah Bernhardt est tombée dans une violente attaque de nerfs.
La Petite République 21 décembre 1883
Résumé bref et percutant de l’affaire, plutôt railleur pour le clan Bernhardt.
Bataille de dames
Ce sont surtout les messieurs qui se sont battue ; mais il y avait des dames dans l’affaire, et si elles ne se sont pas… crêpé le chignon, c’est qu’on s’est jeté à temps entre les deux sœur-ennemies.
Voici la chose.
Une actrice devenue bas-bleu, Mlle Marie Colombier, avait récemment fait paraître un livre intitulé : Sarah Barnum.
Titre transparent, n’est-ce pas, sous lequel il était facile de lire : Sarah Bernhardt. D’autant plus facile que la directrice de la Porte-Saint-Martin était arrangée de la belle façon tout le long dudit volume.
Froufrou ne s’y est pas trompée, et mardi, munie d’une cravache, elle se rendait au domicile de Mlle Colombier. Avant, elle avait passé par le bureau de M. Clément, commissaire de police, pour lui demander aide et protection ; mais celui-ci lui avait fait comprendre que les choses n’en finiraient pas, si elle s’adressait à la justice.
Froufrou file donc comme une flèche chez son ennemie, monte quatre à quatre les étages, enfonce les portes, et, brandissant un poignard :
— Où est-elle, que je la tue, que je l’assomme, que je l’éventre.
Un monsieur Jehan Soudan, qui se trouvait là, se précipite ; il empêche une catastrophe ; mais, en même temps, il est saisi lui-même par le champion de Mme Bernhardt, M. Jean Richepin, qui, lui, agite un couteau de cuisine, en criant :
— Je te tire les boyaux du ventre !
Laissant les messieurs se débrouiller, les dames se pourchassent. Marie réussit à s’échapper par un escalier de service — comme le Trublot de Pot-Bouille. Furieuse, écumante, Sarah s’en prend alors aux bibelots chinois de l’appartement, qu’elle fauche comme un champ de blé.
En sortant, Froufrou a eu un mot épique.
Elle présente sa cravache au concierge de la maison :
— Elle me vient du maréchal Canrobert, mais je la donne à Mlle Colombier, comme souvenir !
Dernière heure. — M. Jean Richepin n’a pas tiré les boyaux du ventre de M. Jehan Soudan. M. Richepin a même refusé de se mesurer en duel avec M. Soudan, qui, après l’incident, l’y avait provoqué.
Le Radical 21 décembre 1883
Résumé sans grand intérêt de l’affaire. Sarah Barnum est un livre abominable
et ignoble
.
Sarah Bernhardt et Marie Colombier
Une tragi-comédie en chambre vient de se passer dans les appartements privés de Mme Marie Colombier.
Cette dernière a publié dernièrement un livre abominable ayant pour titre Sarah Barnum. À la suite d’un article très vif de M. Octave Mirbeau, dans les Grimaces, contre M. Paul Bonnetain, signataire d’une préface publiée en tête du volume, des témoins ont été échangés, et une rencontre a eu lieu entre MM. Bonnetain et Mirbeau.
M. Bonnetain a reçu, à la quatrième reprise une blessure au bras droit.
Mme Sarah Bernhardt, justement offensée dans ce livre ignoble, avait déjà fait, mardi matin, une démarche auprès de M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, pour faire saisir le volume. Mais ce dernier lui ayant répondu qu’il fallait d’abord obtenir un référé, Mme Sarah Bernhard rentra chez elle pour préparer sa vengeance.
En effet, mardi, dans l’après-midi, Mme Marie Colombier se trouvait dans l’appartement qu’elle occupe, 9, rue Thann, en compagnie de Mlle Marie Defresne et de M. Jehan Soudan, quand le jeune Maurice Bernhardt fit irruption dans son salon. Il l’interpella violemment en lui disant :
— Vous n’êtes qu’une fille et je ne m’abaisserai pas à vous toucher, mais si vous vous permettez encore de parler de ma mère, vous aurez affaire à moi.
Au moment où il se retirait, entraîné par deux de ses amis qui l’avaient accompagné, Mme Sarah Bernhardt fit à son tour irruption dans le salon. Elle s’avança vers Marie Colombier et, lui appliquant un vigoureux coup de cravache, elle l’interpella violemment. Marie Colombier essaya de s’enfuir, mais alors eut lieu, dans tout l’appartement, une véritable course échevelée. Sarah, cassant, brisant tout sur son passage, et suivie de son fils, de Mme Antonine, de MM. Ker-Bernhardt, son cousin, et Jean Richepin, poursuivit sa victime, qu’on finit par faire échapper par un escalier de service.
Satisfaite, Sarah Bernhardt s’est retirée, accompagnée de tous ses fidèles.
En passant devant la loge de la concierge, elle lui tendit la cravache en disant :
— Elle me vient du maréchal Canrobert. Mais je la laisse en souvenir à Mlle Marie Colombier.
Arrivée à la Porte-Saint-Martin pour répéter Nana Sahib, Sarah Bernhardt est tombée dans une violente attaque de nerfs.
À la suite des incidents ci-dessus détaillés, un journal du soir a reçu communication des lettres suivantes :
[Suivent les deux lettres parues dans le Soir du 20 décembre.]
Le National 21 décembre 1883
Extrait de la chroninque, le Monde comme il va de Jean de Gaules.
Si vous vous figurez que je vais crier O tempora o mores ! eh bien ! vous n’y êtes pas. Ce temps est charmant au contraire. Il fait bon y vivre. La rate s’y dilate largement.
À chaque tournant de l’actualité, l’inattendu vous guette et vous saute au collet, pour vous arrêter devant des étrangetés.
[…]
Patatras ! vitres, glaces, porcelaines dégringolent avec un charivari épouvantable ! Qu’est-ce que cela ?
Ne vous dérangez pas ; mais écoutez :
— Où est-elle ? que je la tue, que je l’assomme, que je l’éventre !
Cette voix d’or, vous la connaissez ? Oui, c’est elle : c’est Sarah chez une amie.
Ce n’est pas fini…
— Arrête ! que je te tire les boyaux du ventre !
Ici, c’est un poète : on le reconnaît rien qu’à la rime, bien qu’elle ne soit pas d’une richesse parnassienne. C’est M. Jean Richepin.
Et ces cliquetis d’épée ? Quel drame !
Ça, c’est M. Octave Mirbeau et M. Paul Bonnetain.
Que de monde en branle !
1° MM. Mirbeau et Bonnetain et leurs témoins, soit six personnes. Premier engagement d’éclaireurs, à l’arme blanche. Le sang coule.
2° M. Maurice Bernhardt, fils de Mme Sarah Bernhardt, accompagné de M. Ker-Bernhardt, son cousin, et de M. Stevens, fils du célèbre peintre. Trois personnes. Une reconnaissance sur le terrain ennemi.
3° Mme Sarah Bernhardt, suivie de M. Jean Richepin et de Mlle Antonine, d’une part ; Mme Marie Colombier, appuyée par M. Jehan Soudan et Mlle Marie Dufresne, d’autre part. — Six personnes. Bataille terrible.
4° Le concierge de Mlle Marie Colombier. Une personne. La victoire !
Récapitulons : six, plus trois, plus six, plus un : total, seize personnages.
Matériel de guerre : Les épées de combat de MM. Mirbeau et Bonnetain (elles ont malheureusement servi). La canne de M. Maurice Bernhardt (n’a pas servi). Le poignard de Mme Sarah Bernhardt (a servi contre des costumes). La cravache du maréchal Canrobert (a diablement servi dans les mains de la divine Sarah). Le couteau de cuisine de M. Jean Richepin, n’a heureusement pas servi).
La cause : Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier, avec une préface de M. Paul Bonnetain.
Mlle Marie Colombier, naturellement, est une ancienne amie de Sarah Bernhardt et l’accompagna dans son voyage en Amérique. Quelle fut la cause de leur brouille ? Ah ! il ne manquerait plus que la presse s’occupât de cela. Ça m’est bien égal, à moi ; à vous aussi, n’est-ce pas ?
Le livre paru, M. Mirbeau l’apprécia comme il l’entendait et comme c’était son droit.
Mais M. Paul Bonnetain, le préfacier, se sentit outragé dans ce qui le concernait et demanda réparation au critique. Jusque-là l’affaire est correcte et ne prête pas à rire.
Mais la suite ! J’ai parcouru quelques pages de ce factum venimeux… Ah ! franchement, il faut vivre dans notre ère de cabotinisme pour pouvoir le lire jusqu’au bout.
C’est bien dommage que M. Guilloutet soit mort dernièrement ; je me serais hasardé à lui demander où il avait trouvé cela, le Mur de la vie privée.
Il y a bel âge que, moralement et matériellement, il n’existe plus.
Moralement : chacun démolit le sien. C’est à qui fera de l’œil, par sa fenêtre, au biographe ou au reporter qui passe, en lui indiquant qu’il n’y a qu’à enjamber.
Matériellement : dame ! il n’y a qu’à voir avec quelle facilité on peut pénétrer chez les gens dans le but de les assommer, de les éventrer ou de leur tirer les boyaux du ventre, pour s’assurer qu’aujourd’hui la place de concierge est une des plus jolies sinécures qu’on puisse désirer.
Ce concierge de Mlle Colombier laisse passer d’abord M. Bernhardt fils avec ses deux amis, et la porte de l’appartement n’est pas mieux gardée que celle de la maison, car ils pénètrent tout de go dans le salon, où le jeune homme prévient Mlle Colombier qu’elle aura affaire à lui si elle recommence à parler de sa mère. Ce si elle recommence
est un vrai chef-d’œuvre, après la publication d’un livre pareil.
Après le fils passent, la mère et M. Richepin, raides comme deux boulets ramés, sans que rien ne les arrête jusque sur la maîtresse de la maison et son ami M. Soudan. Il y a là, outre la distribution de coups de cravache exécutée par la grande comédienne qui s’annonce par les paroles bien senties que nous citons plus haut, outre l’irruption foudroyante de l’auteur de Nana-Sahib, et sa menace au défenseur de Mlle Colombier, un chambernement de portes brisées, de potiches écroulées, de meubles renversés, de costumes lacérés et un tintamarre de cris de fureur et de cris de terreur, qui n’amènent pas plus d’émotions dans l’antichambre que dans la loge.
Si le placide conservateur d’immeubles apparaît, c’est pour recevoir la commission de la douce Sarah :
— Vous remettrez cette cravache à Mlle Colombier. Elle m’a été donnée par le maréchal Canrobert et je la lui laisse comme souvenir.
Ah ! les ouvrages de femmes de théâtre, ils éclaboussent toujours.
La Presse 22 décembre 1883
Long article de Félix Vertan.
Sarah Barnum
Il est convenu, dans le monde vertueux, que Sarah Barnum, le nouveau livre de Mme Marie Colombier, est une œuvre infâme
, quelque chose d’exécrable
, une ordure
, l’abomination de la désolation. Les feuilles cléricales et d’alcôve,
Les tartufes de mœurs, comédiens insolents,
Qui mettent leur vertu en mettant leurs gants blancs,
la pudibonderie officielle, le clan complet des bégueules se récrient avec force signes de croix.
Ce livre, disent les nobles protecteurs de danseuses et d’écuyères, a reculé les bornes de la licence. Car la licence, vous le savez, a des limites très nettement marquées en rouge et en bleu sur une carte spéciale dressée par Escobar, d’après le plan primitif de Loyola. Aussi le vicomte de la Musardière a-t-il interdit la lecture de Sarah Barnum à sa maîtresse — sur l’avis de sa femme.
La morale publique a rendu son verdict ; elle condamne Mme Marie Colombier pour avoir soulevé le peplum de Sarah et peur avoir montré ce sein que l’on ne saurait voir
… sans blêmir d’horreur.
Il y avait sans doute quelque témérité à livrer Sarah toute nue aux regards du public. La vue d’un semblable remedium amoris [remède à l’amour] pourrait être funeste à certaines natures impressionnables. C’est la sorcière de Leyde dont parle l’auteur de l’Albertus :
Quels appas ! Des cheveux aux reflets rutilants
Sur son col décharné pendaient en folles mèches,
Ses os taisaient le gril sous ses mamelles sèches
Et ses côtes trouaient ses flancs.
Sarah, telle que nous la peint ce témoin de sa vie, est le triple horror ! dont parle Shakespeare ; elle a atteint ce degré de laideur souveraine qui fascine : elle attire par le vertige des gouffres. C’est ainsi qu’elle a happé M. Jacques Damala. Pour elle, le fier Hellène a renoncé à sa patrie : cette femme apocalyptique lui a fait oublier la Grèce.
Oui, certes, Mme Marie Colombier a choisi là un étrange sujet. Mais, il faut bien le reconnaître, elle a usé d’un droit imprescriptible. L’art est réfractaire aux lois de notre société minaudière, capricieuse et fantasque par essence. Il plane au-dessus des conventions humaines : il ne relève que de la vérité, cette mère éternelle du beau. S’il était encore de mise d’invoquer l’autorité du vieux Despréaux, je rappellerais que
Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.
Mme Marie Colombier a pris son serpent
, son monstre
où elle l’a trouvé. La critique n’a rien à voir à cela. Sa mission se borne à rechercher si l’auteur a fait œuvre d’artiste.
Or, sur ce point, il n’y a qu’une voix dans le monde des lettres pour proclamer que Sarah Barnum est un livre admirable.
On peut affirmer sans exagération que Zola, dans tout son bagage littéraire, n’a rien à mettre en parallèle avec ce document humain
. Nous n’y trouvons pas cet insupportable parti pris de naturalisme qui agace si cruellement dans Nana. Mme Marie Colombier est exempte du pédantisme suffocant qui règne dans les lourdes pages de Zola.
Sarah Barnum est un livre de bonne foi. La sincérité y éclate à chaque ligne. Malheureusement, l’auteur s’est abandonné corps et âme à la logique : de là certains manques de respect inévitables. La réalité ne fait pas de courbettes.
Voici, par exemple, un fragment de dialogue où il y a plus d’observation et d’originalité de style que dans tout le Bonheur des Dames. La mère de Sarah reproche à sa fille de n’avoir obtenu qu’un second prix de comédie et un accessit de tragédie :
— Il est bien, ton concours !… Mais aussi mademoiselle regardait en l’air, au lieu de fixer le jury, dont elle aurait fait ce qu’il lui aurait plu ! C’est son genre : les yeux blancs ! Plafonne, ma chère, plafonne ! pose pour les Assomptions ! Tu verras si tu trouves des rentes dans les corniches !
Lisez le passage magistral qui commence à la page 80 [chapitre IV] :
Un soir, un matin plutôt…
Vous devrez reconnaître que jamais romancier n’a écrit rien de plus puissant ; c’est un plomb brûlant coulé sur la réalité
.
Tenez pour certain que Sarah Barnum est le point de départ d’une révolution dans le monde des coulisses. Froufrou est mortellement atteinte. C’est un faux dieu qui croule.
On a dit que Sarah avait cravaché son historiographe. Je n’en sais rien ; mais qu’est-ce qu’une cravache pour parer un coup de massue ?
Sarah a été bien mal inspirée de faire de l’esclandre à propos du livre de son amie. Cette femme qui n’existe que par la réclame va succomber par la réclame même. Elle vient de consacrer la célébrité de Mme Marie Colombier. Voilà déjà que Sarah Barnum fait prime. Certains marchands, le cotent 20 fr. On ne vit jamais pareille vogue.
Ce livre ne permet pas l’indifférence. Quiconque l’a lu subit un charme invincible. Sarah ne lui apparaît plus que sous une forme horripilante. Car l’auteur ne l’a pas seulement dépouillée de tout vêtement, il en a fait l’autopsie.
Sarah Barnum jette un jour étrange sur les mœurs du jour. L’héroïne y révèle son passé à l’instar de la Pauvre Muse
d’ Hégésippe Moreau :
Dans les salons où je fus admise
Mes conquêtes ont fait du bruit ;
J’ai vu Lamartine en chemise
Et Byron en bonnet de nuit.
Déjà les effets de ces Mémoires
se font sentir dans le public. On se demande aujourd’hui si Sarah a réellement du talent et si la naïveté du vulgaire n’a pas été abusée par les prôneurs de cette femme bizarre. Demain, on reconnaîtra que l’idole tant vantée n’est qu’un ridicule fantoche.
Sarah est l’œuvre de la presse boulevardière. Le caprice de publiciste qui l’a créée peut aussi l’anéantir. Or, le livre de Mlle Marie Colombier a donné le branle ; l’élan est irrésistible.
Insensiblement, le désert va se faire autour de Sarah, et cette âme de la sécheresse ne voudra plus répondre qu’au nom de Saharah.
La Lanterne 22 décembre 1883
Article de la rubrique Hier et demain, non signé.
La cause
Le gros tapage qu’a soulevé le scandale causé par Mme Marie Colombier ne semble pas encore près de s’éteindre.
Pendant deux ou trois jours encore au moins, ce sera l’événement du boulevard, et, ce qu’il y a de déplorable, c’est que, grâce à cette réclame inattendue, on s’arrache les exemplaires. Hier, au Palais-Royal, un libraire les affichait carrément à sept francs. Les coups de cravache qu’a reçus Mme Colombier constituent donc une excellente affaire.
Des milliers de lignes ont été consacrées, hier, à cette affaire scandaleuse par nos confrères de tout format. Mais, aucun d’eux n’a fait connaître la cause qui a poussé Mme Colombier à commettre cette mauvaise action.
Pour qui connaît un peu le dessous de la vie parisienne, cette cause apparaît clairement : c’est l’envie.
Tandis, en effet, que l’étoile de Sarah Bernhardt continuait à monter à l’horizon, celle, de Mme Marie Colombier, depuis une douzaine d’années, n’a cessé de décliner. En 1871, elle menait grand train ; elle habitait, rue du Rocher, un bel hôtel, et elle donnait des fêtes, invitait les artistes pour les épater
et protégeait Sarah Bernhardt. Elle lui rendit même quelques petits services et le fit assez volontiers, la célébrité de Sarah n’étant pas encore assez grande pour l’offusquer. Mais voici qu’avec l’âge arrivèrent les mauvais jours.
Marie Colombier, qui n’avait jamais été jolie, devint obèse. Sa situation changea. Il fallut quitter l’hôtel de la rue du Rocher, s’échouer dans un appartement relativement modeste et renoncer à peu près au théâtre, faute d’engagement. Sarah Bernhardt, pendant ce temps, devenait ce que vous savez et rendait au centuple les services d’autrefois, car les deux amies avaient continué à se voir quasi quotidiennement. On plaisantait même Sarah Bernhardt au sujet de la présence assidue d’une femme aussi grosse auprès d’elle, qui était si mince.
Cependant, pour employer le langage de Mme Colombier, la dèche de celle-ci s’accentuait et devenait arquée. Elle avait besoin d’un repêchage complet. Sarah Bernhardt, toujours bonne fille, proposa à sa camarade de l’emmener en Amérique. Nous avons eu occasion de voir Mme Colombier au Havre, le lendemain du jour où toutes deux étaient revenues de cette tournée. Mme Colombier affectait de parler de Sarah avec lyrisme. Le soir, toutes deux jouèrent la Dame aux Camélias, avec le reste de la troupe voyageuse, au profit des sauveteurs du Havre.
Marie Colombier déclarait à tout venant qu’elle ne pouvait jamais voir Sarah dans cette pièce sans fondre en larmes. Et elle pleura, en effet, dans les coulisses pendant tout le cinquième acte.
Quelques mois après, cela n’allait déjà plus.
Sarah Bernhardt lui étant moins utile qu’autrefois, Mme Colombier la traitait publiquement de cabotine et annonçait un livre plein de révélations curieuses sur le voyage en Amérique. Le livre parut. Il n’était pas bien méchant et n’eut aucun succès. L’auteur, de dépit, en engraissa encore et, à partir de ce moment, son désir d’être désagréable à son ancienne amie devint une véritable idée fixe.
Ce fut quand Sarah Bernhardt annonça l’intention de publier ses mémoires qu’elle pensa à les déflorer, comme elle vient de le faire, en entassait beaucoup de mensonges sur quelques vérités.
Ainsi que nous l’avons dit, il se trouve que cette vilenie a été une excellente affaire. Et elle continuera certainement à l’être pendant quelque temps, car, paraît-il, Mme Colombier a été avisée qu’une bonne douzaine de personnes désignées par elle dans son sale bouquin la cherchaient pour la corriger. Il faut compter au moins une édition par calotte. Vous voyez que le tirage n’est pas près de s’arrêter.
Un autre ouvrage aurait un succès égal… ce serait un volume intitulé Marie Pigeonnier, par Mme Sarah Bernhardt, — avec préface de M. Jean Richepin.
Le Cri du Peuple 22 décembre 1883
Extrait de la rubrique théâtrale et littéraire À minuit de Paul Alexis (alias Trublot).
Nana-Sahib
Enfin ! nous y voilà… Quelle salle !…
Inutile de vous énumérer les noms… Le pschutt du tschock du v’lan du gratin de la crème du tout-Paris. Tous les mondes, et surtout le plus mauvais.
Mais, aussi, quel lançage pour une première ! Le fait-divers de mardi, le drame tragique de la rue de Thann, ont surexcité toute cette foule.
En attendant les trois coups, chacun en cause encore, tout bas. Moi, je rappelle à mon voisin le mot du grand Gustave Flaubert, qui adorait ces aventures grasses où, pour un observateur désintéressé de la nature humaine, il y a de quoi boire et manger.
Oui, quand on racontait devant Flaubert un de ces faits imprévus, qui, comme un acide produisant tout à coup un précipité, montrent le tréfonds de l’homme, l’auteur de Madame Bovary, avec un adorable sourire de grand-père, disait :
— Moi ! je trouve ça rafraîchissant.
Et hier, moi, avais-je raison de faire dire à monsieur Prudhomme
que tout ça, c’était la faute du naturalisme ? Tapais-je juste ? Mettais-je dans le mille ?
Le même jour, monsieur Prudhomme parlait. Vous allez voir !
1° M. Vitu :
Il ne faut pourtant pas rendre Marie Colombier plus responsable qu’elle ne doit l’être. Cette malheureuse se figure sincèrement qu’elle est dans le mouvement et qu’elle apporte un document de plus au grand ensemble de la saleté littéraire. N’est-ce pas la mode de publier les livres les plus abominables ! Eh bien quoi ! Pourquoi n’en ferait-elle pas autant ? À l’ouvrage donc, et tâchons de gagner un peu d’argent avec des obscénités ! Pauvre marquis de Sade, gentilhomme calomnié ; si tu revenais parmi nous, l’Académie te décernerait un prix de vertu !
(Il est évident que le marquis de Sade, ici, s’appelle… je vous ai d’avance nommé son nom encombrant
.)
2° M. Claretie, lui, dans le Temps :
Sifflements de cravache, bris de vaisselles, brandissements de coutelas, menace d’
étripement. Vrais ou faux, les détails de la comédie sont assez coquets. L’historiette ne saurait prendre place peut-être dans une édition nouvelle de la Morale en action ; mais c’est du Naturalisme en action. Toujours la Mode !
Vous voyez que Trublot sait bien à quels gaillards il a affaire. Il avançait, avec intention, une bêtise : paf ! au même moment, MM. Claretie et Vitu la commettaient.
— Moi aussi, je trouve ça rafraîchissant.
Mais que nous voilà loin de Nana-Sahib (Comment ! Nana
… Serait-ce encore du naturalisme ? Hélas ! vous allez voir que malheureusement non.)
La toile se lève. Un joli décor, très riche.
Indien ? Peut-être ! Enfin, l’œil est satisfait. Des Indiens parlent en vers français. On écoute, mais c’est à Sarah que l’on pense. Quand va-t-elle venir ? se dit-on tout bas. Tant que nous ne la verrons pas, la pièce ne sera pour ainsi dire point commencée. Enfin, C’est elle !
dit un personnage.
Eh ! oui, c’est Djamma, partie en palanquin, la fille de Tippoo-Raï. Elle est jeune, improbablement ! Elle est belle ! Elle descend du palanquin, et, avant qu’elle ouvre la bouche, un tonnerre d’applaudissements, de bravos : pour la fille de Tipoo-Raï ? Non, pour Sarah… (J’allais ajouter Barnum, animal !) Et la voix d’or se fait entendre. La pièce est véritablement commencée.
Eh bien ! commençons à parler le cœur sur la main :
— Voyons ! t’es un bon zig, Richepin. T’es un vieux camaro. Tu sais que j’t’gob’. Ta Chanson des Gueux, j’en suis. Madame André, j’trouv’ ça très chouette. Tes Chroniques du Pavé, j’en ai toujours dit du bien. Enfin, voici un an, lorsqu’on joua ta Glu, n’aimant guère le roman pourtant, j’avais sorti mes battoirs, faisant un boucan de tous les diables aux hardiesses de ta pièce — là, surtout, tu sais, à cet endroit où Decori, après une nuit d’amour, était un peu vanné et disait des choses nature qui faisaient faire oh !
aux imbéciles — enfin, je t’ai défendu comme un enragé, même contre des amis intimes qui me traitaient de gobeur
. Mais, hier soir ? Ah ! non, tu sais, j’en suis plus ! j’peux plus. Ça ne m’entr’ plus dans la caboche. Je t’avais dit que j’apporterais encore mes battoirs. Je les ai apportés… Mais, fumiste que tues, j’ai pas pu m’en servir. Tu me les as fait laisser au fond de ma poche.
Faut pas m’en vouloir, au moins. C’est moi qui t’en veux, oui, pour Nanar-Sahib.
Les vers français, pour faire parler des pousse-cailloux anglais et des mahrattes, ça, je m’en bats l’œil. C’est raide tout de même, mais c’est la convention. Les vers, ça ne me rend pas enragé, d’ailleurs. Gosse, j’en ai fait ! J’en fais plus : t’en fais encore, c’est ton droit. J’veux pas dire pour ça qu’tu sois resté un peu gosse.
Mais qu’est-ce que tu nous fiches, à nous donner un opéra, un véritable opéra sans musique ? Tu l’as si bien senti toi-même, que c’était un opéra, que, à un tableau, tu y as collé de la musique de Massenet. Et un ballet, encore. Le ballet, je l’ai applaudi. Ces femmes qui dansaient la danse du ventre, en jetant une pluie de feuilles de rose, ça, je l’ai aimé et compris. Mais le reste ?
Le reste ? Appelle-moi Savoyard, Iroquois, … comme la lune, idiot, borniclé, le reste ne m’est pas entré dans la caboche.
Dans un couloir, j’ai rencontré deux de tes amis, des vrais — tu sais ! des quatre, du groupe des vivants
— Ponchon et Bourget, quoi ? et j’y ai dit que je comprenais rien.
Ponchon roulait des yeux farouches, et j’ai cru qu’il allait m’avaler. Bourget m’a dit que ta pièce était un symbole
. J’ai pas compris davantage.
Un symbole de quoi ? que l’amour est d’abord doux comme la feuille de rose au toucher, puis qu’il nous consume sur un bûcher ? — Ce serait pas neuf.— Un symbole de la guerre avec le Tonkin ? et de la difficulté de l’occupation d’un pays lointain, de sa colonisation ? — Non ! t’es pas encore de ce troupeau-là. — Alors, quel symbole ? — Le patriotisme ? J’ai cru un moment, à quatre vers sur l’Angleterre, que t’allais recommencer Déroulède. — Mais non ! comme moi, t’es trop mariole pour donner dans ces godans-là. — Alors, quoi ?
Quoi ? je vais te le mettre dans la main, moi !
Ta pièce est exotique, romantique, à la Méry, Shakespearienne
. Elle ressemble à l’Étoile, qu’un jour, tu nous jouas à la Tour-d’Auvergne. Tu jouais bien, je t’applaudissais, mais c’était parce que c’était toi : j’y comprenais pas davantage.
Malheureux ! ta Sarah a la voix d’or, mais t’y as point fait de rôle. Elle chante des couplets tout le temps. À la fin, c’est bien gentil. Mais ça paraît long.
Et le pauvre Marais qui, lui aussi, a du talent — comme il est écrasé par Volny lequel a eu de la veine de tomber sur un semblant de rôle. Sais-tu ce qu’on disait, dans les couloirs ?
— Avec le succès de Damala, l’autre soir, au Gymnase…, ça fait deux mauvaises soirées pour lui.
Enfin, du tendu toujours, un emballage continuel, des oiseaux qui nichent dans des cheveux
, pas le plus petit mot pour rire, du chant
tout le temps… Zut !
Tu sais, mon vieux, c’est moi qui t’en veux. Avec la Glu, qui était chouette, la critique t’a houspillé. Aujourd’hui, je sais pas ce qui arrivera au juste ; mais ils sont fichus de te faire des mamours !
Voilà ta condamnation.
Moque-toi des critiques et fais une belle pièce. Tu le peux et tu le dois. Ou c’est fini entre nous, à jamais.
N.-B : — Bien entendu, ô Jean, y a qu’d’la littérature, dans tout cet abatage. Quant au reste, laisse miauler ceux qui t’reprochent d’être allé aussi rue de Thann. T’avais pas de couteau, parbleu ! — On sait comment qu’c’est fait, le reportage. — Et t’y est allé comme modérateur. Si, en ton absence, Sarah avait seulement écopé, n’aurait-on pas dit que ton devoir était d’y être ? — Tout ça c’est des histoires. Mais plus de Nana-Sahib !
Ni même de Miarka, la fille à l’Ourse !
La Cravache parisienne 22 décembre 1883
Article à charge contre Marie Colombier, définitivement jugée par l’opinion publique
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Coups de garcettes
Affaire Sarah Bernhardt-Colombier
Toute la semaine a été remplie du scandale causé par Mlle Marie Colombier à propos de son livre intitulé Sarah Barnum qu’elle vient de faire publier, et tous les journaux sans exception ont flétri Mlle Colombier comme elle le mérite, car elle a commis une bien mauvaise action en se livrant à des attaques immondes envers son ancienne amie.
Il n’est donc pas étonnant que toute la presse ait unanimement jugé sévèrement une pareille publication.
Si ce livre eût été écrit par un homme, il est probable que l’auteur aurait été obligé de s’exiler à l’étranger en présence de la réprobation qu’il aurait soulevée.
Pourtant ce bouquin est sans la moindre valeur littéraire, il n’offre d’autre attrait que la nudité des soi-disant révélations qu’il contient, sur une artiste de grand mérite, que le public adore, et surtout, ce qui est plus grave, sur ses amis intimes, sur sa famille.
Ces nudités ne sont pas même gazées. Elles sont d’une telle hardiesse qu’on hésiterait volontiers à en parler, même entre hommes, après boire, dans un… fumoir !
Les scènes racontées ou décrites par l’auteur sont en un mot indignes d’une plume parisienne. La bestialité seule s’y vautre, toute fumeuse des vins qui lui ont empourpré la lèvre, tout agitée du sang écarlate que des repas à viandes fortes ont fait couler dans ses veines !
Jamais matelot, revenant de faire le tour du monde, ne rêva plus grossières images !
En résumé, c’est un accès de rage, de haine ou de basse vengeance !
Malheureusement, il paraît que ce livre qui a conduit sur le terrain deux hommes de mérite, obtient un succès de curiosité tellement inouï que les exemplaires font prime.
En cela, du moins, Mlle Marie Colombier aura réussi ; mais nous doutons fort que le gain qu’elle en retirera lui fasse oublier jamais, les désagréments, pour ne pas dire plus, auxquels elle s’est désormais exposée pour le reste de sa vie !
Elle est définitivement jugée par l’opinion publique.
Déjà elle avait été l’objet de bien des colères, à propos de son ouvrage le Pistolet de la petite baronne et elle faillit, malgré les protections qu’elle prétend avoir, soulever les réclamations de l’ambassade d’un grand pays ami. Il n’en fut rien, heureusement pour elle.
C’était encore d’une amie dont elle avait raconté l’histoire, et quelle histoire ! !…
Aujourd’hui la mesure est comble et Mlle Marie Colombier fera bien de retourner en Amérique car là seulement, elle pourra sens crainte se livrer à toutes ses excentricités déplumé.
Quant aux motifs qui l’ont poussée a écrire Sarah Barnum, ils sont suffisamment expliqués dans l’article suivant que je trouve dans le journal la Lanterne de ce jour, article écrit de main de maître dont l’auteur, qui a la modestie de ne pas signer, est, croyons-nous, le mieux informé, en ce qui concerne cette déplorable affaire !
[Suit la reproduction en intégralité de l’article de la Lanterne (22 décembre).]
Le Voltaire 22 décembre 1883
Extrait des Échos.
Nous avons rapporté, à mots couverts, la bataille de dames, dont l’appartement de Mlle Marie Colombier a été le théâtre.
Quand Mme Sarah Bernhardt, suivie de Mlle Antonine et de MM. Richepin et Maurice Bernhardt, fit irruption chez son implacable ennemie, elle tenait à la main une cravache dont lui avait fait présent le maréchal Canrobert.
Il y avait à ce moment, chez Mlle Colombier, M. Jehan Soudan qui crut devoir s’interposer ; sur quoi, M. Jean Richepin se serait jeté à son tour sur M. Soudan, ce qui aurait permis à Mme Sarah Bernhardt de se précipiter sur les traces de son ennemie en fuite.
Mlle Colombier a-t-elle reçu un ou plusieurs coups de la cravache du maréchal Canrobert ? Les uns disent oui, les autres disent non.
À la suite de cette scène mouvementée, M. Jehan Soudan a prié deux de ses amis d’aller demander à M. Jean Richepin une réparation par les armes.
D’une lettre adressée à M. Soudan par ses témoins, il résulte que M. Jean Richemin aurait déclaré qu’il ne s’était livré à aucune voie de fait et que par conséquent il ne croyait pas devoir constituer des témoins.
Sur une provocation écrite de M. Jehan Soudan, M. Richepin a répliqué qu’il ne se battrait pas avec M. Jehan Soudan.
Longue dissertation d’Émile Bergerat.
Fénelon et Mlle Colombier
Ma force est en ceci — ah ! que ma force est grande ! — que je n’ai jamais lu une ligne des ouvrages de Mlle Colombier. Et si j’avais, comme dit le cocher de la caricature, autant du pièces de dix sous que je n’en lirai jamais, de ces beaux ouvrages, Van-der-Bilte ne serait pas mon cousin. Je préfère Fénelon, dont je m’abreuve en ce moment, et qui fut une belle âme tendre, et un beau manieur du verbe, et même l’esprit le plus libéral de son temps.
Ne pas avoir lu les ouvrages de Mlle Colombier, et être appelé à ne jamais les lire, ce n’est pas renoncer à s’occuper de choses sérieuses ; mais ce n’est pas non plus renoncer à rire, lorsque de rire il y a lieu. On voit dans les rues encore des gens, épanouis de gaîté, qui n’ont sous le bras aucun tome de cette saint-simonienne. J’en suis.
Mais, d’après ce que l’on en conte, il semblerait que son génie nous borne désormais le naturalisme. Avec elle et par elle l’art franco-belge de dépeindre les pudendum
[du latin honte
, terme médical désignant les organes génitaux, notamment féminins] arrive à son point culminant, ubi defuit orbis [où la terre nous a manqué]. Plus loin, d’un millimètre, c’est le vide et la vidange. Eh bien, mais c’est très bien, cette jeune fille obéit aux dieux. Elle accomplit leur volonté. Nous avions eu les grandes fresques que vous savez, peintes au balai à pot de chambre ivre ; nous devions avoir les miniatures de l’école, et enfin les peintures sur porcelaine. Mlle Colombier peint sur porcelaine ; c’est de son sexe.
Il paraît qu’on ne saurait aller plus loin, et que les préraphaélites de nos foires naïves, avec leur œil cyclopéen, écarquillé par l’extase, et qui semble dire la phrase qu’on lui prête : Ah ! petit coquin, je te vois ! il paraît, dis-je, que ces primitifs n’y voient plus que trente-six chandelles, et qu’ils sont à cette décoreuse ce que le Perugin serait— ou mieux encore Baccio Bandinelli, — à un imagier pieux de la rue Cassette. Ma foi, j’en suis bien aise, ou du moins Fénelon et moi nous en sommes bien aises. Car si on ne peut pas aller plus loin, on n’ira pas plus loin, et c’est là justement ce que le peuple demande, avec le cygne de Cambrai.
De fait, le cygne de Cambrai ne demandait rien du tout. Il attendait pagemment la venue de Mlle Colombier. Il ne faut pas oublier que le pauvre archevêque avait été reçu froidement au paradis, à cause de sa nymphe Eucharis, que saint Pierre avait trouvée trop montée de ton. — C’est bon, avait répondu Fénelon, vous en verrez bien d’autres. Et tranquillement il s’était assis devant la porte, en attendant sa réhabilitation. Quelques temps après, Bernardin de Saint-Pierre s’était présenté avec Virginie, et les actions du cygne avaient monté chez le portier céleste. Puis Jean-Jacques était venu avec Julie. Puis Chateaubriand avec l’Amélie de René. Puis George Sand avec Lélia… Et saint Pierre épouvanté disait : Suis-je chez Nicolet, que les romanciers vont ainsi de plus fort en plus fort ? Enfin, lorsque Flaubert aborda devant la loge, tenant par la main Mme Bovary, tous les apôtres se firent lire Télémaque, qu’ils ne connaissaient point, et, à l’unanimité, ils votèrent pour l’incorporation d’Eucharis dans le troupeau des anges immatériels.
Mais Fénelon ne voulut pas encore entrer dans le paradis. Il attendait Nana et Pot-Bouille. — Vous verrez, vous verrez ! disait-il. — Et l’on vit.
Et quand on eut vu, on crut que c’était fini, et qu’il ne restait plus à l’homme que de manger, comme Nabuchodonosor, ses propres excréments. On avait compté sans Mlle Colombier. Aujourd’hui, ça y est. Quelqu’un est venu qui mange ceux des autres, à orifice que veux-tu Fénelon est excessivement content. Le cygne de Cambrai bat des ailes.
Pourquoi ne battrait-il pas des ailes, ce cygne, puisqu’en effet — et à dire d’expert — cette jeune fille couronne l’édifice. Fénelon, grand artiste de Lettres, doit aimer par dessus tout la Littérature. Il doit souffrir de ce qui l’éclipse, obtenir ce qui la fait renaître. Or, il n’est pas douteux que les œuvres de Mlle Colombier sont le dernier produit de cette hystéro-épilepsie brenologique qui étouffe les Lettres françaises depuis dix ans. Il n’y a plus rien à tirer — ou à ajouter — au tas de fumier pestilentiel qui couvrait le Pinde et le cachait entièrement. Truffes et champignons, la moisissure a tout donné, la fermentation s’épuise, et les poules ont picoré le reste. C’est le tour des fleurs, nous allons en revoir. Cette peste laissera des roses, et là où reparaissent les roses, reviennent les abeilles.
Quant à la façon dont on conte que Sarah Bernhardt a dissipé les miasmes de la dernière hotte, je ne puis me défendre d’en admirer la crânerie, un peu américaine peut-être et particulièrement romantique. Mais ces exploits du Bradamante n’auraient point déplu à nos pères, s’ils font grimacer le code civil, et il y a là une manière de laver son linge sale en famille qui tranche sur le gris due mœurs avocassières et lentes à la justice que nous a faites la décadence des caractères.
D’aucuns diront qu’il n’était pas de trop d’y employer la cravache d’un maréchal de France. Je me borne à féliciter l’amazone de posséder une telle cravache, car n’en a pas qui veut, même pour de tels usages et de si dure besogne.
Mais l’origine de la cravache n’ajoute rien à la témérité de l’acte, et le tort de Sarah Bernhardt est peut-être d’avoir cru qu’en utilisant celle là, et non une autre, elle montait à l’assaut de Sébastopol une seconde fois. Je pense aussi qu’il n’y fallait point tant de troupes, ni même la présence d’un historiographe, et Fénelon dirait que la nécessité de plusieurs témoignages était mal indiquée pour un tournoi de ce caractère inopiné. Il l’eût préféré dans la rue, devant le fumier même, parmi les mouches bleues, et dans leur bourdonnement complice. Mais j’en parle d’une voix tout à fait désintéressée, puisque je n’ai jamais lu les écrits de Mlle Colombier et puisque je suis destiné à ne jamais les connaître. Et même, chose étrange, tout ce bruit de réclame et de gong fait par une cravache autour d’un chef-d’œuvre, n’a point suffi à me faire débourser trois francs pour m’enquérir.
J’ai repris Fénelon là où je l’avais laissé, paisible dans ma foi, et j’aurai terminé le Traité de l’Éducation des Filles avant que Mlle Colombier ait vu le sien atteindre la centième édition.
Les Grimaces 22 décembre 1883
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Les nouvelles
Depuis de longs mois les courriéristes théâtraux annonçaient que Jean Richepin créerait un rôle dans Nana-Sahib, et M. Richepin ne cessait de leur infliger des démentis.
Cependant les courriéristes ne se trompaient point tout à fait : M. Richepin a créé un rôle, et s’il n’a point paru à la représentation de la Porte-Saint-Martin, c’est que, pour des raisons de famille, il avait jugé plus convenable de se montrer seulement dans le prologue, représenté entre intimes, sur une petite scène de la rue de Thann.
Hâtons-nous de l’ajouter : le prologue de Nana-Sahib a eu plus de succès que la pièce elle-même et M. Richepin a définitivement conquis sa place parmi les comiques.
Ce prologue, spécialement écrit pour Mme Sarah Bernhardt, est une manière de pantomime mêlée de dialogue et de couplets ; c’est intitulé :
Pierrot assassin,
ou
Les boyaux de Colombine,
ou
Les Hanlons-Bernhardt,
ou
Le dernier balais où l’on cause.
En voici la distribution :
- Pierrot : Mme Sarah Bernhardt ;
- Colombine : Mme Marie Colombier ;
- Un homme du monde : M. Jehan (*) Soudan ;
- Le Matamore : M. Jean Richepin ;
- Un Poupon : M. Maurice Bernhardt ;
- Une Nourrice : M. Ker-Bernhardt-le-Têtu ;
- Les Boyaux : Personnages muets.
(*) Il est permis de se demander pourquoi M. Soudan porte le prénom de Jehan, tandis que M. Richepin n’a que celui de Jean ; cette h constitue une flagrante inégalité. — N. D. L. R.
Accessoires : un biberon, une cravache, un couteau de cuisine.
La scène première nous montre un five o’clock tea chez Colombine ; assistance selected : le dessus du panier de la société Colombophile de Paris ; ou joue aux jeux d’esprit.
Cette petite fête de famille est brusquement troublée par l’apparition d’une nounou munie de son poupon, lequel lire la langue à la dame et fait des pieds de nez aux invités.
(Exit le sein de la nourrice, qui donne à téter au poupon pour le calmer ; entrent Pierrot, brandissant une cravache, et le Matamore, qui manœuvre un vaste couteau de cuisine.)
Superbe le trio de la scène II :
Air de : Ou va lui couper la tête !
Pierrot
J’vais lui cingler l’bas du dos !
Oh ! oh ! oh !
Le Matamore
J’vas lui crever les boyaux !
Oh ! oh ! oh !
Colombine
Et moi, j’file aux water-clos…
Oh ! oh ! oh !
Le chœur
Css ! Css ! Css ! Tayaut ! Tayaut !
Oh ! oh ! oh !
Pierrot, faisan siffler sa cravache, se précipite sur les derrières de Colombine, qui fuit vers les saules et se cupit anterideri (dit le Livret), taudis que le Matamore s’élance dans le vide en hurlant :
— Où sont les boyaux ?
Aveuglé par la colère, il tombe sur l’Homme du monde et le saisit à la gorge :
— C’est toi, les boyaux ? s’écrie-t-il.
— Vous en êtes une autre ! riposte vivement l’Homme du monde.
Après une courte lutte, le Matamore, constatant son erreur, abandonne cette victime et court sus aux vrais boyaux, que Colombine a emportés dans sa fuite ; — tumulte à la cantonade : le Matamore emplit l’air de ses cris, et les pauvres petits boyaux exhalent une plainte à la façon de borborygme.
Réapparition de Pierrot et du Matamore ; leur physionomie exprime le sentiment de la vengeance assouvie ; ils sortent et la toile tombe sur ce finale entonné en chœur par les survivants :
Air de : La Famille Bidard
La mère Bernhardt
Le fils Bernhardt,
Richepin-Bernhardt,
Et Ker-Bernhardt !
Sont-ils braillards
Sont-ils braillards
Sont-ils braillards
Tous ces Bernhardts !
Mam’ Bernhardt n’avait qu’un Richpin,
Rien qu’un Richpin,
Un seul Richpin :
Elle l’envoyait coller des pins,
Coller des pins,
Aux intestins !
Faut croir’ que parmi les poètes
Y en a qui sont un peu bébêtes…
C’est bien possib’ !
C’est bien possib’ !
Viv’ l’auteur de Nana-Sahib !
Après un tel prologue, la pièce de la Porte-Saint-Martin ne pouvait guère faire autrement que de réussir : la plume autorisée de notre collaborateur Auguste en rend compte dans une autre partie de ce journal.
L’Événement 23 décembre 1883
Extrait du Journal des journaux de Firmin Javel.
M. Albert Wolff s’élevait hier, avec raison contre certain livre dont il a beaucoup été question ces jours-ci. [Suit un long extrait de l’article du Figaro.]
Pour comprendre la colère de Sarah Bernhardt, […] (Lire l’article.)
À la suite de cette chronique, Mlle Marie Colombier a adressé à M. Albert Wolff la lettre suivante [Suit la lettre en entier] :
Cher monsieur,
Certes, oui, je regrette de l’avoir écrit […] (Lire la lettre.)
La Lanterne 23 décembre 1883
Article de la rubrique Hier et demain, non signé.
Le comble du Toupet
C’est Mme Marie Colombier qui vient d’atteindre ce comble-là. Un grand journal du matin l’ayant traitée comme elle le méritait, elle lui a adressé hier une lettre absolument piteuse, dans laquelle elle a l’audace de protester de la pureté de ses intentions. Son œuvre, dit-elle, est de pure fantaisie, et jamais elle n’a entendu faire de personnalités. C’est à tort que Mme Sarah Bernhard s’est reconnue, etc., etc.
Eh bien ! celle-là est forte ! Non-seulement l’auteur de Sarah Barnum a mis en scène Sarah Bernhardt : mais, pour qu’il n’y eût pas d’erreur possible, elle a pris soin d’orner du portrait, très ressemblant de la tragédienne la couverture de son livre, et cela au recto et au verso. Ajoutons que la vie réelle de Sarah Bernhardt y est suivie pas à pas. À côté des faits vrais, Mme Colombier en a groupé d’autres, qu’elle a inventés et qui sont parfaitement ignobles, mais qui, par suite du voisinage des premiers, prennent un caractère de vérité tout à fait exaspérant pour les personnages mis en scène.
Voici, au surplus, les noms véritables de la plupart de ces personnages. On verra qu’ils sont à peine travestis, et que le procédé de Mme Colombier est d’une simplicité élémentaire. Sarah Bernhardt, c’est Sarah Barnum ; son fils Maurice devient Loris Barnum ; son mari, M. Damala, Madaly ; sa sœur Jeanne s’appelle Annette. Seulement, au cours du volume, Mme Colombier, qui a, paraît-il, la tête plus légère que le corps, se trompe continuellement et donne à cette dernière son véritable nom.
Continuons.
M. Angelo, c’est Angel ; Khabel-Bey, Chalyl-Bey : Aurélien Scholl, Sébastien Roll ; le prince de Ligne, le prince de Dygne ; le comte de Femandina, M. de Fernanda ; le duc de Fernand-Nunez, le duc de Nino-Fernandez ; le comte de Kapnitz, M. Kapniszky ; Richard O’Monroy, Richard O’Prinz ; Karle des Penières, Karle des Fondrières ; M. de Lagrenée, M. de Malgrainée ; M. Duquesnel, M. de Chesnel ; M. Abbey, M. Curey ; M. Jarret M. Chevillette ; M. Perrin, directeur du Théâtre-Français, M. Perrinet ; M. Delaunay, M. Delannix ; Mlle Favart, Mlle Savart ; Mlle Croizette, Sophia Croizet ; le peintre Clairin, Lérin ; Gustave Doré, Gustave Dargent ; M. Escalier, gendre de M. Régnier, M. Vestibule ; Octave Feuillet, Octave Feuillentin ; Émilie Broizat devient Émilie Brosat ; M. Mounet-Sully, M. Monnet ; M. O’Connor, M, O’Konil ; M. Sterne, M. Consterney. Elle-même se désigne par le pseudonyme de Marthe Pigeonnier.
De la même manière, la Comédie-Française s’appelle le Théâtre Corneille, l’Odéon, le Parthénon ; la rue de Rome, la rue d’Italie ; l’avenue de Villiers, où demeure Mme Sarah Bernhardt, l’avenue de Monceau ; Sainte-Adresse, ou Mme Bernhardt possède une propriété, Sainte-Enveloppe, etc., etc.
Tel est cet ouvrage sans personnalité !
Notez que presque tous ceux que nous venons de nommer y jouent un rôle ridicule ou odieux pour eux ou pour Sarah Bernhardt.
Nous disions hier que plusieurs sont décidés à corriger l’auteur de Sarah Barnum comme elle le mérite.
Si nous ne nous trompons Mme Colombier, à l’heure où nous écrivons, doit avoir eu déjà de sérieux désagréments. Bien entendu, nous vous les raconterons en temps et lieu.
Le Voltaire 23 décembre 1883
Article humoristique de Scapin (pseudonyme collectif d’Armand Silvestre, Alfred Delilia, Armand Roux et Edgard Pourcelle).
Christian Barnum
Préface
J’écris ceci parce que Scapin m’en a prié à deux genoux.
Il n’aurait mis qu’un genou à terre, que j’aurais hésité.
Le petit chef-d’œuvre qu’il donne en pâture au public désigne bien Christian des Variétés, mais il ne faut pas le dire.
Pour tout le monde, c’est cinq ou six étoiles qui sont tombées dans son assiette et dont il en a fait une seule.
Maintenant, croyez-le ou ne le croyez pas, je m’en lave les mains. Le principal est que vous achetiez ce numéro du Voltaire.
Scapin est un agneau, j’en suis un autre. Mais c’est le public qui sera tondu.
Jean Bonneteau.
Chapitre I
Dès sa plus tendre enfance, Christian Barnum donna l’exemple de tous les défauts et de tous les vices. Il arrachait les cordons de sonnettes et faisait voler les mouches après leur avoir fiché un petit morceau de papier ou vous savez.
Tout présageait déjà qu’il finirait mal.
Chapitre II
Quand il fut adolescent, cela ne fit que croître et embellir. D’abord il ne voulait faire son éducation que dans un lycée de jeunes filles et ne se rendit aux justes observations de ses parents que lorsqu’on lui eut affirmé qu’il n’y en avait pas encore de créés. En classe, il faisait bouillir du chocolat dans son pupitre et fourrait des hannetons dans le cou de ses camarades.
Enfin un jour, il vola ! ! ! trois plumes de fer à un de ses camarades, Gontran de Saint-Cucufa.
Ce qui le fit renvoyer du collège — à la fin de ses études.
Chapitre III
Quand il fut en âge de travailler sérieusement, ses parents lui demandèrent s’il voulait embrasser une carrière honorable. Il préféra embrasser la femme de chambre.
Enfin, poussé dans ses retranchements et forcé de dire s’il voulait être charron, emballeur, cantonnier ou séminariste, il déclara qu’il serait acteur, maire ou fumiste.
Il fut plus tard tous les trois. En attendant il s’enfuit de la maison paternelle en empruntant au concierge, le brave père Tirechappe, dix sous qu’il ne devait jamais lui rendre.
Chapitre IV
D’un caractère remuant et instable, on put le voir successivement jouer la comédie à la Tour-d’Auvergnac, à la Tristesse, au Lyricos, au Castelet et finalement au théâtre des Diversités, sur le boulevard Montmartre, entre la rue de ce nom et le passage des Panoramas. Au numéro 9, enfin.
Sa vie devient alors abjecte ; en scène, il est constamment à dire des calembredaines et ne joue généralement qu’entouré de femmes, court-vêtues.
Fréquemment, à la fin du mois, on le voit guetter le caissier du théâtre, au coin de son guichet, et lui extorquer des sommes importantes, dont son cynisme donne reçu.
Enfin !…
Chapitre V
!… un jour on le vit en compagnie de deux divas d’opérette, la Judaïque et la Théba, aller dîner au bouillon Duval et y faire une note de 24 francs.
Le gérant de l’établissement sans se laisser éblouir par ce faste, dut le prendre à partie et lui dire :
— Ici nous ne recevons que des gens honnêtes et nous vous prions de ne plus venir avec des actrices, sans ça nous vous supprimerons le fricandeau.
À quoi Christian-Barnum répliqua grossièrement :
— Tu me le fais à l’oseille.
Chapitre VI
Un pareil scandale, une telle dissolution de mœurs ne pouvaient durer. Il mourut subitement, après huit jours de maladie, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, des suites de ses excès.
Un prêtre, le vénérable abbé Monselet, étant venu à son chevet, il ne retrouva que la force de lui dire :
— Mon père, je m’accuse d’avoir commis un-million-sept-cent-quarante-huit-mille-cinquante-trois calembours et de n’avoir jamais lu Charlot s’embête.
Après quoi, il expira dans l’impénitence native.
Scapin.
P-S. — Pour les rectifications, s’adresser chez moi tous les jours de 3 à 5. J’ai serré toutes les faïences de prix. — N.-B. Entrer sans frapper.
S…
Extrait des Échos.
Entendu sur le boulevard :
— C’est égal, dans toute cette affaire, Colombier a été très pschutt !
— Oh ! oui, mais avec sa cravache Sarah a été tout à fait v’lan ! Et si elle l’avait attrapée, elle lui aurait collé un richepain !
Le Clairon 23 décembre 1883
Poème de Gaston Jollivet qui entremêle l’expédition en Chine (prise de la ville de Sontay par les forces françaises le 16 décembre) et l’altercation de la rue de Thann.
À propos de Sontay
Donc, on a pris des citadelles,
Et nos soldats, un contre dix,
Se sont montrés, là-bas, fidèles
Au vieux renom conquis jadis.
Le souffle des grands jours inspire
Ces héritiers des nobles cœurs
Qui, sous la mitraille, ont fait dire :
Oh ! les braves gens !
aux vainqueurs.
C’est une aurore de victoire
Qui, précédant nos bataillons,
Vient dans la nuit de notre histoire
Jeter l’éclair de ses rayons.
Notre gratitude est acquise,
À vous tous, guerriers fiers et doux.
Du haut de la place conquise,
Recevez-la, mais hâtez-vous !
Car déjà, mes chers camarades,
Pendant que vous mourez là-bas,
Pour de récentes algarades,
Paris, oubliant vos combats
Ne vous trouvant pas dans le livre,
Sarah Barnum suit du regard
La grande bataille que livre
À Colombier Sarah Bernhardt.
Oui, Paris confond tout dans l’ombre,
Et, mêlant le chiffre complet
De nos renforts avec le nombre
Des numéros dudit pamphlet,
Croit que vous allez entreprendre
— Hélas ! treize ans après Sedan —
Bac-Ninh et Sontay pris,
de prendre Le Soudan et Jehan Soudan.
L’Événement 24 décembre 1883
Entrée en matière de la Chronique de Paris, l’éditorial de Léon Chapron.
Trois événements d’une extrême importance se sont partagé la semaine qui vient de s’écouler : le démêlé (démêlé est du style courtois) tragi-comique de Mlle Marie Colombier et de Mlle Sarah Bernhardt ; la démission de M. Baron, acteur très drôle du théâtre des Variétés, et la comparution devant la police correctionnelle d’une bande de petits anarchistes. J’arrive un peu tard pour traiter des deux premiers sujets. Des confrères à moi ont épuisé la matière. Néanmoins, il n’est pas encore certain que la lutte des deux dames ait eu lieu à main plate et que la navaja, chère à feu Gustave Aymard, n’ait point joué son rôle,sous la forme plus prosaïque d’un couteau de cuisine. C’est un point d’histoire que nos arrière-petits-neveux devront élucider. […]
La Presse 24 décembre 1883
Extrait des Premières représentations, par Raoul de Saint-Arroman, qui rapporte un fait plaisant lors de la reprise du Misanthrope à la Comédie-Française.
Un incident assez curieux a égayé l’auditoire durant la représentation. Vous vous rappelez ces vers d’Alceste :
Et, non content encore du tort que l’on me fait,
Il court parmi le monde un livre abominable
Et de qui la lecture est même condamnable ;
Un livre à mériter la dernière rigueur,
Dont le fourbe a le front de me faire l’auteur.
Etc., etc.
À peine M. Delaunay avait-il prononcé le premier de ces vers que la salle a été prise d’un fou rire et que la querelle de Mmes Sarah Bernhardt et Marie Colombier s’est représentée à la mémoire de l’assistance. Molière ne se serait jamais douté qu’Alceste un jour ferait de la réclame à Nana-Sahib.
Le Soir 25 décembre 1883
Extrait des Informations et nouvelles.
Hier soir, à six heures, à la terrasse d’un café célèbre par son perron, MM. P… B… et le capitaine C… ont échangé force coups de canne d’abord, et finalement leurs cartes respectives.
Des témoins ont été constitués. Cause de la querelle : Sarah Barnum.
L’Événement 26 décembre 1883
Extrait du Carnet de Georges Duval.
Sarah Barnum s’est croisée chez moi avec la Correspondance de Mme Gourdan, éditée par Kistemaeckers.
Il serait de mon devoir de rappeler ici l’incident Marie Colombier et Sarah Bernhardt. Nous ne citerons pourtant ces deux noms qu’afin de prendre date, ayant pour principe de négliger les questions personnelles et de laisser de côté certaine aventures qui ne concernent vraiment que ceux qui s’en sont faits les héros. Aussi bien j’ai lu quelque chose comme cela dans Faublas, et, en parcourant le compte rendu de la bataille, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler la colère de Mme de M…, déguisée en vicomte de Florville.
Le Figaro 26 décembre 1883
Extrait de la Correspondance anglaise de T. Johnson, sur la réception de Sarah Barnum outre-Manche.
Les fêtes de Noël ont commencé samedi [22 décembre] à deux heures, et, jusqu’à jeudi matin [27 décembre], les magasins et les bureaux sont fermés. Chaque maison est pourvue de provisions comme si elle avait à soutenir un siège, et il semble que pendant ces quatre jours, l’Angleterre veuille manger pour toute l’année. Devant cet immense travail des estomacs, la politique chôme complètement et la victoire des Français en Chine [la prise de Sontay (dans l’actuel Vietnam), par l’armée française du 14 au 16 décembre] n’a pas causé une grande sensation. Je ne dis pas que l’on s’en soit beaucoup réjoui, mais l’émotion a été moindre que celle produite par l’affaire Sarah Bernhardt-Colombier.
Le livre Sarah Barnum est demandé à tout prix, et cette curiosité, bien rare ici, est motivée par les souvenirs sympathiques laissés par Mme Sarah Bernhardt en Angleterre. Il est fort heureux que Mlle Marie Colombier ne soit pas justiciable des lois anglaises ; elle eût été d’abord poursuivie par la Société pour la répression des mauvais livres, et ensuite sur le chef de diffamation ; l’opinion d’un légiste distingué est qu’elle ne s’en serait pas tirée à moins de cinq ou six ans de prison.
Le Gaulois 27 décembre 1883
Article de Jean Raimond.
Parisianisme furieux
Les événements parisiens se suivent et se ressemblent en ce qu’ils sont parisiens. — On est convenu d’appeler événements parisiens les événements qui, ailleurs passeraient inaperçus, à moins qu’ils ne passent pour le comble de la folie.
C’est les Parisiens, dans leur argot, qui ont imaginé de se faire à eux-mêmes ce singulier compliment.
Événement parisien : les Mémoires de Sarah Barnum par Mlle Colombier.
Événement parisien : l’irruption de Mme Sarah Bernhardt et de son clan chez l’auteur des Mémoires de Sarah Barnum.
Enfin, l’événement parisien d’hier soir, qui s’emboîte peut-être dans les deux précédents, comme les tuyaux d’une lorgnette de spectacle, les uns dans les autres, c’est le poète Richepin envahissant le rôle de l’acteur Marais dans son Nana-Sahib et jouant lui-même le personnage du rajah de Cawnpoore.
C’est imiter Shakespeare et Molière par les côtés où ils sont le plus aisément imitables.
On lira plus loin, dans notre Soirée parisienne, le récit de l’événement, puisque événement il y a.
C’est égal ! voilà une un d’année bien parisienne !
Parisiens, mes frères ! autrefois on était fier d’être Français en regardant la colonne ; aujourd’hui, serez-vous fiers d’être Parisiens en voyant M. Richepin jouer Nana-Sahib ?
La Cravache parisienne 29 décembre 1883
Article de X…
L’affaire Sarah Bernhardt, Colombier et Richepin
Décidément, on a eu raison d’appeler Sarah Berenhardt une grande toquée. Aucune femme, dans ces dix dernières années, n’a fait autant parler d’elle que cette remarquable artiste si bien douée pour le théâtre, mais manquant absolument d’équilibre dans ses actes au dehors et prenant un malin plaisir à occuper l’opinion publique de ses faits et gestes.
Il est certain que le sujet est intéressant et bien fait pour plaire à la foule. Tout en Mlle Sarah Bernhardt est extravagant, depuis sa coiffure jusqu’à sa démarche. Elle est atteinte de cette névrose que possèdent la plupart des femmes de théâtre : le désir de faire parler d’elle.
Pour y arriver tous les moyens lui ont été bons. Tour à tour peintre, sculpteur, aéronaute, dès qu’elle voyait que le public semblait la délaisser pour une autre idole, elle revenait à la charge et trouvait une chose nouvelle qui devait forcément attirer l’attention.
C’est ainsi qu’après avoir joué chez les autres elle a voulu être chez elle, et, s’associant avec un homme très intelligent et que le théâtre attirait, M. Louis Derembourg, elle a acquis la Porte-Saint-Martin.
Son apparition dans Froufrou est trop récente pour que nous nous y arrêtions, et si nous avons parlé aujourd’hui de Mlle Bernhardt, c’est parce que deux faits viennent encore d’en faire l’héroïne de la semaine, d’abord les coups de cravache qu’elle à décochés à Marie Colombier, et ensuite la prise du rôle de Nana-Sahib, par J. Richepin, l’auteur de la pièce.
Mlle Marie Colombier était une amie de vieille date de Mlle Sarah Bernhardt. Dernièrement, elle a accompli avec elle la grande tournée d’Amérique, et c’est là que leur amitié s’est changée en inimitié, pour des raisons futiles comme les femmes en ont toujours entre elles.
Revenues à Paris, Mlle Marie Colombier a décoché dans le Henri IV, auquel elle collaborait, quelques méchants traits à l’adresse de Mlle Sarah Bernhardt, et voyant qu’elle ne s’en indignait pas davantage, elle a écrit ce livre cause de tout le scandale qui nous occupe : Les mémoires de Sarah Barnum.
Nous l’avons lu. Il est certain que certains passages sont un peu outrés, mais il contient en définitive quantité d’anecdotes que tout Paris théâtral et artistique connaît et qui n’intéressent en aucune façon le bourgeois qui ignorerait que Marie Colombier a fait un livre qualifié de scandaleux, si Mlle Sarah Bernhardt, dans le but sans doute de se faire de la réclame dont elle est si friande, n’avait pas fait irruption chez son ancienne amie la cravache à la main comme une amazone.
Le résultat a été tout entier au bénéfice de Mlle Colombier dont le livre s’arrache, et les amours de Sarah et ses aventures, sont données en pâture à la foule imbécile qui adore les histoires pimentées et qui s’esclaffera sur les scènes de la vie privée de Mlle Bernhardt, qu’elle ignorerait complètement si cette dernière était restée tranquille et n’avait pas, par un acte ridicule, appelé l’attention sur le livre de Mlle Colombier.
Le cas de M. Richepin est tout autre. Mlle Sarah Bernhardt, dont il est le poète favori, — nous n’avons pas à chercher pourquoi, — joue de lui une pièce contenant de très sérieuses qualités, mais qui, comme jadis la Haine, de Sardou, plonge le public dans un ennui mortel.
À la 4e représentation, les recettes étaient devenues nulles ou à peu près. Que faire ?
M. Deremhourg, en négociant habile, s’est rappelé que le bruit avait couru, lors de la réception de la pièce de M. Richepin, que l’auteur jouerait lui-même le principal rôle.
Quelle aubaine pour le théâtre, et comme les recettes remonteraient s’il y consentait.
M. Richepin n’hésite pas, et lui qui a la prétention d’entrer un jour à l’Académie, devient comme Molière, Shakespeare, dans l’autre siècle, Georges Richard, Taillade, Champagne dans le nôtre, l’interprète de son œuvre.
Nous n’examinerons pas si M. Richepin a eu du succès, mais nous avouerons que l’expérience n’a pas été concluante, que les recettes n’augmentent que peu ou pas, et que de tout cela il en est résulté que le public a ri et que malgré cela il n’a pas désarmé.
Cette fois, Mlle Sarah Bernhardt n’a pas atteint son but.
Tant pis pour elle.
L’Illustration 29 décembre 1883
Extrait du Courrier de Paris de Perdican
(pseudonyme collectif).
Dimanche dernier j’ai fait, parmi la foule, une promenade le long des boulevards. Les moutons frisés et les joujoux populaires se balançaient déjà à la devanture des boutiques. Les coups de marteau retentissaient, ça et là, frappé par les vendeurs construisant leurs baraques. Et tout ce monde, qui se pressait, se poussait, se bousculait, parlait des derniers événements avec une curiosité calme et des sourires sans passion.
L’idée me vint pourtant de savoir à quoi pensaient ces promeneurs et quelles préoccupations trahissaient leurs propos. Et je me mis à écouter, m’imposant cette tâche philosophique de deviner l’âme d’une ville d’après les conversations de gens qui peut-être — et probablement — n’étaient pas tous des Parisiens.
— Eh ! bien, Son-Tay est pris !
— Il paraît que les soldats ont bravement marché !
— Ces pauvres turcos ! Les Pavillons Noirs en ont décapité plus d’un !
— Mais ils se sont vengés, les turcos !
— C’est la paix maintenant !
— Euh ! Euh ! On aurait dû se montrer plus énergique avec la Chine. On a manqué d’énergie. Il fallait casser la potiche !
Voilà pour les propos politiques, mais ils étaient rares, je dois bien le reconnaître, ils étaient clairsemés parmi les promeneurs. La foule parlait surtout de Sarah Bernhardt.
— Elle a eu raison !
— Elle a eu tort !
— On dit que Colombier va lui faire un procès pour bris de vaisselle et violation de domicile !
— Colombier n’osera pas faire le procès : elle le perdrait. Il y a ce livre ce détestable livre
.
— Ce livre abominable…
— Indigne… infect !
— Vous ne l’avez pas acheté, j’espère ?
— Si fait. Et vous ?
— Moi aussi. Il m’a même paru très drôle. Et jamais, au grand jamais, sans le coup de cravache, je n’aurais songé à l’acheter.
— Mais il n’y a pas eu de cravache ! Colombier nie la cravache.
— Et Sarah affirme qu’elle a cravaché !
— Où est la vérité ?
— La vérité ! Il faudrait la demander à Canrobert !
Pauvre maréchal Canrobert ! Depuis quinze jours environ, depuis que son nom a été mêlé à l’aventure, il ne sait où donner de la tête. Il a fait, naguère, au Sénat, un discours très patriotique et très net. La main droite appuyée sur la tribune, la main gauche portée à son oreille, en manière de cornet, pour mieux saisir les interruptions, il a virilement parlé de son attachement à la France. Soldat, il a fait la profession de foi d’un soldat.
Et pourtant, ses amis l’ont beaucoup plus félicité d’avoir prêté sa cravache à Sarah que d’avoir apporté son vote à nos marins. L’histoire de sa cravache a même un peu étourdi, au premier moment, le héros de Sébastopol et de Saint-Privat. Il n’entendait pas très bien l’anecdote qu’on lui racontait et, effaré, il répondait, aux premiers moments, dans les couloirs du Sénat :
— Qu’est-ce que vous me dites, voyons ?… Qu’est-ce que vous me dites ? Mlle Sarah Bernhardt a grimpé dans un colombier ? Après cela, elle est bien montée en ballon ! Mais pourquoi avait-elle pris une cravache pour grimper dans un colombier ?
Il a fallu pour lui tout expliquer, lui mettre sous les yeux le récit imprimé de la bataille de la rue de Thann — aussi épique désormais que le Tannhauser.
Mlle Sarah Bernhardt, dans son accès de ressentiment retentissant aurait pu, je pense, ne point mêler à l’anecdote le nom glorieux d’un ami qui n’a rien à voir avec les Mémoires de Sarah Barnum et le livre de Mlle Marie Colombier désavoué par Mlle Colombier elle-même.
Vieilles histoires, d’ailleurs, que tout cela. Mais nous aimons tant à parler des scandales qu’il est probable que l’affaire sera encore et toujours sur le tapis à l’heure où paraîtront ces lignes. Il se produit au surplus un fait singulier, — et inévitable — c’est que tout le tapage fait par Sarah Bernhardt et autour d’elle rejaillit en succès sur M. Damala qui joue le Maître de Forges avec une autorité grande. Ce nom de Sarah, évoquant aussitôt le nom de Damala, on se dit : Tiens, allons donc le voir Damala !
Et Sarah, sans le vouloir, travaille ainsi au succès du Gymnase.
La pièce de M. Ohnet n’a certes pas besoin de ce surcroît de curiosité. Elle plaît, elle émeut, elle a une comédienne exquise, Mlle Jane Hading, pour l’interpréter ; mais il est évident que, dans ce grand succès, M. Damala a sa part, une large part. On croirait trouver un acteur et on trouve un homme. Et un homme qui semble fuir le tapage autant que d’autres le recherchent et le lui avaient imposé. Singulière aventure que toute cette histoire ! Je ne désespère pas de voir Mlle Sarah Bernhardt ramenée à son mari par le succès, le succès très vif et très complet de l’interprète du Maître de Forges. Et la jolie nouvelle à écrire alors : Un Ménage de comédiens ! Ce sera peut-être le chapitre le plus piquant de ces Mémoires de Sarah Bernhardt qui n’auront rien de commun avec les Mémoires de Sarah Barnum.
La Halle aux charges 30 décembre 1883
Caricature représentant l’équipée de la rue de Thann : Sarah Bernhardt (en cravache) flanquée de son fils Maurice et de son amant Jean Richepin.

Le Voltaire 30 décembre 1883
Article d’Alexandre Hepp qui se lamente de ce que devient Richepin sous l’influence de Sarah Bernhardt. Le poète viril s’est mu en cabotin soumis.
Les tréteaux du poète
Un des collaborateurs du Voltaire a donné hier son opinion sur l’étrange fantaisie de M. Richepin : c’est mieux qu’un coup de théâtre, ai-je lu avec stupéfaction, c’est un coup de maître.
Les opinions étant libres et les coudées franches dans ce journal, j’en profite.
Pour moi, je n’assiste pas sans chagrine humeur à cette pot-bouille de la Porte-Saint-Martin.
Richepin, dans cette maison, n’est plus le poète qui remet son œuvre, la livre en toute fierté et disparaît tandis qu’elle vit son destin : il est dans la coulisse, suivant la robe de son interprète, soumis, — associé.
Il apporte à cette exploitation, ses vers en capital, et sur un sourire de la patronne, il culbute pour sauver la caisse.
Elle a dernièrement traîné l’homme à sa suite dans une aventure histrionique ; elle s’en est parée, elle l’a touché de sa folie, — et maintenant voici qu’elle fait du poète que nous aimions, le cabot qui grimace.
Lui, il ne sait plus ! indépendant et fort, il tombe dans le lamentable énervement ; il est pris à la glu, et la Glu le laissera là quelque jour, sec d’os et de pensée !
Sa jeunesse et son inspiration aboutissent à la boîte à grime ; il est encaqué dans une loge et s’étouffe sous les oripeaux, lui qui chantait tout ce qui est le ciel ouvert !
Ah ! il s’agit bien maintenant de plein soleil, de mouron pour les petits oiseaux, de gueux qui frissonnent : le régisseur crie : Le deux commence !
et Djamma [Sarah Bernhardt dans Nana-Sahib], avant qu’il entre en scène, dit au poète près de s’émouvoir à sa propre œuvre :
— Surtout, bêta, ne va pas croire que c’est arrivé !
Qu’on demande aux colonnes Morris si le poète compte encore pour quelque chose !
En vedette, en grosses lettres, elles portent ces noms d’acteurs : Sarah Bernhardt et Jean Richepin ; plus bas, sous le titre, le nom de l’auteur, un Jean Richemin tout petit, honteux, annihilé.
Allons ! c’est toi qui as rêvé cette œuvre, qui l’as forgée, qui t’es élevé avec elle ? disparais gendelettre !
Tu nous as montré l’âme du poète, — sors donc ta tête, et tes bras et tes cuisses, cela sera mieux ; à cette condition seule tu auras droit au tire l’œil !
Elle t’a dit : Tu vois ce que vaut et rapporte une œuvre, ça nous met tous dedans ; lâche donc cette obsession stupide, en avant la parade ! Et le poète inconscient s’est affublé, et au lieu de chercher encore et de découvrir la rime merveilleuse, il a pris la patte de lièvre !
En vain, autour de lui, l’étourdit-on avec l’histoire ancienne de Shakespeare et de Molière […] il apparaît à cette heure comme le déserteur de l’art grand et pur.
Ce mâle s’est allongé sur les coussins Nana-Sahib et de Nana-Sarah, et il y a perdu de sa crâne mine, de sa puissance, de sa dignité.
Oui, nous avions tous tenu ce concert, chanté qu’elle rendait service à l’Art, et qu’elle sauvait les poètes. Ah ! elle en fait de belles exécutions !
Pour plaire à Djamma, mais ce poète aujourd’hui couperait sa poésie en petits morceaux de prose !
Lui qui aurait pu avoir le superbe rôle du dédaigné et de l’incompris, lui que ses vers plaçaient plus haut que ce public qui s’y ennuyait, il a capitulé, il s’est servi en hors-d’œuvre, il s’est laissé montrer…
Djamma le produit à la foule, elle le tient par la patte, — dresseuse de poètes savants.
Et il est docile, et lui qui a pensé, il répète la leçon, — perroquet de son génie !
Dans cette déchéance ce qui me blesse et m’irrite, c’est le succès exorbitant.
Paris court à la Porte-Saint-Martin, Paris, qui donne dans tous les cabotinages.
Personne ne s’est donc trouvé parmi les amis du poète pour le tirer brutalement par la manche et l’enlever à l’attention paternelle du souffleur ? Personne dans le public ne s’est rencontré pour siffler ce dévoyé et le remettre ainsi dans son chemin !
Le sifflet aurait été généreux, — et il , aurait relevé ce temps. Il serait venu là comme un avertissement, comme les justes représailles du bon sens et de la pudeur.
Si quelque sifflet s’était produit le premier soir, Richepin n’en serait pas à doubler aujourd’hui M. Marais, à qui il commandait hier de toute sa hauteur d’inspiré !
Mais non, on s’est ébaubi et l’aveuglement et la bêtise du grand Paris ont laissé cet homme tranquillement se jeter à la mer.
Ils ont accouru, les bons petits pour cette noyade, et le poète, un nom au début du spectacle, n’était plus à la fin, qu’une curiosité. On l’encourage dans cette voie, on lui sert l’épithète avec luxe, — la rampe seule est glorieuse.
Pourquoi Richepin a-t-il pâli sur sa table ? Un peu de rouge sur les pommettes lui assure plus de succès que ses veilles laborieuses.
Il a tapé dans le mille du cabotinage, — et c’est le cabotin, depuis quatre jours, qu’on crie à la porte et qu’on acclame.
En une heure l’acteur Richepin a empoigné la vogue, — il peut être satisfait ; les directeurs qui lui refusaient ses drames vont lui offrir d’interpréter les drames des autres.
De quelle allure il doit arpenter les coulisses de son théâtre !
Hier auteur tombé, de qui le menton violet s’écarte, dédaigneux ; aujourd’hui étoile qui fait recette et qui assure aux ouvreuses de longs pourboires !
Richepin est roi des planches, rajah de l’avenue du Villiers, et, qui sait, le futur Frédérick ?
Combien pourtant il comptait plus à cette époque lointaine déjà, où Mounet-Sully disait sur la tombe du grand artiste ces vers de notre Richepin naissant : Tu ne nous connais pas, mais nous te connaissons ! Allons ! rappelle-toi ce temps-là, ce temps où tu portais dans ton cœur la chanson des gueux, où tu rôdais avec ton Ponchon et ton Bouchor sous les marronniers du Luxembourg, où tu étais nôtre, — où tu étais toi !
Mon cher Richepin, lâchez-nous cette baraque, ce fard, ces accessoires, ces peluches, cette vedette : vous avez parbleu bien droit à une autre vedette que celle-là !
Vous valez mieux que cette fin ; vous êtes au-dessus de cette débandade ; retirez-vous des pitreries de ce quart de siècle — le siècle de Sarah !
Les cercueils de l’Ensorcelée c’était bien ; les excentricités, c’était permis. Je ne veux pas refaire le procès de son existence bizarre tout au long, on le sait de trop…
Mais, cette fois, j’ai le droit de crier haut : car ce n’est plus un indifférent, un inutile qu’elle agrippe, c’est un poète, — un avenir, qu’elle nous prend et qu’elle perd…
L’Événement 31 décembre 1883
Extrait de la Chronique de Paris de Léon Chapron, qui se demande ce que Jean Richepin est allé faire en cette galère
.
[…] Jean Richepin, pour abandonner cette digression inutile, a eu, je le répète, une quinzaine fâcheuse. Nous en avons tous été émus. Je ne vous apprends pas sans doute qu’un livre véritablement ignoble a été publié, il y a près d’un mois, contre une comédienne fort en vue et non ennemie du tapage. L’auteur de ce livre est une femme qu’on dit n’être point sotte, mais qui, à coup sûr, a la poche au fiel extraordinairement gonflée. Niant son mauvais cas, elle a eu l’aplomb de soutenir que ce livre ne s’appliquait pas à la comédienne en question et était une étude synthétique de la vie d’artiste. Or, il faudrait n’avoir jamais mis le pied sur l’asphalte et ignorer les premiers éléments du boulevard pour admettre une explication aussi puérile. La femme de lettres (ô Sand !) a eu bel et bien l’intention de frapper au cœur la comédienne, et y a réussi.
La comédienne outragée, usant d’un droit que je suis loin de lui contester, s’est rendue chez l’auteur du livre et, agitant une cravache jadis maniée par un des plus étonnants Ramollots de ce temps-ci, a essayé de se faire justice elle-même. Profondément irritée, épouvantée peut être par l’étrange et sinistre prédiction de la fin du livre, la comédienne aurait certainement fait le plus mauvais parti à l’auteur, sans diverses circonstances que vous connaissez, et j’avoue que je ne le lui aurais pas imputé à crime. Que la comédienne fût accompagnée de son fils, jeune homme ardent, qui trouvait enfin là l’occasion cherchée de casser la figure à quelqu’un, je n’y vois davantage rien à reprendre. Mais l’importune apparition de Richepin nous a plongé dans une indicible stupeur. Quoi ! Richepin, couteau de cuisine ou non, se mêlant à cette tragi-comédie ! Qu’allait-il faire en cette galère, bonté du ciel ?
Trois jours après avait lieu la première représentation de Nana-Sahib, un drame en vers annoncé à son de trompe et sur lequel le théâtre de la Porte-Saint-Martin avait fondé les plus grosses espérances. Le drame étincelle de beautés de premier ordre, renferme une scène tout à fait remarquable, mais est lent, dénué d’intérêt, tourne à l’enfantillage dès le troisième tableau et, pour dire les choses par leur nom, est embêtant comme la pluie. Les recettes fléchissant, à ce que je crois, ou pour toute autre cause, Richepin s’est affublé du costume de M. Marais et est venu parader en scène. Si l’acteur est obligé de se donner en pâture au spectateur, l’homme de lettres ne doit rien de sa personne au public, qui l’imagine, à son gré, grand ou petit, gros ou maigre. On a jadis beaucoup blâmé M. Alexandre Dumas fils qui, grisé par une ovation de première, vint en chair et en os faire sa courbette aux fauteuils d’orchestre. Le nouveau monde donnera peut-être raison à Richepin. Quant à nous, pour parler comme la Grande Mademoiselle, nous avons tous été estomaqués. Il y a eu là un manque de pudeur.
Tout cela est fort regrettable. Richepin, qui lira mon article entre les blancs, ne se méprendra pas certainement au sentiment amical qui l’a dicté. Le lui confesserai-je ? Je suis ici l’écho de gens qui avaient applaudi à son retour au réel et au sérieux de la vie et qui, Tiberge à part, sont tous navrés de sa troisième manière. Envahir le domicile d’une femme, quelle que soit cette femme, et prendre à la gorge les gens qui s’y rencontrent ; revêtir les oripeaux d’un comédien et se plâtrer pour les avant-scènes et les fauteuils de galerie, est-ce donc là, mon camarade, le rôle d’un homme de votre valeur et de votre taille ? Avez-vous lu le Mauvais chemin ? Lisez-le et méditez-le, en tout cas. Et, croyez-moi, ne vous enfoncez pas plus avant dans la grande bohème et dans le grand cabotinage.
Le Moniteur universel 2 janvier 1884
Extrait de la rubrique le Monde et la ville.
Barnum, le célèbre Barnum (ne pas confondre avec Sarah), vient de faire son testament. On sait que la spécialité de cet industriel est d’exhiber des phénomènes de toutes sortes et de toute nature. Il lègue à vingt-sept héritiers la majeure partie de sa fortune qui atteint le chiffre respectable de 10 millions do dollars, soit 50 millions de francs. […]
The New York Tribune 3 janvier 1884
Publicité pour l’annonce de la première édition new-yorkaise de Sarah Barnum en anglais.
English translation
The Paris sensation
The Memoirs
of
Sarah Barnum
by
Marie Colombier
with Preface by
Paul Bonnetain.
So eagerly did the Parisians seek this famous book, that a copy of the first French edition can not be procured, event at a considerable premium.
Price, 50 cents, postpaid.
S. W. Green’s Son, Publisher, 69 Beekman st., New York.
For sale by all booksellers and newsdealers.
The New York Sun 4 janvier 1884
Le journal revient sur la prouesse technique de l’éditeur new-yorkais S. W. Green’s son qui a pu traduire, imprimer et mettre en vente la première édition anglaise de Sarah Barnum trente heures seulement après qu’un exemplaire de l’original ait été amené par paquebot.
Lightning Work at Printing
Getting Out a French Book in English in 12 Hours. A Faster Job Last Spring.
In a Beekman Street pressroom last night pressmen were running to and fro with sheets, the presses were throwing out a myriad leaves, up stairs the proof readers ere looking over other sheets, and elsewhere in the building stereotypers were pouring the molten metal that was to reproduce page after page of type, bookbinders were waiting for their work to begin, the wood engravers had done their work and gone home, and the superintendent who was in charge felt able to say positively that the translation of Marie Colombier’s spiteful treatise on the life of Sarah Bernhardt would be ready before dinner tome today. It made 355 pages in the French, but they were small pages. In English it will be bound in a 175-pages book, 12mo size. It will contain copies of the pictures in the French work.
At 11 o’clock this morning just forty-eight hours will have passed since the first copy of the French book was obtained. Only one copy was got, and that was by good luck and incident combined. Arrangements had been made to get copies from the booksellers, who would naturally receive them first, but when the Gallia, on which they were to come, arrived, it was found that she brought none because the Paris edition had been exhausted. A man was found who had one, however. Some days ago translators had been advertised for and the addresses of those who applied were taken down. The book was procured at 11 o’clock on Wednesday [January 2]. At noon the first translator began work. Almost at the same time proofs of the title page had been sent to Washington to be copyrighted. At midnight all the translating had been done. Copy had begun to go to the compositors before supper time. By supper time last night, just twenty-four hours later, all the type had been set. At about 3 o’clock the first forms had been stereotyped and put to press. A great deal of the editing was done in the proofs. Early this morning the binders will have begun the final work upon the book.
By that time the interesting question whether somebody else has been doing the same thing unknown to this publisher will have been solved. It is possible that another house has undertaken the same work.
Although the letters of Jane Welsh Carlyle were in English, the work of getting them out was a greater feat of speed thant this, for that made a book of 650 pages, bound in cloth, and was out of the bindery and ready for sale in about four days after the copy was received last spring. During the same time the type was rearranged as fast as it left the electrotype foundry and another edition in Franklin Square Library size was completed. This made a volume of 152 pages.
Revue comique normande 5 janvier 1884
Compte-rendu critique de Ch. G. M. Il ne dénie pas tout mérite littéraire au livre, mais juge que l’auteur est allé trop loin, surtout à l’encontre d’une ancienne amie.
L’incident
Colombier Sarah Bernhardt
On sait qu’à la suite de la publication du livre intitulé Sarah Barnum, Mme Damala, — car enfin c’est Mme Damala jusqu’à nouvel ordre, — a cru devoir essayer sur la figure de Marie Colombier la cravache dont lui fit don jadis le général Canrobert, du moins l’a-t-elle dit au Pipelet qui garde le pigeonnier de Mlle Colombier.
Je me suis offert cette brochure, or, à moins d’être aussi myope que trois douzaines de bouchons de carafes réunis, il est impossible de ne pas reconnaître tous les personnages de cette histoire dont Sarah Barnum où plutôt Sarah Bernhardt est l’héroïne.
Au point de vue de la valeur littéraire de l’œuvre il faut constater tout d’abord qu’il y a des passages bien traités ; malheureusement le style de l’auteur s’égare parfois dans un méli-mélo d’expressions grossières, où perce plutôt l’argot de la cabotine que le langage habituel d’une artiste intelligente.
Et puis, il y a des choses malpropres et n’en déplaise à M. Paul Bonnetain qui a bien voulu se charger de la préface, s’il a lu avec autant d’intérêt qu’il le prétend l’ouvrage de Marie Colombier, il eût bien dû lui conseiller amicalement de s’abstenir de parler de certains détails des plus prosaïques de notre existence, qui peuvent avoir cours dans les rapports trimestriels de la Société générale des engrais de France, mais qui sont déplacés dans un volume destiné à être lu par la partie intelligente ou aristocratique du public.
Ça ne sent pas toujours la rose le livre de Marie Colombier, Que diable ! en admettant comme vrais, d’un bout à l’autre, tous les faits se rapportant à Sarah Barnum, il y a des façons plus décentes de déshabiller moralement une rivale. Poursuivez, si bon vous semble, de votre rancune Sarah Barnum au théâtre, critiquez sévèrement ses excentricités, sa manière de vivre, qui livre en quelque sorte sa vie privée à la publicité ; entrez, si vous le voulez, dans son intérieur, passez de la cuisine à la salle à manger, de la salle à manger au salon ; et puisque la chambre à coucher ne trouve même pas grâce devant vous, épargnez-nous au moins cette odeur de W.-C. qui s’exhale trop souvent de votre… plume, j’allais dire de votre sonde.
En matière de critique, je suis cependant très large : j’admettrai très volontiers, ce qui se fait du reste journellement à Paris, qu’on blague telle ou telle personne sur un côté comique de son existence intime, mais sans appréciation aucune sur la question de savoir si l’homme ou la femme ainsi désignés offensent ou n’offensent pas la morale, parce qu’alors il faudrait entrer dans des considérants qui conduisent où nous conduit Marie Colombier : au cabinet d’aisance, alors qu’on ne devrait jamais sortir du boudoir.
Racontez un fait, assaisonnez-le de quelques boutades forçant le rire, soit ; mais ne transformez pas votre cabinet de travail en salle d’amphithéâtre et votre encrier en charnier. Marie Colombier, qui a fait de Sarah Barnum un squelette ambulant, a dépassé le but avec son cours d’anatomie. Il est des cas particuliers à la vie d’une femme dont on ne devrait jamais parler ; sinon la plus belle créature qui soit possible de rêver n’aurait même plus le privilège d’attirer le regard d’un homme.
Prenez une impératrice. Figurez-vous-la avec une tête à faire damner tous les sujets de son empire, et mettez-la sur un trône autre que celui sur lequel l’hérédité monarchique l’aura fait monter, et il ne vous restera pas même l’ombre d’une illusion.
Mlle Marie Colombier a manqué sa vocation ; sa place n’était pas sur un théâtre, mais à Clamart ; pas un opérateur n’eût pu lui damer le pion.
Et, je le répète, le hideux portrait qu’elle fait de Sarah Barnum, fut-il exact en tous points, la trop grande coloration nuit à cette œuvre et donne en quelque sorte une bien plus mauvaise opinion de l’auteur que de l’héroïne.
J’ajouterai qu’il fut un temps où Marie Colombier n’était pas l’ennemie de Sarah Bernhardt, et que, quels que soient les questions de jalousies de métier qui divisent malheureusement les actrices de tous les théâtres possibles, il est toujours mal d’essayer de ternir la réputation d’une femme dont on a serré la main.
Que de gens aujourd’hui fréquentent une maison amie, qui demain attaqueront sournoisement l’honneur de ceux qui les accueillaient la veille en camarade. — Le monde en fourmille, et Marie Colombier, autrefois en bonnes relations avec Sarah Bernhardt, en est un exemple frappant.
En outre, il faut avoir en pareil cas la conscience de son opinion, et la lettre d’excuses plates qu’elle a fait publier au lendemain de la fameuse scène des coups de cravache prouverait que Mlle Colombier n’est pas sûre de ses actes, et alors, dans ce cas, diffamer une artiste en renom est une chose indigne.
Mlle Marie Colombier fera, j’en suis sûr, des bénéfices assez ronds sur la vente de son pamphlet ; je doute, par exemple, qu’elle y gagne l’estime de ceux qui l’auront lu.
S’enrichir en détaillant une femme morceau par morceau, fi ! le vilain trafic ! il faut être aussi peu dégoûtée que Mlle Marie Colombier pour cela.
En résumé, le livre de Mlle Marie Colombier est un traité complet de la prostitution parisienne, ouvrage entièrement revu et considérablement augmenté, et certes, on ne peut pas être si bien au courant des détails honteux particuliers aux femmes qui se vendent à moins d’avoir pris part à ce honteux festin qui fait qu’un livre à peine paru en est déjà à sa 37e édition.
Le Cri du Peuple 13 janvier 1884
Paul Alexis (alias Trublot) annonce la sortie de l’ouvrage : L’Affaire Colombier-Bernhardt, pièces à conviction.
Aujourd’hui paraît une brochure qui nous montre les dessous du dernier scandale parisien, l’affaire Sarah Bernhardt-Marie Colombier.
De nombreux extraits de la presse française et étrangère complètent ces pièces à conviction
qui exciteront certainement la curiosité du public.
Cette brochure est ornée d’un portrait de l’auteur de Sarah Barnum, tiré en phototypie par E. Bernard et Cie, d’après le cliché Nadar.
Le Gaulois 17 janvier 1884
Article de Paul Roche sur la nouvelle préface de Marie Colombier, à l’occasion de la 91e édition du livre.
Encore un scandale
Mlle Marie Colombier est insatiable. Voilà trois semaines que son livre tapageur Sarah Barnum causa le plus gros scandale parisien de l’année. Et, au bout de trois semaines, Mlle Marie Colombier n’est pas assouvie, elle recommence.
Pour la quatre-vingt-onzième édition de Sarah Barnum, Marie Colombier a écrit un préface.
Cette préface contient contre Mme Sarah Bernhardt, et même contre des tiers, des attaques auxquelles il ne nous convient pas de donner de la publicité. Les amateurs de ragoût poivré sauront bien où trouver le livre.
Mlle Marie Colombier a écrit sa préface sous forme de lettre au rédacteur du journal le Centre, un de ses compatriotes. D’après ce qu’elle dit, l’auteur du livre eut été chagriné que ses pays
crussent 1° qu’elle avait reçu des coups de cravache de Mme Sarah Bernhardt ; 2° qu’elle avait trahi sans raison sérieuse une ancienne amitié.
Et, en trois paragraphes, les seuls dont nous puissions décemment nous occuper, Mlle Marie Colombier affirme, 1° qu’une intelligente draperie
en la séparant de Mme Bernhardt, a empêché l’opérette de se transformer en drame
; 2° que, si la cause première de sa querelle avec Mme Sarah Bernhardt est une question de gros sous, les gros sous ont assez fait souffrir Marie Colombier.
Etc…
Cette publication, qui réveillera peut-être un scandale éteint, est regrettable pour celle contre qui elle est dirigée, et peut-être aussi pour celle qui l’a signée. La galerie, qui aime à s’amuser, ne manquera pas de le faire aux dépens des deux héroïnes, surtout si, d’un côté ou de l’autre, et comme la première fois, on manque de sang-froid.
Le Radical 17 janvier-1884
Extrait de la rubrique Bibliographie.
En vente, 20, rue du Croissant, la Vie de Marie Pigeonnier, par X… Ce livre, qui est une réponse au fameux ouvrage de Sarah Barnum, aura le même succès que celui-ci.
Le Gaulois 19 janvier 1884
Article de Jean Raimond qui s’indigne que l’édition parisienne du Morning News ait publié la nouvelle préface de Marie Colombier.
Questions d’ordures
Il fallait un journal étranger, un journal qui se publie à Paris en langue anglaise, pour oser braver l’honnêteté en publiant dans ses colonnes la préface à tapage et à scandale dont il a déjà été dit un mot ici ; il s’agit encore, hélas ! du livre de Sarah Barnum, augmenté et agrémenté d’épices nouvelles.
Monsieur Poubelle, monsieur Poubelle, songiez-vous donc à créer un refuge pour ces étranges productions littéraires, quand vous avez inventé vos boîtes ménagères
! L’ordure s’enlève en librairie plus aisément encore que devant les portes des maisons, et les chiffonniers ont le droit de se dire qu’il est particulièrement injuste de leur déclarer la guerre à l’heure où l’ordure règne en souveraine dans la cité.
Donc, le Morning News a donné hier à ses lecteurs de longs extraits de cette préface ajoutée à la quatre-vingt-onzième édition de Sarah Barnum par Mlle Marie Colombier. L’auteur du livre a tenu absolument a informer le public des causes de sa brouille avec son ex amie. Quand un livre a eu quatre-vingt-dix éditions en quelques semaines, il est trop certain que celle qui l’a écrit peut s’imaginer que la galerie s’intéresse à sa querelle et qu’elle est en droit de lui mettre sous le nez un supplément d’explications, et, voilà comment le journal anglais en question a publié ce qui suit et d’autres choses encore de plus haut parfum que cet échantillon :
[Suivent plusieurs extraits de la lettre au rédacteur du Centre.]
Va-t-il falloir que j’explique le rôle des gros sous dans la vie des femmes de théâtre ? […]
Toutes ces histoires là, linge à laver en famille, loques à loger dans les boites ménagères
, s’étalent au grand soleil de la publicité, et pendant que d’honnêtes productions se morfondent ignorées, au fond des librairies, les curieux se les arrachent. La guerre de Marie Colombier et de Sarah Barnum ; la querelle de M. Poubelle et des pauvres chiffonniers : questions du jour, questions d’ordures, et Paris en est venu à respirer des odeurs que la plume de Veuillot, l’éloquent indigné, lui-même, peindrait à peine avec une suffisante énergie [allusion à l’ouvrage sur le Paris mondain de Louis Veuillot, les Odeurs de Paris].
Dans un monologue célèbre, le chiffonnier de Paris, de Félix Pyat, interrogeant de son crochet un tas, y trouvait matière à quantité de réflexions politico-philosophiques. Il n’y a plus de tas, mais il y a plus d’ordures que jamais dans la ville.
L’Illustration 26 janvier 1884
Extrait du Courrier de Paris de Perdican
(pseudonyme collectif).
La représentation de Manon, celle de Smilis, la nouvelle préface de Sarah Barnum, sans compter les meetings de la misère, poussée par la haine, voilà les menus faits de la semaine, avec cette élection de l’Académie qui a placé M. Edmond About, le voltairien, en face de M. François Coppée, le Parisien.
[…]
Ces Yankees ne doutent de rien. Sait-on comment ils ont traduit le livre de Mlle Colombier et comment ils traduiront sans doute tous ceux de nos ouvrages qui leur offriront un intérêt d’actualité ou de scandale ?
C’est un journal anglais de Paris — The Morning News — qui nous l’apprend. Au numéro 696 de Broadway précisément, cinquante-neuf traducteurs étaient assis, l’autre soir, comme des écoliers devant une table de pitchpin. Chacun d’eux avait devant lui six ou sept feuillets de l’édition française de Sarah Barnum, un encrier, une plume, du papier et un verre de bière. Ils traduisaient !
Quand une expression un peu trop parisienne se rencontrait dans le texte, une voix demandait :
— Whut is poissardise
?
Ou :
— How would you transluted polissonneries
?
Et cinq ou six autres voix répondaient par un approximatif anglais.
Alors les plumes recommençaient à grincer sur le papier et la traduction anglaise du volume, commencée après le dîner était terminée par les cinquante-neuf traducteurs à onze heures avant minuit, et livrée aux imprimeurs qui ont dû l’enlever comme s’il se fût agi d’un numéro du New York Herald.
Et voilà. Ça ne coûte pas cher. C’est d’un facile emploi.
Et les Américains, qui nous pillent ainsi — car qu’il s’agisse de Sarah Barnum ou de toute autre œuvre, il en est toujours à peu près de même — les Américains veulent, en gens pratiques, mettre un impôt, non seulement sur les œuvres d’art de nos peintres et de nos sculpteurs, mais encore sur les recettes des musiciens, acteurs, actrices et conférenciers étrangers non citoyens américains, exploitant leur profession aux États-Unis.
Ainsi M. Renan allant parler de Jésus en Amérique, la douane ( !) prélèverait un impôt de trente pour cent sur la recette de sa conférence. Dickens aurait donné trente pour cent de ses droits aux Yankees. Sarah Bernhardt, trente pour cent de ses recettes.
L’auteur de ce projet extraordinaire, stupéfiant, étourdissant, extra ou supra-américain est un M. Frank D. Millet. Je propose tout de suite qu’on lui élève une statue — fût-elle en saindoux comme la Chasse Louis XV de l’exposition des cuisiniers.
Le Tintamarre 27 janvier 1884
Extrait d’une Lettre d’un chiffonnier sans ouvrage, qui traite de l’actualité sous la forme d’un dialogue humoristique.
[…] Tiens ! qu’est-ce que c’est que cette machine-là ?…
Un petit cahier de seize pages très propres (je parle du papier).
Titre : Préface de la 100e édition de Sarah Barnum.
Ah ! ah !… il paraît qu’il s’est bien vendu le petit bouquin !…
J’ai lu le livre depuis que je suis en chômage, mon vieux Tintamarre !… Et je me suis mis au courant de tout le chabanais que l’on a fait autour.
Foi de chiffonnier !… je ne comprends pas ce tapage pour trois-cents pages de potins malpropres qui ne devraient intéresser personne.
Es-tu bien sûr, mon vieux Tintamarre, que nous n’ayons pas affaire à deux farceuses ?…
C’est l’avis de mon crochet, qui est un crochet de bon conseil.
Qu’est-ce que ça signifie d’abord que ces deux femmes qui paraissent avoir été amies comme tout ce qu’on voudra
, et qui ne peuvent pas se séparer proprement, sans se jeter à la figure leurs fausses dents et leurs faux cheveux ?…
C’est donc vrai ce qu’on dit que trop de familiarité engendre le mépris ?
Moi je croyais qu’entre braves gens, la familiarité, môme quand elle a cessé, devait au contraire commander le respect.
Et je crois encore que ce n’est pas propre de cracher dans le verre que l’on a vidé.
Et puis, vois-tu, mon vieux Tintamarre, tout cela me paraît manquer de vraie crânerie de part et d’autre…
D’un côté, Mlle Sarah Bernhardt allant casser trois potiches chez Marie Colombier, c’est une vengeance maigre !
On se venge tout à fait — sur la bête, comme on dit dans notre monde — ou on reste tranquille.
D’autre part, je me souviens qu’au lendemain de cette aventure, Mlle Marie Colombier a publié dans plusieurs journaux que j’ai lus dans ma hotte, une lettre à faire éternuer les têtes de merlans qui l’accompagnaient.
Il était dit dans cette lettre, si j’ai bonne mémoire, que l’auteur de Sarah Barnum était très étonnée que Mlle Sarah Bernhardt ait pris ce portrait pour le sien attendu que ce n’était qu’un type de fantaisie.
Ça c’était du toupet.
On peut à la rigueur se servir d’un argument de ce poil devant un tribunal pour essayer d’échapper à beaucoup de mille francs de dommages-intérêts.
Les juges rient en dessous et en pensent ce qu’ils veulent.
Mais devant le public, c’est une autre histoire.
Quand on a publié un livre dans lequel plus de quarante noms propres sont à peine démarqués, et restent d’une transparence à ne pas tromper même un lecteur de la Patrie, venir dire, d’un ton innocent, que l’on n’a entendu désigner personne, c’est plus que piteux.
C’est d’autant plus piteux, mon vieux Tintamarre, qu’après celle espèce de reculade, l’auteur de Sarah Barnum, ré-enhardie, il faut croire, par l’impunition, reprend des airs fanfarons en tête de sa centième édition, et que dans cette préface, il n’est plus question du tout de portrait de fantaisie !
À la bonne heure !… Comme ça c’est plus crâne ! Seulement, il fallait être crâne tout du long ; même pendant et après la scène du bris de vaisselle.
Somme toute, mon vieux Tintamarre, je crois que tout cela ne vaut pas le bruit que l’on a fait.
Et le plus spirituel de l’affaire me parait encore cette phrase finale :
… Admirez, je vous prie, avec moi, le juste retour du sort qui fait payer par Sarah Barnum (100 éditions) les huissiers de Marie Colombier.
Ça, c’est en effet très drôle ; mais ça le serait bien moins, conviens-en, si le public n’était pas si bête et n’achetait pas cent-mille exemplaires d’un livre qui n’est bon à rien, absolument à rien.
Le Gaulois 28 janvier 1884
Extrait du Courrier des spectacles de Nicolet (pseudonyme d’Édouard Noël et Lionel Meyer) au sujet d’une traduction express de Sarah Barnum aux États-Unis.
Le Courrier des États-Unis raconte une histoire amusante dont je m’empare au détriment des Échos de Paris, puisque l’héroïne est une femme de théâtre. D’après notre confrère américain, Sarah Barnum, le livre tapageur de Marie Colombier, a été traduit en trois heures du français en anglais. On avait pour cela enrôlé cinquante traducteurs dont chacun a traduit six pages du livre.
Après la traduction on a composé et titré le livre en moins d’une nuit ; si bien qu’en vingt-quatre heures vingt-mille exemplaires de Sarah Barnum ont pu être mis en vente.
Ne soyez pas surpris : cela se passait à New-York.
Le Charivari 1er février 1884
Extrait de la Chronique du jour de Louis Leroy.
À propos de nouvelles américaines, on annonce que la vente de Sarah Barnum a été interdite par le surintendant de la gare du Grand-Central à New-York.
Il y avait beaucoup d’acheteurs pour ce livre quand l’ordre est venu d’arrêter sa vente. Tous les newsboys en vendaient des quantités dans les trains. Depuis la réception de cet ordre, il y a eu de nombreuses commandes ; mais naturellement on n’a pu les exécuter. On dit que la même interdiction a été faite à tous les agents employés par l’Union News Company.
Les autorités des États-Unis ont, en matière de reconnaissance artistique, des opinions protectionnistes.
Le Gaulois 2 février 1884
Extrait de la Chronique des tribunaux de Maître X…
Hier, Mlle Marie Colombier a comparu devant M. Lallement, juge d’instruction. Mlle Colombier est prévenue d’avoir outragé les bonnes mœurs dans son dernier livre.
L’instruction est ouverte à la requête du ministère public.
L’Événement 3 février 1884
Extrait des Échos de Paris d’Albert Delpit (alias le Sphinx).
Hier, à une heure, M. le juge d’instruction de la première chambre a mandé en son cabinet Mme Marie Colombier, prévenue d’avoir, dans Sarah Barnum, publié des descriptions contraires à la morale. Marie Colombier a formellement nié avoir recherché un succès pornographique. La curiosité aurait été, selon elle, excitée par le parti pris de certaines gens de reconnaître dans Sarah Barnum une personnalité fameuse.
Le juge d’instruction a aussi entendu le témoignage de Marie Colombier au sujet de certaine brochure anonyme [La vie de Marie Pigeonnier], lui demandant si elle s’y trouvait visée et pouvait en désigner l’auteur.
Marie Colombier a répondu qu’elle n’était en aucune façon visée et que l’auteur lui était absolument inconnu.
[Des article quasiment identiques sont parus dans le Temps, la Presse, le Moniteur universel du 3 février, le Voltaire du 4.]
Le Soir 3 février 1884
Extrait des Nouvelles judiciaires.
Hier, Mlle Marie Colombier a comparu devant M. Lallement, juge d’instruction. Mlle Colombier est provenue d’avoir outragé les bonnes mœurs dans son dernier livre.
L’instruction est ouverte à la requête du ministre public.
Le Cri du Peuple 4 février 1884
Extrait des Nouvelles judiciaires.
Hier, à une heure, M. le juge d’instruction Lallement a mandé en son cabinet Mlle Marie Colombier, prévenue d’avoir, dans Sarah Barnum, publié des descriptions contraires à la morale. Mlle Marie Colombier aurait formellement nié avoir recherché un succès pornographique. La curiosité aurait été, selon elle, excitée par le parti pris de reconnaître dans Sarah Barnum une actrice célèbre.
Le juge d’instruction aurait aussi entendu le témoignage de Mlle Marie Colombier au sujet de certaine brochure anonyme, publiée sous le titre de Marie Pigeonnier, lui demandant si elle s’y trouvait visée et pouvait en désigner l’auteur.
Mlle Marie Colombier aurait répondu qu’elle n’était en aucune façon visée, et que l’auteur lui était absolument inconnu.
La Presse 6 février 1883
Long article de Félix Vertan.
Trop de scandale !
Le scandale, a dit un humoriste anglais, est un tigre apprivoisé qui finit toujours par dévorer son maître.
Cette image trouve une juste application dans la bizarre destinée de Sarah Bernhardt. Le scandale, qui fut le principal agent de l’étrange fortune de cette comédienne, s’est retourné contre elle : il la dévore.
Le livre de Marie Colombier, Sarah Barnum, a éclaté, comme une machine infernale, sous le char triomphal de Fœdora. Il est manifeste aujourd’hui que la victime est irrémédiablement atteinte. M. Francisque Sarcey, le critique impeccable
, vient de chanter, dans son dernier lundi, le De profundis de la pauvre Sarah. Il dit que le public a brisé son idole et il attribue ce revirement d’opinion au scandale provoqué par le livre de Marie Colombier.
À propos de la reprise de la Dame aux Camélias, M. Sarcey constate que le public parisien a perdu toute bienveillance
pour Sarah Bernhardt. Il s’est raidi, ajoute-t-il, et comme figé dans un silence glacial.
Il dit, un peu plus loin : L’auditoire a fait, comme de parti pris, d’énormes succès à tel acteur ou actrice (sic) qui jouait à côté de Sarah ; aussitôt qu’elle parlait, il reprenait son attitude hérissée et sa mine indifférente.
Je souligne les mots hérissée et indifférente qui me semblent difficilement conciliables dans ce cas, n’en déplaise au grand critique
.
M. Sarcey dit encore : On s’est lassé d’entendre appeler Aristide
le Juste
. Est-ce une allusion délicate à certain reproche sui generis formulé contre Fœdora par d’indiscrets confidents ? J’aime à croire que non. Mais, en ce cas, à quoi rime cette qualification de juste
, à propos de Sarah ? On s’y perd.
L’éminent critique cherche la raison de la célébrité de Sarah Bernhardt et il l’indique très justement en ces mots : Le public a des engouements qui ne s’expliquent guère.
Il déplore l’aveuglement de Sarah, qui pourtant devrait comprendre mieux que personne le rôle que joue le caprice dans les affaires de ce monde
. M. Sarcey aborde, lui aussi, la comparaison du fauve : Il vient une minute, dit-il, où le lion baisse la tête et regarde de travers : la dompteuse sent d’instinct qu’un coup de cravache de plus et elle est dévorée.
Admirez le dernier membre de phrase de l’éminent critique
. Comme l’incorrection grammaticale vient à point pour indiquer la troublante impression produite par ce lion courroucé ! Voilà bien la main du maître : ex ungue leonem ! [À ses griffes on reconnaît le lion.]
En terminant, M. Sarcey pose au lec teur cette insondable énigme : Mlle (sic) Sarah Bernhardt est deux fois femme, puisqu’elle est artiste.
( ?)
Le critique dramatique du Temps reconnaît en somme que Sarah Bernhardt ne doit rien qu’à l’engouement
inexplicable du public. Cet aveu est plus grave que toutes les révélations du livre de Marie Colombier.
Sarah Barnum s’est borné à mettre à nu l’idole emmitouflée, sans porter aucun jugement sur la fausse divinité. Le bon sens du public a fait la reste.
Il y a présentement un regain de scandale autour de ce livre, que je persiste à considérer comme sincère et de bonne foi. Le parquet est intervenu, on ne sait à quelle instigation, et il incrimine sévèrement les intentions de Maria Colombier.
Voici, paraît-il, la vérité vraie en toute cette affaire :
Sarah Barnum a été écrit sur les instantes prières de Fœdora. Ce nouveau scandale entrait dans les savantes combinaisons de la tapageuse actrice. Il y avait concert entre les deux amies.
— Surtout, avait dit Fœdora, que ce soit très épicé, très gaulois, très scabreux !
Lorsque le livre parut, il n’y eut qu’une voix dans le public pour reconnaître que Sarah Barnum était plutôt un portrait qu’une caricature. La ressemblance était trop frappante, les touches accusaient trop de franchise. C’était un scandale manqué.
— Tu me perds ! s’écria la pauvre Barnum. Je t’avais dit d’exagérer ; tu ne l’as pas fait. Tu n’es pas sortie de la vérité, et voilà qu’on prend tout au pieu de la lettre.
— Ah ! ma pauvre amie, répondit Marie Colombier, si tu savais comme c’est difficile d’exagérer avec un pareil sujet !
— Bah ! tu n’entends rien au scandale. Je vais te montrer comment il faut s’y prendre pour galvaniser l’attention du public.
Et ce fut là-dessus que s’organisa le coup de théâtre de l’avenue de Villiers [de la rue du Thann]. Les fameux couteaux de cuisine et la grave blessure
de M. Paul Bonnetain étaient, on le sait, mise en scène pure. Les auteurs de l’algarade, tous comédiens consommés, pouvaient répéter à bon droit ce vers connu :
Nous savons nous tuer, personne n’en mourra.
Le coup réussit. Le succès de Sarah Barnum s’affirma aussitôt. Le livre ne tarda pas à atteindre la centième édition. Mais c’en était trop. Le scandale avait été excessif. On avait dépassé le but.
Les poursuites actuelles intentées par la justice ne répareront pas le mal dont souffre l’infortunée Fœdora. Aujourd’hui Sarah Barnum est traduit en dix langues : il est trop tard pour la traduire… en police correctionnelle !
Le Figaro 6 février 1884
Extrait de l’article sur la Vente Manet, sur la 2e journée de la la vente des œuvres d’Édouard Manet, mort le 30 avril 1883.
[…] Quelle cohue ! On se presse, on s’étouffe dans le magasin, dans les couloirs, à toutes les portes. Les privilégiés ont pu, par un escalier dérobé, arriver les premiers dans la salle et prendre d’assaut les chaises réservées ou les banquettes des premiers rangs. On commence par mettre au pillage ce qui reste de catalogues.
J’aperçois dans la salle M. et Mme Faure, Mlle Jeanne Gonzalès, la princesse Troubestkoï, MM. Eugène et Gustave Manet, Mme Dinah Félix, l’ingénieur A. de la Narde, le peintre Alfred Stevens. Marie Colombier dont on doit vendre le portrait, Edmond Bazire qui a écrit des pages émues et savantes sur le peintre.
La Gazette Anecdotique15 février 1884
Extrait de la rubrique Varia, qui donne la clef de Sarah Barnum, c’est-à-dire les véritables noms derrière les doubles fictifs.
La clef de Sarah Barnum.
Nous n’avons encore parlé qu’incidemment ici de ce livre à scandale, dont la couverture attribue la paternité — ce serait peut-être le cas de dire la maternité ! — à Mlle Marie Colombier ; nous ne l’avions pas encore lu, et nous venons seulement d’avoir ce courage.
Ce livre, qui a la prétention de raconter en détail, et quels détails !… la vie privée de Mme Sarah Bernhardt n’est qu’un recueil d’histoires ordurières, sans vraisemblance et sans nom. Le marquis de Sade et tous les écrivains de saletés
du dernier siècle sont dépassés. C’est plus que cynique, c’est bête, et surtout cela manque du plus simple, du plus vulgaire intérêt. Voilà tout ce que nous pouvons dire sur ce livre, auquel l’imprudente colère de Mme Sarah Bernhardt a donné une publicité, qu’il n’eût jamais eue sans l’incartade à laquelle elle s’est livrée et que nous avons racontée ici même. Aujourd’hui, grâce à ce scandale, Sarah Barnum approche de sa centième édition, — si l’éditeur dit vrai.
Ce livre a une clef, comme tous les livres à scandales où l’auteur met en scène, dans des postures désagréables, des personnages encore vivants ; mais la clef de Sarah Barnum est plus que transparente. Nous allons la donner au lecteur, sauf pour les noms de personnes mêlées à des aventures si nauséabondes qu’il vaut mieux ne pas avoir l’air de les avoir reconnues.
Et d’abord l’héroïne du livre, Sarah Barnum, qui est, comme tout le monde sait, Sarah Bernhardt. Son fils Maurice figure dans l’ouvrage sous le nom de Loris, et son mari, Jacques Damala, sous celui de Jack Madaly.
Passons aux acteurs et actrices ; nous trouvons les suivants ainsi travestis : — Delaunay : Delannys [Delannix] ; — Mounet-Sully : Money ; — Coquelin : Coquil ; — Thiron : Biron ; — Régnier : Ménier ; Angelo : Angel ; Mmes Favart : Savart ; — Nathalie : Natalay ; — Agar : Hagal ; — la Patti : la Ratty ; — Madeleine Brohan : Mathilde Rohan ; — Marie Colombier (l’auteur du livre) : Marie Pigeonnier [Marthe Pigeonnier] ; — Émilie Broizat : Émilie Brozat ; — Sophie Croizette : Sophia Croiset.
Puis des journalistes et autres écrivains : — Sarcey : Narssey ; — Aurélien Scholl : Sébastien Koll ; — Philippe de Massa : Philippe de Cassa ; — Touroude, auteur du Bâtard, devient Mauroude, auteur de l’Enfant naturel ; — Arnold Mortier du Figaro, est baptisé Arnold Mautier du Barbier ; — Octave Feuillet, auteur du Sphinx, devient Feuillantin, auteur de l’Oracle ; Richard O’mon Roy : O’Printz ; — Auguste Vitu : Auguste Vitet ; — J. J. Weiss : J.-J. Reiss ; — Henri de La Pommeraye : Pommereynette.
Nous avons maintenant des directeurs de théâtre : — Émile Perrin, sous le nom d’Émile Perrinet, du Théâtre Corneille ; — de Chilly et Duquesnel, de l’Odéon, sous les noms de Rilly et de Chesnel, du Parthénon ; — Montigny du Gymnase dramatique devient Montilly, du Lycée dramatique.
Puis divers personnages : — Le prince de Galles : le prince d’Irlande ; — le prince Troubetskoy : le prince Roubleskoy ; — le prince Murat : prince Muray ; — le député Planat : Lanat ; — le peintre Clairin : Lérin ; — le marquis de Caux : marquis de Maulx ; — l’architecte Escalier, gendre du célèbre comédien Regnier : Vestibul, etc., etc …
On voit, qu’en somme, ce n’est pas bien fort et que tous ces faux noms sont plus que faciles à percer à jour. Et pourtant c’est dans cette nomenclature, et dans la recherche de quelques autres masques, que réside surtout l’esprit du livre.
L’Événement 19 février 1884
Éditorial de Georges Duval qui se désole que le succès de Sarah Barnum ait inspirés d’autres ouvrages, notamment Nana Judith Lolo et Cie, qui vise la comédienne Anna Judic et vient de paraître anonymement chez le même éditeur que la Vie de Marie Pigeonnier.
Nana Judith et Cie
Il m’est arrivé déjà, nombre de fois, de protester dans ce journal, contre la regrettable mode de s’immiscer dans les affaires des autres, et d’escalader le mur de la vie privée. J’étais d’autant plus à l’aise que, dans ma carrière de journaliste, je n’avais jamais eu semblable tort à me reprocher, et que j’appartenais à l’Événement, un des journaux où l’on ait à la fois et la plus grande liberté d’écrire et le plus haut respect de soi-même et des autres. Je n’ai cessé de répéter, quitte à devenir monotone, que la politique, les arts, les lettres, nous fournissaient des sujets assez vastes pour que nous ne quittions pas bénévolement le terrain de la critique et de l’étude, afin d’aller verser dans l’ornière boueuse des personnalités. J’ai insisté enfin sur cette vérité, que l’état de journaliste qui pouvait être le plus noble de tous, devenait le plus bas et le plus vil, quand il consistait à forcer des alcôves, à soulever des voiles, souvent à relever des chemises, à entrer dans des détails qui non seulement ne sont pas du ressort du publiciste, mais que j’affirme être indignes de lui.
On m’objectera que la faute en est au public, qui se précipite avec avidité sur les livres et les articles à scandale. J’estime que ceux d’entre nous que j’incrimine sont les véritables fauteurs de ce désordre. Nous nous vantons quotidiennement de gouverner l’opinion. Sommes-nous donc excusables quand nous la faussons ou, si vous voulez, lorsque nous la suivons ? Alors que nous possédons tant de moyens de la diriger, est-il honnête que nous l’égarions ? Sommes-nous des maîtres, ou des valets ?
Ces réflexions, je les ai faites, à propos de l’apparition de Sarah Barnum, que je considérais comme une mauvaise action, doublée d’une lâcheté. Mais les récriminations étaient encore une réclame. Si bien qu’à force de qualifier le libelle, il s’est répandu à un nombre prodigieux d’exemplaires. Nous avions tout lieu d’espérer, pourtant, que la tentative en resterait là. Nous nous trompions. Pendant deux mois, il n’a été question que des droits d’auteur touchés par Marie Colombier. Les écrivains affamés en ont vu rouge. Ils ont conçu, eux-aussi, la pensée de rédiger un livre du même genre, et de s’acheter un jour une maison de campagne avec le produit de leur vilenie. Ils ont cherché dans le calendrier des femmes en vue, à quelle sainte ils pourraient se vouer. Ils ont épluché la noblesse, épelé la bourgeoise, fouillé les arcanes du théâtre et de la galanterie. Telle aventure de cette grande dame, les séduisait ; telle chute de cette autre les attirait. Dans les mystère du boudoir de cette prostituée en renom, ils flairaient un excellent sujet. Et non pas un sujet à rendre sous forme de roman ou de comédie, à passer au crible de l’invention, à représenter au moyen de personnages dissimulés, comme Dumas [fils] a fait quand il composa le Demi-Monde [1855] ; mais un sujet brutal et crû, une bibliographie ou des Mémoires, dont l’héroïne ne puisse être mise en doute, non plus que tous ceux de son entourage.
Ce n’est pas tout. Après avoir choisi l’héroïne, il fallait reconstituer sa vie, afin de rendre au moins vraisemblables les anecdotes dont on l’agrémentera. Et les voilà, meute assoiffée, qui se livrent au plus honteux reportage que l’on puisse concevoir, en quête d’indiscrétions, de suppositions, de basses vengeances, s’adressant aux désœuvrés des cercles ou des cabinets particuliers, aux ennemis, aux domestiques, aux portiers.
Ce n’est pas tout encore. Ce volume, qui le signera ? Marie Colombier a eu le courage de sa rancune. Elle avait, de plus, l’avantage de se retrancher derrière sa qualité de femme. Cette fois, ce sont des hommes qui ont pris la plume. Or, vraiment, ils ne peuvent se démasquer. Ils savent bien qu’ils tomberaient et pour jamais, sous le mépris du public qui leur ferait payer en ne les achetant pas ; sous celui de la presse, de leurs confrères, qui peuvent à tort, consentir à s’amuser de représailles féminines, mais qui seraient honteux de prêter leur concours à une turpitude mâle. Qui le signera ? Cherchons bien. Il est impossible qu’on ne trouve pas une coquine qui endosse pareille responsabilité, en échange de quelques louis. Sans compter que son nom sera prononcé, ce qui lui permettra d’augmenter sa clientèle et de hausser ses prix. Oui, parbleu ! on la dénichera. Ils en ont trouvé une, dix, cent. Ils n’ont plus que l’embarras du choix. Ils ont choisi. Reste l’éditeur, il est découvert.
Nous voilà donc menacés d’une avalanche de Mémoires. Combien sont-ils ? Je l’ignore, mais du train dont cela va, j’ai tout lieu de soupçonner qu’ils seront nombreux.
En revanche, ce que je sais, c’est que les premiers auront pour titre : Nana Judith et Cie. Il serait enfantin de dissimuler que Nana Judith est le masque décousu à dessein, sous lequel on feint de vouloir cacher le nom de Mme Anna Judic [1849-1911]. Ce que je sais, c’est que l’auteur — dont on s’est bien gardé de me livrer le nom — est un confrère de la presse parisienne. J’en rougis, mais c’est ainsi. Ce que je sais encore, c’est qu’il s’est trouve deux éditeurs, assez à court de clientèle, pour exploiter un pareil manuscrit. Ce que je sais enfin, c’est qu’une demoiselle a été choisie pour signer.
Espérons que si des portes doivent lui être ouvertes, ce seront celles de Saint-Lazare avant celles de la gloire.
Maintenant que j’ai éventé la mèche, comme on dit vulgairement, et que j’ai qualifié l’acte comme il le méritait, il me reste quelques conseils à donner.
Le premier s’adressera au public.
Il y a en ce moment, en France, plus de deux-cents littérateurs, gens de cœur et de talent, qui travaillent pour lui. Jamais on n’a tant créé, et jamais on n’a plus produit, jamais on n’a édité davantage. Il ne s’écoule pas une semaine, sans que nous ayons l’occasion d’annoncer un bon roman, de vanter un livre de poésies, d’histoire, de philosophie ou de politique. En huit jours, nous avons eu la Jeunesse, de Michelet ; la Joie de Vivre, de Zola ; la Comtesse Pauline de Beaumont, de A. Bardoux : trois prototypes de genres différents. Je pourrais citer encore, dans le domaine de la poésie, les Chansons à dire, de l’aimable Gustave Nadaud ; dans celui de la critique, l’Évolution naturaliste, de Louis Desprez, une étude remarquable. Par conséquent, le public n’a lieu ni de se plaindre, ni de chômer. Non seulement on travaille pour lui : non seulement on s’évertue à le distraire (c’est-à-dire à le consoler), à l’instruire (c’est-à-dire à le rendre meilleur), mais, jaloux de ses suffrages, on s’efforce plus que jamais de les mériter, en tendant — souvent aux dépens de l’initiateur — vers un idéal artistique de plus en plus élevé.
Eh bien ! qu’en reconnaissance de ce que les hommes de lettres tentent pour elle, l’opinion publique fasse justice de ceux qui s’affublent de cette qualification, à la manière des prostituées qui se déguisent en honnêtes femmes pour tromper l’achalandage. Que son dédain les châtie de leurs tentatives ; que son indifférence les dégoûte de leurs vilaines actions. Qu’a-t-on à gagner à la lecture de pareils livres ? Je le demande en toute sincérité. Ils n’ont point l’originalité de Justine ni l’esprit de Faublas, ni l’intérêt de Casanova. Ils sont platement méchants et bêtes. Ils sont pervers sans être gais. Ils n’ont pas même le mérite d’être vrais, n’ayant pas plus le besoin d’être sincères, que le bandit qui vous frappe dans le dos n’a celui d’être brave. Que le public les laisse pourrir à l’étalage. Lui, notre grand justicier, qu’il juge !
Le second conseil vise la presse. Qu’elle devienne muette. Quelle refuse à ces élucubrations, et les avantages de sa publicité et l’honneur de ses colères. Ces sortes de producteurs ne sont pas difficiles sur le choix des critiques. Ils ont l’échine souple et vous répondent avec impudence : Éreintez-moi, c’est tout ce que je demande.
La meilleure conspiration que nous puissions entreprendre contre eux est, sans contredit, celle du silence.
Mon dernier conseil est pour Mme Judic, à laquelle je dirai :
Madame, je n’ai point plaisir de vous connaître personnellement, mais je ne pouvais laisser échapper l’occasion de vous défendre contre une turpitude, en vous avertissant d’une indignité. Ne vous en troublez pas outre mesure. Il y a des boues qui n’éclaboussent que ceux qui les jettent. J’ai tout lieu d’espérer, — et ça été un des principaux motifs démon ingérence, — qu’en prévenant les malfaiteurs, j’empêcherai, peut-être, la réalisation d’un méfait. Shakespeare a dit que le remords habitait tous les cœurs. S’ils comptaient surprendre le public, le voilà averti, et je les aurai, du moins, privés du plaisir d’émotionner. Si, par malheur, un éreintent était tout ce qu’ils demandaient
et si, voulant profiter de l’émoi, ils se hâtaient au lieu de se récuser, vous avez un mari, qu’il prenne un bon revolver et qu’il châtie le coupable. Il ne se trouvera pas une personne pour le blâmer, pas un juré pour le condamner.
Mais recommandez lui de viser dans le dos. Au cœur, ce serait peine perdue, il ne le trouverait pas !
Le Voltaire 21 février 1884
Extrait de la chronique des Théâtres, de Marcel Didier, qui craint la prolifération de livres à scandale.
Est-ce que les livres à scandale vont se multiplier ?
Un annonce, en effet, l’apparition prochaine d’un ouvrage dont ou parle sous le manteau depuis un mois et qui, sous le titre de Nana, Judith et Co, tenterait de ternir la vie privée d’une artiste en vogue.
D’un autre côté, on prête à Mlle Thénard l’intention de publier prochainement un livre de révélations plus ou moins piquantes sur ses collègues du la Comédie-Française.
Tout delà est-il bien utile ? Et sans mettre le volume de Mlle Thénard au rang de Sarah Barnum ou de Nana Judith, on me permettra de trouver que le public n’a cure de révélations piquantes et que les coulisses, dans l’intérêt même des comédiens devraient bien demeurer portes et fenêtres closes pour les profanes.
La maison du sage a le droit d’être vitrée ; mais celle des artistes dramatiques ne pèche pas précisément par excès de sagesse.
Quand donc reléguera-t-on au fameux buen retiro de Mme Mackay toute cette littérature de cabinets de toilette !
Le Voltaire 22 février 1884
Extrait de la chronique des Théâtres de Marcel Didier, sur une grande tournée internationale que préparerait Marie Colombier.
Mlle Marie Colombier organise en ce moment une troupe avec laquelle elle compte faire une tournée en Europe dans toutes les villes où Mme Sarah Bernhardt a donné naguère des représentations.
Il est même probable qu’elle comptera dans son répertoire une pièce inédite.
Cet été, elle est en outre dans l’intention de continuer son excursion dramatique jusqu’en Amérique.
Nous donnons la nouvelle sans l’apprécier.
Le Gaulois 27 février 1884
Extrait de la Chronique des tribunaux de Maître X…
Le parquet continue à mener une campagne des plus vives contre les journaux de toutes nuances contenant des récits pornographiques.
Après les journaux, les ouvrages pornographiques.
Des instructions sont ouvertes au sujet des volumes suivants, dont les auteurs vont à courte échéance être déférés à la cour d’Assises : contre MM. Bonnetain et Céard, à propos de Charlot s’amuse ; MM. Marpon et Flammarion, Bonnetain et Marie Colombier, à propos de Sarah Barnum ; enfin MM. Liebold, Gaillet et Michepin [ ?], à propos de la Vie de Marie Pigeonnier.
Le Gaulois 28 février 1884
Extrait du Courrier des spectacles de Nicolet.
Une représentation extraordinaire aura lieu lundi 3 mars au Carltheater, de Vienne, au bénéfice de la Société d’assistance pour les Français, de la Concordia et, enfin, du Toechterheim.
Trois artistes parisiens y prendront part : Mme Marie Colombier, Mlle Rousseil et M. Larcher.
Le programme se composera du Passant, du premier acte des Femmes savantes, de : le Pour et le Contre, et de poésies et monologues.
Profitons de cette circonstance pour annoncer que Mme Marie Colombier vient de terminer une pièce en quatre actes, dont la première représentation aura lieu le mois prochain, devant la presse.
M. Larcher organise une grande tournée en France et à l’étranger, avec cette pièce, et l’auteur, qui jouera le principal rôle.
Le Clairon 28 février 1884
Extrait des Échos de Paris de Triboulet.
En rapportant, l’autre jour, l’autodafé de Nina Judith and Co, nous avons attribué la pat… pardon, la maternité de cette œuvre à Mlle Marie Colombier. C’est à une émule de Mlle Colombier
que nous aurions dû dire.
Mlle Colombier a, d’ailleurs, palpé la forte somme
chez Marpon pour son succès Sarah Barnum. Elle avait un franc cinq centimes de droits par exemplaire. Elle a déjà touché 70.000 fr. et ce n’est pas fini.
C’est ça qui donne une crâne idée de la littérature !
Le Soir 29 février 1884
Extrait de la Chronique théâtrale.
Il paraît que Mme Colombier vient d’achever la Dame en noir, pièce qu’elle emportera en tournée.
Dame en noir !… Quel est ce mystère ?
La Presse 29 février 1883
Extrait des Nouvelles du jour, par Dangeau, sur les premiers droits d’auteurs empochés par Marie Colombier.
Mlle Colombier a palpé la forte somme
chez Marpon [l’éditeur] pour son succès Sarah Barnum. Elle avait un franc cinq centimes de droits par exemplaire. Elle a déjà touché 70.000 fr. et ce n’est pas fini.
Le Figaro universel 28 février 1884
Extrait du Courrier des théâtres.
Une représentation extraordinaire aura lieu le 3 mars au Carltheater de Vienne, au bénéfice de la Société de la Croix-Blanche et de la Société de sauvetage, sous le patronage du prince Wilzek.
Le Passant y sera joué par Mlles [Rosélia] Rousseil et Marie Colombier. On donnera aussi la première scène du premier acte des Femmes sa vantes, avec cette distribution :
- Henriette : Mlle Colombier ;
- Armande : Mlle Rousseil ;
- Clitandre : M. Larcher.
Le Pour et le Contre, d’Octave Feuillet, aura pour interprètes :
- La marquise : Mlle Colombier ;
- Le marquis : M. Larcher ;
- Louison : Mme de Reltas.
Le Sphinx des Pyramides sera récité par l’auteur, Mlle Rousseil. Les Conseils à une Parisienne seront donnés par Mlle Colombier. Enfin, des chansons hongroises seront chantées par Mlle Palmay.
L’Événement 29 février 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Louis Besson.
Mlles Rousseil et et Colombier partent demain soir.
Mlle Rousseil, priée par l’ambassadeur de France de jouer Phèdre samedi soir, a dû décliner l’invitation.
Elle jouera donc, avec Marie Colombier, au bénéfice de la Concordia, de la société de la Croix-Blanche et de la Société de sauvetage, présidée par la prince Wilzech, l’organisateur de l’expédition au pôle Nord, le Passant, le premier acte des Femmes savantes, la Sapho d’Armand Silvestre et le Sphinx des Pyramides.
Marie Colombier jouera en outre le Pour et le contre avec M. Larcher et Mme de Relkas.
Au retour, Marie Colombier doit donner à la presse la primeur d’une comédie dramatique en quatre actes, qu’elle vient d’achever, la Dame en noir, pièce qu’elle emportera en tournée aussitôt après.
[La Dame en noir sera renommée Bianca et créée à Versailles le 28 avril 1884 ; la tournée débutera le 30 avril à Dijon pour s’interrompre le 20 mai. L’Événement du 18 mai :]
La troupe de Mme Marie Colombier poursuit sa tournée courageusement, mais non pas aisément. Les amis de Mme Sara Bernhardt s’abstiennent en masse, paraît-il, et font la guerre à la Bianca. Bref, Mme Colombier paraît décidée à abandonner la partie et à rentrer à Paris le 20 du courant.
Elle voudrait même remonter sa pièce à Paris, au Château-d’Eau, et partirait ensuite pour l’Angleterre.
Mais rien n’est décidé, d’autant que l’affaire de Mme Colombier aux assises de la Seine vient le [lundi] 26.
L’Univers 29 février 1884
Extrait de la Chronique, qui dénote l’aversion d’une partie du monde des lettres envers Bonnetain.
Le Journal des Débats avait annoncé qu’un membre de l’Académie française et un écrivain de l’école littéraire nouvelle se partageraient, dans le Matin, les deux jours laissés libres par la politique
, et il nommait d’une part M. Nisard, de l’autre M. Bonnetain, dont le nom a surtout fait du bruit au sujet de l’ignoble livre : Sarah Barnum. Aujourd’hui, le Journal des Débats insère la rectification que voici :
Dans un article paru hier dans le Journal des Débats sur la publication du journal le Matin, le nom de M. Désiré Nisard se trouve à côté de celui de M. Paul Bonnetain. Quelques personnes s’en sont scandalisées. Aussi tenons-nous à déclarer que nous n’avions pas attaché plus d’importance à cette rencontre, toute fortuite d’ailleurs, qu’à celle qui dans la partie politique du journal le Matin a réuni les noms de MM. Arène, de Cassagnac, Cornély et Vallès. Nous ajoutons volontiers que jamais M. Nisard n’a dû collaborer au journal le Matin.
On conçoit que M. Nisard n’ait pas voulu de cette promiscuité.
Le Figaro 5 mars 1884
Extrait de la Chronique théâtrale.
On nous écrit de Vienne :
Nous avons, en ce moment, le plaisir de posséder une véritable colonie d’artistes français, et des meilleurs.
Coquelin va donner des représentations au Karl-Theater, où il aura pour partenaires chargés de lui donner la réplique — en bon français, et sans accent — des dames artistes de la Burg (notre Théâtre Impérial).
Mmes Roussellet et Marie Colombier ont joué le Passant, de François Coppée, dimanche soir [2 mars]. […]
Le Voltaire 8 mars 1884
Extrait de la Soirée parisienne de Scapin, qui a assisté au spectacle de marionnettes du professeur Dicksonn (Paul-Alfred de Saint-Genois) au théâtre Robert-Houdin : La grande dispute Sarah Barnum et Marie Pigeonnier.
Chez Robert-Houdin
Quand j’étais haut comme ça, — cela date d’avant hier, mesdames, — on me conduisit au Palais-Royal, où exerçait le prestidigitateur-mécanicien Robert-Houdin, le père.
Lorsque je fus un peu plus grand — hier, par conséquent, — je me rendis boulevard des Italiens, la porte à côté, chez Robert-Houdin, le fils.
Aujourd’hui, je suis allé chez leur successeur, M. Dickson, le Saint-Esprit.
Il a beaucoup de verve, ce petit homme, et il est bien le type du prestidigitateur tel que je le comprends. Habile, blagueur et un peu gouailleur.
Le hasard a voulu, ainsi que le numéro de mon fauteuil, que je fusse placé près de la scène, ce qui fait que M. Dickson a bien voulu m’employer plusieurs fois comme partenaire pour ses expériences. Je ne me suis jamais senti si fier d’une mission de confiance. Tous les yeux étaient braqués sur moi, et je sentais autour de moi bien des braves gens qui pensaient : — Parbleu ! cet imbécile-là est un compère, évidemment.
Je dois cependant avouer, à ma louange, que je n’ai fait manquer aucun tour d’adresse et que je n’étais nullement préparé.
Tout l’honneur du résultat, pour les cartes retrouvées sur des plaques de verre, les mouchoirs dans des oranges et les billets de banque dans une boite sans fond, mais avec des fonds, lui revient donc en entier.
La seconde partie était le point culminant de l’invitation à laquelle la presse avait répondu.
Il s’agissait d’une revue de fin, ou plutôt de commencement d’annexe, avec des ombres chinoises.
La première partie ayant été destinée aux petits enfants, la deuxième devait appartenir aux grands.
Malheureusement, elle s’est trouvée très écourtée et décousue, la censure ayant promené largement ses ciseaux dans le manuscrit.
Nous avons donc vu, dans des décors lumineux, de petites silhouettes parfaitement articulées, remuant les bras, les jambes, le corps et la tête comme des personnes surnaturelles, reproduisant les principaux faits de l’année, chantant des couplets et des cordeaux avec beaucoup d’adresse.
Par exemple, il faudra supprimer la politique, parfaitement inutile dans ces petites soirées de famille.
La scène à effet est celle de la grande dispute Sarah Barnum et Marie Pigeonnier. Elle a fait rire autant que la réalité.
Chose curieuse, dans ce spectacle d’ombres chinoises, il n’y a pas l’ombre d’une allusion aux choses du Tonkin.
Cette petite revue obtiendra certainement un vif succès de curiosité.
Enfin, tandis que jusqu’à présent les prestidigitateurs étaient Italiens, Espagnols, Hongrois, Polonais ou Américains, je ferai remarquer que M. Dickson est Français — ainsi que son nom anglais l’indique.
L’Événement 11 mars 1884
Extrait des Échos de Paris d’Albert Delpit (alias le Sphinx).
Le parquet vient d’abandonner les poursuites qu’il avait commencées contre l’auteur de Sarah Barnum.
Il est très probable qu’il va en être de même à l’égard de Charlot s’amuse.
[Information contredite dans l’édition du lendemain :]
Contrairement à ce que nous avons annoncé sur l’indication d’un confrère du soir, le Temps [lire l’article] nous apprend que les poursuites commencées pour outrages aux bonnes mœurs contre Mlle Marie Colombier et consorts, à l’occasion d la publication de Sarah Barnum, ne sont nullement abandonnées.
Aucune ordonnance, soit de non-lieu, soit de renvoi, n’a encore été rendue dans cette affaire.
L’instruction continue. Dans les dispositions d’esprit où se trouve le parquet, il paraît en effet hors de doute que la publication de Sarah Barnum sera poursuivie et condamnée.
Le Temps 11 mars 1884
Démenti de l’article de l’Événement.
Contrairement à ce qu’annonce un journal du matin, les poursuites commencées pour outrages aux bonnes mœurs contre Mlle Marie Colombier et consorts, à l’occasion de la publication de Sarah Barnum, ne sont nullement abandonnées.
Aucune ordonnance, soit de non-lieu, soit de renvoi, n’a encore été rendue dans cette affaire.
L’instruction continue.
Le Figaro 12 mars 1884
Extrait du Courrier de Vienne.
[…] Maintenant, j’ai le regret d’ajouter que notre semaine parisienne a eu ses revers.
Mlle Marie Colombier n’a point trouvé au Carltheatre tout le succès qu’elle se croyait en droit d’attendre, et il est malheureusement certain que la société de bienfaisance qui a attiré cette artiste à Vienne, dans un but d’ailleurs fort respectable, a commis une maladresse d’autant plus douloureuse, qu’elle a associé aux désappointements de Mlle Colombier une artiste d’une vraie valeur, Mlle Rousseil, qui du reste a été fort applaudie, surtout pour sa poésie magistralement dite : le Sphinx des Pyramides.
Le Gaulois 28 mars 1884
Extrait de la rubrique À travers la presse, de Charles Demailly.
L’annonce de notre nouveau feuilleton : le Monde à côté, par Gyp [nom de plume de Sibylle Riquetti de Mirabeau], fait écrire à l’Univers :
Nous craignons que, malgré les assurances du Gaulois, son nouveau roman n’ait un
succèsmoins fâcheux que celui de Sarah Barnum ; mais aussi fâcheux que celui d’Autour du Mariage [roman feuilleton de Gyp publié en 1883],dont on ne compte plus les éditions. Mais, puisque le Gaulois tient à faire à la Vie parisienne [la colonne de l’ancien rédacteur en chef du Gaulois Émile-Raymond Blavet, alias Parisis, dans le Figaro] une concurrence désastreuse, il nous sera permis de le regretter, à cause des galants hommes qui honorent sa rédaction.
Nous remercions notre honorable confrère des sentiments bienveillants qu’il nous témoigne, mais nous pouvons le rassurer complètement : il ne trouvera rien à reprendre dans le roman que Gyp a écrit pour le Gaulois.
Le Figaro 4 avril 1884
Extrait de la Vie parisienne d’Émile-Raymond Blavet, suite au refus du Salon de recevoir une toile d’Adolphe Willette représentant un chat noir (emblème du cabaret parisien le Chat-Noir et de sa revue).
[…] Une des originalités de ce journal, c’est qu’il change de secrétaire de la rédaction chaque semaine : c’est tantôt M. Grévy, tantôt le duc d’Aumale, tantôt Marie Colombier ou Sarah Bernhardt, Meissonier ou Mme Mackay. Personne n’a jamais réclamé contre cette fumisterie inoffensive.
Le Figaro 8 avril 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Jules Prével, sur la nouvelle pièce de Marie Colombier, la Bianca.
Par permission gracieuse de M. Bertrand, Mlle Marie Colombier a fait hier, au foyer public des Variétés, la lecture de la Bianca, pièce qui sera jouée dans une grande tournée qu’elle organise.
Quand la reprise de Mam’zelle Nitouche aura eu lieu, M.Eugène Bertrand a permis également à Mlle Colombier de faire, sur la scène, les répétitions de la Bianca (titre définitif de la Dame noire).
L’actrice-voyageuse jouera le principal rôle de sa pièce. Les autres rôles seront tenus par MM. Vois (Vaudeville), Larcher (Gymnase), Rohdé (Gaîté), Mme Jane May (Variétés), etc…
Deux rôles, ceux du duc et de la duchesse de Miremont, restent à distribuer.
[Édition du 14 avril :]
Quand nous avons parlé de la pièce que Mlle Colombier prépare pour la jouer en tournée, nous avons dit que deux artistes manquaient encore pour les rôles du duc et de la duchesse de Miremont : ces rôles seront créés par M. Rosny et Mlle Duguéret.
Avant de partir en voyage, la Bianca sera représentée à Paris. Cette première représentation sera une dernière répétition générale pour la troupe de l’authoress-impresaria.
Le Voltaire 10 avril 1884
Extrait de la chronique des Théâtres de Marcel Didier, sur la tournée de Marie Colombier.
Mlle Marie Colombier vient de mettre à exécution le projet que nous avions annoncé lors de son départ à Vienne.
Elle organise une tournée qui ira jouer en province, en Europe et jusqu’en Amérique, un drame d’elle intitulé : la Bianca.
Interprètes : Mmes Colombier et Jane May, MM. Vois, Larcher et Rohdé, plus deux autres artistes non encore choisis.
On a lu hier et l’on répétera sur la scène des Variétés.
Il va sans dire que la première sera offerte à la presse parisienne.
Le XIXe siècle 12 avril 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Charles Martel, sur un souper de la troupe du théâtre Cluny où Marie Colombier comptait parmi les invités.
Le souper de centième de Trois Femmes pour un mari, servi mercredi soir au café Riche, a été, comme le vaudeville de MM. Grenet-Dancourt et Valabrègue, charmant.
Plus de cent convives, tous en belle humeur, réunis autour d’un menu succulent. M. Simon, l’heureux directeur, les heureux auteurs faisaient les honneurs de la fête à des invités heureux de l’être. Toute la joyeuse troupe du théâtre Cluny, plus Mlles Colombier, Legault, Savenay, Bonnet, etc. On a toasté en prose et en vers. MM. Valabrègue et Grenet-Dancourt ont prononcé de petits speechs très applaudis. M. Ed. Philippe a ravi l’assistance en portant la santé de la pièce en langue étrangère ; on a dansé, on a chanté, on a passé une nuit toute divertissante, et l’on ne s’est séparé qu’au petit jour, en mettant le théâtre Cluny bien au-dessus des théâtres les plus subventionnés.
La Presse 15 avril 1884
Voulez-vous connaître la composition définitive de la troupe que Mme Marie Colombier vient de former pour les représentations en France, de sa pièce nouvelle la Bianca :
- Bianca : Mme Marie Colombier ;
- Laurianne : Mme Jane May ;
- Duchesse de Miremont : Mme Élise Duguéret [finalement remplacée par Jeanne Andrée] ;
- Jeanne : Mme Doria.
- De Pontbrizac : M. [Ernest] Vois ;
- De Valgeneuse : M. [Georges] Noblet ;
- Noël : M. Rohdé ;
- Duc de Miremont : M. Rosny.
Grâce à l’obligeance de : MM. Deslandes, Koning et Debruyère, qui se sont empressés d’accorder un congé à ceux de leurs artistes laissés libres par les pièces en cours de représentation, Mme Colombier a pu, comme on le voit, s’assurer une interprétation hors ligne et éminemment parisienne.
[Article identique dans le Gaulois du 14 avril.]
Le Soir 17 avril 1884
Extrait de la Gazette judiciaire.
L’instruction à laquelle a donné lieu la publication de Sarah Barnum est terminée.
L’auteur, Mlle Marie Colombier, sera renvoyée, pour outrage aux bonnes mœurs, devant la cour d’assises. À cet effet, le dossier vient d’être transmis à la chambre des mises en accusation.
Pareille solution est intervenue dan l’affaire du livre intitulé Marie Pigeonnier, écrit, comme on sait, en réponse au premier.
L’auteur étant resté inconnu, la poursuite est dirigée contre M. de Liebold, gérant de librairie qui a mis le volume en vente, et Gaillet, imprimeur.
[Article identique dans le Temps, le Moniteur du 17 avril, le Radical du 18, et la Presse du 20.]
Le Clairon 17 avril 1884
Extrait de la chronique des Tribunaux de Georges Labbé.
C’est décidé : Sarah Barnum va être déférée au jury de la Seine, sous l’inculpation d’outrages aux bonnes mœurs.
Le juge d’instruction chargé de l’affaire vient, en effet, de transmettre son dossier à la chambre des mises en accusation, qui doit prononcer le renvoi devant la cours d’assises de l’auteur de ce livre, Mlle Marie Colombier.
Marie Pigeonnier, cet autre livre qui fut répandu comme étant la réponse au premier, et qui, en réalité, n’était qu’un pamphlet des plus fantaisistes, subira le même sort que Sarah Barnum.
Mais, comme l’auteur de Marie Pigeonnier est, paraît-il, resté inconnu
, c’est contre M. Gaillet, l’imprimeur, et M. Liébold, le gérant de la librairie qui a mis le volume en vente, que les poursuites sont dirigées.
Certes, tout le monde se montrera heureux pour Mme Sarah Bernhardt de la réparation indirecte — mais un peu tardive — que retirera de ce procès la grande artiste, si cruellement attaquée.
Le XIXe siècle 19 avril 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Charles Martel, sur la comparution prochaine de Marie Colombier.
L’instruction à laquelle a donné lieu la mise en vente de Sarah Barnum, le livre de Mlle Colombier, est terminée. L’auteur et l’imprimeur comparaîtront devant la cour d’assises de la Seine dans la deuxième session de mai.
Le dossier est à la chambre des mises en accusation.
À la même époque, l’imprimeur et le gérant de la librairie qui a mis en vente Marie Pigeonnier, livre écrit en réponse au premier, seront également jugés par la cour.
L’auteur de cette publication pornographique est resté inconnu.
[Édition du 28 avril :]
La chambre des mises en accusation vient de renvoyer devant la cour d’assises de la Seine, sous l’inculpation d’outrages aux bonnes mœurs, Mlle Marie Colombier, artiste dramatique, auteur de Sarah Barnum, et MM. Liebold et Gaillet, éditeurs de Marie Pigeonnier, livre écrit, comme on sait, en réponse au premier.
Ces deux affaires seront jugées probablement dans la deuxième quinzaine de mai.
Le Voltaire 21 avril 1884
Extrait de la chronique des Théâtres de Marcel Didier, qui constate avec appétit le grand nombre de premières à venir.
Elle est pommée, celle-là !
Beaumarchais a remis à demain dimanche la première du Marchand d’habits ; or, de demain en huit, c’est-à-dire le dimanche 27, la Comédie-Française célébrera le centenaire du Mariage de Figaro et le lundi 28, les Folies-Dramatiques donneront le Jour et la Nuit.
Ce qui fait qu’avec la double première de mardi, 13e Hussards et Somnambula, et celle de Bianca de Marie Colombier qui est également promise, nous aurons eu du 18 avril au 28 inclus, treize premières ou reprises en onze jours.
P. L. C. — Préparez les civières pour les critiques dramatiques.
Le Figaro 22 avril 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Jules Prével, sur la première de la Bianca à Versailles.
Nous allons avoir une première représentation à Versailles.
Lundi prochain, au Grand-Théâtre de cette ville, Mlle Marie Colombier nous fera entendre sa Bianca, comédie en quatre actes. C’est Mlle Jeanne Andrée qui succède à Mlle Duguéret sous les traits de la duchesse de Miremont.
La Presse parisienne sera invitée à cette représentation. Nous trouverons, pour aller à Versailles et en revenir, deux trains spéciaux, les heures ordinaires de la Compagnie de l’Ouest ne coïncidant pas avec celle du spectacle.
Le Soir 23 avril 1884
Extrait de la Chronique théâtrale d’Émile Mendel, sur la première de la Bianca à Versailles.
Une personne embarrassée, c’était Marie Colombier !
Elle fait une pièce — bien ! On la joue — bon ! Elle va partir pour une tournée : la province, l’étranger, l’Amérique lui ouvrent leurs bras tout grands. Seulement, — il y a toujours un seulement, — avant de s’élancer à la conquête des deux mondes, il faut d’abord obtenir les suffrages de la presse parisienne, et pour cela donner devant elle la première représentation de la Bianca.
Voici où commence l’embarras : où la donner, cette représentation ? La pièce, étant une comédie intime, ne peut être jouée que dans un théâtre de genre, et aucun ne peut interrompre son succès du moment. Restaient les Menus-Plaisirs ; mais Mme Colombiers est superstitieuse, elle croit à la transmission de la guigne.
On pouvait encore jouer en matinée ; mais la comédienne directrice a pensé que Versailles était, par le fait, place du Havre, que beaucoup de gens s’y sont rendus sous des prétextes futiles à l’époque où le Parlement y siégeait, et qu’un train spécial aidant elle pouvait inviter la critique à venir au grand théâtre des Réservoirs… le lundi 28 avril. L’idée nous semble aimable et point ordinaire.
L’Événement 23 avril 1884
Extrait du Courrier des théâtres.
Lundi soir, 28 avril prochain, au Grand-Théâtre de Versailles, Mme Marie Colombier offrira à ses amis et à la presse, convoqués par train spécial, la répétition centrale de la Bianca, pièce en quatre actes, jouée par Mmes Marie Colombier (la Bianca), Jeanne May (Laurianne de Vernanges), Jeanne Andrée (la duchesse de Miremont), Vois (le comte de Pontbrisac), Deroy (Valgeneuse), Rhodé (Noël de Pontbrisac) ; et Rosny (le duc de Miremont).
[Édition du 27 avril :]
Versailles aura lundi soir une de ces nuits telles que l’Assemblée nationale lui en a fait passer quelques-unes autrefois.
Toute la critique dramatique, tous les chroniqueurs des nuits de Paris et presque tout Paris ira, en effet, à Versailles lundi soir, pour la première de Bianca, la pièce de Marie Colombier, qui sera donnée aux Réservoirs. Marie Colombier a choisi le théâtre de Versailles de préférence à un mauvais théâtre de Paris. Ça lui est une occasion de faire des choses originales, telles que de chauffer un train spécial, et d’offrir à ceux de ses invités qui aiment mieux la voiture que le chemin de fer, des voitures attelées en poste.
Quant au train spécial, il partira à huit heures et quart de la gare Saint-Lazare, et ramènera à Paris, à une heure, ceux des invités qui ne souperont pas.
Car il y aura aussi un souper offert, après le spectacle, à ses amis par Marie Colombier. Tout cela est très v’lan, comme dit l’autre. À lundi donc le récit des originalités de cette première versaillaise d’une pièce parisienne devant un public parisien.
Le Figaro 25 avril 1884
Extrait de la Vie parisienne d’Émile-Raymond Blavet. Réflexion pleine d’érudition et de style sur la prochaine représentation de la Bianca à Versailles.
24 avril 1834.
Bianca
Il y a quelque quinze ans, les aventures tragiques de Théodoros excitèrent la verve de nos dramaturges. Notre cher et regretté Barrière, — son petit nom le prédestinait à devenir l’apologiste du négus abyssinien, — fit jouer au Châtelet une machine à spectacle qui, grâce aux splendeurs de la mise en scène, tint l’affiche pendant quelques mois. Entre temps, un certain Brochard,
Qui, le premier en France,
Des pièces en tournée essaya la puissance,
commandait à Constant Guéron un autre Théodoros, avec l’arrière-pensée insidieuse de l’offrir à l’admiration des départements. Cette dualité mit, au moins une semaine, tout Paris en belle humeur, et je ne saurais dire ce qui se débita de coq-à-l’âne joyeux, d’à-peu-près cocasses et de calembours idiots autour du Théodoros de
Barrière et du Théodoros hors
barrière.
Mais, avant de partir en campagne, ledit Brochard voulut que la critique parisienne tînt sur les fonts le petit dernier de Constant Guéroult. Ce baptême
lui semblait un viatique
indispensable, — non pas à lui précisément, mais à sa principale interprète, Mlle Pauline de Mélin, cette tragédienne nomade, qu’avaient rendue célèbre ses démêlés correctionnels avec Francisque Sarcey. C’était un jugement d’appel qu’elle espérait obtenir contre la condamnation dont l’avait frappée notre confrère. La cause ne pouvait être entendu à Paris, tous les prétoires, — pardon, tous les théâtres étant en plein exercice. On choisit donc Versailles pour ce débat solennel ; et tandis que Brochard expédiait le service de presse
, Mlle de Mélin invitait, par lettres autographes, les critiques à la venir juger
.
L’audience se tint le 16 novembre 1868. Elle ne tourna pas au profit de la demanderesse, qui fut non seulement jugée, mais encore exécutée, séance tenante. La pièce eut un destin analogue : elle reçut du même coup le baptême et l’extrême onction.
Ce précédent, qu’elle n’est pas sans connaître, n’effraye point Mlle Marie Colombier. On sait, d’ailleurs, qu’elle n’a pas l’intimidation facile. Voilà que, seize ans écoulés, elle se dispose à renouveler cette expérience d’une première représentation extra muros. Et dans des conditions doublement aléatoires, puisqu’elle va prêter deux fois le flanc au public, comme auteur de la pièce et comme interprète du principal rôle. Téméraire, sans doute, mais crâne, à coup sûr.
Donc, le lundi 28 avril, la presse parisienne, convoquée en grande pompe, aura la primeur de Bianca, pièce en quatre actes, de Mlle Marie Colombier. Le titre primitif était la Dame en noir. Mais on a trouvé qu’il était un peu bien mélodramatique pour une œuvre conçue et presque complètement écrite dans le ton de la comédie.
La presse parisienne consentira-t-elle à se déplacer ? C’est bien loin, Versailles. On sait quelle heure les premières commencent, on ne sait jamais à quelle heure elles finissent ; et la perspective de passer là nuit aux Réservoirs, pour ces bêtes d’habitude
qu’on nomme les critiques, est d’un médiocre agrément. Mais l’artiste authoress a prévu ce cas rédhibitoire : un train spécial pour l’aller, un train spécial pour le retour, chauffés à toute vapeur, mettront le théâtre de Versailles aussi près du centre de Paris que l’Odéon et l’Hippodrome. On parle même, pour certains nababs du feuilleton, de landaus attelés en poste, où ces millionnaires du talent et de l’esprit oublieront les lenteurs de la route dans le bercement des coussins capitonnés et le joyeux carillon des grelots.
Et puis, trains spéciaux, chaises de poste, facilités et commodités de transport, n’est-ce pas, dans la circonstance, un luxe superflu ? Tout ce qui est d’essence parisienne a le don de passionner la presse. Or, la tentative de Mlle Colombier entre dans la catégorie des événements que j’ai catalogués, il y a quelques semaines, sous cette rubrique : Événements parisiens. Tout y est parisien, en effet, la pièce, l’auteur et l’artiste, et voilà pourquoi je m’en empare.
La pièce ? C’est la mise à la scène d’une histoire qui fit grand bruit dans le Tout-Paris d’autrefois. La belle Julia B…, cette impure
contemporaine des Adèle Courtois et des Anna Deslions, célèbre par ses aristocratiques amours et par les aventures de tapis-vert dont ses salons furent le théâtre, avait un fils naturel qu’elle adorait. En possession d’une grande fortune, elle voulait qu’elle revînt tout entière à ce déshérité. Elle le fit donc reconnaître par sa sœur, puis elle la maria, contre une dot princière, à un famélique Italien, qui le reconnut à son tour. Par cette double combinaison, Julia B… pourvoyait d’une famille légale l’enfant du hasard et lui garantissait pour l’avenir un brillant état dans le monde. C’est là le pivot autour duquel roule toute l’intrigue de Bianca. La réalité parisienne fait un prologue on ne peut plus intéressant à la fiction dramatique.
L’auteur ?… Un scandale récent l’a mis en pleine lumière. En écrivant les Mémoires de Sarah Barnum, quel était le but de Mlle Marie Colombier ? Prendre, à petit bruit, une revanche féminine. Elle ne prévoyait certes pas que le petit bruit deviendrait tempête, que le duel à la plume se transformerait en lutte à main plate, avec accompagnement tapageur de vaisselle brisée, de bibelots saccagés, de tentures mises en lambeaux, de coutelas brandis, de journaliste étripé par un poète, et de coups de cravache administrés par une reine de tragédie ! Ah ! ces coups de cravache, ils ont été le coup de fouet sous l’aiguillon duquel ces pauvres Mémoires, qui cheminaient d’une allure modeste, se sont élancés, d’un galop furieux, vers la centième édition, ce rêve de tous les écrivains, chimère souvent, même pour les plus illustres. Combien la Clairon fut mieux inspirée, elle qui, diffamée par le poète Gaillard, dans son Histoire de mademoiselle Frétillon, n’eut garde de prendre la mouche, et disait, en feuilletant les pages où le pamphlétaire évoquait sa jeunesse : Ce temps-là était le bon temps : je n’avais pas la gloire, mais j’avais l’amour !
L’artiste ?… Tous les Parisiens la connaissent. Son nom est lié, dans le souvenir des amateurs, à quelques belles soirées de l’Odéon et à certaines manifestations dramatiques plus ou moins originales, comme telle de Jean Malus aux Menus-Plaisirs. En dehors du théâtre, femme de tempérament joyeux et de commerce aimable, sa table hospitalière fut, aux derniers jours de l’Empire, un rendez-vous des plus courus, où Paul de Saint-Victor, Arsène Houssaye et d’autres encore faisaient, chaque semaine, assaut de verve paradoxale, de belle humeur et d’esprit.
Tel est, sans arrière-pensée d’apologie ou de satire, l’auteur de Bianca. Quel sera le destin du drame, je l’ignore. Mais il est permis de prévoir qu’au moins au point de vue de l’exportation, il bénéficiera de tout le tapage fait autour d’un livre, dont — je le dis en passant — il ne s’est point inspiré. Déjà l’Amérique s’agite. Les éditeurs des grandes feuilles new-yorkaises offrent à Mlle Marie Colombier des sommes énormes pour reproduire sa pièce in extenso. Les émissaires de tous les grands impresarii la guettent à tous les coins de rue : pour obtenir, à coups de banknotes, le droit exclusif de représentation dans la zone américaine. C’est entre eux un assaut de ruses et de folles enchères. Mais elle se dérobe à ces sollicitations, et met son amour-propre à ne rien conclure avant que la presse parisienne se soit prononcée. De cette façon, les Yankees n’achèteront pas chat-en-poche.
La soirée de lundi promet donc d’être curieuse. D’elle dépend le sort de la tournée que Mlle Marie Colombier entreprend, avec une troupe formée par elle, en France et peut-être à l’étranger. Mais, que la presse soit hostile ou favorable, je sais bien, moi, ce qui rendrait le succès infaillible par delà les mers : c’est que Mme Sarah Bernhardt consentît à jouer Bianca dans les deux Amériques.
L’idée est à creuser. Qu’en pensez-vous ?
Le Gaulois 25 avril 1884
Extrait des Échos de Jehan Valter (alias un Domino), qui dépeint (ironiquement ?) une Marie Colombier assaillie de propositions pour sa nouvelle pièce.
Depuis que les journaux ont annoncé la première de Bianca, Mlle Marie Colombier, l’auteur de la pièce, est assaillie des sollicitations d’une foule d’impresarii anglais, français et américains.
C’est à croire que toute l’imagination proscrite des lettres par les romanciers naturalistes s’est réfugiée dans la tête de ces entrepreneurs dramatiques.
Pour arriver jusqu’à Mlle Marie Colombier, ils emploient les moyens les plus coûteux et les plus fantaisistes.
L’un d’eux télégraphia, la semaine dernière, de New-York, par câble, à Mlle Colombier :
Je prends paquebot pour assister première. Vous supplie traiter avec personne avant m’avoir vu. Veux votre pièce pour Amérique.
Et la dépêche, à deux francs cinquante le mot, contenait encore le détail d’offres mirobolantes.
Cet imprésario a des concurrents sérieux.
Pour l’Angleterre, elle va se payer Bianca à de folles conditions. Un directeur de théâtre offre 1.000 fr. par jour à Mlle Colombier, pour elle, à titre de cachet et tous frais payés. Un autre prend toutes les dépenses à sa charge moyennant un tout petit 10% sur les bénéfices.
Entre ces rivaux, Mlle Marie Colombier décidera, dans quinze jours, après la première, quand le succès bien dessiné lui permettra d’être encore plus exigeante. Cependant, ces propositions ne sont pas les seules. Mlle Colombier est partout pourchassée. On sonne chez elle. — C’est un ami ? — Non, c’est un télégramme d’un agent dramatique.
L’auteur-actrice répond qu’elle n’y est pas. Tous ces solliciteurs la lassent. Alors, on l’attend dans la rue. On la poursuit jusqu’à l’endroit où elle répète, au haut de Montmartre, sur une scène d’amateurs, passage de l’Élysée des-Beaux-Arts.
C’est là, en effet, que Mlle Colombier, depuis que la scène des Variétés est occupée par les répétitions de la pièce qui inaugurera la prochaine saison, fait les études de Bianca.
Le plus amusant, c’est que quelques-uns des impresarii qui se disputent Bianca se trompent sur la nature de la pièce dont ils veulent être acquéreurs. Ceux-là sont persuadés que Marie Colombier, auteur de romans à bruyants succès, a dû écrire une pièce tapageuse, presque à scandale. Grave erreur, car Bianca, dont une histoire parisienne a fourni tous les héros, est, à ce qu’on assure, une pièce honnête — sans violence de langage, malgré l’intensité de l’action.
Le Moniteur universel 26 avril 1884
Extrait de la Chronique de Bernadille (François-Victor
Fournel) pour qui Marie Colombier n’est qu’une sous-Sarah
.
[…] Est-ce enfin tout maintenant ? Pas encore. Et la première de la comédie de Marie Colombier, à Versailles, avec trains spéciaux pour la presse ? Marie Colombier n’est qu’une sous-Sarah, mais qui aspire au premier plan et qui a juré de détrôner sa rivale. Il y a des gens que cette lutte intéresse, presque autant que la dispute du Prix des Tilleuls ou du Prix des Lilas aux courses du Bois de Boulogne. J’en sais qui ont engagé des paris, et un des bookmakers expulsés de la rue du Quatre-Septembre offre Sarah a 6/4.
Le Gaulois 26 avril 1884
Poème humoristique de Raoul Toché (alias Frimousse) sur la prochaine représentation de Bianca à Versailles.
À Louis XIV
Ô Roi-Soleil, pardon ! Ta ville solitaire,
Grâce à nous, va sortir de sa torpeur austère.
Tu t’étonnes sans doute à ce bourdonnement
Que, près des Réservoirs, on fait en ce moment.
Des femmes, des messieurs à la face bleuâtre
Franchissent tout le jour les portes du théâtre.
Qui sont-ils ? Des acteurs. Tu restes interdit
Et pourtant ce n’est rien. Que diras-tu lundi ?
Lundi quand sonneront huit heures et demie,
Tu verras accourir dans ta ville endormie
Des hommes bien vêtus, jeunes ou vieux, jolis
Ou laids, tous très pressés et presque tous polis.
Ces hommes, vois-tu bien, ce sont des journalistes,
Les uns sont communards, les autres royalistes
Mais tous n’ont devant eux qu’un seul but : le devoir.
Ils ne viennent pas pour être vus, mais pour voir.
Tu les verras pourtant, depuis le grand critique
Jusqu’à l’humble soireux, inonder ton portique
Sarcey dont l’abdomen est rond, l’esprit pointu,
Passera devant toi causant avec Vitu.
De Pène saluera très poliment ton socle,
Chapron, pour mieux te voir, remettra son monocle,
Panserose, très gai, t’appellera Mon vieux !
Tu verras Nicolet, Prével et Montjoyeux
J.-J. Weiss et Fouquier, Crammont, Armand Silvestre,
La Pommeraye et puis le Monsieur de l’Orchestre.
Mais pourquoi tous ces gens ? Ils viennent, Roi Soleil,
Contempler un spectacle étrange et sans pareil :
Ils vont apprécier Bianca, le nouveau drame
Inédit que créa la plume d’une femme.
Sans craindre la fatigue et le chemin de fer
Ils viennent à Versailles, ils iraient en enfer,
Pour juger sagement la pièce de Marie…
À ce nom féminin le Grand Roi se récrie
(On sait qu’il fut toujours friand de ce gibier.)
Marie ?… Oh ! Mancini ? — Non, sire ; Colombier.
Extrait du Courrier des spectacles de Nicolet.
Pour la première représentation de Bianca, qui sera, dit on, mouvementée par des manifestations, Mlle Colombier ne s’est pas contentée d’organiser un train spécial. Elle a mis à la disposition des grands journaux, pour leurs rédacteurs, des voitures attelées en poste. Le Gaulois est de ces journaux.
Ajoutons que le télégraphe de Versailles à Paris fonctionnera toute la nuit de lundi à mardi ; les comptes rendus de la soirée arriveront donc à temps aux journaux.
[Dans l’édition du lundi 28 avril, sur la mise à disposition des journaliste d’une ligne télégraphique gratuit entre Versailles et Paris :]
Au Grand-Théâtre de Versailles, première représentation de la Bianca, pièce en trois actes et quatre tableaux, de Mme Marie Colombier.
Train spécial, à huit heures. Retour à minuit trente minutes. Départ des landaus de poste à cinq heures.
À l’occasion de cette première représentation, un fil télégraphique reliera de neuf heures du soir à deux heures du matin, le bureau central de Versailles à celui de Paris, place de la Bourse ; les membres de la presse parisienne qui désireront utiliser ce fil pour l’envoi de leur compte rendu aux journaux, sont prévenus que leurs dépêches seront reçues au bureau de Versailles central seulement.
Les journaux parisiens sont priés de faire prendre au bureau de la place de la Bourse les dépêches qui leur seront adressées. Les journalistes devront faire précéder leurs dépêches des mots : Dépêches de la presse, qui leur assureront la gratuite entière du service.
Le Voltaire 27 avril 1884
Extrait de la chronique des Théâtres de Marcel Didier, qui donne le programme de la fête de l’École centrale : la pièce jouée met en scène Sarah Barnum.
Les élèves de l’École centrale feront demain soir leur monôme [en argot polytechnicien : une joyeuse file ininterrompue sur la voie publique] pour la saison 1883-84.
Départ de la Bastille à sept heures trois quarts et arrivée à la place de la Nation.
Après de nombreuses réjouissances sera donnée, au théâtre Legois, la première représentation des Infortunes d’Archimède ou l’Identité de Campi, drame en trois actes et huit tableaux […] :
- Lucrèce Borgia : Mme Monte-Christo ;
- Centriala : Mme Cavolo ;
- Sarah Barnum : Mme Pomaré ;
- […]
Après la représentation, retour place de la Bastille et tirage d’une tombola monstre.
Le Figaro 27 avril 1884
Extrait de la Gazette des tribunaux d’Albert Bataille, sur le prochain procès Sarah Barnum dont une condamnation ne le désolerait pas du tout
.
Mlle Marie Colombier, dont on annonce une quelle première sur la scène du théâtre de Versailles, aura le mois prochain une autre première moins agréable.
Elle comparaîtra devant le jury de la Seine, pour outrages aux bonnes mœurs, en raison de la publication pornographique intitulée Sarah Barnum.
Deux éditeurs, d’un libelle en réponse à ce roman, Marie Pigeonnier, comparaîtront à côté d’elle sous la même inculpation.
Sarah Barnum n’ayant avec la littérature aucun rapport appréciable, une condamnation ne me désolerait pas du tout.
Le Parquet de la Seine a mille fois raison de poursuivre ces malpropretés.
Extrait du Courrier des théâtre de Jules Prével.
M. Couturier, auteur du Comte d’Essex, a prié la Commission des auteurs et compositeurs dramatiques d’appeler à sa barre Mlle Marie Colombier, pour lui faire cette question :
— Mademoiselle, la comédie que vous allez jouer à Versailles ne vous a-t-elle pas été inspirée par Flora, un drame non joué de M. Couturier, dont le manuscrit vous aurait été communiqué pendant votre voyage en Amérique ?
Mlle Colombier a refusé de se rendre à la Commission, ce qui équivaut à un refus de répondre.
Nous ne voulons prendre parti ni pour l’accusateur ni pour l’accusée, par la raison fort simple que nous ne savons jusqu’à présent lequel a tort. Ce que nous ne comprenons pas trop, c’est que M. Couturier formule un soupçon de plagiat avant d’avoir vu représenter la Bianca. Encore quelques heures de patience. Demain, à minuit, l’auteur de Flora sera édifié : il maintiendra ses soupçons ou reconnaîtra qu’ils n’étaient pas fondés.
Le Soir 27 avril 1884
Extrait de la Gazette judiciaire.
La chambre des mises en accusation vient de renvoyer devant la cour d’assises de la Seine, sous l’inculpation d’outrages aux bonnes mœurs, Mlle Marie Colombier, artiste dramatique, auteur de Sarah Bamum, et MM. Liebold et Gaillet, éditeurs de Marie Pigeonnier, livre écrit, comme on sait, en réponse au premier.
Ces deux affaires seront jugées probablement dans la deuxième quinzaine de mai.
[Article identique dans la Presse du 28 avril.]
Extrait de la Chronique théâtrale d’Émile Mendel sur les manifestations prévues pour la première de la Bianca et une plainte pour plagiat.
Je lis dans un journal :
Pour la première représentation de Bianca, qui sera, dit-on, mouvementée par des manifestations, Mlle Colombier ne s’est pas contentée d’organiser un train spécial. Elle a mis à la disposition des grands journaux, pour leurs rédacteurs, des voitures attelées en poste.
Ajoutons que le télégraphe de Versailles à à Paris fonctionnera toute la nuit de lundi à mardi ; les comptes rendus de la soirée arriveront donc à temps aux journaux.
Je lis dans un autre :
Les journaux commencent à faire quelque bruit autour de la pièce de Mlle Marie Colombier dont nous aurons la primeur lundi prochain, au Grand-Théâtre de Versailles.
Cette pièce, destinée à être jouée en tournée, est intitulée la Bianca.
Or, M. Couturier, auteur du Comte d’Essex et de plusieurs autres drames, croit avoir reconnu dans cette Bianca une pièce de lui, intitulée Flora, dont il avait envoyé le manuscrit à Sarah Bernhardt.
Un ami de Mme Marie Colombier en aurait pris connaissance et aurait mis le sujet à la disposition de l’aimable bas-rose.
M. Couturier a porté l’affaire devant la commission de la Société des auteurs dramatiques.
[L’édition du 28 avril reprend la brève de Jules Prével dans le Figaro du 27 :]
[…] Demain, à minuit [après la première], l’auteur de Flora sera édifié : il maintiendra ses soupçons ou reconnaîtra qu’ils n’étaient pas fondés.
[Dans l’édition du 3 mai :]
Reçu de la gare de Lyon, la dépêche suivante, adressée sans doute, par un intermédiaire, à M. Couturier :
Vous dites, monsieur, que Bianca est tirée de Flora. Eh bien ! la Commission des auteurs, à qui m’en remets, décidera.
Maris Colombier.
C’est carré !
Le Figaro 29 avril 1884
Extrait des Premières représentations d’Auguste Vitu. Le célèbre critique remarque que le thème de la Bianca n’est pas neuf mais que Marie Colombier s’en est honorablement tiré, malgré quelque chahut au dernier acte.
Je sais, pour l’avoir lu dans la chronique si bien informée de mon collaborateur Parisis, que le fait primordial de la Bianca est emprunté à la vie réelle. Une femme déclassée, une courtisane, devenue riche, a voulu donner un nom et une existence sociale à un fils qu’elle avait ; et, pour y arriver, elle l’a fait adopter par un gentilhomme aussi dénué d’argent que de scrupules.
Voilà le point de départ ; mais le point d’arrivée ? L’auteur suppose que le fils a compris un jour qu’il manquait à son état civil quelque chose d’essentiel, une mère. Il veut épouser une jeune fille de grande naissance ; on lui objecte que, mal couvert par une adoption suspecte, il est et demeure un bâtard. La mère, repentante, se fait alors connaître à lui ; il la maudit d’abord, mais il lui pardonne ensuite, et la malheureuse femme s’empoisonne pour ne pas être plus longtemps un obstacle au bonheur de son fils.
En imaginant ce développement et cette conclusion, madame Marie Colombier ne s’est pas aperçue qu’elle refaisait, avec quelques variantes, plus ou moins heureuses, Odette, le Fils de Coralie, la Fiammina, les Mères repenties et cette Madame Aubert, trop oubliée, l’un des meilleurs ouvrages d’Édouard Plouvier, admirablement créée par mademoiselle Thuillier, à l’Odéon, il va quelque vingt-cinq ans.
Il ne faut donc attribuer ni à l’audace ni à la nouveauté des situations certaines manifestations malveillantes qui, au dernier acte, ont pris l’allure d’une cabale.
Tandis que les spectateurs venus de Paris s’efforçaient d’obtenir un silence relatif qui leur permît d’entendre et de juger, un public de province, dans le mauvais sens du mot, écoutant mal et comprenant peu, se livrant à des facéties sans goût et sans grâce, est parvenu à nous dérober, de toute la dernière partie de la Bianca, ce qui n’en pouvait être expliqué par la pantomime des acteurs.
On a pu nommer cependant l’auteur, avec des applaudissements qui indiquaient une pensée de protestation courtoise contre des procédés inhospitaliers.
Madame Marie Colombier a joué le principal rôle de sa pièce avec une conviction bien naturelle, et aussi avec un sentiment très pathétique. J’en conclus qu’elle aurait peut-être mieux fait, dans son intérêt d’artiste, d’aborder l’emploi des mères dans une pièce connue et consacrée par le succès.
Elle a été bien secondée par mademoiselle Jane May, des Variétés, par M. Ernest Vois, du Vaudeville, par M. Rhodé et M. Deroy, de la Gaîté.
Le XIXe siècle 29 avril 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Charles Martel, sur la représentation de Bianca (le Siècle est daté du lendemain).
Les journaux commencent à faire quelque bruit autour de la pièce de Mlle Marie Colombier, qui sera représentée ce soir au Grand-Théâtre de Versailles.
Cette pièce, destinée à être jouée en tournée, est intitulée la Bianca.
Or M. Couturier, auteur du Comte d’Essex et de plusieurs autres drames, croit avoir reconnu dans cette Bianca une pièce de lui, intitulée Flora, dont il avait envoyé le manuscrit à Sarah Bernhardt.
Un ami de Mlle Marie Colombier en aurait pris connaissance et en aurait mis le sujet à la disposition de l’aimable bas-rose.
M. Couturier a porté l’affaire devant la commission de la Société des auteurs dramatiques.
Le Gaulois 29 avril 1884
Extrait de la chronique des Premières, par un Intérim
, qui résume la Bianca, commente son interprétation et juge l’ensemble plutôt réussi.
Grand Théâtre de Versailles. — Première représentation de Bianca, pièce en quatre actes de Mlle Marie Colombier.
La Bianca, qui s’appelle, dans la pièce, Mme Bérard, a eu un fils d’un père anonyme. Elle l’a fait reconnaître moyennant 500.000 francs, par un gentilhomme décavé, vicieux et cependant agréable à fréquenter, car il a de l’esprit et de la tenue, le comte de Pontbrizac.
Celui-ci a bien exécuté les conventions. Il a élevé le fils de la Bianca, Noël, comme s’il était vraiment son fils. Le jeune homme, qui est un peu bébête, est peintre. Il a eu d’heureux débuts, il gagne beaucoup d’argent. Il entretient même son faux père qui, au lever du rideau, lui doit 80.000 francs et lui en verse incontinent 5.000, à valoir, et pour entretenir le crédit.
Le jeune Noël de Pontbrizac a fait pour le Salon le portrait d’une jeune fille, Mlle Lauriane, orpheline de père et dont la mère s’est mariée avec le duc de Miremont.
Mlle Lauriane et Noël s’aiment et se sont promis de s’épouser.
Mais le duc de Miremont, tuteur, et la duchesse, mère de Lauriane, sont complètement ruinés. On va saisir leur mobilier. Pour se tirer d’affaire, ils ont donné la main de Lauriane au marquis de Valjeuneuse, un boudiné ridicule, fort drôle quand il parle, quand il s’assied en portant la main à ses reins.
Valjeuneuse vient chez le duc et la duchesse de Miremont, pour voir sa fiancée. Lauriane se présente ; mais c’est pour déclarer à Valjeuneuse qu’elle ne veut pas de lui. Le fiancé évincé prend bien la chose ; mais le duc et la duchesse, qui entendent les huissiers monter dans l’escalier, sont exaspérés.
Le jour même où le mariage devait être rompu, la duchesse du Miremont était allée chez Pontbrizac, dont elle avait été une des amies intimes. Elle lui avait demandé ses lettres d’autrefois. Pontbrizac les lui avait remises. Mais il s’était trompé de paquet et c’est les lettres de la Bianca, où le secret de la naissance de Noël était écrit, que la duchesse avait emportées.
Bianca, avertie, s’en va chez la duchesse pour lui proposer l’échange des lettres. La duchesse ne les avait pas encore lues ; elle sort pour aller les chercher, mais elle les parcourt, et quelle n’est pas sa joie de trouver que Noël de Pontbrizac, qui, en se faisant aimer de Lauriane, a rendu impossible le mariage avec Valjeuneuse, est un bâtard ! Désormais la duchesse aura une bonne raison à donner à sa fille pour détourner Lauriane de Noël.
Après avoir promis à la Bianca de garder son secret, la duchesse s’empresse de le trahir. Noël de Pontbrizac vient lui demander la main de sa fille : Non, parce que vous êtes un bâtard
, répond la duchesse. Le jeune homme montre un très douloureux étonnement, presque du désespoir.
Cependant Lauriane s’est réfugiée chez, M. de Pontbrizac. Son tuteur vient l’y chercher. Une scène éclate entre lui et Noël. On se battra.
Au dernier acte, on voit la Bianca très émue. M. de Pontbrizac entre :
— Noël s’est battu ? demande-t elle.
— Non, j’ai pris le duel à mon compte et j’ai blessé le duc.
Noël de Pontbrizac arrive. Il faut dire qu’à la fin de l’acte précédent il avait appris que la Bianca était sa mère. Il arrive donc au moment ou la Bianca se répandait en imprécations contre l’ingratitude des enfants.
Le fils se met aux pieds de sa mère :
— Vous êtes la plus pure la plus sainte…
Ils s’embrassent. La Bianca continue son monologue qui finit par un empoisonnement.
Après avoir bu la mort, elle profère encore trois ou quatre phrases pour dire qu’elle est heureuse.
Puis elle tombe.
Elle s’est tuée pour assurer le bonheur de Noël, pensant que jamais, elle vivante, on ne voudra donner Lauriane au fils d’une courtisane.
Cette pièce, intéressante dans ses parties dramatiques et que traversent deux rôles très amusants, celui du vieux viveur élégant, dur au plaisir, Pontbrizac, et celui du boudiné vidé, idiot, Valjeuneuse, est fort bien interprétée.
M. Vois et M. Rosny tiennent supérieurement, ces deux rôles.
Mlle Marie Colombier, l’auteur de la pièce, a montré tour à tour beaucoup de tendresse et beaucoup de vigueur, selon les oscillations de son rôle. Elle a joué tout à fait bien la scène de l’échange des lettres entre la Bianca et la duchesse de Miremont. Je l’aime moins dans le quatrième acte, non par la façon dont elle s’y montre, mais parce que le quatrième acte ne m’enthousiasme pas.
Mlle Jeanne May (Lauriane) est charmante dans son gracieux rôle.
Mme Jeanne Andrée est fort bonne dans le sien, qui n’est pas sympathique.
Noël de Pontbrizac et le duc de Miremont sont représentés par deux artistes, MM. Deroy et Rhode, dont il n’y a pas grand-chose à dire.
En somme, la Bianca constitue un spectacle à intentions honnêtes et fort intéressant. Si Mlle Marie Colombier avait fait jouer sa pièce à Paris, elle y aurait eu du succès.
Article de Raoul Toché (alias Frimousse) qui raconte la Soirée versaillaise : l’acheminement des Parisiens et les prévenances envers les journalistes, l’accueil intrigué des Versaillais, la surprise du public qui s’attendait à quelque scandale… pour se rattraper au dernier acte par quelques chahuts gratuits, mais spontanés et bon enfant.
Soirée Versaillaise
La Bianca
Il n’y a vraiment qu’à Paris et dans ses environs qu’on puisse voir une chose pareille. Voilà une femme qui, après s’être signalée récemment par un scandale à gros tapage, s’avise tout à coup de se transformer en auteur dramatique. Elle écrit une pièce ; bon ! Vous croyez peut-être que, cette pièce, elle va la présenter dans un théâtre de Paris ? Pas du tout ! Elle s’improvise directeur, engage une troupe, loue un théâtre et quel théâtre ? Le grand théâtre de Versailles !
Mais ça ne serait vraiment pas la peine d’avoir fait tout ça si personne ne devait s’en apercevoir. Aussi, Mlle Marie Colombier s’empresse d’inviter tous les journalistes de la création. Versailles est un peu loin ? Qu’importe ? Des landaus attelés en poste seront mis à la disposition de la presse ; un train spécial sera chauffé à son intention ; un fil télégraphique, également spécial, fonctionnera pendant toute la soirée en l’honneur de MM. les critiques. Est ce assez ? Non. Il y aura aussi un souper servi après le spectacle. Et tout cela aux frais de Mlle Marie Colombier qui, semblable à l’ancienne administration du Châtelet, ne recule devant aucune dépense.
Franchement, c’est peut-être beaucoup, et nous sommes souvent allés plus loin que Versailles sans exiger tant de prévenances en retour. Il est vrai que les politesses exagérées étaient facultatives, et qu’on pouvait savourer la pièce de Mlle Colombier sans l’assaisonner de son filet froid. Occupons nous donc de la Bianca, tout simplement.
Il va de soi que cette solennité inattendue avait jeté un grand émoi dans Versailles. On savait que les journalistes arriveraient vers neuf heures. Aussi, surtout le parcours de la gare au théâtre, on apercevait des braves gens, en bonnets de coton, accoudés à leurs fenêtres pour voir passer les phénomènes. Devant le théâtre, une énorme cohue de Versaillais dévisageant les arrivants au passage, et tout bouleversés par un spectacle aussi grandiose. Les hommes étaient respectueux, mais les femmes m’ont paru malveillantes. J’en ai vu une se boucher le nez avec son mouchoir et s’écrier d’un ton indigné :
— Faut-il qu’elles sentent mauvais, les Parisiennes, pour se flanquer des odeurs comme ça.
Chose bizarre. Dans cette représentation offerte à la presse, on n’a pas attendu que la presse fût arrivée pour commencer la comédie. Quand on est arrivé dans la salle, on a été tout surpris de voir le rideau levé et les artistes en scène. On a cru d’abord que ce n’était là que le lever de rideau annoncé par l’affiche : Au bord du fossé de M. Paul Bonnetain. Pas du tout ; le lever du rideau avait été supprimé et, pour cette fois, Mme Colombier s’était décidée à paraître sans se faire précéder de son préfacier ordinaire.
Pas d’ouvreuses. On s’installe comme on peut, en s’asseyant sur son paletot. La salle est comble du haut jusques en bas, et partout on voit des figures connues. On se croirait presque à Paris, mais dans un théâtre de troisième ordre. L’avant scène de gauche est occupée par le baron Cottu, préfet de Versailles ; en face trône monsieur le maire. Partout des critiques, des soiristes, des actrices et des amateurs de premières. Sur la scène, des acteurs connus représentent la fusion du Vaudeville, des Variétés, de la Gaîté. Les comédiens sont sérieux, mais le public…
À vrai dire, le public était venu là pour s’amuser, dans l’espérance d’un bon petit scandale. D’où, une grande déception pendant tout le commencement de la pièce. Rien de ridicule, pas de phrases grotesques, un bon petit train train ordinaire. On se regardait les uns les autres avec stupeur. Être venus à Versailles pour voir ce qu’on voit tous les jours, c’était démoralisant.
Ainsi vont les trois premiers actes. Ah ! ça mais, il n’y a plus qu’un acte. Si on veut rire un peu, il n’est que temps… Et on s’est mis à rire.
Maintenant, pourquoi a-t on ri, je n’en sais rien. Ce qui se passait maintenant était tout à fait semblable à ce qui s’était passé précédemment, mais il y avait dans l’air comme une rage folle de se rattraper. À partir de ce moment, il devient impossible d’entendre un seul mot de ce qui se dit sur la scène. Chaque phrase est le signal d’applaudissements forcenés, d’interpellations bizarres, de sifflets, de chuts, de bruits de cannes et de hurlements sauvages. L’orchestre se tord, le paradis se fâche. On entend des voix suaves perchées aux galeries supérieures s’exprimer avec sévérité :
— À la porte, les mufles !
— Eh ! va donc, déplumé !
— Fichez-lui donc un gnon !
Pendant ce temps, la pièce va toujours. Enfin, Mme Colombier se décide à s’empoisonner et à tomber sur le plancher. Cette chute provoque une joie sans égale. On recommence à siffler et à applaudir, sans savoir pourquoi, à tour de rôle ou les deux en même temps. Tout, cela sans méchanceté, sans cabale, uniquement pour le plaisir. Dieu ! la drôle de soirée !
Et c’est fini. Les Parisiens se dirigent tranquillement vers la gare où un train de plus en plus spécial les attend. Le train siffle lui aussi ! et la bonne ville de Ve sailles rentre dans le calme légendaire dont, à mon humble avis, elle n’aurait jamais dû sortir.
Le Soir 30 avril 1884
Extrait des Premières représentations par Intérim
. Critique plutôt positive de la Bianca.
Théâtre de Versailles. — La Bianca.
L’idée de cette pièce n’est pas absolument nouvelle, c’est une variante plus ou moins heureuse d’Odette ou du Fils de Coralie ; toutefois on doit reconnaître qu’il y a beaucoup de qualités dans ce drame, dû à la plume de Mlle Colombier.
Le public, prédisposé à la malveillance (nous parlons du public et non des invités), a mal écouté l’œuvre et s’est plu à faire au dernier acte, quelques démonstrations hostiles et inconvenantes, couvertes bientôt par les applaudissements des amis de Mlle Colombier.
La Bianca, qui en réalité s’appelle Mme Bérard, a eu un fils, qu’elle a fait reconnaître et adopter par un gentilhomme ruiné. Ce jeune homme aime Mlle Lauriane, orpheline de père et dont la mère s’est mariée avec le duc de Miremont.
Le duc et sa femme, ruinés, ont donné la main de Lauriane au marquis de Valjeuneuse, un viveur épuisé. Mais Mlle Lauriane refuse d’accepter ce mari et déclare qu’elle étui épouser celui qu’elle aime.
Mme de Miremont, mère de Lauriane, répond à M. de Pontbrisac, qui vient lui demander la main de sa fille : Non, parce que vous êtes un bâtard.
Pressé de questions par Noël, M. de Pontbrisac, le gentilhomme, lui raconte la vérité. Noël connaît alors le secret de sa naissance, et la Bianca, pour ne pas être un obstacle au bonheur de son fils, s’empoisonne et meurt. Sur quoi le rideau tombe.
Mlle Colombier, l’auteur, a joué, avec des accents de tendresse et beaucoup de vérité le rôle de Bianca.
Mlle Jeanne May, toujours ravissante, a été des plus gracieuses sous les traits de Lauriane.
Mme Jeanne Andrée, à qui l’on avait confié le rôle antipathique de Mme de Miremont, s’en est parfaitement tirée.
Quant à MM. Vois, Rosny et Noblet, ils ont très convenablement tenu leurs rôles.
L’Événement 30 avril 1884
Long article de Louis Besson (alias Panserose) sur la première de Bianca.
Versailles la nuit
La Bianca (par fil excessivement télégraphique et encore plus spécial).
Versailles, minuit 30.
Il fait bien froid. — Je sens que ma dextre frémit tandis que je vous envoie cette longue dépêche qui va me coûter au moins douze-cents francs et dont l’écriture vous paraîtra toute tremblée
. Mais n’importe !
C’est en Seine-et-Oise que le tout-Paris des premières
s’est donné rendez-vous ce soir, non pas seulement pour embêter Me Rousse, mais encore, mais surtout pour assister à la première représentation de la première œuvre théâtrale d’une actrice qui a beaucoup fait parler d’elle depuis une année. — Ah ! ça, ce n’est pas pour vous faire des phrases que je mets en mouvement le télégraphe ; je vais en avoir pour cent louis.
Pourtant cette soirée est bien singulière. — Et Marie Colombier ne se doutait guère, lorsqu’elle jouait simplement la comédie dans les théâtres de genre, qu’un jour viendrait où son nom serait célèbre dans les cinq parties du monde et dans mille autres lieux encore.
Un jour, ayant à peu près abandonné le théâtre, et ne s’occupant plus guère que de recevoir à sa table des intimes, comme Saint-Victor et Houssaye, cette artiste aimable, mais de second plan, dans une heure de désœuvrement, part pour l’Amérique à l’improviste avec Mme Sarah Bernhardt. — En route, pour oublier les ennuis du voyage, elle écrit ses impressions
. — Ces lettres sans prétention, très vivantes et très parisiennes, ont un succès fou dans la presse du monde entier.
Elle revient en France, et juge quelle elle a un filon à exploiter. — Aussitôt elle publie en librairie et dans les journaux un certain nombre de nouvelles à la main et de romans qui la maintiennent en relief et occasionnent des duels à n’en plus finir. — Puis elle imagine de s’attaquer à une personnalité artistique très en vue, Mme Sarah Bernhardt, qui commet l’imprudence de se fâcher, et voilà la romancière improvisée mise hors de pair.
Enfin, pour couronner le tout, elle se constitue auteur dramatique, compose un drame en quatre actes et s’en va elle-même exploiter ce drame en tournée. Après avoir envoyé au dehors ses livres contenant la bonne parole, elle donne de sa personne. Pour comble, elle a l’idée d’offrir la répétition générale de sa pièce aux Parisiens, mais non pas à Paris : à Versailles… Et les Parisiens font le petit voyage. — Et nous y allons tous… C’est invraisemblable autant que vrai.
Et l’on se dispute les places. — Des Américains, affirme-t-on, ont fait le voyage d’Amérique pour assister à cette soirée. — Je ne les ai pas vus, mais il paraît qu’ils y étaient. — Des propositions affluent : on veut acheter le manuscrit 50.000 fr. pour l’Amérique, 30.000 pour l’Angleterre, 20.000 pour l’Autriche… Que sais-je !… Et ce n’est que le commencement… Comment cela finira-t-il ?
Mais, mon Dieu ! du train dont je vais, je puis compter sur trois mille francs de télégramme.
De fait, une animation inusitée règne à Versailles, autour des Réservoirs. — Les habitants de la petite ville semblent agités. On croirait être au 24 Mai
.
Vers sept heures du soir des landaus attelés en poste amènent les Parisiens qui tiennent à dîner à Versailles pour éviter de troubler leur digestion, à la suite d’un repas hâtif à Paris, par un voyage en chemin de fer avec le froid dont nous souffrons.
De demi-heure en demi-heure, le chemin de fer amène des flots d’arrivants jusqu’à neuf heures moins un quart, où un train spécial entre en gare, avec deux-cents Parisiennes et Parisiens, qui se précipitent au théâtre, fiévreux et impatients.
Le théâtre est petit : 12 loges, 10 baignoires, 80 fauteuils à peine. — Les autres places sont médiocres. Mais tout est bondé jusqu’au cintre. — Les strapontins font prime à deux louis. — Les galeries supérieures regorgent d’élégantes. — Cocottes en sucre, journalistes, hommes politiques, peintres, savants, comédiennes, il y a de tout un peu dans cette petite salle. — Le public est légèrement houleux. — Beaucoup sont venus pour blaguer, mais la majorité est composée de curieux qui tiennent à entendre.
Enfin, à neuf heures passées, le régisseur frappe les trois coups, et le drame commence.
Le préposé aux dépêches est inquiet, et me demande une avance sur mon télégramme, qui dépasse déjà quatre-mille balles.
Savez-vous bien qu’elle n’est pas mauvaise du tout, cette pièce de la Bianca ? Avec quelques remaniements et quelques développements, elle deviendrait même excellente. Elle est de beaucoup supérieure, telle qu’elle est, à toutes les pièces qu’on refuse à Paris, et elle vaut mieux même que plusieurs qu’on a jouées.
Si le talent d’observation de l’auteur n’est pas très complet, en revanche Marie Colombier a dessiné ses personnages avec crânerie et une entente incontestable de la scène.
On devine que la dramaturge a fait appel à sa mémoire pour échafauder certaines scènes qui rappellent celles du Fils de Coralie, de la Fiammina, d’Odette et du Père prodigue ; mais elle a su garder une note personnelle, et son point de départ est très original.
Le fond du sujet est même fort intéressant, comme vous allez en juger.
La Bianca, courtisane dépravée et richissime, a eu, de ses amours passagères, un fils qu’elle adore et qu’elle a fait élever en vue de lui donner une situation dans le monde. Elle ne l’a pas reconnu
à sa naissance, mais c’est avec terreur qu’elle se demande comment ce fils va la traiter quand, arrivé à l’âge d’homme, il connaîtra sa situation irrégulière et le passé de cette mère repentante.
Elle avise alors un grand seigneur libertin et ruiné, le comte de Pontbrisac, et lui propose contre argent de reconnaître son fils, qui a été déclaré à la mairie comme fils de père et mère inconnus
.
Le comte de Pontbrisac accepte le marché. Il remplit les formalités d’usage et prend le mioche chez lui. Noël tout court, désormais Noël de Pontbrisac est élevé chez le comte de Pontbrisac, qui lui fait croire qu’il est veuf et qui lui donne une éducation sterling. L’enfant grandit, se fait peintre, devient artiste de talent, et plus d’une fois vient en aide à son père, quand celui-ci, dans l’embarras, au sortir de la table de jeu, rentre au logis pâle et essoufflé.
Quant le rideau se lève, nous trouvons donc cette situation : Noël de Pontbrisac vit avec celui qu’il croit son père. — Bianca vient souvent voir le vieux comte, et par ricochet son fils. — Mais ce dernier, prenant cette femme pour la maîtresse de son père, lui fait grise mine et s’efforce de l’éloigner du domicile paternel.
— C’est ici que ma mère a vécu, lui dit-il même dès le premier acte, c’est ici qu’elle est morte… Votre place n’est pas dans l’appartement de ma mère.
Avouons que ce point de départ est dramatique et séduisant.
La pièce s’engage donc là-dessus, mais l’auteur, n’ayant pas les épaules assez solides pour tirer tout le parti possible de la situation, essaie de suivre la ligne droite. Elle ne réussit pas toujours.
Ce fils, qu’adore la Bianca, est amoureux d’une jeune fille, la nièce de la duchesse de Miremont, laquelle duchesse a été elle-même la maîtresse au vieux Pontbrisac. — Cette fière duchesse ne veut pas du petit Noël pour gendre, d’abord parce qu’il est artiste, ensuite parce qu’elle destine la petite Laurianne à un gommeux vulgaire nommé Valgeneuse.
Cependant elle serait obligée de céder devant l’amour réciproque des deux jeunes gens si le hasard ne la servait à souhait.
La duchesse vient redemander à son ancien amant Pontbrisac son paquet de lettres, et celui-ci, à moitié ivre, lui remet par mégarde le paquet de lettres de la Bianca, lettres qui établissent la filiation de Noël.
La Bianca, mise au courant de l’erreur, va bien proposer à la duchesse d’échanger ses lettres contre les vraies épîtres réclamées, mais la duchesse tient le secret de la Bianca, et quand Noël vient lui demander la main de Laurianne, elle lui append toute la vérité.
Voilà donc le pauvre petit Noël au courant du mystère de sa naissance.
Comment supporterai il ce coup rude ? La Bianca, morte de frayeur, attend son arrêt dans sa chambre, et tressaille envoyant arriver son fils.
— J’ai tout appris, lui dit simplement Noël. On m’a refusé la main de ma fiancée parce que je suis votre fils — Mais j’aimais tant ma mère sans la connaître, que je ne puis la haïr maintenant que je la sais vivante. Je vous adore.
Et Bianca lui répond :
— Moi aussi je t’adorais et je t’adore. — Jadis, quand tu étais à la pension, et que j’allais te voir en cachette, vêtue d’étoffes sombres, si bien que tes camarades m’appelaient la dame en noir
, tu t’appuyais sur mon cœur et tu me racontais tes peines. Aujourd’hui, reprends cette place et dis-moi tes douleurs.
La mère et le fils, s’attendrissent. — Et quand Bianca, qui a eu sa part de bonheur en embrassant son fils, revient à elle, elle pense à l’avenir de ce fils qui sera éternellement repoussé tant qu’il aura cette mère indigne… Et, subitement inspirée, elle s’empoisonne.
Le dénouement est un peu court, mais ne manque pas d’énergie.
Nous trouvons donc dans l’ouvrage un premier acte très bon et un dernier acte suffisamment scénique. — Le deux et le trois sont faibles, mais mouvementés pourtant. Donc, l’ensemble est très acceptable.
Il ne faut pas trop chercher la petite bête, sans quoi l’on s’apercevrait que le dénouement ne dénoue rien, puisque, Bianca morte, le jeune Noël ne peut pas plus qu’avant épouser Laurianne, la sévère duchesse possédant toujours le secret de sa naissance.
Mais, enfin, certaines parties de l’œuvre, d’ailleurs médiocrement écrite, fait oublier bien des imperfections.
L’œuvre est excellemment jouée. — Le rôle du vieux comte de Pontbrisac est très bien esquissé, avec des accès de vice et des élans de courage fort habilement ménages. — Vois, Deroy, Rhodé et Rosny mettent du talent au service de la pièce.
Jeanne May et Jeanne Andrée, ont de bons mouvements. — Marie Colombier joue la Bianca très correctement, avec amour et autorité.
Bref, j’ai lu bien des manuscrits en ma vie, et j’en ai peu vu d’aussi originaux.
La pièce, courte, est terminée à minuit et quelques minutes. — Les intimes vont souper.
L’employé au télégraphe,qui a fait le compte des mots de la dépêche, me demande neuf-mille francs. — Au moment où je vais payer, j’apprends que Marie Colombier a imposé aux journalistes la gratuité du fil excessivement spécial que j’accaparais. — Je m’empresse de retirer ma dépêche, comme vous pensez, n’ayant pas envie de donner aux lecteurs de l’Événement un compte rendu payé par Mlle Colombier.
Je rentre vivement à Paris par un autre fil, et je suis bien heureux de me sentir de nouveau sur le boulevard, le seul endroit du monde où l’on a, à volonté, frais quand il fait chaud, et chaud quand il fait froid.
Décidément, je ne suis pas fait pour les voyages.
Le Gaulois 30 avril 1884
Texte humoristique de Paul Ferries qu’il présente comme un nouveau chapitre des Mémoires de Sarah Barnum, sur la représentation de la pièce de Marie Pigeonnier à Versailles.
Les mémoires de Sarah Barnum
Nous n’étonnerons personne en révélant que Sarah Barnum écrit ses mémoires. Une indiscrétion, qui serait coupable si nos lecteurs n’en devaient pas bénéficier, nous permet d’en donner une page, toute d’actualité.
Auteur dramatique ! Elle ! Marie Pigeonnier ! non ! C’est à se rouler ! Je la connais, n’est-ce pas ? Nous avons été amies comme… vous savez. Je peux jurer qu’elle ne met pas l’orthographe. J’ai vu, une fois, son livre de comptes ; elle écrit :
jigaux de mouthon, çalad et macro!Et ça fait des drames ? Allons donc ! D’abord, je le connais, ce drame là. Il est de Couturier, qui l’avait envoyé à Marie Pigeonnier, du temps où nous voyagions ensemble en Amérique. Ça s’appelait Flora. Au premier examen, j’ai déclaré que ça n’était pas bon.
Marie a fourré le manuscrit dans sa malle, sans rien dire, sous ses nippes. Elle n’a que démarqué le foulard : Flora est devenue Bianca. Le procédé n’est pas malin. Il y a des gens qui se font une garde robe comme ça ; elle se fait un bagage littéraire… Littéraire ? Oh ! la ! la !
Je n’ai pas été voir la pièce, et pour cause. Je jouais la Dame, la Dame où je meurs comme on n’est jamais mort au théâtre… ni dans la réalité ! Mais j’ai envoyé des amis voir, à Versailles. Ma petite Guérard y est allée, pour l’amour de moi. C’était tordant : Marie Pigeonnier s’est payé une mort aussi. Elle s’empoisonne. On ne dit pas avec quel poison ? Je suppose qu’elle se contente d’avaler sa langue.
Singulier, ce dénouement, plus singulier que terrible : un monologue qui eût gagné à être dit par Cadet, le poison, et quelques phrases entrecoupées où Bianca se déclare parfaitement heureuse.
Empoisonnée, elle tombe sur le plancher ; très prudemment, on avait étayé dessous. Mais le choc a été inquiétant : le public a cru que tout s’effondrait. Pensez donc ! La Pigeonnier qui tombe ! quelle chute !
Et malgré tout ! malgré la large hospitalité que Marie offre à ses amis, et qui, l’autre soir, avait transformé Versailles en une ville d’Écosse. Quel œil ! mes amis, quel œil ! Landaus de poste, pâtée, nuitée, tout pour rien ! Ça n’a pas, d’ailleurs, empêché l’éreintement : les journalistes sont si ingrats : des serpents que Pigeonnier a nourris dans son sein… Le sein de Pigeonnier ! malheur !
Pour copie conforme :
Paul Ferries
Le Voltaire 30 avril 1884
Extrait de la Soirée parisienne de Scapin.
Avant la bataille
Comme Napoléon, Marie Colombier dicte ses ordres à vingt secrétaires :
— Une loge à Chose ! Deux fauteuils à Machin ! Ne pas oublier Untel ! Un strapontin a Ixe ! Une chaise de poste à Igrec ! Des tickets de train spécial à Zède ! Combien avons-nous de dîneurs et de soupeurs ? La salle est archip’peine et j’ai encore deux-cents demandes à satisfaire ! Ne pas oublier un dernier raccord à deux heures pour le trois ! Le décorateur est-il prêt ? Nous commencerons à neuf heures pour le quart ! Ouf ! c’est tout, je crois ? Ah ! quel trac ! Si nous allions avoir un four ! ! !
Et les lettres partent, les télégrammes volent dans toutes les directions. Paris et Versailles entretiennent une conversation incessante. Quel événement.
Car c’est une partie que joue là l’auteur de Sarah Barnum.
Nous avons pu la juger comme artiste, comme journaliste et comme romancière ; aujourd’hui, elle va se présenter comme écrivain dramatique.
Y aura-t-il une cabale ? N’y en aura-t-il pas ? Colombier compte ses partisans comme ses détracteurs. C’est son affaire.
On connaît l’odyssée de la pièce qu’elle va offrir au jugement du public.
Après s’mètre appelée la Dame en noir, elle l’a intitulée la Bianca ou la Dame blanche. Entre les deux couleurs, son cœur a penché pour celle immaculée du lis. Puisse-t-elle n’avoir pas à broyer l’autre.
L’embryon de sujet que nous connaissons avant que le rideau lève est celui-ci, pris, parait-il, dans la vie réelle de Julia B…, qui, après avoir joué la comédie avec un certain succès, s’est retirée sous sa tente et mariée, pour l’édification des masses — faciles à édifier.
Une femme possède un fils naturel. Ne pouvant pas lui donner un nom officiel, elle place sa sœur à un riche naïf qui l’épouse et reconnaît l’enfant.
Celui-ci aura donc une position sociale ; mais quels vont être ses rapports avec la véritable mère ?
Là est l’action du drame.
Répété aux Variétés, il fut question un instant de le jouer aux Menus-Plaisirs, mais l’entente ne put se faire entre Mlle Colombier et M. Monza. Il fallut chercher une autre salle libre le soir. Aucune ne se trouvant disponible, notre héroïne, qui, comme Guzman, ne connaît pas d’obstacles, n’hésita pas. Elle poussa jusqu’à Versailles.
Heureusement que le Grand-Théâtre était libre, sans cela elle nous aurait menés jusqu’à Alger ou Tombouctou..
La troupe fut composée d’éléments empruntés forcément à gauche et à droite.
Les Variétés, la Gaîté, le Vaudeville et le Gymnase fournirent leur contingent d’artistes momentanément libres.
Et la lumière fut !
Les journaux ont annoncé la petite émotion causée dans le Tout Paris boulevardier par le récit des landaus attelés en poste et du train des journalistes, frété spécialement pour le transport de la presse parisienne dans la cité du Grand Roi.
Aussi, dès sept heures, la gare Saint-Lazare était-elle envahie par une foule anxieuse de contempler les privilégiés de cette petite débauche aussi versaillaise qu’artistique.
C’est donc au milieu d’une haie de badauds que les mortels qui avaient préféré la voie ferrée ont du défiler.
Je dois constater que nous avons été très dignes et stoïques, avec la conscience de la mission spéciale que nous allions accomplir tra los fortificationes.
Mais l’instant du départ est arrivé. Un coup de sifflet, — espérons qu’il sera largement compensé par les bravos, — et la vapeur nous emporte.
Puissent les nihilisme et les reniant ne pas nous saluer en route par des explosions de joie et de dynamite.
Mais le sacerdoce avant tout ! La machine souffle, les mouchoirs s’agitent en signe d’adieu !
Pour Dieu ! pour Marie Colombier ! pour l’Art dramatique !
N. de la R. — Nous attendions le Post-Scriptum par des dépêches de Versailles. À l’heure où nous mettons sous presse, nous n’avons encore rien reçu.
Le Figaro 1er mai 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Jules Prével, sur la tournée en province de la Bianca.
Mlle Colombier et sa troupe jouaient hier soir à Dijon. Ce soir, la Bianca se jouera à Beaune ; vendredi, à Châlons ; samedi, dimanche et lundi, à Lyon ; mardi, à Saint-Étienne ; mercredi, à Avignon ; jeudi, à Aix ; vendredi, à Marseille, etc…
[Dans l’édition du 7 mai :]
La première de la Bianca au Grand-Théâtre de Versailles nous remet en mémoire une autre première qui eut lieu, en 1877, au même théâtre, et qui fit événement dans la ville tranquille de Louis XIV. C’était la première d’une revue en cinq actes et dix-huit tableaux, de MM. Maurice Ordonneau et Ernest Hamm. Les Zigzags dans Versailles provoquèrent dans la ville une émotion que la pièce de Mlle Colombier a failli renouveler.
[Dans l’édition du 11 mai (Télégrammes et correspondances) :]
Marseille. — Le Grand-Théâtre donnait hier l’hospitalité à Mlle Marie Colombier, qui venait avec sa troupe représenter Bianca. Deux-cents personnes environ ont assisté d’un air distrait et ennuyé à la représentation. Mlle Marie Colombier et sa pièce n’ont rencontré à Marseille que la plus complète indifférence et le plus froid accueil.
Le Voltaire 1er mai 1884
Extrait de la Soirée parisienne de Scapin qui rentre de Versailles : salle archi comble, pièce pleine de bonnes intentions
, public peu indulgent et acteurs tendus.
Bianca
Avez-vous jamais manqué le coche ? Je l’ai raté hier de cinq minutes, pour avoir voulu aller plus vite que le télégraphe et apporter moi-même ma copie à Paris.
Ô Versailles ! Versailles ! résideras-tu donc toujours en province !
Le train spécial nous avait déposés sains et saufs, au nombre d’environ deux-cents, sur le pavé pointu du chef-lieu de Seine-et-Oise.
Toute la ville était sur pied pour nous dévisager à l’entrée au théâtre. Pas d’ovations, pourtant ; un calme sympathique.
Salle archi comble : le Tout-Versailles fusionnant avec le Tout-Paris. Dans mes bras, Louis XIV !
Ignorant, comme une carpe de la pièce d’eau des Suisses, les noms des notabilités du cru, je me rattrape sur les visages parisiens.
Voici : Mmes Galli-marié, Granier, Réjane, Hadamard, Marcelle Jullien, Rachel Boyer, Depoix, Dezoder, Gillet, Ghinassi, Alice Regnault, Jandick, Bonnet, B. Mariani, etc.
MM. Vitu, Sarcey, Blavet, Oswald, Gal, Prével, Victor Roger, Fabrice Carré, Paul Millet, Toché, Besson, Varney, Serpette, Alexis Bouvier, Albin Valabrègue, Henri Bauër, Haymé, Busnasch, Armand Silvestre, Abraham Dreyfus, de Marthold, Stoullig, Bertol-Graivil, Eugène Hubert, E. Mendel, Champsaur, Eugène de Pennevet, etc., etc.
Les spectateurs semblent à la houle, et l’attitude de la presse a beau tenter une réaction, il est évident que si la pièce y prête le moins du monde il y aura de l’orage dans la salle.
Voici le sujet du drame de Mme Marie Colombier :
Une ancienne demi-mondaine, nommée Bianca, désireuse d’arracher son fils à une maternité déplorable et à une paternité inconnue, le cède avec une forte prime à M. de Pontbrisac, l’un de ses amants, viveur peu scrupuleux qui empoche l’argent et donne son nom à l’enfant, nommé Noël.
L’éducation de celui-ci est du reste honnêtement faite, et lorsque Noël devient un homme il se croit en droit de solliciter la main de Mlle Laurianne de Miremont, qu’il a rencontrée dans le monde.
Mais Laurianne est promise à une sorte de gommeux nommé de Valgeneuse, qu’elle n’aime pas, naturellement.
Sur ces entrefaites, Noël explique à Bianca que la présence assidue de celle-ci dans la maison de son père manque de convenance et qu’il ne saurait tolérer la présence de la maîtresse du comte de Pontbrisac sous le toit qui a vu mourir sa mère.
De plus, la situation se complique de ceci que le comte, croyant rendre à la duchesse de Miremont les lettres qu’elle lui a écrites jadis, — quel drôle de monde ! — lui donne celles provenant de Bianca et établissant la bâtardise de Noël.
Bianca apprend cette erreur ; elle court implorer la duchesse pour son fils ; mais la duchesse, trop heureuse de cette arme, s’en sert pour repousser brutalement les prétentions du jeune homme sur Laurianne.
Ici il y a une scène de duel dont le sens ne revient pas à mon souvenir. Toujours est-il que Bianca s’empoisonne pour ne pas être un obstacle à l’avenir de Noël.
Dénouement qui ne dénoue rien, car tout le monde sait maintenant que ce fils n’est qu’un bâtard et les préjugés mondains ne l’atteindront pas moins.
Il est évident que cet ouvrage, plein de bonnes intentions, renferme néanmoins de grandes inexpériences qui n’ont pas trouvé grâce devant un public peu indulgent.
Puis Mme Colombier, nerveuse, après avoir bien débuté, s’est totalement démontée, à la fin de la pièce, sous les ricanements de l’auditoire. De plus, la partie a été mal défendue par des artistes peu aguerris.
M. Vois jouait pour la première fois un personnage à cheveux blancs. Sa diction saccadée n’a pas su plaire. MM. Deroy, Rhodé et Rosny ont été faiblards. Mlle Jeanne-Andrée possède une voix blanche qui demeure sans portée dans les passages de force. Seule Mme Jane May a mis beaucoup de grâce ingénue au service du rôle de Laurianne.
Cependant, je crois que Bianca gagnera à être vue au milieu d’un public calme et lorsque la troupe apeurée aura repris son sang-froid.
Maintenant, si vous me demandez pourquoi Bianca, qui veut dire Blanche, est le nom d’une femme qui est toujours vêtue de noir, je vous avouerai franchement que c’est par la même raison que, dans le 15e hussards, le chien rouge de Mlle Brandès porte le nom de Black, qui veut dire : noir.
À une heure et demie, tout le monde était de retour à Paris, sans autre accident.
Vert-vert 1er mai 1884
Article de la Chronique parisienne d’Achille Denis. Il n’était pas à Versailles et se contente de résumer l’impression des confrères qui jugent l’ouvrage ni trop bon ni trop mauvais
; ce qui le gêne surtout, ce sont les petits soins et le souper offerts par Marie Colombier aux journalistes : comment croire en l’impartialité de leurs critiques ?
Mlle Marie Colombier avait convoqué lundi la presse parisienne à la représentation d’un drame de sa composition intitulé : Bianca.
L’actrice-auteur avait bien fait les choses et équipé de trains spéciaux pour la plus grande commodité des journalistes. Elle avait en outre mis des breaks attelés en poste à la disposition de ceux qui n’aiment pas aller en chemin de fer. Après la pièce un souper attendait les invités. Tous n’ont pas accepté l’invitation qu’ils trouvaient peut-être excessive et que des gens trop susceptibles auraient pu prendre pour une tentative de corruption
.
Comment juger librement une pièce quand on a trinqué avec un auteur si poli et si prévenant, surtout quand l’auteur est une femme. Comment oser la critiquer, surtout si la pièce est mauvaise, et de quel poids peut peser l’éloge émanant de feuilletonistes courtois si libéralement régalés ?
Franchement, le souper au moins était de trop. Nous ne voudrions pas voir s’acclimater de pareilles mœurs dans la presse ; on la calomnie assez souvent, on suspecte assez ses avis quand ils ne sont pas favorables, pour qu’il y ait du bon sens et quelque goût à ne pas accepter de pareilles gracieusetés d’un écrivain auquel tout à l’heure peut-être l’impartialité va nous forcer d’être désagréable.
Passe pour les soupers de centièmes, quand le succès n’est plus à discuter. Mais les soupers de premières nous paraissent devoir porter atteinte à la dignité du juge littéraire chargé de parler au public et en qui le public doit avoir confiance.
Nous n’avons pas assisté à cette première à sensation
, seulement nous avons lu les journaux qui en rendent compte et qui, il faut le répéter, n’en ont plus parlé après boire. Ils ne sont ni trop bons ni trop mauvais. Comme la pièce, à ce qu’il paraît, Bianca est écrite sur une donné assez usée et qui a déjà fourni plus d’une œuvre remarquable, entre autres Madame Aubert d’Édouard Plouvier, joué il y a vingt cinq ans à l’Odéon, et le Fils de Coralie de M. Albert Delpit, un des grands succès du Gymnase : Un jeune homme plus ou moins intéressant dont la mère est une courtisane qui n’ose l’avouer et dont il ne se sait pas le fils. Quelques situations assez touchantes, mais un manque absolu de souffle et de puissance.
La représentation n’a pas passé sans encombre. Il paraît que le public de Versailles s’est mal conduit et s’est montré à certains endroits assez irrévérencieux. Il n’y a décidément que Paris pour écouter les pièces.
Bref, nous croyons que Mlle Colombier aurait pu s’épargner cette dépense.
L’Univers illustré 3 mai 1884
Extrait du Courrier du Palais de maître Guérin.
On annonce que le fameux livre de Sarah Barnum a donné lieu à une instruction contre Mlle Marie Colombier, auteur de cette saleté extra-littéraire et que l’imprudente comédienne ne tardera pas à avoir à rendre compte de ce libelle qui a fait tant de bruit, et qui va en faire encore, n’en doutez pas.
Par contre, Mlle Colombier aura une petite consolation, celle de voir le livre qui a été publié contre elle sous le titre de Marie Pigeonnier être également poursuivi. Cette fois l’auteur se cache, et nous doutons qu’il se fasse connaître. C’est l’éditeur qui est mis en cause.
Puisque Mlle Colombier en voulait tant à Sarah Bernhardt, peut-être aurait-elle mieux fait de vider sa querelle à la façon de Mlles Chardy et Duparc, deux chanteuses de la Scala. Ces dames se sont contentées de se donner une vulgaire trépignée dans les coulisses de ce café-concert. C’est Mlle Duparc qui a commencé, elle a frappé et égratigné son ennemie qui lui jouait de méchants tours, avec la complicité du chef d’orchestre, son ami intime, lequel, quand Mlle Duparc chantait, battait la mesure d’une façon tout à fait irrégulière afin de la mettre dedans
. De plus, Mlle Chardy se moquait de sa rivale pendant que toutes deux étaient en scène et se faisait des gorges chaudes avec ses camarades de l’estrade.
Mlle Duparc n’y a pas tenu, et voilà pourquoi Mlle Chardy est venue tout éplorée exposer ses bleus et la trace des coups de griffes qu’elle a reçues, au tribunal correctionnel qui a condamné Mlle Duparc à 46 francs d’amende et aux dépens, refusant même le franc d’amende que Mlle Chardy réclamait comme dommages et intérêts. Ce qui fait que, partie civile succombant, elle aura à payer sa part de frais. C’était bien la peine de faire tant de bruit.
L’affaire de Port-Breton revient en appel. Nous en parlerons. Mais les débats promettent d’être longs.
Le Soir 7 mai 1884
Extrait des Informations et nouvelles.
Encouragé par le succès scandaleux de Sarah Barnum, un écrivain, qui se cache sous le voile de l’anonyme, a publié, il y a quelques semaines, une plaquette intitulée Nana, Judith, Lolo et Cie, où une actrice célèbre, le mari de cette dernière et un journaliste très connu sont clairement désignés.
M. Dulac, commissaire aux délégations judiciaires, agissant en vertu d’une commission rogatoire de M. Lallemand, juge d’instruction, vient de faire saisir les exemplaires de cet ouvrage comme constituant un outrage aux mœurs.
Le Courrier de l’art 9 mai 1884
Extrait de la rubrique Art dramatique d’Arthur Heulhard, qui était à Versailles et qui n’a que du mépris pour Marie Colombier : sa personne et sa pièce : À peine a-t-on trouvé la force de bailler.
Théâtre de Versailles : Bianca.
Si Mlle Marie Colombier n’avait pas l’intention d’exploiter les provinces, voire étrangères, avec la pièce que nous avons entendue au grand théâtre de Versailles, nous n’en soufflerions mot, le silence étant ce qui convient le mieux à ces sortes de choses. Mais Mlle Colombier a cherché à plusieurs reprises dans le scandale une compensation à la gloire théâtrale qui lui échappe, elle veut spéculer sur le bruit qui s’est fait autour de ses querelles avec Mlle Sarah Bernhardt et provoquer les familles à la dépense ; c’est en quoi la critique a le droit d’intervenir, sans s’appesantir d’ailleurs sur le cas, et avec une indifférence dédaigneuse.
Le plan de Mlle Colombier saute aux yeux : lancer la tournée qu’elle entreprend avec Bianca par un grand coup de presse et promener l’auteur de Sarah Barnum dans les départements éblouis. Il a échoué devant la malice parisienne comme il échouera, je l’espère, devant le bon sens provincial. On était allé à Versailles avec la préméditation de s’amuser quand même et de renouveler les traditions orageuses de la salle Taitbout. À peine a-t-on trouvé la force de bailler. Jamais nous n’avons vu rien de plus plat, rien de plus lugubrement ennuyeux. Il faut le dire et bien haut : ceux qui étaient venus là pour rire ont été à ce point désorientés qu’ils se sont tenus cois pendant les trois premiers actes. Le tapage n’a commencé qu’avec le quatrième, et quel tapage ! Un long hurlement informe couvrant la voix des artistes. Pas une interruption spirituelle, comme il en jaillit parfois des cerveaux en ébullition ! Pas une apostrophe marquée au bon coin ! Cette partie du programme a été absolument manquée.
D’un autre côté, en admettant qu’il y ait eu effort dramatique chez Mlle Colombier, il n’est pas possible de prendre au sérieux l’auteur et l’actrice confondus dans la même épreuve. L’auteur, en écrivant, a compromis l’actrice ; l’actrice, en jouant, a perdu l’auteur. Mlle Colombier, avant de prendre la plume, a relu le Fils de Coralie, la Fiammina, Odette, les Maucroix (c’est trop de zèle), et combiné les principaux épisodes de ces ouvrages dans un scénario plus ou moins littéraire. Vous connaissez le sujet, qui est fort rebattu : la courtisane, la mère indigne punie dans la personne innocente de son fils. Dans la version de Mlle Colombier, il y a ceci de curieux que le rideau tombe après chaque acte au moment où devrait commencer la scène indiquée par le dialogue. Le public a paru peu sensible à cette nouveauté d’un drame qui court constamment après son ombre. On a également rejeté, comme ayant longtemps couru les rues, l’esprit de Mlle Colombier. Il y a dans Bianca deux pschutteux de cercle, l’un vieux, l’autre jeune, qui échangent sur la vie et la société des théories véritablement exorbitantes.
Mlle Colombier abordait avec le rôle de Bianca l’emploi des mères. L’autorité ne lui manque pas ; elle en a même plus qu’on n’en voudrait. Ce qui lui fait défaut, c’est précisément la qualité essentiellement maternelle : l’émotion sincère qui a sa source dans la nature. Elle n’est pas maladroitement secondée par Vois, homme de métier qui sait ses planches, et par un certain Deroy, qui faisait les Jocrisses à la Gaîté. Mlle Jane May joue dans un bon sentiment un rôle à la Reichemberg. Si Mlle May pouvait corriger son organe légèrement nasillard, elle serait propre à représenter les ingénues. En attendant qu’elle fasse cette conquête sur elle-même, je l’aime mieux dans un autre emploi.
Malgré tout, ce voyage de Versailles restera dans nos souvenirs par les singularités de l’aller et du retour. Songez que ce soir-là les Parisiens sont rentrés à Paris (c’est le monde renversé) par le train des théâtres.
Le Soir 12 mai 1884
Extrait de la Chronique théâtrale d’Émile Mendel.
On nous télégraphie de Marseille :
Le Grand-Théâtre donnait hier l’hospitalité à Mlle Marie Colombier, qui venait avec sa troupe représenter Bianca. Deux-cents personnes environ ont assisté d’un air distrait et ennuyé à la représentation. Mlle Marie Colombier et sa pièce n’ont rencontré à Marseille que la plus complète indifférence et le plus froid accueil.
[Édition du 18 mai :]
Mlle Marie Colombier,qui n’a pas été heureuse avec son étonnante Bianca, rentre ! Il se pourrait qu’elle en appelât à Paris du jugement du public de Versailles.
Bref, elle donnerait sa pièce au Château-d’Eau !…
Mais rien n’est décidé, d’autant que l’affaire de Mlle Colombier aux assises de la Seine vient le 26.
Le Temps 13 mai 1884
Extrait des Dernières nouvelles qui donne la date de comparution pour les affaires Sarah Barnum-Marie Pigeonnier.
Mlle Marie Colombier, auteur de Sarah Barnum, et MM. Liéboldt et Gaillet, éditeurs de Marie Pigeonnier, inculpés, comme on sait, à raison de ces publications, d’outrages aux bonnes mœurs, comparaîtront le lundi 26 mai devant la cour d’assises de la Seine.
L’Événement 15 mai 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Louis Besson, sur les représentation de la Bianca en province.
La troupe de Mme Colombier, qui exploite Bianca en province, subit des fortunes diverses.
Après un demi échec à Marseille, la pièce a brillamment et bruyamment réussi à Montpellier. Les spectateurs ont même demandé une seconde audition.
À Nîmes, succès moindre. — À Avignon, demain, le succès sera plus grand sans doute.
Ainsi va le monde.
[Édition du 18 mai :]
La troupe de Mme Marie Colombier poursuit sa tournée courageusement, mais non pas aisément.
Les amis de Mme Sarah Bernhardt s’abstiennent en masse, paraît-il, et font la guerre à la Bianca.
Bref, Mme Colombier paraît décidée à abandonner la partie et à rentrer à Paris le 20 du courant.
Elle voudrait même remonter sa pièce à Paris, au Château-d’Eau, et partirait ensuite pour l’Angleterre.
Mais rien n’est décidé, d’autant que l’affaire de Mme Colombier aux assises de la Seine vient le 26.
Le Moniteur universel 16 mai 1884
Extrait de la rubrique le Monde et la ville.
Un [bon mot dû] à la plume si fine et si spirituelle du chroniqueur du Monde illustré, M. Pierre Véron. À propos de l’affaire Marie Colombier-Sarah Bernhardt.
Le commérage nous déborde.
Augier en a ainsi défini les spécialistes :
— Des gens qui font du trou de la serrure une meurtrière.
Le Figaro 27 mai 1884
Extrait de la Gazette des tribunaux d’Albert Bataille, qui se réjouit de cette revanche de Sarah Bernhardt
qu’est la condamnation de Marie Colombier, et regrette seulement que l’amende n’ait pas été plus salée, à la hauteur des énormes bénéfices des ventes de ce livre malpropre
(car nous avons intérêt à la propreté de la littérature
).
Les jurés de la Seine ont fait bonne justice du roman malpropre de Mlle Colombier, Sarah Barnum.
On sait quel scandale a soulevé cette publication pornographique dans laquelle l’ancienne amie de Sarah Bernhardt racontait, en un style de cuisinière, des histoires plus ou moins répugnantes sur le compte de la grande artiste.
Le Parquet s’étant décidé un peu tard à poursuivre l’auteur de cette dégoûtante publication, Mlle Marie Colombier a comparu hier devant le jury de la Seine. Mais les cocottes et les jolis messieurs à souliers plats qui s’étaient rendus à l’audience pour admirer le chapeau à rubans jaunes de l’ancienne actrice en ont été pour leurs frais de curiosité. M. le président Thiriot a ordonné le huis-clos, estimant avec raison qu’il était inutile d’alimenter le scandale par la publicité des débats.
M. l’avocat général Potier a soutenu l’accusation. La défense a été présentée par Me Raoul Rousset, qui a plaidé le système de sa cliente, à savoir que Sarah Barnum ne contient aucune des allusions que la malignité parisienne y a voulu voir.
Reconnue coupable du délit d’outrages aux bonnes mœurs, Marie Colombier a été condamnée à trois mois de prison et 1.000 francs d’amende. La Cour ordonne la saisie et la lacération du livre.
Lorsque Mme Sarah Bernhardt alla pour cravacher la condamnée d’hier, elle ne réussit pas à l’atteindre ; du moins, Marie Colombier l’a prétendu. Le jury, plus habile, ne l’a pas manquée : les trois mois de prison d’hier sont la revanche de Sarah Bernhardt.
Les hommes de lettres doivent des remerciements particuliers aux jurés de la Seine : plus que tout autres, nous attendions avec impatience la condamnation, car nous avons intérêt à la propreté de la littérature, sur laquelle des œuvres comme Sarah Barnum jetteraient une profonde déconsidération si elles avaient avec les lettres un rapport quelconque.
Quant à la peine, elle nous paraît modérée. Nous regrettons seulement que la loi française, qui va envoyer Mme Marie Colombier à Saint-Lazare, n’ait pas permis de porter en même temps l’amende à 100.000 francs : c’est, dit-on, la somme que Mme Colombier a gagnée dans son honnête trafic.
La Cour d’assises a condamné ensuite à la même peine — trois mois de prison — les sieurs Gaillet et Liébold, auteur et éditeur de Marie Pigeonnier, une réponse à Sarah Barnum.
Il n’y a pas de jaloux. Maintenant, brûlons du sucre !
La Presse 27 mai 1884
Extrait de la rubrique Dernière heure qui annonce l’ouverture des procès.
L’affaire Marie Colombier
Les débats de cette affaire ont commencé aujourd’hui devant la cour d’assises de la Seine.
Marie Colombier a déclaré, sur la demande du président, être âgée de quarante ans et demeurant rue de Thann, à Paris.
Elle est inculpée d’outrages aux bonnes mœurs.
On se souvient, en effet, que vers là fin 1883, Marie Colombier a publié un livre intitulé Sarah Barnum. Cet ouvrage avait pour objet de faire connaître la vie imaginaire, d’aucuns disent réelle, de Sarah Bernhardt.
Ce livre contient, d’après l’accusation, des grossièretés obscènes, des récits immoraux et des descriptions honteuses que le parquet, cependant, a mis bien du temps à constater.
Cette affaire n’a amené personne au Palais.
Marie Colombier n’a que cette audience et sa représentation de Bianca, à Versailles, à son actif, sa célébrité est fort compromise.
Le huis-clos a été ordonné.
Le Temps 27 mai 1884
Extrait des Dernières nouvelles qui livre le verdict du procès Sarah Barnum pendant que celui de Marie Pigeonnier se discute encore.
La cour d’assises de la Seine, présidée par M. le conseiller Thiriot, a statué aujourd’hui sur les poursuites dirigées par le ministère public, pour outrages aux bonnes mœurs, contre Mlle Marie Colombier, auteur de Sarah Barnum.
Au début de l’audience, M. l’avocat général Potier a requis le huis clos ; Me Rousset, défenseur de la prévenue, a contesté la nécessité de cette mesure ; mais la cour a fait droit aux réquisitions du ministère public.
Le nombre des curieux que ce procès avait attirés était du reste des plus restreints.
Marie Colombier, d’après l’accusation, a revendiqué l’entière responsabilité du livre Sarah Barnum, dont elle prétend être l’unique auteur et qu’elle déclare avoir édité elle-même.
Il paraît certain qu’elle a bénéficié de la plus grande partie des profits que sa vente a pu produire ; elle convient qu’il contient à la vérité, selon son expression, quelques scènes scabreuses, mais elle se défend d’avoir eu l’intention d’outrager en quoi que ce soit les mœurs, et surtout de spéculer sur un scandale. C’est la malice du public qui aurait supplée à la sienne, en lui prêtant des allusions ou des intentions diffamatoires qu’elle n’avait certes pas…
Après des débats qui ont duré trois heures et demie, Mlle Marie Colombier, reconnue coupable avec circonstances atténuantes, a été condamnée à trois mois de prison et mille francs d’amende.
La saisie des exemplaires du livre et leur destruction ont été en outre ordonnée.
La cour examine, en ce moment, l’affaire de MM. Gaillet et Liéboldt, poursuivis également pour outrages aux bonnes mœurs ; le premier comme auteur, le second comme éditeur de Marie Pigeonnier livre écrit en réponse à Sarah Barnum.
Comme pour la précédente affaire, le huis clos a été prononça.
[Dans l’édition du 28 mai :]
Les publications pornographiques. — Nous avons annoncé hier, aux dernières nouvelles judiciaires, que la cour d’assises venait de condamner à trois mois de prison et 1.000 fr. d’amende Mlle Marie Colombier, auteur de Sarah Barnum, et que la saisie des exemplaires du livre et leur destruction étaient en outre ordonnées. Pareille sentence a été rendue à l’encontre de MM. Gaillet et Lieboldt, poursuivis sous la même inculpation, le premier comme auteur et le second comme éditeur de Marie Pigeonnier, réponse à Sarah Barnum.
Le Soir 27 mai 1884
Extrait des Dernières nouvelles sur le verdict du procès.
Affaire Marie Colombier, Sarah Barnum
Mlle Marie Colombier a comparu aujourd’hui devant la Cour d’assises de la Seine sous la prévention d’outrages aux bonnes mœurs.
Ces poursuites tardives ont été provoquées, on le sait, par la publication de son fameux livre intitulé Sarah Barnum, paru l’an dernier, et qui donna lieu aux épisodes fantastiques que certainement le public n’a pas encore oubliés.
Dans l’acte d’accusation, on déplore le grand nombre d’exemplaires qui ont été tirés de cet ouvrage et le succès de la vente ! Que faisait donc le parquet ? Et si le mal est fait, à quoi serviront les poursuites ? Dans cette matière, l’intervention de la justice un but plus important et plus élevé que celui de punir : celui de préserver la Société, et il faut croire qu’à l’heure actuelle le roman-réclame de Mlle Colombier a cessé depuis longtemps d’attirer le dernier curieux, et que l’oubli, plus fort que le code pénal, la protège efficacement.
Peu, très peu de monde, du reste, avait été attiré au Palais par ce procès pourtant dit parisien.
Au surplus, dès le début de l’audience, M. l’avocat général Pothier a requis le huis-clos.
Me Rousset, défenseur de la prévenue, a bien contesté la nécessité de cette mesure, mais la cour a passé outre, et le huis-clos a été ordonné.
Mlle Marie Colombier revendique l’entière responsabilité de son livre, dont elle prétend être, du reste, l’unique auteur. Elle convient qu’il contient, à la vérité, certaines scènes scabreuses, mais elle se défend d’avoir eu l’intention d’outrager les bonnes mœurs et surtout de spéculer sur un scandale ; c’est la malice du public, dit-elle, qui aurait suppléé à la sienne en lui prêtant des allusions ou des intentions diffamatoires qu’elle n’avait certes pas ; elle estime, du reste, que son livre est resté bien inférieur, en fait de scènes scandaleuses ou lestes, à bien d’autres produits de la littérature contemporaine qui n’ont pourtant pas été inquiétés ; elle en cite quelques-uns à l’appui ; inutile de les répéter, ce serait leur faire de la réclame.
Le jury ne se laisse pas convaincre et rapporte un verdict affirmatif, mitigé toutefois par les circonstances atténuantes.
En conséquence, Mlle Marie Colombier est condamnée à trois mois de prison et mille francs d’amende.
La cour ordonne que tous les exemplaires parus seront saisis et détruits.
Après l’affaire Marie Colombier, la cour a examiné l’affaire de MM. Gaillet et Liébodt, poursuivis également pour outrages aux bonnes mœurs, le premier comme auteur, le second comme éditeur, d’un livre écrit en réponse à Sarah Barnum, et intitulé : Marie Pigeonnier.
Sur un verdict affirmatif, ils ont été condamnés chacun à trois mois de prison et mille francs d’amende, comme Mlle Colombier elle-même.
Comme ça, il n’y aura pas de jaloux.
Le Gaulois 27 mai 1884
Extrait de la Chronique des tribunaux de Maître X… sur l’audience aux assises et le verdict du jury.
L’auteur de Sarah Barnum, Mlle Marie Colombier, fort bien mise, fait son entrée à l’audience, à onze heures un quart très précises. Elle s’assied devant Me Rousset, son avocat, sur une chaise a elle destinée.
M. le conseiller Thiriot lui pose tout aussitôt les questions d’usage.
Cette formalité accomplie, M. l’avocat général Potier prend des conclusions tendant à ce que la cour, vu l’immoralité de l’affaire, veuille bien ordonner le huis-clos.
La cour fait droit à cette réquisition, et les quelques spectateurs qui étaient venus dans l’intention de savourer des débats bien croustillants sortent de la salle d’audience, tout désappointés.
On sait que, vers la fin de l’année 1883, Mlle Marie Colombier publia, à Paris, l’ouvrage de Sarah Barnum, avec une préface de Paul Bonnetain.
Nous n’avons pas besoin de revenir sur cet ouvrage, dont le débit a été considérable et dont, après bien des hésitations, le parquet s’est décidé à poursuivre l’auteur devant la cour d’assises.
Le jury a rendu un verdict affirmatif, mitigé toutefois par des circonstances atténuantes. La cour a condamné Marie Colombier à trois mois de prison et mille francs.
En outre, la destruction des exemplaires de Sarah Barnum a été ordonnée.
L’ouvrage intitulé : Sarah Barnum, ayant fait naître une autre production analogue : Marie Pigeonnier, qui, au dire de ses auteurs, était la réponse du berger à la bergère
, la cour d’assises de la Seine a eu encore à statuer sur la poursuite pour outrages aux bonnes mœurs dirigée contre MM. Gaillet et Lieboldt, éditeurs de Marie Pigeonnier.
La cour a condamné MM. Gaillet et Lieboldt chacun à trois mois de prison et cent francs d’amende [erreur probable, tous les autres articles parlent de mille francs].
Le Moniteur universel 27 mai 1884
Extrait de la rubrique des Tribunaux.
L’affaire Marie Colombier. — Outrage aux bonnes mœurs.
Marie Colombier, qui comparaissait hier devant la cour d’assises de la Seine, n’a pas fait recette.
On se serait cru à une représentation de Bianca.
C’est pourtant le sourire aux lèvres et dans une tenue sévère que l’auteur de Sarah Barnum s’est présentée devant ses juges.
On sait pourquoi elle est poursuivie.
L’année dernière paraissait un livre intitulé Sarah Barnum, avec une préface de Bonnetain. Son succès fut immense, surtout après les coups de cravache de Sarah Bernhardt et l’intervention de l’auteur des Blasphèmes [Jean Richepin]. Un nombre considérable d’exemplaires furent vendus au public affriolé par les détails imaginaires, d’aucuns disent réels, touchant la vie privée de Sarah.
Le parquet a cru rencontrer dans ce livre des pages remplies d’obscénités et de descriptions immorales.
C’est pourquoi Marie Colombier était poursuivie sous l’inculpation d’outrages aux bonnes mœurs.
Les quelques curieux de la cour d’assises se promettaient une bonne journée. Mais grand a été le désappointement général quand, sur les réquisitions de M. le substitut du procureur général, la cour a ordonné le huis clos. Sans pouvoir entrer dans les débats de l’affaire, nous devons faire connaître qu’après la plaidoirie de Me Raoul Roussel, Marie Colombier a été condamnée à trois mois de prison et mille francs d’amende.
La contre-partie de Sarah Barnum. — La Vie de Marie Pigeonnier.
À la même audience comparaissaient MM. Liébold, libraire, et Jaillet, homme de lettres, poursuivis pour avoir publié et édité une brochure intitulée la Vie de Marie Pigeonnier, et dans laquelle le ministère public relève également le délit d’outrage aux bonnes mœurs par la voie de la presse.
Le huis clos a été également ordonné dans cette affaire.
Le jury ayant rapporté un verdict affirmatif, mitigé par l’admission de circonstances atténuantes à l’égard des deux prévenus, la cour les condamne chacun à trois mois de prison et 1.000 fr. d’amende.
L’Événement 28 mai 1884
Extrait de la Chronique des tribunaux d’Émile Corra.
Cour d’assises de la Seine : Affaire Marie Colombier. — La cour d’assise de la Seine, présidée par M. le conseiller Thiriot, a statué hier sur les poursuites dirigées par le ministère public, pour outrage aux bonnes mœurs, contre Mlle Marie Colombier, auteur de Sarah Barnum.
Au début de l’audience, M. l’avocat général Potier a requis le huis clos ; Me Rousset, défenseur de la prévenue, a contesté la nécessité de cette mesure ; mais la cour y fait droit aux réquisitions du ministère public.
Marie Colombier, d’après l’acte d’accusation, a revendiqué l’entière responsabilité du livre Sarah Barman, dont elle prétend être l’unique auteur et qu’elle déclare avoir édité elle-même.
Il paraît certain qu’elle a bénéficié de la plus grande partie des profits que sa vente a pu produire ; elle convient qu’il contient à la vérité, selon son expression, quelques scènes scabreuses, mais elle se défend d’avoir eu l’intention d’outrager en quoi que ce soit les mœurs, et surtout, de spéculer sur un scandale. C’est la malice du public qui aurait suppléé à la sienne, en lui prêtant des allusions ou des intentions diffamatoires quelle n’avait certes pas.
Après des débuts qui ont duré trois heures et demie, Mlle Marie Colombier, reconnue coupable, avec circonstances atténuantes, a été condamnée à trois mois de prison et mille francs d’amende.
La saisie des exemplaires du livre et leur destruction ont été en outre ordonnée.
La cour a examiné ensuite l’affaire de MM. Gaillet et Liéboldt, poursuivis également pour outrages aux bonnes mœurs : le premier comme auteur, le second comme éditeur de Marie Pigeonnier, livre écrit en réponse à Sarah Barnum.
Comme pour la précédente affaire, le huis clos a été prononcé et les prévenus ont été condamnés chacun à trois mois de prison.
Le Cri du Peuple 28 mai 1884
Extrait de la rubrique de Paul Alexis (alias Trublot).
À huis-clos, la cour d’assises de la Seine a condamné hier Mlle Marie Colombier à trois mois de prison et mille francs d’amende pour son livre de Sarah Barnum, avec saisie des exemplaires du livre.
La cour a procédé ensuite, également à huis-clos, à l’affaire de Marie Pigeonnier, livre écrit en réponse au premier.
Entrerait-on dans la mauvaise voie de la répression ? Selon moi, le délit de presse n’existe pas et ne saurait exister.
Le XIXe siècle 28 mai 1884
Extrait de la Gazette du palais de François Ducuing.
Le livre de Mlle Marie Colombier a fait assez de scandale dans le monde pour qu’il soit inutile d’en parler bien longuement.
On peut dire que l’intervention du parquet a été maladroite et tardive. Il semble qu’il ait fallu plusieurs éditions de ce livre abominable pour lui ouvrir les yeux. Des esprits malveillants n’ont pas manqué d’ajouter que pour éveiller sa vigilance il a fallu cette fameuse bataille de dames où le bras du poète vengeur est intervenu d’une manière si nouvelle.
Mlle Marie Colombier comparaissait donc hier, un an après l’apparition de son livre, devant le jury de la Seine, sous la prévention d’outrages aux bonnes mœurs.
De son procès nous ne pouvons rien dire. Dès le début de l’audience, M. l’avocat général Potier a requis le huis clos. Me Raoul Rousset a présenté la défense de Mlle Marie Colombier. Le jury a prononcé un verdict de culpabilité, mitigé par l’admission des circonstances atténuantes. La cour a condamné Mlle Marie Colombier à trois mois de prison et mille francs d’amende.
Le jury a été appelé à se prononcer ensuite sur une réponse digne de l’attaque : c’est Marie Pigeonnier, ouvrage de M. Gaillet, édité par V. Leboldt.
Le huis clos été prononcé. Me Camaret a présenté la défense. Le jury a rendu un verdict de culpabilité contre l’auteur et l’éditeur ; et la cour, dans son impartiale sévérité, les condamne tous deux à trois mois d’emprisonnement.
Le Voltaire 28 mai 1884
Extrait de la chronique des Tribunaux de maître Aubertin, qui semble-t-il a pu assister à l’audience à huis-clos en sa qualité d’avocat.
Sarah Barnum
Hier, Mlle Marie Colombier comparaissait devant les assises de la Seine. L’actrice devenue bas-bleu s’était mise, pour la circonstance, en grande toilette de soie noire.
Très gaie d’ailleurs, et peu troublée, Mlle Colombier souriait à la justice.
Elle était, comme nous l’avons dit il y a quelques jours, inculpée d’outrage aux bonnes mœurs, pour avoir publié Sarah Barnum, en qualité d’éditeur
, car Mlle Colombier prétend qu’elle a elle-même édité son ouvrage.
Voici en quels termes s’exprime le réquisitoire écrit :
Ce livre… a pour objet de faire connaître la vie réelle ou imaginaire d’une artiste dramatique, mais, sous prétexte d’exactitude dans l’observation ou de fidélité historique, il contient des grossièretés obscènes, des récits immoraux, des descriptions de scènes honteuses pour ainsi dire à chaque page.
Pour ainsi dire à chaque page… À parler franc, la prévention n’avait relevé dans tout le livre que huit passages. Un assez grand nombre d’amateurs étaient venus à l’audience pour entendre commenter ces lectures, et ils se pourléchaient les babines en songeant par avance à des morceaux croustillants d’une éloquence judiciaire.
Mais ils sont restés le bec dans l’eau. M. l’avocat général Potier a demandé à la cour de prononcer le huis-clos. Ce qui clôt aussi la bouche à la chronique.
Le huis-clos, c’est pourtant une façon de dire, car les jeunes avocats, s’échappant de la conférence du lundi, ont usé du privilège de la robe avec un tel entrain que la salle est demeurée pleine jusqu’à la fin de l’audience.
Me Rousset a très finement plaidé la cause de Mlle Marie Colombier. Il ne s’agit pas ici, a-t-il dit, de venger l’honneur de Mlle Sarah Bernhardt ou des personnes du tout-Paris qui ont pu se reconnaître dans Sarah Barnum. Le ministère public ne peut se faire le défenseur du tout-Paris. Il appartient aux gens qui se trouvent blessés de se plaindre et d’intenter des poursuites s’ils le jugent à propos. quant au parquet, quant au jury, ils n’ont à se préoccuper que d’une question : y a-t-il dans l’ouvrage des passages licencieux, obscènes, légalement répréhensibles ?
Me Roussel compare les huit passages incriminés avec des morceaux classiques, romantiques ou naturalistes, et conclut que jamais notre littérature ne s’est distinguée par la pruderie.
Le jury rend un verdict affirmatif, mitigé par des circonstances atténuantes.
La cour condamne Mlle Marie Colombier à trois mois de prison et mille francs d’amende.
Marie Pigeonnier
Sarah Barnum a eu un pendant. Ce livre à scandale appelait, parait-il, une réponse. La réponse est venue, également scandaleuse.
L’éditeur et l’auteur de Marie Pigeonnier, M. Léopold et M. Gaillet, étaient cités devant la cour d’assises, à la suite de Marie Colombier. Trois passages étaient incriminés comme contenant des outrages aux mœurs. L’affaire a été, comme la première, jugée à huis-clos. Donc, motus !
M. Gaillet a déclaré qu’il n’était pas l’auteur du livre, mais seulement de la préface. Le jury n’a pas ajouté foi à cette dénégation facile.
Les deux prévenus ont été, comme Mlle Colombier, condamnés à trois mois de prison et mille francs d’amende.
L’Intransigeant 28 mai 1884
Extrait de la chronique des Tribunaux de Georges Meusy. Il assistait à l’audience, et rapporte la liste des 6 passages incriminés. Comme beaucoup d’observateurs il estime que si ces livres étaient véritablement dangereux, c’était le lendemain de leur publication qu’il fallait sévir
.
Sarah Barnum
Un livre paraît. Les hommes chastes et graves qui sont chargés d’appliquer et d’interpréter la loi, estimant que ce livre est dangereux pour la morale publique
, décident de traîner son auteur devant les tribunaux.
C’est arbitraire et c’est bête, mais c’est la loi. Il faut donc s’y soumettre.
On annonce les poursuites à grand fracas. L’ouvrage en question est partout désigné. C’est une réclame inespérée pour l’auteur et l’éditeur, qui ne peuvent suffire à la vente. Ceux qui ignoraient l’existence du livre sont pris du légitime désir de le lire et les éditions se succèdent jusqu’au jour où le procès se juge.
C’est le cas de Sarah Barnum.
Si l’œuvre de Mme Marie Colombier constituait réellement un outrage aux bonnes mœurs, on peut dire que les hommes chastes et graves qui sont chargés de veiller sur la morale publique ont fait leur métier en dépit du bon sens. Les bonnes gens du parquet ressemblent à ces tuteurs qui attendent que les jeunes filles dont ils ont la garde soient enceintes de huit mois et demi, pour leur faire quelques timides observations.
Ce n’est, en effet, qu’au bout de trois ou quatre mois, lorsque plus de soixante-mille exemplaires de Sarah Barnum ont été vendus, que le procès a été fait.
Mme Marie Colombier a donc comparu hier devant la cour d’assises de la Seine, présidée par M. Thiriot.
L’auteur de Sarah Barnum est poursuivie à raison des passages suivants :
- p. 47, commençant par :
Sarah s’en alla à demi folle
et finissant parn’était-ce pas en un de ces asiles qu’elle avait contracté son infirmité
[fin du chapitre II] ; - p. 56 :
Une autre fois, le jeune homme […] l’essai qu’elle avait fait de s’habiller le corset à même la peau, n’avait pas réussi.
[chapitre III] ; - p. 62 :
À tous, elle essayait de présenter […] vous êtes donc des amis de Sarah ?
[fin du chapitre III] ; - p. 80 :
Cependant peu après, comme la gamine […] la comédienne était bien capable d’y avoir pris une muette satisfaction.
; - p. 138 et 139 :
Être duc et millionnaire […] il lui envoya un beau service à thé en argent
[chapitre IV] ; - p. 278 :
À toute force, elle voulut examiner […] en simple camarade de sa directrice !
[chapitre XI].
L’affluence était moins considérable pu le supposer ; et à onze heures et demie, lorsque la cour est entrée en séance, la salle était à moitié vide.
Mme Marie Colombier est au banc des prévenus libres. Elle est entièrement vêtue de noir et coiffée d’un superbe chapeau orné de dentelles noires et surmonté d’un bouquet de fleurs jaunes des plus coquets. Elle s’entretient en souriant avec son défenseur.
Avant le tirage au sort du jury, le président fait subir à l’accusée l’interrogatoire d’usage :
— D. Votre nom ?
— R. Marie Colombier.
— D. Votre âge ?
— R. Quarante ans.
— D. Votre profession ?
— R. Artiste.
— D. Votre domicile ?
— R. 9, rue de Thann, à Paris.
Après l’accomplissement de cette formalité on procède au tirage des jurés qui rentrent aussitôt en séance.
Le président sur les réquisitions de M. l’avocat général Potier et malgré les protestations du défenseur, ordonne alors que les débats de l’affaire de nature à offenser la morale publique, auront lieu à huis clos
.
Après trois heures de débats, Mme Colombier, reconnue coupable, a été condamnée à trois mois de prison, 1.000 francs d’amende. L’arrêt porte que les exemplaires seront saisis et détruits. Il est bientôt temps !
À l’annonce du verdict, Mme Marie Colombier a légèrement pâli ; mais elle s’est vite remise, et c’est d’un pas alerte qu’elle a quitté le Palais-de-Justice.
MM. Gaillet et Liebold, indiqués l’un comme auteur, l’autre comme éditeur d’un ouvrage intitulé : Marie Pigeonnier, une sorte de réponse à Sarah Barnum, ont ensuite pris place au banc des accusés, et ont été condamnés chacun à trois mois de prison, 1.000 francs d’amende.
Nous le répétons : si ces livres étaient véritablement dangereux, c’était le lendemain de leur publication qu’il fallait sévir.
L’Univers 28 mai 1884
Extrait de la chronique des Tribunaux de S. Dequers, qui juge la peine peu sévère.
Affaire Marie Colombier. — Le jury a été mou dans l’affaire de Mlle Marie Colombier, l’ancienne actrice, accusée et déclarée coupable d’avoir outragé la morale publique dans un livre où elle prétendait peindre le monde des théâtres. L’accusée a bénéficié des circonstances atténuantes et n’a été condamnée qu’à trois mois de prison et mille francs d’amende. Il est vrai qu’à un certain point de vue, celui qu’a fait valoir son avocat, la condamnation peut paraître rigoureuse, étant donnée l’impunité dont jouissent tant d’autres productions non moins ordurières et obscènes que Sarah Barnum.
Dans la même audience, un autre pornographe a été condamné aussi à trois mois.
L’audience a eu lieu à huis-clos, et par conséquent nous n’avons rien à rapporter du débat.
Le Cri du Peuple 29 mai 1884
Réaction de Lucien-Victor Meunier à la décision de justice, en particulier la saisie du livre qu’il juge grotesque après-coup, quand tout le monde l’a déjà lu.
La magistrature pudique
Il y a des moments, vrai ! où de la bêtise humaine on reste presque atterré. On doute d’abord. Comment ! C’est réel ? Il existe sous la calotte des cieux des hommes aussi déplorablement, aussi désespérément moules
que ça ? Mais oui. Et qui sont ces hommes ? La Magistrature.
Vous savez ce dont je veux parler. Le Cri du Peuple a dit hier, en quelques mots, le dénouement judiciaire du scandale Sarah Barnum.
Scandale déjà bien vieux. L’affaire remonte à cinq ou six mois et beaucoup de personnes, certes — peu soucieuses d’emmagasiner dans leur mémoire un bagage d’une propreté douteuse — ont mis à l’oublier une hâte compréhensible. Plus compréhensible assurément que le bruit fait par ce pitoyable livre Sarah Barnum. Nos neveux croiront-ils que ce pamphlet pornographique, au moyen duquel une femme universellement peu estimée se vengeait d’une ancienne, amie, ait servi, pendant des semaines, de thème à toutes les conversations ? On l’a plus discuté qu’une œuvre sérieuse. Il y a eu articles pour et articles contre, polémique furieuse, provocation, duel, violation de domicile, tapage. Enfin, tout ce que pouvait souhaiter l’auteur de Sarah Barnum pour la vente de son livre.
Qui s’est vendu énormément. Un gros succès. On a parlé de quatre-vingt mille exemplaires écoulés. Le chiffre ne me semble pas exagéré. Sarah Barnum n’est-il pas un livre documentaire
? N’affecte-t-il pas cette prétention d’étude médicale si fort à la mode aujourd’hui ? Ne répond-il pas enfin à ces goûts du public auquel tant de pseudo gens de lettres s’efforcent de satisfaire ? Sarah Barnum s’est vendu comme du pain. Je le constate ; et je suis heureux de le constater ; de tels succès ne pouvant avoir pour résultat que de montrer sous son véritable jour la littérature honteuse.
Donc le livre, étalé à la devanture de tous les libraires, est enlevé rapidement par les acheteurs avides de salauderies nouvelles ; d’habiles et ingénieuses réclames soutiennent la vente ; l’auteur encaisse une jolie somme ; et quand tout cela est fini, qu’on n’en parle plus, qu’on s’occupe d’autre chose, quelques messieurs, spécialement chargés — à ce qu’ils disent — de veiller sur la pureté des mœurs publiques, se réunissent, discutent et décident finalement que ça ne peut pas continuer ainsi.
Ces messieurs appartiennent à une espèce très bizarre. Ils ont une grande robe qui leur embarrasse les jambes, une lourde toque qui leur comprime le cerveau, et le nez perpétuellement fourré entre les feuillets de gros bouquins. Le plus curieux de la chose, c’est que ces êtres, que leur manière d’exister, le sujet de leur préoccupation, la demi-obscurité dans laquelle ils vivent, le cercle étroit dans lequel ils circonscrivent leurs pensées, que tout cela rend nécessairement inférieurs, ont sur la liberté, parfois sur la vie des citoyens, un pouvoir presque sans contrôle. Étrange ! Comme il faudra bousculer tout ça !
Donc, par ces graves et doctes personnages, Sarah Barnum fut jugé de nature à compromettre dangereusement la moralité publique. Une instruction fut ouverte. La comédie judiciaire fut jouée avec toute sa lenteur accoutumée. Bref, avant-hier, l’auteur de ce livre oublié a comparu devant la justice. Remarquez la pudeur de cette justice. Les débats ont eu lieu à huis-clos. Parler de ce livre, qui a été entre toutes les mains, que tout le monde a lu, aurait été le comble de l’indécence. Et, après réquisitoire et plaidoirie, l’auteur a été condamné à trois mois de prison et mille francs d’amende, ce qui signifie peu de chose. Les trois mois de prison, j’imagine que l’auteur s’en fiche agréablement ; cela ne constituant, au pis, qu’une aventure de plus. Quant aux mille francs, c’est une faible dîme prélevée par la magistrature sur le produit de Sarah Barnum. Non, voyez-vous, le beau, le vraiment beau de la chose, c’est qu’en prononçant ce jugement, la cour a également ordonné la saisie du livre incriminé !
Là-dessus, je m’extasie. Non ! ça n’est pas possible ; si ! si ! cela est. Saisir les exemplaires de Sarah Barnum ! mais c’est à peu près comme si la police s’avisait tout à coup de faire main-basse sur les bouillons [exemplaires non vendus] d’un journal ayant depuis longtemps cessé de paraître. Mais on ne voit plus chez les libraires que de rares échantillons de ce bouquin véreux, devenus rossignols invendables et mis là dans le fragile espoir qu’un provincial, fraîchement débarqué d’une papouasie quelconque, passera dans ces parages. Mais, si Sarah Barnum avait été susceptible, ce que je nie énergiquement, de faire le plus petit mal à la conscience du public, ce mal serait fait depuis longtemps. Mais la saisie ne peut avoir sa raison d’être que comme mesure préventive, et vouloir lui attribuer en quelque sorte un effet rétroactif est une bouffonnerie qui mériterait, à coup sûr, d’être mise en musique par le plus échevelé des Wagnériens.
Rendons grâce aux exécuteurs — testamentaires — de Sarah Barnum. Leur arrêt, que le respect de la chose jugée m’interdit seul de qualifier de funambulesque, a porté, on peut l’espérer, le coup du lapin à cette invention inique et monstrueuse : le délit de presse. Certes, à propos de livres comme Sarah Barnum et comme l’autre qu’on a jugé en même temps, la magistrature aurait pu se donner le plaisir de poursuivre et de condamner à tort et à travers, sans soulever — vu les circonstances spéciales — l’indignation que devrait provoquer toute atteinte dirigée contre la liberté de parler et d’écrire. Mais elle s’y est prise si maladroitement, cette pauvre magistrature, qu’à défaut d’indignation, on aura eu l’éclat de rire. Cette fois, ce n’est pas l’odieux de la poursuite qui est démontré, c’en est le ridicule lamentable, le grotesque achevé.
En fin de compte, cet arrêt, cette saisie se réduit à ceci : — Défense aux lecteurs de Sarah Barnum d’en acheter un second exemplaire. — Et vrai ! je ne croyais pas que cette prohibition fût absolument indispensable.
Le Radical 29 mai 1884
Réaction de Georges Lefèvre dans sa colonne Hommes et choses. Ce verdict, qui est la mise en application de la loi du 6 août 1882 sur l’outrage aux bonnes mœurs, l’inquiète. La justice condamne non pas l’intention mauvaise
du livre, mais sa seule obscénité ; cette jurisprudence met de fait tout écrivain à la merci d’un magistrat pudibond un peu zélé.
[Le verdict du procès avait été rapporté dans la Chronique judiciaire de la veille.]
Un danger
Bien des gens, je le sais, n’ont pu s’empêcher d’applaudir à la condamnation prononcée samedi par la Cour d’assises contre Mme Marie Colombier. Trois mois de prison et mille francs d’amende n’ont pas semblé une peine trop forte pour un livre obscène. Et quand M. Gaillet a entendu prononcer contre lui la même pénalité, les spectateurs ont senti redoubler leur hilarité. Jamais, je crois, verdict de Cour d’assises n’avait rencontré pareille faveur auprès du public.
Cela s’explique. Quelle que soit ma répugnance instinctive à me réjouir d’une condamnation, je ne puis m’empêcher de convenir que les auteurs respectifs de Sarah Barnum et de Marie Pigeonnier ne l’avaient pas volé. Mais, en y réfléchissant, je trouve que ce précédent est un danger, et que, somme toute, le jury de la Seine se fût montré cent fois plus prudent en prononçant un acquittement.
En effet, nous sommes, à dater de ce jour, livrés au bon plaisir du parquet : la culpabilité de tel ou tel ouvrage n’est plus qu’une question d’appréciation.
Ce que les jurés ont voulu frapper, dans les deux livres qui leur étaient soumis, ce n’était pas l’aspect même sous lequel ils se présentaient. L’immoralité de certaines scènes, la crudité de certains termes, l’obscénité même de certains détails n’auraient point suffi à obtenir d’eux un verdict affirmatif. Le ministère public l’avait bien compris comme cela.
Aussi, la condamnation ne visait guère que l’intention, et se préoccupait peu de la matérialité du délit ; c’est précisément pourquoi, dans l’espèce, cela était bien jugé. On frappait une œuvre publiée exclusivement dans un but de scandale et de diffamation, et devenue dangereuse par le succès même — succès inouï — qu’elle avait rencontré. Mais l’inviolabilité du livre demeurait pleine et entière ; on ne pourrait jamais invoquer ce précédent pour poursuivre un écrivain. C’était, en un mot, plutôt une opération de voirie qu’une condamnation judiciaire.
Or, le public a entendu la lecture de l’arrêt avec une stupéfaction, profonde. Pas trace, dans les attendu, de ce caractère spécial aux œuvres condamnées. Ce n’était pas le libelle, le moyen de diffamation, de calomnie et d’insulte que l’on frappait, c’était le livre en lui-même. On appliquait purement et simplement la loi de 1882.
Vous jugez de la gravité de ce précédent et du danger qui menace, pour l’avenir, les écrivains véritables. Du moment que ce n’est plus l’intention mauvaise qui est punie, du moment qu’aucun livre ne sera à l’abri des griffes de ces messieurs, pour peu qu’il contienne une scène, une phrase, une expression légèrement décolletées, tout homme tenant une plume ne saurait plus conserver de liberté. Il ne sait pas si demain le parquet ne s’amusera pas à éplucher son œuvre et à découvrir des allusions indécentes dans la plus chaste des descriptions.
On a dit jadis, et répété pas mal de fois depuis, qu’on pouvait faire pendre un homme avec cinq lignes de son écriture.
Jugez combien la recherche des idées graveleuses sera facile aux magistrats, hommes enclins, par profession, à voir des délits où il n’y en a pas, et, par tempérament, à trouver des polissonneries dans la Morale en action.
Le bruit courait déjà, dans la journée d’hier, qu’on allait intenter des poursuites à M. Paul Bonnetain pour son livre Charlot s’amuse ; et comme on se récriait sur l’heure tardive choisie par le parquet pour perpétrer ses vengeances, les gens bien informés répondaient que, si l’on n’avait pas poursuivi jusqu’à présent, c’était pour la raison bien simple que M. Paul Bonnetain étant actuellement au Tonkin ne saurait être assigné régulièrement.
La nouveauté de l’absence invoquée comme prétexte d’impunité a fait sourire certains de mes confrères. Elle m’a, par contre, vivement inquiété, en ce qu’elle montre le parquet comme déjà disposé à faire des siennes. C’est pourtant la conséquence naturelle du verdict du jury et de l’arrêt de la Cour d’assises.
Je ne défends point le livre de M. Paul Bonnetain, que je n’aime pas ; mais encore ne saurait-il être confondu avec Sarah Barnum ou Marie Pigeonnier.
C’est avant tout une œuvre, discutable à mon sens mais littéraire à coup sûr, et qui n’a rien de commun avec les petites saletés diffamatoires dont j’ai parlé. Si des poursuites venaient à être intentées, soit contre ce livre, soit contre toute autre œuvre de même nature — puisque l’absence de M. Bonnetain est la seule cause de son impunité — l’audace du parquet et sa furie de répression ne connaîtraient plus de bornes.
Nous sommes en train de retourner en arrière, et nous arrivons à cette époque bénie où M. Pinard, celui que Rochefort appelait Petit-maïs-rageur, requérait avec tant d’indignation contre Madame Bovary. En admettant même que les mœurs aient marché, et que le parquet ne dise plus, comme M. de Villac, au second acte de Marion Delorme,
Que Corneille est obscène et blesse les canons,
nous en serons réduits à compter avec la tolérance de ces messieurs. Tel procureur général fermera les yeux, tel autre sévira. Et la sévérité, vous pouvez en être sûrs, sera en raison directe des vices, cachés ou non, particuliers aux magistrats en cause.
Quoiqu’il en soit, voilà donc la guerre déclarée au livre. La censure préalable, récemment supprimée, était un régime de douceur et de mansuétude comparée à l’ère qui va s’ouvrir.
Demain M. de Goncourt, après demain M. Zola, peuvent être traînés sur les bancs de la Cour d’assises. Qui sait même si on n’inquiétera pas Victor Hugo, pour avoir clos un chapitre des Misérables, par l’apophtegme incertain dont la légende a illustré Cambronne ?
Je me sens envahi moi-même par une crainte salutaire, qui ne me semble pourtant pas être le commencement de la sagesse.
Victor Hugo disait jadis : Ceci tuera cela !… Le livre tuera l’édifice.
Hélas ! j’ai bien peur qu’il ne soit obligé d’ajouter : Et la loi tuera le livre.
Vert-vert 29 mai 1884
Article de la Chronique parisienne d’Achille Denis, que la condamnation du tribunal peine à satisfaire tant elle s’est fait attendre. Ce livre immonde
témoigne de la corruption des mœurs ; mais au moins Sarah Barnum n’avait pas d’illustrations. Il n’aurait plus manqué que cela !
On a vu que la cour et le jury de la Seine ont fait justice du livre immonde de Mlle Marie Colombier, cette œuvre pornographique et diffamatoire qui a scandalisé tous les lecteurs honnêtes, et qui n’en a pas moins eu une certaine quantité d’éditions. On estime à 90.000 francs au moins le bénéfice que l’auteur a retiré de cet ouvrage honteux qui s’est vendu publiquement et qui a excité une curiosité malsaine, qu’on achetait comme on achète les livres interdits par la police et qui a porté le trouble et l’affliction dans la vie d’une grande artiste indignement calomniée.
C’est l’occasion de s’étonner que la justice ait sévi si tard, qu’elle n’ait pas arrêté tout d’abord cette odieuse publication, qu’elle ait laissé le venin produire tout son effet mortel et que Sarah Barnum ait été interdite seulement au moment où le public en avait assez.
Il nous semble qu’il y aurait lieu d’exercer en de pareilles circonstances une vigilance plus active et plus efficace.
À propos de cette poursuite tardive, on peut bien dire ce que personne n’ignore, à savoir que les livres scandaleux abondent, qu’on les voit s’étaler librement aux vitrines des libraires peu scrupuleux quand il s’agit de gagner de l’argent, que nous ne serions pas embarrassé de désigner une foule d’obscénités impunies, et que à ces délits de la plume viennent s’ajouter les délits du crayon, bien plus dangereux et bien plus redoutables, car ils frappent les yeux, ils violent le regard de la jeune fille et de l’enfant. Au moins Sarah Barnum n’avait pas d’illustrations. Il n’aurait plus manqué que cela !
À quoi rime cette littérature d’alcôve, comme la qualifiait récemment un sénateur belge en plein Sénat, lequel avait par exemple le grand tort de la confondre avec toute la littérature française ? Comment qualifier le métier de ceux qui se livrent à ces spéculations corruptives et qui font du poison une marchandise lucrative ? On a justement fait observer que Bruxelles avait une usine où se fabrique une foule de saletés littéraires qu’elle expédie en fraude à Paris. Mais Paris est-il si innocent ? Il suffit de passer devant l’étalage d’un marchand de nouveautés
, de jeter un coup d’œil sur son étalage pour être en état de répondre à cette question.
Le mal a fait des progrès effrayants depuis un demi siècle. On peut lire dans le Livre des Cent-et-Un, publié de 1831 à 1832, un article indigné et éloquent d’Amédée Pommier, intitulé : Les Musées en plein vent, et qui prouve que les exhibitions malencontreuses ne datent pas d’hier.
Mais quelle différence ! Les gravures légères dont la vue scandalisait l’honnête écrivain n’étaient rien, comparées aux gravelures raffinées d’aujourd’hui.
Quant aux livres à gravelures, ils se cachaient pour la plupart dans la boutique enfumée d’un libraire interlope du Palais-Royal, dont Balzac a parlé dans un de ses romans. L’effronterie n’était pas poussée au point où nous la voyons aujourd’hui.
Enfin, que voulez-vous ? On a poursuivi, condamné Sarah Barnum après quatre ou cinq mois d’un scandale ininterrompu. On nous trouvera peut-être bien difficile, si nous disons que nous ne sommes pas complètement satisfait.
Et cependant nous ne le sommes pas.
L’Univers 1er juin 1884
Extrait de la Chronique.
Le Charivari a un accès de pudeur. À propos de la condamnation par les jurés de l’auteur féminin de Sarah Barnum, un pamphlet obscène, le Charivari écrit :
Si la crainte d’un traitement pareil à celui qu’ils viennent d’infliger pouvait être le commencement de la sagesse !…
Car, en conscience, le vase déborde… Et vous savez quel vase. Si endurci qu’on soit, on a le cœur soulevé par les fétidités d’alentour en ce temps de pornographie à jet continu. Les deux livres qu’on a empoignés n’étaient pas parmi les plus scandaleux. Voilà ce qui déroute un peu.
La justice a eu ses nerfs. Elle a pris dans le tas, agacée des impunités antérieures. Si elle avait choisi, je connais vingt ouvrages cent fois plus obscènes, cent fois plus nauséabonds que ceux qui ont reçu le coup du lapin.
Le Charivari est bien placé pour savoir à la suite de quelles circonstances et de quelles lenteurs le parquet est intervenu. Oui, les vingt ouvrages cent fois plus obscènes, cent fois plus nauséabonds, continueront à être vendus sans que leurs auteurs aient à craindre la moindre vexation. La religion et la morale publique n’ont aucun crédit à la chancellerie, tandis qu’une femme de théâtre peut arriver facilement à faire octroyer trois mois de prison à sa rivale, auteur d’un ouvrage cent fois moins obscène, cent fois moins nauséabond que d’autres productions publiquement étalées.
L’Événement 5 juin 1884
Extrait du Courrier des théâtres sur l’annulation à Bruxelles d’une pièce mettant en scène Sarah Barnum.
Petit courrier de Bruxelles :
Quand la Monnaie, et le Parc sont en vacances, il nous reste peu de nouvelles à glaner ici. Nous avons failli cependant avoir une première à tapage au théâtre des Galeries, qui lutte courageusement contre la chaleur en jouant alternativement tout son répertoire ; M. Carlon avait reçu dernièrement, sous le titre de Grelots et Guitares, une pièce d’actualité en deux actes, de M. Théodore Hannon [1851-1916]. Les rôles étaient distribués et les répétitions commencées lorsqu’on a renoncé à monter l’ouvrage qui contenait, paraît-il, des fantaisies fort osées. L’héroïne (Sarah Barnum) devait être personnifiée par Blanche Miroir.
Le Soir 21 juin 1884
Extrait des Nouvelles judiciaires.
Mlle Marie Colombier, l’auteur de Sarah Barnum, qui s’était pourvue en cassation contre l’arrêt de la cour d’assises de la Seine qui l’a condamnée à trois mois de prison et 1.000 francs d’amende pour outrage aux bonnes mœurs, vient de se désister de son pourvoi.
Le Temps 23 juin 1884
Extrait de la rubrique Tribunaux.
La chambre criminelle de la cour de cassation a donné hier à Mlle Marie Colombier, auteur de Sarah Barnum, acte du désistement de son pourvoi contre le récent arrêt de la cour d’assises de la Seine qui l’a condamnée à trois mois de prison et 1.000 francs d’amende pour outrage aux bonnes mœurs.
Dans la même audience, elle a rejeté les pourvois de MM. Liébold et Gaillet, condamnés également par arrêt de la cour d’assises de la Seine du même jour à trois mois d’emprisonnement et 1.000 francs d’amende pour outrage aux bonnes mœurs, le premier comme éditeur, le second comme auteur de Marie Pigeonnier.
L’Univers illustré 12 juillet 1884
Extrait du Courrier du Palais de maître Guérin, sur l’usurpation d’identité dont a été victime l’actrice Léa d’Ascot : le journal la Bavarde publiait des articles graveleux et licencieux signés de son nom.
Saviez-vous qu’il existât à Paris ou on province un journal intitulé la Bavarde ? Quand nous disons un journal, c’est une façon de parler ; puisqu’il s’agissait d’un carré de papier imprimé, ayant toute l’apparence et la physionomie d’une feuille honnête, nous devons dire un journal ; mais il y a journaux et journaux. Celui-ci était consacré à la diffamation et au scandale. Et, chose étonnante et mirobolante au possible ! ses articles étaient signés des noms des plus jolies et célèbres comédiennes de notre temps. Il y avait des articles graveleux et licencieux, signés Sarah Bernhardt ; d’autres non moins criminels
, signés Léa d’Ascot.
Or il arriva un certain jour que l’on apprit non sans un certain étonnement que la jolie Léa d’Ascot, célèbre par ses aventures, par une mystification cruelle et qui a fait du bruit, par ses ascensions en ballon, venait d’être condamnée à plusieurs mois de prison comme une simple Marie Colombier. On avait vu le nom de Léa d’Ascot au bas des articles ; on avait condamné Léa d’Ascot par défaut, sans autre information. Mlle d’Ascot se trouvait alors à Saint-Pétersbourg, dans l’ignorance absolue de l’abus que l’on s’était permis de faire de son nom, car par le fait elle n’était pour rien dans ces infamies. Elle ignorait jusqu’au titre du journal où on l’avait fait figurer. On avait pris son nom à elle, comme, on prend celui de tel ou tel auteur célèbre, mort depuis longtemps et dont l’étiquette peut être un excellent pseudonyme. C’est ainsi que nous avons vu renaître Grimm, Tallemant des Beaux et autres défunts illustres, sous la signature desquels on a mis tout ce qu’on a voulu. Mais les morts ne réclament pas. Ce n’est pas comme Mlle d’Ascot qui, elle, réclame de toutes ses forces, ne veut pas aller en prison, ne tient pas à avoir un casier judiciaire compromettant, et a bravement porté plainte.
Elle aura facilement satisfaction. On a arrêté le gérant et la gérante
de la Bravade. Le gérant couvrait toutes les polissonneries de cette feuille honteuse de sa signature, à raison de 80 francs par mois. On l’a arrêté dans un garni. Nous ne tarderons pas à le retrouver.
L’Événement 14 juillet 1884
Extrait du Courrier des théâtres sur une rumeur anglaise liant le récent échec de Sarah Bernhardt à Londres à l’affaire Sarah Barnum.
Le Morning News donne une nouvelle qui me paraît bien avoir les allures d’un canard.
D’après lui, si Mme Sarah Bernhardt n’a pas fait d’argent à Londres cette saison, c’est qu’un fiat a été lancé des plus hautes régions de l’aristocratie, ordonnant de boycotter la french actress, pour la punir de sa réponse à Sarah Barnum
.
Notre confrère doit d’autant mieux se tromper que, l’an dernier déjà, Mme Sarah Bernhardt n’a pas produit de très fortes recettes à Londres, et qu’au surplus, cette année, aucune représentation, qu’elle soit donnée par Mme Judic ou par d’autres, n’a fait une recette sérieuse, au Gaiety Theatre comme à l’Opéra.
Le Figaro 1er décembre 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Jules Prével.
M. Félicien Champsaur vient de publier, chez Dentu, sous ce titre, le Massacre, une galerie de portraits parisiens dont plusieurs rentrent dans notre spécialité. Nous relevons, parmi ces photographies, celles d’Olivier Métra, Jean Richepin, Anna Judic, Coquelin aîné, Réjane, Julie Feyghine, Dennery, Coquelin, cadet, Marie Colombier, Léontine Massin, Ludovic Halévy, Henry Becque, François Coppée, Aurélièn Scholl, Adelina Patti, Sophie Croizette, Got, Valtesse, Georges Ohnet, Jeanne Samary.
Nous ne pouvons faire aucune citation, faute de place, mais il suffira de mentionner les noms ci-dessus pour piquer la curiosité de tous les lecteurs.
Le Figaro 7 décembre 1884
Extrait du Courrier des théâtres de Jules Prével, sur l’emprisonnement de Marie Colombier.
Mlle Marie Colombier est entrée hier chez le docteur Béni-Barde [dans sa maison de santé et d’hydrothérapie à Auteuil], pour y purger les quinze jours de retraite auxquels sa peine a été réduite.
[Elle profita de sa retraite pour écrire un roman : Mères et filles. Le Gil Blas reviendra alors sur son enfermement :]
Mme Marie Colombier s’est expliquée, dans sa préface, sur l’évolution de son talent. Elle a dédié son roman au docteur Béni-Barde. Le docteur dirige la maison de santé et d’hydrothérapie où Marie Colombier a passé le temps de sa prison, après la condamnation que lui valut Sarah Barnum. Il a été l’aimable geôlier de cette agréable prisonnière. Et voyez les bons effets de la clémence ! Peut-être sur la paille humide de son cachot, la romancière se fût exaspérée : à Auteuil, si elle n’a pas connu le repentir, elle n’a pas connu, du moins, la colère. Et c’est là qu’elle a écrit une œuvre sérieuse, qui n’est pas sans avoir la dose de philosophie que l’on trouve aisément, dit-on, entre quatre murs.
Le Petit Provençal 12 décembre 1884
Extrait de la Chronique parisienne.
On se rappelle que Marie Colombier avait été un peu condamnée au temps de ses démêlés avec Sarah Bernhardt. L’actrice purge sa condamnation dans la maison de santé du docteur Béni-Barde.
Pourquoi y trouverait-t-on à redire ? Mais ne pourrait-on arriver à procurer la même douceur à tous les condamnés ? Y aurait-il quelque inconvénient à laisser ces malheureux choisir le lieu où il leur conviendrait de subir leur peine ?
Plus punie que Marie Colombier. Sarah Bernhardt s’était exilée à Sainte-Adresse ! À cette heure, elle prépare fiévreusement son rôle de Théodora [de Victorien Sardou, première le 26 décembre à la Porte-Saint-Martin]. Jamais une création ne l’a passionnée à ce point. Elle en veut vivre ou mourir.
Depuis bien des jours on commente la fugue étrange de la comédienne et celle de Richepin. Notre confrère a passé pour fou ; à présent on le représente costumé en caravane — tout seul — sur un chameau qui flâne en plein Sahara.
Le Temps 29 décembre 1884
Extrait de la rubrique Tribunaux sur le procès de Paul Bonnetain pour Charlot s’amuse, et son acquittement.
M. Paul Bonnetain, auteur de ce roman, a comparu hier devant le jury de la Seine, à raison de sa publication, sous l’inculpation d’outrages aux bonnes mœurs.
Les débats, comme toujours en pareil cas, ont eu lieu à huis clos.
M. l’avocat général Bernard a soutenu la prévention, et Me Cléry a présenté la défense du prévenu.
— Votre livre, à dit en substance l’organe du ministère public, malgré son apparence scientifique, est fait, en réalité, pour tenter l’enfance. C’est une œuvre de scandale, une œuvre de spéculation, et, ce qui est pis encore, une œuvre de mauvaise foi littéraire. Et le devoir du parquet est de purifier notre littérature nationale de tout ce qui peut la déshonorer.
Et Me Cléry de répondre :
— Le coupable, ce n’est pas M. Paul Bonnetain ; les coupables, c’est le législateur de 1881, c’est le parquet, c’est le ministère de l’intérieur, si bien que, dans mes plaintes, je n’hésite pas à intéresser le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif : le pouvoir législatif, parce que la loi nouvelle n’empêche pas le délit, elle ne fait que le punir ; le parquet, parce qu’il fait un tri et ne poursuit pas tout te monde ; le ministère de l’intérieur enfin, parce qu’il devrait, comme il en a le droit, arrêter à la frontière les ouvrages qu’il juge dangereux pour la morale publique.
La vérité, poursuit Me Cléry, est que, vous n’aunez pas songé à poursuivre M. Bonnetain sans la préface de Sarah Barnum.
Le critérium en pareille matière, c’est le talent. — Livre dangereux ! dites-vous. — Laissez-moi vous répondre que je ne crois pas plus aux mauvais livres qu’aux mauvais aliments ; je crois plus volontiers aux mauvais esprits et aux mauvais estomacs. Nous ne pouvons cependant pas, sous le prétexte d’obscénité, jeter dans le bûcher toute notre littérature ancienne et moderne et nous confiner dans la lecture de la Bibliothèque rose !
Dans l’espèce, d’ailleurs, où est l’immoralité ? L’auteur n’a-t-il pas voulu manifestement inspirer l’horreur du vice dont il fait une si vivante peinture ?
Ajoutons que, contrairement à l’opinion émise par M. Kistemaeckers [un éditeur], condamné la semaine dernière pour avoir mis en vente à Paris Autour d’un clocher, Me Cléry est d’avis que les questions de littérature peuvent parfaitement être soumises à l’examen du jury.
M. Paul Bonnetain, ainsi que nous l’avons annoncé hier dans notre édition des départements, a bénéficié d’un verdict d’acquittement.
Autres documents
Jules Claretie (Lettre à Marie Colombier, avril 1884)
Extrait d’une lettre de l’écrivain qui s’excuse auprès de Marie Colombier de ne pouvoir se rendre à la première de Bianca à Versailles, à cause d’une angine. Il revient sur Sarah Barnum.
27 avril 1884.
[…] Je ne vous aurais pas conseillé d’écrire le fameux livre, qui est d’ailleurs fort amusant, et qui est trop vrai, j’en ai peur ; mais je vous souhaite d’éviter la paille humide des cachots. Cela encore, de tout cœur. Et maintenant, au roman sans personnalités. Vous avez assez de talent pour cela.
Henry Kistemaeckers (décembre 1884)
Lettre de l’éditeur belge Henry Kistemaeckers au sculpteur Louis Desprez, dans laquelle on apprend que la version expurgée de Sarah Barnum ne se vend pas : Le public ne veut que des éditions originales.
(Mercure de France, 15 octobre 1934.)
Bruxelles, 28 décembre 1884.
Mon cher monsieur Desprez,
J’ai reçu hier au soir une dépêche de Bonnetain m’annonçant qu’il était acquitté ! Tant mieux, mais il faut avouer que c’est un comble de se voir acquitter par votre jury.
M’est d’avis qu’il a profité des protestations soulevées dans la presse par votre condamnation. S’il avait passé avant vous, c’est lui qui aurait été condamné et vous acquitté. C’est une chance qu’il a eue (*).
J’ai reçu votre défense, et sur mon âme et conscience (termes de Cour d’assises !) je déclare n’avoir jamais lu meilleure pièce que celle-là ! Bravo ! cent fois bravo ! mon cher Desprez. Je la porte chez l’imprimeur, votre défense, et je vais la faire imprimer aussitôt ; après-demain je vous enverrai les épreuves, que vous me retournerez de suite, car cela presse.
Je vendrai, comme vous le désiriez, 50 centimes. Quant à l’édition châtrée, je demande à réfléchir. D’un côté, cela me répugne de subir la force et de reconnaître implicitement la condamnation idiote qui nous frappe, et, d’un autre côté, mes amis Marpon et Flammarion m’écrivent ce matin
que la vente des romans tronqués avec des lignes de points est à peu près nulle, que Sarah Barnum en est encore toujours à son premier mille et qu’on n’en vend guère. Le public ne veut que des éditions originales.Allez voir ces confrères, vous verrez ce qu’ils vous diront. Je leur avais offert de le faire eux et de leur revendre ma propriété ils refusent.
Si Stock veut vous le faire, je m’entendrai avec lui, et avec votre approbation, cela s’entend ?
Comme je n’ai pas pris de clichés de votre livre, il faudra recomposer le tout. Nous allons donc voir si les demandes continuent avant de prendre une décision définitive, et a moins que nous trouvions la combinaison de Paris acceptable.
J’attendrai donc de vos nouvelles, que vous donnerez avec le retour des épreuves de votre défense.
Par ce même courrier, Nizet vous envoie son livre : Les Béotiens, c’est fort réussi.
Cet ami et moi, nous vous remercions bien cordialement d’avoir songé à nous dans votre Mémoire !
Compliments à Fèvre, si vous lui écrivez, et bien votre tout dévoué,
Henry Kistemaeckers.
(*) Les remarques de mon confrère me paraissent assez justes. Il est assez curieux, en effet, de constater que dans la même session de la Cour d’assises, c’est-à-dire avec le même jury composé vraisemblablement, en tout ou grande partie, des mêmes jurés, ce jury, qui a condamné Autour d’un clocher et son auteur le 20 décembre, a acquitté le 27 décembre, soit sept jours après, Charlot s’amuse et son auteur P.-v.-s.
Jules Claretie La Vie à Paris, année 1883, chap. XLI
Il est bien évident que, si l’on avait voulu spécialement travailler à rendre mademoiselle Sarah Bernhardt sympathique, on y aurait absolument réussi.
21 décembre 1883.
[…] Querelles de femmes. — De l’utilité des ennemis. — L’affaire de la rue de Thann.
[…] Nous venons d’assister à un duel où les bibelots des viagères ont été fortement blessés, paraît-il. Or, ce tapage, tout à fait documentaire
, aura fait parler d’un livre dont on ne disait mot, et pour cause ; et ceux qui ne l’avaient point lu vont nécessairement s’empresser de faire quérir les Mémoires de Sarah Barnum qui auront pour réplique les Mémoires de Marie Pigeonnier. N’ayez crainte : le pamphlet ne nuira pas à celle qu’il prétend atteindre. C’est la destinée de certaines attaques de rendre sympathiques ceux qu’on outrage.
Il se fait, Dieu merci, dans le public, autour de chaque nom, une renommée générale d’où sortent, en fin de compte, la vérité et la justice. On additionne les qualités, on fait la soustraction des défauts et le total reste, ou vice versa. Toutes les attaques des ennemis et toutes les louanges des amis n’y feront rien. Le public n’est dupe ni des éloges exagérés ni des dénigrements absurdes ou des calomnies. Au contraire, par un sentiment d’équité instinctive, il rabat la moitié des premiers et méprise presque toujours les seconds. Article d’ami !
se dit-il devant une louange extravagante ; et il passe. Rage d’ennemi ou de jaloux !
pense-t-il en lisant une attaque insensée ; et il n’en croit pas un mot.
Je mets en fait que les ennemis sont d’une utilité incontestable et qu’il faudrait les inventer sils n’existaient pas. Vous avez une mauvaise chance extraordinaire, disait le docteur Véron à un homme de talent qui lui demandait une plume au Constitutionnel ; vous n’avez jamais été attaqué. Revenez quand vous aurez été éreinté !
La renommée de la plupart des gens est bâtie des pierres boueuses que leurs adversaires leur ont jetées.
Il est bien évident que, si l’on avait voulu spécialement travailler à rendre mademoiselle Sarah Bernhardt sympathique, on y aurait absolument réussi. En décrivant par avance l’agonie misérable d’une femme aujourd’hui acclamée, mademoiselle Marie Colombier a provoqué le pardon des excentricités fatigantes, insupportables, et décuplé les bravos qu’on doit à l’artiste. C’est peut-être le but qu’on se proposait. Je ne le crois pas. Du reste je me garderais bien d’entrer dans un tel débat.
Mais que ce Paris est bien toujours le même qui s’occupe plus d’une aventure de comédienne que des crédits du Tonkin et du départ de nos troupiers ! Et qu’il est et sera toujours friand de scandale ! C’est la confiture (salée) de son pain quotidien. Il ne sait trop si l’on a pris Son-Tay, mais il sait qu’on a donné l’assaut à un appartement de la rue de Thann. Sifflements de cravache, bris de vaisselles, brandissements de coutelas, menace d’étripement
d’un journaliste par un poète.
Vrais ou faux, les détails de la comédie sont assez coquets. L’historiette ne saurait prendre place peut-être dans une édition nouvelle de la Morale en action ; mais c’est peut-être — qui sait ? — du Naturalisme en action.
Toujours la Mode !
Fernand Drujon Les Livres à clef, 1888
Quelques recensions d’ouvrages tirées de cette étude de bibliographie critique et analytique pour servir à l’histoire littéraire
. Étrangement, Sarah Barnum y est évoqué mais ne fait pas l’objet d’une critique.
Dinah Samuel, par Félicien Champsaur. — Paris, Paul Ollendorff, 1882, in-12 de II-539 p. 3 fr. 50.
Cet étrange roman roule en grande partie sur les origines, la vie, les habitudes et les aventures de la célèbre actrice, Mme Sarah Bernhardt, déguisée sous le nom de Dinah Samuel ; il faut reconnaître que le portrait est rarement flatteur, et, malgré les justes éloges accordés à la grande artiste, cet ouvrage ressemble bien souvent à un pamphlet. Mais là n’est pas, du moins au point de vue de notre étude, le grand intérêt de Dinah Samuel : ce qui doit fixer l’attention, ce sont les nombreux détails que contient ce volume sur la jeune génération littéraire de notre époque. L’auteur nous promène, de Montmartre au quartier-Latin, dans les cafés, brasseries, bals populaires, etc., et autres lieux de rendez-vous constituant en quelque sortes les cénacles où se rassemblent tous ces jeunes écrivains, artistes, poètes, prosateurs, naturalistes, Hydropathes ?, et autres fumistes
(sic), que l’on peut regarder comme les héritiers directs des derniers Bohèmes
, illustrés par Murger. Parmi les écrivains mis en scène par M. Félicien Champsaur, le plus grand nombre sont destinés à tomber promptement dans un profond oubli ; quelques-uns ayant plus de valeur, ou peut-être plus de chance, arriveront ou sont arrivés déjà à se faire un nom ; ces derniers ne seront point oubliés plus tard par les rédacteurs de biographies, mais les autres, les plus nombreux, ne seront sans doute plus cités nulle part ailleurs que dans le livre de M. F. Champsaur. À ce titre donc Dinah Samuel, ouvrage d’une conception bizarre et qui parfois gagnerait à être mieux écrit, méritera d’être conservé par les curieux pour être consulté au besoin par la suite. Par malheur, et c’est une singularité de plus dans ce roman déjà fort étrange, les noms réels sont mélangés aux noms déguisés ou supposés, sans que rien puisse guider le lecteur dans cet assemblage de fictions et de vérités. M. Champsaur seul serait à même de donner une clef exacte des cent ou cent cinquante noms de fantaisie sous lesquels il a voilé des personnages réels ; en attendant qu’il juge à propos de la publier, on en peut toujours citer ici quelques-uns d’ailleurs assez faciles à découvrir ; exemples : — l’acteur Zimzim, Daubray ; — Albert Max, André Gille, le célèbre caricaturiste ; — François Carvey, Francisque Sarcey ; — Louise Réphaja, — Mlle Abbéma, artiste peintre ; — Pothiron, Thiron, acteur de la Comédie-Française ; — Henri Bêchefort, Henri Rochefort ; — Louis Pauvrepin, Jean Richepin ; — Paul Courget, Bourget ; — Maurice Baylor, — M. Boucher ; — Émile Cardac, E. Goudeau. ( ?) ; — Eugène Raillet, E. Gaillet, du Corsaire ; — Mouroude, Touroude ; — Lorel, comédien — Porel, de l’Odéon ; — Braucoval, Duquesnel, directeur de l’Odéon ; — Jean Delthil, auteur du Mendiant, François Coppée, auteur du Passant ; — Jules Dony, Jules Jouy ; — Alphonse Bébé, Alphonse Daudet ; — Catulle Tendres, Catulle Mendès ; — Carolus Zeph, Victor Zay. ( ?) ; — Tony Barillon, Tony-Révillon ; — Guillaume Echternac, William Busnach ; — Émile de Tabarin, Émile de Girardin ; — Ruy de Beaumasseur, Guy de Maupassant ; — Jacques Lamentable, Jules Vallès ; — Savabien, Savary ; — Philippe Fantoche, Philippe Gille ; — Prunat, De La Rounat ; — Numa Faridondaine, Numa Baragnon ; — Les frères Genicourt, — MM. de Goncourt ; — Juliette Ève, Mme Juliette Lamber, veuve de M. Edmond Adam ; — Nana Lilic, — Mme Anna Judic ; — Morlow, M. G. Guizot. ( ?) ; — Arthur de Gascon, Alfred de Caston ; — le journal Le Diderot
, le Voltaire ; — Bardot, Nadar ( ?) ; — De Rosondo, banquier, De Camondo ( ?) ; — Jules Potard, M. Jules Ferry ; — Dodieau, M. Clemenceau ; — le journal Le Vengeur
, l’Intransigeant ; — F. Crosy, Fernand Crésy ; — Octave Câpre, auteur du Lynx, Octave Feuillet, auteur du Sphinx, etc., etc.
Cette clef est bien incomplète ; il y a peut-être cent autres noms encore à dévoiler ; tels sont ceux du général Oust, du scuplteur Kaugel, amants de Dinah Samuel, de Gabriel Savoureux, prosateur exquis, de l’actrice Berte Lévy, de Tigrée, de Juret, rédacteur du Vengeur, des frères Paul et Alphonse Basil, de Charles Maubert, du peintre Lindor, etc., etc. Enfin, on peut se demander si sous le nom de Patrice Montclar, le héros du livre, l’auteur n’aurait pas retracé quelques épisodes de sa propre histoire.
Faustin (la), par Edmond de Goncourt. Paris, Dentu, 1882, in-12.
Voici encore un très curieux roman, qui a fait beaucoup de bruit lors de son apparition et qui a excité le zèle des chercheurs de clefs. Comme il arrive presque toujours, pour les romans de notre époque, les clefs produites ont été assez diverses et l’on a attribué le même nom à plusieurs personnages. Bornons-nous à dire que la Faustin, c’est la grande tragédienne Rachel, plutôt que Mme Sarah Bernhardt qui n’a fourni que quelques traits à ce personnage, et empruntons au journal le Clairon (n° du 21 janvier 1882), les indications suivantes sur la scène capitale du livre, le fameux souper chez Magny (pages 153 et suivantes) :
Un poète chevelu, Théophile Gautier ; — un homme d’État, le duc de Morny ; — un journaliste alsacien, Neffzer, fondateur du Temps ; — un artiste en peinture, Eugène Fromentin ; — un jeune général, le général Bataille ; — l’homme d’imagination de la science, le chimiste Berthelot ; — le voisin de ce savant, M. Ernest Renan ; — un convive penché sur son voisin, M. Charles Robin ; — un écrivain étranger, Ivan Tourgueneff ; — un physiologiste, Claude Bernard. Ajoutons que l’une de nos plus vaillantes actrices (Ch. II), c’est Mme Fargueil.
Mina. Article signé : Marie Colombier, actrice qui, sous le titre Carnet d’une Parisienne, a publié une série de portraits dans le journal, le Henri IV.
Mina a paru dans le numéro du lundi 26 septembre 1881 ; il est relatif à un procès pendant au sujet de la succession de M. de Girardin et offre un caractère diffamatoire. Les noms sont aisés à reconnaître : Le grand Émile, c’est M. de Girardin ; Mina, c’est sa seconde femme, fille d’un sellier de Munich ; la vieille Esther, dite la Lionne, est une ancienne maîtresse de M. de Girardin, bien connue jadis sous le nom de Mme Esther G*** [Guimont] ; le prince de La Houppe, prince des Alphonses, amant de Mina, est également très connu dans le demi-monde, etc., etc. Il y a beaucoup de masques à faire tomber dans les silhouettes publiées par Mme Marie Colombier (ou plutôt sous son nom) dans le Henri IV ; mais il est trop tôt pour le faire.
Nabab (le), mœurs parisiennes, par Alphonse Daudet. — Paris, Charpentier, 1878, in-12. Très souvent réimprimé depuis.
Personne n’ignore que, dans cette très intéressante étude, comme dans plusieurs romans du même auteur, sont peints des personnages contemporains. Le Nabab est certainement de tous les ouvrages de M. Alphonse Daudet, celui sur lequel s’est le plus exercée la sagacité des faiseurs de clefs. On trouve, dans l’Intermédiaire du 10 août 1881, sous la signature Ch. L.
, de Nîmes, un très bon article sur ce roman.
L’auteur convient qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître dans le duc de Mora, le duc de Morny, dans Felicia Ruys, Mme Sarah Bernhardt, dans Jansoulet, M. Bravais, banquier bien connu, qui s’est enrichi par ses rapports commerciaux avec le vice-roi d’Égypte, Méhémet-Ali. Mais il se garde bien de mettre aucun nom sur les autres personnages tels que le docteur Jenkins, Amy Férat, Hémerlingue, Monpavon, Paul Géry, Lemerquier, etc., etc. On ne saurait qu’approuver cette réserve ; M. Alphonse Daudet, en effet, a dû composer ces personnages d’après plusieurs modèles, et il pourrait être téméraire d’appliquer à une seule individualité des traits empruntés à divers types. La plupart des clefs qui ont couru, au sujet du Nabab, sont plus ou moins vraisemblables ; j’en ai vu deux, pour ma part, dont les indications, très différentes entre elles, paraissaient cependant pouvoir être aussi bien acceptées les unes que les autres. Je ne donnerai ici ni l’une ni l’autre de ces clefs, d’abord parce que je ne saurais vraiment en choisir une comme étant la plus exacte, puis par ce sentiment de discrétion que prescrivent les convenances à l’égard de personnages vivants.
Mariage (le) de Rosette, par E. Texier et C. Le Senne, — Paris, Calmann Lévy, 1881, in-12 de 418 p.
Cet intéressant roman, qui s’appuie par endroits sur des données réelles, a trait d’une façon générale à l’une des plus sympathiques sociétaires de la Comédie-Française, Mlle Samary, mariée quelque temps avant l’apparition de ce livre. Les noms déguisés abondent dans cet ouvrage où l’on voit figurer nombre d’écrivains contemporains et presque tout le personnel du Théâtre-Français. — Les masques sont faciles à soulever, comme on peut le voir dans la clef suivante qui, bien qu’assez longue, n’est point encore complète.
Rosette Kowstrom, l’actrice rieuse, c’est Mlle Samary ; — MM. Kowstrom, père et fils, sont le père et le frère de Rosette ; — La fille du Connétable
, pièce en vogue où Rosette eut tant de succès, c’est la Fille de Roland
. — Voici maintenant les hôtes de la maison de Molière : Bertin, le directeur, M. Perrin ; — l’austère bonhomme Poirier, M. Got ; — l’ingénue Capella, Mme Baretta ; — la jeune première Emmeline, Mme Reichemberg ;
— Augusta Dinan, la Célimène d’antan, Mme Augustine Brohan ; — la solennelle Magdalena, Mme Madeleine Brohan ; — Bertha Reinhardt, Mme Sarah Bernhardt ; — Les Piperlin, aîné et cadet, MM. Coquelin, frères ; — Fortunio, M. Delaunay ; — la majestueuse Loog, Mme Lloyd ; — la sévère Duval, Mme Jouassin ; — Vigneron, M. Thiron ; — Beaumanoir, M. Maubant ; — Arnanda Lys, Mme Jeanne May ; — César Duval ne peut être que M. Alexandre Dumas ; — Paul de Graissessac, M. de Cassagnac ; — Adrien Burq, M. Adrien Marx ; — Tardiviau, M. Taschereau ; — Abraham David, peut-être M. Sarcey ; enfin Paris-Boulevard
, c’est le Figaro
, et le Mouvement Parisien
, c’est le journal l’Événement
; — etc., etc.
Pistolet (le) de la Petite Baronne, par Marie Colombier. Préface par Armand Silvestre. — Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1883, in-12 de IX-255 p. Prix : 3 fr. 50.
Ce livre qui a fait quelque bruit lors de sa publication, eût fait bien plus de tapage encore si les vrais noms des personnages qui y figurent eussent été dévoilés. Mlle Marie Colombier, actrice bien connue du théâtre de l’Odéon, et femme de lettres à ses heures, est l’auteur de ce récit, dont le fond repose, assure-t-elle, sur des faits véritables. Elle se met elle-même en scène sous le nom de Marion, et raconte les aventures de son amie la Petite Baronne. Or, cette héroïne, qui joue un triste rôle dans le livre où elle se nomme Julia Fédora Warineff, femme du baron Alexis de Fedemberg, ne serait autre que la baronne de B***dorff [Benkendorff], que la colonie russe de Paris a bien connue. Dans ce récit, qui contient une peinture trop réaliste des vices d’un certain monde et de la prostitution parisienne, on voit passer beaucoup de personnages simplement épisodiques. Ainsi le comte de Trémarks, c’est le comte de Bismarck, fils du chancelier allemand ; — Gaston du Lynx, c’est M. Gaston Vassy, du Figaro ; — Rosina, c’est Mme Adelina Patti ; — M. de G., Émile de Girardin ; — Esther, Mme de Brimont, si connue jadis dans le monde de la galanterie ; — la marquise Ypava, Mme de Païva ; — La Chauve, la matrone de la rue Duphot ; — le prince de Crosnach, M. de Crillon, Koral, Turner, etc., sont également des personnages réels, dont il est inutile de dévoiler les vrais noms ; — enfin, certains noms de lieux sont déguisés aussi ; la Principauté d’Allemagne, où le baron représente son pays, c’est Berne ; Dieppe, où se suicide la baronne, c’est Boulogne-sur-Mer.
En résumé, ce livre, qui repose sur des réalités, mais que ne réclamaient ni la littérature ni la morale, donnera plus tard une triste idée des mœurs actuelles, qui, hâtons-nous de le dire, ne sont heureusement encore l’apanage que d’une portion corrompue de notre société.
Vie (la) de Marie Pigeonnier, par un de ses ***. Préface de J. Michepin. Paris, rue du Croissant, 1884, in-12 de 144 pages, couverture illustrée représentant la Scène de la cravache
. 1 fr. 50.
On se rappelle le bruit que fit, il y a trois ans, la grande querelle de deux actrices, jadis amies, Mmes Sarah Bernhardt et Marie Colombier. Celle-ci ayant ridiculisé à outrance la première dans un livre qu’elle avait publié, peu de temps auparavant, sous le titre de Mémoires de Sarah Barnum, Mme Sarah Bernhardt, qui s’était aisément reconnue sous ce nom, alla faire, au domicile de son ennemie, une scène de violence dont les journaux entretinrent le public pendant au moins quinze jours (quelle belle chose que la presse dite d’information, élevée à cette hauteur !). Des brochures, pour et contre chacune des rivales, furent même publiées à l’occasion de cette grave affaire ; la Vie de Marie Pigeonnier, dont l’auteur, heureusement pour lui, a gardé l’anonyme, est je crois le dernier factum paru au sujet de cette édifiante histoire. Ce n’est autre chose qu’un pamphlet inepte et ordurier dirigé contre Mme Marie Colombier (Pigeonnier dans le livre) et contre le poète Jean Richepin (Michepin), qui fut bien malencontreusement mêlé à cette affaire. On y trouve en outre des allusions à certaines individualités dont il ne convient pas de dévoiler les noms véritables ; tels sont, par exemple : Un comte qui s’est acquis une lamentable renommée
(p. 24), — Un Juif qui lui ouvrit sa porte et ses bras
(p. 40), — Un marquis plus ou moins authentique
(p. 55), — Un secrétaire
(p. 123), — Un éditeur malin
(p. 126), — Emma Destigres
, — Sébastien Colle
, etc.
Marie Colombier Mémoires, t. III, 1900
Extraits du tome III des Mémoires de Marie Colombier ayant trait à Sarah Barnum.
Extrait 1 sur l’invention de Sarah Barnum
et l’idée du livre (p. 30-32).
Un jour que [Marie Colombier] [le texte est écrit à la 3e personne] avait à déjeuner chez elle Silvestre, Arsène Houssaye, Albéric Second et Bonnetain, elle racontait son voyage d’Amérique, les déceptions, les taquineries, la mauvaise foi auxquelles elle avait été en butte pendant tout le voyage, les conséquences du retour, et la lutte à coups de papier timbré qui en avait été la suite. Elle s’écria, en conclusion :
— Oh ! ce n’est pas Sarah Bernhardt qu’on devrait l’appeler, c’est Sarah Barnum !
— Oh ! le joli titre ! fit Houssaye.
— En effet, c’est un titre de roman, répondit Second.
— Eh bien, je ferai le roman, reprit Marie, et il sera drôle.
— Et moi, je serai votre collaborateur, si vous voulez bien m’accepter, ajouta Bonnetain, mais à la condition que vous me permettrez de faire la préface : cela m’autorisera à le défendre si on l’attaque
— Entendu, et commençons le plus vite possible.
Voilà comment les choses sérieuses se traitent parfois à la légère.
[…]
Bonnetain avait déménagé : il était venu habiter avenue de Villiers, tout près de chez elle. Elle y était constamment, travaillant à Sarah Barnum. Puis le soir, avec quelques amis, on allait courir les théâtres ou Montmartre.
Extrait 2 sur la sortie du livre et les incidents qui suivirent (p. 35-37).
Avant le service de presse, Marie adressait à Sarah Bernhardt le premier exemplaire de Sarah Barnum. Ce n’est que trois semaines après l’avoir reçu, quand tous les journaux l’avaient signalé, la veille de la première de Nana Sahib à la Porte-Saint-Martin, que Sarah venait avec ses amis faire la chevauchée dont il a été tant parlé [le 18 décembre 1883]. Certains blâmaient, discutaient cette violation de domicile. Pourquoi, disait-on, se reconnaître dans ce livre abominable ? Il n’y avait pas plus de raison de voir un portrait dans Sarah Barnum que dans Dinah Samuel de Félicien Champsaur.
Un article de Mirbeau, paru dans les Grimaces [édition du 15 décembre], et qui prenait à partie non seulement Marie, mais son préfacier, obligea Bonnetain à relever la provocation. Une petite conspiration s’ourdit dans le monde du journalisme, où l’auteur de Nana Sahib et son interprète comptaient des amitiés nombreuses, pour que Bonnetain ne pût constituer ses témoins dans les vingt-quatre heures. Marie devina le piège : elle riposta en assurant à son préfacier le concours d’un ex-familier de sa meilleure amie, le prince Bojidar Karageorgewitch. Le baron de Vaux, aussi serviable à ses amis qu’il sait être désagréable à ses ennemis, alla trouver Talleyrand-Périgord, aujourd’hui duc de Dino, qui, sur sa demande, accepta d’être second témoin. Bien que Bonnetain eût servi dans l’infanterie de marine, et qu’il eût eu le malheur d’un duel retentissant, Marie avait grand-peur : Mirbeau passe pour être très fort à l’épée. Enfin le préfacier de Sarah Barnum en fut quitte pour une saignée au poignet.
Extrait 3 sur la première convocation du juge (p. 52-53).
Un matin, [Marie Colombier] reçut l’avis d’avoir à se présenter chez le juge d’instruction. Elle y va, on l’interroge.
— J’ai fait une œuvre de fantaisie, déclare-t-elle, en écrivant Sarah Barnum.
— C’est bien de cela qu’il s’agit ! C’est la morale publique qui s’est émue d’une scène que l’on juge scandaleuse.
— Vraiment ! Quel honneur elle me fait cette bonne morale ! Me voici placée à côté de Gustave Flaubert, de Feydeau, de Richepin pour ses Blasphèmes !
Marie plaisantait, et, de fait, l’attitude du juge ne lui donnait pas lieu de croire à des poursuites bien terribles. Elle partit du Palais de Justice, convaincue que l’affaire était enterrée.
Extrait 4 sur la cabale organisée contre la pièce Bianca (p. 63-64).
La lutte était acharnée entre Marie et sa meilleure amie. On ne se contentait pas des manifestations de Paris et de Versailles. La troupe était devancée dans chaque ville par l’organisateur de la cabale, à moins qu’il n’arrivât en même temps par le même train. Le plus intime ami de la Grande Tragédienne, qui, dans les précédentes tournées accomplies avec elle, avait appris comment s’organisent les succès, visitait, à l’avance, les journalistes de chaque localité, et quand les artistes arrivaient, ils trouvaient la presse et le public déjà prévenus contre eux par un débinage habile.
Au bout d’une quinzaine, Marie n’entrait plus en scène sans être prise de palpitations. Il n’était pas possible de lutter contre un homme qui, pour défendre la raison sociale, avait la facilité d’aller dans toutes les rédactions, dans les cercles, dans les cafés. Marie finit par abandonner la partie ; après avoir réglé les appointements de sa troupe, elle rentra à Paris. Deux surprises bien différentes l’y attendaient. L’une était un paquet des lettres de Bonnetain envoyées à chaque escale ; l’autre, une convocation chez le juge d’instruction pour Sarah Barnum.
Cette fois, c’était sérieux : elle sentit qu’elle allait être poursuivie. Elle ne se rendit pas bien compte de la peine qu’elle encourait. Une amende ? Eh bien ! on la paierait. Et sans trop s’inquiéter, elle écrivit à Me Léon Cléry, qui lui avait promis de la défendre.
Extrait 5 : lettres de Paul Bonnetain à Marie Colombier envoyée durant son expédition au Tonkin (p. 73-74).
[11 janvier 1884] J’ai de vagues inquiétudes. Je crains que moi parti, on te fasse payer cher les soi-disant diffamations de ton livre.
Il y a à bord [du paquebot l’Anadyr] plus de dix exemplaires de ton livre.
[27 février 1884] Le bon public ne nous sépare décidément plus l’un de l’autre, sous toutes les latitudes. Aussi bien, je trouve nos livres, le tien surtout, dans toutes les escales : à Port-Saïd, chez les officiers des highlanders écossais ; à Aden, au mess des grenadiers de la reine.
Extrait 6 sur le procès, la condamnation et la commutation de la peine (p. 85-86). Bonnetain a été son collaborateur littéraire, rien de plus.
Marie dut s’enquérir d’un avocat, et cela dans l’espace de huit jours. M. Raoul Roussel accepta de plaider un procès perdu d’avance. Elle fut condamnée à une amende de deux-mille francs [tous les articles disent mille francs] et à trois mois de prison.
Elle écrivit à Richarme [Pétrus Richarme, ancien député et industriel, en couple avec Marie Colombier], le priant de venir tout de suite à Paris ; ce qu’il fit. Elle lui apprit qu’elle était condamnée à trois mois de prison ; or, il n’y a pas pour les femmes d’autre prison que Saint-Lazare. Forte de son impeccable vertu, madame Clovis Hugues a pu aller expier, l’âme sereine, dans une prison infamante, le courage qui lui fit défendre sa réputation à coups de revolver ; mais Marie ne s’en sentait pas la force ! Elle serait belle joueuse ; elle avait perdu la partie, elle paierait, elle s’enverrait une balle dans la tête. Richarme savait qu’elle le ferait comme elle le disait. Sa première démarche fut pour le ministre de la justice, Martin Feuillée, dont le fils venait de se fiancer à la filleule de Richarme. Le ministre répondit : On dit mademoiselle Colombier intelligente, elle a un ami comme vous, et c’est aujourd’hui qu’elle s’en sert ! Si vous étiez venu, il y a trois mois, il y aurait eu ordonnance de non-lieu.
La peine fut commuée en quinze jours de réclusion à Auteuil, chez le docteur Beni-Barde, dans le pavillon que venait de quitter le prince Napoléon, condamné pour son manifeste. La coïncidence permit au docteur de faire ce compliment à Marie :
— Après les princes du sang, une princesse de la Rampe : C’est beau, la justice !…
Marie avait assumé la responsabilité pleine et entière de son livre, refusant de le signer d’un pseudonyme, y mettant son nom bravement, audacieusement. Bonnetain a été son collaborateur littéraire, rien de plus. Elle déclare avoir conçu et charpenté elle-même son œuvre ; elle n’en a ni regret ni repentir ; elle n’en désavoue que certains détails de goût douteux, ajoutés lors de la correction des épreuves (et ce ne sont pas ceux qui ont été incriminés du reste), d’une saveur un peu trop soldatesque !
Extrait 7 sur le procès de Bonnetain pour Charlot s’amuse en décembre 1884 (p. 93-94).
Décidément, les poursuites contre Sarah Barnum avaient mis la magistrature en goût. Une assignation fut envoyée chez Bonnetain, à propos de son livre, Charlot s’amuse, qui avait été imprimé et publié en Belgique. Il y avait dix-huit mois de cela ; on a raison de dire que la justice va lentement. Au fond, dans le romancier de Charlot, c’était tout bonnement le préfacier de Sarah Barnum et le collaborateur de Marie que l’on voulait atteindre. Elle alla trouver Me Cléry qui accepta, cette fois, de se charger de la défense. Il s’en acquitta brillamment, et gagna le procès qui ne fut plaidé qu’au retour de Bonnetain.
Extrait 8. À l’occasion de la sortie de son roman Mères et filles (avril 1885) Marie Colombier était allée sollicité le directeur du journal, la Ligue, dirigé par Louis Andrieux, ancien préfet de police aux méthodes audacieuses (p. 125-126).
— Oh ! oui, Sarah Barnum !… Je ne vous blâme pas, notez bien ! Parlons-en !…
— Oh non ! n’en parlons pas, au contraire ! On en a assez dit là-dessus. Mais vous-même, monsieur le Préfet, il me semble que vous avez joliment mangé le morceau dans vos Mémoires [Souvenirs d’un préfet de police, parus en janvier 1885] ! Ils sont charmants, d’ailleurs, d’esprit et de style !
— Oh ça, c’est autre chose ! Mon libraire est venu m’offrir cent-mille francs, là, tout de suite ! Je voulais fonder un journal : j’ai accepté. Voilà une excuse.
— Cent-mille francs ! Sarah Barnum m’en a rapporté deux-cent-mille ! J’ai cent-mille excuses de plus que vous !
Extrait 9 sur le délais pris par l’instruction faute d’état civil (p. 339).
La naissance de Marie, apportée en France par sa mère à un mois, n’avait pas été déclarée ; elle n’avait donc pas d’état civil, et il était impossible d’établir son identité ; c’est même pour cela, ainsi qu’on le lui a rapporté, que le procès de Sarah Barnum a été repris, abandonné et repris par trois fois.
Mme Pierre Berton Sarah Bernhardt as I Knew Her, 1923
Extraits des Mémoires de Mathilde Dubreuil, femme de l’acteur Pierre Berton, qui fut proche de Sarah Bernhardt.
Extrait 1 sur la production littéraire de Sarah Bernhardt (p. 190). Selon Mme Berton, Sarah est l’auteur de Marie Pigeonnier.
En 1878, comme nous le verrons, Sarah Bernhardt publia Dans les nuages, un ouvrage qui fut fort apprécié par la critique de l’époque. Elle écrivit aussi Marie Pigeonnier en représaille à l’infamant Sarah Barnum. Elle est également l’auteur de ses propres Mémoires, de deux petites œuvres de fiction qui ne parurent quel quelques années avant sa mort, ainsi que de quelques courtes nouvelles.
Sarah Bernhardt published, in 1878, as we shall see, a book which was greatly appreciated by the literary critics of the time and which was entitled In the Clouds.
Replying to the famous and scurrilous publication Sarah Barnum,
she wrote in retaliation a work called Marie Pigeonnier.
She was also the author of her own Memoirs,
and of two modest works of fiction, one of which was published only a few years before her death, as well as several short stories.
Extrait 2 sur la rivalité Bernhardt-Colombier et l’origine du livre (p. 281-282). Selon Mme Berton, Bonnetain est le véritable auteur de Sarah Barnum que Marie Colombier se contenta de signer.
À l’époque où Sarah jouait Nana Sahib avec Jean Richepin, sa grande rivale était Marie Colombier, amie de l’écrivain Bonnetain.
La ville était scindée en deux camps, les adorateurs de Bernhardt et ceux de Colombier, qui se livraient une guerre féroce. Les représentations de Marie Colombier étaient perturbées par des groupes de Saradoteurs
qui envahissaient les galeries pour huer et siffler jusqu’au baisser de rideau. Et la nuit suivante, une scène identique se produisait au théâtre de Sarah. La police devait régulièrement intervenir pour empêcher les affrontements entre les deux bandes rivales.
Deux tiers du courrier que recevait Sarah consistait en fleurs et en cadeaux, le dernier tiers en lettres d’insultes anonymes. Plusieurs fois Richepin voulut envoyer ses témoins à Bonnetain, au nom de Sarah, mais en fut dissuadé.
Enfin, Bonnetain écrivit un livre sur Sarah, que Marie Colombier signa : Sarah Barnum. Les cirques Barnum et Bailey comptaient alors parmi les attractions les plus populaires en Europe.
Aucun nom n’était réel, évidemment, mais ils avaient été si intelligemment contrefaits que tout Paris put les reconnaître ; mais sans qu’ils pussent servir de preuve.
Sarah n’ayant trouvé aucun recours auprès de la justice, décida de se venger d’une autre manière. Aidée de Richepin — dont le style bien connu semble transparaître — elle publia en réponse l’ouvrage Marie Pigeonier, qui recourait à la même tactique.
Les deux livres agitèrent Paris et plusieurs éditions furent rapidement épuisées. Les amis de Sarah achetaient tous les exemplaires de Sarah Barnum et ceux de Marie tous les Marie Pigeonnier qu’ils trouvaient. À elle seule, Sarah dépensa 10.000 francs en Sarah Barnum. Quelques exemplaires leur échappèrent et aujourd’hui encore on en trouve chez les libraires.
C’était des ouvrages subtils et magnifiquement écrits, emplis d’une satire très efficace.
Dans Sarah Barnum, Marie Colombier accusait Sarah de boire trop de whisky, et Sarah Bernhardt répliquait en affirmant que Marie Pigeonnier se délectait d’absinthe. Leur querelle était amusante quoi que peu courtoise !
While they were playing together in Nana Sahib, Sarah’s great rival on the stage was Marie Colombier, the friend of the author Bonnetain.
The whole city was divided into two camps, the Bernhardt camp and the Colombier camp, and there was tremendous venom displayed on both sides. Performances at the theatre in which Marie Colombier was playing would be enlivened by bands of Saradoteurs,
who, taking possession of the galleries, would hoot and hiss and whistle until the curtain was rung down.
The next night there would be, as like as not, a similar scene in Sarah’s theatre, and often the police would be obliged to interfere to prevent a battle royal between the opposing factions. Two-thirds of the contents of Sarah’s letter-bag consisted of flowers and presents ; the other third of insulting anonymous letters.
A score of times Richepin offered to challenge Bonnetain to a duel on Sarah’s behalf, but was dissuaded from doing so.
Finally Bonnetain wrote a book about Sarah, which was signed by Marie Colombier and entitled Sarah Barnum.
Barnum and Bailey’s Circus was then the greatest attraction of Europe.
None of the names in the book were real, of course, but the were so cleverly disguised that everyone in Paris knew for whom they were intended, though any proof might be impossible.
Sarah had no remedy in the courts, so she took her revenge in another way. She and Jean Richepin—at least, the way in which the book was written certainly greatly resembled Richepin’s well-known style—wrote and published a volume in reply which was entitled Marie Pigeonnier,
and in which exactly the same tactics were followed.
The two books convulsed Paris and the several editions were quickly exhausted. Sarah’s friends bought up Sarah Barnum,
and Marie Colombier’s friends purchased all they could find of Marie Pigeonnier.
Sarah herself spent 10,000 francs in buying up every copy of the Sarah Barnum
book she could lay hands on. A few copies escaped, however, and these can be found in certain Paris libraries to-day.
They were really very clever books, beautifully written and full of very effective satire.
Marie Colombier, in Sarah Barnum,
accused Sarah of drinking too much whisky, and Sarah Bernhardt retorted by asserting that Marie Pigeonnier delighted in absinthe. It was an amusing although scarcely polite controversy !
Éditions étrangères
Bibliothèque de Boston Boston Public Library
Extrait du catalogue de la bibliothèque publique de Boston (1914).
- T 58.50
- Colombier, Marie.
- The life and memoirs of Sarah Barnum. With a preface by Paul Bonnetain.
- Edited by Henry Llewellyn Williams. London. The Crown Publishing Co., Ltd. [1883], 126 pp. 17cm., in 8s.
- Clippings are inserted. A satirical life of Sarah Bernhardt. A reply, having the title La vie de Marie Pigeonnier, may be found on shelf-number [T.57.365].
- T.97.259
- Colombier, Marie. 1844-***
- The memoirs of Sarah Barnum. With a preface by Paul Bonnetain.
- Translated under the management of Ferdinand C. Valentine and Leigh H. Hunt. Standard edition.
- New York. Green. [1884.] x, 160 pp. 18cm.
- A satirical life of Sarah Bernhardt. The original French may be found on shelf-number [T.57.289]. A reply, having the title La vie de Marie Pigeonnier, may be found on shelf-number [T.57.365]. Clippings are inserted.
- T 54.1
- Gaillet, Eugène, and Liébold.
- Sarah Barnum’s reply. The life of Marie Colombier. [Anon.]
- Translated from advance sheets [by F. C. V.].
- New York. 1884 ; 37 pp. Illus. [The Brookside library. No. 377-1] 27 1/2 cm.
- A translation of La vie de Marie Pigeonnier par un de ses *** [T 57.365] which was a reply to Marie Colombier’s Mémoires de Sarah Barnum [6670a.64]. Sarah Barnum represents Sarah Bernhardt. Appended is, A false friend, catalogued separately.
- T 57.365
- Gaillet, Eugène, and Liébold.
- La vie de Marie Pigeonnier par un de ses ***, Préface de J. Michepin. [1re édition.]
- Paris. 1884. 144 pp. 18 cm., in 12s and 6s.
- A reply to Marie Colombier’s Mémoires de Sarah Barnum [6670a.64]. An English translation having the title Sarah Barnum’s Reply, may be found on shelf-number [T.54.1.]
- Same. [45e édition.] 13 1/2 em., in 12s and 4s. [T 57.453]. Found with the original paper covers ; the front cover bears a caricature.
The Life and Memoirs of Sarah Barnum Londres, 1883
Traduction anglaise de Sarah Barnum publiée à Londres en 1883 (Crown).
La Vie et les Mémoires de Sarah Barnum par Marie Colombier, avec une préface de Paul Bonnetain. — Traduction de Henry Llewellyn Williams. — Londres, Crown Publishing, 1883.
The Life and Memoirs of Sarah Barnum by Marie Colombier, with a Preface by Paul Bonnetain. — Edited by Henry Llewellyn Williams. — London. The Crown Publishing Co., Ltd.1883.
[Williams publiera la même année All about Sarah Barnum
Bernhardt, Her Loveys, Her Doveys, Her Capers, and Her Funniments.]
The Memoirs of Sarah Barnum New York, 1884
Traduction anglaise de Sarah Barnum publiée à New York en 1884 (Green’s son) : 160 pages.
Les Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier, avec une préface de Paul Bonnetain. — Traduits sous la supervision de Ferdinand C. Valentine et Leigh H. Hunt. — Édition standard. — New York, S. W. Green’s son, éditeur, 69 Beekman Street.
The Memoirs of Sarah Barnum by Marie Colombier, with a Preface by Paul Bonnetain. — Translated under the Management of Ferdinand C. Valentine and Leigh H. Hunt. — Standard Edition. — New York, S. W. Green’s son, Publisher, 69 Beekman Street.
Note de l’éditeur
Le premier exemplaire de l’édition originale en français arrivait dans notre ville le 2 janvier 1884, à 1 h. de l’après-midi. Le premier exemplaire de l’édition intégrale en anglais était mis sur le marché seulement trente heures plus tard. Cette performance inédite fut rendue possible par le travail des éditeurs et de leur équipe d’assistants consommés qui n’ont pas pris le moindre repos avant d’avoir terminé leur tâche.
L’intense intérêt que l’original français a suscité en Europe nous laisse espérer que les lecteurs américains apprécieront l’effort.
S. W. Green’s son.
Publisher’s note
The first copy of the French original of this book arrived in this city at 1 p.m. of January 2, 1884. The first edition of the only English version is placed on the market just thirty hours later. This unprecedented work is due to our editors and their able corps of assistants, who from the beginning to the end of their task did not rest an instant.
The intense interest which the French original called forth in Europe causes us to hope that American readers will be pleased with the work.
S. W. Green’s son.
Préface de l’édition américaine
Douze heures seulement avant la mise sous presse, M. le fils de S. W. Green nous remettait l’original à traduire en anglais. Les moyens qu’il nous a alloués ainsi que l’assistance des cinquante-trois femmes et hommes qui ont contribué à l’ouvrage doivent être crédités de la faveur avec laquelle le public le recevra.
American editor’s preface
Just twelve hours previous to going to press, Mr. S. W. Green’s Son placed this book in our hands for English translation and revision. The facilities of all kinds which he gave without stint, and the able assistance rendered by the fifty-three ladies and gentlemen who were employed to do the work, should be credited with the favor with which the public will receive it.
Ferd. C. Valentine.
Leigh H. Hunt.
The Life and Memoirs of Sarah Barnum New York, 1884
Traduction anglaise de Sarah Barnum publiée à New York en 1884 (Munro) : 140 pages.
La Vie et les Mémoires de Sarah Barnum par Marie Colombier, avec une préface de Paul Bonnetain. — Traduction de Bernard Herbert. — New York, Norman L. Munro éditeur, 24-26 Vandewater Street.
The Life and Memoirs of Sarah Barnum by Marie Colombier, with a Preface by Paul Bonnetain. — Translated by Bernard Herbert. — New York, Norman L. Munro Publisher, 24-26 Vandewater Street.
[Munro publiera également une traduction de la Vie de Marie Pigeonnier :]
La réponse de Sarah Barnum. La vie de Marie Colombier : la traduction authentique. Une réponse à l’ouvrage satirique de Marie Colombier : La Vie et les Mémoires de Sarah Barnum.
Sarah Barnum’s Answer. The Life of Marie Colombier : the Genuine Translation. A reply to Marie Colombier’s satirical life of Sarah Bernhardt : Life and memoirs of Sarah Barnum (Mémoires de Sarah Barnum
).
Sarah Barnum.
Memoirs of a Parisian Actress New York, 1884
Traduction anglaise de Sarah Barnum publiée à New York en 1884 (Tousey) : 44 pages.
Sarah Barnum, les mémoires d’une actrice parisienne par Marie Colombier. — New York, Frank Tousey éditeur, 168 West 23d Street.
Sarah Barnum. Memoirs of a Parisian Actress by Marie Colombier. — New York, Frank Tousey, Publisher, 168 West 23d Street.
[Tousey publiera aussi sa traduction de la Vie de Marie Pigeonnier :]
La réponse de Sarah Barnum : la vie de Marie Colombier.
Sarah Barnum’s reply : the life of Marie Colombier.
Die Memoiren der Sarah Barnum Budapest, 1884
Traduction allemande de Sarah Barnum publiée à Budapest en 1884 (Pallas) : 159 pages.
Les mémoires de Sarah Barnum par Marie Colombier ; du français, d’après la 70e édition de l’original.
Die Memoiren der Sarah Barnum. Von Marie Colombier. Aus dem Französischen. Mit Vorwort zur siebzigsten Auflage des Originals.