Seconde édition (1820)
Deuxième édition (1820)
Préface de l’éditeur
VIILe succès de la Biographie pour les Demoiselles m’a fait un devoir d’apporter le plus grand soin à la seconde édition de cet ouvrage. L’auteur, toujours prêt à s’associer aux vues utiles, surtout quand elles ont pour but l’instruction des jeunes personnes de son sexe, ne s’est point rebuté de la longueur du travail, ni des nombreuses recherches qu’exigeait cette Biographie, la plus complète qui ait encore paru.
Encouragé par l’approbation du public, éclairé par des critiques judicieux, il a refait entièrement les vies de Blanche de Castille, de Jeanne d’Arc, et de plusieurs autres femmes qui ont exercé une grande influence sur le bonheur et sur la gloire de leur patrie : il a ajouté à son ouvrage les vies d’environ quarante femmes moins connues peut-être, mais non moins intéressantes.
Comme il n’est point de siècle ni de pays que des femmes n’aient illustrés, l’auteur a joint aux vies de celles qu’il présente à l’admiration, un abrégé de l’histoire des époques où elles brillèrent ; de sorte que la Biographie des Demoiselles, classée par ordre des temps, a le rare avantage de donner une idée générale de l’histoire VIIIuniverselle. De courtes réflexions tirées du sujet se mêlent quelquefois au récit, mais sans le ralentir. Aucun fait important n’a été oublié ; aucune femme digne de mémoire, dans quelque classe qu’elle soit née, et quelque soit son genre de célébrité, n’a été omise, à moins que l’histoire ait eu des reproches graves à faire à ses mœurs, ou ait signalé en elle de grands crimes que ne rachetaient point de grandes qualités.
Jeanne d’Arc
Après Jésus-Christ, 1409.
I. La France livrée aux Anglais
1. La folie de Charles VI : Isabeau de Bavière fait déshériter le dauphin au profit d’Henri V
234Charles VI, roi de France, avait depuis longtemps l’esprit aliéné, et sa femme, Isabelle de Bavière, conçut l’affreux dessein de profiter de cette circonstance pour fermer l’accès du trône au dauphin son fils, ainsi qu’à toute la famille royale. Dominé par Isabelle, Charles conclut avec Henri V, roi d’Angleterre, un traité par lequel il lui donna sa fille Catherine en mariage, et le déclara l’héritier présomptif de sa couronne.
2. Mort d’Henri V et de Charles VI (1422) : Henri VI est proclamé roi de France à Paris, Charles VII à Poitiers
Henri V mourut le 31 août 1422, et nomma son frère, le duc de Bedfort, régent de France. Charles VI ne survécut que trois mois à Henri V. Le duc de Bedfort, oncle et tuteur de Henri VI, roi d’Angleterre, fit crier par un héraut : Vive Henri de Lancastre, roi de France et d’Angleterre. La proclamation fut reçue avec autant de tranquillité que si le prince anglais, alors âgé seulement de neuf mois, eût possédé un droit véritable à la couronne de France, et peu de jours après on scella cette proclamation en la chancellerie de Paris, au nom du prince étranger, et l’on plaça en tête de tous les actes publics 235ces paroles : Henri, par la grâce de Dieu roi de France et d’Angleterre.
Bedfort, maître de la capitale, ne l’était pas néanmoins de tout le royaume, et le dauphin, fils de Charles VI, fut couronné à Poitiers sous le nom de Charles VII.
3. Les Anglais, maîtres du nord de la Loire, veulent achever la conquête du royaume : le siège d’Orléans, dernier rempart de Charles VII (journée des harengs)
Les hostilités commencèrent entre les deux prétendants. Les avantages remportés par les troupes de Charles ne purent balancer les victoires obtenues par les Anglais. Le duc de Bedfort, en possession de la majeure partie du pays en deçà de la Loire, médita de soumettre les pays au-delà de ce fleuve. Toutefois il voulut d’abord assiéger Orléans, dans l’espoir que la prise de cette ville répandrait l’alarme et lèverait les obstacles qu’on pourrait opposer aux nouvelles conquêtes qu’il voulait entreprendre. Charles, persuadé que sa couronne dépendait de la conservation d’Orléans, ne négligea aucun moyen pour défendre cette place. La garnison et les habitants se conduisirent en héros : les femmes même s’unirent à leurs efforts. Dunois, un des plus braves chevaliers de ce siècle, accourut soutenir les Orléanais. Cependant, après un siège de sept mois, réduits à l’extrémité à la suite d’un combat nommé la journée des harengs, ils se virent contraints de recourir à un accommodement. Bedfort déclara que la ville devait se rendre avant tout 236aux Anglais ; sa réponse enflamma les Orléanais d’indignation, et ils décidèrent de combattre jusqu’à leur dernier soupir. La France entière consternée n’attendait plus que l’instant de tomber au pouvoir de l’ennemi, quand Dieu lui suscita un vengeur.
II. Jeanne d’Arc, paysanne de Domrémy appelée à sauver la France
1. Naissance, famille, éducation et caractère de Jeanne d’Arc : piété, courage et bon sens
Alors vivait à Donrémy, près Vaucouleurs, village situé sur les rives de la Meuse, qui sépare la Champagne de la Lorraine, une jeune paysanne que son amour pour sa patrie et sa confiance en Dieu animaient d’un enthousiasme extraordinaire. Constamment occupée d’une unique pensée, elle se crut destinée à délivrer la France ; elle conçut la volonté ferme de la sauver, et la sauva.
Son père, Jacques d’Arc, et sa mère, Isabeau ou Isabelle Roncée [Romée], honnêtes mais pauvres, soutenaient leur famille par la culture de quelques portions de terres qui leur appartenaient.
L’éducation de Jeanne se bornait à savoir coudre et filer ; mais elle avait beaucoup de piété, de la crédulité, de la générosité, un courage à toute épreuve, de l’esprit naturel, du bon sens et de la prudence. Elle joignait à ces qualités une taille avantageuse et robuste, et sa vie agreste accroissait ses forces et sa santé.
2. Les malheurs du royaume : les voix de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite révèlent à Jeanne sa mission
Lorsque Charles VII parvint à la couronne, Jeanne d’Arc entrait seulement dans sa 237quatorzième année. Mais les ravages de la guerre, qui répandaient la désolation dans les lieux de sa naissance, lui inspiraient l’horreur de l’Anglais, en même temps qu’une profonde vénération pour Charles. Les revers du dauphin affligeaient son âme, et elle ne pouvait en parler sans répandre de larmes. Jeanne priait avec ferveur le ciel pour le succès de sa cause. Souvent elle entretenait ses compagnes des malheurs du prince, et les assurait, d’un accent inspiré, que Dieu daignerait incessamment faire choix d’une jeune fille pour tirer de l’oppression et le roi et la France. Cette idée, qui ne la quittait ni le jour ni la nuit, enflamma son imagination, et bientôt elle se persuada que saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine lui étaient apparus, et lui avaient révélé que Dieu l’appelait au grand œuvre de la délivrance de son pays.
3. Première entrevue avec Baudricourt : Jeanne est renvoyée
La pieuse exaltation de Jeanne ne se manifesta, durant plusieurs années, que dans le cercle étroit de sa famille et de ses compagnes ; mais, convaincue enfin des merveilles que le ciel opérerait en faveur du roi, et poussée par une voix intérieure qu’elle entendait lui répéter à tout moment l’ordre de voler à la défense de son souverain et de sa patrie, elle engagea un de ses oncles à l’accompagner à Vaucouleurs, pour parler au capitaine Beaudricourt, gouverneur 238de la ville. Jeanne pria le gouverneur de faire dire au roi de suspendre toute attaque jusqu’à la mi-carême, parce que Dieu, à cette époque, lui enverrait un secours qui le rendrait paisible possesseur de son royaume. Elle ajouta : Si vous voulez m’envoyer sous bonne escorte auprès de Charles VII, je délivrerai la France, et je conduirai le roi à Reims, pour y être sacré, malgré tous les Anglais. Beaudricourt traita Jeanne de visionnaire, et la renvoya.
4. Pèlerinage à Saint-Nicolas et rencontre avec le duc de Lorraine
Peu après, elle fit un pèlerinage à Saint-Nicolas, proche Nancy. Le duc de Lorraine, frappé des rapports faits sur Jeanne, voulut la voir et l’interroger ; elle le supplia de la faire conduire vers le dauphin. Le duc, qui était malade, la consulta sur sa santé ; Jeanne lui répondit qu’il ne guérirait que s’il se comportait mieux avec sa femme, et le duc congédia Jeanne.
5. Nouvelles démarches auprès de Baudricourt : la prophétie d’un revers devant Orléans le convainc de l’envoyer auprès du roi
Elle retourna deux fois encore vers Beaudricourt, et le pressa vivement de protéger ses desseins. Le gouverneur, las de ses importunités, la fit exorciser par le curé du lieu. Jeanne persista à soutenir la vérité de sa mission ; et, pour en fournir une preuve, elle lui annonça que les troupes du roi venaient d’éprouver un grand échec devant Orléans. La nouvelle se vérifia. L’espèce de prophétie de Jeanne, sa simplicité, 239sa fermeté, la sagesse de ses discours, et surtout son air inspiré, firent croire à ses révélations. On la regarda comme un instrument de la providence ; on l’arma de toutes pièces ; on lui donna pour l’accompagner deux gentilshommes, suivis chacun de deux domestiques. Lorsqu’elle prit congé de Beaudricourt, il lui dit : Va, et advienne tout ce qu’il pourra.
III. L’arrivée à la cour de Charles VII
1. Départ de Vaucouleurs et arrivée à Chinon
Jeanne traversa à cheval cent cinquante lieues de pays, et dans cette longue course, elle assistait le plus qu’elle pouvait à la messe, et distribuait beaucoup d’aumônes. Elle arriva enfin à Chinon au moment où Charles, accablé par la fortune, venait de délibérer avec son conseil sur le projet de se retirer en Dauphiné. Jeanne envoya au roi les lettres du gouverneur ; mais elle resta deux jours sans recevoir aucune réponse. Les avis étaient partagés dans le conseil du roi : on craignait d’être le jouet d’une ruse de l’ennemi. Néanmoins la curiosité l’emporta sur toute autre considération, et le conseil décida que la jeune paysanne serait admise à l’audience du roi.
2. L’audience de Chinon : Jeanne reconnaît le roi caché parmi ses courtisans et promet de délivrer Orléans puis de le mener au sacre de Reims
Quand elle parut dans la salle, Charles, pour l’éprouver, ôta toutes les marques de sa dignité, et se mêla parmi la foule des courtisans. Jeanne passe au milieu, et se jette aux pieds de Charles. On lui assure qu’elle se trompe, elle persiste et dit au prince :
Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la pucelle ; 240le roi du ciel m’a envoyée pour vous secourir : s’il vous plaît me donner des gens de guerre, par grâce divine, et force d’armes, je ferai lever le siège d’Orléans, et vous mènerai sacrer à Reims malgré tous vos ennemis. C’est ce que le roi du ciel m’a commandé de vous dire ; et que sa volonté est que les Anglais se retirent en leur pays, et vous laissent paisible dans votre royaume, comme en étant le vrai, unique et légitime héritier ; que si vous en faites offre à Dieu, il vous le rendra beaucoup plus grand et florissant que vos prédécesseurs n’en ont joui, et prendra mal aux Anglais s’ils ne se retirent.
3. L’examen de Poitiers : Conduisez-moi à Orléans, et je vous donnerai des signes certains de ma mission !
La beauté de Jeanne, le feu de ses regards, sa noble audace, la naïveté et la justesse de ses réponses, lui firent des admirateurs de toutes les personnes de la cour. Toutefois les princes, les capitaines et les gens de guerre ne pouvaient se déterminer à suivre les avis d’une paysanne sans expérience. Combattre sous ses ordres leur semblait un déshonneur : on la fit examiner par des prélats et par des docteurs. Elle se montra tellement au-dessus de son état et de son éducation, qu’on ne crut pas devoir révoquer la vérité de ses promesses. Le parlement de Poitiers la somma de prouver ses révélations par quelques miracles. Je ne suis pas venue à Poitiers, répondit-elle, pour y faire des signes, 241mais conduisez-moi à Orléans, et je vous donnerai des signes certains de ma mission. On lui objecta que Dieu pouvait sauver la France sans employer d’armée. Les gendarmes, répondit-elle d’une voix prophétique, combattront en mon Dieu [en nom Dieu], et le Seigneur donnera la victoire.
4. L’approbation de Jeanne : elle reçoit son armure, son épée (envoyée chercher à Sainte-Catherine-de-Fierbois) et sa bannière
La persuasion vive et sincère de Jeanne, son enthousiasme extraordinaire, pénétrèrent tous les cœurs, subjuguèrent tous les esprits. Le roi, résolu de l’employer, lui donna des écuyers, des pages, un intendant, un chapelain et une armure complète ; mais, lorsqu’on lui présenta une épée, elle pria Charles d’en envoyer chercher une qui était enterrée derrière le maître autel de Sainte-Catherine de Fierbois. On la trouva effectivement. Jeanne voulut avoir une bannière qu’elle portait, ou faisait porter devant elle.
IV. La délivrance d’Orléans (mai 1429)
1. Le rassemblement à Blois : première lettre aux Anglais, réforme spirituelle des troupes et départ du convoi
Avant de partir pour Blois, où les seigneurs de Retz et de Loré la conduisirent, elle parut en présence de la cour, armée de pied en cap ; elle maniait son cheval avec autant de facilité et de grâce que le meilleur cavalier. Jeanne parlait de guerre aussi bien que les plus habiles capitaines, et ouvrait les avis les plus utiles pour le secours des places assiégées.
Lors de son arrivée à Blois, elle envoya un héraut porter au roi d’Angleterre, au duc de 242Bedfort et aux généraux ennemis une lettre écrite sous sa dictée. Jeanne leur ordonnait, de la part du roi du Ciel, de lever le siège d’Orléans, de rendre à Charles les villes dont ils s’étaient emparées, et leur offrait la paix à cette condition. Les Anglais retinrent son messager et le chargèrent de chaînes.
Les préparatifs d’un convoi pour Orléans obligèrent Jeanne de rester plusieurs jours à Blois.
Pendant ce temps, [dit Villaret,] elle ne cessait d’exhorter les troupes à mettre tout leur espoir dans l’assistance divine ; son éloquence naturelle, animée par une piété qui ne se démentit jamais, forçait l’incrédulité, convertissait les cœurs les plus endurcis ; ses discours, son exemple subjuguaient tout ; on voyait avec admiration une demoiselle de dix-sept ans, ne sachant ni lire ni écrire, remplir les fonctions de capitaine et de missionnaire ; elle rassembla tous les prêtres de la ville dont elle composa un bataillon sacré qui sortit de Blois, marchant à la tête des troupes, précédé d’une bannière décorée du signe de notre religion ; l’air retentissait d’hymnes que les soldats, transportés du même zèle, répétaient à haute voix.
2. L’entrée triomphale dans Orléans et les dernières sommations aux Anglais
Jeanne, à la tête de dix à douze mille hommes, protégea le convoi, et l’amena dans Orléans sans aucune perte, sous les yeux même 243des Anglais. Son entrée dans cette ville ressemblait à un triomphe : Dunois et Lahire marchaient à ses côtés, mais on ne voyait que Jeanne ; objet des acclamations générales, elle logea chez le trésorier du duc d’Orléans. Les filles de son hôte ne la quittèrent point. Jeanne, dans tous les lieux où elle passait, avait le soin de s’entourer de femmes ; et, quand elle allait en campagne, elle se faisait accompagner par ses deux frères.
Le lendemain de son entrée dans Orléans, Jeanne envoya au camp des Anglais redemander son héraut, avec menace de la part du comte de Dunois, de mettre à mort, en cas de refus, les officiers anglais qu’on lui avait députés pour traiter de la rançon des prisonniers. On rendit le héraut, mais avec une lettre pleine d’injures contre la Pucelle.
Munis de nouveaux convois et de nouvelles troupes, les Français résolurent d’attaquer quelques-uns des forts tombés au pouvoir de l’ennemi. Toutefois, la Pucelle réitéra sa sommation aux Anglais, par des lettres qu’elle leur fit parvenir au bout d’une flèche ; elle s’exprimait ainsi : Anglais, vous qui n’avez aucun droit à ce royaume de France, Dieu vous ordonne, par moi, Jeanne la Pucelle, d’abandonner vos forts, et de vous retirer. Je vous ferais tenir mes lettres plus honnêtement si vous ne reteniez 244pas mes hérauts. Le commandant du fort ne répondit que par des injures, qui touchèrent Jeanne jusqu’aux larmes.
3. Les premiers assauts : sous sa conduite, les Français enlèvent trois bastilles anglaises
Sous sa conduite, les Français s’emparèrent successivement de trois forts, dans les premiers jours de mai. La Pucelle se montra toujours la première, son étendard à la main, avec la fermeté et la vaillance du héros le plus intrépide. Les Français présentaient déjà leurs échelles contre un quatrième fort, et la Pucelle se tenait sous le revers du fossé, quand les troupes qu’elle commandait, saisies tout à coup d’effroi, prirent la fuite. Jeanne, forcée de les suivre, fermait l’arrière-garde. Elle aperçut que les Anglais se préparaient à une sortie, pour charger l’armée française dans sa retraite. Jeanne fait volte-face, et les combat. Les Français, animés par son exemple, brûlent d’effacer la honte dont ils viennent de se couvrir, et se rendent maîtres du fort.
4. L’assaut des Tourelles : Jeanne est blessée, mais la bastille est emportée
Il ne reste plus à l’ennemi, du côté de Sologne, que le boulevard et le fort des Tourelles qui défendaient l’entrée du pont. Ce poste était de la plus grande importance ; Jeanne, résolue à l’attaquer le lendemain, passe la nuit sous les armes, à la tête de ses troupes ; et, dès le lever du soleil, elle fit dresser des échelles pour monter à l’assaut. Ce poste fut attaqué et défendu avec acharnement. Jeanne y reçut un coup de flèche dans 245la gorge ; tandis qu’on mettait un appareil sur sa blessure, les assaillants, découragés par son absence, voulurent opérer leur retraite ; mais la Pucelle accourut au pied du fort, et y planta son étendard. Les Français, électrisés par son action, montèrent hardiment à l’assaut. Les ennemis épouvantés abandonnèrent le boulevard et les Tourelles, et Jeanne rentra par le pont dans la ville, au son de toutes les cloches.
5. La levée du siège : Jeanne reçoit le surnom de Pucelle d’Orléans
(fête du 8 mai)
Les Anglais consternés s’éloignèrent, et dès la même nuit firent défiler leurs bagages et leur artillerie, dont ils laissèrent une portion au pouvoir de l’ennemi ; et le lendemain ils levèrent le siège. Cette victoire sauva la France, et mérita à Jeanne le surnom de Pucelle d’Orléans, surnom que l’histoire a pour jamais consacré. L’éloge de Jeanne retentit dans toute la ville d’Orléans, et l’on y décida qu’on y célébrerait chaque année, le 8 mai, l’anniversaire de son triomphe. Nos revers nous ont appris à chérir de plus en plus sa mémoire, et la reconnaissance nationale vient de rebâtir sa maison et de lui élever une statue.
V. La marche vers Reims et le sacre de Charles VII (juillet 1429)
1. Le projet de sacre : Jeanne presse le roi de marcher vers Reims ; celui-ci veut d’abord reprendre les places autour d’Orléans
Jeanne n’attendit pas que sa blessure fût guérie pour aller à Chinon rendre compte au roi de la défaite des Anglais, et elle le supplia de partir sans retard pour Reims, afin qu’il y fût sacré et couronné. Le conseil de Charles opposa beaucoup de difficultés à l’exécution 246de ce projet. Jeanne, alarmée des longueurs que la délibération apportait à cette entreprise, frappa à la porte du cabinet, entra au milieu de l’assemblée, se précipita aux genoux du roi, les embrassa et lui dit : Gentil dauphin, ne tenez pas de longs et d’inutiles conseils, mais préparez-vous pour marcher à Reims, pour y recevoir la couronne, marque de l’union de votre état et de tous vos sujets à votre obéissance.
2. Prise de Jargeau
Les discours de la Pucelle produisirent une forte impression sur l’esprit du roi ; il décida qu’on marcherait vers la Champagne dès qu’on aurait repris aux Anglais les conquêtes qu’ils avaient faites aux environs d’Orléans. Quand on s’approcha des remparts de Fargeau [Jargeau], la Pucelle dit au duc d’Alençon, qui commandait un corps de six mille hommes : Avant, gentil duc, à l’assaut. Au plus fort de l’action, Jeanne disait au duc : Ne craignez rien, ne savez-vous pas la promesse que j’ai faite à votre épouse de vous ramener sain et sauf.
Elle ne cessait d’animer les troupes du geste et de la voix ; elle se tenait sur les derniers degrés de son échelle, ayant en main son étendard, qu’elle voulait arborer sur la brèche. L’ennemi faisait pleuvoir sur elle une grêle de traits ; un de ces traits déchira sa bannière, tandis qu’un autre l’atteignit à la tête. Son casque rompit la violence du coup, mais elle 247tomba au pied de la muraille. Sa chute accrut encore son audace. Amis, s’écria-t-elle, sus, sus ! notre Seigneur a condamné les Anglais ; ils sont à nous, bon courage. À ce cri, les Français gagnèrent la brèche, précipitèrent les ennemis dans la ville, et les poursuivirent l’épée dans les reins. Onze cents Anglais rougirent de leur sang la place, et leurs principaux chefs se virent contraints à se rendre prisonniers.
3. Prise des places voisines et victoire décisive de Patay
Jeanne, qu’exaltaient encore ses victoires, se rendit maîtresse de plusieurs autres places, jeta la consternation parmi l’armée anglaise, et la harcela sans relâche. Au nom de Dieu, répétait-elle continuellement aux troupes de Charles, il faut combattre les Anglais, fussent-ils pendus aux nues.
Les ennemis, défaits complètement à Patay, abandonnèrent tous les châteaux qu’ils tenaient aux environs d’Orléans, et se replièrent sur Paris. Le duc de Bedfort s’était déjà retiré au château de Vincennes.
4. Les hésitations du conseil surmontées : le roi ordonne enfin le départ
Jeanne, convaincue de plus en plus de la réalité de ses inspirations, ne cessait de solliciter vivement le roi de se rendre à Reims, mais l’exécution semblait impossible. Il s’agissait de traverser, avec une armée peu nombreuse, environ quatre-vingts lieues de pays occupées par les Anglais. On manquait d’argent 248et de vivres ; il fallait s’en procurer par la force des armes, et soumettre plusieurs villes considérables, pour faciliter le passage de Charles. Le plus léger revers perdait la cause royale. Néanmoins, toutes ces considérations disparurent à la voix de Jeanne.
5. Départ de Gien, marche à travers le pays occupé : soumission d’Auxerre, de Troyes et de Châlons
Le roi alors à Gien, partit de cette ville à la tête de douze mille hommes, et marcha vers Auxerre, qui, pour une somme d’argent, garda la neutralité.
L’armée royale se porta sur Troyes et l’attaqua. Jeanne se chargea de conduire l’assaut ; elle se présenta à la vue des remparts, planta la bannière sur le bord des fossés, et se fit apporter des fascines pour les combler. À l’aspect de Jeanne, les assiégés demandèrent à capituler. Troyes se rendit et prêta serment à Charles. Le roi continua sa marche, et rencontra, à quelque distance de Châlons, l’évêque et les principaux habitants de cette ville qui venaient lui en apporter les clefs.
6. Le sacre de Charles VII à Reims : Jeanne estime sa mission accomplie, mais le roi refuse de la laisser partir
Charles, arrivé au château de l’archevêque de Reims, situé à quatre lieues de la ville, s’y arrêta, et reçut une députation des bourgeois, qui lui envoyaient offrir leur soumission et le faisaient supplier de les honorer de sa présence.
Charles fit son entrée dans Reims, au son de toutes les cloches, vers le milieu du mois de juillet 1429. Il y fut accueilli par des acclamations 249de joie. Son sacre eut lieu dès le lendemain. Jeanne y assista en habit de guerre, tenant son étendard ; la cérémonie achevée, la Pucelle se jeta aux pieds du roi, et lui dit les yeux baignés de larmes d’attendrissement : Enfin, gentil roi, aurai [or est] exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir. Voilà ma mission accomplie. Jeanne réclama avec instance sa retraite ; mais le roi et les seigneurs de la cour jugèrent sa présence utile pour inspirer la confiance aux troupes, et l’on persista à lui refuser son congé. L’héroïne ne désirait que de retourner vers ses parents, et de garder encore leurs troupeaux.
VI. Les derniers combats et la capture (1430)
1. L’anoblissement de Jeanne et de sa famille : elle prend le nom de Dulys
L’armée de Charles, dépourvue de vivres et d’argent, décampa et se dirigea sur Lagny. La fortune abandonna et favorisa tour à tour les armées anglaise et française. Jeanne d’Arc continua à donner des preuves d’une haute valeur. Dans une de ses dernières batailles, Jeanne vaincue, mais ne pouvant se résoudre à la retraite, et seulement entourée de cinq à six cents hommes d’armes, en vint aux mains avec les Anglais et les défit entièrement.
Vers la fin de cette année, le roi, en reconnaissance des services de Jeanne, l’anoblit ainsi que toute sa famille, et la postérité qu’elle 250pourrait avoir tant en ligne masculine que féminine. Il lui donna pour armoiries un écu d’azur à deux fleurs de lys, une épée d’argent à la garde dorée, la pointe en haut et surmontée d’une couronne d’or. La famille de Jeanne d’Arc changea son nom en celui de Dulys. Le nom de Jeanne d’Arc est resté, et celui de Dulys n’est point connu : les grandes actions, ou les grands talents immortalisent seuls les noms.
2. Les dernières campagnes : Sens, Melun et Lagny
Charles eut à combattre de nouveaux ennemis dans les personnes d’Amédée VIII, duc de Savoie, et de Louis de Châlons, prince d’Orange, qui voulurent profiter des troubles du royaume pour agrandir leurs états, mais ils échouèrent complètement, et le prince d’Orange, battu par le commandant du Dauphiné, recourut à la clémence du roi. Dans cet intervalle Charles VII prit Sens, Melun, et Jeanne, revenue à Lagny que les Anglais se disposaient à assiéger, les attaqua, et les tailla en pièces.
3. La capture devant Compiègne : désarçonnée lors d’une sortie, Jeanne tombe aux mains des Bourguignons
Les Anglais, jaloux de rétablir leurs affaires, assiégèrent Compiègne au mois de mai suivant. Jeanne d’Arc vola au secours de cette place, elle y entra le vingt-quatre avec ses troupes. Dès le soir même elle fit une sortie à la tête de cinq à six cents hommes, attaqua les Anglais au-delà du pont, et les repoussa deux fois de leurs quartiers. Ils reçurent de nouveaux renforts et la poursuivirent ; mais Jeanne toujours 251à l’arrière-garde s’arrêtait de temps en temps, faisait volte-face, et par la terreur qu’inspirait sa vue, ralentit leur marche et rentra dans la ville avec une partie de ses troupes. Les derniers rangs avaient franchi les barrières, quand Jeanne fut investie de toutes parts ; elle se défendit avec vaillance ; toutefois ayant été renversée de son cheval, elle se rendit à Lyonnel de Vendôme, officier dans les troupes de Jean de Luxembourg.
4. La joie des Anglais et la remise de Jeanne à Jean de Luxembourg
Les Anglais se livrèrent alors à la plus vive joie. Des courriers allèrent de ville en ville annoncer la prise de la Pucelle. Le duc de Bedfort ordonna des réjouissances publiques, et fit chanter dans l’église de Notre-Dame, un Te Deum en action de grâces.
5. Captivité à Beaulieu puis à Beaurevoir : la tentative d’évasion
L’illustre prisonnière, remise à Jean de Luxembourg, fut conduite au château de Beaulieu, et transférée dans la forteresse de Beaurevoir ; les rigueurs qu’on exerça envers elle, les insultes et les railleries que lui prodiguèrent ses gardiens, lui annonçaient le sort qu’on lui réservait, et l’engagèrent à tout tenter pour sortir de prison.
Jeanne saisit un moment où ses gardes s’étaient relâchés de leur surveillance ordinaire, pour se jeter du haut d’une fenêtre de la tour ; mais elle reçut une blessure si forte qu’elle ne put se relever ; ses gardes, accourus au bruit, la renfermèrent 252plus étroitement. Envoyée au château de Crotoy, on la chargea de fers et on lui prodigua les traitements les plus inhumains.
6. La vengeance décidée : les Anglais veulent la faire juger et conduire au supplice
Pendant le cours de son procès, Jeanne tomba malade. Le duc de Bedfort, le cardinal de Winchester et le comte de Warwich, recommandèrent aux médecins de ne rien négliger pour lui conserver la vie, afin qu’elle ne mourût pas de sa mort naturelle. Ils brûlaient de se venger de ses victoires par le plus horrible supplice.
VII. Le procès de Rouen (1431)
1. La Pucelle réclamée par ses juges : Pierre Cauchon et l’Université de Paris
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, chassé de son siège par les habitants, pour sa mauvaise conduite, se dévoua aux intérêts du duc de Bedfort. Il prétendit avoir le droit de juger la Pucelle, et s’empressa de le réclamer auprès de l’université, de l’inquisiteur, du duc de Bourgogne, et du roi d’Angleterre.
Le vicaire général avait écrit au comte de Ligny et au duc de Bourgogne, pour qu’on lui envoyât la prisonnière véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes sentant l’hérésie. Dans le même temps l’université de Paris adressa au duc et au comte de pressantes sollicitations pour que cette femme, au moyen de laquelle l’honneur de Dieu avait été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l’Église trop fort déshonorée, ne pût se soustraire à la justice ecclésiastique.
2. La remise aux Anglais : vendue dix mille francs, Jeanne est conduite à Rouen
Cauchon somma juridiquement le duc de 253Bourgogne et le comte de Ligny de remettre Jeanne en son pouvoir ; on la lui livra pour une somme de dix mille francs. Cet infâme et sanguinaire marché conclu, on remit Jeanne à un détachement de troupes anglaises, qui la conduisirent à Rouen, où, d’après l’ordre du roi d’Angleterre, son procès s’instruisit. Les détails qu’il représente sont controuvés, indécents, ridicules, absurdes, et accusent l’ignorance du siècle, et plus encore la bassesse, la perversité et la mauvaise foi des juges, qui ne rougirent pas de se transformer en bourreaux.
3. Les interrogatoires : Jeanne défend avec fermeté la réalité de sa mission malgré la menace de la torture
Jeanne d’Arc montra toujours devant eux une grande fermeté, et répondit à leurs questions insidieuses avec beaucoup de présence d’esprit, de modestie, de naïveté et de noblesse. Elle soutint avec une constance inébranlable la réalité de ses révélations, après avoir subi dans son cachot plusieurs interrogatoires particuliers ; elle comparut seize fois devant ses juges, et fut appelée plusieurs fois encore pour entendre la lecture de tous ses interrogatoires. Elle en réprouva divers articles comme contraires à ses réponses. L’appareil de la torture, déployé à sa vue, n’ébranla point son courage. Elle déclara qu’elle avait toujours dit la vérité, et que, si l’excès des tourments lui arrachait un aveu contraire, elle protestait d’avance de sa fausseté. La crainte qu’elle ne mourût pendant 254la question, empêcha seule ses lâches ennemis de l’y soumettre.
4. Les accusations : hérésie, sorcellerie et port de l’habit d’homme
Les conclusions prises contre elle portèrent que Jeanne était manifestement atteinte et convaincue de blasphèmes envers Dieu, d’idolâtrie, de magie, de schisme, d’erreur dans la foi et de péché contre la bienséance de son sexe, pour avoir pris un habit d’homme, pour s’être armée et mêlée parmi les gens de guerre. L’université de Paris approuva la décision du tribunal de Rouen.
5. L’abjuration arrachée sous la menace : le sermon d’Érard
Jeanne récusa la plupart des chefs d’accusation. Le défaut de témoins rendait la procédure irrégulière. Les juges, dans le dessein de faire paraître Jeanne coupable, la sommèrent d’abjurer. L’héroïne, liée, garrottée, malade, menacée à chaque instant d’être jetée à travers les flammes, placée devant deux échafauds qu’occupaient l’évêque de Beauvais, ses collègues, plusieurs prélats anglais, une foule innombrable de peuple, répondit toutefois aux invectives d’un docteur nommé Érard, avec dignité : C’est à toi, Jeanne, s’écriait Érard, que je parle. Je te dis que ton roi est hérétique et schismatique. — Par la foi, sire, répliqua Jeanne, je vous ose bien dire et jurer sur peine de ma vie que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et n’est point ce que vous dites.
Les ennemis de Jeanne la pressèrent de nouveau 255d’adhérer aux chefs d’accusation de ses juges. Ignorant ce qu’on exigeait d’elle, Jeanne demanda un conseil ; il l’assura que, si elle persistait à contredire un seul des chefs d’accusation, elle serait infailliblement brûlée, et il la pressa de s’en rapporter aux jugements de l’Église. Jeanne, élevant la voix, dit : Je m’en rapporte à l’Église universelle si je dois abjurer. — Tu abjureras présentement, s’écria Érard, ou tu seras arse (brûlée). Cependant les murmures du peuple témoignaient son indignation. L’évêque de Beauvais feignait de se préparer à rendre un arrêt définitif. On montrait à Jeanne le bourreau qui l’attendait à l’extrémité de la place, avec une charrette pour la conduire au bûcher. Intimidée par les menaces de ses juges, pressée d’un ton affectueux par les docteurs de sauver son corps et son âme, Jeanne dit enfin qu’elle se soumettait pour ses révélations aux décisions de l’Église ; le greffier lui lut alors un modèle d’abjuration qui contenait simplement une promesse de ne plus porter les armes, de laisser croître ses cheveux, et de reprendre l’habit de femme.
Dès que Jeanne, qui ne savait pas écrire, eût apposé une croix en place de signature à cette promesse, on y substitua une cédule dans laquelle l’héroïne se reconnaissait hérétique, schismatique, idolâtre, séditieuse, invocatrice 256des démons et sorcière. L’évêque de Beauvais la condamna dans le même instant à passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse. L’assemblée se sépara ; le peuple poursuivit Cauchon et les autres juges à coups de pierres.
6. La reprise de l’habit d’homme : Jeanne est condamnée comme relapse et livrée au bras séculier
Néanmoins les Anglais, mécontents que leur victime n’eût pas été livrée au supplice, reprochèrent leur faiblesse aux juges ainsi qu’aux docteurs. Ne vous embarrassez pas, dit l’un d’eux, nous la rattraperons bien. Jeanne rentra dans son cachot sous les habits de son sexe. Le lendemain dès l’aurore la Pucelle supplia ses gardes de relâcher la chaîne qui l’attachait par le milieu du corps, et de lui restituer ses habits de femme, qu’on lui avait enlevés pendant son sommeil ; mais ils lui présentèrent son habit de guerrier ; dans la crainte d’enfreindre sa promesse, Jeanne resta au lit une partie du jour ; contrainte enfin de céder à la nécessité, elle se leva et se couvrit des seuls vêtements mis à sa disposition. Des témoins apostés allèrent chercher les juges, qui dressèrent un procès-verbal du prétendu délit. L’évêque de Beauvais, animé d’une joie féroce, dit au comte Warwich, qu’il rencontra en sortant de la prison, Farewell, farewell (adieu, adieu), portez-vous bien, et ajouta en riant aux éclats, c’en est fait, nous la tenons.
257Le jour suivant, les juges de Jeanne portèrent contre elle de nouvelles charges, et Jeanne fut condamnée comme relapse excommuniée, rejetée du sein de l’église et jugée digne, par ses forfaits, d’être abandonnée à la justice séculière.
Telle était [dit Villaret] la formule usitée dans les arrêts de l’inquisition. Ce tribunal, en dévouant ses victimes, ne les envoyait pas à la mort : l’Église abhorre le sang. Le Saint-Office rejetait sur la justice séculière ce qu’il y avait d’odieux dans la rigueur des jugements en matière de foi.
VIII. Le supplice (30 mai 1431)
1. L’annonce de la condamnation : Jeanne réaffirme la réalité de ses visions et obtient de communier
Jeanne, intrépide dans les combats, mais néanmoins d’un caractère timide, éprouva une sorte d’horreur quand on lui prononça son arrêt de mort ; elle se plaignit, mais sans emportements, sans bravade, sans injure, et elle persista à soutenir la réalité de ses apparitions ; soit bons, soit mauvais esprits, dit-elle, ils me sont apparus. Jeanne demanda pour unique faveur à ses juges qu’on lui permît de communier. Rejetée du sein de l’Église, elle reçut l’eucharistie le jour même de sa mort, par l’ordre de ses juges.
2. Sur la place du Vieux-Marché : le sermon de Nicolas Midy ; Jeanne reproche à Cauchon d’être cause de sa mort
Elle marcha au supplice escortée de cent vingt hommes d’armes, et soutenue par deux religieux dominicains. On l’avait revêtue d’un habit de femme, et sa tête était chargée d’une 258mitre qui portait cette inscription : Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. De temps en temps, sur la route, Jeanne s’écriait : Ah ! Rouen, Rouen ! seras-tu ma dernière demeure ? On avait élevé deux échafauds dans la place du Vieux-Marché. Le cardinal de Winchester, Luxembourg, chancelier de France, évêque de Thérouanne, l’évêque de Beauvais et les autres juges, assis sur un des échafauds, attendaient leur victime : Jeanne arriva garrottée et le visage baigné de pleurs ; on l’y fit monter. Nicolas Midy mêla à ses prédications funèbres toute la véhémence du fanatisme, et tout le fiel de l’hypocrisie. Il termina par ces mots : Jeanne, allez en paix ; l’église ne peut plus vous défendre, et vous abandonne à la justice séculière. L’évêque de Beauvais fulmina ensuite la sentence de condamnation. Avant de descendre, Jeanne dit à l’évêque : Vous êtes cause de ma mort ; vous aviez promis de me rendre à l’Église, et vous me livrez à mes ennemis. L’homicide prélat montra malgré lui de l’attendrissement. Le reste des juges, le peuple, les archers, le bourreau, fondaient en larmes.
3. Les derniers instants : Jeanne meurt sur le bûcher en invoquant le nom de Jésus
Jeanne implora Dieu à genoux, réclama la pitié des assistants, et parla encore en faveur du roi ingrat et lâche qui l’avait abandonnée. Le bailli de Rouen et tous ses assistants, mandés 259pour représenter le tribunal séculier, ne prononcèrent point de sentence ; ils se contentèrent de dire : Menez-la. Vis-à-vis le bûcher on avait inscrit sur un tableau : Jeanne, qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse pernicieuse, abuseresse des peuples, devineresse superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse malcréante de la foi de Jésus-Christ, apostate, schismatique, hérétique.
Le bourreau s’approcha en tremblant pour la recevoir de la main des archers. Jeanne demanda un crucifix ; un Anglais rompit un bâton dont il forma une espèce de croix : Jeanne l’approcha de sa bouche, la posa contre son sein, et monta sur le bûcher. On lui présenta la croix de l’église voisine, qu’elle avait demandée avec instance ; elle supplia qu’on attachât devant elle ce signe du salut du chrétien. Quand Jeanne sentit que la flamme commençait à l’atteindre, elle avertit les deux dominicains placés près d’elle de se retirer. Le peuple entendait sortir de temps en temps des flammes le nom de Jésus, exclamation qu’interrompaient souvent les sanglots que la douleur arrachait à Jeanne.
IX. La réhabilitation (1456) et le châtiment des juges
1. La révision du procès : la mémoire de Jeanne réhabilitée (7 juillet 1456)
Vingt-cinq ans après la mort de Jeanne, Charles VII, avec l’autorisation du pape, fit revoir le procès de la Pucelle et réhabiliter sa mémoire. Par une sentence définitive, du 7 260juillet 1456, le premier jugement fut déclaré nul, abusif, injuste ; on le lacéra publiquement, et deux processions solennelles, suivies de prédications, en forme d’apologie, furent faites en l’honneur de Jeanne. On plaça une croix au lieu même de son exécution, et on y érigea sa statue.
2. Le châtiment des juges : Louis XI fait poursuivre et punir les deux survivants
Les juges de la Pucelle jouirent toutefois de l’impunité sous le règne de Charles VII. Louis XI, son fils et son successeur, ordonna qu’on reprît le cours des procédures. Deux juges seulement de la Pucelle lui avaient survécu ; ils furent arrêtés, et livrés au même supplice qu’elle avait subi.