Livret
Jeanne d’Arc (Opéra en cinq actes avec prologue)
musique de
paroles de
(1865)
Éditions Ars&litteræ © 2022
Dédicaces
De Gilbert Duprez À son altesse impériale madame la princesse Mathilde.
Madame
Vous avez daigné encourager mes travaux en composition dramatique ; cette haute faveur m’était d’autant plus précieuse qu’elle me venait non seulement d’une Princesse auguste, mais encore d’une artiste éminente.
Que la Princesse ainsi que l’artiste me permette aujourd’hui de lui offrir la dédicace de Jeanne d’Arc comme tribut de ma très-respectueuse reconnaissance.
G. Duprez.
De Joseph Méry et Édouard Duprez À son altesse impériale madame la princesse Mathilde.
Nous voyons rayonner sur les degrés du trône
Les talents dont les yeux et les cours sont charmés ;
Car vous portez, Princesse, une double couronne,
Vous devez la plus belle aux arts que vous aimez.
Daignez donc accueillir, selon notre espérance,
Ces vers, à la faveur du chant mélodieux ;
Ils racontent ce jour, où l’ange de la France
Emprunta son épée à l’archange des cieux.
Mais il manque toujours son image attendue
Dans le nouveau Paris de Napoléon trois ;
L’homme seul aurait-il des droits à la statue ?
La femme à cet honneur n’a-t-elle point de droits ?
Le peuple, avec orgueil, rend un pieux hommage
Aux morts, ressuscités par le marbre ou l’airain ;
Jeanne aura son sculpteur, si l’héroïque image
Revit, par le pinceau sous votre noble main.
Méry et Éd. Duprez.
Distribution
- Jeanne d’Arc, Grand Soprano : Melle Maria Brunetti ;
- Lionel, 1er Ténor : M. Ulysse Duwast ;
- Charles VII, Fort Ténor : M. Gaston Aubert ;
- Luxembourg, Baryton ou Basse chantante : M. Gaspard ;
- Jacques d’Arc, 2de Basse : M. Gabriel ;
- Perrine, 2de Chanteuse : Mlle Arnaud ;
- La Hire, 2d Ténor : M. Braut ;
- 1ère sentinelle, 2d Ténor : M. Engel ;
- 2de sentinelle, 2de Basse : M. Roche ;
- Dunois, Ténor : Coryphée ;
- La Trémouille, Basse : Coryphée ;
- Xaintrailles, Basse : Coryphée ;
- Guillaume Érard, Baryton : Coryphée ;
- Le bourreau, Baryton : Coryphée ;
- Jeune fille, Soprano : Coryphée ;
- Femme du peuple, 2d Soprano : Coryphée ;
- Jeunes hommes du peuple, Ténors : Coryphées.
La 1ère sentinelle, peut remplir au besoin dans le 1er acte le rôle de l’écuyer, dans le 4e acte la sentinelle et dans le 5e le plus important des deux hommes du peuple.
La 2e sentinelle peut remplir également le rôle de l’Archer au dernier acte.
Table des morceaux
Prologue
Les voix du Ciel
- Introduction pour piano
- Récit et Extase : le soleil disparaît… (Jeanne)
- Légende de sainte Geneviève : Il fut autrefois… (Jeanne)
- Chœur des voix célestes : À toi la puissance… (Soprano)
- Credo : Je crois, je crois… (Jeanne)
Acte I
La fête des fleurs
- Chœur d’Introduction : C’est la fête des fleurs… (Chœur)
- Récit et cavatine : Je suis un soldat… (Lionel)
- Final de l’Introduction : Doux printemps… (Chœur)
- Scène et Duo : Ou vas-tu ? (Lionel, Luxembourg)
- Scène et Déclaration : Tu vas prier ? (Lionel)
- Récits et Finaletto : Va, pars Jeanne (Chœur)
Acte II
Le roi de Bourges
- Chœur de la querelle : Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! (Chœur)
- Chœur des Conciliateurs : Notre gageure est la… (Chœur)
Chant de guerre de Dunois : Sur son noir coursier… (Chanson et Chœur) - Entrée du Roi (Air) : Ô mes amis… (Charles VII)
- Duo final et Chœur : Gentil Dauphin… (Jeanne, Charles VII)
- Final : De la Vierge inspirée… (Tutti)
Acte III
Le sacre
- Récit et Air : Ah ! contre mes remords… (Lionel)
- Chœur : Ce jour est glorieux… (Chœur)
- Fanfare
- Marche du Sacre : Pour chanter… (Chœur)
Acte IV
La prison
- Duettino des sentinelles : Sur la Tourelle… (Ténor et Basse)
- Scène et Air : Elle est là… (Luxembourg)
- Grande Scène et Duo : Un songe, une chimère… (Jeanne, Lionel)
Acte V
Le martyre
- Murmure de la foule : Rangez vous donc… (Chœur)
- Le chant du Cygne : Ô mon doux sauveur… (Jeanne)
- Credo, Final : Je crois ! je crois… (Jeanne)
Prologue Les voix du Ciel
1. Récit et extase
Jeanne
Le soleil disparaît et ses splendeurs sublimes
S’effacent lentement
Où va cet astre roi ? Dans quels profonds abîmes
Porte-t-il le jour maintenant ?
Hélas j’ignore tout… Pour moi partout le doute
excepté dans ma foi ? Là, rien n’est limité ?
Mon esprit incertain flotte et cherche sa route,
Mais mon âme a déjà trouvé la vérité !
(S’animant.)
La vérité, c’est Dieu, ses œuvres sa puissance ;
La vérité, c’est la voix que j’entends ;
Cette voix qui partout, dans le bruit, le silence
Me parle, me ravit, charme, et glace mes sens.
Mais cette voix l’ai-je bien entendue ?
Encor le doute encor l’épouvante et le deuil !
Pour moi du ciel est elle descendue
Ou bien n’est-ce qu’un songe, enfant de mon orgueil.
Elle m’a dit : pour la patrie
Arme ton bras, fille des champs ;
Lève toi ! la France avilie
Appelle à grands cris ses enfants.
Dieu dans tes mains mettra le glaive
Il te fera forte, il élève
Celui qui s’abaisse, obéis !
Et ton nom, grandi par la gloire
Sanctifié par la victoire
Sera l’honneur de ton pays
(Un jour, un jour sera l’honneur, l’orgueil de ton pays.)
(Simplement et presque parlé.)
On m’a conté ? c’était ma mère
Qu’une simple et pauvre bergère
Jadis a sauvé son pays
C’est la patronne de Paris
Chantons sa naïve légende
Et qu’au ciel la sainte m’entende !
2. Légende de sainte Geneviève
Jeanne
Il fut autrefois,
Une humble bergère,
Suivant sur la terre
Les célestes lois.
Reine d’innocence,
Elle s’ignorait ;
Mais pour notre France,
La sainte priait.
Et Dieu choisit cette fille, cet ange,
Pour arrêter le terrible Attila ;
Car Dieu peut tout, par son ordre tout change,
Et qui s’abaisse, un jour s’élèvera !
3. Chœur des voix célestes
Chœur (1er soprano, 2e soprano et contre-alto, bouche fermée)
Um…
Jeanne (s’endormant peu à peu)
Encor… encor… ô douce mélodie,
En te chantant, pourquoi ma paupière alourdie…
Chœur
Jeanne, Jeanne.
(Les voix s’éteignent.)
Jeanne (en dormant)
Dieu fit donc qu’un jour
La faible bergère
Partit de Nanterre,
Partit et…
(Jeanne s’endort.)
Chœur
Lève toi femme
La foi t’enflamme
Prends l’oriflamme
Lève toi, Jeanne
Qui retiens tes pas ?
Va Dieu t’éclaire
Et sa colère
Arme ton invincible bras.
Lève toi femme
…
Solo (1er soprano)
À toi la puissance
Va sauver la France
Dieu le permet
Va noble héroïne
Sa force divine
Dieu te la remet.
Chœur
Lève toi femme
…
Solo
Va sainte bergère
Va noble guerrière
Vaincre tu le peux
Et par la victoire
Ton nom plein de gloire
Ira jusqu’aux cieux.
Chœur
Lève toi femme
…
Va lève toi, Jeanne
Qui retiens tes pas ?
…
4. Réveil de Jeanne
Jeanne
Où suis-je ? qui me parle ? ô céleste mystère !
Ce n’est plus une erreur ou chimère
Je crois ! je crois !
Le Seigneur se révèle
Je vois ! je vois !
Il commande il m’appelle.
Dieu bénit dans les cieux
Ma mission divine
Et d’un nom glorieux
Anoblit l’héroïne.
Ah !
Chœur
Lève toi lève toi
Dieu le veut Jeanne va, va, va, va, va
Jeanne
Je crois ! je crois !
Le Seigneur se révèle,
Je vois ! je vois !
Il commande il m’appelle.
Chœur
Vole aux combats…
Jeanne
Je vole au combats.
Chœur
Lève toi Jeanne,
Dieu conduit tes pas
Vole aux combats…
Jeanne
Je vole aux combats.
Chœur et Jeanne
… Aux combats.
Acte I La fête des fleurs
Une place de village de Domrémy, au fond, à droite la petite église du village, à gauche la maison de Jacques d’Arc.
5. Chœur d’introduction
Chœur
C’est la fête des fleurs
La nature plus belle
Forme de leurs couleurs
Sa parure nouvelle.
Avril au ciel brumeux
Fuit avec les nuages
L’oiseau de nos bocages
Chante ses airs joyeux.
C’est la fête des fleurs
…
Perrine
Place ! place au cortège,
L’aubépin aux rameaux fleuris
N’a-t-il pas l’heureux privilège
De faire trouver des maris ?
Et maintenant procédons au partage
À nous les rameaux odorants…
Pour en faire de doux présents
Car c’est encor l’antique usage.
Celui qui de nous recevra
La fraîche fleurette bénie
Nous acceptera pour amie
Et plus tard nous épousera.
À chacune un rameau !
Chœur de jeunes filles
Moi le mien, moi le mien (rép.)
6. Récit et cavatine
Lionel
Arrêtez !
Jacques d’Arc
Le soldat de fortune !
Que veux-tu ?
Lionel
Réclamer non mon droit, mais le tien
N’es-tu pas Jacques d’Arc ?
Jacques d’Arc
Eh bien !
Lionel
il en manque une,
À qui revient sa part de cet arbre béni,
C’est Jeanne, c’est ta fille aussi sage que belle ;
Laissez-lui son rameau, peut-être en fera-t-elle
Un présent à celui que son cœur a choisi.
Jacques d’Arc
Que t’importe ? en tous cas ce n’est pas toi mon maître
Lionel
Qui sait ?
Jacques d’Arc
Jeanne t’aimer, et t’épouser ?
Lionel
peut-être !…
Jacques d’Arc
Un soudard étranger !
Lionel
qui se bat pour ton roi.
Jacques d’Arc
Non pas… pour son argent !…
Lionel
et j’ai raison ma foi !
(Cavatine.)
Je suis un soldat de fortune
Je vends mon bras
Je ne veux, ni titre, ni rang,
Ni gloire, ni faveur importune.
De l’or pour prix de ma valeur,
Et pour ma joie et mon bonheur
Une femme douce et jolie,
Voilà le seul bien que j’envie.
Pour l’acquérir je veux de l’or,
J’en veux toujours, j’en veux encor,
L’or peut tout, il séduit, il entraîne,
Avec de l’or plus d’inhumaine.
Et tout mon sang appartiendra
À celui qui m’en donnera,
Tout mon sang appartiendra
À celui qui m’en donnera.
Chœur
Quoi ce soudard ? ce mécréant ?
Serait l’époux, serait l’amant
De notre Jeanne sainte et pure,
Y songer est lui faire injure
Lionel
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Voyez donc leur frayeur !
Chœur
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Tes discours nous font peur !
Lionel
Ils s’y sont laissés prendre
Eh bien, j’ai réussi, je les force d’attendre
Chœur
Nos rameaux, nos rameaux (rép.)
Lionel
Sans Jeanne ?
Chœur
La voilà !
Oui c’est Jeanne l’inspirée
C’est l’honneur de la vallée
C’est la sainte à qui Dieu parla…
Lionel
Mon cœur bat… je faiblis, passion insensée
Où m’entraîneras-tu ?
Jacques d’Arc
Ma pauvre enfant, hélas,
Toujours seule avec sa pensée
Elle marche sans but, rêve, et ne nous voit pas !…
Jeanne !…
Jeanne
Mon père !
Jacques d’Arc
Ô ma Jeanne chérie
D’où viens-tu ?
Jeanne
D’obéir aux voix qui m’ont parlé.
Jacques d’Arc
Oh ! ne dis pas cela, ce sont rêves… vains songes…
Si tu savais enfant dans quels chagrins tu plonges
Ton père désolé.
Jeanne
Dieu commande mon père, en douter est folie.
J’ai bien entendu cette fois
En ce moment encor, tenez, tenez, j’entends les voix,
Tenez, tenez, j’entends les voix qui m’ont dit :
Jeanne va… (bis)
Va sauver ta patrie (bis)
Jacques d’Arc
Chasse celle orgueilleuse erreur
Le printemps a fleuri nos nouvelles campagnes
Partage les plaisirs de tes jeunes compagnes
Et donne à mes vieux ans de longs jours de bonheur !
7. Chœur final de l’introduction (avec danses)
Chœur
Doux printemps
Heureux temps
Où tout rit où tout chante
Tes présents
Si charmants
Sont nos vœux notre attente.
Dieu si bon
Nous fit don
De tout ce qu’on préfère sur terre
Tout renaît
Et tout plaît
Dans la nature entière.
Doux printemps
…
Bénissons la main si bonne
Qui nous verse ses faveurs
Bénissons la main qui donne
Le printemps, l’amour et les fleurs.
Solo
Un an, soyez fidèle
Et sachez plaire à celle
Qui vous a fleuri
Lionel (à Jeanne)
Vous me l’offrirez j’imagine !
Jeanne
Non !… Non !… il n’est pas pour vous
Lionel
Malheur !…
Jeanne
je le destine…
Lionel
À qui ?
Jeanne
à Dieu mon père, à Dieu mon seul époux !
Chœur
Doux printemps
…
8. Scène et duo après l’introduction
Luxembourg (frappant sur l’épaule de Lionel)
Où vas-tu ?
Lionel
Que t’importe !
Luxembourg
Un seul moment mon maître.
Lionel
Prétends-tu m’arrêter ?
Luxembourg
Je prétends te connaître.
L’étude est curieuse, à juger seulement
Par ce que tu disais, ici même, à l’instant.
Lionel
Railles-tu ?
Luxembourg
Non ma fois, j’admire ta franchise
Sous des semblants d’honneur un coquin se déguise ;
Mais toi, tu dis tout haut, clair et net, et très bien
Méfiez-vous de moi, je suis un franc vaurien.
Lionel
Ai-je dit cela ?
Luxembourg
C’est tout comme ;
À présent, je connais mon homme,
Expliquons-nous.
Lionel
Que me veux-tu ?
Luxembourg
Voyons si j’ai bien entendu,
Tu suis le métier de la guerre !
Lionel
Fort bien !
Luxembourg
Es-tu pour l’Angleterre
Ou pour la France ?
Lionel
Et que m’importe à moi,
Je suis sans patrie et sans Roi.
Luxembourg
Mais non pas sans amour.
Lionel
Oui, j’aime avec délire
J’aime, laisse-moi te le dire
C’est Jeanne tu l’as vue, un trésor de candeur
Elle m’a révélé que là j’avais un cœur.
Ah ! je l’aime d’amour ardent, immense, étrange !
C’est un cœur de lion, avec les traits d’un ange
La femme qu’il me faut, aussi l’on me verrait
Me battre avec Satan, s’il me la disputait.
Dieu t’a mise en mon âme.
Luxembourg
Pauvre fou, si ton âme…
Lionel
Ô pure et sainte flamme
Luxembourg
S’abandonne et s’enflamme.
Lionel
Ô pure et sainte flamme,
Aux rayons radieux…
Luxembourg
Si ton âme s’enflamme,
Aux attraits de doux yeux…
Lionel
Ne meurs qu’avec ma vie…
Luxembourg
Je ris de sa folie…
Lionel
L’amour qui purifie,
Est béni dans les cieux.
Luxembourg
L’amour qui purifie,
Ne se trouve qu’aux cieux.
Luxembourg
Tu te crois aimé…
Lionel
Non…
Luxembourg
Vraiment !
Lionel
J’en blasphème !
Rien n’a pu vaincre sa rigueur.
Luxembourg
Puisqu’elle est femme elle aime…
Lionel
La gloire et les combats, la patrie et l’honneur.
Luxembourg
Pauvre hère…
Dans ce pays, sais-tu qu’une fois
Parut le célèbre Dunois
Jeanne depuis ce jour
Ne rêva plus que de guerre ;
Elle part pour la cour…
Lionel
Tais toi, démon, tais toi ?
Luxembourg
Suis la !
Lionel
Humble et sans or…
Luxembourg
Ne suis-je pas là, moi…
Sois heureux selon ton envie,
Livre à ta sublime folie
Ton cœur que l’amour a dompté.
Sois fort par cet amour lui-même
Rien d’impossible quand on aime,
Que tout cède à ta volonté…
Voilà de l’or, de l’or, de l’or
Voilà de l’or, encor, encor
Quoi qu’il advienne,
Je serai là !
Mon crédit te protégera
Mais que Jeanne t’appartienne.
Lionel
L’ai-je entendu ? Jeanne à moi !
Luxembourg
Puis là-bas, sur toi
Je veillerai ; mais pour moi tu seras
Lionel
Esclave ou chien, un poignard, ton épée
Ordonne en maître à tout heure, en tout lieu,
D’un seul objet mon âme est occupée
Jeanne peut être à moi, Je t’appartiens, adieu.
Luxembourg et Lionel
Joie immense, joie insensée,
Bonheur qui confond ma pensée.
Lionel
Jeanne, je m’attache à tes pas
Partout, Jeanne, tu me verras.
Luxembourg
Jeanne, vas-tu succomber ?
Oui, Jeanne, tu succomberas !
Luxembourg et Lionel
Joie immense, joie insensée
…
Lionel
Mon amour ardent, indomptable,
Ne peut t’inspirer de l’effroi.
Luxembourg
Ton amour indomptable,
Te sera fatal, oui, crois moi !
Lionel
Je ne veux, ma Jeanne adorable,
Que vivre et mourir pour toi.
Luxembourg
Jeanne, tu n’es plus redoutable ,
Tu ne peux rien pour ton roi.
Luxembourg et Lionel
Joie immense, joie insensée
…
Lionel
Jeanne, je m’attache à tes pas,
Partout Jeanne, tu me verras…
Luxembourg
Jeanne, j’arrêterai ton bras,
Va, Jeanne, tu succomberas…
Lionel (presque parlé)
Grâce à lui me voilà de l’or, des protecteurs
Jeanne à présent, je puis te suivre,
Partager tes travaux, tes périls, tes grandeurs,
D’aujourd’hui je commence à vivre !
Je vais la voir.
(Il se dirige vers la maison de Jeanne)
Perrine (l’arrêtant)
Beau sire, où courrez-vous ?
Lionel
La trouver.
Perrine
Jeanne ? Ah ! plus tôt comme nous,
Fuyez là !
Lionel
Jeanne ?
Perrine
Elle est folle !… ou tout comme.
Le croiriez-vous, elle s’habille en homme.
Elle va partir pour la cour ;
C’est le sire de Baudricourt,
Qui l’envoie et lui donne une armure complète.
Vit-on jamais une fillette,
Sur un cheval monter, en vrai soudard
J’en ai grand-honte, pour ma part.
Lionel
Laissez moi. Voici Jeanne ?
Perrine
Allons, je me retire.
Dieu garde vos amours…
Lionel
Merci.
Perrine
Bonjour, beau sire.
Jeanne d’Arc vêtue en homme, elle s’arrête sur le seuil de la porte de sa maison et s’adresse à son père qui est à l’intérieur.
Jeanne
Je reviens, permettez qu’une dernière fois
Aux pieds de ma douce patronne
J’aille prier qu’on me pardonne
De la sainte pudeur si j’outrage les lois,
Puis sur ce seuil sacré, prosternée en prière
Vous viendrez me bénir mon père.
9. Scène et déclaration
Lionel
Arrête Jeanne, un mot !
Jeanne
À quoi bon Lionel !
Lionel
Jeanne, il faut m’écouter,
L’instant est solennel.
Tu vas prier, ton Dieu t’écoute,
Va donc lui demander pourquoi
Il t’a mise ainsi sur ma route,
Toi qui n’accepte rien de moi.
Dis lui qu’il place dans ton âme,
Un seul rayon de cette flamme
Qui brûle et dévore mon cœur ;
Et la joie immense, infinie,
Qui remplira toute ma vie,
Je t’en paierai le prix
En faisant ton bonheur,
De grâce réponds moi.
Jeanne
Non, c’est trop de t’entendre…
Lionel
Un mot d’espoir, rien qu’un seul mot ?
Jeanne
Adieu !
Lionel
À force de t’aimer ne pourrais-je prétendre !
Jeanne
Je n’aurais qu’un époux.
Lionel
Eh bien qu’est-il ?
Jeanne
c’est Dieu.
Lionel
Je te disputerai, s’il le faut, à ce maître,
Je t’ai donné mon cœur, mais il me faut le tien.
Jeanne ne tremble de me connaître,
Malgré toi, malgré Dieu, j’aime et je veux mon bien.
Jeanne (effrayée)
Mon père ! venez me secourir !
Jeanne s’échappe des bras de Lionel, court vers la maison de son père et tombe épuisée sur la première marche du perron. — Jacques d’Arc paraît sur le perron de sa maison, il est suivi de ses autres enfants.
Jacques d’Arc
As-tu prié ma fille, et il faut te bénir ?
Si le ciel a parlé, suis l’ordre qu’il te donne,
Pour sauver ton pays combats avec honneur,
À la garde de Dieu ton père t’abandonne
Il t’aime et te bénit, au nom de ton sauveur !
Pendant ce morceau les paysans entrent de toute part ; la procession se dirige vers l’église, on s’agenouille pour percevoir la bénédiction ; Lionel seul est resté debout ; tout le monde se lève à la fin.
10. Récit et final
L’écuyer
De Jacques d’Arc est-ce ici la demeure ?
Jeanne
Oui, d’Arc, c’est moi.
L’écuyer
C’est donc à toi, fille, en ce jour
Que le sire de Baudricourt
Adresse cet écrit : qu’elle parte sur l’heure…
(Il cherche Jeanne des yeux.)
Où donc est-elle ? on lui mande par moi,
Ce titre tout puissant pour arriver au roi…
Jeanne
Donne.
L’écuyer
De plus mon maître
À Damoiselle Jeanne envoie un destrier.
Lionel
Mais l’autre ?
L’écuyer
Le second, est pour son écuyer.
Lionel (à part)
C’en est fait !
Luxembourg
Pas encore… attends.
(À l’écuyer.)
Peut-on connaître,
Qui suivra Jeanne ?
(Avec intention.)
Vous ? mon gentil Jouvencel.
L’écuyer
Je n’ai pas cet honneur…
Luxembourg
Qui donc ?
L’écuyer
C’est Lionel.
Lionel
Moi… moi… moi… l’ai-je entendu !
Luxembourg (en riant)
Le soldat de fortune monte en grade !
Lionel
Moi… moi… je suis à la cour…
L’écuyer
En voici l’ordre exprès signé de Baudricourt
(Bas à Lionel, presque parlé.)
Ami, ta chance est peu commune, profites-en !
Lionel
Vous tous saluez-la.
C’est l’héroïne de la France,
Notre gloire, notre espérance
C’est l’ange qui nous sauvera !
(Finaletto.)
Chœur
Va, pars, Jeanne, pars noble femme,
Dieu l’ordonne, vole aux combats.
Ce Dieu qui te guide et t’enflamme,
Donnera la force à ton bras.
Va notre amie,
Et sois bénie.
Lionel
Ne t’avais-je pas dit que je suivrais tes pas…
Jeanne
Viens donc, Dieu me conduit et je ne te crains pas.
Chœur
Oui, Dieu qui te guide et t’enflamme
Donnera la force à ton bras !
Adieu, adieu, pars sous la garde de Dieu,
Adieu.
Acte II Le roi de Bourges
11. Chœur de la querelle
Chœur (Dunois, La Hire, Xaintrailles, La Trémouille)
(Ha ha ha ha ha ha ha !)
C’est un pari plaisant.
(Ha ha ha ha ha ha ha !)
La Hire
Moi je le trouve mal séant.
La Trémouille
En quoi vous déplaît-il beau sire ?
La Hire
Moi je le soutiens
Dunois
Bien, bien la Hire
L’honneur d’une femme à venger
C’est un emploi…
Chœur
Je veux le partager !
Xaintrailles
Formons deux camps, dis nous les couleurs de ta dame
Dunois
Eh ! que m’importe, c’est une femme,
Naïve et sans apprêts, mais au cœur généreux…
La Trémouille
Et possédant surtout, un beau titre à tes yeux.
Chœur
(Ha ha ha ha !)
La Hire
Sur mon salut !
Chœur
Messieurs, messieurs…
La Trémouille
Crois-tu que la donzelle…
(Ha ha ha ha !)
La Hire
Sur mon honneur !
Chœur
Messieurs, messieurs
La Trémouille
L’emporte en certain point, sur notre Agnès la belle.
12. Chœur des conciliateurs
La Trémouille
Notre gageure est là, moi je soutiens que non.
La Hire
Sire de la Trémouille, il me faudra raison !
Chœur
Quoi, l’on cesse de rire
Ah ! messieurs quel délire.
La Trémouille et la Hire,
Gens d’honneur et de foi,
Vrai, ce serait folie,
Qu’une plaisanterie
Allât coûter la vie
D’un serviteur du roi.
Récit.
Dunois
Je suis Dunois en fait d’honneur je pense
Que nul ne juge mieux céans
Que le Bâtard d’Orléans…
Or donc point de duel car il n’est pas d’offense.
Chœur
Approuvé.
Lionel
Faisons mieux, chantons à pleine voix,
La chant de guerre de Dunois !
Chant de guerre de Dunois.
Dunois (couplet 1)
Sur son noir coursier de bataille,
Les yeux d’ardeur étincelants,
Quel géant irait à la taille
Du noble bâtard d’Orléans ?
Lorsqu’il combat, c’est pour la France,
Dans ses mains sa pesante lance,
C’est le tonnerre, allons ! soldats !
Répétez son cri des combats !
Chœur (refrain)
Dunois ! à la rescousse !
Allons ! bannière au vent !
La victoire nous pousse
En avant ! en avant !
Dunois (couplet 2)
Revêts ton armure de guerre,
Roi Charles et la France à ta voix,
Se lèvera sous la bannière,
Roi de Bourges, voici Dunois !
Près de lui, sa troupe fidèle,
Héros dont il est le modèle,
N’attends pour te rendre Paris,
Que d’entendre encore ces cris !
Chœur (refrain)
Dunois ! à la rescousse !
…
13. Entrée du Roi. Air.
Un page
Seigneurs, le roi, notre Sire !
Charles VII
Messieurs noble Dunois, La Hire,
Xaintrailles et tous enfin,
Recevez ce salut de votre souverain.
Ô mes amis, vous que rien ne rebute,
Ni mes périls, ni mes revers,
Vous, que contemple l’univers,
Spectateur de ma noble chute,
Vous sortirez vainqueurs,
Dans ma sanglante lutte.
Je suis heureux de votre amour,
On m’appelle avec ironie
Le roi de Bourges, mais ma cour
Au plus grand roi ferait envie.
Ô mes amis, vous que rien ne rebute,
…
Oui nobles soutiens de la France,
Oui chers et vaillants défenseurs,
Le roi partage vos ardeurs,
Bientôt nous reprendrons la lance.
Oui braves chevaliers, Dieu comme aux anciens jours
Nous envoie, un puissant secours.
Il ordonne, dit-on, de mettre l’oriflamme
Dans les mains…
Chœur
De qui donc, nommez-le !
Charles VII
D’une femme !
Chœur
D’une femme est-il vrai ? Je sens à cet affront,
La rougeur colorer mon front.
Charles VII
Une femme inspirée, une fille naïve,
Dont la parole est simple et la foi grande et vive ;
Je l’attends en ces lieux,
De pays éloignés et sur l’ordre des cieux,
Elle vient m’annoncer sa mission divine.
Écoutons la, si c’est une héroïne,
Que Dieu voulut bénir, nous vaincrons par son bras !
Chœur
Ne vous suffit-il plus de vos vaillants soldats ?
La Trémouille
D’une audacieuse imposture,
Sire, on peut être le jouet !
Charles VII
Ami, ne crains rien, mon projet
Rendra l’épreuve et décisive et sûre.
Vous le voyez, rien ne trahit en moi,
Le rang et la puissance.
Jeanne viendra sans défense,
Elle n’a jamais vu le Roi,
Je reste parmi vous, qu’un autre me remplace
Brave Dunois, prenez ma place,
Faites le Roi de votre mieux
Et tâchez de tromper ses yeux.
(Aux huissiers.)
Qu’on introduise Jeanne !
Chœur (Les seigneurs entre eux)
Ah ! voyons la bergère
Devenue en un jour, une grande guerrière.
Ah mes seigneurs, saluons,
Ce grand héros en cotillons !
(Entrée de Jeanne.)
La Hire (à La Trémouille)
Comment la trouves-tu ?
La Trémouille
Ma foi, pas trop mal…
Un page
Damoiselle Jeanne d’Arc…
Jeanne
Mes seigneurs, je tremble devant vous,
Car si noble assemblée a droit de m’interdire
Ce que je cherche ici, c’est le Roi notre Sire,
Je viens au nom de Dieu lui parler devant tous.
La Hire
Le connaissez-vous ?
Jeanne
Non.
La Hire
Le voici.
Jeanne
Non, La Hire.
Xaintrailles (bas à La Hire)
Elle t’a dit ton nom…
Jeanne
Ce seigneur que je vois,
C’est le grand bâtard de Dunois !
Comte de Xaintrailles, Chabannes,
Faites moi place…
Chœur
Dieu me damne…
Elle nous connaît tous !
Jeanne
Votre maître est ici,
Dérangez-vous, Sire de la Trémouille
Il convient que je m’agenouille
Car le Roi Charles… le voici.
Chœur
Saints du ciel, quel est ce mystère,
J’ai bien peur qu’elle ne soit sorcière.
Et pourtant elle n’a pas l’air
D’arriver tout droit de l’enfer.
14. Duo final et chœur
Jeanne
Gentil Dauphin de France,
Dieu me mande vers toi,
Simple, sans éloquence,
Mais forte par la foi.
Oui ma route est tracée
Je suivrais tes héros,
De la France abaissée
Relevons le drapeau.
Roi, ne crois pas, qu’une humble bergerette
Si Dieu le veut, ne puisse te servir
Il peut changer en glaive ma houlette
Le bras est fort quand Dieu veut le bénir !
Charles VII
Qui vous amène ici ?
Jeanne
L’amour de la patrie…
Charles VII
Le Roi vous est connu !
L’avez-vous vu ?
Jeanne
Jamais…
Charles VII
Qui vous dit que c’est moi !
Jeanne
Celui qui m’a choisie.
Charles VII
Pourquoi !
Jeanne
Pour te montrer à guider les Français.
Charles VII
Bergère, le poids d’une lance,
Serait lourd à ton bras d’enfant.
Jeanne
Le Roi n’a-t-il plus souvenance,
Que David vainquit le géant !
Charles VII
Prends garde, ton orgueil blasphème.
Jeanne
De David Dieu soutint le bras.
Charles VII
Et Dieu te soutiendra de même.
Jeanne
Oui, donne moi donc des soldats.
Chœur des seigneurs (en riant)
(Ha, ha, ha, ha !)
C’est de la démence !
Charles VII
Messieurs !
Chœur
(Ha, ha, ha, ha !)
Quel spectacle nouveau !
Charles VII
Messieurs !
Chœur
Les nobles chevalier de France,
Porteraient, au lieu de la lance,
Ou la quenouille, ou le fuseau !
Charles VII
Silence !
(Éclat de rire.)
Chœur
(Ha, ha, ha, ha !)
C’est de la démence,
(Ha, ha, ha, ha !)
Que ce serait beau.
Jeanne
Sais-tu pas, Sire de Xaintrailles,
Que l’humble fuseau que tu railles,
Peut devenir, si c’est l’ordre du ciel,
Le glaive flamboyant de l’Archange Michel.
Charles, à leur folle raillerie
Ferme ton oreille de Roi,
Au nom de la Patrie
Charles écoute moi,
Viens, je te dirai tout,
Viens, loin d’eux mon maître
Je connais tes secrets
Ceux de ton cœur peut-être…
Sais-tu que l’on disait
Avec des mots de blâmes
Chœur
La noble femme !
Jeanne
Que le Roi languissait,
Aux genoux d’une femme…
Chœur
Dieu dans son âme…
Jeanne
Trahissant à la foi…
Chœur
A mis sa foi…
Jeanne
Et la France, et sa mie…
Chœur
Offrir sa vie…
Jeanne
Qu’il laissait sa patrie
Chœur
Pour sa patrie…
Jeanne
Gémir sous d’autres lois…
Chœur
Et pour son Roi !
Jeanne
Riant de sa faiblesse…
Chœur
Tant de faiblesse…
Jeanne
Un étranger vainqueur…
Chœur
Et tant de cœur !
Jeanne
Le laissait sans honneur…
Chœur
En sa faveur…
Jeanne
Régner sur sa maîtresse…
Chœur
Tout m’intéresse !
Jeanne
Ah ! verrais-tu sans effroi…
Chœur
Ah ! par sa foi…
Jeanne
Ta couronne avilie…
Chœur
Que soit bénie…
Jeanne
Et ton peuple qui crie…
Chœur
La voix qui crie…
Jeanne
Charles, Charles, tu n’es plus Roi…
Chœur
Sauvons le Roi !
Jeanne
Charles, Charles, tu n’es plus Roi.
Charles VII
Tais toi, tais toi !
Un pouvoir suprême,
T’inspire et je crois
Entendre Dieu lui-même
Parler par ta voix.
Jeanne
Oui, de Dieu lui-même,
Charles entends la voix !
Charles VII
Viens, humble bergère,
Ton roi, ton seigneur
Va sous ta bannière
Conquérir l’honneur !
Jeanne
Oui, oui, l’humble bergère
Te rendra vainqueur,
Viens sous ma bannière
Conquérir l’honneur !
Chœur
C’est un mystère,
Dieu nous éclaire,
Il faut suivre et nous taire,
L’ange envoyé par le Seigneur…
Charles VII
Chevaliers sur ma foi, sur mon âme royale,
Le Seigneur a conduit cette femme en ce lieu,
Qui m’aime me suivra, sa parole est loyale,
Et son pouvoir lui vient de Dieu !
15. Final
Jeanne
De la vierge inspirée,
Guerriers suivez les pas ;
Ma promesse est sacrée,
Vous vaincrez par mon bras !
Dieu le veut, guerriers prenons la lance,
Dieu le veut, quittez de vains loisirs,
Tout pour l’honneur, tout pour la France,
Soyons donc héros ou martyrs !
Chœur de seigneurs
Suivons guerriers, cette vierge inspirée,
Le Roi l’exige, courrons aux combats.
De cet enfant la parole est sacrée,
C’est Dieu lui-même qui doit armer son bras.
Jeanne
De la vierge inspirée,
Guerrier suivez les pas,
Ma parole est sacrée,
Vous vaincrez par mon bras !
Charles VII (en même temps)
De la vierge inspirée,
Guerrier suivez les pas,
Sa promesse est sacrée,
Nous vaincrons par son bras !
Chœur (en même temps)
De la vierge inspirée,
Amis suivons les pas,
Sa parole est sacrée,
Et Dieu conduit ses pas !
Jeanne, Lionel avec Charles VII, Dunois, La Hire, Xaintrailles, La Trémouille, Chœur
Dieu le veut, guerriers, prenons la lance,
Dieu le veut, fuyons de vains loisirs,
Tout pour l’honneur, tout pour la France,
Soyons héros ou martyrs !
Dieu le veut, guerriers, prenons la lance,
…
Acte III Le sacre
16. Récit et air
Lionel
Ah ! contre mes remords où trouver un refuge ?
En vain je me débats sous leur poids écrasant,
Moi, soldat de Bedford, moi traître, moi transfuge
Je viens livrer ma vie à Charles triomphant.
Dans les rangs ennemis, la haine qui me guide,
M’a fait chercher la mort avec le déshonneur,
Et ma main dirigeant une flèche homicide,
De celle que j’aimais voulut percer le cœur.
Ô Jeanne tu m’as fait coupable,
Ton amour pouvait me sauver,
Devais-tu rendre méprisable,
L’amant qui voulait s’élever.
L’amour saint ou l’âme s’épure,
Venu du ciel vivait en moi,
Jeanne, je n’étais point parjure,
J’étais loyal, digne de toi.
C’est le grand jour du sacre et Jeanne est triomphante
Tout un peuple est à ses genoux
Les plus grands noms, couverts d’une gloire éclatante
Sa gloire les efface tous.
Moi seul je suis proscrit, chassé, maudit par elle,
Comme ennemi, comme étranger.
Exclus du ciel, l’enfer m’appelle
Et je veux me venger.
Femme ingrate et cruelle
Plus d’amour mais la haine éternelle
Passion dévorante et fidèle
Dont le terme doit être la mort.
Tremble Jeanne, va, tu seras ma proie
Si le ciel vers toi m’envoie,
Le trépas unira notre sort.
17. Chœur
(La moitié des premiers et des seconds Dessus ainsi que la moitié des Ténors entrent en scène.)
Ténors
Ce jour est glorieux,
Élevons jusqu’aux cieux,
Nos voix reconnaissantes.
D’un grand Roi notre amour,
Dieu bénit en ce jour,
Les armes triomphantes.
Ténors et Dessus
Honneur à l’héroïne,
Que la force divine,
A donné aux Français,
Qu’elle vive à jamais !
Luxembourg
Je sais tout : te voilà retombé dans l’abîme,
Jeanne repousse ton amour,
De son mépris déplorable victime,
Quel espoir terrestre en ce jour !
Lionel
Je voudrais la fléchir encore.
Luxembourg
Toi, jamais ?
Lionel
Je veux tenter une épreuve dernière.
Luxembourg
Et si l’épreuve échoue…
Lionel
Alors je promets d’être à toi.
Je te suis sous ta noble bannière.
Luxembourg
Où te retrouverais-je ?
Lionel
Ici quand le beffroi
Sonnera l’heure au passage du Roi ?
(Peu à peu l’autre moitié des premiers et seconds Dessus et Ténors est entrée en scène et se joint aux premiers arrivés.)
Chœur
Ce jour est glorieux,
…
Honneur à l’héroïne,
…
18. Fanfare
19. Marche du sacre de Charles VII
Chœur
Pour chanter notre délivrance,
Les cœurs et les voix sont unis,
Dieu protège la France ! (bis)
Mont-joie et saint Denis (rép.)
Voilà Jeanne la guerrière,
Jeanne, des Anglais l’effroi,
Aux côtés de notre Roi ! (bis)
Dans l’auguste enceinte,
Va briller à nos yeux,
L’oriflamme sainte,
Qui descend des cieux. (bis)
Lionel
Permets que je me mêle au cortège qui passe,
Jeanne rends moi l’honneur de veiller sur tes pas.
Jeanne
Mes archers ! Éloignez cet homme, et qu’on le chasse ;
Je ne le connais pas.
Chœur
Pour chanter notre délivrance,
…
Luxembourg
Eh bien, as-tu reçu son amour ou sa haine ?
Avec elle aux combats, te verra-t-on courir ?
Lionel
L’enfer contre moi, contre moi se déchaîne.
Je veux me venger et mourir.
Luxembourg
Il faut te venger (ter)
Lionel
Me venger (ter)
Oui je veux me venger et puis mourir !
Luxembourg
Oui tu dois te venger et non mourir.
Acte IV La prison
20. Duettino des sentinelles
Sentinelles
Sentinelle,
Prenez garde à vous !
Sur la tourelle,
Veillons sur tous,
Veillons sur elle,
Jeanne est à nous,
Veillons sur elle !
1e sentinelle
Nous tenons enfin la sorcière,
L’espoir et l’appui des Français,
Pour l’ennemi plus de succès,
Vive saint Georges et l’Angleterre !
Sentinelles
Sur la tourelle,
…
1e sentinelle
Quel bonheur si la prisonnière,
Oublieuse de son serment,
Pouvait reprendre un seul moment,
Son glaive ou l’armure de guerre.
Quelle joie, approchons du seuil…
2e sentinelle (gravement)
On dit que l’ange qui la garde,
Rend aveugle qui la regarde.
1e sentinelle
Eh bien ma foi, je risque un œil !
2e sentinelle (avec colère)
Moi je te dis c’est infâme,
Quelle lâche trahison,
De regarder cette femme,
Sur le lit de sa prison.
1e sentinelle
Tais-toi donc, tais-toi donc !
2e sentinelle
Arrière !
1e sentinelle
Silence,
Tais-toi donc, tais-toi donc !
2e sentinelle
Arrière !
1e sentinelle
Silence !
Tais-toi donc, tais-toi donc !
Éloigne toi, éloigne toi !
2e sentinelle
Gibier d’enfer,
Veux-tu que d’un coup de ma lance,
Je t’expédie à Lucifer !
1e sentinelle (en goguenardant)
Cela réjouit mon âme.
2e sentinelle
Moi je te dis c’est infâme,
Quelle lâche trahison,
Cela trouble ma raison.
Sentinelles
De regarder cette femme,
Sur le lit de sa prison.
1e sentinelle (il rit)
(Ha ha ha ha !)
Oui, cela trouble ma raison.
2e sentinelle (se moquant)
(Ha ha ha ha !)
C’est une lâche trahison !
Sentinelles
De regarder cette femme,
Sur le lit de sa prison ! (rép.)
21. Scène et air de Luxembourg
Luxembourg (aux sentinelles)
Sortez, j’abrège votre veille,
Ici, je reste jusqu’au jour.
(Les sentinelles sortent.)
Elle est là, dans moi se réveille
Un désir qui n’est plus de l’amour.
Non, soyons fort, oublions qu’elle est belle,
Par son orgueil, mon orgueil insulté,
Éteint l’amour, il faut me venger d’elle,
Et la vengeance est une volupté.
Va subir la mort des infâmes,
Tu me verras à ton côté,
Ma main allumera les flammes
Qui dévoreront ta beauté.
Nul mortel, séduit par tes charmes,
Ne sera plus heureux que moi,
Au bûcher, baigné de tes larmes,
La mort me vengera de toi.
(On frappe trois coups à la poterne.)
Qui vive ! En ce temps de guerre,
Les plus hardis sont prudents.
(Il prête l’oreille.)
C’est l’homme que j’attends…
Dis le mot d’ordre !
Lionel (au dehors)
Angleterre.
Luxembourg
Exact, voilà cent ducats.
Fais ton œuvre en honnête homme…
Lionel (déguisé en vieil ermite)
Seigneur, gardez cette somme,
L’ermite en fait peu de cas.
Luxembourg
À mes ordres sois fidèle,
En ton adresse j’ai foi,
Je reconnaîtrai le zèle,
D’un bon serviteur du Roi.
Il faut que Jeanne se lève,
Et reprenne devant toi,
Ou son armure ou son glaive…
Lionel
Monseigneur comptez sur moi.
(Il entre dans la prison.)
Luxembourg (ouvre la porte de la prison)
Il faut des témoins, allons vite
En rassemblez les amis.
(Il sort.)
22. Grande scène et duo
(Jeanne, à demi-vêtue, se soulève lentement, passe la main sur ses yeux et achève de se réveiller.)
Jeanne
Un songe, une chimère,
Je revoyais ma mère
Mes amis, mes amis et celui…
(Avec effroi.)
Dieu sauveur !
(Bas.)
Je l’aimais.
Non ce n’était qu’un rêve,
Lorsque la nuit s’achève,
Bonheur, doux souvenir, tout s’envole à jamais.
(Elle descend de son lit.)
Plus de profanes plaintes,
Oublions,
Pensons aux choses saintes,
Et prions.
(Elle va s’agenouiller en face de la fenêtre d’où vient le jour et aperçoit devant elle l’ermite qui immobile la contemple.)
Un homme !
(Elle s’enfuit à l’extrémité du théâtre, couvrant de ses cheveux sa poitrine pour s’en faire un voile.)
Lionel
Un pauvre anachorète,
Admis près de vous par faveur.
Jeanne
Ah ! ne m’approchez pas, et détournez la tête,
Au nom de la sainte pudeur.
Venez-vous encore, chose infâme,
Me tendre un piège nouveau,
Et torturer la pauvre femme,
Au seuil même de son tombeau ?
Lionel (religioso et doux)
Je viens apporter l’espérance,
Ma voix est la voix d’un ami,
Je viens te parler de la France,
Et du hameau de Domrémy.
Hélas une agonie amère,
Peut briser le cœur le plus fort,
Je viens te parler de ta mère,
Elle va mourir de ta mort.
Jeanne
Ma mère ! hélas, hélas ! horrible destinée,
Quoi, rien ne peut me secourir ?
Lionel (en même temps)
Ta mère, hélas, hélas ! l’infortunée,
De tes maux ne peut que guérir.
Jeanne
Ô mon Dieu pourquoi suis-je née !
Ma mère avec moi va mourir…
Lionel (en même temps)
Et l’arrêt qui t’a condamnée,
Est le coup qui la fait mourir…
Va ! m’a dit cette pauvre mère,
Bénir mon enfant que j’ai mais que je perds,
Cache lui ma douleur amère,
Et les tourments que j’ai soufferts.
Hélas ! trop d’orgueil l’a perdue,
Près de nous était le bonheur,
Pourquoi s’est-elle défendue,
Contre les penchants de son cœur…
De son cœur l’amour pouvait remplir sa vie,
Elle était aimée, alors dis lui,
Que l’homme qui l’avait choisie,
Pour elle mourrait aujourd’hui…
Ah ! ah !
(S’oubliant et avec passion.)
Oui cet homme objet de ta haine,
Ingrate, a gémi sur ton sort.
Son amour près de toi l’enchaîne,
Et si tu meurs, il veut la mort !
Jeanne (troublée)
Cette voix, Dieu sauveur, ai-je mes sens ? mon père
Venez-vous de mon cœur arracher les secrets ?
Je ne l’ai dit qu’à vous, ce secret ce mystère…
(Bas et hésitant.)
Cet homme est Lionel,
Mon père, je l’aimais !
Lionel
Tu l’aimais… saints du ciel !
Jeanne
Lionel ! ruse infâme !
Ce pieux vêtement cachait la trahison
Lionel
Non, je viens te sauver !
Jeanne
Tu viens perdre une femme !
Lionel
Non, je viens t’arracher aux murs de la prison !
Jeanne (déclamé)
Je n’ai rien oublié,
Sors et je te pardonne.
Lionel
Ce n’est plus ton pardon, ce n’est plus ton amour,
Que je demande ici, lorsque tout t’abandonne,
Moi je viens te sauver des horreurs de ce jour,
Des hontes d’une mort qui ne t’est point connue.
Jeanne
L’éternité vaut bien la douleur d’un moment.
Lionel
Au bûcher, songes-y, l’on te conduira nue.
Jeanne
La flamme des martyrs, sera mon vêtement.
Lionel
Mourir, oh ! non tu vivras car je t’aime !
Malheur à moi si par ma lâcheté,
J’abandonnais en ce moment suprême,
L’ange du ciel que Dieu nous a prêté.
Le feu de l’enfer me dévore,
Le délire brûle mon front,
Avant que je te perde encore,
Ces murs maudits m’écraseront !
(Il va se précipiter sur elle.)
Jeanne
Fiancée au Dieu que j’adore…
Lionel
Le feu de l’enfer me dévore…
Jeanne
Son glaive est toujours dans ma main…
Lionel
Le feu de l’enfer me dévore…
Jeanne
Ton amour me déshonore…
Lionel
Avant que je te perde encore…
Jeanne
Fuis donc si tu veux voir encore,
Le soleil de demain.
Lionel
Te perdre, plutôt la mort
Luxembourg (sur le seuil de la porte)
Jeanne a repris le glaive,
Elle est parjure à son serment !
Contre elle un cri vengeur se lève,
La mort sera son châtiment !
Chœur
Oui, sa main parmi nous a jeté l’épouvante,
Son regard plein de feu fait trembler les plus forts,
Sa prison en ce jour la revoit triomphante,
Mais demain cette voix s’éteindra chez les morts !
Jeanne
Cette main vous épouvante,
Ce glaive est levé sur vous,
La martyre est triomphante,
Les bourreaux sont à genoux.
(Elle est descendue du lit, elle traverse la foule lentement, rejette son épée et le rideau tombe.)
Acte V Le martyre
23. Murmure de la foule
Un jeune homme du peuple (à un archer)
Rangez-vous donc,
Le spectacle est pour nous !
Un archer
Un beau spectacle sur mon âme !
Une jeune fille
Voir brûler une pauvre femme !
Une vieille femme
Une sorcière…
La jeune fille
Taisez-vous mère,
On dit que c’est une sainte.
Un jeune homme
Moi, j’en répondrais.
La vieille femme
En ce cas,
Elle ne peut sentir l’atteinte
Du feu qu’on prépare là-bas.
La jeune fille
Alors nous aurons un miracle…
Un homme du peuple
Ma foi, mon plaisir est perdu.
Le jeune homme
Bah ! tu nous rendras un spectacle.
L’homme du peuple
Qui, moi ?
Le jeune homme
Quand tu seras pendu !
Chœur (riant)
Ha, ha, ha, ha !
Ho, ho, ho, ho !
L’archer
Silence !
Y songez-vous manants,
Cessez en sa présence,
Ces rires indécents !
Chœur
Oui c’est vrai, la voilà.
Les gardes
Place ! place !
Chœur
La voilà, la voilà, oui la voilà,
C’est le cortège !
Un jeune homme dans la foule
Je puis les nommer tous, je les connais,
Voilà Monseigneur de Beauvais,
Avec le Légat du Saint-Siège,
Le duc de Bedford triomphant,
De voir brûler la pauvre enfant,
Qu’après tout il n’a pas vaincue.
Voilà celui qui l’a vendue :
C’est Jean de Luxembourg puis vient ce fin renard,
Qui l’a fait condamner, Maître Guillaume Érard.
Les archers
Place ! place ! Arrière, silence !
Chœur
Ah ! voyez, ah ! voyez, elle s’avance…
Une vieille femme
C’est grand pitié vraiment,
Une fille si belle,
Si c’était mon enfant,
Ah ! je mourrais pour elle !
Chœur
Taisez-vous, elle va parler.
Le moine
Femme, au nom du Très-Haut, le prélat te pardonne,
Mais au bras séculier l’Église t’abandonne.
L’avocat (d’un ton sec et saccadé)
Jeanne n’attends de nous ni pitié, ni merci.
Dieu, si tu te repens, peut seul te faire grâce,
Le Régent le commande, au nom du Roi Henry,
Il faut que justice se fasse.
24. Le chant du Cygne
Jeanne
Ô mon doux sauveur,
Soyez moi propice,
Cet affreux supplice,
Me glace le cœur…
Au seuil de la vie,
Quoi tout va finir,
Et pour la patrie,
Il me faut mourir !
Au seuil de la vie,
…
(Pleurant.)
Là-bas, dans notre humble chaumière,
Je ne te verrai plus, ma mère
Prier le ciel pour tes enfants !
Encor quelques instants
Et de ta fille bien aimée
Que la flamme aura consumée,
Il ne restera plus, j’y songe avec effroi !
Qu’un souvenir, un peu de cendre
Que Dieu s’il voulait m’entendre
Ferait voler jusqu’à toi !
Le bourreau
L’heure fuit, courage, allons Jeanne,
Obéis, la loi te condamne,
Mais Dieu là haut te tend les bras,
Sainte pour ton bourreau dis-moi que tu prieras !
Jeanne
Mourir quand la terre est bénie,
Ah ! mourir au doux moi de Marie,
Mourir alors que renaissent les fleurs !
Hélas ! comme elles, éphémère,
Je n’aurai paru sur la terre
Qu’un seul matin et puis je meurs !
(Deux roulements de tambours voilés.)
Autour de mon bûcher cette foule insensible,
De tortures sans nom vient repaître ses yeux,
Et là-bas sur son trône insolent radieux,
Voilà mon ennemi terrible !
Le moine
Jeanne, mourrez en paix !
Jeanne
Oui, voilà mon bourreau, Monseigneur de Beauvais.
Contre tes cruautés la mort m’offre un refuge,
Je t’ajourne à six mois aux pieds d’un autre juge,
Bientôt libre de tout lien,
J’irai lui demander mon pardon et le tien.
(Vivace.)
Quoi ! Jean de Luxembourg !
Celui qui m’a vendue,
Que vois-je à son côté
L’épée est suspendue !
(Avec fureur.)
À bas ce fer honteux,
Duc Jean, l’épée à bas,
Judas qui vendit Dieu,
Du moins n’en portait pas !
Un moine
Jeanne point de colère,
Le temps fuit, la mort vient,
Songez à Dieu.
Jeanne (avec calme et presque parlé)
Mon père, donnez-moi pour suprême faveur,
Le signe du salut, la croix du rédempteur.
Le moine
Jeanne, tu meurs impénitente,
C’est impossible…
(Lionel sort de la foule, il brise son bâton, en fait une croix qu’il présente à Jeanne.)
Lionel
Attends pauvre innocente,
Une croix, la voici.
Ne maudis pas la main qui la présente ici.
(Il s’agenouille.)
Du pardon l’heure sonne !
Jeanne
Eh bien ! je te pardonne,
Et vais prier pour toi.
Lionel
Héroïne de France,
Dieu garde à ta vaillance,
Le ciel pour récompense,
Et l’enfer est pour moi.
(Il se frappe, on l’emmène.)
Le moine
Abjure !
Jeanne
Non !
Le moine
Abjure !
Jeanne
Non !
Le moine
Confesse le mensonge,
Dieu ne t’a point parlé,
Les voix n’étaient qu’un songe…
25. Credo, Final
Chœur
Viens à nous Jeanne, viens à nous !
Jeanne (en même temps)
Laissez-moi, je les entends encor
J’entends les voix du ciel, avec les harpes d’or.
Je crois ! je crois, le Seigneur se révèle,
Je vois ! je vois, il commande il m’appelle.
À ce Dieu juste et fort,
J’offre ici ma souffrance
Quand on meurt pour la France
On doit aimer la mort.
Je crois ! je crois, …
(On met le feu au bûcher. — Long silence.)
Le bourreau
Peuple, justice est faite.
Un homme du peuple
À bientôt la vengeance.
Un jeune homme de la foule
Une sainte est au ciel.
(Le peuple se met à genoux.)
Chœur
Que Dieu sauve la France.