Madame Dufrénoy  : Jeanne d'Arc (1816-1820)

Première édition (1816)

Première édition
(1816)

Épître dédicatoire
À Madame la Comtesse Octave de Ségur, née d’Aguesseau

IRetracer sans cesse un nom chéri, est le premier besoin de mon âme. L’intérêt particulier que vous voulez bien me témoigner, ajoute un charme de plus au sentiment qu’il m’est si doux de nourrir. Vous recevrez avec plaisir mon hommage, puisque parmi les Femmes vertueuses dont j’ai écrit IIl’histoire, il en est qui vous furent unies par le double lien de la parenté et de l’amitié.

Dufrenoy,
née Billet.

Avant-propos

IIIL’accueil que le public a fait à la Biographie des Jeunes Gens, a déterminé M. Eymery, éditeur de cet ouvrage, à donner une Biographie des Jeunes Demoiselles, et il m’a engagée à me charger de ce travail. Ce n’est pas sans quelque appréhension que je l’ai entrepris. Écrire la vie des femmes célèbres, c’est, si je puis m’exprimer ainsi, essayer l’histoire, puisque les actions de la plus grande partie de ces femmes se lient aux événements mémorables qui ont établi, consolidé ou renversé les empires. Je ne pouvais m’empêcher de parler de leur siècle. J’ai gémi plus d’une fois de la faiblesse avec laquelle je traitais un sujet aussi élevé ; je l’ai surtout senti lorsque j’ai dû reproduire à la mémoire les Zénobie, les Pulchérie, les Placidie, que leurs vertus, leur génie, leur courage, leur prudence, et leur habileté en politique, placent à côté de ces hommes dont la renommée IVtraverse si glorieusement les siècles. Mais quand des vertus moins éclatantes, moins rares, quoique non moins recommandables, m’ont offert un tableau plus doux et plus facile à peindre, il se trouvait plus en harmonie avec mes couleurs.

Les vertus des hommes sont presque toujours le fruit de la réflexion et de la connaissance de leurs devoirs : les vertus des femmes sont presque toujours de sentiment ; la religion en est la première base. Destinées par la nature à se dévouer, dès leur adolescence jusqu’à leur vieillesse, au bonheur de leur famille, les femmes ont d’autant plus besoin de se sentir un appui dans le ciel pour remplir la tâche qui leur est imposée sur la terre, que la plupart du temps leur sublime constance demeure inconnue. Toutes les Antigones n’ont pas un roi pour père ; toutes les Porcie un Brutus pour époux, toutes les Hélène pour fils un Constantin-le-Grand. C’est pourquoi je me suis plue à comprendre dans cette Biographie, avec l’histoire des saintes reines qui nous apparaissent le front paré d’une double couronne, Vl’histoire de quelques saintes filles dont la tombe seule a revêtu la couronne céleste, regardant ces dernières comme un des plus parfaits modèles à placer sous les yeux de mes jeunes lectrices. Je me suis appliquée à retrancher de mon récit, sans néanmoins altérer les faits, tout ce que la prudence d’une mère, et une religion éclairée devaient en écarter. Ce travail m’ayant convaincu que le livre à la fois le plus intéressant et le plus moral serait une Vie des saints, des saintes et des pères du désert, écrite dans le même esprit qui m’a dirigée, j’ai conçu le projet de m’occuper incessamment de cet ouvrage.

J’aurais voulu n’admettre dans ma Biographie que les femmes dont la vertu sans tache donne un éclat pur à leur gloire ; mais il est des noms trop célèbres, et qui se rattachent à des époques trop importantes de l’histoire, pour qu’il m’eût été permis de les omettre. J’ai du moins passé avec soin sous silence les noms de ces femmes qui n’ont dû leur célébrité qu’à des crimes ou à des faiblesses condamnables.

VIDes femmes dont la fable s’honore, je n’ai choisi que la fille d’Œdipe, et l’épouse de Polynice. Je les ai exceptées de la règle que je m’étais prescrite, parce que leurs vertus sont tellement consacrées par les poètes, qu’elles deviennent, en quelque sorte, du domaine de l’histoire.

Pour donner une marche régulière à ma Biographie, je l’ai divisée par siècles. J’ai puisé dans les sources reconnues les meilleures et les plus véridiques. On pourra s’en assurer par les noms des écrivains indiqués à la fin de chaque vie. Je n’ai pris dans ces écrivains que les simples faits ; ma Biographie n’est pas une compilation. Je désire qu’elle soit lue par les mères de famille ; c’est surtout leur approbation que j’ambitionne. Je n’ose prétendre à d’autres suffrages.

M. de Chastelux, m’a aidé dans mes recherches, et M. J.-J. Coulmann m’a fourni quelques articles ; son nom est au bas de chacun.

Jeanne d’Arc

Après Jésus-Christ, 1411.

362Charles VII vit commencer son règne sous les plus funestes auspices. La France envahie de toutes parts, le fils du monarque Anglais proclamé l’héritier du sceptre des Capet, sceptre que, dans sa démence, Charles VI avait transmis à Henri V, roi d’Angleterre, la révolte et la division des propres sujets de Charles ne lui laissaient plus de ressources que dans des miracles, au moins d’héroïsme et de chevalerie.

Parmi les villes qui défendaient encore la cause de la légitimité, on distinguait Orléans ; mais la bataille de Rouvroy, où les Français furent défaits, allait rendre à cette cité fidèle toute résistance impossible, lorsqu’une circonstance extraordinaire changea la face des affaires, et releva l’empire des Français.

À Dom Remy, près Vaucouleurs sur la Meuse, était née Jeanne d’Arc. Ses parents, Jacques d’Arc et Isabelle Gautier, gens honnêtes, mais pauvres, placèrent leur fille dans une auberge à Vaucouleurs, en qualité de servante.

Jeanne, alors dans sa dix-huitième année, avait 363une figure noble et gracieuse, une taille forte et bien prise, et l’on remarquait en elle une raison et une prudence au-dessus de son âge et de sa condition. Les récits multipliés des défaites de l’armée française enflammèrent son jeune courage. Elle nourrissait dans son âme une indignation profonde contre les Anglais, et la noble exaltation où ces sentiments la portèrent, lui fit croire qu’elle était appelée à sauver la France.

Telle est la puissance du patriotisme sur les cœurs, et principalement sur ceux des femmes, que Jeanne en reçut des inspirations qui ne semblaient pouvoir dériver que de la divinité.

Elle alla trouver le gouverneur de Vaucouleurs, et lui annonça qu’elle venait, de la part de Dieu, pour secourir Orléans et pour faire sacrer le roi à Reims. Le gouverneur prit d’abord pour de la folie l’air inspiré de Jeanne ; mais un examen plus approfondi changea son opinion. Il donna à la jeune guerrière des habits d’homme, des armes, un cheval, et l’envoya, avec une escorte, retrouver le roi à Chinon.

Elle reconnut Charles VII au milieu de ses courtisans, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu et que rien ne le distinguât d’eux, et lui déclara, comme au gouverneur de Vaucouleurs, son auguste mission. Quelques épreuves auxquelles on la soumit, et la découverte qu’elle fit d’une épée aux armes 364de France qui était cachée dans un tombeau, et dont le roi seul avait connaissance, lui méritèrent la confiance qu’elle désirait obtenir.

On arma Jeanne de pied en cap, et bientôt elle parut en présence de la cour, maniant son cheval avec une facilité pleine d’assurance, et joignant à toutes les grâces de son sexe la dextérité et la force d’un guerrier expérimenté.

Ce ne fut pas sans étonnement qu’on entendit cette jeune fille parler de marche et de campement avec autant d’instruction que si la guerre eût toujours été l’objet de ses méditations.

À peine eut-elle reçu un commandement sous le maréchal de Rieux et sous le bâtard d’Orléans qu’elle écrivit aux Anglais, de la part de Dieu, qu’ils eussent à livrer le royaume au légitime héritier, sinon qu’elle les en ferait bien sortir par la force. Son héraut fut jeté dans les fers et condamné à être brûlé, comme complice de celle qu’ils appelaient sorcière.

Le succès justifia la menace audacieuse de Jeanne. Après avoir heureusement jeté des vivres dans Orléans, elle y entra bientôt en conquérante. Tout fuyait devant elle ; les Français, animés par son héroïque exemple, faisaient des prodiges de valeur. L’Anglais, saisi d’une terreur panique, mettait bas les armes, et la première prédiction 365de Jeanne s’accomplit : Orléans se trouva délivrée.

L’armée française, encouragée par un succès si éclatant et par la constance de cette jeune héroïne, continua à vaincre sous ses ordres. On emporta de vive force les bastilles des Anglais du côté de la Sologne. À une de ces attaques, Jeanne, qui se présentait toujours en tête des assaillants, fut blessée au cou d’une flèche. Elle arrache le trait dans la chaleur du combat, et ne songe qu’après la victoire à faire panser sa plaie.

Bientôt les Anglais sentirent que le terme de leurs triomphes était arrivé. Jeanne ayant fait un héros de chaque soldat français, les ennemis levèrent le siège d’Orléans le 8 mai 1429. À cette époque Jeanne reçut le glorieux surnom de Pucelle d’Orléans, surnom qui atteste à la fois l’éclat de ses services et la constante pureté de ses mœurs.

Elle alla rejoindre Charles VII à Chinon, et recevoir le témoignage solennel de son admiration et de sa reconnaissance.

Mais sa carrière brillante ne devait pas se terminer encore. Jeanne s’était engagée à faire sacrer son souverain à Reims ; elle fit résoudre, dans le conseil, qu’on marcherait à ce but difficile, quoique cette ville et toutes les campagnes 366environnantes fussent encore au pouvoir des Anglais.

Guidés par cet enfant de la victoire et de l’enthousiasme, les Français surmontèrent tous les obstacles, et le roi fut sacré à Reims le 17 juillet 1429. La cérémonie achevée, la Pucelle se jeta aux pieds du monarque, et lui dit en embrassant ses genoux : Ils sont donc accomplis les ordres du Très-Haut ; il voulait que vous vinssiez à Reims recevoir l’onction sacrée, pour montrer que vous êtes le vrai roi, celui auquel le royaume doit appartenir.

Toutes ses prédictions réalisées, soit que l’accomplissement de son vœu le plus cher eût détendu les ressorts que l’amour de la patrie avait fait jouer dans son âme, soit que la Fortune lui devînt infidèle, Jeanne sentit que sa carrière militaire était achevée : elle ne semblait plus chercher qu’une mort pleine de gloire et utile à sa patrie. À la tête d’une sortie des assiégés dans la ville de Compiègne, la Pucelle d’Orléans fut faite prisonnière par un gentilhomme picard, lorsque, se retirant avec sa troupe, elle opposait aux ennemis le seul calme de son courage et la terreur qu’inspirait sa présence. Ce gentilhomme la vendit à Jean de Luxembourg, qui la vendit aux Anglais.

Cette illustre guerrière, à qui la France devait 367son salut, se vit lâchement abandonnée à la haine de ses ennemis, d’autant plus opiniâtre que sa bravoure leur avait été plus funeste. On célébra sa captivité avec une joie immodérée ; on dépêcha des courriers à toutes les villes pour leur annoncer cette nouvelle ; et si quelque chose pouvait ajouter à la gloire de Jeanne, ce serait l’importance qu’on attacha à cet événement. Des réjouissances publiques, précédées d’un Te Deum, eurent lieu dans Paris, encore au pouvoir des Anglais, et la prise d’une paysanne de dix-huit ans fut considérée à l’égal de la conquête d’un royaume.

Jeanne expia par de cruels tourments l’immortel honneur d’avoir sauvé sa patrie. Tout ce que l’amour-propre humilié peut inspirer de plus barbare et de plus honteux, les Anglais le mirent en usage pour se venger d’une jeune fille. Ce qui fait surtout horreur, c’est qu’il se rencontra un Français assez vil pour se prêter à leurs machinations perfides. L’évêque de Beauvais, chassé de son siège, couvert d’opprobre et de haine, eut l’air d’acheter aux ennemis le droit de juger la Pucelle ; c’est dans ses mains qu’on la livra. Un Français, un ministre de l’Évangile couvrit de son nom le plus lâche assassinat.

Ce prêtre infâme informe contre Jeanne. En vain tout parle de son innocence ; la brave guerrière 368est jetée dans un cachot, ses mains sont chargées de chaînes ; elle est traînée quatorze fois devant ses juges ; on l’accable d’outrages. Jeanne conserve le calme et la dignité dans ses réponses. Son féroce persécuteur ne craint point d’exposer devant ses yeux l’appareil de la torture : cependant, comme elle était déjà blessée d’une chute qu’elle avait faite en voulant s’évader de sa prison, il se désista de son projet, dans la crainte qu’elle ne mourût pendant la question.

Son jugement est prononcé d’après des interrogatoires tronqués ; elle est condamnée à une prison perpétuelle, au pain et à l’eau, et à ne plus porter des habits d’homme. L’Université de Paris confirma cette inique sentence. Par un exécrable stratagème on contraignit Jeanne à violer la dernière partie de l’arrêt rendu contre elle, et c’est ce futile motif qui sert de prétexte aux Anglais pour assouvir leur rage. Tout avait été mis en usage pour faire tomber la Pucelle d’Orléans dans les pièges qu’on lui tendait. Comme elle ne savait ni lire ni écrire, on substitua à un engagement qu’elle croyait prendre, un écrit par lequel Jeanne se reconnaissait hérétique, sorcière et coupable enfin des forfaits les plus contradictoires. Sa mort fut résolue. Ses juges, pressés par les Anglais, condamnèrent Jeanne à être brûlée vive.

369Quoique reconnue hérétique, on lui permit néanmoins de communier. Le 30 mai 1431, elle marcha au supplice le visage baigné de larmes, et s’écriant avec douleur : Rouen, Rouen, seras-tu ma dernière demeure ? À son terme fatal, elle prédit aux Anglais que le bras de Dieu était levé pour les frapper, et que sa justice non seulement les chasserait de France, mais reverserait sur eux tous les maux dont ils avaient accablé les Français. Le feu fut mis au bûcher, auquel on avait donné une hauteur extraordinaire, pour que Jeanne pût être vue de tout le peuple. On n’entendit sortir de la bouche de l’innocente victime, pendant la longue durée de son supplice, que cette exclamation, souvent interrompue par les sanglots de la douleur : Jésus ! Jésus !

C’est ainsi que périt cette héroïne, dont la mort sera une éternelle tache au nom Anglais. Parvenue du rang le plus bas à la plus grande célébrité, sa vie a été pure comme sa gloire ; et tels furent les prodiges enfantés par sa valeur et par son patriotisme, qu’on les a attribués à un miracle de la Providence.

J. J. C.
D’après Mézerai, Daniel, Velly.

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