La chanson de Jehanne (1900)
La chanson de Jehanne Darc
par
(1900)
Elle aurait eu des autels, dans les temps héroïques où les hommes en élevaient à leurs libérateurs.
Voltaire.
Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ?
Michelet.
Dédicace
À ma petite-fille
Jacqueline Ballieu.
Je t’offre ceci, ma petite belle,
Comme si c’était frileuse hirondelle
Cognant à la vitre et voulant merci :
Tout ce que mon cœur dolent te demande,
C’est de bien aimer, quand tu seras grande,
La bonne Jehanne — et grand-père aussi.
C. H.
Première geste La révélation
I Où le trouvère invoque Jehanne
Je vais chanter Jehanne-la-Pucelle.
Debout ! allons, mon brave écuyer, selle,
Harnache d’or luisant, ferre d’acier
Le Vers ailé, mon orageux coursier !
Assez de temps, en ma belle écurie,
Je le gorgeai de provende fleurie,
Sans qu’il ouvrît dans le firmament clair
Ses fins naseaux gonflés d’audace et d’air.
Débridons-le ! qu’il parte, qu’il s’en aille
Dans la tempête, à travers la bataille,
Et qu’il se jette aussitôt sur le vent
Avec ses pieds, ses deux pieds de devant !
C’est lui qui, prompt aux fières aventures,
Tout hennissant sous le poids des armures,
Rouge de sang, de gloire et de soleil,
Tenait Homère et les dieux en éveil,
Tant il ruait, dans le choc des épées,
Au fronton vaste et blanc des Épopées.
La foudre accourt, l’aigle inquiet le suit
Au bruit qu’il fait en piaffant dans la nuit ;
L’aube revêt d’un haillon d’incendie
Son col puissant et sa croupe arrondie,
Quand il bondit par-dessus les forêts,
Avec la bise au long de ses jarrets.
Les troubadours de ma gente Provence,
Tout rayonnants d’espoir et de jouvence,
L’avaient, emmi les combats meurtriers,
Sanglé de fleurs et nourri de lauriers ;
Puis ces vaillants, ceignant le fer des rimes,
L’avaient monté dans la splendeur des cimes,
Le rire aux dents, le fouet du Verbe aux mains.
Et moi je veux, par les mêmes chemins,
Tout au milieu de la nue étoilée,
Monter aussi la grande bête ailée,
Dût-elle mordre ou se cabrer au point
De m’arracher sa crinière du poing ;
Car j’ai promis à ma douce Patrie,
Aux pauvres morts dont l’âme pleure et crie,
Aux murs béants, aux tours prises d’assaut,
De m’en aller par là-haut, tout là-haut,
Couronner d’un joli brin de fougère
Jehanne Darc, la tant bonne bergère
Qui délivra mon pays de l’Anglais.
Je la suivrai des chaumes aux palais,
Dans la ferveur innocente et sereine
D’un petit page amoureux de sa reine.
Point de grands mots claironnant dans le Vers !
Je la dirai pleurant sur nos revers,
Je la dirai déployant sa bannière
D’une tant simple et fidèle manière,
Que l’on verra son geste joliet
Scander le rythme au travers du feuillet.
Qu’elle ait aux doigts la houlette ou le glaive,
Jehanne a plus de rêves que le Rêve :
Elle est son chant, sa joie et son sanglot
Comme le flot a pour miroir le flot.
C’est elle qui, pure comme sa gloire,
Profil de songe apparu dans l’histoire,
Fière lionne ayant cœur d’agnelet,
Me dictera le poème qu’elle est.
Hardi ! sans coudre à son manteau de guerre
Fable héroïque ou fiction vulgaire
Qui lui seraient inutiles grelots,
J’évoquerai sa vie en des tableaux
Coloriés comme vitraux gothiques,
Jusqu’au jour où, dans le vol des cantiques,
Elle aura fait sous le geste sacré
Huiler le front du Dauphin délivré.
Plus tard, si j’ai gardé vaillance d’âme,
Je la dirai plantant son oriflamme
Sur le fatal rempart, devant Paris ;
Je la suivrai, les pieds endoloris,
Le cœur serré d’une angoisse infinie,
Jusqu’au bûcher où, belle d’agonie,
Elle mourra pour la France et le Roi.
Et maintenant, Jehanne, inspirez-moi !
II Comment il y avait grands méfaits en le doux pays de France
En ce temps-là, c’était grande souffrance,
Aux pauvres gens du royaume de France,
L’horrible guerre ayant de toutes parts
Poussé son cri par-dessus les remparts.
Le roi fuyait Paris, sa bonne ville,
Tout déconfit, traité de façon vile
Par les Anglais qui buvaient notre vin.
Le sang luisait aux herbes du ravin ;
Pas un lambeau de champ qui n’eût ses gardes.
Créneaux et tours, sous le jet des bombardes,
Branlaient, hélas ! ainsi que vieilles dents ;
Mais les soudards qui ferraillaient dedans
Ne tremblaient point tout ainsi que les pierres,
Et leur flambait l’ire sous les paupières ;
Car ils étaient, de par la France et Dieu,
Très décidés, fût-ce en boutant le feu,
À repousser des murs et des collines
Les étrangers, grands faiseurs des rapines,
Qui leur donnaient force peine et souci.
L’affreux Bedford, oppresseur endurci,
Ayant, malgré le Lys héréditaire,
Proclamé roi de France et d’Angleterre
Un enfançon plus frêle que roseau,
Tenait pour lui la campagne et le sceau,
Tant débonnaire aux bandits de l’épée
Que la patrie était de sang trempée.
Ce garçonnet, à l’âge où nous voyons
Enfantelets chasser aux papillons,
Pesait déjà sur les cités en larmes
Du double poids de l’impôt et des armes ;
Car tous craignaient messire le Régent.
Philippe, duc de Bourgogne, vengeant
Son père occis de vingt lames traîtresses,
Avait livré l’honneur des forteresses,
Menait rumeur comme un fleuve qui sourd,
Jetait aux fers ou pendait haut et court
Ceux de ses gens qui voulaient se soumettre,
Et, reniant le Dauphin, son vrai maître,
Usait cuirasse et heaume et gantelet
Pour ce Bedford et son vain roitelet.
Quant au Dauphin, monarque sans prestige,
Lys effeuillé tout vivant sur sa tige,
C’était pitié de le voir quasi seul
Et délaissé comme aux plis d’un linceul
En son château de Chinon, que les lances
Gardaient de loin dans les vastes silences.
Par passe-temps, on raillait volontiers
Son Parlement qui siégeait à Poitiers,
Tôt dédaigné comme un fourreau sans lame.
De plus, sa mère Ysabeau, vile femme,
Souple instrument aux mains lâches du sort,
Le reniait comme fils du roi mort.
Tout s’écroulait sur lui. Ses capitaines,
Nourris de vent, s’abreuvant aux fontaines,
Poussaient de ville en ville, devant eux,
Quelques milliers de soudards loqueteux,
Aragonais à la lèvre bourrue,
Lombards ayant rasé leur barbe drue,
Gascons épris d’honneurs et de combats,
Durs Poitevins, Écossais parlant bas,
Qui tous, au bruit des flamberges brandies,
Dans le reflet rouge des incendies,
Le ventre vide et plus fols que méchants,
Pillaient la grange et dévastaient les champs.
La France était comme une grande morte,
Toute gisante au travers de la porte,
Sous le talon furieux des tueurs ;
Mais son front, blanc de célestes lueurs,
Semblait ainsi qu’une fleur pâle éclore.
On entendait, du côté de l’aurore,
Monter des voix qui criaient : Nous voici !
Et tout le sol tressaillait, comme si
Quelque Vésuve, encore sans cratère,
Eût dévoré le sein noir de la terre.
L’âme crédule au prodige annoncé,
Chacun gardait le mur ou le fossé,
Luttant, peinant de toutes les manières,
Dans les deux camps et sous les deux bannières ;
Et tous, meurtris ou de l’âme ou du corps,
Se démenaient dans les affreux discords
Ainsi que mouche aux toiles de l’aragne.
Des feux, rôdant de montagne en montagne,
Dansaient la nuit au miroir des étangs :
Le lendemain, pareils à des Satans,
Les Bourguignons descendaient vers la plaine ;
Et les brebis, l’agneau neigeux de laine,
Le sac de blé gardé pour les labours,
Tout s’engouffrait dans leurs chariots lourds.
Les Anglais roux aux longues jambes grêles
S’abattaient comme un vol de sauterelles,
Vidant si bien la huche et la maison
Que le vieillard et le doux enfançon
Disputaient l’orge au bétail dans les crèches ;
Mais les corbeaux, bien nourris de chairs fraîches,
Le bec en pointe et le ventre en avant,
Tourbillonnaient dans le soleil levant,
Battant le ciel avec leurs ailes grasses
Et plus luisants que l’acier des cuirasses.
Or, dans les temps que cela se passait
Sous le Dauphin, Messire Charles-Sept,
Une bergère, une humble bergerette,
Ayant au cœur une peine secrète,
S’agenouillait dans l’herbe et dans les fleurs,
À Domrémy, tout près de Vaucouleurs.
III Pourquoi la bergerette s’agenouillait
Jehanne était le nom de la bergère.
Tout son doux être avait grâce légère,
Bien qu’elle fût, en son heureux été,
Robuste, grande et rose de santé.
Tels que feuillage épars au tronc du saule,
Ses noirs cheveux, dénoués sur l’épaule,
Lui descendaient jusque vers les talons ;
Ses yeux brillaient sous les cils fins et longs,
Comme baignés d’une larme d’étoile ;
Son front pensif, rebelle aux plis du voile,
Semblait sculpté dans un marbre vivant ;
Ses pieds couraient, plus vite que le vent,
Devers les pics où seules vont les chèvres ;
Le mois de mai lui fleurissait aux lèvres ;
Ses dents riaient comme l’eau dans les prés ;
Sa joue était pareille aux fruits dorés,
Le soleil roux l’ayant un peu poudrée,
Sans rien ôter de sa ligne éthérée
Au profil pur comme beau médaillon.
On aurait dit céleste papillon,
Tant elle avait candide et prompte allure ;
Son geste ailé flottait à l’aventure.
Elle parlait d’une si tendre voix
Que l’on croyait ouïr tout à la fois
Musique d’ange au milieu des nuées,
Bruit joliet de perles remuées,
Frais gazouillis de nids dans les rameaux ;
Et son grand cœur, sensible à tous les maux
Transparaissait en lumière autour d’elle.
Mais qu’elle fût tant désirable et belle,
À peine si Jehanne le savait :
Point de miroir pendant à son chevet,
Dans la chambrette où, blanchette et rosée,
L’aube glissait par l’étroite croisée,
Tout juste assez pour trembloter autour ;
Point d’attifets, pas l’ombre d’un atour
Sur l’étagère, en la muraille grise.
Nul ne l’avait tant seulement surprise
À regarder dans les dormantes eaux
Fleurir sa lèvre et tourner ses fuseaux.
Sa charité, moins bruyante qu’active,
Se répandait comme une source vive
Qui, pour vêtir de feuilles les bois nus,
Se cache et fuit sous les cailloux menus.
Quand un vaincu, noblement indocile,
Cognait à l’huis et demandait l’asile,
Vite elle offrait à l’envoyé de Dieu
Sa place au coin de la table et du feu,
Voire son lit de paille et de feuillée,
Disant aux siens, pour clore la veillée,
Qu’elle aimait mieux dormir près du foyer
Sur le vieux banc d’érable ou de noyer.
Les jours d’hiver, si durs au pauvre monde,
Elle portait la belle miche blonde
Aux enfançons qui n’avaient pas mangé :
Le pain n’est bon que s’il est partagé.
Souventefois aussi, toute seulette,
Elle cueillait muguet et violette
Le long des bois reverdis et penchants,
Vu que la fleur innocente des champs
Guérit le mal et ferme la blessure,
La sève ayant sous le ciel qui s’azure
Dit son secret au joli mois d’avril.
Le père Darc, tant brave homme fût-il,
Se dolentait à sa femme Romée :
— Alas ! alas ! notre Jehanne aimée
Va bonnement, si ceci doit durer,
Ne nous laisser que les yeux pour pleurer.
À parler franc, cette enfant nous dépouille
Tant bellement que fuseaux et quenouille
Seront tantôt veufs de chanvre et de lin.
Et toutefois, sans être un châtelain,
Jacques pouvait, du seuil de sa chaumine,
Railler les dents longues de la famine,
Ayant par là, sous l’auvent bien enclos,
Force harnais reluisants de grelots,
Foins fauchés drus, ramures frais coupées,
Cochons soyeux, prometteurs de lippées,
Agnelets, coqs au plumage vermeil,
Avec assez de terre au clair soleil
Pour bien doter, en usant ses faucilles,
Les trois garçons et les deux gentes filles.
Que si là-bas, dans les arbres touffus,
Quelque flûteur s’installait sur des fûts,
Les villageois, s’entraînant en cadence,
Oubliaient tôt la guerre pour la danse.
C’est au retour des dimanches bénis
Que l’on troublait ainsi la paix des nids,
À l’heure pâle et rose où la vesprée
Semble saigner dans la nue empourprée.
Chacun aimait la pastoure aux doux yeux,
Qui cheminait en regardant les cieux
Comme un archange égaré dans nos routes.
Jehanne aimait à son tour, entre toutes,
La belle Haumette avec Mengette aussi ;
Et si peu qu’elle eût ombre de souci,
Toutes les deux lui gardaient chaleur d’ailes.
Lors le dimanche elle allait avec elles
Devers les champs fleuris où l’on musait ;
Mais, bien qu’elle eût fraîche rose au corset,
Ne dansait point l’aimable pastourelle.
C’est qu’elle avait peine toujours nouvelle ;
Car l’étranger triomphait, jamais las
De torturer la douce France, hélas !
Brûlant châteaux, rasant tours et villages,
Hideux, féroce, engraissé de pillages
Et tant vilain que Jehanne en pleurait.
Voilà pourquoi, s’éloignant sans regret
Du tourbillon des danses sous les branches,
La vierge allait, aux soirs des beaux dimanches,
S’agenouiller seulette et maintes fois
Dans le silence harmonieux des bois ;
Et si, l’ayant hors des sentiers cherchée,
Mengette la trouvait ainsi cachée,
Elle voyait mille oiselets divers,
Cailles, pinsons, rossignols ou piverts,
Vite accourus en folle ribambelle,
Voler devers la pastourelle, belle
Comme enfançon qui prie en s’endormant,
Et se poser sur elle, doucement.
IV Comment Jehanne lisait sans savoir lire
Quand tout riait dans les vallons en fête,
Il advenait parfois que Jehannette
Songeait, l’œil fixe et le front incliné,
Devant un beau livre, tout adorné
De vieil argent et d’une croix fleurie,
Quasiment tel que missel où l’on prie
Le doux Sauveur, Messire Jésus-Christ.
Ce tant beau livre était un manuscrit
Où quelque moine, ayant savoir et zèle,
Avait narré d’un calame fidèle,
Au nom du Père et du Fils Rédempteur,
Les visions de Merlin l’Enchanteur ;
Et justement ce prince des Légendes,
Fantôme errant encore sur les landes,
Dans les splendeurs lunaires du menhir,
Prophétisait qu’un jour allait venir,
Tout bruissant du vaste heurt des piques,
Où les Gaulois, fils des forêts antiques,
Seraient sauvés par le geste ingénu
D’une pucelle éclose au Bois-Chenu.
Or, dans les prés étoilés de pervenches,
Tout à côté de ses agnelles blanches,
Jehanne ouvrait le joli parchemin,
Le caressait, l’effleurait de la main,
Tout comme si la page qui retombe
Avait été l’aile d’un colombe ;
Car elle avait d’un regard curieux
Guetté le mot où s’arrêtaient les yeux
Du bon voisin qui lisait aux veillées ;
Et, comme on sait un nid sous les fouillées
Pour avoir vu, dès l’approche du jour,
Le couple ailé voltiger alentour,
Dans le frisson des rameaux et des roses,
Elle savait en les pages décloses,
Le long du texte étrangement divin,
L’endroit du livre où l’antique devin
Avait prédit, en attestant la nue,
L’éblouissante et prochaine venue.
Adonc Jehanne y posait en tremblant
Tantôt sa lèvre et tantôt son doigt blanc ;
Le verset lui bourdonnait à l’oreille,
Comme envolé sur ailettes d’abeille ;
Ses mains, avec des gestes lents et doux,
Lisaient le livre ouvert sur ses genoux,
Jusqu’au moment où le jour qui décline
Ensanglantait les bois et la colline ;
Et quand alors elle s’en retournait
Par les sentiers où fleurit le genêt,
Toute songeuse et laissant dans l’herbette
Traîner un peu l’inutile houlette,
Les vagues mots s’envolaient, la suivant
Dans le baiser mélodieux du vent.
V Ce que voyait Jehanne et ce que lui disaient les Voix
Les Darc avaient tout auprès de l’église.
Un jardin clos d’une muraille grise,
Où voltigeaient papillonnets luisants.
Un jour d’été, vers l’âge de treize ans,
Jehanne était au jardin en prière,
Quand elle vit une grande lumière
Qui, dans le ciel subitement vermeil,
S’ouvrait comme un éventail de soleil.
Puis une voix, s’épandant autour d’elle,
Lui dit :
— Sois sage et bonne damoiselle,
Adore Dieu, fuis le démon trompeur.
Et Jehannette avait eu grande peur.
Une autre fois qu’elle priait encore,
Elle revit comme un lever d’aurore
Cette splendeur où quelqu’un lui parlait ;
Mais cette fois tout l’azur s’étoilait
D’une figure à ce point lumineuse
Qu’elle dorait la prairie et l’yeuse.
C’était, emmi les arbres et le ciel,
L’archange ailé, Messire saint Michel,
Vêtu de bleu fort simplement et comme
Un vertueux et modeste prud’homme.
Et lors, ayant sous les cieux grands ouverts
Tendu ses mains qui brillaient au travers
Comme un lys blanc dans le reflet d’un cierge,
Le bel archange avait dit à la vierge :
— Vole au secours du pays et du Roi !
Le Dauphin pleure, il a besoin de toi,
Et c’est pitié de par tout le royaume.
Jehanne, il faut quitter ce toit de chaume,
Sauver la France et lui rendre l’honneur.
Jehanne avait répondu :
— Monseigneur,
Je ne suis rien qu’une humble fille en larmes
Je ne saurais commander hommes d’armes,
Ni chevaucher ni porter glaive lourd.
— Va-t-en trouver messire Baudricourt
À Vaucouleurs dont il est capitaine.
Il te fera mener par bois et plaine,
Sur un cheval tout ferré d’acier fin,
Jusqu’au palais du très gentil Dauphin.
— Qu’adviendra-t-il pourtant, si je défaille ?
— De piège en piège et de route en broussaille,
Vous marcherez onze jours tout entiers ;
Mais si l’Anglais, dévastant les sentiers,
A devant vous brûlé meules et granges,
Dieu t’enverra le secours de ses anges.
Maintenant, quand elle était seule au bois,
La bergerette avait moins peur des Voix
Qui lui parlaient emmi les aubépines.
Or, tout là-haut, au penchant des collines,
Vers la forêt rose de jour levant,
Jehanne aimait et visitait souvent
L’arbre tant vieux et comme peuplé d’âmes
Que l’on avait nommé l’Arbre des Dames.
Sous ses rameaux, dans la beauté du soir,
Les pastoureaux voyaient ou croyaient voir
Le joli vol mystérieux des fées,
En robe claire et de lilas coiffées ;
Car ils avaient, dès le printemps venu,
Dévotion si tendre au Bois-Chenu
Qu’ils accordaient fiance aux Dames blanches
Volant ainsi que ramiers dans les branches.
Et c’était là que, seulette avec Dieu,
Jehanne Darc voyait dans le ciel bleu
Des faces d’aube et de paradis, ceintes
Du nimbe d’or qui les révèle saintes.
Alors les Voix, l’appelant par son nom :
— Debout, Jehanne ! en route pour Chinon !
Laisse appendus au vieux saule qui plie
Tes blancs fuseaux, ta houlette jolie,
Et cours chasser l’Anglais pâle d’effroi.
Tu l’en iras dire au Roi : Gentil Roi,
De par la Vierge et sainte Catherine,
Je viens sauver la tour et la colline,
Venger les Lys et vous faire sacrer ;
Car ce n’est point à vos yeux de pleurer.
Tu lui diras encore : Je suis celle
Que Sire Dieu garde à jamais pucelle
Pour délivrer le peuple endolori.
Que si quelqu’un des vôtres est marri
De guerroyer, glaive au poing, casque en tête,
Tout à côté d’une humble bergerette,
J’aurai pour moi l’archange saint Michel
Qui nous vaut tous, étant l’archer du ciel.
Sus à l’Anglais, puisque mon front s’abrite
Sous le fanon de sainte Marguerite,
Laquelle, ayant épousé Jésus-Christ
Selon son cœur et comme il est écrit,
Pava l’autel de sa tête coupée !
Et donnez-moi la bannière et l’épée !
Puis d’autres voix s’élevaient, lui chantant :
— Ne tarde plus, la douce France attend.
Tu t’en iras dire au Dauphin : Messire,
Le droit s’éteint, l’honneur fond comme cire ;
Dieu se lamente en son grand ciel doré,
Tant que l’Anglais ne s’est point retiré
Dans son pays, par la mer océane.
Tout aussi vrai qu’on m’appelle Jehanne,
Je veux d’abord, l’ayant promis céans,
Faire lever le siège d’Orléans.
Quand je vous viens apporter délivrance,
Réveillez-vous, montrez-vous Roi de France ;
Cernez le bois et débusquez les loups !
C’est déjà trop pour la France et pour vous
Que votre mère Ysabeau, reine infâme,
Vous ait traité, quitte à perdre son âme,
Comme un damné bâtard sans feu ni lieu,
Quand il est sûr, je l’affirme en nom Dieu,
Devant la croix du Maître en qui j’espère,
Que le Roi mort était bien votre père !
Jehanne alors s’écriait :
— Est-ce moi
Qui parlerai de la sorte à mon Roi ?
Les papillons, sans que je les appelle,
Volent autour de ma quenouille belle ;
Œillet, jasmin, fauvette, sansonnet,
Oiseaux et fleurs, tout ici me connaît ;
Mais le Dauphin, si bon qu’il soit, m’ignore.
Je vous l’ai dit, je vous le dis encore,
Je ne suis rien qu’une fille des champs.
Quand je portais mes bouquets et mes chants
À vos autels tendus de broderies,
Ce n’était point, ô mes saintes fleuries,
Ce n’était point, archange au front si doux,
Pour obtenir du Seigneur et de vous
Cuirasse, glaive et bannière en échange.
— Va ! répondaient les saintes et l’archange,
Cours accomplir, comme Dieu l’a-voulu,
La prophétie où tes doigts blancs ont lu ;
Traque le fauve et détruis sa tanière.
Ton glaive nu, le vol de ta bannière
Sur les remparts, au front béant des tours,
Libéreront des loups et des vautours
Les bois, les murs, les monts et les vallées.
Et quand les Voix s’éloignaient, envolées
Dans le soleil, par-dessus la forêt,
Jehanne était toute triste et pleurait.
Deuxième geste La volonté
I Où le père de Jehanne veut la marier
Lors on disait, menant bruit de campane :
— Celle des Darc, la tant belle Jehanne,
S’en veut aller guerroyer tout ainsi
Que vieux archers partis jeunets d’ici !
— Le vent se tait dans les forêts prochaines,
Quand elle prie au pied des vastes chênes !
— Les farfadets, accourus à sa voix,
Battent de l’aile en lui baisant les doigts !
— D’aucuns l’auraient en la nuit, sous les branches,
Surprise avec celle des Dames blanches
Qui rôde, ayant pour page un nain bossu !
Tant et si bien que le père, ayant su,
A brusquement eu grande fâcherie ;
Puis il a dit à sa femme chérie :
— J’en connais un qui l’épouserait bien.
Il est vaillant au travail, bon chrétien,
Point laid, sachant devant les vieux se taire ;
De plus il a tout là-bas une terre
Où le blé lève aussi dru que gazon.
Notre Jehanne éclaire la maison,
Comme si Dieu, bénissant notre voile,
Nous eût donné pour fillette une étoile.
Nulle ne sait mieux qu’elle, dès le jour,
Joindre les bœufs courbés pour le labour,
Faucher l’épi doré, tasser la meule,
Conduire sans coups de fouet, toute seule,
Les bondissants béliers à l’abreuvoir,
Pétrir le pain de froment et, le soir,
Quand les aînés sont rentrés hors d’haleine
Filer tout près de toi la douce laine ;
Mais qu’elle soit tant follette aujourd’hui,
Cela me hante et me fait gros ennui,
Vu qu’on en jase au bois, sous la ramée :
Adonc il faut la marier, Romée !
Et dès le soir, devant l’aire flambant,
Le père Darc s’est calé sur son banc,
Tout au milieu des garçons et des filles,
Comme il convient au chef, dans les familles
Où le respect est enseigné par Dieu.
Le plus jeunet, Pierre, attise le feu
Qui danse aux murs ainsi qu’une chimère.
Jehanne file à côté de sa mère,
Le front penché vers le fuseau de buis.
Très doucement, quelqu’un a poussé l’huis ;
Et tout de suite on a parlé :
— Compère,
J’ai quelques biens, un troupeau qui prospère,
Messire Dieu m’étant resté clément.
Or j’ai pensé que voici le moment
De prendre femme et faire bonne souche.
— Fils, la sagesse a fleuri sur ta bouche :
Quand j’épousai la mienne, et c’est jà loin,
Nous nous aimions, point ne me fut besoin
De m’apprêter à méchante querelle ;
Car le soleil de mon hiver, c’est elle.
Mais ça ! pourquoi nous as-tu dit ceci ?
— C’est que je veux, avec votre merci,
Mener chez nous la belle Jehannette.
Lors la fileuse a relevé la tête,
Les doigts ballants autour des blancs fuseaux :
— Ce m’est avis qu’emmi les jouvenceaux
Nul mieux que toi ne mérite plaisance,
Hors Lebuin, mon grand ami d’enfance :
Tendre génisse et bêlant agnelet
Ont sous ton toit bonne mère et bon lait ;
Le loup te craint, même en les nuits sans lune,
Et je te sais, au dire de chacune,
Fort secourable aux gens comme au bétail.
Mais plus que toi j’ai peine et dur travail,
Tant que l’Anglais ne passe point au large ;
Car j’ai reçu très haute et lourde charge.
— Aurais-tu donc, Jehannette, oublié
Qu’avec mon cœur tout ton cœur s’est lié ?
Tu m’as jadis promis d’être la mienne !
— Comment ? quel jour ? à quelle époque ancienne ?
En quel dimanche et quel âge avions-nous ?
— Ce fut en un dimanche clair et doux,
Dans la saison où, comme frais éclose,
L’âme sourit tout ainsi qu’une rose.
J’avais quinze ans, toi treize, et nous allions
Le long des blés avec les papillons.
Moi je te dis : Quand tu seras plus grande,
Il se pourra, belle, que je demande
À t’épouser, car tu viens à souhait.
Tu me dis, toi : Si quelqu’une te hait,
Je ne suis point celle-là ; je m’engage
À t’accorder fiance et mariage ;
Nous attendrons, tu n’auras qu’à parler !
Et nous avons vu la nuit s’étoiler,
Tout alanguis en douce songerie.
— Voilà, vraiment, une orde menterie !
— Non plus que toi je n’aime les affronts’.
Que s’il le faut, Jehanne, nous irons
À Toul, devant le tribunal d’Église.
— C’est à Dieu seul que je me suis promise
Les angelots me voulant auprès d’eux :
Que s’il le faut, nous irons tous les deux
Jusque devant le Dauphin, notre Sire !
Et comme elle a repris, sans plus rien dire,
Blonde quenouille et gentil fuseau blanc,
Le pauvre gars est parti, tout dolent.
II Comment le village subit grands dommages des Bourguignons
Un jour, pendant que les sages aïeules
Filaient en paix la laine au pied des meules,
Les Bourguignons terribles sont venus,
Tout flamboyants du vol des glaives nus.
C’est la défaite horrible, sans bataille :
Pas un soudard au haut de la muraille,
Gardant un bout de tour ou de créneaux.
Les pillards ont éventré les tonneaux ;
Les agnelets, volés dans les étables,
Pendent, saignés aux quatre coins des tables,
Dans la clameur sauvage des bouchers,
Tandis qu’au loin, par delà les clochers,
Le long des eaux, sur la plaine mouvante,
Les bras levés de la pâle Épouvante
Semblent chasser un peuple de fourmis ;
Car tous ont fui devant les ennemis.
Les Darc fuyaient aussi, traînant Jehanne.
— Ah ! disait-elle, adieu, blanche cabane !
Adieu, village où nos pères sont nés !
Autels de bois humblement adonnés,
Petite église où je priais mes saintes,
Anges sculptés, belles figures peintes,
Vous reverrai-je en quelque autre saison ?
Et cependant le hêtre et la maison
Ne seraient point vaine cendre et fumée,
Si l’on m’avait tant seulement armée !
Pierre la suit, tant frêle, si petit !
Et l’on dirait, chaque fois qu’il blottit
Son joli front de garçonnet contre elle,
Un oiselet près d’une tourterelle.
Les pieds meurtris saignent dans les cailloux ;
Les pauvres vieux, maigres comme des loups,
Tremblent au vent sur leurs bâtons d’érable ;
Pas une main tendue et secourable,
La guerre ayant fait partout des proscrits.
L’écho plaintif répète au loin les cris ;
Le regard luit, subitement farouche.
Plus d une, ayant emporté dans sa couche
Un enfançon pas encore sevré,
Fléchit, hélas ! sous son fardeau sacré.
Les hommes, durs et retenant leurs larmes,
Montrent au ciel des poings désireux d’armes ;
Quelques chevaux piaffent, la bride au col ;
L’ânesse brait, les chiens flairent le sol ;
Les hauts béliers font tinter leur sonnaille ;
Et des agneaux, encore blonds de paille,
Sauvés en hâte et conduits deux par deux,
Mêlent au bruit de la foule autour d’eux
Un bêlement douloureux d’hécatombe.
L’heure est venue où, dans le soir qui tombe,
L’ombre à son tour s’avance pas à pas.
Et voici que par là-bas, tout là-bas,
Sous le ciel pâle et pourtant rose encore
D’un lambeau du couchant qui se dédore,
Une cité, ceinte de remparts blancs,
Surgit au ras des feuillages tremblants.
C’est Neufchâteau, l’hospitalière ville !
Elle a lutté contre l’engeance vile
Pour douce France et messire le Roi,
Tôt réveillée aux appels du beffroi,
Quand ils semaient, très lointains ou tout proches,
L’âme d’airain qui pleure dans les cloches.
Or la cité, déjà prête au devoir,
Debout comme un chevalier qui, pour voir,
A soulevé le casque et la visière,
Tend aux proscrits ses bonnes mains de pierre.
Jehanne, calme et le regard baissé,
Soutient d’un bras son cadet harassé,
Tandis que l’autre, envolé comme une aile,
Semble porter la mère qui chancelle.
Enfants traînés au hasard des chemins,
Vieux serviteurs attelés des deux mains
Aux chariots où dansent quelques gerbes,
Bergers velus, petits pâtres imberbes,
Femmes pleurant sous leurs cheveux épars,
Tous ont couru devers les hauts remparts.
Le pont-levis a grincé ; les poternes,
Blanches soudain du reflet des lanternes,
S’ouvrent avec un bruit de gonds rouilles,
Comme des yeux encor mal éveillés.
Tout bon chrétien accourt, faisant offrande
De sa maison qui n’est point assez grande
Pour abriter, tant seulement un soir,
Autant de gens qu’il en voudrait avoir ;
Mais on pourra toujours, vaille que vaille,
Loger les vieux à qui l’âme défaille,
Faire à la hâte aux gentils nouveau-nés
Un lit de paille ou de gazons fanés,
Loin de la bise et des fraîches rosées,
Donner le gîte aux femmes tôt brisées
D’avoir franchi ronces et taillis sourds,
Pendant que sous les murs, devant les tours,
En de grands chars et roulés dans des toiles,
Les aguerris dormiront aux étoiles.
Lors Jehannette et les siens sont allés,
L’âme vaillante et quasi consolés,
Chez une hôtesse obligeante et fort douce
Qu’on appelait dans le pays la Rousse
Pour ses cheveux de soie et de soleil ;
Et dès le jour, en son premier réveil,
La pastourelle aide la ménagère,
Allant, venant en sa jupe légère,
Coupant, taillant le pain d’orge ou de blé,
Versant à boire au bourgeois attablé
Avec la main tant rude et si bénigne
Qui, balayant les bastilles d’un signe,
Apportera la couronne d’or fin
Au front nu de messire le Dauphin !
III Où est relatée la première rencontre de Jehanne avec les juges
Les ramiers vont où va la.tourterelle.
Le jouvenceau, tant épris de la belle,
L’avait suivie à Neufchâteau, disant :
Da ! je l’aurai, si le père consent !
Et maintenant, bien que ceux du village
L’aient persillé comme galant peu sage,
Il l’a menée à Toul, devant les clercs.
L’antique usage et les textes sont clairs ;
Mais la pastoure a dit aux gens d’Église :
— Cet homme-ci ne m’aurait qu’en traîtrise.
Point ne me sied d’avoir maître marri ;
Car j’ai fait vœu de vivre sans mari,
Telle que nonne en son couvent recluse.
En tout honneur et tout bien, je refuse
L’annelet d’or qu’il me voudrait au doigt,
Et, ce faisant, je fais comme l’on doit.
Priez-le donc de vous montrer le chêne
Où j’ai juré de me mettre en sa chaîne !
Sans que l’on fût cousinette et cousin,
Est-ce à treize ans que j’aurais eu dessein
De m’engager en si grosse promesse ?
Mais, par la Vierge et la très sainte messe,
J’avais déjà reçu charge d’en haut !
Me marier, vraiment, quand il nous faut
Battre l’Anglais et que l’on s’en souvienne ?
S’il est tant vrai qu’il me désiré sienne,
Sauvons d’abord les murs et les forêts,
Chassons la meute, et nous verrons après !
Songes d’amour ne me visitent guère :
Ce que j’attends, c’est bon cheval de guerre,
Belle bannière et lame nue au poing.
Si j’ai promis, je ne me dédis point,
La docte Église en qui je m’humilie
Étant la main qui lie et qui délie
Et sainte Paule ayant fait son salut,
Malgré les fils et le mari qu’elle eut ;
Mais Sire Dieu, me voulant toute blanche,
Ne permet point que Jehanne se penche
Sur un berceau, dans les bras d’un époux,
Tant que l’Anglais est le maître chez nous.
Lors un vieux clerc, ayant hoché la tête :
— Voudriez-vous guerroyer, bergerette ?
— Je le veux tant que j’irai, sur ma foi,
Jusqu’à Chinon quérir le gentil Roi.
— La guerre, enfant, n’est point œuvre de femme.
— Messire Dieu veillera sur mon âme.
— Espérez-vous que les Anglais fuiront ?
Et Jehannette avec, son signe au front :
— Ce sera fait, si j’ai bannière ou lance.
L’Official, ayant requis silence,
S’est retourné vers le blanc crucifix
Et, saluant le front penché du Fils,
Il a levé la voix pour la prière ;
Puis, l’assemblée, ayant grâce et lumière,
A renvoyé Jehanne, la laissant
Toute à Jésus qui sourit et consent.
IV Où le père de Jehanne lui fait grosse remontrance
Le père, avec la carriole et l’âne,
Avait à Tout accompagné Jehanne,
Chaque broussaille étant nid de bandits ;
Et tous les deux s’en reviennent, tandis
Que derrière eux, sur la cité chrétienne,
L’airain bourdonne aux tours de Saint-Étienne.
La nuit descend, encor blanche de jour ;
L’âne, flairant les chardons d’alentour,
Traîne en soufflant la carriole peinte.
Jehanne prie, elle est comme une sainte,
Les yeux baissés, avec du ciel dedans ;
Et Jacques n’a pas desserré les dents.
Mais, brusquement et faisant remontrance :
— Tu crois alors, fille, que douce France
Ne pourra point se libérer sans toi ?
Je n’ai rien dit, je suis demeuré coi ;
Car fâcherie pût contristé la mère.
Et cependant j’ai souvenance amère
Que tu m’as fait secret tourment d’enfer.
Les vieux soudards, tout cuirassés de fer,
Ont-ils besoin qu’un jupon les secoure ?
Tu ne saurais tant seulement, pastoure,
Sauver du loup tes tremblants agnelets,
Et tu nous veux délivrer de l’Anglais !
Quand la chouette autour des cyprès vole,
As-tu marché dans l’herbe qui rend folle ?
As-tu cueilli la mandragore, au pied
Du chêne antique où le gnome s’assied ?
Dans la forêt, sous la bise qui pleure,
As-tu subi le maléfice, à l’heure
Où le sorcier, hantant les lieux déserts,
Métaux crapauds des bouts de manteaux verts ?
C’est chose absurde et voire diablerie
Qu’une pucelle, encor toute fleurie,
À peine éclose avec l’iris des bois,.
S’en veuille aller, sous le pesant harnois,
Offrir aux coups que nulle main n’arrête
Sa frêle hanche et sa gorge blanchette.
Demande à ceux qui me connaissent bien :
Je n’ai jamais, sur ma foi de chrétien,
Questionné, pour tenter la fortune,
Le loup-garou hurlant au clair de lune.
Mon saint patron m’est à témoin là-haut
Que j’ai semé mon froment comme il faut,
Sans invoquer la sorcière apparue ;
Quand l’épi fait honneur à ma charrue,
C’est uniment grâce à Messire Dieu.
Or, entends-moi, Jehanne, il me sied peu,
À moi qui suis ton berger sans houlette,
Qu’aux soirs tombants te retournes seulette
Dialoguer, dans l’herbe ou les roseaux,
Avec les voix qui pleurent sur les eaux.
Ce qu’elles t’ont conseillé nous offense.
L’ange mignon qui garda ton enfance
Comme brebis garde agnelet naissant
Aurait bien pu, tant soit-il innocent,
Te protéger et te défendre d’elles,
Rien qu’en touchant ton front du bout des ailes.
Ta mère et moi, ma fille, nous aimons
La douce France et nos bois et nos monts
Comme le chêne, en les forêts voisines,
Chérit le sol tout noir de ses racines ;
Mais ma Romée en son ancien avril,
Si quelque fée au langage subtil
Avait osé, comme pour toi naguère,
Lui conseiller de faire œuvre de guerre.
L’aurait chassée en invoquant Jésus,
Non sans casser sa quenouille dessus ;
Quant à moi, tant fidèle qu’on puisse être
Au bon Dauphin, notre seigneur et maître,
J’ai bien assez du tremblement des murs,
Des chariots écrasant les blés mûrs,
Du vol des traits sifflant comme vipère,
Sans que ce Roi te dérobe à ton père.
Regarde bien ces dix doigts de rustaud :
Je t’aime enfant, folle enfant ; mais plutôt
Que de te voir en guerrière équipée,
Ayant au poing la bannière ou l’épée,
Caracoler emmi les vieux soudards,
Dans l’orageux élan des étendards,
Et te mêler, sans effroi des tueries,
Au vil troupeau des ribaudes flétries,
J’aimerais mieux par là, loin des chemins,
Te noyer dans la Meuse, de mes mains !
Jehanne, ayant soûlas et quiétude,
N’a point ouï la remontrance rude :
Non point quelle ait, oublieuse et rêvant,
Prêté l’oreille aux musiques du vent
Dans les taillis où comme sous des voiles
Reblanchissaient les premières étoiles,
Ni qu’elle ait fait des signes dans la nuit
Aux farfadets qu’un feu follet poursuit,
Encore moins qu’elle ait d’un cœur peu tendre
Tourné la tête et refusé d’entendre ;
Mais, en le temps que le père parlait,
Elle écoutait chanter un angelet.
V Ce qui advient à la houlette de Jehanne
Les Bourguignons, beaux chercheurs de lippées,
Sont repartis dans un fracas d’épées :
Sans plus tarder les Darc sont revenus.
Agneaux bêlants et tout juste cornus,
Grands bœufs ayant quasi prunelle humaine,
Chèvres, moutons gras et riches de laine,
Tout le troupeau que Jehanne aimait tant
A saigné sous le fer ; et l’on entend
Un noir silence au milieu de l’étable.
La pastourelle a dit aux gens :
— Le diable
Est dans le corps de ces damnés bandits ;
Mais, par le Christ et son saint paradis,
Ils subiront peine prochaine et rude.
Puis, sous le charme ancien de l’habitude,
Le front penché, tout ainsi qu’autrefois,
Sur la houlette inutile en ses doigts,
Elle est allée avec le petit Pierre
Devers les champs éclatants de lumière ;
Car maintenant, pauvrette comme elle est,
Son Pierrelot est le seul agnelet
Qui l’accompagne et la tienne occupée.
Avec un bout de branchette, coupée
Dans le vieux hêtre où l’appellent les Voix,
Elle a fait de sa houlette une croix
Qu’elle a plantée en la terre fleurie.
Le vent se tait, la pastourelle prie,
Belle comme un grand lys immaculé.
Voici qu’alors une sainte a parlé,
Disant pour elle et seulement pour elle :
— En marche ! il faut t’en aller, damoiselle,
Vers les combats où le fer retentit !
Va-t-en d’abord à Burey-le-Petit :
Un homme s’y lamente, pitoyable
Aux bons François qu’un sort mauvais accable ;
Et c’est Durand-Laxart, ton oncle aimé.
Tu lui diras : Sitôt mon bras armé,
Plus un Anglais dans le val ou la plaine !
Conduisez-moi sur l’heure et d’une haleine,
Par le chemin réputé le plus court,
Chez le féal Robert de Baudricourt.
Dieu l’a chargé, sans vouloir se dédire,
De m’envoyer à notre gentil Sire
Que les félons traitent comme un varlet.
Et cependant que la Voix s’en allait,
L’humble houlette, odorante de sève,
Fleurissait comme en un souffle de rêve,
Sans qu’une graine eût rouvert les sillons :
Tant et si bien que nombreux papillons,
Ensoleillés comme autres fleurs écloses,
Battaient de l’aile autour des belles roses,
Dans la splendeur soudaine des rameaux.
Ce.que voyant, le frère a dit ces mots :
— Ah ! je le sais maintenant, ma sœur belle,
C’est Sire Dieu lui-même qui t’appelle !
Quand je n’étais qu’un pâlot enfançon,
Tu me berçais de si tendre façon
Que j’étais comme un ange avec deux mères.
Or il se peut que les larmes amères
Coulent un jour de tes yeux tant jolis.
Prends-moi, je veux être là, sous les plis
De ton manteau, dans les méchantes heures :
Nous pleurerons ensemble, si tu pleures.
La marche est rude et les chemins sont longs ;
Mais pour t’aider, par plaines et vallons,
À porter heaume et cuirasse et bannière,
Il ne faut pas te soucier, guerrière,
De trouver un page, puisque tu l’as.
J’aurai quinze ans dès les premiers lilas ;
Haute vertu vaut mieux que grande taille ;
Un glaive, si petit qu’il soit, travaille
Gaillardement, quand il est bien trempé ;
Je sais des nids d’autour où j’ai grimpé
Tout par là-haut, en les roches prochaines ;
Sans que des Voix m’aient parlé dans les chênes,
J’ai sûreté de mon très saint patron ;
Et, vite armé, résolu, point poltron,
Je te suivrai, qu’il vente, neige ou pleuve,
Dussé-je, ayant brisé ma lance neuve,
N’avoir, alas ! qu’un vain rameau penchant
Pour guerroyer contre l’Anglais méchant
Qui nous poursuit comme un feu dans les branches.
Jehanne, ayant décroisé ses mains blanches,
Pâle et le cœur tout brisé d’un sanglot,
À dans ses bras serré son Pierrelot.
Et par les bois, les monts et les vallées,
Les cloches ont chanté, comme envolées
En un joyeux et clair digue-ding-dong :
— Pars donc ! pars donc, bergerette ! pars donc !
VI Comment Jehanne apprend à chevaucher
Jehanne avait grandi, saintement fière,
Dans le travail, l’honneur et là prière.
Dès le matin, quand les jours étaient beaux,
Elle partait, tapotant des sabots,
Toute petite encore et tant fluette
Que la bergère était bergeronnette.
Lors, dans les champs, aux lisières des bois,
En jupon court, seulette, ayant aux doigts
Un long roseau qui tremblait dans la brise,
Elle menait la chevrette au cytise.
Sitôt qu’elle eut quelques avrils de plus,
Elle garda génisse, boucs velus,
Troupeaux nombreux ayant belles sonnailles,
Sans que le loup, caché dans les broussailles,
Lui prît un seul de ses blancs agnelots.
Une fois l’an, hors des talus enclos,
Dans les vallons, sous la forêt feuillue,
Elle veillait, grande bergère élue,
Sur les troupeaux en un seul rassemblés,
Pendant que les fléaux battaient les blés.
Point de dommage à l’innocent arbuste ;
Pas un agnel, fût-il sevré tout juste,
Qui n’eût sa part des communs serpolets.
Da ! faisait-on, elle a ses angelets :
Point n’est besoin que son chien la secoure !
Et toutefois elle n’était pastoure
Que chez son père et si c’était besoin,
Tant elle aimait surtout conduire au loin
Les chevaux qui, piaffant aux écuries,
Rêvaient d’eau claire et de vertes prairies.
Dès quatorze ans, l’air un tantet guerrier,
Elle montait, sans aide d’étrier,
Quelque cheval de trait ou de charrue
Dont le poil fume et qui hennit et rue.
Lors elle allait parfois à Vaucouleurs,
Non sans porter beaux fruits et belles fleurs,
Encorbeillés d’une façon gentille,
Aux Le Royer quasi de la famille,
Lesquels, pendant une journée ou deux,
S’éjouissaient de l’avoir auprès d’eux.
De là, rieuse et vite endimanchée,
Elle partait en folle chevauchée
Pour un castel tout proche où, dès le seuil,
On lui faisait courtois et bon accueil ;
Car, tant ses jours fussent-ils jours de fête,
La châtelaine aimait bien Jehannette,
Ayant avec elle souvent cueilli
La violette ou le muguet joli,
Voltigé dans les rondes sous les treilles,
Rougi ses doigts aux pendantes groseilles
Et trempé dans le lait le pain doré,
Quand Domrémy, selon l’us consacré,
Courait s’ébattre à l’entour des fontaines.
En le castel venaient maints capitaines
Qui, déplorant tel combat mal conduit,
Dressaient des plans de guerre, dans le bruit
Des éperons d’acier heurtant les dalles ;
Et tandis que ces ombres féodales,
Causant à voix basse, ployant le front
Sous la lourdeur du casque et de l’affront,
Disaient Paris, la lutte meurtrière,
Orléans pris en un filet de pierre,
Les Lys sans gloire et Charles sans sujet,
La pastourelle était pâle et songeait.
Si, dans ce temps, la châtelaine bonne
Lui reparlait de leurs jeux d’enfançonne,
De la fontaine et de ses blancs moutons,
Jehanne lui disait : Mie, écoutons !
Puis, se penchant sur les plans de bataille
Elle y cherchait le fossé, la muraille,
Le lieu propice au coup de main hardi ;
Et, telle que si le glaive brandi
Eût besogné déjà dans la mêlée,
Il lui semblait s’être comme envolée
À la hauteur des parapets penchants.
Quand elle s’en retournait par les champs
Elle faisait joli salut de reine,
Avec sa dextre où s’enroulait la rêne,
Au vieux château de Vaucouleurs, pareil
À quelque nid d’aigle dans le soleil.
C’était là que son père, doyen probe,
Ayant le pas avec les gens de robe
Sur les bourgeois, tout après l’échevin,
Avait naguère et sans parler en vain
Porté commune et juste doléance
À Baudricourt, capitaine de France.
— Ah ! disait-elle en regardant la tour,
Quand donc là-haut m’en irai-je à mon tour ?
Puis, une larme étoilant sa prunelle,
Elle songeait au Roi jeunet comme elle,
Non sans le voir sage, sévère et doux,
Priant aussi l’archange à deux genoux,
Le front pensif et le poing sur le glaive ;
Car on était juste en ces temps de rêve
Où saint Michel, penché vers les mourants,
Se révélait gentil patron des Francs ;
Et c’est pourquoi, toute fillette encore,
Jehanne avait aperçu dans l’aurore,
Entre les deux saintes de Domrémy,
Ce radieux et tout puissant ami.
Souvent, à l’heure où l’ombre appelle l’ombre,
Elle croisait des chariots sans nombre,
Parce qu’alors, dans le creux des vallons,
Non loin des champs onduleux d’épis blonds,
Le long des prés où la chevrette broute,
Devant les seuils paisibles, sur là route,
Tous les pays défilaient nuit et jour ;
Et c’étaient gens de guerre ou de labour,
Moines baillant ou recevant l’aumône,
Rustauds hissés sur les grands fûts de Beaune,
Menant à coups de fouet leurs dix chevaux,
Beaux écoliers, truands, marchands rivaux
Se disputant les riches draps de Flandre,
Peintres errants, joyeux faiseurs d’esclandre,
Varlets, chasseurs, pâtres, sonneurs de cor,
Fins maquignons au gousset gonflé d’or,
Se démenant comme oisels en volière :
Tant bellement que notre cavalière,
Tôt arrêtée au milieu du chemin,
Caressait de la rêne et de la main
Son destrier qui reprenait haleine.
— Vous qui venez par les monts et la plaine,
Quelle nouvelle apportez-vous du Roi ?
On lui disait les deuils, le vaste effroi,
Le glas qui tinte et le rempart qui tonne.
Que si pourtant la nouvelle était bonne :
— Or ça ! compaings, suivez-moi, s’il vous plaît !
Da ! notre vin, tant soit-il aigrelet,
Vaut bien qu’on vous en offre une lampée.
C’est de là-haut, par la roche escarpée,
Dans le soleil, le long du Bois-Chenu,
Que ce bon lait françois nous est venu :
Adonc, sans plus redouter malechance,
Vous le boirez au doux pays de France
Qu’on verra tôt vaillamment batailler.
Lors, tout accorte en son fin tablier,
Le front nimbé de joie et de lumière,
Elle apportait sur la table de pierre
Les pots de grès aux flancs ronds et fleuris.
Même, une fois, Jehannette avait pris
Ses francs ébats comme autre bergerette.
C’est qu’on menait, ce jour-là, train de fête,
La châtelaine, en pitié de leurs maux,
Ayant fait rendre aux pasteurs des hameaux
Force brebis qu’on leur avait volées.
Or, dans le vent des jupes envolées,
Autour des bois, à travers les sentiers,
Devers les champs où l’or des églantiers
Se mariait au bleu pâle des sources,
Chaque fillette avait, au jeu des courses,
Voulu gagner l’écharpe ou les rubans.
Les bons vieillards attendaient à leurs bancs
Celle qui, blanche encore de poussière,
Toucherait le grand chêne la première.
Toutes avaient, pour se bailler leçon,
Couru de tant mirifique façon
Qu’on aurait dit, dans les forêts muettes,
Troupeau de cerfs mués en pucellettes,
Si tel propos n’eût été gros péché ;
Mais Jehannette avait déjà touché
Le vaste chêne où l’écharpe conquise
Tremblait au bout d’un rameau, dans la brise :
Tel un pennon qui flotte au ras des tours.
Et vous aviez conté, gentils pastours,
Qu’un ange avait aux talons de la belle
Un peu cousu les plumes de son aile,
Tant elle avait, par les champs diaprés,
Volé comme un papillon sur les prés.
VII Où la langue de Jehanne se délie
Comme elle allait avec sa blanche agnelle,
La tant songeuse et belle pastourelle
A rencontré Gérardin, son voisin ;
Et souriante, ayant joyeux dessein
De libérer sa bouche longtemps close :
— Je pourrais bien vous dire quelque chose,
Si vous n’étiez tant vilain Bourguignon.
— Quelque amourette, ô pastoure ?
— Ah ! que non !
Vous connaissez mal Jehanne, compère :
Autant le nid redoute la vipère,
Autant je crains les sottises d’amour.
Si quelque fol, prince ou varlet de cour,
Veut m’épouser, ce ne sera ma faute.
Riez ou non, j’ai besogne plus haute
Que de songer, sous les bois reverdis,
Aux doux propos des pastoureaux hardis.
Après Jésus, le Roi seul est mon maître ;
Je ne suis point une fillette à mettre
Mon cœur en cage ainsi qu’un pauvre oisel ;
Je n’aimerais qu’un angelet du ciel,
Si j’accordais à quelqu’un ma fiance.
Car elle était railleuse, étant de France
Où l’innocence ale don de gaieté.
Une autre fois, en un beau soir d’été,
Voulant aussi lui dire quelque chose,
Jehanne avait dans la campagne rose
Déjà croisé Lebuin, son ami.
Ils ont grandi tout côte à côte, emmi
Les papillons et les vertes bruyères ;
On leur a fait pour les mêmes prières
Joindre les doigts aux mêmes chapelets,
Quand ils étaient encore enfantelets ;
Les blancs aïeux dont le front penche et tremble
Les ont vus tout quasiment naître ensemble ;
Ils sont comme un seul ramier dans deux nids,
Tant les berceaux, innocemment unis,
Ont emmêlé leurs commençantes vies
Sous l’œil pensif des grand-mères ravies.
Et cependant que le soleil changeant
Rebordait d’or ou constellait d’argent
Le haut talus, le hêtre et la fougère :
— Ô Lebuin, je sais une bergère
Près de Coussey, non loin de Vaucouleurs,
Qui pourra bien, au temps nouveau des fleurs,
Avant un an, si Jésus la protège,
Faire sacrer en solennel cortège
Le bon Dauphin Charles-Sept, notre Roi.
— Tu la connais cette bergère, toi ?
— Comme tous ceux des champs et du village.
— Vieille ou jeunette encore ?
—Elle a mon âge.
— Petite ?
— Grande.
— Avec des cheveux blonds ?
— Noirs.
— Longs ou courts ?
—Tombant jusqu’aux talons.
— Brunette ?
— Oui-da !
— La voix ?
— Très douce.
— Belle ?
— Si je l’étais, je le serais comme elle.
— Et sage ?
— Assez pour avoir dans le ciel
Vu maintes fois messire saint Michel,
Tout aussi près qu’oiselet sur la branche.
Lors s’éloignant, à la fois rose et blanche
Comme la fleur neigeuse du pêcher :
— Ah ! cette fois nous allons chevaucher !
VIII Où Jehanne quitte Domrémy
C’est dans le temps où le vol prompt des merles
Fait au bout des rameaux trembler des perles,
Sur les talus reverdis de gazons.
Tout en cueillant des mûres aux buissons,
Pierre, discret messager de Jehanne,
A cheminé de castel en cabane,
Par les jolis sentiers bordés de houx,
Devers Laxart, l’oncle vaillant et doux.
Il a tout dit : la bergère qui prie,
La sainte croix soudainement fleurie,
L’ange apparu dans le bleu firmament.
Laxart, ayant pensé tout justement
Que sa chaumine aurait grand secours d’elle,
S’en est venu quérir la pastourelle.
— Oui-da ! fait-il, ce n’est pas sans dessein
Qu’elle m’appelle oncle et non pas cousin ;
Car je ne suis, selon l’us du village,
Qu’un oncle ayant surtout bon cousinage.
Ma tendre femme, orgueil de la maison,
Aura bientôt nouvelet nourrisson
Qui nous sera bel ange emmi les anges ;
Mais il lui faut coudre layette, langes,
Mignons bonnets, oreiller souple et doux.
Or ce n’est point mauvais refus de vous
Que notre nièce, ayant jà merci d’elles,
Soigne chez nous la mère et nos agnelles :
Sans quoi, j’aurais soucis nombreux et lourds,
Vu qu’en ces jours comme en les autres jours
L’heure est rapide et la besogne presse.
Adonc Jehanne a fait longue caresse
À tous les siens autour d’elle assemblés,
Non sans avoir les yeux de pleurs voilés
Et force gros sanglots dans la poitrine.
Puis, tandis que son joli front s’incline :
— Je voudrais voir ma belle Haumette, avant
De m’en aller comme feuillée au vent,
Parce qu’ensemble et comme une seule âme
Nous avons bien souvent à Notre Dame
Dit patenôtre et gentillet refrain ;
Mais j’aurais peur de lui faire chagrin.
Jehanne part, lente comme une aïeule.
Juste Mengette errait pensive et seule,
Dans le lointain des champs et du ciel bleu.
— Que Dieu te garde ! Adieu, Mengette, adieu !
Et c’est un peu plus bas, devers les roches,
Le tour du grand Perrin, sonneur de cloches :
— Bonsoir, sonneur de mon gentil clocher !
Je ne serai plus là pour me fâcher,
Quand, oublieux de mes saintes jolies,
Tu n’auras pas sonné messe et complies.
Que si pourtant tu sonnes comme il faut,
Éparpillant très doucement là-haut,
Tout par-dessus les bois et les villages,
Le carillon, musique des nuages
Où l’on entend les séraphins chanter,
Je ne pourrai plus même t’apporter,
En récompense et pour bonnes fortunes,
De mes gâteaux lorrains pétris en lunes.
Sur les coteaux penchants, au ras du ciel,
Le jour s’éteint comme un cierge à l’autel ;
Mais, tout emmi les bois que le soir dore,
L’âme devine et l’œil peut voir encore
Le tant chéri hameau de Domrémy,
Quasiment doux comme un nid endormi
Au creux touffu de la branche inclinée.
Jehanne s’est lentement retournée :
— Cette fois, c’est bien vrai, chênes feuillus,
Hêtres, maison, je ne vous verrai plus !
Mes tendres sœurs, ô chastes bergerettes,
Riez, chantez, cueillez les pâquerettes,
Mariez-vous, épousez vos amours !
Les anges vous fileront d’heureux jours,
Dès que j’aurai du seuil de vos chaumines
Chassé l’Anglais, le meurtre et les rapines.
Vos doux danseurs, devenus vos maris,
Vous donneront des enfançons chéris ;
Ces enfançons, légers comme des chèvres,
Vous monteront de la ceinture aux lèvres.
Mengette à qui Sire Dieu doit sa part,
S’étant unie au bon Jehan Joyart
Lequel promet courtois et fort sage homme
Ce leur sera, dès cette terre, comme
Un peu de ciel par avance accordé.
Or moi, sitôt mon beau cheval bridé,
départirai pour la terrible guerre,
Sans plus jamais aller, comble naguère,
Jouer avec mes oiseaux familiers,
Tout devers la Fontaine-aux-groseilliers.
Pourquoi faut-il que je vous abandonne,
Père tant juste et vous, mère tant bonne,
Encor jeunette avec vos quarante ans ?
Mais si de moi les anges sont contents,
Si saint Michel me garde délivrance,
Quand j’aurai bien sauvé la douce France,
Battu l’Anglais et mis le pied dessus,
Plaise là-haut à Messire Jésus
Que je revoie encore, en un dimanche
De clair soleil, devant la maison blanche,
Le banc de pierre où les vieux vont s’asseoir !
Et les clochers ont pleuré dans le soir.
Troisième geste L’épreuve
I Comment et pourquoi le sire Robert de Baudricourt s’ébaubit
Sire Robert de Baudricourt commande
Nombreux soudards à la vaillance grande ;
Clercs et manants le craignent ; son château
Se dresse et gronde au sommet du coteau,
Suspendu comme une vague de pierre
Devant la plaine et sur la ville entière.
Quand des pillards ayant blason doré
Passent non loin de son glaive tiré,
Il les rançonne en les vertes broussailles,
Tombant sur eus ; du haut de ses murailles
Comme oisillons volent aux chènevis.
Laxart, ayant franchi le pont-levis,
A révélé Jehanne au capitaine ;
Mais le soudard, la ligure hautaine,
Gonflé d’orgueil comme un drapeau de vent,
S’est écrié :
— Qu’est ceci, Dieu vivant !
Quel fabliau me contes-tu, brave homme ?
As-tu voulu m’endormir d’un bon somme
Ou te gausser de mon casque, réponds ?
Suis-je encore un garçonnet en jupons ?
Te crois-tu ma grand-mère ou ma nourrice ?
Que le Lys mort se dresse et refleurisse,
Que les Anglais soient demain en péril,
Depuis quand donc cela regarde-t-il
Doux pastoureaux et fraîches pucellettes ?
Ce n’est, alas ! pointa coups de houlettes
Qu’on chassera les Bourguignons méchants.
Eh quoi ! ta nièce, une fille des champs,
Moins avisée aux batailles cruelles
Qu’à bien choisir, en gardant ses agnelles,
Ou le soleil ou l’ombre qu’il leur faut,
Nous conduirait maintenant à l’assaut ?
Mais faites-nous alors filer quenouille,
S’il est prouvé que la honte ou la rouille
Ait entamé le fer que nous portons ;
Et confiez aux guerriers les moutons !
Ce m’est injure et gageure offensante
Que celle-ci se révèle innocente
Au point d’oser crier à tout venant,
Clerc tonsuré, bourgeois, noble ou manant,
Qu’elle fera de façon haute et claire
Ce que La Hire et moi n’avons pu faire ;
Et toutefois nous rendons bien les coups !
Quant à ses Voix, cherchez-lui quelque époux
Qui, dans les prés où l’herbe molle pousse,”
Lui flûtera musique autrement douce,
La bouche heureuse et les yeux dans ses yeux.
Anges ailés, belles vierges des cieux,
Les doigts fleuris d’une éternelle rose,
N’ont jamais eu pour loisir, je suppose,
De voltiger comme de grands oiseaux
Dans les fourrés, au murmure des eaux.
Que si pourtant saint Michel en personne,
Coiffé du casque où l’or scintille et sonne,
Redescendait un jour dans nos chemins,
Ce ne serait qu’avec l’épée aux mains
Et pour aller, loin des vaines fougères,
Chez les soudards, non pas chez les bergères ;
Car il sait bien que pas un n’aurait fui
Et qu’on aurait là-haut, tout comme lui,
Battu Satan sur un signe du Maître.
La pastourelle aura dans quelque hêtre
Vu tout à coup, seulette et loin du bruit,
La lune, éparse aux souffles de la nuit,
Vagabonder comme une âme qui vole ;
Ou bien, compaing, votre Jehanne est folle
Comme le vent qui pleure, chante et rit.
Que si, vraiment, elle est saine d’esprit,
Malgré l’honneur insensé qu’elle espère,
Reconduis-la prestement chez son père
Et donnez-lui quelque bon gros soufflet !
Mais, ayant vu que Laxart s’en allait,
Le cœur dolent et la tête fort basse,
Sire Robert a dit :
— Saint Robert fasse
Que rien ne m’ait égaré dans ceci,
Nombre de gens, s’il faut les croire aussi,
Auraient ouï des voix et des bruits d’ailes.
Dieu qui connaît reines et pastourelles
Pourrait bien être en ces affaires-là :
Tout bien pesé, bon oncle, amène-la !
II Où Jehanne est amenée par devant messire Robert de Baudricourt
Jehanne était pâle comme une morte.
À peine au seuil entrouvert de la porte
Et son cheval piaffant sur le chemin,
Laxart a dit :
— Debout ! c’est pour demain !
Apprêtons-nous, et soyons fille belle.
Lors, se dressant comme en un frisson d’aile,
La vierge a fait un grand signe de croix.
Dès la blancheur de l’aube sur les toits,
En le logis où rien encor ne bouge,
Elle revêt sa gente robe rouge ;
Et la voilà partant pour Vaucouleurs,
Dans le baiser du soleil sur les fleurs.
Quand il l’a vue ainsi, tant mal serrée
Dans les longs plis de l’étoffe pourprée,
Les pieds perdus en de bruyants sabots,
Les yeux hardis, brillants comme flambeaux,
Le front limpide et fier, les lèvres douces,
La face rude avec ses taches rousses,
Belle pourtant d’on ne sait quoi qui luit,
Le sein brutal et gonflé comme un fruit
Dans la rondeur du voile qui s’étire,
Sire Robert s’est trémoussé de rire.
Mais elle a dit, tombant à ses genoux :
— Je viens pour mon pays et non pour vous.
Gaussez-vous bien, riez, je vous en prie ;
Car je ne crains pas plus la raillerie
Que fer de lance ou javelot pointu.
Ce qu’il nous faut, c’est l’étranger battu
Et le François ne criant plus à l’aide.
Quant à savoir si je suis belle ou laide,
Voilà, vraiment, qui m’importe fort peu.
L’époux que j’ai s’appelle Sire Dieu :
La meule est haute et nous sommes sa gerbe ;
Il a pitié de l’astre et du brin d’herbe,
Dans son grand ciel ténébreux ou doré.
Or je prétends qu’il me trouve à son gré,
Puisqu’il m’a dit de vous tirer du gouffre.
Sire Robert, le pauvre peuple souffre ;
La moisson brûle aux deux bouts ; les sergents,
Durs au bétail comme ils le sont aux gens,
Pillent honneur et fortune de France.
Mais me voici, j’apporte délivrance,
Ayant reçu de mon Maître adoré
La charge haute, et je n’y faillirai,
De libérer cité proche ou lointaine.
Si ma robe est tant rouge, ô capitaine,
C’est que la guerre effrayante est sur moi !
Menez-moi tout de suite chez le Roi :
Sans quoi,j’irai toute seule ou guidée
Par mon archange à l’écharpe brodée,
Me fallût-il, en des pays de loups,
Marcher sur mes genoux dans les cailloux,
Dussé-je, alas ! emmi la terre dure
User mes pieds jusques à la ceinture,
Fléchir ainsi qu’un roseau sous le vent
Et n’être plus qu’une ombre en arrivant.
Harnachez mon destrier de bataille,
Équipez-moi, faites coudre à ma taille
Pourpoint de laine et jambières de cuir ;
Et vous verrez les blonds Anglais s’enfuir
Plus prestement que le vent dans l’espace.
Il ne sied point que le Dauphin se lasse
De guerroyer, tant isolé soit-il ;
Car il aura, s’il brave le péril,
Secours d’en haut avant la mi-carême.
Ce beau royaume appartient à Dieu même
Qui l’adorna comme un autel choisi ;
Mais il lui sied, en sa juste merci,
De l’octroyer à qui nous veut plaisance.
Notre Dauphin sera tôt Roi de France,
Et c’est moi qui le mènerai sacrer.
Donnez-moi donc, sans plus délibérer,
Bons chevaliers qui me soient sûre escorte !
Je cognerai de tant vaillante sorte
Que fers de lance et pennons triomphaux
Tomberont comme épis drus sous la faux.
Et si, venant d’ouïr la sainte messe,
Je vous apporte aussi fière promesse
De libérer le vieux pays François,
C’est que, céans et tant peu que je sois,
Je parle au nom de Messire.
— Quel Sire ?
Fait Baudricourt, ayant cessé de rire.
Elle répond :
— Da ! c’est le Roi des cieux.
Et tout son rêve a brillé dans ses yeux.
Lors le soudard s’est levé :
— Damoiselle,
Ta douce voix, m’emportant comme une aile,
Me rend fiance et me trouble pourtant ;
Car tu m’as fait tout triste et tout content,
Ne sachant point si je ris ou je pleure.
Mais prie, attends, laisse un peu couler l’heure
Vu que si j’ai demain lumière et foi,
Nous écrirons à Messire le Roi.
III Où Jehanne file sa quenouille chez le bon charron de Vaucouleurs
O Domrémy, le son clair de tes cloches
Monte et se brise à la crête des roches,
Là-bas, très loin, sous le ciel pâle et gris !
Plus de prière en les bosquets fleuris,
Dans le joli gazouillis des mésanges :
La bergerette habite avec ses anges
À Vaucouleurs, chez daine Le Royer.
L’homme, un charron, taille hêtre et noyer,
Tord la branche où flotta la feuille drue,
Façonne pieu, timon, brancard, charrue,
Civière, claie à parquer les troupeaux,
En le vol blond et mince des copeaux,
Tandis qu’au fond, sous le mur qui s’incline,
Vaste et s’enflant ainsi qu’une poitrine,
Le haut soufflet fait tourbillonner l’air
Sur le brasier où crépite le fer.
Or quand elle a, seule et baissant la tête,
Assez longtemps filé sa quenouillette
Tout près de la fenêtre où le ciel bleu
Descend comme un long regard du bon Dieu,
Jehanne accourt dans l’atelier sonore ;
Puis, se haussant en sa robe d’aurore,
Le front soudain baigné de flamme et d’or,
Avec la grâce et quasiment l’essor
D’un oiseau qui serait un rouge-gorge,
Elle se pend à l’anneau de la forge.
Mais plus souvent elle songe, à côté
De l’humble hôtesse au cœur plein de bonté,
Non sans filer quenouillette nouvelle.
— Vous souvient-il, Catherine, fait-elle,
De ce qui fut prédit tout autrefois
Au peuple errant des plaines et des bois ?
C’est qu’une femme, instrument de souffrance,
Accablerait un jour pays de France
Et qu’une vierge, étant venue exprès
Du Bois-Chenu, par vallons et forêts,
Le remettrait solidement en selle ?
Or Catherine a souvenance telle
Que son doux front a pâli d’un effroi :
— Sire Jésus te garde, si c’est toi !
Jehan de Metz, honnête homme de guerre,
S’en vient trouver Jehanne, ayant naguère
Ouï conter le miracle des Voix
Et qu’à la voir seulement une fois
Le plus têtu ne lui résiste mie.
— Que faites-vous donc par ici, ma mie,
Tant loin de vos innocents agnelets ?
Faut-il, vraiment, que nous soyons Anglais ?
Va-t-on chasser le Roi de son royaume ?
— Si j’ai quitté mon pauvre toit de chaume
Et le vieux hêtre au long feuillage vert,
C’est pour parler à messire Robert ;
Si j’ai parlé sans défaillance aucune
À ce soudard ayant gloire et fortune,
C’est afin qu’il me mène chez le Roi.
Le malheur est qu’il a cure de moi
Comme une anguille aurait souci d’eau claire
Et j’ai pourtant sainte besogne à faire,
Vu que Jésus m’a frayé le sentier.
La guerre, alas ! n’étant pas mon métier,
J’aimerais mieux, puisque l’on me repousse,
Filer près de ma mère laine douce,
Garder nos bœufs, conduire nos chevaux,
Cueillir fleurette en les avrils nouveaux
Et regarder verdoyer les grands chênes.
Mais lors qui nous tirerait de nos chaînes ?
Qui défendrait l’agnelle et le berger,
Si je n’étais plus là, quand l’étranger
Creuse à nos pieds l’ossuaire et la fosse ?
Duc, prince, roi, fille du roi d’Écosse,
Nul ne pourra vous sauver, voire un peu,
Si ce n’est moi qui vous viens de par Dieu.
Plus de moisson ardée ! assez de larmes !
Je battrai sir Talbot et ses gens d’armes
En moins de temps qu’il n’en faut aux oiseaux
Pour emporter le fil de mes fuseaux
Devers le nid caché sous les branchettes.
Mais si l’on veut que les lances soient prêtes,
En ces jours où l’ancien péril grandit,
Je dois, l’ayant déjà cent fois redit,
Être à Chinon avant la mi-carême.
Et comme s’il avait, à l’instant même,
Vers le Dauphin joué des éperons,
Jehan de Metz a dit :
— Nous y serons !
IV Comment et pourquoi messire Robert fait exorciser Jehanne
Sire Robert, soudard qui jure et prie,
S’est demandé pourtant si diablerie,
Farfadets, boucs étrangement cornus,
Gnomes taquins, enfants taillés menus,
Follets, jeteurs de mauvaise fortune,
Herbe de mai cueillie au clair de lune
Ne seraient point dans cette fille-ci ;
Et brusquement, ridé d’un gros souci,
L’œil effaré, vilain martel en tôle,
Il a conduit devers la bergerette
Jehan Fournier, curé de Vaucouleurs.
Juste Jehanne, ayant bouquet de fleurs,
Les appendait, la tige enrubannée,
Au buis bénit de la dernière année.
Le haut soufflet de la forge s’est tu.
Le prêtre, ayant lestement revêtu
Le blanc surplis et l’étole flottante,
S’est écrié :
— Si Satan qui nous tente
A fait de toi chose mauvaise, fuis,
Disparais comme un crapaud dans le puits,
Sans plus jamais te montrer à personne !
Si l’Éternel fit de toi chose bonne,
Approche, viens à nous, tout près de nous !
Jehanne était grandement en courroux,
Ce qu’elle avait ouï l’ayant fâchée ;
Mais elle s’est tout de même approchée,
Légère comme un souffle dans l’azur ;
Et l’on eût dit, tant son œil était pur,
Tant elle était douloureusement belle,
Qu’elle portait en sa vague prunelle,
Dans on ne sait quel ciel pâle et lointain,
L’étoile obscure et blanche du matin.
Puis, toute triste et seule avec l’hôtesse :
— Puisqu’il m’avait entendue à confesse,
Pourquoi ce prêtre a-t-il ainsi parlé ?
Qu’il soit béni pour avoir consolé
Veuve dolente ou vieux pécheur qui tremble !
Mais il aurait pu d’abord, ce me semble,
Se confier à Dieu qui m’appela ;
Et j’ai cœur gros de ce qu’ils ont fait là.
V Où Jehanne s’en va trouver messire le duc de Lorraine
Lors, un matin, Jehanne qui réclame
Tant vainement cuirasse et bonne lame,
A fait venir Laxart et maître Alain,
Lequel est brave et dénaturé enclin
À cogner ferme et dru, quand il s’élance
Dans les combats où chantent fers de lance :
— Que me sert-il d’avoir quitté nos bois ?
Sire Robert, supplié tant de fois,
Rit de ma peine et de me faire attendre.
Tant Catherine ait pour moi le cœur tendre,
Ce m’est affront d’être encore céans,
Dans le temps où les femmes d’Orléans,
À défaut de franches armes guerrières,
Font aux Anglais la chasse à coup de pierres ;
Et c’est beau temps qu’a perdu le Dauphin.
Adonc il faut, pour montrer à la fin
Cœur de bergère et vaillance de reine,
Aller trouver le vieux duc de Lorraine,
Lequel m’attend de par Sire Jésus.
Ils sont allés, le duc les a reçus ;
Mais tout de suite il a dit :
— Bergerette,
J’ai grand ennui, le fossoyeur me guette.
Or toi qui vois l’archange saint Michel
Battre de l’aile aux bleus sommets, du ciel,
Indique-nous, et nous serons en joie,
Quelque divin breuvage qui m’octroie
De vivre encore une trentaine d’ans,
Fussé-je tant pitoyable et sans dents
Que l’on ne pût me regarder sans rire.
La pastourelle a répondu :
— Messire,
Me croyez-vous sorcière, en vérité ?
Je vous aurais voulu belle santé ;
Mais que pourrait la prière elle-même
Contre les ans qui vous ont fait tout blême ?
En outre, j’ai céans plus haut souci :
Ce que j’attends de vos mains, tout ainsi
Que me voilà sans glaive et sans cuirasse,
C’est le réveil du peuple et de la race,
Piques, chevaux, oriflamme flottant,
Soudards vaillants et forts, ne redoutant
Ni froid, ni chaud, ni bataille, ni jeûne,
Et votre fils encor solide et jeune,
Le casque au front, debout sur le fossé.
Mais le vieillard, ayant deux fois toussé :
— Ce fils m’est doux comme étoile qui brille,
Bien qu’il ne soit que l’époux de ma fille.
S’il s’en allait, que deviendrais-je, seul
Avec la mort qui file mon linceul ?
Quanta mes gens, en dépit de tes anges,
Nous aimons mieux les voir au seuil des granges
Battre leurs blés que battre les Anglais.
Autant venir me chanter virelais !
Libre au Dauphin de porter lance et heaume !
J’ai ma duché : qu’il garde son royaume,
Sans plus lever les yeux vêts mon blason !
S’il veut pourtant me bailler guérison,.
Me couler dans les reins nouvelle sève,
Faire de moi petit page qui rêve
Et muer mon hiver en mois de mai,
Dis-lui qu’avec mon Alison du Mai
Nous lui tendrons gente coupe fleurie.
La noble enfant, souffrant mal raillerie :
— Nous savons tous, sans vous donner raison,
Que vous avez chassé de la maison
La tendre épouse entre toutes fidèle.
Reprenez-la, vivez à côté d’elle
Les derniers jours que Dieu vous compte, alas !
L’âme et le corps y gagneront soûlas.
Ce n’est pas tout de régner sur les autres :
Il faut donner, comme les saints apôtres,
L’exemple à ceux qui sont pauvres et doux.
Une fois mort et bellement absous,
Vous dormirez en paix sous votre dalle ;
Car, lorsqu’on meurt, couché dans son scandale,
L’âme sanglote et s’envole en tremblant.
Le duc, tendant l’oreille, a fait semblant
De n’avoir pas bien ouï la pastoure :
— Vieux et malade, où veut-on que je coure ?
Je tomberais en le proche fossé.
La mort me tient, j’ai peur du sang versé,
Ayant jugé qu’on ne m’aiderait guère,
Si des voisins me faisaient mal de guerre.
J’ai bataillé, je fus terrible et beau ;
Mais à cette heure et tant près du tombeau,
Je n’ai plus rêve et souci d’équipée.
Pour t’acheter le ruban de l’épée,
Si vers Chinon Jésus t’appelle encor,
Voici pourtant quatre piécettes d’or.
De plus, le duc fait sangler et lui baille
Un coursier noir musclé pour la bataille,
Le col nerveux sous la rêne qui pend.
Elle l’enfourche et s’en va, galopant,
Pèleriner devers maint oratoire ;
Mais quand aura sonné l’heure de gloire,
Ce n’est point en chevauchant ce coursier
Qu’elle fera beau cliquetis d’acier.
VI Où messire Robert de Baudricourt reçoit message royal
Sire Robert a deux gentes chapelles.
Jehanne vient souvent à l’une d’elles,
Parce qu’elle est avec ses fins piliers
Seulette comme un nid dans les halliers
Et quasiment bâtie, à fleur de terre,
Dans le granit moins que dans le mystère.
La voûte pend comme un lys entrouvert ;
L’autel, au bas de l’escalier désert,
A des lueurs de prunelles mi-closes,
Tant le jour, las du sourire des roses,
Y glisse comme un papillon tremblant.
Ce matin-là, sous le bel arceau blanc,
Jehanne fait si muette prière
Qu’on la croirait une sainte de pierre,
À deux genoux devant le Roi des cieux.
— Sire Jésus, dit-elle avec ses yeux,
Vous m’avez fait mirifique assurance
Que Baudricourt m’accorderait fiance,
Lame solide et compagnons courtois,
Quand je l’aurais pour la troisième fois
Supplié de sauver la France aimée.
Or, à cette heure et sans qu’il m’ait armée,
C’est par trois fois que je l’ai supplié :
Seigneur, Seigneur, avez-vous oublié ?
Vos angelets, non sans pleurer peut-être,
M’ont révélé de par vous, divin Maître,
À moi qui suis sous votre ciel tant pur
À peine, alas ! une ombre sur le mur,
Que cent-vingt de nos chevaliers fidèles
Étaient tombés comme oiseaux sous les grêles
Tout par là-bas, dans les champs de Rouvray ;
Et je l’ai dit parce que c’était vrai !
À peine si toutefois on m’écoute
Comme on entend l’eau tomber goutte à goutte
Dans les fourrés, en le feuillage dru,
Après que le soleil a reparu.
Je suis, Seigneur, à vos pieds que j’adore ;
Mais si je dois rester longtemps encore
Loin des combats où coule un si beau sang,
Ramenez-moi comme agnel innocent
Au doux bercail où la mère m’appelle.
Sire Robert a justement nouvelle
Que les Anglais, accourus par milliers,
Nous ont occis cent vingt bons chevaliers,
Tous de haut rang et dans la fleur de l’âge.
Il a, de plus, reçu royal message,
Lequel n’est point à lui bailler ennui ;
Car ses archers, groupés autour de lui,
L’ont vu soudain rayonner et sourire.
Or Jehannette au logis se retire,
Tremblant ainsi qu’un pauvre oisel mouillé,
Le doigt déjà sur l’huis entrebâillé
Où le brasier plaque une aile écarlate,
Quand Baudricourt arrive en grande hâte,
Battant des mains comme écolier content,
Tout éjoui d’oublier un instant
Qu’il est sévère et discret gentilhomme ;
Puis, se haussant et gesticulant comme
Toute une armée à l’assaut des remparts :
— Le Roi le veut ! bergerette, tu pars !
VII Où Jehanne s’en va devers messire le Dauphin
Adonc, ainsi qu’autrefois sous les branches,
Jehanne Darc, ayant-joint ses mains blanches,
Sourit au ciel qui lui sourit aussi ;
Puis elle dit à Sire. Dieu merci,
L’âme fondue en naïve prière.
Mais, relevant le front, déjà guerrière :
— Puisque je dois aller, loin du foyer,
Faire labeur de mâle et déployer.
Le vol de la bannière et de l’épée,
Il me faut être en soudard équipée ;
Et, tout d’abord, coupez-moi les cheveux !
— Quoi ! vos cheveux, Jehanne ?
— Je le veux !
Et cependant qu’en désir de bataille,
Le torse droit sur la chaise de paille,
Devant la forge où dansent des feux blonds,
Elle abandonne aux ciseaux froids et longs
Ses noirs cheveux tout épandus en vagues,
Jehanne voit flotter des choses vagues
Dans les lueurs errantes du brasier,
Étriers d’or aux flancs roux du coursier,
Manteaux pourprés de sang et d’incendie,
Glaive luisant, casque, pique brandie,
Rouge follet prestement apparu :
Tant et si bien qu’à la fin elle a cru
Voir se dresser dans la nue étoilée
Un bûcher d’où s’évade une âme ailée.
Mais voici que joyeux, le front levé,
Le bon Jehan de Metz est arrivé.
— Çà ! fait-il, par la France et les ancêtres,
J’offre céans la casaque et les guêtres ;
Et puis en route, à travers plaine et val !
Laxart a dit :
— Moi j’offre le cheval,
Point harnaché, tel qu’il est dans l’étable.
Et le brave oncle a jeté sur la table
Quatorze francs en bel or qui reluit.
La vaste foule accourt, avec le bruit
D’un flot joyeux qui chante emmi les roches ;
Et tous :
— Oui-da ! gaiement et sans reproches,
Nous viderions la cave et le grenier,
Nous vendrions du premier au dernier
Les sacs de blé, trésor de la disette,
Pour équiper des talons à la tête,
Fort gentiment et qu’on le veuille ou non,
La bergerette en route vers Chinon !
Dès le soir, grâce à Jehan qui l’assiste,
Elle a dicté lettre vaillante et triste
Aux bons parents restés seuls au logis,
S’apitoyant, les yeux de pleurs rougis,
De leur avoir fait désobéissance
Et de quitter, sans leur bonne plaisance,
Le toit de chaume et le hêtre feuillu,
La douce France et Dieu l’ayant voulu.
Le lendemain, belle comme une fée,
Quasiment toute en noir, vite coiffée
D’un grand capel relevé sur le front,
Les cheveux courts et bien taillés en rond.
Tels qu’autrefois pour les jeunes athlètes,
Le justaucorps étoilé d’aiguillettes
Dont le nœud flotte à l’entour des jarrets,
Grave, ayant comme autour d’elle et tout près
Les angelots délégués à sa garde,
Avec l’allure enfantine et gaillarde
I)’un page heureux qui serait un guerrier,
Jehanne a mis le pied à l’étrier
Comme on ne vit onques autre pastoure.
Elle s’en va, son escorte l’entoure,
Toute en seigneurs et loyaux compagnons ;
Et la Patrie a retenu leur noms.
Voici d’abord Jehan de Metz, le sire
Qui, méprisant les varlets prompts au rire,
S’en fut trouver la vierge à Vaucouleurs
Et la chérit, voyant couler ses pleurs.
Voici Bertrand de Poulengy qu’on aime
Pour sa bravoure autant que pour lui-même.
Jehan de Metz, en tout honneur et bien,
Parle de lui comme d’un chef ancien ;
Et cependant Bertrand, la face rose,
La bouche aux gais propos vite déclose,
Le front jamais assombri d’un ennui,
A seulement six ans de plus que lui.
Tel que baron ou’ duc menant campagne,
Chacun a son servant qui l’accompagne :
L’un a Jehan, sire de Honecourt,
Toujours présent quand le danger accourt,
Capable de rester, sans crier grâce,
Deux mois entiers sanglé dans sa cuirasse ;
L’autre a Julien, le très noble écuyer
Qui ne sait point reculer ou ployer,
Quand l’acier clair tient sa dextre occupée.
Colet de Vienne est là, ceint de l’épée,
Tout éclatant de dorure au soleil,
Homme de guerre et de sage conseil,
Brave, acceptant le combat d’où qu’il vienne.
Son fin cimier flotte ; et Colet de Vienne
Est l’envoyé de Messire le Roi.
L’archer Richard, ayant vaillance et foi,
Songeur et la prunelle au ciel perdue,
Porte au travers de la corde tendue
Le javelot flexible et meurtrier ;
Et chacun d’eux est sur son destrier.
Blonds pastoureaux et blondes bergerelles,
Ayant quitté leurs blancs troupeaux d’agnelles
Bourgeois, manants, chevaliers et varlets,
Petits enfants joyeux comme oiselets,
Bons vieux à qui le fardeau des ans pèse,
Tout Vaucouleurs s’approche et. sourit d’aise.
Sire Robert à son tour est venu.
Lors, s’inclinant gravement, le front nu,
Le très illustre et puissant gentilhomme
Offre à Jehanne un glaive qui luit comme
La blanche lune aux margelles des puits.
Elle a baisé la froide lame ; et puis
La vierge a mis l’épée, autre pucelle,
Dans le fourreau qui pend à côté d’elle.
Mais de nouveau Baudricourt s’ébaudit :
— Vas-tu vraiment avoir, comme on le dit
En maints endroits, non sans rire sous cape,
Trois beaux garçons dont l’aîné sera pape,
L’autre empereur et le troisième roi ?
Je voudrais bien qu’il en fût un de moi :
Cela ferait joie à mon escarcelle.
— Nenni, nenni, gentil Robert ! fait-elle.
Le Saint-Esprit tout seul y pourvoira.
Car cette pure enfant qui délivra
Son doux pays à force d’innocence,
N’avait point gêne et prude déplaisance
Au mot hardi, gaillardement moqueur,
S’il s’envolait sans laisser fange au cœur.
Le jour décroît de colline en colline ;
Jehanne est sur un talus qui domine
La vieille place où l’on lient le marché,
Les regards longs et doux, le front penché
Devers la foule autour d’elle groupée,
Les doigts flottants au pommeau de l’épée,
La bouche offrant de gentille façon
Sourire d’ange ou baiser d’enfançon ;
Et tous les cœurs battent, tant elle est belle
Dans le soleil couchant qui l’emmantèle.
Chacun l’admire et la plaint à la fois :
— Pastoure, quand lu franchiras les bois,
Ne t’endors pas, même si Jésus veille !
— Garde le glaive au poing !
— Prête l’oreille
Au bruit des pas dans les taillis épais !
— Amis, répond-elle, dormez en paix,
Rassurez-vous, n’ayez crainte ni peine.
C’est le berger de là-haut qui nous mène ;
Nous marcherons à l’ombre de sa main.
Mes angelets connaissent le chemin :
Nous entrerons à Chinon sans dommage.
Le bon Dauphin nous aura bon visage,
Ayant connu que j’ai pouvoir sacré
De libérer douce France ; et j’irai
Faire sacrer sa tête couronnée ;
Car c’est pour ce faire que je suis née.
Sonnez, sonnez, cloches de Vaucouleurs !
Vierges, enfants, mères, jetez des fleurs !
Serre, oncle aimé, son front sur ta poitrine !
Embrassez-vous, Jehanne et Catherine !
Tu peux aussi l’embrasser, bon charron !
C’est le départ, et soudain l’éperon
A remué dans l’étrier sonore.
Elle se tourne et puis se tourne encore
Vers le village où sont les vieux parents.
Tous ont pitié, tous les yeux sont pleurants :
— Messire Dieu, garde la pastourelle !
— Dame Marie, étends ta main sur elle !
— Anges du ciel, soyez ses boucliers !
Jehanne part avec les chevaliers :
Elle est déjà sous la porte de France ;
Et c’est bientôt signe de délivrance ;
Car on a vu, comme en un fier essor,
Le soir sanglant coucher sa lame d’or
Tout au-dessus de la tant noble porte,
Pendant qu’au loin la vierge et son escorte
Dansotant comme une vague qui fuit,
Entrent dans la forêt et dans la nuit.
VIII Ce qui advient à Jehanne devant le château de messire le Dauphin
On a marché onze jours, Jehannette
Allant devant comme vers.une fête,
Le cœur en joie et les yeux pleins de ciel
Sous le joli tremblement du capel.
Au moindre heurt en les vagues broussailles,
Les compagnons, amoureux de batailles,
Ont mis gaiement l’acier hors du fourreau ;
Et ce n’était souvent qu’un passereau
Vite envolé dans le vain bruit des ailes.
L’aube a cousu ses tremblantes dentelles
Aux bois où mars, blanc d’un dernier grésil,
Sent palpiter l’espérance d’avril ;
La pourpre et l’or où l’hiver agonise
Ont scintillé comme un flot qui se brise
Dans les lointains vaporeux, à travers
Les fourrés noirs qui demain seront verts ;
L’une après l’autre et le front ceint de voiles
Les nuits ont fait éclore les étoiles,
Beaux lys d’argent au vent du ciel semés,
Sans que jamais troupe de gens armés
Ait essayé de couper route et vivres.
Et cependant, comme s’ils étaient ivres
D’un sang terrible et vile répandu,
Les Bourguignons rôdaient, le bras tendu
Dans l’effrayant brandissement du glaive,
Échevelés en des galops de rêve,
Tout à l’entour des bois hospitaliers.
La bergerette et les bons chevaliers
Ont à deux fois prié dans les églises,
Les carillons, épars au vol des brises,
L’es ayant tous et doucement conduits
Vers les autels enguirlandés de buis.
Car elle avait angélique tristesse
De cheminer sans entendre la messe ;
Mais Dieu venait, le ciel était plus près,
Quand, au-dessus des brumeuses forêts,
La cloche, pure et pieuse comme elle,
Lui révélait quelque pauvre chapelle.
Les yeux mi-clos, comme encore éveillés,
Les bras en croix, les deux jarrets liés
Au justaucorps qui lui serrait les hanches,
Elle a dormi sous les étoiles blanches
Entre Jehan de Metz et Poulengy,
Sans qu’un instant son bon ange ait rougi ;
Et l’un ou l’autre, oubliant qu’elle est belle,
A sommeillé près d’elle, tout près d’elle,
Très chastement et sans frisson charnel,
Comme s’il eût reposé, dans le ciel
Tout à côté de la Vierge Marie.
Voici pourtant que Jehanne s’écrie :
— Chinon est là, cette ville est Chinon !
Sire Julien, déployez le pennon !
Gentils amis, volons comme l’abeille !
Et justement la cité se réveille
Dans la beauté de l’eau bleue et des champs,
Comme accoudée avec ses toits penchants
Aux parapets où la Vienne serpente,
Tandis qu’en haut, devant les prés en pente,
Dans les pruniers où pointent les bourgeons,
Les trois châteaux, flanqués de leurs donjons,
Dentelés d’aube et festonnés de lierre,
Planent ainsi que trois aigles de pierre.
Soudain, non loin de la route, au milieu
D’un petit bois où le ciel rose et bleu
Scintille et rit sous les branches menues,
On aperçu des bruits de lames nues.
C’est l’embuscade ; et, barrant les chemins
Du cliquetis des flèches dans les mains,
La bande accourt, farouche et toute prête
Mais la guerrière, ayant levé la tête,
Grave, les yeux lentement allumés,
A regardé tous ces hommes armés,
Sans seulement toucher à son épée.
Lors chacun d’eux, oubliant l’équipée,
Enraciné dans les proches talus,
Les bras pendants, blême et ne sachant plus
Ni ce qu’il veut ni comment il se nomme,
Est resté coi dans son armure, comme
Un bloc de marbre au seuil noir de la nuit ;
Et Jehannette est repartie, au bruit
Des éperons que son pied frôle à peine,
Tranquille comme une petite reine
Qui s’en irait sur son blanc palefroi.
On est monté jusqu’au château du Roi :
— Baissez le pont ! Je suis la pastourelle
Que notre Sire attend dans sa tourelle.
Allez lui dire, et sans plus retarder,
Que je le viens loyalement aider,
Qu’après avoir traversé bois et plaine,
J’arrive ici,rompue et hors d’haleine,.
Que j’ai pour bons et féaux compagnons
Jehan de Metz terrible aux Bourguignons,
Colet de Vienne à la franche parole,
L’archer Richard dont le trait siffle et vole,
L’autre Jehan, seigneur de Honecourt,
Sire Bertrand de Poulengy qui court
Au combat comme une rivière au fleuve,
Julien, tout jeune et blanchi sous l’épreuve
Comme un ancien et glorieux seigneur.
Allez lui dire aussi, pour notre honneur,
Que Sire Dieu nous conseille et nous guide,
Que saint Michel a conduit par la bride
Les sept chevaux à travers la forêt,
Que nous prendrons, hardiment et d’un trait
Les clés avec la porte et la muraille
Et que demain, si Talbot veut bataille,
Le sang des siens rougira le fossé.
Le pont-levis ne s’est point abaissé :
Jehan de.Metz a dans sa main crispée
Secoué le pommeau de son épée ;
Richard a du talon frappé le sol.
Colet de Vienne a dit :
— Le Sire est fol
Ou bien il a papillonnets en tête.
S’il ne veut point de notre bergerette,
Pourquoi m’a-t-il envoyé la chercher ?
Julien a dit à Richard :
— Bel archer,
Toi qui croyais être accueilli d’emblée,
Ne vas-tu pas sous ta flèche endiablée
Crever tout ce château de part en part ?
Et les chevaux ont devers le rempart
Henni longtemps, voulant avoine ou paille.
Or, à la fin, par l’huis qui s’entrebâille,
Dans le hargneux grincement des gonds lourds,
Un petit page à toque de velours
A fait deux pas du côté de l’escorte ;
Et cependant qu’au travers de la porte
Un grand faucon lui bat de l’aile au poing :
— Passez ! le Roi ne vous recevra point.
IX Où messire le Dauphin consent à recevoir Jehanne
— Sire, laissez donc là cette bergère !
— Les temps sont noirs, la joie est passagère :
Recevez-la, ce vous sera santé.
— Le mieux serait encore, en vérité,
De renvoyer la folle à sa cabane.
— La voyez-vous, cette pauvre Jehanne,
Prenant d’assaut les remparts et les tours ?
Et c’est ainsi chez le Roi, tous les jours.
Maître Simon, seigneur plein de franchise,
S’en revient d’une ambassade à Venise ;
Et, comme il ajustement rencontré.
Jehan de Metz toujours encoléré :
— Ça ! lui fait-il, quittez tant grise mine.
C’est lentement que le bon droit chemine ;
Mais, calmez-vous, il arrive à la fin.
Puis il s’en va dire au gentil Dauphin :
— Jehanne attend, vous la recevrez, Sire !
Les Bourguignons qui la voulaient occire
N’ont plus bougé, muets, l’épée en l’air,
Plantés au sol comme des pieux de fer.
Benoîtement et sur un signe d’elle,
Ses suivants ont vidé leur escarcelle
Entre les doigts des pauvres loqueteux.
Elle a franchi, toujours bien avant eux,
Les durs sentiers, les rocs, l’onde irritée.
Tout comme si saint Michel l’eût portée ;
Ses yeux sont doux comme un soleil levant ;
Jehan de Metz s’agenouille devant
Ses rêves blancs comme l’aile des cygnes ;
Chacun l’honore, et ce sont là des signes
Qu’elle nous vient de par Messire Dieu.
De plus, les bons manants geignent un peu
Non sans se dire, en leur sage folie,
Que vous l’auriez tout de suite accueillie
Dans le château comme un ange à l’autel,
Si noire Maître à tous, le Roi du ciel.
L’eût fait, en un bercelet de dentelle,
Naître duchesse au lieu de pastourelle.
Quand l’étranger pille grange et moisson,
C’est tenter Dieu d’une étrange façon,
C’est maintenir sa colère éveillée
Que de garder la maison verrouillée
À qui descend du paradis vers nous.
Adonc, si j’ai, sans ployer les genoux,
Bien harangué qui vous veut malechance,
Si j’ai, pour vous et pour la douce France,
Bien dépensé mon savoir et mon temps,
Faites ouvrir la porte à deux battants.
Traitez-moi comme un serviteur honnête :
Ce qui viendra de vous pour Jehannette
Réjouira ceux de votre parti.
Et cette fois le Sire a consenti.
X Où Jehanne est reçue par messire le Dauphin
La grande salle un soir s’est éclairée
D’une lueur tant haute et si dorée
Qu’elle éblouit au dehors les passants :
Cinquante beaux.varlets resplendissants,
Tendant le front, la poitrine et la jambe,
Dressent chacun une torche qui flambe.
Trois cents seigneurs, pimpants et délurés
Dans les pourpoints très courts et bien serrés,
Riant, jasant, curieux, tous illustres,
Sont accourus comme guêpes aux lustres.
Ceux qui, vainqueurs de guerre ou de tournoi,
N’étaient plus tout jeunets sous l’ancien Roi,
Portent encore, avec le poing aux hanches,
Le vieux pourpoint enflé de doubles manches
Sous les plis ronds du manteau bordé d’or.
Douze sonneurs d’olifant ou de cor
Sont là, debout aux angles de la salle.
La pourpre flotte, auguste et triomphale,
Tout au travers d’un haut fauteuil sculpté,
Avec le sceptre et le glaive à côté.
Le diadème étincelle et flamboie
Sur un coussin de velours et de soie,
Brodé de lys et constellé d’œillets ;
Deux pages le soulèvent, joliets
Comme angelots ennichés sous les porches ;
Et l’on croirait, tant les cinquante torches
Jettent aux murs un éclat sans pareil,
Qu’un paon céleste, argenté de soleil,
Ayant ouvert son aile colossale,
La fait tourner au milieu de la salle.
Or le Dauphin, brusquement familier,
S’est glissé comme un simple chevalier
Entre les rangs, dans les heurts de l’épée ;
Et le voilà pensif, l’âme occupée
De savoir si la bergère, en entrant,
Ira vers lui comme vers le plus grand ;
Car, tout seulet en la foule des hommes,
Un roi n’est rien, étant ce que nous sommes.
La haute porte ayant soudain tourné,
Les olifants et les cors ont sonné ;
Glaives polis, lances droites et hères
Ont bruissé sur le cuir des jambières,
Tels que rameaux frôlés en la forêt.
Et voici que Jehannette paraît !
En bas, comme elle arrivait sur la porte,
Un vieux soudard a dit :
— Le diable emporte
La folle avec son archange et son Dieu !
Le ciel était serein, profond et bleu,
Bien que la nuit y déroulât ses voiles.
Elle a tendu la main vers les étoiles ;
Puis gravement :
— Soudard, vous avez tort
De renier ainsi Dieu, quand la Mort
Est à côté de vous, flairant sa proie.
Et cet outrage a pesé sur sa joie
Comme un caillou sur un gazon fleuri ;
Mais elle a vite et de nouveau souri ;
Car elle a vu, la bonne bergerette,
Papillonner à l’entour de sa tête
Un angelot qu’elle a tôt reconnu.
Le sire de Vendôme, le front nu,
Lui fait escorte et se penche vers elle.
Elle s’avance, elle est modeste et belle,
Le regard trop ni point assez baissé,
Le manteau droit et clos, le geste aisé,
Autre lumière au milieu des lumières,
Avec de l’aube et du ciel aux paupières ;
Et tout de suite elle va vers le Roi.
Lors, sans que rien ait trahi son émoi
Et lui faisant naïve révérence :
— Salut à vous, gentil Dauphin de France !
— Je ne suis pas Messire le Dauphin.
— Que vous ayez pourpoint grossier ou fin,
Vous êtes bien mon prince et non un autre.
— Que me veux-tu ?
— Voire gloire et la nôtre.
De par Jésus, maître de vos palais,
J’accours céans faire guerre aux Anglais.
Nous les battrons, aussi vrai qu’on m’appelle
Jehanne-la-Pucelle.
— Or ça ! pucelle,
Oses-tu bien penser que tu pourras
Chasser la meute avec tes faibles bras,
Venger l’honneur et gagner les batailles,
Dans un pays où La Hire et Xaintrailles
N’ont rien sauvé, quoique beaux batailleurs ?
Et le Dauphin songe, les yeux railleurs,
Froissant du doigt la soie et la dentelle,
Mignon, fluet comme une damoiselle,
Le front pâlot, sans un poil au menton.
— Quand Dieu le veut, il suffit d’un bâton
Pour disperser les voleurs et les maîtres.
Il a souci du renom des ancêtres ;
Il a pitié du bon peuple et de vous,
Tant l’ont prié là-haut à deux genoux,
Dévotement et voulant délivrance,
Messire saint Louis, patron de France,
Et le très haut saint Charlemagne aussi.
— Qui donc es-tu, toi qui parles ainsi ?
— Une très simple et pauvre paysanne.
Je ne sais pas même écrire Jehanne,
Ni lire, ni compter, ni rien de rien ;
Mais donnez-moi pennon qui flotte bien,
Cheval de guerre à la croupe mouvante ;
Et lors, Jehanne étant votre servante,
Dieu vous sera salut et ferme appui.
Le Dauphin s’est levé, son œil a lui,
Comme étoilé d’une espérance grande :
— Je voudrais bien, sans que l’on nous entende,
Causer encore un moment avec toi.
Jehanne sort, elle a suivi le Roi.
— Voici, Dauphin, ce que je sais, dit-elle.
L’autre matin, seul en votre chapelle,
Mains jointes comme innocent enfançon,
Vous avez fait longue et sainte oraison.
Lors vous disiez : Divin fils de Marie,
Cicatrisez mon âme endolorie ;
Épargnez-moi la prison et la mort ;
Conduisez-moi comme une voile au port
Jusqu’à la verte Écosse ou dans l’Espagne,
Et que partout votre main m’accompagne !
Ou bien, Seigneur, vengez les Lys flétris,
Et rendez-moi ma ville de Paris,
Toute ma pourpre et toute ma couronne,
Si je suis bien, pour la race et le trône,
Fils du Roi mort et loyal héritier.
Or, moi que Dieu met dans votre sentier,
Je vous dis : Sire, ayez force et vaillance,
Redressez-vous, vrai fils du Roi de France !
Votre royaume est au prince des cieux :
Offrez-le lui d’un cœur humble et pieux,
Afin qu’un jour il vienne et vous le rende.
Je suis son bras, c’est lui qui me commande
De vous mener pieusement sacrer.
J’ai toutefois peu de temps à durer ;
Employez-moi, tant que je puis suffire.
Ce qu’elle a dit encore au gentil Sire,
Souffle des nuits, vous l’avez emporté !
Mais le Dauphin rayonne,il a fierté
De bonne augure et vaillance nouvelle,
Quand il revient dans la salle avec elle.
Et cependant qu’il rayonne et sourit,
Comme s’il eût reçu le Saint-Esprit
En plein état de grâce et d’innocence :
— Cette pastoure a toute ma fiance !
Le très haut duc d’Alençon est entré :
— Sire, j’étais là-bas, dans un fourré,
À batailler contre merles et cailles.
Au diable piège, arbalète et broussailles
J’ai tout quitté pour votre bon plaisir,
Et me voici, fort curieux d’ouïr
Dialoguer le sceptre et la houlette.
— Quel est, Messire, a risqué Jehannette,
Ce beau seigneur qui se gausse de moi ?
— Notre cousin, a répondu le Roi.
— Alors tant mieux ! a fait la noble fille.
Plus on sera de gens de la famille,
Mieux ce vaudra pour chasser l’étranger.-
Bourgeois, seigneur, pastourelle ou berger,
Quelle que soit la pauvre cendre humaine,
Dieu nous a tous dans sa main qui nous mène.
Et sans courber son doux front ingénu :
— Gentil cousin, soyez le bienvenu !
XI Comment Jehanne subit à Poitiers docte et périlleux interrogatoire
Avec le Roi, tout comme une princesse,
La pastourelle entend la sainte messe,
Pendant que le beau seigneur d’Alençon
Lui sourit d’une amicale façon,
L’œil curieux et la tête penchée ;
Puis elle fait superbe chevauchée
Devant le duc et Sire le Dauphin ;
Et l’on dirait un gentil séraphin
Caracolant aux plaines éternelles,
Tant elle court, ainsi qu’avec des ailes,
Sur le fougueux cheval au col fumant.
— Je te le baille, a fait le duc charmant.
11 te sera bon coursier de bataille,
Qu’il soit nourri de luzerne ou de paille ;
Car il est brave et bellement pareil
À ce cheval harnaché de soleil,
Qu’entrevit saint Jehan, roi des apôtres.
Mais le Dauphin a dit :
— Ça ! paix, vous autres !
Dieu, bergerette, est le seul grand savant.
Il ne t’est dû de guerroyer, avant
D’avoir subi docte interrogatoire.
Tu m’es plaisante et j’ai soif de te croire
Venue à moi sur un ordre d’en-haut ;
Mais, pour sacrer ma fiance, il nous faut
Arrêt d’Église en forme nette et claire.
— Oui-da ! j’aurai, dit-elle, fort à faire !
Lors la pastoure est allée à Poitiers
Où les grands clercs, pendant huit jours entiers,
Le verbe lent et la phrase adornée,
L’ont tous ensemble et chacun retournée
Comme autrefois saint Laurent sur son gril.
Sont là présents Seguin, moine subtil,
Tôle de fer sous capuchon de bure ;
Jourdain Morin à la parole dure ;
Le Chancelier, archevêque de Reims ;
Maître Jehan Lombart, calé des reins
Dans son fauteuil ciselé d’armoiries,
La voix chanteuse et les lèvres fleuries ;
L’évêque de Poitiers, tout en granit ;
Lemaire, habile à prendre caille au nid,
Le dos voûté, l’œil voilé, la main grasse ;
Turrelure, homme éloquent et sagace ;
Madelon, probe et sévère censeur ;
Machet, prélat de Castres, confesseur
Du jeune Sire et non point sans besogne ;
Maître Aimery qui-gesticule et cogne
Sur son genou comme avec un béton ;
Érault qui porte en son crâne, dit-on,
Tout le latin de cent bibliothèques ;
D’autres encore, et tant moines qu’évêques.
Le dernier jour, en le soleil tombant,
Comme Jehanne était là, sur son banc,
À regarder, dans sa très pure gloire,
Le crucifix ouvrant ses bras d’ivoire,
Maître Aimery s’est exclamé :
— Pourquoi
Vous êtes-vous fait mener chez le Roi ?
Très doucement, debout et point troublée,
Jehanne a dit la vision ailée,
L’arbre, les Voix dans les rameaux tremblants,
L’autel avec les bouquets de lys blancs,
L’invasion, le bercail sans agnelles,
Les angelets du ciel battant des ailes
Tout ainsi que papillons dans les fleurs,
L’oncle, Burey-le-Petit, Vaucouleurs,
Sire Robert de Baudricourt qui raille,
Les Bourguignons dispersés sans bataille,
Dans les bois où l’oiselet se blottit,
Et qu’il avait fallu qu’elle partît,
L’âme dolente et les yeux gros de larmes.
— Mais alors point n’est besoin d’hommes d’armes,
Si vous venez de par le Roi des cieux ?
— Les bons soudards, qu’ils soient jeunes ou vieux
Batailleront : Dieu donnera victoire.
Frère Seguin a crié :
— Voire ! voire !
Mais croyez-vous en Dieu, répondez-nous ?
— Moine méchant, peut-être plus que vous !
— Vous nous contez paraboles étranges.
Adonc les saints, Notre-Dame et les anges
Vous ont parfois tenu propos subtils ?
En quelle langue au moins vous parlaient-ils,
Grecque, latine, espagnole ou quelque autre ?
— Une, ma foi, meilleure que la vôtre !
Maître Jehan Lombart, clignant de l’œil,
S’est tortillé de joie en son fauteuil,
Et tous ont ri dans l’auguste assemblée,
Vu que ce moine à la verve endiablée
Parlait françois en pacaut limousin.
— Si Dieu, fait-il, a vraiment le dessein
De nous sauver par votre épée insigne,
Révélez-vous, faites miracle et signe !
— Je n’ai point à me révéler céans ;
Mais menez-moi sous les murs d’Orléans
Avec soudards ayant lame effilée ;
Et, quel que soit le nombre ou la mêlée,
Je vous ferai, s’il le faut, dès demain,
Signe éclatant, les armes à la main !
Lors un évêque aux gestes lents et graves :
— Écoute-moi, fillette, tu nous braves !
Je fus jeunet, tu n’as que dix-sept ans,
Et mon hiver est tendre à ton printemps,
L’âme des vieux étant dans leur sourire ;
Mais, entre nous, puisqu’il faut tout te dire,
Tes pauvres pieds seront bien vite las.
Tu vas, tu n’es qu’une ignorante, alas !
Or, tu devrais, même si Dieu t’envoie,
Ne pas marcher tant fière dans la voie
Où plus d’un grand savant a succombé.
— Oui, je ne sais vraiment ni A ni B ;
Et toutefois je sais bien une chose :
C’est que j’irai, la porte bée ou close,
Dans Orléans avec mes angelets ;
Son noble duc, libéré des Anglais,
Nous reviendra sur la vague gentille ;
Le Roi, sacré devant l’autel qui brille,
Reconquerra sa ville de Paris,
Les Lys étant à jamais refleuris ;
Car nous vaincrons par le Christ et Marie,
Tant qu’on verra sur la plaine fleurie
Mon étendard joli se déployer.
Et, comme tout près d’elle un écuyer
A remué sa lance qui la frôle,
Jehanne a dit, lui frappant sur l’épaule :
— Voilà du moins un homme toujours prêt
À guerroyer et comme il m’en faudrait !
L’homme a dressé la tête et souri d’aise.
Dans le jour bas, rouge comme une braise,
La vitre luit, la salle resplendit.
Jehanne allait s’asseoir, ayant tout dit
Comme autrefois la sibylle hagarde ;
Mais, s’approchant d’Érault qui la regarde,
L’œil clignotant sous les cils mal levés :
— Maître, empoignez votre plume, écrivez :
Suffolk, Lapoule, en nom Dieu, je vous somme
De retourner dans l’Angleterre !
Et comme
Si la bergère eût été Jésus-Christ,
Le docteur a docilement écrit.
Adonc, debout et les mains tôt croisées,
Le vieil évêque a dit :
— Trêve aux risées !
Louange à Dieu dans le ciel rayonnant !
Maître du ciel, nous savons maintenant,
Nous dont vers toi la prière s’élève,
Que cette enfant, belle comme son rêve,
Mérite d’être au service du Roi,
Ayant reçu de son cœur et de toi
Charge et pouvoir de sauver douce France !
Lors s’inclinant en humble révérence,
Non sans rougir comme rose d’avril,
La pastourelle a dit :
— Ainsi-soit-il !
XII Où Jehanne fait aux Anglais proposition de paix ou de guerre
Toute pensive et les yeux gros de larmes,
Jehanne dicte, au vaste bruit des armes,
Tant noble appel que c’est victoire ou mort :
— Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford,
Qui répandez vos troupes.aguerries
Emmi nos bois et nos vertes prairies,
Vous tous aussi, soudards d’un chef cruel,
Faites raison au puissant Roi du ciel !
Je viens de Dieu, car je suis la Pucelle.
Rendez les clés avec la citadelle
Aux habitants que vous avez volés.
J’ai pour labeur, en des jours tant troublés,
De réclamer justice et délivrance.
Je suis prête à la paix ; mais laissez France.
Si vous restez sur les terres du Roi,
Vous recevrez des nouvelles de moi ;
Car face à face et non point par message,
J’irai chez vous, à votre grand dommage.
Vous serez tous l’un après l’autre occis
Ou repoussés sans trêve ni sursis,
Messire Dieu, tant prié sous le chaume,
Ne voulant point qu’on touche à son royaume.
Notre Dauphin, véritable héritier,
L’aura tout seul et l’aura tout entier,
Avec Paris où belle compagnie.
Aura tôt fait de punir félonie.
Amendez-vous, sinon soyez tremblants !
Onques n’aura coulé depuis mille ans
Autant de sang sous les hautes murailles.
Çà ! nous verrons aux coups dans les batailles
Lequel aura bon droit et bon secours.
Et la trompille a sonné sur les tours.
Quatrième geste La bannière
I Ce que fait maître Hauves Pouloir en la bonne ville de Tours
L’œil radieux sous le front qui se penche,
Çà ! que peins-tu sur cette étoffe blanche,
Maître Vouloir, imagier du Dauphin ?
— J’ai peint d’abord, tout en bel argent lin,
Un vol de lys dans la lumière blonde :
Je les ai fait transparents comme une onde,
Rosés de ciel sous l’aube qui renaît,
Tant je voudrais que doux papillonnet
Y reposât le frisson de ses ailes,
Les ayant pris pour choses naturelles.
— Après les lys, qu’as-tu donc peint encor ?
— J’ai peint Jésus tenant le globe d’or
Entre ses doigts qu’un peu de brume voile :
Je l’ai fait doux comme un lever d’étoile,
Calme et rêveur comme une nuit d’été,
Les cils mi-clos, baignés d’une clarté,
Dans le joli balancement des franges.
— Est-ce tout ?
— Non, j’ai peint aussi deux anges
Tout prosternés devant le Dieu vivant.
L’un joint les mains, l’écharpe et l’aile auvent
L’autre sourit, pâle de songerie,
Les doigts épars dans la lyre qui prie ;
Et chacun d’eux porte un lys argenté.
— Ne peindras-tu rien sur l’autre côté ?
— J’y croiserai, peinture ou broderie,
Le nom du Christ et celui de Marie.
— Que feras-tu, pour l’ivresse des yeux,
De cette étoffe aux mignons plis soyeux,
Quand tu l’auras toute brodée ou peinte ?
— Nous en ferons une bannière sainte
Qui volera comme un grand oiseau blanc,
Les bûcherons au geste rude et lent
Ayant taillé pour elle dans l’érable
Hampe solide, auguste et vénérable
Autant que lance au poing de sire Ogier.
— Seras-tu fier, dis-nous, bon imagier,
De ton labeur sacré, visible en elle ?
— Je la voudrais belle, toujours plus belle,
Dans le prodige, au delà du réel !
Si j’avais pu, j’aurais, voleur du ciel,
Sans un effroi dans l’âme et sur la face,
Dérobé l’or des soleils dans l’espace
Pour le broder en symboles dessus ;
Et je suis sûr que Messire Jésus,
Témoin pensif accoudé sur la nue,
M’eût accordé, mon heure étant venue,
Un petit coin dans son paradis bleu ;
Car, dès demain, s’il plaît toujours à Dieu,
Cette bannière où le Lys étincelle
Flottera, libre, aux mains de la Pucelle
Qui, chevauchant par les fossés béants,
Délivrera la cité d’Orléans.
II Comment Jehanne reçoit nouvelles de sa mère
Seule et souvent songeuse à la fenêtre,
La vierge attend l’ordre du Roi chez maître
Jehan Dupuy, digne bourgeois de Tours.
Un matin, comme elle compte les jours,
Non sans déjà redouter félonie,
Jehan de Metz arrive, en compagnie
De Pasquerel, homme juste et savant,
Lequel est prêtre et lecteur d’un couvent.
Lors Pasquerel :
— Je vous suis, damoiselle,
Tout dévoué, venant au nom de celle
Que vous pleuriez en quittant Domrémy.
— Ma mère ?
— Oui-da ! je l’ai trouvée, emmi
Vos compagnons d’épreuve et de voyage,
Faisant pieux et long pèlerinage,
Malgré soudards errant dans les forêts.
C’était à Puy-en-Velay, tout auprès
De l’autel humble et tant riche de gloire
Où nous prions la bonne Vierge noire.
— Que vous a dit la mère au cœur si doux ?
— Elle m’a dit : On a pleuré chez nous
,
Longtemps, longtemps, tout seuls et tête basse.
Quand on vieillit, que voulez-vous qu’on fasse
Sans l’oiselet, espérance du nid ?
Qui sait de quel péché Dieu nous punit ?
Mais, s’il fait bien d’appeler ceux qu’il aime,
La croix est rude à porter tout de même.
Ne plus revoir, au temps des églantiers,
Jehanne errer dans les anciens sentiers !
Quand au labeur chacun de nous s’apprête,
Ne plus ouïr au seuil de sa chambrette
Le joli bruit de ses petits sabots !
Lorsque les bois se font touffus et beaux,
Ne plus jamais la conduire aux fontaines,
Dans l’ombre vaste et profonde des chênes !
La savoir tout là-bas, très loin de nous,
En des pays de soudards et de loups,
Sur des remparts où l’horrible mort plane !
Oh ! ma Jehanne ! oh ! ma pauvre Jehanne !
Et cependant, tout ainsi qu’il le faut,
Nous nous courbons devant l’ordre d’en-haut,
Voulant surtout, en notre humble ignorance,
Que Sire Dieu sauve la douce France.
Quand finira ma dernière saison,
Qu’il la ramène un jour à la maison ;
Et je mourrai, les yeux tournés vers elle,
Ayant déjà grâce et joie éternelle.
Dites-le lui, lorsque vous la verrez.
Jehannette a pleuré des pleurs sacrés ;
Puis, alanguie en pieuse tendresse :
— Vous m’entendrez dès demain à confesse ;
Car il nous faut demander aide au ciel.
Or c’est ainsi que Jehan Pasquerel,
Ayant pour lui dire messe gentille
Orné son cou de l’étole qui brille
Et revêtu la chasuble de lin,
Est devenu son prudent chapelain.
III Comment Jehanne se fait apporter belle et solide épée
Jehanne serre en ses bras et dorlote
La tant jolie et rieuse Héliote ;
Car cette enfant de l’imagier lui plaît
Pour son babil d’innocent angelet.
Tous les matins elles viennent ensemble
Dans l’atelier où le jour naissant tremble,
Cependant que, méditant ou rêvant,
L’artiste peint l’éternel Dieu vivant,
Le lys, le globe ou l’étoile céleste ;
Et maintes fois, de la voix et du geste,
La pastourelle a donné bon conseil,
Ayant vu par les champs, dans le soleil,
Fleurs et rameaux reluire sous l’ondée.
Or, la bannière étant peinte et brodée,
“Un armurier du Dauphin est venu
Saluer l’œuvre et l’artiste ingénu ;
Mais, refusant piété coutumière
À l’étendard qui rit dans la lumière,
Le petit cœur d’Héliote a souci :
— Pourquoi partir ? n’es-tu pas bien ici ?
Ne t’en va pas encore, bergerette !
— Pourquoi veux-tu, quand la bannière est prête
Que je m’attarde en ces lieux, pauvre enfant ?
Ce sont bonheurs que Jésus me défend.
Et tout à coup, parlant comme en un rêve :
— Oui-da ! je sais, compaings, où gît le glaive
Qui chassera l’étranger devant moi.
— Où donc est-il ? fait l’armurier du Roi.
— En le hameau de Sainte-Catherine.
C’est, en nom Dieu, lame tant belle et fine
Qu’il n’en fut telle onques nulle autre part.
Je la vois comme en un léger brouillard,
Toute luisante encore, quoique vieille.
En un caveau, non loin d’elle sommeille
Un chevalier tout habillé de fer.
Cinq belles croix décorent l’acier clair.
Allez d’abord tout droit devers l’église ;
Longez, la nef, sous la muraille grise
Où les vitraux ont des lueurs de ciel :
Quand vous serez tout derrière l’autel,
Vous trouverez une belle chapelle ;
Vous trouverez dans la chapelle belle
Un grand tombeau de granit rose et blanc ;
Vous trouverez le glaive étincelant
Dans le tombeau de granit blanc et rose,
Tout près du bon chevalier qui repose,
Le front casqué, les gantelets aux doigts ;
Car saint Michel, Notre-Dame et les Voix
Veulent que j’aie au poing ce glaive insigne,
Lorsque Jésus m’aura fait divin signe
De besogner comme un bon ouvrier.
S’en est allé le féal armurier :
Tel un soudard en souci de bataille.
Il a longé la nef et la muraille,
Devers l’autel où le matin changeant
S’épand et flotte en poussières d’argent.
Sous l’arceau gris où pendent fers de pique
Il a trouvé chapelle mirifique ;
En la chapelle, aux lueurs d’un flambeau,
Il a trouvé le rose et blanc tombeau,
Comme taillé dans l’honneur des ancêtres.
Puis, gravement, en silence et les prêtres
Ayant vêtu l’aube et les surplis droits,
Il a trouvé le long glaive aux cinq croix,
Tout près du mort couché dans sa cuirasse.
Hommes d’église, ayant reconnu grâce
De Sire Dieu dans ce signe évident,
Ont récité sainte oraison, pendant
Qu’ils engainaient la glorieuse lame
Dans un velours éclatant comme flamme.
Songeur, faisant respectueux salut,
L’armurier l’a prise, comme s’il eût
Cueilli, tremblante et de soleil trempée,
Quelque herbe frêle ayant forme d’épée.
Tout entouré de gardes vigilants,
Devers Jehanne il revient à pas lents,
Comme ébloui d’une aube qui se lève ;
Et les bourgeois de Tours, voulant au glaive
Gaine opulente et mieux choisie encor,
L’ont recouvert d’un fourreau de drap d’or.
Mais la pastoure a dit :
— Va, sois sans crainte,
Tu ne seras jamais, ô lame sainte,
Qu’un bout d’acier me reluisant au poing !.
Car je suis femme et je n’occirai point,
À moins qu’un vil étranger ne m’outrage.
Toutefois, si d’autres lames font rage,
Si l’on secourt ton honneur et le mien,
Je tâcherai d’épargner sang chrétien ;
Et nous aurons tout ainsi délivrance,
Vu qu’il nous faut, pour sauver gens de France
Des forcenés qui hurlent autour d’eux,
Être d’acier et vierges toutes deux.
Lors, s’accoudant au chevalet qui plie,
Elle a baisé la bannière jolie,
Non sans frôler de ses petits doigts blancs
Les lys pareils à des glaives tremblants.
IV Où Jehanne chevauche devers la cité de Blois
L’ordre est venu, Jehannette est partie :
Telle l’oiselle, au creux du nid blottie,
S’envolera devers le ciel lointain,
Dès le premier sourire du matin.
Celle que clercs admonestaient naguère
Est maintenant traitée en chef de guerre ;
Elle triomphe, elle a pour intendant
Jehan d’Aulon, chrétien ferme et prudent,
Choisi parmi les barons et les comtes ;
Sire Raymond, sire Louis de Contes
L’escorteront comme pages guerriers.
Raymond se plaît au choc des destriers,
Dans les combats où la gloire se joue.
Ses quinze étés lui fleurissant la joue,
Sire Louis est beau comme le jour ;
Il a servi Jehanne dans la tour
Où le Dauphin Charles l’avait logée ;
Sa lèvre est d’un clair duvet ombragée ;
Les vieux soudards le nomment Imerguet.
Tous deux s’en vont cueillant rose ou muguet,
Sans redouter l’embuscade ou le piège ;
Et deux hérauts d’armes sont du cortège.
Mais tout devant, au premier rang d’honneur,
Le sire de Gaucourt, hautain seigneur,
Chevauche comme en les rudes batailles,
Le torse droit dans la cotte de mailles,
La cuisse raide et les poings sur les reins,
Cependant que l’archevêque de Reims,
Un peu penché sur sa noble monture,
Semble conter fort plaisante aventure
À Pasquerel joyeux comme héritier ;
Car le prélat et le seigneur altier
Ont tous les deux reçu charge secrète
D’accompagner à Blois la bergerette,
Vu qu’elle doit de là, sans mener bruit,
Tout comme un ange envolé dans la nuit,
S’en aller joindre, en hâte de victoire,
Sire Dunois qui l’attend sur la Loire,
Sanglé d’acier de la nuque aux talons.
Elle a franchi bois, plaines et vallons,
Bien équipée en vaillante guerrière,
Les reins cambrés, le capel en arrière,
L’assaut prochain dans l’éclair du regard,
Le genou ferme et rond sous le cuissard,
Le sein gonflé, la lèvre bonne et dure,
Calme, la grande épée au poing, l’armure
Blanche comme un lys qui serait de fer,
Ayant éclat de jouvence et grand air,
Dans sa beauté de vierge rose et forte.
Or la bannière est aussi de l’escorte,
Avec Jésus qui tient le globe d’or ;
Mais elle a dit :
— Je ne veux pas encor !
Et, comme s’il emportait chose ailée,
Raymond la tient sur sa hampe roulée.
Blois s’est pourtant sur son coteau dressé.
Lors, s’ébattant comme un essaim pressé
De rendre hommage à sa reine nouvelle,
Sont venus au-devant de la Pucelle
Les seigneurs de Boussac et de Culant.
Les suit de près, sur son destrier blanc,
Ambroise de Loré, fin capitaine,
Lequel, vainqueur en les combats du Maine,
Souffre pourtant de l’affront d’Azincourt ;
Et vient aussi, pérorant comme un sourd,
Tout éclairé d’un large et bon sourire,
Vignoles qu’on a surnommé La Hire.
La Hire est brave et léger de souci.
Depuis le jour qu’il assiégea Coucy,
Son glaive nu, tiré dans cent batailles,
A fait un peu partout belles entailles.
Un soir, comme il se trouvait à Chinon,
Il dit au Roi : Puis-je compter ou non
Sur vos soudards, quand il faudra qu’on lutte ?
— Bah ! fit le Roi, j’attends joueurs de flûte ;
Nous préparons mystères et tournois :
Gentil ami, venez une autre fois !
Et lui, railleur, toisant ce Roi fantôme :
On ne perd pas plus gaiement un royaume !
Son verbe sonne ainsi qu’un olifant.
Homme terrible avec un cœur d’enfant,
La face rude et la bouche fleurie,
C’est lui qui dit à Dieu, quand il le prie
Un tantinet, debout et sans effroi :
Fais ce que La Hire ferait pour toi,
Si j’occupais ton trône dans l’espace
Et que toi, Dieu, tu fusses à ma place !
De plus, il sacre et jure tout le temps
À lui tout seul comme quatre Satans.
Et toutefois, s’inclinant devant elle,
Il a dit à Jehanne :
— Damoiselle,
Soyez partout la bienvenue ici.
Grâce à vous, Dieu nous accorde merci,
Et c’est comme un ange qui nous arrive.
Jehanne Darc a répondu, pensive,
Levant la main comme pour témoigner :
— Apprêtez-vous, car on va besogner !
V Comment Jehanne est par longs chemins conduite à Orléans
Trois jours après, quasiment dès l’aurore,
Jehanne Darc s’en est allée encore,
Non sans avoir invoqué Sire Dieu.
Dans le matin, sur la Loire au flot bleu,
S’était dressé, comme en un vol de rêves,
Un bel autel tout constellé de glaives,
Tout rayonnant de piques en faisceaux,
Où, sans frayeur, se posaient les oiseaux.
Chaque soudard s’était, pour les prières,
Agenouillé dans les vertes bruyères,
Quand Pasquerel, sous le grand ciel doré,
Avait levé le froment consacré,
Comme en un doux reflet d’étoile blanche ;
Et cependant, oublieux du dimanche,
Ces Armagnacs ne sont guère dévots
Qu’au fer chantant dans le heurt des chevaux.
La guerre peut, même juste, être infâme :
Elle a chassé du frisson de leur âme
Jésus-Christ faible et doux, sévère aux forts,
En qui tous les humbles croyaient alors.
Qu’ils soient varlets, écuyers, capitaines,
Tous ont en eux l’affreux levain des haines,
Les Armagnacs valant les Bourguignons.
Puisqu’il me faut choisir entre les noms
Comme le dard choisit entre les cibles,
Je citerai parmi ces gens terribles
Gilles de Rais, baron de Machicoul,
Homme du nord plus fier qu’un capitoul.
Il est farouche, et sa légende noire
N’est que chanson, comparée à l’histoire.
Dans son château vaste comme un palais,
Vierges, passants, mignons enfantelets,
Tout larmoyants, clamant prières vaines,
Seront un jour saignés aux quatre veines ;
Sa vie horrible ou rien d’humain n’a lui
A pour splendeur le crime ; et c’est celui
Que l’on appelle à présent Barbe-Bleue.
Mais un chacun aurait fait une lieue
Sur les genoux, dans les cailloux pointus,
Les indévôts, tant lussent-ils têtus,
Friands de chairs, prompts à maintes folies,
Auraient chanté vêpres, messe et complies
Pour plaire à la bergerette aux doux yeux.
Florent d’Illiers, chevalier glorieux,
Plus vain que s’il eût porté diadème.
Cusan, Gaucourt, Gilles de Rais lui-même
Ont adoré Jésus, le front baissé,
Et s’est enfin La Mire confessé,
Un peu troublé, roulant des yeux de braise,
En bon vieux loup qu’une colombe apaise.
Jehanne Darc a dit :
— Viennent les coups !
Maintenant que Messire est avec nous,
Marchons devers Orléans qui m’appelle.
Les prêtres l’ont de chapelle en chapelle
Accompagnée un long bout de chemin.
Sire Imerguet porte en sa noble main
Une bannière à la hâte brodée,
Où Jésus-Christ meurt, la face inondée
D’un sang vermeil emperlé de clartés,
Avec les deux larrons à ses côtés.
Les yeux au ciel, chantant pieux cantiques
Comme en les jours de fête aux basiliques,
La foule suit, mêlée aux blancs surplis,
Le long des flots et des moulins jolis
Dont on entend tourner gaiement la meule ;
Et tout autour d’elle, pour elle seule,
Dans le tic-tac des moulins sur les flots,
Jehanne voit voler ses angelots.
Dès que la foule au loin s’est dispersée,
La cavalière a dit :
— Je suis pressée !
Conduisez-moi parles plus courts sentiers.
Le bon La Hire a souri :
— Volontiers ;
Mais nous tombons, en suivant telles routes,
Sur les Anglais tout flanqués de redoutes,
Embastillés de donjons et de forts.
— Alors tant mieux ! nous les jetons dehors,
Sans coup férir et de façon si prompte
Qu’ils en auront méchef et grande honte.
Sus à l’Anglais, sans perdre un seul instant,
Glaive cognant et bannière flottant,
Le cœur joyeux et ferme, la foi grande,
Comme il nous sied, quand Sire Dieu commande !
Car Dieu le veut, tel est son bon plaisir.
La Dire a fait semblant de consentir,
Comme éjoui de risquer l’aventure ;
Mais on a pris route longue et fort dure,
Vagues sentiers au penchant des coteaux,
Dormant, les reins calés dans les manteaux,
Sous quelque pont, au creux herbu de l’arche :
Tant follement qu’après trois jours de marche
Dans les chemins dévastés et béants,
La troupe arrive au-dessus d’Orléans.
VI Où le vent se fait docile à Jehanne
Jehanne a bien souffert, elle est brisée
D’avoir couché dans l’herbe et la rosée,
Pâle et le front sur quelque tertre nu,
Sans toutefois avoir jamais connu
Douleur secrète et malaise de femme,
Vu qu’elle est pure autant de corps que d’âme.
Mais c’est fini : haltes, mauvais sommeil,
Tout s’est fondu comme neige au soleil ;
Et que lui font maintenant chevauchées,
Haches de guerre aux cailloux ébréchées,
Fossés béants, chemins rudes et longs,
Ronces des bois lui frôlant les talons
Au ras feuillu de la haie odorante,
Puisque la Ville est là, toute pleurante ?
Sire Dunois est accouru céans.
— Est-ce bien vous, le Bâtard d’Orléans ?
A dit soudain la guerrière ingénue.
— Moi, damoiselle, et je fais bienvenue
À celle qui nous apporte secours.
— J’aurais voulu ; par des sentiers plus courts,
Joindre Talbot : il ne m’eût pesé guère.
Est-ce vous qui, parlant en chef de guerre
Et sans l’avis du Monarque des cieux,
Avez donné conseil mystérieux
De m’amener sur ce côté du fleuve ?
— D’autres et moi, cuirasse vieille ou neuve,
Sauf que ceux-ci, tous bons sujets du Roi,
Sont, par Jésus, bien plus sages que moi.
— Divin conseil vaut mille fois le vôtre :
L’un vient d’en bas, c’est d’en-haut que vient l’autre.
Qu’importe à Dieu qu’on lui résiste ou non ?
Vous avez cru me duper, compagnon,
Quand c’était vous qui vous trompiez vous-même.
Je vous apporte, en cet instant suprême
Où tout d’abord chacun doit batailler,
Un tel secours que ville et chevalier
N’en ont jamais reçu de plus solide.
Si vous l’avez, c’est par Dieu qui me guide :
Non.point qu’il ait pour moi si grand amour ;
Mais l’ont prié dans le ciel, tour à tour,
Saint Charlemagne et saint Louis de France ;
Et nous voici, tout fleuris d’espérance,
Joyeux, bardés de fer, l’épée au poing ;
Car Sire Dieu se fâche et ne veut point
Que l’étranger retienne en sa main vile
Le gentil duc d’Orléans et sa ville.
Or un chacun se tait, un peu gêné,
Sire Dunois, très illustrement né,
Fier conquérant de cités et de belles,
Étant de ceux à qui les pastourelles
Tiennent propos plus humblement discrets.
Sire Dunois a grandi tout auprès
Du trône, emmi le faste et la puissance.
Les bons bourgeois l’aiment, la cour l’encense ;
Les gens peureux l’adulent sans effroi.
Fils de Louis, gentil neveu du Roi,
Portant très haut sa mâle bâtardise,
Il a pour tous, même pour ceux d’Église,
Fleur de jeunesse et vertu de barbon.
Philippe de Bourgogne, dit le Bon,
Ayant occis traîtreusement son père,
Il veut, traquant le fauve en son repaire,
L’atteindre avec ses complices damnés ;
Et c’est pourquoi, dès ses vingt ans sonnés,
Il est parti brandissant fer de lame,
La veuve, cœur d’héroïne et grande âme,
L’avait fait sien, disant : Point de proscrits !
On me l’avait volé, je l’ai repris !
Puis, tout ainsi que tendre mère joué,
Lui tapotant sur sa petite joue,
Le baisottant sur son cou potelé,
Elle l’avait tout doucement mêlé
Au groupe heureux des autres têtes blondes :
Tel l’enfançon qui fut sauvé des ondes.
Batailleur, vite échauffé, toujours prompt
À se fâcher quand on lui fait affront,
Il a lutté dans les rocs, sur la grève.
Au pied du Mont Saint-Michel ; et son glaive
A, quasi seul, délivré Montargis
Où les Anglais tenaient table et logis.
Dunois, La Hire et Poton de Xaintrailles,
Fauchant les tours, éventrant les murailles,
Saccageant tout pour la gloire du Roi,
Terribles à faire pâlir d’effroi
Sire Satan monté sur sa tarasque,
Sont comme trois têtes dans un seul casque ;
Et Dunois rit, quand les murs ont croulé.
Cependant, bien que Jehanne ait parlé
Sans se courber comme femme qui prie,
Le fier Bâtard n’a point eu fâcherie ;
Et tout à coup, comme un vent furieux
S’est levé sur la terre et dans les cieux,
Hurlant, grondant, battant partout de l’aile :
— Diable ! fait-il, si l’ouragan s’en mêle,
Soufflant ainsi, surtout de ce côté,
Nous ne pourrons jamais dans la cité
Mener soudards, chevaux, piques et vivres
Sur ces bateaux plus ballants que gens ivres.
C’est temps perdu, chose vaine et chanson
Que noire ami le sire d’Alençon
Soit allé chez la reine de Sicile
Quérir avoine et froment pour la ville,
Tant que ce vent, ce maudit vent d’enfer…
Mais la pastoure ayant tracé dans l’air
Signe de croix avec sa main blanchette :
— Sire Dunois, priez, courbez la tête !
Les grains tombés des lourds épis tremblants
Feront sang rouge aux assiégés dolents ;
Car bons soudards, bonne brise et bon fleuve
Leur porteront, sans que le flot s’émeuve,
Le pain que Dieu nous a pour eux donné.
Et lors les vents ont gentiment tourné.
VII Où Pierre et Jehan Darc rejoignent la guerrière
Le ciel est bleu, tout est joie et lumière.
Les yeux braqués de loin sur la guerrière,
Les blonds Anglais, venus de toutes parts,
Ont envahi tourelles et remparts,
Vu qu’ils ont là très forte citadelle.
— Je n’entrerai dans Orléans, dit-elle,
Qu’après avoir, fût-ce avec mes varlets,
Délogé tous ces voleurs d’agnelets.
Rien qu’à les voir, tout le cœur me sanglote.
Sire Dunois est déjà sur la flotte :
— Allons, venez, nous serons tous contents ;
Car il est temps, Jehanne, il est grand temps
De vous montrer au pauvre peuple en larmes.
— Nenni, je reste avec mes hommes d’armes,
Ayant besoin d’être là, tout près d’eux,
En ces chemins peut-être hasardeux ;
Et tout au moins, si l’heure est mal venue
De tomber comme orage de la nue
Sur ces pillards qui sont guerriers hardis,
Nous.tâcherons de gagner paradis
En oraison, sainte messe ou cantique.
Les dards n’ont point sifflé ; pas une pique
N’a remué du côté des Anglais.
À peine si de relais en relais,
Dans les lointains piaffements des montures,
On a perçu quelque vain bruit d’armures,
Vile perdu dans la chanson du vent.
Dunois s’en va sur le grand flot mouvant
Où le soleil papillonne et miroite ;
Nicole de Giresme est à sa droite,
Saluant, comme eussent fait damoiseaux,
La gente fille au bord des vastes eaux.
Mais quels sont donc par là-bas, dans la plaine
Ces cavaliers poudreux et hors d’haleine,
Qui, chevauchant deux puissants destriers,
Mènent tel bruit d’armes et d’étriers ?
C’est Pierre Darc et c’est Jehan son frère !
Chacun ayant noble désir de faire
Chanter l’acier sur les casques ouverts,
Ils ont quitté les riants côteaux verts,
L’humble chaumine et les calmes vallées,
Comme emportés sur montures ailées.
Une clameur les précède et les suit ;
Jehan brandit une hache qui luit,
Tôt aiguisée aux rocs de la ravine.
Pierre s’est fait de la houlette fine
Un joliet drapelet d’enfançon,
Pendant que tout dormait à la maison :
L’étoffe claque, éparse au vent sonore,
Et la hampe est tout odorante encore,
Ayant jadis fleuri comme un rosier.
Or, voici que, descendant du coursier,
Jehan et Pierre ont poussé cris de fête,
Déjà pendus au cou de Jehannette,
Laquelle rit et sanglote à la fois.
— Que venez-vous faire ici ?
— Tu le vois :
Donner un coup de main à la besogne,
T’accompagner en cognant si l’on cogne,
Grimper aux murs en beau mépris des coups,
Comme écureuils aux hêtres de chez nous,
Forcer le duc de Bourgogne à se taire
Et tomber sur ces grands blonds d’Angleterre
Comme grêlons sur un rameau feuillu.
En vérité, tu n’aurais pas voulu
Que nous eussions, mués en pastourelles,
Filé la laine et gardé tes agnelles,
Quand tout là-bas, sous le trait envolé,
Ton noble sang eût peut-être coulé !
Jehanne songe, elle a douleur amère
À cause du petit loin de la mère ;
Mais, étouffant un suprême sanglot :
— Fais flotter ton drapelet, Pierrelot !
VIII Comment Jehanne fait son entrée dans la cité d’Orléans
Jehanne prie, elle a fiance et grâce.
Dunois revient dans sa belle cuirasse,
Caracolant comme un page de cour.
Paraît aussi, sans faire long détour,
Sire Villars, sénéchal de Beaucaire,
Conseiller sage, habile aux faits de guerre,
Bardé de fer comme de volonté,
Lequel, au nom des gens de la cité,
Parlant plus haut que s’il était roi d’Arles,
S’en fut un jour demander au Roi Charles,
Sans s’attarder aux gales de Chinon,
Quand Jehannette aurait glaive et pennon.
Viennent après jeunes seigneurs de France,
Hauts de bravoure autant que de naissance,
Vite équipés, point boudeurs au devoir,
Tous gais, chacun fort désireux de voir
Cette Jehanne et si la vierge est belle.
Au milieu d’eux Xaintrailles étincelle,
La face heureuse et le verbe tonnant.
Jehanne est prête à partir maintenant,
Les pieds aux flancs du coursier qu’elle entraîne
Capel au front, l’épée au poing, la rêne
Roulée aux doigts sur les gantelets lourds.
Le harnais luit, la selle est de velours,
Bien arrondie alentour de la hanche ;
Beau coursier blanc et belle armure blanche
Ont au soleil des reflets de glacier.
C’est partout un long cliquetis d’acier,
Les étriers se heurtant aux jambières,
Dans les chemins où poitrails et crinières
Ondulent comme une vague qui court.
Jehan de Metz, Poulengy, Honecourt,
Francs écuyers, pages toqués de moire,
Tous les rêveurs de bataille et de gloire
Sont là, joyeux comme pour un assaut.
C’est un héraut d’armes qui, le front haut,
Porte devant Jehanne la bannière.
Pierre chevauche, il a prestance fière ;
Son drapelet rit dans le vent léger
Et l’on dirait, à le voir voltiger
Au ras des cieux où bientôt le soir tombe,
Un papillon suivant une colombe.
La ville attend, tout son peuple est dehors.
Vers les remparts, au front penchant des forts,
La Cathédrale étend ses ailes grises ;
Tous les clochers de toutes les églises
Sèment gentils carillons dans les airs.
On a vogué sur la Loire aux flots clairs,
Non sans chanter beaux refrains de bataille ;
On a franchi fossé, ravin, muraille ;
Et Jehannette entre dans Orléans !
La foule accourt, vaste et les yeux béants,
Les bras levés, criant, battant les porches,
Dans la lueur aveuglante des torches.
Moines songeurs sous les capuchons clos,
Enfantelets jolis comme angelots,
Fileurs de laine ou tireurs d’arbalètes,
Dames de haut lignage, pucellettes,
Vieillards tout blancs ayant peine à marcher,
Un chacun veut lavoir et l’approcher.
Quand il l’a vue, il veut la voir encore,
Comme on revoit l’aurore après l’aurore,
Avec la même extase dans les yeux.
Et les propos, naïvement joyeux,
Vont se croisant comme flèches dorées :
— Da ! nous vaincrons, malgré vents et marées.
Sus à Talbot, puisque Jehanne est là !
— Regardez donc le sourire qu’elle a !
— Est-il au monde une vierge plus belle ?
— Sire Dunois chevauche à côté d’elle,
Plus triomphant que s’il était le Roi.
— Tu voudrais bien être à sa place, toi !
— Elle a des yeux tendres comme fleurettes.
— Son étendard voltigeait sur les tûtes,
Quand une torche a failli l’embraser.
— Mais, s’élançant d’un bond, sans plus peser
Que l’aile d’un pinson dans la fougère,
Elle a souillé sur l’étoffe légère.
— Et puis elle est remontée à cheval.
— Que Sire Dieu la sauve de tout mal !
— Ses frères sont tout devant, dans l’escorte.
— L’un est Jehan, Pierre est celui qui porte
Un drapelet quasi plus grand que lui.
— C’est comme si nouvel astre avait lui !
— Je lui serais volontiers petit page.
— C’est une sainte, elle restera sage,
Tant le Bâtard soit-il soudard galant.
— Quel doux maintien sur son palefroi blanc
Le front penché, l’épée ainsi levée !
— On m’a montré, quand elle est arrivée,
Un ange qui devers elle volait !
— Comme elle a bien ôté son gantelet
Pour nous donner à baiser sa main rose !
— Une fois mort et la paupière close,
Je le verrai tout comme je la vis.
Mais tout à coup, devant les saints parvis,
La Cathédrale ouvre sa haute porte ;
Elle descend, un flot humain la porte,
En un triomphe à nul autre pareil.
L’autel, au fond, brille comme un soleil ;
Et la voilà, souriante et sereine
Comme une enfant qui serait une reine,
Allant, au gré du peuple énamouré,
Devers l’autel éclatant et sacré.
Elle s’est mise à genoux, elle prie
Madame la Sainte-Vierge Marie,
L’œil demi-clos et de larmes voilé,
Cependant que l’étendard, envolé
Comme une écharpe au dos ailé des anges,
L’effleure du baiser d’or de ses franges.
Le ciel descend, l’orgue élève sa voix
Qui tremble comme un souffle dans les bois.
D’aucuns ont eu battement de paupière,
Ayant cru voir dans leurs niches de pierre
Les saints pensifs courber leur front tremblant.
Comme elle sort d’un pas sévère et lent,
Quasi mourante en un frisson de rêve,
La même foule accourt et la soulève
À la hauteur du cheval qui hennit.
On lui dit :
— Va, lutte, sauve le nid,
Défends nos droits, libère douce France !
Elle répond :
— Vous aurez délivrance !
Eût-il cent tours et dix mille fossés,
Nous chasserons l’Anglais. C’est bien assez
Qu’il ait le duc, il n’aura point sa ville.
Le capel bas et l’allure civile,
Le trésorier ducal, maître Boucher,
S’en est venu prestement la chercher.
Adonc, s’étant incliné :
— Damoiselle,
Notre Dauphin, récompensant mon zèle,
Vous veut chez moi, dans ma probe maison.
C’est me traiter de royale façon,
Tous n’ayant pas tel honneur en partage.
J’ai fille gente, à la Heur du bel âge,
Qui vous sera tendre petite sœur.
Le vent des nuits est fort mauvais berceur
À qui s’endort couché dans son armure :
Si vous dormiez tout ainsi, sur la dure,
Ce nous serait vergogne et grand péché.
Dès cette nuit, Jehannette a couché
Avec Charlotte, en un doux lit de plumes,
Tandis qu’au loin, dans l’ombre, sous les brumes
Où les flambeaux s’éteignaient en fumant,
Manants, bourgeois, pages au front charmant,
Seigneurs hantés du renom des ancêtres,
Frères prêcheurs, sonneurs de cloches, prêtres,
Truands à la belle étoile logés
S’ébaudissaient, comme désassiégés !
Cinquième geste La rédemption
I Où Jehanne fait aux Anglais nouvelles propositions de paix ou de guerre
Jehanne, ayant Danois à côté d’elle,
A mandé son héraut d’armes fidèle :
— Tu t’en iras chez Talbot, de par moi ;
Tu lui diras ces mots : Sans foi ni loi
Et dérogeant à la coutume ancienne,
Vous retenez mon compagnon Guyenne,
Lequel vous a, devers le haut rempart,
Comme héraut d’armes et bon soudard,
Porté message au nom de la Pucelle.
Rendez-le nous : sans quoi, vous aurez grêle
De traits sifflant aux créneaux de la tour.
— Ajoute, dit le Bâtard à son tour,
Que s’il le garde on connaîtra mon ire ;
Car je ferai cruellement occire
Tous les Anglais qui geignent dans nos forts.
Le héraut part, il est déjà dehors,
Ayant au poing, selon le vieil usage,
L’étendard blanc, symbole du message.
Son destrier l’emporte, hennissant
Dans la splendeur du soleil qui descend.
Il joint Talbot, lui dit ce qu’il faut dire ;
Talbot l’écoute, ayant morgue et sourire,
Les yeux perdus en les vagues chemins.
Puis, s’appuyant sur l’épée à deux mains,
Comme dispos à bruyante querelle :
— Eh bien ! réponds à cette pastourelle
Qu’elle m’a fort éjoui, folle ou non,
À réclamer ainsi ton compagnon !
Depuis quel temps suis-je pour les bergères
Faible agnelet bêlant dans les fougères ?
Libre à vos chefs, traités en moutonnets,
De brouter l’herbe et les tendres genêts,
Puisqu’à présent une fille les garde !
Quant à nous, si cette impure cocquarde
Tombe en nos rangs sous le trait d’un archer ;
Nous lui ferons mirifique bûcher
Comme à diablesse et méchante païenne.
Mais, dès le soir, le bon héraut ramène
Le prisonnier que l’Anglais a rendu.
Jehanne alors, le cœur tout éperdu :
— Que de mourants dans la proche mêlée !
Et, ce disant, elle s’en est allée
Au boulevard qu’on nomme Belle-Croix.
Là, se penchant aux parapets étroits,
Les bras tendus, le ciel dans les prunelles,
Elle a crié vers le fort des Tournelles,
Du côté de Glasdale, Anglais brutal.
— Retirez-vous, je ne vous veux point mal !
Alas ! le cœur me saigne, quand je pense
Qu’il nous faudra, sous la pique et la lance,
Vous culbuter dans le large fossé.
Est-ce vraiment tant dur et malaisé
Que de partir, quand le ciel le commande ?
Mes yeux sont tout pleurants, j’ai pitié grande ;
Car vous serez, je le sais de par Dieu,
Broyés, tordus comme sarments au feu,
Traqués autant que loups dans leurs tanières,
Blessés, occis de tant ordes manières
Que par les champs où vous sommeillerez
Les gens verront, aux prochains mois dorés,
Gazons plus drus ou fougères plus vertes
Et que pas un de vous ne pourra certes
Aller porter nouvelle à la maison.
Que vous ayez roture ou fier blason,
Vous êtes tous les fils du même père :
C’est le divin Sauveur en qui j’espère.
Ce père veut, étant le nôtre aussi,
Que nous cessions de nous haïr ainsi
Et que la paix entre nous refleurisse
Dans la bonté, l’amour et la justice.
Nos deux pays, également déçus,
Sont même flot humain devant Jésus.
À quoi sert-il que l’un ravage l’autre ?
Adonc partez, retournez dans le vôtre,
Devers l’épouse ou la vierge aux cils blonds
Qui vous attend et trouve les jours longs,
Toute seulette en la mer océane ;
Et sera comme en paradis Jehanne ;
Vu qu’elle ira filer laine au foyer.
Que s’il vous sied pourtant de guerroyer,
Hardi ! le fer aux mains et tous en selle !
Si haut que soit rempart ou citadelle,
Nous lutterons, dent pour dent, coup pour coup.
Quand nous aurons bouté le feu partout,
11 faudra bien que la horde s’en aille ;
Et si demain votre Talbot qui raille
Me fait brûler sans peur du Roi des cieux,
Je me promets de vous arder les yeux
Avec ma cendre encore toute chaude.
Le dur Glasdale a répondu :
— Ribaude !
Et Jehannette ayant versé grands pleurs :
— Ange gardien de mon jardin en fleurs,
Beau saint Michel, vierges pleines de grâce,
Qui me parlez dans mon lit à voix basse,
Dieu paternel en qui je revivrai,
Vous savez bien, vous, que ce n’est pas vrai !
II Comment Jehanne chevauche à son premier combat
Charlotte a dit, tendrement inquiète :
— Mais quelle fille es-tu donc, Jehannette,
Pour que ton front soit tant triste et voilé ?
Mon père, au nom de son maître exilé,
T’a baillé comme à haute damoiselle
Robe vermeille et de fine brucelle,
Huque de guerre en joli vert perdu,
Toute luisante et comme il n’en est dû
Qu’à prince aimable et friand d’aventures,
Avec le flot neigeux des garnitures
En satin blanc, teint au bois de sandal.
De plus, voulant à l’hommage ducal
Joindre symbole et couleurs assorties,
La Ville t’a fait présent des orties
Qui sont devise à la fière duché.
Coquetterie étant mignon péché,
J’aurais chanté, sauté comme une oiselle,
Si l’on m’avait baillé chose tant belle ;
Et toi, tu n’as pas seulement souri !
— Da ! c’est que j’ai le cœur endolori.
Alas ! alas ! ces nobles chefs de guerre
Vont à leur guise et ne m’écoutent guère,
Tout glorieux comme vains roitelets.
Devers les champs, sous les forts des Anglais,
Sans que Talbot, en désir d’équipée,
Nous ait montré le bout de son épée,
J’ai fait avec gens d’église et soudards
Procession de saints et d’étendards ;
Pour donner joie à la foule accourue,
J’ai chevauché par deux fois dans la rue
De l’Ormerie où siègent les marchands ;
À Sainte-Croix, dans la douceur des chants,
J’ai dit pour tous oraison à Marie,
Laquelle avait gente robe fleurie,
Manteau de soie et bracelet doré.
Quand, ce matin, le Bâtard est rentré,
Nous amenant de Blois solide armée,
Jolis pennons flottant comme fumée,
Bombarde neuve et beaux glaives tranchants,
J’ai de nouveau par là-bas, dans les champs,
Chevauché comme une reine qu’on fête,
Les gantelets aux doigts, capel en tête,
Cotte blanchette à hauteur du genou,
Sainte bannière au poing ; et le vent fou
A fait flotter mes grandes manches roses
Ainsi qu’on voit sur fleurettes écloses
Papillonnets trembler dans le ciel bleu.
Mais ce n’est point pour tels gestes que Dieu
Ma dans nos bois entre toutes cherchée ;
Car ce qu’il veut de moi, c’est chevauchée
Autrement dure et toujours en avant.
Sire d’Aulon, conduit par un bon vent,
Est arrivé sans faste et sans cortège.
Lors on a fait menu festin de siège,
Chacun s’étant prestement déridé ;
Et l’on a même un brin baguenaudé,
Conté plaisante ou mirifique histoire,
Les gens de France aimant à rire, voire
Quand l’ennemi rôde sous le rempart.
Est à son tour arrivé le Bâtard,
Lequel a dit, non sans hocher la tête :
— Je suis d’hier avisé, Jehannette,
Que sire Falstolf, batailleur jamais las,
Campe à Joinville, ayant projet, alas !
De joindre ici l’ost anglais qui l’appelle.
— Bâtard, Bâtard, en nom Dieu, répond-elle,
Avertis-moi sur l’heure et glaive nu,
Quand ce vilain Falstolf sera venu,
Ou je te fais ôter la tête, sire !
A retinté le fin grelot du rire ;
Puis le Bâtard s’est retiré, disant :
— Votre courroux, Pucelle, m’est plaisant ;
Je vous aurai nouvelle, quoiqu’on fasse.
Jehanne Darc s’est couchée, un peu lasse
D’avoir longtemps chevauché dans la nuit.
Elle s’endort, son front incliné luit
D’une clarté surnaturelle et blanche,
Tout comme si vers ce beau front qui penche
Un lys neigeait sous d’invisibles doigts.
Mais, tout à coup, pâle et haussant la voix :
— Dieu ! mon conseil veut que je parte en guerre !
Le péril croît, nos gens ont fort à faire.
Je vois les murs et la terre fumer.
Où sont-ils ceux qui me doivent armer ?
Tous à moi ! tous ! alerte ! délivrance !
Quoi ! je dormais, et le beau sang de France,
Le sang des miens comme un ruisseau coulait !
Charlotte, ayant gazouillis d’oiselet,
Toute rieuse en les bras de sa mère,
Lui contait quelque innocente chimère,
Songe de vierge ou rêve d’enfançon,
Quand elles ont ouï dans la maison
Monter le cri de la noble Pucelle.
Or, dans le temps qu’elles volent vers elle,
Sire Jehan d’Aulon accourt aussi.
— Partons, car c’est grand péché d’être ici.
Vite mon glaive et ma cotte de mailles,
Vu qu’il me faut aller dans les batailles,
Tout devers la bastille de Saint-Loup !
Du sang partout ! partout du sang ! partout !
Ah ! ce Talbot qui nous tue et nous pille !.
Charlotte, noue avec ta main gentille
La rude guêtre autour de mes jarrets,
Puisque tes doigts sont par là tout exprès.
Tire, Jehan, la cotte sur les hanches ;
Aplatissez-moi donc ces grandes manches
Qui me seraient gêne pendant l’assaut !
Sitôt armée, elle part, le front haut ;
Et comme elle a croisé devant la porte
Un des jolis pages de son escorte :
— Méchant garçon, vous ne me disiez pas
Que sang de France est répandu là-bas !
Elle a monté le destrier fidèle
Qui, soulevant son poitrail comme une aile,
Hennit déjà vers le combat cruel.
Le vent chantonne autour de son capel ;
Ses éperons sonnent comme clochette.
Elle a brandi son épée, elle est prête
À se ruer aux assauts furieux.
Elle s’en va, lorsque levant les yeux :
— Et ma bannière ? Ah ! je la veux, sans faute !
On la lui tend par la fenêtre haute :
Elle a d’abord le long du mur glissé ;
Puis, tournoyant comme un ramier blessé,
Elle est tombée aux mains de Jehannette.
Lors, visité d’un souffle de tempête,
Les muscles pris en un frisson de vol,
Faisant jaillir étincelles du sol
Comme s’il eût écrasé des étoiles,
Le fier cheval, ayant tonnerre aux moelles,
Emporte au loin, tout devers le rempart,
La France, la bergère et l’étendard !
III Comment Jehanne gagne sa première bataille
Jehanne vient de franchir une porte.
La foule bat la muraille, on apporte
Un blessé pâle et le front tout penchant.
— Est-ce un François ? dit-elle en s’approchant.
— Gente guerrière, alas ! c’est un des nôtres.
— Ah ! j’ai pitié des uns comme des autres ;
Mais tant chrétienne aux Anglais que je sois,
Lorsque je vois couler bon sang françois
Tous mes cheveux se dressent sur ma tête.
Figurez-vous la foudre stupéfaite :
Tel l’ennemi, quand Jehanne paraît.
Mais tout hurlants comme vents en forêt,
Ceux d’Orléans dont l’œil furieux brille
Ont acclamé la guerrière gentille.
— Oui-da ! font-ils, la voici ! la voici !
Car ils étaient bellement en souci,
Trois cents Anglais à la mine hautaine
Se défendant tout seuls, sans capitaine,
Comme démons évadés de l’enfer.
Soudards errants, bourgeois casqués de fer,
Francs plébéiens allant vite en besogne
Avaient forcé la porte de Bourgogne,
S’étaient rués sur l’Anglais détesté,
Non sans avoir un tantet molesté,
Voire hué de manière incivile
Les Procureurs, échevins de la Ville.
— Si pauvrement armés que nous soyons,
Puisque Jehanne est ici, guerroyons !
Tous en avant et devers les batailles !
C’est trop longtemps rester dans nos murailles
Ainsi que rats ou taupes dans leur trou.
Et maintenant bombardes au long cou
Jettent sur eux jolis boulets de pierre.
Mais bravement, sans baisser la paupière,
Sans se courber sous la grêle des traits,
Jehanne Darc s’élance, elle est auprès
Des chefs altiers qui ne l’attendaient mie.
— Que venez-vous faire ici, belle amie ?
— Je viens gagner bataille à vos côtés.
Ça ! tout d’abord faisons les volontés
Du Roi des cieux qu’ici chacun révère :
Sire Graville et vous, Sainte-Sévère,
Gardez Talbot par là-bas, dans sa tour ;
S’il sort, cassez les ailes au vautour,
Vu qu’il pourrait voler devers les nôtres.
Occupez-le : je me charge des autres ;
Car j’ai grande ire et tout le sang me bout.
Jehanne part, elle est déjà debout
Sur le fossé, la bannière envolée
Dans la joyeuse et terrible mêlée.
L’œil de Richard a clignoté sous l’arc.
Tout auprès de son frère. Jehan Darc,
Pierre, aussitôt grisé de l’aventure
Et tant petit sur sa haute monture
Qu’on le prendrait pour un frêle angelot,
Vient de lancer son premier javelot.
Jehan d’Aulon, prompt à la chevauchée,
Arrive ayant dans son ombre penchée
Le beau Louis et le bouillant Raymond ;
Sire Dunois débouche par amont,
Juste averti de la belle équipée,
Le casque tout de travers et l’épée
Quasi ballante au ras de l’étrier ;
Gilles de Rais, le farouche guerrier,
Commande et mène à l’assaut effroyable
Ses durs Bretons qui n’ont peur que du diable ;
Poulengy fend les rangs, Julien accourt
Avec Jehan de Metz et Honecourt,
Tous quatre ayant fait serment sur le glaive
De batailler hardiment et sans trêve,
Tant que Jehanne aura commandement ;
Et tout là-haut, vers le rempart fumant,
Environné de l’éclair blanc des piques,
Le grand La Hire a des gestes épiques.
Jehanne crie :
— Allons, hardi ! poussez
Soudards et murs dans les larges fossés !
N’oubliez rien, apportez les fascines !
Faites siffler et voler flèches fines
Comme oiselets filant au bord des eaux !
Chassez de là tous ces blonds damoiseaux
Qui viennent en frelons chez les abeilles !
Clamez le nom de France en leurs oreilles !
Dispersez-les comme pailles au vent !
Droit devant toi, bon La Hire ! en avant !
Frère Jehan, veille sur mon doux Pierre !
Dites, vous tous, prompte et sainte prière,
Vu que c’est l’heure où la mort fait moisson !
Luttez, sauvez le pain de la maison,
Les verdoyants rameaux où le fruit penche
Et la pastoure avec l’agnelle blanche !
Allez, allez toujours, toujours plus haut !
Soyez gentils compagnons : il nous faut
Cette bastille avant la nuit venue !
L’archange ailé me parle dans la nue
Avec des mots pareils à des clartés.
Posez l’échelle à présent, et montez !
Monte, Dunois ! monte avec lui, La Hire !
Gilles de Rais, quitte à vous faire occire,
Montez avec vos hardis jouvenceaux,
Qu’ils soient Bretons de chez vous ou Manceaux !
Libre aux damnés Anglais de se défendre !
Nous les aurons comme feu sous la cendre,
Ayant Jésus pour conseil et garant.
Or, là-bas’, sous la tour de Saint-Laurent,
Vieux nid de pierre où couve une tempête,
Talbot avec ses gens d’armes s’apprête
À secourir, un peu tardif ami,
Ses compagnons déjà morts à demi.
Il vient, suivi du bruit des fers de lance :
Sainte-Sévère en coup de vent s’élance ;
Graville barre à son tour le chemin ;
Et tous les deux ont, l’épée à la main,
Fait reculer Talbot qui sacre et jure.
Tout aussitôt, vite ceints de l’armure,
Autres Anglais, prudemment et sans cris,
Sortent du fort qu’ils ont nommé Paris.
À pas menus et longeant la muraille,
Ils vont porter à Saint-Loup qui défaille
Aide et secours contre les gens du Roi.
Tu les as vus, bon gardien du beffroi !
Lors la cloche a sonné, toute en furie
Et comme si l’âme de la patrie
Avait rugi de colère dedans :
Tant et si bien qu’en hâte et tout grondants,
Six cents bourgeois d’allure haute et fière
Se sont jetés hors des portes, derrière
L’immense flot qui battait le rempart.
Adonc Jehanne, élevant l’étendard :
— Approchez bien l’échelle, que j’y monte !
Car, en nom Dieu, j’aurais rougeur de honte
À rester là seulette et loin de vous,
Quand vous baillez ou recevez les coups.
Elle a monté, légère comme oiselle ;
Son capel tremble au vent et bal de l’aile ;
Son blanc cheval piaffe au bas de la tour.
Les combattants, repoussés tour à tour,
Font bruit d’enfer sur la muraille haute.
Pierre et Jehan bataillent côte à côte,
L’œil furieux, le bras toujours levé ;
Le casque de Dunois est si crevé
Qu’il a comme un air d’éclater de rire ;
Un grand soudard étreint le grand La Hire
Qu’il veut jeter par-dessus le rempart ;
Mais les Anglais, cernés de toute part,
Rident déjà dans le sang qui ruisselle.
Or, la bastille étant vieille chapelle,
Les survivants s’en sont allés chercher
Dernier refuge en la tour du clocher.
Jeunes ou vieux, tête blondine ou grise.
D’aucuns ont là vêtu robe d’église,
Tôt déguisés comme loups en moutons.
Gilles de Rais est entré :
— Ça ! mettons
Nos glaives nus dans ces gaines vivantes ;
Car c’est ici le lieu des épouvantes.
Mais la guerrière est arrivée aussi :
— Le Roi des cieux vous accorde merci !
Puis, devinant bon harnois de bataille
Sous l’ample froc d’un moine qui tressaille,
Les yeux béats, vers le ciel envolés :
— Je ne veux pas vous reconnaître, allez !
Sur son cheval a remonté Jehanne ;
Et vers la ville où la haute campane
Bourdonne comme une abeille d’airain,
Elle s’en va, le front pâle et serein,
Gentille comme une petite infante,
Ayant dans son escorte triomphante
Les prisonniers sauvés de malemort,
Cependant que, tout au-dessus du fort
Où l’incendie en jets de flammes éclate,
Le ciel s’emplit d’une brume écarlate,
Comme si le soleil agonisant
Avait pleuré vastes larmes de sang.
IV Où Jehanne a grande ire contre les chefs de guerre
Comme c’est jour d’oraison et de fête,
Jehanne, sans porter cotte blanchette,
Entend la messe et prie à deux genoux,
Suppliant Dieu de faire bons et doux
Les hommes prompts à bataille cruelle ;
Puis elle dicte encore lettre belle
À Pasquerel comme à jeune écolier :
— À vous, Anglais, qui, brûlant le hallier,
Incendiant le palais et le chaume,
N’avez pourtant nul droit sur ce royaume,
Le Roi du ciel ordonne de par moi
Que vous laissiez vos bastilles ; sans quoi,
Je vais vous faire un hahay
si notoire
Qu’il en sera partout longue.mémoire.
Adonc, bataille ! ou rebroussez chemin !
Et, Pasquerel tenant sa gente main,
Elle a signé : Jehanne-la-Pucelle.
— N’envoyons plus héraut d’armes, dit-elle ;
Car ce damné Talbot le garderait.
Trouvez céans un bon tireur de trait
Qui, par là-haut, debout en quelque brèche,
Fera voler tout au bout d’une flèche
Message blanc vers les horribles tours :
Tel un ramier dans un vol de vautours.
En la maison qu’on dirait endormie,
Jehanne est seule avec sa douce amie.
— Ah ! fait Charlotte encor pâle d’émoi,
J’ai bien pleuré, je tremblais tant pour toi !
— Pourquoi trembler comme herbe au vent qui passe ?
J’ai mieux que glaive et solide cuirasse :
Messire Dieu m’aide, toujours présent.
Et la fillette, heureuse et l’embrassant :
— Je m’y ferai, puisque tu le commandes.
Soudainement, devers les salles grandes,
On a perçu bruits de fer et de pas,
Souffles discrets d’hommes se parlant bas,
Comme on entend chanter vagues lointaines :
Ce sont les hauts et puissants capitaines
Qui, prestement et sans grand appareil,
Sont venus là tenir secret conseil.
Siègent, devant les cartes déroulées,
Coulonces né pour les vastes mêlées,
Kennedy cher à ses féaux soudards,
Rais, Coarraze, Archambaud de Villars,
Gaucourt, Boussac, Chailly, Thibaud de Termes,
Le chancelier Cousinot aux mains fermes ;
Loré pensif et sachant ce qu’il vaut,
La Hire qui voudrait parler plus haut,
Graville, beau sous la jaque de mailles,
Et, tout auprès du valeureux Xaintrailles,
Le fier Bâtard, non des moins écoutés.
Les plans de guerre étant bien arrêtés,
Sire Loré va quérir Jehannette.
Lors Cousinot, dodelinant la tête,
Lui dit le jour et de quelle façon
L’Anglais aura neuve et dure leçon.
Mais se dressant, l’éclair dans la prunelle :
— Ah ! vous croyez duper la pastourelle ?
Vous dévorez, en un joyeux repas,
Talbot, Glasdale, et ne m’invitez pas ?
Ou bien, lorsque vous m’invitez, messires,
C’est au dessert et sous l’affront des rires,
Comme on ferait pour simplet enfançon ?
— Jarnidieu ! dit La Hire, elle a raison !
— Ne sacre plus par Dieu que tout adore.
Si cependant tu veux jurer encore,
Sois plus dévot, quoique grand libertin :
Fais comme moi, jure par ton martin !
Et frappant du talon, la bouche dure :
— Par mon bâton, chevaliers, je vous jure
Que Sire Dieu m’aurait voulue ici.
Vous ne m’avez pas tout dit, comme si
Je n’étais pas au conseil votre égale !
Ai-je faibli ? suis-je brisée ou pâle
D’avoir monté sur les tours avec vous ?
Ai-je évité d’être où pleuvaient-les coups ?
Ai-je trahi le glaive ou l’oriflamme ?
Sais-je point, bien qu’ayant langue de femme
Garder secret quand la France est en jeu ?
Dressez vos plans : je suivrai ceux de Dieu
Qui, par la nuit et sous de triples voiles,
Conduit sans vous ses légions d’étoiles.
Adonc cernez le fort de Saint-Laurent ;
Mais quel que soit le mérite ou le rang,
N’essayez plus de berner la pastoure.
Vous attendrez que l’ost anglais accoure
Dans un tumulte, avec des gestes fous,
Ayant quitté, pour se jeter sur vous,
Les Augustins et le fort des Tournelles.
Que s’il accourt, tout de suite aux échelles !
Vite le feu dans les fossés béants !
Car vous aurez laissé dans Orléans
Vaillants soudards ayant vaillante épée, -
Qui, flottant vers la place inoccupée,
En des bateaux reliés bout à bout,
Prendront les deux bastilles d’un seul coup
Comme oisillons tout seulets sous la branche.
Et toutefois, la parole peu franche,
La lèvre fausse et l’œil quasi voilé,
Vous ne m’avez tant seulement parlé
Que de la tour Saint-Laurent à surprendre !
Si vous voulez que Jésus vous soit tendre,
C’est mon conseil à moi qu’il faut ouïr.
— Da ! nous ferons à votre bon plaisir,
A dit Dunois éclairé d’un sourire.
— Plaisir de Dieu, non le mien, gentil sire !
Et quand elle est revenue à pas lents
Dans sa chambre où l’écart des rideaux blancs
Laisse monter la campagne fleurie,
Elle a tourné, comme sainte qui prie,
Ses regards longs et doux vers le ciel bleu :
— Je ne ferai que volonté de Dieu !
V Comment Jehanne s’empare de la bastille des Augustins
La nuit s’en va, telle une armée en fuite :
— Tout de suite aux Augustins ! tout de suite !
Et nous vaincrons, le ciel m’en est garant,
Vu que c’est là, non devant Saint-Laurent,
Qu’il me faudra gagner bataille belle !
Par l’île de Saint-Aignan, pêle-mêle,
Comme embarqués sur coquilles de noix,
Sont accourus, à l’appel de Dunois,
Tous les vaillants et nobles chefs de guerre.
— La belle, vous ne nous écoutez guère,
S’est exclamé La Hire en arrivant.
Que nous sert-il d’aller en coup de vent,
Dans le fracas des glaives ou des piques.
Sans une halte aux endroits mirifiques
Où le vieux vin rougit les pots de grès ?
Si je ne puis librement boire frais,
Surtout aux mois où la chaleur m’altère,
La peste soit de ces gens d’Angleterre !
Jarnidieu !…
— Quoi ! toujours alors ? toujours ?
— Da ! je promets, si nous prenons les tours,
De ne jurer que par mon bâton, même
Si je n’ai fait pénitence en carême.
La Hire part en dansant sur les flots ;
Car ses soudards, mués en matelots,
Sont plus hardis au glaive qu’à la rame.
Déjà la vierge a planté l’oriflamme
Devant les murs, au rebord des fossés ;
Mais brusquement, quelques François, blessés
D’un coup de lance ou d’un envol d’épée,
Se sont tournés, pâles,la main crispée,
Les reins tendus pour.la fuite, l’œil blanc,.
Vers les compaings qui montaient en hurlant ;
Et la Panique entre les rangs se lève !
Lors, sanglotant comme en un mauvais rêve,
Jehanne clame :
— Or ça ! que faites-vous ?
Êtes-vous donc agneaux devant les loups ?
Avez-vous donc déjà perdu mémoire
Comment on jette une bastille en Loire,
Après avoir bouté le feu dedans ?
Êtes-vous fols ? n’avez-vous plus de dents ?
Mordez le fer, en nom Dieu, fût-il rouge !
Retournez-vous, regardez si je bouge !
C’est la poitrine et non le dos qu’il faut
Montrer au gens, quand on les prend d’assaut.
Pour vous enfuir ainsi, la face pâle,
Êtes-vous au service de Glasdale ?
N’avez-vous plus sang écarlate ou bleu ?
Suis-je seulette avec Messire Dieu,
Sans un soudard qui soit vaillant et m’aime ?
Cris superflus ! Jehannette elle-même
Est emportée en le flot des fuyards,
L’ire visible au brasier des regards,
Butant, frappant à grand coups de bannière,
De tant gaillarde et si belle manière
Que plus d’un front a saigné sous le coup,
La hampe ayant un fer de lance au bout.
Sans fléchir un seul instant sous l’épreuve,
Elle a gagné l’autre côté du fleuve,
Quand elle voit, devers les hauts remparts,
Jehan d’Aulon, Archambaud de Villars,
Gaucourt lui-même en beau péril de vie,
Ceux de Glasdale ayant notoire envie
De les bailler en pâture aux poissons.
— Çà ! seriez-vous assez mauvais garçons
Pour rester là, sans secourir les vôtres ?
La Hire a dit :
— Vous entendez, vous autres ?
— Nous entendons, répondent les guerriers.
Et tous, montés sur leurs grands destriers,
Se sont jetés dans l’eau vaste et profonde.
La flèche siffle et la bombarde gronde ;
Mais Jehannette a sauté, tout devant,
Dans un bateau qui sur le flot mouvant
Glisse, ayant comme un frisson d’aile humide
Et lors, menant les chevaux par la bride,
Les appelant, leur parlant à mi-voix,
Tôt frémissante ainsi que feuille aux bois,
Vision d’aube et de ciel apparue,
Les reins penchés sur cette onde qui rue,
Toute collée à son étendard blanc,
Elle revient vers le combat sanglant.
Tous ont couché prestement lance ou pique :
Un cri d’effroi s’élève, et la Panique,
Tordant ses bras, hurlant, serrant le poing,
A tout à coup changé de rangs au point
Que les Anglais regagnent leurs tourelles.
Jehanne, leste et prompte, ayant des ailes,
A de nouveau planté dans le fossé
Son étendard qui flotte, tout froissé
Des heurts du fer dans la bataille dure.
Un grand Anglais à l’épaisse carrure
Va, vient, repart, tantôt loin, tantôt près,
Le col tendu, planté sur ses jarrets
Tout ainsi que sur deux piliers de marbre,
Maniant son glaive comme un tronc d’arbre,
Jamais lassé, cognant à tour de bras,
Le casque tout crevé, les cheveux ras,
Soulevé d’ire et partout faisant rage :
Tel un grand chêne environné d’orage,
Qui masquerait la plaine et le vallon.
— Maître Jehan, s’est exclamé d’Aulon,
Je te promets joli cadeau de noce,
Si tu nous peux abattre ce colosse
Qui par là-bas mène si bruyant train !
Maître Jehan, surnommé le Lorrain,,
Est fort expert à tirer la bombarde.
À moins que son saint patron ne le garde,
Pécheur qu’il vise est bientôt en enfer.
De plus, joyeux emmi boulets de fer
Qu’on lui renvoie en réponse gentille,
Parfois il roule à terre et s’y tortille
Comme lamproie aux mailles du filet ;
Puis, comme si son âme s’en allait
Et qu’il eût vu sa dernière bataille,
Il s’allonge au travers de la muraille,
Sans plus bouger que pauvre soudard mort :
Tant et si bien que là-haut, sur le fort,
L’Anglais, témoin naïvement hilare,
Se réjouit et fait grande fanfare ;
Et toutefois ce sont maigres sursis,
Le bon Jehan n’étant jamais occis.
Adonc, sans plus que pour une autre cible,
Il a visé le grand Anglais terrible,
Lequel grondait au loin comme un lion ;
Et, tout ainsi qu’un guerrier d’Ilion,
L’homme est tombé dans un grand bruit d’armure.
Le fort, béant comme grappe trop mûre,
Laisse entrer dards et boulets. Chevaliers
Vont ferraillant en combats singuliers,
Le glaive haut, poitrine sur poitrine.
Alfonso de Parlada, lame fine,
Fier Espagnol au service du Roi,
A défié, comme en galant tournoi,
Un chef anglais.qui convoita sa belle,
Et tous les deux, pour vider leur querelle,
Sont descendus dans le fossé béant.
Mais, tandis que, hurlant et maugréant,
Les deux héros se font nobles entailles,
Gaucourt, La Hire et Poton de Xaintrailles,
Dunois, Graville, Archambaud de Villars,
Ayant suivi Jehannette aux remparts,
Dans le vol de l’oriflamme autour d’elle,
Ont déjà pris la haute citadelle.
Alors La Hire a crié :
— Boutons feu !
Avant deux jours et par grâce de Dieu,
Tout ne sera plus que cendre et poussière !
Et, se penchant vers la chaste guerrière,
Quasi dévot, un peu moins libertin :
— Da ! je vous le jure par mon martin !
VI Où Jehanne reçoit message des capitaines et visite des procureurs
Voilà Jehanne au logis revenue,
Tandis qu’au loin, derrière elle, la nue
Croule en brasier dans le fleuve profond ;
Et la pauvrette à qui les Anglais font
Reproches vils de péchés et d’orgie
A pris un peu de pain dans l’eau rougie,
Comme autrefois en le pays lorrain ;
Car ni la voix des campanes d’airain
La saluant comme une jeune reine,
Ni les captifs qu’à sa suite elle traîne,
Ni l’aile d’or des victoires volant
Tout à l’entour de son étendard blanc,
Rien n’a changé la simple pastourelle ;
Et la lionne est encore une agnelle.
S’est avancé vers elle un chevalier.
— Plus n’est besoin, fait-il, de batailler :
Chaque fourreau gardera son épée,
La terre étant de sang assez trempée,
Les morts ayant bien nourri leurs vautours,
Tant que le Roi n’enverra pas secours.
Nous avons pris déjà maintes bastilles.
Convenons-en, c’étaient honnêtes filles,
Ayant corset de granit ou de fer
Et qui menaient un vacarme d’enfer,
Tout aussitôt qu’on se jetait sur elles.
Plus prude encore est celle des Tournelles :
Talbot la garde et Glasdale en répond.
Depuis le jour qu’elle enfourcha le pont,
Avec un air de chevaucher la Loire,
La gaillarde a guerroyé, non sans gloire.
Elle nous voit, elle nous sait perclus
D’avoir franchi fossés, murs et talus :
À l’attaquer, tout ainsi que nous sommes,
Nous risquerions notables pertes d’hommes,
Eussions-nous deux glaives dans chaque main.
Adonc…
— Adonc nous la prendrons demain,
A riposté simplement Jehannette.
Lors sont entrés, en inclinant la tête,
Les procureurs élus nouvellement,
Tous pour la lutte et de bon jugement.
Les douze sont Baratin, Guy Boillève,
Charles l’Huilier, prompt à tirer le glaive,
Raoullet de Recourt au front altier,
Jacquet Compaing, Jacques dit l’Argentier,
L’impétueux Morchoasne qui gronde,
L’autre Boillève ayant belle faconde,
Geste orageux et sourire hautain,
Hilaire, le Camus, Mahy, Martin
Que chacun sait franc soudard et digne homme ;
Et ces six-là s’appellent Jehan, comme
S’il n’était plus que Jehanne ou Jehans.
Jehan Boillève a dit :
— C’est Orléans
Qui nous envoie ici, noble guerrière.
Notre cité, pour s’abriter derrière
Ses vieux remparts flanqués de bonnes tours,
A démoli ses tant jolis faubourgs :
Saint-Loup, Saint-Marc, Saint-Gervais, Saint-Euverte,
Bouquets de pierre en la campagne verte ;
Saint-Ladre où le soleil, en se levant,
Voyait tourner gentils moulins à vent ;
La Madeleine et Saint-Vincent-des-Vignes
Qui blanchissaient au loin comme des cygnes.
Pour refouler les meutes d’assiégeants
Qui s’apprêtaient, contre le droit des gens,
À nous sauter comme loups à la gorge,
Pour donner aux dents de feu de la forge
Morceaux de fer à mâcher en boulets,
Pour élever entre nous et l’Anglais
Nouveaux remparts et créneaux jamais vides,
Pour nous munir de cuirasses solides,
D’armes de guerre et d’étriers sonnants,
Nous avons tous, bourgeois, clercs ou manants,
Donné gaiement et sans contestes vaines
L’or de la ville ou le sang de nos veines ;
Et maintenant que la victoire accourt,
Le fier Dunois, l’intrépide Gaucourt,
La Hire même avec les deux Xaintrailles
Parlent déjà d’accrocher aux murailles
Les glaives nus, pas encore essuyés ?
Jehanne Darc, nous sommes à vos pieds,
Brisés, rompus, sans plus pouvoir attendre :
Soyez hautaine aux chefs de guerre et tendre
Aux habitants comme au duc prisonnier.
Quand ils nous ont élus, l’avril dernier,
Dans la clameur populaire des Halles,
Tous ont crié : Guerre ! mort aux Glasdales !
Dès que Jehanne aura franchi nos murs,
Écoutez-la, suivez-la, soyez durs
Même à Dunois, si Dunois la repousse !
Lors, élevant la dextre, la voix douce
Comme le bruit joli que fait son nom :
— Vous les avez entendus, compagnon ?
Eh bien ! allez dire aux beaux capitaines
Que, fallût-il traverser mers lointaines,
Je planterai demain, au jour naissant,
Dans le fossé bientôt rouge de sang,
Ma volonté, mon glaive et ma bannière ;
Car tout à l’heure, en faisant ma prière,
J’ai de nouveau reçu conseil du ciel.
Et se tournant vers le bon Pasquerel :
— Soyez debout demain matin, dès l’aube ;
Ne revêtez ni le surplis ni l’aube ;
Mais soyez-là, toujours prêt à m’ouïr.
Las ! je vais être en danger de mourir,
Étant pourtant jeunette et bonne fille,
Vu que j’aurai, devant cette bastille
Où Dieu me mène, ayant sur moi dessein,
Blessure au sein, tout au-dessus du sein.
VII Comment Jehanne, après avoir fait grande mutinerie, s’empare du fort des Tournelles
L’aube se lève et Jehanne avec elle.
Un pêcheur est survenu :
— Damoiselle,
J’ai, ce malin, tiré dans mon filet
Un beau poisson argenté qui filait
Entre les eaux comme un rayon de lune.
Ce me sera joie et bonne fortune,
Si vous daignez l’accepter : le voici.
Jehanne accepte, elle a dit grand merci ;
Puis, joliment rieuse et délurée :
— Gardons ce fin poisson pour la vesprée ;
Car je veux, s’il plaît à mes angelets,
Amener un de ces godons
d’Anglais,
Afin qu’il ait sa part de notre alose.
La trompille a sonné dans l’aube rose ;
Et Jehannette a mis son capel noir.
— Je reviendrai par le pont, dès ce soir,
Vu qu’on aura fait vaillante besogne.
Lors tout devers la porte de Bourgogne
Elle s’en va sur son blanc destrier,
Les éperons sonnant dans l’étrier.
Gaucourt, avec ses gens, garde la porte.
Dès qu’elle arrive, il se fâche et s’emporte,
Tout comme si quelque frelon l’eût point :
— Par Sire Dieu, vous ne passerez point,
Aussi vrai que c’est Gaucourt qu’on me nomme
Jehanne a dit :
— Vous êtes méchant homme !
Je passerai, Dieu m’en a donné loi ;
D’autres aussi passeront après moi,
Vos fers de lance étant brins d’herbe ou pailles.
Et la voilà déjà hors des murailles.
Le poing ballant sur le glaive poli,
Dans un tumulte effrayant et joli ;
Car bons bourgeois tout hérissés de piques,
Marchands à l’aune ayant clos leurs boutiques,
Manants coiffés de vieux casques fendus,
Tireurs de flèche aux arcs vite tendus,
Tous les hardis d’Orléans l’ont suivie.
Sire Gaucourt songe :
— Mort de ma vie !
C’est qu’elle m’a traité d’homme méchant !
Quand elle va tout ainsi chevauchant,
C’est quasiment tonnerre en galopade :
Mieux vaut pourtant, subissant rebuffade.
Ne point lâcher mot brutal ou grossier.
Et les talons aux flancs de son coursier,
Gaucourt s’en va joindre aussi la Pucelle.
Le rempart luit, la muraille étincelle
Dans le soleil, sous la beauté du ciel.
Sitôt qu’ils ont vu bannière et capel,
Ceux de Jehanne, ayant rage et vaillance,
Se sont jetés avec épée ou lance
Dans les fossés, au pied des vastes tours.
Soyez contents, vous mangerez, vautours !
La guerre s’est dressée, ardente et folle.
Les boulets sourds pleuvent, la flèche vole
Comme navette aux doigts des tisserands ;
Et tout comme elle, en traversant les rangs,
Elle a déjà tissé plus d’un suaire.
Le beau sang rouge est moins cher que l’eau claire :
Chacun le donne ou le prend, au hasard.
On a monté tout le long du rempart,
Dans l’orageux tremblement des échelles ;
Mais sous les traits qui sifflent comme grêles,
Sous les maillets de plomb qui fendent l’air,
En la tempête effroyable du fer,
Au heurt soudain des haches abattues,
Les assaillants roulent comme statues,
Les bras ouverts et l’œil voilé de mort ;
Ou bien c’est comme un affreux vent du nord
Qui par le ciel, emmi les branches vaines,
S’acharnerait sur des grappes humaines,
Faisant, hélas ! dans l’horrible ravin
Tache de sang et non tache de vin.
— Çà ! dit Jehanne, il est grand temps que j’aille
Sauver mes gens et gagner la bataille ;
Car nous voici comme cire qui fond.
Elle descend dans le fossé, profond,
Pose une échelle au rus du mur qui gronde ;
Et la bannière est moins blanche que blonde
Dans la fumée immense où le vent court.
— À moi, La Hire ! À moi, sire Gaucourt !
Tous à l’assaut sous la visière close !
Je viens de voir en le ciel vaste et rose
Un glaive qui s’allonge et resplendit.
Mais,, tout ainsi qu’elle l’avait prédit,
Juste au moment où, debout sur l’échelle,
Elle montait avec des pieds d’oiselle,
L’œil beau, le front quasiment envolé,
Un trait, lancé par en haut, a sifflé
Comme serpent qui dormait et qu’on frôle.
Le trait l’atteint, lui traverse l’épaule,
Tout au-dessus des seins fermes et blancs.
Elle se tient aux échelons tremblants ;
Puis, lentement, elle chancelle, tombe ;
Et l’on dirait la mort d’une colombe.
Pierre et Jehan la portent dans leurs bras,
Cependant que l’étendard flotte au ras
Des verts talus, dans sa dextre de marbre.
On l’assied dans l’herbette, au pied d’un arbre.
Chaste et cachant la beauté de sa chair,
Elle a du bout des doigts ôté le fer
Comme aiguillon tiré d’une fleurette.
Et toutefois, ô pauvre Jehannette,
Vous étiez femme et vous avez pleuré !
Jehan et Pierre ont le cœur tout serré.
— Ah ! fait Jehan, ne meurs point, ma sœur belle !
Pense à la mère et ce qui serait d’elle,
Si tu tombais.comme tige en moisson,
Sans plus jamais venir à la maison !
— Ne t’en va pas, ma sœur grande ! fait Pierre.
Rassure-nous en rouvrant ta paupière :
La mort n’a point à besogner ici.
Ah ! le méchant qui t’a frappée ainsi !
Où donc est-il pour que j’aille l’occire ?
Nous avons tous besoin de ton sourire.
Regarde-moi, mon cœur est près du tien.
Un vieux soudard, encore un peu païen,
Veut avec des signes charmer la plaie.
— J’aimerais mieux expirer sur la claie
Que de fâcher ainsi le Roi des cieux.
Et la foi sainte a souri dans ses yeux,
Emmi les cils tout perlés de lumière.
Lors, déchirant un bout de sa bannière,
Agenouillé, mignon comme un Jésus,
Le petit Pierre a répandu dessus
Les gouttes d’or d’une belle huile pure ;
Et puis il a bien pansé la blessure.
Sire Dunois est accouru, disant :
— Ah ! pourquoi perdre, alas ! tant noble sang ?
Si toutefois, en coulant sur la terre,
Il enfantait nouveaux hommes de guerre,
Ce nous serait maintenant grand secours !
Nous bataillons ; mais chacune des tours
Fait bonne garde et défend bien sa porte.
De plus, on crie, on pleure, on vous croit morte,
Et plus un bras qui sache bouter feu !
Or nous allons rentrez chez nous, si Dieu
N’accorde point l’aide qui nous est due.
Jehanne Darc se soulève, éperdue,
Toute pleurante et l’œil quasi hagard :
— Vous n’allez pas faire cela, Bâtard !
Est-ce en fuyant qu’un beau guerrier s’honore ?
Sur sa poitrine où le sang coule encore
Elle a remis lourde cotte d’acier ;
Puis, bondissant au galop du coursier,
Vers le fossé, dans la vaste épouvante :
— Regardez-moi, compaings, je suis vivante !
Tous avec moi, derrière l’étendard !
Les compagnons revoient au rempart ;
Mais l’Anglais sort encore et les repousse.
Alors Jehanne a dit d’une voix douce :
— Reposez-vous, si vous êtes trop las ;
Mangez, buvez, prenez joie et soûlas.
Quand il faudra lutter, Dieu fera signe.
Et sous le clair soleil, dans une vigne,
Elle a prié seulette, à deux genoux :
— Sire Jésus, ayez pitié de nous !
Pendant qu’ainsi la tendre vierge prie,
D’Aulon soutient la bannière fleurie
Avec un air de page conquérant.
Elle se dresse, accourt et la reprend ;
Lors se campant devant les tours :
— Bataille !
Quand l’étendard touchera la muraille,
Entrez en masse, et le triomphe est sûr !
— Il a, fait un soudard, touché le mur !
— Tu l’as bien vu ?
— Moi-même et tous les autres.
— Adonc entrez, mes enfants, ils sont nôtres !
La Pucelle est remontée à l’assaut.
Tous l’ont suivie et l’on dirait là-haut
Un grouillement d’oisillons sur la branche.
Vers l’autre bord, le vieux pont. Hotte et penche,
Haillon de pierre en maints endroits fendu,
Les compagnons de Glasdale ayant dû
Jeter dans l’eau le parapet et l’arche ;
Mais autres gens d’Orléans sont en marche :
Ils passeront, quel que soit le péril.
Giresme est là.
— Qu’on apporte, dit-il,
Plomb de gouttière, échelles, fers de grille :
Nous les coudrons, comme avec une aiguille,
Jusque là-bas, de pilier en pilier.
On fait ainsi qu’a dit le chevalier ;
Et le voilà, superbe d’imprudence,
Tout le premier sur cette arche qui danse.
Glasdale fuit, traqué de toute part.
Un autre pont relie au boulevard
La forteresse à moitié démolie,
Où flotte au vent la bannière jolie.
Il le franchit en poussant des cris fous,
Quand brusquement s’est embrasé dessous
Un grand bateau tout chargé de fascines ;
Et ce n’est plus qu’incendie et ruines.
Jehanne clame en se voilant les yeux :
— Rends-toi, Glasdale, au divin Roi des cieux !
Mes angelets ne t’ont point pris en fraude.
Tu m’outrageais, tu m’appelais ribaude,
Quand c’était toi qui commandais la tour.
Da ! je pourrais t’outrager à mon tour,
Et j’ai pourtant grand souci de ton âme.
Mais le pont a plié, l’arche s’enflamme :
L’affreux soudard glisse, ardé jusqu’aux os ;
Et l’on ne voit plus au-dessus des eaux
Qu’un tout petit tremblement de fumée.
Jehannette a rassemblé son armée :
Dos cris joyeux montent, l’écho répond.
Et chacun s’en revient par le grand pont !
VIII Où les Anglais lèvent le siège d’Orléans
Le lendemain, c’est soleil et dimanche.
Or, comme un flot qui de l’urne s’épanche,
Tout l’ost anglais s’est répandu devant
La noble ville où rit le jour levant.
Talbot est là, songeant à virer bride ;
Mais regardez comme il fait l’intrépide,
Quasi porté sur éclatant pavois,
Se démenant, provoquant de la voix
Ceux d’Orléans qui, vainqueurs de la veille,
Sont arrivés, le casque sur l’oreille,
Bardés, chaussés de leurs guêtres de cuir,
Prêts à combattre autant qu’il l’est à fuir.
Ce que voyant, les compaings de Jehanne
Ont clamé :
— Sus à Talbot ! Dieu nous damne,
Si nous laissons, les ayant à merci,
Tous ces Anglais nous défier ainsi !
Les chefs, sitôt qu’a sonné la trompille,
Ont fait sortie avec l’acier qui brille.
Sont là d’abord, dans les champs dévastés,
Ceux qui du vol des glaives irrités
Ont sur le pont environné Glasdale :
Dunois ayant allure martiale,
Regard de braise et volonté de fer ;
La Hire vif comme oiselet dans l’air,
Point las d’avoir colleté les murailles ;
Gaucourt, Thibaut, Culant, les deux Xaintrailles ;
Gilles de Rais terrible et s’avançant
Sur son cheval encore teint de sang.
La lance droite et la mine hautaine,
Chacun se range autour du capitaine
Dont il soutient la gloire et le pennon ;
Et pas un seul soudard ne dira non,
Si ce Talbot veut nouvelles batailles.
Jehanne arrive en aubergon de mailles,
Sans aucun autre attirail de combat :
— Çà ! qu’ont-ils donc à mener leur sabbat ?
Ce n’est point jour des diables, maté des anges.
Prions ensemble, offrons saintes louanges
Au Roi des cieux qui guerroie avec nous.
Je vous promets qu’ils fuiront comme loups,
Les bons bergers ayant bons chiens de garde.
Si cependant le fier Talbot s’attarde
À regarder par ici de trop près,
Nous lui ferons cadeau d’yeux plus discrets
En lui fermant à jamais la paupière.
On a dressé gentil autel de pierre
Sur un talus diamanté de fleurs,
Où s’ébattaient oisillons querelleurs ;
Et l’on entend belle messe de fête.
Tout en priant et sans tourner la tête,
Jehanne a dit sur un ton simple et doux :
— Ont-ils la face ou le dos devers nous ?
— Ils ont viré l’échine, damoiselle,
Fait un soudard, agenouillé près d’elle.
Lors se dressant à demi, le regard
Envolé comme une flèche qui part :
— Je suis, alas ! pour eux quasi confuse.
Il ne sied point à Sire Dieu qu’on use
À les traquer l’acier des éperons.
Laissons-les fuir : nous les retrouverons,
Quelle que soit la tour ou la contrée.
Ils sont partis, la ville est délivrée ;
Caria bergère, ayant divin secours,
A repoussé bellement, en huit jours,
Dix contre mille et sans reprendre haleine,
Ceux qui depuis sept mois tenaient la plaine.
Or, le front sous l’étendard incliné,
Soudards et peuple ont processionné
Tout à l’entour des bastilles conquises,
Où, grâce au vol des pennons et des brises,
La flamme, mal éteinte, rampe encor
Comme serpent ayant écailles d’or.
IX Où est contée, en manière de joyeuse diversion, l’aventure d’un chevalier françois avec un moine augustin d’Angleterre
Talbot avait un prisonnier de guerre.
C’était un franc chevalier qui naguère
Était tombé, comme caille aux filets,
Entre les mains des oiseleurs anglais,
Juste au moment où, le poing sur l’épée,
Il s’en allait rêvant d’une équipée.
Le Bourg du Bar, ainsi s’appelait-t-il
S’était dit :
— Da ! nous sommes en péril.
Ces Anglais vont, ayant l’âme endiablée,
M’ôter du cou ma tête écervelée
Et la suspendre au plus proche hallier.
On n’ôte point la tête au chevalier ;
Mais on lui rive au pieds si courte chaîne
Qu’en un quart d’heure il fait cent pas à peine,
Plus titubant que sur méchant moignon.
De plus, on lui baille pour compagnon
Un moine anglais rond comme une barrique,
Lequel gros moine a la charge authentique
De confesser Talbot, si c’est besoin ;
Et, comme il a des yeux qui portent loin,
Ce lui revient de pousser cri d’alarmes,
Si chefs de guerre ou simples hommes d’armes
Veulent tenter coup de. main hasardeux.
Or les voilà fort empêchés tous deux
D’aller aussi vite que les trompettes.
À chaque instant, tu souffles, tu t’arrêtes,
Pauvre augustin qu’on a trop bien nourri !
À chaque instant, ô chevalier marri,
Tu t’alanguis en désir de t’étendre
Sur les talus où fleurit l’herbe tendre !
Mais, se calant soudain comme un rocher :
— Çà ! crois-tu que j’irai sans me fâcher ?
Je ne suis pas chien à conduire en laisse.
Écoute, c’est besogner sans noblesse
Que de traiter ainsi féal François.
Frère augustin, si pansu que tu sois
Et bien que Dieu t’ait donné sainte charge,
Je t’ouvrirai la peau de long en large
Pour voir si cœur de chrétien bat dedans !
Je n’ai point d’arme ? Eh bien ! j’aurai mes dents,
J’aurai mes poings, j’aurai mes ongles ! Certes
Il me sied peu que dans les branches vertes
Les vents ailés chantent comme des fous,
Si je ne puis me reposer dessous.
Halte ! sans quoi, révérend, je t’assomme
Comme un bœuf, sur ma foi de gentilhomme ;
Et ce sera plus bref que tu ne crois.
Le moine a fait deux grands signes de croix :
— Je ne puis rien, j’ai des ordres, messire.
— Adonc, c’est bien, nous attendrons La Hire,
Vu qu’il est grand pendeur de moines gras.
S’il faut la corde à ton col, tu l’auras !
Je t’avertis, connaissant sa manière,
Qu’il est par là, non loin de nous, derrière
Quelque broussaille, avec sa lance au poing.
C’est un gaillard qui ne s’amuse point
À regarder pousser roses gentilles.
Ne laissez rien traîner dans.vos bastilles ;
Car il est beau grapilleur de butins.
Quand vous fuyez en les jolis matins
Par les champs verts où tremblent les avoines,
Ne laissez pas surtout traîner vos moines.
Regarde donc cette branche là-haut :
Jarnidieu ! c’est le gibet qu’il te faut !
Rien qu’à la voir s’incliner feuille à feuille,
Dirait-on pas déjà qu’elle te cueille ?
L’arbre a poussé comme il n’en pousse plus :
Tu n’y feras pas plus d’ombre aux talus
Que s’il avait, dès sa prime jeunesse,
Eu comme, fruits courges de ton espèce.
Lorsque la pluie aura lavé tes os,
Ton crâne blanc, refuge des oiseaux,
Les gardera contre maintes surprises,
Et ce sera joie aux errantes brises
De te bercer comme un pendu de choix.
Un cri s’élève au loin, devers les bois ;
Et c’est le grand La Hire avec ses hommes.
— Oui-da ! fait le chevalier, nous y sommes !
Tout effaré, le moine a dit :
— Jésus !
Mais le compaing s’est élancé dessus
Et l’a monté comme mule rétive :
— Hue ! allons ! hue ! allons ! la bande arrive !
J’ai fers aux pieds, et tu resterais coi ?
Il faut, par Dieu ! que tu marches pour moi.
Au galop ! c’est la mort que je t’évite.
Sur Orléans tout de suite et plus vite !
Gare au gibet feuillu, si tune cours !
Ma chaîne et moi, nous sommes un peu lourds :
Tu l’ôteras de mes pieds, pour la peine !
Le moine l’a porté, tout hors d’haleine,
Soufflant ainsi qu’un brochet privé d’eau,
Tant ahuri sous son joyeux fardeau
Que les soudards ont éclaté de rire.
Et c’est ainsi que le très noble sire
Est entré dans Orléans, sans relais,
En chevauchant sur un gros moine anglais.
Sixième geste La chevauchée
I Où Jehanne revoit messire le Dauphin
Élan sacré de la foule ingénue !
La Pucelle est à peine revenue
Qu’on la salue avec des fleurs aux mains,
Tout prosternés au milieu des chemins
Comme devant la blanche Eucharistie.
Dès le matin, la voilà repartie
Devers Chinon où festoyait le Roi.
Tout aussitôt, le Roi s’est dit :
— Pourquoi
N’irais-je pas au-devant de Jehanne ?
Mai refleurit de cabane en cabane,
Le long des bois, au creux vert des sentiers ;
La brise rôde autour des églantiers ;
Les agnelets, se suivant par la plaine,
Dansent au loin comme vagues de laine ;
La rose éclot, tout chantonne et reluit ;
Le moulin tourne avec son joli bruit
Au bord des flots dorés de libellules :
Doux liserons et fraîches campanules
Se font caresse au bas des toits penchants ;
Et la bonté du ciel rit dans les champs.
Jehanne songe à Domrémy :
— Fleurs belles,
C’est à présent pour autres bergerelles
Que vous naissez dans le tendre gazon.
Voici bientôt la tant douce saison
Où l’on allait, voltigeant comme abeilles,
Rougir ses doigts du sang clair des groseilles.
O mère alors heureuse ! ô bois chéri
Où l’on cueillait pervenche et bon mari !
Mais, tant soit-il que Sire Dieu la mène,
Elle a fierté naïvement humaine
De sa bravoure emmi les durs combats :
— Que diront-ils, quand ils sauront là-bas ?
Car j’ai vaincu, rien qu’en touchant mon glaive.
Quasi bercée au galop de son rêve,
Elle chevauche, elle est non loin de Tours,
Quand beaux pourpoints de soie et de velours
Ont rougeoyé comme rose pourprée
Au tournant de la roule, en la vesprée.
Charles s’approche, il a gentil maintien,
Tôt incliné, comme bon Roi chrétien,
Devant pucelle ayant conseil des anges.
Lors, comme il cherche en vain dignes louanges
Et vu qu’il est en fâcheux embarras,
Il a serré Jehanne dans ses bras.
— Je viens pour vous faire sacrer, dit-elle.
— Da ! répond-il, nous verrons, damoiselle.
Puis, devisant de pair à compagnon,
Tous les deux s’en reviennent à Chinon.
II Où Jehanne décide messire le Dauphin à déloger l’Anglais de ses dernières places
Le Roi s’enferme en son château de Loches.
Ses conseillers bourdonnent comme cloches ;
Mais c’est toujours même son qu’il entend :
— Ébattez-vous, riez, soyez content !
Sire, laisser bougonner gens moroses ;
N’oubliez point, en ce doux mois des roses,
Que La Trémouille est votre favori :
Tout ce qu’il faut, c’est qu’il ait teint fleuri,
Bon appétit et fins propos de table.
Quant aux Anglais, qu’ils s’en aillent au diable,
Si toutefois maître Satan les veut !
Un Roi fait bien, quand il fait ce qu’il peut.
Alas ! la vie est chose passagère.
S’il nous fallait écouter la bergère,
Les anges seuls auraient joie et festin.
Or Jehannette arrive un beau matin ;
Et l’on dirait que son ire la porte :
— Ouvrez, varlets, ou je brise la porte !
On ouvre, elle entre, elle est devant le Roi.
Lors se jetant à ses genoux :
— Pourquoi
Refusez-vous l’aide que Dieu vous donne ?
Venez à Reims recevoir la couronne ;
Ne tenez plus inutiles conseils.
Dussé-je user aux cailloux mes orteils,
Il faudra bien, Sire, que je vous mène.
Je le sais, je dois mourir à la peine ;
Je n’ai qu’un an à vivre, Monseigneur :
Employez-le vite, pour votre honneur,
Et que partout s’entendent bruits de glaives !
Sont là, pensifs, le haut seigneur de Trêves,
Gérard Machet et Christophe d’Harcourt ;
Et tous les trois, pas un d’eux n’étant sourd
Aux nobles cris que la bergère pousse,
Ont toujours eu pour elle une âme douce.
Christophe a dit :
— Contez-nous, rien qu’un peu,
Comment vous vient conseil de Sire Dieu.
Notre bon Roi Charles, qui vous est tendre,
Ne sera point marri de vous entendre ;
Car vous l’avez hardiment défendu.
— Ce sont mes Voix, a-t-elle répondu,
Qui m’ont conduite ici, devant vous autres.
Quand je suis seule, à prier pour les nôtres,
Je les attends, toujours en grand désir.
J’ai trop souvent éprouvé déplaisir,
Ayant jugé qu’on ne voulait me croire ;
Mais je m’adresse à Jésus, dans sa gloire ;
Et lors toujours une voix s’éleva :
Fille de Dieu, me dit-elle, va, va !
C’est elle qui tout devers vous m’envoie.
Adonc j’éprouve à l’ouïr sainte joie,
Et que ne puis-je être toujours ainsi ?
Quant à présent, Sire, j’ai grand souci,
Vos conseillers que ma pauvreté blesse
Vous induisant à mauvaise paresse.
Bien que pastoure et fillette des champs,
J’ai fait savoir aux étrangers méchants
Que les François ne sont bêtes de somme ;
Mais sir Talbot tient la Loire, et c’est comme
S’il eût volé, la clé de vos palais.
Tous nos combats, tant qu’il reste un Anglais,
Ne sont que bruit dans un peu de fumée.
Réveillez-vous, proclamez chef d’armée
Votre cousin, le sire d’Alençon,
Qui reprendra les clés et la maison.
Il a grande ire, ayant payé naguère
Grosse rançon comme captif de guerre.
Le doux repos lui sied ; mais, entre temps,
Il mord comme un petit loup de sept ans,
Quand on l’attaque avec du sans traîtrise.
Je l’aiderai de mes Voix, pour qu’il brise
Les chefs anglais comme simples barons ;
Et vous verrez si nous besognerons !
Le Roi se lève et, pendant qu’il se lève,
La dextre ferme et pesant sur le glaive,
Son œil s’allume et son front resplendit :
— Il sera fait comme vous avez dit !
III Comment Jehanne repart en guerre
Jehanne Darc est arrivée à Selles
Avec soudards et chevaliers fidèles,
Prête comme eux, dès le naissant matin,
À s’en aller devers Romorantin.
Elle rayonne, elle a divin sourire.
S’en est venu la rejoindre messire
Guy de Laval avec son frère André.
Tous les deux ont joli pourpoint serré,
Désirs de gloire et candide jouvence.
Dès qu’ils sont là, Jehannette s’avance,
La tête nue et la lance à la main.
— Or çà ! suivez, faisons bout de chemin ;
Car j’ai bon vin de France qui rougeoie.
Ils ont suivi, le cœur battant de joie,
Plus radieux que pages favoris.
— Vous le boirez tôt encor dans Paris,
A-t-elle dit en versant vin de France.
Da ! qu’il vous fasse à tous mâle endurance,
Mué sur l’heure en beau sang rouge et bleu ;
Car vous aurez d’ici de là, sous peu,
À remuer gaillardement l’épée.
Et tous les trois ont bu franche lampée.
Mais Jehannette a crié :
— Mon cheval !
Lors, tout devant les sires de Laval,
Un écuyer de la guerrière amène
Un destrier aux flancs noirs comme ébène,
Lequel, hanté de quelque esprit malin,
Tôt emporté, ruant comme poulain,
Ne souffre point que Jehanne le monte.
— Il faudra bien, dit-elle, qu’on le dompte,
Eût-il été coursier de Lucifer !
Conduisez-le vers cette croix de fer,
Tout près de l’huis et devant la chapelle.
On le conduit ; et, comme agneau qui bêle,
Il a levé tant doucement les yeux
Qu’on a cru voir un angelet des cieux
Lui caresser le col et la crinière.
Puis, ployé sur ses genoux de derrière,
Il tend les reins, sans plus bouger que si
On l’eût lié pour l’avoir à merci.
Elle le monte, elle a sa blanche.armure ;
Mais le capel encadre sa figure
D’une aile noire ouverte dans lèvent.
Sire Imerguet qui chevauche devant,
Rieur, mignon comme angelot d’estampe,
Tient l’oriflamme enroulé sur sa hampe.
Pierre, ainsi qu’elle, est en blanc tout armé ;
Car il est moins page que frère aimé.
Elle repart, elle a tourné la tête,
Ayant au poing reluisante hachette
Comme pastoure aurait bouquet joli,
L’ayant pour elle un beau berger cueilli ;
Et d’une voix qui chante comme brise :
— Priez Jésus, prêtres et gens d’église,
Vous tous encore, ô bons François d’ici !
Le Seigneur de Boussac, partant aussi,
Est à côté de la gente Pucelle.
— Tirez avant, tirez avant ! dit-elle.
Ses compagnons, manants ou chevaliers,
Nombreux autant qu’oiseaux dans les halliers
Se sont rangés autour d’elle, en silence ;
Mais, brusquement, glaives et fers de lance
Ont mené bruit par les sentiers fleuris :
Elle s’en va dans les chants et les cris
Comme alcyon volant dans les orages,
Cependant que, debout emmi ses pages,
Le Roi lui fait salut avec la main.
Et d’Alençon la rejoindra demain.
IV Comment Jehanne bat les Anglais à Jargeau
C’est d’Orléans que partira l’armée.
Jehanne rentre, elle est tôt acclamée
Comme ne fut onques fille de Dieu.
Deux jours après :
— Si l’on allait un peu
Voir ce qu’on fait à Jargeau, sur la Loire ?
— Suffolk est là, c’est grand chercheur de gloire,
Homme solide et sans peur du danger.
— Raison de plus : il faut le déloger.
De toutes parts, en hâte et pêle-mêle,
Sont accourus autour de la Pucelle
Gens de commune ayant quitté leurs champs,
Soudards jeunets, pas encore méchants,
L’éclat de rire aux dents, les yeux farouches ;
Et son doux nom gazouille sur les bouches.
Le vaillant duc s’avance, le front haut ;
Dunois survient, déjà prêt à l’assaut ;
Car chacun d’eux commande six cents piques.
On s’est rué vers les luttes épiques,
Dans l’effrayant brandissement du fer.
Mais, endiablé comme soudard d’enfer,
Suffolk a bien défendu la muraille ;
Et n’a pas plus duré que feu de paille
Le bel entrain des premiers assiégeants.
Jehanne a dit :
— Revenez, bonnes gens !
On les aura, fût-on un contre quatre.
Si je n’avais sûreté de les battre,
J’aimerais mieux, sous moins brillants habits,
Être chez nous à garder mes brebis.
Puis, se tournant vers la muraille haute :
— Si je vous suis cruelle, est-ce ma faute ?
Adonc il faut vous rendre à mes deux Rois :
L’un est Jésus qui mourut sur la croix ;
L’autre, c’est le gentil Dauphin de France.
Sans quoi, je vous ferai mésavenance,
Ayant pour moi là-haut, dans le ciel bleu,
Les séraphins qui sont guerriers de Dieu.
Le jour d’après, dès que l’aube scintille,
Jehanne Darc fait sonner la trompille.
Le duc bougonne, ayant mauvais réveil :
— Quoi ! guerroyer sitôt, quand le soleil
Se lève à peine au sommet des monts roses ?
— Point de François gardant paupières closes,
Lorsque l’Anglais est déjà réveillé !
Si nous avons tout d’abord travaillé,
Messire Dieu finira la besogne.
Pourquoi dormir ? ce nous serait vergogne.
Allons, beau duc, tout de suite aux remparts !
Ils sont partis dans le flot des soudards,
Tout souriants, la dextre à la ceinture ;
Et cette fois, ayant complète armure,
Jehanne porte, en chevalier hardi,
Un casque fin sur la nuque arrondi.
Le ciel bleuit dans le soleil qui monte.
— Aurais-tu peur ? fait la guerrière, prompte
À tutoyer ses nobles compagnons,
Tout comme s’ils fussent pages mignons.
N’ai-je donc pas, pour consoler ta femme,
Promis de lui ramener, sur mon âme,
Son cher époux sain et sauf, bien vivant
Et plus gaillard, si possible, qu’avant ?
Le fer au poing et comme ailé d’audace,
Le duc s’élance, il a cherché la place
Où les boulets, arrivant tout premiers,
Pleuvent ainsi que la fleur des pommiers
Dans les remous de l’orage en furie.
— Ah ! mon beau duc, prends garde, je t’en prie !
Si tu ne fuis de ce méchant endroit,
Quelque boulet va, plus tôt qu’on ne croit.
Faire voler comme une feuille morte
Ton pauvre chef et le heaume qu’il porte.
Bien qu’il soit brave et loyal paladin,
Le chevalier s’est retiré soudain.
Un autre accourt, l’œil fier, la face rude ;
Et c’est l’ardent capitaine de Lude ;
Mais, las ! à peine a-t-il au lieu fatal
Poussé d’un coup d’éperon son cheval
Qu’un boulet tombe et lui brise le crâne.
— Je te l’avais bien dit ! a fait Jehanne.
Lors c’est le tour de Jehan-le-Lorrain,
Sa couleuvrine ayant joyeux entrain ;
Et le voilà gaillardement féroce,
Broyant ainsi que des pois dans leur cosse
Les fronts sanglants dans les casques fendus.
Jehanne monte, elle a les bras tendus,
Comme envolés sur l’échelle penchée,
Quand une pierre énorme, détachée
Du parapet quasiment démoli,
Roule et se rompt sur son casque poli.
Elle est tombée en arrière, étourdie
Comme hirondelle en un ciel d’incendie,
Pâle et tenant contre son cœur serré
L’étendard blanc qui pend, tout déchiré.
Les assiégés ont poussé cris de joie ;
Mais elle se relève, elle déploie
Les fiers lambeaux où flottent franges d’or :
— Tous à l’assaut, encore et puis encor !
Nous les tenons, Sire Dieu nous les donne.
Tous ont gravi la muraille qui tonne :
Jargeau se rend, quoique bien défendu.
Suffolk s’enfuit, ayant, hélas ! perdu
Son frère occis d’un noble coup de lance.
Sur ses talons un écuyer s’élance.
— Je ne suis pas, fait-il, mauvais garçon ;
Mais je vous ai, rendez-vous à rançon.
Suffolk réplique :
— Es-tu bon gentilhomme ?
— Autant que vous : c’est Renault qu’on me nomme.
— Mais as-tu rang de chevalier ?
— Je suis
Simple écuyer de guerre.
— Je ne puis
Me rendre, sans avilir ma patrie,
Qu’à gentilhomme ayant chevalerie,
Couronne d’aigle et non point de hibou.
Courbe-toi, mets en terre le genou :
Je ferai ton blason digne du nôtre.
Lors, pensif comme une espèce d’apôtre,
Le glaive haut et sans nulle rancœur,
Il a sacré chevalier son vainqueur ;
Puis, s’inclinant pour remettre l’épée,
Comme si la bataille et l’épopée
N’étaient plus qu’un fabliau printanier :
— Marche devant, je suis ton prisonnier !
V Comment Jehanne débloque Meung et Beaugency
Jehanne est dans Orléans revenue :
Cloches encore ont sonné dans la nue ;
Bon peuple encore est accouru devant
Celle qui lui semble soleil levant.
Après deux jours, s’évadant de sa gloire :
— Si l’on allait à Meung, devers la Loire ?
Ce qu’on fit à Jargeau n’est que chanson !
Quand partons-nous ? dit le duc d’Alençon.
— Da ! dès demain, après dîner, dit-elle.
Le lendemain on part ; et la Pucelle,
Ayant conseil de ses beaux angelets,
A pris le pont que gardaient les Anglais,
Tout comme elle eût pris sous sa chapeline
Papillon frêle ayant ailette fine.
Tout aussitôt :
— Pourquoi tarder ici ?
Si l’on allait débloquer Beaugency ?
Ce nous serait toujours besogne faite.
Et l’on repart menant bruit de tempête,
Chacun s’étant fait le serment princier
D’attacher un captif à son coursier.
Mais Richemont, connétable de France,
Arrive ayant cavalière assurance.
Lors la discorde a soufflé dans le camp ;
Car le beau duc, volontiers provocant,
A contre lui rancune de vieux diable.
Jehanne accourt devant le connétable.
— Bergère, a dit le chevalier féal,
Serait-il vrai que tu me voudrais mal ?
Que Satan ou Jésus t’ait pour amie,
Ce m’est égal et je ne te crains mie :
Sire Jésus connaît mon bon vouloir.
Quant à Satan, fût-il cent fois plus noir,
Je n’en ai cure, étant chrétien fidèle.
— Vous ne venez point de par moi, dit-elle,
Et vous serez toutefois bienvenu.
Le duc a dit, frôlant son glaive nu :
— Nous verrons bien si je lui ferai fête !
Alors Jehanne a relevé la tête :
— Sur quelle bête avez-vous chevauché ?
Quelle rancœur vous tient-elle fâché ?
Souffrirez-vous donc que le fer se rouille,
Parce qu’il plaît au méchant La Trémouille
Que Richemont dont il est fort jaloux
Vive dans ses forêts avec les loups ?
S’il a brisé le seing qui le condamne,
Je vous dis, moi, sur ma foi de Jehanne,
Qu’un chevalier n’est point fait pour l’exil,
Quand douce France, alas ! est en péril.
Guerres de cour, rivalités peu franches,.
Ce sont vains cris d’oiselets dans les branches :
Le principal est qu’on sauve le nid.
Quoi ! si demain le Dauphin vous bannit,
Vous partirez et vous rendrez l’épée,
La terre étant du sang françois trempée ?
Autant vaudrait, sur l’heure et pas plus tard,
Disperser l’ost et brûler l’étendard !
De plus, voilà sir Falstolf qui s’approche.
C’est pour les siens chevalier sans reproche ;
Le lier Talbot commande à ses côtés ;
Ils ont nombreux soudards, plus entêtés
Que vieux mulets privés de paille ou d’orge.
Ce nous serait, par messire saint George,
Belle folie et proche repentir
Que d’inviter Richemont à partir,
Quand justement ce compaing nous amène
Francs chevaliers ayant solide maine,
Cuissards tout neufs et gentille façon.
— Cette Jehanne ! a conclu d’Alençon.
Et, grave, ayant baisé la croix du glaive,
Il a juré loyal accord et trêve
À Richemont qui, pâle comme un mort,
Lui jure aussi trêve et loyal accord.
— Adonc, bataille ! a crié la Pucelle.
Mon connétable et vous, mon duc, en selle !
Marchez, nous les avons !
Et c’est ainsi
Qu’elle a chassé l’Anglais de Beaugency.
VI Comment Jehanne gagne la bataille de Patay
Jehanne Darc, ayant pris la muraille :
— Avez-vous bons éperons de bataille ?
Lors les François, rêvant nouvel assaut :
— Les éperons qu’on a sont ceux qu’il faut.
Voulez-vous dire, en cette ritournelle,
Qu’ils nous verront les talons, damoiselle ?
— Da ! c’est vous qui, par plaines et vallons,
Allez leur voir l’échine et les talons !
Quand ils fuiront, si Dieu les laisse vivre,
Il vous faudra justement, pour les suivre,
Aide et secours d’éperons bien plantés.
Nouveaux venus, courtoisement fêtés,,
Sont dans les rangs et font belle figure.
Les deux Laval ont sous la riche armure
Un cœur qui bat pour Jehanne et l’honneur,
L’un comme l’autre étant gentil seigneur.
La Tour d’Auvergne et l’ardent La Fayette
N’ont point folie ou virelais en tête,
Et Chauvigny, sire de Châteauroux,
A non moins qu’eux vaillance et beau courroux.
— Suivez La Hire ! a clamé la guerrière.
Que s’il y tient, je marcherai derrière,
Sans seulement toucher aux étendards.
Je me connais à forcer les remparts ;
Mais, bien que Dieu m’ait partout protégée,
J’ai gros souci de bataille rangée.
Marchez pourtant, nous aurons bon conduit.
On a marché. Lors s’effrayant du bruit,
Croyant déjà la meute sur sa trace,
Un pauvre cerf se jette, tête basse,
Dans les fourrés nouvellement fleuris ;
Et Jehannette a perçu lointains cris.
— Hardi ! hardi ! Messire nous les baille.
Ils sont par là, vous dis-je, en la broussaille !
Tombez sur eux comme sur vieux démons :
Le gentil Roi Charles que nous aimons
N’aura pas eu de victoire plus belle.
Point de retard, quand douce France appelle !
Débusquez-les, sans redouter périls :
Nous les aurons, compagnons, fussent-ils
Cloués au ciel ou pendus dans les nues !
Ont retenti les grandes lames nues ;
Se sont heurtés les hardis cavaliers ;
Et beau sang noble a rougi les halliers,
Sous le grand vol effrayant de l’épée :
Tant et si bien que, las de l’équipée,
Talbot se rend et promet la rançon.
— Vaillant seigneur, dit le duc d’Alençon,
Vous ne pensiez point à cela naguère ?
— Bah ! répond-il, c’est fortune de guerre.
Jehanne a dit, belle d’un saint orgueil :
— Plus d’Azincourt ! Efface-toi, Verneuil !
Patay nous venge, il a lavé la honte.
Mais elle entend cri de douleur qui monte :
Elle s’élance, elle voit un soudard
Terrible, ayant braise dans le regard,
Lequel poursuit de sa rage impunie
Un pauvre Anglais tout râlant d’agonie.
Elle crie :
— En nom Dieu, qui que tu sois,
Je te déclare ici mauvais François !
Et, se penchant sur l’Anglais qui s’étonne
Des tendres soins de la guerrière bonne,
Elle lui parle, elle lui dit des mots
Doux comme la brise dans les rameaux,
Tant qu’ont duré les plaintes et le râle.
Puis, s’avançant, encore toute pâle,
Devers le duc joyeux et rayonnant :
— Si l’on allait chez le Roi maintenant ?
Septième geste Le sacre
I Où Jehanne décide messire le Dauphin à faire le voyage de Reims
Ils sont allés trouver le Roi de France.
— Que faut-il donc pour obtenir fiance ?
A fait Jehanne en lui baisant les mains.
N’avons-nous pas libéré les chemins,
Sauvé les murs et reconquis le fleuve ?
Ce m’est injure et fort saignante épreuve
Que vous soyez tant vaillant et si prompt
À vous ôter la couronne du front.
Çà ! prenez-la, puisque je vous l’apporte !
Les Lys sont morts, la douce France est morte,
Tant que l’affreux Bedford peut, s’il lui plaît,
Faire sacrer son pâle roitelet.
L’heure est rebelle à qui ne la devance.
Ce qu’il vous faut, c’est vertu de jouvence :
Debout ! marchez, régnez, n’écoutez point
Beaux favoris ayant joli pourpoint.
Je ne portais qu’habits de pastourelle,
Et cependant Jehanne-la-Pucelle
A guerroyé dans les fossés béants.
Hier, alas ! le peuple d’Orléans
Vous attendait en bruyante liesse,
Ayant pour vous tendu tout d’une pièce
Un dais royal, fait avec du drap d’or :
Les pauvres gens vous attendent encor !
Vous les avez contristés, gentil Sire ;
Mais, entre nous, pour vous parler sans ire
Je sais quelqu’un dont le bras redouté
Frappe les Rois, quand ils l’ont contristé,
Sans s’alanguir en doléances vaines
Comme le font tristes foules humaines ;
Et celui-là, maître des cieux sereins,
C’est Sire Dieu qui vous attend à Reims !
Le Roi répond, tout en hochant la tête :
— Da ! je veux bien vous suivre, Jehannette ;
Mais nous n’avons point trésors superflus ;
L’impôt, qui nous aidait, ne rentre plus ;
Le miel doré manque à la pauvre abeille ;
Les monnayeurs firent la sourde oreille,
Lorsque j’offris mon cœur à monnayer ;
Et sans argent, alas ! comment payer
Leur solde aux gens qui seront du voyage ?
— Ils sont venus, Messire, tout en nage,
Tout chevauchant sur maigriots mulets,
Se rapprochant, au hasard des relais,
Comme épis drus dans la commune gerbe,.
Ayant là-bas vendu leurs blés en herbe
Pour vous mener, sans qu’il vous coûte rien,
Faire sacrer comme prince chrétien.
— Da ! je veux bien suivre encore, pastoure,
Mes chevaliers ayant haute bravoure,
Lame luisante et voltigeants pennons ;
Mais force Anglais et nombreux Bourguignons
N’ont point quitté bois ou plaine fleurie.
Or je vous fais, par la Vierge Marie,
Serment royal de partir avec vous,
En désir de recevoir à genoux
Couronne d’or et belle huile sacrée,
Si vous chassez de la vaste contrée
Tous ces soudards qui sont méchants larrons.
Lors Jehannette a dit :
— Nous les aurons !
II Où Jehanne fait deux prières à messire le Dauphin
Jehanne, avant d’élever la bannière,
Adresse au Roi fort touchante prière,
Lui demandant toute pleurante, hélas !
D’octroyer grâce, accord et bon soûlas
À Richemont, connétable de France.
Lequel, ayant lutté non sans vaillance,
Veut assister au sacre de son Roi.
Charles blêmit, il a mortel effroi ;
Car La Trémouille, artiste en perfidies,
Le tient captif dans les trames ourdies.
Et cependant, se libérant un peu :
— Secours de tous me fut secours de Dieu.
Ah ! je veux bien, pour l’honneur de sa race,
Octroyer bon soûlas, accord et grâce
À ce guerrier qui s’en fut malgré moi
Venger l’honneur de la France et du Roi,
Sans songer qu’il pouvait se faire occire ;
Mais pour l’amour de La Trémouille, sire
Qui nous a fait loisirs de paradis,
Je ne veux point que ce briseur d’édits,
Ayant forcé ma justice et ma porte,
Me suive à Reims et se mêle à l’escorte,
Quand nous irons là-bas, par les chemins.
Adonc Jehanne, ayant joint les deux mains,
A fait prière encore plus jolie :
— C’est maintenant l’époux que je supplie ;
Laissez au moins la Reine au front si doux
S’agenouiller tout à côté de vous.
Ce lui sera joie et fête nouvelle.
Quand l’aigle vole avec la tourterelle,
Sire Dieu songe et son geste est clément.
Le Dauphin donne heureux consentement,
Ayant ouï la prière ingénue ;
Mais, aussitôt que la Reine est venue,
Il la renvoie, étant mauvais mari.
Et Jehannette a le cœur tout marri !
III Où Jehanne et messire le Dauphin chevauchent devers la bonne ville de Reims
— Que dictez-vous à Pasquerel, guerrière ?
— Compaing, j’écris à Tournay, ville fière
Qui garde au Roi noble fidélité.
— Qu’écrivez-vous à la fière cité ?
— Elle a des chefs élus : je les engage
À faire avec nous tous pèlerinage
Jusques à Reims, devant le saint autel.
— Que dictez-vous encore à Pasquerel ?
— J’écris au duc Philippe de Bourgogne
Qu’il ferait haute et vaillante besogne,
S’il s’en venait, tout casqué d’argent fin,
Au sacre de Messire le Dauphin.
— Où courez-vous maintenant, Jehannette ?
— Je vais, poussant cris de guerre en leur fête,
Donner leçon aux favoris méchants !
Lors elle part, elle gagne les champs.
Le Roi se dit :
— En nom Dieu, que fait-elle ?
Mais, un chacun aimant la pastourelle,
Les François sont venus d’un pied léger,
Quand ils ont vu l’étendard voltiger.
— Nous n’avons plus, dit le Roi, qu’à la suivre.
Et d’Alençon que la bataille enivre,
Dunois, La Hire au combat toujours prêt,
Tillay, Loré, Culant, Boussac, Albret,
Xaintrailles, Rais, Sully, les deux Vendôme,
Tous ont suivi pour l’honneur du Royaume.
On voit près de Jehanne chevaucher
Guy de Laval, Richard, le bel archer,
Jehan de Metz, le. compagnon fidèle,
Sire Imerguet aux yeux de demoiselle,
Julien, le sage et valeureux servant,
Pierre avec son drapelet dans le vent,
Tous ceux enfin qui, le poing sur la lame,
La servent comme un trouvère sa dame.
Chacun sourit, ayant fiance et foi,
Cependant que, tout penché vers le Roi,
Le favori lui conseille prudence.
Une poussière où la lumière danse
Roule et s’envole en nuage vermeil ;
L’étendard flotte, épars dans le soleil ;
Et l’on arrive ainsi devant Auxerre.
— Ah ! dit Jehanne, ici le cœur me serre !
Cité rebelle, ô nid de Bourguignons,
Pourquoi forcer mes gentils compagnons
À vous jeter par-dessus la muraille
Méchants boulets qui ne sont brins de paille ?
En vérité, ce vaudrait mieux cent fois
Que vous fussiez avec les bons François ;
Car votre sang a la couleur du nôtre.
Çà ! déployez une bannière ou l’autre,
Ne rusez pas, soyez brebis ou loups :
Sans quoi, c’est la bataille, et gare à vous,
Vu que je hais prudence lâche et vile !
Mais, entre temps, les bourgeois de la ville,
Ayant puisé dans le commun trésor,
Ont apporté deux beaux mille écus d’or
À l’impudent et vilain La Trémouille.
— Je ne veux pas, dit-il, qu’on vous dépouille.
Tous ces soudards mettraient peu de façon
À dévaster la cave et la maison,
Quand ils auraient fait parler la bombarde.
Vous m’apportez beaux écus ; je les garde.
Non que je sois, en ces temps meurtriers,
Plus amoureux de l’or que des lauriers :
J’ai, grâce au Roi, suffisante fortune
Pour ne me point nourrir de clair de lune.
Mais autrefois, quand ce m’était honneur
D’avoir chez vous cimier de gouverneur,
J’ai regardé vos blés jaunir la plaine,
Les blancs troupeaux renouveler leur laine,
Les fruits mûrir, le vin rougir les pots,
Sans vous charger de ruineux impôts :
Tant bellement que vous m’offrez, en somme,
Comme à galant et courtois gentilhomme,
Un pauvre bien qui me fut longtemps dû.
— Ah ! fait le Roi, que c’est bien répondu !
Puis La Trémouille a dit aux bourgeois :
— Trêve !
Mangez, dormez, ne tirez plus le glaive :
La vie est courte et le reste est chanson.
Mais Jehannette a dit :
— C’est trahison !
Lors, méprisant ce faux guerrier qui rampe,
L’étendard blanc a glissé sur sa hampe,
Quasi honteux de se sentir vivant
Et comme s’il eût pleuré dans le vent.
IV Où Jehanne est de nouveau injuriée
On a cueilli quelques villes en route.
Le favori s’est écrié :
— Je doute
Que ceux de Reims où va notre désir
Se laissent tant facilement cueillir.
Le Dauphin leur a fait porter message,
Les conjurant de montrer bon visage,
Disant très haut le prodige divin,
L’Anglais chassé de colline en ravin,
Tremblant au vent comme fougères mortes,
Et que chacun, si l’on ouvre les portes,
Sera traité comme loyal sujet.
En cet instant, Jehannette songeait.
Elle se lève, elle dit :
— Ceux de Troyes
Nous glisseront aux mains comme lamproies,
Si nous n’allons sur eux, bâtons levés.
Adonc, gentil chapelain, écrivez !
Et la Pucelle a dicté fière lettre :
Soumettez-vous au Roi Charles, mon maître ;
Soyez François, chassez vos Bourguignons :
Sans quoi, bientôt, avec mes compagnons,
J’irai sur vous braquer bonne bombarde.
Mais les Troyens ont répondu :
— Cocquarde !
Sorcière ! fille horrible de Satan !
Que viens-tu faire en nos pays ? Va-t-en
Rejoindre la louve qui fut ta mère !
Et, furieux comme Troyens d’Homère,
Ils ont jeté la lettre au vent du ciel.
Or Jehannette a cru voir saint Michel
Tracer dans l’air un signe avec le glaive ;
Et, tout ainsi qu’en un jardin de rêve,
La pauvre lettre au vol doux et tremblant
Est devenue un beau papillon blanc.
V Où Jehanne conquiert un moine
En ces jours-là, par les monts et la plaine,
Frère Richard, sans jamais perdre haleine,
Gras comme il sied, trapu, l’œil rayonnant.
Grondait, tonnait, prêchait à tout venant :
Tel un bavard qui serait un brave homme.
Ce moine-ci parlait à lui seul comme
Quatre augustins et douze cordeliers ;
Sa voix terrible ébranlait les piliers ;
Son geste immense emplissait les églises ;
Les angelots se cramponnaient aux frises,
Quand son exorde orageux s’envolait ;
Et celle qui lui coupa le filet
N’avait, oui-da ! point volé son salaire.
Un matin, comme il secouait la chaire,
Un désir devoir Jehanne l’a pris ;
Et le voilà par les chemins fleuris,
L’air effaré, la mine pitoyable,
Tout comme s’il se rendait chez le diable.
À peine a-t-il vu Jehanne qu’il est
Prêt à s’enfuir comme un enfantelet,
Les yeux perdus en les lointaines routes,
Tremblant, geignant, suant à grosses gouttes,
Jetant de l’eau bénite, déjà las,
Quasiment mort et non sans faire, hélas !
Signe de croix et dolente prière.
— Approchez donc, chantonne la guerrière,
Je vous promets de ne m’envoler point.
Lors, avec son rameau de buis au poing,
Il s’est assis dans l’herbette auprès d’elle.
— Est-il vrai que vous soyez, damoiselle,
Laide sorcière et fille de l’enfer ?
— Laide ? En nom Dieu, tirez la chose au clair :
Je ne défends qu’un moine me regarde.
Sorcière ? Oui-da ! si c’est être cocquarde
Que de vouloir vaincre, quand Dieu consent.
Et cependant que le soleil descend,
Dorant les cieux d’un éclat de trophée,
Jehanne a ri comme une bonne fée.
— Vous n’avez donc avec les loups-garous
Jamais causé sous les feuillages roux,
Dans la saison où fleurit l’asphodèle ?
Vous n’avez point fait bouillir pêle-mêle
Vilains crapauds et blancs colimaçons ?
— Ah ! que voilà mirifiques chansons !
J’aimerais mieux d’une façon civile
Causer avec les bourgeois de la ville,
Dussé-je, s’ils s’obstinaient au combat,
Les arder comme escargots de sabbat.
Vous avez, vous, la langue bien pendue ;
Bonne parole est rarement perdue ;
Joli sermon fait tomber vieux rempart :
Ah ! si Jehanne était frère Richard !
— Que feriez-vous pour le bien du Royaume ?
— J’irais d’abord trouver maître Guillaume
Dans son petit jardin de l’Hôtel-Dieu.
Je lui dirais : Faudra-t-il bouter feu
Et qu’un chacun fasse horrible besogne,
Parce qu’il plaît à ce duc de Bourgogne
De maintenir ses Bourguignons chez nous ?
Les bonnes gens vous savent juste et doux :
Conseillez-leur de déposer le glaive.
Plus de combats meurtriers, même en rêve !
Las ! trop de sang a rougi les drapeaux,
Et les soudards ont besoin de repos.
— Que feriez-vous encor, gente Françoise ?
— J’irais aussi trouver Jehan Pougeoise
Lequel a bon renom, étant doyen
De votre église et vertueux chrétien.
Je lui dirais : J’ai vu cette Jehanne.
Bien qu’elle soit une humble paysanne,
Elle a grand cœur et tient nobles propos.
Qu’elle ait occis lézards verts ou crapauds
Pour tirer d’eux chance et bonne fortune,
Qu’elle ait un soir ; devant la blanche lune,
Cueilli des fleurs dans l’herbe où sont les morts
Blasphémé Dieu, voire jeté des sorts
En pétrissant des figures d’argile,
Cela n’est point parole d’évangile.
Les angelots l’ont prise par la main :
Adonc il faut marcher dans son chemin
Et consoler douce France qui pleure.
J’irais après, sans m’attarder d’une heure,
Chez Bareton, notable conseiller,
Lequel est franc comme un vieux chevalier.
Maître Jehan Bareton, lui dirais-je,
La bergerette est blanche comme neige ;
Dieu la conduit, c’est moi qui me trompais.
Or elle tend joli rameau de paix.
Quand vous aurez lu ce qu’elle vous mande,
Ouvrez au Roi la porte toute grande :
Ce vous sera compté chez le Sauveur.
Frère Richard s’est levé, tout rêveur,
Comme s’il eût par la plaine fleurie
Entendu la Sainte-Vierge Marie
Causer avec les ramiers d’alentour ;
Puis, ayant fait révérence de cour,
Il est parti, le front nimbé d’extase,
Parlant tout seul, arrondissant la phrase,
Le geste pris en les vagues rameaux,
Comme emporté sur les ailes des mots,
Avec un air de sonner des fanfares :
Tant et si bien que les Troyens hilares
Ont dit, l’ayant dans les yeux regardé :
— Elle triomphe, il est encocquardé !
VI Où Jehanne, ayant conquis le moine, s’empare de la ville
Jehanne arrive au conseil, tout armée :
— Encor des mots, du vent, de la fumée !
Quoi ! discuter, tenir secret conseil
Comme hiboux ayant peur du soleil,
Quand il faudrait être sur la muraille ?
Ah ! laissez-moi, Dauphin, livrer bataille
À ces Troyens qui raillent nos soudards !
J’ai déjà fait devant les hauts remparts
Apporter le fagot et la bombarde.
Le fruit est mûr : Sire Jésus me garde
De ne le point cueillir à sa merci !
Nous sommes-nous enracinés ici ?
Attendrons-nous qu’on creuse notre fosse ?
L’évêque nous tend la mitre et la crosse ;
Les portes vont s’ouvrir à deux battants,
Frère Richard, faiseur de mécontents,
Ayant gagné les meilleurs de la ville.
Or, simplement et sans trahison vile,
Je veux avant trois jours vous la bailler.
— Eh ! s’il le faut, a fait le Chancelier,
Nous attendrons bien six jours, damoiselle ;
Mais avez-vous dit vrai ?
— Foi de Pucelle !
Çà ! demandez à Robert-le-Maçon
Si je suis fille à mériter leçon !
Demandez voire au bon sire de Trêves
Si les propos que je tiens sont des rêves !
Tous les deux m’ont voulue ici, sachant
Que pour sauver la muraille ou le champ,
Nul ne me vaut quand saint Michel me guide.
La ville est fière, elle a rempart solide,
Fossés profonds et redoutable tour ;
Mais nous l’aurons de force ou par amour,
Qu’on parlemente ou que le glaive cogne ;
Et ce sera pour la fausse Bourgogne
Grave méchef, injure et vaste effroi.
— Jehanne, allez, faites ! a dit le Roi.
Si vous tardez, ce ne sera ma faute.
Jehanne court à la muraille haute,
Pique sa tente au rebord du fossé,
Le Iront têtu, le geste courroucé,
Le noir capel envolé sur l’oreille,
Allant, venant comme une grande abeille
Qui combattrait un peuple de frelons.
Le sol frémit du choc de ses talons
Et ses bras blancs ont envergure d’ailes.
Nouveaux fagots et bombardes nouvelles
Roulent ensemble aux pentes des talus ;
Lourds soliveaux, sarments encor feuillus,
Tables, chevrons, portes, quartiers déroché
S’érigent en épais taudis d’approche ;
Le soleil rit dans les plis des pennons ;
La mèche fume au ventre des canons
Déjà bourrés de fer et de salpêtre.
L’ardent Dunois s’étonne qu’on puisse être
Tant jeune fille et soudard tant savant ;
Et l’étendard, déroulé dans le vent,
Tout ruisselant de prodige et d’aurore,
Semble grandir et s’élargir encore,
Cependant que Jehanne le brandit.
Ce que voyant, les Troyens se sont dit :
— Alas ! alas ! pourquoi nous faire occire ?
Cette Jehanne a vaillance et grande ire ;
Boulets ne sont gentils à recevoir ;
Ce nous serait mince gloire d’avoir
Nos pauvres os épars dans l’herbe verte.
La porte alors s’est lentement ouverte.
Un peuple immense accourt, battant les murs :
Tels par les champs ondulent les blés mûrs.
Dès que vers eux l’aile du vent s’incline.
L’évêque, ayant la croix sur la poitrine,
La mitre blonde et le bâton vermeil,
Marche devant, le front dans le soleil ;
Frère Richard le suit de près, tout rose,
Joyeux, la bouche en un sourire éclose
Comme pivoine au retour de l’avril.
Elles Troyens que le moine subtil
A pris ainsi qu’alouette éperdue
Au filet d’or de la phrase tendue,
Joignant les mains, trop longtemps éprouvés
Ont dit au Roi :
— Sire, vous nous avez !
VII Où Jehanne délivre les bons prisonniers françois
Ceux d’Angleterre, ayant franchi les portes,
Vont par la plaine en farouches cohortes,
Traînant, hélas ! comme des forcenés,
Leurs prisonniers deux par deux enchaînés.
Jehanne accourt, la dextre sur l’épée :
— Halte, soudards ! fait-elle. On m’a trompée !
Sommes-nous donc des tigres en forêt ?
Quand on signait que l’ost anglais pourrait
Quitter la ville et partir en silence,
Avec ses biens conquis par violence
Sur un pays à bon droit mécontent,
Qui donc aurait pensé, fût-ce un instant,
Que vous alliez garder vos captifs, comme
S’ils vous étaient pauvres bêles de somme ?
Par Sire Dieu, vous ne passerez point,
Tant que j’aurai ce bout de fer au poing !
Ce que je veux, c’est pleine délivrance :
Adonc rendez d’abord à douce France
Ces prisonniers qui ne sont pas vos biens,
Étant féaux soudards et bons chrétiens ;
Et puis partez, si Satan vous appelle !
Le Roi survient et dit :
— Jehanne belle,
Ce m’est, vraiment, aiguillon dans le cœur
Que le vaincu se comporte en vainqueur
Et mène ainsi loin des murs où nous sommes
Tous ces François, manants ou gentilshommes
Qui guerroyaient pour nous à tout venant ;
Mais par quel biais les avoir, maintenant
Que nous avons signé la paix durable ?
— La paix, messire, est parchemin du diable :
On le déchire, en Roi mal résigné,
Quand on constate, après l’avoir signé,
Qu’il laisse aux chefs leurs innocentes proies.
À quoi sert-il qu’on ait reconquis Troyes,
Que le trompille ait sonné dans la tour
Comme à Chinon pour vos gales de cour
Et qu’on ait fait dans la cité soumise
Tant belle entrée avec les gens d’église,
Si les Anglais, sauvant gloire et drapeau,
Mènent chez eux les meilleurs du troupeau ?
Quand je n’étais qu’une enfant solitaire,
J’aurais occis tous les loups de la terre
Plutôt que de leur laisser un mouton.
Or je n’avais, messire, qu’un bâton,
Et vous avez, vous que l’ost accompagne,
Le glaive nu de Charles dit le Magne.
Hardi ! debout ! Si ces damnés Anglais
Ne rendent pas les captifs, prenons-les.
Je le maintiens, la paix, tant mal réglée,
Est chose morte et parole envolée,
Encore plus vaine que feuille au vent.
— Je l’ai signée au nom du Dieu vivant,
Et ce nom-là vaut qu’un prince le pèse.
— Alors payez rançon, ne vous déplaise.
— Rançon ? L’argent, tant épargné soit-il,
Nous fond aux doigts comme neige ou grésil ;
L’or se tarit, n’étant pas flot de Loire ;
Alas ! au prix où Dieu nous vend la gloire,
Les vainqueurs sont les égaux des vaincus.
— Vous avez bien quelques pauvres écus ?
Le Dauphin songe et se dit :
— Douce France,
Les courtisans ne me font révérence,
Discours fleuris, pompeusement oiseux,
Que pour tirer ton manteau devers eux !
Mieux vaut pourtant à cette heure l’étendre
Sur ces François qui m’ont gardé cœur tendre,
Sans me chanter inutile chanson.
Le Roi de France a payé la rançon ;
Les prisonniers ont vu tomber leurs chaînes.
Lors, s’ébattant comme oiseaux dans les chênes
Tous font escorte, au bruit des fers levés,
À celle qui les a deux fois sauvés.
VIII Comment Jehanne rencontre à Châlons des gens de Domrémy
Dès que le jour au bas du ciel rougeoie,
Le Roi de France a fait venir Montjoie,
Lequel est son très fidèle héraut :
— Va dire à ceux de Châlons qu’il nous faut
Clés de la ville et promptes repentances ;
Sans quoi, je leur cueille pour les potences
Cordé jolie emmi les chanvres blonds.
Montjoie arrive aux portes de Châlons :
— Nobles, soudards, clercs et gens de roture,
Soumettez-vous sur l’heure, sans murmure,
Et baillez-nous les clés de la cité ;
Sinon mon Sire, aisément irrité,
Demandera pour vous corde jolie
Aux chanvres blonds que le vent léger plie.
Ceux de Châlons ont alors répondu :
— Octroyez-nous, comme ce nous est dû,
Bon réconfort, joie et miséricorde.
Point n’est besoin de tisser chanvre en corde ;
Car les gibets où blanchiraient nos os
Font peur aux gens tout ainsi qu’aux oiseaux.
De plus, très las et demandant asile,
Sont arrivés en notre pauvre ville
Force pacauts qui virent autrefois
Votre Jehanne errer dans les grands bois,
Au temps où Dieu fleurissait sa houlette ;
Tous l’ont connue enfançonne ou fillette ;
Tous l’ont des yeux suivie en Orléans ;
Et pas un d’eux qui ne voulût céans
La saluer d’une manière accorte.
Adonc venez, entrez à pleine porte :
Voici les clés sur le plateau doré.
Or, quand le Roi dans la ville est entré,
Jehanne Darc, tout devers lui penchée,
A fait gaillarde et belle chevauchée.
— Par saint Michel ! mais c’est tout Domrémy !
Et, se mêlant aux bonnes gens, emmi
Les bras levés à l’entour de ses hanches,
Leste et volant comme une oiselle aux branches,
La belle nomme un chacun par son nom.
— Jehan Morel ici ?
— Da ! pourquoi non ?
Au joli bruit des cloches dans la nue,
Ne suis-je plus celui qui t’a tenue
Devant l’autel, sur les fonts baptismaux ?
— J’ai dû quitter le chêne aux verts rameaux
Pour m’en aller besogner dans la guerre ;
Mais Jehanne est ce qu’elle était naguère,
Et je n’ai point, priant ou chevauchant,
Oublié ceux du village ou du champ,
Celui surtout qui, pour m’offrir aux anges,
Me souleva dans la blancheur des langes,
La cloche ayant chanté dans le ciel bleu.
— Qui m’aurait dit alors, fille de Dieu,
Qu’un jour ton bras sauverait douce France ?
— C’est Dieu tout seul qui nous vaut délivrance :
Si saint Michel, nous refusant secours,
N’eût point fauché les remparts et les tours,
Qu’aurait donc fait la tant pauvre Jehanne ?
Puis, se tournant vers un qui se pavane
Comme seigneur escorté d’un pennon :
— Quoi ! vous aussi, compère bourguignon ?
Vous me fêtant, tel qu’en ma belle enfance ?
Ah ! Gérardin, gardez-vous souvenance
De mon propos quasiment imprudent,
Lorsque je vous contais, baguenaudant
Comme une abeille à l’entour d’une rose,
Que je pourrais vous dire quelque chose ?
— Moi, perdre ainsi souvenance, nenni !
J’entrais chez nous, mon dur labeur fini :
Tu me parlas, ayant malin sourire.
J’ai su depuis ce que tu voulais dire ;
Car ta bannière a flotté pour le Roi.
Et cependant, si j’accours devers toi,
Ce ne n’est point, da ! que je fasse besogne
Contre les miens qui sont gens de Bourgogne.
Bardés de fer, de vaillance et d’honneur,
Vous défendez votre gentil seigneur ;
Nous défendons loyalement le nôtre,
Vu qu’il faudrait, pour servir l’un et l’autre,
Que nous eussions glaive à triple tranchant.
— Ah ! Bourguignon, que vous êtes méchant !
— Le sont bien plus ceux qui veulent t’occire.
Reviens-nous donc et laisse là ton Sire.
Plus de bouquets ! l’autel est quasi nu ;
Et toutefois autour du Bois-Chenu
Les grands lys blancs tremblent comme des larmes.
Ne crains-tu pas de tomber sous les armes,
Sans plus revoir ta mère et ta maison ?
— Je ne redoute, alas ! que trahison.
Jehanne, avant de remonter en selle,
Baille au parrain, en souvenance d’elle,
Fort belle huque et filial baiser.
La huque est rouge, elle a senti peser
Les doigts crispés au pommeau de la lame ;
Et c’est comme un joli lambeau de flamme
Que saint Michel aurait en se penchant
Coupé là-haut, dans le soleil couchant.
IX Où Jehanne fait sacrer messire le Dauphin
Jehanne Darc dit au Dauphin :
— Messire,
C’est le moment de triompher sans ire,
Comme le doit un prince aimé de Dieu.
Considérez qu’à tout heure, en tout lieu,
Vos soudards ont bien cogné de l’épée.
Si quelque ville est encore occupée,
Nous la prendrons quand le voudront mes Voix.
Les bois feuillus auront vu cette fois
Le loup s’enfuir devant la blanche agnelle ;
Mon bel archange abrite de son aile
Vos pauvres Lys qu’on voulait dédorer,
Et je n’ai plus qu’à vous mener sacrer.
Le Dauphin, prompt comme un trait d’arbalète, ;
Tout reluisant des talons à la tête,
En pourpoint court et serré sur les reins,
A chevauché vers la ville de Reims ;
Car la cité rebelle s’est soumise.
Prélat de guerre étant soudard d’église,
Le Chancelier, l’archevêque Regnault,
Vient au-devant de Charles, le front haut,
La crosse droite et casqué de la mitre :
— Sire, je vous amène le chapitre,
Les bons bourgeois et les corps de métiers.
Dieu vous a fait marcher en des sentiers
Où belles Heurs poussent moins que broussailles ;
Mais nous avons reconquis les murailles
Et triomphé de l’abîme effrayant,
L’étendard blanc de la pastoure ayant
Volé vers nous et guidé notre marche :
Telle autrefois la colombe de l’arche.
Or maintenant, ainsi qu’il est prescrit,
Je vais, au nom de Sire Jésus-Christ,
Devant l’autel étoilé d’espérance,
Vous sacrer haut et gentil Roi de France.
Adonc venez en toute sûreté.
On est entré dans la noble cité.
Les artisans, groupés en confréries,
Portent emmi les bannières fleuries
Leurs saints patrons nimbés d’aube et de ciel.
La foule accourt, clamant : Noël ! Noël !
Dans les clochers l’airain bourdonne et vole.
Le Dauphin, rose et joyeux, caracole,
Cependant que, modeste et priant Dieu,
Jehanne a l’air de se cacher un peu,
Pâle, les yeux baignés de douces larmes,
Toute fluette entre les hommes d’armes,
Sans se tourner vers les bras qu’on lui tend ;
Et c’est quasi violette abritant
Son humble front d’une forêt de piques.
Le lendemain, quand sur les saints portiques
L’aube en naissant darde ses premiers rais,
L’amiral de Culant, Gilles de Rais,
Les seigneurs de Boussac et de Graville
Vont galopant au travers de la ville,
Bannière au poing et le sourcil hautain.
Tous les quatre ont blanc pourpoint de satin,
Manteau noir et belle écharpe frangée.
Ce que voyant, la foule s’est rangée,
Non sans avoir fait grands signes de croix ;
Car, s’ils ont le blanc pourpoint aux plis droits,
Le noir manteau, l’écharpe aux franges belles,
C’est qu’ils s’en vont, en chevaliers fidèles,
Quérir la Sainte-Ampoule au prieuré.
Or, les voici dans le matin doré,
Faisant requête au prieur qui s’avance :
— Notre Dauphin, le proche Roi de France,
Ayant mandé ses compagnons ici,
Attend du ciel et de votre merci
Le vase auguste où dort l’huile sacrée.
Pour que tantôt vous fassiez noble entrée
Sous les glands lourds du dais étincelant,
Nous vous offrons ce destrier tout blanc ;
De plus, toujours selon les vieux usages,
Nous nous offrons nous-mêmes en otages,
Ayant ployé la tête et les genoux.
Maintenant, bon prieur, apportez-nous
L’huile épandue en le fin reliquaire ;
Et que Jésus nous guide et nous éclaire ;
Car il nous faut vigilance et vertu.
Le prieur a lentement revêtu
La lourde chape où l’or luit et ruisselle
Comme baiser du soleil sur une aile.
Puis, grave, ayant la Sainte-Ampoule au cou
Dans un sachet œuvré comme un bijou,
Il est parti sur sa blanche monture.
Les chevaliers, faisant belle figure,
Chacun ayant son fidèle écuyer,
Tout ainsi que s’ils allaient guerroyer,
Chevauchent, comme en joyeuse cadence,
Aux quatre coins du dais qui flotte et danse.
Sitôt qu’ils sont arrivés, dans le bruit
Du peuple qui les acclame et les suit,
Les chevaliers, fiers de la bienvenue,
Ont fait salut avec la lame nue,
L’œil attendri sous le casque baissé.
Et l’archevêque alors, s’étant dressé
Sur le parvis, devant la cathédrale,
Mitré, chapé, sévère, quasi pâle,
A reçu la relique en s’inclinant ;
Après quoi, vers l’autel tout rayonnant
Il l’a portée en grand honneur et gloire,
Comme s’il eût porté le saint-ciboire.
Et deux par deux, les quatre chevaliers,
Ayant franchi le seuil et les piliers,
L’ont escorté de très noble manière,
Les reins cambrés, le poing dans la crinière
Des destriers majestueux et beaux
Dont on entend résonneries sabots.
Le Roi se tait comme un juge qui siège.
Autour de lui ses vêtements de neige,
Entr’ouverts du côté de l’onction,
Flottent ainsi qu’une aile d’alcyon.
Tout près de lui, sans humilité fausse,
Jehanne tient sa bannière et l’exhausse
Comme une épée au-dessus des fronts nus,
Les jours qu’elle a rêvés étant venus ;
Et l’on croit voir ses anges lui sourire.
L’archevêque a dit au Dauphin :
— Messire,
Jurez d’abord que vous respecterez
L’Église ayant privilèges sacrés,
Que vous serez avec les peuples contre
L’exaction, si peu qu’elle se montre,
Et que toujours, à toute heure, en tout lieu,
Vous régnerez selon l’esprit de Dieu,
Dans la justice et la miséricorde ;
Car, en merci des biens qu’il nous accorde,
Le Seigneur veut qu’on soit juste et clément.
Le Roi se lève, il a prêté serment,
La voix tremblante et la main déjà lasse.
Charles d’Albret tient l’épée, à la place
De Richemont qu’on n’a point appelé,
Son sang illustre ayant en vain coulé.
Le très féal duc d’Alençon s’approche
Du Roi, comme il sied aux gens sans reproche
Que rien n’a fait tant seulement plier ;
Et, l’accolant, il le fait chevalier.
Tout aussitôt, sur un signe s’avance
Sire Berry, le roi d’armes de France,
Lequel appelle, ayant levé le front,
Les douze pairs du trône qui devront
Prêter office au roi Charles, leur maître.
Plus d’un étant sujet rebelle ou traître,
Les douze pairs n’ont pas tous répondu.
D’Alençon dit :
— Sire, j’ai défendu
Votre bon droit et celui du Royaume ;
Laval, Maillé, La Trémouille, Vendôme,
Guillaume de Champeaux, prélat et duc,
Le très pieux Jehan de Sarrebruck,
D’autres encor, gens d’armes ou d’église,
Vous ont aidé bellement, sans traîtrise,
À redorer vos antiques fleurons.
Adonc, étant ici, nous vous serons
Féaux servants, à défaut des rebelles.
La trahison hante leurs citadelles,
Faux nids d’aiglons d’où l’honneur s’envola.
Or le duc de Bourgogne est de ceux-là,
Sans que la honte ait empourpré sa face ;
Mon sang bouillonne, il veut que je remplace
Le vil félon dans sa faute endurci ;
Et c’est pourquoi, Messire, me voici
Debout, armé, prêt à la tâche grande.
Le duc a dit, on fait ce qu’il demande ;
Mais l’archevêque, ayant baisé l’autel :
— Sire Berry, recommencez l’appel !
Le chevalier, la dextre sur sa lance,
Jette ce nom qu’accueille un grand silence :
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
Et toi pourtant, Jehanne, tu rêvais !
Berry poursuit et, pendant qu’on l’écoute,
Le prélat verse, en tremblant, une goutte
De l’huile sainte en la patenne d’or :
Tel un avare adorant son trésor.
Puis, chantonnant d’une voix lente et douce,
Une lueur de perle autour du pouce,
Il oint le front où naît la volonté,
Au nom de la céleste Trinité.
Comme si Dieu lui parlait dans les nues,
Il oint aussi les deux épaules nues,
Afin que pourpre éclatante et velours
Ne leur soient pas manteaux gênants et lourds,
La race étant penchante et défleurie ;
Il oint encore, en un geste qui prie,
Au chant de l’orgue épandant son sanglot,
La poitrine où la fleur de vie éclot
Et les deux bras entre chaque jointure,
Afin qu’ils aient fermeté sous l’armure,
Quand les pennons voleront dans le vent.
Un haut prélat, se muant en servant,
A refermé la blanche camisole
Avec un fin lacet qui tremble et vole
Comme un fil de la Vierge entre ses doigts.
Les douze pairs, se dressant à la fois,
Dominent tout de leur fière stature ;
Et, soulevant la couronne, à mesure
Qu’elle descend devers le front royal,
Chacun a fait serment d’homme féal.
— Noël ! Noël ! clame encore la foule.
Et tandis que ce flot humain s’écoule
Vers la cité, dans le soleil riant.
Le Roi surgit à son tour, appuyant
Sa frêle dextre au lourd pommeau du glaive,
Le diadème au front, comme en un rêve
Où flotteraient des chants lointains et doux.
Jehanne alors, tombant à ses genoux
Qu’elle a frôlés des lèvres et du geste :
— Ores est fait plaisir du Roi céleste,
Puisqu’il voulait Orléans délivré
Et que dans Reims le Dauphin fût sacré.
X Comment Jehanne revoit son père et son oncle
Le père Darc, ayant ouï nouvelle
Du Roi de France et de sa fille belle,
Était parti, longeant plaines et bois,
Avec son vieux bâton d’érable aux doigts.
Durand-Laxart, du seuil de sa demeure :
— Où t’en vas-tu, Jacques, de tant bonne heure ?
— Je vais à Reims où notre sainte enfant
Fera sacrer le Dauphin triomphant.
— Je t’y suivrai, sur ma parole franche.
Lors, ayant mis sa biaude du dimanche,
Le cœur battant et le gousset nanti,
Le tant brave oncle était aussi parti ;
Et voici que, perdus dans l’assemblée,
Ils ont pu voir sous la bannière ailée
Leur Jehannette à côté du Dauphin.
Seuls maintenant, ils reposent enfin
Sur un lit dur, dans une pauvre auberge,
Non. sans avoir fait prière à la Vierge
De bien veiller sur l’enfant au grand cœur.
Pierre et Jehan accourent, l’air vainqueur,
Comme au festin accourt joyeux convive :
— Jehanne est là, père, la sœur arrive !
Elle entre ainsi qu’un grand papillon blanc ;
Et sanglotant, se lamentant, roulant
Ses bras au cou des bons Êtres qu’elle aime :
— Père, j’attends votre pardon suprême !
Messire Dieu fait ce qu’il veut de nous.
Quand je quittai notre foyer si doux,
Nos agnelets et ma blanche houlette,
C’est que j’avais peine lourde et secrète,
L’ange envolé dans les hêtres feuillus
Voulant toujours, lorsque je n’osais plus.
Et je vous suis cependant fille bonne.
Le père a dit :
— Enfant, je te pardonne !
Et, la prenant sur ses genoux, les yeux
Dans ses yeux doux comme une étoile aux cieux,
Tout souriant, l’air d’un heureux bonhomme,
La caressant, la berçant quasi, comme
Quand elle était une enfançonne encor,
Jouant avec la huque aux franges d’or,
Tout à l’entour de la hanche qui plie :
— Par tous les saints,‘que te voilà jolie
Sous ce capel si fol et tant charmant !
Mais tu n’as donc effroi de rien, vraiment ?
Car tu ne crains ni lance ni bombarde.
L’oncle répond pour elle :
— Dieu la garde.
L’aurais-je, moi, menée à Vaucouleurs,
Au mois de mai, lorsque naissent les fleurs,
Si j’avais su que les lames cruelles
La faucheraient un jour comme une d’elles ?
Le père a dit sur un ton doux et lent :
— Tu m’auras fait, quand je serai tout blanc,
Une vieillesse entre toute sacrée ;
Le nid sauvé, la France délivrée,
Cela sera comme un soleil sur nous,
Et je devrais tomber à tes genoux.
— Ne parlez point ainsi, mon tendre père !
— Songer, alas ! qu’en ‘un temps moins prospère
J’ai quelquefois été pour toi bourru !
Mais aussi bien quel pacaut durait cru ?
Ores je sens tout mon vieux cœur se fendre.
— Ne parlez point ainsi, mon père tendre !
— Da ! c’est que moi, pauvret ! je n’avais point
Vu saint Michel voler, le glaive au poing,
Ni dans les bois ouï les petits anges
Mêler leur chant à celui des mésanges.
Dieu m’a pourtant béni ; car nous allons
Revenir tous en nos calmes vallons,
Dans la bonté du ciel et de l’aurore.
— Vous, père ; moi, peut-être pas encore.
La lame veut sortir et le sang bout,
Tant qu’un damné félon reste debout.
Or, j’ai dicté lettre au duc de Bourgogne,
L’admonestant et lui faisant vergogne…
L’oncle se lève, il est tout rayonnant :
— C’est qu’elle écrit aux princes maintenant !
— Et j’ai dicté tout ce qu’il fallait dire !
J’ai dit au duc : De par Jésus, mon Sire,
Faites avec le Roi, sans nuis détours,
La sainte paix qui durera toujours,
Tant pour le bien des chefs que pour le nôtre
Et pardonnez de bon cœur l’un à l’autre,
Comme chrétiens le doivent, quand il faut.
Puis, s’il vous sied d’aller, le glaive haut,
Tout revêtus de l’éclatante armure,
Quérir bataille et bruyante aventure,
En beaux soudards qui sont féaux voisins,
Tirez le fer contrôles Sarrasins !
Quand les François s’égorgent le sang crie.
Je vous requiers, vous supplie et vous prie,
Tant humblement que je puis vous prier :
Ne faites plus besogne de guerrier
Chez nous, dans le saint Royaume de France.
Son gentil Roi, qui mérite fiance,
Est prêt à vous bailler baiser de paix.
Que si demain, hors des fourrés épais,
Vous vous jetez sur nous, dans un bruit d’armes,
Ce vous sera flot de sang et de larmes.
Je vous supplie encor,joignant les mains,
De repartir par les anciens chemins
Comme oiselets fuyant à tire-d’aile ;
Car batailler contre la France belle,
C’est guerroyer, sans profit pour l’honneur,
Contre Jésus, mon droiturier seigneur,
Lequel défend les monts et la vallée.
Le père alors, la prunelle étoilée,
Comme s’il fût au seuil du paradis :
— Mais où vas-tu chercher ce que tu dis ?
— Les angelets parlent : je les écoute.
Ils nous gardaient, ils ont frayé la route ;
Mais la nuit tombe, alas ! et rien n’est sûr,
Tant que Paris n’a point livré son mur.
Si Dieu le veut, il faudra que j’y coure,
Dût l’agnelet ne plus voir sa pastoure.
— Quoi ! tant aimer la guerre ?
— Je la hais !
Da ! je souhaite, emmi mes francs souhaits,
Qu’un chacun s’en revienne sous le chaume,
Ayant ôté la cuirasse et le heaume ;
Car il ne plaît point à Messire Dieu
Que nous fassions sous son joli ciel bleu
De la fumée avec les couleuvrines.
Et toutefois il barde nos poitrines
D’un triple airain qui chante sous les coups.
Si nous luttons, ayant le droit pour nous.
Quand tout là-bas, en un matin de fête,
Vous me rendrez ma chère quenouillette,
Mes bœufs blanchets qui me reconnaîtront
Et le vieux hêtre où l’on dansait en rond,
C’est que l’Anglais, prélat ou capitaine,
Ne pourra plus nous dérober la laine.
Chacun chez soi, la poule sur ses œufs !
Les étions-nous allés quérir chez eux,
Tout au travers de la mer océane,
Ceux qui saignaient l’agnelet de Jehanne ?
Pour les chasser de la terre et des eaux,
J’ai pris un bout de branche où les oiseaux
Se becquetaient dans l’aube, en grande joie ;
Puis, je l’ai fait orner d’un bout de soie.
Par les cités, au ras des bois feuillus,
Cela n’a fait qu’un étendard de plus,
Dans une main tant petite et si frêle !
liais c’était Dieu qui lui prêtait une aile,
Et j’ai battu Talbot, rien qu’enlevant
Ce pauvre bout d’étoffe dans le vent.
J’étais pourtant, je suis encore ceinte
De ton épée, ô Catherine sainte !
Sans que mon bras cessât d’être innocent,
J’aurais pu la tremper d’un affreux sang ;
liais la pitié me sanglotait dans l’âme.
Je n’étais plus qu’une dolente femme,
Je pleurais tous ces fiers épis fauchés,
Quand je voyais les morts pâles, couchés
Dans la lueur qui tombait de la nue.
Pourquoi, d’ailleurs, tirer la lame nue
Comme un cruel et stupide soudard,
S’il me suffit de hausser l’étendard
Pour que le loup regagne son repaire ?
Et, se penchant à l’oreille du père
Comme un bel ange emmi les clairs sommets :
— Père, je n’ai jamais tué, jamais !
L’heure a coulé, chantonnante et rieuse
Comme une source au pied vert de l’yeuse ;
Chaque matin, dans la gloire du ciel,
La gente vierge au tant joli capel
Est retournée à l’humble hôtellerie
Vivre son rêve et causer comme on prie.
Et puis, il a fallu se dire adieu ;
Car les bonheurs, hélas ! durent si peu
Qu’un papillon les prendrait pour des roses.
Adonc le Roi, sans s’attarder aux gloses,
A libéré d’impôts, en bon ami,
Les gens de Greux et ceux de Domrémy :
C’est Jacques Darc, père de la Pucelle,
Qui portera la joyeuse nouvelle,
Après avoir baisé la main du Roi ;
Et l’on a mis le sceau, pour faire foi
À ceux d’épée ou de race servile.
De plus, voici que le Conseil de Ville,
Le père et l’oncle étant tous deux présents,
A payé de ses beaux deniers luisants
Dame Raulin, patronne de l’auberge.
Deux mois après, cependant que la vierge
Ramène l’ost au combat meurtrier,
La ville baille au père un destrier
Qui, tout luisant des sabots à la selle,
Bondit au loin comme une sauterelle.
— Ça ! t’en viens-tu, Jehanne ?
— Que nenni !
Je voudrais bien, sous notre toit béni.
Filer la laine à côté de ma mère ;
Je voudrais bien muer ma peine amère
En songerie au milieu des halliers
Et revoir la Fontaine-aux-groseilliers ;
Mais c’est ailleurs que Sire Dieu m’appelle,
— Et vous, les fils ?
— Nous restons avec elle ;
Car le péril n’est point encor passé.
On s’est alors tendrement embrassé :
— Revenez-nous, avant que je ne meure !
Et tandis que le père songe et pleure,
Jehanne, Pierre et Jehan sont partis.
Ah ! que le nid est noir, sans les petits !
XI Où Jehanne est sacrée à son tour
Liserons bleus, tremblantes campanules,
Sonnez, sonnez dans les blonds crépuscules
Votre hosanna de mystère et d’amour ;
Car voici l’heure où Jehanne, à son tour,
Sera sacrée adorablement reine !
Aucun apprêt, point de manteau qui traîne
Sur les tapis, derrière ses talons,
Dans la splendeur des plis raides et longs ;
Nul chevalier, tout casqué de lumière,
N’a réclamé pour la noble guerrière.
La Sainte-Ampoule au prieur vigilant ;
Et tel que si montait un lys tremblant,
L’encens n’a point fumé devers les voûtes ;
Mais les pacauts sont venus par les routes,
Ils ont pillé les églantiers des bois,
Et tous, chantant et pleurant à la fois,
Ont fait sacrer Jehanne par les roses
Qui souriaient comme bouches décloses.
Ô piété du bon peuple innocent !
Tous ont désir de frôler en passant
Les franges d’or de l’étendard qui penche ;
Les pauvres gens lui baisent sa main blanche,
Sa blanche main tant terrible aux Anglais,
Tout comme s’ils étaient des oiselets
Et que ses doigts fussent plumes d’oiselle ;
Des mères ont déjà tendu vers elle
Les enfançons remuant leurs pieds nus.
Beaux écuyers, pastoureaux ingénus,
Pucelles, durs soudards, dolentes veuves
Lui font toucher leurs patenôtres neuves ;
Mais, souriante et les yeux indulgents :
— Touchez-les donc vous-mêmes, bonnes gens !
Sur les autels, non loin des saints qu’on prie,
On a dressé son image chérie.
Elle reçoit et rend riche cadeau,
Voire une bague où comme goutte d’eau
La perle luit d’une ombre ensoleillée,
Dans un reflet de ciel et de feuillée.
Quand Héliote, ayant choisi mari,
L’épousera devant l’autel fleuri,
Les Tourangeaux, voulant honorer celle
Qui fut compagne à la tendre Pucelle,
Lui bailleront le vin et le froment.
Quiconque souffre et saigne injustement
Tend les bras vers Jehanne et la supplie.
Elle sait à présent qu’elle est jolie ;
Mais si la vierge a riche mantelet,
C’est seulement parce qu’elle se plaît
À le voir luire et flotter sur ses hanches
Ainsi que rais du couchant dans les branches.
Les chevaliers, imitateurs galants,
Ont arboré de beaux étendards blancs
Où Sire Dieu savoure les louanges,
Tout entouré de ses plus gentils anges,
Et c’est quasi, sous les changeants soleils,
Un vol de grands papillons tout pareils.
Celle qui fut tant pauvrette naguère
A maintenant quinze chevaux de guerre,
Tout harnachés comme coursiers du Roi,
Et vingt archers suivent son palefroi.
Déjà son nom, fertile en saints délires,
Chante et voltige aux cordes d’or des lyres ;
Déjà le fier et doux Alain Chartier
Clame sa gloire à l’univers entier,
Comme le doit poète à qui princesses
Font, quand il dort, innocentes caresses.
Christine de Pisan, le geste beau,
Debout au seuil du cloître et du tombeau,
Lève les mains dans l’ombre et la salue :
Tel Siméon devant la Mère élue,
Quand il parla comme prêtre et devin.
Bientôt François Villon, le gueux divin,
Étoilera la ballade sereine
Du souvenir de la bonne Lorraine.
Plus vite encore et choisissant les mots
Ainsi qu’un fruit doré dans les rameaux,
Le peuple a dit légendes mirifiques :
Les chevaliers du ciel armés de piques,
Caracolant sur des chevaux ailés ;
Papillons blancs pêle-mêle envolés
Autour de la bannière émerveillée ;
Et plus d’un conte en la longue veillée,
Parce qu’il croit le savoir ou le sait,
Qu’à l’heure sainte où la vierge naissait,
Deux angelets sonnèrent la campane.
Mais, dans le temps qu’on sacre ainsi Jehanne,
Le bûcher pousse emmi les verts taillis ;
Et ce sont fleurs aux calices jolis,
Feuillages roux découpés en dentelles,
Chênes heureux du tremblement des ailes,
Saules penchés au bord fuyant des eaux
Dans la chanson du vent et des oiseaux.
Ici finit la première chanson de Jehanne Darc.