Biographie de dom Lucien David (1875-1955)
Dom Lucien David (1875-1955)
Par dom Gabriel Gontard (1892-1986).
Silencieusement, presque sans témoins, le lundi 2 mai 1955, vers 9 heures du matin, dom Lucien David cessait de vivre ici-bas. La veille encore, il était dans sa stalle, au chœur, pour le chant des Vêpres. Il remontait ensuite péniblement à sa cellule, appuyé au bras d’un frère. Puis il se mettait au lit et s’endormait pour ne plus se réveiller. Le lundi matin, l’infirmier le trouva dans un sommeil qui semblait inquiétant, Le Père Prieur, aussitôt averti, vint lui donner l’Extrême-Onction ; à peine eut-il le temps d’achever.
Une telle fin, si calme et d’apparence si obscure, était digne d’un homme qui avait tant voyagé, tant parlé, tant écrit, excité en des milieux divers une influence profonde, car il avait au fond de lui-même une humilité sincère, et le vrai désir de chercher Dieu
, comme dit saint Benoît, et de servir avec désintéressement l’Église et son prochain.

Au cours de sa longue vie de presque 80 ans — il était né à Paris, le 29 septembre 1875 — il a été surtout l’homme du chant grégorien, de la prière chantée, du chant qui prie. Cantare amantis est, disait saint Augustin : Qui aime chante.
Il citait volontiers cette parole qui était bien l’expression de sa propre pensée. Sa vocation musicale lui venait de na famille : son père, sa mère — élèves de Mathis Lussy1 pour le piano — ses frères, tous musiciens, avaient contribué à la faire naître et à la développer. Sa riche nature, son intelligence ouverte et prompte lui firent conquérir de grands succès au cours de ses études littéraires au Lycée Michelet, et jusqu’à la licence ès lettres qu’il obtint en 1896.
Dès cette date, ses désirs le portaient vers la vie monastique. Guidé par un prêtre à qui il garda toujours une profonde reconnaissance, M. l’Abbé Fortin, curé de Grainville-sur-Odon (Calvados), il entra en 1898 à l’abbaye de Saint-Wandrille2 et y fit profession le 8 octobre 1899.
La réalisation de son idéal religieux fixa dès lors sa vocation musicale, en même temps que son orientation spirituelle. La vie bénédictine, en effet, donne une place prépondérante à ce que saint Benoît appelle l’œuvre de Dieu, l’office divin, la prière liturgique qui ramène plusieurs fois par jour les moines au chœur pour offrir au Seigneur leurs supplications et leurs louanges.
Ce culte divin s’exprime par les textes bibliques ou tirés de la Tradition de l’Église, revêtus de mélodies au charme prenant, d’une profondeur et d’une suavité que l’accoutumance n’épuise pas, mais dont l’usage répété fait, au contraire, apprécier l’inépuisable richesse. Dom David était particulièrement capable de saisir la valeur musicale des mélodies grégoriennes, en même temps que la portée surnaturelle de la prière liturgique. C’est l’attrait de cette prière et de sa beauté qui l’avait amené à la vie bénédictine.
Cette vie exige aussi une formation doctrinale par l’étude de la philosophie et de la théologie. Après un début au monastère même, quelque peu troublé, il est vrai, par ce départ pour l’exil, à l’automne de 1901, à cause des lois de persécution qui frappèrent alors les religieux français, et les obligèrent à chercher un refuge en Belgique, le Père David fut envoyé, à la fin de 1902, au collège bénédictin international de Saint-Anselme, à Rome.
Bachelier en théologie en 1904, il aurait pu pousser plus loin ses études, mais un événement imprévu vint l’en détourner et fixer définitivement la ligne de sa vie.
L’abbé de Saint-Wandrille, le Révérendissime Dom Joseph Pothier3, venait d’être appelé à Rome par le Pape Pie X pour présider aux travaux de la restauration du chant grégorien et préparer, pour l’Église catholique, une édition officielle des livres contenant les chants de la messe et de l’office.
On sait quels étaient Les titres de dom Pothier à une telle mission : quand il était moine de Solesmes, il avait été chargé par son abbé, dom Guéranger4, de préparer, dès 1880, une nouvelle édition de livres de chœur pour son monastère. Comme la tradition grégorienne avait été fort maltraitée par les siècles précédents, on ne savait plus où la retrouver dans sa pureté primitive, ni comment ses exécuter ses mélodies, déformées comme à plaisir, surtout depuis la Renaissance. Dom Pothier s’était mis à l’ouvrage et avait véritablement ressuscité l’ancien chant liturgique de L’Église, en lui rendant sa ligne mélodique et son interprétation rythmique. Il s’était acquis ainsi une célébrité immense parmi ceux qu’intéressait le chant d’église et sa valeur esthétique. Parmi ceux-ci avait pris rang, de longue date, celui qui venait d’être promu au souverain pontificat sous le nom de Pie X. Dom Pothier avait donné à Solesmes une édition du Graduel romain, une de l’Antiphonaire romain, une de l’Antiphonaire monastique5, ainsi que de plusieurs recueils complémentaires et de nombreux propres
diocésains ou de congrégations religieuses.

Le Pape voulait que Le travail déjà accompli fut révisé, porté à la plus grande perfection possible et publié pour être mis en usage dans toute la chrétienté. Mais il voulait aussi que cette œuvre fut prête dans un assez court délai, et sans doute estimait-il que les livres publiés à Solesmes réalisaient une perfection assez grande, à laquelle il n’y aurait pas beaucoup à ajouter.
L’abbé de Saint-Wandrille vint donc se fixer à Rome pour une période qui devait durer huis ans et, dès le début, il trouva dans son moine étudiant à Saint-Anselme, le secrétaire dont il avait besoin pour mener à bien sa tâche. Mais dom David ne pouvait cumuler ces fonctions nouvelles avec la préparation d’une licence et d’un doctorat en théologie. Aussi bien, avait-il fini les études ordinaires, il pouvait se consacrer au rôle qui s’offrait à lui : il opta dans ce sens, avec l’agrément de son abbé.
Alors commence lui une période d’activité intense dans l’étude des manuscrits de chant, le choix des variantes, l’établissement de La ligne mélodique et du groupement des notes qui, dans le chant grégorien, fixe le rythme. Bien qu’il ne fut pas membre officiellement de La Commission pontificale présidée par dom Pothier, on peut affirmer qu’il y joua un rôle des plus importants en préparant souvent les décisions, et en exerçant une influence due à en compétence paléographique, à son sens musical, et aussi à sa promptitude de décision et à sa confiance en la cause qu’il servait.
Ce serait pourtant omettre une part de la vérité historique que de ne pas mentionner ici les controverses qui s’élevèrent alors entre les Grégorianistes. Si dom Pothier avait été moine de Solesmes, il avait aussi cessé de l’être pour devenir prieur de Ligugé, puis abbé de Saint-Wandrille. Mais une école grégorienne s’était formée à Solesmes, avec lui d’abord, puis sans lui, et cette école groupée autour de dom Mocquereau6 avait évolué dans un sens différent de celui où avançait dom Pothier et, avec lui, dom David. Sans entrer dans les menus détails de la discussion, on peut dire que deux problèmes recevaient, de part et d’autre, des solutions non concordantes : l’un strictement pratique au sujet de la méthode à employer pour la vraie restauration du chant grégorien primitif, l’autre relatif à la théorie du rythme.
D’après dom Mocquereau, l’inventaire des sources, leur étude objective, la comparaison entre elles, avant la fixation définitive — autant qu’elle pouvait l’être — de la leçon mélodique, exigeraient un travail d’environ cinquante ans. Du côté de dom Pothier, on estimait superflue une recherche aussi minutieuse, dès lors qu’on avait sous la main les manuscrits les plus anciens ; on acceptait aussi volontiers une certaine évolution des mélodies grégoriennes qui avaient bien pu, pensait-on, se déformer au cours des siècles, mais aussi se perfectionner. De plus, le Souverain Pontif semblait pressé de promulguer ses nouveaux livres : il fallait donc se hâter de les lui fournir. Pratiquement, l’Édition vaticane du Graduel et de l’Antiphonaire fut l’œuvre de dom Pothier, aidé de la Commission pontificale. De leur côté, dom Mocquereau et les siens poursuivirent leurs travaux à l’écart ; après cinquante ans, ils continuent. Il appartiendra à l’Histoire de discerner si le Pape eut raison de vouloir une rapide publication de ses livres, et si l’École de Solesmes fit bien de poursuivre ses recherches avec une inlassable persévérance.
L’autre problème était celui du rythme. On sait que le chant grégorien ignore la mesure au sens que la musique moderne donne à ce mot. Ses mélodies se déroulent selon un rythme fondé sur le groupement des sons, avec une souplesse et une liberté qui lui sont propres. On peut cependant analyser ce rythme avec une précision assez exigeante, ou refuser cette précision comme nuisible à la souplesse et à la liberté. Dom Mocquereau avait élaboré une rythmique précise et des signes graphiques pour la noter. Dom Pothier redoutait l’abus qu’on en pourrait faire et une certaine mécanisation du chant à laquelle arrivent, en effet, ceux qui appliquent la méthode solesmienne sans l’avoir comprise.
Pour dom David, la solution était simple et claire. Il jugeait archéologie
le soucis solesmien de retrouver, par une étude détaillée de tant de documents, la ligne mélodique qui charmait son oreille, telle qu’il la trouvait dans les livres publiés par dom Pothier, où dans les perfectionnements
de l’Édition vaticane. Quant à la question rythmique, il jugeait la méthode de dom Mocquereau systématique et contraire au véritable esprit du chant grégorien.
Armé de telles convictions, il se lança dans la bataille. Avec un désir sincère qu’on ne pourrait, sans injustice, lui contester de servir loyalement la vérité, il s’employa activement à dégager la Commission pontificale des influences solesmiennes. Il travailla avec un zèle et un dévouement intenses à seconder dom Pothier dans la direction de la Commission et, sans doute, n’eut-il pas toujours la tâche facile, car les collaborateurs de dom Pothier avaient parfois des appréciations bien divergentes, et le Révérendissime Président n’était pas du tout l’homme des controverses et des luttes. S’il lui est arrivé, dans sa vice, de sembler appartenir à ce qu’on pourrait appeler un parti, ce fut bien malgré lui, sous la pression des circonstances, ou pour ne pas peiner, en les contredisant, ses amis — vrais ou supposés — qui s’agitaient autour de lui. Que de fois dom David dut lui dire de ne pas se laisser faire
par ceux qui exploitaient sa bonhomie, et lutter contre un certain désintéressement du succès qui était un aspect de sa modestie.
On ne saurait passer sous silence la grande bienveillance que dom David trouva, en maintes circonstances, chez le Pape saint Pie X. Souvent il accompagna son Abbé aux audiences pontificales ; parfois il fut appelé seul auprès du Souverain Pontife, et put s’entretenir, avec lui, dans une sorte de familiarité dont il garda, jusqu’à la fin de sa vie, le précieux souvenir.
En 1908, dom David prit la direction de la Revue du Chant grégorien, fondée à Grenoble en 1892 et où dom Pothier publia de nombreux articles pleins de remarques judicieuses sur la composition des mélodies grégoriennes et leur exécution. Dom David y écrivit lui-même, jusqu’à la fin de cette revue, en 1939, des analyses grégoriennes, des études, des comptes rendus qui ont largement contribué à faire comprendre, à ses lecteurs, le vrai sens du chant grégorien, parure mélodique de la piété de l’Église.
Mais, plus encore qu’écrivain où rédacteur de sa revue, dom David était conférencier. Sa parole n’était pas éloquentes
. Parfois, il semblait chercher ses mots, et il s’exprimait en un langage sans apprêts, comme s’il se fut adressé, dans une conversation familière, à chacun de ses auditeurs. Mais il avait un tel don de susciter l’intérêt pour ce chant grégorien qu’il aimait si profondément et d’un amour si communicatif, qu’on ne lui résistait que bien rarement. Après un exposé de la pensée, il donnait des exemples en chantant lui-même telle ou telle pièce du répertoire grégorien. Il y mettait vraiment toute son âme, toute sa conviction, toute sa piété aussi, et l’on ne pouvait méconnaître que ce chant fut, d’abord, une prière. Il faisait aussi chanter son auditoire et c’était là, surtout, qu’il excellait. On l’a vu diriger des foules composées d’éléments qui s’ignoraient et obtenir rapidement, par la suggestion de quelques mots, de son regard et de son geste, un ensemble et un élan qui eussent semblé Le fruit d’une savante préparation.
C’est ainsi que dans les périodes libres que lui laissaient les vacances romaines, il se mit à parcourir la France, plus tard la Belgique, deux fois le Canada, appelé tant dans les paroisses que les communautés religieuses pour faire connaître le chant grégorien et en donner l’intelligence. Au moment où parurent le Graduel et l’Antiphonaire romains, en 1908 et 1912, la restauration grégorienne était encore bien peu avancée. Si, en quelques milieux, on y était initié, parfois, depuis longtemps, par l’action personnelle de dom Pothier, que de paroisses, que de séminaire où l’on considérait le chant grégorien comme inchantable, enlisé qu’on était dans la routine d’un chant dégénéré. Il y avait donc beaucoup à faire pour dissiper les préjugés, faire connaître et comprendre la vraie prière l’Église. Dom David fut, pendant plus de trente ans, l’infatigable apôtre de cette restauration.
À l’automne 1912, après avoir offert au Souverain Pontife le nouvel Antiphonaire, dom Pothier quitta définitivement Rome et rentra dans son abbaye. Celle-ci était en exil à Dongelberg, en Belgique. Dom David suivit son Abbé et, tout en faisant de nombreuses et fréquentes conférences là où on le demandait, il s’employa au service direct de son monastère pour lequel le grand problème était, à cette époque, celui d’un changement de résidence. La fin d’un bail qui ne pouvait être renouvelé obligeait les moines de Saint-Wandrille à chercher un nouveau refuge. Après maintes recherches, il fut décidé, en mars 1914, qu’on irait à Conques, dans les Ardennes belges, sur les rives de la Semoy. Il y avait là un ancien domaine de l’abbaye cistercienne d’Orval où subsistaient les vestiges d’un petit monastère, transformé en ferme. Aussitôt, par les soins de dom David qui avait reçu cette obédience, les aménagements indispensables sont faits, la communauté s’installe, et l’on se met à préparer le terrain pour la construction d’un monastère que La prolongation de l’exil rend nécessaire. Dom David dresse des plans et collabore avec un architecte, non sans s’échapper fréquemment pour ses conférences. En juillet 1914, il était au Congrès eucharistique de Lourdes, tandis que se préparait la guerre. Il n’eut même pas le temps de revenir à Conques, la mobilisation l’ayant atteint en route.
Il était sous-officier de réserve. Dès le début des hostilités, il est à Verdun. Son commandant ayant écrit sur sa fiche de service qu’on peut tout lui demander
, on lui confie le commandement d’un petit corps formé de volontaires, pendant plusieurs mois. Un ordre du jour de février 1916 dira plus tard sa manière :
Cette patrouille hardie, commandée par le sergent David, aujourd’hui sous-lieutenant à la 9e compagnie, est arrivée, par son activité et son audace, à faire baptiser ce bois, par les Allemands, du nom de
Bois de la mort.
Et ils renoncèrent, finalement, à y envoyer leurs patrouilles.
Blessé en Argonne par des éclats de grenade, il quitta le front et se voit maintenu à l’arrière pour un service d’instructeur, avec le grade de lieutenant. Il profite alors des moments libres pour reprendre son apostolat grégorien, fondant, ici où là, une schola, faisant chanter ses soldats, toujours possédé par son amour communicatif de la prière liturgique.
Sa belle conduite militaire devait être récompensée, en 1925, par sa promotion à la Légion d’honneur.
Enfin la guerre s’achève et, en mars 1919, dom David peut enfin rejoindre son monastère. Don Pothier vieillit : en 1920, il a 83 ans et reçoit un coadjuteur en la personne de dom Pierdait7. Celui-ci choisit doms David comme prieur, et cette charge lui impose une nouvelle activité. Le monastère projeté à Conques n’a pu être construit, à cause de la guerre. Déjà, les communautés françaises exilés commencent à réintégrer la Patrie pour laquelle leurs membres ont lutté et, souvent, versé leur sang. Mais les moines de Saint-Wandrille ne peuvent rentrer dans leur monastère où un locataire ne veut pas céder la place. Voilà dom David, souvent en route pour ses conférences, chargé de trouver quelque part une maison qui puisse convenir. Après mains projets qu’il faut abandonner, les moines de Saint-Wandrille trouvent enfin, par les soins de leur prieur, le refuge désiré : c’est l’ancien petit séminaire du Réray, au diocèse de Moulins. À la fin de l’année 1923, dom David a trouvé, non seulement la maison, mais d’importants concours financiers qui permettront de l’acquérir et de l’aménager et, le dimanche des Rameaux, 1924, la vie monastique s’y réorganise, l’Office divin est solennellement célébré dans la petite église où les moines sont si heureux de se voir, eux qui, jusque-là, avaient dû se contenter d’une misérable et minuscule chapelle improvisée.
Cette installation au Réray fut vraiment l’œuvre personnelle de dom David et l’un des plus généreux efforts qu’il ait accompli pour le bien de ses frères qui doivent lui en garder une très grande reconnaissance.
Cependant, cette nouvelle étape, bien qu’en terre de France, était encore une manière d’exil. En juin 1930, les portes de l’antique abbaye de Saint-Wandrille s’ouvraient de nouveau et, peu à peu, les moines y revenaient, tandis que le Réray, sur le désir de S. E. Mgr Gonon, évêque de Moulins, redevenait petit séminaire.
Mais alors, dom David n’était plus prieur. Son apostolat grégorien, peu compatible avec cette charge, avait déterminé le Révérendissime Père Abbé à lui donner un successeur. Il continuerait donc ses séries de conférences à travers la France et, au cours de l’été et de l’automne 1932, au Canada. Cette activité durait encore quand, en 1939, le début de la guerre vint l’interrompre. Dés lors, dom David resta habituellement au monastère. La Revue du Chant grégorien cessa de paraître et ce fut le commencement d’un grand changement dans sa vie. Il put reprendre, il est vrai, son activité de conférencier pendant quelque temps, après la fin des hostilités, mais de graves opérations chirurgicales mirent ses jours en danger en 1948 et 1949. Il en sortit avec des forces très diminuées et, lui qui avait toujours conservé une allure si jeune et si alerte, dut s’accommoder de la démarche pénible et hésitante d’un vieillard. Sans doute, le Seigneur voulut-il le préparer à sa rencontre définitive en le privant, peu à peu, de ce qui avait fait pour lui, l’attrait de la vie présente et en fixant les années qui lui restaient à vivre dans l’essentiel de cette vie monastique à laquelle ses vœux l’avaient jadis engagé, fidèlement assidu à tous les offices de jour et de nuit, il en remplissait laborieusement les intervalle : en prenant sa part aux travaux manuels de la communauté, ou s’appliquant, selon un vieil attrait dans la ligne de toute sa vie à l’apostolat liturgique. À défaut des anciennes tournées de conférences, il usait de la plume pour composer, après des études techniques sur le chant grégorien, des ouvrages destinés aux petits enfants auprès desquels il avait, dans les dernières années, déployé son zèle avec un don remarquable de susciter et captiver leur intérêt. Il écrivit pour eux de charmantes petites biographies de saints et des recueil de chants adaptés à leur âge.
Sa réputation acquise de longue date lui avait valu, en 1943, d’être élu membre de l’Académie des sciences, lettres et beaux-arts de Rouen8 où il fit un discours de réception sur Dom Pothier, Abbé de Saint-Wandrille et la restauration du chant sacré
. Un peu plus tard, il fut chargé de répondre au discours de réception d’un nouvel académicien, M. Fayard, musicien réputé, qui traite de La mer et la musique
, en parlant de La poésie de l’eau dans Les mélodies grégoriennes
.
Cette extension littéraire de son œuvre n’était que l’écho de compositions plus amples qui avaient connu un remarquable succès : trois Mystères
scénique avec chants, orgue et orchestre à cordes, composés en collaboration avec le Directeur de l’École César Franck, M. Guy de Lioncourt : Le Mystère de l’Emmanuel, le Mystère de l’Alléluia, Le Mystère de l’Esprit
.
Les dernières années furent silencieuses dans la solitude du cloître. Dom David, qui manifestait volontiers à ceux qui l’approchaient une accueillante bienveillance, avait aussi garder habituellement une grande réserve. Il ne parlait guère de lui, et l’on pouvait parfois se demander si cette attitude ne voilait pas, sous La plus extrême discrétion, un total détachement de la vie qui allait, pour lui, vers son terme, après lui avoir apporté des joies vivement senties, mais aussi sa bonne part de déceptions et d’amertumes. Il avait, en effet, avec une vive énergie, une âme accessible aux plus délicates émotions.
Mais sa piété profonde, dont il cachait l’apparence par une sorte de pudeur, le maintenait sous le regard divin et le préparait à l’appel de son Seigneur. C’est ainsi qu’il se trouva prêt quand sonna, pour lui, l’heure suprême.
Son abbé, qui jadis avait été guidé par lui dans sa vocation monastique, eut la peine de n’être pas présent pour recevoir son dernier soupir. Il avait dû entreprendre un voyage de quelques jours, auquel mit fin la nouvelle de sa mort qui n’était pas attendue si promptement.
Les nombreux témoignages de condoléances et de sympathie qui affluèrent de toutes parts montrèrent combien profonde avait été son influence parmi tous ceux qui en reçurent le bienfait.
Révérendissime Dom Gabriel Gontard.
Notes
- [1]
Mathis Lussy (1828-1910), pianiste, organiste, théoricien de la musique et pédagogue. Né à Stans en Suisse, il étudia et vécut principalement à Paris. Il est notamment l’auteur d’un Traité de l’expression musicale (1874) et d’une Histoire de la notation musicale depuis ses origines (1882).
- [2]
Abbaye bénédictine normande (congrégation de Solesmes), située à 20 km au nord-ouest de Rouen.
- [3]
Dom Joseph Pothier (1835-1923). Ordonné prêtre du diocèse de Saint-Dié à 23 ans (1858), il rejoint l’abbaye bénédictine Saint-Pierre, à Solesmes, où il devient professeur de chant sacré. Après un passage à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé (1893-1894), laquelle avait été relevée par les moines de Solesme quelques quarante années plus tôt, il est chargé (1895) de relever celle de Saint-Wandrille dont il devient le nouvel abbé en 1898.
- [4]
Dom Prosper Guéranger (1805-1875). Refondateur de l’abbaye de Solesmes et restaurateur de l’ordre des Bénédictins en France.
- [5]
Les termes graduel et l’antiphonaire désignent généralement deux types de recueils de partitions de chants liturgiques ; le premier contenant ceux chantés à la messe, le second, ceux pour les heures canoniales.
- [6]
Dom André Mocquereau (1849-1930). Passionné de musique et violoniste (élève du compositeur Charles Dancla), il est frappé par la beauté de la musique liturgique lors d’une visite à sa sœur, moniale à l’abbaye bénédictine Sainte-Cécile de Solesmes, en 1873. Sainte-Cécile avait été fondée en 1866 par dom Guéranger, comme pendant féminin de l’abbaye de Saint-Pierre, qu’il avait lui-même restauré trente ans plus tôt. André Mocquereau entre à Saint-Pierre en 1875 et y est ordonné prêtre en 1879.
- [7]
Dom Jean-Louis Pierdait (1857-1942). Après avoir étudié la philosophie au séminaire de Nevers il est admis au noviciat de Saint-Pierre de Solesme où il est ordonné prêtre à 22 ans (1879). En 1880, de jeunes bénédictins de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé avaient racheté le monastère Saint-Dominique de Silos, dans le nord de la Castille, pour y relever l’abbaye ; dom Pierdait y devient prieur en 1894, avant d’être appelé à Saint-Wandrille pour assister dom Pothier.
- [8]
Plus précisément, le 30 octobre 1942.