C. Hugues  : La Chanson de Jeanne d’Arc (1900-1906)

Le sanglot de Jeanne (1906)

Le sanglot de
Jehanne
Du sacre au bûcher

par

Clovis Hugues

(1906)

Éditions Ars&litteræ © 2023

Je suis un dévot de Jeanne d’Arc.

Gambetta.

C’est une brave et bonne fille de France qui est du sang des héros de Valmy et eût avec eux chanté la Marseillaise sous les plis du drapeau tricolore.

A. Thalamas.

Préface

Ceci n’est pas plus une œuvre de parti qu’il n’a l’ambition d’être une épopée.

Ainsi que j’essayai de l’exposer au début de la Chanson de Jehanne Darc, ce nouveau poème ne sera, tout comme le premier, qu’une série de chapitres coloriés à la manière des vitraux, sans autre effet de lumière que celui de la vérité historique, à peine tamisée dans un peu de songe et de rêverie. Les gestes de l’héroïne s’y succéderont dans leur ordre naturel, pas plus agrandis que diminués, n’ayant besoin ni des mensonges dorés de l’art ni des draperies de l’affabulation pour dégager de l’émotion, de la vie et de la beauté. Je l’aurais, en effet, mal vue en bergère de Florian, alternant avec Némorin dans l’églogue, ou en amazone de fabliau guerrier, s’énamourant de Dubois ou du beau duc d’Alençon, même si elle eût gardé le fleurissement adorable de l’innocence sur les lèvres et dans le cœur. Je l’ai évoquée de mon mieux, traduisant son verbe avec le plus de fidélité possible, utilisant la méthode scientifique de Cuvier pour le reconstruire dans son inté­gralité là où il n’est représenté que par quelques lambeaux phraséologiques, respectueux de son originalité native au point de l’enchâsser comme une pierre précieuse, sans lui avoir fait subir aucun superflu polissage, quand il a l’exacte métrique du vers et que ce vers est d’elle, en son français naïf, nettement visible derrière les vieilles syllabes latines.

Ce n’est point à dire que j’aie voulu composer un poème purement archaïque. Non, l’archaïsme n’y est qu’à fleur de texte, papillonnant sur la trame légère du récit, y faisant, du bout des ailes, tout juste un peu de lumière ou d’ombre,selon qu’elles sont baignées d’un peu de clarté ou d’un peu de ténèbres. C’est peut-être la couleur du moyen âge ; ce n’en est ni l’incrustation ni le relief. À faire autrement, si j’en avais eu la méthodique patience, j’aurais risqué d’impatienter la généralité des lecteurs, moins intéressés que troublés par les confrontations du présent avec le passé, quand elles sont exclusivement du domaine de la langue et de la syntaxe. Je me suis efforcé d’éviter cette disgrâce en sacrifiant à l’immédiate clarté du mot le périlleux apparat d’une recherche qui, pour être le résultat d’un louable et savant effort, n’en aurait pas moins semblé superficielle. J’ai même poussé le souci de l’aération dans le récit jusqu’à le dépouiller çà et là de sa vétusté, ce qui nécessitait peut-être un rajeunissement pour la courante facilité de la lecture. C’est ainsi que j’écrivais : les Anglais, quand je venais à peine d’écrire : les François. C’est également ainsi qu’après avoir écrit les Darc, j’écrivais : d’Alençon et d’Aulon, là où j’aurais dû écrire : Dalençon et Daulon, la particule nobiliaire se confondant avec le nom, privée de l’apostrophe devant la première lettre, quand cette lettre est une voyelle. C’est ainsi enfin que je faisais de Jehanne un nom en trois syllabes, contrairement à la vieille prononciation française qui lui en attribuait deux, comme il appert de la célèbre ballade de Villon :

Et Jehanne, la bonne Lorraine

Qu’Anglois brûlèrent à Rouen.

Dans une certaine mesure, l’œil entend et l’oreille voit. Cela ressemble à un paradoxe et n’en est pas un. Aussi bien l’œil et l’oreille modernes, tout au moins en France, auraient-ils difficilement consenti à entendre et à lire en deux syllabes le nom de Jehanne ainsi orthographié.

Ces menues explications acceptées, on se tromperait étrangement, si l’on mesurait les prétentions du poète à la longueur de son œuvre. J’ai beaucoup écrit, parce que Jeanne a beaucoup chevauché. Quand nous partîmes ensemble de Domrémy, je pensais l’accompagner seulement jusqu’à Reims, pour le sacre du roi. Encore m’étais-je promis de brûler les étapes, vite arraché au religieux mystère des voix, ne m’attardant qu’un tantinet à Vaucouleurs, dans la petite chapelle souterraine où flottait une lumière de rêve, prestement reparti derrière la grande épée toute neuve, à travers les bois, dans le son argentin des cloches lointaines, aujourd’hui à Chinon, devant le Dauphin, sous le flamboiement des quarante torches dressées dans la salle, demain à Orléans, devant les Anglais, sous la grêle des javelots dans la bataille. Mais le mystère des voix était si doux, les carillons chantaient si gentiment, la guerre avait tant de ressemblance avec une aventure imaginée par des anges et réalisée par une fée que les étapes se multipliaient en s’allongeant et s’allongeaient en se multipliant, même quand je m’appliquais à les fleurir des plus fugaces diminutifs du dictionnaire. Nous vivions une histoire plus belle que la légende, ainsi que l’a si justement écrit Michelet. Comment m’y serais-je pris pour ne pas la vivre jusqu’au bout, jour par jour et heure par heure ? Après l’idylle des champs, l’épopée des camps, plus emperlée de rosée que de sang, toute parfumée aussi de foi, de poésie et de bonté. La bannière était trop jolie pour que l’essaim des rimes ne se fît pas une fête d’y suspendre longtemps son bourdonnement harmonieux. Le roi sacré, Jeanne allait, allait toujours, presque seule maintenant, comme abandonnée du ciel et de la terre, l’âme meurtrie et toute sanglotante. Était-ce alors que j’aurais pu la quitter ?

De là ces deux poèmes : la Chanson de Jehanne Darc et le Sanglot de Jehanne. Dans le premier la Mission triomphale, pareille à une traînée de rayons sur des lis ; dans le second la Passion, toute la Passion rédemptrice, avec son bûcher où Jeanne Darc devient Jeanne pour la patrie, de même que sur son gibet Jésus devient le Christ pour l’humanité.

Il y aurait eu là une peu banale occasion d’emboucher le noble alexandrin classique. Sous le tremblement du soleil dans les vitraux, j’ai mieux aimé jouer du décamètre, espèce de harpe à dix cordes que nous léguèrent les trouvères ancestraux. C’est la petite sœur de la vaste lyre homérique ; mais entre ses dix cordes bien tendues, immortellement vibrantes aux souffles de la plaine et des sommets, la vieille âme de la France ne s’est jamais endormie que d’un demi-sommeil, et elle exprime clairement encore, selon le lucide génie de la race, tout ce qu’on veut lui faire exprimer, mariant la mélancolique tendresse de l’élégie à la populaire naïveté de la complainte, pas plus gênée du bruyant ruissellement des orages que du rapide et léger pincement des pizzicati. Aussi bien trouverez-vous dans ce livre, comme dans celui qui le précède, un peu de tout cela, fondu dans le récit, point fait exprès, simple et naïf quand l’action est simple et naïve, adapté au caractère du paysage, de l’événement et du personnage, sans aucune de ces transpositions qui raffinent l’art au détriment du rêve et de la réalité. J’ajoute que je n’ai point sans quelque malice emprunté ainsi à Voltaire la métrique même du vers de la Pucelle. Il vénérait Jeanne, puisqu’il a écrit qu’elle aurait eu des autels, dans les temps héroïques où les hommes en élevaient à leurs libérateurs. Ce ne fut pas pour le plaisir de la diminuer qu’il composa son poème badin ; ce fut parce que le type de cette vierge chrétienne, tel que l’avait créé la légende mystique, servait à souhait sa diabolique verve et lui glissait pour ainsi dire aux doigts, dans sa lutte contre l’Église, la flèche barbelée d’esprit et d’ironie. Là fût son excuse, tout au moins pour les fanatiques de l’irréligion, quelquefois aussi passionnément injustes que les autres. J’ai, en tout cas, la conviction absolue qu’il ne se serait point abandonné à un badinage aussi déplacé, ou qu’il l’aurait exercé au préjudice d’une héroïne moins pure, s’il était né après la Révolution, quand elle venait de faire la Patrie comme Jeanne avait fait le Pays, et surtout s’il avait vécu de nos jours, aux heures de féconde analyse, où les travaux de Michelet, de Quicherat, de Wallon, de Joseph Fabre et de Siméon Luce restituaient sa véritable physionomie à la Libératrice.

Quant à une arrière-pensée politique, ce n’est point ici, encore une fois, qu’on devra la chercher. J’ai voué à Jeanne un culte trop élevé pour réduire sa mission, sa gloire et son martyre aux misérables proportions d’un engin de guerre.

Son supplice fut moins un crime de l’Église qu’un crime d’Église. Elle n’en est guère plus responsable, dans son ensemble, que la Révolution française ne le fut des massacres de Septembre ou des noyades de Nantes. L’Université y fut solidaire de son iniquité partielle, même avec ceux de ses éléments qui n’appartenaient point au clergé, déconcertée devant le soudain battement d’ailes des victoires, pesant et soupesant le prodige des batailles gagnées par une humble fille des champs, ne se l’expliquant ni célestement, ni humainement, pas plus par le secours de Dieu que par la volonté de sa créature, l’attribuant à l’unique intervention des démons, s’ingéniant à établir leur identité, découvrant qu’ils s’appellent Satan, Bélial et Béhémoth, accolant leurs noms à celui de Jeanne traînée par elle à la barre du tribunal ecclésiastique, exagérant l’aveuglement et la haine au point de reprocher sa tiédeur à l’évêque Cauchon lui-même, étayant le bûcher sur un monceau de turpitudes théologiques et de lâchetés juridiques, sans plus se soucier de la justice et de la vérité que de son premier agenouillement aux pieds de l’étranger. Il y avait un parti anglais dans toutes les castes sociales de la nation, dans le peuple et dans la bourgeoisie comme dans la noblesse, dans l’Église comme dans l’Université. Ce fut ce parti qui commit le crime. Et il faut bien reconnaître, hélas ! que s’il se produisit dans ce parti, du côté de l’Église, quelques hautaines résistances, quelques fières insurrections de la conscience, moins intimidée par la menace que fortifiée par le constant souci du droit et de l’humanité, pas une ne s’y produisit du côté de l’Université.

Ce ne serait vraiment pas la peine d’avoir fouillé tous les documents où revit la Libératrice et de l’avoir pendant des années escortée pas à pas, jusque dans le maquis de la procédure où la rime, alourdie du poids des textes, voletait comme un pauvre oiseau blessé, si j’hésitais aujourd’hui à proclamer ces incontestables vérités, sous le prétexte que la vérité n’est pas toujours bonne à dire. On y risque parfois, la pendaison, ainsi que Jeanne le rappelait volontiers elle-même ; mais j’ose encore espérer qu’on ne me pendra qu’en effigie.

La foule a plusieurs façons de juger Jeanne. D’abord elle la trouve chimérique, hors de toute mesure, tellement disproportionnée qu’on peut la soupçonner de n’avoir point existé. Ou bien, si elle a existé, c’est la légende seule qui l’a grandie au point de la rendre invraisemblable. Viennent ensuite les faux savants, pires que les vrais ignorants. Ceux-là vous l’expliquent en un tour de main, par l’hystérie ou quelque autre affection nerveuse. D’un autre côté, ceux qui professent le libre examen, sans s’y être préparés par un suffisant apprentissage, lui reprochent sa piété, la chicanent sur la réalité de ses voix, lui fourrent le poing dans l’auréole et lui font ainsi expier d’avance la canonisation que l’Église lui réserve.

Tout cela est parfaitement injuste. Jeanne appartient si peu à la légende qu’il n’est pas un roi de France sur lequel nous soyons mieux renseignés que sur elle. Ses deux procès, celui de la condamnation et celui de la réhabilitation, constituent des reliques nationales d’une incontestable authenticité. Il y a là tous les témoignages, tous les interrogatoires publics ou secrets ; il y a là aussi les réponses de l’accusée, toutes marquées d’une finesse et d’un bon sens qui évoquent l’inimitable simplicité du génie. Nous connaissons le nom de son père, de sa mère, de sa sœur, de ses trois frères et de ses amies d’enfance ; nous savons comment ils ont vécu. L’hystérie qu’on lui attribue si bénévolement ne résiste pas davantage à un sérieux examen. Vous imaginez-vous une maladie aboutissant à la délivrance d’un pays par une fillette de dix-sept ans ? Il est, ce me semble, beaucoup plus naturel de penser que le génie souffle où il veut, sur la cabane du paysan comme sur le palais des rois, et qu’il avait, pour cette fois, soufflé sur la cabane où la petite Jeanne filait sa quenouille. Quant à ses voix, elles constituaient la seule autorité morale qu’il lui fût permis de reconnaître. Cela est si vrai qu’elle leur obéit jusqu’à la mort, comme elle aurait obéi à sa conscience même. Il y avait en elle deux choses profondément enracinées : la haine de la guerre et la foi dans son œuvre. Ce n’était peut-être pas une raison pour exiger qu’elle fit une déclaration nettement internationaliste, dans le goût des programmes révolutionnaires de notre temps ; mais elle ne consentit jamais à tremper son épée dans le sang ; elle soignait les blessés des deux camps, et elle disait au bon peuple qui l’escortait : Je ne veux pas de mal aux Anglais ; je veux seulement qu’ils s’en aillent. Peut-être serait-il également peu logique qu’elle eût pensé comme Louise Michel en matière de religion, dans un pays et dans une époque où toutes les femmes étaient pieuses ; mais elle refusait l’obéissance à l’Église, quand la volonté du tribunal était contraire à celle de ses voix, tout comme si elle eût appris l’anticléricalisme à l’école des anges. Elle fléchit une seule fois : ce fut le jour où elle signa son abjuration.

— Puisque les gens d’Église déclarent, avait-elle dit, que mes apparitions et révélations ne sont point à soutenir et à croire, je ne les veux point soutenir ; mais du tout je m’en rapporte aux juges et à notre sainte mère l’Église.

Quelques jours après, elle reprenait possession d’elle-même. Voici quelle fut son attitude :

L’Évêque. — Ne craignez-vous point le supplice du feu ?

Jeanne. — J’aime mieux faire ma pénitence en une fois, à savoir mourir, que d’endurer plus longtemps peine en chartre.

L’Évêque. — Selon vous, votre abjuration a été une chose contre Dieu ?

Jeanne. — Oncques je ne fis chose contre Dieu ou la foi, quoi que ce soit qu’on m’ait ordonné de révoquer. Ce qui était en la cédule de l’abjuration, je ne l’entendais point.

L’Évêque. — Vous avez pourtant révoqué maintes choses.

Jeanne. — Je n’ai rien entendu révoquer qu’autant que ce ferait le plaisir de Dieu.

L’Évêque. — Voulez-vous enfin vous conformer à mes ordres ?

Jeanne. — Si c’est le vouloir de mes juges, je reprendrai l’habit de femme. Pour le reste je n’en ferai autre chose.

L’Évêque. — Eh bien, nous n’avons plus qu’à procéder comme de droit et de raison.

Ce que Jeanne Darc ne voulait pas faire et qu’elle appelait le reste, c’était sa soumission à l’Église. Ce que l’évêque Cauchon appelait procéder comme de droit et de raison, c’était le bûcher allumé. La pauvre sublime enfant venait de subir son dernier interrogatoire. Elle était inconsciemment hérétique ; mais elle l’était assez pour s’être offerte d’elle-même au supplice. Et qui sait si cela ne vaut pas qu’un poète la célèbre et qu’un révolutionnaire la salue, quand il passe à côté de sa statue caracolant dans le soleil ?

C’est ainsi que je l’ai vue et c’est ainsi que je l’ai chantée. Les temps présents ne m’accuseront peut-être pas de l’avoir mal vue ; l’avenir dira si je l’ai bien ou mal chantée. En attendant, et même si le bout de laurier ne doit jamais venir, je resterai content de mon œuvre, sinon pour ce qu’elle vaut, tout au moins pour les pures joies qu’elle m’a procurées. J’aurai fait avec Jeanne la bonne chevauchée du Rêve et de l’Action, au pays sans frontière où la foi, la prière et le sacrifice fleurissent ensemble, et je ne remonterai que mieux sur mon Pégase païen, après l’avoir un instant abreuvé aux sources chrétiennes du Jourdain.

Première geste
L’abandon

I
Où le trouvère invoque de nouveau Jehanne

Je vous avais, Jehanne, fait promesse

De vous chanter aussi dans la détresse,

Lorsque les jours mauvais seraient venus.

Or, me voici devant les glaives nus,

Dans le chant clair des trompilles de cuivre,

Les deux jarrets tendus, prêt à vous suivre

Jusqu’à l’infâme et glorieux bûcher.

Mais puisqu’il faut encore chevaucher,

Sans plus jamais revenir en arrière,

Je vous en prie, ô ma bonne guerrière,

Souriez-moi, quand j’aurai dit : partons !

Le temps n’est plus où, grâce aux blancs moutons,

L’heureuse idylle égayait l’épopée ;

Voire le temps n’est plus où votre épée

Chassait l’Anglais comme vain passereau,

Rien qu’en sortant à demi du fourreau.

Plus de remparts à jeter dans la Loire !

Votre figure à deux profils de gloire ;

Mais l’un des deux, fait de jour et de nuit,

Flotte déjà dans une ombre qui luit.

Les Voix, toujours un peu diminuées,

Iront se perdre aux contours des nuées ;

Les angelets disputeront en vain

Leur blonde écharpe aux buissons du ravin,

Et vous verrez les plumes de leurs ailes

Trembler au vent comme des asphodèles.

Nos destriers, tant vaillants et si beaux,

Ne feront plus crier sous leurs sabots

Le vacillant pont-levis des bastilles ;

Les chevaliers aux bannières gentilles

Regagneront la tour et le hallier,

Sans plus vouloir vous suivre et batailler ;

Je vous aurai tout seulet fait cortège,

Quand vous serez comme une oiselle au piège ;

Ronces des bois et cailloux des torrents

Auront blessé nos pauvres pieds errants ;

Les loups auront hurlé dans la vallée ;

Devant Paris, sous la flèche envolée,

Votre sang rose aura coulé, pareil

À menu flot emperlé de soleil.

Espoirs déçus ! promesses dérisoires !

À peine si les changeantes Victoires

Auront d’un souffle hésitant effleuré

Votre étendard à demi déchiré.

Adieu la cour et sa petite reine !

L’Anglais brutal saisira par la rêne

Votre coursier qui, les deux pieds dans l’air,

Montait aux murs comme y descend l’éclair.

Toute seulette au milieu des ténèbres,

Vous entendrez sous les voûtes funèbres

Sonner aux poings le trousseau lourd des clés.

Si, confiante en vos anges ailés,

Vous vous jetez, pour une fuite folle,

Dans le ciel vaste où le vent chante et vole,

Les angelots, pas plus que les vents sourds,

Ne vous seront tutelle et bon secours.

On vous vendra, vous l’honneur et l’exemple,

Comme on vendait, à la porte du temple,

Les ramiers blancs aux prêtres de Sion.

Vous subirez toute la Passion,

Le froid, la faim, l’outrage du prétoire,

Le mot glissé dans l’interrogatoire,

Comme un aspic dans les bouquets offerts,

Les cordes aux poignets, le froid des fers

Entrant aux os comme l’eau dans le sable,

Le sombre essai du viol misérable

Sur votre chair pure de tout péché,

Les coups de fouet, l’habit d’homme arraché,

L’étroite cage où l’effrayante chaîne

Vous étreindra sur un lit de géhenne,

Le juge vil dans le prélat méchant,

L’effleurement des matrones cherchant

La faute en vous comme un nid sous des roses,

Le pli d’angoisse aux lèvres longtemps closes,

L’injurieux écriteau sur le front,

Les flammes qui lentement ouvriront

Leurs gueules d’or sous vos pieds nus et frêles,

L’horrible foule aux attentes cruelles,

Tous les clochers sonnant le même glas,

Jusqu’à l’heure où vous ne serez plus, las !

Qu’un peu de cendre ou qu’un peu de fumée.

Et c’est pourquoi, ma Jehannette aimée,

J’ai grand besoin, tout le long du chemin,

Que votre main reste là, dans ma main.

II
Où Jehanne fait prudente admonestation à Messire le Roi

Charles, montrant docile obédience

Aux us légués par les vieux rois de France,

S’en est allé, tout aussitôt sacré,

À Saint-Marcou qui n’est qu’un prieuré,

Point ressemblant à Chinon où les belles

S’éparpillaient en folles ribambelles ;

Mais il avait aussi juste désir

De bien dîner, bien souper, bien gésir,

Tout éjoui des reins et de la panse,

Vu que le Sacre, un peu long quoi qu’on pense,

L’avait cassé de la nuque aux jarrets.

Or, une fois bien ragaillardi, frais

Autant que jà le sont roses nouvelles,

Il a guéri les gens des écrouelles,

Comme il convient à nos Sires les Rois,

Non sans leur faire, en pleurant de la voix,

Verser pour Dieu, qui met l’Anglais en fuite,

Quelque monnaie aux pauvres de sa suite.

Adonc Jehanne a dit au Roi :

— C’est bien !

Vous besognez en bon prince chrétien,

Tels que jadis ont besogné vos pères ;

Car, tant méchant que soit nid de vipères,

Plus d’un soudard, vieilli sous le harnois,

Aimerait mieux y plonger les dix doigts

Que de frôler tant seulement d’un geste

Les pauvres gens souffrant telle orde peste.

Or, vous avez beau mérite à ne point

Vous laisser choir en votre fin pourpoint,

Tout marmottant plaintive patenôtre,

Comme ferait La Trémouille ou tel autre,

Et ce nous est réconfort de vous voir

Tant noble hâte et vaillance au devoir,

Quand, plus dolents que brebis sur les claies,

Ces malheureux vous font toucher leurs plaies.

Ce vous sera plus tard compté là-haut.

Mais ce qu’il faut maintenant, ce qu’il faut

Pour conserver nos victoires dernières,

C’est repartir dans le vol des bannières,

Le glaive droit au joint dès gantelets,

Jusqu’à Paris où commande l’Anglais.

Là nous attend mirifique besogne.

Que si demain Philippe de Bourgogne

Nous apportait les clés sur un plat d’or,

Nous devrions ne pas ôter encor

Casque luisant ou casaque de guerre.

Avoir fiance en lui ne me dit guère,

Fût-ce pour vous tristesse ou déplaisir ;

Car ce madré, quand on le croit tenir,

Vous glisse aux doigts comme anguille de roche.

Bedford annonce encore à qui l’approche

Qu’il va chez nous et sans plus de façon

Faire sacrer son méchant enfançon.

Tout ce qu’il peut chanter, crier ou dire

N’empêche point que vous ayez, Messire,

Reçu le sacre ainsi qu’il le fallait,

Avant son roi qui n’est qu’un roitelet.

La place est prise et la route est barrée.

Si j’ai voulu pour vous l’huile dorée,

C’est parce que j’avais vouloir aussi

De consoler le peuple en grand souci ;

Et maintenant c’est dans la douce France

Long cri de joie.et réveil d’espérance,

Les bonnes gens dont vous séchez les pleurs

Venant à vous comme abeilles aux fleurs.

Mais nous aurons vainement et sans gloire

Franchi les ponts tout au long de la Loire,

Enfumé l’antre et délogé les loups,

Tant que pour les bons François et pour vous

Nous n’aurons pas cueilli la rose belle.

— Jehanne, a dit le Sire, quelle est-elle ?

— Da ! c’est Paris, a-t-elle répondu.

Que le mur soit bien ou mal défendu,

Nous la prendrons de la tige aux racines,

Dussent nos doigts se piquer aux épines.

— Ah ! fait le Roi, comme vous en parlez !

Coquelicots se laissent dans les blés

Plus sûrement cueillir que telles roses.

Les murs sont hauts, les murailles bien closes.

Mieux nous vaudrait, je crois, négocier.

— Négocier, mais sous harnois d’acier,

Sans désarmer comme fols criant grâce ?

Le triste Roi se tait, baissant la face,

Tel un aveugle au tournant d’un chemin.

Lors Jehannette a lustré de la main

Son grand capel et sa cotte de mailles,

Comme déjà revolée aux batailles ;

Et l’œil baigné d’un regard caressant :

— C’est bien parler, qui ne dit rien consent.

III
Où Jehanne envoie rassurante missive aux bonnes gens de Reims

On a signé trêve tellement brève

Que le bon fer de la lance ou du glaive

N’aura le temps de se rouiller aux murs.

Par les vallons, sous les vastes cieux purs,

Jehanne va, toute gente et rieuse,

Au clair soleil qui tremble dans l’yeuse ;

Et lors, ainsi qu’aux champs de Domrémy,

Les oiselets, tout envolés emmi

Les taillis bas, dans le frisson des branches,

Descendent se poser sur ses mains blanches,

Ses blanches mains qui rebatailleront ;

Ou bien, tournant à l’entour de son front,

Ils lui font comme une auréole d’ailes.

Elle leur dit :

— Vous m’êtes donc fidèles,

Plus que seigneurs ou favoris de cour ?

Si vous m’avez gardé ce grand amour,

C’est qu’en portant l’épée ou l’oriflamme,.

J’ai conservé la rose de.mon âme.

Tout aussi bien, sans recours en mon Roi,

J’ai maintenant, pauvrette ! contre moi

Les courtisans qui sont bêtes du diable.

Me croiraient-ils brin d’herbe ou grain de sable ?

Me voudraient-ils sous leurs talons dorés

Fouler un peu comme gazon des prés ?

Bien que ma tâche ait mérité salaire,

Nombre d’entr’eux, si Dieu les laissait faire,

Se gaudiraient à me rouer les os ;

Et maintenant chantez, petits oiseaux !

Puis, à la fois souriante et pensive :

— Si j’envoyais rassurante missive

Aux bonnes gens de Reims qui m’aiment tant ?

Ce leur serait liesse.

Et s’écoutant

Comme à l’autel sous-diacre ou jeune prêtre,

Elle se chante à demi-voix la lettre :

Si je tiens trêve en toute bonne foi,

C’est seulement pour Messire le Roi.

Lors élevant doucement la prunelle :

— Je signerai ma missive, dit-elle,

D’emprès les champs, au chemin de Paris,

Vu que je l’ai, dans ces sentiers fleuris,

Fort tendrement et quasiment cueillie,

Comme pervenche innocente et jolie,

Et pour montrer tant seulement aussi

À ceux de Reims tout comme à ceux d’ici

Que je n’ai pas quitté la bonne route.

L’arbre se penche et la bruyère écoute.

Elle repart, cognant de l’étrier,

La dextre au col de son blanc destrier,

L’âme fondue en ardente prière ;

Mais les oisels, désertant la clairière,

Sont revenus se poser dans sa main,

Tout envolés au mitan du chemin.

IV
Où Jehanne se remet à chevaucher

Sire Danois et la gente Pucelle

Vont chevauchant par la campagne belle

Avec Regnault, le rusé chancelier ;

Et tous les trois ont devis familier,

Dans le joyeux cliquetis des épées.

Comme la foule, avide d’équipées,

Leur fait escorte et joli compliment,

Jehanne a dit, rose d’enchantement :

— Oh ! que voilà, vraiment, de braves hommes !

Nul n’aura vu, dans les temps où nous sommes,

Peuple meilleur accueillant meilleur roi.

Plaise à Jésus, s’il a pitié de moi,

Que je repose un jour dans cette terre !

— La mort, a dit Dunois, est grand mystère.

— Ma mie, a dit le prélat, en quel lieu

Espérez-vous mourir ?

— Où voudra Dieu,

Et je lui fais d’avance bienvenue.

Pas plus qu’à vous ma fin ne m’est connue

Et je ne sais l’endroit ni le moment ;

Mais si le ciel, redevenu clément,

Prenait souci de la pastoure en larmes,

J’aimerais bien déposer là mes armes.

Lors on a vu, dans l’éclat du matin,

Paris s’étendre à l’horizon lointain.

Ce sont clochers aux flèches dentelées,

Pignons jolis, bastilles crénelées,

Blonde fumée éparse dans le vent,

Vagues toits bleus où le soleil levant

Glisse et reluit comme un flot qui se brise,

Fossés béants sous la muraille grise,

Remparts tassés, tout penchants vers le sol,

Où la bombarde, en allongeant le col,

Semble porter un collier d’étincelles,

Dômes flottants, légers comme des ailes,

Donjons fluets à l’avant des faubourgs,

Et Notre-Dame avec ses hautes tours,

Dans le frisson de la pierre qui rêve.

Aux premiers rangs et le poing sur le glaive,

Le Roi chevauche entre ses favoris.

Jehanne accourt et lui montrant Paris :

— C’est là qu’il faut nous en aller, Messire !

Charles se tourne, il a triste sourire

Et cœur d’enfant sous le pourpoint brodé ;

Mais il a tout de même regardé

Pignons, clochers aux flèches tant menues

Qu’on les croirait envolés dans les nues,

Dômes, créneaux ouverts comme des yeux,

Blondeurs de la fumée au ras des cieux,

Bombardes, toits où la clarté ruisselle,

Donjons gardant la muraille rebelle,

Remparts couchés sur le fossé profond,

Et Notre-Dame avec ses tours qui font

Chanter dans l’air le rêve de la pierre.

Puis, relevant à demi la paupière :

— Je suis gaillard à ne reculer point ;

Mais ce Paris m’attendrait, lance au poing,

Se défendant comme diable en furie :

Et ce sont là sujets de songerie,

Le lendemain des rois étant peu sûr.

Et tout là-bas, sous l’immuable azur,

Paris s’étend, finit et recommence :

Tel un troupeau qui s’en irait immense,

Oyant sonner par delà les huiliers

Cloches d’église au col de ses béliers.

V
Comment Jehanne cherche bataille à Montpilloy

Bedford ayant fait injure à leur Sire,

Les bons François, poussant des clameurs d’ire,

Se sont portés, les bannières au vent,

Sous les vieux murs de Montpilloy, devant

Une abbaye où la Vierge Marie

Baille victoire au soudard qui la prie.

Or les Anglais ne sont moins furieux.

En belle hâte ils ont planté des pieux,

Creusé le sol, dressé maintes redoutes,

Bien aligné leurs charrois sur les routes,

Non sans avoir longtemps tenu conseil

Au bord des flots miroitants de soleil.

Jehanne a dit à La Hire :

— La Hire,

Combien vas-tu cette fois en occire ?

Puis elle a dit à messire Dunois :

— Boulets de paille et flamberges de bois !

Ces gens n’ont fait redoutes tant soignées

Pour s’exposer à mortelles saignées ;

Mais nous irons, nous, s’ils ne viennent point !

Car avec eux et la bannière au poing,

Elle commande une troupe endiablée ;

Et cette troupe aura dans la mêlée

À besogner d’une belle façon,

Harcelant l’ost à lui brouiller raison,

Allant, venant, piquant soudards et bêtes,

Comme ferait abeille aux mille têtes

Dont l’aiguillon serait un peu partout.

Bedford se tient immobile et debout,

Le cimier blanc comme l’aile d’un cygne.

Au front des rangs, tout en première ligne,

Ses blonds archers semblent comme hébétés

Devant leurs pieux dans la terre plantés ;

Tout derrière eux, grands d’orgueil et de taille,

Les seigneurs font un seul corps de bataille,

Où flottent les couleurs des deux pays.

Les bons François regardent, ébahis,

Que pas un seul de ces Anglais ne bouge.

— Vous nous ferez au front monter le rouge,

Dit la Pucelle en allant devers eux.

Êtes-vous donc à ce point paresseux

Qu’aucun de vous ne brandisse sa pique ?

Ça ! commencez, nous baillerons réplique,

Courtoisement et sans méchants affronts.

Saillez des rangs, nous nous retirerons,

Vous laissant mettre en loyale ordonnance.

Et, de trois-cent-quatorze ans en avance,

Jehanne a dit le mot de Fontenoy.

Mais on se tait, Bedford demeure coi ;

Chaque seigneur semble un soudard de pierre ;

Pas un archer n’a cligné la paupière

Et ne remue autrement que son pieu.

— Nous vous aurons tout de même, en nom Dieu,

Reprend Jehanne en faisant chevauchée.

Et s’approchant des murs de la tranchée,

Le regard droit, envolé comme un dard,

Elle les cogne-à grands coups d’étendard,

Tant et si bien que, la honte à la face,

Quelques Anglais quittent enfin la place,

Butant du glaive et pourfendant aussi.

Nul combattant n’est admis à merci ;

C’est brève mort sous la lame levée ;

La terre est d’un noble sang abreuvée,

Menus combats devenant meurtriers,

Quand l’ire flambe au crâne des guerriers ;

Et les corbeaux croassent dans les nues.

Que si pourtant lances hautes et nues

Filent au poing d’un vol un peu trop sûr,

L’Anglais s’en va tout derrière son mur

Se retrancher comme poule mouillée.

Mais, souriant en la verte feuillée

Qui le défend du soleil et des coups,

Bedford a dit :

— Jésus veille sur nous,

Voire quand c’est un des nôtres qu’on tue.

Pauvres archers ! cela les habitue

À regarder la sorcière de près.

Or La Trémouille a tendu les jarrets,

Dressé le col, poussé cri de victoire,

Voulant dorer son nom d’un peu de gloire ;

Et le voilà qui lance Son coursier

Dans la mêlée, en un fracas d’acier,

Tellement grand que tout le sol en tremble.

Nombre de fronts se sont tournés ensemble,

Comme vers l’aube un champ de tournesols.

Mais, cependant qu’il fait des gestes fols,

Son destrier à la pimpante selle

S’abat comme un cheval de damoiselle.

Le favori s’allonge sur le flanc,

Geignant, toussant, soufflant et resoufflant,

Battant des bras comme enfant qui se noie.

En beau désir d’une tant noble proie,

Les Anglais sont prestement accourus ;

Et fers de lance ont flamboyé, plus drus

Que les épis en la terre de Brie.

On le secourt, et c’est grande furie

Pour le sauver d’un horrible trépas ;

Mais, quand on l’a tiré du mauvais pas,

L’air tout penaud et la face de cire,

Tous les François ont éclaté de rire.

Le Roi s’en va, le front plissé d’ennui ;

Tous l’ont suivi, maugréant comme lui,

Hormis Dunois, La Hire et la Pucelle

Qui sont restés toute la nuit en selle,

Sous la lueur des astres dans les pins.

Lors Jehannette a dit à ses compaings :

— Le favori m’est plus rude que tendre.

Veuille Jésus contre lui me défendre !

Dunois répond :

— Belle, quittez souci.

Sommes-nous pas encor tous deux ici ?

La Hire dit :

— Apprenez, gente mie,

Qu’il ne nous pèse et nous gêne mie.

Dunois, La Hire et Dieu sont avec vous.

Je lui ferais crier grâce à genoux,

S’il hasardait seulement vilain geste,

Et Sire Dieu se chargerait du reste.

Il peut tomber, tant soit-il triomphant,

Et se briser comme un jouet d’enfant,

Rien n’étant vain comme faveur royale.

Lors Jehannette a sourire moins pâle,

Et repartant sous l’étendard doré :

— Tout ira bien, tant que je vous aurai !

VI
Où apparaît une méchante figure

Partout des clés que l’échevin apporte I

Beauvais pourtant n’a point ouvert sa porte,

Bien que son peuple, aisément contenté,

Témoigne au Roi belle fidélité,

La tête haute et sans geste servile ;

Et cela tient à ce que cette ville

A pour évêque un varlet de Bedford.

Cet homme est l’orde ouvrier de la Mort ;

La Trahison pour qui la honte est joie

Lui parle dans l’oreille et le tutoie.

S’il le pouvait en sa débile chair

Et que l’Anglais le payât assez cher,

Il lui vendrait la beauté des étoiles

Que la nuit pique à l’ourlet de ses voiles,

Tout comme il lui vendrait, sans nul effroi,

Pour être pape et régner comme un roi,

Messire Dieu dans le pain de l’hostie.

Le lis l’afflige, il préfère l’ortie.

Tout ce qu’il pense est piège et guet-apens ;

Son affreux cœur est un nid de serpents,

Et le fiel coule aux pâleurs de sa lèvre.

Bien qu’il soit né bourgeois et fils d’orfèvre,

Il a blason luisant comme trésor,

Sur champ d’azur à trois coquilles d’or.

Tant mal éclos sur un rameau sans sève,

Il a, depuis l’enfance, fait le rêve

D’être un seigneur emmi les hauts seigneurs.

Ce sans-honneur a la soif des honneurs :

Quand on les verse, il boit comme un ivrogne.

C’est le rusé Philippe de Bourgogne

Qui, faisant à Sire Dieu grand affront,

Lui mit la mitre et la puissance au front,

Comme on mettrait, pour contrister les anges,

Un bout de ciel sur quelque tas de fanges ;

Et mêmement le Duc était venu

L’accompagner avec son glaive nu,

Quand, appuyé sur la crosse dorée,

Il avait fait dans Beauvais son entrée,

Souple et bardé de sa dualité,

Il sert l’Église et l’Université,

Étant, alas ! comme un douteux apôtre,

Recteur chez l’une et prélat avec l’autre,

Les pieds posés au rebord des deux murs,

Tant et si bien qu’en les siècles futurs,

Ceux de Paris autant que ceux de Rome

Ne voudront pas avoir connu cet homme.

Tout est faux poids dans son hideux plateau.

Tu n’es pour lui, Justice au blanc manteau,

Qu’une ombre pâle entre des ombres pâles,

Au vain fronton des vertus cardinales !

Il tend ses rets, lentement et sans bruit,

À tout ce qui palpite, chante et luit.

Quand son baiser frôle la croix d’ivoire,

Jésus, saignant comme au seuil du prétoire,

Dit à son Père : — Ayez pitié de moi !

La Perfidie et la Mauvaise Foi

Lui font escorte et lui servent la messe ;

La Lâcheté rampante est sa maîtresse ;

Les mots qu’il dit empoisonnent le vent ;

L’autel frémit comme un être vivant,

Quand il s’accoude à la nappe brodée ;

La fleur des champs, dès qu’il l’a regardée,

Cache son front sous le feuillage vert.

Si l’on pouvait, comme en un livre ouvert,

Voir sa pensée horrible et meurtrière,

On y verrait une vierge en prière,

Pâle et debout sur un bûcher fumant.

Sans qu’on ait su ni pourquoi ni comment,

Il feint de croire, en ses propos de table,

À la sorcière, écuyère du diable,

Qui dans la nuit vole à califourchon ;

Et cet évêque a nom Pierre Cauchon.

Or, voici que par les sentiers de France

Un messager du vrai Sire s’avance.

Pour réclamer les clés de la cité ;

Et ce héraut, justement réputé,

A bien joué du geste et de la langue.

À peine a-t-il achevé sa harangue

Que tout Beauvais l’entoure et le conduit

Devers l’église en menant vaste bruit.

Devant l’autel, au milieu du Chapitre,

Pierre se tait, tout pâle sous la mitre,

La crosse au poing comme un pieu de combat :

Tel un Satan qui viendrait du sabbat,

Ayant vêtu saint costume d’église.

Mais tout à coup, comme une large brise

Qui flotterait aux profondeurs des bois,

L’orgue répand son orageuse voix ;

Et tout chacun, courbé pour la prière :

— Le Te Deum ! chantez, évêque Pierre !

Sa rude lèvre où l’orgueil est figé

Demeure close et n’a pas plus bougé

Qu’un bloc de marbre au vol d’une hirondelle.

— Le Te Deum ! chante, prêtre infidèle !

Jésus te voit du haut des cieux grondants.

L’évêque n’a pas desserré les dents.

— Ignores-tu la commune souffrance ?

— Pour la livrer que t’a fait douce France ?

— À quel sac d’or tes pieds trébuchent-ils ?

— Quels affreux doigts t’ont-ils cousu les cils ?

— Qui t’a versé du plomb dans les oreilles ?

Et c’est sur lui comme un essaim d’abeilles.

La mitre penche à son front anxieux.

Comme un roseau que bat le vent des cieux,

La crosse tremble au remous de la foule.

Il a fléchi comme un mur qui s’écroule ;

Et toutefois, sans reculer d’un pas,

Quasi voilé des ombres du trépas,

Il se cramponne, avec des gestes vagues,

Aux vains objets plus fuyants que des vagues.

Mais on l’arrache à son siège sacré,

Tôt emporté vers le portail doré,

Tout comme s’il n’était qu’un brin de paille.

Et bonnes gens de crier :

— Qu’il s’en aille !

Il est parti, sans avoir eu le temps

D’ôter la chape aux reflets éclatants,

Le blanc surplis et la mitre penchante.

Au haut des tours la brise rôde et chante ;

Le ciel sourit, vaste et baigné d’azur.

Il a franchi les portes et le mur,

Sans voir le ciel et sans ouïr les brises

Flûter leurs chants au sommet des tours grises.

il va, courbé sous l’effrayant mépris,

La gorge sèche et la bouche sans cris,

Auréolé du sombre vol des pierres,

Avec du sang qui lui pleure aux paupières.

Il va, cherchant vainement un appui.

Toutes les croix se détournent de lui ;

La crosse, ayant pour office de n’être

Qu’une houlette aux doigts sages du prêtre

A déserté ses lamentables mains ;

Et tout là-bas, hors des poudreux chemins,

Dans la nuit pas encore bien tombée,

Il apparaît comme un grand scarabée

Qui s’enfuirait à pas gauches et lourds,

Corseté d’or et drapé de velours.

VII
Comment et pourquoi Jehanne se sent abandonné

Jehanne s’est humblement prosternée :

— Laissez, mon Dieu, s’achever ma journée !

Le temps défait le peu que nous faisons ;

L’ombre séjourne au seuil de nos maisons ;

Celui qui croit vous connaître se vante,

Et ce n’est point à la pauvre servante

D’admonester, fût-ce tout juste un peu,

Son maître, quand ce maître est Sire Dieu.

J’accepte tout de vous, joie ou martyre ;

Mais je vous dis, tremblant de vous le dire,

Et le cœur plein d’un horrible souci,

Ce qu’en mourant vous avez dit aussi :

M’avez-vous donc, Seigneur, abandonnée ?

Alas ! depuis le jour où je suis née,

Je n’ai jamais tant souffert qu’à présent ;

Car plus jamais l’Archange ne descend,

Lorsque je tends mes bras vers les nuages.

Lui fallait-il fleurettes et feuillages ?

Ne voulait-il se montrer qu’à travers

L’aube argentant la cime des bois verts ?

De leur côté, depuis deux mois, mes Saintes

Ne m’ont pas plus parlé qu’imagés peintes.

N’ont-elles plus grâce et faveur de vous

Que hors des murs où se baillent les coups ?

Les faisons-nous fuir comme tourterelles

Au long bruit des javelines cruelles ?

Si toutefois je suis venue ici,

C’est que j’étais à leur sage merci,

Que je savais le nom dont on les nomme

Et que j’avais bu leurs paroles, comme

Les papillons boivent le miel des fleurs.

Je n’aurais point,, pas plus ici qu’ailleurs,

Fait à l’Anglais mirifiques dommages,

Si je n’avais ouï dans les bocages

Leur voix qui chante ou sanglote à demi,

Et je serais encore à Domrémy,

Gardant brebis ou filant laine fine,

Entre ma mère et ma sœur Catherine,

Sans me douter, à vivre tant beaux jours,

Que douce France appelât au secours.

Adonc, ô Voix qui m’êtes tant connues,

Revenez-moi par le chemin des nues !

Répétez-moi, sous le bleu firmament,

Ce que vous me disiez tant doucement,

Lorsque j’étais encore une enfançonne !

Et que le Roi des cieux ne m’abandonne,

Si l’autre, alas ! m’est volage ou cruel !

Mais nulle Voix n’a chanté dans le ciel.

Deuxième geste
La défaite

I
Où la bonne ville de Saint-Denis se rend à Jehanne

Tous les vaillants repartent avec elle,

Et de nouveau la bannière étincelle,

Lambeau de flamme effrangé dans l’azur.

Or, comme on passe à quelques pas du mur,

Devant Senlis où campe l’avant-garde :

— À nous, compaings ! ramenez la bombarde,

Rejoignez-nous, ne tardez un moment.

Et l’avant-garde a suivi prestement,

Folle comme un tournoi de petits pages.

Par les champs.verts, entre les hauts feuillages,

On aperçoit Saint-Denis tout au loin.

C’est la cité qui fut juge et témoin,

Toutes les fois qu’on coucha sous la pierre

Quelque sanglante et royale poussière.

L’or du soleil, tamisé par les bois,

Danse et reluit sur la vague des toits ;

Le ciel, comme un rouet qui se dévide,

Laisse flotter son bleu calme et limpide

Au ras de murs que le temps a rongés,

Devers l’église où se sont allongés

Ceux qui pesaient sur la foule servile.

— Quelle est, a fait Jehanne, cette ville

Qui par là-bas a tant bonne façon ?

— C’est Saint-Denis, lui répond d’Alençon.

— Si nous prenions Saint-Denis ? dit Jehanne.

— Le prendre ? il est jà nôtre ! Dieu me damne

Comme païen qui meurt sans sacrement,

S’il est besoin de faire seulement

Siffler un dard ou luire un bout de lame !

Dès qu’elle arrive, on accourt, on l’acclame,

Seigneurs, manants, bourgeois, clercs, tous unis,

Non sans crier : Montjoie et Saint-Denis !

C’est cri guerrier ; mais la cité le pousse,

Même en les jours où le glaive s’émousse,

Tôt incliné comme roseau tremblant.

Lors, sans quitter le bel étendard blanc,

Elle s’élance au parvis de l’église ;

Et la voilà baisant la dalle grise

Où les aïeux de Charles sont couchés.

Elle les voit cependant, tout penchés,

Tendre vers elle, en longeant les murailles,

Leurs bras chargés de l’acier des batailles ;

Et dans la nef où par le haut vitrail

La clarté pleut en gouttes de corail,

Ce sont partout bruits de pieux et d’armures,

Casques béants comme grenades mûres,

Manteaux de soie aux bordures d’argent.

Puis, sur un mot qu’elle a dit en songeant,

On la conduit devers une chapelle,

Qui s’étend sur le cloître comme une aile.

Là, le cœur plein d’un indicible émoi :

— Ô Charles-Six, vrai père de mon Roi,

Ai-je, partout et sans trop vous déplaire,

Bien commencé ce qu’il me faudra faire ?

Répondez-moi, ne me trompais-je point,

Quand ayant pris la ville où l’on vous oint,

J’ai pris aussi celle où l’on vous enterre ?

Vous sentez-vous un peu moins solitaire

Dans ce tombeau, sous ces murs nus et gris ?

M’approuvez-vous d’aller droit à Paris,

Dans le fracas du glaive et de la lance ?

Et sous la pierre où traîne un grand silence,

Grave et le front doucement ébloui,

Jehanne a cru qu’on lui répondait :

— Oui !

II
Comment et pourquoi messire Bedford a quitté Paris

En Normandie, et sur ces entrefaites,

Les bons François s’octroyaient maintes fêtes,

Reconquérant, sous la grêle des dards,

Quatre cités aux superbes remparts ;

Et l’une était réputée entre toutes,

À cause de ses solides redoutes

Par dessus l’eau, la terré et le ravin.

La Normandie est un pays divin,

La pomme étant, dans ses vergers de rêve,

Humide encor de la morsure d’Ève.

La plaine ondule en monticules verts ;

Les peupliers mirent dans les-flots clairs

Leurs troncs moussus, droits comme des épées.

Avec leurs quatre ailes bien découpées,

Où le vent met son frisson éternel,

Les hauts moulins ressemblent sous le ciel,

Dans les lointains, au ras feuillu des branches,

À de gentils levers d’étoiles blanches ;

Ou bien, tant peu qu’un souffle au lent essor

Change les blés en un grand fleuve d’or,

On les dirait, tout bruissants de toile,

Esquifs légers voguant à pleine voile.

À moins que la tempête n’ait heurté

La vague immense au môle épouvanté,

L’eau de la mer chantonne sur la rive ;

Et quel doux chant, même quand elle arrive

Des bords où vit le dur conquérant blond !

Pendant des jours et des nuits, tout le long

Des prés fleuris et des vertes broussailles,

On n’entend plus que tinter les sonnailles.

Sur les galets, dans les sables menus,

Les enfançons galopent, les pieds nus.

L’esprit est sain comme la terre est grasse.

L’homme, taillé comme un roc dans la race,

Est laboureur de la terre ou du flot.

Une prudence égayante lui clôt

La lèvre souple et pourtant peu diserte

Avec le doigt qui l’avait entr’ouverte ;

Mais il est fier, vaillant et bon chrétien.

Et c’est pourquoi Richemont voudrait bien,

Ayant armé troupe jeune et hardie,

Prendre à ses rets la belle Normandie

Pour la bailler, comme dîme d’honneur,

À Charles-Sept qu’il nomme son seigneur.

Mais c’est sujet de bataille et grande ire ;

Car s’il la veut rebailler à son Sire,

Bedford la veut pour le sien conserver.

Et hardi ! Sans perdre temps à rêver,

Menant soudards d’Angleterre et de France

Hors de Paris quasiment sans défense,

Il est parti pour le pays normand.

Lors la guerrière a dit :

— C’est le moment

De batailler et faire bon ouvrage.

Nous les aurons comme pinsons en cage,

Souris au piège ou taupes dans leurs trous.

Que le Roi vienne, et Paris est à nous !

III
Où Messire le Roi daigne se remuer

Le ciel sourit, l’aurore vient de poindre.

— Si je partais, dit Charles, les rejoindre,

Bien que je sois faible et souffrant, alas !

Et, remontant sur son coursier peu las,

Il est parti dans la lueur des glaives.

C’est la saison des désirs et des rêves ;

Tout s’émeut, l’air, la terre et le granit ;

L’arbre serait incomplet sans le nid ;

La branche s’offre à la brise qui passe ;

Le baiser, vague et flottant dans l’espace,

N’a pas besoin, pour être le baiser,

De savoir où descendre et se poser.

La guerre a beau rougir de sang la terre :

Le bois s’emplit d’un aimable mystère ;

Les ruisselets jasent dans les cailloux ;

Le feuille luit, voire aux tiges des houx ;

La libellule, en corset d’émeraude,

Danse sur l’onde avec le vent qui rôde ;

Les boulons d’or scintillent dans les prés ;

Rouges œillets, coquelicots pourprés

Semblent saigner de blessures divines,

Et par-dessus les profondes ravines

Les lis, vêtus de candeur et de jour,

Se sont penchés comme alanguis d’amour,

Ce qui n’est point amour étant mensonge.

Cependant qu’il chevauche, le Roi songe,

Les yeux levés de si tendre façon

Qu’on le croirait en pieuse oraison.

Mais ce n’est point pour prier Notre-Dame

Qu’il a soudain telle ferveur dans l’âme :

C’est parce qu’il est jeune et qu’il voudrait

Avoir aussi son nid dans la forêt,

Cueillir en paix des bleuets pour les belles,

Voir les fourrés se muer en dentelles,

Boire le souffle odorant de l’été,

Regarder l’aube au carquois argenté

Trouer l’azur de pâles javelines

Et, quand la nuit descend sur les collines,

Ouïr longtemps avec ses chevaliers

Les cors lointains pleurer dans les halliers.

Or, ce n’est point semblable songerie

Qui fait d’un prince un sauveur de patrie.

On est tout juste aux portes de Senlis ;

Et défaillant, quasi blanc comme un lis,

Il a déjà dit à ceux de sa suite :

— Octroyons-nous bonne chère et bon gîte.

Gens et chevaux, sans cheminer plus loin,

Nous avons bien gagné pitance et foin.

C’est toujours temps de courir aux mêlées,

Dans le hasard des flèches envolées ;

Nous remettrons la casaque demain.

Adonc entrons, tendez féale main,

Et que les clercs fassent sonner campane !

Lors, sans souci de la pauvre Jehanne

Qui pleure, alas ! le cœur tout désolé,

Le Roi s’arrête à Senlis, essoufflé,

Comme vieillard assaillant la muraille,

Pendant que son destrier de bataille,

Souhaitant guerre et plus que lui vivant.

Hennit, terrible et la crinière au vent.

IV
Où Messire d’Alençon s’en va quérir le Roi

— Si vous alliez nous le quérir, Messire ?

— Il ne voudra, Jehanne, se dédire.

Quand il s’endort, discours sont superflus.

— Vous le ferez bien remuer ?

— Pas plus

Que pieu de fer cimenté dans la roche.

— Il nous le faut, car la bataille est proche.

— Vous ordonnez ?

— Je vous priais.

— Je pars.

Et d’Alençon, franchissant les remparts,

S’en est allé vers son roi qu’il méprise.

Les peupliers tout frissonnants de brise,

Les papillons poussiéreux de vieil or,

L’onde où les vents bercent leur mol essor,

Les toits avec leur tremblante fumée,

La marguerite, étoile parfumée,

Qu’on cueille à deux dans le ciel vert des prés,

L’éclosion des nids dans les fourrés,

L’épais bocage où le vol noir des merles

Fait au bout des rameaux trembler des perles,

Lui sont câlins autant que pour le roi ;

Mais, bien qu’il ait liesse et tendre émoi

À regarder la tant belle nature,

Il serre au flanc sa gaillarde monture,

Le poing nerveux, les regards peu flottants,

N’étant pas homme à s’attarder longtemps

Aux mille fleurs qui lui content fleurette

Et préférant, quand son coursier s’arrête,

Champ qui rougit à champ qui reverdit.

À peine est-il arrivé qu’il a dit

Ce qu’il fallait très féalement dire.

— Alas ! alas ! répond le pauvre Sire,

Qui vous a fait accourir en ce lieu ?

— C’est Jehannette ayant avis de Dieu,

— Voire du diable, et la peste soit d’elle !

Je ne suis point simplet agnel qui bêle

Pour la laisser me mener par le col.

Son étendard a trop fougueux envol.

— Son étendard, Messire, était au sacre !

— La guerre n’est belle qu’en simulacre ;

Mais, tout pesé, je partirai demain.

Et d’Alençon s’est remis en chemin,

Tout guilleret et le cœur aux étoiles,

Vu que c’est l’heure où l’ombre tend ses voiles.

Maintenant que, voire avec déplaisir,

Le Roi de France a promis de venir,

Il presse moins sa monture gaillarde.

Il croit revoir, il distingue, il regarde

Ce qu’il voyait tout juste au clair matin.

L’étang reluit dans un blême lointain ;

Le papillon, volant en asphodèles,

A secoué le vieil or de ses ailes ;

La marguerite aux aveux tant charmants

S’effeuille aux doigts candides des amants ;

Le toit, penché sur la côte murée,

Épand dans l’air sa fumée azurée ;

Le taillis que la rosée a mouillé

Offre sa perle au merle émerveillé,

Et des lambeaux de jour dorent la nue.

Le lendemain, quand l’ombre est revenue,

Le Roi ne s’est pas encore montré.

Le chevalier se tait, le poing serré,

La tête basse et la honte au visage.

Lors Jehannette a soupiré :

— Je gage

Qu’il vous a pris pour un petit garçon.

Trois jours après, Messire d’Alençon

Est reparti dans l’aube qui se lève,

Ayant juré devant Dieu, sur le glaive,

De ramener son prince, fallût-il

Blesser d’un mot cruellement viril

Ce Roi que perd la louange éternelle.

Charles s’émeut, donne parole telle

Que le beau Duc a dit :

— Tout est sauvé !

Et cette fois le Sire est arrivé.

V
Où Jehanne reçoit mauvais présage

Bien que son Roi maintenant soit près d’elle,

Jehanne souffre, elle a peine cruelle,

Ses compagnons se battant pour des riens,

Chantant, buvant, redevenus païens

Au point d’offrir fleurette parfumée

À la ribaude en quête d’une armée.

Et voici qu’elle a juste rencontré

Une femme au corsage peu serré,

Scandalisant les enfants et la foule ;

Car le ramier peut rencontrer là goule

Et près du houx que de lis ont fleuri !

Jehanne avait son glaive favori,

Celui qu’elle eut de manière divine,

Par la faveur de sainte Catherine.

Elle le lève en s’écriant :

— Va-t-en !

Va-t-en ! va-t-en ! retourne chez Satan !

Que viens-tu faire ici, dévergondée,

Avec ton rire et ta face fardée,

En un moment où chacun a besoin

D’être pensif et de regarder loin ?

Quitte ces lieux, fuis comme un mauvais rêve :

Sans quoi, je frappé avec le plat du glaive,

Quitte à froisser ton harnais de gala.

La fille a dit :

— Que me veut celle-là,

Avec son air de page qui se fâche ?

En vérité, me croit-elle assez lâche

Pour déguerpir, s’il ne me plaît ainsi ?

Cette pastoure est donc la reine ici ?

Par saint Denis, conseillez-lui, de grâce,

De s’en aller, sans glaive et sans cuirasse,

Voir au pays, par les bois ou les prés,

Si ses agnels furent à point sevrés.

Ça ! que le diable emporte la pécore !

Et, sans bouger, la fille a dit encore

Bien d’autres mots qui ne sont oraison.

Jehannette a sous la nuque un frisson :

Elle bondit, elle frappe, et l’épée

S’est dans sa dextre en deux morceaux coupée.

Lors elle pleure, elle a présage amer,

Croyant avoir ouï dans le bruit clair

Qu’en se rompant a fait la lame fine

Gémissement de sainte Catherine.

Son mépris fond comme givre au soleil ;

Elle a comme un salutaire réveil

Dans on ne sait quelle clarté nouvelle ;

Une pitié craintive éclot en elle

Pour la ribaude aux sourires payés.

N’a-t-elle pas, les yeux mal essuyés,

Souffert longtemps d’une peine secrète ?

N’a-t-elle point jeté là sa houlette,

Quitté son champ et déserté son toit,

Parce qu’un fol lui mit la bague au doigt,

Sans l’épouser autrement qu’en parole ?

N’a-t-elle point, innocemment frivole,

Voulu le nid, sans le jamais bâtir

Selon son rêve ou selon son désir ?

A-t-elle pu mordre à belles dents blanches

Dans le bon pain qui roussit sur les planches,

Encore chaud de la braise des fours ?

Et resongeant aux miraculeux jours

Où le Sauveur allait vers Madeleine,

Versant son cœur comme une coupe pleine,

Tout en pitié pour les amours déçus :

— Je n’ai point fait ce qu’aurait fait Jésus !

VI
Où Messire le Roi ne daigne plus bouger

— Sire, en avant ! voici l’heure venue

De chevaucher, la lame haute et nue,

Devers Paris qui mérite leçon.

— Sire, en avant ! répète d’Alençon.

— Tout doux ! a fait le Roi, c’est trop de zèle.

Le chancelier Regnault qui m’est fidèle,

Rais et Gaucourt, tant d’autres chefs aussi,

Désirent peu que je sorte d’ici.

Pourquoi tout perdre en un fol coup de tête ?

— Votre Regnault, a risqué Jehannette,

Ne m’aime point et vous traite en jeunet.

Quant à Gaucourt, un vaillant s’il en est,

J’ai grosse peine au cœur qu’il vous conseille

Jeux de frelon quand il faut être abeille,

Lui qui, malgré favoris et varlets,

Fut avec moi, quand je me rebellais.

Rais m’est plaisant, bien que parfois il rôde

Dans les quartiers où loge la ribaude ;

Car je l’ai vu bellement batailler.

— Ce sont trembleurs, a dit le chevalier.

— Et moi ? réplique en souriant le Sire.

— Vous ? je sais trop ce qu’on devrait vous dire.

Quoi ! vous restez pendant que nous partons ?

Mais Jehannette a quitté blancs moutons,

Parents aimés, doux clocher, toit de chaume.

Pour vous aider à vous faire un royaume !

J’ai quitté, moi, mes tant nobles amours,

Mon beau castel flanqué de quatre tours,

Le vieux rocher couronné de verveines,

D’où mes aïeux descendaient vers les plaines,

Criant, hurlant, maigres, comme des loups,

Pour secourir d’autres sires que vous !

Estimez-vous que notre pastourelle

N’ait point regret, tant vaillante soit-elle,

De son village et des rameaux penchants,

Dans la saison où les vierges des champs,

Le cœur en joie et de bleuets coiffées,

S’en vont danser sous le hêtre des fées ?

Ne pensez-vous qu’en son hameau fleuri

Elle aurait pu trouver sage mari

Et dorloter, dans la blancheur des langes,

Enfantelets aussi beaux que ses anges ?

Supposez-vous que je monte au rempart,

Sans m’attrister comme simplet soudard,

Lorsque je pense à ma lointaine épouse,

Tant elle soit de son honneur jalouse ?

Quelle pitié ! Quand vous faites un choix

Entre les chefs réputés bons François,

Vous choisissez, pâle et d’un geste vague,

Toujours celui qui recule ou divague.

Eh bien ! allez dire à vos conseillers

Qu’ils ne sont point fidèles chevaliers,

Que le devoir, en ces jours de tourmente,

Est de grandir, quand le péril augmente,

Et qu’on se rouille à ne batailler point.

Mais Charles songe en froissant son pourpoint,

Pas trop courbé sous le mot dur qui tombe ;

Et comme s’il était jà sur sa tombe,

En prince mort taillé dans les granits,

Le Roi n’a pas bougé de Saint-Denis.

VII
Où Jehanne est blessée sous les murs de Paris

Devers Paris à la haute muraille

On est parti pour la grande bataille,

Les yeux ardents et la flamberge au poing.

De son côté Paris ne s’endort point.

Dans les quartiers où le flot humain gronde,

Les chefs ont fait, sans perdre une seconde,

Fortifier les boulevards peu sûrs

Et les maisons qui dominent les murs.

On a traîné, malgré les fondrières,

Canons, boulets, tonnes pleines de pierres,

Grilles de fer, fagots vite entassés,

Non sans avoir réparé les fossés

Que le flot ronge et que le temps mutile.

Mais, pour semer une frayeur utile,

On a surtout, d’un verbe jamais las,

Dit à Paris, déjà crédule, hélas !

Que la bergère est diablesse cornue,

Chevauchant sur un balai dans la nue,

Pêchant la lune aux mailles de ses rets,

Cueillant la nuit l’âpre noix du cyprès

Où transparaît, quand l’acier l’a fendue,

Tête de mort à la bouche éperdue,

Et qu’elle aurait satanique plaisir

À regarder enfantelets bouillir

Dans la chaudière où flotte, fraîche encore,

L’herbe d’enfer qu’on nomme mandragore.

Le Duc, avant de décocher les dards,

A fait jeter par dessus les remparts

Papiers volant comme flocons de neige,

Y proclamant qu’on mènera le siège,

Sans recourir aux démons infernaux,

Et que le jour entrant dans les créneaux,

Tant sa clarté soit virginale et belle,

N’est pas plus pur que la gente Pucelle,

Ni plus loyal qu’autres servants du Roi ;

Mais on les lit sans leur octroyer foi,

Et tout chacun, pris d’un méchant délire,

Les sème au vent qui passe ou les déchire

Feuille par feuille et morceau par morceau,

Tant et si bien qu’ils tombent au ruisseau,

Vite pareils aux neiges dans les fanges.

Jehanne dit, ayant prié ses anges :

— Vastes palais où Greux et Domrémy

Tiendraient moins de place qu’une fourmi

Murs où la croix pend auprès de la lame,

Temples sacrés, vous surtout, Notre-Dame,

Avec vos tours tant belles dans le ciel,

Nous vous aurons, si le grand saint Michel

Nous est soutien dans l’ardente mêlée !

Et ce disant, elle a pris sa volée,

Ayant déjà, sous plus d’un trait lancé,

Franchi le mur et le premier fossé,

Non sans avoir entraîné vaillants hommes.

— Hardi, compaings ! boutez feu ! Nous y sommes,

Tant les chemins soient-ils durs ou coupés !

Et, désarmant de ses dix doigts crispés

Un ennemi qui hurle, beau de honte,

Elle remonte, hélas ! elle remonte

Jusqu’à l’endroit où comme des grêlons

Tombent les dards légers, pointus et longs.

C’est un nouveau grand fossé qui l’arrête,

Inquiétant comme grotte muette,

Tout empli d’eaux qui brillent au soleil ;

Et c’est l’instant d’avoir divin conseil.

Du bout de sa bannière, habituée

À s’envoler ainsi qu’une nuée,

Elle interroge et le mur et les eaux ;

Ah ! si c’était emmi les verts roseaux,

À Domrémy, dans les claires fontaines !

Et cependant qu’elle est en grandes peines,

Jehanne clame :

— Ah ! François, rendez-vous

À Sire Dieu qui vous veut avec nous !

Ne suis-je point votre meilleure amie ?

Mais on l’outrage, on ne l’écoute mie ;

Le mot qui fait rougir les angelots

Pleut autour d’elle avec les javelots,

Et l’on dirait, en quelque affreux repaire,

Deux sifflements de la même vipère.

Soudain, au ras dû fossé, sous le mur,

Un dard, lancé d’un doigt rapide et sûr,

Siffle à son tour et la blesse à la cuisse.

On l’entoure, on la secourt, sans qu’on puisse

Lui faire ôter ses jambières de cuir.

Elle est debout, elle ne veut gésir,

Tant qu’on n’a point gagné belle bataille ;

Et toutefois, pendant qu’elle défaille,

On l’a couchée au travers du talus.

— Compaings, dit-elle, il faut lutter, sans plus

Vous soucier de la pauvre pastoure.

S’il est des points menacés, que l’on coure

Quérir du bois pour emplir le fossé,

Voire si c’est pénible et malaisé.

Depuis longtemps la nuit est descendue,

Et Jehannette est encore étendue

Sur la terre où la lune, en émergeant,

Lui fait un lit de lumière et d’argent.

VIII
Où Messire le Roi fait rebrousser chemin à Jehanne

Le lendemain, debout, déjà guérie :

— Çà ! retournons, beau duc, je vous en prie,

Vers ce Paris qui n’a voulu plier.

— Reposez-vous, répond le chevalier.

À batailler sans utiles relâches,

Vous tentez Dieu qui mesure nos tâches.

C’est bien assez de l’avoir contristé

En assiégeant la rebelle cité,

Un jour de fête où le bon chrétien prie

Sire Jésus et Madame Marie !

— Chasser l’Anglais, traquer les Bourguignons,

Descendre avec les féaux compagnons

Dans les fossés troués de fondrières,

C’est fêter mieux qu’avec saintes prières

Nativité de la Reine des Cieux.

Et, tout à coup, jetant au loin les yeux :

— Qui donc nous vient par là-bas, sur la route ?

— Quelque envoyé du Roi Charles sans doute ?

— Ah ! que nenni ! Ces gens ont plutôt l’air

De francs guerriers maniant bien le fer

Et peu dispos à fléchir sous l’armure.

La troupe accourt. On entend, à mesure

Qu’elle s’approche, un bruit clair d’étriers,

Hennissement joyeux des destriers,

Chants de soudards, qui sont peu catholiques ;

Puis c’est, tout près, le cliquetis des piques

Sur les talus, dans les échos du val.

Et le premier qui descend de cheval,

Avec féale et guerrière prestance,

Est un baron, chef de l’Île-de-France,

Quasi Valois, étant Montmorency.

— Or ça ! dit-il, si je viens par ici,

Ce n’est point, da ! que j’aie été des vôtres.

J’étais hier encore avec les autres,

Lançant sur vous grêle de javelots ;

Car l’homme est plus vacillant que les flots/

Adonc voici nos bras et nos épées.

Le sang françois les a parfois trempées ;

Mais tout se lave, et nous les laverons.

L’essentiel est que les hauts barons

Soient avec vous pour faire place nette.

— Vous entendez, beau duc ? dit Jehannette.

— J’entends si bien que j’en suis tout joyeux.

Mais de nouveau jetant au loin les yeux,

Jehanne a dit, jà quasiment en larmes :

— Quels sont là-bas encore ces gens d’armes ?

Ont-ils mandat qui leur soit un affront ?

Voyez, voyez comme ils baissent le front,

Tout affalés et tenant mal en selle !

Et cette fois la rencontre est moins belle ;

Car c’est Clermont et le Sire d’Anjou

Qui, tout penauds, la tête dans le cou,

Les bras ballants autour de la cuirasse,

Leur baillent, sans les regarder en face,

L’ordre du Roi de laisser là Paris.

— Nous partirons, lorsque nous l’aurons pris

C’est trahison, couardise ou faiblesse.

— Ordre du Roi, dit d’Alençon qui baisse

La grande épée inutile en sa main.

Et Jehannette a rebroussé chemin.

Troisième geste
La trahison

I
Où Messire le Roi fait dépecer un pont

Un pont est là, sur la largeur du fleuve,

Quasi tremblant et l’arche toute neuve,

Plus vite fait qu’oisels ne font leurs nids ;

Et c’est non loin des murs de Saint-Denis

Que d’Alençon l’a jeté, sans rien dire.

Or, dans la nuit, pendant que le ciel mire

Ses floraisons d’astres au flot dormant,

Des hommes sont venus sournoisement,

Les bras musclés à soulever des roches

Et sous les pieux, les piques et les pioches,

Ils se sont mis à dépecer le pont.

Le bruit est grand ; mais l’écho n’y répond,

Comme honteux s’il octroyait réplique,.

Lui qui tressaille et chante, quand la pique

Fait bon ouvrage et le fait au soleil.

Le lendemain, dès le matin vermeil,

Jehanne accourt chez d’Alençon lui dire :

— Ne pensez-vous à répartir, Messire ?

Tous ont gardé bravoure, et c’est l’instant

D’utiliser le pont qui nous attend.

Lors d’Alençon, rayonnant d’espérance :

— Ordre du Roi ne vaut appel de France.

Et les voilà bravement repartis

Dans un superbe et joyeux cliquetis.

Mais, quand ils sont arrivés sur la rive

Où le flot dit sa chanson fugitive,

Pas plus de pont que s’il n’eût existé !

Le soleil monte, épandant la clarté,

Semant le jour divin de cime en cime,

Dans la lointaine ignorance du crime ;

Et l’horizon n’est brumeux ni grondant.

Un homme s’est attardé, regardant

L’outil qui fut son innocent complice.

Jehanne Darc a clamé :

— Maléfice !

Quoi ! dépecer pour l’envoyer à l’eau,

Avec le jonc, l’épave et le bouleau,

Ce qui portait le salut du Royaume ?

Le chevalier, pâle comme un fantôme,

Tout frémissant et l’œil comme égaré :

— Quel est celui, fût-il cent fois sacré,

Eût-il pour lui des légions sans nombre,

Qui t’ordonna de démolir dans l’ombre

Ce pont sauveur, voulu par elle et moi ?

Et le pauvre homme a répondu :

— Le Roi

II
Comment et pourquoi Jehanne offre son armure à l’église de Saint-Denis

Jehanne, ayant au cœur sombre blessure,

Veut maintenant offrir sa belle armure,

Avec le glaive ennemi qu’elle a pris,

À Saint-Denis, apôtre de Paris ;

Et voici que, pâle et serrant contre elle

La grande épée avec l’armure belle,

Elle s’écrie :

— Ornements superflus,

Allez-vous-en, je ne vous aurai plus !

Je ne serai désormais, sous ma tente,

Qu’une recluse obscure et pénitente,

Pouvant là-bas du moins encore voir

Ce grand Paris que je croyais avoir.

Pendant que vous pendrez à la muraille,

Ô mon dernier vêtement de bataille,

Je conterai mes guerres et mon Roi

Aux enfançons groupés autour de moi,

Et vous serez, avec le temps qui passe,

Bientôt pareil à la frêle cuirasse

Que la cigale abandonne aux sillons,

Quand elle meurt avec les papillons !

Car, sans avoir dans la forêt natale

Jamais ouï cliqueter la cigale,

Jehanne sait que le bon saint François

L’apprivoisait du geste et de la voix ;

Et mêmement, quand sa douce Lorraine

A pour seigneurs du mont et de la plaine

Ceux de Provence au verbe ensoleillé,

N’est-elle pas, tant elle ait bataillé

Pour les François fidèles au roi Charles,

Un peu la sœur des belles filles d’Arles,

Dans la chanson des cigales au vent ?

Jehanne sort, elle baise en rêvant

L’étendard blanc qui flotte sur la porte ;

Et cependant que la foule l’escorte,

Elle se rend à l’église, portant

La belle armure et le glaive éclatant.

Une fois là, légère comme oiselle,

Elle les pend aux murs d’une chapelle,

Devant l’autel aux nappes blondes d’or.

Et de retour elle s’arrête encor

Près de la pierre où, dans le chant du prêtre,

Dort à jamais le père de son maître.

Mais, cette fois, quand elle a demandé

Si son effort serait bien secondé,

Dans un hahay de victoires nouvelles,

Une tristesse a voilé ses prunelles ;

Car, sentant Dieu déserter son pennon,

Jehanne a cru qu’on lui répondait :

— Non !

III
Où Jehanne se remet à espérer

Ceux dont l’honneur n’a pas subi d’entaille

Donnent au Roi fiers conseils de bataille ;

Mais il n’écoute, hélas ! que favoris

Ayant propos délicats et fleuris,

Lui racontant folâtres équipées,

Avec des bouts de rubans aux épées.

Adonc il a, dédaigneux des lauriers,

Congédié quasi tous ses guerriers,

Ayant gardé, pour lui fleurir la vie,

Vils courtisans au cœur gonflé d’envie,

Petits varlets en toque de satin,

Clercs de ruelle au geste libertin,

Soudards tuant palombes à la cible :

Ce que Jehanne a vu d’un œil terrible.

De plus il a, sans y mettre façon,

Laissé partir Messire d’Alençon

Vers son castel où, jeune encore et belle,

L’espérait tant sa compagne fidèle.

Lors Jehannette a dit, les bras béants :

— Dois-je, mon Dieu, me confiner céans ?

Ce me serait, alas ! trop rude épreuve.

Puis, revêtant une cuirasse neuve :

— Je ne puis pas quitter ce pauvre Roi !

Or, c’est partout dolence et grand effroi,

Vu qu’agrippés au poitrail de leurs bêtes,

Les soudards blonds revoient aux conquêtes

Comme l’autour au sommet des granits,

Non sans avoir des murs de Saint-Denis

Ôté d’abord la cuirasse et le glaive.

Le duc Philippe intrigue pour la trêve,

Tôt élevé sur un nouveau pavois

Comme seigneur du pays Champenois.

C’est juste l’heure où, pâle embryon d’homme,

Charles tient en ses doigts la France comme

Un beau collier dont il regarderait

Sur le tapis, à l’entour du coffret,

Les perles s’en aller une par une :

Tel un prodigue effeuillant la fortune.

Las ! tout emmi les perles qui s’en vont

Plus prestement que la neige ne fond,

La Normandie est de nouveau glissante,

Bien que La Hire ou quelque autre la sente

De temps en temps remonter sous sa main.

Jehanne veut, sans attendre demain,

La renouer, ayant repris sa tâche,

Dans le collier d’où l’Anglais la détache ;

Et c’est pourquoi, le sein tout haletant,

Elle a baisé l’armure en la mettant.

IV
Où Messire le Roi autorise menues batailles

Le Roi pourtant un beau jour se décide

À la laisser, sagement intrépide,

Monter en selle et retourner au mur ;

Mais, ce qu’il veut, c’est victoire à coup sûr,

Menus combats, escarmouches légères,

Où les coursiers effleurent les fougères

Sans effarer les biches dans les bois,

Où l’on pourrait quasiment à la fois

Jouer du glaive et jouer de la flûte,

Tant et si bien qu’après l’aimable lutte

On a tué, parmi les verts sillons,

Une pervenche et quelques papillons.

C’est déjà trop, la vie étant sacrée,

Quand c’est la terre ou la femme qui crée ;

La gloire même excuse mal l’acier,

S’il ne fut point sauveur ou justicier,.

Et la Camarde est une mégère ivre,

Quand elle abat, pour être seule à vivre,

Tout ce qui germe avec tout ce qui naît.

Mais Jehannette, alas ! bien qu’elle n’ait

Jamais brandi l’acier pur de son glaive

Que sur les reins d’une folle enfant d’Ève,

Ne se plaît mie à ces combats discrets

Qui seraient jeux de pages damerets.

Encore est-il cruellement notoire

Qu’ils bataillaient aux rives de la Loire,

Prompts à jeter, à défaut de boulets,

Tranchants cailloux sur les pages anglais,

Tant hardiment et la fronde si sûre

Qu’un pauvre Anglais eut mortelle blessure,

Blond et fluet comme épi dans les champs,

Avec des yeux qui n’étaient pas méchants.

Adonc Jehanne est repartie en guerre

Avec d’Albret, lequel est le beau-frère

De la Trémouille et favori royal ;

Mais il est brave et supporterait mal

Qu’un fanfaron, pourpointé de dentelle,

L’osât railler de suivre la Pucelle.

Les deux compaings ont pris le bon sentier,

Et c’est devant Saint-Pierre-le-Moûtier

Qu’ils ont braqué la tonnante bombarde.

— Que Sire Dieu, dit Jehanne, nous garde !

Mais l’ennemi tient tête, se défend,

Et c’est tant peu, cette fois, jeu d’enfant

Que l’assaillant recule vers la plaine

Avec un bruit de grande vague humaine.

Les bras déjà tout ballants et cassés,

Jehanne n’a point quitté les fossés

Sire d’Aulon, son intendant fidèle,

Quoique blessé, retourne devers elle.

— Que faites-vous donc par là ? lui dit-il.

Vous êtes seule, et c’est grave péril.

Soudards s’en vont, combattre est inutile.

Elle répond :

— J’en ai cinquante mille !

Allez le dire aux peureux qui s’en vont.

Et son regard s’envole au ciel profond,

Comme si Dieu, pour grossir ses phalanges,

Lui déléguait les meilleurs de ses anges,

L’aile tendue et le glaive levé.

Ce qu’apprenant, chacun a retrouvé

Joyeux entrain, coutumière vaillance ;

Et tous, chantant belles chansons de France,

Sont revenus, épée ou lance au poing,

Encore prêts à ne s’effrayer point

Du flot de sang qui rougira les plaies.

Lors l’inspirée a dit :

— Courez aux claies !

Vite aux fagots, et qu’on fasse le pont !

Le mur est pris, Sire Dieu m’en répond ;

Car c’est sa main qui tend vos arbalètes.

Anges et vous, quels bons soudards vous êtes,

Quand Sire Dieu vous veut à mon secours !

Et l’on a pris la muraille et les tours.

V
Où Jehanne fait en vain le siège de la Charité

Jehanne, dès que la muraille est prise,

Met grande hâte à sauver une église

Où les bourgeois ont caché leur trésor.

Elle a pourtant bien besoin d’écus d’or ;

Et la voilà, tant guerroyer lui tarde.

Dictant missive à Riom qui la garde

Comme relique emmi ses parchemins.

Lui demandant, non sans joindre les mains,

Comme pauvresse errant au seuil des portes,

Habillements, traits, arbalètes fortes

Et bon salpêtre à bourrer le canon.

Dès qu’ils ont vu son nom, son joli nom,

Qui sur la feuille un tantinet froissée

A trembloté comme une aile brisée,

Les échevins, ne faisant longs discours,

Ont envoyé fort notables secours ;

Et d’Orléans, parchemins et ravines,

Sont arrivés joueurs de couleuvrines.

C’est qu’il lui faut, sans attendre l’été,

Aller camper devant la Charité,

Laquelle ville a mieux que des murailles,

Ayant pour chef un rôdeur de broussailles,

Aventureux comme l’onde et le vent,

Jamais courbé sous l’orage et trouvant

Que javelots lui sont légère ondée.

Mais, comme si son Dieu l’eût secondée,

Elle a campé seulement une nuit ;

Et la voilà, sous le ciel qui reluit,

Utilisant pour la noble conquête

Le bon salpêtre et la forte arbalète,

Dépensant bien, tout neufs et point rouilles,

Les écus d’or que la France a baillés,

Courant aux murs, dès l’aube revenue,

Et déchirant les franges de la nue

Du vol sifflant des javelots pointus.

Or les canons ne se sont jamais tus,

Qu’ils soient servants de France ou d’Angleterre,

Et c’est tant vrai qu’on eût fait plutôt taire

La foudre au ciel ou l’eau sur les galets.

Mais voici qu’on va manquer de boulets ;

Assauts fougueux ont ébréché les lances ;

Tout, à la fin, retombe aux grands silences,

Secours d’en haut s’étant tôt retiré ;

Et Jehannette a longuement pleuré

Sous l’étendard aux plis d’aube et de neige.

Adonc, un soir, on a levé le siège,

En la saison où les spectres des nids

Tremblent au vent dans les rameaux jaunis,

Acceptant mal tant horribles épreuves,

Laissant, hélas ! belles bombardes neuves,

Faute d’affûts ou de bons destriers.

Et, cette fois, c’est la mort des lauriers !

VI
Où Jehanne reçoit de Messire le Roi lettres de noblesse pour elle et pour les siens

Charles pourtant lui sourit et la fête.

Lors favoris lui font humble courbette,

Rondeaux galants ou discours empesés,

En vieux renards soudain apprivoisés,

Voulant ainsi comme éveiller en elle

Un doux orgueil d’être jeunette et belle,

Bleuir son rêve où la brume descend

D’une chimère à l’essor caressant,

La détacher de ses Saintes moroses

Et l’étouffer gentiment sous les roses.

Dans la vesprée, au déclin d’un beau jour,

Le Roi de France a réuni sa cour,

Dames d’atour en surcot à ramages,

Hommes d’église aux placides visages,

Jeunes seigneurs en hainselins serrés,

Pages mignons, pimpants et délurés,

Chacun coiffé d’une toque pareille.

Les scribes ont la plume sur l’oreille,

Devant la table où l’on marque du seing

L’an et le mois, le grand jour et son saint.

Puis le Roi baille à l’humble pastourelle

Écu d’azur où l’épée étincelle,

Ayant reflets de gloire et de soleil.

L’or du pommeau luit, quasiment pareil

Aux fleurs des champs écloses dans l’aurore ;

Et par-dessus l’épée on voit encore

Une couronne où, comme des joyaux,

Brillent deux lis, frères des lis royaux,

Charles voulant marier fleurs de France

Au lis vivant qui lui fut délivrance,

Quand il errait tout seul par le chemin.

Lors souriant et lui prenant là main :

— Vous voici telle à présent que nous sommes,

Nous, Roi de France, eux, nobles gentilshommes.

Les Darc sont morts : vous êtes les du Lis,

Père, sœur, mère, aïeul et petit-fils ;

Car j’anoblis avec vous tous les vôtres,

De par le Christ et les très saints Apôtres,

Ayant plaisir à louanger ainsi

Pierre et Jehan qui montèrent aussi

Sur le rempart sans souci des rafales,

Et ce sera sur mes terres royales

Bouquet de lis arrosé d’un beau sang.

Jehanne a fait révérence, disant :

— Bien qu’un tel don m’ait fort éjoui l’âme,

Je ne ferai broder sur l’oriflamme

Couronne, fleurs ou fin glaive d’argent.

Il me suffit que l’ange, en voltigeant

Au travers de l’étoffe déroulée,

Ne cache point de son image ailée,

Le long des plis que le vent mêle un peu,

Le front sanglant et doux de Sire Dieu.

Mais je voudrais, pastoure sans superbe,

Une faucille à côté d’une gerbe

Sur l’écusson que vous m’avez donné,

L’ayant d’abord tendrement adorné

De quelques mots en devise gentille.

— Je baille, oui-da ! la gerbe, la faucille

Et la devise aussi, sans la savoir.

— Elle dira le travail, le devoir

Bien accompli, pour le ciel et sans ire.

— Et c’est, Jehanne ? interroge le Sire

Qui jà comprend, ayant bien entendu.

— Vive labeur ! a-t-elle répondu.

VII
Où est contée, en guise d’intermède, une joyeuse histoire de Dame blanche

Jehanne voit accourir devers elle

Une gaillarde à la vive prunelle,

Laquelle enflant un tantinet la voix :

— Votre ange vous visitait dans le bois,

Tel un ramier volant de branche en branche.

Mon ange à moi n’est qu’une Dame blanche ;

Mais qu’elle est belle et que son geste est doux !

Elle me dit que je puis comme vous. ;

Arder les murs, guerroyer, tenir tête,

Pendant qu’épouse et tendre pucelette

Sont au logis, s’occupant à filer.

Jehanne, ayant jà d’elle ouï parler :

— Ne fûtes-vous, cet hiver, appelée

Vers des remparts où je m’en suis allée ?

— Je n’ai quitté ni mon champ ni mon toit.

— Et la raison ?

— Da ! c’est qu’il faisait froid.

— Quoi ! pour combattre il vous faut temps superbe

Soleil au ciel et fleurettes dans l’herbe ?

Eh ! pourquoi pas aussi des violons

Dont on jouerait derrière vos talons ?

Quoiqu’il en soit, la Dame, blanche ou noire,

Ne me déplaît, nous promettant victoire,

Et je n’aurais répugnance à la voir.

— Vous la verrez dans ma chambre, ce soir.

La nuit venue, elles couchent ensemble.

— Elle accourt, fait la gaillarde, et je tremble.

— Pourquoi trembler ? Elle n’est loup-garou.

Lors, les deux bras enroulés sous le cou,

S’allongeant bien dans le lit qui se creuse,

La bouche encore innocemment railleuse,

Elle s’endort en priant Sire Dieu.

Le lendemain, quand le ciel pâle et bleu

Reçoit visite et baiser de l’aurore :

— Réveillez-vous. Quoi ! vous dormez encore ?

Ce ne m’est point, alas ! étonnement

Que vous n’ayez vu la Dame en dormant,

Quand pour venir elle a franchi la nue.

— Que dites-vous ? Mais elle est donc venue ?

— Comme toujours, sans se faire prier.

Voire elle était Sur un beau destrier,

Tout reluisant du poitrail à la selle.

— Elle a dû lors casser quelque vaisselle ;

Car on n’est point ici comme en forêt.

— Vous vous gaussez de moi ?

— Ce vous paraît ?

Le jour suivant, gentiment obstinée,

Jehanne Darc a dormi la journée ;

Et, dès la nuit, elle revient, disant :

— Si Dieu m’écoute et qu’il me soit plaisant,

Nous la tenons, j’aurai ma chevauchée.

Mais, cette fois, elle ne s’est couchée,

Jugeant qu’on lui fit quasiment affront,

Le grand capel relevé sur le front,

Le regard fixe et la dextre sans armes.

— N’entendez-vous ces terribles vacarmes ?

— Je n’entends rien que le vent sur le pré.

— Ne voyez-vous ce beau manteau doré ?

— Da ! j’aperçois sur la muraille sombre

Le peu qu’on voit quand on regarde l’ombre.

— Tenez, par la, Jehanne, on remuait.

— C’est, sans bouger, un pauvre vieux rouet

Chevauché par une longue quenouille

Que l’on croirait messire La Trémouille ;

Et si c’est là tout ce que nous verrons !

— N’entendez-vous sonner les éperons

Comme campane annonçant jour de fête ?

— J’entends monter le chant de l’alouette.

— Et ces rayons un tantinet follets,

Dansant dans l’air, tout devers les volets ?

— C’est dame l’Aube entrant par la fenêtre.

Je n’avais pas besoin pour la connaître,

De m’enfermer céans toute une nuit.

Elle a manteau qui voltige et reluit,

Étant baigné d’argent et de rosée.

Ça ! Catherine, ouvrez-lui la croisée ;

Recevez-la comme sur un autel ;

Car elle est la Dame blanche du ciel.

Partez ensuite et faites bon voyage.

Ce n’est mari qui doit faire ménage

Et nettoyer beaux enfançons de Dieu.

Si vous voulez encore bouter feu,

Ne le boutez, sans autrement combattre,

Qu’aux sarments secs dans les cendres de l’âtre.

Laissez-moi seule à mon grave souci.

Vous ne pourriez, en demeurant ici,

Que rapiécer les étendards des pages.

Et n’attendez, pour vous frayer passages,

L’étoile d’or des mages d’Orient.

Lors Jehannette est sortie en riant.

VIII
Où Jehanne délivre le pays d’un bandit et de sa bande

Franquet d’Arras a bravoure notoire,

Blason qui fut jadis fleuri de gloire,

Noblesse au front et fierté dans les yeux ;

Mais, en dépit du sang pur des aïeux,

Il est enclin aux aventures viles,

Pillant les bourgs sans attaquer les villes

Où le soudard monterait sur le mur,

Volant, hélas ! comme on cueille un fruit mûr

Les blancs troupeaux ou les moissons dorées ;

Et ce bandit est l’effroi des contrées.

Jehanne a dit :

— Si je le délogeais

Tout comme un prince ayant nombreux sujets ?

Ce serait joie aux bonnes gens qu’il pille.

Et sans avoir fait sonner la trompille,

Elle repart ainsi qu’un trait de feu ;

Car elle a su le jour, l’heure et le lieu

Où passeront le bandit et sa bande,

Avec un or qui n’est juste prébende.

C’est en un bois, dans l’ombre des sapins.

Quand elle arrive avec ses francs compaings,

Cinq cents Anglais sortent de la broussaille.

Elle bondit, elle a crié :

— Bataille !

Bataille comme avec de vrais soudards !

L’air s’est empli du sifflement des dards ;

Les piques ont bien rejoué des pointes,

Tant qu’à la fin saignants et les mains jointes,

Les malfaisants se rendent à merci,

Messire Dieu n’en ayant point souci.

On leur a pris, non sans vider leurs poches,

Les vingt mulets qui portaient les sacoches ;

Et chacun est, du premier au dernier,

Blessé, fuyard, occis ou prisonnier.

Leur chef lui-même est prisonnier de guerre ;

Mais ceux qu’il a pillés n’entendent guère

Qu’il soit traité noblement, comme tel.

Lors inclinés, tenant bas le capel,

Mais réclamant jugement et supplice,

Sont accourus les hommes de justice ;

Et moins courbés, quasiment belliqueux,

Le bailli de Senlis est avec eux.

— Il a lutté, dit alors Jehannette,

Fort vaillamment et de manière honnête,

Seul entre tous à ne point s’apeurer.

Ce me serait cruel de le livrer,

Dussent les miens toucher notable somme.

Or je voudrais l’échanger contre un homme

Qui tient auberge en les murs de Paris.

N’est-il à moi, mes compaings l’ayant pris ?

— Il est à nous, sans qu’il soit fait échange.

Ça ! consultez un tantinet votre ange :

Il vous dira, s’il n’est muet et sourd,

Qu’il nous convient de pendre haut et court

Un tel bandit, pire que cent famines.

Quand les Anglais dévastaient vos chaumines,

Gorgés de vin sur les agneaux saignés,

Les auriez-vous, ô Jehanne, épargnés ?

Or, ce seigneur était françois de France,

Et toutefois, trompant notre fiance,

Il a volé nos troupeaux et nos blés.

— Emmenez-le, puisque vous le voulez :

Votre justice est plus que lui cruelle.

Et pendant qu’on l’emmène, la Pucelle

S’est écriée en tombant à genoux :

— Sire Jésus, ayez pitié de nous !

Ayez surtout pitié de la bergère !

Car sous vos yeux, dans les sentiers où j’erre,

Loin des cités où mon bras triomphait,

J’ai fait deux fois ce que vous n’auriez fait !

IX
Où Jehanne est faite prisonnière

Les Voix ont dit :

— Fais ce que Dieu t’enseigne

Remonte en selle et retourne à Compiègne

Par le coteau, la montagne et le val.

Elle est déjà remontée à cheval ;

Et, franchissant murailles redoutées,

Ne s’arrêtant aux villes disputées

Que pour quérir l’endroit où l’on pourrait

Traquer l’Anglais de la pique et du trait,

Elle est rentrée en la cité fidèle,

Comme emportée au battement d’une aile.

Une fois là, courbant son front pieux,

Le paradis dans l’âme et dans les yeux,

Elle a, comme au saint dimanche de Pâques,

Communié dans l’église Saint-Jacques,

Emmi soudards et nombreux chevaliers.

Puis, s’appuyant à l’un des hauts piliers,

Elle voit gens de métier, saintes femmes,

Vierges veillant au salut de leurs âmes,

Bruns villageois, marchands, petits varlets,

Six-vingts enfants frisés comme agnelets,

Hâter le pas en allant devers elle ;

Et les enfants surtout la trouvent belle,

Avec ses yeux qui leur sont caressants,

Parce qu’ils sont tout comme elle innocents.

— Enfantelets, mes amis, dit Jehanne,

Heureux qui vit en sa pauvre cabane,

Non loin des monts où paissent les brebis !

On m’a donné mirifiques habits,

Sans me garder la foi qui m’était due.

Je suis trahie et lâchement vendue,

Bien que je n’aie à dessein point fait tort,

Et je serai bientôt livrée à mort.

Priez pour moi, secourez l’innocence ;

Car je n’aurai plus jamais la puissance

De protéger douce France et le Roi.

Secourez-moi, priez aussi pour moi,

Quand je serai devers l’autre lumière.

Chacun lui dit :

— Vivez, gente guerrière.

Elle répond :

— Dieu fait comme il lui plaît,

Et les enfants touchent son mantelet,

Croyant toucher la nuée ou l’aurore.

Mais s’éloignant :

— Je vous le dis encore,

Mes jours seront fauchés comme un épi.

Puis, ayant su qu’on la veut à Crespy,

Elle s’y rend, ayant belle espérance

D’en ramener vaillants soudards de France

Qui sauveront, hardiment diligents,

Ceux de Compiègne et nombre d’autres gens,

Plus maltraités que bois morts où l’on cogne.

De son côté, Philippe de Bourgogne

Erre par là, leur envoyant cartel,

Ayant pour lui Messire d’Arundel,

Lequel, malgré le nom dont on l’appelle,

N’est point féal autant que l’arondelle.

Mais vers Jehanne aussitôt sont venus

Cinq cents soudards tendant les glaives nus,

Point défaillants quand le sort les éprouve ;

Et ce sont des gaillards comme on en trouve

Dans les récits des vieux bardes bretons.

— Ça ! leur a dit Jehanne, nous partons,

Vu qu’il nous faut, fût-on dix contre mille,

Aller sauver la tant françoise ville.

— Au fait, guerrière, a dit un vieux soudard,

Nous sommes peu de gens sous l’étendard,

Contre une armée aussi nombreuse et belle.

— On est toujours assez, lui répond-elle.

Javelot, pique ou flamberge à la main,

On s’est remis tout de suite en chemin,

Non sans jeter dans la vaste nuit brune

Regards songeurs aux blancheurs de la lune ;

Et le soleil est à peine levé

Qu’on est déjà dans la place arrivé.

Dans lés deux camps c’est guerrière fanfare ;

Mais la rivière est là, l’eau les sépare

De son ruban lentement déroulé ;

Et ce ruban, sous la ville, est ourlé

D’une chaussée à la crête escarpée.

L’arche du pont n’a pas été coupée,

Ayant coûté besogne et bel argent ;

Un boulevard le garde, s’allongeant

Jusqu’à Margny, par delà les prairies.

Luxembourg fait dresser les batteries

Devers Clairoix, dans les champs spacieux,

Par ses Picards qui n’ont pas froid aux yeux ;

Montgommery, la lame toujours prête,

Commande Anglais sous les murs de Venette,

Tout hérissés de fers et de canons.

Sire Baudot, avec ses Bourguignons,

Campe à Margny comme grand chef d’armée ;

Car ce seigneur a belle renommée,

Ayant trahi son pays et son roi.

Le duc Philippe est non loin de Clairoix,

Se grisant des menaces qu’il profère ;

Et tout chacun a grand désir de faire ,

Luire au soleil le glaive enfin tiré.

Jehanne a dit, le poing déjà serré

Sur la bannière, à côté de l’épée :

— Nous les aurons, si je ne suis trompée

Et que conseil d’en haut soit bien suivi.

Noble seigneur Guillaume de Flavy,

Vous qui gardez et commandez la ville,

Allez-vous en faire besogne utile

Sur la chaussée, au long du boulevard.

— Quelle besogne ? a dit le fier soudard.

— C’est d’y porter bons tireurs d’arbalètes,

Couleuvriniers qui ne soient femmelettes,

Autres guerriers qui ne soient damoiseaux,

Après avoir disposé sur les eaux,

La rame prête et la coque amarrée,

Bateaux couverts aidant à la rentrée.

Quant à moi, pour empêcher sans délais

Les Bourguignons de se joindre aux Anglais,

Je sortirai, gaillardement et vite,

Avec cinq cents rudes hommes d’élite ;

Et parmi ces redoutables guerriers

Chevaucheront sur leurs grands destriers

L’impétueux et fidèle Xaintrailles,

Soudard qui vaut à lui seul dix murailles,

Quand les premiers javelots ont volé,

Sire d’Aulon, mon intendant zélé,

Et, tant jeunet soit-il, mon frère Pierre,

Qui n’a jamais su baisser la paupière.

Après quoi, tous en route par le champ,

Les uns à pied, les autres chevauchant !

Et nous irons bailler de nos nouvelles

Aux Bourguignons, chez Baudot de Noyelles

Qui ne m’attend sous le chêne feuillu.

Et l’on a fait ainsi qu’elle a voulu.

Or, sous Margny, sitôt qu’elle se montre,

Les Bourguignons viennent à sa rencontre ;

Et c’est à l’heure où le soleil descend.

— Sus, compagnons ! dit-elle en raidissant

Ses fins jarrets aux flancs de sa monture.

Et s’enfonçant dans leur ost, à mesure

Qu’il a fléchi sous les glaives heurtés,

Elle lésa prestement culbutés

Dans le village où, levant sa bannière,

Elle entre avec ses soudards, la première.

Mais par là sont arrivés justement,

Sans mener plus de bruit qu’un flot dormant,

Barons d’Artois, seigneurs de Picardie

Et Luxembourg qui n’est pas, quoi qu’on die,

Homme inexpert et de mauvais conseil ;

Car ce qu’il dit est maintes fois pareil

À lueur d’aube effleurant eau de roche.

Lors on a vu troupe qui se rapproche,

Pennons au vent, leste et sans désarroi.

Ce sont, hélas ! les Picards de Clairoix,

Gesticulant et poussant clameurs rauques,

Vu que leur chef les a faits comme taupes

Sortir du trou, sur un mot envoyé.

Ceux de Jehanne ont à leur tour ployé.

Les pieds arqués dans l’étrier sonore,

C’est par trois fois qu’elle repousse encore

Le Bourguignon, l’Anglais et le Picard,

Avec la France et Dieu dans le regard.

Mais blonds soudards accourent par centaines,

Ayant pour chef entre les capitaines

Montgommery dont les fanons pourprés

Semblent de grands papillons dans les prés.

On voit sans voir, on s’effare, on oublie,

Tant a soufflé brusque vent de folie,

Que l’ost anglais, s’épuisant en vains cris,

Ne peut rester emmi ces prés fleuris

Sans recevoir de la haute chaussée

Boulet rapide et flèche à point lancée ;

Et les François ont tourné les talons.

— Ah ! fait Jehanne, êtes-vous des félons ?

N’avez-vous plus goutte de sang aux veines

Que vous tremblez comme joncs ou verveines ?

Qui gardera les cités et les champs,

Si vous laissez les étrangers méchants

Vous disperser comme poussière,ou cendre ?

Faut-il que je sois seule à nous défendre

Et qu’après Dieu vous me quittiez aussi ?

Une voix douce a dit :

— Mais nous voici !

Je te suivrai, si non que Dieu me damne !

C’est Pierrelot, le frère de Jehanne ;

Et son œil luit comme charbon ardent.

— Nous la suivrons ! a clamé l’intendant.

— Jeune seigneur du Lis, a dit Xaintrailles,

Nous la suivrons, fût-ce en mille batailles,

Comme on le doit quand on n’a jamais fui !

Et toutefois, ayant derrière lui

Vu l’ost anglais bouillonner dans la plaine :

— Gagnez les murs, voire en y mettant peine,

Ou c’en est fait de vous comme de nous.

Elle répond :

— En nom Dieu, taisez-vous !

Puis, brandissant la bannière sacrée,

Pâle et le front nimbé dans la vesprée

D’une lumière où l’extase apparaît :

— Cognez avec la flamberge et le trait !

Luttez pour Dieu, défendez votre Sire !

Il tient à vous de les tous déconfire !

Frappez, frappez sans épargner les coups !

Hardi ! Hardi ! Hardi ! Secourez-vous,

Si vous voulez que le ciel vous secoure !

Le dernier flot de ses soudards l’entoure,

Tout soulevé sur ses vagues d’acier ;

Et l’on a pris la bride à son coursier,

La ramenant, les yeux baignés de larmes,

Devers la ville en un vaste bruit d’armes.

Lors cavaliers bourguignons et picards

Sont accourus, poursuivant les fuyards,

Tant rapprochés qu’ils ont têtes sur croupes ;

Anglais ou non, tous ensemble ou par groupes,

Vont les poussant comme un dolent troupeau,

Le glaive droit, cinglant à fleur de peau.

Guillaume fait de tant prompte manière

Lever le pont et fermer la barrière

Que l’on se rue, en hâte et sans apprêt,

Vers les bateaux garnis d’hommes de trait.

Ceux qui n’ont point embarras de monture

Ont trouvé là retraite quasi sûre ; Mais Jehannette, appelant le trépas,

Ne reculant, hélas ! que pas à pas,

Ne consentant ni défaite ni trêve,

Frappant, cognant de la hampe et du glaive,

Les seins gonflés de tragiques sanglots,

N’a pu gagner le rivage et les flots ;

Et la voilà brusquement repoussée,

D’entre les siens, tout devers la chaussée,

Sur le talus, au flanc du boulevard.

— Vous ne m’aurez ! dit-elle.

Et son regard

A la lueur d’une étoile irritée.

Toute la horde, à l’instant, s’est jetée

Sur celle qui lui fut sanglant affront.

L’étendard blanc lui pleure autour du front ;

Elle a vu par là-bas, tout devant elle,

Sire d’Aulon arraché de sa selle,

Battre les airs d’une impuissante main,

Se cramponner aux ronces du chemin,

Les reins brisés, la face toute blême,

Sire Poton de Xaintrailles lui-même

Se démener, quand on le harcelait,

Comme un grand aigle aux mailles du filet,

Et Pierre aussi, tiré par la jambière,

Glisser, tomber, rouler dans la poussière,

Avec un bout de lance qu’il brandit.

— Ah ! Pierrelot ! mon frère ! a-t-elle dit.

Six cavaliers entourent la Pucelle,

Les poings crispés sur sa bête et sur elle ;

Et chacun d’eux, soulevé d’un émoi :

— Ça ! rendez-vous, donnez-moi votre foi !

Elle répond en féale chrétienne :

— Autre que vous Ta reçue, elle est sienne.

Vous ne l’aurez ; car je tiendrai serment.

Un archer la tire violemment,

Comme avec des griffes d’oiseau de proie,

Par sa casaque où ruisselle et flamboie

On ne sait quoi qui semble du soleil ;

Car cette Inique est de drap d’or vermeil.

Elle résiste et fait vent de l’épée ;

Mais il l’a si fortement agrippée

Qu’elle faiblit et tombe de cheval,

Les deux genoux pris en un poing brutal,

La grande manche aplatie à l’épaule.

Tous les soudards viennent à tour de rôle

La regarder de près, mais sans courroux,

Se demandant, à voir un front tant doux,

Des yeux tant purs où l’extase et le rêve

Ont la fraîcheur d’une aube qui se lève,

Si cette enfant, vivante fleur de chair,

Est bien cocquarde et fille de l’enfer ;

Car c’est ainsi que l’ost anglais la nomme.

L’archer, servant du bâtard de Wandomme,

Tout éjoui comme d’un coup de dés,

Dit à son maître :

— Elle est à vous, gardez !

Et le bâtard l’a faite prisonnière.

Or avec elle a glissé la bannière

Qui protégea la terre des aïeux,

Toute vibrante au vent profond des cieux,

Douce à Jehanne, innocente comme elle,

Volant aux murs comme une tourterelle,

Semant victoire aux sillons des combats,

Ayant partout, là-haut comme ici-bas,

Un tremblement d’ailes immaculées ;

Et maintenant elle est, dans les mêlées,

Dans l’eau qui filtre aux fentes des remparts,

Sous le fangeux éperon des soudards,

Sous le sabot des piaffantes cavales,

Loin des sommets aux neiges virginales,

Loin de la source où va boire l’oiseau,

Comme un grand lis qui s’effeuille au ruisseau.

X
Où le bon Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, reçoit lamentable révélation

Par une nuit doucement étoilée,

Se promenait dans sa riche vallée

Jacques Gelu, l’archevêque d’Embrun.

Il est sagace, érudit et plus d’un,

Emmi les clercs maniant le calame,

Voudrait avoir sa science et sa flamme.

Il a fouillé les vieux textes sacrés,

Recueillant fleurs, feuilles et fruits dorés

Dans les rameaux de la théologie.

Sa bonté s’est en justice élargie,

Vu qu’il a su, comme féal chrétien,

Peser le mal aux balances du bien.

Il est pensif devant tout ce qui souffre.

Il tirerait de l’enfer ou du gouffre

Quiconque y tombe, ayant fait un faux pas.

Il est celui qui passe et n’entend pas,

Quand on lui baille affreux conseil de haine.

Cet archevêque est juge et capitaine ;

Mais, étant juste, il est calme guerrier,

Peu soucieux des moissons du laurier,

Le cœur brisé, quand on saigne ou qu’on pleure.

Tant d’or reluit en sa belle demeure

Que l’on pourrait en faire assez de pain

Pour apaiser une foule ayant faim.

Il est gardé, sur les rochers en pente,

Par une enceinte énorme qui serpente,

Coupant la ville en deux vastes tronçons.

L’un a couvents où l’on dit oraisons,

Nonnes vaguant sous la blancheur des voiles,

La Sainte Vierge au mantelet d’étoiles,

Ne refusant miracle au pèlerin,

Et tout auprès, devant le ciel serein,

Sous ses créneaux baignés d’ombre et de lune,

La haute tour qu’on nomme la Tour Brune.

L’autre a verbeux et replets hôteliers,

Jeunes soudards aux gestes familiers,

Marchands de toile aux enseignes parlantes,

Barbiers disant le vieux secret des plantes,

Bons villageois se rendant au marché

Sur un bâton dans la dextre emmanché,

Maigres seigneurs en huque de futaine,

Truand lavant sa loque à la fontaine,

Crieur de nuit tenant lanterne au poing,

Bourgeois cossus qui ne dédaignent point

Humer au piot, si la vendange est bonne ;

Et tous les soirs, quand le couvre-feu sonne,

Sous la poterne aux barreaux éclairés

Les lourds verrous sont prestement tirés.

La Cathédrale a trésors mirifiques,

Patènes d’or, luisantes dalmatiques,

Étoles où scintille en voltigeant

Ramier céleste au plumage d’argent,

Bérets soyeux à la frisure fine,

Chasubles où sur l’épaule divine

L’agneau pascal tend son col joliet,

Linges d’autel étoilés d’un œillet,

Beaux crucifix où saigne dans l’ivoire

Un Christ nimbé de souffrance et de gloire,

Surplis bouffants.et dentelés à jour,

Grands missels peints où l’on voit tour à tour

Se succéder sur la page fleurie

Jésus, sainte Anne et la Vierge Marie,

Longs chapelets dans leur coque enroulés,

Ciboires tant finement ciselés

Que l’on voudrait, pour les frôler de l’aile,

Être à la fois prière et tourterelle,

Ostensoirs plus brillants que des soleils,

Lourds chandeliers aux branchages vermeils,

Coulés d’un jet dans la lave du bronze.

Et plus tard, quand régnera Louis Onze,

Ce roi du peuple, ami de son troupeau,

Cousant autour de son pauvre chapeau

Pieuse image et médaille bénite,

Plus effaré qu’un pâle cénobite,

Prompt à gémir comme a se prosterner,

Venant hier encore d’adorner

L’humble maison où naquit la pastoure,

Fera, pour que la Vierge le secoure

Contre seigneurs et prélats déloyaux,

Le don d’un orgue où sur les clairs tuyaux

On croit ouïr chuchoter le silence,

Devant la grille en nobles fers de lance.

Plus tard aussi, quand le guerrier cruel

Aura pillé le trésor et l’autel,

On contera dans les belles veillées,

En un babil d’oiseau sous les feuillées,

Le vin clairet et la légende aidant,

Qu’un certain jour, en un soleil ardent,

La mule du terrible Lesdiguières,

Ruant, piaffant à desceller les pierres,

Faisant trembler la voûte et les arceaux,

Jetant bourrasque et feu par les naseaux,

Comme un coursier chevauché par le diable,

A laissé sur la porte vénérable

Son double fer recloué dans le bois.

Le haut prélat, quand il reçoit les rois,

Ne leur doit pas craintive révérence.

Que s’il reçoit pourtant celui de France,

Il le revêt du somptueux camail,

Avant qu’il n’ait traversé le portail,

Devers l’autel où la croix étincelle ;

Car, sans conteste et par grâce d’icelle,

Le roi de France est chanoine d’Embrun.

Mais si la fleur se devine au parfum,

La piété du bon prélat se montre

À secourir le pauvre qu’il rencontre,

Ne tirant point humaine vanité,

De son palais beau comme un jour d’été,

Laissant les fleurs pousser en sa muraille,

Féal au Dieu qui naquit sur la paille,

N’ayant jamais cruellement honni

Ceux dont les yeux, doux buveurs d’infini,

Croient voir en haut clarté surnaturelle ;

Et quand parut la gente pastourelle,

Ce fut lui qui, donnant sainte leçon,

La défendit comme un autre Gerson,

Ayant écrit au Dauphin peu crédule

Docte missive en un style de bulle,

Non sans parler au nom des monts bénis

Où la colombe et l’aigle font leurs nids,

Loin des mortels que l’erreur accompagne.

Or, cette nuit, justement la montagne

A par moment, comme la vérité,

Blancheur soudaine au ciel illimité.

Et le prélat, levant les bras, s’écrie :

— Ô pastourelle à la bouché fleurie,

Il est donc vrai qu’on t’a jetée aux fers !

J’entends là-haut, sous les vastes cieux clairs,

Flotter ta voix, ta voix douce et plaintive,

Comme un flot pur expirant sur la rive.

Ton souffle tremble aux taillis des ravins ;

La nuit tressaille à tes sanglots divins,

Et ce qui fait la blancheur de ses voiles,

C’est ta bannière envolée aux étoiles !

Le bon Gelu, sentant ses reins ployer,

S’assied dans l’herbe, à côté d’un noyer ;

Et ce n’était qu’un tout petit arbuste ;

Car on venait de le planter tout juste,

Lui qui, sauvant de la foudre et du vent

Ses longs rameaux au feuillage mouvant,

Eparpillant sa verte chevelure

Sur les vallons où coule une eau tant pure,

Devait un jour, comme les dieux d’alors,

Se rajeunir avec les siècles morts.

Lors il compare en sa triste pensée

L’arbre qui naît, tout brillant de rosée,

À celle dont la jouvence aura lui

Pour s’effeuiller dans la mort avant lui,

Comme genêts dans le val solitaire ;

Et quand le jour a reconquis la terre

Où tout subit un destin hasardeux,

L’aube et le prêtre ont pleuré tous les deux.

Quatrième geste
La captivité

I
Où Jeanne est conduite à Margny

Jehanne songe en regardant la nue.

On a lié d’une corde menue,

Faute de chaîne aux anneaux froids et lourds,

Ses nobles bras désarmés pour toujours ;

Mais comme ils sont croisés sur sa poitrine,

Elle y croit voir ressemblance divine

Avec la croix où mourut le Sauveur,

Et c’est pour elle angélique faveur.

Puis, d’une lâche et brutale poussée,

Les soudards l’ont sur un cheval hissée,

Toute meurtrie en la cotte d’acier,

Non sans avoir au ventre du coursier

Noué ses pieds avec une autre corde.

Ses pauvres yeux n’ont dit : miséricorde !

Dieu le voulant, elle accepte l’affront.

À peine a-t-elle un pli d’angoisse au front,

Dans le tumulte affreux de la pensée.

Sa huque pend autour d’elle, froissée

Comme liane au souffle des autans.

Tout comme la bannière aux plis flottants,

Elle a subi l’outrage de la fange ;

Mais rien ne peut éclabousser un ange

Et, quel que soit le lieu sombre et damné

Où des démons furieux l’ont traîné,

Tache de boue est sur son chaste voile

Grain de soleil ou poussière d’étoile.

Le bâtard de Wandomme est sans merci.

Quasi mourante et garrottée ainsi,

Il la ramène à Margny, par des plaines

Que le printemps fleurit de marjolaines ;

Car, mai triomphe aussi, plus doux vainqueur.

Mais c’est la nuit au ciel comme en son cœur ;

L’ombre s’étend sur les fleurs qu’on devine

À leurs parfums épars dans la ravine,

Et, tremblotant comme une larme d’or,

L’astre fait seul un peu de jour encor.

C’est en des bruits coupés de grands silences,

Entre deux rangs d’hommes armés de lances,

Qu’elle s’en va vers les cachots maudits.

Ange innocent chassé du paradis !

Divine enfant ! sublime révoltée

Qui, loin des champs où rit l’aube argentée,

Ne verra plus aux barreaux de la tour

Qu’un bout de ciel.sur un spectre de jour !

Entre ses cils voilés de songerie,

Juste entr’ouverts, comme quand elle prie,

Elle aperçoit en un brouillard tremblant

Son doux village avec son clocher blanc,

L’église avec sa sainte Marguerite

Ayant aux doigts une branche bénite,

Le pauvre autel où, dans des temps meilleurs,

Elle tressait des couronnes de fleurs,

Le baptistère où comme enfant de reine

Elle eut si belle et tant noble marraine,

Le Bois-Chenu recouvrant le coteau

D’un mirifique et verdoyant manteau,

Les monts, les pics, le vieux moulin, la Meuse

Vagabondant sous la rive brumeuse,

La grande route au cliquetant charroi,

Qui lui portait nouvelles de son roi,

Le ruisselet qui se fait voir à peine

Pour séparer Champagne de Lorraine,

L’étable avec sa claie où l’on entend

Mugir la vache au poitrail haletant,

Les groseilliers et la fontaine claire,

Le battement des hauts fléaux sur l’aire,

L’ombre du hêtre où Mengette dansait

Et là surtout, en un lieu qu’elle sait

Emmi les plus illustres du royaume,

Les quatre murs à l’humble toit de chaume

Où sa pensée évoque tristement

Le père assis devant l’âtre fumant,

Sur l’escabeau taillé dans un érable,

Le frère aîné, la mère vénérable,

Et Catherine au seuil de la maison.

Lors elle a dit en dolente oraison :

— Où sont, alas ! les chevaliers fidèles

Qui m’escortaient par les forêts tant belles,

Quand je quittais les champs de Vaucouleurs ?

Bien qu’on ne fût encore au mois des fleurs

Et que l’oiseau n’eût point fait sa nichée,

Ce fut, Seigneur, moins dure chevauchée !

Le très vaillant Bertrand de Poulengy

Dont le fanion fut autrement rougi

Que par le sang de la fraise ou des mûres,

Jehan de Metz aux solides armures,

Honecourt, peu dispos à reculer,

Julien que nul ne fit jamais trembler,

L’épée au vent ou la dextre à la hanche,

L’archer Richard qui portait sur sa manche

Un javelot ciselé dans l’or fin,

Colet de Vienne, envoyé du Dauphin,

Dont les pennons flottent comme des ailes,

Me furent doux et noblement fidèles.

Et maintenant, loin des jolis halliers,

J’ai pour escorte effrontés cavaliers,

Méchants soudards dont le regard oblique

M’achèverait, s’il était fer de pique.

Faites, Seigneur, en me tendant la main,

Que je ne tombe au milieu du chemin ;

Car il me semble, et je n’en suis coupable,

Que je franchis quelque affreux pont du diable,

Entre deux rangs de vieux démons cornus.

Jehanne et les soudards sont revenus

En des sentiers où tout à l’heure à peine

Elle traquait l’ennemi hors d’haleine.

Ô douleur ! c’est tout juste si les vents

Ont effacé sur les terrains mouvants

Les derniers pas de sa bête guerrière.

La même brise endort dans la bruyère

Les mêmes nids sous les rameaux anciens.

Elle revoit le village où les siens

L’avaient suivie en poussant cris de fête.

C’est là pourtant, ô pauvre Jehannette,

Qu’à votre tour, et comme mise en croix,

Vous connaîtrez pour la première fois

Le pain amer, le vil geôlier qui raille,

L’égarement des yeux sur la muraille,

Dans l’effrayant cachot où rien ne luit !

Et les chevaux hennissent dans la nuit.

II
Où Jeanne reçoit déplaisante visite

Messire de Bourgogne, sans escorte,

Est descendu de cheval, et la porte

S’est, sur un signe, ouverte devant lui.

— Rassurez-vous, dit-elle, je n’ai fui.

— Ce vous serait pourtant belle liesse.

Le malheur est que Jésus vous délaisse,

Toute seulette en un mauvais chemin.

Jehanne sait qu’elle mourra demain ;

Mais ne voulant qu’un ennemi le sache :

— D’où tenez-vous que j’ai fini ma tâche ?

— Et si c’était un de vos angelets

Qui me l’eût dit en joyeux virelais ?

— Les angelets qui m’accordent fiance

Ne parleraient qu’à bons François de France.

— Je suis François, tout aussi bien que vous.

— Quand le berger pactise avec les loups,

C’est comme s’il était un loup lui-même.

Vous, un François, Messire ? Quel blasphème !

Mais les Anglais sont moins que vous méchants !

S’ils vont pillant nos granges et nos champs,

C’est qu’ils n’ont point dans leur Anglischerie

Les blés dorés, l’herbe vite fleurie,

Les beaux raisins sous le chaume appendus,

Et qu’ils étaient là-bas, comme perdus

Dans les flots gris de leur mer océane.

— Vous connaissez bien des choses, Jehanne ?

— Je connais bien ce que Dieu m’enseigna.

Or, vous, François, quand la plèbe saigna,

Vous fûtes vil, sans cœur et sans droiture

Jusqu’à vouloir élargir sa blessure.

Vous perdriez, si nous allions aux plaids.

Que n’êtes-vous, quand je vous appelais,

Venu servir la France et votre prince ?

— Je défendais contre lui ma province

Comme un vaisseau contre les coups de vent.

Les Bourguignons d’abord !

— La France avant !

— Ah ! que voilà des mots pour ne rien dire !

Vous feriez mieux, ayant calmé votre ire,

De retourner, sans vos anges ailés,

Devers les vieux parents inconsolés.

— Il est bien temps de tenir tel langage

Au blanc ramier, quand on l’a mis en cage.

— Et si j’ouvrais la cage au ramier blanc ?

Jehanne entend sa mère l’appelant,

Toute vieillie et souffrant le martyre.

Mais elle a dit :

— Faites vite, Messire ;

Car le ramier, jamais mort ou lassé,

Redeviendra l’épervier courroucé.

Pas un instant de repos pour la lame !

Je planterai de nouveau l’oriflamme

Sur le fossé, qu’il soit clos ou béant.

Le duc alors est parti, maugréant.

III
Où Jeanne est prisonnière au château de Beaulieu

Toute puissance a des degrés sans nombre.

Le bâtard de Wandomme n’est que l’ombre

Du haut seigneur Jehan de Luxembourg,

Et celui-ci, chef du mont et du bourg,

N’est à son tour, fit-il noble besogne,

Que l’ombre de Philippe de Bourgogne.

Or le bâtard, soumis et tardant peu,

A fait conduire au château de Beaulieu,

Chez Luxembourg, suzerain de la place,

La prisonnière, encore toute lasse

De la bataille et de l’effort sacré.

— Faites, mon Dieu, dit-elle, à votre gré ;

Car c’est vous seul qu’en me courbant je nomme.

Mais, un matin, sans qu’elle sache comme,

Ses fers se sont lentement débouclés ;

Et la voilà, les talons presqu’ailés,

Tout comme s’ils remontaient aux échelles.

Le vieux cachot est barré de poutrelles,

Cerclé de bois qui sont poudreux débris.

Jehanne sort, et son regard surpris

Ne s’est heurté qu’à des murailles mortes.

Rien de vivant ; les clés sont sur les portes,

Et le vent souffle entre les deux battants.

Les vieux geôliers, ayant lampé longtemps,

Dorment encore en un coin de la salle,

Tout étendus au travers de la dalle.

Est-ce bien vrai ? N’a-t-elle point rêvé ?

L’haleine expire en son sein soulevé ;

Ses angelots la poussent par l’épaule,

Et, sans mener plus de bruit dans la geôle

Qu’un papillon dans les vastes halliers,

La prisonnière enferme les geôliers.

Elle s’en va, se voyant déjà libre.

Le soleil luit, la forêt chante et vibre ;

Le nid gazouille au creux vert des buissons ;

Voici l’aïeule au seuil clair des maisons ;

Voici les murs qui défendent les villes ;

La barque flotte au rivage des îles ;

Les chars poudreux ébranlent le chemin.

Elle tressaille, elle sera demain

Dans la bataille, au plus fort des mêlées.

Hardi ! le feu sous les tours crénelées !

Coupez le pont et cernez le coteau !

Mais un gardien veille à l’huis du château.

— Où courez-vous donc ainsi, damoiselle ?

Et prestement, il s’est jeté sur elle,

La ramenant, les deux mains sur le front,

Devers ses fers qui se reboucleront.

IV
Où apparaissent la Sainte Inquisition et la Docte Université

Le Saint-Office a soufflé sur ses torches :

On ne voit plus serpenter sous les porches

L’éclat sanglant du bûcher rallumé.

Son bras terrible est presque désarmé.

Quand il sévit, la sentence est moins dure.

La rouille mord l’instrument de torture

Dans ses cachots où ruissela le sang ;

Mais il n’est point encore agonisant.

Ce n’est point vrai que son œuvre l’effraye ;

Les yeux fixés sur ses griffes d’orfraie,

Il se sent moins apaisé qu’il n’est las ;

Les innocents peuvent toujours, hélas !

Lire leur mort aux plis durs de sa bouche ;

Et son vicaire est un moine farouche,

Un de ceux-là qui, ne s’amendant point,

Quelque verset de l’Écriture au poing,

Brûlent le corps afin de sauver l’âme.

Adonc, les doigts crispés sur le calame,

Ce moine écrit au Duc, lui réclamant

Certaine femme experte en maléfice,

Laquelle est due aux clercs du Saint-Office,

Sans plus tarder, sur les peines de droit,

Pour avoir fait, en maint et maint endroit,

Actes mauvais qui sentent l’hérésie.

Et ce n’est point railleuse fantaisie,

Quand il ajoute, en son verbe apprêté,

Que les docteurs de l’Université

La veulent tôt jugée et condamnée ;

Car cette fois, dût la plèbe étonnée

Se demander s’ils n’ont coup de martel,

Clercs de l’école et savants de l’autel

Se sont ligués avec ce méchant moine,

Comme baudets autour d’un sac d’avoine,

Remaniant la phrase à deux tranchants,

N’admettant pas qu’une fille des champs

Sauve un pays d’une armée aguerrie,

Sans s’adonner à quelque diablerie,

Comme si le génie au vol sacré

Ne pouvait point façonner à son gré

Le bon guerrier, le tribun ou l’apôtre

Avec un sexe autant bien qu’avec l’autre

Et se poser comme l’aube et le vent

Sur une enfant qui, priant et rêvant,

Le col frôlé du tremblement des branches,

Tout à côté de ses génisses blanches,

File, ainsi que les reines d’autrefois,

Sa quenouillette aux lisières des bois.

V
Où l’évêque Pierre se démène

Le Duc, ayant la main moins occupée

À manier la plume que l’épée,

A lu la lettre et n’a point répondu.

L’évêque Pierre adonque s’est rendu

Dans sa bastille, aux-portes de Compiègne,

Comme gourmets vont à la bonne enseigne.

Nombre de gens l’escortent, décidés

À ne se point laisser piper les dés

Au sombre jeu dont Jehanne est la mise.

Ce sont grands clercs et notaires d’Église,

Vite féconds en gestes malfaisants ;

Et Wandomme et Luxembourg sont présents,

Comptant le jeu pour gagner la chandelle.

L’évêque a lu d’une voix solennelle

Nombreux papiers de l’Université,

Laquelle veut savoir,’ en vérité,

Si l’on ne va tirer du cachot celle

Que les soudards appellent la Pucelle,

La libérant de sournoise façon,

Par subterfuge ou discrète rançon.

Or, ce serait déchéance certaine,

Et l’on n’aurait eu, de mémoire humaine,

Si grand dommage et telle trahison.

Puis, comme s’il chantonnait oraison

Du bout de ses lèvres de mauvais prêtre,

Il a requis le Duc de lui remettre

La prisonnière, avec ou sans témoins,

À lui, son juge et son pasteur, à moins

Que, pour veiller sur elle, il ne choisisse

L’inquisiteur zélé du Saint-Office,

Lequel est maître en matière de foi.

Le Duc se tait, Luxembourg se tient coi ;

Mais, tout mielleux de la voix et du geste,

Il a repris :

— Pour le reste…

— Le reste ?

S’est écrié Wandomme interrompant,

— C’est de Bedford et du roi qu’il dépend.

Écoutez-moi, c’est parole d’Église :

Cette pastoure, à présent qu’elle est prise,

Vaut son poids d’or, tant pour eux que pour nous.

Si le seigneur de Luxembourg ou vous,

Vous la mettiez en ma main paternelle,

On pourrait bien, devant un si beau zèle,

Féalement, sans forfaire à l’honneur…

— Que pourrait-on, dites-le, Monseigneur ?

— Vous accorder quelque notable somme.

— C’est parler d’or, a souligné Wandomme.

Ce n’est tombé dans l’oreille d’un sourd.

— Je ne suis riche, a gémi Luxembourg,

Qu’en espérance et belle songerie.

Si je n’avais une tante chérie

Qui m’a choisi pour seulet héritier,

Je n’aurais plus qu’à filer au moustier ;

Mes coups d’estoc me sont pauvre ressource ;

Ce n’est besoin de cordons à ma bourse,

Vu qu’elle pend, creuse comme rebec,

Et les castels où l’on peut boire sec

Le vin clairet baillé par mes montagnes,

Je ne les ai qu’en de vagues Espagnes,

Toujours un peu noyés dans le brouillard.

— Et ce serait ? hasarde le bâtard,

L’air dégagé, l’allure indifférente.

— Deux ou trois cents livres de bonne rente.

— Da ! sans que j’aie un-appétit d’abbé,

Ce pauvre argent François serait gobé

Plus prestement que menu grain d’épeautre.

— Et moi, qu’aurais-je ? a questionné l’autre.

— Six mille francs en beaux écus, seigneur.

— Eh ! c’est quasi seulement pour l’honneur

Qu’on livrerait la pastoure jolie !

J’aimerais mieux, chacun a sa folie,

Écus moins beaux qui seraient plus nombreux.

Les deux compaings se regardent entre eux,

Le front plissé jusque sous la paupière.

— On pourrait bien, a dit l’évêque Pierre,

Vous octroyer neuf ou dix mille francs.

Et les voilà songeurs, les yeux tout grands,

La main déjà tendue à l’or infâme ;

Car si Jésus, saignant de corps et d’âme,

N’eut qu’un Judas resté vil et hideux,

Jehanne Darc devait en avoir deux.

VI
Où Jehanne est confiée à deux Jehanne

Certain château, flanqué de tours énormes,

Se dresse emmi les sapins et les ormes,

Loin de la plaine et du vaste labour,

Tout au milieu d’un grand bois où le jour

Semble descendre avec des ailes d’ombre.

Le lierre grimpe à la muraille sombre,

Long serpent vert s’enroulant aux créneaux.

Les eaux du ciel, ruisselant aux chêneaux.

Plaquent le sol de mares miroitantes.

Deux femmes sont les nobles habitantes

De ce logis perdu dans les fourrés,

Où Luxembourg s’en vient aux mois dorés,

Quand les matins emperlent la pelouse.

L’une est sa tante et l’autre son épouse.

L’épouse est belle et semble l’ignorer,

Ayant vécu sa jouvence à pleurer ;

Tous nos revers lui sont cruelle épreuve,

Vu qu’elle hait l’étranger, étant veuve

D’un François mort dans les champs d’Azincourt,

Et chaque fois que l’ost anglais accourt,

Elle a grande vire et souvenance amère.

La tante est pour la nièce une autre mère

Qui la console et partage ses maux.

Elle a tenu sur les fonts baptismaux

Messire le Dauphin qui ne l’oublie ;

Ses fins cheveux sont tout blancs, elle plie

Comme un roseau sous le torrent qui sourd ;

Son frère fut Pierre de Luxembourg,

Lequel est saint de par la sainte Église.

Son intrigant de neveu l’a conquise,

Bien qu’il ne soit qu’un méchant Bourguignon.

Toutes les deux ont Jehanne pour nom,

Et ce doux nom leur est musique belle,

À cause de la tant bonne Pucelle

Qui l’a partout si noblement porté ;

Toutes les deux ont égale bonté,

Douceur d’esprit, humilité chrétienne,

Priant Jésus pour qu’il aide et soutienne

Féaux soudards contre la male mort,

Apportant joie, espoir ou réconfort

Aux pauvres gens, sous le vieux toit qui tremble,

Cousant, filant, se complaisant ensemble

Dans la beauté du rêve et du devoir.

Et le château s’appelle Beaurevoir.

C’est là qu’un soir Jehanne est amenée.

L’une après l’autre et là tête inclinée :

— Entrez, soyez la bienvenue ici.

Vous recevoir, c’est recevoir aussi

L’ange de Dieu qui sur votre âme veille.

Vous êtes jeune et je suis, las ! bien vieille ;

Car ont sonné mes septante-cinq ans,

Pendant que vous chevauchiez dans les camps.

C’est toutefois, en dépit du grand âge,

Moi qui vous dois reconnaissant hommage

Tel qu’on le doit à vaillant chevalier,

Quand il revient d’encore batailler.

— Soyez céans, damoiselle gentille,

Moins en prison de guerre qu’en famille.

Je n’enfreindrai, voire ayant cœur marri,

L’ordre baillé par un noble mari ;

Mais vous pourrez, quand Jésus vous appelle,

Aller en paix prier dans la chapelle ;

Le toit, le mur, l’espace où nous logeons,

Tout est à vous de la cave aux donjons,

Et je vous suis déjà féale amie.

Elle répond :

— Je ne m’attendais mie

À tel accueil, et ce m’est beau plaisir.

Puis, comme elle a grand besoin de gésir

Ainsi qu’un pauvre oiselet sous sa branche,

On la conduit à la haute tour blanche

Qui lui sera cachot presque fleuri ;

Mais elle veut, poussant son ancien cri,

Voire fût-elle encor toute meurtrie,

Rebatailler pour la douce patrie,

Tout au milieu de ses compaings hardis ;

Et ce n’est point bonheur de paradis

Qu’elle ait prison réputée honorable.

Lors enviant, sous le faix qui l’accable,

La liberté du vent dans la forêt :

— Ce sont honneurs dont on se passerait.

VII
Où Jehanne discute avec la Voix

La Voix a dit à Jehanne :

— Demeure.

Ton sort est beau, ta part est la meilleure ;

Car c’est Jésus qui te veut aujourd’hui

Sur le gibet et souffrant comme lui,

Ayant autour de ses tempes divines

Cueilli pour toi dans le bandeau d’épines

Celle par où je vois saigner ton front ;

Et telle chose est glorieux affront.

Mais la captive a répondu :

— Naguère

Dieu me voulait aux besognes de guerre.

Pourquoi veut-il que je reste en ces murs,

Quand mes compaings tombent comme épis mûrs

Et que Compiègne en pleurant me rappelle ?

— La Ville aura délivrance tant belle,

Avant la Saint-Martin de cet hiver,

Qu’on n’aura plus qu’à déposer le fer.

— Sans moi ?

— Sans toi, Jehannette, ma mie.

— Alas ! alas ! je ne méritais mie

Pareil méchef et tant cruel arrêt.

Je ne suis morte et justice voudrait

Qu’ayant peiné, j’eusse part à la fête.

— Tu n’y seras qu’en rêve, Jehannette.

— Or ça ! pourquoi ?

— Mais parce qu’il le faut !

Elle discute avec la Voix d’en-haut,

Pâle et debout, terrestrement têtue,

Jusqu’au moment où la Sainte s’est tue.

Ne plus agir, c’est être deux fois mort.

La liberté ! la liberté d’abord !

Le glaive au poing, tout de suite et sans crainte,

Au risque de faire pleurer la Sainte

Ou d’affliger messire saint Michel !

Terre de France avant parvis du ciel !

Et c’est ainsi qu’autour d’elle envolée,

Sa conscience est comme dédoublée,

Dialoguant, dans le soleil levant,

Comme le vent chuchote avec le vent,

Se débattant, criant toute sa peine

Entre le ciel et la frontière humaine, .

Contredisant l’auguste on ne sait quoi

D’intérieur qu’on entend hors de soi,. i

Comme épandu dans le frisson d’une aile,

Quand on est Christ, Socrate ou la Pucelle

Et qu’on s’en va, la grande palme aux doigts,

Vers le bûcher, la ciguë ou la croix.

VIII
Où Jehanne est blessée en voulant s’évader

Jehanne s’est penchée à la fenêtre.

Elle regarde, elle a dans tout son être

Tentation de hasarder le saut.

La tour a bien septante pieds de haut ;

Un parapet, en surplomb dans le lierre,

L’entoure comme avec un bras de pierre ;

L’herbe déroule en bas son vert tapis,

Et les archers semblent s’être assoupis

Dans la chaleur, sous le soleil qui flambe.

La fenêtre est béante : elle l’enjambe,

Tout ainsi qu’elle eût fait d’un destrier

Pour revoler à l’assaut meurtrier.

Et la voilà follement intrépide,

Les yeux au ciel, les talons dans le vide,

Les flancs calés sous la paume des mains.

Le bois promet mystérieux chemins ;

L’épais taillis offre déjà l’asile ;

C’est par là-bas que se dresse la ville :

Adieu prison, quoique douce prison !

Lors, ayant fait une brève oraison

Et sûre d’être en bon état de grâce,

Elle se jette au vide de l’espace,

Les bras ouverts, l’œil fermé, les pieds joints.

Trouant l’air du crispement de ses poings ;

Et tout là-bas le vent chantonne et rôde,

L’herbe touffue à reflets d’émeraude,

Papillonnets y voltigent en rond.

Elle est tombée au parapet, le front

Tout alourdi du choc sur la muraille.

Elle s’accroche aux bords, elle défaille

Comme alouette aux griffes d’un vautour.

Tout devant elle, au-dessus comme autour,

C’est le silence effroyable du gouffre.

Anges, si vous savez ce qu’elle souffre,

Secourez-la, tirez-la du péril !

Mais votre amour n’a duré qu’un avril

Et vous avez oublié la bergère

Qui vous offrait fleurettes et fougère.

Elle s’accote aux parois de la tour,

Croyant, hélas ! vivre son dernier jour,

Se voyant jà sur la terre étendue,

Les reins brisés ou la tête fendue.

Et toutefois elle n’a point tremblé ;

Voire son front s’est comme auréolé

D’une terrible et douloureuse joie,

Ce parapet où son corps glisse et ploie

Étant pour elle, au double gré du sort,

La liberté tout autant que la mort.

Au pied des murs, sous la haute fenêtre,

Ce qui l’attend maintenant, c’est peut-être

Le fossoyeur : ce n’est plus, le geôlier.

La terre lui sera bon oreiller,

Sous les rameaux, dans la prochaine aurore.

Mourir ainsi, c’est obéir encore

À Sire Dieu qui la commande seul,

Puisqu’elle ira se coucher au linceul,

Tout uniment pour la tant douce France ;

Et ce sera deux fois la délivrance.

Tout en glissant des reins et des talons,

Elle se dit :

— Allons, Jehanne, allons !

On te prendrait comme une oiselle au piège. ,

Encore un saut, et que Dieu te protège,

Si l’angelet n’écoute plus ta voix !

Devers la tour, dans l’épaisseur du bois,

Un chêne tend une branche feuillue,

Comme si Dieu l’avait juste voulue

À cet endroit pour lui porter secours.

Lé vent s’élève emmi les taillis sourds :

La branche fuit, s’est comme dérobée,

Elle s’y jette, et la voici tombée.

Elle gémit ; mais son sang n’a coulé.

Son pauvre corps semble être écartelé ;

Ses yeux sont clos, sa face est toute blême.

Et saint Michel ne la secourt, pas même

Pour endormir, en l’oubli des douleurs,

Son front qui gît dans l’herbe, sur les fleurs.

IX
Où Messire Jehan de Luxembourg s’en vient quérir Jehanne

Sur la muraille a sonné la trompille ;

Le pont-levis grince, la lame brille,

Et la campane a chanté dans le ciel :

C’est Luxembourg qui rentre en son castel,

Tout cliquetant du casque et de la lame.

— Je viens, dit-il à sa très haute Dame,

Quérir céans cette fille d’enfer.

— Qui nommez-vous de la sorte ?

— Il est clair

Que ce n’est vous, ou j’ai perdu la tête.

— Adonque c’est la pauvre Jehannette !

N’a-t-elle point encore assez connu

L’horrible nuit de la geôle au mur nu,

Ayant, pour s’en aller, risqué sa vie ?

— Vous la plaignez ?

— Je la plains et l’envie.

— Vous l’enviez, noble épouse, et pourquoi ?

— Parce qu’elle a guerroyé pour son Roi,

Montrant courage et superbe endurance

À lui garder le doux pays de France.

— Comme l’eût fait votre premier époux ?

— Et ce faisant, il n’eût fait comme vous.

— Pas plus que lui je ne suis économe

D’un sang par où je suis né gentilhomme,

Avec l’écu, le glaive et le pennon ;

Mais je ne puis, étant franc Bourguignon,

De par le cœur sinon par la province,

Le verser pour un fantôme de prince

Qu’une sorcière, alas ! a fait sacrer.

— Vous aimez mieux la vendre ?

— La livrer.

— Vendre ou livrer, la besogne est semblable.

— L’or est gagné, c’est rançon honorable,

Quand on a fait notables prisonniers.

— Quoi ! même si c’était trente deniers ?

Luxembourg baisse un tantinet la tête ;

Mais fort expert à braver la tempête,

Quand elle gronde au seuil de sa maison :

— Estimez-vous que ce soit trahison ?

Me croyez-vous âme rude et point bonne ?

C’est dans Arras, en terre bourguignonne,

Pour la livrer au duc, point aux Anglais,

Que je conduis avec ses angelets,

Si Dieu lui veut pareille escorte ailée,

Celle par qui vous êtes endiablée.

— Et les Anglais ne l’auront-ils après ?

— Philippe enrage, il est pris en des rets.

Dont il a peine à desserrer les mailles.

Ses Bourguignons ont dans maintes batailles

Laissé leurs os qui sèchent au soleil.

De plus le Roi, Bedford et son Conseil,

Sans mener bruit et sans fâcheuse esclandre,

Ont imposé toiles et draps de Flandre

Qui l’argentaient de notable façon,

Tant et si bien que ce noble grison,

Fervent coureur de princières ruelles,

Ne pourra plus, las ! offrir à ses belles

Jolis castels, diamants et varlets.

Adonc, s’il veut désarmer les Anglais,

Il lui faudra leur livrer Jehannette.

— Pendant ce temps, s’il vous tient la cuvette,

Vous n’aurez plus qu’à vous laver les mains !

— Ai-je nourri des projets inhumains ?

Que ce départ vous soit peine légère !

L’Anglais n’aura bien longtemps la bergère ;

Ce sont les clercs qui la lui reprendront,

Sans enfoncer épines sur son front.

Elle a, dit-on, commis quelque imprudence,

Allant au bois rêver pendant qu’on danse,

Dialoguant avec les farfadets.

Sous les rameaux arrondis comme un dais,

Voire portant, par les très saints dimanches,.

Gentils bouquets aux belles Dames blanches.

Avec l’esprit de sagesse qu’il a,

L’évêque Pierre éclaircira cela ;

Car, songez-y, cet homme ne peut être

Pécheur, ignare ou fol, puisqu’il est prêtre.

Et lors la Dame a dit en s’inclinant :

— Vous la pouvez conduire maintenant.

Messire Dieu la garde, et je suis sûre

Qu’on lui fera pénitence peu dure,

Sans la juger autrement qu’il ne faut,

La sainte Église ayant conseil d’en haut.

X
Où Jehanne quitte Beaurevoir

La châtelaine a les yeux gros de larmes,

Quand elle voit entre les hommes d’armes

Jehanne prête au lugubre départ.

Elle voudrait lui parler à l’écart,

De cœur à cœur, toute seule avec elle ;

Mais les soudards sont jà montés en selle.

Elle l’embrasse et sur un ton très doux :

— Ne m’oubliez et priez Dieu pour nous ;

Car la prière est pure aux lèvres pures.

Le bois s’emplit du galop des montures ;

Le long rameau, tendu hors des halliers,

Fouette le casque au front des cavaliers ;

Les hauts taillis frôlent les fers de lance ;

Et tout chacun songe, gardant silence,

Vu qu’on se tait, d’abord et point exprès,

Quand on chevauche à travers les forêts.

Voici les monts et la plaine jolie :

Tout aussitôt la langue se délie,

Sifflant ainsi que léger vol de dards ;

Et les soudards ont propos de soudards.

— Cette Jehanne est vraiment belle fille.

— J’aurais quitté fossé, tour et bastille

Pour lui cueillir la fleurette des prés.

— Quelle jambière aux cordons bien tirés !

— Être à ses pieds un agnelet qui broute !

Et c’est ainsi tout le long de la route

Menus propos d’un style moins galant.

Elle ne les entend ou fait semblant,

Les cils baissés comme en sainte chapelle.

Mais Luxembourg a parlé :

— Damoiselle,

Je n’espérais vous emmener ainsi,

Vos farfadets m’ayant baillé souci.

— Lesquels, seigneur ?

— Ceux qui, par maléfice,

Vous auraient pu sauver, quoi que je fisse.

— Ces farfadets que je ne connais point

Me seraient-ils secourables au point

De me sauver mieux que n’ont fait mes anges ?

Je ne suis pas une enfançonne aux langes

Et ne crois mie aux lutins voletant

Dans les roseaux, sur le bord de l’étang,

Ainsi que rais ouvertes libellules.

Ces êtres-là crèvent comme des bulles,

Sitôt qu’on les effleure de la main.

J’ai rencontré parfois sur mon chemin,

Au ras des murs, au coin fuyant des bornes,

Nains infernaux, ténébrions, licornes,.

Esprits des lacs sur la rive accoudés ;

Mais quand de près je les ai regardés,

Ce n’étaient plus en la vaste nuit brune

Que vains rameaux flottant au clair de lune.

Messire Dieu tout seul nous vaut secours ;

Les messagers qu’il envoie aux pastours

Viennent du ciel et ne sont Dames blanches,

Tant soient-ils blancs emmi les hautes branches ;

Et ce sont là choses que je sais bien.

— Ne savez-vous après cela plus rien ?

— Je sais, dit-elle en relevant la tête,

Que vous avez subi rude défaite,

Que mes amis, quand je souffrais pour eux,

Vous ont fait fuir comme lièvres peureux,

Quasi d’un bout à l’autre du Royaume,

Que monseigneur le comte de Vendôme

Vous a traqués à la pointe du fer,

Dix jours avant la Saint-Martin d’hiver,

Après avoir promis à Notre-Dame

L’encens, les fleurs, la cire et l’oriflamme,

Que les enfants, les femmes, les vieillards

Vous ont jetés par dessus les remparts,

Tout aveuglés du sombre vol des pierres,

Avec des pleurs de sang dans les paupières

Que vos archers râlent sur les talus,

Que vous n’aurez Compiègne jamais plus,

Et que les Voix ne m’avaient pas trompée !

Lors Luxembourg, tout ballant de l’épée,

La tête dans le cou, les bras pendants,

A chevauché sans desserrer les dents.

XI
Où Jehanne est prisonnière en la cité d’Arras

Déjà l’automne a doré les feuillages.

Par les sentiers, de hameaux en villages,

Jehanne voit accourir bonnes gens.

Elle leur dit, surtout aux indigents,

Des mots pareils à de lointains bruits d’ailes.

Dernières fleurs, spectres des asphodèles,

Fantômes nés de la mort des œillets,

Volez vers elle en bouquets joliets !

Tout aussitôt qu’en la geôle elle arrive,

Dames d’Arras visitent la captive,

La saluant comme fille des cieux,

Et mêmement un écossais pieux

Lui montre son image qu’il a peinte,

Le front nimbé de l’auréole sainte,

Le bras armé, l’œil rayonnant de foi,

Ployant genou devant son jeune Roi,

Certain Jehan de Pressy lui dit :

— Belle,

Ce ne sont point atours de pastourelle

Que vous portez en cette image-ci.

Vous croiriez-vous fille moins brave, si

Vous chevauchiez en robe de futaine ?

Bien que n’étant tout jeunet capitaine,

J’ai de bons yeux, je vous trouve à mon gré ;

Mais c’est en jupe et sous capel floré

Que vous seriez tout à fait mirifique.

— L’air est connu, c’est jà vieille musique !

Si l’on me livre à ces païens d’Anglais,

Ce ne seront mes rudes gantelets,

Le justaucorps noué sur mes jambières,

Ni mes souliers aux semelles grossières,

Faits pour la guerre ou bons pour le labour,

Qui les verront papillonner autour,

Et leur sera peut-être salut d’âme

De penser que je suis une femme.

Puis, souriante et le geste charmant :

— Je n’en avais jamais tant dit, vraiment !

XII
Où Jehanne est livrée aux Anglais

C’est sur Dragy, dès la naissante aurore,

Qu’on l’a d’abord fait chevaucher encore,

Les pieds liés aux flancs du destrier,

Sous l’éperon fixé dans l’étrier.

C’est sur Crotoy qu’ensuite elle est allée,

Devers la dune aride et désolée,

Dans les sanglots du vent sous le ciel clair ;

Et la pastoure alors a vu la mer,

La vaste mer moins vaste que son rêve.

Pendant que l’onde expire sur la grève,

Elle regarde au loin, là-bas, là-bas,

Songeuse comme aux soirs des longs combats,

Tout abîmée en l’éternel mystère.

C’est la perfide et terrible Angleterre

Que son œil cherche emmi les rochers nus.

Ah ! ces guerriers, pourquoi sont-ils venus ?

Que ne sont-ils restés dans leurs chaumines,

Nous épargnant les horribles famines,

Les durs assauts, le tas blême des morts

Et de frapper, sans saigner d’un remords,

Des fils de Dieu comme les autres hommes ?

Car la pastoure est du temps où nous sommes,

Ayant la paix pour unique souhait,

Faisant la guerre alors qu’elle la hait,

Mais la faisant bravement et sans trêve,

L’âme envolée à la pointe du glaive,

L’honneur pas plus émietté que granit,

Comme il convient à qui défend son nid.

Et voici que les dames d’Abbeville

Viennent aussi d’une façon civile

La saluer dans la tour du château.

C’est par la Somme, en un léger bateau,

Qu’elles ont fait leur saint pèlerinage.

Les vents ailés chantaient sur le rivage ;

Tout souriait comme en un jour d’été.

Chacune étant femme de qualité,

On les reçoit non sans cérémonie ;

Mais la captive est, en leur compagnie,

Simple de cœur comme angelet de Dieu.

Elle leur dit les Voix dans le ciel bleu,

Les visions, la bataille cruelle,

Et qu’il faudra beaucoup prier pour elle ;

Car elle n’est au bout de ses douleurs.

Puis on la quitte en versant bien des pleurs,

Non sans l’avoir tendrement embrassée.

Or, un matin, sur la haute chaussée,

Au pied des murs, sous la lugubre tour,

Devant la mer où naît un pâle jour,

Jehanne entend, l’œil jà voilé de larmes,

Hennissements de chevaux et bruits d’armes :

Ce sont Anglais qui la viennent quérir.

— Sire Jésus, clama-t-elle, oh ! mourir !

Qu’ai-je donc fait pour vivre en telle peine ?

Le ciel n’entend, Jehanne : on vous emmène

Entre deux rangs de longs cavaliers blonds.

Plus, jamais plus en l’herbe des vallons

Vous ne verrez éclore fleurs gentilles ;

Plus, jamais plus aux créneaux des bastilles

Ne flottera bannière aux plis dorés.

Ce haut castel où vous ne reviendrez

Aura bientôt sous l’onde meurtrière

Enseveli son cadavre de pierre.

Vos rêves blancs, l’espoir qui vous a lui

S’écrouleront avant lui, comme lui,

Sans laisser sur la terre plus de trace

Que l’aile d’un moucheron dans l’espace.

Oh ! ces soudards anglais, toujours dispos

À dérober la gerbe et les troupeaux,

Comme jadis, en votre humble cabane !

Ce qu’ils ont pris cette fois, ô Jehanne,

C’est la. pastoure et non le pauvre agnel !

Les vastes champs, sous la rigueur du ciel,

Semblent tout seuls plaindre votre infortune ;

La mer sanglote aux sables de la dune ;

La goutte d’eau pleure dans les sentiers ;

Les ifs, les pins, les derniers églantiers

Ont de plaintifs tremblements dans les brises,

Et l’on croirait, tant les routes sont grises,

Entre le flot, la terre et le rocher,

Qu’il a neigé des cendres de bûcher

Cinquième geste
Le tribunal

I
Où le maître apparaît

Le cardinal Winchester est le maître.

S’il n’était pas dans l’ombre de ce prêtre.

Sire Bedford semblerait moins puissant.

Sa robe étant déjà rouge, le sang

N’y paraît point ou s’y révèle à peine ;

Mais c’est lui qui par la guerre inhumaine

’ Fait vanner l’or dans les crânes ouverts.

Nul ne sait mieux monnayer les revers

Et tirer d’un désastre belle somme,

Fût-ce aux dépens de l’évêque de Rome.

Naguère, afin de lever des soudards,

Vite équipés et bien fournis de dards,

Il a palpé l’argent des indulgences,

Ces vils servants des célestes vengeances

Devant aller décimer par le fer

Les Bohémiens qui sont suppôts d’enfer ;

Mais il les garde en la terre françoise,

Et lui font peu le reproche et la noise,

Vu qu’il a pris, sans se brûler au jeu,

L’argent anglais après celui de Dieu.

Pour lui, tout est chimère ou simulacre,

Rien n’est debout et vrai, tant que le Sacre

N’a pas huilé monarque et chevalier

Le frêle roi qu’il voudrait nous bailler.

De plus, il veut, pour ôter tout prestige

Au lis François refleuri sur sa tige,

Prouver à tous, dûment et comme il faut,

Que Charles-Sept est parjure au Très-Haut,

Ne s’étant mis chrétiennement en garde,

Quand une impure et subtile cocquarde

Le conduisait aux marches de l’autel.

Or ce sera prouvé, s’il plaît au ciel,

En un procès, la porte grande ouverte,

Devant les clercs ayant langue déserte,

Zèle, savoir et divin jugement,

Dût le bûcher faire en se rallumant ,

Besogne pie et justice qui dure ;

Et c’est pour telle effrayante aventure

Que Winchester s’est à Rouen logé.

Luxembourg l’a rejoint, ayant jugé

Le temps venu pour les belles promesses

De se muer en luisantes espèces

Et ne voulant qu’aubaine s’envolât.

— Voici la somme, a gémi le prélat.

C’était de l’or françois levé naguère

Sur des pays appauvris par la guerre.

Ce vous serait peut-être ennui secret ;

Mais, désirant vous épargner regret,

Nous vous l’offrons à l’effigie anglaise.

— Oh ! répondit-il, à Sire Dieu ne plaise

Que je sois dur ou voire mal dispos

Aux pauvres gens ployant sous les impôts !

Le serf nouant péniblement sa gerbe,

Je ne voudrais lui manger blés en herbe ;

Mais qui de nous, las ! peut faire à son gré ?

Sur mon blason grandement dédoré

J’ai pour symbole, en ma noble détresse,

Un chameau qui sous le fardeau s’affaisse,

Et pour devise, à côté du sol nu :

Aucun n’est à l’impossible tenu.

II
Où Jehanne est prisonnière à Rouen

Voici Jehanne à Rouen prisonnière,

De tant terrible et cruelle manière

Qu’on la croirait captive des démons.

La vieille tour domine au loin les monts.

La salle est vaste et la lumière y semble

Filet d’argent qui glisse, vole et tremble,

Ne venant là que sur des rais blafards,

Par l’embrasure ouverte au tir des dards.

Ce logis sombre où lèvent pleure et crie

Voisine avec le donjon et marie

L’huis appelé la porte de secours

Au pont-levis qui grince entre deux tours,

Devers les champs, sur les terres en pente.

En l’un des coins un retrait de charpente

S’enfonce, noir, lamentable, sans air,

Tout revêtu de plâtre, ceint de fer

Et clos, hélas ! de solides serrures.

C’est là qu’elle est, subissant peines dures

Sous l’œil brutal de ses onze geôliers ;

Et cinq d’entr’eux sont les houcepaillers,

Lesquels n’ont cœur battant sous leur mamelle.

On a d’abord fait construire pour elle

Cage de fer épouvantable à voir ;

Et cette cage est dans le retrait noir,

Même quand un peu de lumière y tombe,

Comme un tombeau scellé dans une tombe.

Treillis lugubre ! Habitacle effrayant !

Elle s’y tient, pâle et debout, ayant

Col, pieds et mains enroulés d’une chaîne,

Sur un poteau qui fut rameau de chêne,

Dans la saison où nids et gouttes d’eau

Chargent les bois d’un innocent fardeau.

Plus tard, honteux d’une inutile rage,

On lui fera grâce de l’orde cage

Où, dans le froid qui l’étreint et la mord,

Elle sentait monter frisson de mort ;

Mais elle aura dure couche de paille,

Ne baillant mie à son corps qui défaille

Repos d’esprit et bienfaisants sommeils.

Elle y sera, de la nuque aux orteils,

Tout allongée ainsi qu’une martyre

Au chevalet lugubre qu’on étire ;

Sa jambe aura double paire de fers,

Toute meurtrie en ses tant frêles chairs ;

Une autre chaîne, à ses genoux ferrée,

Maintiendra, tout comme nacelle ancrée,

Sa pauvre couche aux vieux murs lézardés ;

Et cette chaîne aux anneaux bien soudés,

Traînant ainsi qu’un long serpent sur elle,

Ira sceller une longue poutrelle

De ses deux bouts par une clé fermés.

Les cinq bourreaux, solidement armés,

La garderont pendant les nuits funèbres,

Et de son lit, dans les sourdes ténèbres,

La face droite au creux de l’oreiller,

Elle verra leurs yeux sanglants briller

Comme charbons mal éteints sous des voiles,

Cependant que des poussières d’étoiles,

Blancheurs de l’ombre, obscurités du jour,

Trembloteront aux créneaux de fa tour.

III
Où maître Loyseleur tend son piège

L’évêque Pierre a mains varlets infâmes,

Lesquels vendraient à Belzébuth leurs âmes

Et marcheraient sur la croix du Sauveur

Pour un sol d’or ou pour une faveur.

L’un deux le sert avec un affreux zèle.

C’est du nom de Loyseleur qu’on l’appelle,

Et Loyseleur est ainsi bien nommé,

Étant depuis longtemps accoutumé

À tendre piège aux faibles créatures,

Parlant tout doux, citant les Écritures,

Glissant ainsi qu’aspic sous le gazon.

Il va trouver Jehanne en sa prison.

— Je suis un peu de chez vous, damoiselle.

Or je m’en viens vous apporter nouvelle

Des deux pays champenois et lorrain.

Et comme on dit chapelet grain par grain,

Il a nommé, famille par famille,

Tantôt le gars, tantôt la jeune fille,

Jusques au chien qui garde le foyer.

À Vaucouleurs, ce sont les Le Royer,

Devant la forge où s’allongent les flammes ;

À Domrémy, sous le hêtre des Dames,

C’est Lebuin, l’ami des premiers jours,

Sans oublier Haumette et ses amours ;

Car elle épouse, étant jolie et sage,

Gérard qui n’est le dernier du village,

Ayant bons bras, bon cœur et bon argent.

Jehanne a dit, soupirant et songeant :

— Puissent ses jours n’être que belles fêtes !

Quand nous étions encore enfantelettes,

On nous couchait au même bercelet.

Les souvenirs sont doux, mon cœur s’y plaît

Comme l’abeille au giron de la rose.

Et toutefois ce que Jehanne n’ose,

C’est demander nouvelle des parents,

Les devinant tout meurtris et pleurants

Sous l’humble toit dont elle était la fée.

Mais Loyseleur, la voix comme étouffée

D’un long sanglot vainement contenu :

— Le pauvre père est maintenant chenu ;

La mère, ayant pour vous sombre épouvante,

N’est plus, alas ! qu’une larme vivante ;

Jehan et Pierre au loin courent chemin,

Et Catherine autant que Jacquemin

Ne se sont point mariés, ayant peine

À vous savoir en telle horrible chaîne.

Mais, en nom Dieu, nous vous en tirerons,

Nous fallût-il supporter cent affronts,

De par Bedford et son évêque Pierre.

— Quant il a dit sa messe et sa prière,

Le croyez-vous tant méchant qu’il voulût

Me refuser allégeance ou salut ?

— Il est méchant tant et tant que j’en pleure.

Ne savez-vous ce qu’il fait à cette heure ?

— Comment le puis-je, alas ! étant ici ?

— Eh bien ! pour les avoir à sa merci,

Pour les mener comme bande endiablée,

Il réunit en secrète assemblée,

Sans plus rougir que salamandre au feu,

Ceux qui demain, devant Messire Dieu,

Vous jugeront en séance publique.

— Mais ce serait, dit-elle, chose inique !

— Se sont déjà réunis en secret,

Jugeant la cause et préparant l’arrêt,

En grand désir de vous prendre à leurs pièges,

Le Roux, abbé très puissant de Jumièges,

Le rapporteur Roussel ayant renom

En droit civil ainsi qu’en droit canon,

Pierre Migiet, prieur de Longueville,

Barbier, chanoine ondoyant et servile,

Lemaître, plus hésitant que cruel,

Duremort qui pourrait être bourrel,

S’il n’était tant confit en patenôtres,

Vendérès et peut-être quelques autres,

Non des moins sourds à l’humaine douleur.

Mais ce que n’a dit maître Loyseleur,

C’est qu’il était tout aussi de la bande.

— Ah ! poursuit-il, ayons prudence grande.

Je suis un clerc, à ne vous rien celer.

C’est pour vous joindre et pouvoir vous parler

Que j’ai laissé grand capel et soutane.

— N’est-ce péché ? questionne Jehanne.

— Tôt pardonné, quand c’est en pur désir.

Il me faudra peut-être vous ouïr

En pénitente et non plus en amie.

Elle répond :

— Cela ne presse mie ;

Car j’ai besoin d’y bien songer avant.

Et Loyseleur a filé sous le vent.

IV
Où maître Loyseleur prend Jehanne au piège

Loyseleur est marri, ne l’ayant prise ;

Mais il revient, ayant habit d’Église.

— Jehanne, c’est grande calamité !

Tous ses compaings de l’Université

Ont de nouveau tancé l’évêque Pierre,

Lui reprochant d’épargner la sorcière

Et de se perdre en gestes indulgents.

Jehanne a fait :

— Or ça ! que sont ces gens ?

— Ce sont savants, qu’ils soient ou non d’Église.

— Ah ! je comprends, tant peu que l’on m’en dise !

Ce sont madrés courtisans des vainqueurs,

Lisant un livre et ne lisant les cœurs,

Aveugles-nés qui veulent qu’on le sache ;

Et voire morte, ayant bien fait ma tâche,

J’aurai toujours affaire à ces gens-là.

— Si c’est bien Dieu qui vous la révéla,

Vous devriez me le dire à confesse,

Quoique n’étant bien grande pécheresse.

Lors, doucement et le front tout penché :

— Bénissez-moi, parce que j’ai péché.

Et la captive a de ses lèvres pâles

Dit lentement faiblesses virginales,

Menus péchés qui sont fleurs de vertu,

Son dur chagrin lorsque l’ange s’est tu,

Le trouble heureux qu’elle sentit en elle,

Quand un soudard s’écria : Qu’elle est belle !

En la voyant sous l’étendard joli,

Son pauvre cœur tendrement amolli

Comme rosier sous la brise légère,

Alors qu’elle eut, jà lointaine bergère,

Manches de soie ondulant au soleil,

Flottants pennons, manteau quasi pareil

À celui de Notre-Dame Marie,

Quinze chevaux de guerre à l’écurie

Et vingt archers suivant son destrier.

Mais se courbant comme afin de prier :

— Consentez-vous, mon enfant, à me dire

De quel amour vous aimez votre Sire ?

— Je l’aime ainsi qu’on doit aimer son Roi.

— Lui gardez-vous encore votre foi,

Maintenant qu’il vous laisse sans défense ?

— Mon gentil Roi n’a perdu ma fiance ;

Son souvenir éclaire ma prison.

— N’aurait-il dû, par batailla ou rançon,

Vous délivrer, s’il n’est avare ou lâche,

Vous qui l’avez défendu sans relâche,

La lame nue ou la bannière au poing ?

— S’il ne l’a fait, c’est qu’il ne pouvait point.

— Si vous saviez de façon nette et claire

Qu’il ne l’a fait tout en pouvant le faire,

N’auriez-vous point grande peine et courroux,

Tant votre cœur lui soit-il resté doux ?

— J’avais, comme il fallait, offert ma vie :

On ne me l’a point encore ravie,

Et de quoi me plaindrais-je, en vérité,

Puisqu’on ne m’a pris que la liberté ?

— La liberté ne veut être perdue.

Si toutefois elle vous est rendue,

Quelque geôlier étant moins vigilant,

Que ferez-vous, le Roi vous appelant ?

— Da ! je n’aurai point besoin qu’il m’appelle :

Le pied plus prompt que l’eau, le vent et l’aile,

Je partirai sans muser aux relais.

— Céderiez-vous le royaume aux Anglais,

Si votre Roi, sans escorte guerrière,

Allait demain s’allonger sous la pierre ?

— Pour le garder, et Sire Dieu m’entend,

Je mordrais dans du fer rouge, à l’instant !

— Est-ce, malgré les souffrances cruelles,

Une voix qui vous dicte choses telles ?

— En vérité, les cieux me sont témoins

Qu’en cette tour je l’entends un peu moins.

— La croyez-vous infernale ou céleste ?

— Elle me vient du ciel, et j’en atteste

Ce que je fis, quand elle m’inspira.

Loyseleur songe et se dit :

— On verra

Si c’est voix d’ange ou refrain de la brise.

Puis le regard en dessous :

— Si l’Église

La déclarait méchante voix d’enfer,

Mordriez-vous encore dans le fer ?

— Eh ! j’y mordrais mille fois avantage !

Le confesseur a dit :

— Vous n’êtes sage

De préférer, malgré des textes clairs,

Votre conseil à celui des vieux clercs ;

Mais vous avez tant beaux cris qu’on vous aime,

Et je vais vous absoudre tout de même.

— Je n’ai menti, j’ai dit comme je crois.

Or je voudrais faire signe de croix,

Dût le Seigneur me frapper de sa foudre,

Dans le moment que vous allez m’absoudre ;

Mais je ne puis, ayant les bras liés.

On la délie, et ses longs cils mouillés

De pleurs divins autant que de lumière,

La bouche close en muette prière,

Blanche brebis invoquant son pasteur,

Jehanne a fait le signe rédempteur,

Sous la main du moine qui s’est baissée.

Et cependant qu’elle s’est confessée,

Le front courbé devant ce prêtre impur,

Deux espions l’écoutaient dans le mur.

V
Où Jehanne est menacée de mort

Warwick, sanglant gouverneur de la ville,

Le crâne épais, l’œil ardent, l’âme vile,

Messire Aimond, le comte de Ligny,

L’affreux Staffort, scélérat impuni,

Homme de camp, de cour et de tanière,

S’en sont allés devers la prisonnière.

Messire Aimond est un beau galantin

Qui lui risqua jadis mot libertin,

Tôt corrigé d’avoir mal voulu rire.

Quant à Ligny, ce n’est autre messire

Que Luxembourg ayant aux mains encor

Tache de boue ainsi que tache d’or.

Son frère, altier prélat de Thérouanne,

Lequel est non moins terrible à Jehanne,

Les accompagne, ayant au doigt l’anneau ;

Et ce sont loups qui visitent l’agneau.

— Jehanne, a dit Luxembourg, si nous sommes

Venus céans en courtois gentilshommes,

C’est que je veux, non sans donner rançon,

Vous arracher de tant orde prison ;

Mais il nous faut chrétiennement promettre

Que plus jamais, pour servir votre maître,

Vous ne ferez bataille contre nous.

Jehanne est pâle et tremble de courroux.

— Mais, en nom Dieu, vous vous gaussez ! dit-elle.

Pour me tirer de cette citadelle

Vous n’avez, las ! ni vouloir ni pouvoir.

Vous, m’apportant la fiance et l’espoir !

Depuis quand suis-je adonque votre amie ?

Me croyez-vous à ce point endormie,

Aveugle, sourde et maudite du ciel

Que je ne sache, en mon cachot cruel,

Par quel méchant soudard je fus vendue ?

— Je vous avais, la rançon m’était due.

Lors, les toisant ainsi que des varlets :

— Je sais aussi que vos damnés Anglais

Me bailleront par la mort délivrance,

Croyant de sorte occire douce France.

Rage inutile et désirs superflus !

Fussent-ils cent mille goddons de plus,

Pillant les champs et dévastant le chaume,

Je vous prédis qu’ils n’auront ce royaume.

— Répétez donc, Jehanne ! a dit Staffort.

— Espérez-vous m’effrayer ? Dût la mort

Clore ma bouche et me glacer sur l’heure,

Je vous redis que vous aurez demeure

Tout uniment là-bas, sous les cyprès.

Je mourrai ; mais vous ne vivrez après.

Warwick s’écrie :

— Elle est folle et divague.

Staffort suffoque, il a tiré sa dague

D’une main prompte et jusques au milieu.

— Frappez ! j’attends, ne redoutant que Dieu.

Mais, pesant de la dextre sur la lame,

Warwick chuchote :

— Épargnez cette femme.

Semblable mort n’étoufferait sa voix ;

Son triste roi serait sacré deux fois,

Si nous l’avions autrement qu’en sorcière.

Il nous la faut, âme et corps, tout entière,

Sur le bûcher et non point sous le fer.

Et quand ils ont quitté ce lieu d’enfer,

Baguenaudant au travers de la salle,

Jehanne a dit, encore toute pâle,

Se roidissant afin de ne crier :

— Je vais avoir grand besoin de prier !

VI
Ubi apparent matronæ

Ils ont voulu savoir, noble Jehanne,

Si vous n’avez, comme un lis qui se fane,

Laissé tomber au sillon dévasté

Le saint trésor de votre pureté !

Vos angelets ont gémi dans les nues,

Quand devers vous ces femmes sont venues,

L’œil curieux sous les cils mal baissés.

Comme si sur vos pauvres os brisés

Ne devaient plus peser fers de géhenne,

Elles vous ont fait ôter de la chaîne ;

Puis, comme on voit à l’horizon lointain

Se dévoiler l’étoile du matin…

Mais, ô mon Vers, blanc ramier de mon âme,

Ne redis pas quel fut leur geste infâme

Sur cette fleur de lumière et de chair ;

Ne flétris pas même d’un mot amer

Le lord dément qui regardait dans l’ombre ;

Ne choisis point en ces crimes sans nombre.

Devant le ciel justement étonné,

Celui par où tu serais condamné

À l’offenser en t’indignant pour elle ;

Tais-toi, mon Vers, et fuis à tire-d’aile,

Dans le frisson des rythmes ingénus,

Après avoir effleuré ses pieds nus !

VII
Où Jehanne est publiquement interrogée pour la première fois

S’est réuni le tribunal terrible,

Comme en ces temps effrayants de la Bible

Où, devant Dieu qui tonnait sur l’autel,

Se rassemblaient les prêtres d’Israël.

Le geste dur et la bouche cruelle,

L’évêque a dit méfaits de la Pucelle ;

Mais, le front haut et bravant le danger :

— Sais-je sur quoi l’on va m’interroger ?

Tout aussi bien sur telle ou telle chose

Me faudrait-il garder la bouche close.

— Nous prêtez-vous serment point contesté

De ne parler qu’en toute vérité,

Si je vous fais question telle ou telle

Sur la foi sainte ou ce qui ressort d’elle ?

Elle répond, l’œil sur le crucifix :

— De père, mère et de ce que je fis,

Depuis l’heure où je pris chemin de France,

Je jurerai sans nulle déplaisance ;

Mais oncques nul ici-bas n’a connu

Rien de ce qui m’est par le ciel venu,

Et le connaît tout seul Charles, mon Sire.

Ce n’est point vous qui me le ferez dire,

Dussé-je avoir le chef ici tranché ;

Car mon Conseil secret le veut caché.

J’entends par là ma vision céleste.

Avant huit jours, je saurai bien, du reste,

Ce qu’il faut dire ou si je dois parler.

Mais d’une voix que l’ire fait trembler

A de nouveau requis l’évêque Pierre :

— Prêtez serment de dire tout entière

La vérité sur les choses de foi.

Lors à genoux, pensive et sans effroi,

Elle a juré sur la Bible éternelle ;

Mais sur ce que Sire Dieu lui révèle

Elle a dit oui, non sans dire un peu non.

Pierre a jeté ces deux mots :

— Votre nom ?

— On m’appelait au pays Jehannette.

Et ne baissant ni ne levant la tête :

— Mais depuis ma venue en France c’est

Jehanne qu’on me nomme.

Elle ne sait

Qu’on l’appelât d’un autre nom, fait-elle.

Puis elle dit Greux avec sa chapelle

Et Domrémy qui sont même pays.

Les yeux encor doucement éblouis

D’une enfantine et rieuse chimère,

Elle a nommé ses tendres père et mère,

Lesquels, hélas ! souffrent des pires maux.

À Domrémy, sur les fonts baptismaux,

Nombreux parrains et nombreuses marraines,

Ayant chacun maintes vertus chrétiennes,

L’ont présentée à Dieu qui les connaît.

Le baptiseur fut messire Minet.

Est-il vivant ou mort ? Elle l’ignore.

A-t-elle ou bien n’a-t-elle pas encore

Ses dix-neuf ans ? Elle ne peut savoir ;

Mais il lui semble à peu près le ? avoir.

Près du foyer, sous le chaume prospère,

Elle apprit de sa mère Notre Père,

Je vous salue et le Je crois en Dieu.

Le sombre juge a dit :

— Voyons un peu,

Dites-nous le Notre Père, Jehanne.

Le sorcier meurt et par deux fois se damne

À réciter le Pater ou l’Ave,

Et voire, avant qu’il ne l’ait achevé,

Coursier d’enfer l’emporte à toute bride.

Jehanne a vu l’intention perfide,

Et n’acceptant outrage ni merci :

— Je vous dirai le Notre Père, si

Vous consentez à m’ouïr à confesse.

— Dites céans.

— Par menace ou promesse,

Vous ne l’aurez de moi pas autrement.

L’évêque est de colère tout fumant ;

C’est lui qui semble emporté par les diables.

— Vous le direz à deux hommes notables

Qui vous seront baillés, parlant françois.

— Ils ne l’auront, tant chrétienne je sois,

Qu’après m’avoir à confesse entendue.

Et c’est ainsi qu’elle ne s’est rendue.

L’évêque ayant mal reçu la leçon :

— Je vous défends de quitter la prison ;

Si, la quittant, vous êtes ressaisie,

Ce vous sera compté comme hérésie.

— L’ordre est de ceux que je n’accepte point.

Je n’ai donné ma foi sur un tel point,

Tout commandant qu’ainsi je ne la donne.

Si je venais à m’évader, personne

N’aurait motif à me trouver des torts.

— Vous plaignez-vous de quelque chose alors ?

— Eh ! je me plains, alas ! qu’on me détienne

Avec le corps et les pieds à la chaîne.

— C’est qu’autrefois vous avez jà tenté

De vous enfuir, Jehanne.

— En vérité,

Je m’enfuirais encore et bien plus vite.

Ça ! depuis quand n’est-il donc plus licite

Au prisonnier de vouloir s’évader ?

L’évêque alors, debout, sans regarder

Celle qui lui refuse obédience :

— Adonc, sur l’heure et pour plus d’assurance,

Nous commettrons, à la bien surveiller

Noble John Gris, honorable écuyer,

Garde du corps de notre royal maître.

Il nous plaît au même soin de commettre

Ses compagnons Talbot et John Berwoit.

Or, devant Dieu qui nous juge et nous voit,

Nous leur baillons ordonnance formelle

De ne laisser personne approcher d’elle

Et de serrer ses fers étroitement.

Sur ce, les trois susdits, prêtez serment

Qu’ainsi ferez en féale droiture.

Et devant Dieu, sur la Sainte-Écriture

Ayant tendu leurs dextres et leurs fronts,

Les trois soudards ont dit :

— Nous le jurons !

VIII
Où Jehanne est de nouveau publiquement interrogée

Sans plus baisser ni les yeux ni la tête,

Le torse droit dans sa mince huquette,

Le fin jarret dans les guêtres cambré,

Le front doux, l’air chastement déluré,

Elle est cinq fois interrogée encore,

Et c’est la nuit questionnant l’aurore ;

Mais cette fois l’aurore se défend.

Bien qu’elle soit quasiment une enfant,

Jehanne lutte et ne se laisse prendre ,

Aux pièges qu’on s’ingénie à lui tendre.

Ses juges sont grands savants et grands clercs,

Fins aligneurs de mots sombres ou clairs,

Pouvant tirer d’un texte deux moutures,

Hissés sur tel verset des Écritures”

Pour foudroyer.de plus haut l’innocent,

Trempant les mots dans l’encre et dans le sang,

Et la Ruse est leur sinistre servante.

Mais la pastoure est bien plus qu’eux savante,

Ayant lu Dieu dans la Bible des champs,

Et parce que, même envers les méchants,

Elle a gardé la bonté, fleur de l’âme.

Elle a riposte heureuse, trait de flamme,

Verbe railleur, gentiment envolé ;

Et c’est comme un javelot barbelé

D’esprit gaulois et de saine ironie.

Elle regarde au loin, lorsqu’elle nie,

Comme espérant que ses anges viendront

Battre de l’aile à l’entour de son front

Ou lui sourire en se penchant vers elle.

Quand un docteur lui fait question telle

Qu’on la prendrait pour un lacet tendu,

Elle lui dit, l’œil dans le ciel perdu :

— J’attends conseil avant de vous répondre.

Ou bien, voulant ne se laisser confondre,

Quérant abri dans un silence fier,

Afin de ne trahir compaings d’hier,

Répudiant misérable faiblesse

De délaisser son Roi qui la délaisse,

Elle répond : — Passez outre, et s’assied,

Non sans avoir un peu frappé du pied.

Ce sont bleuets, lis blancs et roses noires

Volant au vent des interrogatoires ;

Et les voici, bleuet, rose et lis blanc,

Comme groupés en un bouquet parlant,

Aux doigts chanteurs du vieux rythme fidèle.

Ça ! tout d’abord, elle ne peut, dit-elle,

Prêter serment une seconde fois.

Elle n’a fait qu’obéir à ses Voix.

Elle ne sait plus au juste à quel âge

Elle quitta ses champs et son village.

Elle ne craint femme de Rouen pour

Coudre et filer. Un jour, un affreux jour,

Les Bourguignons dévastant la vallée,

Elle s’en est peureusement allée

À Neufchâteau, non sans prier le ciel.

Quand elle était au foyer paternel,

Elle faisait besogne de ménage,

Sans trop souvent mener au pâturage

Les blancs moutons ou d’autres animaux.

C’est son curé, pasteur des deux hameaux,

Qui l’absolvait au nom du divin Maître.

À Neufchâteau, deux ou trois fois peut-être,

Moine pieux au capuchon baissé

Lava son cœur du péché confessé.

Elle faisait communion pascale.

Elle eut bien peur et devint toute pâle.

Le premier jour que la Voix lui parla.

Or elle avait treize ans dans ce temps-là ;

C’était midi, dans l’été, chez son père,

En le jardin voilé d’une ombre claire,

Sous le haut mur de lierre festonné.

Elle n’avait point la veille jeûné,

Puisqu’on le veut savoir et quoi qu’on dise.

La Voix venait du côté de l’église,

Douce, très douce, et dans une clarté ;

Et c’est depuis toujours par le côté

D’où vient la Voix qu’arrive la lumière.

On l’entendrait, soit devant, soit derrière,

Même si l’on se trouvait dans un bois ;

Et celui fut une bien noble Voix,

Venant du ciel et méritant louange.

Elle vil que c’était celle d’un ange,

Quand elle l’eut deux fois ouïe ainsi.

La voix l’a bien gardée, ayant souci

De celle qui l’a toujours bien comprise.

Elle lui dit, par Dieu même requise,

De se complaire à se conduire bien,

Comme le font chrétienne et bon chrétien.

C’est elle enfin, qui, l’armant de fiance,

Lui commanda de s’en venir en France.

— Sous quelle forme a-t-elle alors relui ?

— Vous ne l’aurez de moi pour aujourd’hui.

Je l’entendais trois fois en la semaine.

Pars ! faisait-elle, et j’avais grande peine.

C’était en vain que je lui résistais :

Je ne pouvais demeurer où j’étais.

Puis elle dit, narrant sa lourde tâche,

Le départ, sans que le père le sache,

Ce quelle fit à Saint-Denis, avant

D’aller, le glaive et bannière au vent,

Devers Paris qui déborde et tient tête.

— N’était-ce point, Jehanne, un jour de fête ?

Est-ce bien de se battre un jour pareil ?

Grave, semblant écouter son Conseil

Et ne disant ce qu’elle voudrait dire,

Elle répond :

— Passez outre, Messire.

Mais c’est Beaupère, homme au verbe de feu,

Expert à ne laisser lire en son jeu,

Érudit comme une bibliothèque,

Qui l’interroge ayant gré de l’évêque,

Insinuant, jamais las, toujours prêt ;

Et la pauvrette, hélas ! en pleurerait.

Les jours suivants et toujours davantage,

a Elle a pourtant riposte prompte et sage,

Disant d’abord avec un chaste amour

Comment sa Voix la visite en sa tour.

Elle l’ouït trois fois hier encore.

Ce fut emmi les lueurs de l’aurore,

Sans qu’elle ouït dans le ciel autres bruits.

Puis quand les gens sont aux vêpres, et puis

Lorsque l’Ave Maria du soir sonne.

Bien qu’elle ne l’ait redit à personne,

Elle l’entend quelquefois plus souvent.

Elle dormait, rêvant ou ne rêvant,

” Quand elle l’a de son sommeil tirée,

Sans l’avoir tant seulement effleurée.

La Voix était en les murs du castel.

Joignant les mains comme devant l’autel,

Se soulevant sur son lit, quoique lasse,

Elle a prié longtemps et rendu grâce.

— Qu’a dit la Voix, Jehanne, à ce moment ?

Dieu t’aidera, mais réponds hardiment !

Et d’autres mots que je n’entendais mie ;

Mais attentive et n’étant endormie,

J’avais compris ce qu’elle veut de moi.

Et relevant le front, sans plus d’effroi

Que la colombe en les eaux du déluge :

— Évêque, vous qui vous dites mon juge,

Prenez bien garde à ce que vous ferez.

Dieu m’envoya, ses ordres sont sacrés,

Et je vous vois courant danger suprême.

L’évêque n’a point répliqué, plus blême

Que si la mort l’avait du doigt frôlé.

Beaupère alors :

— Ne vous a-t-il semblé

Que la Voix vous défendît de tout dire ?

L’œil et la bouche éclairés d’un sourire

Et se tournant vers ses juges déçus,

Elle ne peut, fait-elle, là-dessus

Répondre, alas ! ainsi qu’on le désire.

C’est seulement pour elle et pour son Sire

Que Dieu lui fait révéler ses desseins

Par ses angels mirifiques et saints.

Elle sait juste à présent chose belle

Dont elle lui porterait la nouvelle,

Par monts et bois, ravines et talus,

Quoi qu’il advint et dût-elle ne plus

Boire du vin jusqu’aux pâques prochaines.

Le Roi, tant soient horrifiques ses peines,

N’en serait, da ! que plus aise à dîner.

— La Voix pourrait, ce semble, lui donner

Nouvelle tant réconfortante et chère ?

— Si Dieu voulait, elle pourrait le faire,

Et j’en aurais joli contentement !

— Çà ! pourquoi lui défendrait-il, vraiment,

De parler à votre Sire de France,

Comme quand vous étiez en sa présence ?

— J’ignore si c’est volonté de Dieu.

— La Voix doit bien vous conseiller un peu

De vous enfuir, à vos geôliers rebelle ?

— Cela me reste à dire.

— Vous a-t-elle

Dicté ce que vous répondez ici ?

— Peut-être ; mais je n’ai pas bien saisi.

— La voyez-vous ayant yeux et visage ?

— Vous ne l’aurez de moi pas davantage.

C’est un propos d’innocent enfançon

Qu’on peut avoir quelquefois pendaison

Pour avoir dit la vérité.

— Dieu fasse

Que vous soyez en bon état de grâce !

Y croyez-vous être ?

— Autant que je puis.

Sire Dieu m’y mette, si je n’y suis !

Et si j’y suis, veuille-t-il que j’y reste !

Est-ce en péchant qu’on entend voix céleste ?

Puisse chacun ainsi que moi l’ouïr !

Si le Sauveur m’avait en déplaisir,

Je serais la plus dolente du monde.

Le clerc la presse : il faut qu’elle réponde

Tout aussitôt, sans répondre à demi.

Jehanne dit de nouveau Domrémy.

Sur les prés verts et le long des bruyères,

Les enfants se battaient à coups de pierres

Pour le parti françois ou bourguignon.

Qu’elle se soit ainsi battue ou non,

Elle n’en a point gardé souvenance ;

Mais elle a vu maintes fois ceux de France

S’en revenir tout sanglants et blessés.

Elle a connu, l’a-t-elle dit assez ?

Certain arbre où venaient les Dames blanches ;

Mais elle n’en vit oncques sous ses branches,

Que la vallée eût ou non refleuri ;

Et toutefois Jehannette Aubéry,

Laquelle fut une de ses marraines,

En avait vu pendant les nuits sereines.

Était-ce vrai ? C’est ce qu’elle ne sait.

Une eau coulait tout près et guérissait

Les pauvres gens qui grelottaient de fièvre,

Tout aussitôt qu’ils y trempaient la lèvre.

Elle en a vu très souvent faire ainsi ;

Mais elle ne sait point encore si

L’eau leur faisait bon soûlas et bien-être.

Ce qu’elle sait, c’est que l’arbre est un hêtre

Et que cet arbre est entre tous aimé,

Parce qu’il en vient le tant joli mai,

Toujours plaisant aux candides jouvences.

Le hêtre était dans les appartenances

Du chevalier Pierre de Bourlemont.

Au pied de l’arbre et tout comme le font

Innocemment fillettes du village,

Elle prenait les ébats de son âge ;

Mieux elle aimait surtout dans ce beau lieu

Cueillir des fleurs pour la mère de Dieu.

Toute rieuse et vite émerveillée,

Elle avait pu danser sous la feuillée ;

Mais plus tard, fût-ce aux plus beaux jours d’été,

Elle avait là moins dansé que chanté.

Plus tard encore et sous la lune blême,

A-t-elle vu quelque fée elle-même ?

Elle l’ignore et ne s’en fait souci.

Elle connaît avec le hêtre aussi

Un petit bois qui n’est mauvais repaire,

Et c’est près de la porte de son père.

Le Bois-Chenu, tel est le nom qu’il a.

— La fée encor ne hante-t-elle là ?

— On ne le dit, je n’en sais davantage.

On disait tant seulement au village,

Et je l’ouïs par mon frère conter :

La Jehannette, à n’en pouvoir douter,

A pris son mal près de l’arbre des fées.

Beaupère est prêt à se dresser trophées,

Tant cet aveu candide l’a ravi ;

Mais Jehanne a doucement poursuivi :

— Ce n’était point ; je lui dis le contraire.

— Ne vous croyait-on pas la messagère

De ce bois au mirifique renom ?

— Les gens du Roi, quand je fus à Chinon,

Me demandaient si notre humble chaumine

N’était avec un Bois-Chenu voisine ;

Car ils avaient appris d’un vieux devin

Qu’une pucelle, ayant conseil divin,

En sortirait pour sauver douce France ;

Mais à cela je n’ajoutais créance.

Jehanne a dit, puis a baissé les yeux.

Beaupère alors, quasiment furieux :

— Consentez-vous à prendre habit de femme ?

— Je n’ai risqué le salut de mon âme

À ne le point porter, Dieu consentant.

Que si vous m’en octroyez un pourtant,

Je le mettrai, ne vous étant rebelle ;

Mais j’y ferai condition.

— Laquelle ?

Et souriant et sans plus se troubler :

— C’est que, l’ayant, je pourrai m’en aller.

IX
Où Jehanne est encore trois fois publiquement interrogée

Beaupère, l’âme encor tout irritée :

— Comment depuis vous êtes-vous portée ?

— Vous le voyez, c’est le mieux que j’ai pu,

N’ayant pourtant jamais interrompu

Sainte prière et jeûne de carême.

— N’avez-vous point, dans cette salle même,

Ouï les Voix ?

— Ce n’est point du procès.

— C’est du procès. Répondez-moi.

— Je sais

Qu’elle est venue et m’a fort éjouie,

— Qu’a-t-elle dit ?

— Je ne l’ai bien ouïe.

Les questions volent comme des traits.

— Ce que la voix a pu me dire après,

Dieu ne permet que je vous le révèle.

Mes Saintes ont couronne riche et belle ;

Mon œil, tourné devers le ciel profond,

Les reconnaît au salut qu’elles font.

Je ne sais plus quelle fut la première

Qui m’apparut dans la haute lumière.

— Revoyez-vous cette lumière encor ?

L’esprit gaulois a repris son essor,

Et Jehannette a riposté :

— J’espère

Que la clarté ne vient, maître Beaupère,

Pas seulement et toute devers vous.

Beaupère alors, filant un peu plus doux :

— Avez-vous bien, Jehanne, l’assurance

Que Dieu voulut votre venue en France ?

— Que l’on me tire à quatre chevaux, si

Sans son congé je suis venue ici !

Puis elle dit les clercs ayant bon signe

Qu’elle n’était point pécheresse indigne,

Ceux de Chinon, comme ceux de Poitiers,

L’interrogeant, pendant des jours entiers,

Sans lui trouver oncques souillure d’âme ;

Comment elle eut solide et belle lame

Pour guerroyer avec les bons François ;

Et ce beau glaive est celui de Fierbois

Que l’on s’en fut lui quérir dans l’église.

Aux mauvais jours et quand elle fut prise,

Elle n’avait cette épée en son poing ;

Mais qu’elle l’ait bénite, ce n’est point,

Et qui donc s’est figuré chose telle ?

Ses frères l’ont sans doute, pense-t-elle,

Tout comme ils ont ses chevaux point perclus,

Ses biens, le reste encore, et ce vaut plus

De douze mille écus, en bonne espèce.

On lui fit sa bannière d’une pièce

De toile blanche ayant nom boucassin.

Deux angelots y formaient un dessin

Qu’environnaient gentes franges de soie.

Elle l’aimait, ayant bien plus de joie

À la porter qu’à brandir glaive nu.

Quand le moment de vaincre était venu,

Elle n’allait dans la rouge mêlée

Qu’après l’avoir à longs plis déroulée,

En grand désir de ne jamais tuer.

Il n’est point vrai que, pour habituer

Ses compagnons à la suivre sans crainte,

Elle ait crié, dans une extase feinte :

Je recevrai toute seule les coups ;

Car, en nom Dieu, s’éloigneront de vous

Les viretons, pierres ou javelines

Qu’auront lancés bombardes ou machines.

Sur les remparts autant qu’en les fossés

Cent, voire plus, furent ce jour blessés.

Elle avait dit sans feinte ou sortilège :

Ne doutez point, vous lèverez le siège !

Elle tomba tout comme eux sur le sol,

Ayant long coup de flèche dans le col ;

Mais elle obtint, par sainte Catherine,

Secours céleste et guérison divine,

Non sans aller peinant et chevauchant.

Elle n’a pu dire, ne le sachant,

Lequel des trois papes est le vrai pape ;

Mais elle a dit, sans porter mitre ou chape :

Celui de Rome est le meilleur des trois.

Quand elle ornait ses lettres d’une croix,

Avec ou sans le beau cachet de cire,

C’était souvent un signe voulant dire :

Ne faites point ce que j’ai commandé.

L’Anglais perdra, Dieu ne l’ayant aidé,

Tout ce qu’en France il détient sans partage,

Laissant partout encore un plus grand gage

Qu’il ne laissa sous les murs d’Orléans.

Avant sept ans, ailleurs comme céans,

Ce sera fait par action de guerre.

Elle l’apprit de par le ciel naguère ;

Elle le sait comme elle se sait là.

La Voix qui lui parlait ne révéla

Ni le moment, ni l’heure, ni l’année ;

Mais elle ne serait point étonnée

Qu’on vît bientôt les Anglais jetés bas.

Si c’est avant la Saint-Jean, ce n’est pas

Ce qui sera, vraiment, à lui déplaire.

Que si ce tarde, elle aura bien colère.

Une couronne, ainsi qu’elle l’a dit,

Au front de ses deux Saintes resplendit :

Pourquoi veut-on qu’elle le dise encore ?

Qu’elles aient robe ou jupe, elle l’ignore,

N’ayant pas eu cure de leurs atours.

Que leurs cheveux soient flottants, longs ou courts,

Elle ne peut répondre davantage.

Elle les voit seulement au visage,

Et qu’elles aient des bras ou n’en aient point,

Elle doit se taire aussi sur ce point.

Comment parler sans forme corporelle ?

Elle ne sait ; mais la voix est bien belle,

Douce, très douce, et lui parle françois,

Au temps présent tout ainsi qu’autrefois,

Quand elle était au village et petite.

Ça ! pourquoi non ? Si sainte Marguerite

Parle françois comme ses angelets,

C’est qu’elle n’est du parti des Anglais.

Elle n’a vu si ses Saintes chéries

Portent ou non bagues et pierreries,

Quand elle les contemple à deux genoux.

Évêque, vous avez un anneau, vous !

Si vous voulez que le ciel ne vous damne,

Rendez-le donc à la pauvre Jehanne

Qui le reçut d’un frère bien-aimé.

C’est un anneau qui ne fut renommé

Pour avoir fait guérison, quoi qu’on dise.

Or elle entend le donner à l’Église,

S’il ne doit plus retourner en ses doigts.

Que sous le hêtre elle ait ouï la Voix,

Elle n’en est suffisamment certaine.

C’est bien requise et près de la fontaine

Qu’elle s’en vint lui promettre jadis

De la conduire au divin Paradis.

Elle lui fit encore une promesse.

Quant à la dire au procès, rien ne presse.

A-t-elle avis de son Conseil secret

Qu’avant trois mois Dieu la délivrerait ?

La question ne vaut qu’elle y réponde.

Tels de ceux qui voudraient l’ôter du monde

Seront peut-être avant elle partis.

Les voilà bien et dûment avertis

Que son Roi seul gagnera douce France,

Et ce n’était cette sûre fiance

Qui la soutient aux douloureux instants,

Elle serait morte depuis longtemps.

Pourquoi, vraiment, l’interroger encore

Sur ce qu’elle a fait de sa mandragore ?

On lui conta qu’il en est une emmi

Les vastes champs, non loin de Domrémy ;

Mais elle ne l’a jamais aperçue.

C’est toutefois pour elle chose sue

Qu’un coudrier est là pour l’ombrager

Et qu’un chacun court notable danger

À la cueillir, l’estimant salutaire.

Elle ne sert tout uniment qu’à faire

Venir l’argent subitement accru ;

Mais c’est propos qu’elle n’a jamais cru.

Ce qu’on lui dit pour saint Michel l’étonne :

Il ne portait reluisante couronne,

Le jour qu’il est devers elle venu.

Pourquoi veut-on qu’il se soit montré nu ?

Messire Dieu, chef des saintes phalanges,

Est riche assez pour habiller ses anges.

Quoi ! ses cheveux tiennent clercs occupés ?

Mais pourquoi donc lui seraient-ils coupés ?

Qu’il apparaisse avec ou sans balance,

Elle a toujours grande réjouissance

À le revoir dans la beauté du ciel

Et ne croit lors être en péché mortel.

Qu’elle ait, alas ! tant horrifique tache,

Ce n’est exprès, c’est sans qu’elle le sache.

Ne plaise à Dieu que son dire ou ses faits

Lui perdent l’âme ou la chargent d’un faix !

Le signe par où son Roi l’a connue

Comme étant de par le Seigneur venue,

C’est pour tous deux grand secret à garder.

Qu’on parte afin de le lui demander !

Quand par ce signe elle se fit connaître,

Elle était seule avec son royal maître,

Bien que des gens fussent par là, tout près.

Qu’à ce moment elle ait vu dans des rais

Une couronne au front du gentil Sire,

Elle ne peut sans parjure le dire.

Quand à sa Reine elle porta sa foi,

N’eut-elle point à lui dire pourquoi

Elle avait pris dissolus habits d’homme ?

Elle n’en a gardé mémoire. En somme,

La question d’habit, qu’est donc cela ?

Les dames de Beaurevoir dont elle a

La douce image au miroir de son âme

L’auraient voulue en attifets de femme.

Elle ne put oncques y consentir,

Et cependant elle avait grand désir

De leur montrer entière obédience,

Ainsi qu’à nulle autre femme de France,

Si ce n’est à l’épouse de son Roi.

Que des seigneurs, comme en un beau tournoi,

Aient déployé de galante manière

Des panonceaux imitant sa bannière,

Elle ne l’a cherché ni commandé.

Leur blanc satin était parfois brodé

De lis tremblants, épars comme rosée.

Dès que la lance avait été brisée,

On refaisait de nouveaux étendards

Qui revotaient du côté des remparts.

Elle n’a dit, voyant leur ressemblance :

Ces panonceaux auront le plus de chance.

Elle disait, quand c’était le moment :

Entrez parmi les Anglais hardiment !

Et, ce disant, elle entrait elle-même.

A-t-on béni, comme pour un baptême,

Tel étendard nouvellement porté ?

Elle n’a fait jeter ou n’a jeté

De l’eau bénite en ses plis mirifiques.

Qu’elle ait porté, dans le chant des cantiques,

Toile ou satin devers l’autel, avant

De les hausser en pennons dans le vent,

Elle ne l’a pas plus fait que vu faire.

Frère Richard parla-t-il d’elle en chaire ?

Ce qu’elle n’a point encore oublié,

C’est qu’il la vint trouver, le dos plié,

Se signant comme en rencontre mortelle.

A-t-on souvent peint des images d’elle ?

Elle ne s’est vue ainsi qu’une fois.

En son honneur, devant la sainte croix,

La foule ne fût-elle coutumière

De s’assembler pour réciter prière ?

Ce n’était mal, si c’était pour qu’elle eût

Belle victoire et non moins beau salut.

La croyait-on personnage céleste ?

Elle a levé, sans qu’elle le conteste,

Dans les cités comme dans les hameaux,

Quelques enfants sur les fonts baptismaux,

Les appelant aux sons de la campane,

Les garçons Charte et les filles Jehanne

Ou de tel nom que la mère voulait,

Fût-il celui d’un pape ou d’un varlet ;

Mais, sachant Dieu présent, sinon visible,

Elle empêchait, tant et tant que possible,

Les bonnes gens de lui baiser les mains,

Quand elle allait de chemins en chemins.

Sans se montrer joyeuse ou courroucée,

Elle a toujours ignoré la pensée

De celles qui, l’attendant aux relais.

Faisaient aux siens toucher leurs annelets.

Nul de ses gens, tant fût-il plein de zèle,

N’a jamais pris dans sa bannière belle

Des papillons envolés loin des fleurs,

Pas plus devant Château-Thierry qu’ailleurs.

C’est elle qui, debout et tête nue,

Pendant le sacre un moment l’a tenue,

Dans le vol blanc des clartés et des lis.

Qu’elle ait lésé l’évêque de Senlis

En lui prenant sa pauvre haquenée,

C’est une histoire à plaisir adornée,

Puisqu’on la lui paya deux cents saluts ;

Et ce fut tôt qu’elle n’en voulut plus.

De temps en temps, depuis qu’elle est partie,

Elle a reçu la sainte eucharistie,

En habits d’homme et sans armes pourtant.

Quant au petit enfant ressuscitant

Pour avoir eu secours de Dieu par elle,

Elle le vit dans une humble chapelle,

Ayant au front les funèbres couleurs,

Entouré de jeunes filles en pleurs.

Elle pria comme elles Notre-Dame.

L’enfant eut comme un léger souffle d’âme,

Bâilla trois fois et puis fut baptisé.

Tout aussitôt le voilà trépassé.

On l’enterra pour lors en terre sainte.

Et c’est ainsi qu’elle parle sans crainte,

L’œil souriant, railleur ou courroucé,

Selon le trait que le juge a lancé.

Sixième geste
L’hérésie

I
Où se pose la redoutable question

Oh ! les vautours dévorant la colombe !

Dans sa prison comme dans une tombe,

Elle est neuf fois interrogée encor.

L’ange apportant au Roi couronne d’or,

Les panonceaux érigés en trophées,

Les saintes Voix, le vieil arbre des fées,

La chevauchée en habit de soudard,

Reims et le sacre où le bel étendard

Fut à l’honneur, venant d’être à la peine,

Compiègne, Saint-Denis, l’épée ancienne

Où la croix de Sire Dieu resplendit,

Tout ce qu’elle a déjà maintes fois dit,

On le lui fait nouvellement redire.

Sombre torture où la blanche martyre

Est comme prise aux tenailles des mots !

Sa voix est douce autant qu’en les rameaux

Le tremblement de la brise envolée ;

Mais cette voix est de larmes voilée,

Comme chantant, comme aussi gémissant,

Et n’est-ce pas un peu gemme de sang

Qui reluirait sur une aile blessée ?

Or, voici que la question posée

A pris soudain la forme du bûcher.

— Est-il raison qui vous puisse empêcher

De vous soumettre à la très sainte Église ?

C’est pourtant Dieu qui d’en haut l’autorise

À vous louer autant qu’à vous punir.

— J’aime l’Église et la veux soutenir,

Bien que l’on m’ait de la messe privée.

Ce que je fis, quand je fus arrivée,

Ne fut péché mortel ou véniel.

Je m’en rapporte au divin Roi du ciel

Qui m’envoya devers le Roi de France.

Elle aura tôt soûlas et délivrance.

Quand ce sera bellement accompli,

On ne mettra ma parole en oubli.

C’est par Dieu seul que j’ai lutté sans crainte.

Notre Seigneur et son Église sainte,

Ce m’est tout un, en pure vérité,

Et je n’en fis oncques difficulté.

Ça ! pourquoi donc en faites-vous, vous autres ?

— Les bienheureux,les anges, les apôtres,

Tous les choisis, tous les sauvés du feu

Forment au ciel une Église avec Dieu.

Nous l’appelons l’Église triomphante.

Le pape élu par Dieu qu’il représente,

Les cardinaux, les prélats, tous les clercs,

Puisant en haut pouvoirs saintement clairs,

Forment une autre Église sur la terre.

Elle ne peut ni parler ni se taire,

Sans avoir eu clarté du Saint-Esprit,

Et n’erre pas plus qu’elle ne périt.

Nous l’appelons l’Église militante.

Or, êtes-vous, Jehanne, consentante

À faire au gré de cette Église-ci,

Tout comme elle est et définie ainsi ?

Lors, toute droite en sa huque guerrière

Et les yeux comme emperlés de lumière :

— C’est par la seule Église ayant au ciel

La sûreté du triomphe éternel

Que je fus au Roi de France envoyée.

À cette Église et sur elle appuyée,

J’ai jà soumis comme je soumettrai

Ce que je fis et que je ferai.

Quant à savoir si me voilà soumise

À celle que vous nommez votre Église,

Vous ne l’aurez de ce jour, Dieu merci !

— Nous vous aurons habit de femme, si

Vous l’acceptez pour ouïr sainte messe.

— Ce me sera mirifique liesse,

Si le Seigneur en a contentement.

Si l’on me doit conduire au jugement

Et que j’y sois, alas ! déshabillée,

Je vous requiers que lors me soit baillée

Chemise de femme pour vêtement.

J’aimerais mieux mourir tout uniment

Que révoquer ce que Dieu me fit faire.

— Si l’habit de femme doit lui déplaire,

Ce dont vous nous priez ne se conçoit.

— Il me suffit que la chemise soit

Longue, très longue, étant de femme ou d’homme.

Et répondant de la sorte, c’est comme

Si s’en allait la pauvrette chercher

La torche afin d’allumer son bûcher.

II
Où Jehanne refuse la communion plutôt que se soumettre

La question terrible est revenue

Ainsi qu’un coup de foudre dans la nue.

Jehanne alors, l’œil finement hardi :

— Envoyez-moi votre clerc samedi.

Mais si l’œil est hardi, la bouche est pâle.

Le samedi, c’est la veille pascale ;

Et le prélat vers Jehanne est monté.

— Évêque, lui dit-elle, en vérité,

Ce que je fis, je ne puis le défaire.

Que.si vos clercs m’ordonnent le contraire,

Je m’en rapporte au Seigneur seulement

Et ne ferai que son commandement.

— N’êtes-vous point à l’Église sujette ?

— Oui, répond-elle, et je ne le regrette ;

Mais vous serez tout comme moi ravi

Que sire Dieu soit le premier servi.

Le lendemain Jehanne est comme morte ;

Et voici que Pierre la réconforte,

Ayant pour elle hypocrite souci.

Elle lui rend, dit-elle, grand merci,

Puisqu’il revient pour le bien de son âme.

Ses jours s’en vont, plus tremblants qu’une flamme.

Si Dieu le veut, qu’il fasse à son plaisir ;

Mais elle entend, puisqu’elle doit mourir,

Le recevoir d’un cœur pur et sans crainte

Et qu’on la porte après en terre sainte,

Comme ceux qui sont morts chrétiennement.

Si, pour avoir le dernier sacrement,

Il lui faut à l’Église se soumettre,

Elle attendra l’ordre du divin Maître,

Ne pouvant dire autre chose en ce jour.

Si meurt son corps en les fers, dans la tour,

Et qu’on l’enterre, ainsi qu’une maudite,

Dans une terre affreuse et point bénite,

C’est au Seigneur qu’elle en référera.

Quand tel ou tel devers elle viendra,

Comme envoyé de l’éternel Messire

Pour la confondre ou pour la contredire,

Elle saura s’il vient ou non par lui.

Tant que sur eux le signe n’a pas lui,

Elle ne croit pas plus homme que femme.

— Écoutez, dit l’évêque, je réclame

Réponse claire à cette question :

Refusez-vous toujours soumission

À la très sainte et vénérable Église ?

— Quoiqu’il advienne et quoi qu’on fasse ou dise,

Je ne dirai point autre que devant.

Les assistants, tour à tour se levant,

Ont exhorté Jehanne à reconnaître

La main de Dieu dans le geste du prêtre ;

Et Nicolas Midi, celui d’entr’eux

Qui le mieux sait sur quelque texte heureux

Édifier la harangue fragile,

A commenté versets de l’Évangile.

Puis il a dit :

— Soumettez-vous : sans quoi,

Vous ne serez, pour l’Église et pour moi,

Que sarrasine et méchante païenne.

— Je suis chrétienne et je mourrai chrétienne,

Ayant reçu baptême aux fonts sacrés.

L’évêque a dit :

— Puisque vous requérez

Le pain du ciel de façon si constante,

Reconnaissez l’Église militante :

Je permettrai qu’il vous soit apporté.

— Ce que j’ai dit ne sera rétracté.

Je sers mon Dieu que le méchant offense,

Et je voudrais, de toute ma puissance,

Aider l’Église et la bien soutenir.

— N’auriez-vous point allégeance et plaisir

Qu’on fit prière et procession belle

Pour vous garder ou vous remettre telle

Qu’il vous faut être en la grâce et la foi ?

— J’aurais plaisir que l’on priât pour moi.

Et cependant que l’évêque maugrée,

Jehanne voit sous la voûte azurée,

Dans sa prison soudain pleine de ciel,

L’ange de Dieu, messire Gabriel,

Tout radieux d’une innocente gloire,

Lui présenter l’hostie expiatoire

En un ciboire à nul autre pareil,

Tout ciselé dans des rais de soleil.

III
Où Jehanne est mise face à la torture

Le tribunal de nouveau l’admoneste :

Elle ne croit qu’à son Maître céleste

Et le redit sans écouter leçon.

Adonc l’évêque a fait dans sa prison

Dresser lugubre appareil de torture.

Ce sont outils forgés d’une main dure,

Crocs recourbés comme becs de vautours,

Serpents d’acier déroulant anneaux lourds,

Cordes à nœuds, déchireuses d’entrailles,

Pinces, étaux, formidables tenailles,

S’ouvrant ainsi que des gueules sans dents,

Tubes cerclés de pointes en dedans,

Masques de poix, vrille qui mord et troue,

Long chevalet où le cran de la roue

Fait, chaque fois qu’il monte d’un degré,

Craquer, hélas ! tout, le corps étiré,

Brodequins où le patient livide,

Le front coupé d’une sanglante ride,

Les bras liés à deux boucles de fer,

Sent pénétrer dans l’os et dans la chair

De ses genoux repliés sous les hanches

Les quatre coins avec les quatre planches,

Peut-être encor tel horrible instrument,

Chef-d’œuvre infâme au chantier du tourment,

Lugubre meule à moudre la souffrance.

L’évêque Pierre, ayant belle assistance,

A fait venir Jehanne, et de la main

Lui désignant l’appareil inhumain,

Il a guetté l’effroi dans ses prunelles.

Elle regarde, et n’étant pas de celles

Qui tremblent vite et comme feuille au vent,

Elle n’a pas plus de peur que devant

Un champ fleuri de bleuets et de roses.

On lui relit quelques savantes gloses ;

Puis le prélat sur un ton contristé :

— Si vous ne nous dites la vérité,

Telle qu’elle est, sans voile et toute pure,

Nous allons vous soumettre à la torture.

Les instruments sont là, tout préparés.

Tournez les yeux, Jehanne, et vous verrez

Exécuteurs et varlets de justice,

Lesquels sont prêts à faire leur office,

Au même instant que nous l’ordonnerons.

Oyez-moi bien, si nous vous torturons,

C’est pour sauver de l’éternelle flamme

Tout votre corps avec toute votre âme,

Chacun des deux courant graves dangers

Par vos propos et récits mensongers.

Elle répond, la voix hautaine et claire :

— En vérité, si vous me deviez faire

Arracher tous les membres par le corps

Et faire ainsi partir l’âme dehors,

Encore ne vous dirais-je autre chose.

Si, défaillante et désertant ma cause,

Je répondais comme je ne devrais,

Je vous dirais tout aussitôt après

Que vous m’aviez surprise et molestée.

— Depuis que vous fûtes admonestée,

Avez-vous eu visite de vos Voix ?

— Le lendemain, jour de la Sainte-Croix,

Pendant que Dieu recevait ma louange,

J’eus le confort d’un bon ange, et cet ange

Était, j’en suis sûre, saint Gabriel ;

Car je l’ai su de par mes Voix du ciel.

— Les avez-vous prises pour conseillères ?

Elle leur a, dit-elle, fait prières,

Leur demandant si, pour être en accord

Avec les clercs qui la pressent si fort,

Elle devra se soumettre à l’Église.

Elles ont dit, pour qu’elle le redise :

Si tu veux qu’il t’aide à porter ton faix,

Au Seigneur seul attends-toi de tes faits.

L’évêque s’est écrié :

— Cette femme

Nous montre tel endurcissement d’âme

Que les tourments lui profiteraient peu.

Adonc, servant ainsi l’Église et Dieu,

Nous décidons d’ajourner la torture,

Et lors sera notre tâche plus sûre,

Chacun ayant bien pesé son vouloir.

Et Jehanne, en s’éloignant, a cru voir,

Dans la salle où juste un peu de jour glisse,

Tout l’effrayant appareil du supplice,

Les pinces, les tenailles, les étaux,

Les coins luisants du choc sourd des marteaux,

Les chevalets, les brodequins, les masques,

Ramper ainsi qu’autrefois les tarasques,

Quand une sainte au long voile tremblant

Les enchaînait avec un ruban blanc.

IV
Où Jehanne est admonestée par maître Pierre Morice

Pierre et le vice-inquisiteur Lemaître

Siègent tous deux en des fauteuils d’ancêtre,

Le torse droit sur les dossiers sculptés.

Sont présents deux évêques, réputés

Pour n’aimer point l’innocente Jehanne.

L’un est l’ardent prélat de Thérouanne,

L’autre n’est que l’évêque de Noyon ;

Et le soleil encadre d’un rayon

La croix d’argent qui pend à leur poitrine.

Lors, ayant fait citation latine,

Un maître clerc a longuement prêché,

Remontrant à Jehanne le péché

Où la fit choir satanique artifice ;

Et ce clerc est maître Pierre Morice.

Les yeux baissés ou perdus dans le ciel,

Il ne se fâche et gronde, il est tout miel,

L’appelant sa chère, très chère amie,

D’une voix tendre et qui semble endormie,

Lui chantonnant, de plus en plus doucet,

Qu’elle a failli, parce qu’elle, ne sait,

L’enveloppant d’un geste qui l’implore,

Lui disant, quitte à le lui dire encore,

Que Jésus-Christ s’est immolé pour nous

Et qu’il lui faut, tombant à ses genoux,

Redevenir entre toutes soumise ;

Car, en rompant avec la Sainte Église,

Elle romprait avec lui mêmement.

Les visions la trompent, la voix ment.

Il appert des récits de l’Écriture

Que le démon prend parfois la figure

Des bienheureux et voire du Seigneur ;

Et c’est ainsi qu’il devient suborneur,

Nous faisant l’âme au péché coutumière.

Dès qu’elle eut vu l’archange et la lumière,

Elle aurait dû consulter, sans vain bruit,

Quelque prélat ou tel bon clerc instruit,

Si son roi, la sachant vaillante fille,

L’eût commise à garder quelque bastille,

Lui commandant de s’y bien emmurer,

Sans y laisser âme qui vive entrer,

Elle eût tenu, la consigne étant telle,

L’huis clos à tel ou tel venant vers elle,

À moins qu’il n’eût lettre ou signe du Roi.

De même, quand il eut prêché la loi,

Comme il allait remonter vers son père,

Christ confia son église à saint Pierre,

Lui défendant d’octroyer bon accueil

À ceux-là qui, pour en franchir le seuil,

Se donneraient comme envoyés du Maître,

Sans le pouvoir faire autrement connaître,

Elle, non plus, ni du cœur ni des yeux,

N’aurait dû croire aux envoyés des cieux,

Qui ne montraient la lettre ni le signe ;

Et n’est-il vrai que la même consigne

Défend aux clercs de la croire à son tour ?

Quand elle était aux camps ou dans la cour,

Si tout à coup un chevalier de France,

Devant au roi féale obéissance,

S’était levé, clamant tout hors de soi :

Je ne veux plus obéira mon Roi,

Et pas plus à lui qu’à ses capitaines !

Elle aurait dit sans fondre en larmes vaines :

Cet homme-ci doit être condamné.

Et n’est-on pas justement consterné,

Quand on la voit cependant elle-même,

Épouse de Jésus par le baptême,

Désobéir, sans.fléchir tant soit peu,

Aux saints prélats, ces officiers de Dieu ?

Jehanne écoute et ne.s’explique mie

Que ce clerc dont elle est la chère amie

La prenne ainsi pour un suppôt d’enfer ;

Mais il poursuit, et recaressant l’air

Du tremblement de sa manche éplorée :

— Sus aux démons qui vous ont égarée !

Oubliez, pour obéir à Jésus,

Les honneurs qu’en maints lieux vous avez eus.

C’est de lui seul que nous viennent les nôtres.

N’a-t-il pas dit lui-même à ses apôtres,

Quand plus d’un le suivait en hésitant :

En vérité qui vous entend m’entend ;

Celui qui vous méprise me méprise ?

On vous montra nature de l’Église

Et quelle est sa divine autorité.

Retournez au chemin de vérité,

Et vous aurez ainsi sauvé votre âme

De l’éternelle et douloureuse flamme,

Tout en ayant racheté votre corps.

Si, résistant à nos pieux efforts,

Vous n’avez point cœur qui fléchisse ou tremble,

Je crains que vous ne perdiez tout ensemble

L’âme là-haut et le corps ici-bas.

L’évêque Pierre alors ne souffrant pas

Que devant lui maître Pierre Morice

Ait vainement accompli son office :

— Que répondez-vous au tant noble appel

Qu’on vous a fait en ce lieu solennel,

En charité, doucement et sans ire ?

Elle répond :

— Quant à mon fait et dire,

Je m’y rapporte et le veux soutenir.

— Ne devez-vous qu’à votre bon plaisir

Les soumettre à l’Église militante ?

— Quant à ceci, je n’y suis consentante

Et je m’en tiens, autant que je le sais,

À la façon déjà dite au procès.

— Songez à quel grand péril vous expose

Telle réponse en une telle cause.

— Évêque, si j’étais en jugement

Et que je visse en un pareil moment

Autour de moi, devant moi, les bourrées

L’une sur l’autre et toutes préparées,

Le bourreau prêt à leur bouler le feu,

Et que je fusse alas ! tout au milieu,

Seule avec Dieu que mon regard implore,

Je ne dirais point autre chose encore

Et maintiendrais sans fin, jusqu’au trépas,

Ce que je vous ai jà dit aux débats.

Pierre, à ce cri, ne s’émeut ou s’étonne.

— Le rapporteur, vénérable personne,

N’a-t-il plus rien à dire ?

— Rien de plus.

— Jehanne, et vous ?

— Rien

— Alors je conclus.

Or, cela dit, l’évêque Pierre invite

Chacun des clercs, comme maître émérite,

Religieux et docte en droit humain,

À l’assister pour le jour de demain ;

Car il devra, sans nulle réticence,

Rendre justice et porter la sentence.

La nuit descend, les cieux sont jà moins clairs.

Se sont levés prélats et maîtres clercs,

Ne parlant haut, glissant comme des ombres ;

Et c’est bientôt, emmi les couloirs sombres,

Par l’escalier sans cire et sans flambeau,

Chuchotement de voix dans un tombeau.

V
Où Jehanne est tentée par maître Jehan Beaupère

Dès que l’aurore éclatante et sans voile

A triomphé de la dernière étoile

Et l’a noyée aux vagues d’or du jour,

Maître Jehan Beaupère est dans la tour,

L’œil en dessous et la bouche rusée.

— On va, dit-il à la martyrisée,

Vous prêcher au cimetière Saint-Ouen,

Devant tout le bon peuple de Rouen.

— J’aimerais mieux rester ici, fait-elle,

Ou m’en aller prier dans la chapelle,

Devant l’autel bien adorné de fleurs,

Celle qui pleure ayant les sept douleurs.

— Vous la pourrez prier tout à votre aise,

Lorsque vos fers ne seront chaîne anglaise

Et que les clercs, en clémence et raison,

Vous auront fait honorable prison.

Ne restez point à l’Église rebelle.

Commandement du ciel nous vient par elle,

Comme le jour nous vient par le soleil.

— L’ordre d’en haut me vient par mon Conseil.

— Si comme vous j’avais ouï les saintes,

Je n’attendrais séculières contraintes

Pour me soumettre à l’Église, sachant

Que Jésus même ensemence son champ,

Qu’il la revêt de splendeurs immortelles

Et que les voix, tant divines soient-elles,

Sont à jamais avec elle, en tout lieu.

Lors je dirais à Dieu : Messire Dieu,

Le roseau que je suis se courbe et plie

Devant la main qui lie et qui délie ;

Je rentre en vous, puisque j’étais dehors.

Et tout ainsi je sauverais mon corps,

Sans hasarder le salut de mon âme.

Vous cependant qui n’êtes qu’une femme.

Lis tremblant, brin d’herbe dans le sentier,

Vous résistez comme le chêne altier.

Considérez que vous êtes jeunette,

Que c’est le mois où la terre est en fête,

Qu’il ferait bon d’errer par monts et vaux,

Dans le galop bondissant des chevaux,

Sous le grand ciel tout reluisant d’aurore,

Et qu’on ne doit pas s’en aller encore,

Ayant vingt ans et par de si beaux jours.

— Da ! si c’était pour attaquer les tours,

Traquer l’Anglais fuyant de porte en porte

Et lui montrer que Jehanne n’est morte,

Je voudrais bien aux flancs du destrier

Faire à nouveau cliqueter l’étrier,

Sans regarder si l’aube est pâle ou claire !

— Qui vous dit que vous ne pourrez le faire

Et que déjà les chevaux ne soient près ?

Soumettez-vous d’abord, et tôt après

Vos tristes fers, qui sont jumeaux des nôtres,

Se briseront les uns après les autres.

Quand le Sina se couronnait d’éclairs,

Les tout-puissants obéissaient aux clercs :

C’est aujourd’hui l’Église qui se courbe

Devant le maître impitoyable et fourbe,

Pouvant tout juste en ses temples sacrés

Lever vers Dieu des regards éplorés.

C’est vainement que le pasteur s’indigne :

Sa mitre auguste où luit le divin signe

Perd son éclat comme l’iris des prés ;

L’anneau d’or glisse en ses doigts effarés

Et le bâton épiscopal y tremble.

Croyez-vous que chacun et tous ensemble,

Nous subissions, en les haltes du char,

L’abaissement de Dieu devant César

Sans nous sentir un peu l’âme attristée ?

Vous aurions-nous tant bien admonestée,

Sans nous lasser, hier comme aujourd’hui,

Si nous voulions, tout uniment pour lui,

Jeter au vent vos cendres virginales ?

Vous blêmissez, vos lèvres sont jà pâles,

Comme si vous aviez frisson de mort.

Dieu nous conseille, et la pitié ne dort

Pas plus en nous que le vent dans l’espace.

Aidez-nous donc à vous sauver, de grâce :

Sur l’échafaud, dès que vous y serez,

Parlez, signez, abjurez, abjurez,

À moins, alas ! que la mort ne vous tente.

— Abjurer ? dit Jehanne.

Et palpitante

Comme un ramier aux mailles du lacet :

— Je ne sais pas seulement ce que c’est.

VI
Où se dressent les deux échafauds

Au cimetière et quand sur chaque tombe

Une clarté mystérieuse tombe,

Goutte de jour dans le cyprès qui dort,

L’évêque Pierre, artiste de la mort,

Bouffon du deuil, machiniste de l’ombre,

A fait dresser emmi les croix sans nombre

Deux échafauds à la hauteur du mur ;

Et sous le ciel au tant limpide azur,

C’est décor sombre et mise en scène affreuse.

En des endroits où le sol nu se creuse

Sur la longueur des cercueils affaissés,

Entre les bois subitement brisés,

Les étais durs, violant le mystère,

Ont pénétré dans les morts sous la terre,

Trouant les flancs, cassant les pauvres os.

Se sont enfuis les innocents oiseaux,

Lumière ailée autour des mausolées,

Quand ils ont vu, parles vertes allées,

Se dresser là ces estrades d’enfer,

Avec leurs pieux au bout cerclé de fer

Et leurs tapis retombant en suaire,

Comme sur un monument d’ossuaire.

La plus sinistre est la plus vaste aussi.

Nombreux fauteuils s’y dressent, comme si

Sur ces fauteuils, faits avec des ténèbres,

Devaient siéger, en des sabbats funèbres,

Quand se sera voilé le ciel serein.

Nombreux démons au front mitré d’airain.

L’autre échafaud, tout devers la muraille,

N’est surmonté que d’un siège de paille

Où les clartés fondent en reflets roux ;

Mais celui-ci n’a menace et courroux,

Comme éploré d’une douleur suprême

Et n’effrayant que par son effroi même.

Lèvent gémit en ce décor hideux ;

Les échafauds, se demandant tous deux

Lequel aura le Satan ou l’Apôtre,

Sont érigés l’un en face de l’autre ;

Et le soleil saigne au cuivre des croix.

Sont arrivés, hautains comme des rois,

Nombre de clercs qui sont démons d’église ;

Et tous ces clercs, en robe noire ou grise,

Maîtres docteurs et moines révérends,

Se sont assis aux fauteuils sur trois rangs,

Dans la terreur qui sort des grands silences.

Puis sont venus, escortés de cent lances

Et précédés d’étendards aux plis lourds,

Les hauts prélats mantelés de velours,

La marche lente, impérieuse et fière.

Ce sont, avec le sombre évêque Pierre,

Droit comme s’il portait casque ou sayon,

Les seigneurs de Norwich et de Noyon

Et, non loin d’eux, celui de Thérouanne

Causant avec Winchester qui ricane,

Non sans avoir toutefois grands soucis.

Chacun des cinq s’est à son tour assis,

Les reins cambrés et la face rigide ;

Et, comme il sied, c’est Pierre qui préside

À côté du vicaire inquisiteur,

Lequel, étant bachelier et docteur,

Porte, en renflant ses épaules hautaines,

La croix et la robe dominicaines.

Comme le flot qu’un flot semblable suit,

La foule accourt, menant horrible bruit,

Comme emportée en un fol boute-selle,

Chacun brûlant de bien voir la Pucelle

Sur l’échafaud, avec sa chaîne aux bras.

Soudain, devers la cité, par là-bas,

On entend comme un grondement de houle :

— La voici ! la voici ! clame la foule.

Tout aussitôt, l’œil devant soi fixé.

Le cardinal Winchester s’est dressé,

Voulant aussi connaître enfin Jehanne.

Lors le ciel darde en sa rouge soutane,

Et c’est d’un rais tant vif et si luisant

Qu’on le croirait tout habillé de sang.

VII
Où Jehanne est prêchée par maître Guillaume Érard

Ô visions funèbrement épiques !

Au cliquetis et dans l’éclair des piques,

La prisonnière arrive au lieu fatal.

Comme un guerrier sur le char triomphal,

Elle est debout et ne courbe la tête ;

Mais son char est une horrible charrette

Et ses licteurs, hélas ! sont ses gardiens.

Ses pauvres bras sont chargés de liens,

Et.ce sont fers déchirant sa chair frêle.

Un autre char est là, tout derrière elle,

Drapé de noir d’un bout à l’autre bout.

Quelqu’un s’y tient, tout comme elle, debout,

Les pieds arqués sur un tas de bourrées,

Le crâne plat, les dents toutes serrées,

Sombre, les yeux clignotant au soleil ;

Et cet affreux homme, presque pareil

À quelque monstre agriffé sur un porche,

Est le bourreau gardant au poing sa torche.

Elle descend lentement, le front haut ;

Puis elle monte au lugubre échafaud,

Et toute belle, ayant blancheur de neige,

Elle s’assied au redoutable siège,

Cependant que lancés et javelots,

Bien érigés, portés comme en champ clos,

Piques brillant aux mains, longues épées,

Du sang de France hier encor trempées,

Semblent, emmi les pennons irisés,

Épis de fer autour d’elle dressés.

Presqu’aussitôt, sur un signe de Pierre,

Maître Guillaume, ayant sous la paupière

Doubles regards de prêtre et de démon.

Fait à Jehanne un peu prudent sermon.

Elle n’écoute, on dirait qu’elle prie ;

Mais tout à coup le prédicant s’écrie :

— Ah ! France, comme on abuse de toi !

Ce Charles qui se proclame ton Roi,

Ton maître à toi, peuple très catholique,

S’est adhéré comme vil hérétique,

Et tel il est, ne pouvant dire non,

Aux dits et faits d.’une femme sans nom,

Laquelle, pour toute âme un peu chrétienne,

Est diffamée et de déshonneur pleine,

Sans bon labeur et sans utilité ;

Et non pas lui tout seul, en vérité,

Mais le clergé de son obéissance

Qui, faisant à sire Dieu déplaisance,

L’examina sans le réprimander.

Jehanne sent sa colère gronder,

Et toutefois elle garde silence.

Mais, comme s’il brandissait fer de lance :

— Jehanne, si je parle, c’est à toi !

Eh bien ! ton Roi, je te le dis, ton Roi

Est hérétique et non moins schismatique !

Jehanne alors se lève et lui réplique,

Vengeant celui qui la laissa livrer :

— Sire, je vous ose dire et jurer

Par ma foi, sur ma vie, en révérence,

Que tel n’est point le gentil Roi de France

Et que ce Roi, tant offensé par vous,

Est chrétien, noble et fidèle entre tous,

Aimant le mieux la foi sainte et l’Église.

Le prédicant que. la colère grise

Étend les bras, serre les poings, prend feu,

Et se tournant vers messire Massieu,

Qui ne bougeait plus qu’un pieu dans la terre :

— Appariteur, mais faites-la donc taire !

Puis, tout confit en gestes veloutés :

— Voici les clercs doctes et réputés

Qui vous ont tant sommée et tant requise

De vous soumettre à la très sainte Église,

Vous apportant célestes vérités,

Vous remontrant maintes mauvaisetés

Qu’il ne fallait ni dire, ni défendre.

Et le prêcheur a la voix quasi tendre,

Battant moins l’air de ses doigts envolés.

— Je répondrai, dit Jehanne…

— Parlez.

Elle se lève et, belle comme un ange,

Le front nimbé de l’auréole étrange

Que lui font ses cheveux taillés en rond :

— J’ai répondu, comme ils l’attesteront,

Aux maîtres clercs qui m’ont interrogée,

Leur demandant, pour être bien jugée,

Qu’on ne m’accable, ainsi que vous voyez,

Et que mes dits et faits soient envoyés

À Rome, par devant notre Saint Père ;.

Car c’est en lui seul qu’après Dieu j’espère.

L’évêque Pierre a saignement d’orgueil,

Et s’accotant aux bras de son fauteuil,

Le col tendu, les prunelles mi-closes :

— Confessez-vous qu’il est mauvaises choses

Tout aussi bien en vos faits qu’en vos dits ?

Elle répond comme hier et jadis,

Disant de plus, toujours vaillante et bonne :

— Ce que je fis ne doit charger personne,

Ni mon Roi, ni tout autre que mon Roi ;

Car si quelqu’un fauta, ce n’est que moi.

— Il est besoin, poursuit l’évêque Pierre,

Que vous fassiez obédience entière

À la très sainte Église et qu’en ce jour

Vous acceptiez pour vrai, sans nul détour,

Ce qu’ont déduit maints docteurs pleins de zèle.

— Je ne le puis tenir pour vrai, dit-elle.

Le sombre juge ayant haussé la voix :

— Je vous requiers une seconde fois

D’apporter à l’Église obédience

Et de tenir pour vrai, sans réticence,

Ce que les clercs vous diront en son nom.

Y donnez-vous acquiescement ?

— Non.

— Pour une fois encore, la troisième,

Je vous requiers et vous somme de même :

Consentez-vous à ne désobéir,

Tenant pour vrai, sans malin déplaisir,

Ce qu’aux docteurs Jésus lui-même inspire ?

— Je vous ai dit ce que j’avais à dire.

L’évêque s’est dressé tout frémissant,

Comme altéré de vengeance et de sang,

Ayant au front la laideur de son âme :

— Étant donné, seigneurs, que cette femme

S’obstine à ne rien répondre de plus,

Sermons sont vains autant que superflus,

Et je m’en vais vous lire la sentence.

De nouveau plane un tragique silence ;

Et lors, les yeux calmes et point baissés,

Jehanne a dit, se rasseyant :

— Lisez.

VIII
Où l’évêque Pierre est injurié

L’évêque Pierre un instant se recueille,

Avant d’ouvrir la redoutable feuille,

Cependant que tel ou tel clerc savant

Fait à Jehanne un appel émouvant.

Massieu lui dit, plaintivement sincère :

— Si vous saviez comme le cœur me serre !

Ne laissez point s’envoler le moment :

Soumettez-vous, abjurez hardiment,

Et qu’aussitôt l’orde bourreau s’en aille !

Elle répond d’une voix qui défaille :

— Qu’est-ce abjurer, maître Jehan Massieu ?

Est-ce oraison qu’on fait à Sire Dieu

Pour éloigner la foudre des chaumines ?

Est-ce un verset en paroles latines

Pour éloigner méchants diables d’enfer ?

— C’est feuillet grand comme Pater Noster,

Cédule avec cinq lignes d’écriture,

Où vous n’aurez qu’à tracer signature.

— C’est besogne où je ne fais grand chemin,

À moins que l’on ne me guide la main.

— Vous signerez d’une croix ingénue,

Et cette croix, tant soit-elle menue,

Tant Payez-vous tracée à la façon

D’un ignorant et candide enfançon,

N’eût-elle fait que pauvre tache d’encre,

Sera pour vous l’étoile blanche et l’ancre.

Mais on murmure en les rangs des soudards.

Perte de temps ! infructueux retards !

Ce qu’il leur faut, sur l’heure, tout de suite,

C’est que Jehanne au bûcher soit conduite

Sur le hideux et branlant tombereau

Et qu’à l’instant besogne le bourreau.

Voire à l’entour ou non loin de l’évêque

Tel ou tel clerc grommelle et se rebèque,

Ayant le cœur à la pitié fermé ;

Tant et si bien que l’un d’eux a clamé :

— Mauvais pasteur, vous êtes, sur mon âme,

Trop favorable a cette indigne femme !

Pierre, debout, frémissant, éperdu,

Le poing devers les clercs anglais tendu,

Comme un martel au-dessus de l’enclume,

Lançant regards où l’ire se rallume,

A répondu :

— Vous en avez menti !

Et provoquant l’un et l’autre parti,

Jetant au vent devant lui, pêle-mêle,

Et repoussant du plat de sa semelle

Le sombre tas des pièces du procès :

— Messire Dieu sait, comme je le sais,

Que j’ai jugé selon ma conscience.

Sur ce, les clercs d’Angleterre et de France

Se sont dressés face à face, grondant,

Poussant des cris, gesticulant, pendant

Que les soudards, au heurt tintant des piques,

Font à l’évêque outrages horrifiques,

Lui reprochant à rude et pleine voix

De ne gagner ses beaux écus tournois.

Mais Winchester se lève, et tout s’apaise.

C’est maintenant, sans parole mauvaise,

Remous de clercs entre les échafauds,

Les uns, hélas ! plus faux que tarots faux,

Les autres nés et demeurés candides,

Le regard clair, l’âme et le front sans rides,

Faisant souhait, en chrétienne amitié,

Que Jehanne ait d’elle-même pitié.

Ceux-ci, les mains jointes tout devers elle :

— Signez, signez, signez, gente Pucelle !

Et maître Érard de larmoyer tout doux :

— Nous avons tous grande pitié de vous !

Puis d’une voix que les pleurs n’ont voilée :

— Jehanne, abjure, ou tu seras brûlée !

Le très pieux Vendérès, chapelain,

Qui n’est pourtant à la clémence enclin,

Les doigts fiévreux, mais l’âme recueillie,

A griffonné sur son genou qui plie

Une cédule où l’abjuration

S’égoutte comme une huile d’onction.

Tout haletant, n’ayant repos ni trêve,

Massieu la tend à Jehanne qui rêve,

Les yeux noyés aux profondeurs des cieux.

Mais le prélat, de nouveau furieux,

A déroulé la lugubre sentence :

Jehanne rêve encore, fait silence,

Et la cédule au libellé troublant

Tremble en ses doigts, papillon noir et blanc.

IX
Où Jehanne déclare se soumettre

L’évêque lit son monstrueux chef-d’œuvre,

Où l’injustice est comme une couleuvre

Qui glisserait sous le texte subtil ;

Et ce qu’il dit est si lâchement vil

Qu’on croit ouïr monologuer la fange.

Or, pendant qu’il fait au front de cet ange

Pleuvoir la boue et ruisseler le fiel,

Jehanne a vu lentement, sous le ciel,

Dans un frisson de rêve et de mystère,

Les pâles morts se dresser hors de terre,

Le coude en pointe aux plis droits du linceul,

Depuis l’enfant jusqu’au tremblant aïeul ;

Et tous ont dit : Ne meurs pas, Jehannette !

Vois, belle, vois comme la mort est faite,

Quand nous avons, sous les hauts gazons verts,

Longtemps subi l’affreux baiser des vers !

Puis, deux par deux et dans un seul cortège,

Le front baissé sous leurs voiles de neige,

Les anneaux d’or, échangés autrefois,

Luisant encore aux débris de leurs doigts,

Ont apparu les blanches fiancées ;

Et lors, s’étant autour d’elles dressées,

Elle ont dit : Jehanne, ne meurs pas !

L’iris des champs fleurissait sous nos pas,

Et nous étions les sœurs des asphodèles.

Les ronces nous pardonnaient d’être belles ;

Le vent chantait dans nos cheveux flottants

Et nous n’avions, comme toi, que vingt ans.

Qui nous aurait dit que la Mort méchante

Moissonnerait avec sa faux tranchante,

Tant de beauté, d’innocence et d’amour ?

Elle guettait, pendant.qu’à notre tour

Nous conquérions lé cœur des jeunes hommes :

Elle est venue, et vois ce que nous sommes !

Comme la brise au bord du flot dormant,

Une autre voix a gémi doucement :

Ne t’en va point, ne meurs pas, ô Jehanne !

Quand le bleuet ou la vierge se fane,

La terre avec les derniers papillons

L’ensevelit dans ses divins sillons,

Et la fleur s’y baigne de telle sorte

Qu’elle renaît aux lèvres de la morte.

Toi, belle, toi, dans le soleil levant,

Tu ne seras qu’un peu de cendre au vent !

Le bûcher d’où s’envolera ton âme

Aura demain, avec ses dents de flamme,

Rongé tes os et dévoré ta chair !

Et tout là-bas, sous le firmament clair,

Jehanne a vu son bûcher effroyable.

Ployant alors sous le faix qui l’accable,

Désespérant, naufrageant dans l’horreur,

Écoutant, blême et prise de terreur.

Le profond cri de la nature en elle,

Âme effarée en sa prison charnelle,

Se lamentant comme son Dieu martyr,

Elle frissonne et ne veut plus mourir.

Adonc, tremblante et la face baissée,

Meurtrie, hélas ! comme angèle blessée

Qui tomberait des célestes sommets,

Jehanne a dit tout bas :

— Je me soumets.

X
Où Jehanne signe son abjuration

— Je veux, a fait Jehanne qui précise,

Bien soutenir ce qu’ordonne l’Église,

Comme ce que vous, juges, vous voudrez.

Mais voici que par les grands cieux dorés

Ses angelets sont descendus lui dire :

— Hardi, Jehanne ! As-tu peur du martyre ?

Désertes-tu la cause de Jésus,

Et nous veux-tu tout pleurants et déçus ?

Sur l’échafaud qui vacille et qui ploie

Vingt maîtres clercs ont entouré leur proie,

Tôt envolés des reins et des talons.

Chacun lui dit :

— Signez, Jehanne, allons !

Ne tardez pas, le temps fuit, l’heure est brève.

Elle a levé ses grands yeux pleins de rêve,

Sentant son cœur s’affoler et saigner ;

Puis doucement :

— Je ne veux plus signer.

Et tous alors de lui crier encore :

— C’est en nom Dieu que chacun vous implore ;

Soumettez-vous, cédez, puisqu’il le faut.

Les voix d’en bas avec celles d’en haut

Ont alterné dans l’églogue tragique :

— Obéissez en bonne catholique.

— Reste chrétienne et ne t’attends qu’à Dieu.

— Ne craignez-vous le supplice du feu ?

— Ne crains-tu pas la tristesse du Maître ?

— Le prêtre est saint, soumettez-vous au prêtre.

— Le prêtre n’est que l’ombre du Seigneur.

— Cédez, cédez : ce n’est perte d’honneur.

— Ne cède pas : ce sera gain céleste.

— Partez, partez, brisez vos chaînes.

— Reste.

— Délivrez-vous, sauvez-vous du trépas :

Signez ! signez ! signez !

— Ne signe pas !

Maître Massieu prend les mains de Jehanne :

— Attendrez-vous ainsi qu’on vous condamne

À l’orde mort sur l’effrayant bûcher ?

Elle soupire, elle a l’air de chercher

La vision dans la vaste étendue ;

Et, tout à coup, elle est comme éperdue.

— Saintes du ciel, a-t-elle supplié,

Faut-il vraiment que mon corps soit lié

À ce poteau de flamme et de fumée

Et que j’y sois ardée et consumée ?

Les Voix, emmi l’espace qui reluit,

Ont répondu par un tant faible bruit

Qu’on le croirait, en les immenses plaines,

Souffle de brise aux bruyères lointaines.

— Signez sans vous épuiser en vains plaids,

Et c’est fini  : plus de geôliers anglais !

— Oh ! m’en aller vers les prisons d’Église,

Loin de ces gens dont la dextre me brise

Et qui, partout et sans trêve apparus,

Me sont démons tant ordement bourrus !

Là, tout au moins, sans que l’on m’injurie,

Je pourrais bien prier Dame Marie

Et, souriant comme enfant qui s’endort,

Me préparer à faire bonne mort.

Mais n’est-ce point en paroles dorées

Qu’on m’ôtera de ces mains abhorrées

Et tenez-vous pour féalement sûr

Que je n’aurai plus jamais sur mon mur

L’ombre de Gris, de Talbot et des autres,

Lorsque j’aurai signé vos patenôtres ?

— L’évêque l’a promis formellement.

— Eh ! savez-vous à quelle heure il ne ment ?

Croyez-vous ses promesses bon refuge ?

— Ce n’est point en prélat, c’est comme juge

Qu’il a pris cet engagement sacré.

Non sans avoir de nouveau soupiré,

Jehanne a dit en regardant les nues :

— Mes Voix, mes Voix, qu’êtes-vous devenues ?

Et les Voix n’ont répondu cette fois.

Un clerc anglais lui glisse entre les doigts

La sombre plume où l’encre dérisoire

Tremblote et pend comme une larme noire ;

Chacun se presse autour d’elle, guettant

Le solennel et douloureux instant.

Du coin de l’œil et calé sur son siège,

L’évêque suit l’effroyable manège.

Lors ayant lu la cédule en François,

Massieu chuchote à Jehanne :

— La croix !

Et les docteurs ont vu la croix auguste

Où d’autres clercs attachèrent le Juste,

La croix divine aux rameaux éclatants,

Toute brisée en ses doigts hésitants,

Divine encor, quoique toute brisée,

Se profiler sur la feuille froissée,

Triple rayon de ténèbres baigné.

Anges, pleurez ! la martyre a signé.

XI
Où Jehanne prononce son abjuration

Jehanne est plus que jamais toute blanche.

Pierre a glissé la cédule en sa manche,

Et, n’ayant peur des foudres de son Dieu,

En glisse une autre au bon Jehan Massieu,

Lequel devra, bien qu’il y soit rebelle,

La lui souffler, se tenant derrière elle,

Phrase par phrase et mot à mot, s’il faut.

Lors, toute droite au bord de l’échafaud,

Le sein gonflé d’une angoissante haleine,

Courbant le front comme une Madeleine

Devant les clercs du temple de Sion,

Jehanne a dit son abjuration.

Toute personne ayant rompu la chaîne

Qui la liait à l’Église chrétienne

Doit moult garder que l’ennemi d’enfer

Ne la reboute en son erreur d’hier,

Quand l’Éternel, tout vêtu de lumière,

L’a ramenée en sa route première,

Loin du Malin au langage tentant.

Pour cette cause, elle Jehanne, étant

Communément la Pucelle appelée,

Ayant connu par l’humaine vallée

Les lacs d’erreur où la tenait Satan,

Confesse que, naguère comme antan,

Elle commit, las ! fautes non légères,

Tôt invoquant visions mensongères,

Tôt séductrice et de ruses s’armant,

Croyant en folle et témérairement,

Utilisant divinations feintes,

Blasphémant Dieu, les anges et les saintes,

Outrepassant, au gré du Suborneur,

Les droits canons et la loi du Seigneur,

Portant habit de forme dissolue,

Et telle que nature n’a voulue,

Portant aussi cheveux rognés en rond,

En guise d’homme et non sans vil affront

À la pudeur qu’aux femmes Dieu commande,

Portant non moins, par présomption grande,

Armes de guerre au tranchant reluisant,

Désirant grande effusion du sang,

Déclarant à tout venant, sans vergogne,

Que Christ l’aidait en telle orde besogne,

Le méprisant en ses sacrements saints,

Se révoltant, nourrissant noirs desseins,

Accomplissant œuvre d’idolâtrie,

Se complaisant, même quand elle prie,

À n’évoquer que les mauvais esprits,

Ayant erré, pour qu’ils ne soient marris,

Hors des sentiers de la foi catholique

Et voire étant méchante schismatique :

Lesquels méfaits et tant coupable horreur

Elle renonce en frémissant d’horreur,

Les reniant, les détestant, soumise

Aux bons docteurs de la très sainte Église,

Totalement, sans nulle fiction,

N’attendant plus que leur correction,

Amendement et justice plénière,

Bien promettant à son seigneur saint Pierre,

Au pape ayant belle tiare au front,

Aux probes clercs qui lui succéderont,

À son seigneur de Beauvais qu’on révère

Comme pasteur et père en Dieu le Père,

Au frère vice-inquisiteur, choisi

Pour l’enseigner à sa docte merci,

À tous présents et de même à ses juges,

Que plus jamais par malins subterfuges,

Conseils d’enfer ou d’une autre façon,

Elle n’aura fol orgueil, déraison,

Mépris des lois ou des règles prescrites,

Sans plus rechoir en les erreurs susdites

Desquelles l’a le Seigneur Jésus-Christ

Ôtée enfin, pour qu’elle n’y pérît,

Jurant devant la puissance infinie

De demeurer à son Église unie,

Jurant aussi sur les livres sacrés

Obédience à ses clercs vénérés,

Tout aussi bien qu’au Saint-Père de Rome,

Et lors ayant rebaissé la voix, comme

Tout abîmée en un mortel effroi,

Elle a fini, disant :

— En foi de quoi,

J’ai signé la cédule de mon signe.

Puis tout ensemble ange, lis, neige et cygne,

Jehanne se rassied en regardant

Luire les croix dans le soleil ardent.

XII
Où l’évêque Pierre prononce la sentence

Ployant le dos et tout rampant de l’âme,

Vil comme un chien qui flatte un maître infâme.

L’évêque a dit au cardinal puissant :

— Qu’ordonnez-vous que je fasse à présent ?

— Admettez-la, sur l’heure, en pénitences.

— J’ai justement apporté deux sentences :

L’une étant la prison, l’autre est le feu.

Lors, ayant dit que la face de Dieu

Dans son arrêt demeurera visible,

Ayant encore et d’une voix terrible

Fait à Jehanne, avec des mots de sang,

Reproche affreux de son geste innocent :

— Mais, parce que, doucement avertie,

Tu nous reviens, tremblante et repentie,

Comme il nous sied de le croire du moins,

Et parce que, devant tant de témoins,

Tes lèvres ont, sans sournoises contestes,

Répudié maintes erreurs funestes,

Nous consentons, pour ton unique bien,

À t’affranchir du redouté lien

Qui t’enchaînait comme excommuniée,

Pourvu qu’en ton erreur tant, reniée

Tu ne sois prête à retomber un jour,

Étant rentrée au bercail sans retour,

Pour observer, au nom du divin Maître,

Ce qui te fut enjoint ou devra l’être.

Ayant pourtant maintes fois constaté

Que lu péchas avec témérité

Envers le ciel et l’Église chrétienne,

Te désirant pénitence non vaine,

Nous, juges, te condamnons, sans avoir

Noire inclémence ou barbare vouloir,

À rester en prison perpétuelle,

Ayant, pour boire et manger en icelle,

L’eau de l’angoisse et le pain des douleurs.

Tu pourras là verser de justes pleurs

Sur des péchés qui ne furent les nôtres,

Sans plus jamais en recommettre d’autres

Qui seraient à pleurer également.

Et c’est ainsi que ce prêtre est clément !

Loyseleur dit à Jehanne étonnée :

— Vous avez fait une bonne journée

Et sauvé votre âme, si Dieu consent.

De l’échafaud la captive descend,

Dans le vol des étendards qui la frôle,

Lente et la dextre appuyée à l’épaule

D’un clerc jeunet qui n’a cœur de bourreau ;

Puis, tout devant l’horrible tombereau :

— Or ça ! vous gens d’Église, gémit-elle,

En vos prisons, tout devers la chapelle,

Conduisez-moi, sans plus d’autres délais,

M’ôtant ainsi des mains de ces Anglais !

Maître Massieu, ne craignant réprimande,

S’apprête à faire ainsi qu’elle demande,

Féalement, en bon chrétien, sans bruit.

Pierre survient et Winchester le suit,

Les yeux flottants du prélat à Jehanne.

Lors, agrippé dans la rouge soutane,

Comme un enfant aux jupons maternels,

L’évêque a dit aux cavaliers cruels :

— Menez-la donc où vous l’aviez jà prise !

Joignant les mains sur son cœur qui se brise,

Elle remonte au chariot affreux ;

Et les soudards, dialoguant entr’eux,

Mâchant des mots de colère et de haine,

L’ont reconduite à la sombre gehenne,

Au cliquetis brutal des éperons.

Mais voici que, toute en cris et jurons,

Flot débordant de la digue qui crève,

La populace immonde se soulève,

Tourbillonnant sur l’ambon renversé,

Ne supportant que les clercs aient laissé

La torche éteinte et le bûcher sans flammes,

Brandissant fers de pique, vieilles lames,

Couteaux volés à l’étal des bouchers.

Clament aussi méchants petits archers,

Soudards que les pillages n’enrichirent ;

Et dispersant les pennons qu’ils déchirent,

Traquant, cernant de remous effrayants

Les prélats qui se sauvent tout criants,

Empêtrés dans leurs robes violettes,

Les secouant ainsi que des squelettes,

Échevelés, délirants, furieux,

Environnant du flamboiement des yeux

Les vieux sans dents qui claquent des gencives,

Désarçonnant sur leurs mules rétives

Les maîtres clercs au long manteau froissé,

Tous ne sont plus qu’un vaste poing dressé.

Soudain Warwick, maître anglais de la ville,

Accourt et fait sur cette foule vile

Caracoler ses grands cavaliers blonds.

La populace a tourné les talons,

Non sans pousser lointaines clameurs d’ire.

L’évêque a dit :

— Vous nous sauvez, Messire.

Soudard et prêtre, également hideux,

Se sont alors congratulés tous deux ;

Et néanmoins la dextre sur l’épée,

Warwick a dit :

— Cette fille échappée,

Le roi va mal et j’en suis fort marri.

Mais un docteur au teint rose et fleuri :

— Rassurez-vous, seigneur, n’en ayez cure.

Et s’affalant en rampante posture,

Tout rayonnant d’un satanique espoir :

— Ce n’est fini, nous saurons la ravoir.

XIII
Où Jehanne reprend l’habit de femme

Quand elle attend Jésus, Satan arrive.

Sont revenus auprès de la captive

Ce même jour et dans l’après-midi,

Maître Thomas de Courcelles, Midi,

Beaupère, frère Isambard de la Pierre,

Maints autres clercs ayant figure altière,

Tous assistant le vice-inquisiteur.

Lors ayant fait le signe rédempteur :

— Jehanne, nous, frère Jehan Lemaître,

Sommes venu pour vous faire connaître,

De ces seigneurs et maîtres assisté,

À quel point Dieu vous eut grande bonté

Et combien, par ce qu’elle vous accorde,

Fut grande aussi notre miséricorde,

L’Église vous ayant, en heureux don,

Octroyé grâce et maternel pardon.

Il faut, Jehanne, en retour, vous soumettre

Bien humblement, de plein cœur, et sans être

Jamais rebelle à notre jugement,

Faisant de vous total renoncement,

Ne retombant, par gestes ou pensées.

Pas plus dans vos inventions passées

Qu’en vos erreurs offensantes à Dieu.

Que si vous y retombiez tant soit peu,

L’Église en qui tout finit et commence,

Ne pourrait plus vous avoir en clémence,

Malgré la tant douce pitié qu’elle a.

Nous, ajoutons qu’il vous faut laisser là

Les habits d’homme et prendre habits de femme ;

Et c’est pour le salut seul de votre âme

Que Dieu vous en fait le commandement.

— Je les prendrai, dit Jehanne humblement,

Sans que cela me soit dolence et peine,

Me soumettant à l’Église chrétienne

Et voulant, pour contenter son désir,

Sur aucun point ne lui désobéir.

Dieu consentant, ce ne m’est difficile.

Au même instant sa couronne virile,

Que condamnaient maints textes cent fois lus,

Subit le fer, et tôt elle n’a plus

Que cheveux ras au-dessus de l’oreille.

Puis les geôliers tirent d’une corbeille

Juponnets, robe et chaperon joli ;

Et lors, ayant déployé pli par pli

Les juponnets et la robe légère,

Elle resonge à la pauvre étagère

Où dans le mur, à son humble chevet,

Elle enfermait les atours qu’elle avait.

Clercs et geôliers se retirent ensemble.

Dans son retrait, et d’une main qui tremble,

Elle revêt l’habit des anciens jours,

Lequel ne vaut la huque de velours,

Ni le drap d’or dont les franges de soie

Volent au vent sous l’étendard qui ploie.

Elle s’y perd, laissant à chaque instant

Glisser la robe ou le jupon flottant ;

Et sous ses doigts qui firent œuvre d’homme,

Les longs lacets se sont emmêlés, comme

Quand au rouet s’embrouille l’écheveau.

Lorsque les clercs sont entrés de nouveau,

Maître Beaupère a fait la révérence,

Galant ainsi que chevalier de France,

Comme s’il lui présentait le miroir.

Et toutefois, on dirait, à la voir

Tout hésitante et.comme sans haleine,

Les cheveux courts se révélant à peine

Sous le joli chaperon évasé,

Jeunet soudard en fille déguisé.

Septième geste
Le bûcher

I
Où Jehanne est molestée et battue

Las de veiller devant la sombre porte,

Les durs geôliers voudraient Jehanne morte.

À peine si les clercs s’en sont allés

Que les voilà comme démuselés,

Hurlant, montrant les crocs, bavant l’injure :

— Suppôt d’enfer !

— Cocquarde !

— Fille impure !

— Malheur à toi ! Honte à qui te subit !

— Fais donc semblant de regretter l’habit

Qui te gardait sans tache emmi les hommes !

— Plains-toi, vraiment, des geôliers que nous sommes !

Ne t’avons-nous laissé vivre céans ?

— Toi qui sauvas la cité d’Orléans,

Essaie un peu de te sauver toi-même !

— La mort est jà sur ton visage blême !

— Retourne, louve horrible, à ta forêt !

Deux jours après, s’en vient dans le retrait,

En raffiné d’orgie et de torture,

Un lord anglais, ayant fait la gageure

De lui chanter virelais dissolus,

Voulant aussi désarmer un peu plus

Ses nobles bras pour les guerres prochaines,

Tant ne soient-ils armés que de leurs chaînes,

En effeuillant comme un. talisman vain

Le blanc rosier qui fut secours divin ;

Car le bouillant et valeureux La Hire,

Baillant leçon de pudeur à son Sire,

Accourt sans doute en brûlant les relais ;

Et quel mortel effroi dans l’ost anglais,

Devant la vierge encore toute pure,

Si ce soudard qui ne craint aventure,

D’un hardi coup de main la délivrait !

Voilà pourquoi ce seigneur qui pourrait

Laurer sa tempe en quelque noble tâche

A fait sur elle un geste à ce point lâche

Qu’elle sanglote en se cachant le front ;

Et cette enfant, dont les siècles verront

Au clair soleil chevaucher la statue,

Cet homme, — est-il un homme ? — l’a battue.

Entre temps, l’un des geôliers a poussé

D’un pied furtif, sournois et peu pressé,

Devers le lit où la martyrisée

Pleure en ces fers, pâle et toute brisée,

Le capel d’homme et l’habit de soudard,

Lesquels seront demain, si son regard,

Le voulant ou sans le vouloir, y tombe,

Pièges d’autour tendus à la colombe.

Après quoi, l’œil d’une joie éclairé :

— Pierre l’aura maintenant à son gré !

II
Où Jehanne reprend l’habit d’homme

On la torture encore et puis encore.

C’est un dimanche, au lever de l’aurore,

En les derniers jolis matins de mai.

Jehanne a dit, l’œil a demi fermé,

Dans on ne sait quelle fuite de rêve :

— Ôtez mes fers, il faut que je me lève.

Adonc on a tout uniquement ôté

Habit de femme au pied du lit jeté ;

Et tout de suite elle a pâleur mortelle.

Puis, repoussant d’un poing brutal sur elle

Son vêtement de soudard :

— Lève-toi.

— Je ne prendrai ce vêtement. Pourquoi

Faire ce qui m’est chose défendue ?

Le dur John Gris ne l’a mie entendue,

Bien qu’elle l’ait à deux fois supplié

D’un cœur tremblant et tout humilié.

— Tu n’en auras pas d’autres, sur notre âme.

Et lors, ayant caché l’habit de femme,

Houcepaillers font silence de mort.

Elle soupire et se lamente fort,

Tout comme si les démons de la geôle

La poussaient vers le bûcher par l’épaule ;

Et c’est ainsi jusqu’à midi sonnant.

Elle se lève à la fin, comprenant

Qu’il lui faudra céder, quoiqu’elle fasse,

Ces gens n’ayant de l’homme que la face.

La voilà se rhabillant en soudard,

Le cœur saignant, la mort dans le regard,

Et comme si, franchissant l’ossuaire,

Elle essayait, vivante, son suaire,

Cependant que les geôliers accoudés,

Hideux, vidant des piots, jouant aux dés,

Guettent d’un œil tout noyé de ténèbres

L’achèvement de ces apprêts funèbres.

À peine a-t-elle à sa taille serré

La huque blanche au fin col échancré

Qu’elle s’est sur la dalle agenouillée.

— Me trouvez-vous comme il sied habillée,

Vierge Marie, anges du firmament ?

Faut-il ou non garder ce vêtement.

Que ces méchants hommes m’ont fait reprendre ?

Jehanne alors entend ou croit entendre

Une voix tout là-haut, dans le ciel bleu,

Et cette voix lui dire :

— Garde-le.

III
Où Jehanne rétracte son abjuration

Dans le retrait où gémit la captive,

L’impérieux évêque Pierre arrive,

Accompagné de ses clercs favoris.

Tout aussitôt, railleur et point surpris :

— La voilà donc, l’hérétique obstinée !

Elle n’a l’air d’être plus étonnée,

L’épaule haute et ne s’effrayant point,

Tout élancée aux rondeurs du pourpoint,

Le chef coiffé du capuche de guerre,

Pareille à la Jehanne de naguère, s

Moins les cheveux en couronne enroulés ;

Et les fixant de ses yeux point troublés :

— Si vous m’aviez, messeigneurs de l’Église,

En vos prisons féalement admise,

Ce qui m’advient ne serait arrivé.

— Nous constatons que vous avez bravé

Notre ordonnance, ayant fait la promesse

De ne porter habit de cette espèce

Et le portant ici présentement.

Dites-nous pour quel motif et comment

Vous avez pris de nouveau l’habit d’homme.

Elle pourrait leur clamer :

— Je vous somme

De me laisser tranquille, en vérité !

J’ai tout subi, l’affront immérité,

La haine basse, implacable, farouche,

L’étouffement de mes cris dans ma bouche

Sous une main qui l’a meurtrie, alas !

L’horreur des fers pesant à mes pieds las,

L’effleurement sanguinaire des lames,

L’arrachement par les geôliers infâmes

Du malheureux habit qui me sauvait,

La mort toujours visible à mon chevet

Dans leurs’ regards plus cruels que des glaives ;

Et si j’ai pris, rompant promesse et trêves,

Le vêtement qui me voue à la mort,

Sans avoir plus d’effroi que de remord,

Si tout mon être a soif du sacrifice,

Si je suis prête à monter au supplice,

Sans me courber et d’un pied résolu,

C’est parce que ces démons l’ont voulu !

Mais à leur dire ainsi la geôle sombre,

Lieu de torture où Dieu lui-même sombre,

À leur crier l’épouvantable affront,

À leur montrer la rougeur de son front

Elle serait, en sa chaste pensée,

Tant durement contristée et blessée

Qu’elle aime mieux ne rien dire et mourir.

Tout aussi bien, dût-elle encor souffrir,

N’a-t-elle pas ses Saintes avec elle ?

Adonc, ayant levé sa face belle,

Très simplement, très doucement, sans cris,

Elle répond :

— J’ai récemment repris

L’habit d’homme et laissé l’habit de femme.

— Qui vous l’a fait reprendre ?

— Sur mon âme,

Je le préfère et l’ai pris de plein gré.

— Vous nous aviez fait promesse et juré.

— Je n’entendais jurer semblable chose.

— Ça ! j’y reviens, dites pour quelle cause

Vous avez pris encor ce vêtement.

— Le porter m’est plus licite, vraiment,

Vivant emmi les hommes et tout comme.

— Ne vous était-il interdit, en somme ?

— Je ne l’aurais, si l’on m’eût fait avoir

Ce qu’on m’avait promis. C’est à savoir

Que je pourrais.ouïr la sainte messe,

Recevoir Dieu, soutien de ma faiblesse,

Et n’avoir plus mes fers ni mon tourment.

— N’aviez-vous pas abjuré notamment

De ne reprendre habit d’homme ?

— La vie

Ne m’est, en les chaînes, sujet d’envie :

Mieux vaut pour moi la mort que d’y rester.

Si l’on me laisse à la messe assister

Et qu’en prison gracieuse on me donne

Une geôlière aimable, juste et bonne,

Je ferai, dès ce grand bienfait reçu,

Ce que voudra l’Église.

— Avez-vous eu

Conseil du ciel et visions nouvelles ?

— J’ouïs mes Voix.

— Et que vous dirent-elles ?

— Dieu me manda, quand il se révéla,

Sa pitié grande et quel chagrin il a

Des trahisons qui me sont repentance

Et que je fis pour garder l’existence,

Péchant, alas ! et me. damnant aussi

À la garder en abjurant ainsi ;

Et je le sus, tremblant de mille craintes,

Par le divin message de mes Saintes.

— Avant jeudi vous ont-elles parlé ?

— Elles m’avaient jà dit et révélé

Ce que je fis et qu’il me fallait faire.

— Pensiez-vous, en résistant, leur déplaire ?

— Devant le peuple et sur mon échafaud,

Elles m’ont dit de garder le front haut

Et de répondre en toute hardiesse

À ce prêcheur qui me prêchait sans cesse.

— N’était-ce point vérité qu’il disait ?

— C’était un faux prêcheur. Il m’accusait

De choses qu’en nul endroit je n’ai faites.

— Maintenez-vous, en l’état où vous êtes,

Que le Seigneur vous fit commandement ?

— À ne le point dire, tout uniment,

Je gagnerais damnation certaine.

— Adonc, pour vous, serait parole vaine

Ce que jeudi vous avez rétracté ?

— J’ai fait jeudi grande mauvaiseté

En confessant comme faute damnable

Ce que je fis, Dieu le jugeant faisable.

Mes Saintes en ont eu confusion.

— Vous rétractez donc l’abjuration ?

Pierre halète, un lourd silence plane ;

Tous les regards sont fixés sur Jehanne.

Elle répond, ayant invoqué Dieu :

— C’est seulement par la crainte du feu

Que j’ai fait ma révocation.

L’heure

Tinte en pleurant dans la vaste demeure ;

L’évêque risque un sourire discret ;

La mort est là, le bûcher reparaît,

Donnant la sombre et fatale réplique ;

Et tout penché sur la marge tragique,

La plume lui tremblant au bout des doigts,

Le bon greffier, sans haleine et sans voix,

N’osant lever ses tristes yeux vers elle,

Écrit ces deux mots :

— Réponse mortelle.

Jehanne est seule ayant sérénité ;

Et maîtres clercs ont entr’eux chuchoté,

L’air doucereux et tout en pitiés feintes.

— Vous croyez donc que vos deux Voix sont saintes

Catherine et Marguerite ?

— J’en crois

Dieu qui me les envoya maintes fois.

— Voulez-vous bien, sans plus tromper personne,

Nous dire enfin le vrai sur la couronne

Dont au procès nous avons disputé ?

— Je vous ai du mieux dit la vérité.

— Devant ces clercs, juges qui sont les vôtres,

Devant le peuple ainsi que devant d’autres,

Vous nous avez confessé toutefois

Que telles ne furent oncques vos Voix

Et que, féconde en fables récitées,

Vous les aviez uniment inventées.

— Je n’entendais le dire ou faire ainsi.

— Oserez-vous nous déclarer ici

Que vous ne les ayez point abjurées ?

— Je n’ai pu, tant elles me sont sacrées,

Les révoquer comme on a cru l’ouïr ;

Tout aussi bien n’ai-je pu soutenir

Qu’elles ne sont mes deux saintes chéries.

Je vous l’ai dit sans dire menteries,

C’était la peur seule qui triomphait,

Lorsque j’ai fait, alas ! ce que j’ai fait ;

La vérité, croyez-m’en, n’est point telle

Et je ne dis rien qui ne fût contre elle.

L’évêque alors, le verbe insidieux :

— Ne craignez-vous plus le feu ?

— J’aime mieux

En une fois subir toute ma peine

Et m’en aller sans jeter plainte vaine.

Que la faire en chartre plus longuement.

— En vôtre esprit, votre renoncement

A-t-il été chose contre Dieu faite ?

Mais défiant le regard qui la guette :

— Je ne fis rien, quoiqu’on voulût de moi,

Contre Dieu ni contre la sainte foi.

Je n’entendais point à votre cédule.

Irrité que cette enfant ne recule

Devant des clercs armés tant durement,

L’ardent prélat grommelle à tout moment ;

Mais décochant, sagittaire du crime,

Les derniers traits au cœur de sa victime :

— N’aviez-vous maints faits et dits révoqué ?

— Je ne l’aurais tant seulement risqué

Que si l’eût pris en bien le divin Maître.

— Consentez-vous enfin à vous soumettre ?

— Si c’est de mes juges la volonté,

Je reprendrai le vêtement quitté.

Puis lentement, sans trembler :

— Pour le reste,

Je ne ferai rien autre, sans conteste.

Dans le retrait où nul rayon ne luit,

Ces derniers mots tombent avec le bruit

D’un caillou sur la bière, dans la fosse.

Lors le prélat, sournoisement féroce,

Cachant sa foudre et voilant ses éclairs :

— Nous n’avons plus, seigneurs et maîtres clercs,

Ayant reçu grâce et pleine lumière,

Qu’à procéder en forme régulière,

Comme de droit et comme de raison.

Warwick attend, non loin de la prison,

Que les bourreaux sortent, ayant nouvelles.

Tant prestement que s’il avait des ailes,

L’évêque Pierre a devers lui bondi,

Et se frottant les mains, ragaillardi :

Farewell ! et bonne chère, Messire !

Puis, plus fangeux, avec son affreux rire,

Que son vil nom, fangeux entre les noms,

Il a dit à l’Anglais :

— Nous la tenons.

IV
Où Jehanne est condamnée comme relapse

Quarante-deux clercs ayant sombre zèle

Sont assemblés en la grande chapelle

Du vieux manoir archiépiscopal.

Aucuns, blanchis au service du mal,

Prêts à frapper la vertu sans refuges,

Ont somnolé dans leurs fauteuils déjuges

Ou n’ont siégé qu’une fois seulement ;

Mais, comme l’eau qui croupit en dormant,

Ils ont en eux, sous leurs paresses lourdes,

Stagnants poisons et férocités sourdes ;

Et tous feront ce qu’on aura voulu.

L’évêque Pierre a tout de suite lu

Ce que Jehanne a répondu la veille,

Non sans avoir comme un chant dans l’oreille

Les mots tueurs qu’il scande en souriant ;

Et tôt après, c’est l’appel effrayant,

Les clercs devant, en un vaste silence,

Prononcer et motiver leur sentence

D’un verbe clair, net et point adorné.

Vendérès a le premier opiné,

Ayant renom de docteur séraphique :

— Hérétique et censément hérétique,

Laissons Jehanne aux juges séculiers,

Mais les priant, en probes conseillers,

De bien agir doucement avec elle.

L’attention grandit, quand on appelle

Gilles, prieur de Fécamp, vénéré

En Jésus-Christ comme seigneur mitré,

Lequel, marqué d’un signe syllabique

Par le destin ordement ironique,

S’appelle aussi le frère Duremort.

Et se levant, comme avec un effort,

Point tout jeunet et la figure blême :

— Jehanne est bien relapse. Tout de même,

Relisons-lui son abjuration,

Non sans lui faire admonestation,

La voulant au bon chemin reconduite.

Nous n’aurons plus qu’à la livrer ensuite

Aux séculiers comme ayant rechuté,

Mais les priant, en chrétienne bonté,

D’être cléments à ladite Jehanne.

Sombre bonté qui ment et la condamne !

Horrible affront du prêtre au Dieu vivant !

Les autres clercs, tour à tour se levant

Devant la croix où Jésus-Christ enseigne

La pitié sainte avec son flanc qui saigne,

Hideux, pareils aux loups dans les forêts,

Laissent tomber leurs lugubres arrêts,

Chiffons de mort que l’évêque ramasse ;

Et quasi tous, debout et face à face,

Ont répété, groupés en un seul camp :

— Je me rallie à l’abbé de Fécamp.

Fécamp ! Fécamp ! C’est le mot de la tombe.

Le jour blêmit à mesure qu’il tombe ;

Les pâles morts se lamentent au bruit ;

Il en sort du trépas et de la nuit,.

Comme si la Faucheuse allait paraître ;

Et sa première épouvantable lettre,

Comme plantée à grands coups de marteau,

Le chef cloué d’un lambeau d’écriteau,

Droite, terrible et sans miséricorde,

Symbolisant l’affreux nœud de la corde

Avec le trait qui s’y vient accrocher,

Semble être, hélas ! le poteau du bûcher.

V
Où Jehanne apprend la suprême sentence

Massieu, tout pâle et d’une voix plaintive,

A lu l’arrêt suprême à la captive,

Non sans pleurer, le cœur tout déchiré ;

Mais elle n’a ni gémi ni pleuré.

Toutefois, quand maître Pierre Morice

S’en est venu, sans cruel artifice,

La préparer à faire un saint trépas,

Elle lui dit en gémissant tout bas,

Les larmes, las ! inondant sa paupière :

— Ah ! maître Pierre, ah ! pieux maître Pierre,

Où donc serai-je à ce jourd’hui, ce soir ?

— En Sire Dieu n’avez-vous bon espoir ?

Lui répond-t-il en gémissant plus qu’elle.

— J’ai sûreté que mon Sauveur m’appelle

Et que ce soir, comme je vous le dis,

Je serai dans son divin Paradis,

À tout jamais tranquille et sans alarmes.

Quand il s’en va, le clerc est tout en larmes,

Comme un enfant, tant soit-il jà chenu.

Après lui, vient le frère Ladvenu,

Moine prêcheur d’un couvent de la ville,

Lequel, la veille, a d’un arrêt servile

Frappé dans l’ombre, et la vouant au feu,

Celle qu’il doit réconforter en Dieu.

Devant la mort soudaine et tant cruelle,

La nature a de nouveau fait en elle

Crier l’instinct douloureux de la chair ;

Et, haletant, manquant de souffle et d’air,

Les seins gonflés sous la huque serrée,

Le front penchant, la prunelle effarée,

Voulant mourir et ne le voulant pas,

S’arrachant les cheveux, tordant ses bras,

Meurtrissant aux dalles de la géhenne

Ses pauvres pieds où résonne la chaîne,

Elle dit son lamentable tourment :

— Alas ! faut-il que tant horriblement

Soit aujourd’hui, sans pouvoir se défendre,

Tout consumé, réduit tout net en cendre

Mon corps qui ne fut jamais corrompu ?

— J’ai fait pour vous sauver ce que j’ai pu,

Lui dit le frère en devenant tout pâle.

Offrez à Dieu votre âme virginale ;

Ne pensez plus qu’au ciel en ce moment.

Elle poursuit très douloureusement :

— Ha ! j’aimerais mieux être décollée

Sept fois que.d’être, alas ! ainsi brûlée.

Puis récriant ce qu’elle a tant crié :

— Alas ! alas ! si l’on m’eût octroyé,

Tout aussitôt que je me fus soumise,

Prisons d’Église ayant gardiens d’Église

Et non geôliers qui soient mes ennemis,

Ce qui m’advient Dieu ne l’eût point permis

En rigueur telle et tant ordes souffrances.

Oh ! j’en appelle à lui des ingravances

Et des grands torts qu’on me fit sous le ciel,

À lui mon Dieu, le grand juge éternel !

— Jehanne, a dit le frère, soyez forte.

La palme vient, c’est Christ qui vous l’apporte,

Étant le Maître et le céleste Époux.

Les hommes l’ont immolé comme vous,

Le blasphémant, vite las de le suivre.

Il a subi le baiser qui le livre,

Le reniement de Pierre, les soufflets,

La basse injure aux lèvres des varlets,

Les fouets sifflants, le roseau dérisoire,

Le vil crachat des soudards du prétoire,

L’affaissement aux cailloux des chemins,

L’horreur des clous enfoncés dans ses mains,

L’affreuse éponge à sa bouche tendue,

Le cri sacré de sa mère éperdue,

Le douloureux Lamma Sabactani,

Dans l’abandon de son Père infini,

Les poings dressés pour un suprême outrage,

L’écume aux dents des scribes, le partage

De ses habits au pied noir du gibet,

Le coup de lance en la nuit qui tombait.

Relevez-vous en vaillante chrétienne.

Votre souffrance est la sœur de la sienne ;

Il pleure en vous, quand votre cœur se fend ;

Et qui vous dit, Jehanne, mon enfant,

Qu’il ne veut pas avec vos cendres pures

Étancher tout le sang de ses blessures,

Pour un nouveau rachat d’humanité ?

Lors elle prie et n’a plus sangloté.

VI
Où l’évêque Pierre visite Jehanne

Encore tout ruisselant de son crime,

L’évêque fait visite à sa victime,

Plus odieux que l’épervier sanglant,

Lequel ne fond sur le doux ramier blanc

Qu’après avoir d’en haut caché sa griffe ;

Et c’est, hélas ! tout comme si Caïphe

S’en fût allé, quand il l’eut condamné,

Voir Jésus-Christ de cordes enchaîné,

Ou comme si, sans craindre l’anathème,

Le ténébreux Mélitos eût lui-même

Rendu visite à Socrate mourant.

Au bruit qu’a fait la porte en se rouvrant

Jehanne s’est lentement retournée.

Lors s’indignant, quoique mie étonnée,

De le voir là, sans qu’il tombe à genoux :

— Évêque, si je meurs, c’est de par vous !

— Ha ! répondit-il, prenez en patience.

Que n’avez-vous eu sage obéissance ?

Car vous mourez pour n’avoir pas tenu

Ce qui fut dit, promis et convenu

Et pour avoir, contre toute justice,

Tôt rechuté dans votre maléfice.

— Nenni ! c’est vous, a-t-elle répété,

Qui ne teniez promesse, en vérité,

Ne m’ayant point, en chrétienne franchise,

Donné gardiens et concierges d’Église,

Réputés bons, dignes et compétents.

Aussi bien est-ce à Dieu que je m’attends,

Et contre vous, devant lui, j’en appelle.

Quand il s’en va, l’évêque a fureur telle

Qu’on le croirait chapelain des enfers ;

Et se dressant à demi dans ses fers,

Le bras tendu, blanche de toute faute,

Jehanne lui redit d’une voix haute

À dominer les plus hautes clameurs :

— Évêque, c’est de par vous que je meurs !

Puis, éclairant d’un regard les ténèbres,

Comme échappée à ses chaînes funèbres,

Déjà là-haut, dans la paix du ciel bleu :

— Ayez pitié des méchants, ô mon Dieu !

VII
Où Jehanne se confesse

La prisonnière a pieuse allégresse :

Frère Martin Ladvenu la confesse,

Pâle et le front devers elle penché.

— J’ai par colère indignement péché,

N’ayant pas su, d’une âme calme et pure,

Imiter Christ en pardonnant l’injure,

Voire ayant fait souhait de male mort

Contre un méchant qui me molesta fort.

— Pourquoi vous a-t-il ainsi molestée ?

Elle a gémi, l’âme bien contristée ;

Puis révélant chastement son secret :

— En vérité, c’est parce qu’il m’aurait

Voulue, alas ! indigne de mes Saintes,

Sans plus ouïr mes sanglots que mes plaintes ;

Mais, tant m’ait-il fait dolence et tourment,

J’ai péché par colère seulement ;

Car il ne m’a, mon père, que battue.

Le prêcheur a silence de statue,

Tout repentant du cruel jugement

Qu’il a laissé tomber tant vilement

Sur cette vierge entre les vierges pure ;

Mais rabaissant son capuchon de bure,

Honteux, tremblant et livide d’effroi :

— Jehanne, ayez grande pitié de moi !

Ha ! je vous ai moi-même, sans justice,

Condamnée à l’effroyable supplice,

Tant on nous a menacés ou priés.

Or, sachez-le, puisque-vous l’ignoriez,

Et, le sachant, pardonnez-moi, ma fille.

Jehanne alors, baisant la croix qui brille

Entre les doigts du prêtre consterné :

— Je le savais et j’avais pardonné.

VIII
Où Jehanne communie

L’évêque Pierre, escomptant l’agonie,

A permis que Jehanne communie.

Or le Chapitre abonde en clercs pieux,

Chacun ayant prié le Roi des cieux

De désarmer, pour sauver cette femme,

Les mauvais clercs et leur évêque infâme.

Tous, revêtus des ornements sacrés,

Sous leur bannière aux larges plis dorés,

Ont escorté la sainte eucharistie ;

Et c’est l’hostie apportée à l’hostie.

Mais les soudards, sans relâche irrités,

Les ont, hélas ! sur le seuil arrêtés,

Le poing crispé sur les armes cruelles,

Cependant que le peuple des fidèles

Murmure ainsi que les flots sous lèvent ;

Et celui qui porte le Dieu vivant

A pu tout seul entrer avec l’étole.

— Voici Jésus, le pasteur qui s’immole,

Toujours, sans fin, encore et puis encor.

Et tout penché sur le ciboire d’or.

Les yeux baignés d’une clarté mystique,

Il a levé le pain eucharistique ;

Puis, le levant encore et le portant

Devers la bouche heureuse qui l’attend :

— Croyez-vous bien, sur votre saint baptême,

Que ce soit là le corps de Jésus même ?

Elle répond, ployant sur ses genoux :

— Oui, c’est bien toi, toi, mon céleste Époux !

Ne tarde plus, fais-moi vaillante et forte

Et que là-haut soit ouverte ta porte,

Quand je viendrai tout humblement vers toi !

Lors, ayant dit ce bel acte de foi,

L’âme sans tache et pourtant repentie,

Croisant ses mains blanches comme l’hostie,

Jehanne l’a reçue en sanglotant.

Et la voilà, le sein tout palpitant,

Remerciant, en son pur sacrifice,

Le Dieu d’amour, de grâce et de justice

Qui va, son sang ayant déjà coulé,

Brûler comme elle, avec elle immolé.

IX
Où l’évêque Pierre interroge Jehanne une dernière fois

Celui par qui meurt ta sainte, ô Patrie !

S’en est venu, cependant qu’elle prie,

L’interroger, sans faire éclat de voix ;

Et cette fois, cette suprême fois,

Le juge vil, sans blêmir d’épouvante,

Veut arracher à sa bouche expirante

Un désaveu plus mortel que la mort.

Jehanne, ayant eu divin réconfort,

Ni cède mie et défend bien ses anges ;

Mais aucuns clercs, point chanteurs de louanges,

Voire devant le martyre accepté,

Sont là, niant l’auguste vérité,

Rouvrant la plaie en son âme blessée,

Fouillant son cœur, violant sa pensée,

Cherchant par qui son geste triomphait,

Pesant, vannant ce qu’elle a dit ou fait,

Fût-ce un vain pas dans l’herbe ou sur le sable,

Comme si dans quelque crible effroyable

Ils tamisaient sa cendre au vent des cieux ;

Et pâle, ayant le bûcher dans ses yeux,

Elle a peut-être exhalé vagues plaintes,

Se croyant en l’abandon de ses Saintes,

Comme Jésus, d’épines couronné,

Se croyait par son père abandonné.

L’évêque a fait, prévoyant et sinistre,

Dénaturer sur son hideux registre,

Pour tromper les justiciers de demain,

Ce cri plaintif, innocemment humain ;

Mais quand aux deux greffiers on le présente,

Aucun des deux n’a plume consentante

À le signer, fût-ce en risquant trépas.

— J’étais absent et je ne signe pas,

A dit Manchon qui blêmit et s’indigne.

Tacquel, non moins rebelle à la consigne,

A dit, broyant le calame en son poing :

— J’étais présent et je ne signe point.

X
Où Jehanne est conduite au bûcher

Le glas sanglote et pleure sur la ville.

La foule accourt, joyeuse, horrible et vile.

C’est le matin, à l’heure où sur les toits

Le soleil tremble et ruisselle à la fois,

Où la clarté, d’elle-mème ravie,

Verse du rêve et promet de la vie

Et qui chantonne et rit en voltigeant

Aux tours du ciel, à des cloches d’argent.

En ces lueurs que l’on croirait vivantes,

Au heurt des fers et des croupes mouvantes,

Jehanne Darc apparaît lentement,

Sa face ayant si beau rayonnement

Qu’on le prendrait pour un lever d’étoile.

Longue, très longue et d’une blanche toile,

Une chemise aux larges plis tremblants,

Nouée avec une corde à ses flancs,

S’échancre autour de son épaule pâle

Et la revêt de candeur liliale,

Toute flottante autour de ses pieds nus.

Une autre corde aux nœuds fins et menus

Luit, toute neuve, en ses poings qu’elle serre.

Cruel affront ! Dérision à faire

Pleurer d’horreur les cailloux du chemin !

Comme celui dont la lugubre main

S’est en sa chair lâchement agriffée,

Elle est, hélas ! d’une mitre coiffée.

Sur cette mitre et sur un front tant pur

Que l’aube en est jalouse dans l’azur,

Un écriteau misérable proclame

Qu’elle perdit son corps avec son âme,

Étant relapse et fille de l’enfer ;

Et les mots vils, pesant d’un poids de fer

Sur cette tête innocente et si belle,

Lui sont comme une auréole cruelle

Qui la mordrait de son rais meurtrier.

À ses côtés, la regardant prier,

Le confesseur et Massieu sont en larmes.

Tout à coup, dans le cliquetis des armes,

Un cri plaintif monte, et c’est Loyseleur

Qui, gémissant, affolé de douleur,

Claquant des dents et blêmissant des joues,

Veut se jeter sous les funèbres roues.

Trente soudards l’ont saisi, l’entraînant ;

Mais, l’œil hagard, éperdu, frissonnant, (

Les tempes de sueur toutes trempées,

Il se débat entre leurs mains crispées,

Non sans crier :

— Ô sainte, ayez pitié !

Mon crime m’a déjà bien châtié ;

Je suis celui que son forfait accable ;

Le remords est dans ma chair misérable

Comme un ver qui me dévore vivant.

Ne mourez pas, ne mourez pas avant

D’avoir laissé descendre sur ma tête

Le pardon qui purifie et rachète.

Un mot, un geste, un signe de vos yeux !

Je reverrai la lumière des cieux,

Et comme Dieu vous m’aurez été bonne.

Jehanne a fait signe qu’elle pardonne,

Et Loyseleur a cessé cri plaintif.

Le confesseur l’a regardé, pensif,

Silencieux comme un mort dans sa tombe,

Et c’est regard ineffable qui tombe

D’un pardonné sur l’autre pardonné.

Ô Loyseleur, sinistre infortuné !

Tu seras là pourtant, plus vil encor,

Cueillant le mot qui souille et déshonore,

Sculptant la honte et ciselant l’affront,

Quand les bourreaux de Jehanne viendront

La diffamer et l’éclabousser morte.

L’autre bourreau, le tueur qui ne porte

Ni l’anneau d’or ni le bâton doré,

Reculera, tremblant, tout effaré,

Devant son sac refroidissant à peine,

Quand en vidant les cendres dans la Seine

Il aura vu le cœur point consumé

Saigner ainsi qu’une rose de mai :

Toi devers qui ses bras jetèrent l’ancre,

Tu planteras ta plume noire d’encre,

Ton doigt hideux, de fanges ruisselant,

Dans ce grand cœur encore tout sanglant,

Où palpita la Patrie immortelle !

Tel de ces clercs qui n’eurent pitié d’elle

Dira, joignant les mains, tout contristé :

Je voudrais que mon âme, en vérité,

Fût, à cette heure, où se trouve la sienne.

Tel soudard qui d’une dextre inhumaine

Aura jeté, se gaussant et riant,

Une bourrée au bûcher effrayant,

Ira, saisi d’épouvantes mortelles,

Frapper du front la dalle des chapelles.

Tel chef anglais, retournant au logis,

Le pas pesant, les yeux de pleurs rougis,

Tôt entouré, malgré tant de ruines,

Du groupe heureux des têtes enfantines,

Sanglotera, les bras au ciel tendus :

Hélas ! hélas ! Nous sommes tous perdus,

Car nous venons de brûler une sainte.

Toi, sans pudeur, sans honte vraie ou feinte,

Tu t’en iras la blesser jusqu’au ciel

D’un dard affreux et trempé dans le fiel :

Tant et si bien qu’après vingt-cinq années,

Tes noirs écrits, flèches empoisonnées,

S’acharneront, point émoussés encor,

Sur la martyre ayant couronne d’or,

Nimbe immortel et céleste oriflamme,

Lorsque viendra sa mère à Notre-Dame,

Toute tremblante et sous ses cheveux gris

Emplissant l’air de lamentables cris,

Faire requête au tribunal d’Église

De rendre à sa pauvre Jehanne, occise

De tant injuste et cruelle façon,

L’honneur qui vaut mieux qu’argent et blason ;

Quand ses compaings de guerre, capitaines

Dont le beau sang arrosa tant de plaines,

La diront pure ainsi qu’un lis des champs,

Tant bonne à tous, voire aux Anglais méchants,

Calant l’échelle au bas de la muraille,

Bien guerroyant, dressant plans de bataille

Comme soudard à bon droit réputé,

N’inspirant point-désir d’impureté,

Ripostant juste et ne se fâchant mie ;

Quand sa Mengette, inconsolable amie,

La dira prompte et vaillante au travail,

Filant, cousant ou gardant le bétail,

Les deux mains pour l’aumône toujours pleines,

S’égayant, au dimanche des Fontaines,

À manger, sous les hêtres argentés,

Les petits pains qu’elle avait apportés

Avec les gars et filles de son âge,

Comme le font tout encore au village

Les enfants nés des mères d’aujourd’hui,

Se confessant, priant Dieu, n’ayant fui

À Neufchâteau qu’avec ses père et mère ;

Quand maints docteurs ; la lèvre point amère,

L’ayant pourtant envoyée à la mort,

La diront sage et sans notable tort,

Toute croyante aux promesses divines,

Et qu’à travers la ronce et les épines

Se lèvera son laurier étoilé !

Mais l’affreux char s’est soudain ébranlé,

Tout cahotant au galop qui l’emporte.

Huit cents soudards lui font bruyante escorte,

L’entourant, le précédant, le suivant

Sous les pennons qui voltigent au vent,

Tous brandissant le bâton ou la pique.

Jehanne Darc tient propos angélique

Au bon Massieu comme au frère Martin. >

Pignons baignés de jour dans le matin,

Tètes dans les fenêtres apparues,

Emmi l’étroit serpentement des rues,

Moines errants qui ne l’exècrent point,

Lointains profils de gens montrant le poing,

Enseignes au portail peint des boutiques,

Chiens aboyants, gargouilles chimériques

La poursuivant de rictus grimaçants,

Ombres, clartés, fantômes de passants,

Anneaux du quai que l’eau du fleuve ronge,

Tout dans ses yeux flotte en brouillard de songe.

Or, les ayant dans le profond ciel bleu

Tôt relevés pour y trouver son Dieu,

Elle a cru voir en des nuages vagues,

Dans un remous de foules et de vagues,

Des formes de vierges au front serein

Éperonner de grands chevaux d’airain

Sur des jubés ayant blancheur de marbre ;

Puis, tout ainsi qu’à Domrémy, sous l’arbre

Où lui parlait messire saint Michel,

Elle a revu dans les hauteurs du ciel

Une clarté qui venait devers elle ;

Et chaque vierge, adorablement belle,

Le fer tiré contre quelque oppresseur,

Lui ressemblait comme une grande sœur.

XI
Où Jehanne est brûlée

Au clair soleil, devant la populace,

Trois échafauds sont dressés sur la place

Du Vieux-Marché, non loin de Saint-Sauveur,

Où quelques clercs disent avec ferveur

Triste prière en les pâles ténèbres.

Sur l’un de ces grands échafauds funèbres

Où le matin jette en vain ses clartés,

Pierre préside, ayant à ses côtés

Le tout-puissant cardinal d’Angleterre

Qui s’éjouit et n’en fait point mystère,

L’évêque de Noyon, tôt accoudé

Sur son fauteuil, le front mal déridé,

Le somptueux prélat de Thérouanne,

Les conseillers au procès de Jehanne,

Vite courbés quand le maître parlait,

Maître Raoul Bouteiller, lequel est

Homme notable et bailli de la ville,

Pierre Duron, son lieutenant docile,

Laurent Guesdon, son assesseur féal,

Sans doute aussi, dans un jour sépulcral,

Comme griffons cloués devant les portes,

L’aime Justice et la Vérité mortes.

Sont assis sur le second échafaud,

Causant entr’eux et plutôt bas que haut,

Les deux greffiers et les juges terribles.

Sur ses pieux lourds et droits comme des cibles,

Plus effrayant qu’un spectre dans la nuit

Et comme s’il avait été construit

Avec des mains de Satans en délire,

L’autre échafaud, estrade du martyre,

Attend, hélas ! celle qui doit mourir.

Le ténébreux Warwick a fait bâtir,

Dans la clarté virginale des astres,

Sur on ne sait quels lugubres pilastres

De plâtre, de gravats, de moellons durs,

Un bûcher plus solide que vingt murs.

Les lourds fagots qui furent vertes branches,

Léger feuillage où sur ses ailes blanches

Le doux ramier volait en roucoulant,

Fluets rameaux tremblant au vent tremblant,

Frondaison d’or, d’émeraude et de moire,

Ceps glorieux où la grive allait boire,

Ne sont plus là qu’un sombre tas de bois.

Ayant quasi la forme d’une croix,

Un noir poteau surgit et le domine ;

Et s’il rappelle ainsi la croix divine,

C’est parce qu’un infamant écriteau

Pend au travers de son hideux liteau,

Disant Jehanne impure et venteresse.

Or ce bûcher formidable se dresse

Tout au milieu de la place, devant

Les échafauds, non loin du flot vivant

Qui prend d’assaut les estrades branlantes ;

Et le bourreau trouve les heures lentes,

N’osant fixer de ses yeux pleins d’ennui

Le cardinal, en rouge comme lui.

Voici pourtant qu’en des remous tragiques,

Au double bruit des bâtons et des piques,

Le cortège est sur la place arrivé.

Jehanne Darc a tristement levé

Son front blanc sous la mitre dérisoire.

Lors elle a vu l’horrible chose noire,

L’affreux bûcher aux fagots bien tassés,

Où ses pieds nus monteront, tout blessés

Du heurtement des branches dépouillées.

Tout aussitôt, là-bas, sous les feuillées,

Elle a revu ses pauvres vieux parents,

La sainte mère aux yeux toujours pleurants,

Le père ayant dolence pitoyable,

Ne disant mot sur son siège d’érable,

Au triste seuil du jardinet sans fleurs,

Sa Catherine au tréfonds de douleurs,

Pierre et Jehan revenus de la guerre,

Et tout encor là-bas, comme naguère,

Les bois jolis où l’on dansait en rond,

Avec des lis et des bleuets au front.

Sur l’échafaud la martyre est montée,

Sans que le frère et Massieu l’aient quittée.

Frère Isambard les rejoint à pas lents.

L’or du soleil tremble dans les plis blancs

De la chemise aux brises remuée,

Comme une pâle et lointaine nuée.

Sur l’échafaud s’est à son tour dressé

Maître Midi, déjà tout courroucé,

Faisant sous ses talons craquer les planches ;

Et voici que dans un envol de manches,

Battant des poings aux tuyaux du surplis,

Tantôt tourné vers les clercs recueillis,

Tantôt penché sur la vierge éplorée,

La lèvre amère et la face tirée,

Le geste jusqu’aux astres élargi,

Il a prêché comme un tigre eût rugi

Ou comme au vent des cieux gronde le gouffre.

— Jehanne, a-t-il dit, quand un membre souffre,

Chaque membre est avecque lui souffrant ;

Le verset de saint Paul en est garant.

Et lui vidant tout le fiel de la coupe :

— Or, quand un membre est souffrant, on le coupe.

Puis sur ses yeux baissant ses cils épais :

— Maintenant, va, Jehanne, et sois en paix !

Dieu te fut bon, l’Église te fut tendre :

Elle ne peut désormais te défendre

Et t’abandonne aux bras des séculiers.

Hautains prélats, sévères conseillers,

Graves huissiers, moines, porte-bannières,

Voire soudards, peu diseurs de prières,

Se sont signés en s’écriant :

— Amen !

Jehanne a dit, ayant tendu la main

Devers lé glas sonnant sa dernière heure :

— Rouen ! Rouen ! faut-il qu’ici je meure ?

J’ai peur que tu ne souffres de ma mort.

Lors, sans pitié non moins que sans remord,

La dextre haute et la face point pâle,

Croisant sur sa poitrine épiscopale

Le grand camail où la croix resplendit,

Pierre a redit ce qu’il a cent fois dit,

Ajoutant, pour adorner son exorde,

Qu’elle n’a droit à la miséricorde,

Ayant trahi son serment et sa foi,

Étant, pour les chrétiens, sujet d’effroi,

Membre infecté, venimeuse vipère,

Rebelle à Dieu tout autant qu’au Saint-Père,

Et retournant à son vil errement

Comme le chien à son vomissement.

Adonc à la justice séculière

Il l’abandonne en forme régulière,

Pour qu’elle ne puisse plus, moult ou peu,

Porter sa lèpre aux saints membres de Dieu,

Priant pourtant séculière puissance

D’adoucir, quant à la mort, la sentence

Et d’épargner la mutilation.

Calvaire affreux ! Lugubre passion !

Jehanne tombe à genoux, éperdue,

Les bras levés en l’immense étendue,

Devers son Dieu, père du genre humain,

Qui reste sourd et ne lui tend la main.

— Alas ! alas ! ô mon Dieu, gémit-elle,

Qu’ai-je donc fait pour vivre une heure telle ?

Quoi ! m’en aller en tant belle saison !

Mourir de tant pitoyable façon,

Quand c’est d’hier que j’étais enfançonne !

Écoutez-moi, Jehanne vous pardonne,

Comme le veut notre Seigneur Jésus.

On m’a brisée, on m’a marché dessus ;

Ce sont démons qui m’ont gardée en geôle ;

Leurs poings méchants ont meurtri mon épaule.

Et je ne sais quels maux je n’ai soufferts.

Oh ! mes genoux déchirés par les fers !

Oh ! tout mon cœur qui se fend et se brise !

Las ! que n’ai-je eu bonne prison d’Église ?

Je n’aurais point connu maux tant affreux.

Les prélats se sont regardés entr’eux,

Comme oppressés d’un poids sur la poitrine,

— Mourir, mourir, mourir, bonté divine !

Oh ! ce bûcher ! ce bûcher ! ce bûcher !

Saintes du ciel, accourez me chercher,

Avant que je n’y sois toute brûlée !

Quoi ! parce que je me suis en allée

De mon village au secours de mon Roi,

Vous m’occirez devant Dieu, sans effroi !

Mais pouvais-je y rester, quand douce France

Subissait tant pitoyable agravance

Et que l’Anglais nous volait nos brebis ?

Quoi ! parce que j’ai pris d’autres habits,

Vous me livrez à l’effrayante flamme !

Mais, las ! pouvais-je en vêtement de femme,

La jupe longue et les cheveux épars,

Poser l’échelle et monter aux remparts ?

Ah ! si je meurs, c’est que Satan se venge !

Ne voyez-vous point pleurer mon Archange,

Là, devant vous, sous sa couronne d’or ?

Les prélats se sont regardés encor,

Les yeux troublés d’une larme qui monte.

— Oh ! cette mitre à mon front, quelle honte !

Moi blasphémant Notre-Dame et Jésus !

Moi reniant la croix, marchant dessus !

Ah ! je sais bien, Messires, sur mon âme,

Que je ne suis telle méchante femme.

Cet écriteau tout là-bas, tout là-bas !

Je ne l’ai pu lire, ne sachant pas ;

Mais ce prêcheur m’a tant dit ce qu’il porte

Qu’à l’écouter je me sentais jà morte.

Ah ! ce sermon, ce tant orde sermon !

Moi dissolue et livrée au démon,

Moi qui, chrétienne et souvent confessée,

Ne fis jamais, fût-ce par la pensée,

Baisser la tête à mon ange gardien !

Ça ! prélats, vous me haïssez donc bien

Que vous m’ayez, sans rougeur sur la joue,

Fait tant de mal et jeté tant de boue ?

Vous n’êtes pas tous Anglais cependant.

Les prélats, de nouveau se regardant,

Ont dans les yeux une larme qui coule.

— Pas un cri de pitié dans cette foule !

Cet homme rouge au pied de ce bûcher !

Faites-lui donc signe de se cacher !

Ce sera bien assez que je le voie,

Quand je serai sa lamentable proie,

Sans pouvoir m’en aller d’aucun côté !

Seigneur, que dure est votre volonté !

Pardonnez-moi, si la mort m’épouvante.

Être brûlée ainsi toute vivante !

Qui me l’eût dit, quand la Voix me parla ?

Alas ! mon Dieu ! lorsque je serai là,

L’horrible feu me dévorera toute.

Écoutez-moi comme il faut qu’on m’écoute,

En cette heure où la mort vient devers moi :

N’accusez ni mes compaings ni mon roi,

Lesquels, féaux à la France chérie,

Portent au front fleur de chevalerie.

Sous l’étendard qui partout triomphait,

Ce que j’ai fait, je l’ai seulette fait,

Et Sire Dieu voulait que je le fisse.

Dites pour moi prière au saint office,

Afin que j’entre au séjour des élus.

Les hauts prélats ne se regardent plus,

Chacun ayant frisson qui le condamne ;

Et, cependant que ne pleure Jehanne,

Tous ont pleuré, le visage effaré :

L’évêque Pierre a lui-même pleuré !

Dans le repos des piques et des lances,

Comme en un bruit fait avec des silences,

Le vaste glas se lamente toujours.

Nombre de clercs, à pas tremblants et lourds,

Se sont enfuis, saisis d’une peur grande.

Prête à mourir, Jehanne Darc demande

Un crucifix, voulant y déposer

Un douloureux et suprême baiser.

En raillerie ou par miséricorde,

De son bâton, avec un bout de corde,

Un soudard fait une espèce de croix.

Le front courbé, haletante et sans voix,

Elle l’a bien et longuement baisée ;

Puis doucement, l’âme un peu moins brisée,

Elle la met dans son sein virginal.

Lors un archer, faisant geste brutal,

La face rude et cambré sur ses guêtres,

S’est écrié méchamment :

— Holà, prêtres !

Allez-vous nous faire dîner ici ?

Descendant de l’échafaud, comme si

Ses angelets la soutenaient de l’aile,

Elle sourit à son Dieu qui l’appelle.

Dans la lueur des glaives écartés,

Se sont sur elle alors précipités

Quelques archers qui jettent cris de fêle

En la poussant vers la sombre charrette

Où le bourreau, la torche au poing, l’attend.

L’heure s’enfuit et voici jà l’instant.

Où le bailli, plus soumis que farouche,

A fait, n’osant pas desserrer la bouche,

Un signe bref qui veut dire :

— Menez.

Or c’est aussi, pleurez, prélats damnés !

L’instant fécond en tortures sacrées,

Où ses pieds nus graviront les bourrées.

Saint réconfort et suprême faveur !

Le bon Massieu s’en est à Saint-Sauveur

Allé quérir la croix paroissiale.

Blême et suant comme un mourant qui râle,

Il la rapporte en ses bras conquérants,

Ayant dû, non sans soupirs déchirants,

Longtemps prier d’une voix étouffée

Le clerc, zélé gardien du saint trophée,

Qui s’obstinait à ne point l’octroyer,

Comme si Dieu pût se faire prier,

Quand on le veut et qu’on frappe à sa porte.

Frère Isambard la saisit et la porte

Aux lèvres de Jehanne à deux genoux,

Laquelle, ayant sanglots profonds et doux,

L’a longuement, longuement embrassée.

Voici pourtant qu’elle s’est redressée,

Marchant devers le bûcher à pas lents,

Tellement blanche entre les moines blancs

Que l’on croit voir des lis neiger sur elle.

Son pauvre corps fléchit, tremble, chancelle.

Les reins brisés, baissant leur crâne nu,

Frère Isambard et frère Ladvenu

Tremblent, hélas ! non moins qu’elle ne tremble,

Cependant qu’ils la soutiennent ensemble.

Entr’eux, non loin du bourreau qui la suit,

Avec sa mitre où le soleil reluit,

Dorant les mots de honte et d’infamie,

Comme si jà le trépas l’eût blêmie,

Toute en allée et souffrant mille maux,

Elle gravit les effrayants rameaux,

Les pieds meurtris aux broussailles menues ;

Et c’est ainsi que remontant aux nues,

Jehanne Darc a, sous l’injuste affront,

Les dards aux pieds comme le Christ au front.

Or la voici, défaillante et livide,

Comme entraînée au vertige du vide,

Devant le noir poteau, sous l’écriteau ;

Et le bourreau l’attache au noir poteau,

La ligotant avec la corde dure

Par les poignets, la gorge et la ceinture,

Le cœur saignant, tout soupirant aussi,

La trouvant belle et lui voulant merci.

Toute seule au sommet de son calvaire,

Jehanne s’offre au Dieu qu’elle révère,

Tandis que, pâle et les manches au vent,

Frère Isambard dresse la croix devant

Le grand bûcher, vers la vierge qui prie.

Tout aveuglé d’une sombre furie,

Plus d’un soudard lui tend son poing fermé.

N’avançant point, bien qu’il ait allumé,

D’une main vile et rarement lassée,

Sa torche d’où la résine embrasée

Retombe à terre en languettes de feu,

Le bourreau semble hésiter, craignant Dieu.

Lors un archer l’agrippe et le secoue :

— Ça ! de qui donc est-ce que l’on se joue ?

Crois-tu courir horrifique danger ?

Qu’as-lu, vraiment, à ne pas plus bouger

Qu’un saint de pierre aux frises de son porche ?

Et cet archer s’est jeté sur la torche.

La tempe moite et de peur frissonnant,

Le bourreau s’est avancé, promenant

Sous les fagots, avec sa dextre lente,

La flamme rouge et toute vacillante.

Jehanne alors voit d’un œil éperdu

Ladvenu point tout à fait descendu

Du bûcher où jà flotte une fumée,

Et dans un cri de stupeur, alarmée

Pour celui qui ne lui fut toujours doux :

— Frère Martin, en nom Dieu, sauvez-vous !

La foule entend Jehanne qui s’écrie :

— Jésus ! Jésus ! Notre-Dame Marie !

Grand saint Michel et vous, saint Gabriel !

Saintes de Dieu ! bienheureuses du ciel !

Et c’est comme un céleste sanglot d’âme.

Le feu, reptile ailé, monstre de flamme,

A frôlé de son long serpentement

Les noirs fagots où l’aride sarment

Se tord, s’enroule et serpente lui-même.

Puis, préparant ainsi l’assaut suprême,

Il lèche, plus qu’il ne les a mordus,

Les beaux pieds blancs au poteau suspendus ;

Mais, tant ait-il épargné la morsure,

Le lèchement a déjà fait brûlure,

Sous les talons tout sanglants et meurtris ;

Et la martyre a poussé de tels cris.

Que le rayon, la nue errante et l’aile

En ont tremblé sous la voûte éternelle,

Comme quand Christ au Calvaire expirait.

Tel que le jour conquérant la forêt,

Dans la saison où la mourante feuille

Rougeoie et luit sous le vent qui la cueille,

Le feu s’étend encore et puis encor,

Tout tressautant sur ses écailles d’or.

Le bois pétille, éclate, craque, fume ;

Et c’est bientôt une sanglante brume

Qui s’élargit dans les vagues de l’air.

La flamme rôde et zigzague en éclair

Sous le monceau lugubre des bourrées.

Mais voici que, comme un flot de marées

Qui bondirait, empourpré de clarté,

Elle a monté, monté, monté, monté,

Grondante, énorme, affreuse, échevelée.

Elle la voit ainsi, toute en allée

Devers son front, sous ses yeux quasi morts,

S’amincir comme une faux parles bords ;

Elle la sent, ne respirant qu’à-peine,

Souffler ainsi qu’une farouche haleine,

Plus chaude, hélas ! qu’un brasier de l’enfer.

Pour s’évader du bagne de sa chair,

Pour être enfin bénie et libérée,

Son âme bat des ailes, effarée,

Se dolentant, suppliant, gémissant,

Tremblant comme un doux ramier innocent,

Qu’un épervier, altéré de carnage,

Assaillirait aux barreaux de sa cage.

Le feu pourtant, plus juste en sa fureur

Que les servants du crime ou de l’erreur,

La sachant pure autant qu’il la voit belle,

A fait, avant de retomber sur elle,

Comme irrité du misérable affront,

Pleuvoir en cendre à l’entour de son front

Les écriteaux et la mitre infamante.

Le glas, au loin, sanglote et se lamente

Toujours, sans fin, tant douloureusement

Qu’on croit ouïr dans le bleu firmament,

Au son plaintif de la haute campane,

Se dolenter les anges de Jehanne.

— Ayez pitié, gémit-elle, ô mon Dieu !

La blanche toile a volé, prenant feu ;

Mais la fumée et la flamme qui monte,

À son martyre épargnant une honte,

Ont fait, mêlant leur ombre et leur clarté,

Un voile à sa pudique nudité.

On ne la voit plus ; mais sa voix s’élève

Ainsi qu’un bruit lointain, sur une grève.

— Jésus ! Jésus ! Catherine ! Michel !

Et maintenant le feu, le feu cruel,

Tourbillonnant en épaisses fournaises,

Se reflétant aux rubis de ses braises,

Se dévorant pour la dévorer mieux,

Incendiant l’azur profond des cieux,

Ronge avec ses fluides dents de flamme

Les yeux, miroir du génie et de l’âme,

Les talons qui dans les hauts étriers

Éperonnaient le flanc des destriers,

Les jarrets qui, dans le heurt des échelles,

Se roidissaient aux murs des citadelles,

Le chaste sein qui, sans de vains sanglots,

Saignait, percé du fer des javelots,

Les reins cambrés dans la huque guerrière,

Les deux genoux qui, hors de la prière,

Ne se ployaient qu’au chevet des blessés,

Le noble bras qui plantait aux fossés

L’étendard blanc, faiseur de délivrance,

Les lèvres où le tant doux nom de France

Fleurissait Comme un lis dans le soleil,

L’épaule qui, sous le drap d’or vermeil,

Semblait voler dans les éclairs du glaive,

Tout ce beau corps, tabernacle du rêve,

Tout, excepté le cœur, le cœur sacré,

Le feu fût-il des géhennes tiré,

Ne pouvant pas le brûler puisqu’il brûle,

Comme là-haut, au fond du crépuscule,

Dans la beauté sereine des sommets,

Le soleil brûle et ne s’éteint jamais.

Le glas s’est tu, comme honteux du crime.

Les vils soudards, voulant sur la victime,

Jeter hélas ! une dernière fois

Leurs yeux cruels de fauves dans les bois,

Le bourreau fait, pris de terreurs sacrées,

Glisser le tas flamboyant des bourrées

Hors de la cendre où la braise reluit ;

Et la fumée au vent des cieux s’enfuit.

Sur le bûcher d’infamie et de gloire

Ce n’est plus, las ! qu’une poussière noire,

Un pauvre corps que la chair a quitté,

Flottant, tordu, broyé, déchiqueté

Au rouge assaut des flammes meurtrières,

Ayant deux trous dans les yeux sans paupières,

Comme riant avec ses blanches dents,

Un bout de corde au bout des bras pendants,

Le cou ployé, tout cerclé de ténèbres,

Dans la rupture horrible des vertèbres,

Les pieds scellés, comme en un sombre effort,

À l’on ne sait quel piédestal de mort

Où, pailleté d’une fauve étincelle,

Le feu mourant en vagues d’or ruisselle,

Le front fendu comme à coups de marteau,

Le torse ouvert dans le fer du poteau,

Tout dentelé des flancs à la poitrine,

Lugubre et beau d’une laideur divine,

Plus vacillant que l’eau sur les galets.

— Hourra ! victoire ! ont clamé les Anglais.

Mais frémissant, redevenant clémente,

L’énorme foule à son tour se lamente

En retournant à son propre tourment.

Lors du bûcher qui s’éteint lentement,

Vers Dieu qui sait le secret de la tombe,

On a cru voir une blanche colombe

Prendre son vol candide et radieux ;

Et cependant que dans l’azur des cieux

Elle montait comme en un doux vol d’âme,

Blanche et pourtant un peu rose de flamme,

Plus d’un tremblant et fragile mortel

S’est demandé si le Maître éternel,

Pour racheter l’humaine créature,

Ne voulut point, en holocauste pure,

La Femme-Dieu, comme il eut l’Homme-Dieu,

L’un par la Croix et l’autre par le Feu,

Les livrant aux esclaves du prétoire,

Magnifiant la peine expiatoire,

Les regardant pleurer sans les pleurer,

Faisant ainsi par Jésus délivrer

L’Humanité misérable et meurtrie,

Et par vous, ô Jehanne, la Patrie !

Ici finit le sanglot de Jehanne.

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