Marie Colombier  : Les mémoires de Sarah Barnum (1883)

Dossier : L'Affaire Colombier-Bernhardt (1884)

L’Affaire
Colombier-Bernhardt
Pièces à conviction

(1884)

Éditions Ars&litteræ © 2022

Présentation

L’affaire
Colombier-Bernhardt

I.
L’assaut de la rue de Thann

Cette véridique relation, où les divers épisodes du dernier scandale parisien sont rétablis d’après les renseignements les plus exacts, pourrait commencer à la manière d’un roman-feuilleton d’Émile Gaboriau ou de Xavier de Montépin. De fait, ces prodigieux rocambolistes imaginèrent-ils jamais, pour les aventures horrifiques dont ils abreuvent les portières sensibles, un début plus corsé, plus ruisselant d’inouïsme, que la scène capitale de la tragi-comédie qui nous occupe ?

Allons-y donc, pour une fois, de notre montépinade.

Une après-midi froide et brumeuse de la fin de décembre 1883, le quartier aristocratique qui avoisine le parc Monceau était mis en émoi par une rumeur éclatante.

Une horde de malfaiteurs, déguisés en gens du monde, s’étaient introduits dans une maison de la rue de Thann, trompant la vigilance du concierge, et, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire (est-ce assez Gaboriau ?) avaient saccagé le coquet entresol habité par une actrice bien connue dans le monde artistique et littéraire, Mme Marie Colombier.

D’aucuns prétendaient reconnaître dans ces faux gentlemen les débris de la fameuse bande de Neuilly, qui inauguraient par ce coup de force le nouveau théâtre de leurs exploits. Mais on avait aperçu une femme au milieu de la troupe ; et quelques pipelets, hochant gravement la tête, insinuaient que ça pourrait être aussi bien des anarchistes, conduits par Louise Michel qui se serait évadée de Clermont. Et les commentaires d’aller leur train.

Ces suppositions et autres de même farine devaient être démenties le lendemain par les journaux. Mais comme, en pareille circonstance, les mieux informés laissent toujours une trop large place à la fantaisie, il est bon de reconstituer les faits dans leur absolue vérité.

Ce jour-là — mardi 18 décembre — Mme Marie Colombier était dans son boudoir, devisant tranquillement au coin du feu avec Mlle Marie Defresne, une ancienne camarade de l’Odéon, et M. Jehan Soudan, venu en visite d’adieux avant son départ pour l’Espagne.

Entre une femme de chambre qui annonce que trois messieurs demandent à parler à madame.

— Trois messieurs ! s’exclame Jehan Soudan, en se tournant vers Marie Colombier. Ah ! ça, ma chère amie, vous avez donc encore des créanciers ?

— Mais non ! Mais non !…

Et s’adressant à la camériste :

— Quels sont ces messieurs ?

La femme de chambre sort et revient presque aussitôt.

Madame c’est M. Maurice et deux de ses amis, M. Stevens fils et M. Kerbernhardt.

C’est bien. Faites entrer.

La porte se rouvre, et les trois jeunes gens pénètrent dans le boudoir. Marie Colombier se lève.

M. Maurice Bernhardt s’avance, la canne à la main, mais visiblement déconcerté par la présence de deux étrangers sur lesquels il ne comptait pas.

— Qu’y a-t-il, monsieur, pour votre service ? demande Marie Colombier.

— Madame, bégaie Maurice, j’ai à vous dire que… que vous êtes… une fille !

— Vous êtes le fils de Mlle Sarah Bernhardt, je n’ai rien à dire.

— Oui, madame, vous êtes une fille… Et je vous cravacherai partout où je vous rencontrerai.

— Mais qu’attendez-vous ?

— Non, madame, pas maintenant… Je… je ne suis pas assez en colère !

— Il me semble que vous l’êtes suffisamment.

— Plus tard, madame… en public… quand il y aura beaucoup de monde.

— Vous trouvez qu’il n’y en pas assez ici ?

— Madame, reprend l’adolescent interloqué, vous n’êtes qu’une fille !

— Vous l’avez déjà dit.

À ce moment, la camériste rentre en criant :

— M. Stevens père demande son fils en bas, tout de suite.

Le jeune homme appelé disparaît, laissant patauger l’infortuné Maurice.

Celui-ci, sentant son ridicule, se bat les flancs et tâche de se ménager une sortie à effet.

— Madame, s’écrie-t-il, si vous avez un ami qui veuille prendre votre défense, je suis prêt à me battre avec lui !

Marie Colombier voyant Jehan Soudan faire mine de s’avancer vers le jeune homme :

— Je ne permets à qui que ce soit, dit-elle, de me défendre. Si j’ai une querelle avec Mlle Sarah Bernhardt, qu’elle s’adresse à moi ; une femme en vaut une autre.

Il ne restait plus au jeune Maurice et à son fidèle Achate qu’à se retirer piteusement, lorsque M. Kerbernhardt avise, accroché au mur, le dessin dont Willette a illustré la couverture de Sarah Barnum ; il l’arrache violemment et en brise le cadre sous ses pieds.

De nouveau, Jehan Soudan veut intervenir.

Marie Colombier l’arrête :

— Je vous le répète, pas plus avec monsieur qu’avec tout autre, je ne veux qu’on prenne ma défense.

Là-dessus Maurice et son compagnon s’éclipsent.

Marie Colombier et ses deux visiteurs commentent avec force rires cet incident grotesque.

Mlle Marie Defresne surtout se désolait plaisamment :

— Eh bien ! j’ai de la chance, moi ! Il y a deux ans que je ne t’ai pas vue, et quand je viens chez toi, c’est pour tomber juste au milieu de cette petite scène ! Mon compte est réglé, va ! À la prochaine distribution de rôles à l’Ambigu, je peux m’attendre à une jolie panne : ils vont me faire doubler une bonne dans Pot-Bouille1.

Tout à coup, un bruit de voix dans l’antichambre interrompt la conversation. On entend une bousculade. Marie Colombier ouvre la porte du boudoir, et se trouve en face de Sarah Bernhardt, qui fait irruption une cravache d’une main, un poignard de l’autre. Derrière elle se précipite Jean Richepin, brandissant un long couteau de cuisine, puis M. Maurice et son cousin M. Kerbernhardt.

Jehan Soudan s’élance entre les deux femmes et donne à Marie Colombier le temps de disparaître dans le salon contigu au boudoir et de refermer la porte derrière elle.

Une lutte s’engage. Sarah trépigne ; Jean Richepin, échevelé, roulant des yeux féroces, se rue sur le journaliste en criant :

— Toi, je te tire les boyaux du ventre !…

Nana-Sahib, quoi ! répond l’autre, gouailleur, tout en cherchant à désarmer le poète forcené.

Richepin se dégage ; puis il court vers la porte du salon, à la poursuite de la fugitive. La porte en s’ouvrant, fait une cachette à Marie Colombier, dans l’angle du salon sous les plis de la portière et les rideaux d’une fenêtre voisine. La bande prend sa course, sur les talons de Richepin, à la recherche de l’ennemie invisible, mais non introuvable, puisqu’elle fut découverte dans son coin par M. Kerbernhardt qui eut la présence d’esprit de ne rien dire.

Il n’est pas bien certain — entre parenthèse — que Richepin, lui aussi, n’ait aperçu en passant la victime désignée à son surin de justicier. Mais comme son rôle n’impliquait pas une tentative de meurtre pour de bon, il est probable qu’il a feint, comme son acolyte, de n’avoir rien vu.

Jehan Soudan, inquiet sur la disparition de Marie Colombier, et préoccupé de protéger sa retraite, défendait la porte contre les assaillants.

Sarah, cependant, renversait les fauteuils, bousculait les meubles, affolée, hagarde, criant :

— Où est-elle ? que je la tue ! que je l’éventre !

On déboule dans la salle à manger ; une assiette est décrochée du mur et mise en pièces. Richepin, d’un coup de pied, enfonce la porte du cabinet de toilette qui n’était même pas fermée à clef ; on fouille la chambre à coucher, au milieu de laquelle Sarah s’oublie un instant à regarder curieusement les tentures ; mais, se rappelant aussitôt qu’elle est furieuse, elle se rue sur la garde robe, déchire et piétine les costumes ; puis, rencontrant la femme de chambre effarée au milieu de ce désordre :

— Mille francs si vous me dites où elle est !

Peine perdue. Buisson creux. Bredouille. La bande, traversant de nouveau l’antichambre, regagne piteusement l’escalier. Au bruit de la porte qui se referme, Marie Colombier, qui de son coin avait suivi les péripéties de la poursuite, sort de derrière les rideaux qui l’abritaient :

Le drame se termine en Chapeau de paille d’Italie.

II.
Barnum for ever

La version publiée par les feuilles complaisantes, d’après les héros mêmes de l’équipée, a gardé un silence absolu sur le couteau de Jean Richepin : le poète se serait borné à saisir à la gorge Jehan Soudan et à le tenir en respect. — Tenir en respect est une assez jolie trouvaille.

Par contre, la cravache, la fameuse cravache, don du maréchal Rrran2, tient dans ce récit épique une place extraordinaire. On la voit sifflant, s’abattant, fendant l’air, faisant rage sur les bras, les épaules, la figure de l’infortunée Marie Colombier qui s’enfuyait éperdue, aveuglée, pourchassée de pièce en pièce par son implacable ennemie. Puis, cette correction administrée, Fédora, avant de remonter en voiture, aurait jeté dédaigneusement au concierge son arme vengeresse, en prononçant ces paroles mémorables : Je la laisse à Mlle Colombier, comme souvenir. Ce trait fait honneur à l’esprit de celui qui l’a inventé après… non, avant coup.

Eh bien ! tant pis pour la presse d’informations qui a fait, cette fois encore, un racontar de chic comme les neuf dixièmes du temps.

Quand nous nous sommes présenté rue de Thann, trois heures à peine après la scène, le concierge à qui nous nous sommes adressé tout d’abord est resté muet sur cette libéralité de Mme Sarah Bernhardt.

Faut-il supposer que l’honnête conservateur d’immeubles avait déjà vendu au poids de l’or la maréchalesque houssine à quelque reporter du Figaro dépêché expressément pour accaparer cet objet d’art ? Mais nous avons vainement cherché l’illustre cravache dans la salle des dépêches de la rue Drouot, où l’on n’eût pas manqué de l’exposer à la curiosité publique. D’où l’on doit conclure que la fougueuse Dona Sol a soigneusement remporté son cadeau, estimant avec raison que ce qui est bon à prendre est bon à garder.

Nous avons interviewé Mme Marie Colombier qui nous a fait elle-même, de la meilleure grâce du monde, les honneurs de son appartement ; et nous devons déclarer que, pour une femme qu’on venait de cribler de coups de cravache, elle se portait à merveille, aucune marque ne défigurant cette physionomie toujours de belle et joyeuse humeur.

Quant au couteau de Nana-Sahib, nous ne l’avons pas aperçu davantage, il est vrai. En revanche, nous avons pu voir, encore saignantes, les deux estafilades qu’il avait faites au poignet de M. Soudan ; et, à moins de supposer que ce dernier s’était blessé lui-même pour embêter l’autre Jean, il fallait bien croire à l’existence de cette miséricorde, avec laquelle le poète, malgré ses rodomontades et ses piaffements féroces, n’avait nulle envie d’étriper personne.

Voilà pour les coups et blessures.

Les dégâts matériels sont aussi insignifiants. Un cadre brisé (le dessin même n’a pas été atteint), quelques porcelaines fracassées dans l’antichambre et dans la salle à manger, deux ou trois robes déchirées, une porte ouverte enfoncée — et c’est tout.

La fureur de Sarah et de ses caudataires a prudemment épargné les bibelots, meubles et toiles de prix qu’il eût été si facile de réduire en miettes dans ce steeple-chase affolé à travers l’appartement. Signalons, entre autres, dans le salon, à côté de toiles de Diaz et de Léon Barillot, un portrait de Marie Colombier, qu’on verra à l’exposition des œuvres de Manet : Sarah n’aurait-elle pas dû — l’original faisant défaut — le lacérer de son poignard, le déchiqueter de ses ongles ? Que nenni ! du tapage tant qu’on voudra, mais jusqu’aux dommages-intérêts — exclusivement.

Telle est, réduite à ses justes proportions, cette algarade de la rue de Thann, qui fera certainement le tour du monde en moins de quatre-vingts jours.

Reste un point qui, au lendemain de l’aventure, n’a pas laissé que d’intriguer fortement bien des gens d’âme simple et naïve — quelle que fût d’ailleurs la version fournie par les journaux où ils avaient lu l’affaire.

Pourquoi Mme Sarah Bernhardt a-t-elle attendu quinze jours pour faire éclater une colère qui dut gronder en elle dès l’apparition du volume où elle s’est prétendue diffamée ? Les occasions cependant ne lui avaient pas manqué dans cet intervalle, pour peu qu’elle eût été résolue à une vengeance publique.

Quelques jours après la mise en vente de son livre, Marie Colombier assistait à la répétition générale de Pot-Bouille. Elle était placée à la première galerie, à côté de Mlle Depoix, du Vaudeville. À un certain moment, toutes deux aperçurent Sarah Bernhardt qui, de sa loge, envoyait dans leur direction un gracieux bonjour. Ne pouvant répondre à cette démonstration amicale, Marie Colombier feignit de n’avoir rien vu et tourna la tête. Et Sarah continua, le plus paisiblement du monde, de suivre le drame de Zola.

Il y a mieux. La veille ou l’avant-veille de l’agression à main armée, Marie Colombier se trouvait à l’inauguration du cercle de l’Escrime et des Arts, rue Taitbout. Pendant trois ou quatre heures, elle se promena dans les salons, au bras de M. Bonnetain, rencontrant à tout instant, heurtant presque au milieu de la foule M. Maurice Bernhardt qui, chaque fois, s’effaçait pour les laisser passer. Détail exhilarant entre tous. Devinez de qui M. Maurice Bernhardt tenait son invitation à cette soirée ? De Marie Colombier elle-même qui, sur la prière d’un ami, l’avait demandée à Aurélien Scholl, président du cercle, qu’elle avait à dîner ce soir-là ! Scholl aurait même répondu en riant : Je le fais avec d’autant plus de plaisir, qu’un jour j’ai demandé une loge à l’Ambigu, et qu’on me l’a refusée3.

Enfin, — ceci est à noter — Sarah Bernhardt choisit précisément, pour perpétrer sa vengeance, le jour où M. Bonnetain se battait avec M. Octave Mirbeau ; et elle ne se décide à faire irruption chez son ennemie intime que vers trois heures de l’après-midi. Or, à ce moment, il est plus que probable qu’elle connaissait le résultat du duel : et les deux piqûres reçues par M. Bonnetain, préfacier de Sarah Barnum, n’étaient pas pour la jeter dans un état d’exaspération suraiguë.

Pourquoi donc ce calme imperturbable, cette sérénité impassible tout d’abord, puis soudain cet accès épileptiforme venant fournir des kilomètres de copie aux chroniqueurs déçus dans leur attente depuis une quinzaine ?

C’est là que se montre tout le génie de Sarah — qui ne s’est pas reconnue à tort dans la Barnum. Barnum for ever !

Le titre de l’ouvrage est une véritable trouvaille, Barnum étant le nom du fameux montreur yankee, du type désormais immortel de cette réclame américaine, stupéfiante, enragée, capable des prodiges les plus incroyables : et à qui l’appliquer mieux, ce nom illustre, qu’à la femme éminente qui a importé et développé en France ce produit spécial du génie de Jonathan ? Oh ! oui, quelle virtuose de la réclame ! quelle femme ! quelle artiste (rime riche à : dentiste) !

Remarquez, s’il vous plaît, que ce mardi 18 décembre, on répétait généralement Nana-Sahib4. Songez encore que ce drame épouvantablement jonché de cadavres n’a obtenu depuis qu’un succès… d’estime, et qu’à la date précitée, la directrice de la Porte-Saint-Martin devait déjà éprouver des craintes — assez justifiées pour la caisse de son théâtre. Rappelez-vous, d’autre part, que Richepin s’était toujours promis, en cas de besoin, de monter lui-même sur les planches pour soutenir sa pièce (ce qui n’a pas manqué) ; et réfléchissez qu’il n’était pas mauvais de doubler cette attraction en préparant l’entrée du poète-acteur par quelque scandale bien retentissant. Rapprochez ces faits, ces détails, ces circonstances, et vous comprendrez comment Sarah, au risque de décupler la vente du volume de sa rivale, n’a pas hésité une minute à se tailler dans la couverture de Sarah Barnum une gigantesque réclame. Quelle femme ! quelle… artiste !

Maintenant qu’on connaît à fond cette tragi-comédie, montrons-en les acteurs.

III.
Les personnages

Marie Colombier

L’auteur de Sarah Barnum offre le contraste le plus frappant avec son ex-camarade et amie ; un seul trait peut-être leur est commun : l’esprit.

Gracieuse et séduisante, bien naturée autant que Frou-Frou est anguleuse et fluette, ennemie de toute pose et de toute affectation, toujours l’éclat de rire aux dents, telle se présente celle que Sarah appelait un jour très finement le plus honnête homme du monde.

Marie Colombier, elle aussi, comme bien l’on pense, a son roman. Elle est la fille d’un officier carliste, du nom de Pablo Martinez, réfugié en France et interné dans le département de la Creuse.

Il y aurait ici une jolie digression à faire sur les ravages exercés dans les cours féminins par la poésie de l’exil. Contentons-nous de dire que, dans cette région notamment, les Espagnols proscrits en ont laissé de nombreux et vivants témoignages ; nous pourrions citer, comme curiosité, telle famille où la mère et les deux filles, presque en même temps, donnèrent d’irrécusables preuves de leur sympathie pour un réfugié, leur hôte.

Marie Colombier est née d’un de ces amours don juanesques. Sa mère, effrayée des suites de sa faute, s’enfuit de sa famille avec son amant.

Quand l’enfant eut sept ans, elle la fit venir au près d’elle à Paris, où elle tenait un hôtel rue de Rivoli, au coin de la rue Mahler. C’est là que grandit la future comédienne, sans soins, sans affection, abandonnée à elle même, prenant en aversion la maison où elle ne trouvait qu’indifférence et mauvais traitements, n’ayant qu’un seul désir, celui de la quitter au plus vite. Un beau jour, elle prit sa volée, avec le fils d’une cantatrice célèbre, pleurée par Musset dans d’admirables vers que tout le monde sait par cœur5.

Le jeune homme l’emmena à Bruxelles, son pays : là, pour éviter des poursuites, — la jeune fille avait à peine quinze ans — elle fit dresser un acte de naissance d’après son extrait de baptême, la seule pièce d’identité qu’elle possédât.

C’est en Belgique qu’elle reçut de Quélus, directeur du théâtre de la Monnaie, ses premières leçons d’art dramatique.

Quand elle revint à Paris, elle fut présentée à Augustine Brohan, qui l’accueillit avec une extrême bienveillance et — détail assez piquant — l’admit par exception à ses soirées exclusivement ouvertes au sexe barbu.

Marie Colombier entre au Conservatoire en 1862, dans la classe de Regnier, qui fut pour elle un ami autant qu’un professeur ; elle y obtient un 2e accessit de tragédie — la même année où Sarah Bernhardt en sortait avec un 2e prix de comédie ; — et l’année suivante, elle remporte le 1er prix de tragédie et le 2e prix de comédie.

Elle débute au Châtelet, dans la Jeunesse du roi Henri6, sous la direction d’Hostein, délégué de la Société Nantaise qui exploitait, en syndicat, les trois théâtres du Châtelet, de la Gaîté et du Vaudeville.

Elle joua sur cette scène la Jane Shore des Enfants de la Louve, et l’Ève du Paradis perdu7. — C’est dans ce dernier rôle qu’elle portait une perruque si bien adaptée, que nombre de gens la crurent blonde ; entre autres, l’Empereur, qui fut tout ébahi un soir qu’il surprit la brune actrice à un lunch chez Mocquard.

Du Châtelet, elle passe successivement à la Gaîté et à l’Ambigu. Nous la retrouvons ensuite à Bruxelles, où elle remplace Desclée aux Galeries Saint-Hubert. Elle y joua avec Émilie Broisat qu’elle devait rencontrer plus tard à l’Odéon. Elle rentre à Paris dans les Viveurs de Paris, de Montépin8 ; et George Sand, l’ayant vue dans cette pièce, la fait engager par Duquesnel pour jouer, avec Sarah Bernhardt, l’Autre, qu’on allait monter à l’Odéon9.

Marie Colombier prit aussitôt une place marquante au second Théâtre-Français. Elle remplaça Agar dans la Sylvia du Passant ; elle créa avec Pierre Berton le Bois, d’Albert Glatigny10 ; son dernier succès à ce théâtre, fut le Rendez-vous11, une ravissante pièce écrite exprès pour elle par Coppée, et qu’elle avait commencé à jouer dans les salons avant qu’on la mît en scène à l’Odéon.

Nous ne suivrons pas la comédienne sur toutes les scènes étrangères où elle s’est fait applaudir.

On s’étonne seulement qu’une artiste d’un tel talent soit laissée dans l’ombre par les directeurs de nos grands théâtres, surtout après cette remarquable création de Léa12, qui, il y a deux ans, — au retour du voyage d’Amérique, — mit une fois de plus en relief ses qualités exceptionnelles. Une actrice comme Marie Colombier ne doit pas être obligée d’aller solliciter des rôles.

Ajoutons maintenant — à l’éloge de la femme, — que toutes les amitiés qu’elle a gagnées au cours de sa carrière artistique, lui sont restées fidèles. Loin de se souvenir des mauvais traitements d’autrefois, elle s’est toujours montrée entièrement dévouée à sa mère et à sa sœur ; grâce à elle cette dernière dut son entrée à l’Opéra comme première danseuse.

Nous parlerons plus loin de Marie Colombier femme de lettres. Pour terminer cette rapide biographie, reproduisons ce spirituel portrait signé d’un auteur dramatique de talent, M. Jules de Marthold, dont Marie Colombier a joué le beau drame les Amants de Ferrare :

Le bon Dieu, s’étant un soir couché en belle humeur, voulu faire aux hommes un petit cadeau, cadeau dont ils eussent lieu de lui être universellement reconnaissants.

Avant de s’endormir, il prit une rose, une violette, un lys, un trille de rossignol, une griffe de panthère, un cœur de cantharide, une pointe d’asperge, une pointe de fleuret démoucheté, une pointe d’esprit, un éclat de rire, un peu de feu de la rampe et un peu d’encre de la petite vertu ; puis, ayant mêlé le tout dans un peu de cette blanche écume de la mer d’où sortit Aphrodite, d’un souffle il donna vie à une gente créature qu’il appela Marie Colombier, Marie en ressouvenir de la Vierge — Colombier par allusion au Saint-Esprit qui, pourtant, ne s’était en quoi que ce soit mêlé de l’opération.

Sarah Bernhardt

À quoi bon refaire cette biographie ? Un des critiques les plus bienveillants pour la grande tragédienne convient qu’elle n’a jamais rien caché de sa vie privée : Tout cela est du domaine public13.

Nous sommes absolument de cet avis. N’insistons pas.

Jehan Soudan

Ancien Saint-Cyrien, a quitté volontairement l’armée, il y a quelques années, pour entrer dans le journalisme. Débute en fondant Paris Plaisir, recueil littéraire, où il publie les premiers essais d’Émile Goudeau, Félicien Champsaur, Alphonse Allais, Édouard Hippeau, Georges Lorrain, etc. Dirige un moment, à Rouen, un journal supprimé par le Seize-Mai. S’embarque un beau matin au Havre, et parcourt deux années, en trappeur, les deux Amériques, brûlant paquebots et railways, et de là adressant à l’Évènement, au Gil Blas, au supplément du Figaro, mais surtout au Voltaire, des lettres, très remarquées, tout en collaborant activement au New York Herald, au Sun, et autres feuilles américaines. De retour à Paris, donne, aux journaux boulevardiers, des chroniques parisiennes, crée le Nouveau-Monde, revue franco-américaine illustrée des plus curieuses. Collabore maintenant à différents journaux de Paris et des États-Unis.

Signe particulier : très brave, a fait ses preuves à l’armée et dans plusieurs duels.

Jean Richepin

Plus connu désormais sous le nom de Nana Sahib, qu’on pourrait traduire librement par : Maître et seigneur de Nana si la blonde adorée n’était, au physique, l’anti-type de l’héroïne dodue du roman de Zola.

Il a été défini justement : Un normalien adroit. S’achemine à pas lents, mais sûrs, vers l’Académie, à qui il fera digérer, par force pilules doctement élaborées, ses Caresses et sa Chanson des gueux.

A laissé au quartier latin sa petite légende, pieusement cultivée et entretenue par Ponchon : la sainte misère ! les jours où l’on n’avait à manger qu’un petit pain de deux sous, dont on jetait encore les miettes aux oiseaux du Luxembourg ! Légende assurément touchante, mais qu’on doit, paraît-il, démolir sans scrupule. Ô nos illusions ! D’après le dire de mauvaises langues, le poète (cabotinage, qu’on te reconnaît bien !) avait généralement, ces jours-là, dans sa profonde trente ou quarante sous récoltés par miracle ; et, quand il avait soigné sa mise en scène, il inventait un prétexte, s’esquivait, et gagnait une crémerie quelconque où il déjeunait pour de bon, pendant que les copains, là-haut, sous les ombrages, se rassasiaient de ses vers. — Et lui pas bête !

Certains journaux se sont étonnés que M. Jean Richepin ait accepté bénévolement de jouer un rôle aussi… actif dans l’opérette montée par Mme Sarah Bernhardt.

Mon Dieu ! vous savez, il y a des quarts d’heure dans la vie où des hommes de talent, plus facilement que les simples mortels peut-être, se ravalent à d’étranges compromissions.

Tenez, si vous voulez voir, par un autre exemple, comment une intelligence d’élite peut montrer d’inexplicables résignations dans des situations que la police tolère, mais que la morale réprouve (comme les maisons à gros numéros), méditez l’anecdote suivante :

Le Panurge, — journal littéraire disparu — publia l’an dernier un numéro tout entier composé de pastiches très réussis d’écrivains connus. Entre autres articles, il renfermait une petite chronique pavée de drôleries, qui ne fut certainement pas comprise de dix personnes à Paris. C’était une lettre écrite par un bohème, exilé en province, à sa maîtresse restée à Paris. Il lui racontait son effroyable dèche, sa chasse à la pièce de cent sous, et comment, après avoir tenté tous les métiers, il avait réussi à devenir le précepteur d’un fils de famille fort riche. Un instant, il avait espéré que son élève, docile à ses conseils, subtiliserait dans la caisse paternelle quelques billets de mille ; mais sur le point d’accomplir ce tour d’escamotage, le gosse avait renâclé (sic). Force était donc au pauvre précepteur, en attendant mieux, de continuer à vivre sur les timbres-poste que lui envoyait la chère délaissée, grâce au produit de sa lucrative industrie, etc.

Or, l’amante abandonnée n’est autre qu’une des horizontales les plus avantageusement connues sur les hauteurs de Montmartre. Et s’il vous prend fantaisie d’aller la voir, vous apprendrez de sa bouche que l’article du Panurge était bel et bien une copie certifiée conforme ; elle vous dira même de qui était la lettre, à qui elle l’a vendue, et combien.

IV.
Le livre et ses précédents

C’est le hasard, l’occasion, bien plutôt que le goût inné et la vocation, qui ont enrégimenté Marie Colombier dans la grande confrérie des gens de lettres. Nul moins qu’elle, en effet, ne donne dans le bas-bleuisme et n’affiche de prétentions littéraires. Sans la tournée d’Amérique, en 1881, le public ne se fût peut-être jamais désopilé la rate avec les Mémoires de Sarah Barnum.

Pendant ce voyage, où la troupe eut à souffrir comme on le sait des caprices et du sans-gêne de la fantasque directrice, Marie Colombier eut l’idée d’adresser à l’Évènement une correspondance, — une sorte de journal de la tournée — où, dans ce style épistolaire, alerte et plein d’humour qui a été de tout temps le privilège de nos femmes d’esprit, elle narrait les incidents, les péripéties de l’expédition, et aussi ses ennuis et ses déceptions d’artiste. M. Louis Besson, à qui étaient envoyées ces lettres, les mettait au point, comme l’on dit, en corrigeait la ponctuation et l’orthographe, deux préjugés pour lesquels Marie Colombier professe le beau dédain des élégantes marquises du dix-huitième siècle.

Ces lettres firent sensation, et, lorsque la troupe rentra en France, on engagea vivement leur auteur à les réunir en volume et à les publier avec les caricatures américaines qu’elle avait collectionnées de ville en ville, caricatures, soit dit en passant, bien autrement cruelles que les nôtres pour l’étoile filante de la Comédie-Française.

Tout le monde voulut lire le Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique.

Il n’en fallait pas davantage pour que les directeurs de journaux cherchassent à obtenir la collaboration de l’artiste, ravie et surprise à la fois de ce rapide succès. C’était donc vrai qu’on pouvait gagner de l’argent avec des articles et des livres ? Et de rire, tout en se laissant tenter.

Elle était presque à la veille d’entrer dans la rédaction d’élite qui a fait le succès d’un des journaux quotidiens les plus répandus, lorsqu’un nouvel organe s’étant fondé, elle lui donna la préférence, en raison des avantages plus sérieux qui lui étaient offerts. Mais là, sa finesse d’esprit ne sut pas assez corriger son inexpérience. Grisée, pour ainsi dire, par l’encre d’imprimerie, elle céda aux encouragements intéressés de la direction, et commit une série de chroniques fort remarquées — trop remarquées même — qu’elle a dû plus d’une fois regretter sincèrement.

Un certain nombre de ces chroniques furent réunies sous le titre : Carnet d’une parisienne14.

Nous ne croyons pas que l’auteur serait d’humeur à les recommencer quand elles lui seraient payées beaucoup plus cher.

Le volume qui suivit : Le pistolet de la petite baronne15, fit encore plus de bruit, si c’est possible.

Celui-là aussi était une œuvre vue et vécue, et le monde diplomatique fut très ému de cette révélation brutale d’un scandale où de hauts personnages étaient compromis, dissimulés à peine sous un voile on ne peut plus transparent. L’audace était autrement grande que dans Sarah Barnum ; mais les intéressés, n’ayant pas le même souci de la réclame que la grande tragédienne, se gardèrent bien de protester publiquement. On se borna à demander en haut lieu la saisie du livre, qui fut refusée.

C’est à ce moment que Marie Colombier fit la connaissance de M. Paul Bonnetain, dont le roman : Charlot s’amuse venait aussi de paraître16, soulevant de violentes critiques et de vives réprobations. Elle lui raconta l’œuvre nouvelle qu’elle avait en tête et qu’elle préparait déjà, et lui demanda d’en faire la préface. Ses précédents volumes avaient été présentés au public par Arsène Houssaye et Armand Silvestre. Le jeune romancier ne crut pas déroger en si bonne compagnie, et la préface demandée fut promise. Il a fallu le vertueux déchaînement de M. Octave Mirbeau17, et, à la suite, le vacarme organisé par la tribu des Bernhardt-Sahib, pour qu’on songeât à faire un crime au préfacier de Sarah Barnum d’avoir été aussi galant que les deux maîtres écrivains que nous venons de nommer.

Le livre a été diversement apprécié ; le ban et l’arrière ban de la critique sont venus à la rescousse. Entre tous les vitupérants, M. Albert Wolff s’est distingué par son âpreté18. Son indignation a été jusqu’au point de lui faire écrire sans sourciller cette ligne d’une incommensurable gaîté :

On la force (Sarah Bernhardt), pendant trois-cent-cinquante pages, à rougir devant son fils ! ! !

Eh bien ! non, courriériste, tout ce que vous voudrez, mais pas celle-là !

Nous ne désirons pas à notre tour entrer dans l’intimité de la tragédienne — cette intimité ouverte à tous par elle-même — et nous ne nous arrêtons qu’au seul scandale de la rue de Thann. Quand nous voyons cette femme soi-disant outragée dans son honneur traîner bras dessus, bras dessous, chez sa rivale, et son fils et… Nana-Sahib19, et qu’après cela M. Wolff vient nous parler de rougeur, nous demandons sérieusement au spirituel chroniqueur si, lui aussi, a voulu faire une mauvaise plaisanterie à sa protégée.

Marie Colombier a cru devoir répondre à M. Albert Wolff par la lettre suivante20 :

Cher monsieur,

Certes, oui, je regrette de l’avoir écrit, ce livre, puisqu’il devait donner lieu à tout ce bruit. Si Mme Sarah Bernhardt avait pris la peine de le parcourir au lieu de s’en fier aux journalistes amateurs de tapage, elle aurait eu bien tort de se reconnaître dans une héroïne de fantaisie, placée par moi dans le monde théâtral auquel j’appartiens. Elle se serait évité la scène d’hier. Heureusement que ni le poignard ni la cravache de Mme Sarah Bernhardt, ni le coutelas de M. Richepin ne m’ont atteinte. Je m’étais réfugiée dans le salon, refermant sur moi la porte ; M. Richepin la repoussant, me fournit un abri ; les plis de la portière, réunis à ceux des rideaux d’une croisée, me cachèrent, et j’assistais à la scène sans être vue — sauf de M. Kerbernhardt qui, m’ayant découverte, a bien voulu garder le silence.

M. Richepin qui accompagnait — on ne sait pourquoi — Mme Sarah Bernhardt, ne s’est pas borné à l’assister. Il a atteint avec son couteau un de mes amis qui cherchait à l’arrêter. Quant à la légendaire cravache dont vous parlez, je voudrais bien la voir, tout le monde en parle et, seule, je ne la connais pas.

Vous parlez de réparer le mal. Mais est-ce moi qui l’ai commis ?

J’écris un roman d’imagination, et, avant qu’il ait paru, on m’accuse de peindre Mme Sarah Bernhardt.

J’envoie une lettre de rectification, le livre voit le jour : ma prétendue victime ne dit rien. Je la rencontre à la répétition générale de Pot-Bouille. J’y croise son fils dans les couloirs. Ni l’un ni l’autre ne réclament.

Mais voici que M. Mirbeau imprime que j’ai conté la vie de Mme Sarah Bernhardt, que mes victimes doivent se venger. Mme Sarah Bernhardt tombe dans le piège et vient ridiculiser ses amis chez moi. L’opinion publique a déjà fait la part des choses. Personne ne se serait reconnu dans Sarah Barnum, sans de maladroits amis.

Si je regrette d’avoir écrit un livre mal interprété, Mme Sarah Bernhardt doit regretter autant le viol de mon domicile.

Heureuse du hasard et de la discrétion de M.

Kerbernhardt, qui ont terminé la tragédie en opérette, la prétendue persécutrice de Mme Sarah Bernhardt ne sera pas la dernière à applaudir au triomphe de la grande artiste si éloquemment prophétisé par vous.

Marie Colombier.

Dire que personne ne se serait reconnu dans Sarah Barnum, convenez-en, ô douce Marie, c’est une affirmation un peu risquée, et ils sont — oh ! très rares — ceux qui croiront à la bénignité du fin bec de votre plume.

Ce que vous auriez pu dire tout simplement, c’est que si Mme Sarah Bernhardt avait continué, comme elle l’a fait pendant quinze jours, à garder une stricte réserve, malgré les imprécations de M. Mirbeau, elle n’eût ridiculisé ni elle ni aucun des siens ; en feignant de ne pas apercevoir sa caricature, c’est peut-être sur vous qu’elle eût détourné les éclats de rire — et nous sommes convaincu qu’un moment, dans votre for intérieur vous avez dû le craindre.

Mais voilà ! il eût fallu pour cela que Sarah Bernhardt n’eût pas besoin de réclame ; il eût fallu que Jean Richepin n’eût pas donné Nana-Sahib à la Porte-Saint-Martin ; il eût fallu que l’apparition de votre livre ne coïncidât pas à peu de jours près avec la première de ce drame meurtrier ; il eût fallu que Nana-Sahib… Voyez où nous entraînerait cette suite de déductions.

En voilà assez d’ailleurs sur ce sujet scabreux.

Peu nous chault de savoir la pureté des intentions de belle et honneste dame Marie Colombier. Il y a, dans cette querelle, comme dirait Zola, des dessous de femmes, qu’il ne nous plaît pas de scruter. Sarah Bernhardt s’est reconnue : nous en prenons acte et passons outre.

V.
Le duel Bonnetain-Mirbeau

Nous aurions dû — pour suivre l’ordre des faits — parler tout d’abord de cette rencontre, déterminée par l’apparition du livre de Marie Colombier, et qui a précédé de quelques heures l’attaque de la rue de Thann.

Mais l’expédition de la bande Sarah Bernhardt ayant eu un énorme retentissement, dont les journaux de l’étranger nous apportent encore de lointains échos, il était naturel de lui laisser la première place.

Quelques mots d’abord sur les deux adversaires, et sur les véritables motifs du duel qui sont assez intéressants à connaître.

Paul Bonnetain

En écrivant le nom de ce grand garçon de vingt-cinq ans qui a fait crânement son trou dans la mêlée littéraire, on se rappelle involontairement le mot, tant de fois cité, d’une tendresse à la mode qui traduisait son admirative sympathie pour Baudelaire, par cette étourdissante exclamation : C’est si cochon !

L’auteur de Charlot s’amuse a eu, lui aussi, plus d’une fois les honneurs de ce compliment, qu’il accueille régulièrement par le plus aimable sourire : il en a entendu bien d’autres. Enrégimenté, bon gré mal gré, par les gendarmes de la critique dans le bataillon des pornographes, il a connu les potins de camarades, les cancans charitables, les à propos d’un esprit facile, qui, dans les cafés littéraires, fabriquent et démolissent les réputations.

Ce que beaucoup, sans doute, n’ont pas voulu pardonner au jeune écrivain naturaliste, c’est son rapide succès et cette audacieuse prise de possession du public par une œuvre qu’on peut apprécier défavorablement, mais où l’on doit reconnaître la marque d’un talent supérieur et bien personnel.

M. Paul Bonnetain avait déjà fait preuve dans un volume de nouvelles : Le Tour du monde d’un troupier, de ses rares qualités d’observateur et de styliste.

Comme tant d’autres, il a dû soutenir une lutte énergique contre sa famille qui avait la sainte horreur de la littérature, et ne voyait d’avenir possible pour un jeune homme que dans l’étude de Cujas et autres Bigot de Préameneu21.

Fatigué des tracasseries qu’il endurait à ce sujet, le futur romancier s’engagea, par coup de tête, dans le 4e régiment d’infanterie de marine, où il passa cinq années, dont trois à la Guyane et aux Antilles.

À son retour en France, il se retrouva en butte aux mêmes ennuis dont il devait heureusement sortir, à force de travail et de ténacité. Entré dans les bureaux de l’administration du Petit Parisien, il ne tarda pas à se faire distinguer par Catulle Mendès à qui il avait soumis quelques nouvelles. Il quitta dès lors l’administration du journal pour la rédaction, et collabora au Petit Parisien et à la Vie populaire.

De là il passe au Beaumarchais ; puis, la République radicale venant à se fonder, il en devient le secrétaire de rédaction. Enfin il entre au Réveil, où, sous la rubrique : Paris vivant, il publie une série d’études remarquables par l’exactitude de l’analyse et le coloris de la forme, et dont plusieurs figurent dans son dernier volume : Une femme à bord.

Le Figaro du 5 janvier annonce le départ de M. Bonnetain pour le Tonkin, où il va suivre, comme chroniqueur du journal de la rue Drouot, les opérations du corps expéditionnaire. Le Figaro, privé, on sait pourquoi, des articles si justement remarqués de Pierre Loti, avait songé tout d’abord, pour le remplacer, à M. Guy de Maupassant. Mais ce dernier, déjà engagé par un prochain voyage en Afrique, n’a pu accepter ; et c’est devant son refus que cette mission a été confiée à M. Bonnetain.

Il y a quelques dangers à courir là-bas : M. Bonnetain a-t-il songé au moins à emprunter le coutelas de Nana-Sahib ?

Octave Mirbeau

Un boursier qui s’est improvisé pamphlétaire.

On se souvient peut-être du fameux article sur le Comédien22, qui causa une véritable révolution dans le monde des théâtres.

À ce propos, notons un détail d’une haute cocasserie, et sur lequel on n’a pas assez insisté.

Les deux champions de Mme Sarah Bernhardt ont à leur actif : le premier, cette virulente diatribe contre les histrions, qui fit bondir particulièrement la grande actrice ; et le second, une philippique non moins endiablée, et par-dessus le marché, toute personnelle, sous le titre : Fils de fille23 ! (Cet article avait été inspiré à M. Richepin par une fête, annoncée à grand fracas, en l’honneur des débuts dans le monde d’un illustre galopin de seize ans.) Ce serait à croire vraiment que le remords seul a fait prendre à M. Mirbeau la flamberge du duelliste et armé M. Richepin du coutelas de l’exécuteur.

Forcé de quitter le Figaro à la suite de ce scandale, M. Octave Mirbeau entra au Gaulois, et, entre temps, donna quelques articles à de petits journaux littéraires. Il cherchait une revanche, lorsqu’un financier connu acheta un grand journal du soir et offrit au chroniqueur le courrier des théâtres. Fameuse aubaine pour l’ennemi juré de la gent comédienne ; mais, hélas ! il y a loin de la coupe aux lèvres. La coupe se changea en calice d’amertume quand le directeur, revenant sur sa proposition, déclara à M. Mirbeau qu’à son grand regret, il ne pouvait se séparer du critique attaché au journal par un traité en forme.

M. Mirbeau se fâcha, tempêta, mit en avant sa démission déjà donnée au Gaulois et, de fil en aiguille, amena le financier à lui fournir un dédommagement. Il lui parla du pamphlet hebdomadaire qu’il avait l’intention de fonder, et le financier s’engagea dans l’affaire pour une centaine de mille francs.

Ainsi furent lancées les Grimaces, dont le premier numéro eut un succès de curiosité24. Mais l’engouement ne dura pas, et — son journal commençant à sentir les saintes-huiles — M. Mirbeau se mit à l’affût du premier scandale susceptible de donner un coup de fouet à l’attention publique.

Il crut l’avoir trouvé avec l’éreintement ( !) d’Alphonse Daudet25. Il établit par a + b que l’auteur de Fromont jeune et Risler ainé, du Nabab, des Rois en exil, avait besoin d’un collaborateur — ni plus ni moins que Marie Colombier — et que ses chefs-d’œuvre étaient dus en partie à une main étrangère. Alphonse Daudet, soit qu’il ignorât l’attaque, soit qu’il la dédaignât, ne songea même pas à protester : c’est Paul Arène qui, mis en cause, répondit pour lui dans le Gil-Blas.

La mèche ayant fait long feu, M. Mirbeau chargea de nouveau la mine. Cette fois, c’était M. Léon Chapron, paraît-il, qui devait écoper — le chroniqueur de l’Évènement en aurait même été informé, — quand soudain le pavé de Sarah Barnum tomba dans la mare aux grenouilles.

Incontinent, M. Mirbeau de remettre Chapron sur la planche pour sauter sur le scandale de ses rêves.

M. Bonnetain, depuis beau temps, était couché sur les petits papiers du moraliste des Grimaces.

En effet, dans un petit journal humoristique où il collaborait sous un pseudonyme tiré du dernier roman de Zola, M. Bonnetain avait un jour assez maltraité l’auteur de l’article sur le Comédien ; surtout il avait raconté tout au long comment l’éminente tragédienne, après avoir voulu faire venger par M. Damala l’honneur de la corporation, s’était décidée tout bonnement à envoyer au journaliste une invitation à déjeuner, qui fut acceptée avec empressement. M. Mirbeau, après s’être enquis inutilement une dizaine de fois du nom du rédacteur indiscret, finit un jour par l’apprendre ; de ce moment, l’auteur de Charlot s’amuse fut voué à toutes les rigueurs de sa petite Némésis.

Le livre de Marie Colombier contient une anecdote qui ressemble furieusement à celle-là ; et la mordante allusion au pamphlétaire Rochefaible fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

La rencontre

M. Paul Bonnetain eut connaissance de l’article des Grimaces, le samedi à deux heures26. Après l’avoir lu, il se mit en quête de deux témoins pour demander réparation à M. Mirbeau. L’un d’eux, le baron de V…, forcé de s’absenter, se fit suppléer par le marquis de Talleyrand-Périgord.

Quand ce dernier et le prince Karageorgevitch se présentèrent, le dimanche, chez M. Mirbeau, le rédacteur des Grimaces exigea leur parole d’honneur que M. Bonnetain n’avait point collaboré au livre de Marie Colombier. Sur l’affirmation des deux témoins, il consentit à donner réparation de l’offense et le duel fut fixé au lendemain lundi, à deux heures. Une dernière réunion devait avoir lieu quelques heures auparavant pour décider si l’on se battrait au Vésinet, comme le désiraient les uns, ou à La Marche, comme le demandaient les autres. Dans cette entrevue, les amis de M. Mirbeau réclamèrent pour leur client un délai de vingt-quatre heures.

Cette remise du duel faillit avoir de déplorables conséquences. Le lundi soir, en effet, vers onze heures et demie, M. Maurice Bernhardt et deux de ses amis vinrent s’informer si M. Bonnetain était rentré chez lui ; et le lendemain matin, à huit heures et demie, au moment où il allait monter en voiture, les mêmes jeunes gens, apostés au coin d’une rue, attendaient.

Attendaient quoi ? Il est présumable qu’un guet-apens avait été organisé contre M. Bonnetain. Dans quel but, on le devine aisément. En admettant que cette agression n’eût amené d’autres conséquences qu’un tumulte public, un rassemblement peut-être suivi d’arrestations, on empêchait M. Bonnetain d’arriver à l’heure convenue sur le terrain, et son adversaire avait le droit de faire dresser un procès-verbal de carence dont la publication dans les journaux du soir était un éclatant déshonneur.

On a vu, dans les procès-verbaux publiés, et que nous reproduisons ci-après, que M. Bonnetain fut mis hors de combat au bout d’une demi heure, à la quatrième reprise.

Tandis qu’après son premier pansement, il restait à déjeuner avec son médecin et ses témoins, M. Mirbeau reprenait le chemin de Paris. Si nous en croyons certaines informations, sa voiture l’aurait déposé au coin de la rue Fortuny. Y trouva-t-il, comme l’an dernier, table hospitalière ? L’agape fraternelle, en tous cas, n’était pas indispensable pour nous autoriser à dire en commençant, que Mme Sarah Bernhardt, très probablement connaissait l’issue du duel avant de distribuer les rôles de la petite machine de la rue de Thann.

VI.
Où l’on verra les vers s’y mettre

Avons-nous, lecteurs, débrouillé à votre satisfaction cet imbroglio qui sera une des belles pages de ce siècle hystérisé — le siècle de Sarah Bernhardt ?

Il ne manque là-dessus que la musique d’Hervé. Pour y suppléer, régalez-vous de cette complainte de haut goût :

Le couteau de Jean Richepin

Air de Fualdès.

I

Écoutez, peuples de France,

De partout et mêm’ d’ailleurs,

L’ triste récit des frayeurs

Des surprises et des transes

Que fit subir un monom’

À l’auteur d’Sarah Barnum.

II

Dernièr’ment, chez cett personne

Jehan Soudan se trouvait.

Pour partir il se levait,

Quand tout à coup quelqu’un sonne.

Un goss’ sans éducation

Dans l’salon fait irruption.

III

Madame, vous êt’s un’ fille !

Hurle ce môme fort laid,

Rich’ment vêtu d’un complet

Des Phares de la Bastille ;

Dans votre nouveau roman

Vous injuriez maman !…

IV

J’vous l’ répèt’, vous êt’s un’ fille !

Une fille, entendez-vous !

Sans se fâcher, d’un air doux,

Colombier, toujours gentille,

Dit au jeune homme hébété :

V’là trois fois qu’ vous l’ répétez !

V

Allez donc vous fair’ lanlaire !

J’vous pri’ d’ sortir de chez moi.

Le bon jeune homm’ reste coi ;

Mais, pour montrer sa colère,

De l’appartement il sort

En fermant la port très fort.

VI

Brusquement cett’ port se rouvre :

Madame Sarah Bernhardt,

Couvert d’un’ fourrur’ de r’nard

Sortant des rayons du Louvre,

Entre, tenant comm’ Kléber,

La cravache d’ Canrobert.

VII

Derrière Sarah s’amène,

Un coutelas à la main,

Un jeune empereur romain,

À la chev’lure d’ébène :

Vous avez r’connu Rich’pin,

Qui s’est lui-même ainsi peint.

VIII

Pendant que Sarah, qui jure,

Cass’ tout dans l’appartement,

Jean Richepin, vivement,

Se débarrass’ de sa p’lure,

Un ulster, épais et chaud,

Ach’té l’ matin chez Godchau.

IX

En riant, dans la pièce voisine,

Colombier s’esquiv’ presto.

Rich’pin brandit son couteau,

Un large couteau d’ cuisine ;

Sur le pauvr’ Jehan Soudan

Il se précipite soudan.

X

Ah ! canaille !… ah ! sal’ crapule !

Buse ! crétin sans pareil !

J’ mettrai tes trip’s au soleil !

Exclamation ridicule :

Il n’y avait pas, en c’ moment,

D’ soleil dans l’appartement.

XI

Sarah Bernhardt s’évertue,

Cherchant partout Colombier,

Ne cessant pas de crier :

Où se cach’-t-ell’, que j’ la tue !

Cela se passait pendant

Que Rich’pin lardait Soudan.

XII

Entre l’ reste de la bande :

L’ jeun’ Stevens et Kerbernhardt

À leur tour font du pétard ;

Vous d’vinez quell’ sarabande !

On n’a r’trouvé que l’ lend’main

Le couteau de Jean Rich’pin.

XIII

La moral’ de cette complainte

Est que tout ce grand fracas

Au livre ne nuira pas,

Mais à cell’ qui s’y trouv’ peinte.

Naïv’ment Sarah Bernhardt

S’est prise à son traquenard.

Jules Jouy.

VII.
Extraits de la presse

Procès-verbaux

À la suite de l’article intitulé : Un crime de librairie, qui a paru dans le numéro des Grimaces du 15 décembre 1883, M. Bonnetain, se jugeant offensé, a chargé le prince Bojidar Karageorgevitch et M. le marquis de Talleyrand-Périgord d’aller demander à M. Octave Mirbeau, auteur du l’article, une rétractation ou une réparation par les armes.

M. Mirbeau a prié deux de ses amis de faire savoir qu’il refusait toute espèce de satisfaction si les mandataires de M. Bonnetain n’étaient pas en mesure d’affirmer sur l’honneur que leur client n’avait eu aucune part de collaboration dans le livre de Mme Marie Colombier.

Le prince Bojidar Karageorgevitch et M. le marquis de Talleyrand-Périgord, après avoir consulté M. Bonnetain, se sont portés garants de la parole d’honneur de ce dernier, affirmant qu’il n’avait pas collaboré au livre de Mme Marie Colombier.

En conséquence de quoi, M. Octave Mirbeau a consenti à accorder une réparation par les armes à M. Bonnetain.

Les conditions suivantes ont été arrêtées :

L’arme choisie est l’épée de combat, avec le gant de ville à volonté. Le combat ne cessera que lorsque l’un des deux adversaires sera dans l’impossibilité de continuer, constatée par les médecins.

Paris, le 17 décembre 1883.

Pour M. Bonnetain :
Prince Karageorgevitch,
Marquis de Talleyrand-Périgord.
Pour M. Mirbeau :
Paul Hervieu,
E. Grosclaude.

En conformité du procès-verbal qui précède, la rencontre a eu lieu hier, à onze heures du matin.

M. L. Gregori remplaçait comme témoin M. E. Grosclaude, empêché, à la dernière heure, par raison majeure.

À la première passe, M. Bonnetain, légèrement atteint à l’avant bras ; a demandé à continuer le combat.

À la quatrième reprise, N. Bonnetain a reçu au bras une deuxième blessure qui, de l’avis formel des médecins, a rendu la continuation du combat impossible.

Paris, le 18 décembre 1883.

Pour M. Bonnetain :
Prince Karageorgevitch,
Marquis de Talleyrand-Périgord.
Pour M. Mirbeau :
Paul Hervieu,
L. Gregori.

À la suite de la scène de la rue de Thann, M. Jehan Soudan, ayant envoyé à M. Richepin deux de ses amis, a reçu d’eux la lettre suivante :

Paris, le 19 décembre 1883.

Mon cher ami,

Tu nous a chargés d’obtenir de M. Richepin une réparation par les armes des violences auxquelles il s’était livré sur toi chez une dame où tu étais en visite.

Nous nous sommes présenté aujourd’hui, à quatre heures, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où nous savions trouver M. Richepin.

Après lui avoir fait passer nos cartes avec la mention : De la part de M. Jehan Soudan, nous avons été introduits auprès de lui, et ce n’est pas sans étonnement que nous nous sommes trouvé en présence de trois personnages dont un parent de Mme Sarah Bernhardt ; nous n’insisterons pas sur ce que le procédé avait d’incorrect.

Nous avons exposé à M. Richepin l’objet de notre visite. Il a répondu, sans hésiter, qu’il refusait une réparation non motivée ; basant son refus sur ce qu’il se serait simplement jeté au devant de toi, alors que tu voulais arrêter Mme Sarah Bernhardt et l’empêcher d’atteindre Mme Marie Colombier.

Je n’ai accompagné, a-t-il dit, Mme Sarah Bernhardt et ses deux parents que pour le cas où des personnes étrangères se trouveraient chez Mme Marie Colombier et pourraient lui prêter aide. Je ne connais M. Jehan Soudan que très superficiellement, pour l’avoir rencontré avec des amis, et n’ai contre lui aucun motif d’animosité personnelle.

Nous lui fîmes remarquer que tu portais au poignet les traces d’une pointe de couteau ; il persista cependant à affirmer qu’il ne s’était livré sur toi à aucune voie de fait.

Il nous offrit de nous en donner par écrit une déclaration qu’il commença même à rédiger, quand, après avoir réfléchi, il s’interrompit tout à coup : Non, dit-il, je trouve même inutile d’écrire ! et il déchira la lettre.

— Vous refusez alors, monsieur, de constituer des témoins ?

— Absolument.

L’interprétation donnée par M. Richepin à l’agression dont tu as été victime mettait fin à notre entretien et, sans insister davantage, nous nous sommes retiré.

Nous considérons donc, mon cher ami, notre mission comme terminée, nous tenant à ta disposition.

F. de Geslin.
Paul Talbotier.

Au reçu de cette lettre, M. Jehan Soudan a répondu à MM. F. de Geslin et Talbotier :

Paris, 19 décembre 1883.

Mes chers amis,

J’ai vu hier M. Jean Richepin lâche envers une femme, vous l’avez trouvé lâche aujourd’hui avec un homme. C’est logique.

À vous, et merci.

Jehan Soudan.

Il va sans dire que nous ne prétendons pas ici reproduire tous les récits et commentaires auxquels a donné lieu l’affaire Colombier-Bernhardt ; ce serait la matière de trois volumes comme Sarah Barnum.

Nous nous contentons de donner, comme complément naturel de cette brochure, les extraits les plus intéressants de la presse parisienne, départementale et étrangère, — ces deux dernières n’ayant fait, en général, que recopier ou traduire les notes et les appréciations des divers journaux de Paris.

[Les articles complets sont reproduits dans le dossier Accueil critique.]

Maurice Ordonneau
Le Clairon, 20 décembre 1883

Un scandale. — Hier soir, la rue de Bondy, d’ordinaire si calme et si paisible, était mise en émoi par un incident qui eût pu avoir les plus funestes conséquences. […]

[L’article humoristique imagine les représailles de Marie Colombier faisant irruption dans le théâtre de Sarah Bernhardt armée d’une mitrailleuse.]

Albert Wolff
Le Figaro, 20 décembre 1883

Certes, Sarah Bernhardt eût mieux fait de rester chez elle, de s’envelopper dans sa dignité de grande artiste et de laisser le dédain public faire justice d’un livre abominable. Mais on ne peut pas demander, à une femme déjà atteinte de névrose et surexcitée encore par les dernières répétitions d’une création importante de conserver le sang-froid.

Maintenant le mal est fait ; le volume dont personne n’avait parlé se vend ; c’est Sarah qui l’aura voulu ainsi ; la colère est toujours mauvaise conseillère.

Félicien Champsaur
Le Réveil, 21 décembre 1883

[…] Mlle Colombier a-t-elle eu si grand tort de publier ce mauvais livre : Sarah Barnum ?

La question est délicate. Le journaliste qui s’occuperait de la vie privée de Mlle Bartet, de Mlle Baretta, à présent Mme Vorms, manquerait de goût ; il n’a à s’inquiéter de ces jeunes femmes que comme artistes.

En est-il ainsi de Sarah Bernhardt et de Léa d’Asco ?

Elles se sont trop ouvertes au public pour avoir encore une vie privée. Quand on veut trop grandir par la réclame, on risque d’en mourir.

Sarah Bernhardt et Léa d’Asco ne sont plus derrière un mur ; elles sont au pied.

Le mieux est de ne pas marcher dessus.

Boisroger
Tambour battant

À moins d’apprécier Sarah Barnum au point de vue uniquement littéraire ce qui n’est guère possible à cause de la brutalité de l’allusion directe, dessinée ou écrite, qui emplit tout le volume, de la couverture à la dernière ligne, il faudrait alors convenir que c’est un roman d’allure ordinaire, pas plus cynique que la plupart de ceux qui s’impriment chaque mois, composé d’après un procédé artistique pas trop maladroit où se mêle l’aisance des anciens conteurs avec la nervosité immédiate de la nouvelle école, le tout soudé avec un art hésitant.

L’habileté pour Mme Sarah Bernhardt aurait consisté à montrer une crânerie fantasque qui n’aurait surpris personne chez elle et à adresser ses remerciements à Mlle Marie Colombier. Après quoi, les rieurs auraient été du côté de la tragédienne, il se serait vendu 500 exemplaires de Sarah Barnum : il s’en vendra 50.000 et voilà tout.

Mme Sarah Bernhardt est-elle sûre d’avoir un seul ami sincère dans sa familiarité ? En supporterait-elle un ? Ceci la regarde et je n’insiste pas.

Félix Vertan
La Presse, 22 décembre 1883

Ce livre, disent les nobles protecteurs de danseuses et d’écuyères, a reculé les bornes de la licence. Car la licence, vous le savez, a des limites très nettement marquées en rouge et en bleu sur une carte spéciale dressée par Escobar, d’après le plan primitif de Loyola.

[…]

Insensiblement le désert va se faire autour de Sarah, et cette âme de la sécheresse ne voudra plus répondre qu’au nom de… Sahara.

Charles Gérard
L’Opinion

On vient nous parler de vie privée. Vous nous la baillez belle avec votre vie privée ! Je voudrais bien savoir qui, si ce n’est Mme Sarah Bernhardt, a rendu sa vie outrageusement publique, a ouvert à deux battants son salon, son atelier, son cabinet de toilette, voire son alcôve. Qui nous a tympanisés avec cette assourdissante réclame, ces éclats enragés de humbug [charlatanisme avec fracas] redisant tous les jours, sur tous les tons, à l’univers ahuri, le nom de la grande tragédienne, ses talents multiples, ses innombrables travaux, ses excentricités, ses dettes, ses coups de tête et ses toquades ? Pendant quelque dix ans cette maniaque du vacarme s’est livrée au raccrochage effronté de la curiosité publique. Elle ne changeait pas de favori ou de costume sans que les deux hémisphères connussent incontinent ce saut de la girouette qui lui sert de tête. Elle ne créait pas un rôle nouveau sans que nous eussions à subir les écœurantes tartines de quatre colonnes sur sa garde robe au grand complet, depuis les corsages et les ceintures, jusqu’aux bas et aux jarretières. Rappelez-vous ces papotages de couturières, l’an dernier, autour de Fedora ! Et les racontars sur le fameux cercueil ! Et les potins sur le mariage à Gretna-Green ! Le tout — il faut bien le dire — avec la complicité morale et matérielle de cette presse boulevardière qui s’est attelée aux cotillons de l’actrice pour l’honneur de rincer sa cuvette.

Ça, une vie privée ! Essayez donc de le répéter sans rire.

Jean de Nivelle
Le Soleil, 20 décembre 1883

Il y a longtemps qu’on n’avait entendu parler d’une échauffourée de cette sorte, et nous commencions tous à nous ennuyer. Pour moi, je me demandais ce qu’étaient devenus ces beaux jours d’activité fébrile où, du matin au soir, le nom de la grande artiste était sur toutes les lèvres et où elle n’avait qu’à paraître pour exciter le plus ardent enthousiasme.

Je ne dis pas que ce soit fini, mais ça s’en va petit à petit. Ce bon public est un gros bon enfant qui se laisse faire, mais qui finit par se lasser quand on lui sert toujours le même repas, les mêmes plats et les mêmes sauces.

Félix Vertan
Le Moniteur universel, 20 décembre 1883

[…] Moralité : Ce livre de Mme Marie Colombier avait disparu hier de toutes les devantures de librairies. Les libraires répondaient aux clients d’un ton mystérieux que l’édition était épuisée, mais d’un autre côté le volume faisait prime et se vendait sous le manteau de la cheminée à des prix fort élevés.

Camille Delaville
L’Opinion nationale, 18 décembre 1883

[…] Sarah Barnum est écrit à seule fin de nous faire savoir que Sarah Bernhardt a, dès sa première jeunesse, négligé d’entretenir dans sa cuisine et dans sa chambre à coucher le feu des vestales, ce dont nous nous étions bien un peu douté déjà, n’est-ce pas ?

Personne n’a moins caché sa vie privée que la grande artiste : de façon que ce qui se publie sous le couvert d’une ennemie intime, jadis amie dévouée, n’apprend rien à personne, pas plus que le récit de ses dèches successives, ou son mariage. Tout cela est du domaine public.

Jean Valjean
La Bataille

Sarah Bernhardt, lasse de poursuivre son insaisissable ennemie abandonne à la concierge une cravache en lui disant : Vous remettrez à Mlle Colombier cette cravache que je lui laisse comme souvenir ; elle m’a été donnée par le maréchal Canrohert.

Le procédé est bizarre ; il n’est pas d’usage de laisser exprès sa canne chez celui qu’on a voulu rouer de coups. Mais ne chicanons point. L’étrange comédienne est unique en ses fantaisies. Mlle Colombier prétend ne pas avoir trouvé de cravache chez elle, mais, l’eut-elle trouvée, qu’elle n’eût pas été affectée. Si Sarah a fait une niche à quelqu’un, ce n’est pas à son ennemie, c’est au maréchal Canrobert.

Comment celui qu’Albert Wolff appelle un noble guerrier fit-il à la nerveuse comédienne un présent si cavalier ? Il ne l’acheta pas, j’imagine, de propos délibéré ? Il entra sans doute chez elle comme Louis XIV au Parlement, botté, en tenue de chasse, cravache à la main, en disant : Le maître, c’est moi ! Et il fut menaçant grossier, terrible, brutal.

Il s’écria, en roulant des yeux féroces : Si l’on me résiste, Rrrran !

Jean des Gaules
Le National, 21 décembre 1883

Que de monde en branle ! […]

Récapitulons : seize personnages.

Matériel de guerre : Les épées de combat de MM. Mirbeau et Bonnetain (elles ont malheureusement servi). La canne de M. Maurice Bernhardt (n’a pas servi). Le poignard de Mme Sarah Bernhardt (a servi contre des costumes). La cravache du maréchal Canrobert (a diablement servi dans les mains de la divine Sarah). Le couteau de cuisine de M. Jean Richepin, n’a heureusement pas servi).

La cause : Mémoires de Sarah Barnum, par Marie Colombier, avec une préface de M. Paul Bonnetain.

Jehan Soudan
L’État

Le moyen de passer devant ces grandes ruines parisiennes sans un mot d’oraison funèbre ! La circonstance qu’on a été témoin oculaire et que l’on connaît la question n’est pas suffisante raison de se taire.

Pendant huit jours encore les Français de Paris et des départements vont être partagés en deux camps hostiles. Bernhardhistes et Colombistes, comme à Lilliput les petits-boutiens et les gros-boutiens. Même, le rude assaut de la citadelle de Son-Tay, par la légion étrangère, pâlit devant l’attaque du salon de Colombier par la tribu des Bernhardt-Sahib.

Le Herald de New York s’est fait télégraphier des articles de 6.000 lignes sur l’incident.

Le Kronprinz au Vatican n’en a reçu que 224.

Il faut donc parler de cette scène ultra parisienne comme dit si exactement notre confrère le Clairon.

Scène est bien le mot…

Si du moins, le drame au théâtre, disait un homme d’esprit, était un triomphe pour l’auteur, le rôle de l’artiste une création originale et digne d’admiration ! Certes, oui, dans ce cas, les fumées de la louange publique dissimulaient à tous les yeux la lourde gaffe de la veille. Mais la pièce est un four magistral, cruellement souligné par l’effort désespéré tenté à la dernière heure dans les journaux amis. Le panégyrique ampoulé du Courriériste parisien — ah ! ça, que venait faire Wolff dans celle histoire de femme ? — prédisant un succès, sollicitant une ovation, transforme en déroute la chute et rend plus glaciale la réception froide que le public a faite à l’œuvre et à l’artiste toquée. Les cent bouches de la Renommée qu’on a fait parler ne servent plus dès lors qu’à trompetter votre désastre, et les six-mille lignes du Herald, les dépêches aux feuilles de Londres, sont autant de coups de pioche dans l’édifice d’une réputation artistique coûteusement élevée par des réclames à la Barnum…

Pauvre ex-grande artiste, pour laquelle on se sent, malgré tout, pris de pitié ! Pauvre poète qu’on voit avec peine détruire en un instant le laborieux travail des premières années de luttes !

Mermeix
Le Gaulois, 21 décembre 1883

Avant le scandale, on avait fait de Sarah Barnum un tirage de dix mille. En trois jours, Paris a acheté ces dix-mille volumes. La maison Marpon, qui s’était faite l’éditeur anonyme du livre, ne s’était jamais trouvée à pareille fête.

[…]

Et qui a fait autour de la diffamation toute cette publicité ? La diffamée, la victime.

L’Éclat de rire

Fabliau

Sarah, de son honneur voulant laver la tache,

Pour punir Colombier, la cingla sans pitié,

Et, comme souvenir, lui laissa sa cravache.

Moralité

Les petits cadeaux entretiennent l’amitié.

Dans les couloirs, nous côtoyons Mme Sarah Bernhardt donnant le bras à Mlle Marie Colombier et M. Jean Richepin s’entretenant amicalement avec M. Jehan Soudan, pendant que M. P. Bonnetain se promène bras dessus bras dessous avec M. Octave Mirbeau.

On a été très étonné de voir tous ces personnages d’un drame récent et retentissant être au mieux.

D’après un de nos amis bien informé, voici le mot de l’énigme : Mme Sarah Bernhardt était associée avec Mlle Marie Colombier pour la vente de son livre : Les mémoires de Sarah Barnum. Voyant que cette vente ne marchait pas bien, elle a voulu faire un peu de réclame au livre de son amie, et elle a inventé toutes les scènes de violence racontées par les journaux à court de copie.

Léon Chapron
L’Événement, 31 décembre 1883

L’inopportune apparition de Richepin nous a plongés dans une indicible stupeur. Quoi ! Richepin, couteau de cuisine ou non, se mêlant à cette tragi-comédie ! Qu’allait-il faire en cette galère, bonté du ciel ? […]

Alexandre Hepp
Le Voltaire, 30 décembre 1883

Pour moi, je n’assiste pas sans chagrine humeur à cette pot-bouille de la Porte-Saint-Martin. Richepin, dans cette maison, n’est plus le poète qui remet son œuvre, la livre en toute fierté et disparaît tandis qu’elle vit son destin : il est dans la coulisse, suivant la robe son interprète, soumis — associé.

[…]

Les cercueils de l’Ensorcelée, c’était bien ; les excentricités, c’était permis. Je ne veux pas refaire le procès de son existence bizarre tout au long, on le sait de trop… Mais, cette fois, j’ai le droit de crier haut : car ce n’est plus un indifférent, un inutile qu’elle agrippe, c’est un poète, un avenir, qu’elle nous prend et qu’elle nous perd…

La Cravache, 29 décembre 1883

Décidément, on a eu raison d’appeler Sarah Bernhardt une grande toquée. Aucune femme, dans ces dix dernières années, n’a fait autant parler d’elle que cette remarquable artiste, si bien douée pour le théâtre, mais manquant absolument d’équilibre dans ses actes au dehors, et prenant un malin plaisir à occuper l’opinion public de ses faits et gestes…

[…]

Le résultat a été tout entier au bénéfice de Mlle Colombier dont le livre s’arrache ; et les amours de Sarah et ses aventures sont données en pâture à la foule imbécile qui adore les histoires pimentées et qui s’esclaffera sur les scènes de la vie privée de Mlle Bernhardt, qu’elle ignorerait complètement si cette dernière était restée tranquille et n’avait pas, par un acte ridicule, appelé l’attention sur le livre de Mlle Colombier.

Perdican
L’Illustration, 29 décembre 1883

Pauvre maréchal Canrobert ! Depuis quinze jours environ, depuis que son nom a été mêlé à l’aventure, il ne sait où donner de la tête…

La Bavarde

Le plus sage parti qu’avait Sarah, lors de l’apparition de ce volume, c’était de le lire sans broncher.

C’eut été trop simple pour cette femme qui ne peut voir un mouchoir sans le déchirer. Elle entrevit du tapage et dit : Bonne affaire ! La grande tragédienne aime le bruit plus que personne et mourrait infailliblement si l’on était huit jours sans parler d’elle. Après avoir longuement considéré la gravure, où elle est représentée faisant vibrer la peau d’âne de la Renommée, elle fit quérir son fils et d’un geste cornélien, le congédia :

… Va, cours, vole, et nous venge !

Maurice Bernhardt a dit à Marie Colombier : Vous êtes une fille !Vous êtes le fils de Sarah a répondu l’autre. Toute l’historiette tient dans ces deux lignes. Après avoir accroché à un clou quelconque le peplum de Melpomène, après avoir laissé la voix d’or dans l’antichambre et les bas bleus dans l’alcôve, que faut-il adorer ou brûler : Sarah ou Marie Colombier ?

Le petit drame de la rue de Thann est la bouffonnerie la plus exhilarante qu’on puisse imaginer. Sarah voulant tuer son ancienne amie, comédie ! Fureur de papier soie qu’un souffle éteint et qui ranime le feu des vieilles amitiés. Kerbernhardt gesticulant ; le petit Stevens que son papa emmène par l’oreille, s’entêtant à crier : Les misérables ! Maurice s’acquittant de sa tâche en appelant Colombier : Fille ! — comédie !

Comme on sent que tous ces gens qui rugissent comme des fauves s’esclaffent intérieurement de leur équipée en se gaudissant de ce gros badaud, balourd et naïf, qui s’appelle le public !

Un comparse que je trouve très déplacé dans cette tragico-bouffo-grotesco-dramatico-comédie, c’est Jean Richepin. Richepin tombant, un couteau de cuisine à la main, au milieu de l’encharibottement général, me paraît d’un burlesque à nul autre pareil.

L’imbroglio est parfait. Il était impossible de rien inventer de plus énormément désopilant comme farce de Noël.

Jules de Marthold
Revue du monde musical et dramatique

Nana, pas Tippo, Nana Sahib ; Pas Nana-Zoia, Nana-Richepin. Pas Nana-Coupeau, Nana la Glu.

La Glu ! Je crois bien ! C’est Sarah. — Pas Sarah-Colombine, ni Sarah-Colombier, — c’est Sarah, pour la nommer par son nom, c’est Sarah Bernhardt qui joue la pièce.

Djamma-Bernhard !

Et elle, Elle ! c’est le succès.

Après la Glu-Réjane, après la gouge-réalisme, la Phèdre Indienne, nouvelle Zaïre d’un nouvel Orosmane.

Orosmane, l’Othello normal.

… Vous parler des décors, à quoi bon, rien de tout ce que je pourrais écrire ne vous les montrerait, non plus que les costumes étranges et captivants de cette Sarah qui possède une assez riche meute pour couper tous les matins sa petite queue.

Oh ! Alcibiade ! Tu me fais de la peine !

Les Grimaces, 22 décembre 1883

Air de la Famille Bidard.

Mèr’ Bernhardt

Le fils Bernhardt,

Rich’pin-Bernhardt,

Et Ker-Bernhardt !

Sont-ils braillards

Sont-ils braillards

Sont-ils braillards

Tous ces Bernhardts !

Le Petit Nancéen

À propos de Sarah Bernhardt, mon rédacteur en chef, qui revient de Paris, me raconte un incident curieux de la visite de la grande tragédienne à Marie Colombier.

Dans le steeple-chase échevelé auquel se livraient Sarah Bernhardt et Colombier à travers les chambres et les étages, cette dernière, qui avait un peu d’avance, se jeta dans un cabinet dont elle poussa vivement la porte.

Malheureusement pour elle, Sarah Bernhardt avait engagé la lame de son poignard entre les deux battants. La porte n’avait pu se fermer entièrement. Une mince fissure laissait un jour étroit.

Sarah Bernhardt, sentant son ennemie de l’autre côté de la porte, essaya de passer au moins sa cravache par la fente, pour l’atteindre une fois de plus. Peine inutile, l’espace était trop petit. Sarah n’hésita pas ; elle laissa sa cravache et s’engagea dans la fissure, qui lui livra passage sans difficulté. De l’autre côté, la poursuite recommença.

Le Petit Lyonnais

Cela ne pouvait pas durer. Voilà bien trois mois qu’on n’en avait plus parlé, et il fallait à tous prix, éveiller l’attention des Parisiens qui, se détournant d’elle, de ses créations, de ses créanciers et de crève-cœur conjugaux, s’égarait justement depuis une semaine sur son ex-seigneur et maître, M. Damala, dont la rentrée au Gymnase est l’évènement du jour. L’occasion s’est enfin présentée, et comme elle n’est pas femme à négliger une bonne aubaine, Sarah l’a aussitôt saisie.

Enfin, voilà du bruit pour huit jours autour de son nom : Sarah doit être satisfaite.

La Normandie

Ce serait perdre son temps que de s’efforcer de persuader à Sarah qu’il est toujours mauvais de se faire justice soi-même, et qu’elle eût mieux fait de dédaigner ces infamies. La grande toquée, comme elle se laisse appeler volontiers, n’a pas réfléchi qu’elle allait faire à ce livre une réclame monstre. Elle s’y connaît, cependant !

La Gironde

La chose que je m’explique le moins, c’est la date choisie par Mme Sarah Bernhardt pour se venger à son tour. Le livre de son ennemie trop intime a paru depuis plus de huit jours, et c’est hier seulement que la célèbre comédienne a éprouvé le besoin d’aller poignarder, arquebuser, ou tout au moins cravacher l’authoress.

Le Progrès de Lyon

On s’est battu. M. Bonnetain a été blessé… après quoi Sarah Bernhardt est entré en danse, suivie de son porte-queue ordinaire M. Jean Richepin.

Car avec Sarah Bernhardt il est convenu que tout doit avoir une fin dramatique ou tragique. Le jour où elle se résignera à se comporter comme le commun des mortels ce sera fini d’elle : elle sera morte et enterrée. Ne fallait-il pas une bonne réclame à Nana-Sahib.

L’Abeille de la Creuse

Mlle Marie Colombier qui vient de s’illustrer d’une si singulière façon en publiant un volume intitulé Sarah Barnum appartient par sa naissance à notre département. Mlle Colombier est d’Auzances.

Daily Telegraph

Mme Sarah Bernhardt ne se tient jamais complètement éloignée des regards du public ; jamais elle ne laisse passer un temps un peu long, sans frapper quelque coup de tam-tam destiné à rappeler l’attention sur elle. Son dernier éclat, est l’invasion armée qu’elle a faite de l’appartement de Marie Colombier.

Le motif avoué de cette agression était l’apparition du dernier livre de Mlle Colombier, Sarah Barnum, dans lequel l’auteur semble avoir fait plus d’une allusion très brutale aux divers incidents de la carrière si accidentée de Mme Sarah Bernhardt.

Les parisiens sceptiques ont souris en remarquant le jour choisi par Mme Sarah Bernhardt pour ce nouveau scandale : l’avant veille du jour, où devait être joué Nana-Sahib, la nouvelle pièce de M. Jean Richepin, auteur de la Glu. Accompagnée de Maurice Bernhardt, de Jean Richepin, qui brandissait un couteau indien, la comédienne elle-même agitant une cravache, appuyée par N. Kerbernhardt son cousin, Sarah est venue attaquer son ennemie dans sa propre maison. La présence d’un journaliste parisien, M. Jehan Soudan, qui s’est opposé aux envahisseurs, et un heureux hasard qui a fourni une cachette à Marie Colombier, ont empêchée des flots de sang d’être versés pour l’honneur de la grande artiste. Mme Sarah Bernhardt a dû se retirer sans assouvir sa vengeance, ayant bien rendu ridicules ses amis et ses parents. La pièce de Nana-Sahib n’a pas eu plus de succès pour cela, au contraire, et Sarah Barnum, le livre de Marie Colombier, va rapporter une fortune à son auteur.

Morning News

Nana-Sahib, une chute. — Sarah Bernhardt froidement accueillie. — L’ovation demandée par l’article de M. Wolff, refusée à l’artiste.

On a maintenant le mot de l’énigme. L’agression commise par Mme Sarah Bernhardt sur l’appartement de Mlle Colombier, est expliquée, ainsi que les armes diverses employées par elle et ses parents, pour faire l’assaut de la maison ennemie. Depuis un mois la tragédienne répétait avec son poète ordinaire, M. Richepin, un drame noir dans lequel une demi douzaine de personnes périssaient par le couteau ou le feu. La pièce jouée hier n’a pas eu grand succès.

Gazette de Roumanie

Pour rassurer les âmes sensibles, je vais commettre une indiscrétion et m’exposer peut-être à de cruelles vengeances féminines. Mais il m’en coûterait trop de laisser les Bernhardistes en proie au cauchemar de deux ruisseaux de sang coulant entre soie et satin sur la délicate poitrine de la nouvelle chevalière, Marie Colombier qui a — comme l’univers le sait — accompagné Sarah Bernhardt dans la tournée d’Amérique, assure, en bonne petite camarade, que la vaillante tragédienne s’est fait du corsage capitonné une douce habitude et comme une seconde nature, si j’ose m’exprimer ainsi. Quand elle a revêtu le grand harnais de théâtre, elle prend un premier mouchoir de batiste et l’insinue délicatement à cette même place que Tartufe trouve si offensante pour le regard dans les appas de Dorine. Elle en prend un second, elle en prend un troisième… La douzaine étant épuisée, l’orbe est parfait, l’illusion est complète. Seulement, ce n’est plus une poitrine : c’est un trousseau…

Je laisse à l’ex-grande amie de Sarah Bernhardt la responsabilité de ce racontar ; mais je recommande l’explication aux Bernhardistes.

Tout est bien si le roi de Norvège a piqué sur le trousseau.

American Register

On se souvient à Paris d’avoir lu, il y a quelques mois, dans le Temps [du 30 mars 1883], un intéressant article où M. Jules Claretie faisait allusion à la publication d’un volume intitulé : Les Mémoires de Sarah Bernhardt, par elle-même. L’ouvrage était annoncé comme devant paraître au commencement de novembre. Cependant personne, jusqu’à présent, n’a entendu parler de la mise en vente de ce livre. Il n’y a rien de bien surprenant à cela, si l’on considère les nombreuses occupations qui encombrent les jours et les nuits de l’infatigable Frou-Frou, et comme actrice et comme femme : rôles à répéter, scènes à jouer — au théâtre comme chez elle, — peinture, sculpture, visites, courses dans les magasins ; et s’habiller ! et se déshabiller ! On comprend qu’il ne doive rester que fort peu de temps à Sarah pour tenir un journal destiné au public…

Quelque avance qu’ait prise la divine Sarah pour cette affaire, celui ou celle qui se mêlera d’écrire ses mémoires arrivera bon dernier maintenant ; car tous les flâneurs parisiens peuvent voir aux vitrines des libraires un joli volume récemment édité, sous la signature de Marie Colombier, dont le Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, le Carnet d’une Parisienne et le Pistolet de la petite baronne ont déjà fait tant de bruit dans certains cercles de la société mondaine et littéraire.

L’ex-camarade de Sarah au Conservatoire, à l’Odéon, et plus récemment dans la tournée d’Amérique, dit en toutes lettres que son nouveau livre est un simple roman, où elle a eu l’intention de dépeindre l’étoile, et non particulièrement certaine étoile.

Voilà qui est très bien ; mais les Parisiens savent de quoi il retourne. Quand M. de Goncourt a écrit la Faustin, il n’a pas manqué d’affirmer la même chose : et tous les sceptiques de rire.

Et quand on voit sur la couverture de Sarah Barnum l’amusante caricature dessinée par Willette, et qui ressemble de façon si frappante à la belle Sarah, la dénégation de Marie Colombier parait plutôt un comble d’ironie qu’autre chose.

L’État

Et, pour finir sur une note gaie :

Propos du boulevard.

— Pourquoi donc Jehan Soudan écrit-il son prénom avec une h, tandis que Jean Richepin n’en met pas dans le sien ?

— C’est que Richepin porte la sienne à la main.

Notes

  1. [1]

    Marie Defresne, ancienne actrice de l’Odéon, avait signé un engagement avec Maurice Bernhardt qui d’acquérir le théâtre de la Porte-Saint-Martin (avril 1883), et qui était déjà directeur du théâtre de l’Ambigu (depuis août 1882, dans les faits administré par l’imprésario Émile Simon). Pot-Bouille (de William Busnach, d’après Émile Zola) est la pièce qu’on venait de créer à l’Ambigu le 13 décembre 1883.

  2. [2]

    Le maréchal Canrobert, d’après l’article de Jehan Valter dans le Figaro du 19 décembre 1883.

  3. [3]

    Maurice Bernhardt était directeur de l’Ambigu (voir la note 1).

  4. [4]

    Nana-Sahib, drame de Jean Richepin avec Léon Marais et Sarah Bernhardt, avait été créé le 19 décembre 1883 à la Porte-Saint-Martin. Le 25, Marais fatigué était remplacé dans l’urgence par Jean Richepin (qui pour sauver sa pièce faisait ses débuts sur scène ). Le 22 janvier, Richepin, fatigué à son tour, contraint le théâtre à annuler la représentation. La pièce fut retirée pour ne plus reparaître ; elle n’aura duré qu’un mois.

  5. [5]

    Le pianiste Charles de Bériot, fils du violoniste Charles-Auguste de Bériot et de la Malibran — la plus grande cantatrice de son temps — à qui Alfred de Musset dédia des stances bouleversées.

  6. [6]

    Première le 25 mars 1864.

  7. [7]

    Premières les 15 avril 1865 (Les Enfants de la louve) et 13 juillet 1865 (Paradis perdu). Le 21 août 1864 elle créait aussi le rôle de Suzanne de Valgeneuse dans les Mohicans de Paris d’Alexandre Dumas.

  8. [8]

    Première le 15 janvier 1870 (au théâtre des Menus-Plaisirs).

  9. [9]

    Première le 25 février 1870.

  10. [10]

    Première le 15 novembre 1871.

  11. [11]

    Première le 11 septembre 1872.

  12. [12]

    Première le 9 septembre 1881 (au théâtre de la Comédie Parisienne).

  13. [13]

    Il s’agit probablement d’une allusion à la biographie de Sarah Bernhardt par Francisque Sarcey, parue dans le XIXe siècle du 30 mai 1876 :

    J’ai promis de m’abstenir rigoureusement, dans ces biographies, de ce qui touche à la vie privée. Il m’est permis cependant, je crois, d’en toucher d’une main légère ce qui est tombé en quelque sorte dans le domaine public.

  14. [14]

    Paru en avril 1882 chez les éditeurs Marpon et Flammarion.

  15. [15]

    Paru en mars 1883, toujours chez Marpon et Flammarion, préface d’Armand Silvestre.

  16. [16]

    En janvier 1883, chez l’éditeur belge Henry Kistemaeckers.

  17. [17]

    Son article Un crime de librairie dans les Grimaces du 15 décembre 1883. (Lire dans le dossier).

  18. [18]

    Dans un article paru en première page du Figaro du 20 décembre 1883. (Lire dans le dossier).

  19. [19]

    Jean Richepin, auteur de la pièce Nana-Sahib (première le 19 décembre 1883), était alors l’amant de Sarah Bernhardt.

  20. [20]

    Droit de réponse de Marie Colombier publié en première page du Figaro du 21 décembre 1883 (au lendemain de l’article d’Albert Wolff). (Lire dans le dossier).

  21. [21]

    Jacques Cujas (1522-1590) et le comte Bigot de Préameneu (1747-1825) deux éminents juristes.

  22. [22]

    En première page du Figaro du 26 octobre 1882.

  23. [23]

    Poème de Jean Richepin publié dans la Chanson des gueux en 1876 (chez Decaux), et retiré dans la réédition du recueil en 1881 (chez Maurice Dreyfous). Première strophe :

    Je suis le fils d’une gueuse

    Qui, dans ses désirs fougueuse

    Comptais ses maris par cents ;

    Si bien que les médisants

    M’appellent nœud de vipères,

    Enfant de trente-six pères

    Sans compter tous les passants.

  24. [24]

    Premier numéro le 21 juillet 1883.

  25. [25]

    Dans l’article Coquelin, Daudet et Cie de l’édition du 8 décembre 1883.

  26. [26]

    Le samedi 15 décembre 1883, c’est-à-dire le jour même de sa parution.

  27. [27]

  28. [28]

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